Skip to main content
Internet Archive's 25th Anniversary Logo

Full text of "Anthologie du Félibrige Provençal (1850 à nos jours), poésie, textes choisis accompagnés de la traduction littérale en regard, de notices bio-bibliographiques, de nombreux autographes et de la musique des chansons les plus connues"

See other formats




Anthologie 

dit 



Fèlibrige Provençal 



DES MÊMES AUTEURS 

A la même librairie. 



Anthologie du Félibrige Provençal 

(1850 à nos jours). 
Sous presse : Poésie, tome II : Des poètes de la 
deuxième génération aux poètes actuels. 
En préparation : Prose. 



® c p^ L L E L c x° 5 "a j 



Anthologie 

du 



Félibrige Provençal 



[I8o0 à nos jours 



POESIE 



Textes choisis accompagnés de la traduction littérale en 
regard, de notices bio- bibliographigues, de nombreux 
autographes et de la musique des chansons les plus connues. 

PAR 

Ch.-P. JULIAN et P. FONTAN 



TOME PREMIER 

LES FONDATEURS DU FELIBRIGE 
F.T LES PREMIERS FELIBRES 



PARIS 

LIBRAIRIE DELAGRAVE 

15, RUE SOUFFLOT, 15 

1920 






Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptatio 
réservés pour tous pays. 



AVERTISSEMENT 



Sous le titre A' Anthologie du Fèlibrige Provençal, nous nous 
sommes proposé de présenter au grand public un choix des 
meilleures pages des principaux représentants de la Renais- 
sance Provençale de 1850 à nos jours, et plus particulièrement, 
des écrivains de langue mistralienne. 

Sans renoncera rendre justice dans un recueil ultérieur aux 
écrivains en langue d'oc des autres provinces du Midi, nous 
avons cru eu elfet devoir nous arrêter tout d'abord devant la 
magnifique production littéraire de la Provence contemporaine 
qui, pour la supériorité de sou dialecte, la valeur, le nombre et 
la variété des talents ot des œuvres, occupe sans conteste le 
premier rang dans la littéral ure félibréenne. 

Aussi avons-nous jugé équitable d'y consacrer les trois volu- 
mes de cette anthologie. 

Les deux premiers sont réservés, dans l'ordre chronologique, 
à la poésie. 

Le tome I fait place aux fondateurs et à la première généra- 
tion du FélibHge, ainsi qu'aux poètes et aux troubaires dutemps 
qui se sont rangés aux lois de la nouvelle école. 

Le tome II renferme les poètes de la deuxième et de la troi- 
sième génération et se termine par les poètes actuels. 

Le tome III est consacré à la prose, qui, pour n'avoir pas le 
lustre et la renommée de la poésie, n'eu est pas moins repré- 
sentée par des œuvres de tout premier ordre et mérite, de co 
fait, un recueil spécial. 

Une même méthode a présidé à la composition de ces trois 
volumes. 

A côté des grands noms, désormais classiques, de Mistral, 
de Houmauille. d'Aubauel, de Félix Gras, etc., auxquels on ne 
saurait mesurer la place sans injustice et sans dommage, nous 
avons [tenu a faire figurer, autant que l'exiguïté du cadre le 
permettait, les félibres de second plan qui, par l'originalité de 
leur talent jointe à l'influence de leur personnalité et de leurs 
écrits, ont acquis le plus de réputation et ont le plus large- 
ment contribue, derrière leurs illustres compatriotes, au dé- 
veloppement de la Ranaissance Provençale aussi bien qu'au 
progrès des lettres et de l'esprit français. Parmi la foule des 
minores, nous avons seulement retenu les noms qui nous ont 
paru justifier leur admission dans ces pages par un mérite lit- 
téraire indiscutable 1 . 

I. Malgré notre désir de ne négliger aucune manifestation vrai- 



Z AVERTISSEMENT 

De substantielles notices biographiques et littéraires précé- 
dent les morceaux choisis. Rédigées avec un soin scrupuleux 
d'après les travaux les plus récents, les meilleures et les plus 
impartiales criliques, ou d'après nos propres jugements, elles 
apprécient aussi complètement que possible, à la suite d'une 
exacte bibliographie, l'œuvre, les idées et l'influence de chaque 
écrivain. 

Les extraits, subordonnés à la valeur et à l'importance de 
l'auteur cité, ont été choisis parmi les plus caractéristiques, de 
façon à mettre en relief les différents aspects de sa pensée et 
de sa manière. A l'exemple des Poètes Français Contemporains 
de l'anthologie de M. Walch, les poètes et les prosateurs pro- 
vençaux actuellement en vie ont eux-mêmes désigné les mor- 
ceaux les plus dignes de les représenter. Eu dépit des difficul- 
tés auxquelles nous nous sommes heurtés pour nous procurer, 
eu dehors de ceux des chefs du chœur félibréen, des ouvrages 
moins répandus, le plus souvent lires à un petit nombre d'exem- 
plaires et absents des catalogues de librairies ou de bibliothè- 
ques, nous nous sommes l'ait une règle de puiser nos textes, 
après lecture, dans les œuvres mêmes. Pour celles qui n'ont pas 
été éditées, et pour celles-là seulement, nous avons eu recours 
aux revues provençales et aux anthologies déjà existantes. 

M. A. van Bever ayant donné daus son anthologie des Poètes 
du Terroir, parue dans la même collection, un certain nombre 
de pièces des meilleurs félibres de Provence, nous avons cru 
inutile, malgré leur intérêt et leur popularité, de reproduire 
ici ces mômes pièces. 

Dans un ouvrage de vulgarisation qui s'adresse avant tout 
à un public ignorant, ou à peu prés, de la langue provençale, 
il était nécessaire de soigner tout spécialement la traduction 
française. Non seulement nous avons revu ligne par ligne la 
traduction des auteurs, mais nous n'avons pas hésitéà la corriger 
chaque foisqu'elle nous a semblé inexacte ou trop libre, comme 
il arrive pour celle de bon nombre de poètes de la première et 
de la deuxième génération qui ont accompagné leur texte d'un» 
sorte de paraphrase, soit pour conserver daus leur traduction 
le rythme de leurs vers, soit pour prouver que leur idiome n'é- 
tait pas un patois, mais une véritable langue, très éloignée du 

nient remarquable ou originale de la pensée félibréenne, notre on 
vrage présente des lacunes que nous nenous dissimulons pas. Elles 
sont dues à des causes diverses, dont la principale est l'espace res- 
treint dont nous disposions avec notre traduction qui occupe la moi- 
tié de chaque volume. Des écrivains de valeur n'ont point trouvé ici 
la place a laquelle ils avaient droit. Personne ne le regrette plus 
que nous. On voudra Lien eicuser ces omissions, dont quelques-unes 
au moins ne nous sont pas imputables. 



AVERTISSEMENT <i 

français. Enfin, nous avons nous-mêmes traduit les extraits 
tirés d'à 1 uvres publiées sans traduction. 

Daus tous les cas, nous nous sommes efforcés dans notre 
transposition littérale, sans vouloir sacrifier l'élégance à la pré- 
cision, de serrer de très près l'original, aliu d'en faire sentir, 
autant qu'il se peut en pareille matière, la saveur et le charme 
particuliers. 

Ainsi conçue, nous espérons que cette chrestomathie facili- 
tera au lecteur l'accès d'un monde littéraire dont on parle beau- 
coup, mais que beaucoup connaissent superficiellement, parce 
que d'un abord malaisé au point de vue matériel. Elle lui per- 
mettra sans doute en même temps de se Caire une idée plus 
exacte de ce qu'est le Félibrige provençal, en lui offrant une 
vue d'ensemble de ce grand mouvement d'idées et de senti- 
ments qui, grâce ail génie de Mistral et à l'art de ses disciples, 
a prêté à la Provence du xix." siècle l'éclat d'une Renaissance. 

A l'heure où l'enseignement de la langue et de la littérature 
méridionales, après s'être ouvert les portes des Facultés, s'or- 
ganise dans les lycées et collèges du .Midi, nous souhaitons à 
nos petits recueils l'enviable honneur de contribuer à mieux 
faire connaître et aimer aux jeunes Provençaux les richesses 
Intellectuelles et morales de leur petite patrie. 

Ce nous est un très agréable devoir, en terminant, que de 
témoigner aux éditeurs, aux héritiers des auteurs décédés 
comme aux auteurs vivants, tonte notre reconnaissance pour la 
gracieuse obligeance avec laquelle ils nous ont autorisés à pui- 
ser dans les œuvres qui leur appartiennent. Nous sommes sur 
ce point particulièrement redevables à M™ » Frédéric Mistral 
et Koumanille et a MM. Lemerre, Jean Aubanel et Paul Ruât. 
Qu'ils trouveut ici l'expression de nos vils remerciements. 
Nous remercions aussi sincèrement tous ceux qui nous ont per- 
mis de mener ce travail a bouue lin en nous aidant de leurs 
conseils ou en nous communiquant des autographes, tel notre 
excellent ami lu bon f'élibre carpeutrassien François Jouve, qui, 
de plus, a bien voulu se charger de revoir après nous les 
épreuves '. 

li'20. Cil. 1'. Jcm.vn. 



I . Quant aux rôles des trois collaborateurs, il serait difficile de les 
définir avec précision, tant à cause de leur complète subordina- 
tion ;'i l'unité de l'œuvre que de leur respective collaboration à l'en- 
semble comme aux détails. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que 
l'idée première de l'ouvrage revient a M. Charles Julian, ani, dès avant 
la guerre, l'a préparé avec son fils, M. Pierre Julian, collaboration à 
laquelle est venue fortuitement s'adjoindre en 1918 celle de M. Pierre 
Pontan, 



ANTHOLOGIE 

DU 

FÉLIIMIGË PROVENÇAL 

TEXTE 
LOU GANT DÍ lELIBRE 1 



Sian tout d'ami, sian tout de frit ire, 
Sian li cantaiie dóu pais! 
Tout onl'antoun amo sa maire, 
Tout dlieelotltl aiuo smiii il is : 
Noate ci'u blu, ndste lerralre, 
Souu per nous-autie un paradis. 

Sian tout d'ami galoi e libre. 
Que la Prouvènro nous fai gall ; 
lis nàutii ([ne sian li lelibre, 
Li yai l'elibre prouvencau ! 

En pròuvençau ço que l'on pënso 

Vèn sus li bouco eisadanien: 
doucii lengo de Prouvèneo, 
Vaqui perqué l'un que lanieii! 
Sus li frejau de la Durènço 
N'en fusèn vuei lou sarramen! 

Sian tout d'ami, etc. 

Li bouscarlefo, de soun paire 
Jainai óublidon lou pieuta; 
Lou roussignòu l'ôublido e,ahe, 

1. Cf. la musique il la lin du volume. 



ANTHOLOGIE 

DU 

FÉLIBRIGE PROVENÇAL 

g 

TRADUCTION 
LE CHANT DES FÉLIBRES 1 



Nous sommes tous des amis, des frères, — nous som- 
uii.s lea chanteurs du i>ays ! — Tout petit enfant aime 
sa mère, — tout oisillon aime son nid: — notre ciel bleu, 
notre terroir — sont pour nous autres un paradis. 



Nous sommes tous des amis joyeux et libres, — de la 
Provence épris; — c'est nous qui sommes les félibres, — 
les gais félibres provençaux. 



En provençal, ce que 1 on pense — vient sur les lèvres 
aisément. — O douce langue de Provence, — voilà pour- 
quoi il faut que nous t'aimions! — Sur les galets de la 
Durance — nous en faisons aujourd'hui le serment. 



Nous sommes tous des amis, etc. 

Les fauvettes, de leur père, — jamais n oublient le 
gazouillement; — le rossignol ne l'oublie guère, — ce que 



1. Traduction nouvelle. 



ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

Co que soun paire i'a canta ; 
Ë lou parla de nôsti maire, 
Poudrian nàutri l'óublida? 

Sian tout d'ami, etc. 

Enterin que li chalouneto 
Danson au brut dóu tambourin, 
Lou dimenebe, soulo l'oumbreto 
D'uno ftguiero vu d'un pin, 
Aman de faire la goustetn 
E de cbourla 'n flnaquet de vin. 

Sian tout d'ami, etc. 

Alor, quand lou moust de la Nerto 
Sautourlejo e ris dins lou pot, 
De la cansoun qu'a descuberlo 
Tre qu'un felibre a larga n mot, 
Tóuti li botico soun duberto 
E la cantan toutis au cop. 

Sian tout d'ami, etc. 

Di chatouno escarrabihado 

Aman lou rire enfantouli: 
E se quaucuno nous agrado, 
Dins nòsti vers acbatourli 

Es [>ièi cantado e recantado 
Emé de mol mai que pou lit. 

Sian tout d'ami, etc. 

Quand li meissoun saran vengudo, 
Se la sartan fregis souvent ; 
Quand ébaucha rés vòsti cournudo, 
Se lou rasin moustejo bèn, 
E cpie vous faugue un pau d ajudo, 
l'anaren tóuli en courrènt. 

Sian tout d'ami, etc. 



LE CHANt DES FÉLIBRES 



son père lui chanta; — et le langage de no» mères, — 
pourrions-nous l'oublier, nous autres? 



Nous sommes tous des amis, etc. 

Cependant que les jouvencelles — dansent au bruit 
du tambourin, — le dimanche, à l'ombre légère, — à 
l'ombre d'un pin ou d'un figuier, — nous aimons à faire 
un petit goûter, — et à lamper un flacon de vin. 



Nous sommes tous des amis, etc. 

Alors, quand le moût de la Nerthe — sautille et rit 
dans le verre, — de la chanson qu'il a trouvée — dès 
qu'un félibre a lancé un mot, — ■ toutes les bouches sont 
ouvertes — et nous chantons tous à la fois. 



Nous sommes tous des amis, etc. 

Des jeunes tilles sémillantes — nous aimons le rire en- 
fantin; — et si quelqu'une nous agrée, — dans nos vers 
de galanterie — • elle est ensuite chantée et rechantée — 
avec des mots plus que jolis. 



Nous sommes tous des amis, etc. 

Quand les moissons seront venues, — si la poêle frit 
souvent; — quand vous foulerez vos porloires, — si le 
raisin rend bien son jus, — et que vous ayez besoin d'un 
peu d'aide, — nous irons tous à vous en courant. 



Nous sommes tous des amis, etc. 



ANTHOLOGIE DU FKLIBRIGE PROVENÇAL 

Di farandoijln sian en tèsto; 
Pèr Sant Aloi turtan lou got; 
Quand fau lucha, quitan la vèsto; 
Vèngue Sant Jan, sautan Ion fiò; 
E pèr Calèndo, la grand fèslo, 
Pausen cnsèn lou cacho-fiò. 

Sian tout d'ami, etc. 

Quand au moulin se vèn desfaire 

Li sa d'óulivo, se vesès 

D'agué besoun d'un barrejaire, 

Poudès voni, sian toujour lest: 

Atrouvarés de galejaire 

Qu'en ges de part nia panca dos. 

Sian tout d'ami, etc. 

Se 'n cop fa se s la cantagnado, 
Apereica vers Sant Martin. 
S'amaa li conte de vihado, 
Apelas-nous, bràvi vesin, 
E vous n'en diren talo astiado 
Que n'en rires jusqu'au matin. 

Sian tout d'ami, etc. 

Vous manco un priéu pèr vosto voto? 

Quouro que fugue, sian eici... 
E vous, nouvieto cafinoto, 

Un gai coublct vous l'ai j>lesi ? 
Counvidas-nous : n'avèn, mignoto, 
N'avèn pèr vous cent de ebausi. 

Sian tout d'amj, etc. 

Qupuro que sagalés la trueio, 
Manquessias pas de nous sonna! 
Quand s'atrouvèssc un jour de plueio, 
Tendron la co pèr la sauna: 
Un bon taioun de fricassueio, 
l'a rèn de tau pèr bèn dina. 



I.E CHANT DES FELIBRES V 

Nous conduisons les farandoles; — à la Suint-Eloi, 
nous choquons le verre; — s'il faut lutter, nous mettons 
bas la veste: — vienne Saint-Jean, nous sautons le feu; 
— et pour la Noël, la grande fête, — ensemble nous 
posons la bûche. 



Nous sommes tous des amis, etc. 

Quand au moulin on vient détriter — les sacs d'olives, 
si vous voyez — qu il vous faut quelqu'un pour pousser 
la barre, — vous pouvez venir, nous sommes toujours 
prêts : — vous trouverez des gale/aires { - — comme il n'en 
est pas dix nulle part. 



Nous sommes tous des amis, etc. 

Le jour où vous ferez la rotic des châtaignes, — aux 
environs de la Saint-Martin, — si vous aimez les contes 
de veillées. — appelez-nous, braves voisins: — mms 
vous en dirons de telles brochées — que vous en rirez 
jusqu'au matin. 



Nous sommes tous des amis, etc. 

Il vous manque un prieur pour votre fête patronale ? 
— A quel moment qu'elle soit, nous voici... — Et vous, 
pimpantes jeunes mariées, — un gai couplet vous fait-il 
plaisir? — Conviez-nous: nous en avons, mignonnes, — 
nous en avons pour vous cent de choisis. 

Nous sommes tous des amis, etc. 

Quand vous égorgerez la truie, — ne manquez pas de 
nous appeler! — Serait-ce par un jour de pluie, — pour 
la saigner nous tiendrons la queue : — un bon morceau 
de fressure, — il n'y a rien de tel pour bien dîner. 

1. bispur de galéjades, dp plaisanteries. 



10 ANTHOLOGIE Df FÉLIBRtGE PROVENÇAL 

Sian tout d'ami, etc. 

l'au que lou pople se satire; 
Toujour, pecaire, acù 's esta... 
Eh! se jamai falié rèn dire, 
N'i'aurié, bon goi! pèr ié peta! 
Fan que n'i'ague pèr lou l'ai rire, 
Pan que n'i'ague pèr ié canta! 

Sian tout d'ami galoi e libre 
Que la Prouvènço nous t'ai gau; 
Es nàutri que sian li felibre, 
Li gai felibre prouvençau. 

De la Grand- Felibrarié de Font-Seguguo ', 
Li Felibre assembla lou 21 de mai 185i. 

[Armana Prouvençau, 1855.) 

1. Cette poésie, datée du -1 mai 1854, est l'œuvre collective des 
enthousiastes jeunes gens qui, ce jour-la, fondèrent le Félibrige a 
Font-Ségugne. Bile ouvre « comme un manifeste expressif et en- 
traînant » le premier almanach félibréen, celui de ISio. o A la pre- 
mière page, en belle place, a dit plus tard Mistral, tel qu'un tro- 
phée de victoire, notre Chant /les Felibre» exposait le programme 
de ce réveil de sève et de joie populaire » qu'était le Félibrige à son 
aurore. On petit voir à la lecture de ce Chant qu'à cette époque 
Mistral et ses joyeux amis ne prévoyaient pas encore nettement le 
bel épanouissement et la portée du mouvement qui devait dans la 
suite s'étendre sur notre Midi tout entier comme sur tous les pa \ s 
de race latine, et que, dans leur esprit. •< le champ de leur action fu- 
ture ne dépassait pas leur horizon natal ». Il n'en est pas moins vrai 
que leur premier manifeste, leur Credo en vers qui esquisse en même 
temps un charmant tableau delà simple vie campagnarde, de la Pro- 
vence patriarcale el rustique, tableau que le monde entier allait voir 
resplendir en 1859 dans Afirèio, affirme déjà deux grands principes 
de la doctrine félibréenne : la glorification du pays natal dans l'u- 
nion la plus cordiale et le respect de la tradition populaire, l'amour 
du peuple auquel « les gais felibres provençaux » veulent apporter 
« la consolation du rire sain et de la poésie fraternelle », 



LE CHANT DES FELIBRE8 11 

Nous sommes tous des amis, etc. 

11 faut qu'au travail le peuple ahane: — ce fut, hélas! 
toujours ainsi... — Eh! s'il fallait ne jamais rien dire, — 
il y aurait de quoi crever, hon san^l — Il en faut pour 
le faire rire, — il en faut pour lui chanter! 



Nous gommes tous des amis joyeux et libres, — de 
la Provence épris : — c'est nous qui sommes les félibres, 
— les gais félibres provençaux. 

De la Grande Félibrée de Font-Ségugne. 
Les Félibres assemblés le 21 mai 1854. 

^Mmanacli Provençal, 1855.) 



JOSEPH ROUMANILLE 

(1818-1891) 



OEUVRES. — Li Margarideto, poésies (i'aris. Techenner, 18'»7); 
— li Sounjarello, poème [Avignon, Seguin, 1851); — Li J'rou- 
vençalo, anthologie des poètes prov. contcmp. (Ibid., 1852); — 
La L'art de Dieu, conte en vers, avec une introd. sur l'orth. 
prov. (Ibid., 1853); — La Campano mountado, poème héroï- 
comique en sept chants (Avignon, Roumanille, 185"); — Li 
Nôuvè, quatorze noëls publiés à la suite des Noels de Sabolt/ et 
de Peyrol (ibid., 1858: et réimprimés, avec musique et accom- 
pagnement de piano ou d'orgue, on 1880 {Ibid.) : — Lis Oubreto 
en proso, recueil de pamphlets el d'études de mœurs, etc. (Ibid., 
1859); — LU Oubreto m fers, Ï835- IS.'i'.l, contenant Li Margari- 
deto. Li Sounjarello, La Part de Dieu, Li Nouvè et Li Flour de 
Saui-i (1859): nouv. édition en l'JO.'t, avec trad. franc, et une 
introd. biographique par Paul Mariéton \Ibid.)-. — Lis- Entarro- 
Chin, pamphlet dialogué (Ibid., 1863); — tau i'ana, dialogue 
politique en prose (Ibid., 1877); — Li tonte l'rouvençau c li 
Cascareleto (lbid.,\W&); nouv. éd. en 1908; éd. partielle, tontes 
Provençaux, texte et trad. franc. (Paris, Bloud, 1911). 

Roumanille a collaboré au Boui-Abaisso, à La Commune, etc.. 
mais surtout à VArmana Prouvençau, dont il fut l'éditeur de 
1858 à sa mort. 

Celui que l'on a surnommé le Père du Félibrige et qui fut en 
effet le promoteur delà Renaissance méridionale^ Joseph Rou- 
manille, naquit le 8 août 1818, au mas des Pommiers, à Saint- 
Remy, jolie petite ville située, à égale distance des Baux et 
de Maillane, dans la vaste et riche plaine do Provence com- 
prise entre Avignon, Arles et Tarascon. Fils « d'un jardinier 
et d'une jardinière », — son père était, comme celui de Mistral. 
un ancien soldat de l'empire revenu aux champs, sa mère une 
bonne et brave ménagère qui comprenait avec peine le français, 
— le petit Joseph fut élevé dans un milieu rustique et catholi- 
que où l'on conservait avec soin la langue et les vieilles tra- 
ditions de la Provence. Aine de sept enfants, on le destinait 
aux ordres. Mais an collège do Tarascon où il fut envoyé après 
avoir fréquente quelque temps l'école de Saint-Rcmy. sa véri- 
table vocation s'éveilla : on raconte que le jeune Roumanille, 
tout en poursuivant de bonnes études classiques, s'occupait à 
traduire dans sa langue maternelle' Homère et Virgile, encou- 
ragé par son professeur, le poète breton Emile Péhant, qui 



JOSEPH ROI. MANILLE 13 

l'autorisait parfois à donner lecture en classe de ses traduc- 
tions versiliées. Un jour môme, en guise do discours latin, il 
remit un sonnet en vers provençaux I Un nouveau concours de 
circonstances ne devait pas tardera fortifier ce goût précoce. 
Indes terminées, lioumanille songea ii travailler pour vi- 
vre. 11 trouva dans la drame, à Nvons, une place de maître 
d'études dans un pensionnat dirigé par Charles Dupuv. poète 
provençal, chez qui enseignait un autre poêle provençal, Ca- 
mille Reybaud. Dans ce milieu exceptionnel sa vocation se con- 
tinua, et il n'est pas douteux que vers 18iô, à une époque ou 
l'on parlait partout de poésie populaire, son idée, venue dès 
le collège, de relever la langue et de restaurer la littérature 
méridionales, n'ail pris corps dans son esprit'. 

lioumanille ne resta poiut longtemps a Nvons. Antoine Du- 
puv, le frère de Charles, avant transféré le pensionnat en Avi- 
gnon (18'i">), il le suivit en qualité de professeur-surveillant et 
son généreux projet reçut alors l'encouragement décisif do sa 
liaison providentielle avec le jeune .Mistral, élève de la pension 
et hanté du même rêve magnifique, lu dimanche, le jeune 
maître, « en surveillant les vêpres » à l'église des Carmes, 
aperçut l'élevé Mistral qui écrivait en cachette. Il va a lui, les 
yeux sévères, et saisit le papier suspect. « Mais au lieu de quel- 
que billet doux ou de quelque sottise scolaire, il y voit aligné 
des vers en langue provençale: l'adolescent traduisait les psau- 
mes... « Jeu fus si ému, disait plus tard lioumanille. que j'en 
<• pleurai de joie... » A la sortie, il s'approcha de l'écolier : 
« Alors, lui dit-il, vous écrive/, eu provençal! » Et Mistral d'a- 
vouer. Ravi de sa découverte, lioumanille lui récita aussitôt 
quelques-unes de ses poésies. .< L'aveu de leur commune occu- 
pation et îles rêves qu'ils y rattachaient fut entre le professeur 
et le rhétorieien comme une étincelle. Ce lut le signe, le mot 
auquel deux néophvtes se reconnaissent au milieu de la foule 
ignorante de leur foi. Ainsi se forma entre le futur grand 
homme et celui qui apparaît comme sou précurseur le plus 
proche et le plus éminènt une amitié qui allait désormais unir 
par le lien le plus étroit leurs vies et leurs travaux -. » Ajoutous 
qu'un autre « proveuçalisant eu herbe » vivait dans la même 
pension, Anselme Mathieu, écolier aussi et poète. 

« Deux ans plus tard, excité par ses jeunes amitiés, ayant 
quitté l'institution Dupuy pour l'imprimerie Seguin, où il rem- 
plissait les fonctions de correcteur, lioumanille publiait son 

1. C'est à Nyons que lioumanille devint un des collaborateurs 
assidus du Boui-Abai&so, journal hebdomadaire rédigé en vers pro- 
vençaux et ouvert par Joseph Désanat, son directeur, à tous tel poètes 
du temps (Marseille, 1841-1849i. 

2. Pierre Lasserre, Frédéric Mistral (Pavot, 1918). 



l't ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGE PROVENÇAL 

premier recueil de vers, Li Margarideto (les PAquerettesi ' ». 
Ces Margarideto marquent uue date importante dans l'histoire 
de la littérature provençale : elles annoncent le réveil de la 
augue dos troubadours et restaurent dans sa dignité litté- 
raire nu idiome qui ne servait plus qu'à traduire des grossiè- 
retés ou des thèmes burlesques. Des stances élégiaqites, des 
sonnets, des contes, quelques fables, un petit poème dialogué, 
tel est le bilan de ce recueil offert au lecteur sans traduction 
ni glossaire, car Roumanille s'adresse avant tout à ses compa- 
triotes. Il y apparaît, suivant l'heureuse expression de M. Ri- 
pert, comme « un alexandrin catholique » et un élégiaque. Les 
nombreuses élégies des Margarideto. écloses a une époque ou 

l'imitation de Lamartine tentait tous les poètes, contiennent, à 

côté de banalités d'un tour littéraire, quelques accents sincères 
et gracieux : « Ce sont ceux qui viennent de la famille ou de 
la religion, tellement nuis dans le cœur du poète, comme dans 
la vie du temps, qu'on ne les distingue pas-. » Au reste 
c'est à ce double sentiment familial et religieux que la poésie 
de Roumanille doit sa grandeur — et son succès, puisqu'elle 
était l'exacte expression de l'idéal populaire du moment. Celte 
poésie vaut aussi par le sentiment naturel de la simplicité et 
de la mesure, du délicat et du juste que l'étude des modèles 
antiques n'a pu que renforcer. Quant aux fables et aux contes, 
dont certains sont uue imitation appropriée de l'antiquité grec- 
que et de La Fontaine, ils se distinguent par leur verve dis- 
crète et leur savoureux réalisme et annoncent ce que seront 
plus lard les contes en prose. 

Peu après la publication de ces premiers chants éclatait la 
Révolution de 48. Royaliste fervent et catholique convaincu. 
Roumanille, laissant la Ivre pour les luttes politiques, com- 
battit ardemment la République et les théories nouvelles, à son 
sens dangereuses pour l'ordre social. Son talent de polémiste 
en fit un des chefs de la réaction vauclusienne, le Veuillol 
d'Avignon, comme on a dit. Comme tel, il publia successive- 
ment dans un journal de guerre appelé La Commune, un des 
premiers journaux à un sou, des pamphlets dialogues, pleins 
de véhémence et d'esprit. I.i (lube (les Clubsl ; Un rouge em' un 
blanc (Un rouge et un blanc) ; Li Partejaire (les Partageux); 
La l'erigouln (le Thym), qui fuient joints plus tard » des étu- 
des de mœurs pour former le volume intitulé Ottbreto en l'roso 
(QEuvrettes en prose, 1859). 

Ce temps de lutte passé, Roumanille revint à la poésie. En 
1852 il composa Li Souiijarello (les Rêveuses), récit mêlé de 

1. Emile Ripert, La Renaissance Provençal (Cham- 

pion et Draeon, 1918). 
■1. Ibid. 



JOSEPH ROUMANILLE 15 

dialogue, d'exquise inspiration, « petit drame à deux person- 
nages, au double visage de joie et de tristesse », et l'année 
suivante, La Part de Dieu (la Part de Dieu), conte moral où il 
réalise excellemment la formule du poème alexandrin et ca- 
tholique, son véritable genre. Le meilleur Roumanille est tout 
entier dans ce petit chef-d'œuvre, fait remarquer M. Ripert : 
« qualités d'observation, vivacité du récit, tour exact et naturel 
du dialogue, verve populaire, gravite morale, inspiralion reli- 
gieuse, allure souple du vers libre ' ». 

Au sortir de la mêlée publique, une fois l'ordre rétabli, le 
polémiste d'hier n'aurait pu se résigner aisément au calme 
plaisir des méditations poétiques. Au même moment, « une 
autre bataille s'offre a l'ardent Roumanille : il s'agit de mettre 
de l'ordre dans le chaos des productions provencales.de com- 
battre ceux qui veulent laisser la vieilli; langue vénérable au 
rang des patois faits pour le rire grossier, il s'agit de grouper 
les forces utiles et de les diriger vers le plus noble but, il s'a- 
git enfin de réaliser l'idée rêvée a N\ons, voilà quelques an- 
nées-... » Dès lors il commence sis travaux d'épuration gra- 
phique et littéraire dont il a. avec Mistral, arrêté le plan. Tous 
deux avaient compris que cette épuration était nécessaire. 
* On ne confie rien d'immortel à des langues toujours chan- 
geantes, » a dit Bossuet. Or tous les dialectes méridionaux, 
orthographiés suivant la fantaisie des écrivains, n'avaient point 
do formes ni de règles tiv.es, et. à force d'être défigurés par 
l'écriture, paraissaient complètement étrangers les uns aux 
autres. Possédé qu'il était de ce « démon du groupement » 
qui lui avait déjà gagne à la Société de la Foi, une association 
charitable d'Avignon, Irois précieuses recrues pour son entre- 
prise de rénovation littéraire. Théodore Aubanel et les frères 
(liera. Roumanille ne tarda pas a utiliser le précieux rez-de- 
chaussée de son journal pour y convoquer tous les chanteurs 
de parler d'oc des deux côtés du Rhône. Il débarbouilla de 
leurs orthographes fantaisistes ces écrivains de divers pays et 
leur substitua eu partie l'orthographe phonétique et celle des 
anciens auteurs et dos troubadours. Ses réformes s'étendirent 
au vocabulaire : il donna droit de cité aux mots expressifs du 
terroir, dédaignés par préjugé comme grossiers, libéra la lan- 
gue de la tutelle du français et, pour prêcher d'exemple, s'in- 
génia « à faire valoir dans ses écrits toute l'énergie, la fran- 
chise, la richesse d'expression qui caractérisent le parler 
populaire de Provence 3 ». Sa profonde culture et son goût 



1. Jbid. 
i. Ibid. 
3. Mistral. Memàrx e Raeonte, VII. 



16 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

parfait, comme les intuitions géniales (le Mistral préludant 
aux savantes recherches du Trésor du iclibrige, lui permirent 
de lixer peu à peu l'idiome qui allait devenir le parler classi- 
quo des félibres et tenter par sa formule rhodanienne tous les 
écrivains provençaux. 

Cependant la réforme eut du mal à s'imposer. Des ses pre- 
mières tentatives d'épuration, lioumanille se heurta à l'oppo- 
sition de la plupart des troubaires. routiniers, « un peu dé- 
braillés », jaloux de la renommée naissante de la jeune isole, 
et, d'autre part, trop infatués de leurs mérites pour se ranger 
aux lois d'Avignon. Dans l'espoir de vaincre les résistances, 
il rassembla en 1852 les œuvres de tous ses collaborateurs au 
poétique feuilleton de La Commune et les publia, orthogra- 
phiées plus purement que de coutume, en une anthologie inti- 
tulée Li Prouvençalo (les Provençales). « qu'un érainent profes- 
seur à la faculté de Montpellier. Saint-ltené Taillandier, pré- 
senta au public dans une introduction chaleureuse et savante 1 ». 
Ce recueil qui, par sa tenue littéraire, sou système orthogra- 
phique, la valeur de sis collaborateurs, annonce les temps nou- 
veaux de la poésie provençale, contenait des pièces des vieux 
patoisant! tels (pie d'Astros. (iaut, etc., et surtout des poètes 
de la nouvelle génération, les futurs fondateurs du Félibrige, 
Mistral, étudiant a Aix, Aubanel, Paul Giéra, Mathieu, etc. 
« Mais les morceaux les plus nombreux étaient de liouma- 
nille, alors en pleine production, et duquel Sainte-Beuve avait 
salué les Crèches comme dignes de Klopgtock et de Vigny-, n 
Li Prouvençalo'- eurent un succès retentissant, elles planèrent 
l'.oumauille a la tète du mouvement provençal et le mirent en 
correspondance avec ses collaborateurs, et. notamment avec 
J.-B. Gaut (1819-1891), poète aixois fécond et médiocre, mais 
actif ouvrier de la Renaissance méridionale; ces rapports, de 
plus eu plus étroits, l'engagèrent à rassembler dans uni; ville 
voisine tous les poètes provençaux alin d'établir un terrain 
d'entente et un programme d'action et d'unir les effort» épais 
pour le grand QBUvre commun. Apres le congrès d'Arles |18.">2i, 
dont il fut le principal promoteur, après celui d'Aix. où il prit 
nue part active (1853), lioumanille et ses amis, désespérant de 
voir adopter leurs réformes, résolurent défaire bande a part 
et de poursuivre a eux seuls la réhabilitation de leur langue. 
Avec Mistral, Aubanel, Mathieu, Tavau, lîrunet et Giéra, il fut 
des célèbres reunions de r'out-Segugue. Le fYlibrige en sortit 

1. Ibid., X. 

>. Ibid., X. 

;;. Elles sont un remarquable essai de simplification orthographi- 
que, mais ce n'est point encore l'orthographe felibreeune qui triom- 
phera dans VArmarui, 



JOSEPH ROUMANILLE 17 

le 91 mai 1854. Ce même jour fut décidée la création de l'Ar- 
mana Prouvençau, l'organe de la Renaissance feljbréeune. Rou- 
manille, qui allait abandonner son dur métier de correcteur 

pour ouvrir la librairie que dirigent aujourd'hui sa veuve et 
ses tnfants, an devint à partir de 1858 l'éditeur 1 et l'âme, avec 
Mistral. L'année d'après il y publiait, sous le pseudonyme Lou 
Cascarelet (le Bâtard), ses premiers contes en prose, dont la 
verve paysanne contribua à assurer, en mémo temps que son 
activité professionnelle, le rapide succès de YArmana, qui dé- 
passa vite les limites de la Provence. Depuis sa fondation il y 
insérait aussi des poésies signées Lûu Fclibrc di Jardin (le Fé- 
libre des Jardins. 

Quelques années après avoir donné sa Campano mountado 
(la Cloche montée, 18571. poème héroï-enmique « à la manière » 
du Lutrin, il fut chargé eu lSt>2, en sa qualité de secrétaire du 
Felibrige, de couronner aux Jeux Floraux d'Apt une jeune et 
gracieuse félibresse, a|U« Iiose-Anais Gras -, sœur de Félix Gras, 
et Huit mois après, quoique plus âgé de vingt-trois ans. il épou- 
sait la lauréate. Le poète et conteur trouva en M"" 5 iioiimanille 
une collaboratrice éclairée et gagnée à la cause provençale, et 

I. Les trois premières années (1835-1896-1857) ont été éditées 
par les rrôrei Aubanet. 

±. .Née en tsit | Malcmort (Vaucluse), M" 1 » Roumanille, connue 
dans les milieux félibréens sous le nom de la Félibresse Rose-Anaïs, 
a ete avec M" ,c d'Arbaud et Antoinette de Beaucaire, une des pre- 
mières poétesses en langue d'oc moderne. Son Cantique en l'non- 
lainte Anne d'Apt, une de ses principales compositions, 
lui valut aux premiers Jeux Floraux du Pélibrige célébrés a /Lpt 
(1862) leprix a la Joie de la Violette ». La valeur et I orthographe de 
ce naïf cantique furent aigrement discutées par les ennemis ,|es Féli- 
brcs et donna lieu de part et d'autre à de vires polémiques. Depuis 
la mort de son mari, M ,,ie Roumanille continue son oeuvre de propa- 
gande félibréenne en éditant l'A rmuna Prouoertçau corn ma la plu- 
pari des publications provençales. Llle n'a pas réuni en velume ses 
vers, composés surtout pendant sa jeunesse. Parus principalement 
dans V Aruiuna et YAlmnnncii du sonne/, ils se recommandent par 
leur fraîcheur et leur grftce, ainsi que par leur sensibilité. La petite 
pièce ci-après donnera une idée de son talent. 

LA irritai 
Vièio, a\ ié si sèl «tous, fuis grèn pèr sis espalo ! 
An luviau ils la porto èro agrouvado; palo 
K treiiiuiilant <le fre, la pauro maire-grand 
be Roun viei eapelet rtesgrunavQ li gran, 
K dins si aarpihas s'acatant, sonspiravo; 
t'è'i, quand oins lou saut lernple. nue pono agio intravo : 
— Agnéf pieta de iéo, belle anio, ié ilisié — 
K ploaravon sis ine quand sa bouco risié. 

La hello amo, inrbaicnto. — èl eauso triste à 'lire 1 — 

Us la ■ ni Ion plour ni lou rire. 

Mes ague couropassionn, les qu'un brave chin blanc, 



18 ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGE PROVENÇAL 

l'humble boutique de la rue Saint-Agricol devint bientôt le 
centre de toutes les publications félibréennes d'où il pouvait 
entendre « battre le cœur même du Félibrige ». 

La période qui s'étend de 1859 à 1865 marque le triomphe de 
la Renaissance. Les chefs-d'œuvre couronnent enfin les efforts 
des jeunes poètes. Mistral avait donné Mir'eio en 1859, Aubanel. 
La Mùiugrano (1861), Anselme Mathieu, La Farandoulo (1862). 
Roumanille réunit alors ses œuvres de vers et de pins.' en 
deux recueils. Le recueil de poésies. Lis Oubreto en vers (les 
OEuvrettes en vers, 1862) contenait avec I.i Margartdeto, Li 
Sonnjarello et La Part de Dieu. I.i Nonvé (les N'oèls) et Li Flour 
de 5omi'î (les Fleurs de Saugei. Les Noëls de Iioumanille, coin- 
posés de I8'i5 à 18">8 et publiés primitivement à la suite d'une 
édition des Noëls de Saboly et de l'evrol (1858), ne font pas ou- 
blier ces derniers. On peut leur reprocher d'être un peu apprê- 
tés pour un genre éminemment populaire, mais certains sont 
gracieux et touchants et eurent un grand succès. Les quali- 
tés de l'auteur des Margarideto se retrouvent toutes dans I.i 
Flour de Sauvi, dont la plus grande partie fut composée entre 
1850 et 1856. Mais ici le souci d'instruire le peuple, de mora- 
liser, avoué des le seuil du livre, est davantage marqué, ainsi 
qu'en témoignent plusieurs contes moraux. Cependant les élé- 
gies abondent encore, consacrées soit à des thèmes littéraires 
où l'art alexandrin du poète « transparaît à plein », soit aux 
enfants, aux jeunes filles, aux pauvres, à tous les faibles et le» 
misérables dont son âme tendre sait exprimer la détresse avec 
une simplicité poignante. 

Pour le second recueil, LJs Oubreto en proso (1859) qui ren- 
ferme, outre ses pamphlets, tous les menus croquis de mœurs, 
dialogues humoristiques, anecdotes du terroir disséminés dans 

Ouo de la pauro vièio ausènt iroini Inu plang, 
S'aplanto, la regarde, e pietadoag e tendre, 
l'i'i ié gara la fre vèn à <i pèd s'estendre. 

Armana Proiaençau, 18 

Traduction : La vieille. — Vieille, elle avait ses sept crois, lourd 
fardeau pour ses épaules! — Sur le seuil de l'église elle était ac- 
croupie; pâle — et tremblante de froid, la pauvre grand'mère — 
de son vieux chapelet égrenait les grains, — et dans ses haillons 
s'enveloppant, soupirait ; — puis lorsque dans le saint temple une 
bonne âme entrait : « Ayez pitié de moi. belle âme, lui disait- 
elle »... — Et ses yeux pleuraient quand sa bouche souriait. 

La belle âme insouciante (c'est chose triste à dire!| — \da la pau- 
vresse ne vit ni les pleurs ni le sourire. — Personne n'en eut com- 
passion, rien qu'un brave chien blanc, — qui, entendant la pauvre 
vieille exhaler sa plainte, — s'arrête, la regarde, et pitoyable et 
tendre, — pour la garantir du froid vient s'étendre à ses pieds. 
(Almanach Provençal, 1883.) 



JOSEPH ROUMAMLLE 



19 



le triomphant Armana, nous renvoyons le lecteur à notre an- 
thologie do prose qui fera an polémiste et au conteur la plus 
large place. Aussi bien, ou le sait, la renommée du prosateur 
éclipse un peu la renommée du poète et la partie la plus po- 
pulaire et la plus justement appréciée de l'œuvre de Rouma- 
nille, ce sont les contes du Ca.icarelet do Y Armait a que, t > • < 1 1 
entier à la tâche Commune, il ne songea à ramasser qu'en 1881! 
sous le titre l.i Conte l'rnuvenraii e li Cascareleto (les Contes 
provençaux et les Bavardages). 

Mais, prose ou vers, l'œuvre du « bon Rouma»,en dépit d'une 
incontestable valeur, compte moins aux yeux de la postérité 
que sou action. Son pins beau tilre de gloire, c'est d'avoir 
pu, loi, fils d'un pauvre jardinier de Saint-Remy, restaurer une 
langue, refaire une littérature, et donner corps à une organi- 
sation littéraire de l'importance du Félibrige, « en canalisant 
le triple courant » des forces agissantes du renouveau proven- 
çal nu xiv siècle à savoir, le mouvement savant, populaire 
et dialectal ' . 

Chevalier de la Légion d'honneur, majorai en 1876 (cigale 
des Jardins) et second Capoulié, après Mistral, depuis 188'», 
Joseph Rou manille, après une vie bien remplie, mourut à Avi- 
gnon d'une belle mort chrétienne, le 24 mai 1891. 

La traduction des extraits ci-dessous est celle de l'auteur, 
revue et corrigée. 

l. Cf. sur ce point la belle étude (le M. Eni. Riperl dans sa lie- 
naissaHce Provençale. 



Cf. page -20. 



20 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 



MOUXTE VOLE MOI/RI 

A ma maire, l'ierreto de Piquet. 

Dins un mas que s'escound au mitan di poumié, 

Un bèu matin, au teins dis iero, 
Siéu na d'un jardinie 'mé d'uno jardiniero, 

Dins li jardin de Snnt-Rouniié. 

De sèt pàuris enfant venguère lou proumié... 

Aqui ma maire, à la lestiero 
De ma brèsso, souvent vihavo de hiue 'ntiero 

Soun picliot malaut que dourmié. 

Aro, autour de moun mas, tout ris, tout reterdejo; 
Liuen de soun nis de flour, souspiro e voulastrejo 
L'auceloun que sesenunal 

Vous n'en pregue, o minin Diáú! que voste inan benido, 
Quand aurai proun begu l'amarun de la vido, 
Sarre mis iue mounte siéu na. 

1847. 

[Li Margarideto, Quand Ils ngremis 
Dourissien.) 



LA GLENARELLO 

Queto eaud ! Li blad snim inadur; 
l'a ]>lus pa n voulame au vilage! 
Li meissounié soun àl'oubrage; 
Lou blad s'espóusso, ié van dur, 

F. fan gau de vèire, se^ur! 
Dóu souléu que ié lai lou rage? 
Soun tout en aigo : oh ! que courage ! 
A-de-matin an begu pur. 

Meissounié, vesès? Madeleno, 
Afeciounado, vai, vèn, gleno, 
Rodo à l'entourdi garbeiroun. 



JOSEPH ROUMArVILLE 21 



OU JE VEUX MOURIR 

A ma mère Piefrette de Piquet* 
Dans ii ti mas qui se cache au milieu des pommiers, — 
un beau matin, au temps des aires, — je suis né d un 
jardinier et dune jardinière, — dans les jardins de Saint- 
Remy. 

De sept pauvres enfants je naquis le premier... — Là, 
ma mère, au chevet — de mon berceau, souvent veillait 
des nuits entières — son petit malade qui dormait. 



A présent, autour de mon mas, tout rit, tout reverdit; 
— luiu de son nid de fleurs, soupire et bat des ailes — ■ 
1 oisillon qui s'en est allé! 

Je vous en prie, mon Dieu! que votre main bénie, — 
quand j'aurai assez bu l'amertune de la vie, — ferme 
mes yeux où je suis né. 

1SÌ7. 

(Les Pâquerettes. Quand les prunelliers 
fleurissaient.) 



LA GLANEUSE 

Quelle chaleur! Les blés sont mûrs; — il ne reste plus 
h iip seule faucille au village! — Les moisonneurs sont à 
l'œuvre ; — le blé s'égrène ; ils y vont hardiment, 



et c est un plaisir de les voir, vraiment! — Que leur 
importe l'ardeur du soleil? — Ils sont tout en eau : eh! 
quel courage! — Ce matin ils ont bu pur. 



Moissonneurs, voyez! Madeleine, — active, va, vient 
glane, — rôde à l'cntour des meules de gerbes. 



22 ANTHOLOGIE DU 1ELIBR1GK PROVENÇAL 

Leissas d'espigo à su garbeto, 
Quàuqui gran à la fournigueto : 
Dieu benesira la meissoun. 
1847. 

{Li Margaridelo, Quand li blad se niaduruvon.) 

LI PATRICOULARELLO 

MARGARIDO, BABELETO, NANOUN 
MARGARIDO. 

liabeleto, bonjour! Ycniéu vèire ta maire : 
l'es pas ? 

BABEI.ETO 

Fai que d'intra. Von de mounta pèr faire 
Lou lié, pèr escouba. Moun Dieu! se dèu langui 
De vous vèire. — Ma maire!... Ali! tenès, velaqui. 

MARGARIDO. 

l!èn! Xanoun, coume sian? 



Oi! es tu, Margarido? 
Vènea que pèr miracle. Ob! janiai de la vido 
Se vegtiè femo ansin... Que! de veni tant pau ! 

MARGARIDO. 

Ai Forço obro, que vos? Sorte plus de l'oustau... 
Boudiéu! que d'estrangié, se vesiés, sus la plaço ; 

Poudiéu plus faire avans ; enié peno se passo. 
Ah bèn ! pèr aujourd'uei lis oste van gagna! 
Se voulès faire un pas, fau lurta, fau COUgna! 
Ob! ve, n en pode plus. Que lou diantre ti liero ! 

NANOUN. 

Vau empura moun fiò. Tè, prene uno cadiero... 
— Babeleto! 

RAliELETO. 
Quisès ? 

NANOUN. 

D'aut! fai nous heure un cop : 
Yai querre la clareto e refresco li got. 



JOSEPH ROUMANILLE 



23 



Laissez dos épis pour sa petite gerbe, — quelques 
graines pour la petite fourmi : — Dieu bénira la mois- 
son. 

18ÍT. 

[Les Pâquerettes, Quand les blés mûrissaient.) 

LES CANCANIÈRES 
MARGUERITE, BABELETTB, NANON 

MARGUERITE. 
Babelctte, bonjour! Je venais voir ta mère. — Elle 
n'y est pas ? 

BABEI.ETTK. 

Elle rentre à peine. Elle vient de monter pour faire — 
le lit, pour balayer. Mon Dieu! il doit lui tarder — de 
vous voir... Mère!... Ali! tenez, la voici. — 

MARGUERITE. 

Eli bien! Nanon, comment sommes-nous? 

NANON. 

Ob! c'est toi, Marguerite? — Tu ne viens que par mira- 
cle. Jamais delà vie — on ne vit femme ainsi... Tout de 
même, venir si peu! 

MARGUERITE. 

J'ai tant de travail! que veux-tu? Je ne sors plus du 
logis... — Bon Dieu! que d'étrangers, si tu voyais, sur la 
place; — ■ je ne pouvais plus avancer; à peine si l'on 
passe. — Eh bien! pour aujourd'hui, les hôteliers vont 
gagner! — Si l'on veut faire un pas, il faut pousser, il faut 
cogner! — Oh! vois, je n'en peux plus. Le diantre em- 
porte tes foires ! 

NANUN. 

Je vais allumer mon feu. Tiens, prends une chaise... — 
Babelette ! 

BABELETTE. 

Vous dites ? 

NANON. 

Allons, fais-nous boire un coup! — Va chercher la clai- 
rette et rafraîchis les verres. — 



i :holock dc félibwgs prove:* 

M4BOAKIDO. 

Tasto-la. n'en sapas pas fackado! 

MAKGAJKIPO. 

- de goûta mé Jan, i - - do! 

D'aquéu foutrau de Jan! ounte a bousca n 

■ABGAUBO. 

A perdu la cabesso : a iouga n marrit trau, 
Un joonjoan. eilalin aa bèu bout dou vilage ! 

■ 
- re, aro, m'èi plos poussible de Tiha : 
tant pèr un pan babiha ! 
se jaire. ma bello, à Tooto di galino. 
Jan la fa 'sprès pèr que fugnessian pas vesino : 
Bout • ! n'éi dins Ion 

Desempiéi qne nous sian manda iouti dons, 
31e l'ai rèn qne rena! ié pod 
Oh! Ion marrit-péu qa 



bên pire, 
Ma l>:-r.-:. M . 

cooffle aquéu : troro à dire pert 
fai rebouli •:• -unie ano amo daaad 
Qnoaro la soupo • ruouro trc ; 

Loa coasin vénié 'ici de tèms en tènis, Mat" 
Eh bên ! l'a mes deforo à gTand cop de pè u quiéu ! 
Me charpo à tout prepans : jamai i tendre... 

Te loa pan dur, mou- 
MVmpacho d an t>!us qne vague ■ 

i» que Ion matin prengue monn 
se cose. fan plas qae fagae de i 
E se quinqoe : — Tas-te, panoacL — 

Lo« creirai pus, belèu, e p^ 



JOSEPH ROUMANILLE 



MARGUERITE. 



25 



Merci bien 



NANON. 

Déguste-la, tu n'en seras pas fâchée. — 

MARGUERITE. 

N'nn! Je viens de goûter avec Jean, il n'y a qu'un mo- 
ment. — 

NANON. 

Cet animal de Jean! Où est-il allé chercher une mai- 
son! — 

MARGUERITE. 

Il a perdu la tète. Il a loué un mauvais trou, — une 
bicoque, là-bas loin, tout au bout du village. — C'est un 
vieux Bethléem!... Pas de voisins... J'enrage! — Le 
soir, à présent, il ne m est plus possible de veiller. • — 
Moi qui aimais tant cela pour babiller un peu! — Ma 
belle, il faut se coucher à l'heure des poules. — Jean l'a 
fait exprès pour que nous ne soyons pas voisines; — va, 
il en est capable... 11 a toujours été jaloux! — Depuis que 
tous deux nous nous sommes mariés, — il ne fait que 
grogner. Je ne peux rien lui dire. — Quel mauvais poil 
j'ai pris là ! — 

NANON. 

Et le mien! c'est bien pire, — ma bonne Marguerite!... 
Ah! si je te disais tout! — Vois-tu. il n'y en a point comme 
celui-là. Il trouve à redire à tout, — il me fait bouillir 
comme une âme damnée. — Tantôt la soupe est douce 
et tantôt trop salée... — Le cousin venait ici de temps en 
temps, Mathieu: — eh bien! il la mis dehors à grands 
coups de pieds au derrière! — Il me querelle à tout pro- 
pos. Jamais il ne veut m'écouter. — Si je trouve le pain 
dur, monsieur le trouve tendre! — Il m'empêche d'aller 
ici, il ne veut plus que j'aille là; — il ne veut plus que, 
le matin, je prenne mon cale au lait! — Si je pétris, il 
ne faut plus que je fasse des fougasses, — ■ et si je parle: 
« Tais-toi, guenippe, traînée! » — Tu ne le croiras pas 
peut-être, mois c'est ainsi pourtant, — ma belle: il ne 



26 ANTHOLOGIi; DU PBLIBKICE PROVENÇAL 

Ma bcUo: vòu plus qu'amc e qu'espère Enri Cinq! 
Oh! ve, feniriéu pas de touto la journado... 
Ei testard coumo un ase. 

MARGARIDO. 

Acô 's d'aigo sucràdo... 

N.VNOUN.' 
Jogo, béu coumo un trau, s'empcgo!... Ali! se poudiéu 
Emé queute honur me desmaridariéu ! 
Tout acò sarié rèn : vai vèire sa (Jamuso, 
Goutoun! La l'ouitarui... Sabes, s'acô m'amuso ! 

MARGARIDO. 

Mai au mens te bat pas ! 

NANOUN. 

1er, metère au calèu 

l'no mecho trop grosso, e me mande 'n l)acèu, 
Un d'aquéli gautas que fan vèire li lume! 
ïabasso sus ma peu coume sus un enclume! 
Se t'ai mau à la m an, dis que prendra lou fouit... 
Mai ve ! laisso-m'ana vèire se l'oulo boui. 

MAKG.A.KIDO. 

Ploure tóuti li jour coume uno Madaleno, 

Es un grand feiniantas, de-longo se permeno. 

Se lou soupa 's pas lest, quand vèn, garo davan!... 

N'éropas coumo acô quand nous calinavian !.. 
-NANOUN. 

Sabes que, l'autre jour, Guillaume voulié vendre 
Soun bèn? L'a facrida, lou degucres entendre. 
Mouu orne l'a croumpa!.,. devino... 

MARGARIDO. 

Cent escut ? 
n A. \o UN. 
Milo franc ! 

MARGARIDO. 
Milo franc ! E toun orne a pouacu 
Lou paga tin-tin-tin? 



JOSEPH ROUMANILLE 



27 



eut plus que j'attende et que j'aime Henri Cinq! — Oli ! 
.ois. je neu finirais pas de tonte la journée... — Il est 
ètu comme un âne. 

MARGUERITE. 

Tout cela, c'est de 1 eau sucrée... — 

N.YNOX. 

Il joue, il boit comme un trou, il s'enivre!... Ah! si je 
pouvais, — avec quel bonheur je me démarierais ! — 
Tout cela ne serait rien: il va voir sa camuse, — Go- 
thon! Je la fouetterai... Tu sais si cela m amuse! — 

MARGUERITE. 
Mais au moins il ne te bat pas ! 
NANON. 

Hier, je mis au calcil' — une mèche trop grosse, et il 
m'envoya un soutllet, — une de ces gifles qui font voir des 
chandelles ! — Il frappe sur ma peau comme sur une 
enclume ! — Il s'en fait mal à la main et jure qu'il pren- 
dra le fouet... — Mais attends ! laisse-moi al'ler voir si 
ma marmite bout. — 

MARGUERITE. 

Je pleure tous les jours comme une Madeleine; — c'est 
un grand fainéant, il se promène sans cesse. — Si le 
souper n'est pas prêt quand il vient, gare à moi! — Il 
n'était pas ainsi quand nous nous courtisions!.. — 

NANON. 

Tu sais que l'autre jour Guillaume voulait vendre — 
son bien? 11 l'a fait publier, tu as du 1 entendre... — Mon 
homme l'a acheté... devine... 

MARGUERITE. 

(lent écus ? — 

-NANON. 

Mille francs ! 

MARGUERITE. 

Mille francs ! El ton homme a pu — payer tin-lin-tin - ? 

1. Trad. littérale de calèu, lampe de forme antique en Mage en 
Provence. 

V. Onomatopée, pour au. comptant. 



28 ANTHOLOGIE DU FELBIRIGE PROVENÇAL 

NANOUN. 
Ah! pas mai! n'avié 'nvejo. 
l'ai jamai rèn de bon, toujour grapaudinejo ; 
Fan que, tóuti li jour, eu croumpe quaucarèn. 
Fai que broucanteja; piei que me gagno? Rèn!... 

MARGARIDO. 

Couquino, taiso-le: toùn drôle nous escouto ! 
Grabieloun èi pas mut; n'avèn di de la toute . 
Se l'anavo redire!... 

NANOOH. 
Oh! m'adoubarié pal... 
Grabié, tè de bon-bon. Ei brave, toun papa '... ! 

1845. 

[Li Margarideto, Quand li blad se maduravon.) 

LA CHATO AVLGLO- 

I 
Èro lou jour tant bon qu'uno vierge enfaatavo 
A Betelèn; 

E siiun fru benesi, de la fre tremouluvo 

Su n pau de feu ; 
Lis ange, eilamoundaut, tout-bèu-just acabavon 

Soun Gloria, 
E, de tout caire, au jas, paslrc C pastresso anavon 

S'ageinouia. 

Disnn qu'en aquéu jour de grand rejouïssèneo. 

Un paure enfant, 
Uno chato doulènto, avuglo de neissèttço, 

Pasié n plourant : 
— Maire, perqué voulus que reste eici totUeto? 

Me languirai! 
Dóu tèms qu'à l'enfantoun farés la tintourleto, 

[eu plourarai ! 

' On reconnaîtra dans ce poème, Caractéristiqne île !;i manière d< 
Roumanillc imitateur des anciens, « uno adaptation asseï réussii 
AesSyracusain, t deThéocrite». (Em.Rlpcrt, ceProv. 

page 370.) 

Í. Cf. lu musique ù la fin du volume. 



JOSKPII ROUMANILLE 29 

N.VNON. 

AU! pas plus! Il en avait envie! — Il ne l'ait rien de 
bien, toujours il bousille, — il faut que tous les jours il 
acheté quelque chose; — il ne fait que brocanter: puis 
que me gagne-t-il ? rien!.. 

MARGUERITE. 

Coquine, tais-toi donc : ton garçon nous écoute! — Ga- 
brielon n'est pas muet, et nous en avons dit de toute 
couleur... — S'il allait répéter!.. 

NAXON. 

Ah! cane m'arrangerait pas!... Gabriel, tiens, du bon- 
bon ! Il est gentil, ton papa !.. 

1845. 

[Les Pâquerettes, Quand les blés mûrissaient. 

LA JEl NE FILLE AVEUGLE 

I 

C'était le jour si beau qu'une vierge enfantait — à Beth- 
léem ; — et son fruit béni tremblait de froid — sur un peu 
«le foin; — les anges, là-haut, achevaient tout juste — 
leur Gloria. — et, de tous côtés, à l'étable, pâtres et ber- 
gères allaient — s'agenouiller. 



On dit qu'en ce jour de grande réjouissance, — un pau- 
vre enfant, — une fille dolente, aveugle de naissance, — 
disait en pleurant: — « Mère, pourquoi voulez-vous que 
je reste seule ici ? — Je m'ennuierai! — Tandis que vous 
bercerez L'enfantelet dans vos bras, — moi, je pleurerai ! » 



30 ANTHOLOGIE DU IELIBUIGE PROVENÇAL 

— Ti lagremo, nioun sang, ié respoundié sa maire, 

Me fan pieta ! 
Te ié menarian proun, mai que vendriés faire? 

Ié veses pa ! 
Sus lou vèspre deman, que vas èstre countènto, 

Quand toornaren ! 
Car tout ce qu'auren vist, o ma pnaro doulènto! 

Te lou dire n. 

— Lou sabe, enjusqu' an nos, dins la negin sonrnurc 

Gaminarai ! 
bello caro d'or, divino erealuro, 

Noun te veirai ! 
Mai, de-qu'es besoun d'iue, bono maire, pèr crèire, 

Pèr adoura ? 
Ma man, enfant de Dieu, se te pode pas vèire, 

ïe toucara ! 

Il 
L'avuglo plourè tant, e tant preguè, pecaire! 

A si geinoun, 
Tant ié tranqué lou cor, que pousquè [dus sa maire 

Dire de noun. 
E pièi quand dins lou jas arribe la paureto, 

Trefouligaè ! 
De Jeuse sus soun cor meteguè la maneto... 

E ié veguè '. 

1852. 

[Li Nauvè.) 

DIDETO 
I 

— Dideto, feniras de trapeja lou blad ! 

Sies louto en aio!... As proun culi, long di valat, 

Courbo-dono e margarideto. 
N'en as ti pléni man. ma chato ! n'en as proun... 
An ! vène, e te tarai dansa sus mi geinoun! 

An! vène lèu, vène, Dideto! 

Au mirau de lis iue me vole miraia; 
Vide, mnun peidigau, te faire babiha, 
Poutouna ti gauto redouno, 



JOSEPH ROUMAN'ILLE 



31 



— « Tes larmes, ô mon sang, lui répondait sa mère, — 
me font pitié! — Nous t'y mènerions bien, mais que vien- 
drais- tu faire? — Tu n'y vois pas! — Sur le soir, de- 
main, que tu vas être contente, — quand nous retourne- 
rons! — Car tout ce que nous auront vu. ù ma pauvre 
dolente, — nous te le dirons. » 



— «Je le sais, jusqu'à la tombe, dans la noire obscurité 

— je cheminerai ! — O beau visage d'or, divine créature, 

— je ne te verrai pas! — Mais qu'est-il besoin d'yeux, 
bonne mère, pour croire, — pour adorer? — Ma main, 
enfant de Dieu, si je ne puis te voir, — te touchera! » 



II 

L'aveugle pleura tant, et tant pria, la pauvre! — à ses 
genoux, — tant elle lui déchira le cœur, que sa mère ne 
put — plus dire non. — Quand, ensuite, dans l'étable 
arriva la pauvrette, — elle tressaillit. — De Jésus sur 
son coeur elle mit la petite main, — et elle vit ! 



(Les Noè'ls. 



DIDETTE 



T 
g Didette, finiras-tu de piétiner le blé? — Tu es toute 
en émoi!... Tu as assez cueilli, le long des ruisseaux, — 
narcisses el pâquerettes. — Tu en as les mains pleines, ma 
fille! tu en as assez... — Allons! viens, et je te ferai dan- 
ser sur mes genoux ; — allons ! viens vite, viens, Didette ! 

An miroir de tes yeux je veux me mirer; — je veux, 
mon perdreau, te faire babiller, — baiser tes joues ron- 






32 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

Toun front blanc coume un île, e lis, e tant poulit! 
Courre lèu, e di ilour que vèneâ de ctili, 
Te (remuai uno courouno. 

ir 

Oubeïssènt, l'enfant trapejè plus lou blad: 
Culiguè plus i ribo e de-long di valat 

Courbo-dono e margarideto. 
E, lèu sus mi geinoun venguè, cacalejant; 
E trenère, di tlour qu'a vie dintre si m an, 

Uno courouno pèr Dideto... 

liai vaqui que subran sa maire la sonne: 
Lèsto coume un cabret, Dideto s enanè, 

Quand proun l'a guère poutounado. 
Si peu, mus coume l'or, jougavon dins lou vent... 

— Vène au champ desempièi m'espasseja Bouvènt; 

Ah! despièi, l'ai plus courounado! 

111 
Car Dieu n'a pas vougu qn'aquéti peflet d'enfant 
Dins la fango eiçavati courtchèsse si pèd blanc : 

Dideto amount ses ehanado. 
Aro li tlour que euei se passisson jamai... 
Li jito i pèd de Dit'U, e la Vierge ié l'ai 

De carancbouno e de brassado. 

1840. 

(Li Flour de Sauvi. ) 

SE N'EN FASIA.N UN AVOUCAT 

Un jour, un meinagié «pue ié disien Sauvaire 
A sa Feno venguè : — ftanoun, si« ; u en soucit. 

— Qu'as ?— (iilonn es grande t: sabe pas «pie n'en faire. 

Siéu à moun aise, dóumaci. 
Sian esta tóuti dons abarous, espargnaire. 
Esquichen-hOUS un pau pèr buta noste enfant. 
Vaudrié-ti pas mies «jim fuguèsse... noutàri, 

Qu'un ped-tetrous e qu'un pacan? 

— Bèn! iéu, amaricu mai n'en faire un capelan. 



JOSKPH ROUMANILI.K 



33 



delettcs, — ton front blanc comme un lis, et pur, et si 
joli! — Cours vite, et des fleurs que tu viens de cueillir, 
— je te tresserai une couronne. 

II 
Obéissante, l'enfant cessa de piétiner le blé; — elle cessa 
de cueillir, sur les bords et le long des ruisseaux, — nar- 
ri--.es et pâquerettes. — Et vite sur mes genoux elle vint, 
babillarde; — et je tressai, avec les Heurs qu'elle avait 
dans les mains, — une couronne pour Didette. 



Mais voilà que soudain sa mère l'appela : — rapide 
comme un cabri, Didette s'en alla, — quand je l'eus as- 
sez embrassée. — Ses cheveux, roux comme l'or, jouaient 
dans le. vent... — Je viens aux champs, depuis, souvent 
me promener: — ah! depuis, je ne l'ai plus couronnée! 

III 

Car Dieu n'a pas voulu que cette petite perle d'enfant 

— dans la fange ici-bas souillât ses pieds blancs : — Di- 
dette là-haut s'en est allée. — Maintenant les fleurs qu'elle 
cueille ne se flétrissent jamais... — Elle les jette aux pieds 
de Dieu, et la Vierge lui fait — des baisers et des caresses. 

18'«0. 

[Les Fleurs de Sauge.) 

SI NOUS EN FAISIONS UN AVOCAT 

Un jour un ménager* qu'on appelait Sauvaire — dit à 
sa femme : « Nanon, je suis en souci. » — « Qu'as-tu? » 

— « Gilon est grandelet : je ne sais que faire de lui. — 
Je suis à mon aise, Dieu merci! — ayant été tous deux 
épargnants, économes. — Si nous nous saignions un peu 
pour pousser notre enfant! — Ne vaudrait-il pas mieux 
qu'il fût... notaire — plutôt qu'un pied-terreux et qu'un 
paysan? » — « Bien! moi, j'aimerais mieux en faire un 

1. Cf. p;ige 42, note 1. 



.'ì't ANTHOLOGIE DU FKLIBRUil PROVENÇAL 

— Pèr rêbouli de famé mouri legoundàri? 

Créi-me, Nanoun, larié peeatl... 

Se n'en fasian un avoucat, 
Femo, aurié mestié d'or : i'a tant de pleidej aire 
Es que... nostc Giloun ea finocho e barjaire! 
Nous kIii'i'ii |>as mail : saubrié bru rebeea ! 

— As resoun, dis la maire, aureu un avoucat. 

]■] niiiiii mouriien sus la paio '■ 

Tant, fa, tant \a ! Qiloun, iendeman <le matin, 
Sus li banc de l'escolo anc gausi debraio; 
Masteguè, bèn vnech an, de g-rè 'mé de latin; 
Se ougraflo, 

D auge b 10 c de lilousoulio... 

Quand uno les taché que ires e doui fan cinq. 
Que rota vòn dire la roto, 
Envisca de vers e de proso, 
S'entournè fier dins soun amèa 
Ounte l'esperavon soun paire 
I'] sa maire, 

Qu'avien que lis us e la ]>èn : 

8'èron tant e»quicha, pecaira!.. 

Sauvaire labouravo, e noste muscadèu 
Se frisavo an mentoun uni set à vue peu, 
Sus l'auriho toujour pourtavo lou capèu, 
E de tout! li ebato mi lou calignaire ! 

Oh! mai Griloun èro panca 

Un avoucat! 

Partiguè pèr Paris... Esquicho-te, Sauvaire! 

An! bràvi gènt, fau rustica! 

Voste drôle es un travniairc ! 
Estùdio li cinq code... en dansant la polka! 

IÍ pièi, tout! li quingenado, 
Uno lelro venie : Je suit un brave enfant... 
Faites-moi le plaisir d'envoyer de l'argent... 

Veguen, encaro uno esquicbadol 



JOSEPH UOLMAMME 35 

— « Pour souffrir de la faim et mourir vicaire: 1 
— Crois-moi, NanOO, Ce serait péché !.. . Si imus eu fai- 
sions un avocat, — femme, il aurait un métier d or : il y a 
tant de plaideurs! — Q'e»l que noire Uihui est linaud 
et beau parleur! — Il ne nous réplique pas mal : il sau- 
rait bien répliquer! » — « Tu as raison, dit la mère, nous 
aurons un avocat, — cl nous ne mourrons pas sur la 
paille! » 

dit, siiùi fait! Le lendemain matin, Gilon — sur 
les hancs de l'école alla user ses culottés. — Durant huit 
pelles années il rumina du grec et du latin; — il se gava 
le géographie, — d'algèbre et de philosophie.., 



Quand une fois il sut que deux et trois font cinq, — 
Bue rosa signifie tu rose, — barbouillé de prose el de vers, 
— il retourna fier dans son hameau — où l'attendaient 
son père — et sa mère — qui n'avaient pins que les os 
et la peau : — ils s'étaient tant saignes! hélas!.. 



Sauvaire labourait, et notre muscadin — se Irisait au 
Benton quelque sept à huit poils, — sur l'oreille tou- 
jours il portait le chapeau, — et il était l'amoureux de 
toutes les jeunes filles ! 

Oh! mais Gilon n'était pas encore — un avocat! 



11 partit pour Paris... Serre-toi le ventre. Sain aire! — 
Allons, braves gens, il faut trimer! — Voire (ils est un bû- 
cheur! — 11 étudie les cinq codes... en dansant la polka ! 
— VA puis, tous les quinze jours — une lettre arrivait: 
« Je suis un brpve enfant, — faites-moi le plaisir d'en- 
\o\er de l'argent... » — Voyons, encore une saignée! 



36 ANTHOLOGIE DU F1ÍLIBRIGE PROVENÇAL 

Fau vous dire pamens qu'à cha cent, dous cent franc 
Uno pichoto vigno es bon lèn avalado ; 

E liièi, fauguè vendre lou prat, 
E pièi... dis amourié la poulido plantado! 
Basto! ié reste rèn... que lis iue pèr ploura ! 

— Eb bèn! fasié Nanoun, te lou disiéu, Sauvairo! 

— De que ploures, bestiasso ? aurenun avoueat, 
Femo, aura mestié d'or : i'a tant de pledejaire! — 
E Giloun, que fasié? Dansavo la polka! 

L'esperèron long-tèma, mai en van l'esperèron, 
E noun veguèron que l'ussié 
Que mascarè forço papié!.. 

E, paure coume .lo, li dousvièi s'enanèron, 
Lis iue tóuti plourous, lou cor endoulouri. 
Pecaire ! à l'eapitau Nanoun anè mouri... 
L'avoucat se tuè. Lou malurous Sauvaire, 
La biasso sus lesquino, un bastoun à la man, 
Disié de porto en porto en demandant soun pan : 

— Aubourès pas loti lieu au dessus do soun paire. 

1851. 

[Li Flour de Saui'i.) 

LA VACO DE LA YÉUSO 

I 

Lipo, lipo mi man, o ma bello Rousseto ! 
Fau donne que nous quiten c que reste souleto, 
Souleto paure véuse, ein' un paure ourfanèu 
Qu'as nourri mai que iéu dóu la de ti mamèu ' 
Lou jour, jour de nialur! que pleguèron lou paire, 
Perqué pleguèron pas l'ourfanèu e la maire?... 
T'enmandan, ci verai! mai nous vogues pas man : 
Dempièi que Dieu m'a près lou cepoun de l'oustau, 
Dins l'oustau 'mé lou dóu la fam èro vengudo, 
Lou sabes! e vaqui perqué iéu t'ai vendudo. 
Proun toun la pèr nous-autre es esta móusegu ! 
Se d'autre te van móuse, éi que Dieu l'a vougu : 



JOSEPH ROUMANILLE 37 

Il faut vous dire cependant que, cent francs à cent 
francs, — une petite vigne est bientôt avalée; — puis il 
fallut vendre le pré; — ensuite... la jolie plantation de 
mûriers! — Bast ! il ne leur resta rien... cpie les yeux 
pour pleurer! — « Eh bien! faisait Nanon, je te le disais, 
Sauvaire ! » — « Pourquoi pleurer, grosse bête ? Nous 
aurons un avocat, — femme, il aura un métier d'or : il y 
I tant de plaideurs! » — Et Gilon, que faisait-il? Il dan- 
sait la polka ! 

Us l'attendirent longtemps, mais c'est en vain qu'ils 
l'attendirent, — et ils ne virent cpie l'huissier — qui bar- 
bouilla force papiers!.. — Et pauvres comme Job, les 
deux vieux s'en allèrent, — les yeux tout pleins de larmes, 
le cœur meurtri. — Nanon, la pauvre, alla mourir à l'hô- 
pital... — L'avocat se tua. Le malheureux Sauvaire, — la 
besace sur le dos, un bâton à la main, — disait de porte 
en porte en demandant son pain : 



« N'élevez pas le fils au-dessus de son père ! » 

1851. 

[Les Fleurs de Sauge.) 

LA VACHE DE LA VEUVE 

I 

Lèche, lèche mes mains, ô ma belle Roussette ! — Il faut 
donc nous quitter et que je reste seule, — seule pauvre 
veuve, avec un pauvre orphelin — que tu as nourri 
plus que moi du lait de tes mamelles! — Le jour, jour de 
malheur, où l'on ensevelit le père, — pourquoi n'a-t-on 
pas enseveli la mèreet l'orphelin ?... — Nous te renvoyons, 
v est \ rai, mais ne nous en veuille pas : — depuis que 
Dieu nia pris le soutien de la maison, — dans la maison, 
avec le deuil, la faim était entrée, — tu le sais! et voilà 
pourquoi je t'ai vendue. ■ — Assez longtemps ton lait a été 
trait par nous. — Si d'autres te vont traire, c'est que 



o8 anthologie du félibkigk imiovençai. 

Avian plus gefl de pan, plus §»68, sus la paniero! 

I'] pêt toutl viéure. rèn, plus irn dins la feniero! 

Ta ni lit*' h de mai en mai, pauro, demenissiés. 

Aviés tèb dins ta grùpio, e jamai te plagncs ! 

Vincèn vai le mena, ma bravo, vers loun méslie. 

Qu'es uno cièmo d'orne, e drut : poudras bèM i éslre. 

Ah! s' an pas siuen de lu. Rousseto, lou saillirai : 

1' aharai vers toun mèstre, e ié reproucharui.. . 

Lipo, lipo mi man, o ma bello Rousseto! 

Fan donne que nous quiten e que reste soulelo !... 

II 

Vaqili ça que la véuso à sa vaco din-uè. 
l'ièi de soun establottH KoUssete sourtiguè. 
Bro npeiisninentido, e tristo relucavo : 
Aurias di que sablé tout <o que se passavo '. 

Es alor que Vincèn, e la vaco, e lou cliin, 
Don Mas dis Agroufioun prenguèron lou eamiii : 
E la véuso, espantado au lindau de la porto, 
Li regardé parti, palo coume uno morto! 

1S.34. 

[Li Flour de Sauri. 

SALUDACIOUN 

A D. VICTOR lîALAGL'Lli V. A MANUEL Y IONTANAI.S, 
FELIBRE CATALAN. 

Aro, moun Dieu, pode mouri, 

Aro, o bonuri qu'ai vist flouri 

L auhre que plantère en Prouvèqço, 
ES que m aves donna, moun Dieu, per recoiimpcnsu, 
De Vèire, à soun entour. ProuvençaU, Catalan, 

Béus enfant de la mémo maire, 
Se reeounn'sse lVaire. e la man dins la man. 
Ganta 'nsrn e s'ama coume s'ainon de iraire! 

Grand aubre felibren, aro t'ai vist flouri : 
lïh Len ! aro, o moun Dieu ! aro pode mouri! 
1S61. 

[Ll Flour de Sauri.) 



JOSEPH ROUMANIt.LK 39 

! l'a voulu : — nous n'avions plus de pain, plus du 
tout, dans la panetière! — et pour te nourrir, rien, plus 
rien dans le fenil ! — Aussi, de plus en plus, tu dépéris- 
sais, hélas! — Tu n'avais rien dans la crèche, et tu ne 
te plaignais jamais! — Vincent va te mener, ma bonne, 
chez ton maître, — - <jni est la crème des hommes, et riche : 
tu pourras y être bien. — ■ Ah! si l'on n'a pas soin de toi, 
Roussette, je le saurai : — j'irai chez ton maître il je le 
lui reprocherai... — Lèche, lèche mes mains, ò nui belle 
te! — 11 faut donc nous quitter et que je reste 
feule ! 

II 
Voilà i-e que la veuve dit ;i sa vache. — Puis de sa petite 
Stable Roussette sortit — Mlle avait l'air pensif, et regar- 
dait tristement : — on aurait dit qu'elle savait tout ce 
qui se passait! 

C'esl alors (pie Vincent, et la vache, et le chien, — du 
Mas des Cerisiers prirent le chemin : — et la veuve, stu- 
pide, sur le seuil de la porte, — les regarda partir, pale 
comme une morte ! 

1854. 

(Les Fleurs de Satlg 

SALUTATION 

A D. VICTOR BÀXAGUER Kl A D. MANUEL Y lONTANALS, 
11: II BUES CATALANS. 

Maintenant, mon Dieu, je puis mourir, — maintenant, 
ô bonheur ! que j ai vu fleurir — l'arbre que je plantai en 
Provence. — - et que vous m'avez donné, mon Dieu, en 
récompense, — de voir, à son entour, Provençaux, Cata- 
lans. — beaux enfants de la même mère, — se reconnaître 
et, la main dans la main, — chanter ensemble et 
s'aimer comme s'aiment des frères! 



Grand arbre félibréen, à présent je t'ai vu fleurir : — 
eh bien ! à présent, ò mon Dieu! à présent je puis mourir ! 

1861. 

(Les Fleurs de Sauge.) 



4 



3v 



1 



A 



4 






Q i 



<0 






i 



S < 



f 

^ 






a 



Í ^ 

ì î 



3» 



1 



V 7 ' 



\ 






/ 



^ 



FREDERIC MISTRAL 

(1830-1914 



OEUVRES. — Nous ne mentionnons ici que les éditions origi- 
nales et les principales réimpressions des œuvres de Mistral. 
Pour les autres publications telles que discours, préfaces, let- 
tres, etc.. et pour les diverses éditions et traductions, et géné- 
ralement pour tous documents sur Mistral et sou œuvre, le lec- 
teur se reportera à la monumentale Bibliographie mistraliennc 
dressée par Ed. Lefèvre (Marseille, éd. de Vidée prov., 1903). 

Mir'eio, poème provençal (Avignon, Roumanille, 1859); — Ibid, 
(Paris. Charpentier, 1860); — Ibid., trad. française de l'auteur, 
accomp. du texte original avec 25 eaux-fortes, dessinées et gra- 
vées par E. Burnand et 53 dessins du même artiste (Paris, Ha- 
chette, 1883) ; — Ibid. , texte et trad. de l'auteur (Paris, Lemerre, 
1888|; — /èid.,édit. savante par E. Kosch\vit/.(Marburg, Elwert, 
et Marseille, Ruât, 1900); — Calendau. poème prov. (Avignon. 
Boumanille, 1867); — Ibid. (Paris, Lemerre, 1887); . — Lis Isclo 
d'Or, poésies lyriques (Avignon, Roumanille, 1875); — Ibid. 
(Paris, Lemerre, 1889): — I.ou Trésor doit Felibrige. diction- 
naire provençal-français, embrassant tous les dialectes de la 
langue d'oc (Aix, Remondet-Aubin, et Paris, Champion, 1878- 
1886, 2 vol.); — Nertn, nouvelle provençale (Paris, Hachette, 
1884); — Ibid. (Paris, Lemerre, 1910); — La Rèino Jano, tragé- 
die prov. en 5 actes et en vers (Paris, Lemerre, 1890). — Lou 
l'uur/no di'm Rose (Paris. Lemerre, 1897); — Monn Espelido, Me- 
innri e Raconte, mémoires en prose, éd. provençale, éd. fran- 
çaise, éd. de bibliothèque, texte et trad. (Paris, Plon-Nourrit et 
Bibliothèque des Annales, 1906); — Discours e Dicho, recueil de 
discours (éd. du Flourègt d'Avignon et libr. Roumanille. 1906) ; 
— Lis Oulivado. poésies lyriques (Paris, Lemerre, 1912). 

Mistral a collaboré à la plupart des journaux et revues du 
Felibrige. et principalement à YArmana Prouvençau, L'AÌÒli, 
la Revue l'élibréenne. l'ronvénço ! — ainsi qu'aux Annales poli- 
tiques et littéraires qui ont publié ses Mémoires, etc. 

Le grand poète et patriote Frédéric Mistral est né le 8 sep- 
tembre 1830 au Mas du Juge, à Maillane, petit village des Bou- 
ches-du-Hhòne, situé dans cette plaine de Provence aux larges 
horizons, si riche en grandioses souvenirs romains et chrétiens, 
qui s'étend d'Avignon à la mer et que barre en son milieu la 
chaîne bleue des Alpillcs. Son père, maître François Mistral, 



42 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

était un riche « ménager » ' qui. ancien soldat de l'empire, était 
revenu au village cultiver la terre de ses aïeux, après avoir 
combattu en Espagne et en Italie. Manière de patriarche vénéré 
de sa famille et de ses serviteurs, tel maître Ramon de Mireille, 
il joignait à la majesté paternelle et à celle de l'âge une grande 
bonté dissimulée sous une apparente rudesse. A cinquante- 
huit ans, il avait épousé, à la suite de l'épisode biblique rap- 
porté par Mistral dans ses Mémoires, la tille du maire de Mail- 
lane, la jeune et belle Adélaïde Poulinet, qui donna le jour au 
futur poète, [/enfance première du petit Frédéric s'. coula 

radieuse et libre parmi les épisodes majesl \ de la vie des 

champs, dans un milieu traditionnel et une atmosphère tOUl 
imprégnée d'une religion rustique • L'attour de la terre et 
l'amour du Seigneur qui la bénit et la féconde, tel était le fond 
des âmes paysannes et catholiques » des habitants du Mas du 
Juge, dont l'unique langue élait le provençal, et un provençal 
très pur. 

« Voyant que son Mis Frédéric aurait assez de bien pour vi- 
vre sur ses terres sans mettre la main à la charrue, le vieux 
François Mistral, qui n'avait jamais lu, quant à lui, que le Nou- 
veau Testament, l'Imitation et Don Qtltehotte, tinta honneur de 
le faire étudier. Après lui avoir fait apprendre le rudiment 

dans uni' petite éèole rurale de Salnt-Miohel-dë-Frigolat, il le 

plaça a Avignon dans le pensionnat de M. Dupuy. d'où l'ado- 
lescent allait sortir bachelier et, qui mieux est, poète. Mais 
c'est, a vrai dire au Collège Royal d'Avignon, où ses maîtres 
de pension conduisaient leurs élèves pour le! classes, que 
l'auteur de Mireille* fait ses humanités et qu'il les a faites tout 

nous l'attestei excellemment, (/'est la que le porte « paysan » 
a Solidement acquit les principes d'une culture général* qu'il 
se montrera toujours soucieux de perfectionner et d'accroître 
et dont toute son œuvre prouve, à qui sait lire, la haut* et pré- 
cise suret", la belle et claire distribution, l'étendue. L4 mani- 
festation d'une réelle faculté poétique est précoce, al Frédéric 
Mistral était encore sur les bancs quand il composa son pre- 
mier essai en vers provençaux, la traduction d'un l'sauine '-. » 
Nous avons raconté comment « la Providence des poètes vou- 
lut que cette composition fût surprise par un jeune répétiteur 
de huit ans plus Agé que l'eleve et qui s'appelait Joseph Rou- 

manille. Ella ne pouvait lui choisir un confident meilleur. Poète 
lui-même, Roumanille faisait depuis longtemps la même chose 

I. « Les menacer», au pays d'Arles, forment une classe a pari : 
tristocratie qui l'ait la transition 

et qui, comme toute autre, a son (Mistral, .)/<■- 

p. 4.) 

-■ plMr * '•' trie Mistral, poète, moraliste, citoyen. 



1 UKDKKIC MISTRAL 43 

que Mistral ». On devine la joie du maître et du collégien, i de- 
venus dés lors deux iimis qui devaient bientôt se jurer de tra- 
vailler ensemble à la grande œuvre qui les appelait ». à l'heure 

que les circonstances sociales et littéraires rendaient favora- 
ble, l'eu après arriva de Château Neuf a la pension Diipuy le 
jeune Anselme Mathieu, qui devait retrouver Mistral à Aix et 
prendre place parmi les Sept de Fout-Ségugne. 

Reçu bachelier à Nîmes en INA7. l'année môme où lioumanille 
publia ses Margaridtto, Mistral revint au Mas du Juge et J 
passa une année d'attente et d'indécisions. Pour y couper court, 
son père l'envoya a Aix prendre sa licence en droit, C'est pen- 
dant sou séjour dans l'ancienne capitale du roi liene. « où le 
jeune villageois sentit peu a peu se former eu lui la vision his- 
torique de la Provence que les champs de son pavs n'auraient 
pu lui restituer », qu'il composa quelques-uns de ses premiers 
poè s. parus sous le pseudonyme de Boufarcl dans le feuil- 
leton de La Commune, ce journal d'Avignon où lioumanille 
menait en provençal la bataille politique. Les trois années que 
Mistral passa à Aix furent décisives pour sa vocation, qui s'v 
précisa sous l'influence de ses amitiés, et grâce aussi à l'exemple 
du barde breton Brizeux et. peut-être, du fameux perruquier Jas- 
min, le poète gascon, alors dans toute sa gloire. Aussi lorsque 
maître François Mistral le laissa libre, une luis revenu à Maillane 
avec son diplôme de licencié en droit. île choisir la voie qui lui 
plaisait, renonia-t-il vite à la forme française, à « la langue offi- 
cielle » dans laquelle il avait, étant étudiant, composé quelques 
vers publiés par un journal aixois, peur jurer, « le pied sur le 
seuil du mas paternel, les yeux sur /es Alpilles. de relever le sen- 
timent de la race, de provoquer la résurrection de la vieille lau- 
t de réhabiliter cette langui' parle prestige de la poésie 1 ». 

• A partir de ce moment, son histoire se confond avec celle 
des manifestations collectives ■ qui se succèdent d'année en 
année. En 185i, c'est la publication de I.i Prouvençato, le Par- 
nasse contemporain de la poésie d'oc, où l'ascendant qu'il va 
prendre sur ses amis se marque déjà nettement, puisque « s'est 
lui que l'on choisit pour ouvrir et fermer le recueil par deux 
poèmes significatifs ». puisque Saint-Hené Taillandier lui 
attribue, dans son introduction, l'honneur des futurs succès île 
l'école qui s'organise, et que la Revue méridionale voit en lui le 
poète national qui inaugure les temps à venir et « mène le 
chœur des modernes Troubadours ». Quelques mois plus tard 
c'est le Congrès d'Arles où l'intervention de Mistral est extré- 
memenl remarquée et lui valut même son premier triomphe. 
En 1853 c'est le Congrès d'Aix. en 18.Vi c'est la fondation du 
Félibrige. On sait le rôle prépondérant que Mistral joua à Font- 

1. Y.in. EUpert, La Renaissance Provençale. 



44 ANTHOLOGIE DU FliLIBRIGE PROVENÇAL 

Ségugne. Il vit tout de suite la grandeur de l'œuvre à poursui- 
vre, trouva le mot félibre, et courageusement assuma la mis- 
sion et les responsabilités d'être le législateur et le guide de 
la nouvelle association littéraire qui devait devenir une véri- 
table Société d'action méridionale et s'étendre sur tout le Midi. 
Enfin, en 1855, c'est la fondation de VArmana frouvcnçau, au- 
quel il collabore largement bous les pseudonymes du Félibre 
du Mas {félibre dûu .Mas) ou de Relie- Vue (de Bello-Visto)* et 
où « tout ce qui décèle une intention nationale, tout ce qui a 
une portée, une signification précise » est de sa main ou de 
celle de Roumanille. 

« Cependant si son activité se répand au grand jour, son 
travail poétique est encore solitaire: dés sa sortie du lycée, il 
a esquissé un poème en quatre chants qui s'appelle Les Mois- 
sons; c'était trouver du premier coup le vrai thème de sa poé- 
sie... Mais sans doute l'imitation scolaire était trop sensible : 
quatre chants évidemment, correspon dant aux quatre chante 
des néorgiques. Mistral y invoquait la Muse. Un second essai, 
la Mort du Moissonneur, paru dans le Roumavàgi, avait déjà 
l'accent juste de Mireille; mais la forme et la prosodie lais- 
saient encore à désirer. Quelques années plus tard il est dans 
le vrai chemin. Il comprend qu'il faut, en dépit de Boileau, 
adapter à une pièce rustique et moderne le merveilleux chré- 
tien et laisser de côté les dieux d'un Olympe auquel depuis 
longtemps les paysans latins ont cessé de croire, et c'est alors 
l'histoire de Mireille qu'il déroule en douze chants- », avec 
une vigueur et une grâce qui ne défaillent point dans le moule 
d'une strophe nouvelle, de son invention, heureuse combinai- 
son d'octosyllabes et d'alexandrins qui se prête à tous les tons 
et à toutes les allures et que le poète manie tout de suite en 
maître. 

Ce poème que Mistral se met à écrire « uu soir de semailles, 
à la vue des laboureurs qui suivaient en chantant la charrue 
dans la raie », ce n'est pas une œuvre littéraire, à proprement 
parler, ■ c'est le chant spontané qui jaillit de sa jeunesse ,. 
« Quand je fus délivré, a-t-il écrit à M. Kipert, de mes souve- 
nirs d'école, et que, dans le mas de mon père, complètement 
indépendant de toute relation mondaine, je me fus pénétré de 
la pensée rustique, c'est alors que, plein de Dieu, je commen- 
çai Mireille... Sans avoir jamais fait de plan! Mes personnages 
vivaient eu moi et me déroulaient leur vie, comme si je les 
avais vus. » C'est là tout le secret du chef-d'œuvre où la 

1. Un peu plus tard Mistral adopte entre autres pseudonymes relui 
de Mount-Pavoun (Guy de Montpavon) sous lequel il i 
chroniques et ses routes de VArmana, 
-'. B. Kipert, Ibid. 



FKKDERIC MISTKAL ^O 

simple et tragique histoire de Mireille et de Vincent s'efface 
derrière la glorification de la Provence. Lamartine l'avait bien 
senti, quand il s'écriait : « C'est ce pays qui a fait le poème. La 
Provence a passé tout entière dans l'Ame de son poète. Un 
pays est devenu un livre. » En effet, Mireille, « c'est la Pro- 
vence de Maillane en 1850 », c'est-à-dire la Provence rustique, 
gréco-latine, catholique et mystique. 

Après la mort de son père, survenue en 1855. Mistral avait 
quitté le Mas du Juge pour se retirer à Maillane avec sa mère, 
dans sa o maison du Lé/.ard ». C'est là qu'il acheva son poème, 
qu'il venait lire chaque semaine à Font-Ségugne au fur al à 
mesure que l'ouvrage avançait. On n'ignore point comment 
Adolphe Dumas, chargé par le ministre de l'instruction publique 
Fortoul de recueillir les chants populaires de la Provence, s'a- 
dressa à Mistral et connut le manuscrit de Mireille, comment il 
en fut enthousiasmé et comment il l'annonça à toute la critique 
parisienne. Sur ses sollicitations. Mistral vint à Paris avec Lu- 
dovic Legré et fut présenté à Lamartine. Celui-ci le fit asseoir 
à sa table d'acajou, écouta quelques vers lyriques que Mistral lui 
récita, et salua en lui « le fils de ces belles Arlésiennes, statues 
vivantes de la Grèce, qui palpitent dans notre Midi ». Dès lors 
Mistral eut les yeux fixés sur Paris, dont il put escompter la consé- 
cration indispensable pour le succès de son œuvre. 

Mireio (Mireille) parut le 2 février 1859 chez Seguin et Rou- 
manille. à Avignon, avec une traduction française, aussi litté- 
raire que possible, en regard du texte provençal, innovation 
conseillée à l'auteur par Jean Reboul, le poète boulanger de 
Nîmes et protecteur des premiers félibres. Le premier exem- 
plaire l'ut envoyé à Lamartine, qui.dans.le quarantième entretien 
de son Cours familier de littérature, porta aux nues Mistral et son 
poème. Ces merveilleuses pages du poète des Méditations, qui 
peuvent compter parmi les plus belles dont s'honore notre lan- 
gue sont, avec celles, qu'a récemment écrites le poète Emile 
Hipert dans son histoire de La Renaissance Provençale, le 
dernier mot sur le premier ouvrage de Mistral. On nous saura 
gré d'en citer un des plus célèbres passages : • Ecoute/, je 
vais vous raconter la bonne nouvelle ! Un grand poète nous est 
né! La nature occidentale n'en fait plus, mais la nature méri- 
dionale en l'ait toujours; il y a une vertu dans le soleil, un vrai 
porte homérique en ces temps-ci; un poète né, comme les 
humains de Deucalion, d'un caillou de la Crau, un poète primitif 
dans notre âge de décadence, un poète grec à Avignon, un 
poète qui crée une langue d'un jargon, comme Pétrarque a créé 
Pitalieu, un poète qui, d'un patois vulgaire, fait un idiome clas- 
sique d'image et d'harmonie ravissant l'imagination et l'oreille, 
un poète qui joue sur la guimbarde de son village une sympho- 
nie de Mozart et de Beethoven, un poète de vingt-cinq ans qui, 



46 ANTHOLOGIE DU lELIBRIGi: PROVENÇAL 

du premier Jet, fait couler de sa veine, à Ilots puis et mélodieux, 
uni- épopée agreste où les scènes descriptives de l'Odyssée 
d'Homère et les seeues innocemment passionnée! de Daphnis 

et chloé, mêlées aux saintetés et aux tristesses du christianisme 

populaire, sont eliantees avee la grâce de Longus et avee la 
majestueuse simplicité de l'aveugle île Chio. Kst-re là un mi- 
racle? Eh bien! le miracle est accompli. 11 est dans ma main. 

Que dis-je! il est déjà dans ma mémoire, il sera bientôt sur 

toutes les lèvres de; la Provence. » Plus loin, à propos du poème : 
ii Cela est écrit, disait-il, dans le coeur avec des larmes,... comme 
dans les yeux avec des images. A chaque stanee, la souille s'ar- 
rête dans la poitrine et l'esprit se repose par un point d'admi- 
ration. » Bl i la lin de l'entretien, il ajoutait ces mots bien con- 
nus : « On dirait que, pendant la nuit, une Ile de l'Archipel, une 
flottante Delos, s'est détachée d'un groupe d'îles grecques eu 
ioniennes et qu'elle est venue sans bruit s'annexer au continent 
de la Provence embaumée, apportant avec elle un de ces chan- 
tres divins de la famille des Mélésigenes... Sois le bienvenu 
parmi les chantres de nos elimals! Tu es d'un autre ciel et 
d'une autre langue, mais tu as apporté avee toi ton climat, ta 
langue et Ion ciel. Nous ne te demandons pas d'où tu viens ni 
qnl tu es. /ii Marcel/ us cris.' » 

Lamartine aidant, les enthousiasmes s'exaltèrent dans la 
pressa parisienne. Pendant le second voyage de .Mistral a Paris 
(printemps de 1839), les articles se succédèrent , venant de Bar- 
bey d'Aurevilly, d'A. de Poutmartin, de Cuttinguer, etc., tandis 
que la Provence corroborait avec transport les éloges de Paris. 
Le 12 mars, Mistral, lloumanille et Aubauel lurent convies à 
une grande l'été a Nîmes, n où le vieux Iîeboul leur remit des 
couronnes et leur adressa de sages conseils provincialistes 
qu'ils suivirent toute leur vie ,.. Mireille commença à faire le 
tour du monde. Quelques années plus tard, (iounod on con- 
somma le succès définitif en tirant du poème un opéra-comique 
qu'il vint, sur l'invitation du poète, composer à Saint-Itemy, 
dans l'atmosphère et le cadre provençaux. Si. pour les besoins 
du théâtre, Je grand compositeur dut dénaturer l'oeuvre de Mis- 
tral en poussant au premier plan l'intrigue sentimentale, si, pour 
satisfaire la fantaisie d'une artiste d'avoir dans son rôle uni; 
liantes, il dut mutiler sa partition du grandiose: tableau 
du Rhône pour Le remplacer par le fameux air : légère hiron- 
delle..., il n'eu i'st pas moins vrai que (iounod a contribue a 
populariser la Mireille de Mistral, «a la faire Connaître plus 

universellement, sinon plusintimement et plus profondément ». 

San-, se laisser griser par la gloire, .Mistral, après Mireille, 
é-tail tranquillement retourne a Maillanc, où l'attendaient ses 
amis, et avait repris sa vie laborieuse, modeste et admirable. 
Il jvenait d'attester Solennellement des dons supérieurs de 



l'P.l'DÉKIC MISTRAL \1 

poète. Il n'allait pas tarder à manifester uu remarquable esprit 
d'organisation, qui devait s'affirmer de plus en plus dans la 
Butte, ru préparant lui-même le premier statut félihrécn de 
18i>2, « de desseins si précis et de visées si hautes ». Cet esprit 
ranisation ne s'étalt-il pas déjà révélé lors de l'événement 

de 1854 ? De lionne heure, an effet, Mistral eut sur l'avenir du 
l'élibrige des idées, un plan, une méthode, le succès de Mi- 
reille le plaça d'emblée à la tête de l'association, et des lors sa 
i iue se lit jour et son but s'éclaira. Le respect de la tra- 
dition, niais d'une tradition vivante et nou pas ligée et enne- 
mie du neuf et du progrès, « constituait, a dit excellemment 
M. JoSé Vincent, la ferme assise sur laquelle reposait la doc- 
trine iiiistralieune ». Le but qu'allait vaillamment poursuivre 
le grand poète par son action comme par ses ouvres, c'était 
le triomphe de l'immense entreprise felibreenne eu laquelle il 
ne voyait pas seulement un grand et beau dessein littéraire, 
mais aussi une œuvre patriotique. Car le r'elibrigo lui apparais- 
sait, a une époque d'universel nivellement cl d'uuitarisme a 
outrance, comme un puissant moyen de ranimer le sentiment 
de la race, dans l'intérêt du pays tout entier, et, selon ses por- 
pres termes, .. comme la seule résistance à opposer au despo- 
tisme et à l'attirance du centre, « et pour dire le mot, à la cen- 
tralisation, caricature de l'unité nationale. 

Mistral avait mis sept ans pour faire Mireille. Sept ans plus 
tard, il donnait Caltndan (Calendal, I8ST), vaste composition 

épique en doUxe chants où la langue provençale se montre 
capable de s'élever au-dessus du genre pastoral et d'aborder 
victorieusement l'épopée. Bile est écrite dans le même metre 
que son aiuée, mais uu mètre encore plus assoupli, et la dépasse 
peut-être par la profondeur autochtone de sa poésie et sa fiere 
éloquence au nom des revendications da la race. Car si Mireille 
est le miel vierge, le miel da ces petites combes des Alpilles 
pareilles aux vallons de l'Ilvmclte, Calendal est la moelle du 
lion, du symbolique Lion d'Arles que le poète a célébré dans 

les lies d'Or. Cette fois il chante les aventures d'un pécheur de 

Cassis qui accomplit de merveilleux exploits pour conquérir 
sa dansée Lsterclle. errante comme nue fée dans les monta- 
gnes où ses malheurs l'ont exilée. Dans Mireille. Mistral avait 
Immortalisé l'image de la Provençale, il exaltait dans Calendal 
celle du Provençal, • type d'une race harmonieuse et forte », 
et proposait son héros eu modèle civique et moral aux jeunes 
Provençaux, comme Virgile avait proposé Huée en modèle re- 
ligieux aux Romains de son temps. Qguyre moins achevée, 

plus inégale et tontine, d'une langue plus savante que Mireille, 
mais de plus haute inspiration, l'epopee de .Mistral contient îles 
cpis./dcs d'une beauté qu'il n'a jamais dépassée, u Mais un peu 
trop exclusivement provençale pour le commun des mortels 



1» ANTHOLOGIE DU FKLIBRIGE PROVENÇAL 

insuffisamment informés, elle n'obtint pas, tant s'en fallut, le 
même succès ». C'est qu'une certaine surcharge d'intentions 
didactiques et doctrinales fait tort au poème. En effet, Calcndal, 
« considère du moins dans sa donnée la plus générale, a pour 
matière les idées et les théories du Félibrige, quele poète aurait 
pu traiter plus clairement et plus sûrement dans une de ces 
magnifiques harangues, comme il avait coutume d'en pronon- 
cer aux assemblées félibréennes ». Mistral a dit lui-même de 
son (i'iivre qu'elle était «la suite de son idée de lutte contre la 
centralisation et l'uniformité ». C.alendal, le petit pécheur d'an- 
chois qui délivre la fée Estérelle, c'est le symbole des provin- 
ces méridionales reconquérant leur vie traditionnelle grâce an 
Félibrige. La donnée allégorique du poème, une note impru- 
dente, rejetée à la lin du volume et relative aux conséquences 
de la croisade des Albigeois, ne tardèrent pas, avec l'Ode aux 
pattes catalans et la pièce lyrique intitulée La Comtesse, à faire 
accuser .Mistral, sinon de desseins, du moins de tendances 
séparatistes, reproche contre lequel il s'est toujours élevé avec 
indignation. Ces accusations calomnieuses, aveuglément ou 
méchamment attribuées au poète, ont été maintes fois réduites 
à néant, et dernièrement encore, de façon définitive, il faut l'es- 
pérer, par M. Pierre Lasserre dans sa belle étude sur Frédéric 
Mistral. Aux attaques dont l'auteur de Calendal a été l'objet 
depuis la publication du livre malveillant d'Eugène (larcin. 
Français du Nord et Français du Midi (1867), M. Lasserre répond 
non seulement par la défensive en mettant en lumière le patrio- 
tisme de F. Mistral, mais aussi par l'offensive en montrant que 
sa conception provinciale elle-même a fait de lui un des plus 
puissants maîtres et mainteneurs du patriotisme français au 
xix" siècle. 

L'année où parut Calendal, les fêtes catalano-provençales de 
Barcelone et de Saint-Remy rapprochèrent les félibres de leurs 
frères de Catalogne, et du jour où Catalans et Provençaux 
eurent fraternisé, l'Idée latine leur apparut et le principe en fut 
solennellement proclamé. A cette occasion Mistral composa la 
Coupo Santo (la Coupe Sainte), dont on trouvera le texte plus 
loin. Inspirée de la coupe symbolique envoyée par les Catalans. 
cette pièce est devenue le chant officiel du Félibrige. « Elle 
est écrite sur le rythme grandiose d'un vieux noél de Saboly 
et produit l'effet le plus impressionnant. » 

Depuis cette époque la vie de Mistral a continué à se mêler 
étroitement à la vie de son œuvre : en 1875 son art apparaît 
sous v.n jour nouveau dans Lis Isclo d'Or (les lies d'Or), qui ré- 
vèlent un grand poète lyrique. La signification à la fois con- 
crète et symbolique de ce titre, Mistral l'explique à la liu de 
la préface du livre : « Ce titre, j'en conviens, dit-il, peut sem- 
bler ambitieux, mais on me pardonnera quand on saura que 



FRKDKRIC MISTRAL 



49 



le nom do ce petit groupe d'îlots arides et rocheux que le 
soleil dore sous la plage d'Hyères. Et puis, à dire vrai, les 
noments célestes dans lesquels l'amour, l'enthousiasme ou la 
louleur nous font poètes, ne sont-ils pas les oasis, les îles d'or 
le l'existence ?» Ce recueil de poésies d'une grande variété 
enferme des chansons, des romances , des sirventes, des ripes, 
les plaintes, des sonnets, des saints, des chants nuptiaux et des 
ontes. L'édition originale renfermait en outre des cantiques, 
i chefs-d'œuvre de pieuse littérature ». Lamartine, auquel le 
>oète. lors de sou premier voyage à Paris, avait In quelques 
>oémes qui devaient l'aire partie des Iles d'Or, les avait loués, 
nais sans enthousiasme. ■ Ils me plurent, avait-il dit, mais sans 
n'enivrer. • Et à propos de leur auteur il avait ajouté : « Le génie 
lu jeune homme n'est pas la. » Disons avec M. J. Vincent que 
Lamartine ■ en ^occurrence lit erreur : Mistral avait aussi bien 
le génie du plus haut lyrisme que celui de l'idylle épique ou de 
la véritable épopée ». Les Jles d'Or contiennent en abondance des 
pièces qui « comptent parmi les chefs-d'œuvre du lyrisme de 
tous les temps et de tous les pays : ces chansons exquises dont 
le poète apprit le rythme et la couleur sur les genoux de sa 
mère: le Bâtiment, la barcarolle ensoleillée du cabotage aux 
voiles latines; la Comtesse, Eclaboussure dont la virulence do- 
mine de très haut les poésies guerrières et satiriques des trou- 
badours: la Communion des Saints. « supérieure, dit M. Alb.ilat, 
aux lieds de Heine et à toutes les ballades de Schiller et de 
Gœthe »; d'admirables pages épiques, la Fin du Moissonneur et le 
Tambour d'Arcole ; le Jugement dernier, dont le début égale te 
IJies ir;r : l'ode pindarique, Hymne à la race latine, d'un accent 
magnifique, et nombre d'autres poèmes d'un lyrisme délicat, 
d'une grâce tendre, écrits avec habileté, dans les rythmes les plus 
variés. Il faut joindre à ces qualités une telle fidélité et une 
telle couleur dans la description des paysages du sol natal que 
cette poésie ne peut pas être plus séparée de son décor que la 
cigale exilée du sol de la Provence l ». Les Iles d'Or, a dit de son 
côté Paul Mariéton. sont ■ la plus haute expression d'un idéal 
et d'une race. Aucune œuvre de cet ordre ne s'était rencontrée 
depuis les anciens. Mieux que Mireille, qui n'est que d'ordre 
humain et plus accessible à la foule, mieux que Calendal, dont 
le haut symbolisme et le secret mystique appellent les initiés, 
ce recueil résume la pensée du poète et l'étendue de son génie ». 
Peu après le Félibrige recevait une organisation définitive 
parles statuts détaillés de 18Ï6 et sa division en quatre Main- 
tenances (Provence, Languedoc, Aquitaine, Limousin), et Mistral, 



1. Davrav et Riga!, Anthologie des Poètes du Midi (Ollendorff, 

1908). 



50 ANTHOLOGIE DU FEI.IBRIGE PROVENÇAL 

proclamé grand-maître (rapoulic) de la fédération littéraire de 
provinces du Midi, dont les aspirations venaient de pins en plut 
se cristalliser autour de son ii"in, devenait officiellement, l'an 
née môme de son mariage a Dijon avec 5fH« I'ivière, le clie 
incontesté « d'une croisade de la patrie d'oc pour la ivconqnèti 
de sa dignité historique ». Pendant toute celte période, comim 
d'ailleurs pendant tout le reste de sa carrière, le poète pour- 
suivit activement Sa croisade félibré 'Une. « Il n'v eut pas dadh 
la vie du Midi de circonstance un tant soit peu importante on 
il ne discourût, et chaque l'ois pour traiter un point capital de 
doctrine ou pour défendre quelque article de la charte des 
revendications provinciales 1 . » Parallèlement il menait l'ieuvre 
bénédictine de sa vie. le Trésor du FHtbHge, et « coupait de dé- 
lassements poétiques ses longues et difficiles recherches. Ainsi 
naquit Nerto (Nerte, I83Í). composée au hasard des jours de pa- 
resse et de promenade. Celte lois encore, l'auteur de CaUndat, 
SB renouvelant, abandonna momentanément les grands sujets 
pour exploiter un autre genre, la nouvelle eu vers ». Chronique 
d'histoire provençale du temps des papes d'Avignon, dans le 
Stylé des épopées chevaleresques de la Iienaissanee, légende 
fantastique du moven âge et en même temps idylle suave tout 
imprégnée de la saveur des cours d'amour, Mrtt est la tou- 
chante histoire d'une jeune fille vendue au démon par son pire. 
« Aussi à Taise dans la poésie familière que dans P épopée, Mis- 
tral réalisa un nouveau chef-d'œuvre également remarquable 
par l'intérêt de la reconstitution historique, par la vive allure 
du récit et par la merveilleuse aisance d'une versification fort 
délurée-, « La même année, au milieu des Cigaliers et des i e- 
libres de Paris, le poète célébrait à Sceaux le quatrièm 
tenaire de la réunion de la France et de la Provence, et son 
passage dans la capitale ajoutait encore à sa notoriété. 

Le jour où, a Fout-Ségugne, les Sept s'étaient fièrement im- 
provisés les relibres de la Loi, Mistral avait promis d'assumer 

la périlleuse charge de promulguer la l,,i noir elle, l'Evangile 

le naissante. Ce ne fut point là une vaine parole inspi- 
rée par la chaleur eoniniunicative du banquet. Le génie quasi 
universel qui d'emblée s'était arrogé les multiples compétences 
et les talents divers d'un Ronsard, d'un Du Bellay, d'un V'.iu- 
gelas et d'un Liltré. put réaliser pleinement sa prono 
publiant en 1NS6 les deux gros volumes de son .'résordii Feli- 
brtge. Kn effet. « la loi patiemment enregistrée et eodiliee par 
Mistral fut cet extraordinaire et énorme dictionnaire proveu. ai- 
français, monument élevé à la langue provençale, qui R 

\. José Vincent, Frédéric Mistr, 

ort (Beanchesne, I918J. 
S. lbid. 



FRKDERIC MISTRAL 51 

de tenir en haleine l'admiration du monde savant ». Véritable 
encyclopédie des dialectes d'oc et fruit de près de trente ans 
de travail, le Trésor du Fèlibrlge est une œuvre d'érudition pro- 
et de vivant patriotisme. Il est à la fois le Littré et le 
Larousse méridionaux, et a lui seul il suffirait à immortaliser le 
nom de son auteur. 

En 1S90 paraissait La R'eino ,/ann (la Heine Jeanne), tragédie de 
sujet provençal en H actes, en vers, qui n'a jamais été jouée et 
qui. sous un nouvel aspeet. exalte le pays natal. Cette tragédie; 
constitue avec le Tain du Péché d'Aubanel presque tout le théâ- 
tre de la Renaissance provençale. A défaut de puissantes qua- 
lités dramatiques. Mistral, dont le génie n'était guère fait pour 
la scène, y a déploré un 1 \ ri s nie merveilleux. On sent, à lire la 
Rèino Jano, que, pour avoir accepté le moule traditionnel que 
la littérature française lui offrait, le poète « est moins chez lui, 
qu'il est moins lui-même ». Son œuvre est honorable, certes, 
fond et forme, mais cette fois « ni le tond ni la forme ne jail- 
lissent véritablement des profondeurs de son Ame poétique. 

« Avec l.oa, Pouemo d'il/ ttnse île Poème du Rhône, 1S'.)7). .Mis. 
Irai une fois encore renouvelle complètement sa manière; au 
moment où l'on peut croire qu'il a tout dit sur la Provence, qu'il 
a épuisé tous les rythmes et qu'il songe au repos auquel son 
long effort et ses soixante années lui donneraient droit, le voilà 
qui donne le plus OfiglHal peut-être de ses grands poèmes... 
Sa vieillesse a su écouter les voix qui montent de la jeunesse 
de France; en sa solitude de Maillane l'écho est parvenu jus- 
qu'à lui dos luttes lyriques qui agitent les cénacles pari- 
siens; au moment où les jeunes littérateurs fiançais tentent de 
pousser la poésie dans le sens du mystère et du symbole et de 
réformer la prosodie en l'amenant à l'état de musique fluide, 
Mistral donne un grand poème bruissant et mystérieux comme 
le fleuve même qu'il prétend chanter et, hardiment, inaugure 
un système de Versification dont on n'avait point d'exemple 
encore 1 . » Avec le llhône, a-t-on remarqué, s'achève la synthèse 
du paysage provençal. Dans ( alcndal, le poète avait chanté la 
Provence de la montagne et de la nier, et dans Mireille la Pro. 
vence de la plaine et des marécages, la Crau et la Camaro-ue. 

I. Km. Ripert, La Versification de Frédéric Mistral [Champion 
et Dragon, 1917). L'auteur ajoute ; « Kilo est tout à fait curieuse, 
cette influence du symbolisme français sur le génie latin de Mistral, 

et. je crois, indéniable. Qu'on \ soiu'h : Mistral a connu Mallarmé 
qui fut pendant deux ans (ISii i-|stj>j professeur au collège île Tour- 
non el pendant trois ans (1867-70) professeur au lycée d'Avignon; 
il esl resté en correspondance avec lui. Or, chose bien caractéris- 
tique, de toutes les œuvres de Mistral, Mallarmé déclarait préférer 
le Poème 'lu Rhône., admirant surtout que .Mistral eut trouvé là un 
des quatre grands thèmes absolus de la poésie. » 



02 ANTHOLOGIE DU FELIBKIGE PROVENÇAL 

Avec le Rhône il nous présenta, sous la vivante description de 
l'ancienne batellerie fluviale, « la glorification de la Provence 
dans son grand fleuve ». La critique s'accorde à reconnaître 
qu'entre les inventions de Mistral « nulle ne porte le cachet 
d'une pensée plus large et plus sereine, nulle ne montre plus 
d'éloquence, de verve et de feu ». 

La date du 21 mai 1899 marque un événement important dans 
l'histoire de la Provence moderne : ce jour vit l'inauguration 
officielle du Museon Arlaten (Musée Artésien), dont Mistral a dit 
qu'il était son « dernier grand poème». « Il fut vraiment l'âme 
de cette fondation si intéressante à visiter, si distincte du com- 
mun des Musées do France: ou d'ailleurs et qui est avant tout 
une immense chasse, pleine de reliques évoquant les plus vieux 
usages, les plus pittoresques coutumes, les traditions, les mé- 
tiers, les légendes de Provence 1 . » La munificence des dona- 
taires du prix Nobel a permis à Mistral de transformer, au cours 
do 1909, ce musée antique de la vie provinciale en Palais du 
Félibrige. 

Après la publication de Moitn Espelido, Itemàri e Raconte 
(Mes Origines, Mémoires et Récits, 1906), ces délicieux souve- 
nirs en prose où le maître a narré, avec un esprit, une sim- 
plicité et une émotion incomparables, l'histoire de sa jeunesse, 
on touche à la dernière partie de la vie du poète, ■ dernière 
partie aussi peu iucidentée, en apparence, que possible, avec 
des actes publics assez rares , mais toujours opportuns et, 
par conséquent, efficaces, parmi lesquels la mise au jour des 
Discours e Dicho (Discours et Propos). Le poète, à ce moment, 
semble vouloir se retirer de l'arène, pour laisser à d'autres le 
soin de poursuivre l'œuvre de la Renaissance provençale. Sans 
doute, en effet, durant cette période, il intervient moins sou- 
vent, se prodigue moins que naguère. Il s'en faut pourtant qu'il 
abdique. Il est vrai qu'à présent la besogne est beaucoup plus 
aisée. Le Félibrige marche presque tout seul un fort bon train, 
du fait de la vitesse acquise... Quoi qu'il prétende lui-même, 
Mistral conduit bel et bien encore l'entreprise. D'ailleurs, de 
partout on le sollicite, quelquefois de très loin- », disons même 
de tous les points du globe, ce qui lui occasionne une volumi- 
neuse correspondance.'. « Et puis, ce sont de tous les coins du 
monde les visites de curieux, — hélas ! aussi de badauds, — 
d'admirateurs, d'artistes, de savants, de poètes ». Une armée 
do dévots délile au Mas du Juge, maintenant restauré, devant la 
Maison du Lézard où 1 (! poète écrivit Mireille, CalcnUal et les 
Iles d'Or, devant la villa de Maillaue, au pittoresque jardin, où il 
s'est retire depuis sou mariage. C'est là qu'entouré des soins 

1. José Vincent, F. Mistral. 

2. Ibid. 



FRÉDÉRIC MISTRAL 53 

fidèles et éclairés de Dano Mario Mistralenco, son admirable 
compagne, le père de Mireille, l'allure toujours jeune sous son 
populaire Feutre aux larges bords, recevait ses visiteurs avec 
affabilité et modestie. Car l'admiration, même débordante, de 
ses fervents, ne le lit jamais sortir de la mesure et de la sa- 
gesse dont sa vie et sa conversation étaient empreintes comme 
ses œuvres. Les grandes assemblées méridionales, le cinquiemo 
centenaire de Pétrarque (1874), les Fêtes latines de Montpellier 
- , la Festo Vierginenco \\;\ Fête des jeunes filles, 1904), le 
cinquantenaire du Félibrige célébré à Font-Ségugne, avaient 
été pour Mistral l'occasion d'éclatants triomphes. En 1909 les 
grandes fêtes de son jubile et l'inauguration a Arles de sa sta- 
tue mirent le sceau à sa popularité et à sa gloire. Pendant trois 
jours, les 20. 30 et 31 mai, le cinquantenaire de Mireille fut cé- 
lébré magnifiquement : le patriarche de Maillane. admirable de 
grandeur et de simplicité, assista à la glorification de son génie 
sans se laisser griser par l'encens de l'apothéose... En 1910 
parut de Mistral une traduction provençale de la Genèse. Enfin 
comme s'achevait l'année 1912, il publia son dernier recueil 
poétique, sorte de suite et fin de ses lie» d'Or : chef-d'œuvre de 
concision hellénique dans la beauté lyrique, d'un lyrisme encore 
plus strictement provençal. « Le poète y célèbre toujours sur 
le même ton d'enthousiasme sophocléen, je veux dire à la fois 
ardent et pur, d'abord tout notre Midi, puis et surtout la terre 
d'Arles, les belles Artésiennes, Marseille, les amis de Salon, le 
paysan provençal, les anciens du terroir et la Provence tout 
entière 1 . » Ajoutons avec M. Ripert que les Olivadcs « sont un 
vrai recueil de sagesse populaire. Il semble que le poète en 
vieillissant se soit plus étroitement replié vers la terre, qu'il 
ait voulu donner au peuple des conseils de père, pleins de bon 
homie et de souriante et grave sagesse. » 

11 mourut deux ans plus tard, d'un accès de grippe, le 25 mars 
191 't. Commandeur de la Légion d'honneur, archicapoulié du 
Félibrige, il avait, à maintes reprises, réfusé un siège à l'Aca- 
démie française. Sa mort fut pour tout le Midi un deuil national. 

Il n'est pas possible, dans le cadre de cette notice déjà longue 
et avant tout biographique, de porter un jugement d'ensemble 
sur Frédéric Mistral, son œuvre et ses doctrines. Cejugement, 
le lecteur le trouvera dans les nombreux et excellents ouvrages 
qui ont été consacrés au grand poète. Disons seulement pour 
terminer que, « couverte de gloire et cependant trop peu con- 
nue, son œuvre épique et lyrique est un des plus magnifiques 
monuments do la littérature universelle moderne. D'une inspi- 

1. Ibid. Le titre des Œioades est symbolique. Dernière récolte 
du paysan provençal avant l'hiver, les olivades sont pour Mistral sa 
dernière récolte poétique, avant la mort. 



Oi ANTHOLOGIE DL" FELIBRIGF. PROVENÇAL 

ration aussi saine que grande, aussi pare que belle, elle ofl'ro 
au cœur la plus bienfaisante nourriture morale, à l'imagination 
une source incomparable d'enchantements ». Rehaussée par la 

plus harmonieuse des techniques ni par une langue puisée, 
comme sa poésie, à la véritable source populaire, revêtue de 
l'expression la plus achevée, la plus mesurée, la plus lumineuse, 
élaborée avec une sage lenteur au cours d'une longue existence 

par un génie ménager de ses forces, elle possède la sagesse 
équilibrée, la libre hardiesse et la profonde vérité de l'art an- 
tique, à la splendeur duquel elle nuit la pureté de l'inspiration 
chrétienne, et, en ce temps de décadence des arts et du goût, 
elle présente un modèle de perfection classique. Tandis qu'hé- 
ritier spirituel d'Homère el de Virgile, il ressuscitait la grande 
poésie épique des anciens âges, .Mistral r< trouvait eu même 
temps les sources naturelles du lyrisme, « c'est-à-dire les éter- 
nels lieux communs qui ont. l'ait leurs preuves depuis les Psau- 
mes et Pindare, et auxquels le vrai génie sait toujours conser- 
ver un air d'éternelle jeunesse. Il a repris les vieux thèmes 
sacrés, il a de nouveau fait jaillir de la vieille lyre des aèdes 
ou de la harpe encore plus ancienne du prophète les grandes 
voix gémissantes nu bienheureuses de la mort, de la nature, 
de la patrie, de la tradition, du terroir, de l'amour et de la Foi 1 ». 
Mais la grandeur et la beauté «le sou œuvre, l'ampleur de son 
génie frappent peut-être moins encore que l'audace de son 
action. « Ce rêveur a qui l'on doit les pages les plus .significa- 
tives, les plus émouvantes, les plus attendries d'une littéra- 
ture, sut être, il faut le répète)', un ardent combatif. Après avoir 
contribué pendant quarante années au succès de l'Armand Prou» 
venpa.it et présidé toutes les manifestations de la vie et de l'art 
l'élibréens, il s'était fait le rédacteur principal d'un petit journal 
d'Avignon, L'Aiàli, créé en JNlio. et avait eutraiué, par sa verve, 
collaborateurs et disciples de son œuvre rénovatrice. » L'ac- 
tion aura été « sou plus beau poème, a dit I'. Marieton. C'est 
pour faire triompher cet idéa), le relèvement de sa Provence, 
qu'il a été' tour a tour poète, orateur, philologue, mais surtout 
Provençal ». « Ses enthousiasmes ont restitué son àme à un 
pays. Vrai pasteur de peuples comme les rois des temps ho- 
mériques, il a suscité des énergies dont l'ample déploiement 
peut recréer, restaurer d'un moment à l'autre et nos provinces 
françaises et toute notre palrii 

.Si la portée de l'action mistralienne, de cette ardente cam- 
pague pour la fédération et le régionalisme qui apparaissent 
aujourd'hui comme l'une des conditions de notre renaissance 
de demain, est immense, l'influence de l'œuvre écrite de Mis- 
tral n'est pas moins considérable tant sur la littérature féli- 

l et .. .1. Vincent, Ihi-i. 



FRKDERIC MISTRAL 55 

bréenne quo française. Sans lui le Félibrige n'aurait été qu'une 
académie do province, malgré les efforts et le talent de ses 
;imis et de Roumauille, qui lui a bien ouvert la voie, mais qui, 
n'ayant pas le génie ni la hauteur de vues d"un Mistral, n'au- 
rait pu, sans lui. faire école et réaliser aussi pleinement son 
glorieux rêve de restauration de l'idiome des troubadours. Mis- 
tral, en créant du premier coup un chef-d'œuvre, suivi d'une 
suite d'autres, dans la langue dédaignée que l'auteur des 
Margarideta avait rendue à la dignité littéraire, en montrant 
que cette langue était capable de rivaliser avec les plus riches 
et les plus vantées, a fait éclore la luxuriante floraison poé- 
tique qui est l'orgueil île la Renaissance provençale et suscité 
les vocations les plus imprévues, les disciples les plus fervents. 
Les félibres de son temps ont toujours reconnu, les félibres de 
nos jours qui attestent la vitalité de la langue après sa mort, 
reconnaissent en lui le Maître, l'Inspirateur sans lequel leurs 
œuvres n'auraient pu venir à la lumière l . 

Parallèlement à leur bataillon sacré conduit par l'Orphée pro- 
vençal, toujours vivant parmi eux, les lettres françaises sont 
largement venues s'abreuver aux sources éternelles qu'en con- 
tinuateur de la grande tradition classique, Mistral a miracu- 
leusement rouvertes; elles sont venues y puiser toutes les ver- 
tus intellectuelles de l'hellénisme et du génie latin. Faut-il 
citer Alph. Daudet, Paul Arène, Jean Aicard. Ch. Maurras, etc., 
tous ceux qui depuis le triomphe de Mireille ont ensoleillé la 
langue française et qui, pour leur œuvre d'inspiration proven- 



I. On jugera de l'influence exercés par Mistral sur les félibres 
par ces lignes écrites en l'.MjS, c'est-à-dire six ans avant sa mort, par 
le poète J. Bourrilly : « Il nous a restitué, avec une langue noble, car- 
aidique, notre conscience de Provençaux. Je ne crois pas 
qu'il y ait par le monde, à l'heure d'aujourd'hui, une renomme.' com- 
parable à celle de cet homme : renommée faite de quelque chose de 
eui.de surhumain, de la forée attractive qu'il exerce sur 
ses disciples, de sa doctrine qui se dégage, non de théories précon- 
çues, mais de faits : les idées de Race, de pérennité du Genxxii loti, 
d'amour maternel pour la Terre, il les a ranimées et dépouillées de 
ce qu'elles avaient avant lui d'artificiel et de verbeuses apparences. 
Il a ému, à l'âge trouble de l'adolescence avec lUreiUe, A 
plus lard, a l'âge ou mûrissent les sentiments, où les enthousiasmes 
se font actes, avec Calendal, le Poème du liliòne, tout ce qu'un Ions 
atavisme avait mis en nous d'aspirations ; il a, lui, donné de la réalite 
à ces choses obscures, il nous a résélés à nous-mêmes et, d'un mot 
l'une chose décrite avec une justesse profonde et totale, il 
a donné une orientation à nos tendances vagues et les a définies. 
Ré a une autre époque, cet homme eùl été an irrésistible conduc- 
teur de peuples. Il est pour nous le Dieu vivant de notre Renais- 
sance, il est notre guide et, l'on peut dire, notre Religion. » (Flou- 
ouvençau, Toulon, I 



56 ANTHOLOGIE DU FELÎIiRIGE PROVENÇAL 

cale, procodent de Mistral? Est-il besoin de dire que si, « au 
contact de son œuvre lumineuse et forte, la poésie méridio- 
nale d'expression française a réappris le souci de la forme claire 
et harmonieuse », c'est à Mistral qu'elle le doit; que si, depuis la 
fin du xix» siècle, elle « domine et dirige le mouvement porti- 
que », c'est parce que, grâce à Mistral, elle a imposé au Nord sou 
« hygiène d'art » ? Faut-il répéter que si l'esprit français, vicié 
par le débordement naturaliste, « enténébré par les brume* 
ibséuiennes et le brouillard symboliste, oblitéré par les apports 
étrangers, vacillant dans les œuvres des mauvais maîtres », a 
été régénéré par un souffle d'idéalisme, c'est pour une large 
part grâce à Mistral, c'est parce que nous avons pris « |miir 
antidotes la liqueur virgilienne de Mireille et que notre poésie 
a été méridionalisée comme Nietzsche souhaitait que le fût la 
musique? « On dirait, conclurons-nous avec M. Jean Carrère, 
que l'Hellade veille toujours sur sa fille la France, et quand on 
croit que le génie de notre race va dépérir, l'immortelle aïeule 



M IRE 10 

TROS DÓU GANT I. 



De-long dóu Rose, entre li pibo 

E li sauseto de la ribo, 
En un paure oustaloun pèr l'aigo rousiga 

Un panieraire demouravo, 

Qu'emé soun drôle pièî passavo 

De mas en mas, e pedassavo 
Li canestello routo e li panié trauca. 

Un jour qu'èron ansin pèr orlo, 

Emé si long fais de redorto : 
— Paire, digue Yincèn, espinchas lou sonlèul 

Vesès, eila sus Mugalouno 1 , 

Coume lou nivo l'empielouno ! 

S' aquelo emparo s'amoulouiio. 
Paire, avans qu'èstre au mas nous bagnaren belèu. 

— Hòu! lou vènt-larg brando li fueio... 
Noun!... acò sara pas de plueio, 

) . Maguelonne, village sur le littoral du département de l'Hérault. 



FREDERIC MISTRAL 



57 



nous envoie un messager 1 . » C'est vers ce messager que les 
jeunes générations, l'espoir de la nouvelle France, devront se 
tourner de plus en plus au lendemain du cataclysme qui vient 
de bouleverser le monde. Nulle voix, avec plus d'autorité que 
celle de Mistral, le maître par excellence de toutes les leçons 
de vie, ne leur enseignera, avec l'amour de la patrie et de la 
beauté. la simplicité, la patieuce, l'ordre, le travail et la vertu, 
ces qualités latines nécessairesau relèvement du pays. A l'heure 
où, libérés|du germanisme, les peuples latins se penchent pieu- 
sement sur leurs richesses intellectuelles qui ne sont pas un des 
moindres secrets de leur victoire, le nom de Frédéric Mistral 
doit être honoré « comme l'un des meilleurs ouvriers de cette 
latinité qu'a sauvée sur la Marne l'héroïsme des soldats fran- 
çais ». 

La traduction de nos extraits de Mistral est, sauf indication 
contraire, celle de l'auteur, revue. 

1. Davray et Rigai, Anthologie <lrs Poètes du Midi. 



MIREILLE 

EXTRAIT DU CHANT I 



Au bord du Rhône, entre les peupliers — et les sau- 
laies de la rive, — dans une pauvre maisonnette rongée 
par l'eau, — un vannier demeurait, — qui, avec son fils, 
passait ensuite — de ferme en ferme, et raccommodait 
— les corbeilles rompues et les paniers troués. 



Un jour qu'ils allaient ainsi par les ebamps, — avec 
leurs longs fagots de scions d'osier : — « Père, dit Vin- 
cent, regardez le soleil! — Voyez-vous, là-bas, sur Ma- 
guelonne, — les piliers de nuages qui l'étayent? — Si 
ce rempart vient à s'amonceler, — père, avant d'être au 
mas, nous nous mouillerons peut-être. » 

— « Oh! le vent largue 1 agite les feuilles... — Non!... 
ce ne sera pus de la pluie, — répondit le vieillard... Ah! 

1. Vent largue, qui soufile du large, brise de mer. 



58 ANTHOLOGIE DU FLLIBRIGE PROVENÇAL 

Respoundegue lou vièi... Ah! s'acô 'ro lou Rau 1 , 
Es diferènt!... — Quant fan d'araire. 
Au mas di Falabrego, paire? 

— Sièis, respoundè lou panieraipe. 
Ali! 'cù 's un tenamen <li pu fort de la Cran! 

Tè, vases pas soun óuliveto? 

Entre-milan î'a quàuqui veto 
De vigno e d'amelié... Mai lou boa, recoupa 

(E nia pas dos dins la COUStiero ! , 

Lou bèu, es que i'a tant de tiero 

Coumc a de jour l'annado entîero 
E, tant couuie de tiero, en cliasco i'a de pèd! 

— Mai, faguè Yincèn, caspitello -'! 
Dèu bèn falé d'óulivarello 

Pèr óuliva tant d'aubre! — Hou! tout acô se fai! 

Vèngue Toussant, e li Baussenco, 

De vermeialo, d'amelenco, 

Te van elafi saco e bourrenco !... 
Tout en cansounejant n'acamparien bèn mai! 

E Mèste Ambroi toujour parlavo... 

B bui soiilèu que treeonlavo 
Di plus bèlli coulour teg-nic li nivoulun; 

E li bouié, sus si coulado, 

Ycnien plan-plan à la soupado, 

Tenènt en l'èr sis aguhiado... 
E la niue soumbrejavo alin dins la palun. 

— An! déjà sentrevèi dins Tiero 
Lou cainelun de la paiero, 

Digue mai Vincenet : sian au rccatadou !... 

— Aqui, ié vènon bèn li fedo! 

1. Lou Rousau (par syncope Hnu). vent d'ouest qui amène quel- 
quefois la pluie. Il est ainsi appelé parce qu'il souille du cote du 
lou Rose). On trouve aussi les formes Jtouau et Rùuvau. 

1. < yspitello ou càspi, interjection qui marque la surprise, pou- 
vanl se rendre par dame! tudieu! 



FRJ DKRIC MISTRAL 



59 



si c'était le Ran. — c'est différent!... » — «Combien fait-un 
de charrues, — au .Mas des Miocoulcs. père? — Six, 
répondit le vannier. — Ah! c'est là un domaine des 
plus torts de la Grau! 



« Tiens! ne vois-tu pas leur verger d'oliviers ? — Parmi 
eux sont quelques rubans — de Vignes et d amandiers... 
Mais le beau, reprit-il en s'intcrrompant — (et de tels, 
il n'en est pas deux sur la cote !), — le beau, c est qu'il y 
a autant dallées — qu'a de jours l'année entière, — et 
dans chacune (d'elles), autant que d'allées il y a de pieds 
(d'arbre) ! o 

— « Mais, fit Vincent, caspitelto ! — que A'oliveuscs il 
doit falloir — pour cueillir les olives de tant d'arbres! » 

— « Oh! tout cela s'achève! — Vienne la Toussaint, et 
les tilles des Baux ' — d' olives) vermeille» et amygdalines - 

— le vont combler et sacs et draps!... — Tout en chan- 
tant, elles en amasseraient bien davantage! » 



Et Maître Ambroise continuait de parler... — Et le so- 
leil, qui disparaissait au delà des collines. — des jilus 
belles couleurs teignait les légers nuages : — et les labou- 
reurs, sur leurs bêtes accouplées, — venaient lentement 
au repas du soir, — tenant levés leurs aiguillons... ■ — Et 
la nuit commençait à brunir dans les lointains maré- 
cages. 

— « Allons! déjà s'entrevoit, dans 1 aire, — le comble 
de la meule de paille, — dit encore Vincent : nous voici 
au refuge! » — « C'est là que prospèrent les brebis! — 



1. Les baux, pittoresque > i ! I o ruinée, ancienne capitale de la 
princière des Baux, au sommet rocailleux d'un versant îles 

. à trois lieues d'Arles. L'action du poème commence au pied 
uines. 

neilles, fruits de l\>li\ier vermeiau, sont, des 
ugeâtres qui pendent à l'arbre par bouquets. I. olivier 
de uni. -In. amande) produit . grosses olives 

uses, bosselées et réservées pour la table. 



60 ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGE PROVENÇAL 

Ah! pèr l'estiéu, an la pinedo, 
Pèr dins l'ÌTèr, la claparedo, 

Recoumencè lou vièi... Hòu! aqui L'a de tout! 

E tóuti aquéli grands aubrage 

Que sus li téule fan oumbrage! 
E quelo bello fout que raio en un pcsquié! 

E tóuti aquéli brusc d'abiho 

Que chasco autouno desabiho, 

E, tre que Mai s'escarrabiho, 
Pendoulon cent eissame i grand falabreguié ! 

— Ho! pièi, en touto la terrado, 
Paire, lou mai qu'à iéu m'agrado, 

Aqui faguè Vincèn, es la cbato dóu nias... 

E, se vous n'eu souvèn, inoun paire. 

L'estiéu passa, nous faguè faire 

Dos canestello d'óulivaire, 
E mètre uni maniho à boud picbot cabas. — 

En devisant de talo Borto, 
Se capitèron vers la porto. 
La chatouno venié d'arriba si magnan ; 
E sus lou lindau, à l'eigagno, 
Anavo alor torse uno escagno. 

— Bon vèspre en touto la coumpagno ! 
Faguè lou panieraire en jitant si vergan. 

— Mèste Ambrôsi, Dieu vous lou doune! 
Digue la chato; mouscouloune 

La pouncho de moun fus, vè!... Vautre? sias tardic! 
D'ounte venès ? de Valabrego 1 ? 
— ■ Just! e lou mas di Falabrego 2 
Se devinant sus nosto rego, 
Se fai tard, avèn di, coucharcn au paie. — 

E mé soun fiéu, lou panieraire 
S'anè 'seta su n barrulaire. 

1. Valabrègue, village situé sur la rive gauche du Rhùiie, cntn 
Avignon et Tarascon. 

2. La falabrego est le fruit du micocoulier, en prov. falabreguié 
On dit aussi en français : fabrecoulier. 



FHKDliRIC MISTKAL 



61 



Ali! pour L'été, elles ont. le bois do pins. — pour l'hiver 
la plaine caillouteuse, — recommença le vieillard... Oh! 
là, il y a de tout! 

« Et tous ces grands massifs d'arbres — qui sur les 
tuiles font ombrage! — Et cette belle fontaine qui coule 
en un vivier! — Et toutes ces ruches d'abeilles — que 
chaque automne dépouille, — et (qui), dès que mai g'é- 
veillo, — suspendent cent essaims aux grands micocou- 
liers! « 



— « Oh! pui>, en toute cette lerre, — père, ce qui m'a- 
grée le plus, — lit là Vincent, c'est la tille de la ferme... 
- — Et, s'il vous en souvient, mou père, — elle nous ht, 
l'été passé, faire — deux corbeilles de cueilleur d'olives, 
— et mettre des anses à son petit cabas. » 



En devisant ainsi, — ils se trouvèrent vers la porte. — 
La fillette venait de donner la feuillée à ses vers à soie; 

— et sur le seuil, à la rosée, — elle allait, en ce moment, 
tordre un écheveau. — « Bonsoir à toute la compagnie! » 

— lit le vannier, en jetant bas ses brins d'osier. 



— « Maître Ambroise, Dieu vous le donne! — dit la 
jeune fille; je mets la thie — à la pointe de mon fuseau, 
voyez!.. Et vous autres? vous voilà attardés! — D'où 
venez-vous ? de Valabrègue ?» — « Juste ! et le mas des 
Micocoules — • se rencontrant sur notre sillon, — il se 
fait tard, avons-nous dit, nous coucherons à la meule 
de paille. » 

Et, avec son fils, le vannier — alla s'asseoir sur un 
rouleau (de labour;. — Sans plus de paroles, à tresser 



62 ANTHOLOGIE DI I1U.1BKIGE PROVENÇAL 

Si'tiso mai de resoun, à trena tâttti dons 
T'no banaáto conmetíçado 
Se groupèron uno passado, 
E de sa garbo desnousado 

Cioiis.ivnii e touisien li vege voulountous. 

Yincèh avié sege an pancaro ; 
Mai tant don cors que de la cftrO, 
Cri h., iici'i 'ro un bèu drôle, e di taiéu eèlafflpa ; 
Emé li gauto proun moureto, 

Se voulcs... mai terro negreto 
Adus toujour bono seisseto, 
E sort di rasin aegre un vin que t'ai tir]);.. 

De quête biais fau que lou vege 

V. se prépare e se gaubeje, 
lui lou sabié de founs ; noun ]>as que sus lou (in 

Travaiejèsse d'ourdinàri : 

Mai de banasto pèr ensàrri, 

Tout ce qu'i mas èi necessàri, 
E de mus terreiroa, e de bràvi eoutin ; 

De panié de cano fendudo. 

Qu'es tout d'eisino lètì vendudo, 
E d'eseoubo de mi... tout acô, 'mai bèn mai, 

Eu lou façounavo à grand dèstre,. 

Bon e poulit, de man de mèstre... 

Mai, de l'estoublo e dóu campèstre, 
Lis orne èron déjà revengu dóu travai. 

Déjà deforo, à la fresquiero, 

Miivio, la gento masiern. 
Sus la taulo de pèiro avié nies lou bajan ; 

E don platas que treviravo, 

Chasque ràfi déjà tiravo, 

A plein «nié de bouis, li favo... 
Y. Ion viei e souii fiéu trenavon. — lien? vejdn! 

Venès paa Boupa, Meste Ambròsi? 

Emé souii èr un pau renosi 



FRKDIÎKIC MISTRAL 63 

tous les deux — une manne commencée, — ils se mirent 
un instant, — et de leur gerbe dénouée — ils Croisaient 
el tordaient les osiers dociles. 



Vincent n'avait pas encore seize ans : — mais tant de 
corps que de visage, — c'était, certes, an beau gars, e1 

des mieux découplés, — ■ aux joues assez brunes, — si 
vous voulez... mais terre noirâtre — toujours apporte 
bon froment, — et sort des raisins noirs un vin qui fait 
danser. 



De quelle manière doit I osier — et se préparer el se 
manier. ■ — lui le savait à fond ; non pas que sur le fin — 
il travaillât d'ordinaire : — mais des mannes de bat, — 
tout ce qui aux fermes est nécessaire, — des terriers 
roux et des coffins commodes; 



des paniers de roseaux refendus, — tous ustensiles de 
prompte vente, — et des balais de millet... tout cela et 
bien plus encore, — il le faisait rapidement, — bon, 
gracieux, de main de maître... — Mais, de la jachère et 
de la lande, — les hommes, déjà, étaient revenus du 
travail. 



Déjà, dehors, à la fraîcheur, — ■ Mireille, la gentille 
fermière, — sur la table de pierre avait mis la salade de 
légumes; — et du large plat chavirant sous la charge . 
— chaque valet tirait déjà, — à pleine cuiller de buis, 
le< fèves... — Et le vieillard et son lils tressaient. — 
t Eh bien ? voyons ! 



« Ne venez-vous pas souper, Maître Amhroise? — 
avec son air un peu bourru, — dit Maître Ramon, le 



64 ANTHOLOGIE DV FllLIRRICF. PROVENÇAL 

Diguè Mèste Ramoun, lou majourau dï>u mas. 

An! leissas dounc la canestello! 

Vesès pas naisse lis estello?... 

Mirèio, porge uno escudcllo. 
An! à la taulo! d'aut ! que devè» èatre las. 

— Anen ! fagué lou panieraire. 

E s avancèron à-n-un caire 
De la taulo de pèiro, e coupèron de pan. 
Mirèio, vitamen, braveto, 
Emé l'ùli de l'óuliveto 
lé garniguè n plat do fa veto; 
Venguè pièi en courront ï adurre de si mau. 

Dins si quinze an èro Mirèio... 

Coustiero bluio de Font-vièio, 
E vous, colo baussenco 1 , e vous, piano de Grau, 

N'avès pu vist de tant poulido! 

Lou gai soulèu l'avié 'spelido; 

E nouveleto, afrescoulido, 
Sa caro, à ilour de gauto, avié dons pichot trau. 

E soiin regard èro uno eigagno 

Qu'esvalissié touto magagno... 
Dis estello mens dous èi lou rai, e mens pur; 

lé negrejavo de trenello 

Que tout-de-long fasien d'anello ; 

E sa peitrino redounello 
Ero un pessègue double e panca bon madur. 

E fouligaudo, e belugueto, 

E sóuvagello uno brigucto!... 
Ah! dins un vèire d'aigo, entre vèire aquéu biai, 

Touto à la fes l'aurias begudo! 

Quand pièi chascun, a l'abitudo, 

Aguè parla de sa batudo 
(Goumeaumas,counieau tèms de moun paire, ai! ai! ai !). 

1. Collines des Baux : baussenco est Fadjectif dérivp de Li liaus, 
les Baux. 



FKIiUKKU; MISTKAL 65 

chef de la ferme. — Allons, laissez donc la corbeille! — 
Ne voyez-vous pas naître les étoiles? — Mireille, ap- 
porte une éeuelle. — Allons à table! car vous devez être 



— « Allons! » fit le vannier. — Et ils s'avancèrent vers 
un coin — de la table de pierre, et coupèrent du pain. 
— Mireille, leste et accorte, avec l'huile des oliviers — 
assaisonna pour eux un plat de féveroles. — Elle vint, 
ensuite en courant le leur apporter de ses mains. 



Mireille était dans ses quinze ans... — Cote bleue de 
Font- Vieille 1 , — et vous, collines baussenqucs, et vous, 
plaines de Crau, — vous n'en avez pìus vu d'aussi belle! 
— Le gai soleil Valait éclose; — et frais, ingénu, — son 
visage, à fleur déjoues, avait deux fossettes. 



Et son regard était une rosée — qui dissipait toute 
douleur... — Des étoiles moins doux est le rayon, et 
moins pur; — il lui brillait de noires tresses — qui tout 
le long formaient des boucles; — et sa poitrine arrondie 
— était une pèche double et pas encore bien mûre. 



Et folâtre, et sémillante, — et sauvage quelque peu!... 
— Ah! dans un verre d'eau, en voyant cette grâce, — ■ 
toute à la fois vous Ieussiez bue! — Quand puis chacun, 
selon la coutume, — eût parlé de son travail — (comme 
au mas, comme au temps de mon père, hélas! hélas!). 

I. Font-Vieille. trHIégte sittté il.ms une vaille des Alpine?, aui tari- 
rons d'Arles. 



66 ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGE PROVENÇAL 

— Bèn ? Mèste Ambroi, aquesto bruno, 
Nous n'en cantarés pas quaucuno ? 

Diguèron : es eiço lou repas que se dor! 

— Chut! mi bons ami... Quau se trufo, 
Rcspoundè lou vièi, Dieu lou bufo 

E fai vira coume baudufo!... 
Cantas vautre, jouvènt, que sias jouine emai fort! 

— Mèste Ambroi, diguèron li ràfi, 
Noun, noun, parlan pas pèr escàfi! 

Mai vè ! lou vin de Crau vai toutaro escampa 
De voste got... D'aut! touquen, paire! 

— Ah! de moun tèms ère un cantaire, 
Alor faguè lou panieraire; 

Mai aro, que voulès? li mirau soun creba ' ! 

— Si ! Mèste Ambroi, acô recrèio : 
Cantas un pau, digue Mirèio. 

— Bello chatouno, Ambroi venguè dounc coume acô, 
Ma voues noun a plu» que l'aresto; 
Mai pèr te plaire es déjà presto. 
E tout-d'un-tèms coumencè 'questo, 

Après agué de vin escoula soun plen got : 

[Mirèio, cant I, Lou Mas di Falabrego.) 
CALENDAU 

ENVOUCACIOUN A l'a.MO DE LA PROUVENC.O 

Iéu, d'uno chato enamourado 

Aro qu'ai di la mau-parado, 
Cantai-ai, se Dieu vòu, un enfant de Cassis, 

Un simple pescaire d'anchoio 

Qu'emé soun gàubi e 'mé sa voio 

Dóu pur amour gagne li joio 3 , 
L'empèri, loutrelus. — Amo de moun païs, 

1. En provençal on appelle mirau, miroirs, les deui petites 
membrane* luisantes et sonores que les cigales ont sous l'abdo- 
men et nui, par leur frottement, produisent le bruit connu sous le 
nom de chaut. On dit proverbialement d'une personne dont la 



FRÉDÉRIC MISTKAI. <>7 

— « Eli bien? Maître Ambroise, ce soir, — ne nous 
chanterez-vous rien? — dirent-ils : c'est ici le repas où 
l'on dort! » — « Chut! mes bons amis... Sur celui qui 
raille, — répondit le vieillard, Dieu souffle, — et le fait 
tourner comme toupie!... — Chantez vous autres, jou- 
venceaux, qui êtes jeunes et forts! 



— « Maître Amboise, dirent les valets, — non, non, 
nous ne parlons point par moquerie! — Mais voyez! le 
vin de Crau va tout à l'heure déborder — de votre verre... 
Ça! trinquons, père! » — « Ah! de mon temps, j'étais un 
chanteur, — fit alors le vannier; — mais à présent, que 
voulez-vous! les miroirs sont crevés! » 



— «Si! Maître Ambroise, cela récrée : • — chantez un 
peu, » dit Mireille. — « Belle fillette, repartit donc Am- 
broise, — ma voix est un épi égrené; — mais pour te 
plaire elle est déjà prête. » — Et aussitôt il commença 
cette chanson), — après avoir vidé son verre plein de 
vin : 



Mireille, chant I, Le Mas des Micocoules.) 
CALENDAL 

INVOCATION A L AMI; DK LA PROVENCE 

Moi qui d'une amoureuse jeune fille — ai dit mainte- 
nant l'infortune, — je chanterai, si Dieu veut, un enfant 
de Cassis, — un simple pécheur d'anchois — qui, par la 
grâce et par la volonté, — du pur amour conquit les 
/nies, — l'empire, la splendeur. — Ame de mon pays, 



voix est brisée par l'àpe : <i li mirait creba. elle a les miroirs crevés. 
i. Joio signifie en môme temps joie et prix. On dit courre li joio, 
courir les prix. Le* fleur? ilérernéps aui Jeux Floraux de Toulouse 
étaient appelées joijas. Ile là le mot fiançais joyau. 



68 ANTIIOLOCftE DU lÉUIiliH.I. PROVENÇAL 

Tu que dardaios, manii'èsto, 

E dius sa lengo e dins sa gèsto; 
Quand li baroun picard, alemand, bourguignoun, 

Sarravon ïoulouso e Bèu-Caire, 

Tu qu'empurères de tout caire 

Contro li Jiégri cavaueaire 
Lis ome do Marsiho e li fiéu d'Avignoun 1 ; 

jPèr la grandour di remembranco 

Tu que nous sauves lesperanço; 
Tu que dins la jouinesso e plus caud e plus bèu, 

Mau-gral la mort e l'aclapuire, 

Fas regroia lou sang di paire; 

Tu qu'ispirant li dons tioubaire, 
Fas pièi mistraleja la voues de M ira bèu; 

Car lis oundado seculàri 

Et si tempèsto, c sis esglàri 
An bèu théâ'clB li ]io|)le, eseal'a li couiilin, 

La tèri'O maire, la Xaturo, 

Nourris toujour sa pourtaduro 

Doit ineine la : sa pousso duro 
Toujour à l'óulivié dounara l 'òli fin; 

Amo do-longo renadivo, 

Aiho jouioiiso e lièro e vivo, 
Qu'endilies dins lou brut dóu llose et dóu Rousau ! 

Amo di séuvo ui'inonniotiso 

E di calanco- souleiouso, 

De la jialrio amo pinuso, 
T'apelle! Kncarno-te dins nii vers prouvenoau! 

(Cale/u/au, caril 1, Li Prince di Baus.) 

I. Allusion fi l;i guerre dès Albigeois. 

1. Câtâûièb, <rii|iii'. anse, aliri l'unné jmr deux pointes il'' ròcheri 
ou de terre, iiuvre, petit port. 



PKKDKKIC MISTKAL 



69 



toi qui rayonnes, manifeste, — dans son histoire et 
dans sa langue ; — quand les barons picards, allemands, 
bourguignons — pressaient Toulouse et Beaucairo, — 
toi qui enflammas de partout — contre les noirs chevau- 
cheurs — les hommes de Marseille et les fils d'Avignon ; 



par la grandeur des souvenirs, — toi qui nous sauves 
l'espérance; — toi qui, dans la jeunesse, et plus chaud 
et plus beau, — malgré la mort et le fossoyeur, — fais 
reverdir le sang des pères; — toi qui, inspirant les doux 
troubadours, — telle que le mistral, fais ensuite gronder 
la voix de Mirabeau ; 



car les houles des siècles, — et leurs tempêtes et leurs 
horreurs — ont beau mêler les peuples, effacer les fron- 
tières, — la terre maternelle, la Nature, — nourrit tou- 
jours ses fils — du même lait : sa dure mamelle — tou- 
jours à l'olivier donnera l'huile fine ; 



âme éternellement renaissante, — à me joyeuse et hère 
et vive, — qui hennis dans le bruit du Rbòne et de son 
vent" ! — âme des bois pleins d'harmonie — et des calan- 
ques pleines de soleil, — de la patrie âme pieuse, — je 
t appelle! incarne-toi dans mes vers provençaux! 



(Calcndal, chant I, Les Princes des Baux.) 
I . Cf. page 58, note I. 



70 ANTHOLOGIE DU lïLIHIUGE PROVENÇAL 



LA COL PO 1 

Pi'ouvençau, veici la coupo 
Que nous vèn di Catalan : 
A-de-rèng bog-uen en troupo 
Lou vin pur <le nostc plant ! 

Coupo santo 

12 versa nto, 
Vnejo à plen bord, 

Vuejo abord 

Lis estrambord 

E l'enavans di fort ! 

D'un vièi pople lier e libre 
Sian bessai la finicioun ; 
E, se toumbon li Felibre, 
Toumbara nosto nacioun. 

Coupo santo, etc. 

D'uno raço que mgreio 
Sian bessai li prouniié grcu ; 
Sian bessai de la patrio 
Li cepoun emai li prii'-u. 

Coupo santo, etc. 

Vuejo-noui lis esperanço 

E li raive dóu jouvènt, 

Dóu passât la remembraiMo 

E la fe dins l'an que von. 

Coupo santo, elc 

Vuejo-nous la couneissènço 

Dóu Verai cmai don lieu, 

E lis àuti jooïssènço 

Que se trufon dôu toumbèu. 

1. Cf la musique ;'i la lin du volume. 



FREDERIC MISTKAI. 



LA COUPE 



71 



Provençaux, voici la coupe — qui nous vient des Ca- 
talans : — tour à tour buvons ensemble — le vin pur de 
notre cru. 



Coupe sainte — et débordante, — verse à pleins bords, 
— verse à flots — les enthousiasmes — et l'énergie des 

forts! 



D'un ancien peuple fier et libre — nous sommes peut- 
être la fin ; — et, si les Félibres tombent, — notre nation 
tombera. 



Coupe sainte, etc. 

D'une race qui regerme — peut-être sommes-nous les 
premiers jets; — de la patrie, peut-être, nous sommes 
— les piliers et les chefs. 



Coupe sainte, etc. 

Verse-nous les espérances — et les rêves de la jeu- 
nesse, — le souvenir du passé — et la foi dans l'an qui 
vient. 



Coupe sainte, etc. 

Verse- nous la connaissance — du Vrai comme du 
Beau — et les hautes jouissances — qui se rient de la 
tombe. 



>l ANTHOLOGIE DU I'ELIBKIGE PROVENÇAL 

Coupo santo, etc. 

Vuejo-nous la Pouësio 
Pèr cantu tout co que viéu, 
Car es elo l'ambrons'io 
Que tremudo l'orne en dieu. 

Coupo santo, etc. 

l'i -v la glòri dóu terraire, 
Vautre enfin que sias counsènt, 
Catalan, de liuen, o fraire, 
Coumunien tóutis ensèn! 

Coupo santo, 
E versanto, 
Vuejo à plen bord, 

Vuejo abord 
Lis estrambord 
E l'enavans di fort! ' 
Avoust 1867. 

(Lis Isclo d'Or, Li Cansoun.) 

LOU PORTO-AIGO 2 

Sur l'èr : O peseator di'll on/la. 

En Arle, au tèms di Fado, 

Flourissié 
La rèino Pounsirado 3 , 

Un rousié ! 
L'einperaire rouman 
lé ven demanda sa nian; 
Mai la bello en s'estremant 
lé respond : Deman! 

1. Ce chant fut composé pour la réception d'une coupe en argent 
ciselé envoyée par les Catalans aux Fé libres. Cette œuvre d'art, mo- 
delée par le statuaire Fulronis, consiste en une vasque supportée 
par un palmier autour duquel sont groupées deux ligurines repré- 
sentant la Catalogne et la Provence qui se donnent le bras. Autour 
de la coupe est gravée cette inscription catalane : 

Jtoconl ofert per patricis Catalans nls felibres Provensals per 
la hospitalitat donada al poeta ai ta/a Victor Balagver, Ì8Ô7. 



FRÉDÉKIC MISTRAL 73 

Coupe sainte, etc. 

Verse-nous la Poésie — pour chanter tout ce qui vit, 
— car c'est elle l'ambroisie — qui transforme l'homme 
en Dieu. 



Coupe sainte, etc. 

Pour la gloire du pays, — vous, enfin, nos complices, 
— Catalans, de loin, ò frères, — tous ensemble, com- 
munions ! 



Coupe sainte — et débordante, — verse à pleins bords, 
— verse à flots — les enthousiasmes — et l'énergie des 
forts ! 



Aoíit 1867. 

(Les Iles d'Or, Les Chansons.) 

L'AQUEDUC 

Sur l'air : U puscalor delï onda. 

A Arles, au temps des Fées, — florissait — la reine 
Ponsirade, — un rosier! — L'empereur de Rome — vient 
lui demander sa main; — mais la belle, en l'enfermant, 
— lui répond : « Demain! 



Sur le piédestal on lit les vois suivants : 
Morta (tiuhoii que-. 
Mes jo la creili vira. 

(V. lUUciUEB.) 

Ah! se me sabien entendre! 
Ali ! se me voulieu x-uui ! 

F. Mistral.) 
La coupe felibrenco circule depuis lors, au chant des strophes pré- 
cédentes, dans les banquets des poètes provençaux. 
1. Cf. la musique à la fin du volume. 

■i. Pounsirado signifie « citronnelle, mélisse », et au figuré « mijau- 
rée, précieuse « ; dérivé de ponniire, espèce de citron. 



74 ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGE PROVENÇAL 

— blanco estello d'Arle, 

Un moumen ! 
Escoutns que vous parle 

Umblamen ! 
Pèr un de vùsti rai 
Vous proumete bèn verai 
Que ço que voudrés farai, 
O que mou ri rai, 

— Ehl bèn, digue la rèino, 

Siéu à tu, 
E jure, malapèino ! 

Ma vertu, 

Que tiéuno siéu de-bon 

S'a travès Grau e Trebon 1 

De Vau-Gluso sur un pont 

M'aduses la font. — 

Ravi de la demando 

Eu s'envai, 
E tout-d'un-tèms coumando 

Lou travai : 

Cent milo journadié, 

Terraioun coume eigadié, 

Lèu se groupon i cbantié, 

Paston lou mourtié. 

Aturon vau e baisso 
Niuecb e jour : 
Mau-grat lis antibaisso 

Van toujour; 
Lou plan es bon traça ; 
Loa valat es enqueissa 
Betuina, cubert, ratissa : 
L'aigo pou passa. 

Esvèntron li mountiho, 

Li touret; 
A travès dis Aupibo 

i. Le Trebon, quartier du territoire d'Arles. 



FREDERIC MISTRAL 



— blanche étoile d'Arles, — un moment! — écoutez 
lue je vous parle — humblement! — Pour un de vos 
avons. — je vous promets bien sur — que je ferai votre 
ouloir — ou que je mourrai. 



— Eh bien, dit la reine, — je suis à toi, — et je jure 
mes grands dieux, — ma vertu, — que je suis vraiment 
tienne, — si, à travers la Crau et le ïrébon, — de Vau- 
cluse, sur un pont, — tu m'amènes la fontaine. » 



Ravi de la demande, — lui s'en va, — et sur-le-champ 
commande — le travail : — cent mille journaliers, — 
terrassiers ou fontainiers, — s'empressent à l'ouvrage — 
et corroient le mortier. 



Ils comblent vallées et bas-fonds — nuit et jour; — 
maigre les obstacles, — ils vont toujours; — le plan est 
bien tracé; — le fossé est encaissé, — cimenté, couvert, 
butté ; — l'eau peut passer. 



Ils éventrent les collines, — les buttes; — au travers 
des Alpilles — 



~t) ANTHOLOGIE DU lÉl.IBHIGE PROVENÇAL 

Tirera dre : 

L'espetaclous eigau, 
Lou porto-aigo sènso egnn, 
Sus l'estang de Barbegau ' 
Marcho que fai gau. 

En Arle enfin, la Sorgo, 

bonur! 
Un bèu matin desgorgo 
Si flot pur : 
Au toumhant clarinèu, 
En trepant coume d'agnèu, 
Tout un pople palinèu 

Béu à plen bournèu. 

— Vaqui, bello princesso, 

Lou coundu : 
Sènso repaus ni cesso 

L'ai a du... 
Ai espéra set an; . 

E pèr querre l'Eridan 
Se non fau encaro autant. 
Reparte à l'istant. 

— Merci, grand emperaire, 

Sias trop bon! 
Mai au sou poudès traire 

Voste j>ont : 
1' a'n piehot bairalié - 
Que iéu aine à la faillie 
E que m'udus l'aigo au lié.. 
Adieu, cavalié! — 

Lou prince misérable 

Mouriguè ; 
Lou porto-aigo amirable 

Periguè... 

Jouvènt, anas-ié plan 

I. Barbegal, près les Bam, où l'on voit les reste? d'an aqaeda 
romain qui amenait à. Arles les eaux de Molleges. 

î, Bwrraliê, nom qu'on donnait, :i Arles, à ceui qui portaten 
I eau du Rhône à domicile dans des barils transportés à dos d'à ne 



FRÉDÉRIC .MISTRAL ~~ 

a percent droit : — le prodigieux canal, — l'aqueduc 
ins pareil — sur létang de Barbegal — marche que 
est merveille. 



Dans Arles enfin la Sorgue, — ô bonheur! — un beau 
tatin déverse — ses Ilots purs : — à la claire chute 

eaux, — en trépignant comme agneaux, — tout un peu- 
le à faces pales — boit à plein tuyau. 



« Voilà, belle princesse, — le conduit : — sans repos 
i trêve — je l'ai amené... — J'ai attendu sept ans; — et 
our chercher l'Eridan — s'il en faut encore autant, — je 
epars de suite. 



— Merci, grand empereur. — c'est trop de bonté ! — Mais 
ous pouvez jeter bas — votre pont : — il y a un petit 
•arralié — que j'aime à la folie — et qui m apporte l'eau 
m lit... — Adieu, cavalier! » 



Le prince misérable mourut; — l'admirable aqueduc 
-périt... — Jeunes gens, allez tout doux — avec ces 



78 ANTHOLOGIE DU FÉI.I BKIGE PROVENÇAL 

Em' aquéli bèu semblant, 
Car la fe dóu femelan 
Passo gairc l'an. 

7 de Juliet 1868. 

(Lis Isclo d'Or, Li Roumanso 



LA COUMTESSO 1 



Morta diulien qu'es, 
Mes jo la «T'-rii viva. 
V. Haiacufr. 



I 



Sabe, iéu uno Goumtesso 
Qu'es dóu sang emperiau : 
En bèuta coume en autesso 
Gren degun, ni Huen ni aut; 
E pamens uno tristesso 
De sis iue nèblo l'uiau. 

Ab! se me sabien entendre! 
Ab! se me voulien segui! 

Elo avié cent vilo forto, 
Elo avié vint port de mur ; 
L'óulivié davans sa porto 
Oumbrejavo, dous e clar; 
E tout fru que terro porto 
Ero en flour dins soun rolarg. 

Ab! se me sabien entendre! 
Ab! se me voulien segui ! 

Pèr l'araire e pèr Teissado 
Elo avié de plan de Dieu 
E de colo ennevassado 
Pèr se rcf'resca, l'cstiéu ; 
D'un grand flume l'arrousado, 
D'un grand vent lou soude viéu. 

1. Cf. la musique à la fin du volume. « Cette composition, <]n 
laquelle on a voulu voir îles intentions séparatistes, n'est qu'il 
allégorie contre la centralisation. » (Note île UUtral.) 



KKÉDÉRIC MISTRAL 79 

beaux semblants-là, — car la foi de la femme — ne passe 
guère l'année. 



juillet 1887 



(Les lies d'Or, Les Romances. ) 



LA COMTESSE 

On dit qu'elle est morte. — 
mais moi je la crois vivante. 

V. lÌAI.Al.UEIi. 
I 

Moi, je sais une Comtesse — qui est du sang impérial : 
— en beauté comme en noblesse, — ni au loin ni en haut 
elle ne craint personne; — et pourtant une tristesse — 
voile de brunie l'éclair de ses veux. 



Ah! si l'on savait hi'entendre! — Ah! si l'on voulait 
me suivre ! • 

Elle avait cent villes fortes, — elle avait vingt ports 
de mer: — l'olivier devant sa porte — jetait son ombre 
douce et claire; — et tout fruit que porte la terre — était 
en Heur dans son parc. 



Ah! si l'on savait m'entendre! — Ah! si l'on voulait 
me suivre ! 

Pour la charrue et pour la houe — elle avait des 
plaines bénies — et des montagnes couvertes de neige 
— pour se rafraîchir, l'été; — d'un grand fleuve l'irri- 
gation, — d'un grand vent le souffle vif. 



80 ABTHOLOGIJ DU I Kl.IBRIGÈ PROVENÇAL 

Ali! se me sabien entendre! 
Ah! se me voulien se^ui! 

Elo avié pèr su courouno 

lìlad, oulivo einai rasin: 
Avié de tauro ferouno 
E de chivau sarrasin; 
E poudié, iièro baroùno, 
Se passa de si vesin. 

Ali! se me sabien entendre! 
Ali! se me voulien segui! 

Tdut lou jour cansounejavo, 
Au balcoun, sa belln imour: 
E cadun barbelejavo 
De n'ausi quauco rumour, 
Car sa voues èro tant siavo 
Que fasié mouri d'amour. 

Ali! se me sabien entendre! 
Ali! se me voulien segui ! 

Li troubairo, se devino, 
lé fasieu grand coumpugnié ; 
Li t'ringaire à la plouvino 
L'esperavon, matinié; 
Mai, cotime èro pcrlo fino, 
Carivèndo se tenié. 

Ali! se nie sabien entendre! 
Ah! se me voulien segui! 

Siinpre pourtavo uim raubb 
Facbo de rai de soulèu ; 
Quau voulié counèiâsfe L'dUoB, 
Vers la bello courrié lèu: 
Mai uno oumbre aro nous raubo 
La figuro e lou tabièu. 

Ah! se me sabien entendre! 
Ah! se me voulien segui! 



FREDERIC MISTR.VI 



81 



Ali! si l'on savait m'entendre ! — AU! si l'on voulait 
nie suivre! 

Elle avait pour sa couronne — blé, olives et raisins ; 

elle avait des génisses farouches — et des chevaux 

sarrasins; — et elle pouvait, fière baronne. — se passer 
de ses voisins. 



Ah! si l'on savait m'entendre! — Ah! si l'on voulait 
me suivre! 

Tout le jour elle chantait, — au balcon, sa belle hu- 
meur; — et chacun grillait d'envie — d'en ouïr quelque 
rumeur, — car sa voix était si douce — qu'elle taisait 
mourir d'amour. 



Ah! si l'on savait m'entendre! — Ah' si l'on voulait 
me suivre ! 

Les poètes, on le devine, — lui faisaient grande com- 
pagnie ; — les soupirants, sous le givre, — l'attendaient, 
matinals ; — mais, comme elle était perle fine, — elle se 
tenait à haut prix. 



Ah! si l'on savait m'entendre! — Ah! si Ton voulait 
me suivre! 

Toujours elle portait une robe — faite de rayons de 
soleil; — qui voulait connaître l'aube, — vers la belle 
accourait vite; — mais une ombre maintenant nous dé- 
robe — la figure et le tableau. 

Ah! si l'on savait m'entendre! — Ah! si l'on voulait 
me suivre ! 



ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 
II 

Car su Borre, sa aourrastro, 
Pèr cireta de souri bèn, 
L'a clavado dins li clastro, 
Dins li clastro d'un couvent 
Qu'es barra coume uno mastro 
D'un A vent à l'autre A vent. 

Ah! se me sabien entendre! 
Ah! se me voulien segui ! 

Aqui jouino emai carcano 
Soun vestido egalamen 
D'un plechoun de blanco lano 
E d'un nègre abihamen ; 
Aqui la mémo campano 
Règlo tout coumunamen. 

Ah! se me sabien entendre! 
Ah! se me voulien segui! 

Aqui, plus de cansouneto, 
Mai de-longo lou missau: 
Plus de voues galoio e neto, 
Mai silènci universau : 
Rèn que de cato-faneto 
O de vièio à très queissau. 

Ah! se me sabien entendre! 
Ah! se me voulien segui! 

Bloundo espigo de tousello, 
Garo lou voulame tort! 
A la noblo damisello 
Canton li Yèspro de mort ; 
E 'm' acù l'on ié cisello 
Sa cabeladuro d'or. 

Ah! se me sabien entendre! 
Ah ! se nie voulien segui ! 



ikkim'hh mistral 83 



II 

Car sa sœur d'un autre lit, — pour avoir son héritage, 
— l'a enfermée dans le cloître, — dans le cloître d'un 
couvent — qui est clos comme une huche, — d'un Avent 
à l'autre Avent. 



Ali! si l'on savait m'entendre! — Ah! si l'on voulait 
ne suivre ! 

Là les jeunes et les vieilles — sont vêtues également 
— d'un voile de blanche laine — et d'un habillement 
noir; — là, la même cloche — règle tout communément. 



Ah! si l'on savait m'entendre! — Ah! si l'on voulait 
me suivre ! 

En ce lieu, plus de chansons, — mais sans cesse le 
missel; — plus de voix joyeuse et nette; — mais uni- 
versel silence : — rien que des saintes-nitouches — ou 
îles vieilles à trois dents. 



Ah! si l'on savait m'entendre! — Ah! si l'on voulait 
me suivre! 

Blond épi de froment, — gare la faucille torte ! — A 
la noble demoiselle — on chante les Vêpres des morts ; 
— et avec des ciseaux on lui coupe — sa chevelure d'or. 



Ah! si Ion savait m'entendre! — Ah! si l'on voulait 
me suivre ! 



84 ANTHOLOGIE DU IELIBRIGE PROVENÇAL 

Or la sorre que l'embarro 
Segnourejo d'enterin; 
E d'envejo, la barbaro 
l'a sclapa si tambourin 
E de si vergié s'emparo, 
E ié vendémio si rin. 

Ah! se me sabien entendre! 
Ah! se me voulien segui! 

E la fai passa pèr morto, 
Sens poudé ié maucoura 
Si fringaire — que pèr orto 
Aro van, despoudera... 
E ié laisso en quauco sorto 
Que si bèus iue pèr ploura. 

Ah! se me sabien entendre! 
Ah! se me voulien segui ! 

111 

Aquéli qu'an la memòri, 
Aquéli qu'an lou cor aut, 
Aquéli que dins sa bòri 
Sènton giscla lou mistrau, 
Aquéli qu'amon la glôri, 
Li valent, li majourau, 

Ah! se me sabien entendre! 
Ah! se me voulien segui ! 

En cridant : Arrasso! Arrasso ! 
Zóu! li vièi e li jouvènt, 
Partirian tóutis en ráÇO 
Einé la bandiero au veut, 
Partirian couine uno aurasso 
Pèr creba lou grand couvent! 

Ah! se nu: sabien entendre! 
Ah! se ine voulien segui! 



FRÉDÉRIC MISTRAL 85 

Or la sœur qui l'emprisonne — domine pendant ce 
temps-là; — et, par envie, la barbare — lui a brise ses 
tambourins, — et elle s'empare de ses vergers — et lui 
vendange ses grappes. 



Ah! si l'on savait m'cntendre ! — Ah! si l'on voulait 
me suivre ! 

Et elle la fait passer pour morte, — sans pouvoir dé- 
courager — ses amants qui à cette heure — vont errants 
et impuissants... — Et elle ne lui laisse en quelque sorte 
— que ses beaux yeux pour pleurer. 



Ah! si l'on savait m'entendre! — Ah! si Ion voulait 
me suivre ! 

III 

Ceux-là qui ont la mémoire, — ceux-là qui ont le cœur 
haut, — ceux-là qui dans leur chaumière — sentent le 
souffle aigu du mistral, — ceux-là qui aiment la gloire, 
— les vaillants, les chefs du peuple, 



ah! s ils savaietlt m'entendre! — ah! s'ils voulaient 
me suivre! 

en criant : « Fais place! place! » — impétueux, les 
vieux et les jeunes, — tous en race nous partirions — 
avec la bannière au vent, — nous partirions comme une 
trombe — pour enfoncer le grand couvent! 



Ah! si l'on savait m'entendre! — Ah! si l'on voulait 
me suivre! 



86 ANTHOLOGIE DU FKLIHRIGI-: PROVENÇAL 

E demoulirian li clastro 
Ounte plouro jour-e-niuc, 
Ounte jour-e-niue s'encaslro 
La moungelo di bèus îue... 
Mau-despié de la sourrastro 
Metrian tout en dès-e-vue! 

Ah! se me sabien entendre! 
Ah! se me voulien segui! 

Penjarian pièi l'abadesso 
I grasiho d'alentour, 
E dirian à la Coumtesso : 
« Reparèisse, o resplendour ! 
Foro, foro la tristesso! 
Vivo, vivo la baudour! » 

Ah! se me sabien entendre ! 
Ah! se me voulien segui! 
22 d'avoust 1866. 

(Lis Isclo d'Or, Li Servcntcs 

ESPOUSCADO 

En vesènt croisse li boufigo 
E s'aflaqui li bon mamèu 
E se nebla li bèlli figo 
E s'espoumpi li gargamèu, 
En vesènt, lengo prouvençalo, 
Que sèmpre mai rougnon tis alo, 
En vesènt, vuei lou sèn tant rar 
E la resoun bèn tant calugo, 
Avès de jour que la belugo 
Gisclo souleto dóu peirard. 

Crcsès qu'acù noun vous enfèto 
D'ausi de-longo ramena 
Qu'eilamount tóuti soun proufèto, 
Qu'eiçavau sian tóuti mau na ! 
D'ausi pertout, dins lis escolo, 
Regènt, reitour, touto la colo 



1KEDKKIC MISTRAL 



87 



Et nous démolirions le cloître — où pleure nuit et jour, 
— où nuit et joui l'on claquemure — lu nonnain aux beaux 
yeux... — En dépit de la sœur mauvaise, — nous boule- 
verserions tout! 



Ali! si l'on savait m'eutendre! — Ah! si Ton voulait 
me suivre ! 

Puis nous pendrions l'abbesse — aux grilles d alen- 
tour, — et nous dirions à la Comtesse : — « Reparais, ò 
splendeur! — Hors d ici la tristesse, hors! — Vive l'allé- 
gresse, vive ! » 



Ah! si l'on savait m'entendre ! — Ah! si l'on voulait 
nie suivre! 

23 août 1866. 

(Les lies d'Or, Les Sirventes.) 

ÉCLABOUSSURE 

En voyant croître les vessies, — se flétrir les bonnes- 
mamelles — et se brouir les belles figues — et se ren- 
gorger les crétins, — en voyant, langue provençale, — 
rogner de plus en plus tes ailes, — en voyant aujour- 
d'hui le sens commun si rare — et la raison ù ce point 
aveuglée, — à de certains jours, l'étincelle — jaillit toute 
seule du silex. 



Croyez-vous que cela ne vous obsède pas, — d'enten- 
dre rabâcher sans cesse — que là-haut tout le monde est 
prophète — et qu ici nous sommes tous mal nés ! — d'en- 
tendre partout, dans les écoles, — régents, recteurs, 



88 ANTHOLOGIE DU Fj'LIBKIGL PROVENÇAL 

Que feu paga de nùsti sòu. 
Nous reproucha coume uno taoo 
Lou paraulis que nous estaco 
A nùsti paire, à noste sou! 

Cresès qu'acô noun vous empego, 
Quand, libre e fier coume Artaban, 
Avès toujour fa vosto plego, 
De plus poudé dire de pan! 
De plus misa counta si peno, 
Ni demanda 'n sou de tapeno 
A la boutigo de I'endré 
Pcralesti soun ourdinàri, 
St'iiso recourre au diciounàri 
De Bescherelle o de Littré! 

Cresès qu'acù n'es pas terrible, 
De vous falé tout renounça, 
La ferigoulo c lou bon-rible 
Ounte anavias vous trigoussa, 
Tóuti li terme dóu terraire, 
La poudadouiro emé l'araire, 
h'embut, la âourgo e lou draiet, 
ïóuti li mol de nùsti rèire, 
Lou trissadmi 'mé lou moulèire 
Ounte foundian lou rèst d'aietl 

Cresès qu'acù noun vèngue en ùdi, 
Quand dises « Ma maire m'a fa », 
D'ausi dc-longo aquest senùdi : 
« Quau te faguè, fau l'estoufa; 
Fau, emai siegue cando e gènto, 
Atura la font que sourgènto ; 
Fau escupi contro toun cèu ; 
Fau amudi l'auro que bramo 
A toun aiquiero, e diiis ta ramo 
Fau despicha li nis d'aucèu ! » 

Bkl bèn, nàni! despièi Aubagno, 
Jusqu'au Vêlai, fin-qu'au Medò, 
La gardaren riboun-ribagno, 



ntittéÛÌC MISTKA.1. 89 

toute la bande — qu il faut payer de nos deniers, — nous 
reprocher comme une tare — l'idiome qui nous attache — 
à nos pères, à notre sol! 



Croyez-vous que cela n'est pas exaspérant, — quand, 
libre et fier comme Artaban, — on a toujours fait son 
devoir, — de ne plus pouvoir dire « de pan » (du pain! 

— et de ne plus oser conter ses peines — ni demander 
un sou de tapeno (câpres) — à la boutique de l'endroit — 
pour apprêter sa cuisine, — sans recourir au dictionnaire 

— de Bescherelle ou de Littré ! 



Croyez-vous que cela ne soit pas chose terrible, — que 
de falloir renoncer atout, — la férigoule (thym) et le bon- 
rible (menthe sauvage) — où vous alliez vous rouler, — 
tous les termes du terroir, — la poudadouïre (serpe) et 
Y araire (charrue), — Yembut (entonnoir), la dourgo (cru- 
che) et le draïet (crible), — tous les mots de nos ancê- 
tres, — le trissadou (mortier) et le mouleïre (pilon) — où 
nous broyions le rèst d'aiet (tresse d aulx)! 



Bref, croyez-vous que ce ne soit, pas odieux, — quand 
vous dites « Ma mère m'a fait tel », — d'entendre cette 
rengaine éternelle : — « Il faut étouffer qui l'a conçu; — 
il faut, si pure et si gentille qu'elle soit, — combler la 
fontaine qui sourd; — il faut cracher contre ton ciel; — 
il faut rendre muette la bise qui mugit — à ta Incarne, 
■et, dans ta feuillée, — donner le mauvais œil aux nids 
•d'oiseaux. » 



Eh bien! nenni! depuis Aubagne — jusqu'au Velay, 
iisqu au Médoc, — nous la garderons, coûte que coûte, 



90 ANTHOLOGIE DU KKLIBH1GE PROVENÇAL 

Nosto rebello lengo d'O ! 
La parlaren dins li vanado, 
I meissoun, i descoucounudo, 
Entre amouroas, entre vesin; 
La charraren emé salivo 
En barrejant nòstis óulivo, 
En destregnònt nòsti rasin. 

La menaren, li jour de pesco, 
Pèr espandi l'eiiibarradou, 
Tira lou bi'iu, cliapla li lesco 
E regala li pesoadou; 
La menaren, li jour de easso, 
Pèr espóussa li tiragasso, 
Pèr saupica lou ressoupet ; 
La menaren, li jour de voto, 
Pèr dansa 'm' elo la gavoto, 
La farandoulo e lou tripet. 

Sara la lengo de la joio 
Emé de la ireirejacioun ; 
La quilaren sus li mount-joio 
De pastrihoun à pastriboun ; 
Emé li fraire de latargo 
Que s"encloutisson la poutargo 
La cantaren sus lou paiùu : 
La cridaren dins li bravado, 
E l'ourlaren is abrivado', 
Quand se fara courre li biùu. 

A la begudo, pèr la fiero 

De Sant Andriéu o de Sant Jan, 

Emé la foulo parlufiero 

Fara brindoio en pachejant ; 

Galejaren, riren cm' elo 

En acanant nùstis amelo ; 

E pèr l'armado, pièi, aqui 

1. Bravado, décharges de mousquelcrie qu'on fait solennellement 
et processionneUement, un jour de l'ètc ou en l'honneur de qurl- 

3UUO. C'est ordinairement le simuUcre d'un assaut soutenu ou 
'une victoire remportée. — Abrivado (abrivades) préliminaire des 



KKEDEKIC MISTKAI. 



91 



— notre rebelle langue d'oc! — Nous la parlerons dans 
h'- étubles, — aux moissons, aux magnaneries, — entre 
amoureux, entre voisins; — nous la déguiserons avec 
l'eau à la bouche, — en détritant nos olives, — en pres- 
sant nos raisins. 



Nous la mènerons, les jours de pèche, — pour étendre 
le tramail, — tirer le filet, tailler les soupes, — et réga- 
ler les pécheurs; — nousla mènerons, les jours de chasse, 
pour battre les halliers, — pour epicer le réveillon; — 
nous la mènerons, les jours de fête votive — pour dan- 
ser avec elle la gavotte, — la farandole et le diable à 
quatre. 



Elle sera la langue de la joie — et de la fraternisa- 
tion. — Nous la hélerons, sur les amas de pierres, — de 
berger à berger; — avec les champions de la joute — 
qui se bossuent le poitrail — nous la chanterons sur la 
tille ; — nous la crierons dans les bravades ; — et nous la 
hurlerons aux abrivades — quand on fera courir les tau- 
reaux. 



Au cabaret, vienne la foire — de Suint-André ou de 
Saint-Jean, — avec la foule babillarde, — elle godail- 
lera en traitant les marchés; — nous plaisanterons, noua 
rirons avec elle — en gaulant nos amandes; — et pour 
l'armée si là ensuite — 



grandes courses de taureaux qui consiste à les lancer à outrance, à 
leur arrivée dans une >ille, escortés d'un escadron de cavaliers. 
(Miitral, Trésor du Félibrige.) 



92 ANTHOLOGIE DU FKLIBRIGE PROVENÇAL 

Se fau leissa feu e luserno, 
L 'empourtaren à la caserno 
Pèr nous engarda de langui. 

Ah! li foutrau de tantalôri 

Que n'en desmamon sis enfant, 

Pèr li clafi de vano-glùri, 

D'arrougantige emé de fam ! 

Dins lou bourboui, zóu! que s'ennègoii! 

Mai tu, di fiéu que te renègon 

E qu'estratisson toun parla, 

Vai, noun t'inquiètes, ma Prouvèneo ! 

Es de mourtoun en survivènço 

Qu'auran nourri de marrit la. 

Li vièi castèu, di Baus, de Signo, 
De Pèiro-fiò, de Roumanin, 
lé diran pas la glòri ensigno, 
Lou teta-dous, lou biais menin 
De nôsti grandi segnouresso, 
En (iai-Sabé tóuti mestresso; 
Lou tambourin que vai mourent, 
Lou repiquet de l'ermitùri, 
lé diran pas soun languitòri ; 
Li vièi camin ié diran rèn. 

Ié diran rèn nùsti legèndo ; 
Rèn ié dira lou cacho-fiô 
Que flamejavo pèr Calèndo... 
Eli n'auran d'amour en liù. 
Di maire-grand, en sa snpèrbi, 
Retendran pas li reprouvèrbi 
E li sourneto r- li fafolèu; 
Coumprendran plus ro que babilio 
Lou tavan rous emé l'abibo; 
Gouneiran plus l'ouro au soulèu. 

Mai, lis einat de la naturo, 
Vous-àutri, li brun Cadclas 
Que dins 1 antico pailaduro 
Emé li drolo vous parlas, 



FRÉDKRU: MISTRAL 93 

1 faut laisser luzernes et foins, — nous remporterons 
i la caserne — pour nous garder rie nostalgie. 



Oh! les grands sots de gobe-mouches — qui en sè- 
vrent leurs enfants; —pour les gorger de suffisance, — 
de fatuité et de faim ! — Dans la cohue qu'ils se noient 
donc! — Mais toi, des fils qui te renient — et qui répu- 
dient ton parler, — va, ne t'inquiète point, ma Provence ! 
— Ce sont des morts-nés survivants — qu'on aura nour- 
ris de mauvais lait. 



Les vieux châteaux, des Baux, de Signes, — de Pier- 
refeu, de Romanin, — ne leur diront pas l'insigne gloire, 

— le charme de parole et la mignonne grâce — de nos 
grandes châtelaines, — toutes maîtresses en Gai-Savoir; 

— le tambourin qui se meurt, — le tintement de 1 ermi- 
tage, — ne leur diront pas leur ennui; — les vieux che- 
mins ne leur diront rien. 



Elles ne leur diront rien, nos légendes; — rien ne leur 
dira la bûche — qui flambait pour la Noël... — Ils n'au- 
ront, eux, d'amour nulle part. — Des aïeules, dans leur 
orgueil, — ils ne retiendront pas les proverbes, — les 
sornettes et les fabliaux; — ils ne comprendront plus ce 
que jase — la sésie rousse avec l'abeille; — ils ne con- 
naîtront plus l'heure au soleil. 



Mais, les aînés de lu nature, — vous autres, les gars 
hâlés — qui, dans l'antique langage, — avec les filles 
vous parlez, — n'ayez pas peur : vous resterez, les mai- 



ANTHOLOGIE DU FELIBKKiE PROVENÇAL 

Aguèi pas peu : restarés mèstre! 
Tau que li nóuguié dóu campèstre, 
Rufe, gainrd, siau, estadis, 
Einai vous dòinion c vous groumon, 
O païsan (couine vous noumon), 
Restarés mèstre dóu pais. 

Environna île l'amplitudo 
E dôu silènci di gara, 
Tout en faaènl vosto batudo, 
Au lerradou sèmpre amarra, 
Vesès, alin, cou me un teropèri, 
Passa lou trounfle dis empèri 
E l'uiau di revoulucioun : 
Atetouni sus la palrio, 
Veirés passa li barba ri o 
Einai li civilisacioun. 

2 de Douvèmbre 1888. 

[Lia hclo d'Or, Li Sirvonlé>. 

LA COUMUMOUN DI SANT 

Davalavo, en beissant lis iue, 
Dis escalié de Sant-Trel'unie : 
Ero à l'iutrado de la niuc, 
Di Vèspro amoussavon lilume. 
Li Saut depèirodóu pourtau, 
Coumc passavo, la signer on, 
E de la glôiso à sonn oustau 
Emé lis iue l'acoumpagnèron. 

Car èro bravo que-noun-sai, 
E jouino e bello, se pòu dire; 
E dins la gli'iso res bossai 
L avié visto parla vo rire ; 
liai quand l'ourgueno restountis 
E que li saume se cantuvon, 
Se cresié d'èstre en Paradis 
E que lis Ange la pourtavon ! 

Li Saut do pèiro eu la vesènt 



FKEDEKIC MISTRAL 



95 



très! — Tels que les noyers de la lande, — rugueux, 
robustes, calmes, immobiles, — pour tant qu'on vous 
exploite et vous maltraite, — ô paysans (comme on vous 
nomme), — vous resterez les maîtres du pays. 



Environnés de l'ampleur — et du silence des guérets, 

— tout en vaquant à vos travaux, — toujours attachés 
à la terre, — vous voyez, au lointain, comme des acci- 
dents du temps, — passer la pompe des empires — et 
l'éclair des révolutions : — pendus au sein de la patrie, 

— vous verre/, passer les barbaries — comme les civili- 
sations. 



2 novembre 1888. 

(Les Iles d'Or, Les Sirventes.) 

LA COMMUNION DES SAINTS 

Elle descendait, en baissant les yeux, — l'escalier de 
Saint-Trophime 1 . — C'était à l'entrée de la nuit, — on 
éteignait les cierges des Vêpres. — Les Saints de pierre 
du portail, — comme elle passait, la bénirent, — et de 
1 église à sa maison — avec les yeux l'accompagnèrent. 



Car elle était sage ineffablement, — et jeune et belle, 
on peut le dire; — et dans l'église nul peut-être — ne 
l'avait vue parler ou rire. — Mais, quand l'orgue reten- 
tissait, — pendant que l'on chantait les psaumes, — elle 
croyait être en Paradis — et que les Anges la portaient! 



Les Saints de pierre, la voyant — sortir tous les jours 
1. Saint-Trophime, cathédrale d'Arles, 



96 ANTHOLOGIE DU FÉLIBKIG1£ PROVENÇAL 

Sourti de-longo la darriero 
Souto lou porge trelusènt 
E se gandi dins la earriero, 
Li Sant de pèiro aniistadous 
Avien près la chatouno en gràci ; 
E quand, la niue, lou tèrns es dous, 
Parlavon d'elo dins l'espàci. 

— La vourriéu vèire devenl, 
Disié sant Jan, moungeto blanco, 
Car lou mounde es achavani 

E li couvent soun de calanco. — 

Sant Trefunie digue : — Segur! 

Mai n'ai besoun, iéu, dins moun temple, 

Car fau de lunie dins l'escur, 

E dins lou mounde fau d'eisèmple. 

— Fraire, digue sant Ounourat , 
Aniue, se 'n-cop la luno douno 
Subre li lono e dins li prat, 
Descendren de nùsti eoulouno, 
Car es Toussant : en noste ounour 
La santo taulo sara messo... 

A iniejo-niue Noste-Segnour 
1s Aliscamp dira la messo. 

— Se me cresès, digue sant Lu, 
lé menaren la vierginello ; 

lé pourgiren un mantèu blu 
Em' uno raubo blanquinello. — 
li coume an di, li quatre Sant 
Tau que l'aureto s'enancron; 
li île la chatouno, en passant, 
Prenguèron l'amo c la mcnèron. 

Mai l'endeinan de bon matin 
La bcllo fiho s'cs levado... 
E parlo en tóuti d'un festin 
Ounte pcr sounge ses trouvado : 
Dis que lis Ange èron en 1 cr, 



FRÉDÉRIC MISTRAL 9? 

la dernière — sous le porche resplendissant — et s'ache- 
miner dans la rue, — les Saints de pierre bienveillants 
— avaient pris en grâce lu fillette : — et quand, la nuit, 
le temps est doux, — ils parlaient d'elle dans l'espace. 



« Je voudrais la voir devenir, — disait saint Jean, 
nonnette blanche, — car le monde est orageux, — et les 
couvents sont des asiles. » — Saint ïrophime dit : « Oui, 
sans doute! — mais, j'en ai besoin dans mon temple, 
— car dans l'obscur il faut de la lumière, — et dans le 
monde il faut des exemples. » 



« frères, dit saint Honorât, — cette nuit, dès que luira 
la lune — sur les lagunes et dans les prés, — nous des- 
cendrons de nos colonnes, — car c'est la Toussaint : en 
notre honneur — la sainte table sera mise... — A minuit 
ÎS'otre-Seigneur — dira la messe aux Aliscamps. » 



« Si vous me croyez, dit saint Luc, — nous y condui- 
rons la jeune vierge; — nous lui donnerons un manteau 
bleu — avec une robe blanche. » — Et cela dit, les 
quatre Saints, — tels que la brise, s'en allèrent ; — et de 
la fillette, en passant, — ils prirent l'âme et l'emmenèrent- 



Mais le lendemain de bon matin — la belle fille s'est 
levée... — Et elle parle à tous d'un festin — où elle s'est 
trouvée en songe : — elle dit que les Anges étaient dans 



98 ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGE PROVENÇAL 

Qu'is Aliscamp taulo èro messo, 
Que sant Trefume èro lou clerc 
E que lou Crist disié la messo. 

En Arlc, abriéu 1858. 

{Lis Isclo d'Or, Li Puntai.) 

LOU PRÈG0-D1ÉU 

I 

Tam divisa censetur bestiola ut puero 
intcrrogunti de via, altero pcde extenso 
reclam raonstret, atque raro rel nunquain 
fallat. Rondelet. 

Èro un tantoat d'aquest estiéu 
Que ni vihave ni dourmiéu; 
Fasiéu miejour, tau que me plaise, 

Lou cabassòu 

Toucant lou sòu, 
A l'aise. 

E verdau dins lis estoubloun, 
Contro uno espigo d'ùrdi blound 
Qu'èro granado à listo doublo, 

Veguère iéu 

Un prègo-diéu 
D'ostoublo. 

— Bèu prègo-diéu, venguère adounc, 
Ai ausi dire qu'en guierdoun 
De <jo que prègues sènso pauso, 

Dieu t'a douna 

De devina 
Li causo. 

Digo-me 'n pau, moun bon ami, 

S'aquelo qu'âme a bon dourmi, 

Digo que pènso en aquesto ouro 

Emai que dis; 

[ Digo se ris 

O plouro. — 



FRIÎDÉKIC MISTRAL 99 

l'air, — qu'aux Aliscamps ' table était mise, — que saint 
Trophime était le clerc — et que le Christ disait la 
messe. 

Arles, avril 1858. 

(Les Iles d'Or, Les Rêves.) 

LA MANTE RELIGIEUSE 

I 

Tarn divina censetur bestiola ut pucro 
interroganti de via, allero perte extenso 
rectani monstrel, atque raro vel nunquam 
fallat. Rondelet. 

Par une après-midi de cet été, — entre la veille et le 
sommeil, — je faisais la méridienne, comme j'aime, — la 
tête — touchant le sol, — à l'aise. 



Et verdàtre dans les chaumes, — contre un épi d'orge 
blond — grené à double rang-, — moi, je vis — une mante 
religieuse — des éteules. 



« Belle mante, fis-je alors, — j'ai ouï dire qu'en récom- 
pense — de ce que tu pries sans cesse, — Dieu t'a donné 
— de deviner — les choses. 



<c Dis-moi un peu, ma bonne amie, — si mon aimée a 
bien dormi, — dis-moi ce qu'elle pense à cette heure, — 
et ce quelle dit; — dis-moi si elle rit — ou pleure. » 

1. Les Aliscamps ou Champs-Elysées, antique cimetière d'Arles 
que l'on croyait avoir été béni par le Christ en personne. 



100 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

Lou prègo-diéu qu'èro à geinoun 
Trefouliguè sus lou canoun 
De la pendènto espigouleto. 

E despleguè 

E bouleguè 
L'aleto. 

E soun parla mai dindoulet 
Que lou brut fin dóu ventoulet 
Fringouiejant dins lis aubriho, 

Plan e secret, 

Me pénétré 
L'auriho. 

— Vese uno cbato, me fasié, 
Souto lou 1res d'un cereisié : 

Li branco, en verguejant, la tocon : 
1 branquihoun 
Lis agroufioun 
Aflocon. 

Lis agroufioun soun bèn madur, 
E muscadèu e rouge e dur, 
E dintre li fueio lisqueto 

Dounon la fa m, , 

Pènjon e fan 
Ligueto. 

Mai de si fru courous, durau 
E rouginèu coume un eourau, 
En van l'agroufiounié presènto 

La fino flour 

E la coulour 
Plasènto. 

Elo souspiro, en assajant 
Se pòu li cueie en sautejant; 

— Venguèsse lùu moun calignaire ! 

Dins moun faudau 
M'anarié d'aut 
Li traire ! — 



FREDERIC MISTRAL 



101 



La mante religieuse, qui était à genoux, — tressaillit 
sur le tuyau — de l'épi penché, — et déploya — et agita 
— son aile. 



Et son parler, plus grêle — que le bruit fin du zéphyr 
— qui se trémousse dans le bois, — doux et discret — 
me pénétra — l'oreille. 



« Je vois, me disait-elle, une jeune fille, — sous le 
frais d'un cerisier: — les branches, en ondulant, la tou- 
chent; — aux rameaux — les cerises sont à bouquets. 



« Les cerises sont bien mûres, — rouges, dures, em- 
baumées, — et, du milieu des feuilles lisses. — donnent 
la faim, — pendantes et faisant — la nique'. 



« Mais de ses fruits brillants, fermes, — et vermeils 
comme du corail, — en vain le cerisier présente — la 
fine fleur — et la couleur — agréable. 



« L'enfant soupire, essayant — si elle peut, en sautant, 
les cueillir : — « Que n'est-il là, celui qui m'aime ! — 
Dans mon tablier — il irait d'en haut — me les jeter! » 

1. Faute d'un équivalent plus juste, nous traduisons par faire la 
nique la jolie expression provençale faire linyueto ou ligueto.. « Lin- 
gueto, écrit Mistral dans une note de Mirèio, mot intraduisible qu'oa 
répète en riant à quelqu'un, et en lui montrant quelque chose de 
loin ou de haut pour exciter sa convoitise. » 



102 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

E iéu diguère i meissounié : 

— O meissounaire, aqui darnié 
Leissas un roudelet qu'espigue, 

Ounte, l'estiéu, 
Lou prègo-diéu 
S'abrigue. 
1856. 

II 

Aquesto autouno, en m'enanant 
Dins un camin founs e clinant, 
M'ère esmarra pèr lou campèstrc, 

Tenènt à ment 

Mi pensamen 
Terrestre. 

E, mai, dintre lis estoubloun, 
Embrassant un espigouloun 
E plega dins soun alo doublo, 

Veguère iéu 

Lou prègo-diéu 
D'estoublo. 

— Bèu prègo-diéu, venguère adounc, 
Ai ausi dire qu'en guierdoun 

De ço que prègues sènso pauso, 
Dieu t'a douna 
De devina 
Li causo ; 

E que, sequauque enfant, perdu 
Au mitan di meissoun, à tu 
Demando soun camin, bestiolo, 

Entre li blad, 

I' ensignes la 
Draiolo. 

Dins li plasé, dins lis afan 
D'aqueste mounde, paure enfant, 
Yese tambèn que m'estravie, 

Car en creissènt 

L'ome se sent 
Impie. 



FRKDÉRIC MISTRAL 103 

Et moi je dis aux moissonneurs : — « O moissonneur*, 
derrière vous — laissez un petit coin d'épis — où, pen- 
dant l'été, — la mante religieuse — s'abrite. » 



1856. 

II 

Cet automne, en m en allant — dans un chemin creux 
et en pente, — je m'étais égaré par les champs, — préoc- 
cupé — de mes pensées — terrestres. 



Et de nouveau, parmi les chaumes, — embrassant un 
petit épi — et drapée dans son aile double, — moi je vis 
— la mante religieuse — des éteules. 



« Belle mante, fis-je alors, — j'ai ouï dire qu'en récom- 
pense — de ce que tu pries sans cesse, — Dieu t'a donné 
— de deviner — les choses ; 



o et que, si quelque enfant, perdu — au milieu des 
moissons, te — demande son chemin, petite bête, — entre 
les blés, — tu lui indiques le — sentier. 



« Dans les plaisirs et dans les peines — de ce monde, 
pauvre enfant, — je vois aussi que je m'égare, — car en 
croissant — l'homme se sent — impie. 



104 ANTHOLOGIE DU I ÉLIBRIGE PROVENÇAL 

Dins la seisseto e dins lou juei, 
E dins la cronto e dins l'ourguei, 
E dins lis esperanço verdo, 

Paure de iéu ! 

Vese perén 
Ma perdo. 

Ame l'espàci, e siéu enclaus; 
Dins lis espino vau descaus; 
L'amour es dieu, e l'amour pèco, 

Touto afecioun, 

Après l'acioun, 
Es nèco. 

Ço que fasèn es escafa; 

Lou brutalige es satisfa, 

1" I ideau noun pou s'ajougne; 

Fan naisse en plour, 

E dins li flour 
Se pougne. 

Lou mau es orre, e me sourris ; 
La car es bello, e se pourris ; 
L'oundo es amaro, e vole béure ; 

Alangouri, 

Vole mouri 
E viéure. 

Siéu descamba, siéu deglesi;.. 
O prègo-diéu, fai-me lusi 
Uno esperaneo un pau veraio 
De quicoumet : 

Knsigno-me 
La draio. — 

E tout-d im-tèius veguère iéu 
Que, vers lou Gèu, dóu prègo-diéu 
Lou maigre bras se desplegavo. 
Misterious, 
Mut, serions, 
Pregavo. 
1874. 

(Lis Isclo d'Or, Li Pantai.) 



FRÉDKR1C MISTRAL 105 

« Dans le froment et dans l'ivraie, — et dans la crainte 
et dans l'orgueil, — et dans les espérances vertes, — 
infortuné ! — je vois aussi — ma perte. 



« J'aime l'espace, et je suis enchaîné; — dans les 
épines je vais nu-pieds; — l'amour est Dieu, et l'amour 
pèche; — tout enthousiasme, — après l'action, — est 
désappointé. 



« Ce que nous faisons est effacé; — l'instinct brutal 
est satisfait — et l'idéal ne peut s'atteindre ; — il faut 
naître dans les pleurs, — et dans les fleurs — se piquer. 



« Le mal est laid, et il me sourit; — la chair est belle, 
et elle se putréfie; — l'onde est amère, et je veux boire; 
— plein de langueur, — je veux mourir — et vivre. 



« Je tombe de fatigue, d'inanition ; — ô mante, fais 
luire à mes yeux — le moindre espoir quelque peu vrai 
— de quelque chose : — indique-moi — la route. » 



Et aussitôt je vis — que de la mante, vers le Ciel, — 
le maigre bras se déployait : — mystérieuse, — muette, 
grave, — elle priait. 



1874. 

{Les Iles J'Or, Les Rêves.) 



106 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

LOU LÍOUN D'ARLE 

Desempièi que Dieu me gardo 
Sus la terro di vivent, 
I' a 'n lioun que me regardo 
Emi 1 li dos narro au vent. 
Lou cassaire que champèiro 

Noun clapèiro 
Lou gimerre roucassié, 
Car es un lioun de pèiro 
Agrouva sus Mount-Gaussié. 

Au soulèu, lou grand bestiàri 
I' a de jour que sèmblo d'or; 
Pensatiéu e soulitàri, 
I' a de jour, sèmblo que dor; 
Mai quand l'auro a la maliço, 

S'esfoulisso 
L'escamandre majourau, 
Rebufello sa pelisso 
E rugis au vènt-terrau. 

Uno fes, iéu me diguère : 
Escalen vers lou lioun ! — 
E davans quand ié fuguère, 
Me prenguè lou vertouioun, 
En vesènt soun esquinasso 

Rouginasso 
Ounte cade emai mourven 
lé fournisson la tignasso 
Que floutejo au caraven. 

— « O vièi moustre, ié venguère, 
Esfins orre e couloussau, 
Dins toun saupre vène querre 
Lou destin di Prouvençau : 
Parlo, tu que sentes courre 

Sus toun mourre 
L'escabot di nivoulas, 
Tu qu'as vist mounta li touri-e 
E toumba li castelas. » 



FRKDKRIC. MISTRAL 107 



LE LION D ARLES 

Depuis que Dieu me garde — sur la terre dos vivants, 

- il est un lion qui me regarde, — les deux narines au 
ent. — Le chasseur qui est en quête — n assaille pas 
-l'hippogriffe des rochers, — car c'est un lion de pierre 

- accroupi sur le mont Gaussier '. 



Au soleil, la grande bête — semble d'or, à certains 
ours ; — pensive et solitaire, — à certains jours elle 
semble dormir. — Mais quand s'irrite la bise, — se 
■ourroucc — le monstrueux animal : — il hérisse sa 
ourrure — et rugit au mistral. 



Une fois, je me dis : — grimpons vers le lion! — et 
]uand je fus devant lui, — il me prit le vertige, — en 
voyant son dos énorme, — rouge et fauve, — où oxy- 
cèdres et genièvres — lui fournissent la crinière — qui 
flotte au précipice. 



« vieux monstre, lui dis-je, — sphinx horrible et 
colossal, — dans ton savoir je viens chercher — le des- 
tin des Provençaux : — parle, toi qui sens courir — sur 
ton mufle — le troupeau noir des nuages, — toi qui vis 
monter les tours — et tomber les châteaux forts. » 



I. Pic en forme de lion qui domine la ville de Saint-Remy en 
Provence. 



108 ANTHOLOGIE PU Fi'lIBRIGE PROVENÇAL 

Lou lioun, bounias e brave, 
Me faguè : « BèQ-vengn sic 
Lou felibre qu'espéra ve 
Agi'ouva sus Mount-Gauisié... 
E d'abord que vos que parle, 

Escambarle 
Cinq cents ans, tout clins qu'un saut, 
E çai sian : lou lioun d'Arle, 
Me disien li Prouvençau. 

« Asseta subre la glùri 
De Gesar, de Goustantin, 
Pèr noublesso e pèr belòri 
Ai régna sus li Latin. 
Li marin, fier de ma caro 

Que mascaro 
D'Arle li vièi pavaioun, 
Me saludon vuei encaro 
Dins lou Goufre dóu Lioun ! 

« Quand ma tufo mourrejavo 
Sus li erso de la mar, 
Qu'emé iéu cousinejavo 
Lou lioun dóu grand sant Mare, 
Iéu ai vist, dins Sanl-T refume 

Plen de lume, 
Li rèi d'Arle courouna, 
Li veissèu curbi moun flume 
E tout Arle tresana. 

« Iéu ai vist la republico, 
S'enchusclant de liberta, 
Dintre la clamour publico 
Elegi si poudesta ; 
Iéu ai vist esglàri, pèsto 

E tempésto ; 
Ai vist Roumo en Avignoun; 
E de touto noblo fèsto 
Siéu esta lou coumpagnoun. 

« Mai tout passo e tout alasso ; 



FRIDERIC MISTRAL 



109 



Le lion, bonasse et brave, — me répondit : « Bienvenu 
it — le félibre que j'attendais. — accroupi sur le mont 
limier... — Et puisque tu veux que je parle, — je fran- 
is — cinq cents ans, tout d'un bond, — et nous voici : 
lion d'Arles, — m'appelaient les Provençaux. 



« Assis sur la gloire — de César, de Constantin, — par 
>blesse et par beauté — j'ai régné sur les Latins : — 
s marins, fiers de ma face — qui cbamarre — l'antique 
ivillon d'Arles , — me saluent aujourd'hui encore — 
ms le golfe du Lion ! 



« Quand ma tête se dressait — sur les vagues de la 
er, — quand me traitait de cousin — le lion du grand 
int Marc, — moi, j'ai vu, dans Saint-Trophime ' — res- 
endissant de lumière, — les rois d'Arles couronnés, — 
3 vaisseaux couvrir mon fleuve, — et tout Arles exulter- 



« Moi, j'ai vu la république, — s enivrant de liberté, 
dans la clameur populaire — élire ses podestats ; «■■ 
oi, j'ai vu terreurs et pestes — et tempêtes; — j'ai vu 
>me dans Avignon; — et de toute noble fête — j'ai été 
compagnon. 



liais tout passe et tout fatigue ; — enthousiasme de- 
l. Cf. note de la page 95. 



110 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

Estrambord devèn enuei; 
A lu niue lou jour fai plaço ; 
Tau risié que plouro vuei... 
E de tout — sadou que n'ère, 

M'cnanère 
En badant couine un lesert; 
Vièi e triste, o, m'entournère 
Uno niue dins lou désert. 

« E perdu dins li clapiho, 
N'aguènt plus arpo ni cro, 
A la cimo dis Aupibo 
M'empeirère sus lou ro... 
Aro, escouto : la Prouvènço, 

Pèr defènso, 
Coume iéu, n'a plus d'oungloun... 
E pamens de-longo, pènso 
A sauta sus l'escaloun. 

« Pèr l'engano o lou negùci 
Que s'enausse quau voudra; 
Pèr lis armo e lou trigòssi 
Fague ílòri quau poudra : 
Tu, Prouvènço, trobo e canto ! 

E, marcanto 
Pèr la liro o lou cisèu, 
Largo-ié tout co qu'encanto 
E que mounto dins lou cèu! » 

E lou grand lioun de roco, 
Ounte crèisson li garrua, 
Ounte lou mourven sacroco, 
Aco di, noun quinquè plus. 
Au soulèu que pounchejavo 
S'arrajavo 

Tout lou cèu eilamoundaut ; 

E, ravi, moun cor sounjavo 

A Mirèio, à Calendau. 

1877. 

(Lis Isclo d'Or, Li Pantai 



FRÉDÉRIC MISTRAL 111 

>ïent ennui ; — à la nuit le jour fait place ; — tel riait 
jui pleure aujourd'hui... — Et de tout rassasié, — je 
n'en allai, — gueule bée comme un lézard, — vieux et 
riste, oui, je revins — une nuit dans le désert. 



« Et perdu dans la pierraille, — n'ayant plus grilles 
îi crocs, — à la cime des Alpilles — je vins me pétrifier... 
— Maintenant, écoute : la Provence, — pour défense, — 
l'a plus d'ongles comme moi... — et sans cesse, pour- 
ant, elle pense — à sauter sur l'échelon. 



« Parla ruse ou le négoce, — que s'élève qui voudra; 
— par les armes et le tumulte, — que triomphe qui 
îourra : — toi, Provence, trouve et chante! — et, mar- 
raante — par la lyre ou le ciseau, — répands-leur tout 
:e qui charme — et qui monte dans le ciel ! » 



Et le grand lion de roche — sur lequel croît la brous- 
aille, — où s accroche le genièvre, — cela dit, rentra 
lans le silence. — Au soleil qui venait de poindre — s'ir- 
adiaient — toutes les hauteurs du ciel ; — et, ravi, mon 
:œur songeait — à Mireille, à Calendal. 



1877. 

[Les Iles d'Or, Les Rêves.) 



112 ANTHOLOGIE DU IELIBRIGE PROVENÇAL 

CREYANCO 

I 

Oh! dins li draio engermenido 
Leissas me perdre pensatiéu, 
Sus li tepiero tant unido 
Ounte enfantoun iéu me perdiéu! 

Li parpaiolo 

De la draialo, 
Lis agantave emé la m an : 

Catarineto 

E galineto 
Me fasien tóuti soun rouman, 

E la flourido 

Di margarido 
Pièi me disié : Tourno deman. 

II 

Oh! vers li piano de touseïlo 

Leissas perdre pensatiéu, 

Dins li grand blad plen de rousello 
Ounte drouloun iéu me perdiéu ! 

Quaucun me bousco 

De tousco en tousco 
En recitant soun angélus ; 

E cantarello, 

Li calandrcllo 
Iéu vau seguènt dins lou trelus.. . 

Ah! pauro maire, 

Ijèu eor ainaire, 
Cridant innun iiomn t'ausirai plus ! 

m 

Oh! long di gaudre boarda d'éuse 
Leissas me perdre pensatiéu, 
Dins li garrus e dins li féuse 
Ounte jouinas iéu me perdiéu ! 

Uno chatouno 

Blanco e mistouno 



FRlÎDKRIC MISTRAL 113 

RANCŒUR 

I 

Oh! dans les sentes gazonneuses — laissez-moi nie 
perdre pensif, — sur les pelouses si unies — où, tout 
enfant, je me perdais ! — Les coccinelles — du sentier, 
— je les prenais avec la main : — bêtes à Dieu — et 
tkrysomèles — ■ me faisaient toutes leur roman ; — et, tout 
en fleurs, — les marguerites — puis me disaient : reviens 
demain. 



11 

Oh! vers les plaines de froment — laissez-moi me 
perdre pensif, — dans les grands blés pleins de pon- 
ccaux — où, petit gars, je me perdais ! — Quelqu'un me 
cherche — de toull'e en touffe — en récitant son angélus ; 
— et, chantantes, — les alouettes, — moi, je les suis 
dans le soleil... — Ah! pauvre mère, — beau cœur ai- 
mant. — je ne t'entendrai plus, criant mon nom! 



III 

Oh! le long des ravins bordes d'yeuses — laissez- 
moi me perdre pensif, — dans les cépées et les fougères 
— où, jouvenceau, je me perdais! — Une jeune fille — 
blanche et accorte — 



114 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

Aqui souvent m'apareissié : 

léu vese encaro 

Sa tèsto claro 
E soun cors tire coume un lausié, 

Bmé sa gràci 

Que dins l'espàci 
Fasié tout rire, quand risió. 

IV 
Oh! pèr li vau e sus li mourre 
Leissas me perdre pensatiéu, 
E dins l'oumbrun di vieil tourre 
Ounte, amourous, ién me perdiéu! 

Dins lou dous flaire 

Que m'adus l'aire 
Aqui, de-fes, retrove un bais ; 

En soulitudo, 

Au vent batudo 
Aqui moun amo se coumplais : 

De remembranço, 

Noun d'esperanço, 
Moun esperit ansin se pais. 
16 de mars 1885. 

(Lis Isclo d'Or, Li Plang. 

NERTO 

TROS DÓU GANT II 

[Roudrigo à Nerto.] 



— léu, Don Roudrigo ié disié, 
Pèr vous sauva de l'Aversié 
Vesc un remèdi inapreciabìe ; 
Sabèl quau pòu gibla lou Diable? 
l'a que l'amour. — E qu'es l'amour? 
Elo digue, n'en fan rumour 

Dins li cansoun e dins li novo... 
Mai quau pòu dire ounte s'atrovo ? 

— Poudrai belèu vous ié mena, 
Vengaè Roudrigo afeciouna, 



FRKDÉRIC MISTRAL 115 

^'apparaissait là. souvent. — Je vois encore — sa tète 
c l a i ro — et son corps droit comme un laurier, — avec sa 
grâce — qui, dans l'espace, — faisait tout rire, lors- 
qu'elle riait. 



IV 

Oh! par les vaux et sur les roches — laissez-moi me 
perdre pensif, — et dans l'ombre des vieilles tours — où 
je me perdais, amoureux ! — Dans le doux flair — que 
l'air m'apporte, — là, quelquefois, je retrouve un baiser; 
— en solitude, — battue par le vent, — là se complaît 
mon âme : — de souvenirs, — non d'espérances, — ainsi 
mon esprit se repaît. 



16 mars 1885. 

(Les Iles d'Or, Les Plaintes.) 

NERTE 

F.XTRAIT DU CHANT II 

[Rodrigue à Nerte.] 



« Moi, disait Don Rodrigue, — pour vous sauver de 
l'Ennemi — je vois un merveilleux remède : — Savez- 
vous qui peut vaincre le Diable? — Il n'y a que l'amour. » 
— « Et qu est-ce que l'amour ? — dit-elle, il n'est bruit 
que de lui — dans les chansons et les nouvelles... — 
Mais qui peut dire où il se trouve? » — « Je pourrai, 
peut-être, vous y conduire, — repartit Rodrigue enflammé. 



ll') ANTHOLOGIE DU FKLIBUIGE PROVENÇAL 

Lou carreiroun dis araoureto, 
Pion d'oumbro claro e dp floureto, 
Es lou cainin dôu Paradis. 

— Pamens, moussu. Nerto ié dis, 
La santo Gleiso nous ensigno 
Qu'es pieu de pèiro e plen d'espigno 
Lou carreiroun paradisen. 

— L'amour es un bouquet au gen! 
Faguè Roudrigo, es un calice 
P'ipoucras pur e de délice ! 

L'amour es uno fonl que nais 

K que «OUSpil'O dins s. .un nais 

E, risouleln, pièj aboundo 

V. coume un flume pjèj desboundo; 

E tout-de-long, dins sis iscloun, 

Lan que eanta lis auceloun. 

L'amour es un dons treboulèri, 

Es un gounflige drud e lèri, 

El un pantai ounte l'on viéu 

En se chalant coume de dieu ; 

L'amour es uno escandibado 

Ounte dos amo onebriado 

Prenon lou vanc jusqu'au trelus 

E s embessounon à nonn plus; 

L'amour es uno flamo fino 

Que dins li lugre se devino, 

Qu'emplis lou cor en l'embaumant 

E que se douno emé la man ; 

Es un souspir, uno alenado 

Que cuerb de flour li bouissounado : 

Enfin es uno bouco en fin 

Que barbelejo e trovo en lio 

De que ié béure en disent : « More ! » 

Senouii sus uno bouco sorre! 

■Mai couine anavo se beissa, 
Lou galantin, pèr embrassa. 
Dins soun foulige, linnoucènto. 
Sus la muraio, ant, se présente», 
Li bras dubert, un crucifis 



FREDKRIC MISTRAL 



117 



— Le sentier des amourettes, — plein d'ombres claires 
et de petites fleurs, — est le chemin du Paradis. » — 
« Pourtant, monsieur, lui dit Nerte, — la sainte Eglise 
nous enseigne — qu'il est plein de pierres et d'épines, — 
le sentier du Paradis. » 



— « L'amour est un bouquet au sein! — fit Rodrigue, 
c'est une coupe — d'hypocras pur et de délices! — L'a- 
mour est une source qui naît — et qui soupire dans sa 
conque, — et qui, rieuse, puis foisonne — et comme un 
fleuve puis déborde; — el datta ses ilôts, tout le long, — 
gazouillent les petits oiseaux. — L'amour est un trouble 
suave, — c'est un émoi puissant, alerte, — c'est un rêve 
où l'on vit — dans le ravissement des dieux; — l'amour 
est un jet de soleil — dans lequel, enivrées, deux âmes 
— s'élancent jusqu'à la pleine lumière — et se confon- 
dent à jamais ; — l'amour est une flamme exquise — qui 
se devine dans les yeux, — qui remplit le cœur et l'em- 
baume, — et qui se donne avec la main ; — c'est un sou- 
pir, c'est une haleine — qui couvre de fleurs les buis- 
sons; — enfin c'est une bouche en feu — qui, halette et 
ne trouve nulle part — de quoi boire en disant : « J'ex- 
pire ! )> — sinon sur une bouche sœur! » 



Mais comme il allait se pencher, — le galantin, pour 
embrasser, — dans son délire, l'ingénue, — haut sur le 
mur Appâtait — les bras ouverts, un crucifix — échevelé 



118 ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGE PROVENÇAL 

Que la doulour espeloufis 

Bmé dos clau acrouselado 

Souto uno tiaro ' escrincelado. 

Nerto faguè 'n signe de crous, 

E 'n se virant vers l'umourous : 

— Bèu chivalié, digue, me sèniblo 

Que vosto dicho noun ressèmblo 

A la dóu Breviarï d'Amor-, 

Car, dins aquéli pajo d'or, 

léu ai legi qu'amour dèu èstre 

Pur coume au paradis terrestre... — 

(Nerto, cant II, Lou Papo.) 

AU MIEJOUR 

SantJan, vèngue meissoun, abro si íìò dejoio; 
Amount sus l'aigo-vers lou pastre pensatiéu, 
En l'ounour dóu pais enausso uno mount-joio 
E marco li pasquié mounte a passa l'estiéu. 

Emai iéu, en laurant — e quichant moun anchoio 3 , 
Pèr lou noum de Prouvènço ai fa ço que poudiéu ; 
E, Dieu de moun pres-fa m'aguènt donna lavoio, 
Dins la rego à geinoui vuei rende gràei à Dieu. 

En terro, fin-qu'au sistre, a cava moun araire: 
E lou brounze rouman e l'or dis emperaire 
Treluson au soulèu dintre lou blad que sort... 

pople dóu Miejour, escouto moun arengo : 
Se vos recounquista l'empèri de ta lengo, 
Pèr t arnesca de nòu pesco en aquéli Trésor. 

A Maiano, lou 7 d'óutobre 1878. 

(Lou Trésor diiu Felibrige.) 

1. La seine se liasse dans le palais des papes, à Avignon, sous 
Benoit XIII. 

2. Breviâri d'Amor (Bréviaire d'Amour), titre d'un poème-roninn 
du troubadour Mattru Ermengaiit, de liéziers, eompendiuni scienti- 
fique du xiii» siècle, publié par Gabriel Azaïs sous les auspices de la 
Société archéologique de Bè/.iers. 

3. Les Provençaux mangent l'anchois en l'écrasant à mesure avec 
un morceau de pain. Esquicha Vaitchoio, faire maigre chère. 



FRÉDÉRIC MISTKAI. 119 

par la douleur, — avec deux clefs attachées en sautoir 
— au-dessus d'une tiare sculptée. 

Nerte fit un signe de croix, — et se tournant vers l'a- 
moureux : — « Beau chevalier, dit-elle, il me semble — 
que votre devis ne s'accorde pas — avec le Breiùàri 
d'Amor, — car, dans ses pages d'or, — j'ai lu que 
1 amour doit être — pur comme au paradis terrestre. » 



(Nerte, chant II, Le Pape.) 
AU MIDI 

Saint Jean, vienne la moisson, allume ses feux de joie; 

— là-haut, sur l'arête des montagnes le pâtre pensif — 
en l'honneur du pays élève un tas de pierres ; — et marque 
les pâturages où il a passé l'été. 

Moi aussi, en labourant et en écrasant mon anchois, 

— pour le nom de Provence j'ai fait ce que j'ai pu, — et 
Dieu m ayant aidé à accomplir ma tâche, — agenouillé 
dans le sillon, je rends grâce aujourd'hui à Dieu. 

Dans le sol, jusqu'au tuf, a creusé ma charrue ; — et 
le bronze romain et l'or des empereurs — reluisent au 
soleil parmi le blé qui lève... 

peuple du Midi, écoute ma harangue : — si tu veux 
reconquérir l'empire de ta langue, — pour t équiper à 
neuf puise dans ce Trésor 1 . 

Maillane, le 7 oetobre 1878. 

(Le Trésor du Ftlibrige.) 

Ì . Nous avons nous-mêmes traduit ce sonnet dont le texte proven- 
çal figure seul en t<He du Trrtor..., en guise de prffaee. 



120 ANTHOLOGIE DU IKLIBHKiK PROVENÇAL 

LOU POUÈMO DOU ROSE 

TKOS DÓU CANT VIII 

LXIX [L'arribado en Avignoun}. 

En Auselet lis aureloun de l'isclo 

Fasien piéu-pîéu de-long di bro fuiouso. 

Loti ventoulet adusié di rnounlagno 

Ln sentour di lavando emé di nerto 

Que dins li Coumbo-Masco èron flourido. 

La lin dóu jour en alenant mai tousco, 

Einplcnavo li cor dóu languitòri 

Qu'envahis tout, quand lou soulèu trevalo. 

Despartissènt en dous Rose lou Hume, 

Vesien veni la Bartalasso verdo 

E pièi plus rèn, que lou virant de l'oundo. 

Mai lout.-d'un-cop, tau qu'un ridèu de tialre 

Que s'eseavarto, avau à l'avalido, 

Dóu ribeirés e lis aubre e li colo, 

Tout vai en s'aclatant, pèr desparèisse 

Pavana un couloussau clapas de tourre 

Que lou soulèu couchant enfioco e pinto 

De resplendour reialo e purpurenco. 

Ils Avignoun e lou Palais di Papo ! 

Avignoun! Avignoun sus sa grand Roco ! 

Avignoun, la gnloin cainpaniei'o 

Qu'uno après l'aulro en 1 èr uusso li pounebo 

De si clouchié clavela dYiubourigo; 

Avignoun, la íìbolo de Saut Pèire, 

Que dins souu port n'a vist la bàrco à l'uiirru 

E H'A pourta li clan à sa centuro 

De merlet; Avignoun, la gènlo villo 

Que lou niistrau eslroupo emai descouif'o 

E que, de tant qu'a vist lusi la glòri, 

N'a counserva que l'inchaiènço d'elo! 

Touti li bras s'aubouron ; 1 équipage, 

Lipassagié, rcniiron Babilouno 

(Coume lis Italian jalous l'apellonj. 

De la segoundo barco pièi tout-d'uno 



FHÉDKKIC MISTRAL 121 



LE POÈME DU RHONE 

EXTRAIT DU CHANT VIII 
LXIX [L'arrivée à Avignon}. 



En l'île d'Auselet. les oisillons — pépiaient tout le long 
des bords feuillus. — Le vent léger apportait des mon- 
tagnes — la senteur des lavandes et des myrtes — qui 
dans les Combes-Masques étaient fleuries. — La fin du 
jour, avec son baleine plus tiède, — emplissait les cœurs 
de la nostalgie — qui envahit tout, quand le soleil baisse. 

— Partageant le tleuve en deux Kliùnes, — à leurs regards 
apparaissant la Barthelasse verte, — et puis plus rien, 
que le tournant de l'onde. — Mais soudain, tel qu'un 
rideau de théâtre — qui en aval se tire à l'horizon, — 
les arbres du rivage et les collines, — tout va diminuant 
pour disparaître — devant un colossal amas de tours — 
que le soleil couchant enflamme et peint — d'une splen- 
deur empourprée et royale. — C'est Avignon et le Palais 
des Papes'. — Avignon! Avignon sur sa Roche géante! 

— Avignon, la sonneuse de joie. — qui, l'une après l'au- 
tre, élève jles pointes — de ses clocher» tout semés de 
fleurons; — Avignon, la filleule de saint Pierre, — qui 
vit sa barque à 1 ancre dans son port — et qui porta ses 
clefs à sa ceinture — de créneaux; Avignon , la ville 
Bccorte — «pie le mistral trousse et décoiffe, — et qui, pour 
avoir vu tant reluire la gloire, — n'a gardé pour elle 
que l'insouciance! — Tous les bras se dressent; et l'é- 
quipage, — les passagers 1 , admirent Babylone — (ainsi 
que la nomment les Italiens jaloux). — Puis, tout à coup, 



1. 11 s'agit de l'équipage et des passagers du Caburíè, le bateau 
de halnge du patron Apian <|iii se rend à lìeaueaire pour la foire, à 
lu reille du jour où la navigation a vapeur et le chemin de fer vont 
prendre la place de l'ancienne et llorissante batellerie du Rhône. 



122 ANTHOLOGIE DU FKLIBHIGE PROVENÇAL 

Mounto aquest crid : — Veniso ! acô's Veniso, 
Quand, dintre si dentello, vai se jaire, 
Souto li bais dóu Pounènt, dins sa lono ! — 

(Loti Pouèmo diiu Rose, cant VIII, A l'Avalido.) 

RODO QUE ROUDARAS 
AU RODE TOURNARAS 

Sus l'èr de la Farandoulo do Tarasroun 

Pos barrula dins l'estrange païs, 

De la Roumagno 

A l'Alemagno, 
Pos barrula dins l'estrangc païs, 
Per ana vèire co qu'as jainai vist; 

Mai d'encountrado 

Alegourado 
Coume lou rode ounte vives, pagi'-s, 

Auras bèu courre 

Pèr vau e mourre, 
Ounte que vagues, n'en trouvaras ges. 

Pos t'avanqui liuen de ti Segounau', 

-Mai d'entre-signe 

Plus grand e digne, 
Pos t'avanqui liuen de ti Segounau, 
N'en veiras ges foro don termenau. 

Areno e Cièri, 

Barri d'empèri, 
Palais de papo e castelas de rèi, 

Porto aigo à rounfle, 

Arc-de-triounlle, 
En liù veiras un plus riche aparèi ! 

Pos t'esmara vers la Grèço eilalin, 
Ounte lou Pinde 
S'enauro linde, 

\. Li Seqounaii, les terrains qui longent le Rhône entre Tainseon 
et Arles. 



tKÉDÉKIC MISTKA1. 123 

de la seconde barque — monte ce cri : « Venise! c'est 
Venise! — lorsque, entre ses dentelles, elle va se cou- 
cher, — aux baisers du Ponant, dans sa lagune! » 

(Le Poème dn Rhône, chant VIII, A Horizon perdu.) 

RÔDE TANT QUE TU VOUDRAS 
AU PAYS TU REVIENDRAS 

Sur l'air de la Farandole de Tarascon. 

Tu peux rouler en pays étranger, — de la Romagne — 
à l'Allemagne, — tu peux rouler en pays étranger, — 
pour aller voir ce que tu n'as jamais vu ; — mais de con- 
trée — qui soit joyeuse — comme l'endroit où tu vis, 
paysan, — tu auras beau courir — par monts et par 
vaux, — où que tu ailles, tu n'en trouveras point. 



Tu peux vaguer loin de tes Ségonnaux, — mais monu- 
ments — plus grands et dignes, — tu peux vaguer loin 
de tes Ségonnaux, — hors du terroir tu ne les verras 
pas. — Arènes, théâtres, — remparts d'empire, — palais 
de papes et châteaux-forts de rois, — fiers aqueducs, — 
arcs de triomphe, — nulle part tu ne verras autant de 
faste. 



Tu peux t'aventurer vers la Grèce, là-bas, — là où le 
Pinde — s'élève limpide, — tu peux t aventurer vers la 



124 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

Pos t'esinara vers la Grèço eilalin, 
Ounte lou cèu es toujour cristulin : 

.Mai si cuustiero 

Tant plasentiero 
E si roucas coulour d'or e d'azur, 

Dins tis Aupiho, 

Bèu bruse d'abiho, 
Li pos revèire en un cèu autant pur. 

Pos te gandi vers li pople nouvèn, 

Dins li Fabrico 

De l'Americo, 
Pos te gandi vers li pople nouvèu 
Que fan sa soupo à l'àli de navèu. 

Mai di bajano, 

Di merinjano 
Qu'einbuuseiiiuvo l'uli d'ôulivié, 

Osco seguro 

N'aura s rancuro 
E don bon vin que toun paire bevié. 

Pos aluca li danio de Paris, 
Lis Italiano, 

Li Castihano, 
Pos aluca li danio de Paris 
E la bèuta pertout ounte flou ris. 

.Mai de pouleto 

E de perleto 
Coume n'es d'Arle lou nis sénso égal), 

Prr la noublesso, 

La gentilesso, 
N'en voiras ges que fagon tant de gau ! 

[Lié Oulii'ado.) 

VEGUEN VENI 

S'acò 's pas vuei, sara deman : 
Lis amelié de la calanco 
Se van garni de si flour blanco 
Pèr lou plasé dóu galimand 
Que sus la routo vai trimant. 



FK1DERIC MISTRAL 



125 



Brèce, là-bas, — là où le ciel est toujours cristallin : — 
mais ses côtières — si agréables — et ses rochers cou- 
leur d'azur et d'or, — dans tes Alpilles, — belles ruches 

d'abeilles. — tu peux les revoir — eu un ciel aussi pur. 



Tu peux te rendre cbez les peuples nouveaux, — dans 
les usines — de l'Amérique, — tu peux te rendre chez 
les peuples nouveaux — qui l'ont leur soupe à l'huile de 
navette. — .Mais des potées, — des aubergines — que 
parfumait l'huile de l'olivier, — sois-en certain, — tu 
amas regret, — et du bon vin que ton père buvait. 



Tu peux lorgner les dames de Paris, — les Italiennes, 
— les Castillanes, — tu peux lorgner les dames de Paris 
- et la beauté partout où elle fleurit. — Mais des pou- 
lettes, — des perles fines, — telles qu'en est Arles le nid 
sans égal, — pour la noblesse, — la gentillesse, — tu 
n'en verras aucune si charmeuse! 



(Les Olivadcs.) 

VOYONS VENIR 

Si ce n est aujourd'hui, ce sera pour demain : — les 
amandiers de la calanque — vont se couvrir de leurs 
fleurs blanches, — pour le plaisir du cheinincau — qui 
est en marche sur la route. 



126 ANTHOLOGIE DU FKLIBRIGE PROVENÇAL 

S'acù 's pas vuei, sara deman : 
Bello flourido porto em' elo 
Lis ameloun e lis amelo. 
Nùsti pichot que soun groumand 
Tóuti ié van manda la man. 

S'acô 's pas vuei, sara deman : 
Tant lèu embaimo la vióuleto, 
Lou parpaioun ié fai l'aleto ; 
E la ninoio a soun amant, 
Tant lèu lou sen ié vèn pou m an. 

S'acò 's pas vuei, sara deman : 
Duro jamai, quand plùu o nèvo; 
Pèr tóuti lou soulèu se lèvo, 
E grum d'eigagno en se fourmant 
Autant lusis coume diamant. 

S acô 's pas vuei, sara deman : 
L'umble qu'es dins lou pequinage, 
Yengu soun jour, mounto au reinage ; 
E lou que fai soun ardimand, 
Bròu! toumbo coume un calaman. 

S'acô 's pas vuei, sara deman : 
Rapelen-nous que la paciènci 
El lou cepoun de la snpiènci, 
E, mau-grat tout, sian flourimand, 
Quand de paciènci nous arman. 

S acò 's pas vuei, sara deman : 
Dóu Felibrige e de si membre 
Se gardara poulit remembre 
E noste gènt parla rouman 
Para lingucto au franchimand. 

S'acô 's pas vuei, sara deman : 
En un desbord de lèî marrido 
Pèr fes lou moundo se desbrido; 
Mai, vèngue l'ouro, à soun coumand 
Dieu giblara H sacamand. 



FRKDERIC MISTRAL 



127 



Si ce n'est aujourd'hui, ce sera pour demain : — la 
belle floraison porte avec elle — les amandes vertes et 
les amandes mûres. — Nos gosses, qui sont gourmands, 
— tous vont v envoyer la main. 



Si re n'est aujourd'hui, ce sera pour demain : — dès 
que la violette embaume, — le papillon voltige sur elle ; 
— et la fillette a un amant, — dés que son sein en pomme 
s'arrondit. 



Si ce n'est aujourd'hui, ce sera pour demain : — cela 
ne dure jamais, lorsqu'il pleut ou qu'il neige; — pour 
tous le soleil se lève, — et la goutte de rosée qui se forme 
— luit aussi bien que le diamant. 



Si ce n'est aujourd'hui, ce sera pour demain : — l'hum- 
ble qui est dans la misère, — son jour venu, monte au 
triomphe; — et celui qui fait son présomptueux, — paf! 
tombe comme une poutre. 

Si ce n'est aujourd'hui, ce sera pour demain : — rap- 
pelons-nous que la patience — est le pilier de la sagesse ; 

— et, malgré tout, nous florissons 1 — quand nous nous 
armons de patience. 

Si ce n'est aujourd'hui, ce sera pour demain : — du 
Félibrigeet de ses membres — on gardera jolie mémoire 

— et notre gai parler roman — fera la nique au franchi- 
maiid*. 

Si ce n'est aujourd'hui, ce sera pour demain : — en un 
débord de lois mauvaises — parfois le monde se débride ; 

— mais vienne l'heure, sous ses ordres — Dieu courbera 
les méchants. 

1. Dans son Trésor du Félibrige Mistral tradait flourimand par 
« celui, celle qui porte avec orgueil de vieux liabits, des vêtements 
usés ou démodés ». 

2. Parler du nord de la France. 



128 ANTHOLOGIE DU FKL1BR1GE PROVENÇAL 

S'ncò s pas vuei, sara dcman : 
Lou gaudre foui cour à la liaisso ... 
Basto qu'après lou boui-abaisso 
Noun regreten, pàuris aman, 
Dóu vièi passât lou tèms charmant ! 

3 de mars 1907. 

(Lis (htlivadti .') 

MOUN TOUMBÈU- 1 

Non Dobis, Domine, non nobis, 
Sed nomini luo 
lit Provincial nostrii' 

l)a gloriam. 

(Epiiàfi.) 

Souto mis iue vese l'enclaus 
E la capoucho blanquinello 
Ounte, couine li cacalaus, 
M'aclatarai à l'oumbrinello. 

Suprême esfors de noste ourguei 
Pèr nous sauva doit tèms que manjo, 
Empacho pas qu'aièr o vuei 
En long óublid lèu-lèu se chanjo ! 

E quand li gènl demandaran 

A Jan di Fi go, o Jan di Guèto : 

« Qu'es aquéu domo? » respoundran : 

« Acò's la toumbo dóu Pouèto. 

« Èro un que faguè de cansoun 
Pèr uno bello Prouvençalo 
Que ié disien Mirèio : soun, 
Couine en Camargo li mouissalo, 

« Bscampihado un pau pertout... 
.Mai eu rastavo dins Maiano 
1' lis ancian don terradou 
L'an vist treva nos tis andano. » 

1. La tombeau <|iie Mistral a fait édilîer pour lui et sa famille dans 
la cimetière de Malllane >-st la reproduction du pavillon, dit « l'avil- 
lon de la Reine Jeanne », que l'on voit, debout encore, dans un des 
coins les plus pittoresques d.'s ruines tir*- liaui. 



FREDKRIC MISTRAL 129 

Si ce n'est aujourd'hui, ce sera pour demain : — le 
torrent fou court à la chute... — Fasse le Ciel qu'après le 
sranle-bas — nous ne regrettions pas, pauvres humains, 
— du vieux passé le temps charmant! 



(Les Olivades. 



MON TOMBEAU 

Non pas à nous, Seigneur, non pas i nous, 

mais a ton nom 

et à notre Provence 

donne gloire. 

[Épitaphe.) 



Sous mes yeux je vois l'enclos — et la coupole blanche 
— où, comme les colimaçons, — je me tapirai à l'om- 
bre tte. 

Suprême effort de notre orgueil — pour échapper au 
temps vorace, — cela n'empêche pas qu'hier ou aujour- 
d'hui — vite se change en long oubli! 

Et quand les gens demanderont — ■ à Jean des Figues, 
ou à Jean Guêtre : — « Quel est ce dôme? » ils répon- 
dront : — « Ça, c'est la tombe du Poète, 

« poète qui fit des chansons — pour une belle Proven- 
çale — qu'on appelait Mireille : elles sont, — comme en 
Camargue les moustiques, 

« éparpillées un peu partout... — Mais lui demeurait 
dans Maillane — et les anciens du terroir — l'ont vu fré- 
quenter nos sentiers. » 



130 ANTHOLOGIE DU I í l.IBRTfíE PROVENÇAL 

E pièi un jour diran : « Ero un 
Que l'avion fa rèl de Priuivcnço... 
Mai de 9oun nouin li gplhet brun 

Canton sodlel la sarritènoo! n 

Enfin, à bout d'esplicacioun, 
Diran : « Es lou toumbèu d'un mage, 
Car d'u no estello à sèt raioun 
Lou înnuuunicn porto l'image. » 

1907. 

[Li» vuiieaâo. 



FRÉDÉRIC MISTRAL 131 

Et puis un jour on dira : « C'est celui — que l'on avait 
fait roi de Provence... — Mais de son nom les grillons 
bruns — chantent seuls la survivance. » 



Enfin, à bout d'explications, — on dira : « C'est le 
tombeau d'un mage, — car d'une étoile à sept rayons 
— le monument porte l'image. » 



' Les Olivades.) 



í $ 



ì 



' 1 í 




iìii 





S 



THEODORE AUBANEL 

(1829-1886) 



Œuvres. — La Mióugrano entre-duberto, poésies (Avignon, 
Aubancl, 1860); — Lou Libre de l'Amour, prem. partie de La 
Miôugrano (ibid., 1878) ; — Lou Pan doit Pecat, drame en cinq 
actes, en vers, représenté pour la première fois au Théâtre de 
Montpellier, le 28 mai 1878 (éd. à 200 ex., Montpellier, Hame- 
lin, 1882; nouv. éd., Avignon, Aubaoel, 1902); — Le Pain du 
Péché, trad. fr. du même drame, en vers, par Paul Arène, repré- 
sentée le 27 avril 1888 à Paris, au Théâtre Libre (Paris, Lemerre, 
1888): — Le Pain du Péché, adaptation franc, par Paul Manivet 
(Avignon. Aubanel) : — LÀ Fihod'Avignoun, poésies (éd. à 300 ex., 
Montpellier, Hamelin, 1885: éd. définitive par Ludovic Legré. 
Paris, Savine, 1891): — Lou Rèirc-Soulèu, poésies posthumes 
publiées par L. Legré (Marseille. Aubertin, 1899) ; — Lettres a 
Mignon, correspondance échangée entre Aubanel et la comtesse 
du Terrail, rec. par Serge Bourreline (Avignon, Aubanel, 1899). 

Les réimpressions des œuvres d'Aubanel ont été et sont faites 
à Avignon, par la librairie Aubanel frères, dirigée aujourd'hui 
par le fils du poète. 

Th. Aubanel a collaboré à VArmana Prouvençau, dont il a édité 
les trois premières années, à la Revue des Langues Romanes, etc. 

Théodore Aubanel. le plus grand poète de la Renaissance 
provençale après Mistral, est né à Avignon le 26 mars 1829. 
Par son père, Laurent Aubanel, qui s'était fait un nom dans le 
domaine de l'art typographique, il descendait d'une des plus 
anciennes faniilles d'imprimeurs français. Ses ancêtres, établis 
à Avignon depuis le xviu e siècle et honorés par le Saint-Siège 
du titre d' « imprimeurs de Sa Sainteté », lui transmirent, disent 
ses biographes, une extrême délicatesse de conscience, une 
loyauté inaltérable jointes à la plus profonde piété. Sa mère était 
originaire de Monteux. la patrie du célèbre poète des Noéls, 
Nicolas Saboly, et appartenait à l'honorable famille des Seys- 
saud qui prétendait descendre d'un capitaine grec. Ce capitaine, 
grand pourfendeur de Turcs et ravisseur de Sarrasines, se 
serait, après une vie d'aventures, fixé dans la plaine du Com- 
tat. On sait que le poète des Filles d'Avignon, par delà l'as- 
cendance do ses parents laborieux, pieux et paisibles, aimait 
à évoquer le souvenir de ce mystérieux aïeul du temps de Bar- 
bcrousse qui devait lui léguer « son amour des femmes et du 



134 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

soleil 1 ». Le plus jeune de quatre enfants, Aubanel eut, comme 
ses compatriotes, l'enfance la plus unie, la jeunesse la plus 
tranquille : l'edueatiou dans la maison paternelle, l'instruction 
reçue chei les frères (iris, aux environs d'Aix, puis au petit 
séminaire d'Avignon, les vacances a Mouteux. « puis le travail 
nécessaire à la direction de l'Imprimerie, travail qui laisse biea 
des loisirs, ne cherchons pas là d'événements extraordinaires ». 
Comme tout collégien qui se respecte, il composa des vers de 
bonne heure, et, comme Roumanille et Mistral, il rima tout d'a- 
bord en français, (le n'est pas que le provençal lui fut moins 
familier qu'à ses futurs amis, fils de propriétaires campagnards. 
Vers 18")0 les bourgeois d'Avignon et des autres grandes villes 
de Provence n'eni ployaient pas seulement le provençal avec 
leurs serviteurs et les gens du peupla : ils le parlaient couram- 
ment entPS OUX. Dans sa famille, li! jeune Théodore entendait 
ses parents et nu oncle chanoine user du vieux langage, et lui- 
même devait être forcément amené a s'en servir, tout au moins 
dans ses rapports avec les ouvriers de l'Imprimerie. Il n'est 
donc pas exact de dire avec Daudet qu'Aubaine! faisait des vers 
provençaux comme il aurait fait des vers latins. « Caire des 
vers latins, c'est manier une langue décidément morte. » Paire 
des vers provençaux, en |8S0, c'était manier une langue bien 
vivante, aussi Vivante à la ville dans les milieux bourgeois 
qu'à la campagne che/. les paysans. Ce qui décida sans doute 
Aubanel à composer en provençal, ce fut sa liaison avec Rou- 
manille, avec Mistral, avec Mathieu, qui s'étaient connus à la 
pension Dupuv. « Dés lois, il cesse de faire des vers français, 
comme avant lui Mistral et lloumanille avaient resse d'en faire. 
L>« Voilà désormais eurédé dans la banda, le voilà qui Se lie avec 
les (liera, le voila qui fréquente Font-Ségugne, le voilà qui va 
rencontrer Zani, là-bas, un jour d'été, Zani, c'esl-à-dire made- 
moiselle Jcnny Mauivel. » 

Celle qui allait grossir le groupe glorieux des amantes que la 
Muse provençale a célébrées depuis les Troubadours, était l'amie 
préférée des demoiselles (ìiéra. Kllc appartenait à l'une des 
meilleures familles bourgeoises d'Avignon, n C'était une char- 
mante Rite, érrivait Mistral plus de trente ans après, au teint 
mat, avec deux yeux de jais, brillants, que je revois encore. » 
Une teinte de mélancolie rendait la jeune fille encore plus sé- 
duisante. Les jeunes poètes de l'ont-Ségugne la chantèrent 
tour n tour: mais celui sur qui aile lit la plus forte impression, 
ce fut Aubanel. La première fois qu'il la vit, il <. prit feu comme 
une allumette „. Elle portait ce jour-là une robe gronat dont 
il ne put oublier la couleur. Depuis, il lit de la grenade le svm- 
bole de son amour el prit le nom de l'élibre de la Miéugrano 

1. Cf. page IM< 



THÚODOlllì AUBANEL 135 

[fclibre de la Grenade). Il choisit pour armes une grenade 
entr'ouverte avec la devise : Quaucanto,soun mau encanto (Qui 
chante. Sun mal enchante). « Et pendant trois ans, l'hiver à 
Avignon, dans les salons des Giéra, l'été sous les ombrages de 
Kont-Ségugne, entre la jeune fille qui se sent attirée ailleurs 
par une puissance supérieure, et le poète langoureux qui souf- 
irait à maîtriser son amour, l'idylle se déroule, idylle brûlante 
et chaste, idylle douloureuse comme il en est peu. Car un jour, 
victorieuse enfin «le son propre cœur, Jenny dit adieu a ses 
parents, à ses bons amis les fclibres, à sa jeunesse même et 
s'enferma au couvent » pour partir peu après à Constaiitiuoplc ' . 

Désespéré, Aubanel « recueillit le cantique de ses amours et 
l'élégie de ses larmes » dans sa saignante Miôugrano entre- 
dubcrto (la Grenade entr'ouverte), le plus beau livre de passion 
qu'ait faitéclore la lîenaissance provençale. Il est en effetincon- 
tcstahlc que sous l'empire de l'émotion profonde oii le plongea 
le brusque départ de Jenny, il écrivit la plupart des poésies 
du fameux « Livre de l'Amour ■), jaillies spontanément du cœur 
du poète comme les Nuits de Musset. Mais, « l'orage apaisé, il 
s'aperçut que dans ses heures de souffrance il avait accumulé 
devant lui une riche matière poétique, et le désir lui vint d'en 
tirer un parti littéraire. Ce désir littéraire, nous le trouvons 
dans l'arrangement général de tout le livre, qui fut longtemps 
discuté entre Aubanel et ses amis, et aussi dans son détail; il se 
manifeste d'abord par ces épigraphes de troubadours mis eu 
tète do tous ses morceaux poétiques. Par là Aubanel semble 
vouloir rattacher la jeune poésie provençale à son noble passé 
évoqué par les romanistes et les historiens, et il semble aussi 
se rendre compte que ce sont ces Troubadours qui seront les 
meilleurs commentateurs d'une histoire d'amour bien digne du 
moyen âge méridional,|et où ne manque même pas, comme dans 
celle de la Princesse lointaine, la vision d'un Orient de rêve -. » 

Donc, ce qu'Aubanel apporte de nouveau dans le chœur des 
jeunes poètes d'Aviguon avec ce livre « varié et vivant » qu'est 
La Miiittgrana, parue en 1860, c'est la poésie d'amour, et « cela 
c'est beaucoup pour le succès d'une œuvre auprès du grand 
public. Mirèio, quoi qu'il en semble, n'est pas un poème d'a- 
mour; La Miôugrano en est un; au milieu de faiblesses et de 
mignardises, il y a là des accents dignes de Musset. » Quel- 
ques poèmes sont de véritables chefs-d'œuvre. A chaque pas 
« ou rencontre des vers pathétiques, hardis, personnels, nou- 
veaux en un motet qui dénotent un vrai tempérament. Dés cet 



1. Zani. devenue Sœur de charité, devait mourir la môme année 
i|u 'Aubanel ; ils ne s'étaient jamais revus. 

2. Em. Ripert, La Renaissance Provençale. 



136 ANTHOLOGIE DU FELIBKIGE PROVENÇAL 

instant on pouvait affirmer que l'Ecole d'Avignon avait son poète 
lyrique. 

« Mais ce lyrique do cesse pas d'iHre un réaliste, ce lyrique 
n'abandonne jamais la vision directe, et c'est au reste par le 
réalisme qu'il a débuté » dans Li Prouvençalo do Roumanille '. 
« La joie des travaux agrestes, les veillées de Font-Ségugne, le 
rire des jeunes filles dans les champs, les beaux enfants dont 
les yeux s'ouvrent à la lainière, la moisson sous le soleil rude 
qui fait briller les faux, l'ivresse des banquets nuptiaux, voilà 
ce qu'Aubanel a chanté avec la plus vive expression, voilà ce 
qu'il a peint avec le pinceau le plus juste et le plus coloré. Mais 
il n'est pas moins capable de donner la sensation de l'horrible. 
de brosser des tableaux de terreur et de mort. En ce sens, ce 
qu'il y a de plus remarquable dans la dernière partie de La 
Mióiigrano. qu'il appelle > le Livre de la Mort ». ce qui annonce 
déjà l'Aubanel futur, celui du Pain du Pèche et du Pâtre, c'est 
le sens dramatique. Point de réflexions philosophiques, point 
de méditations lamartiniennes. En ces courts poèmes Auba- 
nel esquisse un drame vif et ramassé, avec une action et un 
dialogue d'un tour tout à fait original, tel qu'on n'en connais- 
sait point encore dans la littérature de France et de Provence... 
En somme, dès ses premiers poèmes il a le grand art, peu 
commun chez un débutant, de supprimer toute longueur, de 
donner une poésie impersonnelle, et d'arriver, par le procédé 
dramatique qu'il emploie d'instinct, au plus grand ellet avec le 
moins de mots, ce qui, pour un Méridional écrivant en pro- 
vençal, est une très rare et très précieuse qualité. Sobriété, vi- 
gueur, couleur, tout indiquait un vrai poète, et c'est ainsi que 
Saint- René Taillandier le saluait dès 1851- . » 

« Cette robuste poésie, à la fois lyrique et réaliste, un peu 
sinistre à ses débuts », elle allait s'épauouir magnifiquement, 

1. Il importe de noter que les premiers vers provençaux (l'Auba- 
nel ne sont pas des vers d'amour, el que l'éveil de la' poésie dans 
son cœur ne date pas de sa rencontre avec Zani. comme semble le 
faire croire la disposition de La Mióut/rano. « Cette disposition est 
toute artificielle. Elle a été conseillée à Aubanel par Mistral, et la 
préface charmante que celui-ci a écrite pour La Miiit'i/rann a oblige 1 
Aubanel à suivre le plan harmonieux, mais factice, qui s'y trouvait 
ébauché. En réalité les poésies consacrées au souvenir de Zani, celles 
qui ouvrent le recueil (le Livre de l'Amour) sont les plus récentes. » 
Les plus anciennes, parues dans Li Prouvencah (1852) ou dites par 
l'auteur aux Congrès d'Arles (185i) et (l'Ait (1853), figurent dans 
les deuxième et troisième parties de La Mióugrano (l'Entre-lueur et 
le Livre de la Mort). Ainsi, à ses débuts Aubanel se révèle avant tout 
poète réaliste, et ■ poète réaliste, il l'est en un temps où la poésie 
française se trouve tout entière sous l'influence de Lamartine ». 

1. E. Ripert, La Renaissance Provençale. Nous avons abrégé le 
teite d» cette citation. 



THÉODORE AUBANEL 137 

quelques années après, dans les poèmes brûlants des r'iho 
d'Avignoun (les Filles d'Avignon), parues seulement en 1885, 
mettre en émoi les pieuses gens de la ville des papes et décon- 
certer tous ceux qui n'avaient vu chez Aubanel que le chaste et 
timide amoureux de Zani. Dan? Li r'iho d' Avignoun, belles comme 
un marbre grec et vibrantes de passion, le poète a mis toute 
son âme de feu et d'artiste épris du Beau et du Bien. En elles, 
il réalise, par certains côtés, l'idéal qu'Athènes se faisait de la 
sagesse. Elles sont un hvmne mystique et ardent à la Beauté 
sous toutes ses formes (femme, nature, patriei, dont Aubanel se 
fait le chantre enthousiaste. L'amour, la jeunesse, la joie de 
vivre et de boire le soleil, illuminent les pures strophes de cet 
admirable recueil, d'une extrême variété de caractère, de sen- 
timent et de sujet, d'un coloris éclatant, et d'une plastique irré- 
prochable. Avant tout, l'auteur de la Venus d'Arles est le poète 
de la Femme, et nul ne l'a été avec plus de sincérité, de har- 
diesse-Jet de franchise que l'Aubanel des r'iho d'Avignoun. Comme 
Pétrarque, mais avec plus de fougue, il chante aussi la Vénus 
d'Avignon, une des incarnations du désir des hommes. Il sem- 
ble que la frénésie du siècle papal a passe'' dans ses veines. « Ce 
n'est pas qu'il soit jamais licencieux : il est audacieux. Parfois 
même il est brutal. Ne nous y trompons pas : c'est la brutalité 
des Pères de l'Eglise qui ne reculent pas devant certaines pein- 
tures et devant certains termes, pour faire plus fortement sentir 
la corruption du cœur humain et pour humilier finalement la 
passion devant le néant des jouissances terrestres. » S'il lui 
arrive de verser dans la poésie amoureuse et alanguie jusqu'à 
la mièvrerie, le plus souvent son adoration de l'Aphrodite éter- 
nelle, faite de sensualité et de mysticisme, « se répand en 
chants violents, d'un lyrisme exaspéré, désolé, douloureux et 
voluptueux. Le désir est amer et grave, et porte en lui sa mé- 
lancolie incurable. Demeuré chrétien, même aux heures les plus 
païennes du rêve ou de la vie, le poète sent peser en lui cette 
angoisse qui troubla tant d'autres lyriques modernes. Comme 
Verlaine, comme, plus près de nous, Charles Guérin, Théodore 
Aubanel offre dans son œuvre, sans cesse, un antagonisme irré- 
médiable entre la chair et l'esprit. Par l'intensité de l'expres- 
sion, certains de ses poèmes se rapprochent de Au bord de 
l'eau, 

« Voici le mort d'amour avec sa lavandière » 

de Maupassant ou des tableaux de M. Louvs dans ses Chansons 
de Bilitis ». Cependant, païen d'instinct, Aubanel était catho- 
lique par tradition et par conviction, et le croyant l'emporta tou- 
jours sur le poète. « Il fut à la fois le faune de la beauté sacrée, 
et le prêtre d'un idéalisme moral en même temps que métaphy- 



138 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

sique : platonicien e% catholique 1 . » A côté dos poésies qui don- 
ueut son caractère propre au recueil, c'est-à-dire qui chaulent 
l'amour et la beauté, et parfois sa compagne, la mort, non moins 
belle, puisqu'elle calme nos vaines agitations et fixe a jamais 
les formes passagères de nos pensées et de nos corps, les t'iho 
d'Avignoun renferment un certain nombre de tableaux, de pay. 
sages, débordants de vie et de couleur, de la chaude nature mé- 
ridionale dont Aubanel eut le sentiment le plus vif. Ces poèmes 
qui célèbrent la nature, en dehors de ceux qui la mêlent avec 
tant de bonheur a l'amour, comptent parmi les meilleures pro- 
ductions du poète. Le maître styliste qu'est Aubanel excelle 
à faire teuir dans un cadre restreint une foule de sensations, 
d'images et de sentiments : la richesse du fon.l n'a d'égale que 
la précision de la peinture et la pureté de la l'orme. Ça et là, au 
milieu du groupe des riantes, radieuses ou ardentes Filles d'A- 
viguon fulifurent des éclairs de poésie farouche, d'une énergie 
presque sauvage et qui rappellent les fresques terrifiantes et 
lugubres du « Livre de la Mort h de la Miougrano : c'est le som- 
bre et vigoureux tableau de la Guerre et de ses atrocités, ins- 
piré par les douloureux événements de 1870, c'est la Chanson 
de l'an qui vient, cri terrible d'un patriote contre l'Allemand, 
ode prophétique et vengeresse de la défaite, etc. 

Avec les qualités dramatiques qu'il avait révélées dans la 
Miiiugrano et dont ne sont pas exemptes les chansons, les 
idylles, les élégies, les descriptions mêmes des l'iho d'Avignoun, 
Aubanel devait se sentir fortement attiré par le théâtre. Il y 
avait là une voie à frayer et nue place a prendre. En effet, à la 
date de 1877. le Félibrige ne comptait pas un seul dramaturge 
de renom. La nouvelle littérature provençale, issue du grand 
mouvement de 1H50, avait à peu prés conquis tous les genres, 
mais elle n'avait pas tenté sérieusement de s'emparer de la 
scène'-. Aubanel trouva donc le champ libre et « du premier 
coup s'y installa en maître » avec Lnu Pan dnu Pccat (le Pain 
du Péché), drame provençal et rustique en 5 actes, en vers, qui 
fut représenté avec succès aux l'êtes latines de Montpellier, le 
28 mai 1878, et dans une traduction en vers français de Paul 
Arène, à Paris, ou 1891, au Théâtre Libre'. Ce drame, d'une 
violence shakespearienne, montre che/. son auteur une réelle 
puissance tragique, qui j ustilie son ambition d'être le fondateur 
du Théâtre provençal. C'est le commentaire, à la fois terrible 

1. E. Gaubertet J. Véran, Anthologie de l'Amour provençal (Mer- 
cure de France, 190 

2. La tentative «lu poète aixoii Gaut qui avait, en 1875. fait repré- 
senter à Porealquler son drame Lfi MoWO (Les Maures) n'avait été 
qu'une « escarmouche » sans lendemain. 

3. De nouvelles représentation! du drame provençal ont été don 
nées récemment dans diverses grandes villes du Midi. 



THÉODORE AUBAXEL 139 

et naïf, île cetli- légende d'après laquelle ceux qui mangent du 
pain de l'adultère doivent mourir dans l'année : on y voit l'é- 
poux trompé, forcer ses enfants a manger du pain du péché, eu 
présence de leur mère. Aubancl a écrit aussi deux autres drames 
qui n'ont pas été publiés. Le premier, I.au Pasire (le Pâtre, 1866), 
est un drame idyllique, d'une ardeur magnifique et sauvage, au 
dire des bons juges qui le lurent, et dont le manuscrit a été en 
partie brûlé par l'auteur, sans doute dans un « geste racinien», 
par scrupule de catholique. Le second, Lou Raubatnri (l'Enlè- 
vement, 1872) est un remaniement du Pastre. Il est demeuré 
inachevé, et paraissait inférieur au talent d'Aubanel. 

Après la Miûugrano , toutes ses productions, poésies ou pièces, 
le poète les a composées dans la paix de la famille et la joie 
du travail. Sept ans après l'entrée au couvent de Zani, il avait 
épousé M 11 * Joséphine Maxell, de Vaison, et le bonheur du foyer 
lui avait rendu, avec la naissance d'un fils tendrement aimé, 
sa liberté' d'esprit et sa virtuosité lyrique. Dès lors, tout en 
dirigeant avec son frère Charles la maison d'imprimerie que 
leur avait laissée leur père, mort en l8ôi. Théodore Aubanel 
partagea sa vie entre sa famille et ses amis, ses travaux lit- 
téraires et les pratiques de la religion. Dévoué à la cause du 
Félibrige, il entreprit pour elle plusieurs voyages. A l'occa- 
sion du cinquième centenaire do Pétrarque, il dirigea les Jeux 
Floraux d'Avignon, et après 187 6, année où il fut proclamé 
majorai (cigale de Zani) , il prononça quelques éloquentes 
harangues comme syndic de la maintenance do Provence. Dans 
ses vojages à Paris, qui fut d'un grand attrait pour lui. il rap- 
procha les félibres provençaux de la Société parisienne « les 
Cigaliers ». Ses derniers jours lurent attristes par les sourdes 
intrigues que, pour le brouiller avec l'Eglise, certains de ses 
compatriotes, hypocritement ell'arouchés par la sensualité de 
ses poésies, menèrent contre la publication des Fiho d'Avi- 
gnoun, qu'Aubanel dut interrompre '. Il mourut l'année d'après, 

I. Dès Lu Miûugrano Aubanel avait été dénoncé par des esprits 
envieux ou bornes comme un auteur dangereux. Ou reprochait à 
l'amoureux de Zani de se complaire, après Mistral dans .ìtirèio, 
« dans la description trop libre de l'amour sensuel ». Les attaques 
redoublèrent lors de la composition de la Venue d'Ailes et de quel- 
ques-uns des plus ardents poèmes des Fiho d'Avù/noun. Une véri- 
table conspiration se forma pour empêcher la poète de publier son 
« livre infâme » I Aubanel, que ces persécutions, contre une œuvre 
où il avait mis le meilleur de son cœur et de son àme, faisaient 
souffrir d'autant plus qu'il était très sensible, en retarda jusqu'en 
I8SÌ) la publication. Il avait décidé de n'en faire imprimer que trois 
cents exemplaires qui devaient être distribués seulement à ses amis. 
Avant que la publication fût achevée, un exemplaire tomba entre 
les mains de I archevêque d'Avignon. Celui-ci, ignorant le proven- 
çal — i! était du nord de la France, — lut l'ouvrage dans la tra- 



140 ANTHOLOGIE DU 1 ÉLIBRIGE PROVENÇAL 

à l'âge de cinquante-huit ans, en plein épanouissement de son 
génie poétique. Il était chevalier de la Légion d'honneur. Après 
sa mort, son ami Ludovic Legré a donné l'édition délinitive 
des t'iho d'Avignonn (1891) et réuni ses poésies inédites sous le 
titre Loti Rhire-Soulèu (le Soleil d'outre-tombe, 1899). Ce sout, 
avec de très beaux sonnets de circonstance, des poésies di- 
verses, de toutes dates, où l'on retrouve les qualités lvriques 



AH! VAQUI PAMENS LA CHAMBRETO... 

Kn sovinènaa 

Tènc la car'e l'dous ri?. 

GniLHtM de Cabesta.nh. 

Ah! vuqui parviens lu chambreto 
Ountc vivié la chutouneto! 
Mai, uro, coume l'atrouva 
Dins lis endré qu'a tant treva ? 
mis îue, mis grands iue bevèire, 
Dins soun miruu regardas bèn : 
Mirau, mirau, fai-me la vèire, 
Tu que l'as visto tant souvent. 

Lou matin, dins l'eigueto claro, 
Quand trempavo sa bello caro, 
Quand trempavo si bèlli man ; 
Que fasié teleto, en cantant, 
E qu'à travès soun èr risèire 
Pcrlejavon si blànqui dent, — 
Mirau, mirau, fai-me la vèire, 
Tu que l'as visto tant souvent. — 

Qu'èro innoucènto e qu'èro urouso '. 
Leissant toumba, touto crentouso, 
Sus sis espalo, au mendre brut, 
Soun long peu coume un long fichu; 
Pièi dins lis Ouro de soun ri-ire, 
Au bon Dieu parlavo long-tèm. 
Mirau, mirau, fai-me la vèire, 
Tu que l'as visto tant souvent. 

ductioii et, sur les instances < 1<ï conseillers malveillants, choqué qu'il 

était du ton passionné de différentes pièces, interdit ;'i Auliuncl la 



THKODORK AUBANKI. 



141 



et réalistes des précédents recueils. La même année, Serge 
Bourreline a publié ses Lettres à Mignon, correspondance plato- 
nique et esthétique d'Aubanel avec une princesse lointaine, son 
admiratrice et son amie, jeune Russe née à Athènes, M IU Sophie 
de Lent/, depuis comtesse du Terrail. 

La traduction de nos extraits d'Aubanel est celle de l'auteur, 
revue et corrigée. 



AH! VOILA POURTANT LA CHAMBRETTE... 

En souvenance — je garde le visage 
et le doui sourire. 

(ÌUII.AIME DE CaBESTA>. 

Ah! voilà pourtant la cliambrctte — où vivait la jeune 
fille ! — Mais, maintenant, comment la retrouver — dans 
le» lieux qu'elle a tant hantés ? — mes yeux, mes grands 
yeux buveurs, — dans son miroir regardez bien : — mi- 
roir, miroir, montre-la-moi, — toi qui l'as vue si sou- 
vent. 



Le matin, dans l'eau claire, — quand elle trempait son 
beau visage, — quand elle trempait ses belles mains, — 
qu'elle faisait toilette, en chantant, — et qu'à travers son 
air rieur, — brillaient en perles ses blanches dents, — 
miroir, miroir, montre-la-moi, — toi qui l'as vue si sou- 
vent — 



qu'elle était innocente et qu'elle était heureuse! — 
laissant tomber, toute craintive, — sur ses épaules, au 
moindre bruit, — ses longs cheveux comme un long 
fichu; — puis dans les Heures de son aïeul, — au bon 
Dieu elle parlait longtemps. — Miroir, miroir, montre-la- 
moi, — toi qui l'as vue si souvent. 

propagation des Fiho d'Aviynoun, sous menace de retirer à sa 
maison les titres et privilèges qui s'étaient transmis de génération 
en génération dans sa famille. Le chrétien se soumit, mais le poète, 
injustement suspecté, perdit le goût de la poésie, et vers la fin de 
l'année il futatteint d'une attaque d'apoplexie dont il ne se releva pas. 



142 ANTHOLOGIE DU FKLIBRIGE PROVENÇAL 

Contre» un brout de santo liénrèio, 
Lou libre ni sus la chaniiiièio; 
V.ii veni, vès! car l'a leissa 
Dubert ounle avié coumença, 
Soun pichot pas, lougié, courrêlre, 
L'ause dins lou boufa dóu vent. 
Mirau, mirau, fai-me la vèire, 
Tu que l'as visto tant souvent. 

Li jour de fèsto e de grand messo, 
Qu'èro gento e qu'èro bèn messo, 
La pauro enfant ! De nioun cantoun, 
L'amirave, — Segnonr, perdoun! — 
It'u l'amirave, en pieu Sant-Pèire, 
Dins lou soulèu e dins l'encan. 
Mirau, mirau, fai-me la vèire. 
Tu que l'as visto tant souvent . ! 

Assetado eici, travaiavo; 

De la fenèstro babihavo ; 

Pèr li paure, pèr lou bon Dieu, 

N'ubenè de lano e de fiéu ! 

E dins la chambre e dins lou vèire 

Si detfasiert lou vai-e-vèn. 

Mirau, mirau, fai-me la vèiro, 

Tu que l'as visto tant souvent. 

Ah! lou tèms di dóuci babiho, 
Tèms de joio e de ponëalo, 
E de l'amour e dóu dansa, 
Aquéu bèn tèms èi bèn passa! 
Ti long peu qu'a cotlpa lou prèire, 
Pêcalre! avèn tantjougo 'nàèn!... 
Mirau. mirau, fai-me la vèire. 
Tu que l'as visto tant souvent. 

Es ansin, nioun Dieu! sias lou mèstre! 
Dins li nialur, lis eseaufèstre, 
Amadui'as voato nieissoun; 
Sus lis espino di bouissoun, 
Cháuslísêà, o divin cuière, 



THÉODORE AU BAN EL 1 'i3 

Contre un brin de rameau bénit, — le livre est sur la 
cheminée; — elle va venir, voye?! Car elle l'a lais-é — 
ouvert où elle avait commencé. — Son petit pas léger, 
rapide, — je l'entends dans le souille du vent. — Miroir, 
miroir, montre-la-moi, — toi < [i i i l'as vue si souvent. 



Les jours de fête et de grand'messe, — qu'elle était 
gentille et qu'elle était bien mise, — la pauvre enfant! 
De mon coin, — je l'admirais (Seigneur, pardon!), — je 
l'admirais en plein Saint-Pierre 1 , — dans le soleil et 
dans l'encens. — Miroir, miroir, montre-la-moi, — toi 
qui l'as vue si souvent. 



Assise ici, elle travaillait; — de la fenêtre elle babil- 
lait; — pour les pauvres, pour le bon Dieu, — elle en osa 
de la laine et du fil! — • Et dans la chambre et dans la 
glace — ses doigts faisaient le va-et-vient. — Miroir, 
miroir, montre-la-moi, — toi qui l'as vue si souvent. 



Ah! le temps des doux babils, — temps de joie et de 
poésie, — Et du danser et de l'amour, — ce beau temps 
est bien passé! — Tes lon^s cheveux qu'a coupés le 
prêtre, — hélas ! nous avons tant joué avec !... — Miroir, 
miroir, montre-la-moi, — • toi qui l'as vue si souvent. 



C'est ainsi, mon Dieu! vous êtes le maître ! — Dans les 
malheurs, dans les émois, — vous mûrissez votre mois- 
son; — sur les épines dés halliers, — vous choisisse/ 
ò divin eueilleur, — 

t. Eglise 'I A vitrnon. 



íi ANTHOLOGIE DU KKLIBKIGE PROVENÇAL 

Li plus bèlli flour dóu printèm. 
Mirau, mirau, fai-me la vèire, 
Tu que l'as visto tant souvent. 

Lou dilun que s'es enanado, 
De plour si gauto èron negado. 
Ah! qu'avien ploura, si bèus iue : 
Avien ploura touto la niue! 
Pamens n'a pas regarda 'n rèire, 
Quand s'es embarrado au couvent. 
Mirau, mirau, fai-me la vèire, 
Tu que l'as visto tant souvent. 

Souto la triho à mita morto, 
En intrant, eila, vers sa porto, 
Ai legi : oustau à louga. 
Escritèu, m'as cstouiuaga ! 
Res ! plus res!... Vole pas ié crèire ; 
Sèmpre au lindau moun cor revèn, 
Mirau ! e me la fas pas vèire, 
Tu que l'as visto tant souvent! 

(La Mióugrano entre-duberto, Lou Libre 
de l'Amour, XII.) 

N'ÈRO PAS UNO RÈINO... 

L'autriér, long un bos folhos.. 
Cadeskt. 

N'èro pas uno rèino, uno rèino e soun trin 
Galoupant noublamen sus sa cavalo blanco, 
E que, dins li grand bos, aubouro enjusqu i branco 
Touto la póusso dóu caniin. 

Noublamen galoupant sus sa blanco cavalo, 
N'èro pas uno rèino emé damo e varlet, 
Que d'un mot de sa bouco e d'un cop d'iue soulet 
Vous fai la euro roujo o palo. 

N'èro rèn qu'uno enfant dessus un ase gris 
Que de-long d'un draiòu anavo plan-planeto ; 
E pèr lou proumié cop vesiéu la chatouneto 
Que, segur, m'aviéjamai vist. 



THEODORE AUBANEL 



145 



les plus belles fleurs du pz-intemps. — Miroir, miroir, 
montre-la-moi, — toi qui 1 as vue si souvent. 



Le lundi qu'elle s'en est allée, — ses joues étaient 
noyées de larmes. — Ah! qu'ils avaient pleuré, ses beaux 
veux : — ils avaient pleuré toute la nuit! — Pourtant, 
elle n'a pas regardé en arrière, — ■ quand au eouvent elle 
s est enfermée. — Miroir, miroir, montre-la-moi, — toi 
i[iii l'as vue si souvent. 

Sous la treille morte à demi, — en entrant, là-bas, 
près de sa porte; — j'ai lu: maison à louer. — Ecriteau, 
tu m'as serré le coeur! — Personne! plus personne!... Je 
ne veux pas y croire; — toujours au seuil mon cœur re- 
vient, — miroir! et tu ne la montres pas, — toi qui l'as 
vue si souvent! 

(La Grenade entr ouverte, Le Livre 
de l'Amour, XII.) 

CE N'ÉTAIT PAS UNE REINE... 

L'autre jour, le long d'un bois feuillu... 
Cadknet. 

Ce n'était pas une reine, une reine et son train, — 
galopant noblement sur sa blanche cavale, — et qui, 
dans les grands bois, soulève jusqu'aux branches — toute 
la poussière du chemin. 

Noblement galopant sur sa cavale blanche, — ce n'é- 
tait, pas une reine avec dame et varlets, — qui, d'un mot 
de sa bouche et seulement d'un coup d'oeil, — vous fait 
le visage rouge ou pâle. 

Ce n'était rien qu'une enfant sur un âne gris — qui, le 
long d'un sentier, s'en allait tout doucement, — et, pour 
la première fois, je voyais la petite jeune fille — qui, 
bien sûr, ne m'avait jamais vu. 

10 



146 ANTHOLOGIE ]H FKLIBKIGE PROVENÇAL 

Es vers la Font-di-Prat que venié; se rescontro 
Qu'èro estré lou caniiu par passa tóuli doua, 
E la chato digue : — Jouvènt, avisas-vous : 
L'ai reguigno! — e me riguè contre 

— ïenès, [tassas davans ! — E, pèr délice, alor, 
La regarde e m aplanie, e vaqui que s'arresto... 
Uno rèino. belèu, m'aurié vira la tèato, 

Mai, pèr l'enfant, viré moun cor. 

O! n'èro qu'uno enfant, e n'èro que mai bcllo ! 
Soun courset de basin, trop j)icliot e trop just, 
Badavo un pau davans, e si poulit bras nus 
Sourtien de sa niancho de telo. 

De licliu, n'avié ges : èra an tèms de la caud ; 
Ein' un brout d'amourié la chato se ventavo ; 
Au dous balin-balan de l'ase que troutavo 
Penjavon si bru pèd descau. 

S'arresto. — Un an de mai, e de iéu avié crenlo! — 
E pameoa, e pamens, parlerian pas d'amour! 
liai l'enfant venié fibo, e chasque an, chasque jour, 
La fasié j>u grando e pu gèuto. 

Pèr lis èr, pèr lou biais, e pèr la rnajesta, 
N'ai pas vist coume acò, d'enfant, dins li grand vilo; 
Poudès cerca long-tèms, poudès cerca sus milo 
Tant d'innoucènço e de bèuta ! 

— Ma mignoto, coume es toun noum ? — Vous lou vau dire : 
Li gènt me dison Roso, e ma maire Rouset. 

— E toun ase, coume èi que ié dison? lilanquet ?... — 

L'enfant alor se mot à rire. 

— As de fraire, as de sorre, o ti gènt a'aa que tu? 

— Sien L'einado de cinq. — Tu, l'einado, jouineto? 

— Un que s'en vai soulet, un encaro que teto, 

Kmé dous autre pèr dessu ! 

— Tan après à legi ? Sies estado à l'escolo? 



THÉODORE AUBA.NEI. 147 

Cotait vers la Fontaiuc-des-Prés quelle venait; il se 
rencontre — que le chemin était étroit pour passer tous 
les deux, — et la fillette dit : « Jeune homme, prenez 
garde, — l'âne rue! » et elle me rit au nez. 

o Tenez, passez devant! » Et, avec délice, alors, — je 
la regarde et nie plante là, et voilà quelle l'ait halte... 

— Une reine, peut-être, m'aurait tourné la tête, — mais 
cette enfant tourna mon cœur. 

Oh! ce n'était qu'une enfant, et elle n'en était que plus 
belle! — Son corset de basin, trop petit et trop juste, — 
bâillait «H peu devant, et ses jolis bras nus — sortaient 
le BU manche de toile. 

De fichu, elle n'en avait pas : c'était au temps de la 
chaleur; — avec un rameau de mûrier la jeune fille s'é- 
ventait ; — au doux balancement de l'Ane qui trottait — 
pendaient ses beaux pieds sans chaussure. 

Elle s'arrête. Un an de plus, et de moi elle aurait eu 
bonté ! — Et pourtant, et pourtant, nous ne parlâmes 
pas d'amour! — Mais l'enfant devenait fille, et chaque 
an, chaque journée — . la faisait plus grande et plus gen- 
tille. 

Pour les airs, pour la tournure et pour la majesté, — 
je n'en ai pas vu comme cela, d'enfant, dans les gran- 
des villes; — ■ vous pouvez chercher longtemps, vous 
pouvez chercher sur mille — tant de beauté et d'inno- 
cence ! 

— « Ma mignonne, quel est ton nom ?» — « Je vais vous 
le dire : — les gens m'appellent Rose, et ma mère Roset. » 

— <( Et ton âne, comment est-ce qu'on le nomme? Blan- 
quet?... » — L'enfant alors se met à rire. 

— « As-tu des frères, as-tu des sœurs, ou tes parents 
n'ont-ils que toi? » — « Je suis l'aînée de cinq. » — « Toi, 
l'aînée, jeunette? » — « Un qui s'en va tout seul, un qui 
tette encore, — avec deux autres par-dessus! » 

— « T'a-t-on appris à lire? Es-tu allée à l'école? » — 



148 ANTHOLOGIE DU FÉLIBRKJE PROVENÇAL 

— Ohl si! — Ta coumunioun ? — L ai facho l'an passa. 

— E mounte vas ? — Mi gènt meissounon, sian pressa ; 

M'envau au plan, darrié la colo. — 

E l'enfant viré net dintre li pinatèu... 
O Bèuta, coume fau que siegues pouderouso, 
Pèr avé, de monn cor, de ma vido amourouso. 
Un moumenet gara lou fèu ! 

(La Miaugrano entre-duberto, Lou Libre 
de l'Amour, XVII.) 

AH! DIS AMOUR D'AQUESTE MOUNDE... 

Quia sine tlolore non vivilur in amore. 

(De Imitation? Chritti, 
lib. III, cap. v.) 

Ah! dis amour d'aqueste mounde, 
N'ai proun, o moun Dieu, coume acù ; 
Ah! de l'amour ai moun abounde, 
E pamens, n'ai a m a qu'un cop ! 

E moun amour rèn n'esperavo : 
E, de-longo, èro un mes de Mai 
Pèr moun cor tendre, que n'amavn 
Que pèr a ma, 'm'acò pas maij 

Lou vent que buto la penello 
Meno au port o meno à l'estèu ; 
Avèn pas tóuti mémo estello, 
S'aven tóuti même soulèu. 

M'a qu'an toujour la maraplano, 
L'auro aboucado e lou tèms siau ; 
N'i'a qu'an lis erso e la chavano, 
N'i'a qu'an li tron e lis uiau. 

Quau l'aurié di, ma cbatouneto, 
Opauro enfant, quau l'aurié di, 
Qu'acò sarié nosto planeto, 
Iéu de t'ama, tu de parti ! 



THÉODORE AUBANEL 149 

« Oh! oui. » — « Ta communion? » — « Je l'ai faite l'an 
passé. » — « Et où vas-tu? » — « Mes parents moisson- 
nant, nous sommes pressés; — je m'en vais à la plaine, 
derrière la colline. » 

El l'enfant tourna net dans les jeunes pins... — 
Beauté, comme il faut que tu sois puissante, — pour 
avoir de mon cœur, de ma vie amoureuse, — un court 
moment ôté le fiel ! 

La Grenade entr'ouverte, Le Livre 
de l'Amour, XVII.) 

AH! DES AMOURS DE CE MONDE... 

Parce qu'on ne vit point sans douleur dans l'amour. 
(L'Imitation de Jésus-Christ. 
liv, III, ch. v.) 

Ah! des amours de ce monde, — j'en ai assez, ò mon 
Dieu, comme cela : — ah! de l'amour j'ai ma satiété, — 
et pourtant je n'ai aimé qu'une fois! 

Et mon amour était sans espérance, — et c'était un 
mois de mai sans fin, — pour mon cœur tendre qui n'ai- 
mait — que pour aimer, et pas davantage! 

Le vent qui pousse la barque — conduit au port ou 
conduit à l'écueil; — nous n'avons pas tous même étoile, 
— si nous avons tous môme soleil. 



Il en est qui ont toujours la mer plane, — le vent 
apaisé et le temps calme ; — il en est qui ont les vagues et 
les orages, — il en est qui ont les tonnerres et les éclairs. 



Qui l'aurait dit, ma jeune fille, — ò pauvre enfant, 
qui l'aurait dit, — que ce serait là notre planète, — moi 
de t'aimer, toi de partir! 



150 ANTHOLOGIE OU l-l-LIBRIGE PROVENÇAL 

Oh! perqué te sies envoulado 
Peralin (lins un mounastié? 
De-qu ci que t'avié trebonlado? 
De-qu'èî que ]ou cor te disié? 

Perqué, peréu, l'ai vist tant bello? 
Pei't|iié, tant boni», un jour d'estiéu, 
M enniasca, )>i'iino vierginclio, 
Emi ; ti grands iue pensatiéu? 

Pamrns Irevave pas li daino ; 
Viviéu tranquile e aournaru : 
Digo, perqu ii qu'as pies inoun anio, 
E l'as empourtado emé tu? 

Aro, se rescontre, pèr viage, 
Quaucun que le semble un brisoun 
Dins BOtua biais, dins soun abibage, 
léa la seguisse d eseoundoun. 

Sus si piado camine c ploure ; 
E, quand la chatouno a passa : — 
O moun bonur, perque t'encourre, 
lé cride, perqué me leissa ? — 

De tant de jo, de tant de fésto, 
De tant de jour, mi pu bèu jour, 
De taoun printèms de-que me réslo? 
Rèn que lou lassige e li plour! 

La vido es ansin : orne, femo, 
Fau sémpre, fan tóuti soufri, 
K paga, ]>èr forio lagremo, 
Un pau de joio, e piri mouri ! 

Ah! dempièi l'aman» partènso, 
Que tara sèmpre ma doulour, 
Ai pas proun paga ma jouvùnço ? 
Ai pas proun paga nioun amour? 

La joio, tant douço et tant forto, 
De la yeire un matin, moun Dieu, 



THEODORE AUBANEL 



151 



Oh'. pourquoi t'es-tu envolé* — si loin clans un monas- 
tère ? — Qu'est-ce qui t'avait troublée ? — Que te disait 
ton cœur ? 



Pourquoi, aussi, t'ai-je vue si belle? — Pourquoi, si 
bonne, un jour d'été, — m ensorceler, o brune vierge, — 
avec tes grands yeux pensifs ? 



Pourtant, je ne hantais pas les dames: — je rivait 
tranquille et sombre : — réponds, pourquoi ni as-tu pris 
mon âme, — et l'as-tu emportée avec toi? 



Maintenant si j'en rencontre, par chemin, — quel- 
qu'une qui te ressemble un tan! soit peu — dans sa tour- 
nure ou dans ses vêtements, — moi, je la suis en cachette. 



Sur ses traces, je marche et je pleure; — et, quand a 
passé la jeune fille : — « O mon bonheur, pourquoi t'en- 
fuir, — lui crié-je, pourquoi me délaisser? » 



De tant de jeux, de tant de fêtes, — de tant de jours, 
mes plus beaux jours , — de mon printemps, que me 
reste-t-il? — Rien que la lassitude et les pleurs ! 



La vie est ainsi : homme, femme, — il faut toujours, 
il faut tous souffrir, — et payer de beaucoup de pleurs 
— un peu de joie, et puis mourir! 

Ah ! depuis le départ amer — qui fera toujours ma dou- 
leur, — n'ai-je pas assez payé ma jeunesse? — n'ai-je 
pas assez payé mon amour ? 



La joie, si forte et si douce, — de l'avoir vue un matin, 



152 ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGE PROVENÇAL 

L'ai pas proun pagado ? — Sies inorto, 
Oli ! sies mai <[ue morto pèr iéu! 

E vène maigre e me transisse, 
E ma sorre me dis : — De-qu'as ? — 
Res pòu saupre ço que sou f risse... 
Segnour, baias-me la pas! 

Un pau de pas que me restaure ; 
La pas, la pas que m'a quita! 
Coume un vòire d'aigo à-n-un paure, 
Fasès-me n'en la carita ! 

l'a qu'uno joio vertadiero 
En aquest mounde tant catiéu, 
Mai aquelo èi sènso pariero : 
La joio de t'ama, moun Dieu ! 

[La Miùugrano cntre-duberlo, Lou Libre 
de l'Amour, XXV.) 

LI SEGAIRE 

I 
Planten nôsti clavèu, 
Dau! espoussèn la cagno, 
E bagnen d'escupagno 
La ribo dóu martèu! 

Ai qu'un parèu de braio 
Que soun traucado au quiéu, 
Mai i'a res coume iéu 
Pi't enchapla li daio! 

La femo e lis enfant 
Espèron la becado ; 
La daio es embrecado... 
De-vèspre, auran de pan. 

Ai qu un parèu de braio, etc. 

En quau fai soun mestié 
Jamai lou viéure manco : 
Mis ami, subre l'anco 
Ccnglen nôsti coufié. 



THÉODORE AUBANEL 153 

mon Dieu! — ne l'ai-je pas assez payée?... Tu es morte, 
— oh! tu es plus que morte pour moi! 

Et je maigris et me consume, — et ma sœur me dit : 
« Qu'as-tu? » — Nnl ne peut savoir ce que je souffre... — 
Seigneur, donnez-moi la paix! 



Un peu de paix qui nie restaure, — la paix, la paix 
qui m'a quitté! — Comme un verre d'eau à un pauvre, 
— faites-m'en la charité? 

Il n'est qu'une joie véritable, — en ce monde si mau- 
vais, — mais celle-là est sans pareille : — la joie de t'ai- 
mer, mon Dieu ! 

{La Grenade entrouverte, Le Livre 
de l'Amour, XXV.) 

LES FAUCHEURS 

I 

« Plantons nos aires', — allons! secouons l'indolence, 
— et mouillons de salive — le bord du marteau ! 



« Je n'ai qu'une paire de braies — qui sont trouées au 
derrière, — mais il n'en est pas un comme moi — pour 
marteler les faux! 



« La femme et les enfants — attendent la becquée; — 
la faux est ébréchée... — Ce soir, ils auront du pain. 

« Je n'ai qu'une paire de braies, etc. 

o A qui fait son métier — jamais le vivre ne manque . 
— mes amis, sur la hanche, — ceignons nos coffins. 

1. Aire (clavèu), enclume portative dont se servent les faucheurs 
pour marteler le tranchant de la faux. 



15't ANTHOÍ.OGIE DU FKLIBR1GE PROVENijAl. 

Ai qu'un jiapru de braio. etc. 

Cargon si grand capèu, 
La chato emé la maire; 
Lis enfant dóu segaire 
Arluson lou rastèu. 

Ai qu'un parèu de braio, etc. 

Lou pu jouine, à la man, 
Tintourlo uno fougasso ; 
L'einat porto la biasso 
E camino dayan. 

Ai qu'un parèu de braio, etc. 

— Que portes? — De pebroun, 
De cachât, de cebeto, 

Un taioun d'oumeleto. 

— Em' acù n'i'a bon proun ! 

Ai qu'un parèu de braio, etc. 

Sies brave couine un son !... 
.Mis ami, bon courage! 
Partèn pèr lou segage, 
La daio sus lou cou. 

Ai qu'un parèu de braio 
Que souti traucado au quièu. 
Mai i'a res coume iéu 
Pèr enchapla li daio ! 

II 

Aniue, d'aqueste prat 
N'en restara pas gaire, 
Parai, fanious segaire ? 
E l'obro lusira ! 

Lou soulèu que dardaio 
Fai trelusi li daio. 



THÉODORE AUBANKI. loi) 

ii Je n'ai qu'une paire de braies, etc. » 

Elles prennent leurs grands chapeaux, — la fille et la 
ère; — les enfants du faucheur — apportent le râteau. 



« Je n'ai qu'une paire de braies, etc. » 

Le plus jeune, à la main, — dodeline une fouace; — 
l'aîné porte le bissac — et chemine devant. 



« Je n'ai qu'une paire de braies, etc. 

— « Que portes-tu? » — « Des poivrons, — du cachât ', 
des ciboules, — un morceau d omelette. » — « En voilà bien 
assez ! 



« Je n'ai qu'une paire de braies, etc. 

a Tu es brave comme un sou!... — Mes amis, bon cou- 
rage, — partons pour la fauche, — les faux sur le cou! 



m Je n'ai qu'une paire de braies — qui sont trouées au 
derrière, — mais il n'en est pas un comme moi — pour 
marteler les faux ! » 



« k. la nuit, de ce pré, — il n'en restera guère, — n'est- 
ce pas, fameux faucheurs? — et l'ouvrage luira! 

Le soleil qui darde — fait resplendir les fauxi 

1. Fromage pétri, qui acquiert par la fermentation un goût eiccs- 
sivement piquant. 



156 ANTHOLOGIE DU FÉLIBKIGE PROVENÇAL 

La daio vai e vèn, 
Fai ges de curbecello; 
Sauton li sautarello 
Sus li marro de fen. 

Lou soulèu que darda io 
Fai trelusi li daio. 

En travaiant, segur, 
S'acampo de famasso, 
Pèr lampa la vinasso 
E cacha lou pan dur ! 

Lou soulèu que dardaio 
Fai trelusi li daio. 

Adieu! l'erbo e li flour! 
Li rastèu rastelavon, 
E li grihet quilayon 
D'esf'rai e de doulour! 

Lou soulèu que dardaio 
Fasié lusi li daio. 

Siéu las e siéu gibla! 
Tambèn, dins la journado, 
Sega cinq eiminado, 
E lou tèms d'enchapla! 

Lou soulèu que dardaio 
Fai plus lusi li daio. 

Ve-1'aqui tout au sou! 
Vengue uno bono luno!... 
Fasen-n'en tuba-v-uno, 
E tant-plus-mau, se pion 

Lou soulèu que dardaio 
Fai plus lusi li daio. 



THÉODORE A.LBA.NEI. 157 

Lu laux va et vient, — rien ne lui échappe' ; — les sau- 
terelles sautent — sur les lignes de foin. 



Le soleil qui darde — fait resplendir les faux. 

En travaillant, certes, — ■ s'amasse une faim de loup, 
— pour lamper le vin fort — et broyer le pain dur! 



Le soleil qui darde — fait resplendir les faux. 



Adieu! l'herbe et les fleurs! — Les râteaux râtelaient, 
• et les grillons criaient — de douleur et d'effroi ! 



Le soleil qui darde — faisait briller les faux. 



Je suis las et ployé ! — Aussi bien, en un jour, — fau- 
cher cinq héminées*, — et le temps de marteler! 



Le soleil qui darde — ne fait plus briller les faux. 

Le voilà tout par terre! — Vienne une bonne lune !... 
— Faisons-en brûler une, — et puis, tant pis s'il pleut! 

Le soleil qui darde — ne fait plus briller les faux. 

1. Littéralement, « elle no laisse pas un endroit recouvert (d'herbe)». 
La curbecello est le couvercle d'un pot, d'une marmite, d'un grand 
vase en général. Faire de curbecello est un terme d'agriculture qui 
signifie bêcher ou faucher imparfaitement. 

î. Héminée [eiminado), espace de terrain que l'on peut ense- 
mencer avec une hémine de ble; ancienne mesure agraire, encore 
usitée, équivalente de'8 ou 10 ares, selon les pays. 



158 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

Que li daio au sanmié 
Brandusson pendoulado... 
E manjen l'ensalado 

Garnido orné d'aiet. 

Lou soulèu que darda io 

A fa lusi li daio 1 ... 

(La Miàugrano entre-duberto, 
L'Enlre-lusido.) 

LOU NÒU TERMIDOR 

Ahi dura terra, perché non t'apristiï 

(Dame. Infcrno, e. XXXIII.; 

— Ounte vas emé toun grand coutèu? 

— Coupa de tèsto : siéu bourrèu. 

— Mai lou sang- a giscla sus ta vèsto, 
Sus ti det... bourrèu, lavo ti man. 

— E perqué? Goumence mai deman : 
Rèsto encaro à sega tant de tèsto! 

— Ounte vas emé toun grand coutèu ? 

— Coupa de tèsto : siéu bourrèu. 

— Sies bourrèu! lou sabe. Sies-ti paire? 
Un enfant t'a jamai esmóugu. 

Sens ferni, e senso avé begu, 
Eas mouri lis enfant e li inaire ! 

— Ounte vas emé toun grand coutèu? 

— Coupa de tèsto : siéu bourrèu. 

— De ti mort la plaço es caladado ! 
(io ([u'èi viéu te prègo d'à-geinoun. 
Digo-me le sies orne vo nonii... 

— ■ Laisso-me, qu'acabe ma journado. 

— Ounte vas emé toun grand coutèu? 

— Coupa de tèsto : siéu bourrèu. 

1 . Cette poésie est, avec le lieu/ Thermidor que nous donnons ci- 
apivs, une des premières compositions provençales d'Aubanet. Klle 
ligure .tins Li Prouvençalu de Roumanille (1851), où elle perte la 
«late du 19 décembre 1851. 



THÉODORE AUBANEL 159 

Que les faux à la solive — branlent suspendues... — 
et mangeons la salade — assaisonnée d ai). 



Le soleil qui darde — a fait briller les faux... » 

La Grenade Entr'ouverte, L'Entre-lueur.' 

LE NEUF THERMIDOR 

Ah! dure terre, pourquoi ne t'ouvris-tu pas? 
Dantk (Enfer, c. XXXIII.) 

« Où vas-tu avec ton grand couteau ? » — g Couper des 
tètes : je suis bourreau. » 

— « .Mais le sang a jailli sur ta veste, — sur tes doigts... 
bourreau, lave tes mains. » — « Et pourquoi? Demain je 
recommence: — il reste encore à faucher tant de tètes! » 



— « Où vas-tu avec ton grand couteau? » — « Couper 
des tètes : je suis bourreau. » 

— « Tu es bourreau! Je le sais. Es-tu père ? — Un enfant 
ne ta jamais ému. — Sans frissonner et sans avoir bu, 
— tu fais mourir les enfants et les mères. 



« Où vas-tu avec ton grand couteau?» — «Couper des 
tètes : je suis bourreau. » 

— u La place est pavée de tes morts. — Ce qui vit te 
brie à genoux. — Dis-moi si tu es homme ou non?... » 

• Laisse-moi, que j'achève ma journée. » 

— « Où vas-tu avec ton grand couteau?» — « Couper 
des tètes : je suis bourreau. » 



160 ANTHOLOGIE DU FKLIBRIGE PROVENÇAL 

— Digo-me quête goust a toun béure. 
Dins toun got noun escuino lou sang? 
Digo-me, se quand trisses lou pan, 
Creses pas de car faire toun vièure! 

— Ounte vas emé toun grand coutèu 1 

— Coupa de tèsto : siéu bourrèu. 

— La susour, lou lassige t'arrapo... 
Pauso-te. Toun coutèu embreca, 

O bourrèu, pourrie proun nous inanca, 
E malur, se la vitimo escapo! 

— Ounte vas emé toun grand coutèu? 

— Coupa de tèsto : siéu bourrèu. 

— A 'scapa! Bouto, à toun tour, ta gauto 
Sus lou plot rouge de sang mousi. 

De toun cou li tèndo van crussi ! 
bourrèu, quouro ta tèsto sauto? 

Amoulas de fres lou grand coutèu : 
Tranquen la tèsto dóu bourrèu ! 

La Mióugrano entre-duberto, Lou Libre 
de la Mort.) 

LOU CAPITÀNI GRÈ 

Un capitàni grè que pourtavo curasso, 

Dóu tèms de Barbo-rousso, es esta nioun aujùu ; 

Cercant lis es tramas, ébri dóu cbaplachòu 

Dis armo, ferre au poung cridavo : Arrasso! arrasso! 

Pèsto, lioun, sablas, famino. dardai fòu, 
Avié tout afrounta! Li loup, li tartarasso 
Seguissien trefouli sa cavalo negrasso, 
Car sabien que i'aurié de mort un terro-sôu. 

Vint an chaplè li Turc, raubè li Sarrasino; 



THEODORE AUBANEL 



161 



— « Dis-moi quel goût a ton breuvage. — Dans ton 
gobelet le sang n'écume-t-il pas ? — Dis-moi, si quand 
tu broies ton pain, — tu ne crois pas de chair faire ton 
vivre ? 

« Où vas-tu avec ton grand couteau? » — « Couper des 
têtes : je suis bourreau. » 

— « La sueur, la lassitude te saisit... — Repose-toi. 
Ton couteau ébréché, — ò bourreau, pourrait bien nous 
manquer, — et malheur si la victime échappe! 

« Où vas-tu avec ton grand couteau ?» — « Couper des 
tètes : je suis bourreau. » 

— « Elle a échappé! Mets, à ton tour, ta joue — sur le 
billot rouge de sang moisi. — De ton cou les tendons 
vont craquer. — Quand, ô bourreau, ta tète saute-t-elle? 



« Aiguisez de frais le grand couteau : — tranchons la 
tête du bourreau ' ! » 

{La Grenade entr' ouverte, Le Livre 
de la Mort.) 

LE CAPITAINE GREC 

Un capitaine grec qui portait cuirasse, — du temps de 
Barberousse, a été mon aïeul, — cherchant les rudes 
coups, ivre du cliquetis — des armes, fer au poing, il 
criait : « Gare! gare devant! » 

Peste, lions, déserts de sables, famine, rayons brûlants, 
— il avait tout affronté! Les loups, les vautours — sui- 
vaient tout réjouis sa cavale noire, — car ils savaient 
qu'il y aurait de morts une jonchée. 

Vingt ans, il tailla les Turcs en pièces, il enleva les 

1. Cette poésie est datée dans /J Pr'óùtònçáto de Roumanille, où 
elle figure, du 14 mai 1851. 

11 



162 ANTHOLOGIE DU FKLIBRIGF. PROVENÇAL 

Soun espaso au soulèu lusissié cremesino, 
Quand sus li Maugrabin passavo coume un flcu, 

A grand galop, terrible, indoumtable, ferouge!... 
D'aqui vèn que, pèr fes, de sang moun vers es rougp : 
Tire d'eu moun amour di femo e dóu soulèu. 

(Li Fiho d'Arignonn, Prefàci.i 

LA VENUS D AVIGNOUN 

Sis iue d'enfant, founs e verdau, 
Si grands iue pur vous dison : dau! 
Un pau risènto, un pan mouqneto, 
Tèndri, se duerbon si bouqueto; 
Si dent, pu blanco que lou la, 
Bribon... Chut! qu'arribo : vès-la! 
Tout-just s' a quinge an, la cbatouno. 

Passes plus, que me fas mouri, 
laisso-me te devouri 
De poutouno ! 

Arrage, soun peu negrinèu 
S'estroupo à trenello, en an eu ; 
Un velout cremesin l'estaco; 
Fouita dóu vent, de rouge taco 
Sa caro bruno e soun cùu nus : 
Dirias qu'es lou sang de Venus 
Aquéu riban de la cbatouno. 

Passes plus, que me fas mouri, 
laisso-me te devouri 
De poutouno ! 

Oh! quau me levara la set 
De la chato?... A ges de courset : 
Sa raubo, fièro e sens pie, molo 
Soun jouine sen que noun trémolo 
Quand marcho, mai s'arredounis 
Tant ferme, que subran ternis 
Yoste cor davans la cbatouno. 



THÉODORE ALBANEL 163 

Sarrasines; — son épée au soleil reluisait cramoisie, 

— quand sur les Maugrabins il passait comme un fléau, 

an grand galop, terrible, indomptable, farouche!... — 
De là vient que, parfois, mon vers de sang est rouge : 

— je tire de lui mon amour des femmes et du soleil. 

(Les Fi/les d'Avignon, Préface.) 

LA VÉNUS D'AVIGNON 

Ses veux d'enfant, profonds et verts, — ses grands yeux 
purs vous disent : va! — Un peu souriantes, un peu bou- 
deuses, — tendres, ses lèvres s'entr'ouvrent ; — ses dents, 
plus blanches que le lait, — brillent... Chut! elle arrive : 
voyez-la! — C'est à peine si elle a quinze ans, la jeune 
fille. 



Ne passe plus, car tu me fais mourir, — ou laisse-moi 
te dévorer — de baisers! 



Vagabonde, sa chevelure noire — se retrousse en tor- 
sades, en boucles; — un velours cramoisi l'attache; — 
fouetté par le vent, il tache de ronge — son visage brun 
et son cou nu : — on dirait le san^ de Vénus, —ce ruban 
île 1m jeune fille. 



Ne passe plus, car tu me fais mourir, —ou laisse-moi 
te dévorer — de baisers! 



Oh! qui mutera la soif — de la jeune fille?... Elle n'a 
point de corset : — sa robe, fière et sans plis, moule — 
son jeune sein qui ne tremble pas — quand elle marche, 
mais s'arrondit — si ferme, que soudain frémit — votre 
cœur devant la jeune fille. 



lt}'* ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

Passes plus, que me l'as mouri, 
laisso-me te devouri 
De poutouno! 

Çaminç, e la creirias voulant : 
Soulo la gràci e Ion balans 
Dùu fres coutihoun, se devino 
Anco ai-dido e cambo divino, 
Tout soun cor ufanous enfin; 
Mai se véi que si petoun fin 
E si caviho de chatouno. 

Passes plus que me fas innuii, 
O laisso-nie te devouri 
De poiitouiin ! 

A inoun cou, si bèu bras tant dons, 
Li crousèsse un jour tóuti doua ! 
Sa man porto panca la bago : 
Poli veni, lou nôvi que pago 
Bmé castèu, diamant, trésor, 
L'embandis! Vòu liga soun sort 
Em' un fiéu d'amour, la cbatouno. 

Passes plus, que nie l'as îoouri, 
O lnisso-mc te devouri 
De poutouno ! 

Aièr, perqué, davans l'oustau, 

Me jilères an regard tau 

Que n'en brûle la fèbre encaro? 

Yiro d'à lin, viro ta caro 

Sus la paret, quand sies vers iéu; 

Cou me la flamo dóu fusiéu, 

Tis iue m'esbribaudon, chatouno! 

Passes plus, (pie me l'as niouri, 
() laisso-nie te devouri 
De poutouno I 

Mai t'enchau bèn ! Fas toun rami», 
Semenant trebau e fremin 
Dins lou j)itre di juvenonie. 



THÉODOKE AUBANEL 165 

Ne passe plus, car tu me fais mourir, — ou laisse-moi 
te dévorer — de baisers ! 



Elle marche, et vous croiriez qu'elle vole : — sous la 
grâce et le balancement — de la fraîche jupe, on devine 
— hanche hardie et jambes divines, — tout son corps 
triomphant, enfin; — mais on ne voit que ses fins petits 
pieds — et ses chevilles de jeune fille. 



Ne passe plus, car tu me fais mourir, — ou laisse-moi 

te dévorer — de baisers! 



A mon cou, ses beaux bras si doux, — puisse-t-elle un 
jour les croiser tous les deux ! — Sa main ne porte pas 
encore la bague : — il peut venir, le fiancé qui paye — 
avec châteaux, diamants, trésors, — elle le chasse! Elle 
veut lier son sort — avec un fil d'amour, la jeune fille. 



Ne pusse plus, car tu me fais mourir, — ou laisse-moi 
te dévorer — de baisers! 



Hier, pourquoi, devant la maison, — me jeter un re- 
gard tel — que j'en brûle encore la fièvre? — Tourne 
là-bas, tourne ton visage — contre le mur, quand tu es 
près de moi: — comme la flamme du fusil, — tes yeux 
m'éblouissent, jeune fille! 



Ne passe plus, car tu me fais mourir, — ou laisse-moi 
te dévorer — de baisers! 



Mais tu t'en moques! Tu fais ton chemin, — semant 
troubles et frissons — dans la poitrine des jeuneshommes. 



166 ANTHOLOGIE DU PKMBHIGE l'KOVK.NÇA I 

As tort! Vau mies que la car (Ironie, 
Courue soumilio loti lioun 
Qu'alongo, óublidant lou taîoun, 
Soun orro tèsto nu son, chatouno. 



Passes plus , que me fas mou ri, 
laisso-me to de von ri 
De poulouno ! 

Ah! se n'en pode purin 'n res, 
A la feruno di fourèsl 
L'anarai dire, quand, sens luuo, 
Dins la niue, l'auro rcvoiiluno : 
Quand, dins la tempèsto de Mai-, 
Li bèsti, couine d'nluuiard, 
Endihon d'amour fou, cliatouno. 

Passes plus, que me Cas mou ri, 
O laisso-me te devoiiri 
De poutouno! 

Vole pas, vole plus t'a ma ! 

M'es en ôdi de trelima 

Pèr tu tant hello e tant inarrido. 

Te crêigues pas tant, Esperido, 

Brèu de car roso e de j>ên brun. 

Que poudrié, moun pounff, mètre en frun 

Coume uno mouissalo! Chatouno, 

Passes-plus, que me fas mouri, 
O laisso-me te devouri 
De poutouno ! 

La niuo, l'an d'estrùngi pantai : 
M'escapes niilant-lèu que t'ai ; 
Te courre après, jamai t'ajougne. 
Vese de liuen bada toun jougne 
Coume uno Bour que s ospandis : 
Sèmpre, quand toque au paradis, 
l'n diable te raubo, o chatouno! 



THÉODORE AUBAiSEL 167 

— Tu as tort ! Il vaut mieux que la chair dorme, — comme 
sommeille le lion — qui allonge, oubliant la proie, — 
son horrible tête à terre, ò jeune fille! 



Ne passe plus, car tu me fais mourir, — ou laisse-moi 
te dévorer — de baisers ! 



Ah! si je ne puis en parler à personne, — aux bêtes 
fauves des forêts — je Tirai dire, quand, dans le ciel 
sans lune, — dans la nuit, le vent tourbillonne; — quand 
dans la tempête de mars, — les bêtes, comme des dé- 
bauchés, — hennissent d'amour fou, jeune fille. 



Ne passe plus, car tu me fais mourir, — ou laisse-moi 
te dévorer — de baisers! 



Je ne veux pas, je ne veux plus t aimer! — J'ai en 
dégoût de te convoiter, — toi si belle et si mauvaise. — Ne 
t en orgueillis pas tant, Kspérite, — brin de chair rose et 
de cheveux bruns, — que mon poing pourrait broyer — 
comme un moucheron! Jeune fille, 



ne passe plus, car tu me fais mourir, — ou laisse-moi 
te dévorer — de baisers! 



La nuit, je fais d'étranges rêves ; — tu m'échappes dès 
que je t'ai; — je te poursuis sans jamais t'atteindre. — 
Je vois de loin s'ouvrir ton corsage — comme une fleur 
qui s Cpanouit : — toujours, quand je touche au paradis, 
— un démon te dérobe, ô jeune fille ! 



168 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PKOVENijAL 

Passes-plus que nie fas mouri, 
laisso-me te devouri 
De poutouno ! 

D'abord qu'en terro noun se pou 
Estre amourous sensu uvé pou. 
Anen-nous-en dins lis estello; 
Auras lou trelus pèr dentello, 
Auras li nivo pèr ridèu, 
E jougarai counie un cadèu 
A ti picbol pèd, nia cliatouno! 

Passes plus, que me l'as mouri, 
laisso-me te devouri 
De poutouno ! 

[Li Film cTAvignoun. 

Ll FABRE 

Goume un cavalié qu'èi pressa, 

Arregardas lou jour passa : 

Sus soun camin lou vèspre oumbrejo. 

Tau (pi'un bregand dins la fourèst, 

La traito piue es à l'arrèst; 

L ;iuro dcja bouïo plus iiejo; 

Boufo plus forto e fai gibla 

Li pibo proumtc à gingoula; 
Lou barri di nivo s'estrasso ; 
L or gisclo esbléugissènt, leissant 
Un long ridèu coulour de sang 
Que floto fouita pèr l'aurasso. 

L encèndi s'atubo au treniount. 
1) un» bataiq de demoun 
Dirias de l'es lou tuert aurougr ; 
Dirias, dins li nivo cspouti, 
Que de manescau fantasti 
Tabason sus lou soulèu rouge. 



THÉODORE AUBANEL 1 6 'J 

N« passe plus, car tu me fais mourir, — ou laisse-moi 
te dévorer — de baisers! 



Puisque sur la terre on ne peut — être amoureux sans 
avoir peur, — allons nous-en dans les étoiles ; — tu auras 
la lumière pour dentelles, — tu auras les nuées pour 
rideaux, — et je jouerai comme un jeune chien — à tes 
petits [lieds, ma jeune fille. 



fîe passe plus, car tu me lais mourir, — ou laisse-moi 
te dévorer — de baisers 1 ! 



[Les Fil/cs d'Afi^iion.) 

LES FORGERONS 

Comme un cavalier qui se hâte. — regardez le jour 
passer : — sur son chemin le soir verse l'ombre. — Tel 
qu'un brigand dans la forêt, — la nuit traîtresse est à 
l'arrêt; — la bise souftlc déjà plus froide. 



Elle souffle plus fort et fait pencher — les peupliers 
prompts à gémir. — Le rempart des nuages se déchire; 
— l'or jaillit éblouissant et laisse — un long rideau cou- 
leur de sang — qui flotte, fouetté par la tempête. 



L'incendie s'allume au couchant. — D'une bataille de 
démons — -on dirai! parfois le choc sauvage ; — on dirait, 
dans les nuages en lambeaux, — (pie des maréchaux fan- 
tastiques — frappent à grands coups sur le soleil rouge. 

I. Aubanet a dit de sa IV/uj.s d'Avignon qu'elle « est un hymne 
à la beauté vivante, :V ces types parfaits qui vous apparaissent quel- 
quefois ilans une foule et passent comme en un r.>re, vous laissant 
tout éblouis . 



170 ANTHOLOGIE DU FEL1BKIGE PKOVENÇAL 

Tantost dre, tantost se plegant, 
Dins lou cèu li fabre gigant, 
Brassejant d'uno ardour ferouno, 
Forjon pèr lou jouine matin 
Li rai d'or, li rai diamantin 
Que don soulèu soun la courouno. 

Belugo, uiau e lainp de (iù 

Fan un grand e terrible jo : 

La braso reboumbis en plueio; 

Tout cremo, la terro e lou cèu ; 

Fugisson li darriés aucèu ; 

Lis aubre an de carboun pèr fucio. 

Sus li serre blu, i'a 'n inouinen, 
La luno espinebo doucamen, 
Gounie uno nouvieto crentouso; 
Dins soun bèu draiòu argenta 
Sèmblo que n'ausopas mounta. 
Tant l'esluciado èi sóuvertouso. 

Li fabre devènon negras, 
Lou martèu alasso li bras, 
Lou l'um ennivoulis la fluiiiu; 
K lou soulèu encourroiissa. 
De 1 orre enclume cabossa, 
Se jito dins la mar que branio. 

(il Fi/m d'Avigntitin. 

LA VENUS D'ARLE 

Sies bello, o Venus d'Aile, à faire veni fùu ! 

Ta tèsto èi fiera e douco, e tendramen toun cou 

Se clino. Respirant li poutoun e lou rire, 

Ta fresco bouco en flour de-qu'èi que vai nous dire? 

Lis Amour, d'uno veto, emé gràci an nousa 

Ti long peu sus toun front pèr oundudo frisa. 

O blanco Venus d'Arle, >> rèino prouvemalo, 

Ges de mantèu n'escound ti supèrbis espalo; 



THÉODORE AUBANEL 171 

Tantôt debout, tant H ployés, — dans le ciel les for- 
gerons géants, — avec des gestes ardents, farouches, — 
forgent pour le jeune matin — les rayons d'or, les rayons 
de diamant — ■ qui du soleil sont la couronne. 



Etincelles, éclairs et gerbes de feu — font un jeu grand 
et terrible : — la braise retombe en pluie ; — tout flambe, 
la lerre et le ciel; — les derniers oiseaux s'enfuient; — 
les arbres ont fies charbons pour feuilles. 



Sur les crêtes bleues, il y a un instant, — la lune 
doucement épie, — comme une petite épousée craintive: 
— dans son beau sentier argenté, — il semble qu'elle 
n'ose pas monter, — tant l'éruption de lumière est for- 
midable. 



Les forgerons deviennent noirs, — le marteau fatigue 
les bras, — la fumée enveloppe la flamme; — et le soleil 
en courroux, — de l'horrible enclume renversée, — se 
jette dans la mer qui hurle'. 



/.<•.>•• ri II es d'Avignon.) 

LA VENUS D'ARLES 

Tu es belle, ô Vénus d'Arles, à rendre fou ! — Ta tète est 
■ire et douce, et tendrement ton cou — s'incline. Respi- 
rant les haisers et le rire, — ta fraîche bouche en Heur 
que va-t-elle nous dire ? — Les amours, d'un ruban, avec 
grâce ont noué — tes longs cheveux sur ton front, frisés 
par petites ondes. — blanche Vénus d'Arles ! ò reine 
provençale! — aucun manteau ne cache tes épaules su- 

1 Quand je sens s'éteindre on moi le sentiment de la lumière, 
jjimit Daudet, à qui celle pièce est dédiée, je relis Li Fabre,ei il sp 
rallume soudain :» cette flamme incandescente, n 



172 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGIi PROVENÇAL 

Se vèi que sies divesso e filio dóu cèu blu; 

Toun bèu pitre nous bado, e l'iue pieu de belu 

S'espanto do plcsi davans la jouino auturo 

Di poumo de toun sen, tant rcdouno e tant puro. 

Que sies bello!... Venès, pople, venès teta 

A si bèu sen bessoun» l'amour e la bèu ta. 

Ob', sènso la bèu ta de-que sarié lou inounde? 

Luse tout ço qu'es bèu, tout ço qu'es laid s'escounde ! 

l'ai vèire li bras nus, toun sen nus, ti flanc nus; 

Mostro-te touto nuso, o divino Venus! 

La bèuta te vestis mies que ta raubo blanco : 

Laisso a ti pèd touinba la raubo qu'à tis anco 

S'envertouio, mudant tout ço qu'as de plus bèu : 

Abaudouno toun ventre i [>outoun dóu soulèu '. 

Couine l'èurre s'ugunto à la rusco d'un aubre, 

Laisso dins mi brassado estregne en plen toun maubrc; 

Laisso ma boucn ardènto e mi det tremoulant 

Courre amourous pertout sus toun cadabre blanc ! 

doueo Venus d'Arle, o fado de jouvènço! 
Ta bèuta, que clarejo en touto la Prouvcnço, 
F»| bello nôsti fibo e nôsti drôle san. 

Souto aquelo car bruno, o Venus! i a toun sang, 
Sèmpre viéu, sèmpre caud. E imsti cbato alerto, 
Vuqui perqué s'onvan la peitpjpp duberlo; 
E imsti gai jouvènt, vaqui perqué soun fort 

1 lucbo de l'amour, di brau e de la mort; 

E vaqui penjuë t ame, — e ta bèuta m engano, — 
E perqué, iéu crestian, te cante, o grand pagano ' '. 

Li Fi/io d'Avignoun.) 

A VAN S LA NIUE 

La trenco sus lou cou, l'pme arribo au lindair. 
La l'emo, dóu jardin, tourno ein' un plen faudau, 
E li bèsti à la font van bèure, e li cbatouno 
Querra d'aigo cm' un bro clin sus l'anco redouno. 



l. Auuancl a ainsi caractérise la plus fumeuse de ses poésies : 
« l.i Venus d'Arles est un hymne à la beauté pure, à la beauté 
antique. Et je crois que, par ce temps d'étiolèmenl général; c'ésl un 



THEODORE AUBANEL 



173 



Serbes ; — on voit que tu es déesse et fille du ciel bleu ; 

— ta belle poitrine nous Fascine, et l'œil, plein de rayon- 
nements, — se pâme de plaisir devant les jeunes énii- 
nences — des pommes de ton sein, si rondes et si pures. 

— Que tu es belle !... Venez, peuples, venez teter — à ses 
beaux seins jumeaux l'amour et la beauté ! — Oh! sans la 
beauté, que deviendrait le monde ?■ — Luise tout ce qui est 
beau, que tout ce qui est laid se cache ! — Montre-nous 
tes bras nus, ton sein nu, tes flancs nus; — montre-toi 
toute nue, ò divine Vénus! — La beauté te revêt mieux 
que la robe blanche; — laisse à tes pieds tomber la robe 
qui à tes hanches — s'enroule, voilant tout ce que tu as 
de plus beau; — abandonne ton ventre aux baisers du 
soleil! — Comme le lierre s'enlace à l'écorce d'un arbre, 

— laisse -moi dans mes embrassements élreindre en 
plein ton marbre; — laisse ma bouche ardente et mes 
doigts frémissants — courir amoureux partout sur la 
blancheur de ton corps. — • O douce Vénus d'Arles! ô fée 
de jeunesse! — ta beauté qui rayonne sur toute la Pro- 
vence — fait belles nos filles, et sains nos garçons; — 
sous cette chair brune, ò Vénus, il y a ton sang — tou- 
jours vif, toujours chaud. Et nos jeunes filles alertes, — 
voilà pourquoi elles s'en vont la poitrine découverte; — 
et nos gais jeunes gens, voilà pourquoi ils sont forts — 
aux luttes fies taureaux, de l'amour et de la mort. — Et 
voilà pourquoi je t'aime (et ta beauté m ensorcelle), — 

— et pourquoi, moi chrétien, je te chante, ò grande 
païenne ! 

(Les Filles d'Avignon.) 

AVANT LA NUIT 

Le hoyau sur le cou, l'homme arrive au seuil: — la 
femme, du jardin, retourne avec un plein tablier, — et 
les bêtes à la fontaine vont boire, et les jeunes filles — 
chercher de l'eau avec un broc incliné sur la hanche ronde. 



;icte de goût et de saine morale que d'élever les esprits vers ces 
liants chefs-d'œuvre du ciseau grec. » 



174 ANTHOLOGIE DU 1KLIBK1GE PROVENÇAL 

La pinedo, à l'erroar, sèmblo un nègre ventau; 
Un grand fiò rougiiièu t'ai tielusi l'ouslau; 
Douriuilious, lis enfant soupon d'uiio poutou.no. 
Vers la jaisso à mouloun lou troupèu s'acautouuo. 

Crid di paître iifouga, japa di chin courriòu, 
Dindtn d'esquerlo au cou dis aret embanaire, 
Belamen Bènso fin dis agnèuedi maire. 

Lou Houié celestiau dins lou cèu joun si biôu ; 
Di dos inan, Dieu, amount, d'est.ello èi samenaire 
Alor, ébri d'amour, canton li rouasignòu. 

{Li Fiho d'Avignoun.) 

LA CANSOUN DE L'AN QUE YEN 

A moun ilrulf. 

Dau ! dau ! Prouvençau ! 
Dau! dau! Prouvençau! 
Dau! dau! 

Sus li raro 

Trèvo encaro 
L'Alemand; vès-lou ! 

Di sainbuco 

Nous aluco 
Emé d'iue de loup! 

Dau! dau! Prouvençau! 

Ve-lou, Franco : 

L'abiranco 
L'eneagno, at'ainu 

De ti piano 

Abelano, 
Ti inouut perfuma. 

D;iu! dau! Prouvençau! 

Eu barbèlo 
Di loosello, 



THÉODORE AUBANEL 175 

Le bois de pins, au crépuscule, semble un noir éven- 
tail ; — un grand feu rougeàtre fait resplendir la maison ; 

— somnolents, les enfants soupent d'un baiser. — Vers 
la bergerie le troupeau en tas se rassemble dans un coin. 

Cris des pâtres empressés, aboiement des chiens qui 
courent, — tintements de sonnailles au cou des béliers 
cornus, — bêlements sans fin des agneaux et des mères. 

Le Bouvier céleste dans le ciel accouple ses boeufs; 

— des deux mains, Dieu, là-haut, est semeur d'étoiles : 

— alors, ivres d'amour, chantent les rossignols. 

[Le* Fille* d'Avignon.) 

LA CHANSON DE LAN QUI VIENT 
A mon fila. 

Sus! sus! Provençaux! — Sus! sus! Provençaux! — 
Sus ! sus! 



Sur les frontières — il erre encore, — l'Allemand; 
vovez-le! — Des défilés — il nous épie — avec des yeux 
de loup ! 



Sus! sus! Provençaux! 

Vois-le, France : — la haine — l'acharné, affamé — 
de tes plaines — généreuses, — de tes monts odorants. 



Sus! sus! Provençaux! 

Jl convoite pantelant — les blés, — 



176 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

De l'òli, dóu vin, 

De poutouno 

Di chalouno 
A gàubi divin. 

Dau ! dau ! Prouvençau ! 

Plueio fèro, 

Sus la terro 
Lou sang escampa 

Sèmpre es ime : 

Di grand crime 
Lou sang seco pa ! 

Dau ! dau ! Prouvençau ! 

L'erbo greio... 

Mai chauriho, 
Ausiras li mort; 

Ah ! venjanço ! 

Orro enjanço 
Dis ome dóu Nord! 

Dau ! dau ! Prouvençau ! 

Is espaso, 

Sus la graso, 
Lèu, baio lou fiéu ; 

Despendoulo, 

Ras de goulo 
Cargo toun fusiéu! 

Dau ! dau ! Prouvençau ! 

Que la daio 

Di bataio 
S'enmanche à rebous ; 

Destrau, satire. 

De cadabre 
Emplisses li pous ! 

Dau! dau! Prouvençau! 



THÉODORE AUlìAM:i 177 

l'huile, le vin, — les baisers — clos jeunes filles — à la 
grâce divine. 



Sus ! sus ! Provençaux ! 

Pluie féroce, — sur la terre — le sang répandu — est 
toujours humide : — des grands crimes — le sang ne 

sèche pas ! 



Sus! sus! Provençaux! 

L'herbe pousse... — ■ Mais prête l'oreille, — tu enten- 
dras les morts; — ah! vengeance! — horrible race — 
des hommes du Nord! 



Sus! sus! Provençaux! 

Aux épées, — sur la meule, — vite, donne le fil : — dé- 
croche — et à gueule rase — charge ton fusil !J 



Sus! sus! Provençaux! 

Que la faux — des batailles — s'emmanche — à rebours; 
- sabres, haches, — de cadavres — remplissez les puits ! 



Sus! sus! Provençaux! 

12 



178 ANTHOLOGIE DU ll'llBKIGE PROVENÇAL 

Paisan, sègo 

Rego à rego 
Ti fen, toun jardin ; 

Goupo, tranco 

E la branco 
E l'aubre e l'autin ! 

Dau ! dau! Prouvençau! 

Coucho, pastro, 

De ti chastre 
L'inmènse escabot ; 

Fuge, courre 

Sus li mourre, 
Fuge à grand galop ! 

Dau! dau! Prouvençau! 

Crôbo, Sorgo, 

E desgorgo 
De tis espacié : 

Rose, nègo 

A cent lègo 
Chivau, cavaiié! 

Dau! dau! Prouvençau! 

terrible 

Endoulible! 
Fau que l'Alemand, 

Ni lou viéure, 

Ni lou béure, 
Trove rèn deman ! 

Dau! dau! Prouvençau! 

Li Mirèio 

E li vièio, 
Restas au lind.au ; 

S' uno troupo 

Se i' agroupo, 
Brularés l'oustau '. 

Dau! dau! Prouvençau! 



THÉOUOKIi ALBANKL 179 

Paysan, fauche — sillon à sillon — tes foins, ton jar- 
din: — coupe, tranche — et la branche — et l'arbre et 

la treille ! 



Sus! sus! Provençaux! 

Chasse, pâtre, — de tes moutons — l'immense trou- 
peau : — luis, cours — sur lea mamelons, — fuis au grand 
galop! 



Sus! sus! Provençaux! 

Sorgue, crève, — et déborde — de tes digues ; — Rhône, 
noie — à cent lieues — chevaux, cavaliers! 



Sus! sus! Provençaux! 

O terrible — déluge! — Il faut que l'Allemand, - 
manger, — ni à boire, — ne trouve rien demain ! 



Sus! sus! Provençaux! 

Les Mireilles — et les vieilles, — restez sur le seuil; 
— si une troupe — s'y rassemble, — vous brûlerez la 



Sus ! sus ! Provençaux 



180 ANTHOLOGIE DU FSLIBKIGE PROVENÇAL 

Labouraire, 

De l'araire 
Lèvo lèu ti brau ; 

Sout li ballo, 

Zóu ! escalo 
Li grand canoun rau. 

Dau! dau ! Prouvençau ! 

Biùu, gimèrri, 

Dins Iqu terri, 
Lou lu m e li tron, 

Su no draio 

De mitraio 
Póutiron de front. 

Dau! dau! Prouvençau! 

L'auto eolo 

N'en trémolo ; 
Arribon amount, 

Bouié 'n tèsto ! 

Queto fèsto 
A cop de canoun ! 

Dau! dau! Prouvençau! 

Chasque drôle 

A di : — Vole 
Parti lou proumié ! — 

En Prouvènço, 

La jouvènço 
Sian un fourniguié. 

Dau! dau! Prouvençau! 

Pur li vogo 

S'en grand fogo 
Sautan d'estrambord, 

Em' l'enràbi 

De l'Aràbi 
Nous batren à mort ! 

Dau! dau! Prouvençau! 



THÉODORE Àt'BANEL 181 

Laboureur, — de la charrue — dételle promptement 
tes bœufs; — sous les balles, — en avant! monte — les 
grands canons rauques. 



Sus! sus! Provençaux! 

Bœufs, jumarts, — dans le fer, — la fumée et les ton- 
nerres, — sur un chemin — de mitraille — tirent de 
front. 



Sus ! sus ! Provençaux ! 

La haute colline — en tremble; — ils arrivent à la cime, 
— bouvier en tête ! — Quelle fête — à coups de canon ! 



Sus! sus! Provençaux! 

Chaque garçon — a dit : « Je veux — partir le pre- 
mier! » — En Provence, — les jeunes, — nous sommes 
une fourmilière. 



Sus! sus! Provençaux! 

Pour les fêtes votives, — si en grande fougue — 'nous 
bondissons d'enthousiasme, — avec la rage — de 1 Arabe 
— nous combattrons à mort ! 



Sus! sus! Provençaux! 



182 ANTHOLOGIE UV Fl'l.IBKIGE PROVENÇAL 

£ la touso 

Tant crentousp 
Quand la calignan, 

Amo forto 

Nous tresporto 
Aro que ié sian! 

Dau! dau! Prouvençau ! 

Veici l'ouro : 

Tout s'aubouro ! 
Lou jouvènt, l'aujùu, 

Di barbare 

Fau qu'apare 
La patrio en dou ! 

Dau ! dau ! Prouvençau ! 

An à glòri 

La niemori 
Di fatau coumbat : 

Res à rèire ! 

Volon vèire 
Ounte sian toumba. 

Dau! dau! Prouvençau! 

Coumençanço 

De la danso, 
Batès, tambourin ! 

I jour nègre 

Voulèn segre 
Vòsti gai refrin. 

Dau ! dau ! Prouvençau ! 

Fres siblaire 

Di vièis aire, 
Jougas, fifre clar, 

Uno aubado 

A l'armado 
Di nouvèu soudard. 

Dau ! dau ! Prouvençau ! 



THÉODORE AUBAXEL l&S 

Et la jeune fille — si timide — quand nous la courti- 
sons, — âme forte, — nous exalte — maintenant que nous 
y sommes ! 



Sus! sus! Provençaux! 

Voici l'heure : — tout se lève! — Le jeune homme, 
l'aïeul, — contre les barbares, — il faut qu'ils défendent 
— la patrie en deuil ! 



Sus! sus! Provençaux! 

Ils ont à gloire — la mémoire — des fatals combats ; 
— nul à l'arrière ! — ils veulent voir — où nous sommes 
tombés. 



Sus! sus! Provençaux! 

Commencement — de la danse, — tambourins, bat- 
tez! — Aux jours noirs — nous voulons suivre — vos gais 
refrains. 



Sus ! sus ! Provençaux ! 

Frais siffleurs — des vieux airs, — fifres clairs, jouez 
— une aubade — à l'armée — des nouveaux soldats. 



Sus! sus! Provençaux! 



181 ANTHOLOGIE DU 1ÉLIBRIGB PROVENÇAL 

Ein' un rire 

Bèu d'aubire, 
Van au tuadou : 

Li feroujo 

liiaio roujo 
Tuon, chaplon tout! 

Dau! dau! Prouvençau ! 

Quand de milo 

Dins li vilo, 
Li champ e li bos? 

Alemagno, 

A l'eigagno 
Blanquejon tis os ! 

Dau! dau! Prouvenrau! 
Dau! dau! à l'assaut! 

Dau ! dau ! 

(Li Fi/io d'Ai'lgnonn. 

LI VIÈI 

La grando taulo es messo 
Souto lis aubre en flour, 
E la bello jouinesso 
A counyida l'Amour. 

Li pàuri vièi, 
Que soun en purgatùri 
Espicbon de sa bòri 
Li jouine que soun rèi ! 

Uno oumbro fino raio 
Dintre li clar ramèu, 
E de tóuti li draio 
Arribon de parèu. 

L'auccloun, dins li broundo, 
Cansounejo à lesi, 
E la bruno e la bloundo 
Sourrison de plesi. 



THÉODORE AUBANËL 185 

Avec un rire — superbe do courage, — ils vont à la 
tuerie : — les farouches — culottes rouges — tuent, 
massacrent tout! 



Sus '. sus ! Provençaux '. 

Combien de milliers — dans les villes, — les champs 
et les bois? — Allemagne, — à la rosée — blanchissent 
tes os! 



Sus! sus! Provençaux! — Sus! sus! à l'assaut! — 
Sus! sus 1 ! 

Les Filles d'Avignon.) 

LES VIEUX 

La grande table est dressée — sous les arbres en 
fleurs, — et la belle jeunesse — a convié rAmour. 



Les pauvres vieux — qui sont en purgatoire — épient 
de leur cahute — les jeunes qui sont rois! 



Une ombre fine s'épanche — d'entre les clairs ra- 
meaux, — et par tous les sentiers — arrivent des cou- 
ples. 

L'oisillon, dans la feuillée, — à son aise ramage, — et 
la brune et la blonde — soiment de plaisir. 

1. Le poète a dit de ces strophes enflammées, composées en 1884 
et qui témoignent de son ardent patriotisme, <\\ïû y avait mis « toute 
son âme et l'àme de la Provence ». 



186 ANTHOLOGIE DU l'ÉLIBRIOE PROVENÇAL 

Li varlet soun en aio ; 
Dempièi adcmatin 
Carrejon sus la touaio 
L'eisino dóu festin. 

E la taulo se cargo 
Di viéure prouvençau : 
Sardo, pebroun, poutargo, 
Oulivo à l'aigo-sau, 

Boui-abaisso, bourrido, 
Ardit! 1 aiet, ardit! 
Bourroulado de trido 
Lebrau, pavoun rousti. 

Pèr ispira la muso, 
Pèr abrata l'amour, 
Li chambre de Vau-Cluso, 
Li trufo dóu Ventour ! 

Li fru fan de camello, 
Coulour de parpaioun : 
Arange à canestello 
E branco d'agroufioun. 

S'adus e se destapo 
Cent fiasco pèr la sot, 
Lou Castèu-Nôu-de-Papo 
E lou Ferigoulet. 

E dins li vèire l'amo 
Dóu vin uiausso lèu : 
Lou Tavèu, uno flnmo ! 
Lou Sant-Jorge, un soulèu ! 

De nôsti vigno morto 
Ghourlon li vièi grand vin, 
E soun fiô lis emporto 
lin d'estrambord divin ! 

La dono, sèmpre fado, 
Prcn lis iue treboulant, 
Di raubo desgrafado 
Sorton li pitre blanc. 



THÉODORE AXBANEL 187 

Les serviteurs sont en émoi; — depuis ce malin — ils 
transportent sur lu nappe ■ — l'attirail du festin. 



Et la table se couvre — de mets provençaux : — sar- 
dines, poivrons, boutargue, — olives à la saumure, 



bouillabaisse, bourride\ — allons! de l'ail, allons! — 
salmis de grives, — levrauts et paons rôtis. 



Pour inspirer la muse, — pour attiser l'amour, — les 
écrevisses de Vaucluse, — les truffes du Ventoux! 



Les fruits montent en pyramides, — colorés comme 
des papillons : — oranges à pleines corbeilles, — et 
branches de cerises. 



On apporte et on débouche — cent flacons pour la 
soif : — le Chàteau-Neuf-des-Papes — et le Férigoulet. 



Et dans les verres l'âme — du vin étincelle aussitôt : 
— le Tavel, une flamme! — le Saint-Georges, un soleil! 



De nos vignes mortes — on lampe les vieux crus fameux 
— et leur chaleur excite — des transports divins ! 



La femme, toujours fée, — a des regards qui trou- 
blent; — les robes entr'ouvertes — laissent voir les blan- 
ches poitrines. 

I. Combinaison de bouillabaisse et d'ailloli. 



188 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

E H tè8to flourido 
Que caresso lou vent 
Clinon alangourido 
Dins H bras di jouvènt. 

E H cabeladuro 
Folo de se mesela! 
Poutoun e mourdeduro 
Amosson tout parla. 

An plus rèn à se dire! 
De-fes, zóu! part un crid, 
E d'espaime e de rire 
Semblon que van mouri. 

Li pàuri vièi 
Que soun en purgatòri 
Espinchon de sa bôri 
Li jouine que soun rèi ! 

L'amour li desvario : 
liarbelant lou printèms, 
Li vièi an plus d'auriho, 
Li vièi an pluJ de dent! 

(Loïc Rèire-Soulèu.) 



T11K0D0RE AUBANEL 189 

Et les têtes fleuries, — que caresse le vent, — s incli- 
nent, alanguies, dans les bras des jouvenceaux. 



Et les chevelures, — folles, de s'emmêler. — Baisers et 
îorsures — éteignent tout parler. 



Ils n'ont plus rien à se dire! — Parfois, vlan! part un 
cri; — et de pâmoison et de rire — on dirait qu'ils vont 
mourir. 



Les pauvres vieux, — qui sont en purgatoire, - — épient, 
de leur cahute, — les jeunes qui sont rois! 



L'amour les met hors d'eux; — le printemps les rend 
pantelants, — les vieux qui n'ont plus d'oreilles, — les 
vieux qui n'ont plus de dents. 

(Le Soleil d outit-tombe.) 



PAUL GIERA 

(1816-1861) 



OEuvres. — XV poésies diverses, odes, épitres, contes, sa- 
tires, noëls, éparpillées de son vivant dans les premiers Ar- 
mand Prouvençau. dans l.i l'i onvençalo, dans le recueil /.<>« 
Roumavàgi deis Tronbaires publié par Gant i Aubin. Aix. 18.54). 
réunies après sa mort et publiées sous le titre de l.i Gatejada 
iLes Galéjades) par Mistral et Houmanillc dans In Liante de 
llasin (Grappes de Iiaisins). recueil collectif contenant, outre 
celles de Glaup, anagramme de Paul G., les poésies proven- 
çales de Castil-Hla/.e, Adolpbc Dumas, Jean lteboul el T. l'ous- 
sel (Avignon, ltoumanille, 1865). 

Il avait le goût des pseudonymes et usa de ceux de Glaup, 
Paiiloun, Grabié, Grapaulier, Proilgaulié, Ion Felibre ajougni. 

P. Giéra a collaboré à Y Armand l'rnuvcnrdu. 

Le nom des frères Giéra 1 , les propriétaires du poétique ber- 
ceau du Félibrige.les Mécènes simples et fraternels des <■ Fon- 
dateurs », est inséparable de l'histoire de la Renaissance pro- 
vençale. 

Le notaire Paul Giéra (1816-1861) et son frère Jules, philosophe 
spiritualiste ( 182'*-t8'.»8), tous deux natifs d'Avignon, étaient de 
dignes représentants de la bourgeoisie du midi de la France, 
chez laquelle le libéralisme de l'esprit et l'aisance des manières 
s'alliaient au culte des traditions et à la conscience des devoirs 
sociaux. C'est ainsi qu'ils s'occupaient avec dévouement d'une 
société catholique populaire de bienfaisance : la Société de la 
Foi. Dans ce milieu, plusieurs années avant la fondation du l'é- 
librige, ils avaient fait la connaissance do ltoumanille el d'Ail» 
banel. Vers la même époque, ils s'étaient liés avec Mistral et 
Crousillat, de Salon. Houmanille donna forme, en les préci- 
sant, aux tendances provcnçalisantes des deux frères, et dès 

t. La famille Giéra était d'origine italienne. Le père de Paul et de 
Jules, Baptiste (i., marie à Madeleine Grillon dont il eut 13 enfants, 
— 4 seulement survécurent, deui garçons et deux filles, — tint une 
épicerie dans la rue du Vieuï-Sertier jusqu'en 1832, époque à la- 
quelle un de ses riches clients, le philanthrope (ioujon d'Alcantara, 
lui laissa toute sa fortune, ce qui lui permit de céder son commerce 
et de vivre en rentier. Les deux lils survivants firent leurs éludes au 
petit séminaire d'Avignon. L'aine, d'abord clerc de notaire, acheta 
en 1840 une étude qui, a sa mort, passa au* mains de Jules. 



PAL'L GIEHA 191 

185] Paul (liera composait dans le dialecte (l'Avignon. En 1852 
il figurait dans le recueil Li Prouvençalo, ce premier essai de 
publication collective édité par Roumanille. En 1853 il assis- 
tait à Aix au congrès des poètes provençaux dit « Roumavàgi 
deis Troubaires », et le recueil du même nom où J.-B. Gaut réu- 
nit les poésies lues ou envoyées à cette occasion, donna de lui 
une petite pièce de vers, Li Lianço de Margarido, sous le pseu- 
donyme d'Ange Grapaulier. 

C'est dans cette période que la camaraderie des jeunes poè- 
tes du groupe de la vallée du Rhône, de la Crau à Avignon, 
s'était resserrée en une véritable amitié : • Oh ! la fine jeunesse, 
la charmante jeunesse que nous avons passée ensemble, quel- 
ques amis que nous étions! » s'écriait Mistral trente ans après. 
« Nous avions vingt ans... Nous nous étions rencontrés, un petit 
cercle de poètes, tous enfants du peuple, tous passionnés dans 
une inspiration commune pour le relèvement de notre langue 
populaire, et tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, nous nous 
réunissions le dimanche, et eu avaut de chanter et de dire des 
vers et de nous attirer vers l'idéal les uns les autres 1 . » 

La famille Giéra étant celle qui pouvait le mieux et le plus 
recevoir, c'était chez elle qu'on se réunissait le plus souvent. 
L'accueil était simple et cordial; et chacun, quel que fût son 
rang ou sa fortune, s'y trouvait le bienvenu pour son talent ou 
ses mérites. « Une mère atTectiieuso, deux sœurs gracieuses et 
bonnes, quelques amies, dont l'une devait rester célèbre, met- 
taient la pluscharmante atmosphère dans le salon de la rue Ba- 
nasterie, ou, l'été, dans le séjour champêtre de Font-Ségugne », 
la fameuse propriété des Giéra, qui se dresse au milieu de la 
verdoyante plaine du Comtat, sur la colline de Château-Neuf de 
Gadagne, à 12 km. d'Avignon. Ancienne maison de plaisance 
italienne, bâtie par un cardinal romain, promenade favorite, 
avant la Révolution, des ducs de Gadagne, le castel de Font- 
Ségugne était ensuite passé aux mains de M. Goujon, qui à sa 
mort l'avait légué, avec toute sa fortune, au père du félibre, 
Baptiste Giéra. Celui-ci ne profita pas longtemps de ce beau 
legs et mourut peu de temps avaut que son fils Paul, passionné 
pour le Gai-Sçavoir, n'attirât ses amis dans la riante bastide 
provençale, « blottie dans la fraîcheur des arbres ». 

Tous les poètes qui ont respiré à Fout-Ségugue l'air du mé- 
morable printemps de 185«, « chargé d'amour, de gloire et de 
poésie, ont dit le charme de ces lieux; Mistral nous a montré le 
eastel posé au penchant du plateau de Camp-Cabel. regardant 
le Vcntonx et la gorge de Vaucluse, abrité du vent et de l'ar- 
deur du soleil par un « délicieux bouquet de chênes, d'acacias 
et de platanes » ; Anselme Mathieu a évoqué le banc, la muraille» 

1. Discours de réception a l'Académie de Marseille, 1887. 



192 ANTHOLOGIE DU 1KLIBKIGE PROVENÇAL 

les grauds acacias feuillus, la fontaine murmurante, qui donna 
sou nom à l'endroit 1 ; «a pauvre Tavan, qui cultiva le sol de 
Cadagne. tout eu face de Fout-Ségugne, nous en a décrit 
• l'ombrage >, le silence, la fraîcheur, les cachettes, les sen- 
tiers, les bancs de pierre, les gazons où l'on peut rêver d'a- 
mour, et surtout Aubauel en a chanté les jours brûlants et les 
nuits parfumées, Atibant-1. qui mêle en son cœur le souvenir de 
Font-Ségugne à celui de Zani, puisque c'est là que pour la pre- 
mière t'ois il aperçut Jenny Manivet avec sa robe couleur gre- 
nat. Ue toutes les pages de La Miûugrano s'élève ce chant pas- 
sionné, où nous voyons le sourire mélancolique de la jeune 
fille eucadré dans le beau paysage qui le complète! et le pré- 
cise'-, a « Vuulie/.-vous, a écrit Mistral, pour berceau d'un rêve 
glorieux et pour l'épanouissement d'une fleur d'idéal, un lieu 
plus favorisé que cette cour d'amour discrète, en belvédère, 
sur la cote au milieu de lointains a/.urés et sereins?... » Dans 
le charmant castel. devant un site aux lignes harmonieuses, — 
un des plus pittoresques de Provence, — t la vie était très 
douce. On riait, ou chantait et OD dansait aussi, car les sœurs 
des Giéra, Clarisse et Joséphine, se mêlaient aux amis de leurs 
frères, et. la première étoile parue au ciel, la joyeuse bande se 
recueillait pour écouter la prière du soir que disait une jeune 
fille... » « Oui, ce furent des jours délicieux pour ceux qui les 
vécurent..., mais qui devaient être tout aussi féconds. Ce qui 
n'eût été peut-être qu'une réunion de bons amis à la campagne, 
parce qu'il y avait parmi ces amis un Houmanille ot un Mistral, 
cela devait devenir une véritable conjuration pour la résurrec- 
tion d'une Ungli« et d'uno littérature. » 

Et voila ennuient « le 21 mai 1854, Sept jeunes poètes, Théo- 
dore Aubauel, Jean llrunet, Anselme Mathieu. Frédéric Mistral, 
Joseph Roumauille, Alphonse Tavan et Paul Giera, amphitryon, 
se réunirent au castel de Font-Ségugne... pour concerter dans 
un banquet d'amis la restauration de la littérature provençale ' ». 

Au cours du repas, la couslitutiou d'une association amicale 
de propagande provençale fut décidée. Paul Gièra, qui n'était 
pas un des moins enthousiastes, affitfRB la nécessite pour l'é- 
cole nouvelle de prendre un nom uouveau. ue voulant ni do 
celui de troubadours, trop désuet et archaïque, ni de celui de 
troubaires, déjà employé et déconsidéré par tous les riiueurs 
patoisants avec lesquels ou allait rompre définitivement. Mis- 
tral proposa alors celui do félibre*, qui devait avoir une si 

I. l-'oul-Ségiigue, dit Mistral « tire son nom d'un filet d'eau qui 
coule continu (àe-seyuulu) au pied du castelet... > < if, Memòrì, c. XII. 
a. lin. Hipcrl, La Jit naissance l'ruvençah-. 
'.;. Mistral, Trétor du Félibrige, au mot Félibre. 
■i. Félibre viendrait, selon les uns, de felibrit, mot bas-lulin qui 



PAUL GIEHA 



193 



belle fortune. Où l'a vait-il pris? Disons-le en passant, puisque 
ce mot reste encore un peu mystérieux pour le grand public. 
« On le trouva clans une poésie légendaire, l'Oraison de Saint- 
Anselme que M. Mistral avait recueillie à Maillane, poésie qui 
se récite encore en guise de prière dans certaines familles du 
peuple. » Dans ce naïf cantique il est dit en effet que la Vierge 
trouva l'enfant Jésus discutant avec les Sept Félibres de la Loi. 
Mistral la récita à ses amis. 

« Les Sept Kélibres de la Loi ! mais c'est nous autres! » s'é- 
cria toute la table. Et d'emblée les jeunes gens décidèrent de 
s'appeler les Félibres. de prendre pour emblème une étoile à 
sept rayons, en l'honneur de sainte Estelle, dont c'était préci- 
sément la fête ce jour-là, et pour organe annuel un petit livre, 
littéraire et populaire, qui parut pour la première fois l'année 
suivante sous le titre de L'Armana J'rouvençaii p'er loti bel an de 
Dieu IS.'i.'j, adouba e publica de la m an di t'elibre '. Ce fut Paul 
Giéra qui se chargea de présenter l'œuvre nouvelle au public 
dans une courte préface spirituelle et signée Lou t'elibre ajou- 
gui (le Félibre enjoué). Cette préface constitue, avec deux ou 
trois chroniques et contes et une quinzaine de poésies diver- 
ses, tout le bagage provençal du joyeux Glaup, mort sept ans 
à peine après la fondation du Félibrige. Si mince qu'elle soit, 
son œuvre mérite de retenir l'attention, car Paul (liera n'a pas 
été seulement l'hôte célèbre de Font-Ségugne. Ce fut aussi un 
esprit original et hardi que Saint-René Taillandier comparait 
a un Téniers provençal 2 . Ses rares poésies montrent en lui un 
auteur plaisant, un galejaire. Seulement, ce genre où les Pro- 
vençaux excellent, il le teiute d'une nuance très personnelle. 
Son ironie, très fouillée, un peu cruelle parfois, s'attachant aux 
détails, rappelle en quelque chose l'humour anglais. Certains 
de ses poèmes s'accommoderaient parfaitement des illustra- 
tions d'un Hogarth ou même d'un Gilbrav. D'autre part, certains 
de ses Noèls sont des meilleurs de ceux composés au xix° siè- 
cle par des lettrés. Ils sont dans la pure tradition de ces canti- 

signilierait « nourrisson », selon les autres, du grec tpCÀÎ6paÎ0î ou 
BlXaopoç, « ami de l'hébreu » ou « ami du beau ». D'autres étymo- 
logies, irlandaise, germanique, etc., ont été proposées. Cf. Mistral, 
Trésor du Félibrige, p. 1113, et A. Jeannoy, article sur le mot féli- 
bre, Remania, 18V4, tome XXII, page 463-05. « M. Jeannoy semble 
avoir restitué au mot tout son vrai sens, en le rapprochant de l'espa- 
gnol fêligrèt, qui signifie paroissien, client, mais qui, venant de filius 
t'cclesix, pouvait signilier, au moyen âge, fidèle ou prêtre et qui signi- 
Be encore en catalan, enfant de chœur... » (Em. Ripert, La Renais- 
sance Praç., p. 447.) 

1. « L'Almanach provençal pour le bel an de Dieu 1855, élaboré 
et publié de la main des Félibres. •> 

2. Dans la préface de Li Prouvençalo. 

13 



194 ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGE PROVENÇAL 

ques populaires où le réalisme naïf et l'anachronisme se mê- 
lent au sincère sentiment chrétien. D'ailleurs, P. Giéra possède 
nue grande richesse d'expressions pittoresques, une sûreté de 
langage provençal que l'on pourrait s'étonner de rencontrer 
chez un écrivain de la bourgeoisie des villes, si nous ne savions 
qu'a cette époque les bourgeois d'Avignon parlaient encore cou- 
ramment la langue du terroir. La seule faiblesse qu'on puisse 
lui reprocher, et qui n'est en somme que l'excès de certaines 
qualités, serait un peu trop d'abondance dans le développement 
des thèmes, une forme parfois négligée, en un mot, un métier 
peu sûr encore. Il est regrettable qu'une profession absorbante 
et une mort prématurée aient empêché ce poète, doué d'un talent 
si original et presque unique dans la littérature provençale, de 
donuer plus complètement sa mesure et d'assister à l'épanouis- 
sement d'un renouveau dont il abrita l'éclosion, et dont il eût 
été sans doute un champion des plus vaillants. 

A sa mort, son frère Jules, dont Mistral a dit qu' a il rêvait 



Ll AI AU PARTEJA' 

THOS 



Jr vùu plus sa /.ounel-, te lou dise sens rire; 

Sian 1res que tra\aian à lou faire desdire! 

Dis qu'a proun rebouli, qu'a proun sermonnera, 

Qu i-s Icms de n'en liai, qu'a proun bi'oucantoja ; 

Qm- f'au que Zounrt, parj;e.., Es uno patarasso, 

I no groub», un eliauchuun que n'a ni biais ni bj 

(lasto loul gfl . | u . ■ luri.. r dirias que l'oustau 

Es ion recatadou di bougneto e di Iran! 

Dedins vous fai escor, es touto espeiandrado ; 

$0 soit, rèn es proun bèu, a li dos uian traucu I", 

Regounflo de licbu, de raubo, de landau, 

i><- eoutihouii, de couifo : eh ! bm, tout ié l'uigau! 

Eau que rrounipc toujour, que l'argent se degaie. 

Quàuqui-i'cs. quand n a plus, risco pas que ni' en baie; 

Sien pas niai avança : lai comte de pertout, 

El piéi .le fau que pague... Eh ! bm, Je nèi sadou! 

1. Cette satire avait d'abord paru dans Li l'n>ur, nmlo (ISj-). 

2. Je et Zounet, abréviatifs de Jouti: (Joseph) et de Teretounet 
(petite Thérèse). 



PAUL GIfcKA. 



195 



la rénovation du momie par l'œuvre des Pénitents Blancs », 
hérita de Font-Ségugne, où, en quittant son étude de notaire, il 
se retira pour y vivre en a ermite et en philosophe » et écrire 
des Itudes scientifiques et religieuses. Il avait suivi, sans s'y 
mêler élroitemeut, les réunions des premiers félibres et, attiré 
parla philosophie, il n'a écrit eu provençal qu'un cantique sur 
saint Vincent et le discours de mariage de Tavan, dont il fut le 
maître vénéré. La mort le surprit au momeut où il achevait de 
transformer et d'agrandir le pastel primitif. Les modifications 
qu'il y a apportées ont nécessité la démolition île plusieurs 
chambres « historiques » où Mistral et Aubanel couchèrent. 
Sur les murailles de ces chambres les grands poètes avaient 
écrit des vers délicieux. Ces vers ont été sauvés par .M 1 " Jules 
Giéra, qui reste aujourd'hui la gardienne pieuse et mélancolique 
du berceau félibréen. 
La traduction de nos extraits de Paul Giéra est nouvelle. 



LES MAL PARTAGES 



Je ne veut plus sa Zounel, je te le dis sans rire ; — 
nous sommes trois qui travaillons à l'en l'aire dédire! 

— 11 dit qu'il a assez souffert, qu'il a assez sermonné, 

— qu'il est temps d'en finir, qu'il a assez tergiversé; — 
qu'il faut que Zounct parte... C est une guenipe, — une 
gaupe, un souillon d'une maladresse extrême! — Elle 
gâte tout ce qu'elle touche, et vous diriez que la maison 

— est le refuge des taches et des trous! — Dedans elle 
vous soulève le cœur, elle est toute déguenillée; — si 
elle sort, rien n'est assez beau, elle a les deux mains per- 
cées; — elle a, plus qu'il n'en faut, des fichus, des robes, 
des tabliers, — des jupons, des coiffes : eh bien, tout 
lui fait plaisir! — Il faut qu'elle acheté toujours, que 
l'argent se gaspille. — Parfois, quand elle n'en a plus, 
il n'y a pas de risque que je lui en donne; — je ne suis 
pas plus avancé : elle fait des comptes partout, — et 
puis il faut que Je paye... Eh! bien, Je en est rassasié! 



196 ANTHOLOGIE DU FÉL1BKIGE PROVENÇAL 

Intras dins lou pouciéu qu'apello sa cousino : 

N'en veirés, pèr lou sou, de tèsto de sardino, 

E de tripo de gabre, e d'escaumo de pt'is! 

En loungour, en larjour lou mouloun toujour crèis! 

De calos d'ensalado e de peu de castagno, 

Pèr embeli lou lia. vous n'en fai de mountagno ! 

Dise rèn di pelouiro e de cebo e d'aiet 

Ounte, mai que d'un cop, perdeguè si soulié ! 

De la sartan greissouso à-n-un cro pendoulado. 

De sa sorre de la, grasiho mail rasclado! 

Uno pato d'eicito, uno pato d'eila; 

Li mousco qu'à cha cent se nègon dins lou la; 

Pèr lou sùu soun tignoun, au saumié lis aragno, 

La piencbe que dóu lard s'es facho la coumpagno, 

A dre faire, déurrien acaba lou tablèu : 

Eh! bèn, n'en siéu fâcha, mai es pas lou plus béu. 

1 d'abriéu 1851. 

{Li Galejado, in Un Liante de Hasin.) 

LIS AVOUCAT 

NOUVÈ 

A F. Mistral, licenciai en dre. 

— A Betelèn Dieu vèn de naisse, 

A Betelèn, 

Subre lou fèn ; 
Pastre, quitas lèu vùsti paisse : 

Anas ensèn 

Vers la Jacènt. — 
Vaqui ç'o qu'a troumpeta l'Ange. 

Qu'aco 's estrange! 

Li pastourèu 

I'anèron lèu, 
E l'Ange gardé li troupèo. 

l'anère proun emé li pastre, 
l'anère proun 
Vers l'Eufantoun ; 



PAUL GIÉR.V 197 

Entrez dans la porcherie qu'elle appelle sa cuisine : 

— vous verrez, sur le sol, dos tètes de sardines, — et 
dos tripes de dindons, et des écailles de poissons! — En 
longueur, en largeur le monceau toujours croît! — De 
trognons de salades et de peaux de châtaignes, — pour 
embellir le lieu, elle vous fait des montagnes! — Je no 
dis rien des pelures et d'oignons et d'aulx — où, plus 
d'une fois, elle perdit ses souliers! — de la poêle grais- 
seuse à un croc suspendue, — de son frère de lait, le 
gril mal raclé! — Un chiffon par-ci, un chiffon par-là; 

— les mouches qui par centaines se noient dans le lait; 

— sur le sol son chignon, au plafond les araignées, — 
le peigne qui du lard s'est fait le compagnon, — pour 
être juste, devraient achever le tableau ; — eh bien, 
j'en suis fâché, mais ce n'est pas le plus beau. 

1 avril 1851. 

[Les Galéjades, in Grappes de Raisins.) 



LES AVOCATS 

xoiir. 

A F. Mintml, licencié en droit. 



« A Bethléem Dieu vient de naître, — à Bethléem, — 
sur le foin; — pâtres, quittez vite vos pâturages : — allez 
ensemble — vers l'Accouchée. » — Voilà ce que l'Ange a 
trompeté. — Que cela est étrange! — Les pastoureaux 
— y allèrent vite, — et l'Ange garda les troupeaux. 



J'v fus bien avec les pâtres, — j'y fus bien — vers le 



198 ANTHOLOGIE DU FEI.IBRtGE PROVENÇAL 

Mai se faguèsso l'oupiniastre, 
Foro di'm round, 
Liuen don poupoun, 

Falié parti tèsto-prouhiierò ; 
Gens de piviero ! 

— An trop peca 
Lis avoiicat, 

Digue Jóusè, li Touli'ii pa! 

— Se prou nie tira do vous de fondre ; 

Se proimietiéu 

A lEnfant-Diéu 
De faire maigre lou divèndre; 

Se vous disiéu 

Que farai mien, 
Me Jou leissarias-ti pas vèire ? 

— Sies pas de crèire : 
Sabon jilega, 

Lis avoucat, 
Digue Jóusè, li voulèn pa ! 

— S'amavo l'or, vostc bètl drôle, 

S'amavo l'or, 
L'Enfant cpae dor, 
Ni' en baiariéu, car pièi iéu vole 
lé faire un sort 
Avans sa mort. 

— De toun argent se n'enchau gaire, 

grand barjaire! 
Fan trop paga, 
Lia avoucat, 
Digue Jóusè, li voulèn pa ! 

— Bello Jacènt, que deve faire ? 

Bello Jacènt, 

Perde moun sèn ! 
A voste drôle vole plaire, 

E m'an à dent, 

Lou vese bèn ! 
Pcrqué me volon faire courre ? 

Fau-ti que ploure? 



PAUL GIÉRA 199 

petit Enfant; — mais si j'avais fait l'opiniâtre, — on de- 
hors du cercle, — loin du poupon, — il aurait fallu par- 
tir tête-première; — point de prières ! — « Ils ont trop 
péché, — les avocats, — dit Joseph, nous ne les voulons 
pas ! » 



— « Si je promettais de vous défendre; — si je promet- 
tais — à l'Enfant-Dieu — de faire maigre le vendredi; 
— si je vous disais — que je ferai mieux, — ne me le lais- 
seriez-vous pas voir? » — « On ne saurait te croire : — 
ils savent plier, — les avocats, — dit Joseph, nous ne les 
voulons pas ! » 



— « S'il aimait l'or, votre beau garçon, — s il aimait 
l'or, — l'Enfant qui dort, — je hfi en donnerais, car nuis je 
veux — lui faire un sort — avant qu'il meure. — « De ton 
argent il ne se soucie guère, — ò grand hâbleur! — Ils 
font trop payer, — les avocats, — dit Joseph, nous ne 
les voulons pas ! » 



— « Belle Accouchée, que dois-je faire ? — Belle Accou- 
chée, — je perds le sens! — A votre garçon je veux 
plaire, — et ils ont une dent contre moi. — je le vois 
bien! — Pourquoi veulent-ils me faire fuir? — Faut-il 



200 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

Ai bèu prega : 

Siéu avouent, 

San Jóusè dis que me vôu pa ! 

— Voici ço quoi, m'a di Mario, 

Veiri ço qu'i'i : 

Aquéu bon vièi 
Vous canto aquéli letanìo, 

Dóuniaci ve i 

Que noste Rèl 
Soustara gaire li richesse 

E li finesso ! ... 

Simplecita 

E paureta, 
Vaqui la clau pèr i' agrada. 

Mouriero, 1852. 

(Li Galéjade, in Un Liante de Ra.iin.) 

ODO I GRANOUIO 

Counsiderant l'a di : — Un jour que sara aine 

Lis oine pourtaran uno coua qu'aura 'n iue, 

Que virouiejara de cent milo manière, 

E qu'a dès pas veira li veno d'uno niero ! — 

IS'an pas tant de bonur li granouio sons cona 

Que bramon ebasque vèspro : — Et pourquoi? mais pourquoi 

Dins lou campèstre quand m'atiron 
Mi pensamen de-long di riéu, 

L'estiéu, 
Perqué TÔsti cant me treviron ? 
E perqué mi doulour s'empiron, 
Sarnibiéu ! 

Perqué, quand passe, vous escoundre 
Dins lou l'angas de voste oustau? 

Es mau ! 
Li coublet que vène d'apoundre, 
Siéu vengii pèr vous li semoundre, 
Tout descau ! 



PAUL GIÉRA 201 

que je pleure? — J'ai beau prier : — je suis avocat, — 
Saint Joseph dit qu'il ne me veut pas! » 



— « Voici ce que c'est, m'a dit Marie, — voici ce que 
c'est : — ce bon vieux — vous chante ces litanies, — 
parce qu'il voit — que notre Roi — ne protégera guère 
les richesses — et les finesses I... — Simplicité — et pau- 
vreté, — voilà la clef pour lui plaire. » 



Moriércs, 1852. 

(Les Galéjades, in Grappes de Raisins.) 

ODE AUX GRENOUILLES 

Considérant l'a dit : « Un jour qui sera nuit — les 
hommes auront une queue qui portera un œil, — qui 
pirouettera de cent mille façons, — et qui à dix pas verra 
les veines d'une puce ! » — Elles n'ont pas tant de chance, 
les grenouilles sans queue — qui crient chaque soir : — 
Et pourquoi ? mais pourquoi ? 



Lorsque, dans la campagne, m'attirent — mes soucis 
le long des ruisseaux, — l'été, — pourquoi vos chants me 
bouleversent-ils ? — et pourquoi mes douleurs empirent- 
elles, — sacrebleu! 



Pourquoi, lorsque je passe, vous cacher — dans le 
bourbier de votre maison ? — C'est mal ! — Les couplets 
que je viens d'ajuster, — je suis venu vous les offrir, — 
les pieds tout nus! 



202 ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIOE PROVENÇAL 

Ma Muso es tant counsoularello 
Que, pèr Tous-autre^ vùu canta 

Fluta... 
N'avès pas vist la damisello 
De-matin veni, riserello, 
M'escouta ? 

Mai i'ai di : — Tu, fai tis afaire! 
Siéu vengu que pèr ti vesin 

D'alin : 
La granouio, plouro, pecaire! 
E fau que i'ane un pau destraire 
Sou pegin. — 

Sabe perqué sias renarello : 
Es de vèire coume lou pèi 

Se crèi 
De sa coua taiado en dentello, 
E vourrias bèn èstre autant bello 
Que ço qu'èi! 

D'acit tous lagrias, tni granouio ? 
Mai s' an la coua, n'ah pa n paW'u 

D'artèu. . . 
E que dru dire la favouio, 
Paufo bestiolo que farfouio 
De-cantèu ? 

Dins uno aigo toujour clareto 
— Se i' escupissias pas dedins 

Sens fin — 
Sarias-ti pas bèn risouleto, 
En poudènt faire d'estireto, 
Dre camin ? 

Vous trouvavias-ti pus urouso, 
Passa tèms, que carrejavia 

La coua ? 
tèsto-d'ase vanitouso, 
Dins quatre det d'aigo nitouso, 
Que fasia ? 



r.u-î. GiÉR.v 203 

Ma muse est si consolatrice — que, pour vous, elle va 
chanter — flùté... — N'avez-vous pas aperçu la demoi- 
selle — ce matin, venir rieuse — m'écouter ? 



Mais je lui ai dit : « Toi, fais tes affaires! — Je ne suis 
venu que pour tes voisins — d'en bas : — la grenouille 
pleure, la pauvre, — et il faut que j'aille un peu distraire 
— sa mélancolie. » 



Je sais pourquoi vous êtes grognons : — c'est de voir 
combien le poisson — est orgueilleux — dé sa queue 
découpée en dentelle; — et vous voudriez bien être aussi 
belles — qu'il est beau ! 



De cela vous vous lamentez, mes grenouilles? — Mais 
s'ils ont une queue, ils n'ont pas une paire — de pattes... 
— Et que doit dire le crabe, — pauvre bestiole qui s'a- 
gite — tout de travers ? 



Dans une eau toujours claire — • (si vous n'y crachiez 
pas dedans — sans fin) — ne seriez-vous pas bien gra- 
cieuses, — en pouvant faire des brassées, — droit devant 
vous ? 



Vous trouviez-vous plus heureuses, — autrefois, lors- 
que vous charriiez — la queue ? — té tarda vaniteux, — 
dans quatre doigts d'eau boueuse, — que faisiez-vous ? 



204 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

Qu'alor vous fuguossias lagnado, 
Que, franc de pluèio, avias la mort 

Au cor, 
Sarié sta bèn : mouri secado, 
Quand sias pas nascudo arencado, 
tins de sort ! 

Mai vous vèire desvariado, 
Quand, galoiso, déurias veni 

Béni, 
Sus li bord de l'aigu nlignado, 
Dieu que vous a tant bèn fourmado, 
Fai ferni! 

Parlèn coume li gènt, mi rèino : 
Emé iéu couvendrés belèu 

Qu'es bèu, 
Quand dóu langui pourtas la chèino, 
De poudé faire sènso gèino 
Sant-Miquèu. 

Dóu ribas faire cabussoto. 
Pèr ana vèire loti surgènl 

Que vèn 

Vous rire en jitant si perleto, 

E pièi reniounta frescouleto, 

Fai de bèn! 

Se balança subre la sagno, 
Quand vèn jouga lou ventoulet 

Moulet; 
Quand lou mistrau boufo e s'encagno, 
lé poudé dire : « A la coumpagno ! » 
Qu'èi doucet! 

Pièi noun sias sens quauque engenïo. 
Di locbo e di espigno-bè 

Sabè 
Li pichot secret de famiho 
K ié farcisses lis auriho 
Sens respèt ! 



PAUL GIKRA 



205 



Qu'alors vous vous soyiez plaintes — (car, sans la 
jiiuie, vous aviez la mort — au cœur), — c'eut été bien : 
— mourir desséchées, — quand on n'est pas nées ha- 
rengs, — fichu sort ! 



.Mais vous voir désemparées, — lorsque, joyeuses, vous 
devriez venir — bénir, — alignées sur le bord de l'eau, 
— Dieu qui vous a si bien formées, — cela fait frémir! 



Parlons comme les gens, mes reines : — avec moi vous 
conviendrez peut-être — qu'il est beau, — lorsqu'on porte 
la chaîne de l'ennui, — de pouvoir faire sans gène — 
Saint-Michel. 



De la rive faire un plongeon — pour aller voir la 
source ■ — qui vient — vous sourire en jetant ses perles; 
— puis remonter, toutes fraîches, — cela fait du bien! 



Se balancer au-dessus des joncs, — lorsque vient jouer 
la brise — molle: — lorsque le mistral souffle et s'enrage 
— pouvoir lui dire : « A la compagnie! » — que c est 

agréable ! 



Puis vous n'êtes pas sans quelque talent : — des lo- 
ches et des épinoches — vous savez — les petits secrets 
de famille; — et vous leur en rebattez les oreilles — 

sans respect! 



206 ANTHOLOGIE DU FEUBBIGE PROVENÇAL 

Se vous bouton dins uno fiolo, 
Marcas la plueio c lou bùu-tèm 

I gfènt, 
Car noun sias d'aquéli bestiole 
Que s'amuson qu'en de babiolo, 
Pau-de-sèn ! 

Fougnarés plus, pople granouio, 
Et furés plus li i-apatèu, 

Belèu ? 
Car, (pue dirié pas la favouio, 
Paure bestiolo que farfouio 
De-cantèu? 
1854. 

(Li Galejadu, in Un Liante de Hasin.) 




PAUL GIÉKA 207 

Si l'on vous met dans un flacon, — vous indiquez la 
pluie et le beau temps — aux gens, — car vous n'êtes 
pas de ces petites bètes — qui ne s'amusent qu'aux ba- 
gatelles, — les folles ! 



Vous ne bouderez plus, peuple grenouille, — et vous 
ne ferez plus les rcvèebes. — peut-être? — Car, que ne 
dirait pas le crabe, — pauvre bestiole qui s agite — tout 
de travers? 



{Les Galéjades, in Gra/>pes Je Haisi/is.) 



JEAN BRUNET 

(1823-1894) 



OEuvres. — Bachiqucllo e prouv'erbi sus la luno (Avignon 
Aubancl, 1876); — Etudes de mœurs provençales par les proverbe 
et dictons (Montpellier, Impr. Centrale, 1882) ; — Ibid. (18841. 

Brunet a collaboré à l'Ar/nana Prouvençau, au Cacho-fiò, à I; 
Revue des Langues romanes, à La Tradition, etc. 

Jean Brunet, vitrier, peintre décorateur et artiste, musicien 
capitaine de sapeurs - pompiers , puis marchand d'antiquités 
puis malheureux, est la plus pâle figure de la pléiade proven- 
çale. Né à Avignon en 1823 d'un père qui, ancien soldat de Na 
poléon, avait quitté le fusil pour le pinceau, élevé dans un ate 
lier de peintre où le récit des fabuleux exploits de la Grand* 
Armée alternait avec d'interminables théories sur la gamme 
des couleurs, il y prit ce goût de l'action et de l'art qu'il pos- 
séda à un haut degré et fit de lui un « soldat de l'humanité >. 
et un poète. Nature enthousiaste et démonstrative, passionné 
pour la langue provençale, il fut vite embrigadé dans le peti 
groupe d'amis qui préparaient/par de fréquentes réunions dam 
la région avignonnaise, la fondation du Félibrige, à laquelle i 
prit part après avoir assisté aux Congrès d'Arles et d'Aix. Se> 
débuts « officiels » de poète datent du Roumavàgi deis Trou- 
bairet à Aix (1853), où il lut une élégie fort triste, Xoitn vol 
èstre counsoula, consacrée au souvenir de ses enfants morts ei 
bas âge. C'est une des rares occasions où on le vit parler ei 
public à titre de félibre. 11 est piquant de coter que, des Sep 
de Font-Ségugne, il fut le seul « rouge ». Pour montrer l'éclec 
tisme du groupe félibréen, Mistral aimait à citer à côté de Rou 
manille royaliste et ultra-catholique le républicain franc maço 
Jean Brunet. Le même Mistral nous le représente dans se 
Mémoires comme un doux rêveur, épris des idéologies de 18'i8 
«... Brunet, avec sa face de Christ de Galilée, rêvant l'utopi 
d'un Paradis terrestre... » Enfant du peuple, il demeura en etl'< 
toute sa vie une sorte de libertaire pacifique, voyant dans le Fi 
librige une oeuvre démocratique, et pensant que l'indépcudanc 
de l'homme est toute dans la possibilité de dire librement; 
pensée et dans la langue qui lui est propre. Juste et bon, vr 
saint laïque, il sacrifia sa santé et son avoir à pratiquer li 
principes de fraternité, et, pour délivrer les autres de la miser 
s'y plongea lui-même. Capitaine de pompiers.il exposa maiuti 
fois .sa vie pour tirer de l'eau ou des flammes ses compatrioti 
endanger. Longtemps il suivit, en compagnon fidèle et modest 
les réunions félibréenues et accepta le titre do majorai en 1.N7. 
mais peu à peu il s'effaça, et c'est presque ignoré des jeuu 



JEAN BRtJNET 



209 



générations qu'il s'éteignit à l'hôpital d'Avignon en 1894 l . Il 
avait pourtant autour de 1860 connu son heure de célébrité, 
quand le tout-puissant Timothée Trimm 2 , qui faisait les ré- 
putations dans ses chroniques, avait consacré à sa louange la 
première page du Petit Journal et que d'autres journaux de 
Paris avaient publié quelques poèmes de sa composition. Il 
avait mémo reçu à cette époque, pour ses mérites littéraires, la 
décoration de l'ordre de Charles III d'Espagne. Membre de la 
Société des Langues Romanes, chevalier de la Légion d'hon- 
neur, ancien conseiller municipal, il fut enterré aux frais de 
sa ville natale. 

Poète plein de sensibilité, Jean Brunet a signé quelques 
pièces loti Felibre de l'Are-de-Sedo (le Félibre de l'Arc-en-ciel, 
par allusion à son métier de peintre); parues pour la plupart 
dans les premières années de X'Armana Prouvençau, elles sont 
écrites dans une langue pure, sobre et délicate, lirunet y chante 
avec une grâce attendrie et naïve, un peu mièvre parfois, les 
joies de la famille et ses petits-enfants au berceau, et quand la 
mort les lui a ravis, il les pleure en des vers touchants. Plus 
tard il écrivit en vers et en prose quelques contes plaisants 
dans un stylo vif et spirituel. Sous le titre La Sagesso Prou- 
vençalo (la Sagesse Provençale), il a laissé en manuscrit un gros 
recueil de proverbes (plus de 1'» 000) qu'il avait réunis avec un 
soin patient. Il en avait fait paraître trois plaquettes {Bachi- 
quello e Prouverai sus la luno, 1876; — Eludes de mœurs pro- 
vençales par les proverbes et dictons, 1882 et 1884), habilement 
et agréablement arrangées en récits suivis. A sa mort, les ma- 
nuscrits de sa collection ont été acquis par M. Paul Arbaud et 
sont allés grossir les trésors de sa riche bibliothèque connue 
sous le nom de VArbaudcnco. La grande œuvre philologique 
que Jean Brunet avait eu le courage d'entreprendre, sans pou- 
voir la mener à bien, a été reprise de nos jours par le félibre 
majorai Paul Homan, qui a publié, il y a quelques années, la 
première partie d'un recueil scientifique de proverbes proven- 
çaux, intitulé Lei Mount-Joio. 
La traduction du poème ci-dessous est nouvelle. 

1. « On avait cru assez longtemps que les Félibres avaient subs- 
titué le nom de Jean Brunet à celui d'Eugène Garcin, à cuise du 
livre Les Français ihi Nord et du Midi (Paris, Didier, 1808) où 
Garcin accusait les Félibres de séparatisme. Le fait que Garcin est 
nommé dans l'invocation du chant VI de Mirèio ne prouve pas 
qu'il ait été à Font-Ségugne, car Mistral y cite également Crousillat 
et Adolphe Dumas. D'ailleurs, la lumière a été faite définitivement 
sur ce point par VAiòIi (27 février et 17 mars 1807). Voir, à ce sujet, 
Gaston Jourdanne, Histoire du Félibrige, p. 200. » (Em. Ripert, 
La Renaissance Prov., note de la page 445.) 

2. Pseudonyme de Léo Lespès (1815-1875), l'un des fondateurs et 
des principaux collaborateurs du Petit Journal. 

14 



210 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 



A MIS AMI LI RIBEIROUN DÒU ROSE 

I 

Tu, Tavan, cantes Mavieto, 
La gento chato i peu bloundin ; 
Tu, Nibo, li margarideto 
Que flourisson sus toun camin ; 
Tu li granouio afrescoulido, 
Grabié (car sabe toun noum ... 
Ah! cantas, d'abord que la vido 
Pèr vous èi bello, o Ribciroun ! 

Iéu cante plus : malurous paire, 
La doulour me tranco lou cor; 
Se toque l'engin clou troubaire, 
N'en tire que de cant de mort : 
Très fes dessus si négris alo 
La Mort m'a près mi bèus enfant; 
Ai très fes dessus mis espalo 
Carga lou nègre cafatan! 

Il 

Iéu sabe niounte t'ai) plantado, 
O crous de bos, picboto erous ! 
Iéu sabe mounte t an cavado, 
Toumbo escoundudo dins li flous ! 
l'a pas long-tèms t'avien barrado 
Sus mis enfantounet coucha, 
O terro! e tournamai aièr t'an boulegado : 
Te n'au baia ncaro un... e tout ses atapa! 

III 

A vous la Musojamai fougno ; 
Toujour ris et toujnur (ai ni 
Canto, Aubanèu: canto, Mislrau, 
Pcndoulés jamai la zanibougno : 

l'olibrejas 

Souto la touno ; 

Gacalejas 



JEAN BRUNET 211 



A MES AMIS LES RIVERAINS DU RHONE 1 

I 

Toi, Tavan, tu chantes Mariette, — la charmante fille 
aux blonds cheveux ; — toi, Mille -, les pâquerettes — qui 
fleurissent sur ton chemin; — toi, les grenouilles ruis- 
selantes, — ô Grabié 3 (car je sais ton nom)... — Ah! 
chantez, puisque la vie — pour vous est belle, ô Rive- 
rains ! 



Moi, je ne chante plus : malheureux père, — la dou- 
leur me déchire le cœur; — si je touche l'instrument du 
porte, — je n'en tire que des chants de mort : — trois 
fois sur ses ailes noires — la Mort m'a pris mes beaux 
enfants; — j'ai trois fois sur mes épaules — endossé le 
noir cafetan. 



II 

Moi, je sais où l'on t'a plantée, — ô croix de bois, pe- 
tite croix! — Moi, je sais où l'on t'a creusée, — tombe 
enfouie sous les fleurs! — Il n'y a pas longtemps on t'a- 
vait fermée — sur mes petits enfants couchés, — ô terre ! 
et de nouveau hier on t'a remuée : — on t'en a donné 
encore un... et tout s'est recouvert ! 



III 

Pour vous, la Muse jamais ne boude; — elle rit tou- 
jours et toujours elle réjouit. — Chante, Aubanel ; chante 
Mistral, — ne suspendez jamais la flûte champêtre : — 
poétisez — sous la tonnelle; — bavardez 

I. C'est le nom qu'avaient pris les fondateurs du Félibrige, tous 
nés dans la région avignonnaise, arrosée par le Rhône. 
i. Abréviation de Koumanille (en prov. Jioumaniho). 
3. Un des pseudonymes de Paul Giéra. Cf. page 190. 



212 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PHOVKNÇAl 

E taulejas ! 
Dóu jus d'autouno 
Li got soun plen! ami, vejas. 

Cantas, enfloucas-vous de pampo : 
Lou cèu per vous èi toujour siau, 
K sus iéu 1 aurige s'acarapo 
E sus iéu l'aurige s'escampo 
Emé si tron e sis uiau... 



IV 

Que sariéu bèn dins la sournuro, 
La sournuro dóu cros, bon Dieu ! 
Souto la pi-iro f'rcjo e duro, 
Oh! coume urous m'cndormiriéu, 
Entre-mitan mi bèus agnèu ! 

(Armana Prowençau, 18ôô.) 



JiiAN BKUNET 2 1 il 

et banquetez! — Du jus d'automne — les verres sont 
pleins! amis, versez. 



Chantez, ornez-vous de pampres : — le ciel, pour vous, 
est toujours serein, — et sur moi l'orage s'assemble — 
et sur moi l'orage se déverse — avec ses tonnerres et 
ses éclairs... 



IV 

Que je serais bien dans les ténèbres, — les ténèbres 
de la tombe, Dieu bon! — Sous la pierre froide et dure, 
— oh ! comme je m'endormirais heureux, — au milieu 
de mes beaux agneaux! 

[Aimanacit Provençal, 1855.) 



ANSELME MATHIEU 

(1828-1895) 



OEuvre. — La Farandoulo (Avignon, Bonnet, 1862) : — 2 e éd., 
augmentée (Avignon, Roumanille, 1868). 

A. Mathieu a collaboré à VArmana Prouvençau, au Prouven- 
çau, à l'Aiôli, à la Revue Félibréenne, etc. 

C'est, comme on a dit, « le Musset, lo Banville de cette bande; 
rustique » que forment les Sept de Font-BégUgne. « Il est le 
plus méridional de ces jeunes poètes, au sens où, d'après 
Daudet, on prend volontiers ce mot. » C'est-à-dire qu'il se 
rapproche le plus du type classique de l'homme du Midi, « tel 
que l'a créé une certaine littérature, un peu facile 1 ». Il est né, 
le 21 avril 1828. à Chàteau-Neuf-du-Pape, plaisant village du 
Vaucluse, aux vins renommés et où les papes d'Avignon ai- 
maient à séjourner l'été. Ses parents étaient des campagnards 
aisés qui ne parlaient que le provençal et qui. comme ceux 
de Mistral et de Roumanille, voulurent, bien que chargés de 
famille,— les Mathieu avaient six enfants, — donner de l'instruc- 
tion au jeune Anselme, le cadet de trois fils. On l'envoya à Avi- 
gnon, et c'est ainsi que. dans le « providentiel • pensionnat de 
M. Dupuy où Roumanille était professeur, Mistral connu! An- 
selme Mathieu. Dans ses Mémoires Mistral nous apprend que son 
nouveau camarade se révéla vite un élève bizarre. On ne le voyait 
qu'à l'heure des repas et des récréations. « Sous prétexte qu'il 
était en retard dans ses études, il s'était fait donner une cham- 
bre sous les toits, pour travailler plus librement. Ce travail 
consistait à rêver, fumer, faire des vers, regarder passer les 
gens dans la rue ou les passereaux apportant la becquée a leurs 
petits. Bref, c'était le héros de la pension, d'autant plus qu'il 
taquinait la chambrière, faisait les yeux doux à la fille du pa- 
tron, et se vantait de posséder des quartiers de noblesse... » Dès 
ses seize ans, c'était un grand coureur de filles, ou du moins 
s'en vantait-il ; il contait fleurette, en s'échappant par les loits, 
à la fille d'un confiseur qu'il allait rejoindre sur la terrasse de 
sa maison. « Voilà, conclut Mistral, comme notre Anselme, le 
futur « Félibre des Baisers », en étudiant à l'aise le bréviaire 
d'amour, tout doucemeut fit ses classes sur les tuiles d'Avi- 
gnon. » Les deux amis devaient se retrouver à Aix quelques 

i. Em. Ripert, La Renaissance Provençale. 



ANSELME MATHIEU 215 

années plus tard. « Mistral y faisait son droit, Mathieu y con- 
tinuait les études entreprises à Avignon. Il courait de la blan- 
chisseuse à la baronne, se foulant même un pied en descen- 
dant trop rapidement d'une fenêtre. ■ 

Cependant la poésie provençale l'attirait. Il prit part au 
Congrès d'Arles comme à celui d'Aix. Le recueil du Rouma- 
vàgi deis Troubaires renferme deux morceaux de sa composi- 
tion. L'un est une jolie sérénade où il donne déjà la mesure de 
son talent. « Ce talent, dit M. Ripert, s'affirme, fait de grâce. 
de langueur et de lumière. C'est un paresseux exquis, frère du 
jeune Daudet des Amoureuses, de l'aimable Paul Arène des pre- 
miers vers 1 . Mais ceux-ci, trempés bientôt dans la rude vie do 
Paris, apprennent la souffrance et le travail; revenu dans son 
Château-Neuf ensoleillé, Anselme Mathieu chante, insouciant 
delà vie. Château-Neuf n'est pas loin de Font-Ségugne : voilà 
comment, ami de Mistral et disciple de Roumanille, il se trouve 
parmi les Sept Fondateurs du Féllbrige : voilà comment il col- 
labore aux premiers Armana sous ce titre : « Lou Fi libre di Pou- 
toun » (le Felibre des Baisers). C'était bien cela, et ce ne devait 
être que cela, cela, et le poète de La Farandoulo (la Farandole) 
qu'il publie en 1862 » avec une délicieuse préface de Mistral. La 
Farandoulo, recueil de quarante-cinq pièces divisées en tí'ol^ 
parties : les Aubades, les Soleillades et les Sérénades, est 
avant tout « une allègre danse de rimes et de rythmes. Des 
rythmes, Mathieu en a le génie ». C'est même là ce qui fait 
presque toute sa valeur de poète ; « point de pensée, peu do 
sentiment, mais beaucoup d'entrain, de verve, beaucoup d'ha- 
bileté dans l'ordonnance des strophes ». Chaque pièce a son 
rythme, toujours gracieux, toujours lumineux. L'alexandrin, 
dont la gravité convient mal à cette farandole, apparaît une 
seule fois, tandis qu'au contraire les petits vers abondent : 
« ils se déroulent en rubans sinueux, comme des jeunes gens, 
des jeuues filles qui se tiennent par la main ». Cependant le 
charme de ces petits poèmes ne tient pas uniquement dans la 
technique. « Ils valent aussi par leur jeunesse et leur fraîcheur, 
sincères, non affectées, non mignardes : ils donnent la vision 
d'une Provence gaie, qui n'est pas toute la Provence, ni la 
grande Provence, mais vraie dans une certaine mesure, de ta 
Provence devenue banale, mais qui ue l'était point tellement à 
l'époque; celle des belles tilles, des baisers, des rires, des 
tambourins, des farandoles. Ils valent encore, ces poèmes, par 

1. Il faut noter que Alphonse Daudet et Paul Arène fréquentè- 
rent dans leur jeunesse le mas paternel de Château-Neuf, où, avec 
Stéphane Mallarmé, Emmanuel des Essarts et les premiers felibres, 
« ils venaient, a dit Mistral, s'initier à notre joie de vivre et aux 
mystères l'élibréens ». 



216 ANTHOLOGIE DU FKLIBRIGE PROVENÇAL 

un sens aigu de l'amour, non point de l'amour dont on pleure, 
comme Aubanol, ni de celui dont on meurt, comme Mireille, 
mais de l'amour, vivace et fort, qui est un soleil intérieur. En 
môme temps il y a chez Mathieu le vif sentiment de la vie rus- 
tique, » comme on peut s'en rendre compte à la seule lecture de 
sa charmaute pièce, Lis Ûulivado (la Cueillette des Olives), que 
nous donnons ci-après. 

Mais ce qui domine chez l'autour de La Farandoulo, c'est le 
sentiment et l'amour de la forme, d'abord parce que ce jeune 
paysan est un artiste, ensuite parce qu'il a été à l'école des 
anciens. « Si mauvais élève qu'il ait été chez M. Dupuy, lui qui 
dut renoncer à passer son baccalauréat, il a tout de même pra- 
tiqué Horace et Catulle; il nous en a donné des preuves. » 
Nous trouvons dans son petit recueil la traduction de trois 
des plus fameux poèmes de Catulle et d'une petite ode d'Ho- 
race. « C'est assez pour indiquer que Mathieu connaît le latin, 
d'autant plus qu'il traduit bien ces morceaux. 11 les traduit 
bien, mais de façon un peu rustique : Vivamus, mea Lesbia, 
atque ameinns, dit Catulle, et Anselme Mathieu traduit : Vi- 
ven, ma Lesb'io, c zóul amen-nous '. Ce zôu marque la distance 
qu'il y a malgré tout entre l'élégiaque latin et le Félibre de 
Château-Neuf. Il n'en est pas moins vrai qu'il y a dans tout ce 
recueil une parfaite tenue littéraire, une jolie langue, des ryth- 
mes exquis ; bref, à côté du Virgile de Maillane, c'est un Catulle 
rustique que cet Anselme Mathieu. Son verre n'est pas très 
grand, mais il a bu dans sou verre, il y a bu son fameux Châ- 
teau-Neuf, il en a donné le goût à tous les poètes, il a apporté 
une note très vive et très originale dans le renouveau de la 
poésie provençale. » (Km. Bipert.) 

Après I.a Farandoulo, Mathieu continua à faire des vers, mais 
il ne les réunit plus en volume. Ses quelques autres poésies ont 
para avec se* jolis contes populaires dans i'Armana Prouven- 
;a«etdans I.ou Prouvençau (le Provençal), journal publié vers 
1880 par le comte Christian de Villoneuve-Esclapon. On a jus- 
tement écrit que l'œuvre du Félibre des Baisers — inédite pour 
partie, et pour le reste épuisée — mériterait d'être réunie et 
republiée en une édition complète el. définitive. 

« Anselme Mathieu fui proclamé majorai en 1S76 (Cigale des 
Baisers). A la suite de spéculations malheureuses, il perdit son 
patrimoine et dut tenir â Avignon l'Hôtel du Louvre, dont il 
restaura lui-même la salle historique, dite des Chevaliers du 
Temple. C'est dans cette salle que se tint, en 1876, la mémo- 
rable assemblée de la Sainte-Estelle, où furent votés les statuts 
fondamentaux du Félibrige. Mais] comme dans cet hôtel des- 

1. Cf. page 224. 



ANSELME MATBIEU 217 

rendaient toujours les félibres et leurs amis, reçus fraternelle- 
ment, Anselme Mathieu ne fit guère fortune, et ce fut la source 
d'aventures pittoresques dont le poète pava souvent les frais 1 .» 
A la mort de sa femme, « Anselme, dit Mistral, quitta le mé- 
tier, disparut de l'horizon et, caché dans ses rêves, s'en re- 
tourna vivre à Chàteau-Neuf. Pauvre, humble et discret, mais 
l'Ame illuminée toujours de Sainte-Estelle, il y est mort, aimé 
de tous et de tous regretté, le 8 février 1895, o des suites d'une 
chute qu'il fit, dans la rue, par une nuit glacée. 

Deux ans auparavant, il avait été, au cours d'un voyage dans 
la capitale, chaudement fêté par les Provençaux de Paris. A 
cette occasion, Paul Arène à l'Echo, Mariéton au Figaro, Marin au 
Journal, Maurras à la Gazette de France, etc., avaient public 
nombre de ses vers et de ses chansons et contribué ainsi à 
mieux faire connaître du grand public l'une des plus curieuses 
ligures de la Renaissance méridionale. 

La traduction île nos extraits de Mathieu est, sauf indication 
contraire, celle de l'auteur, revue et corrigée. 

I, A. Praviel et J.-R. de firoa»se, L'Anthologie du Filibrige (Pa- 
ris, Nom elle Librairie nationale, 1909). 



A 'Ptic'-f^*^' 



S5 liP-l^-— ■TriGMS*' *» & • 



fa t~£~~ tr&Kt-Lv '■/c^^îj S^S*^*- 



218 ANTHOLOGIE DU FÉLIBRICE PROVENÇAL 



LIS ÓULIVADO 



Voici, voici lois óuliyairis! 
J.-B.OAtii. 



Déjà li pastourello 
Saludon, cantarello, 
Lou dieu Soulèu que va 

Se leva... 
Parten, t'tulivarello, 
Paften pèr óuliva ! 

Se fui un brisoun d auio, 
Quand la tei'fo se dfturu 
De soun rous espigau 

Que (ai gau, 
Sentes que vous restauro, 
Alor que fai grand caud. 

Mai quand soun arrivado 
Li frésquis óulivado, 
Dóu mendre ventoulet 

Lou gisclet 
Vous tèn li man plegado 
E lou gaugnoun vióulet. 

Amount, Ventour blanquejo, 
Carga de sa nèu frejo; 
Eicavau, fai un tèms 

De printèins... 
Nousen nôsti courrejo, 
Que lou sausin s'entend. 

L'escamandre de chato 
Sauto, coume uno cato, 
Sus l'aubre palinous, 

Plen de nous, 
Et vitamen acato 
Soun boutèu vergougnous. 

Car Tòni, qu'es jougaire, 
Déjà 'spincho de caire, 



ANSELME MATHIEU 219 



LES OLIVADËS 

Voici, voici les cueilleuses d'olives! 
J.-B. Gaut 

Déjà les pastourelles — saluent de leur chant — le 
dieu Soleil qui va — se lever... — Partons, oiii'a relies ! 
— partons pour cueillir les olives ! 



S'il fait un brin de vent, — quand la terre se dore — 
de son épi roux — qui réjouit la vue, — vous sentez qu'il 
vous ravive, — alors qu'il fait si chaud. 



Mais quand sont arrivées — les fraîches olivades, — de 
la moindre brise — le piquant aiguillon — vous tient les 
mains ployées — et la joue violette. 



Là-haut, le Ventoux blanchit, - — chargé de sa froide 
neige; — ici-bas règne un temps — printanier... — Gei- 
gnons-nous des courroies 3 , — car on entend le moineau 
des saules. 



L'espiègle jeune fille — saute, comme une chatte, — 
sur l'arbre pâle, — au tronc garni de nœuds ; — et vite 
couvre — son mollet pudibond. 



Car Toni, qui aime à jouer, " déjà lorgne de côté, — 
1. Il s'agit des courroies qui servent à fixer au dos les corbeilles. 



220 ANTHOLOGIE Dl' FI-LIHRIOK PKOVXNÇAL 

Sèn80 faire semblant; 

E n sihlant, 
Crèi deçà âpre, pecaire! 

L'esprit don femelun. 

Garo! Ji beissarello 
Tambèn soun jougarello : 
Se, pèr lou grasiha 
E draia, 

L'aganton, oli ! bourello ! 
Lou van desvaria. 

Li vaqui : Françouneto 
F arrapo un bras, .laneto 
Pren l'autre, Margoutoun 

Li petoun... 
E zingue ! zangue ! Aneto 
Lou gatiho au mentoun. 

Eu buto li cbatouno 

E i' escapo... Ai ! pichouno, 

Fugès l'alegoura 

Que tara 
Poutoun e caranchouna 
En quau agantara! 

Ansin droulas e fiho 
Patson à la grasilnt ; 
Ansin es lou travai 
Toujour gai : 
Un pau de jo reviho, 
E l'obro avaneo mai. 

Amelenco, argentalo, 
Groussano e vermeialo, 
Plovon de si pecou ; 

De pertout 
Sèmblo que l'or davalo 
E coulo à gros degmit. 

E la colo es galoio 

Di cant, di crid de joio, 



ANSELME MATHIEU 



221 



sans faire semblant; — et en sifflant, — croit décevoir, 
le sot! — l'esprit des femmes. 



Gare! celles qui cueillent d'en bas — aiment aussi à 
jouer : — si, pour le tourmenter — et le secouer 2 , — elles 
l'attrapent, oh ! bourrelles! — elles vont le rendre fou. 



Les voilà : Françonnette — lui saisit un bras, Jean- 
nette — prend l'autre, Margoton — les pieds... — Et zing ! 
santr! Annette — le cbatouille au menton. 



Lui, pousse les fillettes — et leur échappe... Aïe ! petites, 
— fuyez le luron — qui fera — baisers et caresses — à 
celle qu'il atteindra! 



Ainsi garçons et filles — passent au gril ; — ainsi est 
le travail — toujours gai : — un peu d'ébat éveille, — 
et 1 ouvrage avance plus vite. 



Amygdaliaet, argcntalcs. — grossîmes et vermeilles '-' — 
pleuvent de leurs pédoncules: — de partout — il semble 
que l'or descend — et coule à grosses gouttes. 



Et la colline est joyeuse — des chants, des cris de joie, 

1. Littéralement, » le mettre sur le jrril [grasiha),GÌ le passer au 
crible » (draia). 

2. Variétés d'olives. 



222 ANTHOLOGIE DU FKLIBRIGE PROVENÇAL 

Di saut, di vai-e-vèn 

Dóu jouvènt... 
Pièi van quicha l'anchoio ' 
A la calo dóu vent. 

Liuen dóu vent que gingoulo, 
Eici la ferigoulo 
Embaumo, e l'or es pur; 

Sus lou dur 
l'a 'n gaudre que regoulo 
Em' un poulit murmur. 

E l'un cacho uno araelo, 
L'autre uno nose; aquelo 
Bequeto, gran à gran, 

Un blancan ; 
Pièi au gaudre que fielo 
Van béure emé la man. 

Pièi mai, li risouleto 
D'óulivo penjoulelo 
Móuson bcllo meissoun. 

De Veisoun 
Enjusqu'à la Valeto, 
S'entend que de cansoun. 

Anèn, jouvènt! la graisso 
Fai esquiha la jaisso. 
E l'óulivo n'en rend : 

Leissés rèn, 
De la cimo à la baisio, 
Cuiès tout à-de-rèn. 

I' aura de poumpo à l'òli, 
De bougneto, e d'aiòli ; 
1' aura de calendau 

D'un pan d'aut; 
E tout l'ivèr Sabòly 
Encatara l'oustau. 

(La Farandoulo, Lis Aubado, V.) 
1. Cf. note 3 de la page 118. 



ANSELME MATHIEU 223 

— des bonds, des va-et-vient — de la jeunesse... —Puis 
on va presser l'anchois — à l'ubri du vent. 



Loin du vent qui gérait, — ici le thym — embaume, et 
l'air est pur; — sur le roc — un torrent ruisselle —avec 
un joli murmure. 



Et l'un casse une amande, — l'autre une noix; celle-là 
— becqueté, grain à grain, — un raisin blanc; — puis au 
fil du torrent — ils vont boire avec la main. 



Puis encore, les rieuses, — d'olives pendantes, — vont 
traire belle moisson. — De Vaison — jusques à la Va- 
lette, — on n'entend que chansons. 



Allons, jeunesse '. l'huile onctueuse — fait glisser la 
gesse, — et l'olive la produit : — ne laissez rien, — du 
faite au bas des arbres, — cueillez tout avec ordre. 



11 y aura des gâteaux à l'huile, — et des beignets et de 
l'ailloli; — il y aura des pains de Noël — hauts d'un em- 
pan; — et tout l'hiver Saboiy 1 — enchantera la maison. 

{La Farandole, Les Aubades, V.) 

I. Nicolas Saboly (1014-1675), auteur de noëls provençaux très 
populaires. Cf. même collection, Ad. vau Bevcr, Les Poètes du 
Terroir, tome IV, p. 32è>. 



224 ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGE PROVENÇAL 

A LESBÌO 

CANSOUN V DE CATULE 

Viven, ma Lesbìo, e zóu ! amen-nous : 
Tóuti li sermoun di vièi tant renous, 
Pas mai que d'un liard faguen-n'en estimo. 
Li soulèu tremount rcniounton i cimo; 
Mai nautre, uno fes qu'aveu debana, 
Poudèn plus jainai nous destrassouna. 
Douno-me dounc lèu, tèndro chatouneto, 
Milo poutounet, pièi cent poutouneto, 
E pièi mai milo autre, e pièi cent de mai, 
E pièi mai milo autre, e cent tournamai; 
E 'mbouien bèn tant li cent e li milo 
Que lèu sacben plus quant n'ai fa de-filo, 
E que li jalous noun poscon coumta 
Quant de poutouneto auren fa peta. 

(La Farandoulo, Li Souleiado, XXV.) 
A V FELIBRE JOUSÈ ROUMANIHO 

QUE ME REPRENIÉ SUS MI POUTOUN 

Bèn es morU i|ui d'amor no sent 
Al cor qualquo doussa sabor. 

Bkknat du Vk.madolu. 

Bèn douco es la pensado 

Bressado 
Sus l'alo de l'amour ! 
Liuen de la contro-dire 

E rire 
De iéu, o troubadour, 

Déurriés dire à Gatouno : 

« Poutouno 
Aquéu que saup t'ama ; 
E d'eu, sus toun front tebe, 

Recebe 
Lou bonur aflama. » 



ANSELME MATHIEU '--•' 

AD LESBIAM 

CATULLI CARMEN V 

Vivamas, meaLesbia, atque amemus, 
Rumoresque senum severiorum 
Omnes unius aestimemus assis. 
Soles occidere et redire possunt : 
No bis, cum semel occidit brevis lux, 
Nox est perpétua una dormienda. 
Da mi basia mille, deinde centuni; 
Dein mille altéra, dein secunda centum: 
Dein usque altéra mille, deinde centum ; 
Dein, cum niillia multa l'ecerimus, 
Conturbabimus illa, ne sciamus, 
Aut ne quis malus invidore possit, 
Cum tantuin sciât esse basiorum. 

{La Farandole, Les Soleillades, XXV.) 

Al" FÉLIBHE JOSEPH ROUMAX1LLE 

QUI HE REPRENAIT VU SUJET DE MES BAISERS 

Bien est mort qui d'amour ne sent 

— au cœur quelque douce saveur. 

DE&NARD DB YkmtaoouR. 

Bien douce est la pensée — bercée — sur l'aile de l'a* 
mour! — Loin de la contredire — et de rire — de moi, 
ô troubadour, 



tu devrais dire à Gathoune ' : — « Donne tes baisers à 
celui qui sait t'aimer ; — et de lui, sur ton front tiède — 
recois — le bonheur enflammé. » 



1. Jeune fille chaulée par Roumanille. 

15 



226 ANTHOLOGIE DU FÉL1BKIGE PROVENÇAL 

L'autour di Sounjarello 

Querèlo 
Mi vers achatouli ! 
Pamens ta Margarido 

Te crido : 
« Siéu ce qu'as de poulit. » 

Que dirien li ïroubaire, 

Ti paire, 
Se venien d'ounte soun ? 
Jougneirien lis espalo, 

E palo 
Trouvarien ti resoun. 

Se nosto vièio cscolo 

Acolo 
Tant d'immortau coublet, 
Dóumaci li Troubaire, 

Goumpaire, 
Cantavon pas soulet. 

Se lou moundc remarco 

Petrarco, 
Es pèr si vers latin ? 
Oh! nàni ! mai pèr Lauro 

Qu'enauro 
De-vèspre e de-matin. 

•Se de Saïl d'Auvergno 

Li vergno 
Sabon enca lou noum, 
Peirol l'as pas de-bado 

Cantado, 
En tenènt si geinoun. 

Quau es que recalivo, 

Qu'abrivo 
Rimbaud de Vaqueiras? 
Es Beatris la bello 

Que bèlo 
D'amour entre si bras. 



ANSELME MATHIEU 227 

L'auteur des Songeuses — querelle — mes vers de ga- 
lanterie ! — Cependant ta Marguerite — te crie : — « Je 
suis ce que tu as de joli. /> 



Que diraient les Troubadours, — tes pères, — s'ils ve- 
naient d'où ils sont? — Ils hausseraient les épaules, — 
et pales — trouveraient tes arguments. 



Si notre vieille école — assemble — tant d'immortels 
couplets, — c'est que les Troubadours, — compère, — 
ne chantaient pas seuls. 



Si le monde remarque — Pétrarque, — est-ce pour ses 
vers latins? — Oh! non! mais pour Laure — qu'il exalte 
— le soir et le matin. 



Si de Saïl d'Auvergne — les aulnes — savent encore le 
nom, — Peirol ne l'a pas en vain — chantée, — en tenant 
ses genoux. 



Qui est-ce qui réchauffe — et emplit d enthousiasme 
— Rimbaud de Vaqueiras ? — C'est Béatrice la belle — 
qui bêle — d'amour entre ses bras. 



228 ANTHOLOGIE DU 1 ÉLIBRIGE PROVENÇAL 

Quau es que donné toïo 

E joio 
A Gui de Cavaioun? 
La Goumtesso Garsèndo, 

Bevèndo 
Que d'eu fagué 'n lioun. 

Tu dounc, se de la vido 

Ravido 
Vos saupre l'esplendour, 
Acampo-te 'no bruno, 

E 'ngruno 
Lou rousàri d'amour. 

{La Farandoulo, Li Souleiado, XXX.) 

L'EXDOUKMIDO 

Quand sei poiilit peu blound inoundon soun cspalo, 
Sèmblo qu'a mes un mantèu d'or. 

P. BcLLOT. 

Es miejo-niue : la luno dauro 
Emé soun lume roussejant 
La tourre don Moulin de l'Auro 
E li sablas de Claus-mejean. 

Es miejo-niue : ma douço mio, 
Dins la cbambreto de soun mas, 
Es alangourido e soumiho 
Entre si ridèu de damas. 

Si long peu blound, que fan d'anello, 
Penjon de-long de si bras nus ; 
Sa bouco roso et vicrginello 
Ris dóu bèu rire de Venus. 

Soun clar ficbu de moussclino 
Laisso cntrevèiré soun sen blanc; 
Et l'auturun de sa peitrino 
Mounto e davàlo en tremoulant. 

D'amount la luno que cbauriho 
Baiso soun front sènso clamour; 



ANSELME MATHIEU IN 

Qui est-ce qui donna courage — et joie — à Gui de 
Cavaillon? — La comtesse Garsende, — breuvage — qui 
de lui fit. un lion. 



Toi donc, si de la vie — extatique — tu veux savoir la 
splendeur, — cherche-toi une brune, — et égrène — le 
rosaire d'amour. 



(La Farandole, Les Soleillades, XXX.) 

L'ENDORMIE 

Quand ses beaus cheveuj blonds inondent son 
épaule, — elle semble vêtue d'un manteau d'or. 
P. Bellot. 

Il est minuit : la lune dore — de sa lumière blondis- 
sante — la tour du Moulin de l'Aure, — et les grèves de 
Claus-méjan. 



Il est minuit: ma douce mie, — dans la chambrette de 
son mas, — langoureusement sommeille — entre ses ri- 
deaux de damas. 



Ses longs cheveux blonds, bouclés, — pendent le long 
de ses bras nus ; — sa bouche rose et virginale — rit du 
beau rire de Vénus. 



Son fichu de mousseline claire — laisse entrevoir son 
sein blanc; — et l'éminence de sa poitrine — monte et 
s'abaisse, palpitante. 

De là-haut la lune qui épie — baise son front en »i- 



230 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

E n'auso pas, même à l'auriho, 
lé dire un mot, un mot d'amour. 

Intro plan, luno amistadouso, 
Dins la chambreto mounte jais... 
Laisso dourmi inoun amourouso, 
E mete-me dins soun pantais ! 

(La Farandoulo, Li Serenado, XXXIV.) 
LI REMENBRANÇO 

Au Felibre Teodor Aubaniu. 

Lou bonur, pecaire! 

Ks uno lloitr nue duro gaire. 

Cl! RAT Al'BKRT. 

Te recordes lou jour 

Ounte Amour 
Sens muta nous menavo 
En de draiùu perdu, 

Escoundu, 
Sens saupre mounte anavo ? 

Qu'au pèd de Camp-Cabèu, 

Aubanèu, 
A l'oumbro dis cusino, 
Acampavian de flous, 

ïóuti dous, 
Pèr uno Coumtadino?. .. 

Te remembres lou biais 

Que tant plais ? 
E de la vierginello, 
Sabes ? lou jougne prim 

Coume un brin 
De fresco pimpinello ? 

Quand lou langui te vèn, 

Te souvèn 
Dóu banc, de la muraio, 
Di grands acacia 

Tant fuia, 
E de la font que raio ?... 



ANSELME MATHIEU 



231 



lence, — et n'ose, même à l'oreille, — lui dire un mot. un 
mot d'amour. 

Entre doucement, lune amicale, — dans la chambrette 
où elle est couchée... — Laisse dormir ma bien-aimée, 
— et mets-moi dans son rêve ! 

La Farandole, Les Sérénades, XXXIV.) 

LES SOUVENIRS 

Au Fèlibre Théodore Aubanel. 

Le bonheur, hélas! — est 
une Heur qui ne dure guère. 
Curé Aubert. 

Te rappelles-tu le jour — où Amour — nous menait 
en silence — dans des sentiers perdus, — cachés, — 
sans savoir où il allait? 



Qu'au pied de Camp-Cabel 1 , — Aubanel, — à l'ombre 
des yeuses, — nous ramassions des fleurs, — tous les 
deux, — pour une Comtadine ?... 



Te remémores-tu la tournure — si plaisante? — et de 
la jeune vierge, — tu sais? — la taille mince — comme 
un brin — de fraîche pimprenelle ? 



Quand la mélancolie te vient, — te souvient-il — du 
banc, de la muraille, — des grands acacias — si feuil- 
lus, — et de la fontaine qui coule ?... 



i. Cf. note de la page 251. 



2:ì2 anthologie du fi'librige provençal 

Pèr iéu, tant que viéurai, 

Revoirai, 
Au founs de ma pensado, 
Font-Segugno e Pauloun, 

Soun valoun, 
Si parèu, si nisado , 

E lou front de Zani, 

Embruni, 
Astra pèr la veleto ; 
E soun rire, rasin 

Qui sausin 
Fasié gau et lingueto 1 . 

{La Farandoulo. Li Serenado, XXXV.) 

A (IIIHÈX BONAPARTE-WYSE 

Af[uesle mes de mai, s'ères vengu me vi'iro 

Dins moun vièi Castèu-Nùu, 

Aurian, bèu roussignòu, 
Coume dous ainourous, ensèn turta lou vòire. 

D'aquéu bon vin d'elèi, viéu coume lou quinsoun 

E dous coume la pruno, 

Que, dins sa coulour bruno, 
l'a lou sang dóu jouvènt e lou fiô di cansoun... 

Se lou Rose, es verai, de ma pichouno terro 

A rousiga li bord, 

Me rèsto enca lou cor. 
Bon coume lou bon pan e plus grand que ço qu èro. 

Me rèsto lou soulèu, que res pou nous gara, 

Lou cant de l'auceliho 

Que l'aubo escarrabilio, 
E li flour qu'au printèms flourisson dins li pral. 

1. « Ce qu'il y a d'étonnant dans le souple talent de Mathieu, 
c'est qu'une fois dans sa vie de poète il a su rendre la mélancolie 
de la façon la plus touchante ; parmi tant de poèmes étincelants, 
voici une poésie qui passe, un peu voilée, et qui est d'autant plus 
exquise. A l'écart de cette vive farandole de_rythnies et d'images, elle 



ANSELME MATHIEU 



•2:53 



Pour moi. toulc m» vie, — je reverrai — au fond de 
ma pensée— Font-Ségugne et Paul, — son vallon,— ses 
couples, ses nichées, 



et le front de Zani, — aux brunes teintes, — prédes- 
tiné au voile; — et son sourire, grappe — qui aux moi- 
neaux des saules — donnait joie et envie. 



[La Farandole, Les Sérénades, XXXV. 1 

A WILLIAM BOXAPARTE-WYSE' 

Ce mois de mai, si tu étais venu me voir — dans mon 
vieux Château-Neuf, — nous aurions, beaux rossignols, 
— comme deux amoureux, ensemble heurté le verre, 



avec ce bon vin de choix, vif comme le pinson — et 
doux comme la prune, — qui, dans sa couleur brune, — 
porte le sang des jeunes et le feu des chansons. 



Si le Rhône, il est vrai, de ma petite terre — a rongé 
les bords, — il me reste encore le cœur, — bon comme 
le pain blanc et plus grand qu il n'était. 



Il me reste le soleil, que nul ne peut nous ravir, — le 
chant des oiseaux — qu'éveille 1 aurore, — et les fleurs 
qui, au printemps, fleurissent dans les prés. 

semble une jeune fille mélancolique. C'est un souvenir de Font- 
Ségugne, adressé naturellement à Aobanel, puisque s'y trouve évo- 
quée la figure de Zani. Le rythme lui-même se plie à cette mélan- 
colie; gai en d'autres pieees. cette fois il berce la tristesse. » (Em. 
Ripert, la Renaissance Provençale, p. 473.) 
1. Traduction nouvelle. 



23i ANTHOLOGIE DU FEI.IBHIGE PROVENÇAL 

Me rèsto, bèu milord, l'eissnme di chatouno 

Au quilet fouligaud, 

Au rire que fai gau, 
Car se mesclo de-longo au brut de si poutouno. 

E me rèsto li bos, e lis erme, e li rièu, 

E lis aureto folo 

Que refrescon la colo, 
E fan de moun vilage un paradis de'Diéu. 

Milord, s ères vengu dins ma cbambreto bluio, 

Un recàti mignoun 

Que regardo Avignoun 
Enaura peralin sa tourre de la Luio 

Ye, mies qu'à Santo Estello aurian felibreja : 

Aurian, au noum di rèire, 

Tant fa dinda lou vèire, 
Que li rèire d'amount aurien richouneja. 

As mies ama, parèis, di comte e di princesso 

Lou frou-frou vouladis 

E li entravadis, 
Que de veni treva ma pauro gentilesso. 

Sabes dounc pas, milord, qu'au païs prouvencau, 

La póusso que varaio 

Dins lou founs d'uno draio, 
Es mai noblo, souvent, que li ro li plus aut?... 

Li très quart dóu Miejour, sian de bono famibo, 

E tau, dins un gara, 

Lou vesès laboura, 
Que se pourrie signa Comte de Yentimibo. 

Mai au siècle ounte sian, li fier ounte es que souri ? 

Tout cour à la rapiho... 

Fau manja si grapiho 
Se voulès resta libre e canta de cansoun. 

Adounc, en t'esperant pèr faire uno regalo, 
Fidèu à ma foulié 



AN SKI. ME MATHIEU 



235 



11 me reste, beau mylord, l'essaim des jeunes filles — 
aux cris enjoués, — au rire égayeur, — car il se mêle 
sans cesse au bruit de leurs baisers. 



Et il me reste les bois, les landes et les ruisseaux, — 
et les brises folles — qui rafraîchissent la colline — et 
l'ont de mon village un paradis de Dieu. 



Mylord, si tu étais venu, dans nia chambrette bleue, 
— un mignon réduit — qui regarde Avignon — élever au 
lointain sa tour de la Luie, 



va, mieux qu'à Sainte-Estelle 1 , nous aurions félibré; 

— nous aurions, au nom des ancêtres, — tant fait tinter 
le verre, — que, de là-haut, les ancêtres auraient souri. 

Tu as mieux aimé, parait-il, des comtes et des prin- 
cesses, — le frou-frou voltigeur — et les embarras, — 
que venir visiter ma pauvre gentilhommerie. 

Tu ne sais donc pas, mylord, qu'au pays provençal, 

— la poussière qui traîne — dans le fond d'un sentier — 
est plus noble, souvent, que les rocs les plus hauts ?... 



Les trois quarts du Midi, nous sommes de bonne famille, 

— et tel que dans les guérets — nous voyons labourer, — 
pourrait signer son nom : Comte de Vintimille. 

Mais au siècle où nous sommes, les fiers, où sont-ils? 

— Tout court à la rapine... — Il faut manger ses gra- 
pilles — si l'on veut rester libre et chanter des chan- 
sons. 

Aussi, en t'attendant pour faire un régal, — fidèle à 

t. Fête traditionnelle des felibres, pour commémorer la fonda- 
tion du Félibrige (SI mai 1854). 



236 ANTHOLOGIE DU FELIBBIGE PROVENÇAL 

Coumc un vi.i rhivalié, 
Libre demourarai dins moun canto-cL 

E couine nùsti rèi gardon si flourdalis, 
Iéu, dre dins moun paurige, 
O, dre mau-grat l'aurige, 

Gardarai ma deviso « inimitabilis ». 

Castèu-Nìm-dóu-Papo, juin 1882. 

(Armana Prourençau, 1883. 



LOU Ml-T 

A Moussu lou Comte de Tourten. 

De l'Atico lou mèu me fague gau toujour... 
Yenès de me semoundre aquéu de la Gardino : 
Es un linde rai d'or coume lou rai dóu jour, 
Quand s'estènd di grand baus i cresten di coulino. 

Es rous, es perfuma coume la roso en flour. 
Mai pur que lou poutoun de nosto Goumtadino, 
Quand, dins lou trefouli de soun proumier amour, 
En risènt, vous lou trais sa bouqueto enfantino. 

L'ai tasta, voste iik u; n Cn lipe enca mi det... 
Ah! cresès bèn segur que, s'èro en moun poudr. 
Un jour, dins un desbord de joio pouëtico, 

D'èstrc Vergèli, o comte, et de canta coume eu, 
Cantariéu la (lardino, urous ! — e voste méu 
Aurié plus aut renoum que lou mèu de l'Atico. 

Castóu-Nòu-dóu-Papo, 1883. 

[Armana Prouvençau, 1884.) 

). IJeu aride et exposé au soleil, où les cigales foisonnent. 



ANSELME MATHIEU 



23: 



ma folio — comme un vieux chevalier, — libre je demeu- 
rerai dans mon chante-cigale. 

Et comme nos rois gardent leurs Heurs de lis, — moi, 
droit dans ma pauvreté, oui, droit, malgré les orages, — 
je garderai ma devise « inimitahilis ». 

Chateaii-Nedf-tlu Pape, juin 1888. 

Almanacii l'rovençul. 1S83. 

LÉ MIEL 1 

A dfonifeur !<• Comte de Toùrien. 

De l'Atlique le miel me fit toujours envie... — Vous 
venez de m offrir celui de la Gardine : — c'est un limpide 
rayon d'or comme le rayon du jour. — quand il s'étend 
des grands rochers aux crêtes des collines. 

11 est roux, il est parfumé comme la rose en fleur, — 
plus pur que le baiser de notre Comtadine, — lorsque, 
dans livresse de son premier amour, — en riant, vous le 
tend sa petite bouche d'enfant. 

Je l'ai goûté, votre miel; je m en lèche encore les" 
doigts... — Ah! croyez bien sûrement que, s'il était en 
mon pouvoir, — un jour, dans un poétique transport de 
joie débordante, 

d'être Virgile, 6 comte, et de chanter comme lui, — je 
chanterais la Gardine, heureux ! — Et votre miel — aurait 
plus haut renom que le miel de l'Attique. 
Ghàteau-Neuf-du-Pape, 1883. 

(Almanac/i Provençal, 1884.) 

1. Traduclion nouvelle. 



ALPHONSE TAVAN 

(1833-1905) 



OEi.vres. — Amour e Plour, poésies (Avignon, Koiimanille, 
1876) : — Cinq Poésies roumaines d'Alecsartdri (Montpellier, Imp. 
Centrale, 1886); — l.i Masc, comédie en cinq actes (Avignon, 
Roumanille, 1897); — Vido Vidanto, dernier recueil de poésies 
diverses, 1876-1900 (Avignon, Aubanel, 1900); — La Fèsto dûu 
Cinqnantenàri de la Foundacioun dnu Fclibrige, prose et vers 
(Avignon, Aubanel, 190'»). 

Tavan a collaboré à la plupart des publications provençales 
et notamment à VArmana Prouvençau, La Calanco, La Lauseto, 
LJAinli, Lou Jacoumar, etc. 

Des sept Fondateurs du Félibrige, Alphonse Tavan est le 
plus humble et le plus rustique. « Fils de la glèbe, courbé 
vers la glèbe, loin do la renier, il a tiré toute sa force et 
toute sa valeur de son amour pour elle'. » C'est par cette terre 
elle-même qu'il est entré en communication avec les poètes avi- 
gnonnais, car il est né, en 1833, à Château-Neuf-de-Gadagne, pit- 
toresque village vauclusien séparé du vallon de Font-Ségugne 
par le plateau de Camp-Cabcl, d'où l'on jouit d'une admirable 
vue sur le Comtat. Dans la préface de son premier livre, Tavan 
a conté comment, petit ouvrier de la terre, retiré à douze ans de 
l'école 8 pour partager avec ses parents les travaux des champs, 
il eut de très bonne heure l'idée de faire des vers. Les psaumes 
de son livre de messe éveillèrent en lui la poésie qui y dor- 
mait, et, passionné de lecture, il ne partait jamais aux champs 
sans emporter quelque livre qu'il dévorait à l'ombre, en ou- 
bliant souvent sa besogne. Bientôt l'idée de composer lui vint. 
Et il s'y essaya dans sa bonne langue provençale, naturelle- 
ment. Quelques-unes du ses premières poésies ou chansons 
étaient déjà populaires à Gadagne quand Paul Giéra, son voi- 
'sin, réunissait ses compagnons à son castelet de Font-Ségugne 
C'est par le jardinier de Font-Ségugne, Antonin Sauget, musi- 
cien et comédien amateur, et camarade d'enfance de Tavan, que 

1. Em. Ripcrt, La Itenaitsanci 1 J'rovcnçalc. Sauf indication con- 
traire, toutes les citations de cette notice sont extraites de cet ou- 
vrage. 

2. Il y avait rencontré un maitre excellent, M. Brémond, « gloire 
de mon pays, dit-il, le fameux arboriculteur de Vaucluse, de Pro- 
vence et de France », 



ALPHONSE TAVAN 239 

celui-ci fit la connaissance de Jules Giéra, frère de Paul. Dès 
que Jules Giéra sut que Tavan faisait des vers provençaux, « il 
lui prêta tous les livres nécessaires, lui donna tous les conseils 
voulus, et de ce petit paysan fit peu à peu l'un des Sept ». 

Ce fut au Congrès d'Aix, en 1853, que Tavan surtout se ré- 
véla. Sa jolie chanson Li Frisoun de Marieto y obtint le plus 
vif succès, et l'année suivante, embrigadé dans la pléiade des 
poètes de Font-Ségugne, il assistait au banquet où fut décidée 
la création du Félibrige. Ce qui distingue Tavan de ses amis, 
tous lettrés et fils, à part Brunet, de propriétaires campagnards 
ou de bourgeois aisés, c'est qu'il « représente le peuple de la 
façon la plus sûre et la plus touchante. Sans grande culture, il 
a la passion, le culte de la poésie. « Je suis un croyant de la 
poésie, nous dit-il lui-même. Je ne pense pas que cet art soit 
simplement un passe-temps agréable, dans sa beauté je vois 
l'utilité 1 ». C'est un esprit sérieux et qui n'aime pas l'ironie. 
« La Fontaine est un grand écrivain, mais ses bêtes, je veux 
dire ses personnages, ne sont pas de mon goût; aux rusés je 
préfère les simples et les bons. Les rires que vous trouvez dans 
mon livre sont des rires d'enfants et déjeunes filles; dans ces 
rires point de malices ; regardez au fond, vous y verrez l'inno- 
cence'. » 
« L'innocence... la simplicité de cœur et d'esprit, c'est bien 
\ en effet la note de ses premières poésies », qui chantent, avec 
la campagne de Château-Neuf et son riant printemps, les bals 
et les fêtes du village natal, les amis du poète et surtout les 
jeunes filles, la jolie Mariette en tête, bref, toute une « humble 
et pure jeunesse, où l'amour est vif, mais chaste, où tout est 
sincère, gracieux, sans être embelli, parce que l'on est dans 
un pays et un temps où l'homme du peuple n'est point brutal 
ni indécent, mais garde en son âme l'héritage amoureux et mys- 
tique d'une race latine et catholique. Cette qualité d'amour, 
nous la retrouvons semblable chez Aubanel, chez Mistral, chez 
Anselme Mathieu; elle n'est point une attitude littéraire savam- 
ment concertée, elle est l'expression même de cette Provence 
de 1850, amoureuse et religieuse. » 

• Mais ces chansons n'ont qu'un temps; pauvre paysan sou- 
mis à toutes les servitudes, Tavan ne saurait échapper à la 
conscription. Il doit partir pour l'armée, et l'on y sert sept 
longues années à cette époque. C'est un terrible déchirement, 
et qui fait couler les premiers pleurs du malheureux poète. » 
Désigné pour l'expédition de Crimée, la veille du départ, il 
trouve, pour peindre sa grande douleur de quitter tout ce qui 
lui est cher, des accents simples, mais émouvants par leur sim- 

1. Amour e l'low, préface. 

2. lbkl. 



240 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

plicité im'ine. « Puis ce sont les chants du soldat exilé. du 
« Félibre de l'Aimée », comme il signe dès lors dans VArmana. 
du soldat qui a eu dans son malheur la bonne fortune encore 
de ne pas aller jusqu'en Grimée, mais d'être dirigé sur Rome, 
avec la garnison française, pour y garder le pape. C'est une 
grande terre de poésie, mais Tavan parait incapable de le sen- 
tir; pour lui, c'est le pays d'exil: comme le gentilhomme ange- 
vin du xvi' siècle <jui écrivit Les kegréii, ce paysan est plus 
sensible aux charmes du pays natal qu'aux splendeurs de la 
Ville éternelle, et, comme du Bellay, il aspire à revoir fumer 
les cheminées de son petit village. Seulement, comme ce n'eSI 
point un artiste de la Renaissance, sa mélancolie ne s'exprime 
point en des sonnets parfaits, mais en de simples vers où re- 
viennent sans cesse les noms de son pays, de sa mère, <le ses 
amis, de la petite Mariette. 

« Or, la petite Mariette a oublié son poète; quand, deux ans 
après, pour la Noël, le pauvre soldat revient en congé à Chà- 
teau-Ncuf. il a la douleur d'apprendre qu'elle se marie. Alors. 
dans cette âme claire et pure, ce ne sont point des cris de rage, 
mais une grande mélancolie, une grande bonté, des vceux de 
bonheur pour la cruelle enfant qui n'a pas été fidèle: on dirait 
un Sully Prudhonnne populaire 1 . 

« Du moins il ne repartira plus pour Rome, il ne sera plus 
soldat. Mais c'est la maladie qui le délivre : il est revenu de 
l'agio grelottant des fièvres paludéennes: grAce à la protec- 
tion de Giéra, et Surtout de M"» Joséphine 2 , on le réforme, il 
espère le bonheur retrouvé à Chàteau-Neuf. Hélas: cette mala- 
die qui le délivre d'une servitude va le soumettre à un autre 
esclavage, et pour toute sa vie. 11 u'est plus assez fort pour le 
rude travail des champs, il va devenir employé des chemins 
de fer, et, après un début à Rognac où il se marie, on l'envoie 
à Marseille, dans la grande ville de commerce, lui, le doux 
paysan comtadin... » Après avoir savouré pendant un temps 
trop court les joies de la famille pour lesquelles il était si bien 
fait, Tavan voit le destin frapper sur lui à coups redoublés : 
il perd sa femme en 1868, en 1872 sa fille. Dès lors, « deman- 
dant à la seule poésie la consolation de ses malheurs *, il traîne 
une existence mélancolique jusqu'au jour où un second ma- 
riage lui permettra de refaire sa vie (1885). 

n Mais s'il parvient à faire des vers au milieu de ses occupa- 
tions pénibles et de ses deuils répétés, ce n'est pas sans peine 
qu'il peut les publier. Ce n'est qu'en 1876 qu'il publie Amour e 
Plour (Amours et Plenrs), parce que son livre a été couronne et 
subventionné par la Société pour L'étude des langues méridio- 

i. Cf. plus loin, page 250. 

2. Une de* deux sœurs des Giéra. 



ALPHONSE TAVAN '2 Í 1 

nates, dans son Congrès de 1875, à Montpellier. » Amour e 
Plour, recueil de poésies lyriques « où la perfection de la forme 
le dispute à la vérité saisissante du sentiment qui les ins- 
pire 1 », est une véritable autobiographie : le poète y raconte. 
avec une touchante simplicité, sa vie rustique, ses joies et ses 
deuils, ses amours et ses pleurs, car, comme il le dit lui-même, 
tous deux sont inséparables : L'Amour c li Plour van ensen. 

Le second volume de vers de Tavan dale seulement de 1000. 
Dans Vido vulaiito (Vie vivante) il a réuni les vers composés 
dans la dernière partie de sa vie, et la préface du livre nous 
indique de nouveau ce qu'est pour lui la poésie : « Pour moi. 
dit-il, la poésie est un besoiu, une obligation d'exprimer •• 
que vous sente/, dans l'âme, lorsque la joie vous éclaire ou bien 
que la douleur vous excède. Je possède un thermomètre qui 
m'indique que les vers que je produis sont passables: c'est 
l'émotion qu'ils nie donnent, et, lorsque je pleure on le9 faisant, 
je crois, avoir réussi. Mes productions n'ont jamais été calcu- 
lées, mais elles me sont venues spontanément, c'est en toute 
sincérité que j'ai pensé et écrit, sans deviner jamais qu'un jour 
je ferais imprimer ces modestes chants. » « C'est bien là juste- 
ment tout ce qui fait le mérite de Tavan. Il ne sufllt pas de 
pleurer, en faisant des vers, pour être un grand poète: si l'ex- 
pression défaille, des sanglots ne sont pas un chant, mais du 
ni. lins il y a quelque chance pour que l'émotion de l'auteur se 
communique au lecteur, et Tavan parfois arrive à nous don- 
ner un certain frisson que do plus habiles ne sauraient faire 
passer on notre âme. » Le recueil Vido tidanto nous montre 
un Tavan rendu à la joie de vivre par son mariage avec Lauro 
ltéquillard et la naissance de son fils Ludovic, qu'il chante avec 
attendrissement et bonhomie en de gracieux et naïfs poèmes. 
Ces poèmes, avec une foule de pièces de circonstance et de 
chansons de noce, d'une forme aisée ot toujours soignée, 'retrou- 
vent souvent l'émotion prenante et la fraîcheur d'accent doi 
premières productions du poète. De plus, avec l'âge et sous 
l'iullueuee de ses lecturos ot de son maître Jules (iiéra, Tavan 
a tendance à aborder les sujets philosophiques et religieux 
qu'on jugerait trop élevés pour sa muse villageoise, s'il ne les 
traitait avec l'ordinaire simplicité et la sincérité de son âme et 
de sa foi. 

Mais le vrai Tavan, et le meilleur, est tout entier dans Amour 
e Plour. son chef-d'œuvre, o Dès le début de sa vie, c'est bien 
la double face de son âme et de sa poésie, âme fine et sensi- 
ble, qui n'eût jamais pu s'exprimer sans doute, si elle n'avait 
eu l'encouragement des jeunes Félibres. Ce n'est point, sur 
cotte flûte rustique, une harmonie bien savante que celle du 

1. (èiston Jourdanne, Histoire du Félibrige (Roumanille, 1807). 

16 



242 ANTHOLOGIE DU 1ÉLIBRIGE PROVENÇAL 

pauvre Tavan, mais c'est un chant si naïf et si sincère qu'il 
fait venir les larmes aux yeux. C'est une chanson de grillon, 
les soirs d'été, Mistral l'avait déjà dit 1 . » 

Signalons que, dès 185'«, à peine Agé de vingt ans, il avait, 
grâce à « l'extraordinaire » Sauget et à Hippolvte Gounard, 
musiciens du pays, fait.jouer par la jeunesse de Château-Neuf, à 
Gadagne, à L'Isle et à Noves, sa comédie /.{' Masc (les Sorciers), 
où il y a des fées, des sorciers et des amants avec des chants, des 
branles et des farandoles, comédie qui a été publiée en 1897 avec 
avant-propos de Mistral. 

Seul survivant, avec le poète de Mir'eio, des Sept de Font- 
Ségugne. il fut fêté lors du cinquantenaire de la fondation du 
Félibrige, célébré le 21 mai 1904. A cette occasion, il fit repré- 
senter, sous les bocages du château, un gracieux à-propos en 
tin acte, Lauro e Petrarco à Vau-Cluso (Laure et Pétrarque a 
Vaucluse), qu'il publia la même année dans La F'eslo dtìu Cin- 
quantenàri de la Foundacioun don Felibrige, petit recueil qui 
contient en outre un choix de ses poésies et quelques pages 
de prose, entre autres, une notice sur Font-Ségugne et ses 
environs. 

Après vingt-cinq ans de services aux chemins de fer, Tavan 
avait pris sa retraite et quitté Paris, où il avait terminé sa car- 
rière, pour finir ses jours au village natal. Il y est mort le 
12 mai 1905. Il était majorai depuis 1876 avec le titre de Cigalo 
de Camp-Cab'eu (Cigale de Camp-Cabel). Faut-il dire que jus- 
qu'à ses derniers jours il fut animé de la foi provençale la plus 
sincère et la plus active? Les félibres lui sont particulièrement 
reconnaissants d'avoir gagné au mistralisme les premiers Mar- 
seillais, tels que Monné, 1 1 no t, Verdot, etc., qu'il fréquenta dès 
sa venue à Marseille, dont les poètes restaient jusqu'alors dans 
l'opposition patoisante. 

Disons pour terminer que la librairie Aubancl se proposait de 
donner une nouvelle édition A' Amour e Plour, avec traduction 
de l'auteur, quand la guerre éclata. Les fervents de la littérature 
provençale souhaitent que les circonstances n'aient fait que 
remettre à plus tard la réalisation de cet heureux projet. 

La traduction des pièces qui suivent est nouvelle. 

1. E tu, Ion paiire trenqaejaire, 

Tavan amble caniounejaire 
Kmc li gribet lu h h qu'eipichon toun magaa : 

(Mirèio, eh. VI.) « Et toi le pauvre paysan, — Tavan qui mêles ton 
humble chanson — à celle des grillons bruns qui examinent ton 
hoyau. » 



tyyiw. ({ma iW Y(Myw*~v%u 

{MMjl, /fow*u. (XAftk+*A ***' , 



Cf. p. Wft. (Communiqué par M"" reuve Tavan.) 



2'l4 ANTHOLOGIE DU FEL1B1UGE PROVENÇAL 

LI FRISOUN DE MAKIETO 

Si peu perfuma, si peu nègre 
A f'asard voulavon, alègre. 

TsODOH AtJBARPL. 

l'a no chatouno à Castèq-Nòu, 
Ajouguido, revlscoulado, 
Fresco e lisqueto coume un iòu; 
Plais on tónti mi cambarado. 
Pèr it'u, <;o <jue m'agrudo proun, 
Ei soun peu fin,, si frisoulolo, 
Èi de soun front li do bessoun : 
Que soun poulit li dons frisoun 
De la piclioto Marieto! 

Dèu agué psr Ion mai segë an ; 
Dison qu'es uno miniature 
Segur. a n pichot biais galant 
Eni' uno (inelo liguro. 
Aco 's rèn en coumparesoun 
De si peu d'or, si cadeneto', 
Si peu que fan lou vertouioun ! 
Oli ! que soun poulit li frisoun 
De la piclioto Marieto! 

Quand lou vèspre, au vent très e gai 
Sis amigo s'escarrabihon, 
Alor fau voire emé quel biais 
Si dons frisoun se recouquihon '. 
ÎS'i nègre, ni cas tan, soun blound 
Couqte uno espigo de geisseto; 
S'envan en tiro-tabouissoun. 
Oh ! que soun poulit li frisoun 
De la piclioto Marieto ! 

Pièi, diguen-lou, ié van tant bon ! 
Jamai la plus bello Arlatenco 
A vist jouga si peu au vent 
Coume nosto Gastèu-Nouvenco ! 

1. Tavan avait d'abord écrit (Amour e l'iour, 1876) : 
De ço que ié jojro à l'aureto 
(de ce qui joue à la brise sur son visage) 



ALPHONSE TAVAN 245 



LES FRISONS DE MARIETTE 

Ses cheveux parfumés, ses cheveux noirs 
— au hasard voltigeaient allègrement. 
Thkodoiu: Auuwu.. 

Il y a une jeune fille à Château-Neuf, — enjouée, sé- 
millante, — fraîche et proprette comme un (Cuf; — elle 
plait à tous mes camarades. — Pour moi, ce qui m'agrée 
assez, — ce sont ses cheveux fins, ses frisettes, — et de 
son front les mèches jumelles : — qu'ils sont jolis les 
deux frisons — de la petite Mariette! 



Elle doit avoir au plus seize ans; — on dit que c'est 
une miniature. — Assurément, elle a un petit air aima- 
ble — avec un gracieux visage. — Cela n'est I'ien en com- 
paraison — de ses cheveux d or, ses longues tresses, 
— ses cheveux qui font le tourbillon. — Oh! qu'ils sont 
jolis les frisons — de la petite Mariette! 



Lorsque le soir, au vent frais et vif — ses amies se 
divertissent, — alors il faut voir avec quelle grâce — ses 
deux frisons se recroquevillent! — Ni noirs ni châtains, 
ils sont blonds — comme un épi de pur froment; — ils 
s'en vont en tire-bouchon. — Oh! qu'ils sont jolis les 
frisons — de la petite .Mariette! 



Puis, disons-le, ils lui vont si bien ! — Jamais la plus 
belle Artésienne — n'a vil jouer sa chevelure au vent — 
Comme notre Castelneuvienne ! — 



246 



ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

Que s'enanon d'eici, d'amount, 
Se courbon, fagon l'estireto, 
Esparpaia vo n'un mouloun, 
Oh! que soun poulit li frisoun 
De la pichoto Marieto ! 

Valon la peno, ti fanfan, 
Ti coco tant bèn aliscado ! 
Auses bouta toun catagan 
Contro li peu de ma frisado ? 
Vai la regarda d'escoundoun 
Quand dansara 'mé si sourreto, 
E vendras dire enié resoun : 
Oh! que soun poulit li frisoun 
De la pichoto Marieto ! 

Mai, s'en alucant si peu rous, 
Vouliéu veni soun calignaire, 
D'elo se pièi ère amourous 
Sarié lou plus bèu de l'afaire ! 
E se ié fasiéu un poutoun 
Mounte pausariéu ma babeto? 
De vous lou dire es pas besoun : 
Oh! que soun poulit li frisoun 
De la pichoto Marieto ! 

Pichot frisoun descaussana, 
Merviho de noste vilage, 
Que degun posque vous geina 
De vanega sus soun visage! 
Que la mountagno, lou valoun, 
Li bos, lou vent e la sourgueto 
Sèmpre redigon ma cansoun : 
Oh! que soun poulit li frisoun 
De la pichoto Marieto ! 
1853. 

(Amour e Plour, Amour.) 

TREMOUNT DE SOULÈU 

La naturo s'escarrabiho 

Emé lou cant dis auceloun ; 

Lou tèms es tousc, lou soulèu briho; 



ALPHONSE TAVAX 2Í7 

Qu'ils s'en aillent de ci, d'en haut, — qu'ils se courbent 
et qu'ils s'étirent, — éparpillé! ou en un tas, — oh ! qu'ils 
sont jolis les frisons — de la petite Mariette ! 



Valent-ils qu'on en parle, tes fanfan, — tes coques si 
bien lissées! — Oses-tu mettre ton catogan — à côté de 
la chevelure de ma frisée? — Va la regarder en cachette 
— lorsqu'elle dansera avec ses jeunes sœurs, — et tu 
viendras dire avec raison : — Oh! qu'ils sont jolis les 
frisons — de la petite Mariette ! 



Mais, si en regardant ses cheveux roux — j'allais de- 
venir son bon ami, — si d'elle, puis, je tombais amou- 
reux, — ce serait le plus beau de l'affaire ! — Et si je lui 
faisais un baiser, — où donc poserais-je ma caresse? — 
De vous le dire point n'est besoin : — oh! qu'ils sont 
jolis les frisons — de la petite Mariette! 



Petits frisons fous, — merveille de notre village, — 
que personne ne puisse vous empêcher ■ — de voltiger 
sur son visage! — Que la montagne, le vallon, — les 
bois, le vent et la source — redisent toujours ma chan- 
son : — oh! qu'ils sont jolis les frisons — de la petite 
Mariette ! 



1853. 

[Amours et Pleurs, Amours.) 

COUCHER DE SOLEIL 

La nature se réveille — avec le chant des oisillons; - 
l'air est tiède, le soleil brille, — 



248 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

L'aubespin jito sa rnmiho, 

La rosn espandis soim boutout). 

Cantas, dansas, chato ajouguido! 
Dansas, cantas, galoi jouvènt ! 
La piano os tourna-mai vestido, 
Ë sus la moutitagno flourido 
L'alen d'abriéu passo en lisent. 

Es dimenclio, es fôsto au vilage ; 
Lou cên soren l'os onca mai, 
E lou soulèu don calignage, 
Sus de fres e jóuini visage 
Fai dardaia si plus bèu rai, 

Vèspro es dicho; à la permenado 
L'amour coundu jouvo o jouvènj ; 
Dins li draiôu, mai d'une uiado, 
Coume un bouquet de jirouflado, 
En passant, se jito e se rond. 

Pau-à-pau, li parèu se trion, 
Se soun trouva, lis amourous; 
Em' afecioun, éli babihon, 
Se rison contro, se gatihon, 
E parton plan e soun uroul! 

Mai se fai tard: déjà ' la baisso, 
L'oumbro espelis; f'au se quita; 
Eunivouli lou soulèu baiiao, 
E si rai d'or, coume uno raisso, 
S'escampon dóu nivo enrouita. 

Vaqui l'ouro que la jouinosso 
Gacalejo sus lou coutau, 
L'ouro qu'un riro. uno caresso 
A l'auriho de la mestresso 
Adus mai lou même prepau. 

Vaqui l'oui'n qu'iinn man snrro 

Emé bonur un autro man ; 

Qu'un mot d'amour chanjo la caro, 



ALPHONSE TAVAN Ï4t 

l'aubépin jette ses rameaux. — la rose épanouit son 
bouton. 

Chantez, chaule/, jeunes lilles enjouées! — Dansez, 
chantez, joyeux jeunes gëttit ! — La plaine est de nouveau 
parée, — et sur la montagne fleurie — l'haleine d'avril 
passe en riant. 



C'est dimanche, le village est en fête, — le ciel serein 
l'est encore plus, — et la flamme de l'amour — sur de 
frais et jeunes visages — brille de son plus bel éclat. 



Les vêpres sont chantées; à la promenade — l'amour 
conduit jouvencelles et jouvenceaux. — Plus d'une œillade, 
dans les sentiers, — comme un bouquet de giroflées, — 
en [>assant. se jette et se rend. 

Peu à pou, les ooupfes se choisissent: — il se sont 
trouvés, les amoureux! — Avec animation ils babillent, 
— se suiii'ieiil, se chatouillent — et s'en vont doucement, 
heureux. 



Mais il se l'ait tard: déjà dans la plaine — l'ombre 
parait; il faut se quitter; — le soleil baisse, voilé, — et 
comme une ondée, ses rayons d'or — se déversent du 
nuage empourpré. 

Voici l'heure où la jeunesse — caquette sur le coteau, 
— l'heure où un rire, une caresse, — à loreille de la maî- 
tresse — porte encore le même propos. 



Voici l'heure où une main serre — avec bonheur une 
litre main; — où un mot d'amour change le visage, — 



250 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

E que lis iue dison encaro 

Co que la bouco a di bèn plan. 

Vaqui l'ouro que la chatouno, 
Qu'a di cent fes que voulié pa, 
Se laisso prendre uno poutouno... 
Que se facho, que... pièî pèrdouno, 
A soun galant que i'a rauba. 

Mai it'U, soulet sout la genèsto, 
Vese aquéu rire coume un dùu; 
Ploure i darrié rai d'uno fèsto, 
E la melaneounié me rèsto, 
Car deman quite Castèu-Nòu 1 ! 
Castùu-Nòu, 12 juin 1854. 

(Amour e Plour, Plour.) 

PÈR MARIETO 

Sus l'èr : Mais ai tu purs, ma colombe chérie. 

Quand on écrit des femmes, il faut tremper 
sa plume dans l'arc-en-ciel, et jeter sur sa 
ligne la poussière des ailes du papillon . Comme 
le petit chien du pèlerin, à chaque fois qu'on 
secoue la patte, il faut qu'il en tombe des 
perles. Diderot. 

Sus Camp-Cabèu nous sian vist. Toun sourrire 
Eapeliguè tout d'un tèms moun amour : 
Nous sian ama, nous lou sian ausi dire, 
Nous sian proumés de nous ama toujour; 
Mai, o malur! liuen dóu sen de ma maire, 
Liuen de tis iue lou sort m'esvaliguè ; 
Nous faguerian nòstis adieu, pecaire! 
E partiguère e ma voues te digue : 

Que lou destin embeligue ta vido ! 
Que lou destin te chausigue un bèu sort ! 
Que lou destin, o ma touto poulido, 
Fiele ti jour emé la sedo e l'or! 

1. « C'est là tout Tavan, la grâce un peu mignarde des amours 
de village en face de la grande douleur et de la vie pauvre et sou- 
mise à toute la servitude sociale. Cet accent-là, nul des autres Féli- 



ALPHONSE TAVAN 



251 



et où les yeux disent encore — ce que la bouche a dit 
tout bas. 

Voici l'heure où la jeune fille, — qui a dit cent fois 
qu'elle ne voulait pas, — se laisse prendre un baiser, — 
se fâche... et puis pardonne — à son galant qui le lui a 
dérobé. 



Mais moi, tout seul sur les genêts, — je vois ces rires 
comme un deuil; — je pleure aux derniers rayons d'une 
fête, — et la mélancolie me reste, — ■ car demain je quitte 
Chàteau-Neuf ! 

Château-Neuf, 12 juin 1854. 

(Amours et Pleurs, Pleurs.) 

POUR MARIETTE 

Sur l'air : Mais si tu pars, ma colombe chérie. 

Quand on écrit des femmes, il faut tremper 
sa plume dans l'arc-en-ciel, et jeter sur sa 
ligne la poussière des ailes du papillon. Comme 
le petit chien du pèlerin, à chaque fois qu'on 
secoue la patte, il faut qu'il en tombe des 
perles. Diderot. 

Sur Camp-Cabel 1 nous nous sommes vus. Ton sourire 
— fit éclore tout d'un coup mon amour : — nous nous 
sommes aimés, nous avons entendu nos aveux, — nous 
nous sommes promis de nous aimer toujours; — mais, 6 
malheur ! loin du sein de ma mère, — loin de tes yeux le 
sort me fit disparaître ; — nous nous fîmes nos adieux, 
hélas ! — et je partis, et ma voix te dit : 

Que le destin embellisse ta vie! — Que le destin te 
choisisse un beau sort! — Que le destin, ô ma toute 
jolie, — file tes jours avec la soie et l'or ! 



bres, petits bourgeois assez aisés, ne pouvait le donner à la poésie 
provençale. » (Em. Ripert, La Renaissance Prov., p. 479.) 
1 . Plateau sur les flancs duquel est bâti Chàteau-Neuf-de-Gadagne. 



l252 ANTHOLOGIE DU FKLIBRIOE PROVENÇAL 

Anère liuen, e ta rousènto caro 

D'un plour d'amour perlejavo souvent; 

Alor disiés que m'amavcs encaro, 

E que toujour, toujour m amariés bon!... 

Vuei digo-mc s'as tengu ti proumesso ?... 

Alin, pertout, lis ai tengudo, iéu : 

Pensave à tu, pensave à ti caresso ; 

E te sounjave, e d'alin te disiéu : 

Que lou destin embeligue ta vido ! 
Que lou destin te cliausigue un bèu sort! 
Que lou destin, o ma touto poulido, 
Fiele ti jour emé la sedo e l'or! 

Dous an après, nòstis amour toumbèron 
(Amour tout nòu, dóu Paradis vengu), 
Nòstis amour dins lou cèu s'envoulèron, 
E desempièi plus rèn n'a pnreigu ; 
Mai s'endurave aquelo retenènço, 
Dins mi pantai un ange m'adusié, 
De noste amotir un brout de §ouvenèneo, 
Mounte engansave un quatrin que disié : 

Que lou destin embeligue ta vido! 
Que lou destin te chausigue lin bèu sort! 
Que lou destin, o ma touto poulido, 
Flele ti jour emé la sedo e l'or! 

Sien de retour, ai revist la Meleto, 
Ami, famibo ai sarra sus mouh cor; 
Afeciouna, ma bello Marieto, 
Courrit'U á tu per t'embrassa plus fort, 
Quand uno voues e m'arresto e nie crido : 
« De l'embrassa l'amour te lou défend, 
Dins quàuqui jour ta bello se marido. » 
Toumbe sousprés e ploure en te disent : 

Que lou destin embeligue ta vido! 
Que lou destin te chausigue un bèu sort! 
Que lou destin, o ma touto poulido, 
Fiole ti jour emé la sedo e l'or! 



ALPHONSE TAVAX 253 

J allai au loin, et do ton visage rougi — souvent per- 
laient des pleurs d amour ; — alors tu disais que tu m'ai- 
mais encore, — et que toujours, toujours tu m'aimerais 
bien!... — Àujourd liui, dis-moi si tu us tenu tes pro- 
messes... — Là-bas, partout, je les ai tenues, moi : — 
je pensais à toi, je pensais à tes caresses: — et de toi 
je révais, et de là-l)as je te disais : 



Que le destin embellisse la vie! — Que le destin te 
choisisse un beau sort! — Que le destin, ô ma toute 
jolie, — Cle tes jours avec la soie et l'or! 

Deux ans après, nos amours s'effeuillèrent ■ — (amours 
tout nouveaux, du Paradis venus), — nos amours s'en- 
volèrent dans le ciel, — et depuis plus rien n'en a paru; 
— mais si je supportais cette perle, — dans mes songes 
un ange m'apportait — un bouquet de souvenirs de notre 
amour, — où je nouais un quatrain qui disait : 



Que le destin embellisse ta vie! — Que le destin te 
choisisse un beau sort! — Que le destin, ò ma toute 
jolie, — file tes jours avec la soie et l'or! 



Je suis de retour, j ai revu la Molette'; — j'ai serré 
sur mon cœur amis et famille; — plein d'ardeur, ma 
belle Mariette, — je courais à toi pour t'embrasser plus 
fort, — quand une voix et m'arrête et me crie : — « De 
l'embrasser l'amour t'interdit, — dans quelques jours la 
belle se marie. » — Je demeure stupéfait et je pleure en 
te disant : 



Que le destin embellisse ta vie ! — Que le destin te 
choisisse un beau sort! — Que le destin, 6 ma toute 
jolie, — file tes jours avec la soie et l'or! 

1. Place île Gadagne. 



254 ANTHOLOGIE DU FELIBR1GE PROVENÇAL 

Marido-te perqué sies tant pressado, 
E memamen assajo d'escafa 
Lou souveni di tant dóuci brassado, 
Di caranchouno e bais que nous sian fa. 
Se toun cor chanjo e se toun amo óublido, 
Iéu m'ensouvene, e moun vers gardara 
Un noum béni tout-de-long de ma vido, 
Un cant d'amour que sèmpre redira : 

Que lou destin embeligue la vido! 
Que lou destin te chausigue un bèu sort! 
Que lou destin, o ma touto poulido, 
Fiele ti jour emé la sedo e l'or! 

Castèu-Nou, Calèndo de 1856. 

(Amour e Plour, Plour.) 

PREIÈRO PÈR MA FEMO MOURÈNTO 

Segnour, dounas-me ço que vous 
demande, e que ma preièroe mi crid 
s'aubouron enjusqu'à vous! 

Davi, Saume ci, v. 1. 

O moun Dieu, que sias lou paire 
Di pichot coume di grand ; 
Tournas-vous de-vers moun caire : 
Moun segren me peso tant ! 

Quau escoutara ma peno ? 
Quau entendra ma doulour, 
E de dessus ma cadeno 
Alóujara lou fais lourd? 

Quau sus ma plago marrido 
Vujara lou baume dous? 
Quau vers moun amo que crido 
Vendra d'un èr pietadous ? 

Quau dóu cop que me menaco 
Poudra desvira la man, 
E rendre ansin à ma faço 
Sa serenita d'antan?... 



ALPHONSE TAVAN 255 

Marie-toi, puisque tu es si pressée, — et même essaye 
d'effacer — le souvenir de nos si douces étreintes, — des 
Caresses et des baisers que nous nous sommes faits. — 
Si ton cœur change et si ton âme oublie, — moi je me 
souviens, et mon vers gardera — un nom béni tout le 
long de ma vie, — un chant d'amour qui toujours redira : 



Que le destin embellisse ta vie! — Que le destin te 
choisisse un beau sort! — Que le destin, ô ma toute 
jolie, — (île tes jours avec la soie et l'or! 

Château-Neuf, Noël de 185G. 

[Amours et Pleurs, Pleurs.) 

PRIÈRE POUR MA FEMME MOURANTE 

Seigneur, accordez-moi ce que je vous 
demande, et que ma prière et mes cris 
s'élèvent jusqu'à vous ! 

David, Psaume ci, v. i. 

O mon Dieu, qui êtes le pèi-e — des petits comme des 
grands, — tournez-vous de mon côté : — mon chagrin 
me pèse tant! 



Qui écoutera ma peine? — Qui entendra ma douleur, 
— et de mes épaules — allégera le pesant fardeau? 



Qui sur ma plaie mauvaise — versera le baume doux? 
— Qui vers mon âme qui crie — viendra d'un air com- 
patissant ? 



Qui, du coup qui me menace — pourra détourner la 
main, — et rendre ainsi à ma face — sa sérénité d'au- 
trefois ? 



"256 ANTHOLOGIE DU FKI.IBRlGK PROVENÇAL 

Moun Dieu! lou sabès, lou niouncle 
An nialiir noun coumpatis : 
D'eu lou lagramous s escouade, 
Bm 1 eu lou paure palis. 

Pèr la croio e la four topa 
Lou mounde es afeciouna; 
Mai moun plagnun l'inipourtuno 
E m'a lèu abandouna. 

K pjèi que pourrien me faire 
Si dóutour e si catau? 
Or, sapiènci soun, pecaire, 
Pas rèn pèr gari moun mau. 

Adounc, ma souleto espèro, 
O moun Dieu! la me te en vous. 
Vous que pèr sauva la terro, 
Votte fléu i' espiro en crons; 

Vous que jitas vosto cagno 
Sus lou front de l'arrougant; 

I", luii mesquin que se lagno, 
Sèmpre ié pourgès la man ; 

Voua que dises à Lazàri : 
m Levo-te qu'as proun dourmi, » 
E, i' estrassant lou susàri, 
Lou rendes à sis ami... 

— La jouino e bello cnumpagno, 
Segnour, que m'avès douna, 
Qu'espouscavo douço eigagno 
Sus mis an afourtuna, 

Ma coùloumbo amistadouso, 
Lou meiour plat de ma fam, 
Moun amigo, moun espouso, 
La maire de moun enfant, 

Ks malauto, e bèn malauto... 

8a maire l'ai que ploura; 

Soun front brulo, soun pous sauto : 

Res, plus res aUSO espéra. 



ALPHONSE TAVAX 



257 



.Mon Dieu! vous le savez, le momie — au malheur ne 
compatit point : — celui qui pleure s'en écarte, — le 
pauvre qui s'y mêle souffre. 

De gloriole et de richesse — le monde est assoiffé : — 

mais ma plainte l'importune, — et il m'a vile abandonné. 



Kl puis que pourraient me taire — ses docteurs et ses 
tout-puissants? — Or, la science ne peut, hélas! — rien 
pour guérir mon mal. 

Donc, mon seul espoir, — ò mon Dieu! je le nuls en 
vous, — vous qui pour sauver la terre — y faites mou- 
rir votre lils en croix; 



vous qui laissez tomber votre mépris — sur la tète 
«le l'aiTOgant; — et qui au misérable qui se lamente — 
tendez toujours la main: 

vous qui dites à Lazare : i< Lève-toi, tu as :i"iv 
dormi, » — et, déchirant son suaire, — le rendez à ses 
amis... 



— La jeune et belle compagne, — que vous m avez 
donnée, Seigneur, — qui répandait sa douce rosée — sur 
le bonheur de mes ans, 

ma gentille colombe, — le meilleur plat de ma faim, 
— mon amie, mon épouse, — la mère de mon enfant, 



est malade, et bien malade... — Sa mère ne fait que 
pleurer; — son front brûle, son pouls saute : — per- 
sonne, plus personne n'ose espérer. 



17 



258 ANTHOLOGIE DU FIÍLIBRIGE PROVENÇAL 

Segnour, emai fugue indigne 
De vosti méndri bounta, 
Pèr elo fasès un signe 
E rendès-ié la sauta! 

Rougna, 25 de seti-mbre 1868. 

Amour e l'iour, Plour.) 



LA MORT 

Moun Dieu, cridarai toul lou jour e noun 
m'escoutarés ; cridarai totito la niue c degun 
nie dira qu'es foulié. 

(Davi, Saume xxi, v. II.) 

Moun Dion, que vous ai fai? Tant jouino, tant bravelo, 
Adounc me la prenès ?... Que devendrai, moun Dieu !... 
Pèr l'enclaus de la mort que parte pas souleto : 
D'abord que vous la fau, tambèn prenès-me iéu. 

Ma preièro, o moun Dieu! vers vous n'es pas mountado 
Adounc, siéu bèn marri t!... A la paureto au-mens 
l'no tant duro lèi, noun i' èro meritado, 
E voste ange de mort l'a segado pamens! 

La vaqui : fibo, sorre, amigo, espouso, maire.,. 
Ero si noum, moun Dieu! lis avès escai'a : 
E sa maire e sa sorre e soun enfant, pecaire! 
E iéu, la veiren plus!... De-que vous avèn fa 1 ? 

Rougna, 26 de setémbre 1868. 

[Amour e Plour, Plour. 

1. « Ici l'on sent toul ce que l'emploi du provençal ajoute à l'in- 
tensité de l'expression. Kn Français un homme du peuple n'aurait 
pu s'exprimer que de façon plate ou déclamatoire, en tout cas litté- 
raire. Ici ce sont les mots de la vie courante, les paroles qui servent 
Îiour l'existence quotidienne, le verbe même de la souffrance et de 
a souffrance populaire, des mots qui rendent un accent spécial de 
douleur pauvre et naïve, île grande et de petite douleur à la fois, 
et c'est tout a fait déchirant. » (Km. Kipert, La Renaissance Prov., 
p. 483.) Lorsque, quatre ans après la mort de sa femme, le poète perd 
sa fille, il trouve, cette fois encore, « de ces inimitables accents où 
l'on sent une âme qui se déchire, mais une âme populaire et catho- 
lique, soumise dans sa douleur à la volonté céleste » : Mokt de ma 
fiho (p. 229-230 d'Amour e Plour) : 



ALPHONSE TAVAN 



259 



Seigneur, bien que je sois indigne — de vos moindres 
bontés, — pour elle faites un signe — et rendez-lui la 
santé ! 



Rognac, 25 septembre 1868. 

(Amours et Pleuré, Pleurs.) 

LA MORT 

Mon Dieu, je crierai tout le jour et vous 
ne m'écouterez pas; je crierai toute la nuit 
et personne ne me dira (pie c'est folie. 

(David, l'saumt' xxi, v. il.) 

Mon Dieu, que vous ai-je fait? Si jeune, si bonne, — 
donc vous me la prenez?... Que de viendrai -je , mon 
Dieu!... — Pour l'enclos de la mort qu'elle ne parte pas 
seule : — puisqu'il vous la faut, prenez-moi aussi. 

Ma prière, ô mon Dieu! vers vous n'est pas montée; 

— je suis donc bien mauvais!... La pauvrette au moins 

— ne méritait pas une si dure loi, — et votre ange de 
mort l'a pourtant fauebée ! 

La voici : fille, sœur, amie, épouse, mère... — C'étaient 
ses noms, mon Dieu ! Vous les avez effacés ; — et sa mère 
et sa sœur et son enfant, la pauvre! — et moi nous ne 
la verrons plus!... Qu'est-ce que nous vous avons fait? 

Rognac, 26 septembre 1868. 

(Amours et Pleurs, Pleurs.) 



Ma tilio tant gènto e tant bello, Dieu, que nouman noste Paire 

Ma cliatouno qu'amave tant, De nous autre as gaire pieta : 

Ks morto ! maman que trampello l'aquatreanquemaspreslamaire, 

lé ven de claure li parpello K vuei te tau l'enfant, pecaire!.. 

B nuirai plus ma caro entant... K deve crèire en ta bounta! 

Traduction : Mort de ma iii.le. — Ma tille si gentille et si belle, 

— ma fillette que j'aimais tant, — est morte ! ma main qui tremble 

— vient de lui clore les paupières — et je ne verrai plus ma chère 
enfant. 

Dieu, que nous nommons notre Père, — de nous autres tu n'as 
guère pitié : — il y a quatre ans que tu m'as pris la mère, — et au- 
jourd'hui il te faut l'enfant, hélas!.. — Et je dois croire en ta bonté: 



260 ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGE PROVENÇAL 



CHICHl-BERI 

PÈR LOU BATEJAT DE MOIN FIÉU JULI-FRANCES-LUDOVI 
NA LOU 13 DF DESKMBRE 1888 

Il i>st aimable quand il pieu re 
Il est aimable quand il rit. 
Democstier. 

Chùlii-Beri, Chi< bi-beri, 

Pèr noste pichot drôle! 
Cbichi-Beri, Chichi-beri, 

Pèr noste Ludovi '. 

Dieu, dins soun abounde, 
Faguè noste mounde : 
Mai. tre qu'au pecat 
Î'.v.i a g- uè beca, 
La Mort sournarudo 
Mestrejè, bourrudo. 
Quand Dieu, d escoundoun, 
Créé lou pontoan. 

Dempièi li cbatouno 
Qu'amon li poutouno 
Volon esp 

-su lou rural ; 
Pièi. après la n 
Quand la taulo t 
Lou plat lou meiour 
Es aquéu d amour. 

Pouai di ridicule 
B dis incrédule, 
Couine Zacarié 
Emé sa mouié ! 
Mai Dieu ié pardooao, 
E tambèn ie douno 
Dins si setanto an 
Lou poulit Sant Jan ! 

■ juel tes 
«niants dt l s parrains et 

nurraii . - ment de iaire baptiser un 



ALPHONSE TAVAN 



CHICHI-BERI 



261 



POUR LE BAPtÈME DE MON FILS JULES-FRANCIS-LUDOVIC 
HÉ LE 13 DÉCEMBRE 1888 ' 

11 est aimable quand il pleure 
Il est aimable quand il rit. 
Demoi 

Chichi-Beri. Chichi-Beri, — pour notre petit garçon , 
— Chichi-Beri, Chichi-Beri, — pour notre Ludovic! 



Dieu, dans sa largesse. — forma notre monde; — mais 
dès qu'au péché — Eve eut mordu, — la Mort taciturne 
— domina bourrue, — quand Dieu, en cachette, — créa 
le baiser. 



Depuis les fillettes, — qui aiment les baisers, — veu- 
lent attendre — monsieur le curé; — puis, après la 
— quand la table est mise, — le plat le meilleur 
— est celui d'amour. 



Fi des ridicules — et des incrédules, — comme Zacha- 
rie — avec sa moitié! — Mais Dieu leur pardonne, — et 
leur donne quand même, — dans leur soixante-dixième 
année, — le joli saint Jean ! 



enfant. Ce cri, qui n'est usité qu'à Gadagne. doit signifier : Vive le 
petil : 

1. Mort glorieusement pour la France sur le lYont de Macédoine, 
en L917. 



262 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

Lou sage demando 
Ço que Dieu ié mando. 
Autouno o printèms, 
Es toujour countènt! 
Sieguc fiéu o fiho, 
Vivo la famiho ! 
Quand l'aubre péris 
Lou plantun flouris. 

De long de la Sorgo 
(Es pas de messorgo), 
Fai brave d'ana 
E de caligna ; 
Lou gisclet de l'auro, 
Acò vous restaura ; 
l'a rèn de tant bèu 
Cou me Camp-Cabèu! 

Miéus que l'Arlatcnco 
La Castèu-Nouvenco 
Saup vous agrada 
Pèr vous marida; 
Uruno vo castagno. 
Es bèn à Gadagno 
Que li fenio fan 
Li plus bèus enfant. 

Lou nostre à Marsibo, 
Pais di cacio, 
Pèr nous enfada 
Dieu nous l'a manda 
Coulour d'agrioto, 
Mai, fier patriote, 
Lou fasèn rrestian 
Au nis d'oante si an. 

Moussu lou bramaire 
Carcino sa maire : 
Eu, quand vòu teta, 
l'un lèu tout qnita ; 



ALPHONSE TAVA.N 



263 



Le sage demande — ce que Dieu lui envoie. — Au- 
tomne ou printemps, — il est toujours satisfait! — Que 
ce soit fille ou fils, — vive la famille! — Quand péril 
l'arbre, — la jeune pousse fleurit. 



Le long de la Sorgue — (ce n'est pas un mensonge), — 
il est doux d'aller — et de courtiser; — le souffle piquant 
de la bise, — cela vous restaure ; — rien n'est aussi beau 
— comme Cump-Cabel. 



Mieux que l'Arlésienne, — la Castelneuvienne — sait 
vous agréer — pour vous marier; — brunes ou châtai- 
nes, — c'est bien à Gadagne — que les femmes font — 
les plus beaux enfants. 



Le nôtre à Marseille, — pays des cassies 1 , — pour 
nous enchanter, — Dieu nous l'a donné — couleur de ce- 
rise ; — mais, fiers patriotes, — nous le faisons chrétien 
— au nid d'où nous sommes. 



Monsieur le braillard — tourmente sa mère ; — quand 
il veut teter, — il faut tout quitter; — 

1. Fleurs de l'acacia farnèse qu'autrefois les grisettes marseil- 
laises portaient gracieusement à la bouche. 



26 'i ANTHOLOGIE DU FELIBKIGE PROVENÇAL 

Nautre pèr ié plaire 
Sabèn plus que l'aire... 
Mai ié tarai ion 
Pan-pan sus tou quiéu ! 

Après la journado 
Rudamen gagnado. 
Es juste d'un pau 
Prendre de repaus : 
Xoste sènso-gèino, 
La niue fai tinlèino 
E nous fau servi 
Moussu Ludovi ! 

VaJ ! bèu canbarado, 
Fai co que t'agrado! 
Tèn-nous reviha, 
Fai-nous enrabia : 
Estre à toun service 
Nous es un délice... 
ïeto dounc, mignot, 
Pièi faras no-no. 

Ma bello jitello, 
Ma diviiio estello, 
Moun espèr daura, 
Moun rèi benura. 
Te vèire e t entendre 
Fa rèn de mai tendre; 
Moun fién benesi 
As tout enlusi. 

La vido es un sounge... 
Mai, dins lou vieidunge 
Benurous quau a 
In lieu dévoua! .. 
Que lou nostre, amaira, 
Soustèngue sa maire ! 
Fasèg, q moun Dieu, 
Que more avans eu! 



ALPHONSE TAYAN 265 

nous autres, pour lui plaire — nous ne savons que 
faire; — mais je lui ferai, moi, — pan-pan sur le der- 



Après la journée — rudement gagnée, — il est juste, 
un peu — de se reposer : — mais notre sans-géne — la 
nuit fait du tapage, — et il nous faut servir — monsieur 
Ludovic! 



Va! beau camarade, — fais ce qui te plaît, — tiens- 
nous éveilles, — fais-nous enrager; — être à Ion service 
— c'est noire délice; — tette donc, mignon, — puis tu 
feras dodo. 



Mon beau rejeton, — ma divine étoile, — mon espoir 
doré, — mon roi bienheureux, — t'entendre et te voir — ■ 
rien n'est aussi tendre; — mon fils béni, — tout brille 
par toi. 



La vie est un songe... — mais dans la vieillesse — bien- 
heureux qui a — un fils dévoué!... — Que le nôtre, 
aimant, — soutienne sa mère! — laites, ù mon Dieu! 
— que je meure avant lui! 



26G ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGE PROVENÇAL 

Chiclri-Beri ! Chiclii-Beri! 

Pèr noste pichot drôle, 
Chichi-Beri ! Chichi-Beri ! 

Pèr noste Ludovi! 

10 de mars 1889. 

(Vido Vidanto, Li Gant de l'Oustau.) 

L'AUTOUNADO 

A Mndamisello O. R. 
Vène-l'en soupa, Fabule, vers iéu. 
Anskume Mathieu. 

(Tradu de Catule.) 

A ta lambrusco despampado 
As atrouva, mau-grat l'ivèr, 
Uno alo de rin escapado 
I rapugaire disavert. 
La frucho es fresco e bèn granado, 
Lis âge soun ferme e courous : 
Femo qu'atrovo uno autounado 
Acampo lèu un amourous. 

Vouliés beca la rousso aleto, 
Quand t'es vengu ço que t'ai di, 
Qu'es triste de dina souleto, 
Qu'un coumpagnoun douno apelit. 
Espousco adounc d'aigo-signado 
Sus lis escot de toun autin 
E quauque jour toun autounado 
Aloungara noste festin. 

T'ensouvèn proun dóu bon Ouràci 
E de Gatule, dous groumand ? 
Se vos me n'en faire la gràei, 
Coume fasien, faren deman : 
Aurèn faiôu e carbounado, 
Crespèu e pesé groumandoun, 
E pèr dessèr toun autounado 
Qu'acabaren dins un poutoun. 

2 de febrié 1882. 

(Vido Vidanto, Li Cant de la Garrigo.) 



ALPHONSE TAVAN' 267 

Chichi-Beri! Chichi-Beri — pour notre petit garçon! 
- Chichi-Beri! Chichi-Beri ! — pour notre Ludovic! 



10 mars 1889. 

(Vie rivante, Les Chants de la Maison.) 

LA GRAPPE TARDIVE 

A Mademoiselle O. II. 

Cœnabis bene, mi Fabulle, apud me. 
CATta.it. 

A ta Iambrusque défeuillée — tu as trouvé, malgré l'hi- 
ver, — une aile de raisin échappée - — aux grappilleurs 
éccrvelés. — La grappe est fraîche et bien nourrie, — 
— les grains sont fermes et luisants : — femme qui 
trouve une grappe tardive — a bientôt fait un amoureux. 



Tu voulais mordre à la petite aile rousse, — quand il 
t'advint ce que je t'ai dit, — qu'il est triste de dîner 
seule, — qu'un compagnon donne appétit. — Répands 
donc de l'eau bénite — sur les coursons de ta treille — 
et quelque jour ta grappe tardive — allongera notre 
festin. 



Te souvient-il du bon Horace — et de Catulle, deux 
gourmands? — Si tu veux m'en faire la grâce, — comme 
ils faisaient, nous ferons demain : — nous aurons hari- 
cots et charbonnée, — omelette au lard et pois goulus, 
— et pour dessert ta grappe tardive, — que nous achè- 
verons dans un baiser. 



2 février 1882. 

(Vie vivante, Les Chants de la Guarrigue.) 



CASTIL-BLAZE 

(1784-1857) 



OEUVRES diverses. — Des compositions musicales de tous 
genres, des opéras (Belzébuth, etc.), des traductions et adapta- 
tions des livrets d'un grand nombre d'opéras de Mozart, Cima- 
rosa, Rossini, Weber, etc. (Don Juan, Bernabo, le Barbier de 
Sévttle, lluon de Bordeaux, etc.) : - plusieurs ouvrages sur l'his- 
toire de la musique : L'Opéra en France (1820); nouv. éd. en 
1820, suivie d'un Essai sur le drame lyrique et les fers ryth- 
miques; — Dictionnaire de musique moderne (1821); — La Cha- 
pelle-Musique des rois de France (1832) ; — La Danse et les bal- 
lets depuis Bacchus jusqu'à tt tt » Taglioni (1832) ; — Mémorial du 
Grand Opéra (1847) ; — ].' Opéra-Comique de /7. .V a 1852 (1852) : 

L'Opéra italien de 1845 A Ì856 (llM)j — Molière musicien 

(1852); — L'Art des fers lyriques (1858), etc. 

OEUVRES PROVENÇALES. — Chants populaires de la Provence, 
XII chansons avec trad. française et italienne, et musique (chez 
l'auteur, 1845);— XXVII pièces de vers publiées après sa mort 
sous le titre général de : Revihet di Magnanairis, t'endemiairis 
e ihtlivairis (Héveille-matiu des Magnanarellcs, Vendangeuses 
et Oliveuses) dans le recueil collectif Un Liante de Rasin (\\\- 
gnon, Roumanille, 1865). 

C.-Blaze a collaboré, comme critique musical, au Journal des 
Débats jusqu'en 1832, puis au Constitutionnel et à la Revue de 
Paris ; comme poète provençal, à VArmana l'rouvençau. 

Né à Cavaillon le 1« décembre 1784 , mort à Paris en 
décembre 1857, Castil-fSla/.e, de son vrai non Joseph Blazc 1 . 
est à coup sur une des physionomies les plus originales de la 
première pléiade félibréenue, dont il fut le doyen. Mais il lui 
en même temps l'un des hommes de lettres les plus connus 
de la première moitié du xix« siècle. L'histoire de ses débuts 
dans le journalisme littéraire parisien permet de camper la 
silhouette de ce curieux personnage : « Un matin, un très jeune 

I. Fils d'un notaire musicien, il vint al'aris eu 170'J, lit son droit, 
étudia l'harmonie cl eut pour maître Perne. .Nommé ensuite sous- 
dans \>- Vaucluse, puis, inspecteur de la librairie en Avignon, 
il ne tarda pas à quitter l 'administration pour retourner à Paris et 
se consacrer entièrement à la musique. Il avait, des les Premières 
années de M carrière littéraire, adopté le pseudonyme de Caslil- 

Blaze, nom du premier maître de Gil '•'•' 



CASTIL-BLAZE 269 

homme se présente chez M. Berlin, et, sans autre préambule, 
l'entreprend sur une réforme radicale dont le besoin se lait 
sentir dans sou journal. Critiquer Le Journal des Débats à la 
barbe de Berlin l'aine, il faut remonter le cours des âges pour 
comprendre ce qu'une pareille audace avait d'insolite de la part 
d'un nouveau venu, liertiu se contenta de sourire. Il laissa le 
visiteur développer son programme, et quand il eut fini : « A 
merveille, monsieur, vous avez une idée et je ne demande pas 
mieux que de vous aider à réussir. Seulement , je vous préviens 
que chez nous il faut savoir écrire: c'est une tradition. Essaye/, 
je vous donne trois mois. » Huit jours après paraissait au Jour- 
nal des Débats le premier feuilleton signé XXX, et le trimestre 
était loin d'être écoulé que déjà le Tout-Paris musical ne jurait 
que par la parole de Castil-lila/.e '. « 

A partir de là (7 décembre 1820), et pendant de longues an- 
nées, un public innombrable se passionne à la lecture de se- 
feuilletons et à l'audition de ses conférences. Et sans doute 
bien pende gens se doutent que ce créateur de la critique mu- 
sicale, ce polémiste, ce conférencier, ce traducteur, cet adap- 
tateur île tant d'opéras étrangers, cet homme d'esprit qui. théo- 
riquement, soutient que les mauvais vers sont les seuls qui 
conviennent a la musique, et dont la pratique répond si bien a 
la théorie, est un poète: original et charmant dans la langue 
provençale. C'est qu'eu effet ses deux ou trois douzaines de 
poésies dans • le patois de Trestaillon o tiennent peu de place 
a côté de son abondante production française. Et pourtant ce 
ne sont pas ses ouvrages « en patois de l'aris », comme il disait 
spirituellement, — trop nombreux et toull'us, — qui préserve- 
ront le mieux son nom de l'oubli. Au reste, c'est ce que Caslil- 
Bla/.e avait compris lui-même quaud, dans son Molière musi- 
cien, ce Parisien qui pendant un demi-siècle fréquenta tous les 
talents et toutes les gloires, d'Hugo à Meverber, de Nodier à 
Delacroix, lit celte précieuse déclaration, véritable testament 
littéraire : « Né soldat du pape a Cavaillon dans le Comtat Ve- 
naissiu, je suis zélé conservateur de la langue mélodieusement 
poétique et musicale des troubadours; je ne parle, ne rime, ne 
chante, n'écris le français que dans le cas d'absolue nécessité. 
Je n'attache de prix qu'a mes œuvres provençales : c'est le seul 
bagage poétique et musical que je lègue à la postérité. Léger, 
mais ficelé par une main de maître, ce colis arrivera plus faci- 
lement à son adresse... » Et la postérité lui a donné vraiment 
raison. En effet son œuvre provençale, très personnelle, est 
supérieure à celle de la plupart des devanciers immédiats des 
félibres. Sa poésie est de rythme pur et se chante aisément. 

1. !•'. Douuadiuu. /.es Précurseur* de* FéUbrêa (Paris, nuanlin, 



270 ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGE PROVENÇAL 

Sans évoquer l'idée du pastiche, elle retrouve souvent le st,\ le 
des plus agréables et des plus fraîches chansons populaires 
anciennes, avec le sens dramatique qu'elles possèdent souvent. 
Pittoresque, couleur, belle humeur, causticité, sensibilité, art 
de la composition, avec souvent l'air de « ne pas y toucher », 
si l'on peut dire, rien n'y manque de tout ce qui donne à la poé- 
sie de l'esprit, de la vigueur, du charme et parfois une pointe 
de mélancolie discrète. 

Aussi les chansons de C.-Blaze étaient-elles aussi populaires 
en Provence que sa verve et ses bons mots rabelaisiens. Elles 
apportèrent une collaboration précieuse à l'u-uvre dos jeunes 
félibres d'Avignon et leur liront entrevoir quelles richesses 
poétiques le vrai talent pouvait tirer de la langue du terroir. 

Après la mort de Caatil-Blaze, Mistral et Roumanille recueil- 
lirent ce qu'ils purent de ses vers provençaux, éparpillés un 
peu partout, et les publièrent dans le recueil collectif In Liante 
de Hasin, qui est consacré à leurs « amis et compagnons en Fé- 
librige » morts avant d'avoir lié leur gerbe. Ce recueil s'ouvre 
parla notice de Castil-Bla/.e. où Mistral salue en lui « un des 
premiers qui aient su rendre à la langue provençale son tour po- 
pulaire, sa force d'expression et son franc naturel. C'était, pour- 
suit la notice, dans toute la force du terme un réaliste. Depuis 
Brueys et Saboly, notre littérature, à l'imitation des Français, 
s'était ornée de rubans rouges comme les jeunes pastourelles 
d'opéra. Castil, avec ses étreintes ardentes, lui eut vite fait 
perdre ses airs de demoiselle. Je t'aime, lui dit-il, 

T'ame, t'ame, l'ame, Nourado, 
Que sies bello sout toun cadis! 
Ah! se siéu toun amo danado, 
Sies moun ange dóu paradis. 



Bado agues l'àbi di dimenchc, 
Sus moun cor vole te sarra; 
Laisso-me te gara la pienche 
E dins ti bèu peu m'araourra 1 ! 



Il frotta d'ail la bouche de sa Muse ragaillardie, et, le cotillon 
retroussé, il lui lit mener la farandole. 11 saupoudra de poivre 
son doux parler, l'anima et lui donna le ton rustique, un peu 
trop peut-être. Comme la plupart des anciens troubadours, il 
a mis en musique presque toutes ses chansons. 

1. Je t'aime, je t'aime, Norade ! — Que tu es belle sous ton 
cadis ! — Si je suis ton âme damnée, — tu es mon ange du paradis '. 

Bien que tu aies ta robe des dimanches, — sur mon cœur je veux 
te serrer ; — laisse-moi l'enlever le peigne — et plonger ma face 
dans tes beaux cheveux. 



CASTIL-BLAZE 



!7! 



Il en avait publié douze en 1845, avec la musique et une 
double traduction, française et italienne, sous le titre de Chants 
populaires de la Provence. Il ne faut pas confondre ce petit re- 
cueil avec les Chants populaires de la Provence que le gouver- 
nement chargea Castil-Blaze de recueillir, sans doute en môme 
temps qu'Adolphe Dumas. 

En somme, ses sentiments souvent exprimés de patriote mé- 
ridional comme le caractère et la valeur de sa poésie font bien 
de lui, comme le disait Mistral, un « grand ancêtre », un ini- 
tiateur du Félibrige dont sa verte vieillesse put saluer l'aurore 
et auquel, du reste, il se rallia tout de suite, comme l'attestent 
son adhésion à l'orthographe félibréenne et ses derniers vers 
composés pour la plupart durant ses séjours à Moirmoiron 
(Vaucluse) et publiés, de son vivant, dans VArmana. 

La traduction des pièces suivantes est nouvelle. 



&*&-£#, 




111 ANTHOLOGIE DU FtLIBKIGK PHOVENÇAI, 

LOT RENAlllE 



I 

Vène à vosto bastido, 

.Madamo, au nouai do Dieu! 

liono autant que pouliilo, 

Aurès pieta de iéu. 

Ma vèsto es estrassado, 

E boufo lou mistrau! 

Alisque li calado 

Èmé de pèd descau. 

Agarri pèr la plueio, 

Jusqu'is os trafiga, 

Dins lou gourg d'uno sueio 

Vène de m'enfanga. 
Dessus lou peu, gens de barreto, 
Dins li poucboun, gens de pata! 
Aquéu liras sauno, es empâta... 
Las coume un gau, fau li tacheto! 
Eh! bèn, noun ! tout acù n'èi rèn : 
Siéu brounza! Siblariéu counme s'ère countcnt! 
Mai la fauiasso que m'espanso 
Me l'orco d'alounga la man... 
Madamo, veici l'estiganço : 
Ai de dent, e n'ai gens de pan ! 

Il 
1 porto nie lagnave 
Ans in, i'a quarante an : 
Coume un cadéu plourave 
Pèr agué n tros de pan... 
Bèu tèms de nia jouincsso, 
Gai coume Alléluia, 
Quand mancave la messo 
Pèr ana resquiha ! 
La soupo èro marrido, 
Me n'en trufave bèn ! 
Aro fau bono vido, 



castil-Blaze 278 

LE GROGNON 

CHANSON 

I 



Je viens à votre bastide, — madame, au nom de Dieu! 

— Bonne autant que jolie, — vous aurez pitié de moi. — 
Ma veste est déchirée, — ■ et le mistral souffle '. — .le 
lisse les pavés — de mes pieds sans souliers. — Assaiili 
par la pluie, — traversé jusqu'aux os, — dans une fosse 
à fumier, — je viens de m'embourber. — Sur les cheveux 
je n'ai pas de bonnet, — dans le gousset pas un patard 1 '. 

— Ce bras-ci saigne, il est enveloppé de chiffons... — 
Las comme un coq, je claque des dents ! — Eh bien ! 
non ! tout cela n'est rien : — je suis bronzé! Je sifflerais 
comme si j'étais content ! — Mais la faim de loup qui me 
crève — me force d'allonger la main... — Madame, voici 
l'affaire : — j'ai des dénis. et je n'ai pas de pain! 



Aux portes je me plaignais — ainsi, il y a quarante 
ans ; — comme un jeune chien, je gémissais — pour avoir 
un morceau de pain... — Beau temps de ma jeunesse, 

— gai comme Alléluia, — quand je manquais la messe 

— pour aller aux glissades ! — La soupe était mauvaise. 

— je m'en moquais bien ! — A présent, je fais bonne vie, 



i. J'alard (prov., pata), ancienne monnaie provençale de cuivre et 
valant deux deniers environ. 

18 



27'l ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGE PROVENÇAL 

E sus de plat d'argent! 
Moun asti viro de becasso, 
Un esturioun pènjo à moun cro ; 
Lou Tavèu greso dins mi bro; 
Pèr iéu vergeton li rabasso. 
Eh ! bèn, noun! tout aco n'èi rèn : 
Sarié bèn atrapa quau me creirié countènt! 
Goume àutri-fes rené e me lagne ; 
Nous manco toujour quaucarèn ! 
Vous dise que siéu bèn de plagne : 
Ai de pan, e n'ai gens de dent! 

[Revihet di Magnanairis, etc. 
in Un Liante de liasin.) 

LOU GRAND BAL 

Que soun bello tis armounio, 

Tranquilo niue dóu mes de Mai! 
L'oumbro canto si litanio 
Quand lou jour se taise e s'envai. 

l'a ^ens de repaus sus la terro, 
Preièro e lausenjo sens fin, 
Tóuti, de tóuti li maniero, 
Gelèbron soun oubrié divin. 

A coumença la serenado 
L'ermito à Sant-Jaque reclus ; 
Pèr eu la campano èitoucado : 
Nous a dindina l'Angelus. 

lien plus aut que lou pibò antico, 
Entendes fluta lou courlu : 
Dins lis èr redis soun cantico 
Avant de se eouifa de niu... 

Lou bèulòli siblo sa noto; 
En sourdino fai bèn de tour; 
E li souspir de dos macboto 
Fan un ecù plèn de douyour. 



CASTIL-BLAZE 



275 



— et sur des plats d'argent! — Ma broche fait tourner 
des bécasses, — un esturgeon pend à mon croc; — le 
Tavel 1 dépose dans mon broc; — pour moi on vergette 
les truffes. — Eh bien! non! tout cela n'est rien; — il 
serait bien attrapé celui qui me croirait content ! — Gomme 
autrefois je grogne et je me plains; — il nous manque 
toujours quelque chose! — Je vous dis que je suis bien à 
plaindre : — j'ai du pain et je n'ai pas de dents ! 



(Réveille-matin des Magnanarelles, etc. 
in Grappes de^Raisins.) 

LE GRAND BAL 2 

Qu'elles sont belles, tes harmonies, — tranquille nuit 
du mois de mai! — L'ombre chante ses litanies — quand 
le jour se tait et s'en va. 

Il n'y a point de repos sur la terre, — prières et louan- 
ges sans fin, — tous, de toutes les manières, — célèbrent 
son divin ouvrier. 



Il a commencé la sérénade, — l'ermite reclus à Saint- 
Jacques; — c'est lui qui met en branle la cloche : — il 
nous a tinté l'Angélus. 

Bien plus haut que le vieux peuplier, — entendez flù- 
ter le courlis : — dans les airs il redit son cantique — 
avant de se coiffer de nuit. 



Le chat-huant siffle sa note; — en sourdine il fait bien 
des tours, — et les soupirs de deux chouettes — font un 
écho plein de douceur. 

1. Cru fameui du Gard. 

i. Cette poésie figure dans Li Prouvençalo (1853). C.-Blaze y a 
collaboré pour deux pièces. 



276 ANTHOLOGIE DU FELIBRICE PROVENÇAL 

Machoto, pue piques à l'amo : 

N'as qu'un tpun, mai qu ri round, qti'èi bèu! 

Se n'açanvpaves tino gamo, 

ÇJantariés miéus que ges d'aurèu. 

Malibran, de tout) arietq 

Quand nous leissaves espanta, 
Kscriviéu : « Bravo, Marîeto ! 
Couine uno machoto as eanta! » 

Ausés lou mouissau que vióulouno; 
Soun arquet délicat e long 
Avanro, reculo, vounvouno; 
Hes pnu-tiula miéus un son? 

De pèlerin uno voulado, 
Emigra de Jerusalèn, 
Vers lis estello bat, l'estrado 
Au cant dis ourtoulan maien. 

La luno i risènt se miraio, 
Li luseto brihon i pral : 
Tei-te-rei! nous redis la caio, 
E li grihet, an souspira. 

Un vièi gau bèn digne d'éloge 
1 galoun baio l'a-mi-la! 
Tóuti respondon... Lou reloge 
Sus li gau vèn de se régla. 

Lou roussignùu sus soun nis viho, 
Canto, se lagno, e de sa voues, 
Graciouso e puro meraviho, 
Jito li perlo dins lou boues. 

A tant d'èr e de cantileno 
Fau uno basso e de mitan : 
Boutas, li trouvarèn sens peno, 
Gràci i reineto de l'estang. 

Queto vapour armouniouso 
S'aubouro de chasque jounquié! 



CASTII.-BLAZI. l!77 

Chouette, tu me touchés l'âme : — tu n'as qu'un ton, 
niais qu'il est beau, qu'il est rond ! — Si tu en composais 
une gamme, — tu chanterais mieux qu'aucun oiseau. 



Malibran, de ton ariette — quanti tu nous laissais 
émerveillés, —j'écrivais : « Bravo, Mariette! — Comme 
une chouette tu as chanté! » 



Ecoutez le moustique qui joue du violon : — sou archet 
long' et délicat — avance, recule, bourdonne; — quel- 
qu'un peut-il filer mieux un son? 



Un vol de pèlerins 1 , — émigrés de Jérusalem, — vers 
les étoiles bat l'estrade — au chant des ortolans de mai. 



La lune sur les nappes d'eau riantes se mire, — les vers 
luisants brillent dans les prairies : — lei-te-rei! nous 
redit la caille, — et les grillons ont soupiré. 



Un vieux coq bien digne d'éloge — aux cochets donne 
l'a-mi-la! — Tous répondent... L'horloge — sur les coqs 
vient de se régler. 



Le rossignol sur son nid veille, — chante, se plaint, et 
de sa voix, — merveille gracieuse et pure, — jette les 
perles dans le bois. 



A. tant d'airs et de cantilènes — il faut une basse et 
des barytons : — allez, nous les trouverons sans peine, 
— grâce aux rainettes de létang. 

Quelle vapeur harmonieuse — s'élève de chaque jon- 
i. Alouettes-luln. 



278 ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGE PROVENÇAL 

Fonfòni longo e vigourouso 
Que se noto pas sus papié. 

L'orgue di grapaud, di granouio, 
Sens ié boufa, toujour brusi, 
Pople que barjaco, patouio 
E que pamens fai grand plesi. 

La Durènço d'eici davalo, 
Murmuro un pouëtique son... 
Hola ! preniéu pèr de timbnlo 
Un miôu que troto sus loupont. 

Ah! bessai voudrias de troumbone? 
Tambèn vous li pode acampa : 
Un ase bramo, vous lou done, 
Emai li dous chin qu'an japa. 

Aquelo ourquèstro fourmidablo, 
Que dèu-ti boufa vo rassa ? 
— Uno valso inmènso, amirablo, 
Que lis estello van dansa! 

Paris. 10 d'Avoust 1851. 

{Revihet di Magnanairis, etc. 
in Un Liame de Rasin.) 



CASTIL-BLA.ZE 279 

chaie ! — Longue et vigoureuse symphonie — qui ne se 
note pas sur le papier! 

L'orgue des crapauds, des grenouilles, — sans qu'on y 
souffle, toujours retontit: — peuple qui jacasse, patauge 
— et qui pourtant amuse fort! 



La Durance qui d'ici descend — murmure un son poé- 
tique... — Holà ! je prenais pour des timbales — un 
mulet qui trotte sur le pont. 



Ah ! peut-être vous voudriez des trombones? — Aus>i 
bien je puis vous les trouver: — un âne brait, je vous 
1 offre, — avec les deux chiens qui ont japé. 



Cet orchestre formidable — que doit-il souffler ou ra- 
cler? — Une valse admirable, immense — que les étoiles 
vont danser ! 

Piiris, 10 août 1851. 

{Réveille-matin des Magnanarelles. etc. 
in Grappes de Raisins.) 



VICTOR-QUINCTIUS THOURON 

(1794-1872) 



Œuvres provençale et française. — Lou y au fr agi de la 
Meduso (1824); — L'/liade, trad. envers français, 2 vol. (Paris, 
libr. ancienne et moderne A. Durand et Pedone-Lauriel, 18701; 
— Poésies diverses (réunion de son œuvre poétique, provençale 
et française), publiées par ses filles, deux ans après sa mort 
(Toulon, Ch. Mihière, 1874). 

Thourona collaboré kï'Armana Prauvençau. Le dialecte dont 
il use est celui de Toulon, écrit selon les règles félibreeuues. 

Victor-Quinctius Thouron, né à Besso (Var) le 17 mars 179'», 
mort a Toulon le 17 mars 1872, appartient, si l'on veut, a la 
génération qui annonça le Félibrige mistralicn, puisque sa 
première plaquette, Lou Saufràgi de la Meduso (le Naufrage 
de la Méduse), parut des 1824. Mais il appartient bien davan- 
tage à l'école félibréeune elle-même, car, à la différence de 
presque tous ses contemporains, il s'y rallia des qu'elle prit 
naissance. Et, signe de la beauté de son caractère et de la pro- 
fondeur de son culte pour la langue provençale, on vit aussitôt 
ce vieillard, cet erudit, cet ancien normalien, se ranger sous la 
bannière déjeunes novateurs, se plier à leurs règles, accepter 
leurs corrections et leurs conseils. 

Fils d'un juge de paix, dès l'enfance il est initié par son pero 
à la culture latine. Puis il est mis au collège, d'abord chez les 
Oratoriens de Toulon, ensuite à l'institution de Lenche a Mar- 
seille. Là, le jeune Thouron est bientôt découvert par deux 
inspecteurs généraux dont l'un était le célèbre Ampère. Admis 
à l'Ecole normale, il y est le condisciple de Cousin et de Patin 
et se lie avec Michclet, Augustin Thierry, etc. : il entre en re- 
lations avec Haynouard, qui le fait travailler à son dictionnaire 
de la langue romane et lui donne le goût du Gai-Savoir. Au 
sortir de l'Ecole, il étudie le droit, et, ses diplômes pris, il 
retourne à Toulon pour y exercer la profession d'avocat, u Mais 
de sa culture universitaire il a garde le goût classique, l'amour 
des lettres anciennes, et dans la langue provençale il verra 
désormais l'héritière la plus directe de la langue latine et, 
comme ou l'a dit depuis, le latin îles pauvres 1 . » 

Bientôt avocat renommé, l'un des premiers de sa ville, mem- 
bre à vingt-quatre ans de l'Académie du Var, il cultive la 

i. Era. Ripert, La. Renaissance Provençale, 



VICTOR-QUINCTIUS THOURON '281 

poésie provençale. Il a « ce courage intelligent, mais de façon 
très intermittente. Là, ni 'nie, il reste un lettré; sa première 
œuvre est une églogue imitée de Virgile, on le conçoit. Thou- 
ron chante le bonheur de la Provence qui retrouve la paix sous 
la Restauration, comme jadis le Mantouan commenta de son 
chant reconnaissant la joie des campagnes italiennes, quand 
Auguste eut paciiié le inonde l ». L'imitation est intéressante ; 
par la facilité de l'adaptation, « elle semble indiquer aux poètes 
de Provence que leurs vrais maîtres sont les poètes antiques. 
D'autres oeuvres, postérieures, l'indiquent encore : traductions 
plus ou moins littéraires des odes d'Horace, imitation des 
Géorgiques, etc.- ». 

En même temps Thouron est un poète réaliste. Sa profession 
lui a permis d'observer le peuple de Provence, dont il a tracé 
quelques profils justes, et qu'il sait faire parler daus des dia- 
logues écrits avec une vérité et une gaieté charmantes. Ses pay- 
sans du Var sont bien de la môme race, réaliste mais fine, que 
les « ménagers » de Roumauillc et même de Mistral. 

Mais il a beau ne cultiver le provençal que par intermit- 
tence; on sent très bien qu'il le fait avec le culte profond et 
sérieux qu'allaient instaurer les ("élibres. Si son oeuvre n'a pas 
de grandes envolées poétiques, la saveur de son langage, sa 
pureté populaire, ainsi que la sûreté de son vers, dénotent à 
la fois de son goût distingué et d'un sens artistique vrai. Là 
où ses contemporains marseillais négligent la forme et le lan- 
gage, ne voient que motifs à grosses plaisanteries, il montre, 
lui, tous les soucis du lettré et du moraliste à la manière de La 
Fontaine. Par toutes ces qualités, par le respect des lois du 
style, par le côté même plastique, si l'on peut dire, de cette 
œuvre d'allure modeste et discrète, il est plus poète que les 
galejaires marseillais, ou que les bourgeois rhodaniens de style 
Restauration. 

Ainsi Thouron humaniste, représentant de cette bourgeoisie 
plus fidèle à sqii pays et à sa langue qu'on ne l'a dit, tradition- 
aliste des vertus anciennes, qui croit aux devoirs des classes 
dirigeantes et les pratique, mérite mieux que d'être traité en 
amateur du Félibriye. En ell'et, parmi les troubaires, il est un 
des premiers, et peut-être le plus conscient de tous, à s'y être 
rallié dès sa première constitution en 1862. Récompensé aux 
Jeux Floraux de Sainte-Anne d'Apt (1862), il fait admettra la 
même année Mistral, Aubanel et Roumauille à l'Académie du 
Var. Il prend une part active au fameux Congrès des Poètes, 
organisée Font-Ségugne par Ronaparte-Wyso en 1867. Jusqu'à 
sa mort, il reste fidèle collaborateur de l'A* inana Prouvent-an. 

La traduction de nos deux extraits de Thouron est nouvelle: 

1 et i, Ibid. Nous avons écourté le texte de cette citation. 



282 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

COUNSÈU D'UN PAIRE A SOUN FIÉU 
SUS LOU MARIAGE 

PASTOUIÎELLO 

Dixit Dominus Deus : non bonum 
est liominem essesoluni. 

(Gen., c. 2, v. 18.) 



LOU PAIRE. 

D'eioi dons à très an, va mi saurras à dire. 
Es pas toutd'avé di : « Mi vouàli marida, 
Uno talo m'agrado, anas la demanda. » 
Fau sache se counvèn qu'intre dins la famiho, 
La doto que faran lei parent de la fiho, 
Se l'agrades... Acò soun de poun délicat. 

LOU FIÉU. 

La doto d'uno fiho es dins lou gàubi qu'a. 
Vau mai uno qu'a rèn et qu'es sajo e fidèlo, 
Qu'aquélei qu'an d'escut e soun de patufello. 
Si coumpanejaren : vau mai, quand sias countènt, 
Uno anchoio, uno cebo e bèn passa soun tèms, 
Que d'avé de fricot e d'èstre dins l'enràbi. 
La femo que prendrai es pas richo, va subi ; 
Mai mancaren de rèn tant qu'auren la santa. 
Enfin, si voulèn bèn ; n'avèn tout arresta : 
Counvenguerian ensèn que pèrque russissesso, 
.Va dirias à soun paire en sourtènt de la messo. 
Dias qu'en si mandant, ma femo coumo iéu, 
Auren fouaço soucit, mai qu 's qu'a pas lei siéu ? 
E s'anaa cerca 'cò, tout ço qu'es sus la terro 
A soun rebussité ; lou mariage, la guerro 
Soun dins lou cours dóu mounde, e lei fau supourta. 
Avèn tóuteis un fais e lou devèn pourta. 
Faren coumo avès fa, coumo a fa vouaste paire. 
Pèr lei bouànei parent leis enfant peson gaire, 
Empachon qu'ei vesin; quand avès fouaço enfant, 



VICTOR-QUINCTIUS THOURON 283 

CONSEILS D'UN PÈRE A SON FILS 
SUR LE MARIAGE 1 



PASTORALE 



Dixit Dominus Deus : non bonum 
est hominem esse soluni. 

(Gen., c. 2, v. 18.) 



LE PERE. 

D'ici deux ou trois ans tu sauras me le dire. — Ce n'est 
pas tout d'avoir dit : « Je veux me marier, — une telle 
ne plaît, allez la demander. » — Il faut savoir s'il con- 
vient qu'elle entre dans la famille, — la dot que feront 
les parents de la fille, — si tu leur plais... Ce sont là points 
délicats. 



La dot d'une fille est dans la façon qu'elle a. — Mieux 
vaut une qui n'a rien et qui est sage et fidèle, — que 
celles qui ont des écus et sont des commères. — Nous 
vivrons de peu : il vaut mieux, quand on est content, — 
un anchois, un oignon, en passant bien son temps, — 
que d'avoir du rôti et toujours enrager. — La femme que 
je prendrai n'est pas riche, je le sais ; — mais nous ne 
manquerons de rien tant que nous aurons la santé. — 
Enfin nous nous aimons et nous avons tout arrêté : — 
nous convînmes ensemble que pour réussir, — vous le 
diriez à son père en sortant de la messe. — Vous dites 
qu (>n nous mariant, ma femme comme moi, — nous au- 
rons force soucis, mais qui n'a pas les siens ? — Et si 
vous allez chercher cela, tout ce qui est sur la terre — 
a son revers ; le mariage, la guerre, — sont dans le cours 
du monde, et il faut les supporter. — Nous avons tous 
notre charge et nous la devons porter. — Nous ferons 
comme vous avez fait, comme a fait votre père. — Poul- 
ies bons parents les enfants pèsent peu; — ils ne gênent 
que les voisins ; quand vous avez beaucoup d'enfants, — 

i. La scène se passe dans une bastide près de Toulon. 



28 'l ANTHOLOGIE DU FÉL1BRIGE PROVENÇAL 

S'ajudon; — c jamai loi viaa mouri de fam. 
Pèr qu vòù travaia, L'a de pan e n'en rèsto. 
B s'aviéu un enfaht qu'agiiesso bouàno tèsto, 
Lou metriéu à L'escolo e l'anarié tout l'an. 
S es sage, pourrie bèn si faire capelan, 
E lou proOTèrbi dis : « llenurouso es la easo 
Quailtj permei li'is enfant l'a quauco tèsto raso. » 
E se n avion quaucun que parte pèr soudât, 
Quand aura t'a soun tèms, vendra mai m'ajilda. 

l.OU l'A m i:. 

Va vouas, e léU tatttbèh. .Mai qùabtì auras ta ttligO 
Va mi reproches pas, se t.i vèn l'enterigO. 
Se pèr cas, maiigrat iêu, as lou pèd au niourrau, 
N'en taras penitènei e gardaras toun mau. 
Voiiàli bèn crèile qu'aro es douço rouino un ange, 
.Mai si peu que pus tard soun caratère change. 

LOU FIÉU. 

Pensarias aulramen f en qu'en l'ausènt parla. 

LOU PAIRE. 

N'a de pu lin que tu que si soun embula. 
Sounjo, en ti mandant, que sarë pèr la vido. 

LOU FIÉU. 
Mnun paire, es pèr acô que vouàli Margarido. 

LOU PAIRE. 

Souvent, lou înatiinn'ini es un afrous tournienl. 

l.OU FIÉU. 

Qu si marido pas, souvent soufre pas mens. 

l.OU PAIRE. 

Monn enfant, leis espous, dins tóutei loi inage 

An souvent de resoun, e même lei pus sage. 
E quand la femo vmi ço que l'orne vòn pas, 
Quand la soupo es pas lèsto e que faurrié soiipa, 
Pêr si métré 1 d'acord l'on a béh proun de peno ! 
1*] tau ères COUmanda que sa femo lou nieno. 
Sounjo bèn, niniin enfant, que vas t'encadena. 



VICT0R-QUINCT1US THOURON 285 

ils s'entr'aident; et jamais vous ne les voyez mourir 
do faim. — Pour qui veut travailler, il y a du pain et il en 
reste. — Et si j'avais un enfant qui eût la tète bonne, — 
je le mettrais à l'école et il irait toute ['année. — S'il est 
sage, il pourrait se faire prêtre, — et le proverbe dit 
« Bienheureuse est la case — quand parmi les enfants il 
y a quelque tète rasée. » — Et si l'un d'eux partait comme 
soldat, — quand il aura fait son temps, il reviendra 
m'aider. 



Tu le veux, moi aussi. Mais quand tu auras ta mie — 
le me fais pas de reproches si un jour il t'en cuit. — Si 
bar cas, malgré moi, tu as le pied dans l'entrave, — tu 
en feras pénitence et tu garderas ton mal. — Je veux 
bien croire qu'elle est maintenant douce comme un ange, 
— mais il se peut que plus tard son caractère change. 

I.K FILS. 

Vous penseriez autrement rien qu'à l'entendre parler. 

LE PÈKK. 

11 en est de plus fins que toi qui se sont trompés. — 
Songe, en te mariant, que ce sera pour la vie. 

LE FILS. 

.Mon père, c'est pour cela que je veux Marguerite. 

LE PÈRE. 

Souvent le mariage est un affreux tourment. 

LE FILS. 

Qui ne se marie pas, souvent ne souffre pas moins. 

LE PÈRE. 

Mon enfant, les époux, dans tous les ménages — ont 
souvent quelque dispute, et même les plus sages. — Et 
quand la femme veut ce que l'homme ne veut point, — 
quand la soupe n'est pas prête et qu'il faudrait souper, — 
pour se mettre d'accord on a bien assez de peine ! — Et 
tel qui croit commander est mené par sa femme. — Songe 
bien, mon enfant, que tu vas t'enchainer. 



286 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 



Un orne qu'a de sèn, si laisso pas mena. 
Gadun dèu coumanda dins ço que lou remarco 
E de counservo en sèn faren vouga la barco. 

LOU PAIRE. 

N'en vouàli counveni, quand la chausissès bèn, 
La femo es un trésor, es lou proumié dei bèn. 
Mai quand capitas mau, avès souvent la guerre 

LOU F1ÉU. 

Sènso femo, l'a pas de bouanur sus la terro. 

LOU PAIRE. 

Va vouàli... e memamen que se capites bouan, 
Quand auras un enfant, lou tendrai sus lei fouant. 
Aro qu'as entendu lei counsèu de toun paire, 
De lei segui vo noun, sounjo qu'es toun afaire. 
Pren la, la prengues pas, faras ço que voudras, 
Marido-ti vo noun, ti n'en repentiras. 

Touloun (Var). 

{Armana Prouvençau, 1864.) 

LOU MEINAGIÉ 

Beatus ille qui procul negottis... 
Ouraci, Epodo. 

Urous qu luen dóu mounde, e de soun sort countènt 
Saup viéure à la bastido e li passa lou tèms ! 
Eu même, emé sei buou, en siguènt soun araire, 
Si faturo lou bèn que l'a leissa soun paire ; 
Es libre, saup encuei ço que fara deman ; 
Seis ensert, sei maiòu soun sourti de sa man. 
Planto, fa de cabus, securo uno figuiero, 
Sego, meissouno, menco, engarbeirouno l'iero. 
A lesi va glena lou gran que si perdiè ; 
Enserto un óulivastre, acano un amendié ; 
Boulego : saup que l'a ges de bèn sènso peno, 
E, segound la sesoun, planto, cueio, sameno. 



VICTOR-QUINCTIUS THOURON 287 



Un homme de sens ne se laisse pas mener. — Chacun 
doit commander pour ce qui le regarde — et de conserve 
nous ferons ensemble voguer la barque. 

LE PÈRE. 

J'en veux convenir, quand vous la choisissez bien, — la 
femme est un trésor, c'est le premier des biens. — Mais 
quand vous tombez mal, vous avez souvent la guerre. 

LE FILS. 

Sans femme il n'y a point de bonheur sur la terre. 

LE PÈRE. 

Je le veux... et mêmement si tu tombes bien, — quand 
tu auras un enfant, je le tiendrai sur les fonts. — Main- 
tenant que tu as entendu les conseils de ton père, — de 
les suivre ou non songe que c'est ton affaire. — Prends-la, 
ne la prends pas, tu feras ce que tu voudras, — marie- 
toi ou non, tu t'en repentiras. 

Toulon (Var). 

(Almanach Provençal, 1864.) 

LE MÉTAYER 

Bealus ille qui procul negotiis... 
Hokace, Epodes. 

Heureux celui qui loin du monde et content de son 
sort, — sait vivre à la campagne et y passer le temps ! 
— Lui-même, suivantla charrue avec ses bœufs, — il tra- 
vaille le bien que son père lui a laissé ; — il est libre, il 
sait aujourd'hui ce qu'il fera demain; — de sa main sont 
sorties ses greffes, ses crossettes. — Il plante, ilprovigne, 
il taille un figuier ; — il fauche, il moissonne, il reterse, 
il entasse les gerbes sur l'aire; — à loisir il va glaner 
le grain qui se perdait; — il ente un olivier sauvage, il 
gaule un amandier; — il se remue : il sait qu'il n'y a 
pas de bien sans peine, — et, suivantla saison, il plante, 
il cueille, il sème. 



28o' ANTHOLOGIE DU 1ELIBRIGE PROVENÇAL 

Dins loustau qu'en mourènt soun paire l'a douna, 

L es mouart soun rèire-grand e soun eulant 1 es na. 

Dins la pas. gpnsa niau. sa vieieSSQ » .s.onalo, 

Lipichat de soun lieu li ris, 1"U ravisroualo, 

Es soun peirin; belèu [qu veira niarida, 

D,„, ,„,.„ s v'espeço, e Dieu va H pòu acourda. 

Quand L'ivèr es vengu rescourchi la journado, 

Abro un lue : soun ealèn pende a la Iran arnado; 

Be aqui que pttsido; à sei picheti enfant 
Liège lou catechierme e la vida dei tant, 
E l'ensigno, en rendent lou vici détestable, 
La mouralo dóu Dieu qu'es na dins an estable. 
Bisuen de soun meinage emplego tout soun tèms. 
A ni proucès ni déute e s endouarine countènt. 

Mai d'ùutri, eutandoumens, que l'anibieien trarasso 

Quiston uni) l'avour e guèiron uno plaço; 

L'un vòu èatre préfet, un autre députa; 

Encuei es en l'avour, dennm es rebuta. 

Tau lou mespreso alor que li fasié caehiero : 

La paureta s ingrato e la ricliesso es fièro... 

N'a que souto Ion cèu d'un climat dangeirou», 
Van pèr desclapa l'or que dèu lei rendre urous; 

D'autre, dessus la inar al'rountant latempèsto, 
Ei coumbat, à la mouart, van espausa sa tèsto. 
l'or trouva lou bouanur eu cerco pas tant lnen, 

E si nourris .Ici ïrn qu'a cuii dins soun bèn. 

Bl viei, mai es raToi ; ei beu jour de l'annado, 
l'n meinagié qu'es rièi fa nearo sa journado; 
B dins lou gros dóu caud un aubre qu'a planta 
Li proucuro soun oumbro e soun fru pèr «ousta. 
.Mourra : l'an puei inouri ! Quand sa eourso es ïenido 
Mouare sènso remots, es couiltènl de sa vido. 

Touloun. 

(Annana Prouoençau, 1868.) 



VICTOR-QUINCTIUS THOURON 289 

Dans la maison qu'en mourant son père lui laissa, — 
son arrière-grand-père est mort, son lils est né. — Dans 
la paix, sans maladie, sa vieillesse s'écoule. — Le petit de 
son fils lui sourit, le ragaillardit; — il est son parrain; 
peut-être il le Terra marié, — du moins l'cspère-t-il, 
Dieu le lui peut accorder. 

Quand l'hiver est venu raccourcir la journée, — il 
allume le feu; son caleil ' pend à la poutre vermoulue. — 
Il est là qui préside; à ses petits-enfants — il lit le caté- 
chisme et la Vie des saints, — et il leur enseigne, en 
rendant le vire détestable, — la morale du Dieu né dans 
une étable. — Aux soins de sa ferme il donne tout son 
temps; — il n'a ni procès ni dettes et il s'endort content. 



Mais, pendant ce temps, d'autres* tracassés par l'am- 
bition. — quémandent une faveur, guettent une place: — 
l'un veut être préfet, un autre député; — aujourd'hui il 
est en laveur, demain il est repoussé. — Tel alors le 
méprise qui le flattait : — la pauvreté est ingrate et la 
richesse est méprisante... 

Il y en a qui, sous le ciel d'un climat dangereux, — 
vont déterrer l'or qui doit leur donner le bonheur; — 
d'autres', sur mer affrontant la tempête, — aux combats, à 
la mort vont exposer leur tète. — Pour trouver le bon- 
heur lui ne va pas chercher si loin, — il se nourrit des 
fruits qu'il a cueillis sur son bien. 

11 est vieux, niais il est gaillard; aux beaux jours 
de l'année, — un métayer vieux fait encore sa journée ; — 
et au gros de la chaleur un arbre qu'il a planté — lui pro- 
cure l'ombre et les fruits pour le goûter. — ■ Il mourra : 
il faut mourir à la fin ! Quand sa course est finie, — 
il meurt sans remords, il est content de sa vie. 
Toulon. 

(Almanach Provençal, 1868.) 

li Cf. page 27, note 1. 

19 



ADOLPHE DUMAS 

(1806-1861) 



OEcvrf.s françaises. — Poésie : Les Parisiennes (Paris, Het- 
zel, 1830): — La Cité des Hommes (1835) ; — La Mort de Faust 
et de don Juan (1836); — Provence (1840); — Les Philosophes bap- 
tisés (1845): — Deux Hommes (184!)). — Théâtre : Le Camp des 
Croisés (Odéon, 1838); — Mademoiselle île Lavallière (1842). 

Œuvre provençale. — Mi Hrgret de l'ronvènro.XlX poé- 
sies diverses réunies après sa mort dans In Liante de Ratitt 
Avigoon, Roumanille, 1865). 
Dumas a collaboré a l'Armana /'rouvençau. 

A la pléiade des poètes d'Avignon il faut rattacher leur ami 
et compatriote Adolphe Dumas, qui. tout en leur donnant 
« l'aide la plus efficace, a fait œuvre provençale, soit en fran- 
çais soit en provençal, ce qui nous intéresse plus particuliè- 
rement ». 

Sa Camille était de Cabannes. Mais le hasard le fit naître en 
1806 à Iiompas (Vaucliise), de l'autre côté de la Durance. « Sa 
sœur Laure s'était mariée à Paris; elle y attira son frère Adol- 
phe, qui se trouva de la sorte, tout jeune, mêlé au mouvement 
littéraire de 1830. Immédiatement il se mit au travail, et ce Pro- 
vençal publiait dès 1830 Les Parisiennes ; il se lançait dans la 
poésie philosophique {La Cité des Hommes, 1835; La Mort de 
Faust et de don Juan, 1836). Il abordait à l'Odéon le théâtre en 
vers {Le Camp des Croisés, 1838; Mademoiselle de Lavallière, 
1842). Il revenait ensuite à la poésie philosophique (Les Philoso- 
phes baptisés, 1845; Deux Hommes, 1849). Mais au milieu de 
toutes ces grandes tentatives littéraires, dont aucune ne réussit 
pleinement », il ue cesse de regretter son pays natal, et ses 
regrets il les exprime en des vers français qu'il réunit en un 
recueil, sous le titre significatif de Provence, et qui contient 
même déjà à cette date de 1840 un petit poème en langue pro- 
vençale, d'une orthographe incertaine, mais d'un sentiment 
touchant: il s'intitule Mes amours pour Avignon, et Dumas en 
accompagnait la publication d'une note ainsi conçue : « On me 
pardonnera, je pense, ces strophes provençales. Chaque mot 
est un souvenir d'enfance. Je n'ai pu résister au bonheur de 
parler la langue des Trouvères de Provence. Tout cela vit encore 
sur les lèvres des femmes avec tout le génie de ce peuple, l'a- 
mour et la poésie. » 



292 ANTHOLOGIE DU FÍLIBRIGE PROVENÇAL 

Tel, cet Adolphe Dumas est chargé, en 1856, par le ministre 
de l'instruction publique, Hippolyte Fortoul, de recueillir les 
chants populaires de Provence. Il débarque eu Avignon, tombe 
en plein Félibrige et tout de suite s'enthousiasme '. » Mistral a 
raconté, dans ses Mémoires, sa première entrevue avec Adolphe 
Dumas, auquel il chanta l'aubade de Magali « toute fraîche ar- 
rangée pour le poème de Mireille ». — « Où donc avez-vous 
péché cette perle? » s'écrie le Parisien, ravi. Et quand Mistral, 
après lui avoir répondu qu'elle fait partie d'un poème proven- 
çal qu'il est en train d'afiiuer, lui lit quelques passages de sa 
Mirèio, il est conquis. Si bien conquis « que deux ans après, 
le poème achevé, il se chargeait de présenter l'œuvre et son 
auteur à Lamartine ». 

« Au soleil couchant, dit le grand poète -, dans un petit jardin 
grand comme le mouchoir de Mireille, je vis entrer Adolphe 
Dumas, suivi d'un beau et modeste jeune homme, vêtu avec une 
sobre élégance, comme l'amant île Laure, quand il brossait sa 
tunique noire et qu'il peignait sa lisse chevelure dans les rues 
d'Avignon. C'était Frédéric Mistral, le jeune poète villageois, 
destiné à devenir, comme llurns, le laboureur écossais, l'Ho- 
mère de la Provence. » 

Dumas ne se contentait point de mettre Mistral en rapport 
avec Lamartine : il écrivait dans la '-azette de France (26 août 
1858) : • Je veux; être le premier qui aura découvert ce qu'on 
peut appeler des aujourd'hui le Virgile de la Provence, le pâtre 
de Mantoue, arrivant à liome avec des chants dignes de Gallus 
et de Scipion. On a souvent demandé pour notre beau pays du 
Midi deux t'<>is romain, romain-latin et romain-catholique, le 
poème de sa langue éternelle, de ses croyances saintes et de 
ses montra pures. .1 ai le poème d;ius la main, il est signé Fré- 
déric Mislral, du village de Maillane, et je le contresigne de 
nia parole d'honneur que. je n'ai jamais engagée à faux. » 

« Ce fut là, dit M. litpert, le plus beau moment d'Adolphe 
Dumas. La lin de sa vie fut tourmentée pur une bronchite te- 
nace, qui devait l'emporter jeune encore; il alla dans un ha- 
meau di- pécheurs, près de Dieppe, pour respirer l'air de la mer, 
et c'est là qu'il mourut, le 15 août 1861. Sou frère Charles le fit 
ensevelit a Rpuen, où il habitait; ainsi fut decu le vo'U que le 
poète exprimait a la lin de Provence, le vœu qu'uu ami pieux 
rapportât quelque jour ses cendres dans le « vallon de Saint- 
Rem y ». 

« On voit que Dum is n'eut sans doute pas une grande inlluence 
sur l'œuvre felibréeune, qui était commencée avant lui et qu'il 

1. Emile Rlpert, La Renaissance provençale. 

2, Cours familier de littérature, XL» entretien. 



ADOLPHE DUMAS 293 

ignorait avant 1856, mais qu'à tout le moins eut-il le grand mé- 
rite de la comprendre, si mal préparé qu'il y fût. Et même il la 
comprend si bien que ses poésies provençales sont loin d'être 
dépourvues de valeur. » Réunies après sa mort, par Mistral et 
Roumanille dans le recueil collectif l'n Liame de Itasin (Grap- 
pes de Raisins. 1S65), elles avaient pour la plupart paru dans les 
premiers numéros de Y Armand. « Elles ne sont point très nom 
bretises, parce que Dumas ne cultiva guère la poésie proven 
cale que pendant quatre ans », et, à part quelques-unes qu 
pèchent par la composition ou qu'alourdissent des longueurs, 
on peut dire qu'en général « elles ont une perfection littéraire 
qu'il est rare de trouver dans les couvres félibréennes, à part 
celles de Mistral, d'Aubanel ou de Roumanille. On sent que 
Dumas a été formé à l'école de la poésie française, qu'il sait 
toutes les ressources du vers classique et romantique. Comme 
tel, il est d'un excellent exemple technique aux jeunes gens 
d'Avignon. Il y H dans ses vers une certaine grâce mélanco- 
lique ; les regrets de son pays, qu'il avait exprimés déjà dans 
ses vers français, prennent, en provençal, un accent particu- 
lièrement touchant; il y a aussi un grand sentiment de foi 
catholique, d'une foi qui est, aussi bien qu'une croyance, une 
tradition de famille et à laquelle on a de la sorte une raison 
double de rester attaché, en même temps le sentiment de l'an- 
tiquité grecque, qui n'est pas en contradiction, mais bien plu- 
tôt en harmonie avec cette foi chrétienne, la culture antique 
s'unissant dans une âme méridionale à la tradition catholique 
sans aucune difficulté... » 

Au reste, « Dumas n'aurait-il eu aucune valeur poétique, ce 
serait déjà pour lui uue jolie gloire que d'avoir le premier ré- 
vélé Mireille à Lamartine, à tout le public lettré, et que d'avoir 
fourni à Calendal une épigraphe très significative ' ». 

La traduction des pièces ci-apres est nouvelle. 



^^^^/rý)^ <?Du s-r*c 



1 . Cf. la strophe 4 de la pièce intitulée Souucni, que nous donnons 
eu partie. 




29Ì ANTHOLOGIE DU FELIBR1GE PROVENÇAL 



MIS AMOUR PEU AVIGNOUN 

S'ère na d'Italìo, e dins lou tèms que cante, 
Se nous avien bandi, lóiiti dous emé Dante, 

E se Petrarco èro moun noum, 
Adessias, cridarièu, la Touscano o l'iourènço! 
Garde tóuti mi vers pèr toulo la Prouvènco, 

E mis amour pèr Avignoun'. 

S'ère lou papo à Roumo, et s'aviéu la cresènço 
Que Roumo se fai vièio e losimbo en descacènço, 

E que dève chanja soun noum, 
Coume sus lou Roueas ounte la vesèn sèire, 
Bastiriéu dins très jour la glèiso de sant Pèire 

Sabre la Roeo d' Avignoun. 

S'ère lou Rose grand que reboumbis sus terro, 
Que vai jusqu'à la mar, que la mai' n'èi tant fièro, 

Après Genevo, après Lioun, 
En m'enanant nega, passariéu à touto ouro, 
Possariéu tout lou jour, coume un orne que plouro, 

Davans la porto d'Avignoun. 

S ère Vau-cluso, enfin, que Petrarco l'appello 
Lou Tessin e l'Arno, tant ié semblavo bello! 

S'ère Vau-cluso, aquéu bèu noum, 
Emé mi bèu jardin e mi bèu prat qu'arrose, 
Quand me van marida tant puro emé lou Rose, 

Vourriéu passa dins Avignoun. 

S ère fiho, à segc an, se me disicn : « Sies grando... 
Vos d'or, d'argent, de chèino e de pendent? demando! 

— Oh! noun, vole rèn, diriéu, noun ! 
Vole de grand bèus iue, vole de dent que rison, 
Que parlon sus la bouco e mordon co que dison, 

Coume li fiho d'Avignoun. » 

Siéu pas na d'Avignoun, mai moun estello urouso 
M'a fa naisse à Bon-pas dins la Santo-Chartrouso ; 
E tous lou jure sus moun noum : 



ADOLPIIK DUMAS 



295 



MES AMOURS POUR AVIGNON 

Si j'étais né en Italie, et dans le temps que je chante, 
— si on nous avait bannis, tous les deux avec Dante, — 
et si Pétrarque était mon nom, — adieu! crierais-je, Flo- 
rence et la Toscane! — Je garde tous mes vers pour 
toute la Provence, — et mes amours pour Avignon. 



Si j'étais le pape à Rome, et si je croyais — que Rome 
se fait vieille et tombe en décadence, — et que je doive 
changer son nom, — comme sur le Rocher où nous la 
voyons assise, — je bâtirais dans trois jours l'église de 
Saint-Pierre — sur la Roche d'Avignon. 

Si j'étais le Rhône majestueux qui rebondit sur terre, 
— qui va jusqu'à la mer, dont la mer est si fière, — après 
Genève, après Lyon, — en m'en allant noyer, je passe- 
rais à toute heure, — je passerais tout le jour, comme 
un homme qui pleure, — devant la porte d'Avignon. 

Si j'étais Vaucluse, enfin, que Pétrarque nomme — le 
Tessin et l'Arno, tant elle lui paraissait belle ! — si j'é- 
tais Vaucluse, ce beau nom, — avec mes beaux jardins 
et mes belles prairies arrosées par mes eaux, — quand 
on me va marier si pure avec le Rhône, — je voudrais 
passer clans Avignon. 

Si j'étais fille de seize ans, si on me disait : « Tu es 
grande... — Veux-tu de l'or, de l'argent, des tours de cou 
et des pendants? demande! — Oh! non, je ne veux rien, 
dirais-je, non! — Je veux de beaux grands yeux, je veux 
des dents qui rient, — qui parlent sur la bouche et mor- 
dent ce qu'elles disent, — comme les filles d'Avignon. » 

Je ne suis pas natif d'Avignon, mais mon heureuse 
étoile — m'a fait naître à Bompas dans la Sainte-Char- 
treuse ' : — et je vous le jure sur mon nom : — je peux 

1. Ancienne chartreuse sur les bords de jla ,Durance, fondée par 
le pape Jean X.X11 en 1320. 



296 ANTHOLOGIE DU FÉLIBKIGE PROVENÇAL 

Pode mouri deman, fan très part de ma maso : 
L'esprit èi pèr Paris, lou cor èi pèr Vau-cluso, 
Lis entrait) pèr Avignoun ! 

KS'iO. 

[Mi ttègrêl de /'/ ouvènço, in Un Liante de Rabin.) 
SÔÙVËNi 

A MIS AMI DE I'ROUVÈNCO 

Aquest an. se vesius app ' 
A Paris vous fasèn linguelo 
De rasin, de figo blanquelo, 
E de pessègue. e d'amhricot. 

Li marcat, qu'apellon lis alo, 
Souri pleri rèn que fie gros niouloim 
Ë dé pastèco e de ineloun 
E d'ourtoulaio prouvençalo. 

Li camin de f'èrri, dedins 

Dous o très an, vendran tout querre: 

Paris sara Mèste Jan-Pierrc, 

E la Prouvènyo soun jardin. 

Li vagoun, dins de canestello 
Carrejon tout, e lèu, lèu, leli !.. 

Mai carrejon pas lou soulèu, 
Mai carrejon pas lis estello! 

Carrejaran jamai l'estiéu. 
L'estiéu qu'amaduro li trilio, 
E lou cèu, que f'ai la patrlo : 
A<ô regard o lou bon Dieu. 

Lou fru part, lis aulne demtjfttn, 
E lis bèus amelié flouri, 
Pas tant bèsti d'ana mouri 
Ounte li bèus amourié moron ! 

Lou Nord aura tout ço qu'avié : 
D'ùrdi, de blad e de civado; 



ADOLPHE DUMAS 297 

mourir demain, je fais trois parts de ma muse : — l'es- 
prit est pour Paris, le cœur est pour Vaueluse, — les 
entrailles pour Avignon! 

1840. 
(Mes regrets de Provence, in Grappes de Raisins.) 

SOUVENIR 

A MES AMIS DE PROVENCE 

Cette année, si vous \oyiez Cèlá! — k Paris, nous VOUS 
faisons la nique — avec raisins, petites figues blanches, 
— et pèches et abricots. 



Les marchés, qu'on appelle les halles, — ne sont pleins 
que de gros monceaux — et de pastèques et de melons — 
et de légumes provençaux. 

Les chemins de fer, dans — deux ou trois ans. vien- 
dront tout chercher; — Paris sera Maître Jean-Pierre, — 
et la Provence, son jardin. 

Les wagons, dans des corbeilles — charrient tout, et 
vile, vite, vite!... — mais ils ne charrient pas le soleil, 
— mais ils ne charrient pas les étoiles '. 



Us ne charrieront jamais l'été, — l'été qui mûrit les 
treilles, — et le ciel, qui fait la patrie : — cela regarde 
le bon Dieu. 



Le fruit pari, les arbres demeurent, — et les beaux 
amandiers fleuris, — pas si sots de s'en aller mourir — 
où les beaux mûriers meurent! 



Le Nord aura tout ce qu'il avait : — de l'orge, du blé 
et de 1 avoine; — 



298 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

Mai n'aura pas lis óulivado, 
E gardaren lis óulivié. 

Paris, se vùu ço que ié manco, 
lé diren de cansoun d'amour; 
Mai gardaren li troubadour, 
Coume au tèms de la rèino Blanco... 

Leissas-lou prene, bràvi gènt, 
Tout oo que béu, tout ço que nianjo, 
E prenès lis escut que chanjo : 
Sarés riche de soun argent. 

Leissas-lou que be^ue e que manje, 
E manje e bègue courue un trau 
La clareto e lou vin de Crau, 
Vùsti figo e vùstis arange ; 

E gardas lou jour de repau, 
E vùsti fiho, tant bèn messo 
Que sèmblon que van à la messo 
Un bèu dimencbe de Ranipau! 

Vous lou dise, iéu que vous parle, 
Coume siéu Adôufe Doumas, 
lé perdrés pas Ion bout don naa 
D'uno poulido fiho d'Arle. 

Marieto e Margaridet, 
Vierge qu'adonrarien li mage, 
Bello e santo coume d'image, 
lé perdrai] pas soun pichot det, 

Siegon d'Eirago o de Muiano, 
E sus sa porto e sus soun banc, 
Sus sa testa an nous de riban, 
Auran de front coume de Diano! 

E Rouinuniho, que lou saup, 

E Mistrau, que saup mai qu'un libre, 

Aniourous coume de Felibre, 

Li cantaran en prouvençau! 



Paris, 10 du Setémbre 1857. 

[Ml Regret de Prouvèrnu, in Un Liante de Rai in.) 



ADOLPHE DIJUs 



299 



mais il n'aura pas les olivades, — et nous garderons 
les oliviers. 

Paris, s'il veut ce qui lui manque, — nous lui dirons 
tics chansons d'amour; — mais nous garderons les trou- 
badours, — comme au temps de la reine Blanche... 

Laissez-lui prendre, braves gens, — tout ce qu'il boit, 
tout ce qu'il mange, — et prenez les écus qu'il échange : 
— vous serez riches de son argent. 

Laisse/.-lc boire et manger, — et manger et boire 
comme un trou — la clairette et le vin de Crau, — vos 
figues et vos oranges; 

Et gardez le jour de repos, — et vos filles, si bien 
mises — qu'il semble qu'elles vont à la messe — un beau 
dimanche des Rameaux! 



,1c vous le dis, moi qui vous parle, — comme je suis 
Adolphe Dumas, — vous n'y perdre/, pas le bout du nez 
— d'une jolie fille d'Arles. 

Manette et Marguerite, — vierges que les mages adore- 
raient, — belles et saintes comme des images, — n'y per- 
dront pas leur petit doigt. 

Qu'elles soient d'Eyragues ou de Maillanc, — et sur 
leur porte et sur leur banc. — un nœud de ruban sur la 
tète, — elles auront des fronts comme des Dianes! 

Et Roumanille, qui le sait, — et Mistral, qui en sait 
plus qu'un livre, — amoureux comme des Félibres, — 
les chanteront en provençal! 



Paris, 10 septembre 1857. 

{Mes Regrets de Provence, in Grappes de Raisins. 



ANTOINE-BLAISE GROUSILLAT 

(1814-1899) 



OEuvres. — La Bresco, 1831-18G?i, poésies (Avignon, Itou- 
manille, 1864); — Lei Nadau, recueil de noëls (Avignon, Gros, 
1880): — L'Eissame, poésies (Aix, Remondet-Aubin, 1893). 

Crousillat a collaboré au Boui-Abaisso, au Tambourinaire, 
à l'Armana Prouvençau, au Mémorial d'Aix, à L'Aioli, La Lau- 
seto, etc. 

Il a usé dans La Bresco du dialecte salonnais, et indifférem- 
ment dans L'Eissame des dialectes marseillais, salonnais, et 
rhodanien. 

Antoine-Biaise Crousillat, bien que très lié avec les Sept de 
Font-Ségugne, ne fut pas de la célèbre réunion du mois de mai 
1854, d'oii sortit le Félibrige. Il eût mérité d'en être. Porto 
assez médiocre sans doute, mais homme de haute valeur, il a été 
avec Roumanille un véritable initiateur de la Renaissance pro- 
vençale. M. Emile Riperta su rendre justice à cet oublié, qu'une 
excessive modestie a tenu effacé derrière ses illustres amis. 

o Né à Salon en 1814, dit-il, — donc de quatre ans plus âgé 
que Roumanille, — il a, sur la génération de Mistral, l'auto- 
rité de l'âge, d'une culture intellectuelle achevée au moment 
où Mistral commence la sienne. D'ailleurs sa vie, tout unie, 
annonce celle du patriarche de Maillane; comme sa famille le 
destine au sacerdoce, il passe deux ans au séminaire d'Aix, où il 
achève de fortes études classiques, grecques et surtout latines. 
Renonçant à la prêtrise, il fait un voyage en Italie, il y com- 
plète de façon vivante sa culture classique. De retour à Salon, 
comme une petite fortune lui assure l'indépendance, il n'a 
d'autre ambition que de continuer à travailler, dans la paix la 
plus parfaite; et pour achever ses éludes il s'initie à la poésie 
anglaise. 

« C'est donc un véritable intellectuel, pour qui la jouissance 
de l'esprit est la raison suffisante du travail, sans nul souci de 
profit, de réputation, sans désir d'être imprimé. Un exemple 
suffira à prouver ce désintéressement : lui qui est aisé, qui 
travaille depuis l'adolescence, qui a son portefeuille plein de 
petites poésies, ce n'est qu'en 18l','t,-ù l'âge de 48 ans, qu'il fait 
imprimer sou premier livre 1 , et encore le fait-il paraître aveè 

i. La Bresco (La Gaufre). 



ANTOINK-r.l-A.tSE CROUSILLAT 301 

une préface de Mistral, qui a seize ans de moins que lui. On 
ne saluait pousser plus loin l'humilité littéraire. Mistral avait 
bien Senti la noblesse de cette vie et de cette âme : il disait en 
sa préface : « Quand je pense à Crousillat, il me semble que je 
rencontre un disciple d'Orphée; sa manière de vivre me rap- 
pelle la vie orphique, modeste, poétique, inspirée, éducative. 
Il vit dans la maison paternelle, avec ses frères, avec sa su'tir, 
humble de ecettr, simple de goût, libre d'ambition... 

i N'est-ce pas le modèle même de la vie qu'a choisie Mistral. 
dés bette époque, et ne peut-on penser que l'exemple de Crou- 
sillat ait été pour quelque chose en sa décision? 

« Et Mistral ajoute : « 11 fréquente peu le monde, sauf quel- 
ques amis d'élite; un jour il ira voir, en sa bastide « d'en Ca- 
nourgo ». rémittent traducteur d' Aristote, le joyeux félibre 
Norbert Houafous, et ils parleront ensemble d'Horatius Flac- 
cus, comme d'un camarade qu'Us n'auraient pas vu depuis trois 
jours : une autre fois il se promènera sur le boulevard Nostra- 
damus avec Désiré Allemand, autre poète de Salon, qui traduit 
en vers français le grand Homère, avec le tour bonhomme et la 
grâce d'Amvot... » 

Telles sont en effet les amitiés de Crousillat : un érudit pro- 
fesseur, ce Norbert Bonafous, doyen de la Faculté des lettres 
d'Ai\-, uu poète, qui traduit Homère en vers français... Cela 
situe tout de Suite notre Crousillat dans l'histoire de la littéra- 
ture provençale. « Mais plus encore la lecture de son u-uvre 
confirme cette première impression : érudit. Crousillat a eu 
le mérite de montrer aux jeunes poètes la route de l'antiquité 
grecque et latine. 

« Tout en effet dans son teuvre, continue M. Ripert, est ins- 
piré par le culte de l'antiquité. Et quant à son influence, qu'on 
ne dise pas qu'elle fut nulle, parce que son premier ouvrage 
ne parut qu'en 1884, car des 1X42 Crousillat est lié avec Rouma- 
nille; c'est un échange incessant de lettres. Dès cette époque 
Crousillat est connu en Provence comme poète, il collabore au 
Boui-Abaisso, au Tambourinaire, il prend part à la publica- 
tion des l'rouvençalo, au congrès d'Arles, a celui d'Aix. Ses 
vers courent un peu partout: Houmanille en a sous la main, et 
sans doute les communique à ses amis. » 

Or et s vers, la plupart de ces vers sont imités des anciens. 
et surtout d'Horace, qu'il se contente parfois de traduire. D'au- 
tres fois, c'est Anaeréon qu'il imite, ou bien c'est Catulle, ou 
c'est encore Virgile qui lui inspire une gracieuse áglOgnt .mi 
deux bergers des environs de Salon chantent leurs amours. 
Et cette églogue est précieuse, car elle montre en Crousillat 
le premier qui ait compris ce que pouvait donner l'adaptation 
de la poésie antique à la nature provençale. 



302 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

« Avant Mistral, Crousillat sait indiquer les grandes lignes 
du paysage provençal. Mais plus encore que de la campagne, 
il est le poète des jeunes filles de Provence, avant Mistral, 
avant Aubanel, avant Anselme Mathieu. 11 en a laissé de déli- 
cieux portraits, des profils très purs. Celle qu'il aime surtout 
à chanter, c'est quelque lille des champs, non point fière et 
païenne, mais douce, modeste, un peu craintive, enfant encore, 
déjà jeune fille, les olivarelle's au travail, qui annoncent les 
magiianarelles de Mireille ', » la petite Neno, Leleto que le poète 
rencontre aux champs et dont Aubanel s'est souvenu dans son 
fameux poème qui débute ainsi : « N'éro pas uno reino .. » Si 
le bon Crousillat a eu l'honneur d'être imité par Aubanel, il 
garde celui d'avoir ouvert la voie à Mistral, dont il est, sui- 
vant le mot de M. Ripert, un véritable prédécesseur. Un poème 
de l.a liresco, Dideto, justifierait à lui seul cette affirmation. Di- 
ileto est « une première tentative de poésie rustique ». C'est un 
petit poème de 30 pages, divisé en 6 parties, dont la première, 
datée du 1" juin 1849, nous donne déjà la strophe de Mireille. 
On peut en lire ci-après la meilleure partie, le « Bon-jour », 
c'est-à-dire la première communion. « Ici, on sent que le poète 
est dans son domaine, il peint avec délicatesse et bonhomie 
l'émoi d'une petite paysanne qui va a épouser le bon Dieu ». 

« Voilà ce qui fait la véritable valeur de Crousillat, ce qui 
surnage encore au-dessus de la foule des contes, fables, eha li- 
sons, noëls, poèmes de circonstance dont son oeuvre s'encom- 
bre, à l'égal des troubaires de son temps. Toutefois, tnâme en 
ses œuvres peu originales, il se distingue par le souci de la 
forme, dû évidemment à sa culture classique. Sa langui' est 
soignée, ses rimes assez riches, sans grand abus des diminu- 
tifs; si l'envolée poétique est rare, du moins la tenue litté- 
raire est constante. 

« Ce qui fait sa valeur surtout, c'est un savoureux mélange 
de la tradition antique et de l'inspiration chrétienne. En somme 
il ne prend aux anciens, avec leur sens de l'art, que la philo- 
sophie de la vie courte, de la mort prochaine, mais cette philo- 
sophie peut se concilier avec le christianisme, à condition que la 
conclusion n'en soit pas la jouissance éperdue et immédiate. 
Au reste, Crousillat ne se soucie point de philosophie ; paga- 
nisme et christianisme se concilient en son àme, très aisé- 
ment, comme en toutes les âmes méridionales. » 

C'est seulement en 1893, 28 ans après la publication de sa 
Bresco, son chef-d'œuvre, qu'il songea à réunir ses nouvelles et 
nombreuses poésies composées, pour la plupart, à l'occasion 
de concours poétiques, ou parues dans YArrnana, dont il fut l'un 

1. E. Ripert, La RenaUtance Provençale. — Nous avons abrégé el 
modifié le teite île cette citation. 



ANTOINE-BLAISE CROUSILLAT 30.') 

(i. -s premiers et fidèles collaborateurs sous le pseudonyme 
« lou Felibre de Luseno ». L'Eissamt (L'Essaim) est aussi près 
de la Bresco par le fond que par le titre : le poète en effet n'y 
a pas renouvelé sa manière. A côté de poésies diverses écrites 
en dialectes salonnais, marseillais et rhodanien, on y trouve 
même quelques pièces latines, françaises et italiennes. Entre 
temps Crousillat, déiste, mais anticlérical, avait apporté sa 
collaboration à La Lauseto (l'Alouette) de X. de Ricard et 
d'Aug. Fourés, cet alnianach languedocien « des patriotes la- 
tins » qui, de 1876 à 1885, défendit, selon l'expression de ses 
éditeurs, « la tradition libertaire et républicaine du Midi contre 
l'embauchage du Félibrige par les partis elérico-monarchiques » 
et proclama le culte des victimes de la croisade albigeoise. 
Elu majorai en 1876, avec la cigale de Salon, il avait, en 1880, 
donné un petit recueil de noèls, Lei Nadau, qui, pas plus 
que ceux de Iîouniauille, n'ont effacé ceux de Saboly et de 
Peyrol. Il est mort dans sa ville natale, le 8 novembre 1899. 

Crousillat ayant publié ses œuvres sans traduction française, 
nous avons nous-mêmes traduit les extraits ci-après. 




-*•■# ék^tU&ctr" 



304 ANTHOLOGIE DU ri'lI.ÎBRIOE PROVENCAI 



A J.-A. YAISSO 

L'Ivèr s'es. retira dins soun palais de glaeo 
Basti peramount vers lou nord; 

E lou Printènis courons, venènl. prendre sa tìláco, 
Rctourno enfin lei souKu d'or. 

Proun teins au fugueironn la hiso nous clavollo 

Triste, Ire, de inarrido umour; 
Anen renaisse au champ soulo uno peu nouvello 

A la pouesin. à l'amour ! 

Lou cèu es inomida d uno puro lumiero, 

Pertout liude couine un mirau ; 
L'èr os siau : la Cisampo einé la Mountagniero 

N'aujon plus sourti de soun trau. 

Tout-bèu-just, sens l'ausi, sente uno l'resoo aureto 
Que me poutouncjo en passant, 

E, me ventant lou front d'uno alo lougeireto, 
Tempèro l'ardour de rnoun sang. 

EnregUen lou draiôu que ineno à ma Cabano 

E que li meno lou pu lèu : 
D'aqui, dins un cop due, dei couelo e de la piano 

Embrassaren tout lou tablèu. 

Déjà dóu Paradou vian la blanco cascado 
Que bouiouno emé grand tracas; 

Countournejan Crapouno, enfilan lèu l'Arrado, 
E nous vaqui sus lei roucas. 

la douço sentour, counfourtanto alenado, 

Que nous adus lou ventoulet ! 
Es de la ferigoulo à-peno boutounado 

Que tapisso tout lou coulet. 



ANTOINE-BLAISE CROUSILLAT 305 



A J.-A. VAISSE 

L'Hiver s'est retiré dans son palais de glace — bâti 
par là-haut vers le nord, — et le riant printemps, venant 
prendre sa place, — ramène enfin les soleils d'or. 



Il y a assez longtemps qu'au coin du feu la bise nous 
cloue, — tristes, glacés, de méchante humeur; — allons, 
aux champs, renaître sous une peau nouvelle, — à la poé- 
sie, à l'amour ! 

Le ciel est inondé d'une lumière pure, — partout claire 
comme un miroir; — l'air est doux : le vent du nord et 
le vent des montagnes — n'osent plus sortir de leurs 
antres. 

C'est à peine si, sans l'entendre, je sens une fraîche 
brise — qui, en passant, me caresse, — et, m'effleurant le 
front d'une aile légère, — tempère l'ardeur de mon 
sang. 

Suivons le sentier qui mène à ma cabane, — et qu'il 
nous y mène au plus vite : — de là, dans un coup d'oeil, 
des collines et de la plaine — nous embrasserons le 
tableau. 

Déjà du Paradou nous voyons la blanche cascade — 
qui bouillonne avec grand fracas ; — contournons Gra- 
ponne ', enfilons vite l'Arcade, — et nous voici sur les 
rochers. 

la douce senteur, réconfortante haleine — que nous 
apporte le vent léger! — C'est celle du thym à peine en 
boutons — qui tapisse tout le monticule. 



1. Il s'agit du canal destiné à fertiliser la Crau, et creusé sur les 
plans d'Adam de Craponne, ingénieur né à Salon (lSlî)-i559),qul lui 
a donné son nom. 

20 



30<ì ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGE PROVENÇAL 

Regardo, ve ! d'amount, l'anfitiatre dei couelo 

Emé si bouquet d'éuse verd ! 
Sa raubo d'amendié, que tant léu d'auro fouelo 

Esparpaiaran dins leis èr : 

Jmàgi dei plesi de la jouvènço gaio 

Que s'espóusson dins quatre jour. 

L'aubre, pièi, reflouris; mai lou ïèms nous degaio 
Nouéstei floureto pèr toujour. 

Regardo, ve ! d'avau, dins lei bras de Crapouno 

Lou charmant bousquet d'Expily, 
Vounte vendren, se n-cop lou roussignôu fredouno, 

Legi de vers e n'espeli. 

Ve! lei terro de blad, lei pradarié fresqueto, 

Lei lònguei tiero d'amourié, 
Lei canau trelusi'nt, lei bastido blanqueto 
Semenado dins lei vergié ! 

Alin, la piano Crau, désert de la Libio, 

Emé sei mas e sei troupèu... 
Diriès pas qu'es un clar ounte trempo l'Aupiho, 

En vesènt sei countour tant bèu ? 

jardin d'oulivié qu'azaigo la Durènço ! 

Fres valoun, fertile pendis, 
champ resplendissent de labasso Prouvènço, 

Perqué noun sias lou Paradis ? 

Es l'afrous mistralas, impetuous boufaire, 

Que te ravis aquel ounour, 
Quand chaplo, o moun pais, l'ourguei de toun terraire 

'Mé lou soufle de sa furour... 

Mai, souvent, contro tu sei coulèro soun vano; 

Souvent, amourous radouci, 
Te coucho coumplasènt lei mouissau, lei chavano, 

E luen esvarto lou soucit. 

Se tout bon prouvencau es ami de la joio, 

Au mistrau n'ague óubligacien... 
Tè, 's pas un mistralet qu'à ma muso galoio 

Pousso un gisclet d'ispiracien ? 



ANTOIN'F-BLAISE CROUSILÍ.AT 307 

Regarde, vois ! on haut, l'amphithéâtre des collines — 
avec ses bouqueti de chênes verts, ■ — sa robe d'aman- 
diers, que bien vite des brises folles — éparpilleront dans 
les airs : 

Image des plaisirs de la jeunesse gaie — qui s'effeuil- 
lent dans quatre jours. — L'arbre, ensuite, refleurit; 
mais le temps nous gâte — pour toujours nos fleurettes. 

Regarde, vois ! en bas, dans les bras de Craponne — 
le charmant bosquet d Expily, — où nous irons, lorsque 
le rossignol fredonnera, — lire et faire des vers. 

Vois! les terres de blés, les prairies fraîches, — les 
longues lignes de miniers, — les canaux reluisants, les 
bastides blanches — semées dans les vergers 

Au loin la Crau plate, désert de la Libye, — avec ses 
mas et ses troupeaux... — Ne dirait-on pas que c'est 
un étang où trempe l'Alpille, — en voyant ses contours 
si beaux ? 

jardins d'oliviers qu'arrose la Durance ! — Frais val- 
lons, pentes fertiles, — ù champs resplendissants de la 
basse Provence, — pourquoi n ètes-vous pas le Paradis? 

C'est l'affreux et violent mistral, souffleur impétueux, 
— qui te ravit cet honneur. — quand il saccage, ô mon 
jiays, tout ce qui est l'orgueil de ton terroir — avec le 
soutlle de sa fureur... 

Mais, souvent, contre lui ses colères sont vaines; sou- 
vent, amoureux radouci, — il te chasse complaisam- 
ment les moustiques, les orages — et détourne au loin le 
souci. 

Si tout bon Provençal est ami de la gaieté, — qu il en 
ait de l'obligation au mistral... — Tiens, n'est-ce pas à 
un mistral léger que ma muse enjouée — doit un souffle 
d'inspiration ? 



308 ANTHOLOGIE &U FÊLIBKIGE PîlOVENÇAL 

0, que dins nouèstei couer cascaie la gaiesso 

Goumo un cascavèu fouligaud ! 
Lou sournùgi es pas mai sôci emé la sagesso 

Queloureinard emé lou gau. 

Proufichen dei bèu jour, cres-me, raoun ami Vaisso, 

E, sènso croio e sens segren, 
Canten pèr s'amusa; que lèu la vido baisso, 

E, mouert, jamai plus cantaren... 

24 de mars 1845. 

[La Brcsco, Odo, etc.) 

ESTÈVE E ALARI 

... Amant alterna Camcnae 

V«6.j Egl. m. 

i srkvE. 

Aro brihon lei jour lei pu bèu de l'annado, 

L'óulivié reflouris, la vigno es festounado, 

E lou gai ventoulet courre e passo en risènt 

Sus lou champ cspiga, qu'oundejo trelusènt. 

Ob ! coumo, en aquest mes, la Yau-de-Guech es bello ! 

De Santo-Crous amount s'enauro la capello ; 

Un verd bousquet de roure, eici sus lou pendis, 

Bscampo à nouèstei front un èr de Paradis; 

Aquito à nouèstei pèd couelo uno aigo clarcto... 

Anse lou roussignôu ! sente la douço aureto ! 

Canten, perqnc liât) bèn sus l'erbeto asseta, 
De vers qu'aquélei baus redigon esjianta. 



Ai entendu vanta lou valoun de Tessàli, 
Ai vesita Tibur, fresc ounour de Tltàli, 
Ai vist Roco-l'avour : niai, tant que sarai TÌétt, 
La Vau-de-Guech sara la Vau-de-Guecb pèr iéu ! 
Se l'ivèr fa boufa la frejo Mountagniero, 
Retrouban dóu souléu la douçour printaniero 
F.ila souto la haumo; e, coumo aro, ei jour caud, 
Respiran lou Vènt-larg, eici sus lei bancau. 



ANTOINE-BLAISE CROUSILLAT 309 

Oh ! que dans nos cœurs l'allégresse retentisse — 
comme un joyeux grelot ! — La sombre tristesse n'est pas 
plus compagne de la sagesse — que le renard n'est com- 
pagnon du coq. 

Profitonsdes beaux jours, crois-moi, mon ami Vaisse, 
— et sans orgueil et sans crainte, — chantons pour nous 
amuser; car la vie baisse vite, — et, morts, jamais plus 
nous ne chanterons... 

24 mars 18'iô. 

(La Gaufre, Odes, etc.) 

ESTÈVE ET ALARI 

... Amant alterna Camenae. 
Virg., Eyl.lU. 

ESTÈVE. 

A présent brillent 1<>s plus beaux jours de l'année, — 
l'olivier refleurit, la vigne est festonnée (de feuilles ;, — 
et le gai zéphyr court et en riant passe — sur le champ 
couvert d'épis qui ondoie, resplendissant. — Oh! comme 
en ce mois le Val de Cuech l est beau ! — De Sainte-Croix, 
là-haut, s'élève la chapelle ; — un vert bosquet de rouvres, 
ici sur le penchant, — donne à nos fronts un air de Bien- 
heureux, — là, à nos pieds, coule une eau claire... — 
Écoute le rossignol ! sens la douce brise ! 



Chantons, parce que nous sommes bien, sur l'herbe 
fine assis, — des yers que ces rochers redisent étonnés 



J'ai entendu vanter le Talion de Thessalie, — j'ai visité 
Tibur, frais honneur de lltalie, — j'ai vu Roquelavour ; 
mais, tant que je serai envie, — le Val de Cuech sera le 
Val de Cuech pour moi ! — Si l'hiver fait souffler le vent 
froid des montagnes, — nous retrouvons la douceur prin- 
tanière du soleil, — là-bas, à l'abri de la baume; et, 
comme maintenant, aux jours chauds, — nous respirons 
le vent largue, ici sur les terrasses. — Oh ! pendant que 

1. Quartier du territoire de Salon, 



310 ANTHOLOGIE DU FÉMBRIGE PROVENÇAL 

0, flou tèms, que l'avé bâte aquélei bouscàgi, 

Mai'iden nouéstei voues à cent pouli t ramàgi. 

Canten, perqué sian bèn sus l'erbeto asseta, 
De vers qu'aquélei baus redigon espanta. 



Ame, tout en jugant de moun fifre de caoo, 
De garda lou bestiau dins aquest bon valoun, 
Mai s'ère proun urous de li avé 'no cabano, 
Me creirièu lou proumié di pastre de Seloun. 



Ame, tout en boufant dins la gaio sibleto, 
De vèire sauteja lou cabrun fouligau ; 
Mai s'aro, aperaqui, veaiéu jonga Leleto, 
Que bonur emprouvist me farié mai de gau ? 



De rasin proumieren, te suegnave uno souco : 
Un veillas me l'a traebo au sou, l'autre matin. 
Que li l'a? Miounet, soun toujour pèr ta bouco : 
Lou vise es desempièi bèn liga sus l'autin. 



De pessègue moulun, pèr lou jour de ta l'èslo, 
Leleto, un plen gourbin pourra te regala. 
L'aubre n'en plègo; en viant s'esmímre la tempes lo, 
Sounjère tout-à-tèmps de bèn l'enfourquela. 



Bergiero deî valoun, se vias uno pastresso 
Pu blanco que lou la, pu doueo qu'un agnèu, 
Es elo! digas-li que l'ame emé tendresso, 
Digas-li qu'eici vèngue alarga soun troupèu. 



Pastresso de la Grau, se vias uno bergiero 
Fresco e poulido autant couine 1 aubo dóu jour, 
Gaio couino un eabrit, coumo un cabrit lóugiero 
Es elo! digas-li que languisse d'amour. 



ANTOINE-BLAISE CROUSlLLAT 311 

les moutons battent ces bocages, — marions nos voix à 
cent jolis ramages. 

Chantons, parce que nous sommes bien, sur l'herbe 
fine assis, — des vers que ces rochers redisent étonnés. 



J'aime, tout en jouant de mon fifre de roseau, — gar- 
der le bétail dans ce frais vallon, — mais si j'étais assez 
heureux pour y avoir une cabane, — je me croirais le 
premier des pâtres de Salon. 



J'aime, tout en soufflant dans la joyeuse flûte, — de 
voir sautiller les chèvres folâtres; — mais si maintenant, 
je voyais par ici jouer Lélette, — quel bonheur imprévu 
me causerait plus de joie ? 



De raisins précoces, je te soignais une souche : — un 
violent coup de vent me l'a couchée sur le sol, l'autre 
matin. — Qu'importe ! Mionet, ils sont toujours pour ta 
bouche : — le cep est depuis bien lié sur l'échalas. 



De pèches molles, pour le jour de ta fête, — une pleine 
corbeille, Lélette, pourra te régaler. — Sous leur poids 
l'arbre plie; en voyant s'avancer l'orage, — j'ai songé à 
temps à bien le soutenir avec des perches. 



Bergères des vallons, si vous voyez une pastoure — 
plus blanche que le lait, plus douce qu'un agneau, — 
c'est elle! dites-lui que je l'aime avec tendresse, — dites- 
lui qu'elle vienne ici lâcher son troupeau. 



Pastoures de la Crau, si vous voyez une bergère — 
aussi fraîche et jolie que l'aube du jour, — gaie comme 
un cabri, comme un cabri légère, — c'est elle ! dites-lui 
que je languis d'amour. 



312 ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGE PROVENÇAL 



Vuei, l'ai visto en passant que cuié d'agrioto. 
Lèu sa pichouno sor, qu'aparavo d'en-bas, 
Me n'adus en risènttout plen dins sei manoto : 
Aurié vougu pousqué m'adurre lou cabas ! 
Mioun dins lou fuiàgi avié l'èr de s'escoundre, 
Mai vesiéu proun seis ue de-vers iéu luseja. 
Coumo li pridfl : Adieu! alor, pèr me respoundre, 
Dóu mitan dei brout verd elo a 'n pau naseja. 



Iéu, li a déjà long-tèms, vue jour! que noun l'ai visto. 

Entre l'ausi canta dedins un amouvié, 

Laisse garda mounchin, li courre à l'improuvisto, 

E de fueio li ajude empli lou pasturié. 

Quand, pièi, sus la saumeto ai bon plaça la trousso, 

Me dis, en nous quitant : « Gramaci, pastourèu ! » 

Eh! coumo, en va disent, soun uiado èro doucn, 

E poulido sa rouito, e soun rire peréu 1 ! 



Gardas-me-la, inoun Dieu, ma galanto pastouro, 
Puro coumo la roso, ounour dóu bèu printèms! 



Moun Dieu, gardas-me-la, ma sensiblo tourtouro, 
Innoucènto, amistouso e fidèlo toustèms! — 

Ansin lei dous bergié, d'assetoun sus l'erbeto, 
l'asieu redire ei baus sa tendra cansouneto, 
E s'avisavon pas que lou soulèu couchant 
Dounavo lou signau de s'enveni dòu champ. 
25 de jun 18'»5. 

(La Bresco, Pastourello.) 



1. On peut trouver daus ces vers gracieux « une sorte d'indica- 
tion de la scène entre Mireille et Vincent, dix ans avant que Mistral 
ait fait monter les deux amoureux dans le mûrier d'où ils tombe- 
ront enlacós ». \Em. Itipert, La Renaissance Provençale, \). oj3.) 



ÀNTOINE-BLAlSE CROÙSILLAt 313 



Aujourd'hui, je l'ai vue en passant qui cueillait des 
griottes. — Aussitôt sa petite sœur, qui, d'en bas, rece- 
vait les fruits, — m'en apporte en riant tout plein dans 
ses menottes : — elle aurait voulu pouvoir m'apporte* le 
cabas ! — Mion dans Ip feuillage avait l'air de se cacher, 
— mais je voyais ses yeux luire de mon côté. — Comme 
je crie : « Adieu! » alors pour me répondre, — au milieu 
des rameaux verts elle a un peu montré son nez. 



Moi, il y a déjà longtemps, huit jours! que je ne l'ai 
vue. — En l'entendant chanter dans un mûrier, — je 
laisse la garde à mon chien, je cours à l'improviste, — 
et je lui aide à remplir de feuilles son panier. — Quand 
ensuite, sur la petite ànesse, j'ai bien placé la trousse, — 
elle me dit, en nous quittant : « Grand merci, pastou- 
reau! » — Oh! comme en le disant son oeillade était 
douce, — et jolie sa rougeur et son rire aussi! 



— Gardez-la-moi, mon Dieu, ma gentille pastoure, 
pure comme la rose, honneur du beau printemps ! 



— Mon Dieu, gardez-la-moi, ma sensible tourterelle, — 
innocente, aimable, et fidèle toujours ! — 

Ainsi les deux bergers, assis sur l'herbe fine, — fai- 
saient redire aux rochers leur tendre chansonnette, — 
et ils ne prenaientpas garde que le soleil, à son coucher, 
' — donnait le signal de s'en retourner des champs. 

25 juin 1845. 

(La Gaufre, Pastorales.) 



314 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 



LELEÏO 

Alin darrié li Baus lou soulèu trecoulavo, 

Un jour anavo mai feni : 
Lou labouraire las sei muou dosatalavo 

Pèrà la vilo s'enveni : 
Dins livergié de Grau, enchaiènt permenairc, 

Iéu, un libre en man, legissiéu; 
Souspirave Ici vers d'un antique troubaire, 

Que Bonn tourmen èro lou mièu. 
E plan-plan de Seloun ansin scguiéu la draio, 

De proun peno lou couer doulènt, 
Quand subre ma sourniero un rai divin dardaio : 

Lotirai d'un regard innoucènt! 
Coumo vire un pau l'ue pèr asseta inei piado 

Entre lei couede dóu eamin, 
Vese un picbot mourroun, e doues nian engaubiado 

Que tricoton l'estame fin. 
Soun bèn poulit, segur, leis anjoun del'Albano, 

'Mé seis ue blu, 'mé soun peu blound : 
Eh bèn! pu poulideto cru la bastidano, 

Flous dóu terraire de Scloun. 
Co qu'aviéu qu'entrcvist en pantai vo 'npinturo, 

A Roumo, à Flourènço, à Paris, 
Ero aqui davans icu, vivènto creaturo 

Que vous aluco, parlo e ris!... 
Candi, meraviha de tant de bono gràci, 

M'aplunte, e l'enfantoun peréu; 
E, pèr noun l'espauri, la bounta sus la fàci 

E subre mei labro lou mèu : 

— Pichouno, vounte vas, li dise, d'aquesto ouro? 

Te perdre... dins quauque valat ?. .. 

— Oh! noun, vese d'eici moun paire que labouro : 

Tenès, la bastido es eila. 

— D'ounte venes, alor, ansin touto souleto ? 

— De l'escolo. — Qant as de tèms ? 

— Ai sièis an. — (Bel anjoun!) E te dison ? — Leleto. 

— Sabes legi? — Oh! li a long-tèms. 

— Lia pas dès un, parai ? — Oh! noun ; siéu trop pichouno 

Zesino es pu grando que iéu... 



A.NTOI.NK-BLA1SE CKOUSILLAT 315 

LÉLETTE 



Au loin, derrière les Baux, le soleil disparaissait, — 
un jour allait encore finir : — le laboureur las dételait 
ses mulets — pour rentrer à la ville. — Dans les vergers 
de Crau, nonchalant promeneur, — moi, un livre en main, 
je lisais ; — je soupirais les vers d'un antique troubaire, 

— dont le tourment était le mien. — Et ainsi tout 
doucement je suivais le chemin de Salon, — le cœur 
affligé de bien des peines, — quand ma sombre nuit 
s'éclaire d'un rayon divin, — le rayon d'un regard inno- 
cent'. — En tournant un peu les yeux pour assurer 
mes pas entre les cailloux du chemin, — -je vois un 
petit minois, et deux mains expertes — qui tricotent le 
fin estame. — Ils sont bien jolis, certainement, les ange- 
lots de l'Albane 1 , ■ — avec leurs yeux bleus, avec leurs 
cheveux blonds : — eh bien, plus joliette encore était la 
campagnarde, — fleur du terroir de Salon. — Ce que j'a- 
vais entrevu en peinture ou en songe, — à Rome, à Flo- 
rence, à Paris, — était là devant moi, vivante créature 

— qui vous regarde, parle et sourit!... — Saisi, émerveillé 
de tant de bonne grâce, — je m'arrête; et la mignonne 
enfant aussi; — et, pour ne pas l'effrayer, la bonté sur 
la face — et sur mes lèvres le miel : — « Petite, où vas- 
tu, lui dis-je, à cette heure ? — • Te perdre... dans quel- 
que fossé? » — « Oh! non, je vois d'ici mon père qui 
laboure : — tenez la bastide est là-bas. » — « D'où viens- 
tu donc ainsi toute seule? » — « De 1 école. » — « Quel 
âge as-tu ? » — « J'ai six ans. » — (Beau petit ange!) « Et 
on t'appelle ?» — « Lélette » — « Tu sais lire ?» — « Oh I 
il y a longtemps. » — « Il n'y a pas dix ans, pas vrai ? >' 

— « Oh! non, je suis trop petite : — Zézine est plus 



1. François AJbani, ilit l'Albane (1578-1000), i>einlre italien ne ;ï 
Bologne et disciple du Carracbe. 



316 ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGK PROVENÇAL 

— QueZesino ? — Masorre. .. — An! siegues bènbravouno 

Toujour amo bèn lou bon Dieu, 
Leleto; e souvèn-te de iéu dins ti preiero... 

[La Brcsco, Pastourelle) 
D1DET0 

LOU BON JOUR 

Coronata ut sponsata 
Copuletur Domino. 
Tune de la Glèiso. 

Avans de partre pèr l'escolo, 

L'endeman nouesto bravo drolo 
Beguè soun bon la 1res... Pièi se passé de jour, 

E de semano, e de mesado, 

Qu'elo, de mai en mai pausado, 

Autambèn de tôutei lausado, 
De luen se preparavo au festin dóu Segnour. 

Plus de dire de mau, qu'es orre ! 

Plus de se batre emé sa sorre 
Vo sei coumpagno ; plus de fouligaudeja 

Sus la bauco o dins la feniero; 

Plus de barrula lei carriero ; 

Plus, lou dimenche o pèr la fiero, 
De degaia sei sùu rèn qu'à groumandeja! 

Tant vers lei sor qu'à la bastido, 

Oubeïssènto, atravalido; 
Doucilo ei bon counsèu, noun sachent rebeca ; 

Afeciounado à la leituro, 

A la chii'ro em' à l'escrituro, 

Em' à seis obro de courduro ; 
Voulountouso perèu, se falié rustica. 

Emé tout acù, crentouseto, 
Tant qu'un agnèu simplo e douceto, 
Ero elo, vous dirai, coumo un moudèle escrèt 
Dei chatouneto île soun iàgi. 



ANTOINE-BLAISE CROVSILLAT 317 

grande que moi. » — Qui, Zézine? » — « Ma sœur. » — 
« Allons! sois bien sage, — aime toujours le bon Dieu, 

— Lélette; et souviens-toi de moi dans tes prières 1 ... » 

(La Gaufre, Pastorales.) 
DIDETTE 

u: BON JOUR 

CorOtiata ut sponsata 
Copulotur Domino. 
Hymne de l'Etjlise. 

Avant de partir pour l'école, — le lendemain notre 
brave petite — but son bon lait frais... Puis il se passa 
des jours, — et des semaines, et des mois, — qu'elle 
employait, de plus en plus sérieuse, — et aussi bien par 
tous louangée, — à se préparer de loin au festin du Sei- 
gneur. 

Fini de dire des gros mots, horreur! — Fini de se 
battre avec sa sœur — ou ses compagnes; fini de folâtrer 
sur l'herbe ou dans le fenil ; — fini de rôder dans les rues ; 

— fini le dimanche ou pour la foire, — de gaspiller ses 
sous rien qu'à des gourmandises! 



Tant chez les sœurs qu'à la bastide, — obéissante, se 
plaisant au travail ; — ■ docile aux bons conseils, ne sa- 
chant pas répliquer; — s'adonnant avec ardeur à la lec- 
ture, — à l'écriture et au calcul, — comme à ses ouvrages 
de couture; — pleine de bonne volonté aussi s'il fallait 
s'occuper aux champs. 

Avec tout cela, un peu craintive, — autant qu'un 
agneau, simple et doucette, — elle était, je vous dirai, 
comme un modèle accompli — des fillettes de son Age. 

\. Ce petit poème fut lu au Congrès d'Aix et figure dans le Ilou- 
mavàyi deis Tioubaires (Aix, 1854). Cf. l'imitation qu'en a faite Au- 
banel. p. 144. 



318 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGF. PROVENÇAL 

Tambèn, sentent seis avantàgi, 
Mountè 'n clastro emé bon couràgi ; 
E riguè dins soun couer, emai elo plourè, 

Quand lou curât digue ' voues auto, 

En la flatcjant sus la gaulo : 
— Dideto, acò va bèn : i>oikís(|ihís ansin toujour 

En aabènço cm' en vertu crèisse! 

Pèr capablo te recounèisse. 

Que de sei grùei Dieu te paisse, 
En espérant bèn lèu lou pan de soun amour! — 

E lèu venguè l'aubo sacrado, 

Lusiguè l'aubo desirado, 
Ounte, blanco nouvieto, ei noueço de l'Agnèu 

Nouesto paureto bastidano 

Dévié se rendre. Lei campuno 

Lu en sus la vilo e sus la |>lam> 
Espandissien la joio, e disien : Venès lèu! 

Ero un malin d'abriéu risèire; 

Dins lou cèu elar couino de \ rire 
S'enauravo un soulèu, despièi uno ouro, rous 

Coumo un fiéu d'or; jouions piéutavmi 

Leis auceloun, e l'oulejavon ; 

E dei sebisso, qu'embaumavon, 
Sus lei carnin l'aureto escampavo lei flous. 

Rèino dei flous, veici que Dido 

Briho tambèn fresco-espandido 
Davans soun mas. Sei gènt, tóuteis à soun entour, 

La bèlon, velado, moudèsto, 

Emé la courouno à la tèsto, 

Puro e blanco viergeto, lèsto 
A soun Espous divin d'ana s 'uni d'amour. 

— Parten, dis; lou couer me bacello 
D'èstre touto au Dieu que m'apello. — 
Zié, la majo sor, pren lou cire daura, 



antoinf-blaisf crousii.lat 319 

— Aussi, consciente de ses avantages, — c'est avec hou 
courage qu'elle monta au presbytère; — et elle rit dans 
son cœur, quoiqu'elle pleurât, 

quand le curé lui dit à voix haute, — en lui caressant 
la joue : — a Didette 1 , cela va bien : — puisses-tu ainsi 
toujours — croître en savoir et en vertu! — .le (e recon- 
nais capable. — Que Dieu te comble de ses grâces — en 
attendant bientôt le pain de son amour! » 



Et vite parut l'aube sacrée, — elle se mit à luire 
l'aube désirée, — où, blanche petite épousée, aux noces 
de l'Agneau, — ■ notre pauvrette campagnarde — devait 
se rendre. Les cloches — au loin, sur la ville et sur la 
plaine — répandaient la joie, et disaient : Venez vite ! 



C'était un matin d'avril rieur: — dans le ciel clair 
comme du verre — s'élevait un soleil, depuis une heure, 
roux — comme un fil d'or: joyeux pépiaient — les pe- 
tits oiseaux, et ils s ébattaient ; — des haies vives qui 
embaumaient, — sur le chemin la brise semait les fleurs. 



Heine des fleurs, voici que Dido- — brille aussi, fraî- 
chement éelose — devant son mas; ses parents, tous 
autour d'elle, — la contemplent avec amour, voilée, 
modeste, — avec la couronne sur la tête, — pure et 
blanche petite vierge, prête — à aller s'unir d'amour à 
son Epoux divin. 



» Partons, dit-elle: le co'iir me bat — il être toute au 
Dieu qui m'appelle. » — Zie ', la sœur aînée, prend le cierge 

I. Trad. littorale de Dideto, abréviatif de Margarideto, petite 
Marguerite. 

Ì. Abréviation de Margarido, Marguerite. 

:t. Trad. littérale de Zté, abréviatif de Éufratii, Euphrasie. 



320 ANTHOLOGIE DU FÉI.IBRIOK PROVENÇAL 

Engalanta de pampiheto 
E d'un bèu bouquet de floureto, 
E s'encamino emé Dideto, 
Mé sa maire peréu que l'acoumpagnara, 

Vuei, pertout, dóu mas à la glèin. 
Lei pichots aucèu de la lèio 
Noun la couneissènt plus en soun blanc vestimen 

— Qu 's aquesto masco ? — Se dison; 
E, tout espauri, se mesfison; 

Pièi, l'espinchant mies, se ravison, 
E van la saludant de sei gai piéutamen. 

Aubre flouri, poulidei tiero, 

Gai pesseguié, blànqui pruniero, 

An ! pèr li faire ounour, vague lèu d'espoussa 
Sus la chatouno angelounenco 
A flo vouesto nèu proumierenco!... 
Elises, flous dei riau, flous pradenco, 

E mandas vouesto encens ounte elo va passa '. 

E van... E vaqui qu'un felibre 
Que passejavo, enié soun libre 
À la man, lou front clin, legissènt atentiéu, 
Lei rescontro : — Ho! es tu, Dideto? 
(Dis coumo ves la piéuceleto), 
Mai, sies bèn bello! — E la pouleto, 
Roujo, lissant lou sòu : — Hé !... se vuei coumuniéu ! 

— Mai que ges de bonur que fugue 
Grand es lou tiéu, e te n'estrugue 

De tout mon couer, repren lou felibre : vuei sies 
La sorre deis àngi, l'espouso 
De toun Dieu, mai-que-mai courouso. 
T'en tènes uinblamen poumpouso, 

Va M'sc : toun front bribo (e rèn noun li isto mies) 

D'uno puro e celèsto flamo, 
Que dis lou cbale de toun amo... 
Tu, que veguère antan, en vièsti lougeiret, 
En peu, descatisso, espeiandrado, 



ANTOINE-BLAISE CROUSILLAT 321 

doré, — enjolivé de paillettes — et d'un beau bouquet 
de mignonnes fleurs, — et elle se met en chemin avec 
Didette, — et avec sa mère aussi qui l'accompagnera, 



aujourd'hui, partout, du mas à l'église. — Les petits 
oiseaux de l'avenue — ne la reconnaissant plus sous son 
blanc vêtement : — « Quelle est cette sorcière ? » se 
disent-ils; — et, tout effrayés, ils se méfient; — puis, 
en l'épiant mieux, ils se ravisent, — et vont la saluer de 
leurs joyeux pépiements. 



Arbres fleuris, jolies allées, — gais pêchers, blanca 
pruniers, — allons! pour lui faire honneur, faites pleu- 
voir au plus vite — sur l'angélique fillette, — à flocons, 
votre neige précoce!... — Riez, fleurs des ruisseaux, 
fleurs des prairies, — et répandez votre encens là où 
elle va passer! 



Et elles vont... Et voici qu'un félibre — qui promenait, 
avec son livre — à la main, le front baissé, lisant at- 
tentivement, — les rencontre : « Ho ! c'est toi, Didette ? 
(dit-il comme il voit la petite fille), — mais tu es bien 
belle! » Et la poulette, — rouge, fixant le sol : « Hé!... 
c'est qu'aujourd'hui on communie! » 



— « Plus qu'aucun autre bonheur — le tien est grand, 
et je t'en félicite — de tout mon cœur, reprend le féli- 
bre : aujourd'hui tu es — la sœur des anges, l'épouse — 
de ton Dieu, infiniment resplendissante. — Tu n'en restes 
pas moins humble dans la splendeur, — ■ je le vois : ton 
front brille (et rien ne lui sied mieux) 



« d'une pure et céleste flamme, — qui dit le ravissement 
de ton âme... — Toi que j'ai vue autrefois, en mince vê- 
tement, — en cheveux, nu-pieds, toute déchirée, — 



21 



:í2;2 anthologie du ìélibrige provençal 

liarrulant sus la grand estradq 
l'or acampa lei rcngueirado, 
l'i«'i, pastouro, gardant la rabr» n somi cabret, 

Pauro mesquino pantouqueto, 

Hcllo vierginello blanqueto, 
Yuoi. qu t'aubourq ansin, tant qu'uno euiperairi»? 

E vôu, qunourant ta misèri. 

Que prengues part à sei mistèri, 

E troves, souto soun empcri 
Lou nourrimen dóu cors c de l'omo î — Lou Crist. 

Se tant nous amo lou Sauvaire, 

Amen-lou bon de noueste cairc. 
Lama, sabes co qu'es? Faire sa voulounla; 

Que sa voulounta 's santo e bello 

Sus la terro e dans lis estello; 

A te li counfourma fidèlo, 
Auras joio e soûlas, e forço e santeta... — 

Ansin parlavo lou felibre 
Qu'avié vist la Sèino e lou Tibre, 
F, bon tant n'en sabié, dison, qu'un capelan, 
Quand la campano uiataiado, 
Vît lou segound cop gansaiado, 
Li vèn faire vira si piado, 
Lou élei vers Seloun, eu vers la Oau plan-plan. 
1 de Jan, 18'i9. 

(La Dresco, Dideto, III. 

AUBADO 

Lis aubre dóu bos, que lou vent catilm. 
Emplisson la vau de son e de brut. 
E <le l'auceloun, que canto e bresibo. 
Balançon linis sus si bras rama. 
Milo gai murmur, mescla (lins l'aureto 

En tendre rumour. 
Nous parlon d'amour, Nineto, Nineto, 

Nous parlon d'amour. 






ÀNTÛINE-BLAISg CUOUSJH.4T 323 

rôdant sur la grand route — pour ramasser les traînées 
de crottin, — puis, bergère gardant la chèvre et son 
chevreau, 

«pauvre mesquine paysanne. — belle petite vierge 
blanche, — aujourd'hui qui te grandit autant, comme une 
impératrice, — et veut, honorant la misère, — qu'à ses 
mystères tu prennes part, — et trouves, sous son em- 
pire, — la nourriture du corps et de l'âme ? — Le Christ. 



« Si le Sauveur nous aime tant, — aimons-le bien de 
notre côté. — L'aimer, sais -tu ce que c'est? Faire sa 
volonté; — car sa volonté est sainte et belle — sur la 
terre et dans les étoiles; — à t'y conformer fidèlement 
— tu auras joie et consolation, et force et santé... » 



Ainsi parlait le félibre — qui avait vu la Seine et le 
Tibre, — et qui en savait autant, dit-on, qu'un curé, — 
quand le battant heurtant la cloche — ébranlée pour le 
second coup — vient leur faire tourner leurs pas, — 
elles bien vite, vers Salon, lui vers la Crau, tout douce- 
ment. 

l» r jui« 1849. 

{la Gaufre, Didette, III.) 

AUBADE 

Les arbres du bois que le vent effleure — emplissent 
la vallée de son et de bruit, — et de l'oisillon qui chante 
et gazouille, — balancent leur nid dans leurs bras ra- 
meux. — Mille gais murmures, mêlés dans la brise — 
en tendre rumeur, — nous parlent d'amour, Ninette, Mi- 
nette, — nous parlent d'amour. 



• Ì2'» ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

Lou cèu que sourris e fres s'escaraio, 
Quand va, lou soulèu, fougous, ié giscla, 
Estènd soun azur, aplanant la draio 
Ounte posque mies l'astre redoula ; 
E, tout calourènt, coumo uno fiheto 

Roujo de pudour, 
Trémolo d'amour, IS'ineto, îs'ineto, 

Trémolo d'amour. 

De lus, plueio d'or, la terro abéurado, 
Ebrio de perfum, se chalo e gaudis ; 
E lou riéu que siau caresso la prado, 
E lou gaudre fou que bramo e boundis, 
E l'auro e lou bos, l'aiicèu, la lloureto, 

Tout es en coumbour, 
Souspirant d'amour, Nineto, Nineto, 

Souspirant d'amour. 

(L'Eissame, Aubado.) 
L'ANTICHRIST 

SEGOUND LEIS UGANAUD 

léu siéu na paurumen au founs d'un marrit jas, 
Umble, dous e paciènt, ami de la simplesso, 
Ai de-longo maudi lou faste e la richesso; 
Ma dóutrino es l'amour, e moun gouver la pas. 

Tu, te châles poumpous dins un palais de masc ; 
Plen de croio e d'ourguei, au coumble de l'autesso, 
Vèsti d'or, ufanous, aclin à la rudcsso, 
Goungreies que bourroulo e batèsto eilabas. 

Iéu de rèi terrenau ai defugi la glôri : 

De régna sus lei couer m'cro proun bèu e flòri, 

E de faire au grand jour briha la verita. 

Tu, cales sus toun front uno triplo courouno, 
De doumina la terro as l'ambicien furouno, 
E vendes que de fum à la credulita. 

11 de juliet 1860. 

(L'Eissame, Sounet.) 



ANTOINE-BLAISE CKOUSILLAT 325 

Le ciel qui sourit et, frais, s'élargit, — quand le soleil, 
fougueux, va jaillir, — étend son azur, aplanissant la 
route, — pour que puisse mieux rouler l'astre ; — et 
tout embrasé, comme une fillette — rouge de pudeur, 
— il tremble d'amour, Ninette, Ninette, — il tremble 
d'amour. 



De lumière, pluie d'or, la terre abreuvée, — ivre de 
parfums, se délecte et se réjouit; — et le ruisseau qui, 
en silence, caresse la prairie, — ■ et le torrent fou qui 
hurle et bondit, — et la brise, et le bois, l'oiseau, la fleu- 
rette, — tout est en feu, — soupirant d'amour, Ninette, 
Ninette, — soupirant d'amour. 



(L'Essaim, Aubades.) 
L'ANTÉCHRIST 

SELON LES HUGUENOTS 

Je suis né pauvrement au fond d'une pauvre étable, — 
humble, doux et patient, ami de la simplicité; — j'ai 
sans cesse maudit le faste et la richesse ; — ma doctrine 
est l'amour, et mon règne la paix. 

Toi, tu te délectes, pompeux, dans un palais féerique; 

— plein d'outrecuidance et d'orgueil, au comble de la 
grandeur, — vêtu d'or, magnifique, enclin à la rudesse, 

— tu n'engendres que dissensions et guerres, là-bas. 

Moi, de roi terrestre, j'ai décliné la gloire ; — je trou- 
vais assez de beauté et de triomphe à régner sur les 
coeurs — et de faire au gr nd jour briller la vérité. 

Toi, tu poses fièrement sur ta tète une triple cou- 
ronne, — de dominer la terre tu as l'ambition effrénée — 
et tu ne vends que de la fumée à la crédulité. 

11 juillet 1860. 

(L'Essaim, Sonnets.) 



WILLIAM C. BONAPARTE-WYSK 

(1826-18î»2) 



OEUVRES PROVENÇALE*. — Li l'arpaioun /lia, recueil de 
poésies (Avignon, Gros, 1868) ; — c.alejado Prauvcnçalo-lngleso, 
recueil factice (Londres, llobins, 1873); — L'Arc de Sedo éón 
Chaine-Verd. Tetiigapolis (Avignon), plaquette (Plymouth, 
Keys, 1876): — Mi Bòit Blanc à Bèziés, lt)ld. Montpellier, tmp. 
Centrale, 187«) ; — Ûho Jà/tttdo Ctrherenro, ihid. (Avignon. 
Seguin, 1878): — VM Sildado Û Arquin. Sl-t V'rço de vers 
prouvent-an dins la maniera de l'ranrois Villon, ibid. (Water- 
ford, Whalley, 1880) ; — Li l'iado de la l'rincesso, recueil de 
poésies (Plymouth, Key», 1882): — Discours fa dins la Vilo 
Coumtalo de Fourcauquié i Jo Flourau de Prouvènço, ik de mai 
1882 (Montpellier, Imp. Centrale, 1882). 

B -Wysc a édité hors commerce l.ou < Idnclio-Mcrlincho, 
poème libre de Royer (1677-1755) iLevis, Bath, 1871). 

Il a laissé de nombreuses poésies éparses dans YArmana 
Prouvençau, YAiòli, la tienne Frlibirenne, la Revue des Langues 
Romanes, le Cap Incomparahtt (d'Antibes), V Alouette Dauphi- 
noise, etc. 

William C. lîoiiapartr-W.vse ' Voilà certes un nom ([lie l'on 
peut S'étonner à bon droit de voir Îiourer parmi ceux des 
poètes provençaux. S'il est une recrue que les premiers félibrcs 
pouvaient le moins espérer voir s'attacher à leur troupe, c'est 
bien ce sujet britannique devenu pourtant l'un des person- 
nages les plus curieux et les plus charmants, l'Un des adeptes 
les plus fidèles, l'un des esprits les plus originaux, l'un des 
meilleurs Troubadours modernos de la génération et de l'école 
mistraliennes. 

Ce noble Irlandais descendait par son père, Sir Thomas 
Wyse, ambassadeur d'Angleterre en Grèce, de la grande et 
ancienne famille des Wyse de VValerford, où lui-même est né le 
20 février 1826. Ceux-ci n'avaient jamais cessé de défendre les 
libertés politiques et religieuses do l'Irlande, avec énergie, 
avec constance, avec héroïsme même, souvent avec habileté. 
Par sa mèro La'titiail avait du sang latin : celui des Bonaparte: 
il était potit-lils de Lucien Bonaparte et de sa seconde femme, 
Alexandrine de Blescliamp. Dans cette asceddance latine, 
dans le fait que Lucien Bonaparte fut, enfant, au petit sémi- 
naire d'Aix, et, plus tard, fonctionnaire de la dévolution à Saint- 
Maxiinin en Provence; qu'il vécut plusieurs années à Rome, 



William c. bonaparte-wyse 



32? 



certains ont vu l'origine atavique do ce goût, de cet amour du 
félibre pour les pays de soleil et spécialement pour la Pro- 
vence. Celle-ci fut, semble-t-il, sa patrie d'élection, la vraie 
patrie pour lui. « Voilà tantôt sept ans qu'un beau jeune 
homme, de blonde et noble mine, s'arrêta par hasard en Avi- 
gnon. C'était un jeune Irlandais qui allait par le monde, étu- 
diant les pays et les peuples divers, et promenant, pour le dis 
traire, son ennui en philosophe. Il avait beaucoup lu, beaucoup 
hanté, beaucoup vu. Mais la longue lecture des choses d'autre- 
fois n'avait point satisfait son appétit de vie; la hantise fasti- 
dieuse de la haute société l'avait rendu assoiffé de la nature: 
et dans ses voyages, en Angleterre, en Allemagne, en France ou 
en Espagne ou môme en Italie, il n'avait trouvé rien qui l'eût 
séduit assez pour y planter son bourdon. Supérieur à tout es- 
prit do caste, de système ou de parti, il allait indépendant, par 
villes et campagnes, adorant Dieu dans les beautés de la nature 
et honorant l'humanité dans l'homme, s'il reconnaissait dans 
l'homme, quelque humble qu'il fut, franchise, Caractère, valeur 
et naturel. 

« Or voilà comment il descendit le Rhône. L'Anacharsis 
Irlandais s'arrêta donc à Avignon. En passant par la rue Sainl- 
Agricol, il remarqua, à la vitrine d'un libraire, du libraire et 
poète Roumanille, des livres écrits dans une langue qui lui 
était inconnue. Fort curieusement il entra et les acheta : c'é- 
taient dos livres provençaux. L'étonnement de rencontrer eu 
Fiance un idiome littéraire autre que celui de Paris et d'avoir 
découvert une littérature s'inspirant non des Grecs, ni dos 
Romains, ni des Français, ni dos Anglais, ni des Germains, ni 
même de l'Orient, et ni même des Indes, mais naturellement et 
seulement du cru; l'étonnement, vous dis-je, et l'étourdisse- 
ment, et le transport qui le saisirent, ce n'est pas à nous de 
le dépeindre. Toujours est-il que notre ami, car à partir de là 
il fut le nôtre, sentit soudainement s'allumer dans son cœur la 
flamme fèllbriqut, et il voulut nous connaître nu à un et solen- 
nellement il nous dit : « Je vous aime, vous êtes mes frères. A 
k partir d'aujourd'hui comptez sur moi ! » 

« A partir de ce moment (c'était en 1859), W. Bonaparte- Wyse 
se mit à l'étude du provençal. Il croyait, disait-il lui-même, 
o en l'audace qui fait des miracles, et que plus haut l'on aspire, 
plus haut l'on arrive ». Et il ajoutait aussi : » ...Je ne veux pas 
non plus m'asseoir toujours au bas bout de la table, avec les 
Valets. Mon ambition, mes amis, est de me voir sous le dais, à 
droite des Majoraux et des Maîtres, buvant le vin de Dieu entre 
mes égaux 1 ! » Et cet Anglais, parfois mélancolique, spleenc- 
tique, retrouve un entrain de jeunesse méridionale, un nouveau 

1. Li I'arpaioun Blu, Avant-propos par F. Mistral. 



328 ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGE PROVENÇAL 

goût delà vie àappre ndrc et à pénétrer dans leurs plus inti- 
mes secrets cette langue et cette littérature dans sa fleur. Il 
s'abandonne avec délice à l'influence de Mistral, se fait une 
âme vraiment provençale et, plus encore, un esprit de félibre et 
de patriote méridional. Et eu ellétson livre des Parpaioun Blu. 
(les Papillons Bleus. 1868), dont certaines pièces remontent à 
1860, « ...est avant tout félibréen. Pour s'en convaincre il suflit 
de lire les deux jolies strophes dédicatoires : A rnouii Libre 
(A mon Livre) et surtout le poème par lequel s'ouvre le recueil : 
Hevendrai (Je reviendrai) et qui est dédié à J. Itoumanille. Cer- 
tes, le premier envol du poète est bien vers la Provence, ses 
filles et son vin, ses Alpilles et son grand Ventoux, mais, 
comme tout de suite on sent qu'en dehors du Félibrige. ces 
choses fussent restées peut-être pour l'auteur, sinon lettre moite 
tout au moins lettre close, et qu'il ne les eut pas vues sous la 
môme lumière et qu'il n'eut pu les aimer et les chanter avec 
une ivresse pareille... Cette note si personnelle et si carac- 
téristique qui seule suffit à expliquer le sens de toute l'œuvre 
de W. Bonaparte-Wyse, se retrouve tout au long des Parpaioun 
Blu. Le lyrisme de Théodore Aubanel n'était pas impossible 
sans le Félibrige ; nous savons qu'avant le Félibrige, Roumanille 
et Mistral eux-mêmes avaient chanté en provençal; et plus ancien- 
nement de vrais poètes, comme Gela et Jasmin, avaient pu four- 
nir une œuvre totale. Hors du Félibrige, l'œuvre de Bonaparte- 
Wyse ne pouvait éclore. Il a connu toute la Provence, la beauté 
et l'amour provençale travers la pensée félibréenne ; il a trouvé 
en elle l'essence dont ses impressions se sont parfumées, la 
discipliue qui a ordonné et réglé ses poèmes, la clef qui ou- 
vrait à ses yeux pensifs les portes de l'avenir. 

« C'est ce qui rend la poésie des Parpaioun Blu un peu réflé- 
chie, un peu apprêtée peut-être, mais c'est ce qui nous la mon- 
tre aussi sincère et grave dans son enjouement de jeunesse '... » 

Il faut répéter après Mistral que, " malgré certaines expres- 
sions peu familières, certaines inversions, certaines manières 
de rendre sa pensée, qui font reconnaître que le noble écrivain 
est né loin du terroir, on n'avait pas vu, depuis le roi ltichard, 
«l'Anglais, ni d'étranger quelconque, chanter si gentiment en 
provençal ». Certes, des gaucheries, des impropriétés d'ex- 
pression trahissent bien de-ci de-là l'inspiration du poète tou- 
jours pour le fond, personnel, « joyeux, franc et vigoureux ». 
Mais lorsque nous sommes tentés de lui reprocher sa langue 
un peu forcée, pourrait-on dire, songeons à l'origine du Félibre 
et que son œuvre est voulue, appuyée par un grand efTort d'a- 
daptation et qu'elle ne Saurait, partant, être parfaite. D'ailleurs, 

1. J. Charles-Roux, Un Félibre Irlandais, William C. Bonaparte' 
Wyse (Paris, Lemerre, 1017). 



WILLIAM C. BONAPARTE-WYSE 329 

la volonté qui a inspiré cette œuvre ne fait généralement tom- 
ber la forme de la poésie d e B. Wyse dans l'artificiel et la fan- 
taisie que dans la mesure où la fantaisie et l'artificiel sont né- 
cessaires et louables eu toute œuvre d'art. D'autre part, sa 
tendance à forcer son style, bien excusable chez un étranger, 
est le plus souvent guidée par un goût assez sur. Souvent 
même elle nous parait ajouter à la langue littéraire une saveur, 
une originalité qui auront en somme enrichi le trésor des nuan- 
ces poétiques du provençal. C'est un peu cela qu'indiquait déjà 
l'annonce parue dans l'Armana de 1868 : « Le plus superbe 
témoignage que notre ami d'Irlande pouvait nous donner, c'est 
le recii"il de poésies, de poésies provençales qu'il publie en ce 
moment môme chez les frères Gras, à Avignon, sous ce titre : 
Li Parpaioun Blu. Attention ! N'allez pas prendre ce livre nou- 
veau pour un simple caprice d'Anglais original. W. Bonaparte- 
Wvse est lia poète embrasé, enivré, exubérant: c'est un pen- 
siur audacieux qui fonce a grands coups d'ailes dans les tem- 
ples azurés de l'Idéal ; c'est un rêveur tendre qui voit s'enfuir 
avec regret la jeunesse et l'amour : et par moment c'est un ga- 
Icjairc qui se moque du tiers comme du quart. 

« Quant à la langue, nous sommes ravis de l'habileté avec 
laquelle il la manie : c'est la manière large, joviale et magnifi- 
que de Bellaud de la Bellaudière. En voyant des étrangers 
parler si richement, si finement notre langage, il y a de quoi 
rosser les l'raucihots stupides qui ne savent môme pas deman- 
der du pain en provençal... » 

Ainsi la conversion de Bonaparte- W.yse ne présente pas 
seulement un cas de curiosité littéraire. Il s'agit et d'une adap- 
tation complète et d'un très beau talent. Toute la vie de cet 
Irlandais tournera autour du pays provençal, toute la foi pa- 
triotique du Midi français et même du Catalauisme animera sa 
pensée: la langue d'Oc, dans sa richesse actuelle comme dans 
l'archaïsme de ses stades anciens, sera l'instrument de l'œuvre 
de sa vie. 

Comme l'a dit l'érudit Iioque-Ferrier, « ... Bonaparte-Wvse 
est de la même race cl de la même vigueur poétique que Mis- 
tral, Tavau. Aubauel et Boumanillc. Son origine ne l'a pas em- 
p'i-hé... de s'assimiler, avec une rare intelligence, le provençal 
d'Avignon, d'Arles et de Maillane. Loin de le dénaturer, il a su, 
comme les maîtres véritables, lui donner de nouvelles cordes 
et dérouler autour de lui de nouveaux horizons. 

u Dans les vers de quatre pieds, de six et de huit, l'aisance 
de sa poésie rappelle celle d'Aubanel et de Tavan, avec une 
finesse de coloris légèrement septentrionale, presque anglaise, 
pourrait-on dire, qui étonne et qui charme particulièrement le 
lecteur... L'Ecole provençale ne lui doit pas seulement des 
oeuvres d'uu genre et d'une puissance nouvelle. Elle lui est 



330 ANÎHOLOGlE DU FELIBRlGE PROVENÇAL 

aussi redevable d'une sorte de révolution dans les combinai- 
sons de la rime et de la strophe. Tandis qu'à l'exception de 
Mistral, lesfélibres d'Aix. d'Avignon el de Marseille (du moins 
ceux des premières générations) se sont attachés à suivre les 
précédents autorisés de la poétique française; alors qu'ils 
n'ont pas même essayé de remettre en honneur les formes que 
l'ancienne langue avait le mieux légitimées, le monorime par 
exemple, Bonaparte-W'vse a recherché constamment celles qui 
n'avaient pas été introduites dans le courant du Félibrige. De 
là une sorte de saveur particulière, que les oeuvres de bien peu 
de Provençaux pourraient présenter. La pensée toujours vive, 
abondante et franche est enfin, dans l'auteur de Li Parpaioun 
Blu, aussi originale que les combinaisons de rythme et de ver- 
sification 1 . » On sent à l'harmonie des vers, à la coupe de la 
Strophe et à la disposition de la rime que son esprit s'est sou- 
vent reporté vers les règles du Gai-Savoir ; qu'il ne s'est pas 
borne à en étudier les savantes et parfois bizarres prescrip- 
tions : qu'il les a revivifiées par d'heureux emprunts, des com- 
binaisons nouvelles et cependant déjà consacrées. Aussi est-il 
juste de dire que personne n'a plus contribué que lui à éten- 
dre et à justifier le parallélisme poétique qui existe entre la 
littérature des Félibres et celle des anciens Troubadours. 

C'est surtout dans son second recueil de vers. Li Piado de la 
Prthceiêo (Les Traces des pas de la Princesse, 1881), que, sans 
faire oublier ses Parpaioun Blu, qui restent comme l'histoire 
poétique d'une Ame éprise de nobles amours et de vie libre et 
naturelle au grand soleil des pays latins, B.-Wyse donne sa 
pleine mesure. La Princesse dont il suit les traces, li piado, 
c'est la Provence personnifiée dans cette création magistrale du 
génie de Mistral qui s'appelle Ëstérèlle, symbole de beauté, <le 
chastes ardeurs, de fiertés, de luttes héroïques pour dompter 
la matière au profit de l'idéal et du divin. C'est elle que suit 
notre félibre, à travers les sites gracieux ou sauvages où se 
pose son pied de déesse. « Avec elle il parcourra les palais 
royaux où habite la poésie chevaleresque, élégante et raffinée, 
qu'on croirait dérobée aux gracieux troubadours contempo- 
rains : avec elle il célébrera les souvenirs du jeune Age, il chan- 
tera les siles charmants ou célèbres de la Provence et du Lan- 
guedoc ; il s'inspirera des épisodes de l'histoire du midi de la 
France, puis, se retirant parfois à l'écart avec ses pensées, il 
dira les tristesses du présent, les espérances de l'avenir, sa foi 
dans l'Idéal et dans l'Harmonie suprême qui résulte de sages 
lois et d'une haute conception de la Liberté. Et toujours, se mè- 
'antà ces inspirations élevées, courant au milieu d'elles et les 



1. Li f'iitdo de la /'riiiccsso, Avant-propos par A. Roquc-len ier. 



WILLIAM C. BONÀPARTE-WYSE 



331 



enlaçant, pour niosi dire, commo une jeune vigne enlace le 
tronc puissant qui la soutient, nous trouvons la fantaisie, cette 
reine de la poésie, de qui relèvent tous les sujets et toutes le» 
formes poétiques, et où notre poète est vraiment comme un 
maître dans son domaine. Fidèle ainsi à sa devise originale, 
/.on sotUèti me fai canta, il chante sans On l'hymne d'amour qui 
s'élève de la terre, sur des ailes de llamme, vers les régions 
supérieures ou règne cette source de vie, son inspiratrice et 
son idole, qu'il appelle Ion Dieu vivent. » 

l'ar ces citations des meilleurs critiques on se rend compte 
de la valeur poétique de l'o'Uvre de B.-YVyse. Cette œuvre et 
Son auteur, 11 importe do le remarquer, eurent sur les félibres 
contemporains, sur Mistral même, une intlueiice sensible, dé- 
cisive même. Leur apportant d'abord l'approbation siucère 
d'un admirateur impartial au suprême degré par ses origines 
mêmes, B.-'Wyse leur donna foi en eux-mêmes, et du même 
coup élargit leur horizon. Il leur montrait qu'ils pouvaient 
chercher à intéresser un public européen, et pour cela traiter, 
à son exemple, des thèmes plus variés que ceux uniquement 
fiuiruis par le petit coin de terre où ils vivaient. Il leur donna. 
bien avant J. Boissiére, dans une moindre mesure, il est Vrai» 
un certain goût de l'exotisme 

Riais l'action du felibre de Waterford « s'est exercée ailleurs 
que dans le domaine de la poésie. Elle a influé très fortement 
sur l'organisation du Félibrige, sur ses manifestations exté- 
rieures, sa propagande littéraire ». Il se plut à introduire dans 
lé groupe félibréen sans cesse grandissant des rites et des sym- 
boles d'origines diverses, qui encouragèrent, s'ils ne le créèrent 
pas, un certain mysticisme où la poésie d'oc puisa de nouveaux 
éléments d'émotion. (C'est du reste a ce goût de symbole et du 
mysticisme, assez éloignés du romantisme français comme du 
sain naturalisme provençal, que certains doses meilleurs poè- 
mes, surtout dans Li Piacio de la l'rincesso, doivent leurs plus 
réelles beautés.) C'est ainsi que la coutume britannique de boire 
dans les banquets à la même coupe et de prononcer, avant d'y 
porter les lèvres, nue allocution ou des vers à la louange d'un 
homme, d'un fait ou d'un sentiment particulier, coutume qu'a 
consacrée en Provence la Chanson de la Coupe de Mistral et qui 
donna» à l'institution provençale quelque chose de mvstique et 
de religieux, a été surtout généralisée par B.-Wvse... C'est à la 
félibrée de Chàteau-Neuf-du-Pape, qui eut lieu en 1SC>9. la pre- 
mière anuée de son arrivée eu Provence : c'est culin à la fête 
de trois jours de Font-Ségugue, que Mistral appelait « un 
charme, un paradis sur terre » et qui fut donnée le :i0 mai 1867, 
par l'auteur des Parpaionn Blu, à trente poètes provençaux ou 
catalans, que s'accomplit la transformation de nos anciens 
toasts. Le riant château de Font-Ségugue vit alors, sous Fins- 



332 ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGE PHOVSMÇAL 

piration du petit-fils de Lucien Bonaparte, le commencement 
des félibrées internationales ». Ajoutons que c'est B.-Wvse 
qui a fait de la pervenche le symbole du iïélibrige, et que c'est 
lui qui, « en développant la théorie de VEmperi don Soul'eu, 
laquelle a tendu depuis à se confondre avec les idées de confé- 
dération latine, a suggéré à Mistral la devise célèbre, Lou soul'eu 
me fai canla. C'est encore lui qui, lorsque les vers de la Couin- 
tesso devinrent, non pas en Provence, mais à Paris, où l'igno- 
rance des choses méridionales est doublée par l'éloignement 
et le personnalisme égoïste des grandes capitales, un prétexte 
à craintes séparatistes, répondit par la pièce, Couine la lisco 
Armaduro — lampejo au soulèu de Dieu... et explique par la 
haine de la centralisation l'appel ardent du poète de Maillane. 

« Cette action si vive, si continue, il ne l'entretint pas seule- 
ment par de fréquentes publications. Presque tous les ans le 
félibre irlandais quittait ses terres de Waterford et venait pas- 
ser quelques mois sur le continent. » Voilà comment, au cours 
de ses voyages à travers l'Europe, et principalement en Espa- 
gne, en Italie, en Grèce et en Roumanie, il a pu semer l'idée 
félibréenne à l'étranger et devenir l'un des meilleurs ouvriers 
de la confédération littéraire des pays latins, prélude de la 
confédération politique rêvée par les félibres. 

A tous ces titres et à bien d'autres encore, que seule permet- 
trait d'exposer une longue histoire de la littérature provençale 
moderne, William C. Bonaparte-Wyse restera comme l'un des 
Maîtres de la Henaissaace félibréenne. Il est regrettable qu'à 
cause de la rareté des volumes de son œuvre la génération ac- 
tuelle et le grand public connaissent si peu et si mal le félibre 
de Waterford qui, par sa seule poésie, prend rang, après Mis- 
tral et Aubanel, aux côtés des meilleurs poètes de Provence. 

Signalons eu terminant que Bonaparte- Wyse ne s'est pas 
contenté de chanter dans le provençal de Mircio et de la Mi'Ui- 
grano : il s'est essayé aussi dans le catalan de Balaguer et de 
Verdaguer. Il a même abordé l'étude du roumain et traduit des 
poésies d'Alecsandri. On peut dire qu'il était poète dans toutes 
les langues latines aussi bien qu'en sa langue natale. En an- 
glais il a donné en effet un certain nombre de poèmes sur des 
sujets d'inspiration méridionale, dont plusieurs ont été traduits 
en provençal par divers félibres. 

Elu majorai en 1876. avec la cigale d'Irlande, il est mort à 
Cannes, le 2 décembre 1892. 

La traduction de nos extraits de Li Parpaioun II lu est celle 
de l'auteur revue et corrigée. Li Piado de la J'rincesso ayant 
été publiés sans traduction française, nous avons nous-mêmes 
traduit nos extraits de ce recueil. 



(h.' tSkt-cuv*. bru. yïxTKÎ J t*ia* .a^uA*. 
JtaMe. A&nvhrt mm ct( fin . Hh 

.■ ^< Ik 7 iyra^.nC ~f > nZïw ÊÛ~-£>rn CtL> . f 



33 Ì ANTHOLOGIE DU FIÍLIBRLGE PROVENÇAL 

RETOURNARAI 

A /ousé fioumanilli'. 

Tant ai de souvenènço 
De ta terro, o Prouvènço, 

Que ié tournarai, 
Coume au cèu de Jouvènço, 
Coume au cèu de Jouvènço, 

I bèu jour de Mai. 

Quand la roso boutouno, 
Que-noun-sai galantouno, 

Au pèd d(')ii Ventour, 
Que li sen di chatouno, 
Que li sen di chatouno 

Gounûejon d'amour, 

Alor, souto la triho, 
Emé tu, Roumaniho, 

Tant dous e tant gai, 
Pèr lis iue de ma mio, 
Pèr lis iue de ma mio, 

Encaro béurai ! 

Di Felibre i regalo, 
Gantant roume cigalo, 

Encaro un bèu jour 
Voularai sus lis alo, 
Yoularai sus lis alo 

Di Rire e di Plour, 

Em' aquelo amo bello, 
Mai que nèu blanquinello, 

Que l'Amour fidèu 
De si roso enmantello, 
De si roso enmantello, 

Lou caste Aubanèu; 

E peréu 'mé l'amaire 
Dóu bon vin, lou cantaire 
Dóu poulit Catoun, 



WILLIAM C. HONAPARTE-WY8E B85 

JE REVIENDRAI 

A Jose/ili Iionmanille. 

Tant j'ai de souvenances — de ta terre, ù Provence, — 
que j'y reviendrai, — comme au ciel de Jouvence, — 
comme au ciel de Jouvence, — ■ aux beaux jours de mai. 



Quand la rose boutonne, — ineffablement gracieuse, 

— au pied du Ventoux. — quand les seins des fillettes, 

— quand les seins des fillettes — se gonflent d'amour, 



alors, sous la treille, — avec toi, Rnumanille, — si 
doux et si gai, — par les yeux de ma mie, — par les yeux 
de ma mie, — je boirai encore! 



Aux banquets des Félibres, — cbantant comme cigales, 
— un beau jour encore — je volerai sur les ailes, —je 
volerai sur les ailes — des Ris et des Pleurs, 



avec cette belle âme, — plus blanche que la neige, — 
que le fidèle Amour — enveloppe de ses roses, — enve- 
loppe de ses roses, — Je chaste Auhanel; 



et aussi avec l'ami — du bon vin, le chanteur — du joli 



336 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

Qu'espandis de tout caire, 
Qu'espandis de tout caire 
Si savent poutoun ; 

E 'mé Mistrau!... car Niho, 
De Mistrau la patrio 

Me veira lèu-lèu 
Sus li piue dis Aupiho, 
Sus li piue dis Aupiho 

Gantant lou soulèu. 

Loundre, 28 de Janvié 1861. 

(Li Parpaioun Blu. 

LA PESCARELLO 

CLARIX DE LUNO 

I 

S'aubouron coume uno paret, 
Alignado, li piboulo, 
En ribo dóu riéu que coulo. 

E soun fuiage bouleguet 
Vai emé latremour queto 
Dis estello belugueto. 

E s'espacejant, au mitan 
De si sorre lis estello, 
Eilamoundaut, sounjarello, 

Laluno camino plan-plan 
Coumo rèino qu'en virouno 
Bel eissame de chatouno. 

E dóu grand flume lou lagas, 
E li cimodi mountagno, 
E li boutoun di baragno, 

E li fantasti castelas, 

E li piano emblanquesido, 
E li vileto endourmido 



WILLIAM C. BONAPARTE-WYSE 



337 



Petit Chat', — qui épanouit de tout côté, — qui épanouit 
de tout côté — ses baisers érudits; 



et avec Mistral!... car, Nille, — de Mistral la patrie 
— me verra bientôt — sur les pics des Alpillos, — sur 
les pics des Alpilles — chantant le soleil. 



Londres, le 28 janvier 1861. 

(Les Papillons Bleus.) 

LA PÊCHEUSE 

CI.A1R DE LUNE 



S'élèvent comme une muraille, — alignés, les peu- 
pliers, — au bord du ruisseau qui coule. 



El leur mobile feuillage — s'accorde avec le tremble- 
ment paisible — des étoiles scintillantes. 



Et se promenant, au milieu — de ses sœurs les étoiles, — 
là-haut bien loin, rêveuse, 



la lune chemine doucement — comme une reine qu'en- 
vironne — un bel essaim de jeunes filles. 



Et du grand fleuve la liquide étendue, — et les cimes 
des montagnes, — et les boutons des haies, 



et les vieux, châteaux fantastiques, — et les plaines 
blanchies, — et les villages endormis 

1. Pièce île La Farandole de Mathieu, dédiée à B.-Wyse. 

22 



338 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

Esbrihon tóuti coume l'or, 
Coume l'argent oJTevòri, 
Dins un bèu manteu de glôri : 

(!o que l'ai espandi moun cor 
E moun sang alumo, atiso, 
E mi raive emparadiso. 

II 
Canton lou dous murmur dôu riéu, 
L'aigo rousigant la ribo, 
Lou ventoulet dins li pibo. 

Mai, ni soun murmur pcnsatièu, 
Ni dôu flot la farandoulo, 
Ni lou parla di piboulo, 

M'agrado coume tacansoun, 
O chatouno pescarello, 
Que, souleto e cantarello, 

E dins ta barco d'assetoun, 
Me revertes souvonènço 
Di vieijourde la Prouvcneo, 

Quand, regnavon li Berenguié 
E que, sus touto la terro 
L'alegresso èro prouspèro; 

E que li inèstre en Gai-Sabé 
Eron suri, ami, coumpaire 
Dôu comte e de l'emperaire.. 

Q, toun dons cant amourousi, 
0, toun antico sinfôni, 
Touto simplo e melancùni, 

Ve, me penetro de plesi, 

E m aproufoundis moun amo 
Dins un toumple de calamo. 



WILLIAM C. liONAPARTE-WTSE 339 

brillent tous comme l'or, — comme l'ivoire ou l'ar- 
gent, — dans un beau manteau de gloire : 



Ce qui me fait épanouir le cœur — et m'allume, m'at- 
tise le sang, — et emparadise mes rêves. 



II 

Elles ebantent le doux murmure du ruisseau, — l'eau 
qui ronge la rive, — et la brise entre les peupliers. 



Mais, ni son murmure i>ensif, — ni la farandole du flot, 
- ni le parler des peupliers. 



ne m'agréentcomme ta chanson, — ò fillette qui pèches, 
- seulette et chantant, 



et qui, assise dans ta barque, — me rappelles les sou- 
venirs — des vieux jours de la Provence, 



quand régnaient les Bérenger, — et quand sur tout le 
pays — l'allégresse prospérait: 



et quand les maîtres en Gai-Savoir — étaient collè- 
gues, amis, compères — du comte et de l'empereur... 



Oui, ton doux chant amoureux, — oui, ta symphonie 
antique, — ■ toute simple et mélancolique, 



vois, me pénètre de plaisir, — et me plonge l'àme — 
dans un abîme de sérénité-. 



3'l0 ANTHOLOGIE DU FKLIBRIGR PROVENÇAL 



MANDADIS A LA PESCARELLO 

A tu, chatouneto, de liuen 
léu counsacre de ma liro 
Un soûlas que Dieu m'ispiro ; 

Car ta patrio a tout moun sinon : 
L'ame coume ami sa mio, 
Coume ame la Pouësio ! 

(/,/' Parpaioun lilii. 

AUBADO DÓU SIÈCLE DOUGEN 

Kt am aitan non corn Hors, 
P. Vidai.. 

Aquesto niue, ma poulido! 

Es la niue la mai benido, 

Es la grando niue de Jun, 

Ounte lou blu calabrun 

E la rouginello aubeto, 

A travès l'oumbro fresqueto 

Se tocon ensèn la man ; 

Vuei, touto ramo es flourido, 

Touto roso es espandido... 

Es la niue dóu grand Sant-Jan ! 

La bello niue de Sant-Jan ! 
Mai, amigo, me regalo 
Mens l'esplendour estivalo, 
Que la sournuro ivernalo, 
Quand l'aubeto revèn plan! 

Ali! de quant, ma tant amado ! 
Me plais mai la niuejalado, 
La niue negro de Janvié ! 
Car l'a maire dins lou lié 
De sa lendrino amigueto, 
Dóu calabrun à l'aubeto, 
Pòu flateja soun cors blanc, 



WILLIAM C. BONAPAKTE-WYSE 341 



ENVOI A LA PECHEUSE 

A toi, jeune fille, de loin — je consacre de ma lyre — 
un soûlas ' inspiré par Dieu; 



car ta patrie a toute ma sollicitude : — je l'aime comme 
amant son amante, — comme j'aime la poésie ! 

{Les Papillons Bleus.) 

AUBADE DU DOUZIÈME SIÈCLE 

Et j'aime la neige autant que les Heurs. 
P. Vidai.. 

Cette nuit, ma jolie ! — est la nuit la plus bénie — 
c'est la grande nuit de juin, — dans laquelle le bleu 
crépuscule — etl'aubequi rougeoie, — ù travers l'ombre 
fraîche — se touchent ensemble la main : — aujourd'hui 
toute ramée est fleurie, — toute rose est épanouie... — 
C'est la nuit du grand saint Jean ! 



La belle nuit de saint Jean ! — Mais, amie, me réjouit 
— moins la splendeur de l'été — que l'obscurité hiver- 
nale, — quand l'aurore revient lentement ! 



Ah! combien, ma tant aimée! — me plaît davantage 
la nuit glaciale, — la nuit noire de janvier! — Car l'a- 
mant dans le lit — de sa tendre amie, — du crépuscule à 
l'aube, — peut caresser son corps blanc, — pendant que 

1. Nom que les troubadours donnaient à certain genre de poésie 
triste, romance. 



342 ANTHOLOGIE DU 1ÉL1BRIGE PROVENÇAL 

Enterin que la pradello 
De nèu mudo s'enmantello 
E se cuerb de madrian. 

La bello niue de Sant-Jan ! 
Mai, amigo, me regalo 
Mens l'esplendour estivalo, 
Que la sournui'i) ivernalo, 
Quand l'aubeto revèn plan 

Bláricò, âouço, gènto donol 

Dono bello, lisco, bono ! 

Encaro, encaro un poutoun ! 

Las ! ai ! las ! n'aurai pas proun !... 

S'envan, migo, lis estello! 

An ! entreno ti trenello, 

Que lou piue vai blanquejant : 

Déjà 's l'ouro de partènço... 

.Mai l'aurai en souvenènço, 

O mignoto, qu'âme tant!... 

La belle niue de Sant-Jan ! 
Mai, amigo, me regalo 
Mens l'esplendour estivalo, 
Que la sournuro ivernalo, 
Quand l'aubeto revèn plan ! 

[Li Parpaioun Blu.) 

LA CASTELAXO 

Noun èro aqui, ma damo douço e bello! 
Mai sus si terro e sus soun blanc castùu, 
Lou soulèu gai, la luno sounjarello, 
Brihavon sèmpre, e tau qu ijour de inru 
Ountc (to aqui ma damo douco e bello : 

Soun pesquié lise gardavo sa clarour; 
Si verd pavoun fier si pa-vounejavon; 
Soun ort de roso avié la mémo ùudour; 
E, dous pèr dous, si blanc ciéune trevavon 
Lou pesquié lise que gardo sa clarour. 



WILLIAM C. BONAPARTE-WÏSE 343 

la prairie — se revêt de neige muette — et se couvre de 
givre. 



La belle nuit de saint Jean ! — Mais, amie, me réjouit — 
moins la splendeur de l'été — que l'obscurité hivernale, 
— quand l'aurore revient lentement ! 



Blanche, douce, gentille dame ! — dame belle, lisse 
et bonne ! — Encore, encore un baiser [... — Las ! bêlas ! 
je n'en aurai pas assez !... — Amie, les étoiles s'en vont'. 
« — Allons ! tresse tes boucles, — car le pic blanchit : — 
déjà c est l'heure du départ... — Mais je t'aurai en sou- 
venance, — ô mignonne que j'aime tant!... 



La belle nuit de saint Jean ! — Mais, amie, me réjouit — 
moins la splendeur de l'été, — que l'obscurité hivernale, 
— quand lauroïe revient lentement! — 

(Les Papillons Bleus.) 

LA CHATELAINE 

Elle n'était pas là, ma dame douce et belle ! — mais 
sur ses terres et sur son blanc cbâteau, — le soleil gai, 
la lune rêveuse, — toujours brillaient ainsi qu'aux jours 
de miel — où était là ma dame douce et belle ! 



Son vivier poli conservait sa limpidité ; — ses paons 
verts se pavanaient superbes; — son jardin de roses 
avait la même odeur; — et, deux à deux, ses blancs cy- 
gnes hantaient — le vivier poli qui conserve sa limpi- 
dité. 



344 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

Noun èro aqui, ma gènto castelano ! 
E triste, iéu, coume un aubrc ivernen, 
Dins cliasco flour qu'ournavo lis andano, 
Dins chasco flour retrouvavc l'alen 
De moun amado e gènto castelano ! 

Pèrquau aman coume es dons de soufri ! 
Pèr la bèuta coume es dous lou martirel 
Iéu pensatiéu, Boulet, alangouri, 

Tant lèu me nianco, elo, fau que redire : 

« Pèr quau aman coume es dous de soufri ! » 

(Li Parpaioun Blu.) 

LA CABELADURO D'OR 1 

Agantant, de plen cor, 
Lou bourdoun benesi d'un nouvèu roumavage, 
Vole te vesita, Cabeladuro d'Or' 
Voulastrejas à moun entour, mi pantaiage !... 
Lou soulèues bounias, la draio noun es duro, 

Moun amo canto en Cor, 
Tant m'encliau tounidèio, o Grand Cabeladuro! 

Lusènto, aperalin, 
Dins la Vilo di Baus (escoutas, ô felibre!), 
Coume un pouèmo d'or dedins un paure libre, 
Coume dins un flasquet eslabra 'n vin divin, 
S'espoumpis en secret uno estrarijo Trenello, 

Un fin relicle aurin, 
Un gau sempiternau, di causo la mai bello ! 

Oh! que Peu, mis ami! 
Oundejant, resplendènt, riéu linde, rousso flàmo, 
Sa bèuta d'àutri-fcs, coumo uno nuso lamo 
Fai boundela lou cor, fai lamo trefouli. 
Dous, sedous à la man coumo de roso misto, 

Es un flot de plesi ; 
Es de rai de soulèu uno garbo requisto. 

t. « A la lin tic 1874, une magnifique rlicvelure de femme était 
découverte dans une tombe antique île la \ ille îles Baux. Elle est ex- 
posée chez M. Moulin a l'hôtel tle Monte-Carlo, aujourd'hui de la 



WILLIAM C. BONAPARTE-WYSE 345 

Elle n'était pas là, ma gente châtelaine ! — et moi 
triste comme un arbre hivernal, — dans chaque fleur, 
qui ornait les allées, — dans chaque fleur je retrouvais 
l'haleine — de mon aimée et gente châtelaine ! 



Pour qui nous aimons qu'il est doux de souffrir ! — 
Pour la beauté que le martyre est doux ! Moi pensif, seul 
et languissant, — sitôt qu'elle me manque, elle, je redis 
sans cesse : — « Pour qui nous aimons qu'il est doux de 
souffrir ! 

[Les Papillons Bleus.) 

LA. CHEVELURE D'OR 

Empoignant, de plein cœur, — le bourdon béni d'un 
nouveau pèlerinage, — je veux te visiter, Chevelure d'Or! 
— Tourbillonnez à mon entour, mes rêveries!... — Le 
soleil est débonnaire, le chemin n'est pas dur, — mon 
âme chante avec harmonie, — tellement ta pensée occupe 
mon esprit, ô Grande Chevelure! 



Luisante, tout lâ-bas, —dans la Ville des Baux (écou- 
tez, ò félibres !), — comme un poème d'or dans un pauvre 
livre, — comme un vin divin dans un flacon ébréché, ■ — 
s'étale bouffante, en secret, une étrange Natte, — une 
précieuse relique dorée, — une joie sempiternelle, la 
plus belle de toutes les choses! 



Oh! quelle Toison, mes amis! — Ondoyante, resplen- 
dissante, ruisseau limpide, rousse flamme, — sa beauté 
d'autrefois, comme une lame nue, — fait palpiter le cœur, 
fait tressaillir l'âme. — Doux, soyeux à la' main comme 
une rose tendre, — c'est un flot de plaisir; — c'est une 
gerbe rare de rayons de soleil. 



Chevelure d'Or, oit l'on peut toujours la voir. » Note de B.-W. — 
Dans la suite cette chevelure est venue grossir les collections du 
Aluseon Arlaten. 



346 ANTHOLOGIE DU lELIBRlGË PROVENÇAL 

D'aut, d'aut, mi pantai bèu ! 
Au tèms di Troubadour, quand acruésti Trenello 
Toumbavon aboundouso en lusèntis anello 
Autour d'un cou ncvous, d'uno gorjo de mèu; 
E cascaiant toujour subre de nôblis aneo, 

Cbanjavon en agnèu 
Li fier lioun di Baus au grat d'uno inan blanco. 

Car ères tu, segur, 
Peu qu'an derraba de la toumbo negrasso, 
Lou peu d'uno grand rèino o princesso belasso 
Qu'enfadè soun païs... Quau lou saup ? Aviés Fur 
Bessai d'aureoula la caro trelusènto 

(Dardaiant diii8 l'escur) 
De Dio l'abrasado, o de Douço la gènto. 

Quau pòu dire ? pas iéu, 
S'ères la fino flour d'un pur sang de princesso, 
O de santo de Dieu, de rèino o de divesso! 
Vuei sabe soulamen qu'à mis iue pensatiéu 
Sies un rajeiròu bèu de dóuci farfantello, 

E que mérites, Peu! 
D'emmantela lou cors de nosto Santo Eslello! 

trésor benastra! 
O relicle d'orrous! Cabeladuro Santo! 
Serpentino Trenello! Oundeto caressanto! 
Perfumado de joio e d'estranjo bèuta ! ... 
Que la Vilo di Baus, sus si peno quibado, 

Te mostre emé fierta, 
Goume un lum de fanau, pèr de lònguis annado ! 

Ansindo, de plen cor, 
Agantant lou bourdoun d'un nouvèu rotimavagCj 
Youlastrejaa à moun entour, mi pantaiage !... 
Vole te vesita, Cabeladuro d'Or! 
Lou soulèu es bounias, la draio noun es duro, 

Moun amo canto en cor, 
Tant menebau toun idèio, o grand Cabeladuro! 

E tu, bon oustalié ! 
Gardo-la, jour e niue, dins unoarco courouso; 
Plan-planet pauso-la sus sa coucho sedouso, 



WILLIAM C. BONAPARTE-WTSE 



847 



Allons, allons, mes beaux rêves! — au temps des 
Troubadours, quand ces Tresses — tombaient abondantes 
m luisantes boucles — autour d'un cou de neige, d'une 
gorge de miel; — et tombant toujours en cascades sur de 
nobles bancbes, — changeaient en agneaux — les fiers 
lions des Baux au gré d'une main blanche. 

Car tu étais, toi, sûrement, — ô Toison qu'on a arrachée 
à la tombe noire, — les cheveux d'une grande reine ou 
d'une princesse très belle — qui ensorcela son pays... 
Qui le sait? Tu avais l'heur — peut-être d'auréoler le 
visage resplendissant — (rayonnant dans l'obscurité) — 
de Die la passionnée, ou de la gente Douce. 

Qui peut dire? pas moi, — si tu étais la fine fleur d'un 
sang pur de princesse, — ou de sainte de Dieu, de reine 
ou de déesse ! — Aujourd'hui je sais seulement qu'à mes 
yeux pensifs — tu es un beau jaillissement de douces 
apparitions, — et que tu mérites, Toison! — de revêtir le 
corps de notre Sainte Estelle! 

O trésor prédestiné! — O relique d'or roux! Chevelure 
Sainte! — Tresses serpentines! Ondes caressantes! — 
parfumées de joie et d'étrange beauté!... — Que la Ville 
des Baux, perchée sur ses roches, — te montre avec 
fierté, — comme la lumière d'un phare, pour de lon- 
gues années ! 

Ainsi, de plein cœur, — empoignant le bourdon d'un 
nouveau pèlerinage, — tourbillonnez à mon entour, mes 
rêveries!... — Je veux te visiter, Chevelure d'Or! — Le 
soleil est débonnaire, la route n'est pas dure, — mon 
âme chante avec harmonie, — tellement ta pensée occupe 
mon esprit, ô Grande Chevelure! 

Et toi, bon hôtelier! — garde-la jour et nuit dans une 
arche élégante; — doucement pose-la sur sa couche de 



348 ANTHOLOGIE DU 1 ELIBRIGE PROVENÇAL 

Coumo uno enfant bloundino en soun brès d'amourié 
E digo francamen, en fasènt bono mino 

I roumiéu estrangié : 
S' es lou grand Soulèu bèu, la grand Bèuta s divino 

Avignoun, mes de Mai 1876. 

(Li Piado Je la Princesso.) 

MAGALOUNO 



Nos indigneraur moitalia corpora solvi 
Cernimus exemplis, oppida posse mori. 
llutilii ltinerarium. 

L'aureto de la mar doue amené t me douno 

I gauto de poutoun; 
Lou resson de la mar me vèn coume un vouvoun 

D'inveslbli chatouno, 
Que souspiron d'alin, que canton d'eilamount. : 

« Lou Tèms es rèi, Magalouno ! 
Bello vilo esvalido, o bello Magalouno! 
Lou Tèms es rèi, Magalouno! 
Es toun Segnour, Magalouno! 

Ti tourre soun en póusso, e tóuti ti palai 

E toun or e ta sedo 
Soun passa coumo fum, o floureto de mai; 

E ti muraio redo 
Debaussado plan-plan dins lou grand garagai 

Que brafo tout, Magalouno! 
Bello vilo esvalido, o bello Magalouno! 
Que brafo tout, Magalouno! 
Sens remor, o Magalouno ! 

Souleto au clar soulèu que sauno à soun pounènt 

S'aubouro rouginello 
Ta glèiso encastelado, ount li glàri cresènt, 

En pâli ribambello, 
Li glàri de toun pople à tout tèms soun présent, 
E se dison : « Magalouno! 



WILLIAM G. BONAPAKTE-WYSK o4'.* 

soie, — comme une enfant blonde en son berceau de 
mûrier ; — et dis franchement, en faisant bonne mine — 
aux pèlerins étrangers : — Si le grand Soleil est beau, 
la grande Beauté est divine ! 

Avignon, mois de mai 1876. 

{Les Traces des pas de la Princesse.) 

MAGUELONNE 1 

THRÉNODIE 

Nos indignemur mortalia corpoii iolvi ? 
Cernimus eiemplis, oppida posse inori. 
/tiiiilii itinerarium. 

La brise de la mer tout doucement me donne — des 
baisers sur les joues; — l'écho de la mer m'arrive connue 
le bourdonnement — d'un invisible essaim de jeunes 
filles, — qui soupirent de là-bas, qui chantent de là-haut : 
— « Le Temps est roi, Maguelonne ! — belle ville éva- 
nouie, ô belle Maguelonne! — Le Temps est roi, Mague- 
lonne! — Il est ton Seigneur, Maguelonne ! 



« Tes tours sont en poussière, et tous tes palais — et 
ton or et ta soie — ont passé comme une fumée, ô fleu- 
rette de mai; — et tes murailles droites — ;se sont) écrou- 
lées peu à peu dans le grand gouffre — qui dévore tout, 
Maguelonne! — Belle ville évanouie, ô belle Mague- 
lonne! — qui dévore tout, Maguelonne ! — sans remords, 
ô Maguelonne ! 



« Seule au clair soleil qui saigne à son couchant — s'é- 
lève rougeoyante — ton église fortifiée, où les fantômes 
dévots, — en pâles processions, — les fantômes de ton 
peuple en tout temps sont présents, — et se disent : « Ma- 

1. Celte pièce a été mise en musique par M. Lambert, trésorier 
de la Société pour l'étude des langues romanes (Montpellier, 

Boehm. 1877). 






350 ANTHOLOGIE DU FÍLIBRIGE PROVENÇAL 

Bello vilo esvalido, o bello Magalouno! » 
E se dison : « Magalouno ! » 
Pauro maire, Magalouno! » 

Ounte soun tis evesque ? Ount ti mounge reiau? 

Respoundès, gabian ! rano! 
Parlavon fieràmen lou Parla Prouvençau, 

L'auto Lengo Roumain», 
Aqaéli fiéu de Dieu, 'quéli mort inmourtau, 

Qu'as couneigu, Magalouno ! 
Bello vilo esvalido, o bello Magalouno! 
Qu'as couneigu, Magalouno ! 
Qu'as enfanta, Magalouno!» 

E l'alen delà mar douçamenet me douno 

I gauto depoutoun; 
E la voues de la mar me vèn coume un vounvoun 

D'invesibli chatouno 
Que souspiron d'alin, que canton d'eilamounl : 

« Lou Tèms es rèi, Magalouno! 
Bello vilo esvalido, o bello Magalouno! 
Lou Tèms es rèi, Magalouno! 
Es toun Segnouv, Magalouno! » 

Isclo de la Magalouno, 21 de Nouv. 187". 

(Li l'iado de in Princrsso. 

LI 1 -TNEKAIO 

Nimic mi se arali p.e ràmpul >le miilior 

V. Al.KCSAMIHl. 

Lou soulèu davalavo e, vasto, l'estendudo 
De la vùuto azurenco èro sourno de niéu 

Malancouniéu; 
Li serre à l'ourizount, e li terro escoundudo 
Èron agouloupa d'un inmènse manlèu 

De blanco nèu ; 
E de mis iue vesiéu (uno vesioun qu'esfraio !) 
Sriis (in s'esperloungant dins uno longo draii>, 
De vaigo e négri Funeraio ! 



WILLIAM C. BONAPAKTE-WYSE 351 

guelonne! — belle ville évanouie, ò belle Maguelonne '. « 
— Et se disent': « Maguelonnc ! pauvre mère, Mague- 
lonne ! » 

« Où sont tes évèques ? Où tes moines royaux ? — Répon- 
dez, goélands! grenouilles! — Ils parlaient fièrement la 
Langue Provençale, — la baute Langue Romane, — ces 
fils de Dieu, ces morts immortels, — que tu as connus, 
Maguelonnc! — belle ville évanouie, ù belle Maguelon- 
ne! — que tu as connus, Maguelonnc! — que tu as en- 
fantés, Maguelonnc! » 



Et le souffle de la mer tout doucement me donne — aux 
joues des baisers; — et la voixde la mer m'arrive comme 
le bourdonnement — d'un invisible essaim de jeunes filles 

— qui soupirent de là-bas, qui chantent de là-haut : — 
« Le Temps est roi, Maguelonne! — belle ville évanouie, 
ô belle Maguelonne! — Le Temps est roi, Maguelonne '. 

— Il est ton Seigneur, Maguelonne ! » 



Ile de la Maguelonne, 21 nov. 1877. 

(Les Traces des pas de la Princesse.) 

LES FUNÉRAILLES 

Nimio nu se arati pecànipulde molior ! 

V. Al.ECSANDIÏI. 

Le soleil déclinait et, vaste, l'étendue — de la voûte 
azurée était obscurcie de nuages — • lugubres; — les 
collines à l'horizon et les terras cachées — étaient enve- 
loppées d'un immense manteau — de blanche neige ; — 
et de mes yeux je voyais (vision effrayante !) ■ — se pro- 
longeant sans fin dans une longue traînée, — de vagues 
et noires Funérailles ! 



352 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

Oh, quénti Funeraio! A travès lou campas, 
Entre li sause mort e li nùsi piboulo, 

Oh, quénti foulo! 
Pourtavon de drapèu, de laid drapèu negras, 
Km' aquesto iscripcioun, à dèstie 6m' à senèstre : 

« Ai Dieu ni Mettre ! » 
E toujour e toujour, lou morne entarramen, 
Carrejant de cadabre, anavo tristamen 
Dins un prefound amudimen. 

De chivau un mouloun, uno poumpo de càrri ! 
E passavon toujour eilavau, eilamounl, 

Noun sabe vount, 
Li Funeraio! E pièi, sus un nouvèu Calvàri 
Li très Crous redreissado, eilalin au Pounènt 

Esbléugissènt, 
E rouiga d'un vóutour, eila sus la mountagno 
Un autre Proumetiéu! Ah! quant de malamagmt 
I'avié dins l'aire, e quant de lagno ! 

Peralin, sus lou bord dóu flume plouradis 
S'aubouro un degoulôu, mounte os aferounado 

La moulounado... 
E s'entend un gros bram, un van barrejadis, 
Un auragan de dòu tout mescla de lagremo 

D'ome e de femo, 
Que jiton vers lou cèu un adieu éternau!... 
E marchavon toujour li càrri, li chivau 
Di Funeraio, amount, avau. 

E toujour lou trafé di négri Funeraio 
Bóulavo lou sòu blanc; — triste, desparaula, 

D'eici, d'eila, 
De pourtaire de mort intravon dins la draio, 
Yaraiant, trantaiant à travès lou campas 

Orre de glas ; 
E me venic subran la memòri terriblo 
Dóu courpatas d'antan que, dins la niue, vesiblo, 
Voulastrejè 'mé d'alo ourriblo. 

E s'oublidè l'estiéu e la sentour di flour ; 
E l'irèr mestrejè, l'ivèr e la sournuro, 



WILLIAM C. BONAPARTE-WYSE 353 

Oh, quelles Funérailles ! À travers la lande, — entre 
les saules morts et les peupliers dénudés, — oli! cpjelles 
foules ! — Elles portaient des drapeaux, de laids dra- 
peaux noirâtres, — avec cette inscription, à droite et à 
gauche : — « Ni Dieu ni Maître ! » — Et toujours et tou- 
jours, le morne enterrement, — charriant des cadavres. 
allait tristement — dans un profond silence. 



Un tas de chevaux, des chars en grande pompe! — Et 
passaient toujours là-bas, là-haut, — je ne sais où, — 
les Funérailles ! Et puis, sur un nouveau Calvaire — les 
trois Croix, dressées à nouveau, au loin, au couchant — 
éblouissant, — et, rongé par un vautour, là-bas sur la 
montagne — un nouveau Prométhée ! — Ah ! combien 
de tourments — il y avait dans l'air, et combien de dou- 
leurs ! 



Au delà, sur le bord du fleuve des pleurs — s'élève un 
rocher à pic, où grouille, impétueuse — la multitude. — 
Et l'on entend un grand hurlement, un vain et violent 
tumulte, — un ouragan de deuil tout mêlé de larmes — 
d'hommes et de femmes, — qui jettent vers le ciel un 
adieu éternel!... — ■ Et marchaient toujours les chars, 
les chevaux — des Funérailles, là-haut, là-bas. 



Et toujours le train affairé des noires Funérailles — 
piétinait le sol blanc; tristes, sans parole, — de-ci, 
de-là, — des porteurs de morts entraient dans la voie 
tracée, — vacillant, trébuchant à travers la lande — 
affreuse de glaces ; — et il me venait soudain le terrifiant 
souvenir — du corbeau d'autrefois qui, dans la nuit, visi- 
ble, — vola lourdement avec ses horribles ailes. 



Et l'on oublia l'été et la senteur des fleurs ; — et l'hi- 
?r domina, l'hiver avec l'obscurité, — pics et plaines. 

23 



354 ANTHOLOGIE DU lÉl.IBRIGE PROVENÇAL 

Piue e planuro. 
Ounte èro l'Esperanço, e la Fé, 'mé l'Amour ? 
Au sepucre empourta, dins lou gaudre qu'esfraio 

Di Funeraio ! 
E 'no frejo Gisampo, aigro mai que la mort, 
Goume un coutèu pounchu me pénétré lou cor... 
— E don siècle ai maudi lou sort! 
Manor of St. Joha's, :>0 d<> janvié 1881. 

(Li Piado de la Princesso.) 

OMEGA! 

Es termina raoun libre, e li flour ufanouso 
Qu'ai culi pèr amour dóu tant poulit parla, 
Soun tôuti arrengueirado à-de-rèng, à moun grat, 
D'un tipe clarinèu dins li serro courouso. 

Mai \a man sus lou front, moun amo es tenebrouso, 
E m'es gaire de gau en vesènt ço qu'ai fa : 
Me sèmblon mai que mai à moun cor treboula, 
Sens béuta, sens parfum, ésti flour fastigouso ! 

Es qu'ai, dintre de iéu, un superbe Ideau 
Que, coume lou soulèu en presènci de cire, 
Fai pâli lou trelus de mi verset courau. 

Es qu'espinche toujour, lou plus aut qu'iéu aspire, 

S'aubourant trelusènt, eila, peramoundaut, 

De grands Aup subre d'Aup... E barbelé e souspire! 

(Li Piado de la Princesso, 
Un Eissame de Sounet.) 



WILLIAM C. BONAPAKTE-WYSE 355 

— Où étaient l'Espérance, et la Foi, et l'Amour ? — Em- 
portés au sépulcre dans le ravin effrayant — des Funé- 
railles ! — Et une bise froide, plus aigre que la mort, — 
comme un couteau pointu me pénétra le cœur... — Etdu 
sièclej'ai maudit le sort ! 



Manor of St. John's, 20 janvier 1881. 

(Les Traces des pas de ia Princesse.) 

OMEGA! 

Il est terminé, mon livre, et les fleurs magnifiques — 
que j'ai cueillies par amour du si joli parler, — sont 
toutes alignées à la suite, à mon gré, — dans les riantes 
séries d'un clair dessin. 

Mais la main sur le Iront, j'ai l'âme ténébreuse, — et 
je n'éprouve guère de joie à voir ce que j'ai fait: — elles 
paraissent vraiment à mon cœur tourmenté — sans 
beauté, sans parfum, ces tleurs fastidieuses ! 

C'est que j'ai, au fond de moi, un superbe Idéal — 
qui, comme le soleil en présence de la cire, — fait pâlir 
la splendeur de mes strophes intimes. 

C'est que je découvre toujours, si haut que s'élèvent 
mes aspirations, — se dressant resplendissantes, là-bas, 
sur les hauteurs, — de grandes Alpes sur des Alpes... Et, 
palpitant de convoitise, je soupire! 

(Les Traces des pas de la Princesse, 
Un Essaim de Sonnets.) 



\ . 




\ 



\ 



\ *» 





HM 



M Soi 

J 

"H t j 

1 ■ 'H \ 




LOUIS ROUMIEUX 

(1829-1894) 



QEllVRgs. — Quau vôu prendre dos libre à la fes, n'en pren 
ges. comédie en trois actes (Avignon, Roumanille, 1863) ; — La 
Kampelado, recueil de poésies [Ibid., 18(18) ; —Belli Santo. pla- 
quette (Avignon, Aubanel, 1875; : — La Felibrcjado d'Areno, 
ibiil. (Nîmes, Baldy, 187T); — l.a Jarjaiado, poème avec ill. 
d'E. Marsal (Montpellier, Marsal, 1878); — La Mascarado, 
poème Nîmes. Baldy, 1879); — Carabin, conte (Montpellier, 
Hamelin, 1882) : — La Bisco, comédie en deux actes (Paris, 
Maisonneuve, 188:i! : — Li Couquiho d'un Roumicu, poésies, 
2 vol. (Montpellier, Firmin et Montane, 1*90 et 189$). 

Roiimieux a collaboré a l'.irmana rriiuvençau. l.a Revue h'eli- 
brèenne, Lou Fclibrigc, Lou f'acho-fin etc. 11 a fondé à Nîmes le 
journal Le Dominique, devenu La Cigalo d'Or eu Iss.s. 

L'un des plus féconds, peut-être avec excès, et le plus joyeux 
des rauitres du l'élibrige, Louis Roumieux. est né à Nîmes le 
38 mars 1829, le même jour qu'A ulianel. Knfaut du peuple, com- 
patriote du fameux poète populaire A. Bigot, c'est à ses côtés 
qu'il lit ses premiers i-ssais de littérature languedocienne. Pour 
ses débuts, il collabora *n% <euvres en patois local de Bigot, ces 
dialogues pleins de vervequi valurent de grands succèsàcegai 
et bon troubaire. 11 revient donc à Itoumieux une certaine part 
des deux livraisons de li Bourgadlero et de celle de Li Grtttto 
(Nîmes, Hallivet et Fabre, 1853-1864). Mais à l'avènement du 
Félibrige, établi à Beaucaire, il se rattachait au groupe de Mis- 
tral et de Roumanille. acceptait leurs réformes linguistiques el 
se séparait de sou ami. Des lors il adoptait le dialecte proven- 
çal rhodanien, tandis que Bigot continuait les erremeuts qu'a- 
vaient pratiqués avant lui les précurseurs du Félibrige et les 
patoisants. 

De» son premier recueil de vers, La Rampelado (le Rappel, 
18681. où tous les genres sont représentés pèle-mèle, Roumieux 
s'affirme surtout un poète plaisant, de l'école sinon de l'esprit 
de Roumanille. Dans un sonnet, parodie du • Capitàni Grè » du 
poète des t'iho d'Avignoun, il affirmera plus tard tenir de son 
fameux aïeul, maître Roumieux, son inaltérable gaieté et son 
amour des chansons et des contes joyeux, qui tiennent la pre- 
mière place dans son œuvre. « Save/.- vous à quoi fait songer 
La Rampelado? demandait, en 1868, Roumanille aux lecteurs de 
l'Armana. — A la foire de Beaucaire. » Et dans le charmant 



358 ANTHOLOGIE DU I LLIBKIGE PROVENÇAL 

avant-propos qu*il écrivit pour le volume, il ajoutait, cuire 
autres : « Dans l.a Rampetado il y a de tout: pHS de félibre plus 
varié que Koumieux. Sa Muse passe, le rire sur sa Mue bouche 
et le bouquet a sa fine taille. Elle a le ne/, eu l'air et lève le 
pied joliment. Elle rit a lotis et tous lui rient... Etoiles du 
ciel, fleurs de la terre, elle a tout et le reste : le tout lin comme 
l'ambre et vif comme le veut. » Au sujet du même ouvrage, .Ma- 
riéton écrivait dans sa Revue Pétibréeane (janvier 188fi) : « la 
/ta/npelado, qui renferme, parmi tant de perles, ce refrain clas- 
sique : Lon Masr.t de Mes te Roumiéu' . prélude de sa carrière de 
boute-en-train du Féllbrige, et son poème héroï-comique et sati- 
rique l.a Jarjaiado* » qui relrace. avec une verve endiablée, 
les aventures burlesques de Jarjaille, portefaix légendaire de 
Tarascon, « font partie de toute bibliothèque félibréenne». C'est 
qu'en effet, parmi tant d'autres, l.ou Maset et la Jarjaiado (la 
Jarjaillade, 1878) eurent du vivant même de leur auteur cl rapide- 
ment nue popularité qui s'étendit surtout le Midi. Comme le ca- 
ractère origiual et la vie accidentée de Ho milieux, elles ne contri- 
buèrent pas peu à lui créer une vraie renommée, et à accroître 
celle du Félibrisre : « Qui ne connaît Roumieux en Provence, 
sinon par ses vers, du moins par sa légende ! Mcste Roumiéu ! 
11 n'en est pas de plus populaire de Tarascon a Nîmes. Si ga 
vie est digne de tenter un romancier, son œuvre, qui porte, 
l'empreinte de tant d'avatars singuliers, fait nécessairement 
partie du renouveau méridional. Il a introduit la pantalonnade 
vénitienne, beaucairoise. dans la littérature des félibres. Lais- 
sant l'atticisme à Roumanille, son maître et son parrain dans 
le rire classique, il a comme affiné le gros sel provençal, — 
celui du journaliste tarasconnais Desanat, l'imprésario de cel 
étonnant recueil Lon Boui-Abaisso, où ont débuté la plupart de 
nos poètes rhodaniens, et du cafetier Bonnet, de Heaueaire, ses 
deux prédécesseurs. Et, à travers cette gaieté;, jamais retenue, 
toujours saine, il a su répandre une boulé d'âme qui est la cha- 
leur même de son esprit. Nul plus que lui n'a la sensibilité du 
soleil, que ce soit de mélancolie ou de joie. Mais la mélancolie 
est de courte durée, dans les fusées de jovialité franche que 
tire ce bon compagnon pour son agrément et le nôtre. Il passe 
de la galejado à la cascarelelo avec la facilité de verve d'uu 
improvisateur italien. Et tout cela, c'est l'esprit provençal qui 
regarde de leur bon côté les choses de la vit;, et sauve la santé 
morale du pessimisme impassible ou désespéré. > 

1. On trouvera le texte de celle célèbre chanson dans le tome III 
des Poète» du Terroir de .M. Ad. van Bever, même collection. 

ï. Alph. Daudet en a traduit en français les meilleures parties. 
Cf. Jarjaille chez le lion Dieu (éd. de la Belle Nioernaùe, Paris, 
Marpon et Flammarion, s. d., gr. ki-8«). 



LOUIS ROUMIEUX 3Ó9 

L'œuvre de Routnieux est considérable et d'une étonnante 
diversité. Sans compter deux comédies étineelantes d'esprit, 
d'entrain et de gaieté : Qiiau rua prendre dos lèhre a la fes n'en 
pren gcs (Qui veut prendre deux lièvres à la fois n'en prend 
point, 1862) et La Bisco (le Dépit, 1883), on lui doit, avec un grand 
nombre de contes, de nouvelles, de tours de force de versifica- 
tion, de pièces de circonstance, plusieurs recueils de poésies 
et des chansons comiques populaires. « Celles-ci sont parfois 
des merveilles, et qui. répandues dans les cafés chantants de 
Provence et de Languedoc, aideraient mieux au Kélibrige que 
tous les articles du monde, et serviraient plus intelligemment 
le peuple que toutes les chansons grivoises de Paris qu'on lui 
enseigne. Dans ce genre, où déjà plusieurs font mine de s'aven- 
turer, Houmieux est un initiateur... Mais ces choses-la ne s'ana- 
lysent guère, pas plus que ne s'analyse le rire 1 ... » 

Ardent félibre et gai compagnon, qui savait à l'occasion de- 
venir un tendre et un sentimental. — témoin ses beaux poèmes 
qui célèbrent avec émotion ses amitiés, l'amour de la famille 
et la paix du lover domestique, — Houmieux dépensa au ser- 
vice du mouvement méridional une activité inlassable. On sait 
que c'est lui qui guida les débuts de l'exquise Antoinette de 
lieaucaire, dont il publia et préfaça Li Belugo (1865).« La même 
année il lit l'accueil le plus chaleureux au grand poète et pa- 
triote catalan Victor Balaguer , exilé d'Espagne. Il prit une 
large part aux célèbres fêtes catalano-provençales de Barce- 
lone en 1867, où fut olferte la Coupo Santo, et de Saint-Remy 
en 1869, et ensuite aux fêtes latines de Montpellier. » Bref, quel 
que fût son lieu de séjour plus ou moins durable, il fut de toutes 
les réunions, de toutes. les fêtes. Il fut l'ami de tous les grands 
félibres. surtout pendant les vingt-cinq premières années, et 
fréquenta assidûment Mistral, Houmanille, Aubanel, Bouaparte- 
\Vvse, les Catalans et les Languedociens. Sa maison de Montpel- 
lier, la « Villa des Félibres », comme son fameux Mazet popularisé 
par la chanson, « furent de véritables foyers de gaieté et d'en- 
thousiasme félibréens ». Il fut aussi un entraîneur pour toute une 
génération de jeunes gens des pays du Langue doc rhodanien 
Après avoir habité un peu partout dans le Midi, et jusqu'en 
Espagne, à Barcelone, Louis Roumieux était revenu dans sa 
ville natale. 11 y avait fondé Le Dominique, petit journal langue- 
docien, d'humeur frondeuse, qui reparut sous le titre de La 
Cigalo d'Or (1888). Proclamé majorai avec la cigale de Nîmes, et 
chancelier du Félibrige en 1876, il avait continué, depuis la 
publication de sa llampeladn, à semer sans compter sa bonne 
humeur, ses spirituelles saillies et son rire éblouissant dans 
une foule de poésies et chansons qui, sous le titre Li Couqniho 

1. P. Mariéton, La Terre Provençale. 



360 ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGE PROVENÇAL 

d'un noumiéu (Les Coquilles d'un Pèlerin), étaient en cours 
de parution, »yec préface de Mistral et notice biographique du 
majorai P. Chassary, lorsqu'il mourut à Marseille le 13 juin 
1894, dans un état voisin de la misère, peu de temps après son 
retour de l'Amérique du Sud où il était allé vainement tenter 
fortune- Li Couquiho contiennent en outre » de beaux quatrains 
moraux, fruit de la douloureuse expérience de leur auteur ». 
C'est à Marseille, où il exerçait la profession de correcteur d'im- 



L ANGLES DE NÎMES 

CONTE 

Un jour lou gardo de la Font 

Vèl velii, tout d'uno adraindo 

Un moussu bèn nies, maigre, long, 

Prím e plat coume uno arencado, 

Lourgnoun sus l'usso, cano en man, 

Col rede jusqu'à mit: visage. 

S'cncourris vite à Fendu \ an 

D aquéu rare aucèu de passage; 

lé fui H très salut d'usage 

E ii- dis : — « Moussu vèn, belèu, 

Pèr vesita nùstis Anliro ? 

— Ycs, je volais ! — Ai ! tron-d'un-lèu ! 

Es un Angles ! ... bono pratieo ! 

<j> dis lou gardo ; ai t-apitu, 

Moun bel ami, de l'arresta : 

Anan uguedre bono estuco ! 

L'autre, sus si boutèu planta, 

Emé soun lourgnoun lou reluco, 

E ié repetis : — Je volais! 

Menez- moa, puis moa je payais ! — 

Soun dins la Font, jardin de Fado, 

Meravihouso pennenado 

Que lou mes de mai très e gai 

A vie 'mbelido mai-que-mai. 

Lis amarounié s'osera ncavo 

Sonto si piramido en flour, 

E don jardin li milo óudour, 



LOUIS ROUMIEUX 361 

primerie, — il corrigeait les coquilles des typographes. — que 
Roamieux composa une partit: des deux volumes de ce dernier 
ouvrage, dont le titre est une plaisante allusion à son état et à 
son nom '. 

La traduction des extraits ci-après est nouvelle. 

I. Rowniéu signifie celui ijui va à Ruine ou qui en revient, donc 
pèlerin. 



L'ANGLAIS DE NIMES 

conti: 



Un jour, le garde delà Fontaine — voit venir, tout 
d'un trait, — Un monsieur bien mis. maigre, long-, — 
mince et plat comme un hareng-saur, — lorgnon sur le 
nez 1 , canne en main. — col raide jusqu'à moitié du vi- 
sage. — Il accourt vite au - devant — • de ce rare oiseau de 
passage; — lui t'ait Les trois saints d usage — etlui dit : 
— « Monsieur vient, peut-être, — pour visiter nos Anti- 
ques? » — « Yes, Je vidais! » — « Ah ! nom d'une pipe ! — 
C'est un Ane-lais !.. bonne pratique ! — se dit le garde; 
j'ai eu de la chance, — mon bel ami, de t'arrèter ; — 
nous allons avoir un bon pourboire! » — L'autre, plante 
sur ses mollets. — l'observe derrière son lorgnon. — et 
lui répète: « Je valais! — Menez-nioa, puis moa je 
payais! » 



Ils Boni dans la fontaine, jardin de fées, — merveil- 
leuse promenade — que le mois de mai frais et gai — 
avait magnifiquement embelli. — Les marronniers 
ployaient sous le poids — de leurs pyramides en fleurs, 
— et les mille senteurs du jardin, — 

1. Littéralement, sur le sourcil (sus l'usso). 



362 ANTHOLOGIE DU I ÉL1BRIGE PROVENÇAL 

Se mesclant dins l'aire, embeimavon 
Dins li bousquet lou roussignùu 
Au vent trasié sa voues clareto, 
E l'aigo, tant cascareleto 
En trapejant dins li rajòu, 
Disié peréu sa cansouneto. 
Despart acò, tout èro siau. 

Nòsti dons gravi persounage 

Tafurèron tout, trau pèr trau; 

E lou goddem, de giit'ounage, 

Zóu ! mascaravo soun papié, 

E l'estremavo e lou sourtié : 

Ero magnifique de cagno ! 

Es ansindo qu'à pichotpaa 

Escarlimpèron la mountagno 

Que meno au pèd de la Tour-Magno. 

Une t'es gandi : — « Se sias las. 

Dis lou cicérone au touriste, 

Eici poudèn nous asseta 

E reprene alen pèr ranunta... 

Espinchas la poulido visto ! 

— Oh ! yes, il cire bien beau, mais... 

— Plèti, Moussu ? — Moa je vd/ais, 
Du temps que moa je voyais Nfme, 
Que vous, toute seul, à la cime 

De cet antique monument. 

Vous fassassiez le maniement !... 

— Mai... — Je mitais ! » L'autre se clino 
Au poun de se roumpre l'esquino, 

E niarmoutejo entre si dent : 

— Tant s'en vòu que pagara bon. 

— « Allez, montez, moa je repose... 
Ah .'pardon ! encore une chose. 

— Dises. — Quand vous serez là-haut, 
Pour avertir mua, vous il faut 

Crier trois fois : Hem ! beaucoup forte .' 

— Voui, Moussu!... Lou diable t'emporte 
Replico lou gardo à l'Anglés, 

Segur de pas n'èstre coumprés. 
E noste orne escalo, pechaire ! 



LOUIS ROUMIKl'X o63 

se mêlant dans l'air, embaumaient. — Dans les bosquets 
le rossignol — an vent jetait sa voix claire, — et l'eau, 

si l>abillarde — en bouillonnant dans les cascades, — 
disait aussi sa petite chanson. — A part cela, tout était 
silencieux. 



Nos deux graves personnages — furetèrent tout, trou 
par trou: — et le goddem, de griffonnages, zou x .' bar- 
bouillait son papier, — et l'enfermait et le sortait : — il 
était magnifique de flegme! — C'est ainsi qu ils gravi- 
rent la colline — qui mène au pied de la Tour-Magne. — 
Une fois rendus : « Si vous êtes fatigué, — dit lecicerone 
au touriste, — nous pouvons nous asseoir ici — et repren- 
dre haleine pour monter... — Regardez la jolie vue! » — 
« Oh ! yen, il être bien beau, mais... » — « Plaît-il, mon- 
sieur? » — « Moa je calais, — du temps que moa je 
voyait Nime», — que pou», toute seul, à la cime — de cet 
antique monument, — POttS fassassiez le maniement! » — 
« .Mais "... — « Je palais .' » L'autre s'incline — au point 
de se rompre l'échiné. — et marmotte entre ses dents : 

— ■• Qui tant exige pavera bien. » — « Allez, montez, 
moa je repose... — Ali ! pardon.' encore une chose. » — 
• Dites, i) — « Quand pou» serez là-haut, — - pour avertir 
moa, poua il faut — crier trois fois : Hem ! beaucoup 
forte ! » — a Voui, Monsieur!... Le diable t'emporte! » 

— réplique le garde à l'Anglais, — sûr de hêtre pas 
compris, — Et notre homme grimpe, le pauvre! — Il 



t. /ou (-ou), interjection marquant l'encouragement, d'un usage 
couramt en provençal. Selon les cas. elle correspond à peu pus au 
français sus : allons ! courage '. en avant ! 



364 ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGE PROVENÇAL 

Escalo tant vite que pòu, 
Escalo eu boufant couine un biùu, 
Tout en disent : — « De-que fau faire, 
Pamens, pèr gagna quàuquî sou! » .. 

Arribo à la cimo ; susavo 
Que regoulavo fie pertout ; 
Cliasque peu avié soun degout; 
De lassitudo tresanavo. 
D'eilamoundaut vèi soun Angles 
Pas pu grand qu'un taloun de boto. 
A l'oumbro di pin, bon au fres, 
Avié l'fcr d'escriéure si noto. 
Tre qu'aguè proun reprée aléa, 
De sa pu grosso voues Ion gardo 
Se met à crida : — Hem ! hem ! hem 1 
Que! Moussu lou milord, regardo ! 
Couine m'atroves d'eilabas ? — 

Lou goddcm pauso sus lou nus 

Lou lourgnoun qu'a soun còu penjavo, 

E reluco Jou bedigas 

Qu aiimela toujour bramavo : 

— Hem ! l'Anglès ! e quouro mountas ? 
l'a déjà n brèu que vous espère ! — 

Aqucste, eni 'un grand cacalas : 

— Te languisses ? vène-me querre ! 
Sien de Nimes, bèu tarosgac! 

As pas vist que te jfalejavc ? 
Adieu, gros cnuclouii ! — 

Y. sVnvui. 

— Sies de Nimes ? sarié verai !... 
Dis lou gardo en fasènt lou laid, 

Eh bèn ! moun orne... m'en doutave ! 

185C. 

[La Rampelado.) 

IN PACHE 

Ali! te tien tendran, mourranelioun risèire, 
Pï-r tu n'en faran de cor flame-nou! 
Lis embrisaras, tu, coume lou vèire, 



LOUIS ROUMIELX 368 

grimpe aussi vite qu'il peut, — il grimpe en soufflant 
comme un bœuf, — tout en disant : « Ce qu'il faut faire. 
— pourtant, pour gagner quelques sous !... » 



Il arrive à la cime; il transpirait tant — qu'il ruisse- 
lait de partout; — ses cheveux avaient chacun leur goutte, 

— il perdait le souffle de lassitude. — De là-haut il voit 
son Anglais — pas plus grand qu'un talon de botte. — 
A l'ombre des pins, bien au frais, — il avait l'air d'écrire 
ses notes. — Dès qu'il eut suffisamment repris haleine, 

— de sa plus grosse voix, le garde — se met à crier : 
« Hem ! hem ! hem ! — Hé ! monsieur le milord, regarde ! 

— Comment me trouves-tu de là-bàs ? » 



Le goddem pose sur son nez — le lorgnon qui pendait 
à son cou, — et considère le niais — qui, là-haut perché, 
gueulait toujours : « Hem ! l'Anglais ! quand donc 
monterez-vous ? — Il y a déjà un moment que je vous 
attends ! » 



Celui-ci, avec un grand éclat de rire : — « Tu trou- 
ves le temps long ? viens me chercher ! — Je suis de 
Nîmes, bel imbécile ! — Tu n'as pas vu que je me moquais 
de toi ? — Adieu, gros benêt ! » — Et il s'en va. — « Tu es 
de Nîmes? serait-il vrai ? — dit le garde en faisant la 
grimace, — eh bien ! mon homme... je m'en doutais ! » 

1856. 

{Le Rappel.) 

UN PACTE 

Ah! on t'en tiendra, minois rieur, — pour toi on en fera 
des cœurs flambant neufs ! — Tu les briseras, toi, comme 



366 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

te chalaras à li rendre fòu... 

l'a proun tèma qu'as près lou miéu, e, pecaire! 

N'as bclèu jita li tros pèr lou sou... 

Escouto; veici ço que t'en fau faire : 

Te lou fau, moun cor, mescla 'mé lou tiéu, 

Tant bèn que sachen plus quint es lou miéu 

E que jamai plus pousquen li desfaire... 

{La Rampelado.) 
PANTAI DAMOUR 

SERENADO 

— S'ère l'aureto molo 
Que davalo di colo 

Pèr poutouna li flour espandido au soulèu, 

lé prendriéu si prefum li pus dous; pièi, ma bello, 

Vendriéu lis espousca dins ti lùngui trenello... 

— Mai sies pas l'aureto, o moun bèu ! 

— S'ère lou riéu que trepo, 
En fasènt dins la tepo 

Dinda si coudelet coume de cascavèu, 

Quand t'espacejariés sus mi ribo, h ma bello, 

Moun aigo se farié pèr tu mai clarinello... 

— Mai sies pas lou riéu, o moun bèu ! 

— Quand tout, dins la naturo, 
Alestis sa paruro: 

Quand renais lou printèms, s'ère picbot aueèu, 
Es a toun fenestroun que nisariéu. ma bello, 
Pèr apoundre mi cant à ta voues d'anjounello... 

— Mai sies pas auceloun, moun bèu ! 

— Pougnènto e muu-courouso, 
Dins toun amo amourouso 

Quand l'amaro doulour se pauso dc-cantèu, 
S'ère qu'un moumenet lou bon Dieu, o ma bello, 
Lèu-lèu que liuen de tu bandiriéu la crudèlo... 

— Mai sies pas lou bon Dieu, moun bèu 






LOUIS ROUMIEl'X 367 

le verre, — ou tu te complairas à les rendre fous... — Il 
y a assez de temps que tu as pris le mien, et, hélas! — tu 
en as peut-être jeté les morceaux çà et là sur le sol... — 
Ecoute; voici ce qu'il t'en faut faire : — il te le faut, mon 
cœur, mêler avec le tien, — si bien que nous ne sachions 
plus quel est le mien, — et que jamais plus nous ne 
puissions les défaire... 

[Le Rappel.) 

RÊVE D'AMOUR 

SÉRÉNADE 

— « Si j'étais la brise molle — qui descend des collines 
— pour baiser les fleurs épanouies au soleil, — je leur 
prendrais leurs parfums les plus doux, puis, ma belle, — 
je viendrais les éparpiller dans tes longues nattes... » — 
« Mais tu n'es pas la brise, ò mon beau ! » 



— « Si j'étais le ruisseau qui court, folâtre, — en fai- 
sant dans le gazon — tinter ses galets comme des gre- 
lots, — quand tu te promènerais sur mes rives, ù ma 
belle, — pour toi mon eau se ferait plus claire... » — 
« Mais tu n'es pas le ruisseau, ù mon beau ! » 



— « Quand tout, dans la nature, — prépare sa parure; 
— quand le printemps renaît, si j'étais petit oiseau, — 
c'est à ta fenêtre que je nicherais, ma belle, — pour 
joindre mes chants à ta voix d'ange... » — « Mais tu n'es 
pas oiselet, ù mon beau ! » 



— « Poignante et affreuse, — dans ton âme amoureuse 
— quand l'amère douleur pénètre comme un coin, — si 
j'étais, un tout petit instant, le bon Dieu, ô ma belle, — 
bien rite loin de toi je chasserais la cruelle... » — « Mais 
tu n'es pas le bon Dieu, mon beau I » 



368 ANTHOLOGIE DU rÉLIBRIGE PROVENÇAL 

— Oh ! noun, siéu pas l'aureto. 

Nimai la font clareto, 
Ni l'aucèu trelusènt coumo uno flour don cèu, 
Ni lou bon Dieu que trais lou bonùr dis estello : 
Siéu qu'un paure felibre amourous de sa bello... 
— 0, mai sies lou qu'aine, o nioun bèu '. 

1864. 

(La Rampelado.) 

LI RIBAN DE FINETO 

CONTE 

lé dison Fineto, e, certo, l'es fino, 

Fino d'esperit, de caro e de cor... 

Émé sis iue nègre e soun long- peu d'or, 

Aquéu la crôi bruno, aqueste bloundino : 

Baste! es un moussèu de rèi, un trésor!... 

Barrulo jamai soulo pèr carriero ; 
Quand vai à la messo o bèn au marcat, 
Eni' elo a toujour — es de remarca, 
Estent de l'oustau 1 uneiieo chainbriero, — 
Quaucun de si gènt pèr la reinouca. 

Un jour — es sa grand que lacoumpagnavo — 
Sourtis pèr ana croumpa de riban. 
Sus soun faudiilet, à soun dous balan, 
Soun clavié d'argent galoi dindinavo, 
Couine pèr marra lou pas à l'enfant. 

Soun au magasin. Don teins que la vièio, 
Giblado dis an (car n'a sus lou su 
Nonanto et belèu même lou pessu), 
Boufo c prcn alcn vers la chaminèio, 
Fineto s'adrèisso au coumés : — Moussu, 

Yole de riban. — E couine, jouvènto ? 
Long ? estré ? blanc ? blu ? rose coume vous ?... 
— Tenès, moun agnèu. — E d'un biais courous, 
De soun jougne en flour tiro e ié presento 
Un tros de riban lusènt e sedous... 



LOUIS ROUMIEUX 369 

— « Ah ! non, je ne suis pas la brise, — non plus la 
source claire, — ni l'oiseau brillant comme une fleur du 
ciel, — ni le bon Dieu qui jette le bonheur des étoiles : — 
je ne suis qu'un pauvre félibre amoureux de sa belle... » 
— « Oui, mais tu es celui que j'aime, ô mon beau ! » 



[Le Rappel.) 
LES RUBANS DE FINETTE 

CONTE 

On lappelle Finette, et, certes, elle l'est, fine, — fine 
d'esprit, de visage et de cœur... — Avec ses yeux noirs 
et ses longs cheveux d'or, — celui-ci la croit brune, 
celui-là blonde : — baste ! c'est un morceau de roi, un 

trésor! 

Elle ne rude jamais seule par les rues ; — quand elle 
va à la messe ou bien au marché, — ■ elle a toujours avec 
elle, c'est à remarquer, — bien qu'elle soit l'unique ser- 
vante de la maison, — quelqu'un des siens à sa remorque. 

Un jour (c'est sa grand'mère qui l'accompagnait) — 
elle sort pour aller acheter des rubans. — Sur son petit 
tablier, au léger balancement de sa marche, — son 
clavier d'argent tintait joyeusement, — comme pour 
marquer le pas à l'enfant. 

Elles sont au magasin. Pendant que la vieille, — cour- 
bée par les ans (car elle en a sur la tiHe — quatre-vingt- 
dix et peut-être même un peu plus), — souffle et reprend 
haleine vers la cheminée, — Finette s'adresse ail com- 
mis : « Monsieur, 

je veux du ruban. » — « Et comment, jeune fille ? — 
Long? étroit ? blanc ? bleu ? rose comme vous ?... » — « Te- 
nez, mon agneau... » — Et, d'une façon charmante, — 
de son corsage en fleurs, elle tire et lui présente — un 
morceau de ruban brillant et soveux... 



370 A.NTHOLOGIK DU FÍLIBRICB PROVENÇAL 

Lou marchand agué lèu trouba l'afaire... 

— Yaqui, chato... E ié fasènt lou bèu-bèu : 

— Pèr vous, apound mai, i'a rèn de trop bèu ! 

— E quant li vendes ? — Forço emai pas gaire : 
Un poutoun la cano! — An ! servès-me lèu ! — 

De soun recantoun la vièio boucano 
E vers l'arrougant, zóu ! de s'auboura ; 
Mai Fino, en risènt, à l'enamoara : 

— Sian d'actirdi, t'ai, dounus-m'en dès cano; 
Ma ^rand qu'es aqui vous li pagara ! 

Au Lez, lou «limenche 16 de Fébrié 1890. 

(Li Couquiho d'un fíoumicu 

CANTARAI 

« Sies de la raço dis aucèu, » 

Me dises. — As resoun, moun bèu ; 

O, cantarai fin qu'au toumbèu ! 

0, dis aucèu siéu de la raço, 
E, maugrat serp e tartai-asso, 
Cantarai chabènço e disgraço. 

Cantarai emé lis ami 

Que, quand me veson pregemi, 

Voudrien moun plagnun endourmi. 

Redirai vòsti cansouneto 

Que trason, sèmpre lindo e neto, 

De belu d'or sus nia planeto. 

Cantarai, e, quand lou Bon Dieu 
Voudra m'ausi, paure de iéu 
Amount i' adurai moun piéu-piéu. 

Espère pamens que la vido, 
Pleno encaro d'esbalauvido, 
Me sara pas tant lèu ravido ! 



LOUIS KOl'MIEUX 'ò' 1 

Le marchand eut vite trouvé l'affaire... — « Voici, 
fillette, » et faisant l'aimable : — « Pour vous, ajoule-t-il, 
il n'y a rien de trop beau ! s — « Et combien les vendez- 
vous ? » — « Cher et pourtant peu de chose : — un bai- 
ser la canne 1 ! » — « Allons! servez-moi vite! » 

De son recoin, la vieille bougonne — et vers l'insolent, 
zou! de se lever : — mais Fine, en riant, à l'énamouré : — 
» Nous sommes d'accord, fait -elle, donnez-m'en dix 
cannes; — ma grand'mère qui est là vous les payera ! » 

Au Lez, dimanche 1G février 1890. 

[Les Coquilles d'un Pèlerin.) 

Ji: CHANTERAI 

« Tu es de la race des oiseaux, » — me dis-tu. — Tu 
as raison, mon beau; — oui, je chanterai jusqu'à la 
tombe ! 

Oui, je suis de la race des oiseaux, — et, malgré ser- 
pents et vautours, — je chanterai chevances et disgrâces. 

Je chanterai avec les amis — qui, lorsqu'ils me voient 
gémir, — voudraient endormir ma plainte. 

Je redirai vos charmantes chansons — qui jettent, tou- 
jours limpides et claires, — des étincelles d'or sur ma 
destinée. 

Je chanterai, et, quand le Bon Dieu — voudra m'ouïr, 
pauvre de moi, — là-haut je lui apporterai mon pépie- 
ment. 

J'espère pourtant que la vie, — pleine encore d'éblouis- 
sements, — ne me sera pas si tôt ravie! 



1. Mesure (Ir longueur usitée autrefois dans tout le Midi : elle se 
divisait en huit pans et valait deux mètres, plus ou moins selon les 



372 ANTHOLOGIE DU FEUBRIGE PROVENÇAL 

E cantarai fin qu'au toumbèu 
Emé vautre, en moun nis tant bèu : 
Siéu de la race dis aucèu... 

(Li Couquilio d'un Roumiéu.) 
GUIQUE SUUM 

RASTELAGNO DE QUATRIN 

Tau garnis lou toupin que bèu pas lou bouioun. 
Jouine e vièi, laid e bèu, eiçavau tout se croso... 
Mai, digo, en de-que sièr d'èstre lou parpaioun 
Quand pèr d'autre flouris e s'espandis la roso ? 



Uno femo, d'enfant, de bons ami, de libre, 
La santa, lou travai e l'amour dóu bon Dieu, 
Vaqui tout ce que fau au bonur d'un felibre : 
Quau i'a de mai urous que iéu ? 

Uno femo? Ai !... D'enfant ? Oui!... De bons ami ?Paure!.. 
De libre? Mounte eoun?... La santa? Piéu-piéu viéu!.. 
Lou travai ? M'ablasigo!... Urous encaro siéu, 
Moun Dieu, que voste amour m'assole e me restaure! 



S'ère femo, amariéu un orne ami di flour ; 
Orne, adore li flour que retrason la femo : 
Coume elo an la bouta, coume elo siave óudour, 
Coume elo dins soun sen recampon de lagremo. 



Lis ami fan, ai! las ! d'acò li dindouleto : 
Tant qu'auras de bèu jour, te quitaran jamai ; 
Mai qu'arribe l'ivèr, frr ! frrl d'un cop d'aleto 
Liuen de tu vitamen tout l'eissame s'en vai ! 

(Li Couquiho d'un Roumicu.) 



LOUIS KOUMIEUX 373 

Et je chanterai jusqu'à la tombe — avec tous autres, 
en mon nid si beau : — Je suis de la race des oiseaux... 



(Les Coquilles d'un Pèlerin.) 
CUIQUE SUUM 

KATELÉE DE QUATRAINS 

Tel garnit le pot-au-feu qui ne boit pas le bouillon. — 
Jeunes et vieux, laids et beaux, ici-bas tout se mêle... — 
Mais, dis-moi, à quoi sert d'être le papillon — quand 
pour d'autres fleurit et s'épanouit la rose ? 



Une femme, des enfants, de bons amis, dos livres, — 
la santé, le travail et l'amour du bon Dieu, — voilà tout 
ce qu'il faut au bonheur d'un félibre : — Qui est plus 
heureux que moi ? 

Une femme? Aïe !... Des enfants? Hum!... De bons amis ? 
Hélas!... — Des livres? Où sont-ils ? ... La santé? Pot 
fêlé dure!... — Le travail? Il me tue !... Heureux encore 
suis-je, — mon Dieu, que votre amour me console et me 
réconforte ! 



Si j'étais femme, j'aimerais un homme ami des fleurs; 

— homme, j'adore les fleurs qui ressemblent à la femme ; 

— comme elle, elles ont la beauté ; comme elle, suave 
parfum; — comme elle, dans leur sein elles recueillent 
des larmes. 

Les amis font, hélas! comme les hirondelles : — tant 
que tu auras de beaux jours, ils ne te quitteront jamais; 

— mais qu'arrive l'hiver, frr ! frr ! d'un coup d'aile — loin 
de toi, rapidement, tout le vol s'en va ! 

(Les Coquilles d'un Pèlerin.) 



REMY MARGELLIN 

(1832-1908) 



OEcvrks. — Long dúu Camin, recueil de poésies (Avignon, 
Roumanille, 18691; — Lou Bon Téms, sirvente provençal suivi 
de f'o que voulin, chant patriotique (Garpentras, Pinet, 1878) ; 
— Li Trevan de Hoco-Martino, opéra-comique posthume (Car- 
pentras, Batailler, 1910) ; — Inédit : Li Mountagnardo, poésies. 

Marcellin a collaboré au Cassaire, au Rambaiaire, à La Lau- 
seto, l'Armaiia Prourençau, l'Armana dúii Ventour, au Jacau- 
mar, à Y Alliance Latine, La Cornemuse, ainsi qu'à L'Aiùli sous 
le pseudonyme de Jan de l'Orte. 

Né à Garpentras en 1832, iteiny Marcellin, Marcellin de Car- 
pentras comme on l'appela souvent, avait reçu dans son enfance 
une certaine instruction, qu'il avait pu pousser jusqu'au grec et 
au latin, grâce à un excellent prêtre, curé d'un village voisin, 
auquel ses parents l'avaient confié. De bonne heure, il s'était 
mis à composer des vers français. Mais, enfant du peuple, 
l'honneur rendu à la langue populaire par les premiers félibres 
l'éclaira sur sa véritable vocation. 11 fut conquis au Félibrige 
■vers 1860, avec la première génération de jeunes Provençaux 
qui lurent Mirèio et en eurent la révélation dans la nouveauté 
de leur printemps. Dés lors, encouragé par Mistral, il écrivit 
en provençal et fut bientôt remarqué, notamment aux Jeux 
Floraux d'Aix en 186'i. 

Franc et loyal, enthousiaste de son pays et de toute beauté, 
d'ailleurs bon et sage, il fut l'ami dévoué et fidèle de Crousil- 
lat, Mathieu, Girard, Gras, Bonapartc-Wyse, qu'il suivait et 
admirait dés avant 1870, comme d'Aubanel et de Mistral. Ces 
deux derniers même, sans égard aux différences d'opinions 
politiques qui les séparaient de Marcellin, — un des premiers 
rouges du Midi rallié avec Félix Gras à la campagne fédéraliste, 
• libertaire et républicaine » de la Lauseto de X. de Ricard et 
d'Auguste Fourés, — le prisaient assez, pour qu'il fût du petit 
nombre de conlidents privilégiés auxquels ils communiquaient 
les brouillons et les projets de leur chefs-d'œuvre. Après avoir, 
malgré les déplacements incessants d'une vie de voyageur de 
commerce ' , donné une collaboration généreuse aux revues, alma- 

1. Représentant d'une grande maison de tissus de Garpentras, 
R. Marcellin sut habilement tirer parti de sa profession pour faire 



KEMY MARCELLIN 



:J75 



nachs et journaux proveuçaux de ce temps, MareellÎB publia en 
1869 sou premier volume de vers : Long don Caniin (Le Long du 
Chemin), titre qui fait allusion à ses voyages. Dans VArmana 
de 1870, Mistral écrivait à son sujet : • Un de ces soutiens delà 
Cause glorieuse est Remy Marcellin. Il vient de nous donner 
un livre... où luisent la rosée et le soleil d'amour, et aussi 
quelques éclairs d'orage... Marcellin de Carpentra9 est un peu 
de l'école de notre gentil Mathieu et de Bernard de Ventadour, 
c'est-à-dire de l'école des trois G r Aces : et il a raison, Mathieu, 
dans la préface du volume : << C.'esl un frais surgeon qui ba- 
bille agréablement à l'oreille des prés et mire en passant jon- 
quilles et pâquerettes. » Certes, on pourrait dire à ces poésies 
ce que leur auteur dit à deux Carpentrassiennes : fdlettes, 
vos petites coiffes — n'ont pas un ruban. — mais vous êtes 
jolies et fraîches ; — vous avez quinze ans ! » 

Long don Camin comprend trois livres : A l'Eigagno, An Sou- 
l'eu, Dins l'Anrige. A l'Eigagno, ce sont les pensées tendres, les 
notes voilées, l'aube dos doux espoirs. La pensée est plus pleine, 
plus mûre, mieux éclairée dans la seconde partie, An Sonleu. 
Enfin, dans le troisième livre, les chants vibrent plus tristement: 
là sont rangés les espoirs déçus, les plaintes et les anathèmes. 
Dans chacun de ces trois livres, dans les genres si divers qu'il 
aborde, Marcellin déploie, avec une langue colorée, une inspi- 
ration abondante et facile. On sent qu'il est poète par nature, et 
qu'il se laisse aller au charme d'entendre couler de son propre 
fond cette musique sonore et harmonieuse. Aussi a-t-il les 
défauts de ses qualités. Sa facilité même parfois l'empêche de 
chercher, par un ellbrt plus laborieux, le fond intime de ses 
sujets, à la surface desquels il se joue, en y répandant à profu- 
sion la lumière et la couleur, et lui fait trahir l'originalité de la 
pensée provençale. Si, d'autre part, on peut reprocher quelque- 
fois à son inspiration de n'être pas assez resserrée et conden- 
sée, il faut louer sans réserve la pureté de sa langue toujours élé- 
gante et riche, la grâce naïve, simple et naturelle de sa poésie 
aux thèmes souvent personnels et qui témoigne partout de son 
amour profond de l'art et de la Provence. 

Dix ans après, Remy Marcellin publia une oeuvre d'un tout 
autre genre, un fier sirvente provençal intitulé Lon Bon Teins 
(le Bon Temps, 1878) et suivi d'un chant patriotique, Ço que 
vonlen (Ce que nous voulons). Cette brochure, écrite après les 
événements du 16 mai 1877, est, en même temps qu'une satire 
politique contre le maréchal de Mac-Mahon, une apologie 
enthousiaste de la Liberté et de la République dont Marcellin se 

au Félibrige, à travers tout le Midi, la plus active propagande, — et 

la plus originale aussi. C'est ainsi qu'il s'annonçait à ses clients pur 
un avis de passage rédigé en provençal. 



376 ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGE PROVENÇAL 

déclare « l'amant passionné ». A lire les descriptions du « bon 
temps u revenu en France après la chute d'un gouvernement 
dictatorial que Marcellin flétrit avec une belle indignation dans 
quelques vigoureuses strophes satiriques, on retrouve la ma- 
nière fraîche et gracieuse, la langue limpide et les rythmes 
légers du poète de Long duu Carnin, pénétré du plus délicat 
sentiment de la nature. 

Jusqu'à ses dernières années, malgré l'âge et la maladie qui 
le retenaient loin des réunions félibréennes, Remy Marcellin 
ne cessa de produire nombre de vers qui ont paru, pour la plu- 



MENTINO 

Mentino es douço e blanquinello 
Coume l'aubeto dóu matin; 
Sus soun espalo redounello 
Se chalo gai soun peu bloundin. 
Mentino es douço e blanquinello 
Coume l'aubeto dóu matin. 

Coume un diamant sa caro esbriho; 
Soun front es pur coume la nèu; 
Franco peréu es soun auriho 
De pendeloto emai d'anèu. 
Coume un diamant sa caro esbriho; 
Soun front es pur coume la nèu. 

Li venloulet que la flajeton 
Porton i flour soun bèu parla; 
E dins sis iue que beluguejon 
Dos esteleto an davala. 
Li ventoulet que la flajeton 
Porton i flour soun bèu parla. 

Sus si bouqueto noun trespiro 
Que la michour de soun alen; 
Se, pièi, souspiro, plan souspiro 
E noun jamai d'un cor trop plen. 
Sus si bouqueto noun trespiro 
Que la michour de soun alen. 



KEMY MARCELLIN 377 

part, dans YArmana, et à la fin, dans Lou Jacoumar et VArmana 
don Ventour, revues plus particulières au Conitat Venaissin. Il 
est mort dans sa ville natale le 6 septembre 1908. au moment 
où il s'occupait de publier son dernier recueil de poésies, Li 
Mountagnardo (les Montagnardes), et un opéra-comique, Li 
Trevan de Roco-Martino (les Lutins de Roquemartine). Il avait 
été élu majorai en 1801, avec la cigale des Maures. 

Sauf indication contraire, la traduction des poèmes suivants 
de II. Marcellin est celle de l'auteur, revue et corrigée. 



M BUTINE 

Mentine est douce et blanche — comme l'aube du ma- 
tin ; — sur son épaule arrondie — ses blonds cheveux se 
complaisent. — Mentine est douce et blanche — comme 
l'aube du matin. 



Son visage éblouit comme un diamant; — comme la 
neige son front est pur; — libre aussi est son oreille — 
de boucles et de pendants. — Son visage éblouit comme 
un diamant; — comme la neige son front est pur. 



Les brises qui la caressent — portent aux fleurs son 
beau langage; — et dans ses yeux étincelants — deux 
petites étoiles sont descendues. — Les brises qui la ca- 
ressent — portent aux fleurs son beau langage. 



De sa fine bouche ne s'exhale — que la moiteur de son 
haleine; — et si, ensuite, elle soupire, elle soupire dou- 
cement — et non jamais d'un cœur trop plein. — De sa 
fine bouche ne s'exhale — que la moiteur de son haleine. 



JQ ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGE PROVENÇAL 

Dous piclioun lès de mousselino 
lé fan encaro un coutihouu; 
Sis ouro dicho, gaio nino, 
Vai courre après li parpaioun. 
Dous pichoun lès de mousselino 
lé fan encaro un coutihoun. 

Lou pan d'estofo de soun jougne 
Es simplamen de cadissct, 
E res jaraai s'es vengu pougne 
A l'espinglo de soun courset. 
Lou pan d'estofo de soun jougne 
Es simplamen de cadissct. 

Urous de vèire en tu, chatouno, 
Qu'uno floureto à soun printèms, 
Garde pèr iéu lou vent d'autouno; 
E dins ma draio vau countènt, 
Urous de vèire en tu, chatouno, 
Qu'uno flourelo à soun printèms. 

Itousstlloiiu, avousl 1857. 

{Long clou Camin, Al'Eigagno.) 

A MADELOUN 

Neno, auras lèu quinge an : se plus tard «juaucun t'amo, 
E 'n ta coumpagno, j>iòi , vòu debana si jour, 
Saches sus lou camin escampiha de flour, 
E veja 'ntre si man li trésor de toun amo. 

Saches, ma hello enfant, entre-teni la flanio 
Que vivo aura dins eu coungreia toun amour, 
Aliuncha de l'oustau malamagno e rumour, 
E viéurc de bonur, de joio e de calamo. 

Mai s'arribo [lumens qu'un triste desacord 
Mescoule à voste mèu la gouto d'amaresso, 
Ah! noun, noun fau jamai, quand meuie aguèsse tort 



KEMY MARCELLIN 



379 



Doux petites largeurs de mousseline — lui suffisent 
encore pour une jupe; — sa prière terminée, elle vu, 
joyeuse enfant, — courir après les papillons. — Deux 
petites largeurs de mousseline — lui suffisent encore 
pour une jupe. 



Le pan d'étoffe de son corsage — est simplement de 
cadisset 1 , — et nul jamais n'est venu se piquer — à l'é- 
pingle de son corset. — Le pan d'étoffe de son corsage 
— est simplement de cadisset. 



Heureux de ne voir en toi, jeune fille, — qu'une fleur 
à son printemps, — je garde pour moi le vent d'au- 
tomne; — et satisfait je poursuis ma route, — heureux 
de ne voir en toi, jeune fille, — qu'une fleur à son prin- 
temps. 

Iioussillon, août 1877. 

[Le Long du Chemin, A la Rosée.) 

A MADELOX 

Fillette, tu auras bientôt quinze ans : si plus tard 
quelqu'un t'aime, — et qu'en ta compagnie il veuille 
ensuite dévider ses jours, — sache le long du chemin 
semer des fleurs, — et verser entre ses mains les trésors 
de ton cime. 

Sache, ma belle enfant, entretenir la flamme — que 
ton amour aura su allumer en lui, — chasser toujours 
la discorde et le bruit loin de votre ménage, — et vivre 
de bonheur, de joie et de paix. 

S'il arrive pourtant que quelque fâcheuse querelle — 
mêle à votre miel la goutte d'amertume, — ah! non, non, 
il ne faut jamais, quand même il aurait tort, 

1. Serge commune fabriquée autrefois en Languedoc et liés en 
vogue dans les Bouchcs-du-Rhùne et la Vaucluse. 



380 ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGE PROVENÇAL 

lé barra ti poutoun, auturouso mestresso... 
Mai i' aprendre à legi, pèr un vôu de caresso, 
Amour sus ti bouqueto e perdoun dins toun cor. 

Lourmarin, janvic 1862. 

(Long don Camin, Au Soulèu.) 

LA VIDO 

Coume uno oulo cstrechouno e bèn curbecelado, 
.Mai pleno fin qu'au bord d'uno aigo d'amarun, 
Au cremascle dóu tèms la vido es pendoulado, 
Brandussant dins soun pitre un pau de sabourun. 

Paureto ! ansin gargoto, e, sèmpre desoulado, 
Lagremejo e s'esbéu en un nivo de fum, 
Ai! las! sènso pousqué vers la capo estelado 
Amount faire giscla 'no brigo de perfum. 

Sequauquejourpamens, moun Dieu, dintre moun oulo 
Sentiéu li vai-e-vèn d'un brout de ferigoulo, 
De sàuvi e de girofle un pichounet clavèu, 

Alor, Segnour! veirias moun amo entrefoulido 
Vous dire emé bonur : au fougau de la vido 
Que vosto man divino empure lou gavèu! 
Ate, 1864. 

(Long clou Camin, Dins l'Aurige.) 

NOUVELUN 

Lou grand soulèu reviscoulairc, 
De bèu rai d'or tout capclu, 
Se chalo e dis : Sono salut! 
Veici mai de jour counsoulaire; 

Au rampèq dis aucèu sibluirc 
S abaudis tout un moundc alu; 
Dins la fourést, dins lou cèu blu 
Milo sentour pèrfumon l'aire, j 



REMT MA.ROELLIN 381 

lui interdire tes baisers, hautaine amante, — mais lui 
apprendre à lire, sous une pluie de caresses, — amour 
sur ta bouche et pardon dans ton cœur. 

Lourmarin, janvier 1862. 

(Le Long du Chemin, Au soleil.) 

LA VIE 

Comme une marmite étroite et bien couverte, — mais 
pleine jusqu'au bord d'une eau d'amertume, — à la cré- 
maillère du temps la vie est suspendue, — balançant 
dans son sein un peu de saveur. 

La pauvrette! ainsi elle bouillonne, et, toujours déso- 
lée, — pleure et s'évapore en nuage de fumée, — ah! 
hélas! sans pouvoir vers la voûte étoilée — faire jaillir 
là-haut une goutte de parfum. 

Si quelque jour pourtant, ô mon Dieu, dans ma mar- 
mite — je sentais le va-et-vient d'une tige de thym, — de 
sauge et un petit clou de girofle, 

alors, Seigneur! vous verriez mon âme transportée — 
vous dire avec bonheur : au foyer de la vie — que votre 
main divine attise la javelle! 

Apt, 1864. 

(Le Long du Chemin, Dans l'Orage.) 

RENOUVEAU l 

Le grand soleil qui ravigote, — de beaux rayons d'or 
tout empanaché, — resplendissant, s'épanouit et dit : 
Bien vous en soit ! — Voici encore des jours censolateurs. 



A l'appel des oiseaux siffleurs — tout un monde ailé 
prend l'essor; — dans la forêt, dans le ciel bleu — mille 
senteurs parfument l'air. 

1. Trad. nouvelle. Ce sonnet, qui fait partie de Li Mountaç/nardo, 
recueil de poésies inédiles de Marcellin, a paru pour la première 
fois dans VArmana Prouvencau de 1892. 



ANTHOLOGIE DU ÎELIUIUGE PROVENÇAL 

Frea e gui, coungreiant l'amour, 

Mai desboundo, e vestis de flour 
Torrado e bos, tout lou campèstre. 

Li roussignôu, dins soun canta, 
Saludon l'obro dóu Grand-Mèstre ! 
Lou pensaire. .. rèsto espanta. 

[U Mouniagnardo.) 



i 



i 




RE.MY MARCELLIN 080 

Frais et gai, procréant l'amour, — Mai surgit et revêt 
de fleurs — champs et bois, toute la campagne. 



Les rossignols, dans leurs chants, — saluent l'œuvre 
du Grand-Maître! — Le penseur... reste ébahi. 

(Les Montagnardes^.) 



i. Le manuscrit do Li Mountaiptardo se termine par la belle êpi J 
taphe suivante, qu'on peut lire à l'acte I, se. iv, des Trevan de Jloco- 
Martino ainsi que sur la tombe du poète, au cimetière de Carpentras. 
Elle résume, dans sa brièveté, la noble vie de l'homme et les espé- 
rances du croyant : 

Bon vist sus la terro 

Pèr sa braveta, 

Urous quau espero 

La félicita. 

Quand pièi, de la vido 

A pausa lou fais, 

Soun amo ravido 

liilamount s'envai. 

Traduction : Bien vu sur la terre — pour sa probité, — heureux 
qui espère — la félicité. — Quand, puis, de la vie — il a posé le 
fardeau, — son âme ravie — la-haut s'en va. 



LEON DE BERLUC-PERUSSÏS 

(1835-1902) 



Le catalogue des œuvres de Herluc-Pérussis, dressé en 1904 
par M.Edmond Lefèvre,comporte eu œuvres diverses, brochures, 
articles, etc., avec ou sans date, 166 numéros: en sonnets, poésies 
provençales, etc., dans l'Armana Prouve iiçau, 49 numéros. 

Principales œi:vri:s en français et en provençal. — 
Les Chansons du Carrateyron (Marseille, Boy, 1855) : — Du 
Mouvement littéraire en Provence (Forcalquier, 1855); — L'A- 
beiho prouvençalo de 1858 pcr uno ribambello de rimaire, etc. 
(Marseille, Feraoud, 1858) : — De la Cathèdralitè de l'église de 
Forcalquier (Forcalquier, 1863) ; — La Crise agricole en Provence 
(Aix, llemondet, 1866); — François h T à Avignon (Apt, 1869); — 
Du Sonnet et des Sonnettistes aptésiens (Apt. 1872); — Les Al- 
manachs littéraires (Aix, 1874) ; — Fêle séculaire et internatio- 
nale de Pétrarque (en collaboration avec H. Guillibert) (Aix, 
Remondet, 18"5) ; — Almanach du Sonnet, 4 vol. (Aix, ltemon- 
det, 1874-1877); — Un Document inédit sur Laure de Sade (Aix, 
Illy, 1876); — Forcalquier et ses Souvenirs littéraires (Mont- 
pellier, 1877) ; — Malherbe à Aix, discours d'ouverture à l'Aca- 
démie d'Aix (Aix, 1878); — Lou Panegiri de Sant-Gargameu 
(Forcalquier, Crest, 1890) ; — Lou Signum, souvenir du collège 
de Forcalquier (Forcalquier, Crest, 1897); — La Patrie et la 
Mairie, discours prononcé à Voix en 1898 (Ibid., 1899) ; — Mis- 
tral et l'Académie (Avignon, Roumanille, 1899); — Lettres iné- 
dites de « l'Ami des hommes » (Digne, 1899) ; — Pages Régiona- 
listes, recueil posthume avec introd. de Bruno-Durand (Aix. 
édition Le Feu, 1917). 

De Berlue a collaboré à toutes les publications méridionales, 
à V Almanach du Sonnet, ans. Sonnets curieux et Sonnets célèbres 
de Le Duc, à la Monographie du Sonnet de Veyrières, au Nou- 
veau Parnasse français, aux Poètes Contemporains (Leip/.ig). à 
l'Album Macédo-lioumain (Bucarest), aux Mémoires de l'Acadé- 
mie d'Aix, à la Revue des Langues Romanes, aux Comptes Ren- 
dus des Congrès scientifiques de France, etc. 

Principaux pseudonymes : A. de Gagnaud, C. del Leberoun, 
la Cigale de Porchères, l'E scalaire, Val Saxile, Noël du Ber- 
cel, etc. 

Léon de Berluc-Pérussis, né à Apt le 14 juin 1835, mort au 
château de Porchères, près Forcalquier, le 2 décembre 1902, 



LÉON DE BERLLC-PÉROSSIS 385 

fut uu de ces grands érudits modestes et de ces lettrés char- 
mants dont les provinces de France renferment encore beau- 
coup et à qui le culte de la connaissance suffit pour emplir et 
embellir l'existence. Sa vie de labeur probe et désintéressé 
reste d'un haut exemple : il ne cessa d'être l'homme de tous 
les devoirs, du devoir intellectuel comme du devoir moral, et 
il appliqua ses rares aptitudes comme ses nobles passions à la 
pratique du vrai, du beau et du bien. 

Il descendait de deux familles illustres d'Italie : les Berlue 
chi de Milan et les Perru/.zi de Toscane, barons de Lauris en 
Provence. Venus dans le Midi avec Valentine de Visconti, les 
Perru/.zi avaient établi au xv« siècle un comptoir en Avignon- 
En 1458 Louis Perruz/.i. chassé de Toscane par les Médicis. s'y 
réfugia. La famille, établie à Forcalquier sous le roi Bené. 
donna à cette ville trente-quatre premiers consuls. Le premier 
d'entre eux négocia, en H83, l'union du Forcalquiérois à la 
France. Léon de Berlue était donc un gentilhomme de grande 
race et un gentilhomme florentin : d'un Florentin il eut, cet 
artiste amateur des vraies beautés, des nobles antiquités, l'élé- 
gance, le goût sûr, la sobriété ferme. ' 

11 fit ses éludes classiques dans la capitale de la Haute-Pro- 
vence, « qui possédait un collège de Jésuites assez renommé à 
son heure... Son diplôme de bachelier obtenu, il venait faire 
son droit a Aix... Le 21 décembre 18511. il pronoucait à la 
séance de rentrée de la Société de jurisprudence, son FAoge de 
Boniface, avocat au Parlement. Ce travail, filial hommage rendu 
à un compatriote, hymne d'amour à la Provence, lui valut les 
félicitations de Berryer et de Mistral 1 ». 

Ainsi, dès son début dans la carrière des travaux de l'esprit, 
le jeune Berlue se vouait au patriotisme provençal, et Mistral 
le remarquait et le félicitait l'année même de l'apparition de 
Mireio. D'ailleurs en 1853 il avait assisté au fameux Roumavàgi 
d'Aix. L'apparition du Félibrige. qui suivit ces premières réu« 
nions, fut pour lui une révélation lumineuse de la conscience 
provençale. Dans ce mouvement d'idées, il reconnaissait la 
puissante et lucide incarnation de ses rêves poétiques et de 
ses savantes méditations. Devenu félibre lui-même, il s'efforça 
d'élever et d'élargir toujours l'idéal félibréen. II fut aussitôt 
de cette élite à qui l'on dut le magnifique développement 
d'idées sociales qui part du régionalisme provençal pour 
aboutir à la fédération latine. « Vers 1866 il abandonnait le 
droit pour se consacrer entièrement à la littérature et à l'his- 
toire locales. Nous le rencontrerons dès lors dans toutes les 
réunions félibréennes , tour à tour orateur, poète, historien, 

I. I. de Berlue, Pages liégionalistes, Iulrod.de Bruno-Durand, 
Mit. Le Feu (AU, 1917). 

25 



386 ANTHOLOGIE DU Fi'xiBKIGB PROVENÇAL 

archéologue. Habitant, la belle saison, son château du Plan de 
Porchères, il venait chaque année dans la calme ville d'Aix, 
pour y prendre ses quartiers d'hiver, roiniiu' il disait plaisam- 
ment 1 .» On l'a défini « l'âme modeste et sympathique de la vie 
intellectuelle d'Aix. un contemporain qui. pour n'être pas 
Aixois d'origine, a rencontré dans son œuvre de poète exquis, 
provençal et français, d'académicien analyste, d'historien pa- 
tient, toutes les qualités subtiles de l'esprit soxtien. Passionné 
de bonne heure pour la cause du liéyionalisnie, il comprit, 
dès le congrès d'Aix qui ouvrait une ère nouvelle aux destinées 
de la province -, quel instrument de décentralisation pouvait 
être la renaissance de poésie native que suscitait la jeune école 
des félibres d'Avignon. Nul n'a plus l'ait que de Berluc-Pérussis 
pour sauver de la routine et guérir des lieux communs les 
anciens groupes littéraires des anciennes capitales déchues du 
Midi, pour leur infuser la jeunesse avec un sang nouveau. Ces 
académies oui maintenant uu rôle '■ ». 

En effet il contribua pour sa part à garder à la vieille cité pro- 
vençale, parfois nu peu somnolente, l'activité de sa vie intel- 
lectuelle et son renom de capitale de l'esprit. Ce gentilhomme 
de grande race, ce savant et ce poète que u'eùt pas dédaigné 
M. de Fontenelle et qui eut pu briller dans les premiers céna- 
cles, restait volontairement confiné dans ces sociétés provin- 
ciales, ces athénées de petites villes, ces académies départe- 
mentales qui font sourire les beaux esprits du boulevard. C'est 
qu'il voyait, à la lumière félibréenne, toute l'œuvre de recons- 
titution sociale qui pouvait s 'ébaucher, se mettre en train. Il 
voulait donner aux essais timides de ces lettrés de province, 
aux recherches qui s'égarent, les directions, la norme, le plan 
grâce auxquels leur œuvre devient utile et féconde. Mais pour 
mener à bien une telle tâche Léon de Berlue était trop modeste 
et ell'acé. Il avait de nobles ambitions, mais il manquait uu peu 
de ce goût d'action, de cette audace, de cette confiance dans le 
succès qui caractérisent les entraîneurs d'hommes. 11 possé- 
dait cependant un incontestable esprit d'organisation. C'esl 

1. Ibid. 

ï. Ce fut lui, qui plus tard, proposa île forger pour la provioçi 
■le mot de « nuitrie ». La patrie, « c'eût été la p'rance, parce qu'il y •■ 
dans cet amour national, qui suppose le sacrifice et le désintéresse 
ment, qui est l'œuvre aussi de fa rrllexion, quelque chose de plu 
viril, et la u matrie » c'eût été la province, pays de la mère, que l'o 
aime d'instinet, sans raisonnement, avec tous ses sens, d'un aniou 
.presque physique. La distinction est jolie ; elle évite ce tenue d 
« petite patrie », trop volontiers employé ; elle mériterait un meillen 
soi I ; mais L. de Berlue était trop discret pour en assurer le 
(Km. Ripert.J 

3. P. Mariéton, La Terre l'rovcuraie. 



LÉON DE BERLUOPÉRUSSIS 387 

ainsi qu'il prit une part importante aux Congrès scientifiques 
de France réunis à Aix eu 18G7. à Nice en 1878 : c'est surtout à 
lui qu'on doit l'éclatant succès qu'eurent, en 18ÏÍ, les fêtes 
internationales de Pétrarque, célébrées en Avignoa ; c'est lui 
qui mena académiciens et félibres à Florence, pour les fêtes 
du centenaire de Béatrix. Mais ce sont là de rares exemples 
où l'on vit sortir de lîerluc de sa studieuse solitude. En réalité 
ce fut avant tout un éruiit et un felibre de cabinet, qui se con- 
tenta de lutter par la plume pour la cause provençale. « Char- 
les Maurras a dit de lui qu'il riait un des théoriciens les plus 
écoulés du Félibrige. Et de fait, sou influence discrète, volontai- 
rement cachée, mais sure et forte de l'autorisé que confère le 
savoir, apparaît à tout moment dans l'histoire de la renaissance 
littéraire et sociale de la Provence durant ces trente dernières 
années '. a 

Avec la poésie, l'amour de la terre natale, manifesté sous 
mille formes, fut le grand ressort d'uue vie que la maladie et 
les chagrins domestiques assombrirent et eussent stérilisée 
chez, bien d'autres. Lui-même, dans un des moments où il 
se sentait le plus cruellement miné, disait : « Je ne crois pas 
qu'il me soit possible d'entreprendre encore le moindre travail, 
mais l'amour du pays et de la langue survivra, je l'espère, à 
tout le reste-. ■ Cette mission qu'il s'était donnée, de raviver 
partout, et dans les domaines les plus divers, le culte du pays, 
cette charge qu'il assuma, d'indiquer toutes les voies a ouvrir 
et à poursuivre, ce besoin d'amorcer, ne t'ùt-ee que pour l'exem- 
ple, les études, les recherches, le poussèrent, nous l'avons dit, 
ssayer, et presque toujours de main de maître, dans tous 
les genres. Aussi ses opuscules et ses discours sont-ils infini- 
ment nombreux et extrêmement varies. Ils ont réduit d'autant 
l'importance d'une ouvre poétique à laquelle il ne manque que 
le nombre pour avoir consacré de lierluc-Pérussis poète pro- 
vençal et français de premier plan, n Comme poète, L. de Ber- 
lue n'a jamais compose, connu.' taut de félibres, comme peut- 
être trop de félibres. de morceaux de longue haleine. Certains 
poèmes l'ellrayaient au contraire par leur « longueur kilomé- 
trique ». Il aimait mieux condenser et, pour ainsi dire, cris- 
talliser sa pensée dans quelques vers fortement frappés pu 
finement ciselés. Le sonnet était sa forme préférée, et il en a 
composé quelques-uns. soit eu français, soit en provençal, qui 
resteront comme des modèles du genre 3 , a Us sont en etlet 
d'une forme achevée et d'un sentiment très délicat. Le plus 
connu est son épitaphe. qui est une chose exquise de sincérité, 

1. Kd. Aude. Elqoede M. <lr Uniuc-Pri )<>.s;',s (Aix, N'iel. : 
-. 1.. de berlue, J J ugts hégionqlisies, Iptrod. 
3. Ibid. 



388 



ANTHOLOGIE DU 1ELIBKIGE PROVENÇAL 



de discrétion, d'accent chrétien, de forme artistique. En 1874, 
il avait fondé à Aix l'Académie du Sonnet, qui pendant quatre 
ans publia dans VAlmanach du sonnet les plus charmantes 
œuvres des sonnettistes modernes. Au frontispice de cette 
publication, le Joséphin Soulary de la Provence écrivait cette 
profession de foi, qui caractérise parfaitement sa manière : 
« Le temps est passé de ces versificateurs verbeux et vulgai- 
res qui avaient si fort contribué à discréditer la rime et les 
rimeurs. Si quelque chose peut désormais réconcilier notre 
siècle avec les vers, ce ne peut être que ce petit poème, à l'al- 
lure alerte, au cadre exigu et rempli, et qui vise, nou plus au 
charme banal et prolongé de l'oreille, mais à saisir, comme par 
surprise, la pensée et le cœur. » Et le préfacier des Pages Itc- 
gionalistes nous indique : « Les poésies de L. de Berlue, im- 
provisées le plus souvent pour des circonstances particulières, 
sont dispersées aux quatre vents de l'horizon provençal. Il 
n'attachait, d'ailleurs, qu'une mince importance à ces violettes 
éparpillées, dont il eût pu faire un gracieux bouquet. Il les 
faut patiemment rechercher dans V Armand l'rouvençau, la He- 
vue FiUbréenne, Ì'AÌÓU et bien d'autres publications où il a col- 
laboré sons le pseudonyme de A. de Gagnaud. Mistral écrivait 
de lui: «C'est un de nos écrivains les plus charmants et les plus 
o lins que ce Berlue qui éblouit, ce Berlue qui des pierres fait 
• jaillir les étincelles. » Alliant la (inesse et l'esprit classique à 
je ne sais quelle mélancolie amére et pourtant discrète, c'est 
un poète à part dans le chœur félibréen. Ce n'est pourtant point 
un pessimiste sombre et désenchanté^ comme les littératures 
du Nord en ont vu parfois fleurir. Le génie méridional, fidèle 
reflet d'une nature ensoleillée, fait de lumière et de gaieté, ne 
connaît guère le grand désespoir à la Vigny. » 

En définitive, nous nous trouvons devant une nature supé- 
rieurement douée et, malgré la grande portée de toute l'œuvre 
non poétique de L. de Berlue et les immenses services qu'elle 
a rendus pour le réveil de la conscience provençale, on regrette 
qu'il ne se soit pas consacré davantage à la poésie. Mais on ne 
peut vraiment regretter qu'il n'ait choisi résolument entre les 
deux langues dont il use, car il fait montre, dans tous les cas, 
du même génie personnel comme du môme art : son bilin- 
guisme est parfait, quoi que prétende sa modestie. Dans une 
lettre au poète Alexis Mou/.in il écrivait en 1883 : « Si jamais 
mes rimes sont recueillies, elles se distingueront de celles du 
commun des martyrs par l'équilibre absolu des deux langues. 
On me pardonnera de n'exceller ni dans l'une ni dans l'autre, 
parce qu'il sera visible que ni l'une ni l'autre n'a pu prendre le 
dessus et me devenir plus personnelle... » D'autre part, le bilin- 
guisme même de L. de Berlue a exercé une salutaire influence 
sur la Renaissance littéraire du Midi en combattant les exagé- 



LION DE BERI.UC-PKRUSSIS 



389 



rations de la première heure qui entraînèrent certains félibres 
jusqu'à proscrire absolument de leurs œuvres la laDguc delà 
grande patrie et à n'employer que celle de la petite. Il a fait 
comprendre que les deux langues sœurs pouvaient vivre côte 
à côte dans les lettres, de même qu'elles vivent dans le peuple. 

Léon de Kerluc-Pérussis eut cette grande fermeté d'esprit 
qui, dit La Bruyère, est nécessaire en France pour se passer 
des charges et des emplois. Ou plutôt, dans une société pro- 
vençale démembrée, il prit pour charge et pour emploi de tra- 
vailler, cinquante ans durant, à la reconstitution morale et ma- 
térielle de cette société. En 1876 il fut l'un des auteurs de la 
Constitution du Félibrige et reçut le titre de majorai avec la 
cigale de Porchères. En 1002, à la mort de Félix Gras, il re- 
fusa le titre de capoulié du Félibrige, et désigna lui-même 
Pierre Devoluv. Il l'ut membre d'un nombre considérable d'A- 
cadémies et Sociétés savantes en France et à l'étranger, prési- 
dent de l'Académie d'Aix, et reçut quantité de distinctions litté- 
raires et de titres honorifiques, le plus souvent gagnés sous de 
discrets pseudonymes. 

Nous avons nous-mêmes traduit les pièces suivantes. 






390 ANTHOLOGIE DU FKLIBHIGE PROVENÇAL 



LOU PLAGNUiX DOU PASTRE 1 

Ounte es, aro, lou tèms, o Nourèio pourié, 
Quaiid vers lou SOUfèU clin, s'eibignaian defouoro, 
I' i[n amudi d'amour, de long des pradarié, 
Flourejàvou tei dot d'uho mai) que tremouoro? 

Oli! qu'èro bouon lou sero, o que maseo m'ourié 
Predi tout lou ploura que de mes uei s'escouoro? 
Encuei, mou amo a plus qu'uno espero : Sérié* 
Les ped davans, de lèu sourti de ma demouoro. 

Car tu, que tei vint an faien tant ufanouo 

Siei mouorto, e m'as leissa sus la routo espinouo, 

I", pelegrin sounous, vouos que sourot l'acàbou! 

Oh ! noun. Vène me querre; à tu vôurou mouiita! 
Vène, ou dounc lou frejau de toun crouos, lou derràbou, 
Par m'aclapa tout viéu, Nourèio, à toun cousta ! 

A L'AGADÈMI DIS ARCADE 2 

QUE MA FA BAILE DE LISCLO DE CIDOUN 

Adounc, vau gaubeja l'isclo di Coudounié 
Que blanquejo eilalin ounte lou soulèu abro, 
E i'auraipèr vassau tout un pople de cabro 
E couparai p<" L r scètre un brout d'amarinié. 

Aqui Safò, bessai dóu bord lesbian venié 
Escoundre sis amour e lou mèu de si labro, 
E demandavo au ro lou resson di palabro 
Qu'Oumèro i'avié tra dintre la brefounié. 

Oh! coumo amirarai li cimo escalabrouso, 
Li fier campas Trouian, e Lesbos la courouso! 

E quinti grand paillai, d'amount. subre mi bail! 

1. Dialecte de Forcalquier. 

2. Académie des Aicades ou mieux des Arcadicns. établie à 
Rome par Crescimbeni en 1690 dans le but de remettre en hon- 
neur le culte de la poésie. Chaque membre était inscrit sous le nom 
d'un berger d'Arcadie. 



LÉON DE RERLIC-PERUSSIS 1)0 1 



LA PLAINTE DU PATRE 

Où est maintenant le temps, ò Norée jolie, — où, vers 
le déclin du soleil, nous nous esquivions dehors, — et où, 
muet d'amour, le long des prés, — j'effleurais tes doigts 
d'une main qui tremble ? 

Oh! que le soir était bon! et quelle sorcière m aurait 

— prédit tout le pleurer qui de mes yeux s'écoule? — 
Aujourd'hui mon âme n'a plus qu'un espoir : Ce serait — 
les pieds en avant, de vite sortir de ma demeure. 

Car toi, que tes vingt ans faisaient si magnifique, — 
tu es morte, et tu m'as laissé sur la route pleine de ronces, 

— et, pèlerin sanglant, tu veux que tout seul je l'achève! 

Oh! non. Viens me chercher; à toi je veux monter! — 
Viens, ou alors, la pierre de ta tombe, je l'arrache, — 
pour m'en recouvrir tout vivant, Norée, à tes côtés ! 

A L'ACADÉMIE DES ARCADES 
qui m'a fait bailli de l'île de cydon 1 

Donc je vais gouverner l'île des Cognassiers — qui 
blanchit là-bas où le soleil flambe, — et j'y aurai pour 
vassaux tout un peuple de chèvres, — et je couperai pour 
sceptre un brin d'osier. 

Là Sapho venait peut-être du bord lesbien — cacher 
ses amours et le miel de ses lèvres, — et elle demandait 
au rocher l'écho des malédictions — qu'Homère y avait 
lancées dans la tempête. 

Oh! comme j'admirerai les cimes escarpées, — les fiè- 
res plaines troyennes et Lesbos la brillante! — Et quels 
grands rêves, de là-haut, sur mes falaises! 



1. Cydon (grec CuSutVta, aujourd'hui La Canée), ville très antique 
et fameuse sur la cote septentrionale de Crète, regardée comme la 
patrie de l'espèce principale des cognassiers. 



392 ANTHOLOGIE DU I ELIBRIGE PROVENÇAL 

Mai ta glùri me laisso, Oumèro, sènso envejo; 
Tu, Safù, ti poutoun me sarien qu'un trebau! 
Pas rèn de tout acù coumoulo uno amo vejo. 

Vau-Cluso, Juliet 1874. 

(Armana Prouvenrau, 1883. 

I LATIN DE LA ROUMAMO 

Agroupa, coume entour de la glèiso es l'amèu. 
Regardas nùsti set pople en soun armounio : 
La grand Loubo roumano, à si sacra mamèu, 
Long-tèms lisadrudis: pièi cadun s'esfournio. 

Escaraia d'amount, d'avau, nùsti gemèu 
S'esparpaion pertout, coume au vent la graniho; 
Mai lou signe peirau, soun doun parla de mèu, 
Lou gardon, même tu, tant liuncho, o Roumanio! 

E dóu tèms qu'óublidous de la raço e dóu sang, 
Renegant, nautre, einat, lou sourgènt subre-sant, 
Leissavian s'esvali nosto glùri dins l'aire, 

Tu, de longo estacado i record dôu fougau, 
Aubouraves tant fier lou noum de nosto maire 
Que lis os de la Loubo an tresana de gau! 

Pourchiero, Mai 1879. 

(Aix, Illy, 1882.) 

LI MADALENEN 

A ma felibrrto. 

T'ensouvèn quand, dins la grand piano, 
Anavian sout li iiù d'avoust : 
T'agradavo, digo, lou goust 
Di madalenen de Bourgano ! 

Groumandeto dôu jus qu'engano. 
La gauto saunanto de moust, 
Eres poulido aqui-dejoust 
Coume uno preirouno pagano. 



LÉON DE BERLUC-PÉRUSSIS 393 

Mais ta gloire me laisse, Homère, sans envie; — toi, 
Sapho, tes baisers ne me seraient qu'un tourment! — 
Rien de tout cela ne comble une âme vide. 

V .incluse, juillet 187'«. 

(Almanach Provençal, 1883.) 

AUX LATINS DE LA ROUMANIE 

Groupés comme le hameau à l'entour de l'église, — 

regardez nos sept peuples dans leur harmonie. — La 
grande louve romaine, à ses mamelles sacrées, — les 
allaite longtemps; puis ils quittent le berceau, chacun de 
son côté'. 

Disséminés au nord, au sud, nos jumeaux — s'épar- 
pillent partout, comme la graine au vent; — mais le 
signe paternel, leur doux parler de miel, — ils le gar- 
dent, même toi, Roumanie si lointaine! 

Et tandis qu'oublieux du sang et de la race, — reniant, 
nous les aînés, l'origine sacro-sainte, — nous laissions 
s'évanouir notre gloire dans les airs, 

toi, toujours attachée aux souvenirs du foyer, — tu éle- 
vais si fièrement le nom de notre mère, — que les os de 
la Louve ont tressailli de joie ! 

Porchères, mai 1879. 

(Aix, Illy, 1882.) 

LES RAISINS-MADELEINE 

A ma petite félibresse. 

Te souvient-il lorsque, dans la grand'plaine, — nous 
allions sous les feux d'août : — il te plaisait, dis-moi, le 
goût — des raisins-madeleine de Bourgane' ! 



Gourmande du jus qui trompe, — la joue saignante de 
moût, — tu étais jolie là-dessous — comme une vestale 
païenne. 

1. Village près de Saint-Saturnin d'Apt. 



394 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

Poutounaves, tu, li rasin, 

E iéu, toun mourroun cremesin... 

— Vuei, la vigno, ai las! es qu'un erme. 

S'ncatant au founs di gara, 

Un bestioulet, plus prim qu'un venue, 

Souco, ago e pampo, a tout cura. 

II 

E te recordes, tambèn, quouro 
Bruson lí jóuinî voues d'Abriéu, 
Li rimo folo que trasiéu 
Dins lou ramagnou di tourtouro ? 

Dûu canta de-longo èro l'ouro : 
Raiant tout lou sant jour de Dieu, 
De sonnet, n'avié que pèr téd, 
Quatrin que ris, toreié que plouro. 

Aro, ai bello a pica moun front, 
Di vers s'es agouta la font. 
Adieu la flouresoun divino! 

Car lou cbiroun qu'adus la mort, 
Pèr uno aselo segrèto e fino, 
Es intra perèu dins moun cor. 

Pourchiero, pèr Santo Madaleno, 1881. 

(Armana Prourenrau, 1882.) 

A-N-UNO QUE PLOURAVO 

Aquest mounde es qu'ernie e bousigo; 

Si QoUr, l'auro lis ablasigo; 

Si frucho l>aion l'enterigo ; 

Dins si draiùu lista d'ourtigo, 

Gos de gentour, pas 'no oumbro amigo. 

Siéu de croire : l'ai treva, iéu, 
Cinquante, ivèr, cinquante! estiéu. 
J ainai i'ausiguère un piéu-piéu 
De calandro, un cascai deriéu!... 
\ vusti chato, à vòsti ficu, 



LÉON DE BERLUC-PKRVSSIS 395 

Tu baisais, toi, les raisins, — et moi, ton petit mu- 
seau rougi... — Aujourd'hui, la vigne, hélas! n'est qu'une 

lande. 

Tapie au fond des guérets, — une petite bête, plus fine 
qu'un ver, — a tout nettoyé, souches, grappes et pam- 
pres. 

II 

Et te rappelles-tu aussi, lorsque — bruissent les jeu- 
nes voix d'Avril, — les rimes folles que je jetais — dans 
le roucoulement des tourterelles? 



De chanter c'était toujours l'heure : — coulant tout le 
saint jour de Dieu, — de sonnets, il n'y en avait que pour 
moi, — quatrains qui rient, tercets qui pleurent. 

A présent, j'ai beau frapper mon front, • — des vers 
s'est épuisée la source. — Adieu la floraison divine! 

Car le ciron qui apporte la mort, — par une fissure 
secrète et fine, — est entré aussi dans mon cœur. 

Porchères, pour sainte Madeleine, 1881. 

(Almanach Provençal, 1882.) 

A UNE QUI PLEURAIT 

Ce monde n'est que déserts et friches; — ses fleurs, le 
vent les flétrit; — ses fruits agacent les dents; — dans 
ses sentiers bordés d'orties, — nul parfum, pas une om- 
bre amie. 



Il faut me croire : je l'ai hanté, moi, — cinquante 
hivers, cinquante étés. — Jamais je n'y entendis un chant 
— d'alouette, un murmure de ruisseau! — A vos filles, à 
vos fils. 



39fì ANTHOLOGIE DU IKL1BKIGE PROVENÇAL 

Ah! digas-ié bèn que la vido 
Es cino amaro e flour passido; 
Que la souleto regalido 
Es de marcha dins li caussido, 
Parèu pèr parèu, man unido. 

Urous se, long di vabre escur, 
Cueion un soulet poum madur, 
Uno roso dóu perfum pur ! 
Urous, envejable segur 
S'an miechoureto de bonur! 

[Armana Prouvençau, 1885.) 

PÈR UN CROS 

Mounde, óublido-me dins ma sourno bùri ! 
.Mai (juun rai d'estiéu rigue à la paret; 
Qu'un cant de cigalo, un brama d'aret, 
Vengon pièi bressa moun long dourmitôri; 

Emai, qu'en passant, li gènt de l'endré 
De mi Tièi parent lausant lou noum flòri, 
Fagon : — Ku, peréu, èro bon e dre 
E d'aquel oustau gardaren memôri, — 

'Mai que, quand vendra, de fes, dins l'escur, 
Prega vers moun cros, ma chato au front par, 
Mescle uno lagremo à l'aigo signado, 

En pas t'atendrai, jour d'eterno gau, 
Ounte emé li rèire, emc la meinado, 
Amount bastiren un nouvèu fougau! 

(Mountpellier, Hamelin, 1880 '.) 



1. Ce sonnet ainsi que celui dédié aux Latins de la Roumanie el 
un certain nombre de poèmes de de Berlue, ont été publiés par 
l'auteur, chacun sur une feuille à part, dans diverses imprimeries 
du Midi. 



LÉOiN DE BERLUC-PÉRUSSIS 397 

ah: dites-leur bien que la vie — n'est que baies amères 
et (leurs fanées; — que la seule flambée de joie — c'est 
de marcher parmi les chardons, — couple par couple et 
mains unies. 



Heureux si, le long des ravins sombres, — ils cueillent 
une seule pomme nuire, — une rose au pur parfum! — 
Heureux, sûrement enviables — s'ils ont à peine une 
demi-heure de bonheur! 

[Almanach Provençal, 1885.) 

POUR UNE TOMBE 

Monde, oublie-moi dans ma sombre retraite ! — Pourvu 
qu'un rayon d'été vienne rire au mur; — qu'un chant de 
cigale, un bêlement de bélier, — viennent ensuite bercer 
mon long sommeil ; 

pourvu qu'en passant, les gens de l'endroit, — de mes 
vieux parents louant le nom illustre, — disent : « Lui 
aussi était bon et droit, — et de cette maison nous gar- 
derons la mémoire ; » 

pourvu, lorsque viendra parfois, dans l'ombre, — vers 
ma tombe, prier ma fille au front pur, — qu elle mêle 
une larme à l'eau bénite, 

en paix je t'attendrai, jour de joie éternelle, — où, 
avec les ancêtres, avec les enfants, — là-haut nous bâti- 
rons un nouveau foyer! 

(Montpellier, Hamelin, 1880.) 



ALPHONSE MICHEL 

(1837-1893) 



OEuvues provençales. — Loti Flasquet de Mèste Miquèu, 
chansons (Api, Jean, 1870); — Istnri de la Vilo d'Eiguiero, étude 
d'histoire locale (Draguignan, Latif, 1883) ; — La Bello Magalouno, 
opéra en collab. avec M. Bourrelly (Paris, Borncmer, 1890). 

OEuvres FRANÇAISES sur la Provenoe. — Nîmes et ses rues 
(Nîmes, Clavel, 1880); — Des Traces laissées par le paganisme 
dans le midi de la France, sujet propose par la Société des 
Félibres de Paris, au Concours de philologie de 1892 (Marseille, 
Impr. commerciale Sauvion, 1893). 

A. Michel a collaboré au Cassaire, au Rambaiaire, à l'Ar- 
mana Prouvençau, au Prouvençau, au Franc Prouvent au.. àZ<;«, 
au Brusc, à La Revue des Langues Romanes, etc. 

Né à Mormoiron (Vaucluse) en 1837, le bon félibre Alphonse 
Michel eut la chance de connaître dans» sa jeunesse Castil- 
Bla/.e 1 , ce curieux dilettante et touche-à-tout, ce précurseur du 
PéHbrlge, qui se fit si volontiers le disciple de la nouvelle 
école provençale. Dans sa fréquentation, Michel, Miquèu de 
Mourmeiroun, comme on l'appela souvent, s'initia à la poésie 
d'oc. Avocat au barreau de Carpentras, où il se lia avec Kemy 
Marcellin, il se passionna vite avec lui pour l'idée républicaine 
d'une pari, de l'autre pour l'idée félibréenue. Peu après 18U0 il 
commençai I a suivre les réunions des félibres, et en 1866 il 
gagnait, avec son poème l'Existence de Dieu, le rameau d'olivier 
d'argent que l'Académie de Béziera consacre tous les ans aux 
œuvres de langue romane. En 1869, la même récompense lui 
était décernée dans la même ville pour un nouveau poème 
philosophique, l'immortalité de l'âme. Dés lors les succès vin- 
rent nombreux, lui valant une réputation régionale, a laquelle 
ne contribuaient pas peu son grand dévouement, son enthou- 
siasme pour la Cause, son caractère gai, un esprit plein de 
saillies, un cœur généreux. D'ailleurs il renonça vite aux 
grands sujets pour se contenter des triomphes plus faciles de 
la muse de la chanson. Car c'est surtout un chansonnier qu'il 
fut, après Castil-Blaze, dont il a la finesse, le sourire, la 
bonhomie, mais avec beaucoup moins de force dans la langue, 

1. Castil-Blazc venait souvent séjourner clans une propriété de 
Mormoiron. 



ALPHONSE MICHEL 399 

moins d'originalité dans le tour, moins de pureté provençale 
dans le goût et dans le style. Son petit recnei de chansons 
parut en 1870 sous le titre Lou Flasquet de Mèste Miqu'cu (le 
Flacon de Maître .Michel) : a Le Michel du Flasquet est le philo- 
sophe et le chansonnier d'un horizon borné par les cimes bleues 
du Yeutoux et la campagne dorée d'Eyguiéres. Ame légère, 
pensée claire, il semble, à l'entendre, que la vie ne soit qu'une 
longue partie de cabanon, au cagnard. entre une brune maî- 
tresse et un bon Uacou de Chàteau-Neuf : la pipe, le flacon, la 
maîtresse, mes bons amis, voilà le vrai bonheur .' — avec quel 
amour il le dit et le redit, ce refrain, avec linesse et sans obscé- 
nité!.. Auacréiiu aurait signé telle de ses pièces 1 ... » Ce n'est 
pas que « maître Michel » manque d'émotion et de sensibilité, 
et qu'il borne son idéal de la vie au carpe die m d'Horace. Dans 
certaines de ses chansons, le souvenir du village natal s'évo- 
que avec une légère teinte de mélancolie dont la sincérité sim- 
ple, sans emphase, plaît infiniment. De même le spectacle de 
la guerre rallumée en Europe fait frémir son àme bucolique, 
éprise du grand idéal républicain de la fraternité à laquelle il 
convie ses amis de boire. « Mais sa bonne humeur pleine de 
santé a vite chassé les nuages, et nous retrouvons le poète à 
son cagnard, les yeux perdus dans le bleu du ciel, dévidant ses 
rêveries a la fumée de sa pipe. » C'est en restant ainsi simple' 
et sans grande profondeur, mais avec d'aussi heureuses dispo- 
sitions morales, que l'épicurien A. Michel est devenu populaire. 
« Son livre, a dit un de ses compatriotes, est l'expression de 
notre nature provençale, de notre manière d'être, de notre 
humeur joyeuse... » C'est pourquoi, avant qu'apparut leur vrai 
chantre, Charloun ltieu, les cercles de village, les chambrées 
paysannes eurent un véritable enthousiasme pour M'est c 
Miquèu. Il faut bien dire qu'il profita de la vogue dont jouissait, 
lorsqu'il écrivit, le genre qui avait fait la fortune de Béranger. 
Car il est juste de le rapprocher du souriant poète des Lisettes 
et des Babets comme aussi de Désaugiers. 11 leur ressemble 
par plus d'un trait, et il représente dans la production pro- 
vençale de 1860 à 1875 une école qui, déjà démodée à Paris, 
avait encore beaucoup d'adeptes en province. Rhabillée a la 
mode de Crau, — Michel était juge de paix à Eyguiéres- quand 
il publia son Flasquet. — il était naturel que celte école de la 
gaieté eût un représentant dans la littérature d'oc. Celle-c 1 
participe trop à la culture générale française pour qu'on n'y 
trouve pas l'influence de cette culture. Pour sa part, l'œuvre 

1. Valère Bernard. Éloije d'Alphonse Micliel [/tevue Félibréenne' 
juin 18U3). 

2. C'est a la suite d'une pétition de ses habitants que Michel avait 
été nommé juge de paix du canton d'Eyguiéres. 



400 ANTHOLOGIE DU HÍLIBtUGfc PROVENÇAL 

d'A. Michel est un indice certain de cette influence. Cela ne 
l'empoche pas de rester très provençale et même suffisamment 
originale. 

D'ailleurs A. Michel sut s'intéresser à bien autre chose qu'à 
la chanson. Sans compter quelques traités juridiques que sa 
profession l'amena à écrire, on lui doit une excellente histoire 
de la commune d'Eyguières, qui prouve qu'il pouvait écrire en 
provençal aussi bien la sérieuse prose que l'aimable poésie. 
On lui doit aussi de longues et fécondes recherches sur le 
folk-lore des pays qu'il habita au cours de sa carrière de juge, 
et une action, une propagande iVlibréennes, incessantes et 



ESCOUTO SE PLOU 
Kr : Ah! qu'il fait chaud! 

Escouto se plôu! (*'*) 

Aro de pertout s'ause dedins l'aire 
Aqueste refrin que vous fiche en caire : 

Escouto se plùu! i^'*) 

Acù ! s lou pan subre la taulo, 
Es lou juvert dins lou fricot; 
Se largo pas quatre paraulo 

Que noun quaucun i' apounde acù : 
Escouto se plôu, etc. 

Se vous an rout li bras, la tèsto, 
Se vous an begu voste vin, 
l'aura toujour quauco voues lesto 
Pèr vous entouna lou refrin : 
Escouto se ploù, etc. 

Sias près d'amour pèr uno femo, 
A si geinoun venès ploura; 
Mai, se sias paure, amour, lagremo, 
Rèn ié fai rèn, e vous dira : 
Escouto se plùu, etc. 

Sias bon enfant, sias franc de vice; 
Ami, parent n'en counvendran. 
Demandas-ié quauque service, 
Ami, parent vous respoundrau ; 
Escouto se plôu, etc. 



ALPHONSE MICHEL 401 

fort heureuses, dont les félibres lui sont très reconnaissants. 
Son Flasqutt contribua beaucoup à rendre sympathiques les 
idées qu'il répandait partout et qui faisaient s'éveiller d'ar- 
dents patriotes provençaux et français. Au reste il sut, sous 
l'uniforme de capitaine des mobiles, meuer sa joyeuse musc 
de Provence à la guerre de 1870-71 pour la défense de la grande 
patrie. 

Alphonse Michel fut nommé majorai en 1876, avec la cigale 
du Var. Il mourut à Marseille le 13 mars 1893. 

Le t'iasqtiet ayant été publié sans traduction française, nous 
avons traduit nous-mêmes les pièces qui suivent. 



ECOUTE S'IL PLEUT 

Air : Ah ! qui! fait chaud.' 

Ecoute s'il pleut ! (bis) — Maintenant de partout on 
entend dans l'air — ce refrain qui vous enrage : — Écoute 
s'il pleut ! (bis . 

Cela, c'est le pain sur la table; — c'est le persil dans 
le fricot; — il ne se lâche pas quatre paroles — sans que 
quelqu'un y ajoute cela : — Ecoute s'il pleut, etc. 



Si on vous a rompu les bras, la tète, — si on vous a 
bu votre vin, — il y aura toujours quelque voix leste — 
pour vous entonner le refrain : — Ecoute s'il pleut, etc. 



Si vous êtes pris d'amour pour une femme, — à ses 
genoux vous venez pleurer; — mais si vous êtes pauvre, 
amour, larmes, — rien ne lui fera, et elle vous dira : — 
Ecoute s'il pleut, etc. 

Vous êtes bon enfant, vous êtes exempt de vice; — 
amis, parents en conviendront. — Demandez-leur quel- 
que service, — amis, parents vous répondront : — Ecoute 
s'il pleut, etc. 



26 



402 ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGÉ PROVENÇAL 

Quand l'amour nous viio lesquino, 
Que lis an -vènon lariçiiîssefit, 
En un cantoun, lasèht la niino, 
La Mort espèro en se disent : 
Eseouto se plùu, etc. 

Aro la Prùssi nous enfelo ; 
Mai fárié bèn de s arresta. 
Se nous secavo trop la guMu, 
Tambèn poudriari i'aua eau ta : 
Eseouto se plùu, etc. 

Se ma pichouno cansouneto, 
Messies, noun pùu vous agrada, 
N'en sourtirai li braio neto 
En disent pèr vous salinla : 

Eseouto se plùu! ("il) 

Aro de pertout s ause deùins l'aire 
Aqueste refrin que vous fiche en caire : 

Eseouto se plùu! (6/'«) 

[Loïc Flasquet de Mcste Miquèn.) 
GANTARAI MAI 

Bf : Deux fois trente hivers ont blanchi ma tète. 

Vouliéu plus canta. Mai, dins li pradello 
Vesènt tournamai li flour s espandi, 
Ai senti subran de cansoun nouvello 
Boumbi dins moun cor e nie siéu desdi. 
Goume resta mut, quand tout loti terraire 
Es clafi de flour que prefumon l'aire ! 
Dins nùsti jardin, sente qu'es verai, 
Tant qu'auren de flour, ami, cantarai! 

Vouliéu plus canta. Mai, dins ma cabano 
Ai trouva 'n flasquet tout plen de vin vièi, 
E noun regretous dóu tèms que debano, 
Ai begu 'n cantant aquéu vin d'elèi. 
Coume resta mut quand lou vin petejo 
Et dins vùsti got ris e cascaiejo ! 



ALPHONSE MICHEL 403 

Quand l'amour nous tourne le dos, — que les années 
deviennent languissantes, — dans un coin faisant la mine, 
— la mort attend, en se disant : — Ecoute s'il pleut, etc 



Aujourd'hui la Prusse nous embête; — mais elle ferait 
bien de s'arrêter. — Si elle nous assommait trop, — 
aussi bien pourrions-nous aller lui chanter : — Ecoute 
s'il pleut, etc. 



Si ma petite chansonnette, — messieurs, ne peut vous 
plaire, — j'en sortirai les braies nettes — en disant pour 
vous saluer : 



Ecoute s'il pleut! (bis) — Maintenant de partout on 
entend dans l'air — ce refrain qui vous enrage : — Ecoute 
s'il pleut! (bis) 

(Le Flacon de Maître Michel.) 

JE CHANTERAI ENCORE 

Air : Deux fois trente hivers ont blanchi ma tête. 

Je ne voulais plus chanter. Mais, dans les prairies — 
voyant de nouveau les fleurs s'épanouir, — j'ai senti 
soudain des chansons nouvelles — gonfler mon cœur, e* 
je me suis dédit. — Comment rester muet quand tout 
le terroir — est couvert de fleurs qui parfument l'air ! 
— Dans nos jardins, je sens que c'est vrai, — tant que 
nous aurons des fleurs, amis, je chanterai ! 



Je ne voulais plus chanter. Mais, dans ma cabane — 
j'ai trouvé un flacon plein de vin vieux, — et, ne regret- 
tant pas le temps qui s écoule. — - j'ai bu en chantant ce 
vin de choix. — Comment rester muet quand le vin 
pétille — et dans vos verres rit et chante! — Dans nos 



404 ANTHOLOGIE DU FELIBKIGK PROVENÇAL 

Dins nùsti flasquet, Ben te ([n'es verai, 
Tant qu'auren do vin, ami, cantarai ! 

Vouliéu plus canta. Mai, l'autro vcsprado, 
Babèu me vesènt triste e souloumbrous, 
Se pènjo à moun cùu e 'iné 'no brassado 
A reviscoula mou» cor ainourous. 
Coume resta mut, quant vosto mestresso, 
Lis iue pion de i\<>, vous fui do caresso ! 
Din» nòsti païs, soute qu'os verai, 
Tant qu'auren de chato, ami cantarai ! 

(Luu Flasquet de Mèste Miquèu.) 

Il: TOURNARAI 

Èr : Le Cabaret. 

Siéu nascu dins uno bourgado 

Qu'es mémo au pèd dóu Mount-Vcntour 

E que, sus la roco cmpegudo, 

N'a que de colo à soun entour. 

Àqui lou printèms de moun âge 

Coume un fiéu d'or s'ei debana : 

lé tournarai, dins moun vilage, 

Vèire lou nis ountc siéu na, / , . 

. , bis 

Lou nis galant ounte Bleu na. ) 

Tout picbounet, subre lis iero 

Is oscoundaio jougavian ; 

Un pau pus tard dins la ribicro, 

Li cambo nuso, gafavian : 

A cha parèu, dins li bouscage 

Anavian, piòi, nous permena... 

lé tournarai dins moun vilage, etc. 

Pièi di felibre de Proavènço 

Ausôre aqui li proumié cant. 
Gant de bonur, de reneissènço, 
Pèr moun cor jouine erias toucant ! 
A toun ailat. divin langage, 
Quant de pantai i'ai degruna ! 
Ié tournarai, dins moun vilage, etc. 



ALPHONSE MICHEL '»05 

flacons, je sens que c'est vrai, — tant que nous aurons 
du vin, amis, je chanterai ! 

Je ne voulais plus chanter. Mais, l'autre soir, — Babet, 
me voyant triste et sombre, — se pend à mon cou et 
dune étreinte — elle a ragaillardi mon cœur amoureux. 
— Gomment rester muet quand votre maîtresse, — le9 
yeux pleins de feu. vous fait des caresses ! — Dans nos 
pays, je sens que c'est vrai, — tant que nous aurons des 
jeunes filles, amis, je chanterai ! 

{Le Flacon de Maître Michel.) 

J'Y RETOURNERAI 
Air : I.e Cabaret. 

Je suis né dans une bourgade — qui est juste au pied 
du mont Ventoux — et qui, collé à la roche, — n'a que 
des collines à son entour. — Là le printemps de ma vie 
— comme un fil d'or s'est dévidé: — J y retournerai, dans 
mon village, — voir le nid où je suis né, — le nid char- 
mant où je suis né. 



Tout petits, sur les aires — nous jouions aux cachettes; 
— un peu plus tard dans la rivière, — les jambes nues, 
nous pataugions ; — par couples dans les bosquets — 
nous allions, un peu après, nous promener... — J'y retour- 
nerai, dans mon village, etc. 



Puis des félibres de Provence — j'entendis là les pre- 
miers chants. — Chants de bonheur, de renaissance, — 
vous étiez touchants pour mon jeune cœur ! — A ta 
faveur, divin langage, — combien de rêves y ai-je égre- 
nés ! — J'y retournerai, dans mon village, etc. 



'lQf) ANTHOLOGIE DU I ÉLIBRIGE PROVENÇAL 

Coume la flouv de la pradello 
Se duerbe i rai dóu caud soulèu, 
Ansin m ou h amo souujarello 
I bais d'Amour se durbè lèu. 
Aro ounte soun, amour roulage 
Tóuti li bais que m'as douna ? 
Iétournarai, dins moun vilage, etc. 

Pèr Saut Laurèns qu'es nosto volo 

Kre toujour lou bouto-entrin ; 

Ere de tóuti li riboto ; 

Cantave tóuti li rel'rin ; 

Car pèr li vot, li roumavage, 

Ere segur lou niai fenat... 

lé tournarai, dis moun vilage, etc. 

Ié tournarai! De majouvènço 

Pantai, cnnsoun, amour, plesi, 

lé sures plus qu'en souvenènço, 

Car, b«u paspat, sics desglesi ! 

Avaus de l'aire lou grand viage, 

Vole, pamens, me i' entourna. 

Vole mouri dins moun vilage, 

Dins lou bèu nis ounte siéu na, ) , . 
, , . . J bis 

Lou nis galant ounte sieu na. ) 

(Lou Flasquet de M este Miquèu. 



c^6it\ 




ALPHONSE MICHEL 407 

Comme la fleur de la prairie — s'ouvre aux rayons du 
chaud soleil, — ainsi mon àme songeuse — aux baisers 
d'Amour s'ouvrit bientôt. — A présent où sont-ils, Amour 
volage, — tous les baisers que tu m'as donnés ? — J'y 
retournerai, dans mon village, etc. 



Pour saint Laurent qui est notre fête — j'étais toujours 
le boute-en-train; — j'étais de toutes les ribotes ; — je 
chantais tous les refrains ; — car pour les fêtes votives, 
les pèlerinages, — j'étais sûrement le plus enragé... — 
J'y retournerai, dans mon village, etc. 



J'y retournerai ! de ma jeunesse — rêves, chansons, 
amours, plaisirs, — vous ne serez plus là qu'en sou- 
venance, — car, beau passé, tu es en cendres! — Avant 
de faire le grand voyage, — je veux, pourtant, y retour- 
ner. — Je veux mourir dans mon village, — dans le beau 
nid où je suis né, — le nid charmant où je suis né. 



[Le Flacon de Maître Michel. 



MARIUS GIRARD 

(1838-1906) 



Œuvres. — Lis Aupiho, poésies et légendes provençales (Avi- 
gnon, Roumanille, 1877) : — Brinde prouvençau en Bartalasso, 
plaquette (Beaucaire, E. Aubanel, 1888); — La Crau, poésies et 
légendes (Avignon, Roumanille, 1894) ; — Inédit : Aneto, Li 
Cabro-fíò, poésies intimes. 

Girard a collaboré à la plupart des publications provençales 
et principalement à i'Armana Prouvençau et à VAiùli. Il a 
donné dans Les Echos de Provence, journal hedomadaire (année 
unique, 1884), des Profits et silhouettes du i'élibrige. 

Marins Girard, félibre et architecte, né à Saint-Remy le 
lu mai 1838, est l'un des plus jeunes poètes de cette première 
et enthousiaste génération du Félibrige qui vint, après Mirèio, 
grossir les rangs des Fondateurs et de leurs vieux amis. 

Fils d'un architecte compatriote et camarade de Roumanille, 
il avait, dans la maison paternelle de Saint-Remy, entendu dès 
l'enfance, de sa bouche même, les premiers vers provençaux 
du Père du Félibrige. Rercé par cette poésie, Girard n'eut pas, 
comme taut d'autres, à se convertir, à revenir à la langue pro- 
vençale après des tentatives plus ou moins heureuses dans la 
langue française d'oïl. C'est sans hésitation qu'après de bonnes 
études à Marseille, où il se fit remarquer par ses compositions 
littéraires et pour le dessin, il se mit à écrire daus le parler 
de son pays, dont la grammaire et la graphie étaient déjà 
posées, et dont la gloire avait déjà consacré bien des œuvres et 
entre autres Mirèio. Il débuta, du moins de façon publique, aux 
fameux Jeux Floraux d'Apt en 1862. De ce jour, il fut fidèle toute 
sa vie à la Cause de la Renaissance provençale et lui consacra 
non seulement son talent littéraire, mais aussi toute son activité 
et toute sa pensée. Dans l'œuvre de propagande populaire et 
moralisatrice, le Félibrige lui doit beaucoup. 

Ses poèmes reflètent d'ailleurs admirablement, tant par le 
fond que par la forme, son âme simple et bonne, la finesse de 
son esprit, la pureté de sa vie. On n'y trouve pas de grandes 
prétentions, point d'orgueil ni de désespérance romantiques. 
Girard formerait assez bien le chœur avec le Roumanille des 
Margarideto, le Crousillat de La Bresco et le Mathieu de La 
t'arandoulo. Sa forme, ses rythmes sont agréables, coulants, 
faciles, quelquefois un peu trop. Mais il est souvent charmant 



410 ANTHOLOGIE DU FKLIBKIGE PROVENÇAL 

ou touchant, surtout dans les sujets d'ordre intime et familier. 
D'ailleurs il est avant tout le poète du terroir et du foyer. « Les 
œuvres de Girard, poésies enthousiastes, mais naïves et bon- 
nes et simples, sont réunies dans deux livres : Lis Aupiho et 
La Cran, et le plus s.iuveut tout y esl écrit en l'aimable hon- 
neur de Saint-Remy. Vous voyez bien cette montagne, qui fait 
a Saint-Remy un incomparable décor? Eh bien, dans les vers 
de Girard, tous les mornes ou creux de roche de ces collines 
poétiques se reflètent ou se mirent : Iîomanin. la Vallongue, 
la Yau-Rngue, Saint-Clerc, le Lion-de-Gaussicr, la Caume, la 
Roche-Rousse. l'Église- Blanche, la I'ont-du-Morle el la Tour- 
du-Cardiual. Et dans ces vers il semble que vous foulez tou- 
jours les thyms, les lavandes, les romarins de Sant-Remy : et 
cela vous embaume. Certes il n'est pas donné à tous de liâlir 
des monuments comme vos antiques, comme l'arc-de-triomphe 
ou le mausolée des deux Jules. Mais, pourtant, quand parfois 
vous vous promenez le long d'un ravin et que vous y rencon- 
trez une simple croix de pierre, en vieille pierre de Saint- 
Remy, comme nous pourrions dire la rroix-des-liogations, 
n'eSl-il pas vrai que cela l'ait plaisir ? Et tellement ils plaisent, 
ces monuments tout simples et populaires, que votre Çroix- 
des-Kogations. bien qu'elle soit cachée au milieu des ronces, 
souventes fois je l'ai vue couronnée de ileurs par quelque 
main pieuse. La poésie de Girard est quelque chose, vous dis-je, 
comme des croix de Rogations, un document de foi, de religion 
pour Saint-Remy ' ! » 

Sous leur forme symbolique, les paroles de Mistral donnent 
bien la note et la valeur exactes du talent de Girard. Il faut y 
ajouter que, si ses œuvres sont surtout consacrées à chanter le 
pays du poète, c'est non seulement par des descriptions heu- 
reuses d'un réalisme sincère, bien observé, avec un sens visuel 
exact delà nature, mais aussi en rapportant et eu lixant litté- 
rairement, sons une juste; couleur locale, les légendes et les tra- 
ditions populaires do ses rustiques habitants. Dans Lis Aupiho 
(les Alpilles, 1877), les légendes en effet occupent la plus grande 
place et forment la partie la pjjis a! trayante. L'action, comme il 
sied à d'assez courts poèmes, n'est jamais très compliquée. : 
un fait plus ou moins embué de merveilleux, datant de ('im- 
précise époque des seigneurs et, des troubadours, et que le 
poète a recueilli sur les pontes des Alpilles. de la bouche des 
paysans qu'il fréquente et qu'il aime. La conclusion en est tou- 
jours saine et morale. En ce genre. Marins Girard annonce le 
Félix Gras du Romancero. 

Mais lorsqu'il sort du genre descriptif ou du légendaire, et 

i. F, Mistral, Ditcnuri aux obsèques de M, Girard, in / 
librige d'oct, 1906. 



MARIUS GIRARD 'il I 

lorsqu'il aborde le domaine du sentiment, comme dans ses pre- 
mières poésies, chaudement rimées, il n'est pas le poète des 
grandes émotions. L'amour reste pour lui un sentiment le plus 
souvent agréable, qui lui apporte beaucoup plus de joie que 
<le soulirance. Si parfois une légère mélancolie y a sa place, 
elle reste douce, et d'une émotion peu profonde et sans doute 
peu durable. Eu cela Girard est encore de l'école très proven- 
çale, un peu épicurienne, de sou maître Roumanille comme de 
son ami Crousillat : « Ce qui nous attire aussi vers Marins 
Girard, c'est cette complexité qui en fait une des figures les 
plus curieuses du Felibrige. N'éprouve-t-on pas en etl'et, en 
lisant ses vers, un réel plaisir à se demander ce qui domine en 
lui du croyant rigide ou de l'épicurien à la façon d'Horace, du 
troubadour romanesque, ou du paysan ami des pins et des 
mornes?... Mais il ne faut pas oublier que ce livre (Lis Aupiho), 
livre de début, bien que M. Girard l'ait publié à quarante ans, 
renferme des pièces composées à des dates très diverses; et 
peut-être est-ce dans ce mélange des poésies de l'âge mùr et 
des poésies de jeunesse, qu'il faut chercher la clef de l'é- 
nigme 1 ... o Bll réalité, tout en tenant compte de l'évolution que 
l'âge amène dans les goûts et les idées d'un poète, il y a chez 
Girard, comme chez les meilleurs félibres et chez. Mistral, 
comme chez tous les Provençaux de bonne ra*ce, le mélange 
intime et harmonieusement fondu d'un christianisme sincère, 
d'un catholicisme non sectaire et, nous l'avons dit, d'un léger 
paganisme antique, d'un doux épicurisme de bon aloi. Ces 
sentiments, qui peinent paraître opposés sous tel climat plus 
rude, chez des hommes de race moins affinée, se concilièrent 
de tous temps dans l'âme riche de nuances du peuple méridio- 
nal et dans sa religion. Habitant au milieu d'une nature ado- 
rable, il se plaît à aimer Dieu dans les beautés de sa création. 
Parmi la foule des Félibres qui incarnent plus ou moins le 
génie de la race, Girard compte comme l'un des plus représen- 
tatifs du pur type provençal. 

Son deuxième recueil de vers, La Cran (la Crau), date de 1894. 
« Tu y trouveras, dit l'auteur dans son avant-propos, des pay- 
sages connus, des rayonnements d'Avril, des fleurs éparses d'hy- 
sopes, de glaïeuls et d'asphodèles, des touffes de lavandes et 
d'immortelles, des senteurs de thym, des envolées de hérons, 
des ferrades de taureaux sauvages, des lueurs d'étang, le mur- 
mure du vent dans les saules et, sur les tamaris des solitudes 
camarguaises. le chant monotone des cigales solitaires. Toutes 
ces choses-là, mises en récits, entendues, observées, écrites, 



1. Armand Dauphin, Lit Aupiho, étude littéraire, Revue Féli~ 
bréenn» (mars 1893). 



112 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

dessinées là-bas, seul, perdu des semaines entières, le crayon 
dans la poche et le fusil sur l'épaule. » 

Eu somme La Cran renferme des œuvres du même genre que 
celles de Lis Aupiho, mais plus sereines ou mélancoliques sous 
l'effet des ans. De plus, le sens visuel du poète s'y affirme da- 
vantage dans des tableaux et des descriptions saisissants de 
vérité et de couleur. L'on y voit, sinon paraître, du moins se 
développer aussi un geure plus intime, poésie qui prête une 
âme vivante aux objets matériels de la maison et du foyer. Ce 
genre s'aflirmera de plus eu plus et de mieux en mieux dans les 
productions de la dernière partie de sa vie, dont il avait an- 
noncé la réunion sous le titre de IX Cabro-Fin (les Chèvrefeuil- 
les), volume qui n'a pas été édité. Mais bon nombre de ces 
pièces se lisent dans Y Ar rnana ainsi que dans l'AÌÓU et dans 
toutes les publications provençales contemporaines. 

Au total, l'œuvre de Girard est assez, abondante et inégale. 
Elle aurait gagné sans doute à être plus resserrée. Mais il s'y 
trouve assez, de choses très bonnes de forme et excellentes de 



LOU BLAVET 

Toujour, despièi, me n'en gouvèn. 

T. Al'HAN'l i . 

Vous n'ensouvèn, madamisello ?... 
— Ié vai agué dès un bèn lèu — 
Li parpuioun dins li tousello 
Festavon Dieu c lou soulèu. 

Tout-bèu-just flourissien li sàtivi ; 
Lou riéu risié dins li creissoun ; 
l'avié de guespo sus li l'àuvi, 
['avié de nis dins li bouissoun. 

Coumo uno coupo qu'èi trop pleno, 
Moun cor desbourdavo. — Pâmons, 
Chatouno gènto, blanco e leno, 
Me coumplasiéu dins mi tourment. 

A vous Bounjave, o moun amigo! 
Quand tout-d'un-cop sus lou cèu blu, 
A t raves champ, dins lis espigo, 
Gencho de rai e de belu, 



MARIUS GIRAKD 



.13 



fond pour foire de leur auteur lo type parfait du « bon poète » . 
Il ne lui manqua qu'un peu de ce métier qui fait défaut à tant 
de félibres, pour mériter le nom de « grand poète ». 

Lauréat du plusieurs jeux lloraux, maître en Gai-Sabc depuis 
1877, majorai en 1887, avec la cigale des Alpilles, syndic de la 
Maintenance de Provence en 1901, officier d'Académie, il a 
toute sa vie exercé de nombreuses charges dans les sociétés 
félibréennes. Il avait été en 1868 l'un des principaux organisa- 
teurs des fêtes de Saint-Iîemy en l'honneur des Catalans. Il 
avait, en récompense, reçu du gouvernement espagnol la croix 
de Chevalier de l'ordre de Charles III. Vieillard vigoureux a 
la belle barbe de fleuve antique, le meilleur des hommes et 
le plus accueillant des amis. .Marins Girard est mort dans sa 
petite ville natale le 11 août 1906. Signalons que sa fille, 
.M" 1 * Joachim Gasquet, a été reine du Félibrige de 1892 à 1899. 

La traduction de nos extraits de Girard est celle de l'auteur 
revue et corrigée, sauf pour la pièce Loti Belèn, que nous avons 
traduite nous-mêmes. 



LE BLEUET 

Toujours, depuis, il m'en souvient. 

T. AUUANKL. 

Vous eu souvient-il, mademoiselle ?... — (Il va y avoir 
dix ans bientôt) — les papillons dans les touselles — té- 
taient Dieu et le soleil. 



A peine fleurissaient les sauges ; — le ruisseau riait 
dans les cressons ; — il y avait des guêpes sur les su- 
macs, — il y avait des nids dans les buissons. 



Comme une coupe qui est trop pleine, — mon cœur 
débordait. Pourtant, — fillette charmante, blanche et 
douce, — je me complaisais dans mes tourments. 



A vous je songeais, ô mon amie, — quand tout à coup, 
sur le ciel bleu, — à travers champs, dans les épis, — 
couronnée de rayons et de lueurs, 



414 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

Vous destousquère palincllo 
Amount, au pèd d'aquelo crous... 
Oh! qu'erias noblo e qu'erias bello, 
Madamisello !... e iéti urous!... 

Triste e sounjaire, de mounte ère 

Sentiéu l'óudour di petelin; 

Sus uno ribo iéu mountère, 

Pèr mies vous vèire! — Alin, alin, 

Darrié la crous, que se dreissavo, 
(Jriso e daurado, entre li baUB, 
L'erronr venié, loti jour beissavo, 
Adusènt l'oumbro e lou repaus. 

Quand vous siguerias enanado, 
Goupère dre soulo li pin; 
E venguère d'uno alenado 
Davans la Crous dis Aubespin. 

La niue venié, fasié fresquièiro... 
Prenguère sus lou pedestau 
Un blavet à la crous de pèiro, 
E l'aduguèrc à inoun oustau. 

E descmpièi, paure felibre! 
Aquéu blavet iéu l'ai rejun 
Entré dos pajo, clins un libre, 
l'aura dès an au nies de Jun. 

Quand siéu triste, o ma bèn-aniado '. 
Duerbe lou libre, — e lèu, lèu, lou, 
Vous révèsè dins la raniado, 
Cencbo de llour et de soulèu! 

Crous tli Vertu. 6 d'Abriéu 1869. 

{Lis Aupihu, Souto li Pin.) 



MARIUS GIRARD 



H à 



je vous découvris, pâle, — là-haut, au pied de cette 
croix! — Oh! que vous étiez nohle et que vous étiez 
helle, — mademoiselle!... et moi heureux !... 



Triste et rêveur, d'où j'étais, — je sentais l'odeur des 
térébinthes ; — sur un talus je montai, — pour mieux 
vous voir! Là-bas, — là-bas, 



derrière la croix qui se dressait, — grise et dorée ) 
entre les rochers, — le crépuscule venait, le jour bais- 
sait, — apportant l'ombre et le repos; 



Lorsque vous fûtes partie, — je coupai droit sous les 
pins; — et je vins tout d'une haleine, — devant la Croix- 
des-Aubépines. 



La nuit venait, il faisait frais... — Je pris sur le pié- 
destal — un bleuet à la croix de pierre, — et l'apportai 
à ma maison. 



Et depuis, pauvre félibre ! — ce bleuet, moi, je l'ai 
enfermé — entre deux pages, dans un livre, — il y aura 
dix ans au mois de juin. 



Quand je suis triste, ô ma bien-aimée! — j'ouvre 1< 
livre, — et vite, vite, vite, — je vous revois dans la ra- 
mée, — couronnée de fleurs et de soleil ! 

Croix des Vertus, 6 avril 1869. 

(Les Alpillcs, Sous les Pins.) 



416 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

SOUNET 

PÉK MÈTRE SUS LA FACI PR1NCIPALO DE LA CROUS 
DIS AUBESPIN 

crux ave, spes unica. 

Simbèu divin, crous pouderouso, 
Ajudo-nous!... e Ion go-mai, 
T'adurren de flour óudourouso, 
Tóuti lis an au mes de Mai. 

Lume di cimo benurouso, 
Esclairo-nous!... e tourna-mai, 
De ta puro flamp arderouso 
Abraso-nous à tout jumai ! 

Crous de moun Dieu! crous inmourtalo, 
Que sèmpre drecho e sèmpre talo, 
Amount auboures toun front siau ! 

Qu'eternamen subre ta tèsto 
Entre li nivo e lis ni au 
Moron lou tron e la tempèsto! 

Crous di Vertu, 14 de Jun 1874. 

(Lis Aupiho, Soulo li Pin.) 

LOU POUS DÓU SEGNOUR 

Vène, que di merlet sus li dentello 
Veiras à pèd cauquet dansa d'estello. 
F. Mistral. 

Quihado e fièro sus un moure, 

A Barbentano i'a 'no tourre 
Qu'aubouro dins lou cèu sa cenebo de merlet. 

Sus lou roucas antan bastido 

E de vieiun aro vestido, 
Plouro sa resplendour, si mèstre et si varlet. 

Carrado e griso, amount s'enauro, 
Et de trelus soun front se dauro, 
ïrc que lou blound soulèu casso l'escurita ; 



MAR1U8 GIRARD 417 

SONNET 

A METTRE SUR LA FACE PRINCIPALE DK LA CROIX 
DES AUBÉPINES 

crux ave, spes unira. 

Symbole divin, croix puissante, — aide-nous!... et 
sans fin, — nous t'apporterons des fleurs odorantes, — 
tous les ans au mois de mai. 

Lumière des cimes bienheureuses, — éclaire-nous!... 
et derechef, — de ta pure flamme ardente, — embrase- 
nous à tout jamais! 

Croix de mon Dieu! croix immortelle, — que toujours 
droite et toujours ainsi, — en haut tu lèves ton front 
serein! 

Qu'éternellement sur ta tète, — entre les nuages et les 
éclairs, — meurent le tonnerre et la tempête! 

Croix des Vertus, 14 juin 187*. 

[Les Alpilles, Sous les Pins.) 

LE PUITS Di: SEIGNEUR 

Viens, et (tes créneaux sur les dentelures, 
Tu verras sur un pie<l danser les étoiles. 

F. MlSTllAI.. 

Juchée et fièi'e sur un morne, — à Barbentane il y a 
une tour — qui élève dans le ciel sa ceinture de créneaux. 
— Sur le roc jadis bâtie — et de vieillesse aujourd'hui 
vêtue, — elle pleure sa splendeur, ses maîtres et ses 
valets. 



Carrée et grise, là-haut elle se dresse, — et de reflets 
son front se dore, — dès que le blond soleil chasse l'obs- 



■i: 



418 ANTHOLOGIE DU FÉLIBKIGE PROVENÇAL 

Encourounado de dentello, 
Alor de rouge s'enmantello 
Coume un page amourous qu'espèro sa bèuta. 

Lou rateiròu ié trèvo e niso 

Sus lou rivet de sa deviso, 
La deviso en latin de Mounsegne Grimau ; 

E d'aquèu rode de plasènço 

Vesès lou Rose e la Durènço 
Qu'entre-mesclon alin si blu riban d'esmaut. 

D'aquelo tourre, — acò dèu èstre, — 

M an vougu dire qu'un di mèstre, 
A passa tèms, raubè la fiho d'un pauras : 

Lou dur segnour de l'encountrado 

L'avié souleto rescountrado, 
E countènt, s'èro di : de-vèspre, tu l'auras ! 

— Bello, ié vèn, vaqui daurèio, 
Diamant, bouquet, richo liéurèio... 

De flour souto ti pèd iéu farai semena ; 

Te farai gènto segnouresso; 

Saras manjado de caresso ; 
Coume un csclau pèr tu me lcissarai mena. 

— Vous bescoumtas sus ma feblesso, 
Digue la chato, ai ma noublesso : 

Siéu fiho de pacan! Nascudo dins l'ermas, 
Noun ai besoun de tant de viéure ; 
Emé mi sorre ame mai viéure, 

Ame mai, o segnour, e moun paire, e moun mas ! — 

E lou baroun à cor de mabre, 

Lou dur segnour, d'amour alabre, 
Tout-d'un-cop, devenènt blave coume la Mort, 

Sono soun mounde : — Que l'embarron, 

Dis, touto vivo que l'entarron 
AvaudinslougrandpousISiéu lou mèstre, e siéu fort! 

Mai enterin un vièi en aio 
Despendoulant sa longo daio, 
Escalo peramount au sourne castelas, 



JMARIUS GIRARD 419 

eu ri té : — couronnée de dentelles — alors elle se revêt de 
rouge — comme un page amoureux qui attend sa beauté. 



Le martinet la hante, et il niche — sur le cadre de sa 
devise, — la devise en latin de Monseigneur Grimoald ; 
— et de ce lieu d'agrément — on voit la Durance et le 
Rhône — qui entremêlent là-bas leurs rubans bleus d'é- 
mail. 



De cette tour (cela doit être vrai) — on a voulu me 
dire qu'un des maîtres, — au temps passé, enleva la fille 
d'un pauvre diable : — le dur seigneur de la contrée — 
l'avait rencontrée seule, — et content, s'était dit : ce 
soir, tu l'auras ! 



« Belle, lui fait-il, voici bijoux d'or, — diamants, bou- 
quets, riches livrées... — Sous tes pieds je ferai semer 
des fleurs ; — je te ferai gente châtelaine ; — tu seras 
mangée de caresses ; — comme un esclave, par toi, je me 
laisserai mener. » 



— « Sur ma faiblesse, en vain, vous comptez, — dit la 
jeune fille, j'ai ma noblesse : — je suis fille de paysan ! 
Née au champ, — je n'ai pas besoin de tant de biens ; — 
j'aime mieux vivre avec mes sœurs, — j'aime mieux, ô 
seigneur, et mon père et mon mas ! » 

Et le baron à cœur de marbre, — le dur seigneur, 
affamé d'amour, — tout à coup, devenant pâle comme la 
Mort, — appelle son monde : — « Qu'on l'enferme, — 
dit-il, qu'on l'enterre toute vive — en bas, dans le 
grand puits ! Je suis le maître et je suis fort ! » 

Mais cependant un vieillard hors de lui — décrochant 
longue faux, — monte là-haut au sombre manoir, — et 



420 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

E pénétrant (lins la grand salo : 

— Baroun, ié dis, li Prouvençalo 
Amon la liberta... Ma fiho ! car tu l'as ! — 

Lou barmm traite tòii s'encourre 
Dins la viseto de la tourre... 
Dins Barbentano, vuei bèr la proumiero fes, 
La daio fai fugi l'espaso : 

— Anas dóu pous leva la graso, 
Cridavo lou segnour, vivo l'atrouvarés... — 

Mai la daio terri blo e proumto 

Après lou lâche toujour mounto, 
Au darrier escalié dóu tourriboun — l'ajoun, 

E lou sagato cridant gràci... 

Pici lou pacan, dintrc l'espàci, 
Jito lou castelan dóu bout de soun dounjoun. 

Quand desclapèron la paureto, 

Ai ! sieguè folo, pecaireto ! 
E li Ijarbentanen cavèron un eissour, 

Un autre eissour d"aigo blavenco, 

Car despièi, li Barbentanenco 
Vouguèron plus tira d'aigo au Pous dóu Segnour. 

Barbentano, 18 d'Avousl 1805. 

(Lis AUpiho, Sus li Moure.) 

LOI POUS 

Allio ooUnda lapillo. 

Ero un vièi pous à flour de terro ; 
Me souvène pas bèn ounte »'ro... 
Un pous eraven, estré, pref'ound, 
Ounte lou coudelcl s'empielo : 
Contro lou pous i'avié 'no piclo 
A coundu long e gnire louas. 

Caculausouii e reguindoulo, 
E fueio d'èure, en farandoulo 
Barrulavon subre li flanc 



MAKIL'8 GIRARD 421 

pénétrant dans la grande salle : — « Baron, dit-il, les 
Provençales — aiment la liberté... Ma fille! car tu l'as ! » 



Le traître baron veut fuir — par l'escalier en spirale 
de la tour... — Dans Barbentane, aujourd'hui pour la 
première fois, — la faux fait fuir l'épée : — « Allez du 
puits lever la dalle, — criait le seigneur, vivante vous 
la trouverez... » 



.Mais la faux terrible et prompte — après le lâche 
monte toujours, — au dernier escalier de la tourelle, 
elle le rejoint, — et lui trancbc la gorge, criant grâce... 
— Puis le manant, dans le vide, — jette le cbàtelain du 
haut de son donjon. 



Quand on découvrit la pauvrette, — hélas! elle était 
folle, la malheureuse! — Et les Barbentanais creusèrent 
une source, — une autre source d'eau bleuâtre, — car 
depuis les Barbentanaises — ne voulurent plus puiser 
de l'eau au Puits du Seigneur. 

Barbentane, 15 août 1865. 

[Les Alpilles, Sur les Mornes.) 

LE PUITS 

AUjo aoUnda lapillo. 

Citait un vieux puits à fleur de terre; — je ne me 
souviens pas bien où il était... — un puits de Crau, 
étroit, profond, — où le galet s'empile : — contre le 
puits il y avait une auge — à conduit long et peu creu*é. 



Limaçons et lézards gris, — et feuilles de lierre, en 
farandole — se promenaient sur les flancs — 



422 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

D'aquéu coundu de pèiro duro, 
Ascla, taca de mousiduro, 
E ié nisavon dequiéu-blanc. 

Au bout dóu treiau pendoulavo, 
Desglesi, — lou soulèu brulavo, — 
Lou ferrât penja dins lou gourg, 
Se balançant à la carrello 
Basso, mau vouncbo e renarello, 
Sus l'aigo blavo de l'eissourg. 

Un jour d'Avoust, à la vesprado, 
En pleno Crau batènt l'estrado, 
Un jour, n'ai garda souveni. 
En aquéu pous venguerian béure 
E graverian, entre lis èure, 
Nòsti dous noum... Aro es fini!... 

Lou Pous dV>u Ventihòu, 3 d'Avoust 1878. 

(La Crau.) 

LOU CLAR 

Et l'azur vous sourit de son regard de vierge, 
Et l'on est inondé par un soleil joyeux. 

F. CoPPÈE. 

L'estiéu, tout en cassant, quand lou soulèu dardaio, 
Vous arribo à la Grau de vèire, entre dous mas, 
Un tra blu, long, estré, lusènt coume uno daio, 
Vous barra l'óurizoun eilalin dins Fermas. 

A l'avuglanto lus que brulo la champèiro, 

E coungrèio li créu, e vous ensuco lèu, 

Lou vesès pau-à-pau s'alargidins li pèiro, 

Coume un metau foundu que boui au grand soulèu. 

Es un Clar; es de ploumb, es mort. Entre li tousco, 
Semblo un mirau jita pèr Dieu dins lou trescamp; 
Se vèi ges de risènt subre soun aigo tousco, 
Ounte bevon li tau que van se refrescant. 



MARIUS GIRARD 423 

de ce conduit de pierre dure, — fendillé, taché de moi- 
sissures, — et des culs-blancs y nichaient. 



Au bout de la corde pendait, — disjoint (le soleil brû- 
lait), — le seau suspendu dans le trou, — se balançant à 
la poulie — basse, mal graissée et grinçante, — sur 
l'eau livide de la source. 



Un jour d'août, à la vesprée, — en pleine Crau vaga- 
bondant, — un jour, j'en ai gardé souvenir, — à ce 
puits nous vînmes boire — et nous gravâmes, entre les 
lierres, — nos deux noms... Maintenant, c'est fini !... 



Le puits du Ventihou, .'t août 1878. 

(La Crau.) 

L'ÉTANG 

El l'azur vous sourit de son regard de vierge, 
Et l'on est inondé par un soleil joyeux. 

F. COPI'KF. 

L'été, tout en chassant, quand le soleil flamboie, — il 
vous arrive, en Crau, de voir entre deux mas — un trait 
bleu, long, étroit, luisant, comme une faux, — vous 
barrer l'horizon, là-bas, dans la lande. 

A l'aveuglante lumière qui brûle le sol caillouteux, — 
et procrée les sauterelles, et bientôt vous assomme, — 
vous le voyez peu à peu s'élargir dans les pierres, — 
comme un métal fondu qui bout au grand soleil. 

C'est un Étang ; il est de plomb, il est mort. Entre les 
touffes d'arbustes, — il semble un miroir jeté par Dieu 
dans la campagne inculte; — l'on ne voit aucun pli rider 
son eau tiède, — où boivent les taureaux qui vont se ra- 
fraîchir. 



42» ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIOE PROVENÇAL 

Sus si bord, pèr Fêbrié quand vòn la Candelouso, 
Negras e branearu, li maigris amelié 
Se vestisson de blanc o, dins la lusour blouso, 
S aubouron de j>crtout coume de candelié. 

E vesès sus lou Clar passa li dindouleto 
En vai-c-vèn... Vesès travossa lis aucèu, 
Rasant l'aigu, de-fes, don bout de sis aleto, 
E l'iue destrio plus s'es l'aigo o ses lou cèu. 

E sus aquéu nu'rau d'uno bluiour de vèire, 
La niue quand lou flamen subre sa pato dor, 
Esmougu, pensatiéu, dins lou Clar poudès vèire 
La luno rousseja coume uno taco d'or. 

Alor vous recuiènt dins la grand soulitudo, 
Un moumen revesès, sus lou Clar agradiéu, 
Li pan t ai esvali, lis ilusioun perdudo, 
E, toumbant d à-geinoun, plouras e pregas Dieu ! 

Lou Clar di Baus, 10 d'Avoust 1874. 

(La Crau.) 



BREGIDO 

Kilo ótait dans la fleur de la quinzième htlnée 

Amiiii Lk.movm:. 

A l'oumbrino d'uno sebisso 
Façho de ([uàui|iii tamarisso, 
Galanto que-noun-sai, Bregido s'estroupant 
S'assèto sus uno harioto, 
Manjant de rougis agrioto 
M' un tros de |>an. 

\ loun entour, dins l'aigo lindo 
D'un rajeirùu, cinq o sièis dindo 
Bequeton dins li berlo, e sus li jounc en plour, 

Mé si cors grèulc coume aguïo, 
Li damisello verdo e bluïo 
Trèvon li flour. 



MARIUB GIRARD 425 

Sur ses bords, eu février, quand tient lu Chandeleur, 

— noirâtres et branchus, les maigres amandiers — se 
revêtent de blanc et, dans la lueur pure, — s élèvent de 
tous côtés comme des chandeliers. 

Et vous voyez sur l'Etang passer les hirondelles — en 
va-et-vient... Vous voyez traverser les oiseaux, — rasant 
l'eau, parfois, du bout de leurs ailes, — et l'œil ne dis- 
tingue plus si e'eat l'eau ouïe ciel. 

Et sur ce miroir d'un bleu de verre, — la nuit quand 
le flamant dort sur sa patte, — ému, pensif, dans l'Etang 
vous pouvez voir — la lune briller rousse comme une 
tache d'or. 

Alors, vous recueillant dans la vaste solitude, — un 
moment vous revoyez, sur la nappe attirante de l'Etang, 

— les rêves évanouis, les illusions perdues, — et, tombant 

à genoux, vous pleurez et priez Dieu! 

L'étang des Baux, 10 aoitt 1874. 

[La Crau.) 

BRIGITTE 

Elle était dans la fleur de la quinzième année. 
Anurk Lkmovnk. 

A l'ombre légère d'une haie — formée de quelques 
tamaris, — jolie on ne peut plus, Brigitte, retroussant sa 
jupe, — s'assied sur une brouette, — mangeant de rou- 
ges griottes — avec un morceau de pain. 



A son entour, dans l'eau limpide — d'un ruisseau, 
cinq ou six dindes — becquètent dans les herbes, et sur 
lesjoncs en pleurs, — le corps grêle comme aiguille, — 
les libellules vertes et bleues — hantent les fleurs. 



426 ANTHOLOGIE DU FKLIBRIGE PROVENÇAL 

Li blóundi loco fan si freto, 
Li courdounié fan si tireto 
Dintre lou clar cristau de l'aigo s'espaçant ; 
Lou riéu s'encour, ris e cascaio ; 
Dins li luserno i'a de caio 
E de passant. 

Un pau plus bas dedinsli mueio 
Leissant flouta si làrgi fueio, 
La ninfèio en boutoun semblable» à-n-un gros ìòu, 
Sus l'aigo verdo s'estalouiro ; 
A l'ourizount, vers li sansouiro 
Bramon li biôu. 

Dintre la piano e sus l'auturo 
Tout es en fèsto : la naturo 
S'eigrejo de pertout de soun repaus d'ivèr ; 
Lou pèis boulego dins lou Rose ; 
Lou flamen se vestis de rose, 
L'attbo de verd. 

Bregido a pas quinge an : superbo, 
Autour dóu mas acampo d'erbo 
Au pèd di tamarisso e, fièro coume un pin, 
A fa soun fais, — e lou courdello — 
De seniçoun et de cardello 
Pèr si lapin. 

Es miejour. A sa pleno saco 
D'erbo e de flour. — Alin li vaco 
Paisson dins la palun. — Bregido s'estroupant 
S'assèto subre sa barioto 
E lèu manjo sis agrioto 
Emé soun pan. 

Anfiso, 4 d'Abrèu 1880. 

(La Crau.) 

LOU BELÈN 

Enfant, despacbas-vous ! Anen à la mountagno : 
Emplisses de castagno 
Li pocho e lou panié, 



MARIUS GIKA.KD 427 

Les blondes loches sont en liesse, — les cordonniers 1 
tirent leurs fils, — allant et venant dans le clair cristal 
de l'eau; — le ruisseau rit et murmure ; — dans les luzer- 
nes il y a des cailles — et des oiseaux de passage. 



Un peu plus bas, dans les mares, — laissant flotter 
ses larges feuilles, — le nénuphar en bouton, semblable 
à un gros œuf, — sur l'eau verte s'étale ; — à l'horizon, 
vers la plaine salée — beuglent les taureaux. 



Dans la plaine et sur la hauteur — tout est en fête : la 
nature se relève partout de son repos d'hiver ; — le pois- 
son frétille dans le Rhône; — le flamant se revêt de rose, 
— l'aube de vert. 



Brigitte n'a pas quinze ans : superbe, — autour du 
mas elle ramasse de l'herbe — au pied des tamaris et, 
Gère comme un pin, — elle a fait sa botte — (et elle la 
lie) — de séneçons et de laiterons — pour ses lapins. 



11 est midi. Elle a son plein sac — d'herbes et de fleurs. 

— Au loin les vaches — paissent dans les palus. — 
Brigitte, retroussant sa jupe, — s'assied sur sa brouette 

— et vite mange ses griottes — avec son pain. 



Amphise. 4 avril 1880. 

(La Crau.) 

LA CRÈCHE 

Enfants, dépêchez-vous ! Allons à la montagne : — 
emplissez de châtaignes — les poches et le panier, — 

1. Araignées d'eau dont les pattes se meuvent à la surface de l'eau 
comme les bras du cordonnier qui tire les fds en cousant la chaussure. 



428 ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGE PROVENÇAL 

Anaren à Sant-Clorgue. An ! daut ! l'aureto bonfo 
Acaniparen de mout'o, 
Rica l<»ng di eáftìé. 

Adurren de liquèn blanc, a fueio frisado, 

De peireto brisado, 

De rouge verbouisset, 
De bonis, de brout de pin, de roure, de féuseto... 

Pièi de cacalauseto 

E de sable rousset. 

Anarès pièi cerca quàuqui lònguia aguïo, 
Metren d'argelo bluio 

Trempa dins de tonpin ; 
Deman la pastaren. Pièi, manjant do eastagno 
Bastiren de mountagno 
Que plantaren de pin. 

La pasto estent à poun, eidracado e proun molo, 

Dreissaren nòsti colo... 

Avant que siegue se 
Cavibarenli bonis pion de cacalauseto, 

Li roure, li féuseto, 

Emai li verbouisset. 

Acô fa, mountaròs o durbirès l'arma ri, 

N'aguès pas pòu di gàrri !... 
Trouvarès, au cantoun 
La caisso de Nouvè pónssuuso e pestelado, 
E pèr la niue 'stelado 
Sourtiron li santoun. 

Lis arrenguierarcn plan-plan sus la pastiem. 

E non l'a ron très ticro : 

Picbot. niojan c grand. 
Uno fes tout sourti de l'auturo à la baisso, 

Remountarès la caisso, 

Sounarès vosto grand. 

Pièi f'aren lou Belèn : sus uno post aplano 
Que retraira la piano, 
— Afeciouna, badant, — 



MARILS GIRARD Í29 

nous irons à Saint-Clerc. Allons ! la brise soufQc ; — 
nous ramasserons de la mousse, — là-bas le long des 
cannaies. 

Nous apporterons du lichen blanc, à feuilles frisées. — 
des petits cailloux brisés, — du housson rouge, — du 
buis, des brindilles de pin, du chêne, de la fougère... — 
Puis des limaçons — et du sable roux. 



Puis vous irez chercher quelques longues aiguilles ; — 
nous mettrons de l'argile bleue — à tremper dans un 
pot ; — demain nous la pétrirons. Puis, tout en mangeant 
des châtaignes, — nous bâtirons des montagnes — que 
nous planterons de pins. 

La pâte étant à point, essorée et assez molle, — nous 
dresserons nos collines... — Avant que ce soit sec — nous 
chevillerons les branches de buis pleines de limaçons, — 
les chênes, les fougères, — ainsi que le petit, houx. 



Cela fait, vous monterez et vous ouvrirez l'armoire — 
(n'ayez pas peur des rat9Î...) — Vous trouverez au coin 
— la caisse de Noël poussiéreuse et fermée, — et pour 
la nuit étoilée — nous sortirons les santons'. 



Nous les alignerons doucement sur le pétrin, — et 
nous en ferons trois rangées, — petits, moyens et grands. 
— Une fois tous sortis, des grands aux petits. — vous 
remonterez la caisse, — vous appellerez votre grand'- 
mère. 



Puis nous ferons la Crèche : sur une planche bien plate 
— qui î-eprésentera la plaine — (pleine d'ardeur, la 

1. On appelle santons («Siltttm, petits saints) les personnages rus- 
tiques et traditionnels de la Pastorale et de la Crèche provençales. 



4o0 ANTHOLOGIE DU 1 ÉLIBRIGE PROVENÇAL 

Li plus pichot santoun metren subre li mourre, 
Li mejan dins li roure, 
E li grandet davans. 

Sus lou plus aut cresten quiharen la Ravido, 

Que, touto esbalauvido, 

Aubouro li bra 'n l'èr. 
Pièi lou moulin de vent, lou mounié 'mé soun ase, 

Lou cassaire Jan Blase, 

E lou baile Audibert. 

Plus bas, sus lis apens, Margai emé si fedo ; 

Treinant sa cambo redo 

Lou bóumian Jan Garau, 
L'Avugle, Piatachié, Bourtoumiéu l'amoulaire, 

Pipo-Moust l'escoulaire 

Que porto dous barrau. 

Metren sus lou davans : lou pous, l'estable, l'oste, 

Que vòu coste que coste, 

Yèire l'enfant divin : 
L'oste laid e marrit que dins la lusour terno 

Porto emé sa lanterno 

Un fiasco de bon vin. 

Plaçaren l'Enfant-Diéu sus un pauquet de paio, 

La Vierge touto en aio, 

Sant Jousé 'mé lou biùu, 
L'ase, lou rastelié, li pijoun sus l'escalo, 

Pascau emé Pascalo 

Arribant sus soun mióu 

(Pascalo adus un brès, Pascau uno merlusso) ; 

Mesfisènt, brandant l'usso, 

Lou pastre Bramo-Fam, 
Lou metren dins un caire, apoundent sa courdeto 

E durbènt sa saqueto 

Pèrié bouta l'enfant. 

Plaçaren à l'asard li pastre, li pastresso, 
Li mèstre, 1 mestresso, 
Li ràfi, li bouié, 



MARIUS GIRARD 'loi 

bouche ouverte), — nous mettrons les plus petits santons 
sur les mornes, — les moyens dans les chênes, — et 
les grandelets devant. 

Sur les plus hautes crêtes nous dresserons la Ravie — 
qui, tout ébahie, — lève les bras en l'air. — Puis le mou- 
lin à vent, le meunier avec son âne, — le chasseur Jean 
Biaise, — et le baile Àudibert. 



Plus bas, sur les pentes, Marguerite avec ses brebis ; 

— traînant sa jambe raide — le bohémien Jean Garai, 

— l'Aveugle, Pistachier, Barthélémy l'aiguiseur, — Pipe- 
Moùt l'écoule-bouteille — qui porte deux barils. 



Nous mettrons devant : le puits, l'étable, l'aubergiste 
— qui veut, coûte que coûte, — voir l'enfant divin : — 
l'aubergiste laid et méchant qui dans la lueur pâle — 
porte avec sa lanterne — un flacon de bon vin. 



Nous placerons l'Enfant-Dieu sur un peu de paille, — 
la Vierge tout en émoi, — saint Joseph avec le bœuf, 
— l'âne, le râtelier, les pigeons sur l'échelle, — Pascal 
avec Pascale — qui arrivent sur leur mulet 



(Pascale apporte un berceau, Pascal une morue) ; — 
méfiant, fronçant le sourcil, — le pâtre Brame-Faim, — 
nous le mettrons dans un coin, rajustant sa cordelette 
— et ouvrant sa besace — pour y mettre l'enfant. 



Nous placerons au hasard les pâtres, les pastourelles 
— les maîtres, les maîtresses, — les valets les bouviers 



43'2 ANTHOLOGIE DU FELIBRIGE PROVENÇAL 

Li fibo e lis enfant venènt dins la niuc semo, 
E, mescla : mé li femo, 
Roustido e sa mouié ; 

Cristùu tambourinant sa gaio farandoulo, 

Verano emé soun oulo, 

Li metrcn ou paie. 
Verano, en arribant, pèr la Vierge poulido 

Para 'no aigo boulido 

De sàuvi 'mé d'aiet. 

Et tout acò vesti de cadis, de bourreto, 

D'estame, de sargeto, 

De velour, de tartan, — 
De tóuti li coulour, blanc, blu, verd, rouge, nègre, 

Urous, galoi, alegre, 

Vendran vèire l'enfant. 

Apaiaren la post de sablo e de peireto, 

Pla<;aren la carreto, 

La font e lou bacin. 
Souspendren à-n-un fiéu lis ange à blànquis alo, 

Gros coume de cigalo, 

Voulant dins lou cèu-sin. 

Alor, subre lou tout, dins la niue fouscarino 

Jitaren de farino 

E de ni'u à souvet. 
Alor sara fenil... Marciau era' Adèlo 

Abraran de candèlo, 

Gantaren de nouvé ! 

[Li Cabro-1'iò.) 



MARIUS GIRARD 433 

— les filles et les enfants qui viennent clans la nuit 
calme, — et, mêlés aux femmes, — Roustide et son épouse; 



Christophe tambourinant sa gaie farandole, — Vé- 
rane avec sa marmite, — nous les mettrons au pailler. — 
Yérane, en arrivant, pour la jolie A'ierge — fera une eau- 
bouillie 1 — de sauge et d'ail. 



Et tout ce monde vêtu de cadis, de bourre, — d'étaim, 
de sergette, — de velours, de tartan, — de toutes les 
couleurs, blanc, bleu, vert, rouge, noir, — heureux, gai, 
allègre, — viendra voir l'enfant. 



Nous joncherons la planche de sable et de petites 
pierres, — nous placerons la charrette, — la fontaine et 
son bassin. — ?\ T ous suspendrons à un fil les anges aux 
blanches ailes, — gros comme des cigales, — volant dans 
le ciel pur. 



Alors, sur le tout, dans la nuit sombre — nous jette- 
rons de la farine — et de la neige à souhait. — Alors ce 
sera fini !... Martial et Adèle — allumeront des chandelles ; 
— nous chanterons des Noëls ! 



[Les Chèvrefeuilles.) 

I. l'otage ou il entre de l'eau, de l'ail, du sel, de l'huile et un 

brin de sauge. 



28 



ANTOINETTE RIVIERE 

(ANTOINETTE DE BEAUCAIRe) 

(1840-1865) 



OEuvres. — Li Belugo d'Antounieto de B'eu-caire, enté la cou- 
rouno trenado p'er li Felibre, poésies posthumes (Avignon, 
Aubanel frères, 1865). 

A. de Beaucaire a collaboré à YArmana Prouvençau, sous le 
pseudonyme la Felibresso de l'I'.urre (la félibresse du Lierre). 

Marie-Antoinette Rivière, plus connue sous le nom d'Antoi- 
nette de Beaucaire, naquit à Nîmes en 18'»0 et, au sortir d'une 
enfance pieuse et maladive, mourut en 1865 à Beaucaire, où 
habitait son honorable famille. Amenée au félibrige par le 
poète Louis Roumieux, c'est la plus touchante et ce fut sans doute 
la plus regrettée des premières félibresses provençales, car, 
après avoir ravi de ses chansons passionnées et mélancoliques 
le printemps du Félibrige, elle mourut poitrinaire, et on peut 
aussi bien dire d'amour, dans la (leur de sa jeunesse, « d'a- 
mour pur et d'ardente flamme pour un qui n'aimait que Dieu 1 ». 
S'il fallait trouver dans notre littérature française une figure 
qui eût quelque air de ressemblance avec celle d'Antounieto, la 
figure de l'idéale Eugénie de Guérin paraîtrait tout indiquée. 
Chez l'une comme chez l'autre, une élévation de sentiments et 
une délicatesse de conscience fort rares, une âme plus assoiffée 
d'amitié que d'amour; un coeur désireux de sacrifice au nom même 
de l'atfection qui le remplit ; dans l'œuvre de l'une et de l'autre, 
le reflet fidèle de cette âme et de ce cœur, l'image exacte, sans 
prétention aucune, sans convenu artificiel, de leur physionomie 
morale. La poétesse que fut la tendre Antoinette, dont le talent, 
fait de pureté, de fraîcheur, de sincérité, d'émotion et de piété, 
donnait de belles espérances, n'a laissé qu'un très petit nombre 
de poésies, juste égal au nombre de ses années : 25 pièces 
en tout, qui chantent et glorifient la nature, l'amour, l'amitié et la 
mort. Elles ont été pieusement recueillies par Louis Roumieux 
sous le titre Li Belugo d'Antounieto de Beu-caire. emé la cou- 
rouno trenado per li t'elibre (littéralement, les Etincelles [c'est- 
à-dire les B luettes] d'Antoinette de Beaucaire, avec la couronne 
tressée par les Félibres). Le volume, un bel in-8°, comprend : 
1° une préface biographique, pleine d'intérêt et d'émotion, par 

1. Louis Roumieux, Préface de Li Belugo. 



436 ANTHOLOGIE DU F1ÍUBRIGE PROVENÇAL 

le même Roumieux, retraçant les principaux traits de l'inté- 
ressante physionomie, du caractère, du talent et de la vie si 
courte de la jeune félibresse: 2" quelques vers adressés à 
Antoinette, quand elle vivait, par Kmimiuux, Emmanuel des 
Essarts et Alphonse Tavan : 3* Lt litlugo d'Antounieto, c'est- 
à-dire les poésies d'Antoinette elle-même: 4" enlin Loti Do'u 
d'Antounieto (le Deuil d'Antoinette), véritable couronne de poé- 
sies, tressée, comme le dit le titre, par la main des Félibres, 
à la mémoire de leur malheureuse sœur, l'une en français, par 
Emm. des Essarts, et les autres en provençal, par Crouaillat, 
Aubauel. lioumauille. Mistral, lirmiel. li.-VVyse, etc., etc. Eu 
tète du volume est placé le portrait d'Antoinette, et, à la fiu, la 
musique de plusieurs de ses poèmes, composée par i.-li. I. au- 
rons et autres artistes. 

Dans l'histoire littéraire de la France, on no trouve d'analogue 
à cette admirable couronne poétique que lu fameuse Guirlande 
de Julie (1841), lapins illustre des « galanteries », comme l'ap- 



S A VIE VINT AN... 

Au jiiciiot Juuuniii Jiouiiiuui. 

Pichot enfant., soun douço ti careasti : 
Dins toun regard, i a jamai d'amuressn. 

Pichot enfant: 
K quand, mignot, sus ti gauto poulido 
l'an un poiilotin, nie dise, entre-foulirlo : 

« S'a vie vint, an !... » 

Pichot enfant, quand ta bouqueto iino 
Yen se pansa sus autan front, que gp clino, 

Pichot enfant, 
Me dise alor, uroiiso e pensativo : 
« Ah! dins moun eêu i'ann'é |)lus ges de nivo, 

S'a\ ié vint, an !... g 

Pichot enfant, quand de U \ oiies lendrino 
Me dises : 7 ' n/iir .'... alor, dins ma peitrino, 

Pichot enfant, 
Moun cor tresano, e iéu, adoulentido, 
Dise en plourant : « M'agradarié la vido, 

S'avië vint an !... » 



ANTOINETTE RIVIERE 



• 37 



pelle Tallemant, composée, on le sait, en 1 honneur de la célèbre 
Julie d'Angennes. Mais taudis que la Guirlande de Julie n'est 
qu'un hommage rendu à la beauté d'une grande dame de la 
cour, la Couronne d'Antoinette est le tribut d'admiration et de 
regret payé au talent précoce et à l'aimable caractère d'une 
jeune poétesse, morte prématurément, par les félibres, ses 
frères et ses amis. C'est dire que l'une a sur l'autre toute la 
supériorité de l'émotion vraie et du sentiment sur la galante- 
rie et le bel esprit. 

En dehors de ses poésies provençales, Antoinette de Beau- 
caire a laissé un certain nombre de lettres fort belles, adressées 
soit à une amie d'enfance et de pension, morte avant elle, soit 
à Louis Itoumieux. On y retrouve à chaque ligne, comme 
dans ses vers, les pressentiments de sa mort, qu'elle appelait 
de tous ses vœux. 

La traduction des pièces suivantes est nouvelle. 



S'IL AVAIT VINGT ANS... 

Au petit Jeannin Itoumieux. 

Petit enfant, elles sont douces, tes caresses ; — dans 
ton regard il n'y a jamais d'amertume, — petit enfant; 
— et quand, mignon, sur tes jolies joues — je pose un 
baiser, je me dis, transportée : — «S'il avait vingt ans!...» 



Petit enfant, quand tes fines lèvres — viennent se 
poser sur mon front qui s'incline, — petit enfant, — 
je me dis alors, heureuse et pensive : — « Ah! dans 
mon ciel il n'y aurait plus un seul nuage, — s'il avait 
vingt ans!... » 



Petit enfant, quand de ta voix si tendre, — tu me dis : 
« Je l 'aime!... » alors dans ma poitrine, — petit enfant, 
— mon cœur tressaille, et moi, dolente, — je dis en pleu- 
rant : « Qu'elle me plairait, la vie, — s'il avait vingt 
ans!... » 



438 ANTHOLOGIE DU KELIBRIGE PROVENÇAL 

Picliot enfant, d'abord que sus la terro 
Ai avans tu chaupi li draio fèro, 

Pichot enfant, 
Te marcarai la routo la plus bello... 
Pèr te guida, moun cor sara l'estello 

De ti vint an!... 

[Li Belugo.) 

LOU RELIGLE 

Iuei passidouno, ah ! qu'ères bello, 
Quand te pause dins mi trenello! 
Coume moun cor trefoulissié, 
O branqueto de mióugranié '.... 

Aquèu jour, moun amo amourouso 
Proche d'eu èro tant urouso!... 
Soun regard me devourissié, 
O branqueto de mióugranié ! 

E d'enterin que ta verduro 
Genchavo ma cabeladuro, 
Sabes, tu, ço que me disié, 
O branqueto de mióugranié ! 

Es pèr acô que t'ai gardado 
Coume relicle, e recatado 
A la testiero de moun lié, 
O branqueto de mióugranié ! 

Se liuen d'eu s'amosso ma vido, 
Pèr me signa d'aigo benido, 
Saras, tu, l'aigo-signadié, 
O branqueto de mióugranié ! 

{Li Belugo.) 

PLAGNUN 

Perqué pas mouri? que moun ouro sono 
E qu'eilamoundaut vèngue pèr toujour! 
Louis Roumiidx. 

Sus la terro d'abord que siéu tant malurouso, 
Me ié laisses pas mai langui dins la doulour! 



ANTOINETTE RIVIERE 439 

Petit enfant, puisque, sur la terre — j'ai avant toi foulé 
les âpres sentiers, — petit enfant, — je te marquerai la 
route la plus belle... — Pour te guider mon cœur sera 
l'étoile — de tes vingt ans!... 



(Les Muettes.) 

LA RELIQUE 

Aujourd'hui flétri, ah! que tu étais beau, — quand il 
te posa dans mes tresses! — Comme mon cœur tres- 
saillait de joie, — ô rameau de grenadier! 

Ce jour-là, mon âme amoureuse — près de lui était si 
heureuse!... — Son regard me dévorait, — ò rameau de 
grenadier! 

E tandis que ta verdure — couronnait ma chevelure, 
— tu savais, toi, ce qu'il me disait, — ò rameau de gre- 
nadier ! 



C'est pour cela que je t'ai gardé — comme relique, et 
déposé — au chevet de mon lit, — ô rameau de grena- 
dier! 



Si loin de lui s'éteint ma vie, — pour me signer d'eau 
bénite, — tu seras, toi, le goupillon, — ò rameau de gre- 
nadier ! 



(Les Bluettes.) 



PLAINTE 



Pourquoi ne pas mourir? Que mon heure sonne 
— et que lù-haut je vienne pour toujours! 
Louis Rouhiedx. 

Sur la terre puisque je suis si malheureuse, — ne m'y 
laisse pas davantage languir dans la douleur! — Envoie- 



4 'iO ANTHOLOGIE DU itfl.IBRIGE PROVENÇAL 

Mando-me lèu la mort : sa voues tant est'raiouso 
M'agradara, moun Dieu, courne un bèu cant d'amour 

Qu'eiçabas lou bonur es tara do lagremo; 
Lis ciuro li mai douço an soun degout de fèu; 
Ma pauro nau, pecaire! a pou de la mai- semo : 
Lou sente, sarai bèn qu'amoundaut dins toun Cèu ! 

Pecaire! avèn jamai de mèu senso amaresso; 
Vesèn trepa de niéu dins lazur lou plus bèu , 
Li jour li mai urous an si niue de tristesso, 
E lou bres de l'amour èi souvent soun toumbèu ! 

Tambèn, sono vers tu moun amo presouniero; 
Prene-la, per t'ama dins l'eterne séjour... 
Vole mouri, moun Dieu! Escouto ma preièro, 
Que lou jour de ma mort sara moun plus bèu jour! 

2 de Xouvémbre 1864, jour di Mort. 

(Li Belugo.) 



ANTOINETTE RIVIERE 441 

moi vite la mort : sa voix si effrayante — ■ me plaira, 
mon Dieu, comme un beau chant d'amour; 

car ici-bas le bonheur est taché de larmes ; — les heures 
les plus douces ont leurs gouttes de fiel ; — ma pauvre 
nef, hélas! a peur de la mer calme; — je le sens, je ne 
serai bien que là-haut dans ton ciel ! 

Hélas! nous n'avons jamais de miel sans amertume; 
— nous voyons voltiger de la neige dans l'azur le plus 
beau; — les jours les plus heureux ont leur nuit de tris- 
tesse, — et le berceau de l'amour est souvent son tombeau ! 

Aussi, appelle vers toi mon aine prisonnière ; — prends- 
la pour qu'elle t'aime dans 1 éternel séjour... — Je veux 
mourir, mon Dieu ! Ecoute ma prière. — car le jour de 
ma mort sera mon plus beau jour! 

2 novembre 186'«, jour dus Morts. 

•Les I!/uetlcs. ; 



MADAME AZALAIS D'ARBAUD 

(la félibresse du caulon) 
(1844-1917) 



OEuvre. — Lis Amouro de Ribas, culido pér la Felibresso don 
Cauloun, poésies (Avignon, Roumanille, 1863). 
La Félibresse du Caulon a collaboré à YArmana Prouvençau 

Née en 1844 à Cavaillon, Marie-Azalaïs Valère-Martin, bien 
que fille du félibre de ce nom qui a signé quelques pièces dans 
les premiers Armana sous te pseudonyme Lou Félibre di Me- 
loun (le Félibre des Melons), se vit néanmoins dès sa plus ten- 
dre enfance interdire par sa mère la langue provençale, la seule 
que sa brave paysanne de nourrice lui eût apprise. Elevée dans 
un couvent d'où le provençal était rigoureusement banni, la 
jeune fille sentit la poésie s'éveiller en elle à la lecture des 
grands poètes français, et notamment de Lamartine, qu'elle 
s'essaya à imiter. Mais, ses études achevées, l'apparition de 
YArmana de 1855 lui révéla sa vraie vocation de félibresse, que 
son père encouragea. En lisant le premier almanach des féli- 
bres, « il me sembla, a-t-elle écrit, que je sortais d'un songe, 
et que je retournais à la métairie si fraîche et si ombragée de 
mon pauvre nourricier, et que je tétais de nouveau sur les 
genoux de ma nourrice. Ah ! qu'il est vrai ce vieux proverbe : 
Le vase conserve toujours le parfum de la première liqueur qui 
l'a imprégné... ». Dès lors Azalaïs Martin dit adieu à la poésie 
française et se mit à composer en provençal, en disciple en- 
thousiaste des princes du Félibrige, ses « maîtres eu Gai-Sa- 
voir ». Aux environs de 1860, le hasard fit tomber entre les 
mains d'un Félibre son premier essai de poésie provençale, 
Madelano e lou Tavan (Madeleine et le Hanneton roux). « Il est 
assez, difficile, dit-elle elle-même dans l'avant-propos de son 
livre, de tromper un félibre, fùt-il du Martigue. Mon écriture 
et mon goût connu pour la littérature provençale me trahirent. 
Le troubadour copia mon dialogue, et le mit sous les yeux de 
ses confrères de YArmana. Ceux-ci voulurent savoir à qui ils 
avaient affaire. L'aimable voleur voulut bien le leur découvrir, 
à condition qu'ils ne dévoileraient pas mon incognito. Ils en 
firent la promesse, et ils l'ont tenue au delà, puisque, grâce à 
leurs spirituels stratagèmes, ceux qui ne respectent aucun 
voile, ceux qui prétendent tout savoir, ont chargé de mes pec- 



MADAME AZALAÏ8 D'ARBAUD 44.') 

cadilles d<> gentilles demoiselles qui en ont certainement le 
ciiMir net. Ils me nommèrent sur-le-champ Fèlibresse, et me 
baptisèrent la Fèlibresse du Caulon ou du Calavon, de même 
qu'un tout petit enfant auquel ses parrains imposent le nom de 
Jean ou de Jeanne, sans qu'il en sache davantage. Ce qu'il y a 
de certain, c'est que Madeleine parut en entier dans l'Alma- 
nach de 1860, et que je fus toute stupéfaite, lorsque j'en reçus 
un exemplaire avec un galant hommage tracé sur la couverture 
par la main de l'un des grands maîtres du Félibrige. Noblesse 
oblige : après un tel encouragement, et sous la garantie de 
mon surnom, il m'a bien fallu marcher dans les rangs comme 
un agnelet dans un troupeau... A dater de là, je ne pus plus 
me dissimuler en présence du félibre ami qui m'avait dérobé 
Madelano. Un jour il m'invita à réunir mes chiffons de papier 
pour en former un volume. Moi qui n'avais l'intention de les 
recueillir que pour en faire un feu de Saint-Pierre, je m'effa- 
rouchai d'abord de la proposition, et je Unis néanmoins par ne 
plus la repousser lorsque j'eus l'assurance que je conserverais 
mon voile de l'Armana. » 

Telle est l'origine de Lis Amour o de Hibas (les Mûres des 
lîives, 1863), poétique gerbe cueillie <i au milieu des sables 
dorés du Caulon » par unejeune fille de 19 ans, qui a mis toute 
son âme pieuse et tendre dans le premier recueil de poésies en 
langue d'oc moderne écrit par une femme, qu'ait vu éclore la 
Renaissance provençale. Fraîche poésie, touchante piété, ex- 
quises naïvetés, fines observations, instruction variée, douce 
philosophie, morale charmante, on trouve tout cela dans Lis 
Amouro de Ribas, où le ton du meilleur monde s'allie à la con- 
naissance des mœurs les plus rustiques. Et tout cela fait oublier 
quelques faiblesses inhérentes à l'âge de la poétesse «t appa- 
raît transposé sans effort dans la plus pure langue des félibres, 
sous une forme qui abuse peut-être un peu du diminutif, « cette 
grande tentation de la poésie provençale », mais dont la grâce 
et la délicatesse toutes féminines égalent celles du sentiment. 

Mariée dans la suite au comte d'Arbaud, la Fèlibresse du 
Caulon n'a plus guère écrit de vers après son recueil de jeu- 
nesse. Mais elle s'est acquis un nouveau titre à la reconnais- 
sance des félibres en donnant le jour, en 1872, à l'excellent poète 
Joseph d'Arbaud. Elle est morte en septembre 1917, à l'âge de 
7 3 ans. 

La traduction des extraits ci-après est celle de l'auteur, re- 
vue et corrigée. 



444 ANTHOLOGIE DU FEI.IBRIGF. PBOV1NÇAL 

AU FELIBRIGE 

I liume e li topa/.ii 

Cb'entran ed escon, e'I rider d'ell'erbe, 

Son ili loi' vcro ombrifcri prefazii. 
L'Ai.ichikui (Pamd... XXX.) 

I<ki sii'-u fju'uiio l'hatouno, entant prouvcnçalenco, 

Nascudo au ribeircs d'ungaudre 1 clapeirous 

Que — d'abord simple riéu souiti di cauno aupenco — 

Quouro, crentous, s'encour dins li prat fresqueiroug, 

Quoiiro, coume un bi>u flume estènd sis erso rousso, 

Pièi tout-d'un-cop, feroun, boumbis sus li roucus, 

Sauto de buus en baus, e, dins sa folo cousso, 

Emporte» uubre e restaneo, anouge e serpatas. 

Af[i»éu gaudre óublida, desempièi sa neisgènço, 

Pertout lou seguirai, coume un page ftâèu, 

Fin qu'à sa mort, ounte s'esperd dins la Durènço ; 

Treble o clar, siau o fèr, à mis iue sèmpre es bèu ! 

Di Felibre avenènt voulountouso escoulano, 

léu lou vole cantai pèr-ÇO qu'es mis amour; 

Sus lou cresten di colo e sus l'crbo di piano, 

léu lou vole canta, car es moun blound segnour. 

Au resson di lahut, que li valent troubaire 

Fagon respoumpi l'èr de mai celèbrl noum ; 

léu n'ai qu'un ruste cilre, o ebatouno, pecaire ! 

E pèr ma tèuno voues proun grand es lou Couloun. 

Pamens, ajudas-me, bi-us ange de Mirèio, 

E di Margarideto emai de tu, Zani! 

Dins un rai duvalas vers iéu de l'Empirèio, 

Guidas de vùsti man moun pas enfantouli. 

Ajudas-me trouba li plus fini peireto, 

— Esmeraudo e rubis, nega dins si auvas, — 

Lis amouro de róumi e li simpli lloureto 

Que, dins l'ouinbrun dis aubo, embaimon si ribas ! 

D'acô n'en trenarai uno primo courouno, 

Se voste gàubi tria m'ajudo un brigouloun ; 

Pièi n'en farai ôumage à la Vierge negrouno 

Que dempièi dnus cents ans es Rèino dóu Couloun !... 

A.... lou " de Mai 1860. 

[Lié Amouro de Ribas, I.) 

1. Le Caulon ou Calavon prend sa source à Banon (Basses-Alpes) 
et se jette dans la Durance à 8 kilomètres au-dessus de Cavaillon. 



MADAME AZALAÏS DARBAUD 445 

AU FÉLIBRIGE 

I,i' lleuvc et les topazes — qui y entrent 
et qui en sortent, et le sourire des herbes — 
sont des ombres et des annonces de vérité. 
L'Ar.iGHiF.iu (l'arail.. XXX.) 

Je ne suis qu'un* fillette, enfant de la Provence, — 
née aux rives d'un torrent caillouteux — qui, d'abord 
simple ruisseau issu des grottes alpestres, — tantôt, 
timide, s'enfuit dans les fraîches prairies. — tantôt, 
comme un beau fleure, déploie ses blondes vagues, — 
puis tout à coup, farouche, bondit sur les rochers, — se 
précipite d'escarpement en escarpement, et, dans sa 
course folle, — emporte arbres et digues, agneaux et ser- 
pents. — Ce torrent oublié depuis son berceau, — par- 
tout je le suivrai comme un page fidèle, — jusqu'à sa 
mort, là où il se perd dans la Durance ; — troublé ou 
limpide, calme ou farouche, à mes veux il est toujours 
beau ! — Des Félibres courtois écoliers pleine de bonne 
Tolonté, — moi, je le veux chanter parce qu'il est mes 
amours ; — sur la crête des collines et dans l'herbe des 
plaines, — moi, je le veux chanter, car il est mon blond 
seigneur. — Aux accords des luths, que les vaillants trou- 
badours — fassent résonner l'air de noms plus célèbres ; 

— moi je n'ai qu'un sistre rustique, pauvre fillette! — et 
le Gaulon est assez grand pour ma voix grêle. — Pour- 
tant, venez à mon aide, beaux anges de Mirèio, — des 
Margaridelo et de toi aussi, Zani! — Dans un rayon, 
descendez vers moi du haut de l'Empyrée, — guidez de 
votre main mes pas d'enfant ! — Aidez-moi à décou- 
vrir les plus fines pierrettes, — émeraudes et rubis 
noyés dans ses grèves, — les mûres de ronces, et les 
fleurs simples — qui, à l'ombre des aubes, embaument ses 
berges ! — Avec cela je te tresserai une mince couronne, 

— si votre art exquis me vient un peu en aide ; — puis 
j'en ferai hommage à la Vierge noire 1 — qui est, depuis 
deux cents ans, la Reine du Caulon ! 

A..., 7 mai 1860. 

[Les Mûres des /{if es, I.) 

1. Notre-Dame-de-l.uniière. monastère situé dans le territoire de 
Goult (\aucluse), sur les bords du Calavon, lieu de pèlerinage très 
fréquenté par les Provençaux. 



446 ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGE PROVENÇAL 

LA. DOURGUETO 

Moût estai gent banquet' ab gran beutat. 
Arnaud de Markcil. 



Nostro-Damo di Poumeto ! 
Pauro iéu ! que devendrai ? 
Ai rout ma bello dourgueto ! 
Pauro iéu, coume tarai 
Quand au mas retournarai ! 

Oh ! que me dira ma maire, 
Elo que noun roump jamai? 
Segur es vivo, pecaire! 
Mai es bono que-noun-sai : 
M'avié di qu'après li crido 
Me croumparie 'n bèu faudiéu, 
S'ère plus tant estourdido... 
Mai, bello proumesso, adieu! 

Nostro-Damo di Poumeto! etc. 

Dirai que l'ai de Lazàri, 

Aquel ai tant jougarèu, 

M'a turta 'mé sis ensàrri 

E m'a 'sclapa moun bournèu. 

Oh! lou creira, — bèn que fino... 

Mai pamens la troumpariéu, 

E fau res troumpa, mesquino !... 

Adieu dounc, moun bèu faudiéu ! 

Nostro-Damo di Poumeto! etc. 

Métrai bèn li tros en plaço; 
E ma maire, quand voudra 
Prendre d'aigo, la bouniasso! 
Tout acò barrulara : 
Creira d'agué rout la dourgo, 
La paureto !... Oh! es bèn iéu 
Que vole me faire mourgo!... 
Nàni, bèu faudau, adieu ! 

Nostro-Damo di Poumeto! etc. 



MADAME AZAL.VÏS d'aRBAUD 447 

LA PETITE CRUCHE 

Quoi de plus gracieux que la franchise 
jointe à une grande beauté. 

Arnaud de Markgil. 

Notre-Dame des Pommettes ! — pauvre de moi ! que 
vais-je devenir? — J'ai cassé ma belle petite cruche! — 
Pauvre de moi! comment ferai-je — quand au mas je 
retournerai ! 



Oh! que me dira ma mère, — elle qui ne casse jamais 
rien? — A coup sûr, elle est vive, dame! — mais elle est 
bonne au possible : — elle m'avait promis qu'après les 
bans (de la vendange) — elle m'achèterait un beau tablier, 
— si je n'étais plus aussi étourdie... — Mais, belle pro- 
messe, adieu ! 



Notre-Dame des Pommettes! etc. 

Je dirai que l'âne de Lazare, — cet âne qui est si follet, 
— m'a heurtée avec ses paniers — et m'a brisé le goulot 
(de ma cruche). — Oh! elle le croira, — quoique fine... — 
Mais pourtant je la tromperais, — et il ne faut trom- 
per personne, malheureuse!... — Adieu donc mon joli 
tablier ! 



Notre-Dame des Pommettes ! etc. 

Je mettrai les morceaux à leur place ; — et lorsque ma 
mère voudra — prendre de l'eau, la bonne femme ! — tout 
s'écroulera : — elle croira avoir cassé la cruche, — la 
pauvrette!... Oh! est-ce bien moi — qui veux me faire 
nonne!... — Non, beau tablier, adieu! 



Notre-Dame des Pommettes! etc. 



448 ANTHOLOGIE DU FKLIBRIGE PHOVENÇA.L 

Mère, emc proun mau, saubrado 

Uno pèço de dès smi 

I darriéris óulivado ; 

Dourmié souto moun Hnçòu; 

Èro pèr lis ourfaneto, 

— Lou sabié, noste curât — 

Sara pèr uno dourgueto... 

Éli, Dieu i' ajudara ! 

Nostro-Damo di Poumeto ! etc. 

Pèr èstre pas rouvihado, 
Es ausin dounc que tarai : 
Sajo et bono renoumado 
Passo beloio e palai ! 
Es pas de vèire, nosto amo, 
Pèr l'iue qu'a tout esclara? 
Basto! bono Nostro-Damo, 
Fen bèn ! vèngue que pourra '. 

Agradè quelo amo franco 
Tant à la Maire de Dieu, 
Que la chato en uno branco 
Alroubè 'no dourgo blanco 
Em' un poulidet faudiéu. 

Ariano, lou li d'Avoust 1861. 

[Lis Amouro de Hibas, 1.) 



LOU RIEU 






Plalz mi be lai en estiu, 
Oue m sojorn a l'ont, a riu. 

El MuNJK 1>E MiiXI»l"I'd>. 



— Ounte vai e d'ounte \èn, 
Riéu, toun aigo tant lindeto? 
Au-liò d'esse trelusènt, 
Perqué fuges en courrènt 

Sout l'erbeto? 

— léu davale di roucas, 

A t raves di baumo soumbro, 



MADAME AZALA1S D AKBAL'D 



Je m'étais, avec assez de peine, économisé — une pièce 
de dix sous — aux dernières olivades; — elle dormait 
sous mon drap de lit; — je la destinais aux petites 
orphelines, — il le savait, notre curé. — Elle me servira 
pour une petite cruche... — Elles, Dieu les aidera! 



Notre-Dame des Pommettes ! etc. 

Pour n'être pas gourmandée, — c'est donc ainsi que je 
ferai : — sage et bonne renommée — vaut mieux qu'a- 
tours et palais! — N'est-elle pas comme le verre, notre 
âme, — pour l'œil qui a tout éclairé? — Baste ! bon»e 
Notre-Dame, — faisons bien !>advienne que pourra! 



— Elle plut, cette âme franche — tellement à la Mère 
de Dieu, — que la jeune fille, à une branche, — trouva 
une cruche blanche — avec un joli petit tablier. 



Ariane, le 14 août 1861. 

[Les Mures des fìivcs, I.) 

LE RUISSEAU 

11 nie plait beaucoup, en été, — de m'arrête!- 

auprès des fontaines et des ruisseaux. 

Le Moine de Montaudox. 

« Où va-t-elle et d'où vient-elle, — ruisseau, ton eau 
si limpide? — Au lieu d'être scintillant, — pourquoi 
fuis-tu en courant — sous l'herbe fine? » 



— « Je descends des rochers, — à travers les grottes 

29 



450 ANTHOLOGIE DU I KLIBRIGE PROVENÇAL 

E, crentous, sènso fracas, 

En fugènt dins li pradas, 

Cerque l'oumbro. 

Au-liô de resta 'scoundu, 
Dins d'escourregudo folo 
Pourriéu faire escumo e brut, 
E pela loueront tepu 
De la colo. 

En mai-restant, pourriéu lèu 
Dins uno coumbo en pradcllo, 
Trelusi sous lou soulèu, 
E pièi miraia dóu cèu 
Lis estello. 

Mai que m'enchau tant d'ounour 
Dins li bèu païs qu'arrose 
Se, quand ai coumpli nioun tour, 
Vène me perdre à l'ahour 
Dins lou Rose? 

Vai, ma migo, aine bèn miéu 
Que moun aigo risouleto 
Passe, ignourado di viéu, 
Goume l'ai, sout l'iue de Dieu, 
La vióuleUi. 

M'es~proun d'èstre descubert 
Dóu rigau que s'esparpaio, 
Dóu gre revesti de verd, 
E dóu fres boutoun dubert 
Sus ma draio. 

Sens brut faire un pau de bèn, 
Es ma glori, ma courouno; 
Au mounde demande rèn... 
Fai coume iéu en eourrènt, 
Ha chatouno ! 
Ma..., lou 20 de mai 1861. 

(Lis Amouro de Ribas, II.) 



.MADAME AZALAÏS DARBAUD 'l 5 1 

sombres, — et, timide, Bans fracas, — en fuyant dans 
les prairies, — je cherche l'ombre. 



« Au lieu de demeurer caché, — dans des courses 
folles — je pourrais faire écume et bruit, — et dénuder 
le front iiazonné — de la colline. 



« En m'arrètant, je pourrais bientôt — dans un vallon 
en prairie — briller mius les rayons du soleil, — et puis 
réfléchir du ciel — les étoiles. 



« .Mais que m'importe tant d'honneur — dans les beaux 
pays que j'arrose — si, lorsque j'ai accompli mon par- 
cours, — je viens me perdre au couchant — dans le 
Rhône? 



« Va, ma mie, j'aime bien mieux — que mon onde 
rieuse — passe, ignorée des vivants, — comme fait, sous 
l'œil de Dieu, — la violette. 



« Il me suffit d'être aperçu — par le rouge-gorge qui 
s'émancipe, — par le bourgeon revêtu de vert, — et par 
le frais bouton épanoui — sur mon chemin. 



« Sans bruit, faire un peu de bien, — c'est ma gloire, 
ma couronne; — je ne demande rien au monde... — ■ Fais 
comme moi en courant, — ma fillette! » 



Ma..., le 20 mai I8ôl. 

(Les Mi.'res des Rives, II.) 



MUSIQUE 



LOU CANT Dl FELI BRE 
ari les p M tisique de A. DAU. 



AllefiTO Reti mircato il < arto 

4-e — % l . l.i — I - , . 



I 



I JiJiJ J 



^m 



é * =g==? 



Siantout da . mi, siantoutde fpai.pe, Siaii li can _ 



,).| | J J | J f | J «LLlJrfrY* 



tai - i-edônpa _'is Tout en-fan. tomi a .m<> sa 

/■j// _ _ a Tempo 



rr i r | if i f i |.. i fflJ-H^ i ' | ^i . 



mai-i-e Tout auce -loiui a _ mosoim nis. \ostecèu 



* 



J i r i ffiJ 



Eï 



Un, noS-te ter raLre, Sounpernoiis au_ti*eujtpaj-a_ 
i/o «5 e ad lih 



fe g J f | J J J jj. i jjuj.ifi' i f^ 



dis; Noste eèu blu, noste tei-_ rfn.pe,Son/ipei'iioiis 
Oi KEFHIPi 



UJ J« r [f H l | J J|J- | jJJ 



\,i.\é é^ 



autre un pa.ra . dis; Siantout d'a_ mi gajoi e 



Ì 



.i .u |I i j | jjj 



li-bre QuelaPi-oii-veii- çonousfai jÇau; Es naùti-e 



4U^j j|JJ | JJ r P #*i 



quesian li fe _ JL}ii'eLigaife_ ILbpe prou. veiLçau. 



LA CHATO AVUGLO 
Paroles .le ROUMANILLE 1 . Musique de P. SCUD0-. 



M 



Sempliee 



E . ro loujourtant bèu qu'iuio 




vierge en-fan. tavo A Be.te . lèn 



-Hjfh 














|V-| 


ffi ^M 


M — < ■ — « — 








« 


U — * 





E soun fru be_ne . si de la 



(?> r J^ i P J^^^ 



fre tremou . la . voStf-npau de fea 



<r pjM p i p- g g g i r *p g 



tò 



Lis ange ) eUamoun_datit j tout_bèiL 



p r i! 



hé 



P g ' P'g g e- 

a . ea . bavonSounCri 



just a . ea . ba vonSoun Olori a. 




E, de tout eaire, au jas pas 
rit 




tre e pastresso a navonS'ageinou . ia. 



1. Cf. page 28. 

2. Ecrite sur des stances de Saint-Aguct, intitulées Le Fil de la 
Vierge, 



LA COUPO 
Paroles de MISTRAL 1 . Air : Oui Via une, l'ôni, Pèire. SABOLY. 

Soulenne 



khï- r jv. j fF#^ 



Prouveû-çau, veL ci la 



V''- b ' J J p- g i J J J jij f j)ji 



eou.po Que nous.vèndi Ca.ta. lan: À.de _ 



t 



. rèng beguenen troupolouvinpurdenoste 



^ 



S 



pt»w r n-n 



plant! Coupo san.to E ver.san-to, 



1 1>" ' > c r r i r r r i r r r ^ 



Vuejo à pieu bord,Vuejoa-bordUsestram 



^ b f~t ^ |fl ^'"V g 



- bord_ E 1'erL.avans di fort!_ 

1. Cf. page ;o. 



LOU PORTO-AIGO 
Paroles de MISTRAL l . Air : petcator iéll' onda 



En Arle, au tèms di 




Fa . do Flouris _ sie La reLno Pounsi 




.ra - do, Unrou.sié! L'em_pe_.rai_re rou. 




man lé vén demanda sa nian>Maila bello ens'estr 




.ruant le respond: De . man! L'em. 




. rai - re rou _ man lé vèn de manda sa 




J jnanjMai la bello en s'estremantJérespond:Deman 



1. Ci', page 72. 



LA COUMTESSO 
Paroles de MISTRAL 1 . Air : Ça. menen rejouïstènço... SABOLY' 



p Allegretto 



Sa . be, ieu, u .. no Coumtes . so 



ijp-fr^ilJ* >j iJ-pJij 



Qu'es dousangem.pe . ri. air. En bèuta cou 



fr^MJ'U^ iv j)l> J<J 



.me en autes_so - Crende^nn, ni liuenniaut, 



- p-gff- ff i J' JjTrrr^n^ 



^^ 



£ pamensu -.no*tristes_so. .De sisiue nè. 



is=át 



A i A Ji 



blo l'ui.au. 



Ati!. se • me sa 

o 



* ■ j ^ } RT ^ J>- i I J>. J iJ 



bien entendre! Ah! semé vou.lien segui! 

Cf. page 78. 



TABLE DES MATIERES 



Avertissement 1 

Le Chant des Félibres 4 

Joseph Roumanille 12 

Frédéric Mistral 41 

Théodore Aubanel 133 

Paul Giéra 190 

Jean Brunet 208 

Anselme Mathieu 214 

Alphonse Tavan 2:i8 

Castil-Bla/.e 268 

Victor-Quinctius Thouron 280 

Adolphe Dumas 2!'l 

Antoine- Biaise Crousillat 300 

William G. Bonaparte-W.yse 326 

Louis Roumieux 357 

ltemv Marcellin 374 

Léon de Berluc-Pérussis 384 

Alphonse Michel 398 

Maiius Girard 40» 

Antoinette Rivière (Antoinette de Beaucaire) 4 15 

M™» Joseph Roumanille (la Félibresse Rose-Anaïs) 17 

M™» Azalaïs d'Arbaud (la Félibresse du Caulon) 'i42 

MUSIQUE 453 



IMPRIMERIE DELAGRAYE 
VILLE1 RANCHE-DE-ROUERGVIi 




içi ,é% 



cri 

>-3 



Qï 

■h: 

Pui 
•I 

C! 

cj 

O 



0) 

•S: 



O 






5 




Uinversky of Tonr' 
Iibrary 




Acme Library Card Pocket 

Under Pat. "Réf. Index File" 

Madeby LIBRARY BUREAU 



î-ï^a