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Full text of "La science et la conscience"

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LA SCIENCE 

ET 

LA CONSCIENCE 



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OUVRAGES DU MÊME AUTEUR : 

A . 

LA MÉTAPHYSIQUE ET LA SCIENCE, ou PRINCIPES DE MÉTAPHYSIQUE 
positive. 3 vol. in- 18. 

ESSAIS DE PHILOSOPHIE CRITIQUE. 1 vol. in-8°. 

LA RELIGION. 1 vol. in-8°. 

LA DÉMOCRATIE. 1 vol. in-8». 


PARIS.— 1JIP. E. MARTINET, RUE MIGNON, 2. 


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LA SCIENCE 

ET 

A CONSCIENCE 


E 


PAR 

VACHEROT 

( DE L’iSSTITlIT ) 




PARIS 


GERMER BAILLIÈRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR 
17, ruo de l'EcoIe-de-Médocino. 

Londres I New-York 

llipp- lallliere, tll. Reput ilreet. | laillière brokers, (10, 

MADRID, C. BAIU.Y-BA1LUÈRE, PLA7A DE TOPETK, 10. 

1870 

Tous droits réservés. 


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TABLE DES MATIÈRES 


Avant-Propos v 

Chap. I cf .— LA PHYSIOLOGIE 1 

Chap. H. — LA PSYCHOLOGIE EXPERIMENTALE M 

Chap. IU. —L’HISTOIRE SI 

Chap. IV, —LA MÉTAPHYSIQUE. 141 


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AVANT-PROPOS 


Toutes les sciences morales subissent en ce mo- 
ment une crise dont le signe caractéristique peut se 
résumer dans celte formule : antinomie des théories 
de la science et des principes de la conscience. Nulle 
n’échappe à cette contradiction, l’histoire pas plus 
que la psychologie, l’esthétique pas plus que la mé- 
taphysique, la morale pas plus que la politique. Si 
la liberté ressort des enseignements de la conscience, 
le déterminisme qui la supprime est la conclusion 
de toutes les explications de la science. Là est le 
nœud qu’il ne suffit pas de trancher, comme on le 
fait trop souvent, par un appel au sens commun, 
mais qu’il est nécessaire de délier par une véritable 
critique des diverses méthodes scientifiques. Tant 
que la contradiction subsistera sur ce point vital, 
les sciences morales ne seront point assurées d’avoir 
trouvé leur hase. La science et la conscience, affir- 


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V] AVANT-PROPOS, 

niant le oui et le non sur les attributs essentiels à la 
nature humaine, deviennent ainsi suspectes, l’une 
aux savants, l’autre aux moralistes. 

Comment écarter l’obstacle? En montrant que les 
écoles qui se contredisent et s’excluent réciproque- 
ment ont chacune leur. part légitime dans l’œuvre 
commune des sciences morales, que la contradiction 
entre leurs diverses conclusions ne commence que 
du moment où elles dépassent la mesure de leur 
compétence propre, affirmant ou niant ce qu’elles 
n’ont pas pour objet de constater. C’est ce que nous 
avons essayé de faire dans une série d’études pu- 
bliées d’abord dans la Revue des deux mondes , 
année 18 ( 39 , sous la forme d’articles que nous re- 
cueillons dans ce petit livre, en y ajoutant quelques 
nouvelles citations et quelques développements. 

Si ce travail peut attirer l’attention des savants et 
des penseurs de toutes les écoles sur le problème 
capital qui en fait l’objet, et de provoquer une solu- 
tion décisive après un examen approfondi, il n’aura 
pas été tout à fait inutile à la philosophie de notre 
temps. 

É. Vache rot, 

7 janvier 1870. 


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LA SCIENCE 


ET 


LA CONSCIENCE 



Il n’est pas nécessaire d’être fort au courant des 
questions philosophiques du temps pour savoir qu’il 
n’y a point entente entre la science et la métaphysique. 
Ce divorce est chose grave assurément, en ce qu’il a 
suscité l’école et la méthode dites positivistes, qui re- 
lèguent les questions de cause, de principe et de fin, 
parmi les problèmes scientifiquement insolubles, et en 
font un pur objet d’imagination, de sentiment et de foi 
peur l’âme humaine. Jusqu’ici pourtant la lutte n’était 
qu’entre des doctrines spéculatives, et l’esprit s’agitait 
dans les hautes régions de la pensée. On pouvait espé- 
rer sauver du naufrage des théories métaphysiques 
certaines vérités d’expérience intime qui ont toujours 
fait la base des sciences morales, comme le libre ar- 
bitre, la responsabilité, le devoir, le droit; mais il 
s’agit maintenant d’un débat tout autrement sérieux 
p. vacherot. i 


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2 


LA SCIENCE El LA CONSCIENCE. 


que le dialogue éternel entre le spiritualisme et le ma- 
térialisme. La question n’est plus entre la science et la 
métaphysique; elle est entre la science et la conscience, 
entre la science et la morale. 

Nulle science digne de ce nom ne se borne à l’obser- 
vation, à l’analyse et à la description des faits ; toutes 
les sciences, quel qu’en soit l’objet, que ce soit la na- 
ture, l’homme ou la société, ne s’arrêtent point dans 
leurs recherches avant qu’elles n’aient découvert et 
formulé les lois qui régissent les phénomènes. Or c’est 
là précisément en quoi consiste ce que les savants, 
M. Claude Bernard en tête, appellent le déterminisme , 
sorte de nécessité naturelle ou morale qui remplace, 
dans toute œuvre vraiment scientifique, la contingence 
arbitraire des réalités physiques ou morales dont la loi 
reste à déterminer. C’est ainsi que l’étude de la nature, 
l’étude de l’histoire, l’étude de l’esthétique, l’étude de 
toute chose, ne devient une véritable science que du 
moment où les faits qu’elle comprend ont été ramenés 
à des lois plus ou moins susceptibles d’être traduites 
en formules. Pour toutes les sciences de la nature, 
mécanique, physique, chimie, biologie, il y a trois 
siècles que cette direction est suivie, on sait avec quel 
succès. Quant aux sciences morales proprement dites, 
ce n’est guère que depuis le commencement de ce 
siècle qu’elles ont été appliquées à la recherche des 
lois, et comme, dans l'accomplissement de cette lâche, 
elles n’ont pas rencontré des conditions aussi favo- 
rables, il faut dire qu’elles ne sont point parvenues à 
des résultats aussi satisfaisants. On sait les tâtonne- 
ments, les incertitudes, les contradictions de l’histoire 
et même de l’économie politique dans celle partie la 


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LA PHYSIOLOGIE. 3 

plus haute, mais aussi la plus difficile de leur œuvre. 11 
n’en est pas moins vrai que ces sciences tendent de 
plus en plus, par la réduction des phénomènes à des 
lois vers ce déterminisme qui fait le caractère propre 
de toute œuvre scientifique. Si des sciences particu- 
lières la pensée s’élève à la spéculation générale qui 
embrasse tout l’ensemble des connaissances humaines 
et tout le système de la réalité universelle, on est bien 
plus frappé encore du caractère de nécessité logique 
ou métaphysique que présente l’enchaînement des 
idées, des principes et des conclusions dont se com- 
pose chacune de ces grandes et vastes synthèses. Tout 
se produit, se développe, s’explique par des lois in- 
flexibles dans les systèmes de Spinosa, de Malebranche, 
de Leibniz, de Schelling, de Hegel. Le mot même de 
déterminisme , aujourd'hui appliqué à tout ce qui se 
nomme science, est la formule de la philosophie des 
monades . 

Que devient l’être moral, l’homme de la conscience 
avec ses attributs propres, au sein de cette fatalité 
universelle ? Où est le rôle, où est la place de la per- 
sonne humaine dans une philosophie naturelle qui 
explique tout par un concours de forces physiques, 
dans une science historique qui explique tout par 
l’action irrésistible des grandes forces naturelles et 
sociales, dans une spéculation métaphysique qui ex- 
plique tout par le procès logique des idées? Que devien- 
nent le libre arbitre, la responsabilité, la moralité, la 
personnalité de l’ôtre humain, individu, peuple, race, 
sous l’empire d’une pareille nécessité? C’est ce que 
nous allons rechercher d’abord à propos des expé- 
riences et des conclusions de la physiologie, nous ré- 


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à LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

servant de faire le même travail à propos des théories 
historiques et des spéculations métaphysiques. 

Ici le débat est au cœur de la nature humaine. La 
physiologie contemporaine a pénétré dans le sanctuaire 
même de la vie morale ; elle entend y régner et y dic- 
ter ses arrêts comme dans le domaine de la vie physi- 
que. Elle explique la pensée, la volonté, la moralité à 
sa manière, c’est-à-dire en altérant les caractères es- 
sentiels de toutes ces choses et en les ramenant aux 
lois de la nature. Si la psychologie réclame contre une 
telle usurpation, la physiologie lui répond : Taisez - 
vous, vous n’êtes pas une science, et la science seule 
est juge en ceci comme en tout le reste. Votre senti- 
ment de la liberté, de la responsabilité, n’est qu’une 
illusion: votre analyse de la volonté, n’étant point d’ac- 
cord avec nos explications, n’a aucune autorité scientifi- 
que. Il est vrai que l’homme se croi t l’au teur de ses actes : 
il peut être bon qu’il le croie pour la persévérance des 
efforts et le développement du caractère ; mais c’est là 
tout ce que la science peut accorder. La vérité vraie 
est que l’auteur est la nature, et que, dans la vie mo- 
rale comme dans la vie physique, tout se fait et s’expli- 
que par le jeu des forces naturelles. 

Pourquoi le nier? Dans ce débat entre la science et 
la conscience, l’opinion du monde savant semble quel- 
que peu complice de la physiologie. Aujourd’hui la 
faveur n’est point aux expériences et aux analyses du 
sens psychologique. L’esprit de notre temps est plus 
enclin à regarder toutes choses du dehors que du de- 
dans; il a plus de goût pour la contemplation des 
réalités extérieures que pour l’intuition des réalités 
intimes. A vrai dire, la psychologie n’a jamais été l’é- 


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LA PHYSIOLOGIE. 


5 


tilde de prédilection de noire pays, dont le génie, si 
nous ne nous trompons, se prête bien mieux à la dé- 
duction logique et même à la spéculation métaphysi- 
que. Nous avons eu beaucoup de grands logiciens 
depuis Pascal et Descartes jusqu’à Lamennais. Nous 
avons eu, en moins grand nombre, des métaphysiciens 
comme Malebranche. Nous n’avons eu qu’un grand 
psychologue, Maine de Biran, qui est resté obscur d’a- 
bord et qui n’a pas fait école, et un grand professeur 
de psychologie, Théodore Jouffroy, dont la méthode 
d’analyse a été bien vite abandonnée pour la méthode 
d’exposition historique. Ce n’est pas seulement dans 
les études philosophiques et morales qu’on voit le dé- 
faut de sens psychologique de l’esprit français; on le 
retrouve dans nos poésies et dans nos romans, si so- 
bres de ces détails de la vie intime qui surabondent 
chez les poètes et les romanciers de race saxonne. 11 
est vrai que quelques-uns de nos poètes et surtout de 
nos romanciers ont abordé en maîtres la grande 
psychologie, la haute analyse des passions, des mœurs 
et des caractères; mais en y regardant de près, ou 
s’aperçoit que, dans ces brillantes et fortes pein- 
tures, l’éloquence, la logique, le sentiment de l’i- 
déal ont encore plus de part que la représentation 
exacte et minutieuse de la réalité. En un mot, la créa- 
tion y domine toujours plus ou moins l’observation. Ce 
qui est certain, c’est la tendance générale de l’esprit 
contemporain à appliquer à l’étude des phénomènes 
moraux, soit la méthode historique, soit la méthode 
physiologique, soit cette méthode d’observation indi- 
recte et d’induction que pratique l’école de Bacon, 
négligeant de plus en plus l’observation intime et di- 


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6 


LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 


recte, qu’elle n’est pas éloignée de confondre avec la 
spéculation métaphysique proprement dite. Pour le 
moment, voyons à l’œuvre la méthode physiologique. 

I 

On a dit bien souvent que la science esl une comme 
la vérité, et que, si l’homme la diviseen tant de parties, 
c’est qu’il est impuissant à l’embrasser dans sa réelle et 
vivante unité. Il est certain que tout tient à tout dans 
l’univers : il existe par conséquent entre toutes les 
sciences humaines certains rapports.qui ne permettent 
à aucune de refuser les lumières que peuvent lui offrir 
celles qui s’en éloignent le plus dans l’ordre de parenté. 
Mais il est deux sciences surtout dont on peut dire 
qu’elles sont sœurs dans le sens le plus intime du mot : 
c’est la physiologie et la psychologie. Ici en effet, ce 
n’est plus de rapports entre objets différents qu’il s’a- 
git, comme entre les objets de la géométrie, de la 
chimie, de l’histoire naturelle. L’objet de ces deux 
sciences est le même individu, l’homme, et il semble 
qu’on ne puisse les séparer que par une abstraction qui 
fait violence h la nature des choses. Pourtant cette 
distinction est presque aussi vieille que l’esprit hu- 
main, ce qui montre combien elle est naturelle et 
nécessaire. De tout temps, qu’on s’entendit ou non 
sur les principes et sur les causes, deux ordres, on 
pourrait dire deux mondes de phénomènes ont été 
étudiés, décrits et classés. Si les mots de physiologie et 
de psychologie n’ont reçu que depuis la science mo- 
derne leur signification propre, il y a longtemps que 
l’homme physique et l’homme moral étaient l’objeL 


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LxV PHYSIOLOGIE. 


7 


d'observations, d’expériences, d’analyses, de descrip- 
tions, de méthodes spéciales de la part des médecins, 
des savants, des philosophes, des moralistes, des poètes. 
De tout temps, l’homme a été étudié de deux manières, 
parles sens extérieurs et par le sens intime. 

Et, de môme que les philosophes et les physiolo- 
gistes eux-mômes ont toujours distingué l’homme mo- 
ral de l’homme physique, de môme ils ont toujours 
reconnu les rapports qui les unissent. Dans l’anti- 
quité, cette dernière question n’a guère moins préoc- 
cupé les philosophes que les médecins. Platon, dont le 
spiritualisme va jusqu’àla parfaite indépendance d’une 
vie purement spirituelle dans un monde supérieur, fait 
résider les trois facultés de l’âme, l’intelligence, l’acti- 
vité, l’appétit, dans les trois parties du corps, la tête, 
le cœur et le ventre. Plus spiritualiste que son maître 
en ce qui concerne l’âme pensante, puisqu’il n’admet 
pas qu’elle ait besoin d’organes pour agir, Aristote ne 
se borne point à reconnaître pour les deux autres âmes 
des organes correspondants ; il les fait rentrer dans 
l’histoire naturelle, paraissant ainsi les confondre avec 
les autres principes de la vie physique. Galien met 
toute sa science physiologique au service de la doc- 
trine de Platon. Descartes fait résider le principe même 
de la pensée dans la glande pinéale. Bossuet place 
aussi l’âme dans le cerveau, sans désigner la glande 
pinéale ; quand il dit que l’âme et le corps forment un 
tout naturel, voulant par là exprimer la nature intime 
du lien qui rattache l’âme au corps, il se montre moins 
fidèle à la psychologie de Platon et de Descartes qu’à 
celle d’Aristote. Selon Malebranche, l’âme et le corps 
ne sont l’un pour l’autre qu’une cause occasionnelle 


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8 


LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 


d’action et de mouvement; c’estDieu qui est le véritable 
moteur. Pour Spinosa, il n’y a qu’une simple corres- 
pondance d’actions et de mouvements au sein de la 
substance universelle. Pour Leibniz, qui admet la dis- 
tiction et l’activité propre des substances, l’Ame et le 
corps sont comme deux horloges dont les mouvements 
et les actes se produisent spontanément en vertu d’une 
harmonie préétablie, comme dans tout le reste de l’u- 
nivers. Cudworth explique les rapports de l’âme et du 
corps par l’hypothèse d’un médiateur plastique. Stahl 
fait de l’âme le principe unique de tous les phénomè- 
nes de la vie physique. Au siècle dernier, l’école de la 
sensation, qu’elle admette ou non la spiritualité de 
l’âme, tend, en vertu de son principe, à exagérer l’in- 
fluence du physique sur le moral. Helvétius va jusqu’à 
expliquer par la conformation de la main la supériorité 
de l’homme sur l’animal, fait que d’autres attribuent 
à l’organe vocal ou à un ensemble d’organes plus par- 
faits chez l’homme que chez les animaux. Bonnet ne 
peut croire à la séparation de l’âme et du corps. Si le 
philosophe professe la spiritualité du principe pensant, 
le physiologiste explique toute la vie morale en subor- 
donnant l’activité de l’âme à la sensibilité, cette sensi- 
bilité au jeu des fibres, et le jeu des fibres à l’action 
des objets. Bichal rapporte tontes les fonctions de l’in- 
telligence à la vie animale et toutes les passions à la 
vie organique. Enfin le dernier mot de l’école de la 
sensation sur la question des rapports du physique et 
du moral se trouve dans l’ouvrage de Cabanis consacré 
à montrer surtout que le moral chez l’homme n’est 
encore que le physique considéré sous un certain as- 
pect : la pensée n’est qu’une sécrétion du cerveau. 


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LA PHYSIOLOGIE. 9 

Avec noire siècle commence une réaction contre la 
philosophie delà sensation. Maine de Biran répond au 
livre desJRapportsdu physique et du moral en distinguant 
deux vies, deux âmes, deux hommes, la vie, l’âme 
propres â l’homme animal, et la vie, l’âme propres 
à l’homme vraiment humain , dont l’attribut est la vo- 
lonté. Il sépare si bien les deux points de vue ou plutôt 
les deux réalités qu’il eût dit volontiers de la volonté 
ce qu’Aristote a dit de la pensée, qu’elle est le seul 
acte de la vie humaine qui n’ait pas besoin d’organe. 
Tout en conservant à la conscience des facultés comme 
la sensibilité, la mémoire, l’imagination sensible, que 
Maine de Biran avait reléguées dans la vie animale, 
Jouffroy admet avec Platon, Aristote, Descartes, Maine 
de Biran, une âme qui vit d’elle-même et par elle- 
même, qui agit, s’observe, se contemple dans les pro- 
fondeurs de son essence, se voit elle-même et elle seule, 
en un mot, une âme à part du monde extérieur. Sa 
méthode d’observation immédiate et directe, mal com- 
prise à cause de quelques expressions équivoques, fut 
peu goûtée et peu pratiquée par les philosophes eux- 
mêmes. Son spiritualisme parut exagéré dans quelques- 
unes de ses explications touchant certains phénomènes, 
comme le rêve, où il trouva un habile contradicteur 
dans la personne du docteur Bertrand, médecin 
et naturaliste éminent prématurément enlevé à la 
science. 

Cette réaction psychologique, malgré l’autorité des 
noms qui la représentaient et le talent littéraire de 
l’école qui la soutint, n’arrêta point l’ardeur des re- 
cherches ni l’essor des ambitions physiologiques dans 
la question toujours agitée des rapports du physique et 

1 . 


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<0 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

du moral. On vit bientôt les plus célèbres physiologis- 
tes contemporains, Gall, Broussais, Pinel, Esquirol, 
Richerand, Magendie, Flourens, s’engager plus avant 
dans la voie ouverte par l’école de Buffon, de Bonnet et 
de Cabanis, mais avec des méthodes d’observation 
plus conformes aux progrès des sciences naturelles. 
Jusque-là, le problème avait été résolu d’une manière 
vague; on n’avait fait appel qu’à une expérience banale 
qui ne portait que sur des faits significatifs sans doute 
pour la thèse générale, mais sans suite et sans consé- 
quence pour une véritable doctrine scientifique. Caba- 
nis lui môme, dans son grand ouvrage, n’avait guère 
fait que recueillir et condenser les observations des 
médecins, des philosophes et des moralistes, en y ajou - 
tant les siennes et en faisant servir le tout à une con- 
clusion beaucoup trop absolue. Dans notre siècle, l’art 
d’observer et l’art d’expérimenter ont fait de tels pro- 
grès que la question tant débattue changea bientôt de 
face avec la physiologie tout entière. Qui ne sait par 
les résultats ce qu’ont produit pour l’avancement de la 
science l’observation spéciale, l’observation comparée, 
la statistique, l’expérimentation appliquée aux êtres 
vivants? Lorsque Pinel et Esquirol déterminèrent les 
états et les causes physiologiques de la folie par un 
ensemble aussi complet d’observations et d’analyses; 
lorsque Gall et Spurheim, môme en des recherches 
qui ne devaient aboutir qu’à une doctrine bientôt 
abandonnée, essayèrent de montrer, à la surface du 
cerveau, les nombreux organes de nos diverses facultés 
mentales ; lorsque Magendie et surtout Flourens com- 
mencèrent leurs belles expériences sur les êtres vivants, 
continuées avec tanlde succès parles naturalistes et les 


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LA PHYSIOLOGIE. 


Il 


physiologistes de nos jours, afin d’arriver à déterminer 
d’une façon précise et sûre les vraies conditions organi- 
ques des fonctions de la vie intellectuelle et morale : 
— tous ces travaux, exécutés par les facultés les plus 
rares de l’esprit aidées des méthodes les plus ingénieu- 
ses et des instruments les plus délicats, ont répandu 
de telles lumières sur la question des rapports du 
physique et du moral qu’il en est sorti, non plus une 
doctrine vague et conjecturale, mais une véritable 
science. 

La tentative phrénologique de Gall et de son école 
eut ceci de scientifique qu’elle avait pour but de sub- 
stituer à une juste, mais vague affirmation des rapports 
entre l’homme physique et l’homme moral, une classi- 
fication des organes cérébraux exactement correspon- 
dants aux facultés, aux capacités, aux instincts, aux 
appétits de l’âme humaine, de manière que cette clas- 
sification pût servir de base à une véritable théorie des 
faits psychologiques. Malheureusement ni la psycholo- 
gie ni la physiologie n’ont confirmé cette doctrine. On 
a constaté par des exemples nombreux des états 
physiologiques entièrement différents et même con- 
traires chez les individus dont le crâne offrait les mêmes 
apparences à la surface. D’une autre part, les physiolo- 
gistes de nos jours opposent victorieusement des expé- 
riences décisives et un bon nombre d’observations 
pathologiques à cette dislocation des facultés réparties 
par les phrénologistes dans des départements isolés du 
cerveau. L’expérience et l’observation enseignent que 
les diverses parties des hémisphères cérébraux, surtout 
de la substance grise, peuvent se suppléer; qu’une 
partie relativement minime, particulièrement chez 


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12 


LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 


les animaux, peut suffire à remplir les fonctions du 
tout (1). 

Abandonnant la voie delà phrénologie, où elle avait 
espéré d'abord trouver une théorie scientifique des 
rapports du physique et du moral, la physiologie reprit 
le même problème par une autre méthode aussi sûre 
qu’ingénieuse. On savait depuis longtemps que tout 
concourt et conspire au phénomène vital dans le sys- 
tème organique, depuis les organes extérieurs jusqu’au 
cerveau, que l’action des objets étrangers produit une 
impression, que cette impression, transmise au cer- 
veau parle système nerveux et les organes intermédiai- 
res, se transforme en sensation d’abord, puis en per- 
ception proprement dite, et y éveille l’intelligence et 
la volonté, qui n’entrent en jeu qu’à la suite de ces 
excitations successives. On savait également que, par 
un mouvement analogue en sens inverse, la volonté 
transmet, à travers tout le système des organes inter- 
médiaires, son action aux nerfs moteurs et aux muscles 
qui déterminent le mouvement. Quel est le rôle de 
chacun de ces organes dans le jeu total de la vie psycho- 
logique, quelle est la part distincte et précise des mus- 
cles, des nerfs, de la moelle épinière, de la moelle 
allongée, du cervelet, des couches optiques, des corps 
striés, des lobes cérébraux? Voilà ce qu’il fallait dé- 
couvrir, voilà où nulle méthode connue n’avait pu con- 
duire les observateurs les plus sagaces et les plus pro- 
fonds. Ce fut l’œuvre de la méthode expérimentale, 
sinon inventée, du moins pratiquée pour la première 


(1) Vulpian, Leçons sur la physiologie générale comparée du sys- 
tème nerveux. 


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LA PHYSIOLOGIE. 


13 


fois avec suite et ensemble par les physiologistes de 
notre temps. On ne pouvait expérimenter sur l’homme, 
parce que la conscience humaine, dont la loi écrite 
n’est que l’expression, ne permet pas de faire de 
l’homme, même criminel et condamné à mort, un su- 
jet d’expérience. Qui ne sait la peine qu’eut la science 
à obtenir d’opérer sur le cadavre humain î Et quand la 
passion de la vérité eût fait commettre à la science cet 
attentat d’une expérience sur l’homme vivant, elle 
n’y eût peut-être rien gagné, l’organisme humain ne 
permettant guère une opération qui, en faisant l’abla- 
tion de certains organes, laisserait les organes voisins 
intacts dans leur constitution et leur fonction propres. 

C’est pour cela que la physiologie actuelle ne prend 
pas pour sujets de ses expériences les animaux de 
l’ordre Le plus élevé, tout en se gardant de descendre 
jusqu’à des animaux dont la vie psychologique n’a 
presque rien de commun avec celle de l’homme. Si 
l’organisation trop délicate du singe ne résiste point à 
de telles expériences, si celle du chien, du chat et 
autres animaux d’espèces supérieures ne s’y prête que 
difficilement, la pratique expérimentale démontre que 
l’épreuve est possible et le plus souvent heureuse sur 
des quadrupèdes comme le lapin, sur des bipèdes 
comme le pigeon et la poule. C’est Flourens qui eut 
l’immortel honneur d’avoir ouvert à la physiologie 
contemporaine la voie des expériences fécondes et 
décisives. Ainsi qu’il l’explique lui-même, on avait 
reconnu de bonne heure que le système nerveux est 
tout à la fois l’organe par lequel l’animal reçoit ses 
sensations, l’organe par lequel il exécute ou détermine 
ses mouvements, l’organe par lequel il perçoit, pense 


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14 


LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 


et veut. Y a-t-il pour chacune de ces fonctions de re- 
lation, sensation, perception, entendement, volonté, 
faculté motrice, un organe spécial et distinct dans 
l’organisme général du système nerveux? Tel est le 
problème que la méthode de Flourensest parvenue à 
résoudre. De nombreuses expériences démontrent que 
les trois fonctions, percevoir et vouloir, sentir, mou- 
voir, diffèrent de siège comme d’effel, et qu’une limite 
précise sépare les organes qui leur correspondent. Les 
nerfs, la moelle épinière, la moelle allongée, les tu- 
bercules bijumeaux ou quadrijumeaux, excitent seuls 
immédiatement la contraction musculaire ; les lobes 
cérébraux la déterminent par impulsion volontaire 
sans l’exciter. De plus, dans tout le système nerveux, 
on fait ressortir la distinction des nerfs moteurs et des 
nerfs sensitifs pardes expériences où l’on engourdit les 
uns en laissant aux autres toute leur énergie. De même, 
en enlevant le cervelet à un animal auquel on laisse le 
cerveau, on trouve qu’il conserve la faculté de perce- 
voir et de se mouvoir spontanément, tout en perdant 
la faculté de coordonner ses mouvements. Réciproque- 
ment, si l’on enlève le cerveau à un autre animal de 
même espèce en lui laissant le cervelet, on voit qu’il 
continue à se mouvoir régulièrement, mais comme un 
automate, étant privé des facultés de percevoir et de 
vouloir. 

En résumé, en allant des extrémités au centre, on 
découvre que le nerf moteur excite directement la 
contraction musculaire ; que la moelle épinière lie les 
diverses contractions partielles en mouvements d’en- 
semble; que le cervelet coordonne ces mouvements 
d’ensemble en mouvements réglés de locomotion; 


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LA PHYSIOLOGIE. 


15 


qu’cnfin le cerveau les transforme en actes de volonté. 
Si, au contraire, l’activité de l’animal se développe du 
centre aux extrémités, la fonction de chaque organe 
reste la même. « Ainsi, dit Flourens, les diverses par- 
tiesdu système nerveux ont toutes despropriétés distinc- 
tes, des fonctions spéciales, des rôles déterminés; nulle 
n’empiète sur l’autre (t). » Peut-on pousser encore plus 
loin la détermination des organes correspondant aux 
fonctions de relation? Peut-on montrer, en pénétrant 
dans la masse encéphalique, quel est l’organe de l’in- 
stinct, l’organe delà sensation proprement dite? L’ex- 
périence n’est pas muette sur ces points délicats. Non- 
seulement il y a lieu de distinguer les organes de la 
sensation des organes du mouvement ; mais on peut 
prouver par des expériences répétées que la sensation 
a ses organes distincts des organes de la perception. 
Ainsi l'ablation des lobes cérébraux fait perdre à 
l’instant la vue, tandis que l’iris n’en reste pas moins 
mobile, le nerf optique excitable, la rétine sensible. 
L’ablation au contraire des tubercules bijumeaux ou 
quadrijumeaux abolit sur-le-champ la contractilité 
des iris, l’action de la rétine et du nerf optique, ce qui 
permet de conclure en dernière analyse qu’il y a des 
organes distincts pour les sensations, pour les percep- 
tions, pour les mouvements. Quant à l’activité instinc- 
tive, il y a des raisons de croire qu'elle n’a pas tout à 
fait le même siège que la volonté, tout en ayant son 
organe dans la masse encéphalique. Malgré l’expé- 
rience de la poule qui a perdu l’instinct de manger, il 
n’est pas sûr que l’ablation des lobes cérébraux sup- 

(1) Du système nerveux, Préface. 


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16 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

prime toute espèce de mouvements instinctifs propre- 
ment dits. Où réside au juste l'organe de l’instinct? 
C’est, ce que l’expérience n’a point encore établi. 

Voilà de bien curieuses révélations dues aux récen- 
tes méthodes de recherche, et qui éclairent d’une 
lumière toute nouvelle la question des rapports de 
l’àme et du corps. 11 ne s’agit plus ici d’une action 
certaine, mais vague, du physique sur le moral, telle 
que la montraient les observations tirées des états 
pathologiques du corps humain; il s’agit des condi- 
tions physiologiques de tous les grands faits de la vie 
psychique, des organes distincts de toutes les fonc- 
tions de relation. On savait que certaines de ces fonc- 
tions ont besoin d’organes; on ne savait pas au juste 
que toutes en eussent besoin, la pensée et la volonté 
comme la sensibilité et la motilité. Jamais l’unité de 
l’être humain n’avait été rendue aussi manifeste que 
depuis ces merveilleuses découvertes. Jamais on n’avait 
mieux vu combien tout se tient, se lie, se correspond 
dans l’homme, et comment l’âme et le corps forment 
un tout naturel, pour nous servir de l’expression de 
Bossuet. 

A cette science nouvelle, un spiritualisme exigeant 
pourra objecter que c’est l’animal et non l’homme 
qui est le sujet de toutes ces expériences, et qu’on 
n’est point en droit de conclure de l’un à l’autre. 
Mais la science ne s’arrête point devant un pareil 
scrupule, pensant avec grande raison, selon nous, 
que l’expérience ici vaut pour l’hpmme aussi bien 
que pour l’animal, en vertu des analogies physiologi- 
ques et psychologiques essentielles qui les ramènent 
tous deux à un type commun. Gomment croire en effet 


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LA PHYSIOLOGIE. 


17 


que ce qui est vrai pour la sensibilité, l’instinct, l’in- 
telligence, la volonté, la faculté motrice de l’animal, 
ne l’est point pour les mûmes phénomènes et les 
mêmes actes chez l’homme? Comment admettre que 
le cerveau est l’organe de la perception et de l’intelli- 
gence pour l’un et non pour l’autre? Comment suppo- 
ser que le cervelet ne joue pas le même rôle chez les 
deux êtres dans la direction des mouvements? C’est 
donc derrière une objection vaine que se retrancherait 
l’école spiritualiste. 

II 

Si la physiologie s’en tenait à ces résultats, il n’y 
aurait qu’à l’en féliciter. Que cela contrarie ou non 
telle doctrine métaphysique sur les rapports de l’àme 
et du corps, il n’y a pas lieu de contester l’expérience. 
Beaucoup de physiologistes, comme Flourens,- Lon- 
get, Durand (de Gros), Despine, qui ont suivi cette voie, 
ne vont pas au delà, les uns par une réserve toute 
scientifique, les autres par attachement à une doctrine 
spiritualiste. Une école cependant pousse la nouvelle 
science physiologique des rapports du physique et du 
moral jusqu’à des conclusions contredisant certaines 
vérités de sens intime que l’analyse psychologique 
semblait avoir mises hors de débat. 

L’emploi de la langue physiologique dans les matières 
qui ne la comportent pas est comme une habitude à 
laquelle obéissent, parfois à leur insu, tous les physio- 
logistes, même les plus réservés sur les questions psy- 
chologiques et métaphysiques, même les plus fran- 
chement spiritualistes. Flourens, qui incline vers la 


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18 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

psychologie tic Descartes et se plaît à réfuter les para- 
doxes de M. Moreau, de Tours, se laisse aller à dire que 
les lobes cérébraux veulent la contraction musculaire 
sans l’exciter, sauf à rectifier son langage quelques 
lignes plus bas. M. Littré, dans une intention plus 
systématique peut-être, affecte de dire la cellule céré- 
brale pensante, au lieu de se borner à dire la cellule 
qui est l’organe delà pensée. M. Claude Bernard parle 
du déterminisme absolu qui régit tous les phénomènes, 
sans excepter ceux de relation. M. Lhuys, à propos de 
l’association des idées, parle de la notion du rapport 
qui les relie, et les anastomose ainsi l’une à l’autre. 
M. Vulpian applique aux mouvements volontaires le 
mot de mouvements réflexes. Tous ou presque tous les 
physiologistes attribuent à l’organe de l’être vivant ce 
que la langue psychologique rapporte à l’animal lui- 
même, à l’individu, au moi, à la personne, quel qu’en 
soit le principe, et tranchent ainsi déjà, sans le vou- 
loir, la grave question qui divise les écoles spiritua- 
liste et matérialiste. 

Tout cela n’est peut-être encore qu’une question de 
mots. Un terme impropre ne fait pas une doctrine. 
C’est dans les développements et les explications qu’il 
faut chercher la vraie pensée des physiologistes de 
l’école dont nous parlons. La phrénologie de Gall et de 
Spurzheim n’avait porté atteinte ni à la méthode psy- 
chologique ni à la doctrine spiritualiste. Gall était un 
esprit trop observateur pour s’en tenir à la doctrine de 
Cabanis et de l’école de la sensation, qui ne reconnais- 
sait aucune espèce d’innéité ni de facultés ni de pen- 
chants. Sa psychologie n’était pas moins riche en 
facultés que sa phrénologie en organes locaux. 11 par- 


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LA PHYSIOLOGIE. 


19 


lait d’ailleurs de l’Ame, de la volonté, delà conscience, 
de l’analyse psychologique, comme les plus décidés 
spiritualistes de son temps. Où trouver un meilleur 
langage que celui-ci sur le libre arbitre : << c’est pour 
avoir confondu les désirs, les velléités, les penchants, 
avec la véritable volonté qu’on a cru trouver des diffi- 
cultés insolubles relativement à la liberté morale; on 
avait raison de nier la liberté relativement à l’existence 
et au mouvement des désirs, et par une fausse con- 
séquence on a cru que la volonté et les actions man- 
quaient également de liberté. » Entre les mains de 
Broussais, polémiste violent et vigoureux qui n’était 
pas précisément doué de ce que Pascal appelle l’es- 
prit de finesse, la doctrine de Gall dégénéra en un 
matérialisme tranchant. Broussais ne peut contenir 
son impatience à propos de la méthode psychologi- 
que. «Je n’ai qu’un regret, c’est que les médecins qui 
cultivent la physiologie ne réclament qu’à demi la 
science des facultés intellectuelles, et que des hom- 
mes qui n’ont fait qu’une étude spéciale des fonctions 
veulent s’approprier cette science sous le nom de psy- 
chologie (1). » L’âme est un cerveau agissant, rien de 
plus. « Dès que je sus par la chirurgie que du pus 
accumulé à la surface du cerveau détruit nos facultés, 
et que l’évacuation de ce pus leur permet de reparaître, 
je ne fus plus maître de les concevoir autrement que 
comme les actes d’un cerveau vivant (2). » 

La nouvelle école physiologique n’a point de ces 
allures; elle laisse aux métaphysiciens le problème de 

(1) De l’irrilalion et de la folie, t. II, p. 10. 

(2) Expression de ma fui. 


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20 


LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 


Pâme, et ne s’occupe que des fonctions de relation et 
des organes qui en sont le siège. Peu soucieuse d’ail- 
leurs de l’observation psychologique directe et intime, 
n’ayant guère pour toute science du moral que les 
seules notions que la psychologie animale peut donner, 
elle s’en tient aux grands traits, pour ne pas dire aux 
gros traits de la nature humaine, c’est-à-dire à ceux 
qui lui sont communs avec l’animalité. Pour M. Vul- 
pian, il n’y a entre l’homme et les animaux supérieurs 
que des différences de degré. Il accorde à ces derniers 
la perception, le jugement, le raisonnement, la 
volonté et jusqu’à la faculté de faire des abstractions 
sensibles ; il ne leur refuse que la faculté de généraliser. 
11 ne paraît pas reconnaître une autre psychologie que 
celle qui résulte de l’histoire de l’homme comparée à 
l’histoire des animaux. Aussi croit-il « qu’à un cer- 
tain point de vue la psychologie tout entière est du 
domaine de la physiologie. » Et en effet, la manière 
dont il explique les phénomènes moraux, particulière- 
ment les actes volontaires, fait comprendre comment 
l’analyse psychologique rentre dans la physiologie. 
Selon lui, les voûtions ne sont jamais primitives; elles 
ne peuvent engendrer une action qu’à la condition 
d’être précédées par une idée qui les fait naître et les 
soutient. On ne peut pas vouloir blanc , c’est-à-dire 
sans objet, pas plus qu’on ne peut faire un mouvement 
de déglutition sans avaler de l’air ou une matière 
quelconque, de la salive, par exemple. Pour que les 
mouvements du pharynx puissent s’effectuer, il faut 
une cause excito-motricc ; pour que la volonté entre 
en jeu, il faut nécessairement des causes excito-voli- 
tionnelles. Ces causes seront des idées plus ou moins 


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LA PHYSIOLOGIE. 


21 


complexes, des idées avec désirs, des idées passionnées. 
« A ce point de vue, qui est le seul vrai, les volilions, 
ainsi que l’admettent plusieurs physiologistes moder- 
nes, peuvent et doivent être envisagées comme des 
phénomènes d’actions réflexes (1). » Cette analyse de 
la volonté n’est qu’une application de la méthode 
générale de l’auteur, qui, dit-il, pourrait montrer que 
la plupart des phénomènes de l’entendement se pro- 
duisent par un mécanisme semblable. 

Cette psychologie toute physiologique dont M. Vul- 
pian n’a fait qu’indiquer la méthode, un autre physio- 
logiste de la même école, M. Lhuys, essaye de la 
développer dans un système complet d’explication des 
phénomènes psychiques. On avait montré que tout 
acte de la vie psychique a pour condition physique 
telle ou telle partie de l’organisme. M. Lhuys va plus 
loin : pénétrant plus avant dans la constitution des 
tissus organiques, il croit pouvoir expliquer le travail 
même qui se fait au sein des organes pour y produire 
les phénomènes psychiques. Il semble que l’auteur ait 
assisté à ce travail, tant il met de précision dans son 
langage. Voulez-vous voir naître la sensation de l’im- 
pression sensitive? M. Lhuys vous montrera comment 
les fibres sensitives ont des fonctions diverses, les unes 
étant les conducteurs doloi'ifères des impressions 
douloureuses, les autres les agents de transmission des 
impressions tactiles; comment ces impressions diver- 
ses, parvenues dans les régions supérieures du système 
nerveux, se superposent en quelque sorte dans l’enlen- 

(1) Physiologie générale el comparée du système nerveux , p. 105 
et suiv. 


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22 LA SCIENCE ET LÀ CONSCIENCE. 

deinent, s’y combinent pour y former nos dilFérenlcs 
espèces de sensations. Voulez-vous voir naître de 
cette môme impression la réaction cérébrale que les 
psychologues appellent volonté? M. Lhuys vous expli- 
quera comment l’acte volontaire n’est que la réper- 
cussion plus ou moins immédiale d’une impression 
sensitive antérieure, par conséquent qu’un effet dont 
la véritable cause est l’action organique extérieure. 
Voulez-vous voir sortir toujours de la môme origine 
les autres phénomènes de l’entendement? M. Lhuys 
vous décrira comment les impressions sensitives, irra- 
diées des centres de la couche optique au milieu des 
réseaux de la substance corticale, y prennent une 
forme distincte, se déposent à l’état de souvenirs, et se 
transforment en idées, en jugements, en raisonne- 
ments. Tout acte intellectuel n’est qu’une impression 
transmise au cerveau et convertie en idée par un tra- 
vail des cellules cérébrales. L’impression est donc le 
véritable corps simple , l’élément primordial plus ou 
moins latent qui est au fond de nos idées. Ce travail 
de composition des idées se fait d’une manière ana- 
logue à celui des éléments organiques. Les idées élé-* 
mentaires s’agglomèrent à noire insu sous l’action 
incessante des cellules cérébrales et par une sorte 
d’anastomose qui relie chaque idée à ses congénères. 

Comment le cerveau peut-il être un principe de 
transformation pour les impressions sensorielles dont 
il fait successivement des perceptions, des idées, 
des actes instinctifs ou volontaires? D’où lui vient 
cette force créatrice? Comment est-il ce puissant 
et ardent foyer d’élaboration qui opère de telles 
métamorphoses? C’est que les cellules de la sub- 


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LA PHYSIOLOGIE. 


23 


stance corticale grise ne sont point des appareils 
inertes, incapables de réactions spontanées, et seu- 
lement aptes à enregistrer les impressions sensitives 
au fur et à mesure qu’elles leur parviennent. Outre 
ces propriétés passives, les cellules cérébrales possè- 
dent des propriétés dynamiques d’un ordre supérieur 
qui en font des individualités vivantes pouvant non* 
seulement absorber et transformer les impressions 
sensorielles, mais encore réagir à distance par une 
sorte « d’antagonisme spontané », et propager leur 
activité vers les cellules environnantes. Et cet automa- 
tisme spontané n’est point propre à la cellule céré- 
brale; il est commun à toutes les cellules de l’orga- 
nisme humain et de l’organisme de tout être vivant. 
Pourquoi cette activité des cellules vivantes ? L’auteur 
n’avait qu’un pas à faire pour donner la main à la 
philosophie des monades; mais il ne se pose pas ce 
problème, trop métaphysique pour intéresser un phy- 
siologiste. Il s’en tient à son principe d’explication 
comme au dernier mot de la science (1). 

Voilà comment l’école nouvelle entend l’explication 
des grands phénomènes de la vie psychique* Cette 
méthode, plus hypothétique qu’expérimentale, n’est 
propre ni à M* Lhuys, ni à M. Vulpian, ni aux physio- 
logistes de la même école; c’est la méthode de presque 
tous les physiologistes, tant est grande l’influence 
des études spéciales sur la direction de la pensée* 
M. Claude Bernard, si judicieux et si réservé d’ailleurs, 
n’a-t-il pas dit quelque part : « Malgré leur nature 


(1) Système nerveux cérébro-spinal, p. 314, 323, 352, 359, 
371, 379, 381. 


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24 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

merveilleuse et la délicatesse de leurs manifestations, 
il est impossible, selon moi, de ne pas faire rentrer les 
phénomènes cérébraux (il entend psychologiques) 
comme tous les autres phénomènes des corps vivants 
dans les lois d’un déterminisme scientifique (1). » 
Assurément tous les physiologistes n’ont pas, 
comme MM. Yulpian et Lhuys, embrassé dans une 
doctrine générale l’ensemble des phénomènes de la 
vie psychique; mais presque tous, même les moins 
disposés en faveur des idées matérialistes, appliquent 
ce que nous appelons la méthode physiologique aux 
diverses questions de psychologie particulière, comme 
le libre arbitre, la moralité, la folie, le génie, l’éduca- 
tion. Sur le libre arbitre, l’exact M. Littré nous dira 
que « les motifs ont sur la volonté humaine la même 
puissance que les causes pathologiques sur le corps 
humain (2) ». Et pourquoi? Parce que la méthode sta- 
tistique établit que la moralité et l'immoralité suivent 
une loi fixe dans leur développement. M. Stuart Mill 
explique comment les voûtions sont consécutives à des 
antécédents moraux avec la même uniformité et, 
quand nous avons une connaissance suffisante des cir- 
constances, avec la même certitude que les effets phy- 
siques sont consécutifs à leurs causes physiques. Mais, 
tandis que M. Stuart Mill n’invoque contre le libre ar- 
bitre qu’une certaine expérience psychologique , 
M. Littré y ajoute une explication physiologique. 
« L’obscure impression du besoin de se mouvoir inhé- 
rent au système musculaire est transformée par les 

(1) Introduction à l'élude de la médecine expérimentale , p. 158. 

(2) Revue de philosophie positive, 1 er septembre 1868. 


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LA PHYSIOLOGIE. 


25 


cellules cérébrales en volonté, qui ensuite, au gré de 
l’éducation tant privée que sociale, prend toutes les 
complications intellectuelles et morales. Cela étant, il 
apparaît que la volonté n’est pas un libre arbitre, je 
veux dire qu’elle ne renferme rien par quoi elle puisse 
se déterminer elle-même. A quoi obéit-elle donc? A 
l’instinct, au désir, à la raison?... La prévalence du 
plus fort motif, établie par la régularité des actions 
humaines dans le cours ordinaire de la vie et par les 
statistiques morales dans les conditions exception- ; 
nelles, l’est aussi par l’analyse physiologique (1). » 

Avec une pareille doctrine, les mots de responsabi- 
lité, de mérite et de démérite n’ont plus de sens. 
L’homme, n’ayant pas la liberté de ses actes, ne peut 
plus être qu’un agent bienfaisant ou malfaisant, dont 
on peut bénir ou maudire les œuvres comme on bénit 
ou l’on maudit les effets des puissances naturelles. 

M. Littré conserve le mot de moralité, comme il con- 
serve le mot d’éducation, mais en leur assignant un 
' sens tout particulier. La moralité, pour lui, se me- 
sure au degré de bienfaisance ou de malfaisance de 
l’agent. C’est une chose purement esthétique, comme 
la beauté, ou purement naturelle, comme la bonté des 
choses physiques. A ce sujet, M. Littré cite des vers de 
Schiller sur la beauté, don de la nature, tant admirée 
et aimée des êtres humains. La vertu aussi est un 
don de la nature, non le prix d’un effort. M. Littré 
sait pourtant gré à l’homme de sa laborieuse destinée, 
oubliant que ce labeur dont l’homme souffre n’est que 
le travail forcé d’une machine qui serait douée de sen- 

(l) Revue de philosophie positive. 

P. VACHEROT. 2 


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26 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

sibililé. Quant à l’éducation, M. Littré montre fort 
bien qu’elle est toujours possible dans sa doctrine, 
mais en changeant de caractère et de méthode. Si 
l’on ne peut plus agir directement sur la volonté, qui 
n’est jamais libre, on peut développer et perfectionner 
l’intelligence, de manière que la volonté ne puisse se 
déterminer que par cette espèce de motifs qui ont 
pour conséquence des actions utiles. C’est encore là, 
nous le reconnaissons, une méthode excellente d’édu- 
cation, bien que fort incomplète. 

M. Littré est un esprit rigoureux et systématique qui 
suit son principe jusqu’au bout. Au fond, sa doctrine 
est le sentiment de bien des médecins de tous les 
temps et de tous les pays. Beaucoup ont leur défini- 
tion particulière du vice et du crime qui n’a rien de 
commun avec celle des moralistes et des magistrats; 
ils font de l’homme vicieux ou criminel un malade 
qu’il s’agit non de punir, mais de guérir, et auquel il 
y a lieu d’appliquer tout un système de thérapeutique 
physique et morale. Beaucoup ont pour méthode de 
caractériser tel ou tel état psychologique, comme la 
folie, l’exaltation mystique, l’enthousiasme, le génie 
lui-méme, par les moindres symptômes pathologiques 
apparents. Des médecins aliénistes n’hésitent point à 
confondre Pascal et Socrate dans la catégorie des 
aliénés, l’un pour son démon, l’autre pour son amu- 
lette. L’enthousiasme d’une Jeanne Darc, l’extase d’une 
sainte Thérèse, sont attribués par eux à une disposi- 
tion hystérique. Le génie lui-même, cet état supérieur 
de la nature humaine, n’échappe point aux formules 
outrées d’une certaine analyse physiologique. M. Mo- 
reau, de Tours, le définit une névrose. « Eh quoi ! le 


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LA PHYSIOLOGIE. 


27 


génie, c’esl-à-dire la plus haute expression, le nec plus 
ultra de l’activité intellectuelle, n’être qu’une névrose? 
Pourquoi non?... Nous ne faisons qu’exprimer un fait 
de pure physiologie. » Et ailleurs : « A une foule d’é- 
gards, tracer l’histoire physiologique des idiots serait 
tracer celle de la plupart des hommes de génie, et vice 
versa. » Pour le môme auteur, l’enthousiasme n’est 
qu’un éréthisme mental. Quand on en vient là, ne se- 
rait-ce pas une raison de se délier un peu de la mé- 
thode physiologique appliquée à l’étude des faits mo- 
raux ? Flourens se récrie à bon droit contre de tels 
excès de doctrine ; mais lui-même, pour un physiolo- 
giste aussi spiritualiste, ne nous donne-t-il pas une 
singulière définition de la volonté? «Je fais du mot 
volonté, écrit-il, le nom collectif, le signe de tous nos 
désirs. Or nos passions et nos désirs viennent de nos 
instincts, mus par nos organes. Entre ces deux pou- 
voirs aveugles (l’imagination et la volonté) est la rai- 
son, qui voit et juge... Tant que la raison domine, la 
liberté subsiste. » M. Littré n’a rien dit de plus fort 
contre le libre arbitre. 


III 

Si l’on veut soumettre à la critique la doctrine dont / 
nous venons de parler, il y faut distinguer deux choses 
bien différentes, les expériences et les conclusions. Les 
expériences en forment la partie positive, incontesta- 
ble, fondamentale. Elles constatent des faits que nulle 
spéculation métaphysique, nulle doctrine morale ne 
saurait nier. Elles établissent d’une manière irréfra- 
gable que tous les actes de la vie psychique, depuis 


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28 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

les simples sensations jusqu’aux pensées et aux voû- 
tions, c’est-à-dire jusqu’aux actes proprement humains, 
ont pour condition le jeu des organes. L’homme sent, 
perçoit, se souvient, imagine, juge, veut par le cer- 
veau proprement dit, comme il éprouve par les nerfs 
l’impression des objets, comme il se meut par les 
muscles et dirige ses mouvements parle cervelet. Que 
tel spiritualisme, comme celui de Platon ou celüi de 
Descartes, s’en arrange ou non, il n’est plus possible, 
après de pareilles expériences, de méconnaître que 
toute faculté psychique a son organe. La métaphy- 
sique peut toujours, avec Aristote, concevoir un idéal 
de la pensée pure et indépendante de tout organisme, 
en Dieu et chez des êtres supérieurs à l’homme. La 
religion peut rêver, quoique le christianisme lui-mêrne 
ne l’ait point fait, une âme qui contemple, qui aime, 
qui jouisse, sans aucune espèce de corps, dans une vie 
future. C’est un champ qui reste ouvert à la spécula- 
tion ou à l’imagination, en dehors des conditions de 
l’existence actuelle; mais, si l’on reste dans ces con- 
ditions, il n’y a plus maintenant à discuter la question 
de savoir si l’homme peut penser sans cerveau. 

Tel est le résultat net des expériences faites par les 
physiologistes de l’école de Flourens. Des observations 
nombreuses sur le développement moral comparé à 
l’état physique venant s’ajouter à ces expériences, per- 
mettent d’aller encore plus loin. Non-seulement il est 
acquis que les facultés ont leurs conditions d’exercice 
dans les organes, mais il est également certain que 
l’activité de ces facultés est proportionnée au. degré de 
développement de ces organes. 11 est encore difficile, 
dans l’état actuel de la science, de constater la supé- 


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LA PHYSIOLOGIE. 


29 


riorité ou l’infériorité du cerveau par un signe précis 
et constant. Les signes extérieurs et apparents, comme 
le volume et même la conformation de l’organe céré- 
bral, ne suffisent pas. La mesure de l’angle facial a 
son importance, quand il s’agit de notables propor- 
tions, comme dans la classification des races humaines; 
mais jusqu’à ce que l’analyse anatomique et même 
chimique de la substance cérébrale nous ait appris le 
dernier mot sur cette question de la qualité relative 
du cerveau, on n’en pourra juger que d’une manière 
générale et superficielle. Ce qui n’est pas douteux, 
c’est que la constitution ou la conformation de l’or- 
gane entre pour une large part dans l’explication de 
l’état supérieur ou inférieur de la vie psychique, quel 
que soit d’ailleurs le rôle des causes morales, comme 
l’éducation, l’habitude, la société. C’est encore un 
résultat obtenu par la physiologie, au moyen de l’ob- 
servation comparée, et qu’un spiritualisme censé ne 
conteste point. 

Ce n’est pas tout. On peut certainement admettre le 
parallélisme entre les deux ordres de faits cérébraux 
et psychiques qui a tant frappé M. Lhuys sans en con- 
clure autre chose que la parfaite unité de l’étre hu- 
main, quelle que soit la diversité de ses organes et de 
ses fonctions. « Je crois, dit l’éloquent professeur an- 
glais Tyndall, défendant contre le reproche de maté- 
rialisme les physiologistes qui cherchent les corres- 
pondances entre les phénomènes intellectuels et les 
opérations du cerveau, je crois que tous les grands 
penseurs qui ont étudié ce sujet sont prêts à admettre 
l’hypothèse suivante : que tout acte de conscience, 
que ce soit dans le domaine des sens, de la pensée ou 

2. 


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30 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

de l’émotion, correspond à un certain état moléculaire 
défini du cerveau, que ce rapport du physique à la 
conscience existe invariablement, de telle sorte qu’é- 
tant donné l’état du cerveau, en pourrait en déduire 
la pensée ou le sentiment correspondant, ou qu’étant 
donné la pensée ouïe sentiment, on pourrailen déduire 
l’état du cerveau; mais je ne crois pas que l’esprit 
humain, restant constitué tel qu’il est aujourd’hui, 
puisse aller au delà. Je ne crois pas que le matéria- 
lisme ait le droit de dire que le groupement de ces 
molécules et leurs mouvements expliquent tout (1). » 
En réservant la question métaphysique que tout posi- 
tiviste regarde comme insoluble, nous croyons que la 
sagesse scientifique ne peut tenir un autre langage. La 
physiologie constate seulement des rapports entre les 
phénomènes organiques et les phénomènes psychi- 
ques; mais elle se trompe quand elle les confond; 
des coïncidences ne sont pas des identités. Elle se 
trompe également quand elle tranche la grande et dé- 
licate question de savoir si le cerveau est le sujet ou 
simplement l’organe de la vie psychique : des condi- 
tions ne sont pas des causes. 

/ - 

' On pourrait aller plus loin encore. Non-seulement 
l’expérience démontre la correspondance entre les 
opérations psychiques et les actions physiques du cer- 
veau et de l’organisme entier, mais elle prouve égale- 
ment la corrélation de ces forces diverses, corrélation 
en vertu de laquelle la dépense des unes occasionne 
une dépense équivalente chez les autres. Une jouis- 
sance vive et continue tend à épuiser le fond de l’acti- 

(1) Revue des Cours scientifiques, n° 1, 1869- 


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LA PHYSIOLOGIE. 


31 


vité nerveuse, de même qu’un affaiblissement de celle 
activité causé par un certain état pathologique amène 
une éclipse de la sensibilité. Un grand et persévérant 
effort de la volonté, un travail trop long et trop éner- 
gique de l’esprit amène l’épuisement de l’activité céré- 
brale, de même que de la diminution de cette activité 
causée par une affection organique quelconque résulte 
une certaine faiblesse de l’action volontaire et une 
certaine incapacité de travail intellectuel. «Il y a, dit 
M. Bain, une relation définie (bien qu’elle ne soit pas 
numériquement déterminable), entre la somme des 
opérations physico-mentales, et la somme des actions 
purement physiques. Les unes et les autres sont com- 
prises dans la grande oxydation totale de l’organisme, 
et plus les unes absorbent de force, moins il en reste 
pour les autres. Telle est la formule de la corrélation 
de l’esprit avec les autres forces de la nature. Nous ne 
traitons point de l’esprit pur, de l’esprit sous forme 
abstraite; nous n’avons aucune expérience d’une 
entité de ce genre. 11 s’agit ici d’un composé, d’un 
phénomène à deux faces, psychologique d’un côté, 
physique de l’autre; entre ces deux faces, bien qu’elles 
diffèrent dénaturé, il y a un rapport défini de degrés; 
et le côté physique est lui-même pleinement en corré- 
lation avec les forces physiques que l’on reconnaît dans 
le monde (1). » Et appliquant sa formule aux trois 
grandes fonctions de l’esprit, la sensibilité, la volonté, 
l’entendement, M. Bain montre pour la première 
comment chaque sentiment de plaisir coûte quelque 

(1) Cours de M. Alexandre Bain : leçon sur la corrélation des forces 
considérée dans son application à la pensée, dans la Revue des Cours 
littéraires, n° 46, 1869. 


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32 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

chose à l’économie, comment à une grande intensité 
de jouissance correspond toujours une grande dé- 
pense de sang et de substance nerveuse. Pour la vo- 
lonté, il invoque l’expérience attestant tout ce qu’a- 
mène de fatigue et d’épuisement dans l’économie des 
forces organiques l’effort prolongé de la force volon- 
taire, soit pour résister à l’assaut des passions, soit 
pour maintenir la concentration des facultés intellec- 
tuelles sur un objet donné. Pour l’entendement, il fait 
voir comment, toute grande et générale culture des 
facultés intellectuelles, toute occupation qui la met 
sérieusement et continuellement en jeu, donne si bien 
au cerveau une part prédominante d’oxydation, ou de 
fluide nerveux, que cela suffit pour troubler l’équilibre 
vital, et qu’il faut des dispositions spéciales pour le 
rétablir. 

Cette loi de corrélation des facultés psychiques et 
des forces organiques ne détruit point la spontanéité 
des premières: M. Bain (1) est un disciple trop fidèle à 
l’école expérimentale pour ne pas reconnaître les ef- 
forts, les surprises, les prodiges de l’énergie psychique 
dans le délabrement et l’épuisement des forces orga- 
niques. Mais le spiritualisme le plus décidé ne peut 
nier que cette merveilleuse flamme de la vie morale ne 
brille d’un éclat plus vif que pour s’éteindre enfin dans 
la ruine de l'être physique, et que la loi de corrélation 
des forces finit toujours par triompher. 

Si de toutes ses observations et de toutes ses expé- 
riences l’école des physiologistes dont on vient de par- 
ler concluait rigoureusement, soit à la correspondance, 

(t) Al. Bain. Revue des Cours littéraires. 


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LA PHYSIOLOGIE. 33 

soit même à la corrélation des deux ordres de forces 
psychiques et organiques, il n’y aurait pas lieu à con- 
testation. Mais faut-il accepter avec celle école comme 
choses démontrées expérimentalement, que la physio- 
logie seule peut définir et expliquer les operations de 
l’esprit, que les phénomènes psychiques se réduisent 
aux phénomènes cérébraux, que c’est la cellule qui 
pense et qu’il n’y a pas d’autre sujet ni d’autre cause 
de la pensée, que la volonté n’est qu’une sorte de 
mouvement réflexe de l’activité cérébrale, que le libre 
arbitre n’est qu’une illusion, qu’enfm tout rentre pour 
la vie psychique, comme pour le reste, dans cette 
grande loi de la nature qui se nomme le déterminisme 
universel? C’est ce qu’il nous reste à examiner. Toutes 
ces affirmations se ramènent à trois thèses principales : 
1° confusion des phénomènes psychiques et des phéno- 
mènes cérébraux; 2° substitution de la méthode de 
statistique psychologique à la méthode d’intuition im- 
médiate et directe dans la définition des phénomènes 
psychiques ; 3° explication du moral par le physique 
en vertu de l’axione dynamique de la résultante des 
forces. 

En disant que certains physiologistes confondent les 
phénomènes psychiques avec les phénomènes céré- 
braux, nous ne voudrions pas exagérer la portée de 
cette confusion. Sans doute, quand Cabanis définit la 
pensée une sécrétion du cerveau, quand M. Vulpian 
définit la volonté un pur mouvement réflexe, quand 
M. Lhuys parle des perceptions et des idées qui s’a- 
nastomosent, on est tenté de se demander s’ils admet- 
tent réellement la distinction des deux ordres de faits 
et des deux genres d’observation. Cependant laconfusion 


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34 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

absolue serait quelque chose de si fort qu’on hésite à 
leur attribuer une thèse aussi étrange. Comment iden- 
tifier des phénomènes aussi différents par leurs carac- 
tères propres et par les organes d’observation qui les 
constatent ? Comment confondre une impression, une 
action, un mouvement cérébral, avec un sentiment, 
une idée, une volition ? On peut à la rigueur, dans la 
doctrine des physiologistes, soutenir que les uns ne 
sont que la transformation des autres; mais on ne 
peut aller jusqu’à n’y voir que les mêmes faits sous des 
expressions différentes. 11 est trop évident que jamais 
le physiologiste n’a rencontré sous un scalpel ou sa 
loupe quelque chose qui ressemble à un sentiment, à 
une idée, à une volition, dans sa dissection anatomi- 
que ou son étude micrographique des mouvements 
internes de l'organe cérébral. Alors même qu’il ver- 
rait dans les phénomènes physiques des phénomènes 
physiologiques transformés, il lui serait impossible de 
se refuser à reconnaître qu’il y a au moins entre eux 
cette différence que le moi a conscience des premiers 
et non des derniers. Cela le conduit nécessairement à 
reconnaître tout un nouvel ordre de faits et un nou- 
veau mode d’observation. Ce n’est donc point là ce que 
veulent dire les physiologistes lorsqu’ils appliquent aux 
faits de conscience l’expression de phénomènes céré- 
braux. Quelle est leur véritable thèse sous les mots 
forts équivoques de leur vocabulaire? C’est que l’or- 
gane est non-seulement la condition, mais le sujet et 
la cause des phénomènes psychiques. Ce ne sont pas 
les phénomènes qu’ils confondent, ce sont les causes, 
lorsqu’ils parlent indifféremment de faits psychiques 
ou de faits cérébraux, et qu’ils s’efforcent d’expliquer 


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LA PHYSIOLOGIE. 


35 


comment les phénomènes de l’ordre physiologique se 
transforment en phénomènes de l’ordre psychique. 
Tout se réduit, selon eux, dans l’être vivant, sentant, 
pensant, voulant, à des organes et à des fonctions, 
lesquelles ne sont elles-même que les organes fonc- 
tionnant. 

Cette thèse est déjà bien assez hardie pour qu’on 
n’aille point en prêter une autre tout à fait impossible 
à l’école physiologique dont nous venons de résumer 
la doctrine. Faire de l’organe le sujet et la cause des 
phénomènes psychiques, c’est confondre l’organe avec 
l’être lui-même, et trancher ainsi la question contrai- 
rement aux révélations de la conscience et à toutes les 
habitudes du langage. On a toujours dit que l’animal 
sent, que l’homme pense ; on n’a jamais dit que c’est 
le cerveau de l’un qui sent, le cerveau de l’autre qui 
pense. Encore moins est-il permis de parler de la 
cellule sentante ou de la cellule pensante. — Mais si 
ce n’est pas l’organe ou la cellule qui sent et pense, 
disent les physiologistes, qui sera-ce donc ! Est-ce 
cette entité métaphysique à la façon de Platon et de 
Descartes que vous nommez l’âme, c’est-à-dire un être 
incompréhensible, qui est dans le corps sans y avoir un 
siège, et dont toutes les fonctions deviennent impossi- 
bles par la suppression de tel ou tel organe ? Ceci est 
une autre thèse qui est du domaine do la métaphysi- 
que. Restons pour le moment dans le sens commun et 
dans l’expérience intime. Il nous semble que nos 
physiologistes vont bien vite dans leurs conclusions. 
Parce que, dans l’étude des phénomènes physiologi- 
ques, tout se réduit à la distinction de l’organe et de 
la fonction, ils ne voient pas autre chose dans l’analyse 


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36 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

des phénomènes psychiques. L’expérience physiolo- 
gique leur en donne-t-elle le droit? Nullement; car 
cetle expérience ne va, ne peut jamais aller au delà de 
la condition des phénomènes. Que tout phénomène 
psychique ait sa condition dans l’organisme, c’est ce 
qu’elle a démontré. Que cette condition soit en même 
temps la cause, c’est ce qu’elle ne peut constater ni 
directement ni indirectement, ce qu’on ne peut con- 
clure que par une induction tout à fait illégitime et 
même contraire à l’expérience physiologique, ainsi que 
nous le ferons voir plus tard. En tout cas, rien n’est 
plus contradictoire au témoignage de la conscience 
qu’une pareille conclusion. L’école dont nous parlons 
oublie l’ôtre de la conscience, l’individu, le moi, sujet 
et cause véritable de tous les phénomènes de la vie 
psychique, sinon de la vie physiologique. C’est cet être 
seul pourtant qui vit, sent, pense et veut ; ce n’est point 
tel ou tel organe, si important qu’il soit, même l’or- 
gane central par excellence qu’on nomme le cerveau. 
Telle est la grande erreur de l’école physiologique. 
Pour elle, le moi n’est qu’un mot; l’être un, indivisible, 
identique, personnel, qui nous atteste la conscience, 
n’est qu’une abstraction, un être collectif, c’est-à-dire 
la simple réunion des organes. C’est l’organe ou plu- 
tôt l’élément organique qui est l’être véritable, le sujet 
et la cause de tous les phénomènes biologiques. Nos 
physiologistes ne comprennent, ne soupçonnent pas 
autre chose, ne voyant la vie psychique qu’à travers 
le jeu des organes cérébraux. 

Mais la conscience proteste contre de telles conclu- 
sions. L’être véritable, pour elle, c’est le moi, l’indi- 
vidu dont elle sent l’unité, l’identité, l’autonomie, la 


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LA PHYSIOLOGIE. 


37 


causalité libre. Que Ton recoure à certaines hypothèses 
pour expliquer ces attributs del’Ôtrehumain.etqu’onlcs 
discute définitivement, sans pouvoir parvenir à s’enten- 
dre, le témoignage de la conscience n’en est pas moins 
constant, universel, invincible, en tout ce qui concerne 
les attributs de l’être révélé par elle. Si le langage ne 
nous permet pas de dire la cellule cérébrale pensante, 
ce n’est point par un reste de préjugé antiscienti tique ; 
c’est que l’être réel ne réside pas dans la variété de 
l’appareil organique, mais dans l’unité individuelle de 
la vie. Et cela n’est pas seulement vrai de l’homme, 
mais de l’animal, mais de la plante, mais de tout ce 
qui, dans la nature, a le caractère de l’individualité. 
On peut différer sur le principe de celte individualité; 
on peut l’expliquer par 1 hypothèse d’une âme, c’est-à* 
dire d’un être substantiellement distinct du corps; on 
peut l’expliquer par une simple distinction de l’activité 
centrale et de l’activité locale des organes : on ne peut 
la nier sans nier le sentiment intime qui nous atteste 
notre individualité d’abord et nous fait reconnaître 
ensuite celle des êtres vivants. Voilà ce qui fait que 
jamais la psychologie ne permettra de confondre l’or- 
gane et l’être lui-même dans l’explication des phéno- 
mènes psychiques. Et voilà aussi pourquoi la physiolo- 
gie persistera dans cette confusion, tant qu’elle restera 
sourde aux enseignements de la conscience. 

Cette erreur capitale touchant la cause et le sujet 
des phénomènes psychiques fausse toutes les explica- 
tions données par les physiologistes sur le principe 
de certains états moraux extraordinaires qui ont frappé 
l’attention des observateurs de la nature humaine, tels 
que la folie, l’enthousiasme, la fureur, la monomanie 

P. VACHEROT. 3 


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38 U SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

du meurtre, l’excentrique originalité du génie, etc. 
Quand on regarde, ainsi que le font nos savants, 
l’homme moral du dehors et dans les manifestations 
extérieures de son activité, on s’arrête aux signes phy- 
siques et aux caractères physiologiques de ces phéno- 
mènes ; on ne pénètre pas jusqu’aux caractères intimes, 
aux causes véritables de ces divers états. Socrate et 
Pascal pouvaient offrir à une observation superficielle 
les apparences de l’hallucination par leurs façons de 
parler et d’agir ; mais il suffit d’entrer dans l’analyse 
intime de ces deux natures pour voir que la raison 
de l’un, pas plus que l’intelligence de l’autre, n’avait 
rien ;\ craindre, soit d’une simple illusion d’optique 
psychologique, telle que le démon de Socrate, soit d’une 
superstition mystique, telle que l’amulette de Pascal. 
Qui voit la constitution de l’esprit humain à la lumière 
de la conscience n’aura jamais la pensée de confondre 
le génie et l’idiotisme par cette seule raison que ces 
deux états si profondément différents de la vie psy- 
chique peuvent affecter les mêmes apparences exté- 
rieures. Il n’y a que la méthode physiologique qui 
puisse aboutir à une pareille conclusion. Au lieu de 
s’arrêter à la surface de la vie humaine et de se laisser 
prendre à certains signes équivoques de l’état physio- 
logique, pour peu que l’on pénètre dans l’état psycho- 
logique, on voit au contraire un développement su- 
périeur de la raison, du sentiment, de la volonté, là 
où le physiologiste n’avait observé ou supposé qu’une 
affection pathologique. Où trouver une raison plus 
droite que chez Socrate, une volonté plus libre, enfin, 
ce qui est le signe par excellence de la santé de l’âme, 
un plus parfait équilibre des facultés? Où trouver uu 


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LA PHYSIOLOGIE. 39 

esprit plus lucide que chez Pascal, une logique plus fer- 
me, une pensée plus réfléchie et plus maîtresse d’elle- 
même à tous les moments de son existence maladive et 
tourmentée? Où trouver plus de bon sens pratique que 
chez Jeanne Darc, une volonté plus virile, une plus 
grande présence d’esprit que dans l’héroïque en- 
treprise de cette fille inspirée et dans l’affreux pro- 
cès qui la termine? Sur le suicide, la physiologie n’est- 
elle pas également incompétente lorsqu’elle l’explique 
par une sorte d’aliénation mentale ? Comprend-elle 
bien le vrai suicide, non celui qui s’exécute dans un 
accès de lièvre chaude ou de folie furieuse, mais celui 
qui s’accomplit en pleine conscience des motifs de 
l’acte, et par une calme résolution de la volonté? En 
cela, nous serions bien plutôt de l’avis des moralistes 
qui ont vu dans cette tragique action l’une des mani- 
festations les plus énergiques delà liberté humaine. 
Enfin, chez ces grands criminels dont la physiologie 
fait autant de maniaques et de monomanes, qui pourra 
nier, leur biograph ie à la main, la claire conscience 
du dessein, le calcul réfléchi des moyens, le parfait 
sangfroid dans l’exécution, c’est-à-dire tous les signes 
d’u ne personnalité libre et responsable? Que conclure 
de tout ceci? Que ces phénomènes extraordinaires delà 
vie humaine appartiennent à la psychologie, laquelle 
seule a le droit de les définir et de les qualifier, tout en 
laissant à la physiologie la tâche d’en déterminer les 
conditions organiques et d’en décrire les effets pa- 
thologiques. 

Mais le point où les physiologistes psychologues se 
trompent le plus gravement, c’est la question du libre 
arbitre. On a vu plus haut MM. Vulpian et Lhuys le 


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AO 


LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 


nier en s’appuyant tantôt sur des explications physio- 
logiques, tantôt sur des observations psychologiques. 
Contre les premières, la conscience proteste; il n’y a pas 
d’hypothèse, si ingénieuse qu’elle soit, qui ne tombe 
devant un fait de conscience, tel que le sentiment de 
notre causalité libre. Contre les secondes, la psychologie 
proprement dite objecte que ni l’influence des motifs 
ni même l’impulsion des mobiles ne permet de con- 
clure à un déterminisme incompatible avec la liberté. 
A prendre l’homme en effet parle dehors, c’est-à-dire 
par les actes extérieurs qui manifestent sa volonté, il est 
certain qu’il obéit, soit à la force des penchants, soit à 
l’entrainement des passions, soit à ce que nos positi- 
vistes appellent la loi des motifs. C’est à tel point qu’un 
esprit, un caractère, un tempérament moral quelconque 
étant donné, on peut presque toujours prévoir ce 
qu’un homme fera dans telles ou telles circonstances. 
Il y a donc là une sorte de nécessité qui gouverne la 
vie morale et qui n’est pas sans analogie avec cette 
nécessité qui est la loi universelle des phénomènes de 
l’ordre physique. Tel est l’aspect sous lequel l’obser- 
vateur doit voir les choses de l’âme humaine au point 
de vue où il s’est placé : l’acte volontaire lui apparaît 
comme lié et enchaîné à tel ou tel antécédent, et pré- 
sente l’apparence extérieure d’un phénomène déter- 
miné comme tous les autres. Qu’est-ce que cela prouve 
contre le libre arbitre? Oui sans doute, tel homme 
cède habituellement à ses passions; mais, tout en leur 
cédant, ne senl-il pas qu’il pourrait leur résister? Il le 
sent si bien qu’il se reconnaîl coupable de la faute ou 
du crime qu’il commet. Oui, tel autre au contraire 
écoute ordinairement la voix de la raison; mais, en 


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LA PHYSIOLOGIE. 


4L 

l’écoutant, ne sent-il pas qu’il pourrait ne pas le faire? 
Il le sent si bien qu’il ne peut, quelle que soit sa 
modestie, se soustraire à un sentiment de satisfac- 
tion personnelle. C’est ici surtout le cas de dire que 
comparaison n’est pas raison. On se laisse abuser par 
une analogie qui ne devrait jamais prévaloir contre la 
conscience ; on fait des mobiles et des motifs de nos 
actions des forces qui entraînent, des lois qui détermi- 
nent fatalement la volonté. Cela vient de ce qu’on ne 
regarde qu’au résultat de l’activité volontaire sans at- 
teindre l’acte lui-même. Qu’importe que le résultat total 
soit ramené à une loi, et puisse être l’objet d’une prévi- 
sion? Qu’importe que la vie humaine, sous l’impul- 
sion d’un penchant, d’une passion, ou sous l’autorité 
de la raison, présente un certain caractère d’unifor- 
mité, soit dans un sens, soit dans un autre? en quoi 
cela infirme-t-il le témoignage de la conscience, qui 
est toujours là pour attester, de sa voix incessante et 
irrésistible, que l’homme a été libre, responsable, 
méritant ou déméritant, dans tous les actes de sa vie 
normale et réellement personnelle? Que l’homme es- 
sentiellement passionné suive sa voie ; que l’homme es- 
sentiellement raisonnable suive la sienne; que l’homme, 
chez lequel la raison et la passion se disputent l’empire, 
flotte entre les deux voies sans s’engager résolûment 
dans aucune : qu’y a-t-il à cela de contradictoire à la 
notion de liberté ? Et parce que les faits moraux ont 
aussi leur ordre, leur enchaînement, leur loi enfin, 
est-ce une raison pour en conclure que l’homme n’est 
point un être libre ! N’y a-t-il pas entre les lois de 
l’ordre physique et celles de l’ordre moral une assez 
grande distance pour que la liberté y trouve sa place ? 


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LA SCI EN CK ET LA CONSCIENCE. 


fi 2 

Nous en sommes encore à comprendre comment 
celte espèce de déterminisme , si l’on veut absolument 
se servir du mot, serait incompatible avec la notion de 
liberté, telle que nous la donne la conscience. Quand 
il serait vrai que l’homme a toujours un motif de vou- 
loir, qu’il «ne veut jamais en blanc», comme dit un 
de nos physiologistes, cela prouve qu’il se détermine, 
mais non qu’il est fatalement déterminé à vouloir. 
Nous craignons que les adversaires du libre arbitre ne 
confondent la notion de la véritable liberté humaine 
avec la not on abstraite et toute métaphysique d’une 
liberté qui s’exercerait dans un état d’indépendance et 
et d’indifférence complète. Qu’en ce sens le libre ar- 
bitre ne soit qu’une hypothèse inintelligible et démen- 
tie par les faits, nous en tombons facilement d’accord. 
Bien qu’il soit vrai qu’à tout moment de sa vie nor- 
male l’homme se détermine librement à telle ou telle 
action, il ne l’est pas moins qu’il ne veut guère et ne 
veut peut-être jamais san< être sollicité par un mobile 
ou un motif quelconque. Mais bien loin que cette in- 
tervention de la raison dans l’exercice de la volonté 
détruise la liberté de l’acte volontaire, on peut dire 
qu’il en favorise le développement. Si ce n’est pas la 
raison et la réflexion qui constituent proprement la li- 
berté, elles en rendent le jeu plus manifeste. C’est un 
fait d’expérience intime que les volontés les plus libres 
sont les volontés les plus intelligentes et les plus ré- 
fléchies. En sorte que le développement de la liberté 
est en raison directe du développement de la raison, 
et que l’état de sagesse est le plus haut degré où puisse 
atteindre notre libre volonté. Si l’homme est d’autant 
moins libre qu’il a plus de passions, il est d’autant plus 


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LA PHYSIOLOGIE. 


A3 

libre qu’il a plus d’idées. L’étal de sagesse constitue 
une sorte de nécessité morale qui est la perfection 
même de la liberté. L’obstacle à l’exercice du libre 
arbitre n’est pas dans Faction des idées sur la volonté; 
il est dans l’action des instincts et des passions. N’est- 
ce pas une vérité de conscience que nous sentons une 
espèce de violence faite à notre volonté dans le cas 
d’un entrainement passionné, tandis qu’au contraire 
nous nous sentons en parfaite possession de nous- 
mêmes et en plein exercice de notre pouvoir personnel 
dans le cas d’une pure délibération intellectuelle ? 
Nous nous sentons toujours libres dans le premier état, 
puisqu’alors même nous conservons le sentiment de 
notre responsabilité, repentants et honteux d’avoir 
cédé à la passion; mais nous nous sentons moins libres. 
Voilà ce que nous apprend ce sens intime dont nos 
physiologistes négligent les intuitions comme n’ayant 
rien de commun avec les enseignements de la science 
positive. 

Avec un sentiment si clair, si profond, si invincible de 
notre personnalité, de notre responsabilité, de la mora- 
lité de nos actes, comment se fait-il qu’en tout temps et 
aujourd’hui surtout il s’élève tant de doutes et de théo- 
ries contre le libre arbitre et contre certains autres at- 
tributs essentiels de notre être? A part les confusions 
auxquelles nous expose une observation superficielle, 
en voici la principale raison. L’esprit humain ne peut se 
résigner à l’observation et à la généralisation des faits. Il 
faut qu’il se les explique d'une manière ou d’une autre ; 
cl, comme expliquer les faits, c’est faire de la métaphy- 
sique, il s’ensuit que l’esprit humain a été, est cl sera 
toujours plus ou moins métaphysicien, quoi qu’on fasse 


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44 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

pour arrêter son essor et borner le domaine de ses 
recherches. 

Pourquoi toute une école de physiologistes, parmi 
lesquels on compte M. Littré lui-même, nie-t-elle le 
libre arbitre et l’autonomie de la personne humaine? 
Parce que, l’être humain n’étant conçu par eux que 
comme la simple résultante du jeu des organes, il est 
tout à fait impossible d’expliquer comment un pareil 
être pourrait jouir d’une activité spontanée. M. Littré 
en convient. « En vérité, dit-il, quand on se laisse 
pénétrer des faits et des raisons, non-seulement on 
reconnaît que le libre arbitre n’est pas, mais encore il 
paraît inintelligible et contradictoire. Comment l’au- 
rais-je, si je ne suis pour rien dans ma mise au monde, 
dans la composition de mes organes, dans l’époque et 
le lieu de ma naissance?... Avec le libre arbitre, 
l’inintelligibilité est partout. Au contraire, tout 
devient cohérent et sans contradiction avec l’action 
des motifs, le conflit des motifs, et la victoire du 
plus fort motif (1). » On a donc beau être positiviste 
et vouloir fuir toute spéculation métaphysique, on y 
est ramené par une nécessité de la pensée et même 
de la science. Les vieilles écoles, les vieilles doctrines 
métaphysiques, peuvent être emportées par le courant 
de la science moderne ; la spéculation métaphysique 
peut changer de méthode; le matérialisme et le spiri- 
tualisme des temps passés peuvent disparaître définiti- 
vement de la scène philosophique pour faire place à 
des idées plus complètes, à des théories plus positives: 
le problème métaphysique qui les a suscitées restera, 

(1) Revue de philosophie positive, p. 252-53. 


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I,A PHYSIOLOGIE. 


45 


non-seulement dans le domaine de l’imagination et du 
rêve, mais encore dans le domaine de la philosophie 
la plus sévère, quoi qu’en disent l’éeole critique de 
Kant et l’école positiviste de Comte. 

Quel est ce problème? Dans l’être humain, comme 
dans tous les êtres vivants, il y a lieu de distinguer la 
vie et l’organisation. Quelle est la cause et quel est 
l’effet? Est-ce l’organisation qui est le principe de la 
vie? est-ce la vie qui est le principe de l’organisation? 
Dans le premier cas, le matérialisme a raison d’affir- 
mer qu’il n’y a pas place dans l’être humain pour l’au- 
tonomie volontaire, et que le sentiment de la liberté 
n’est, ne peut être qu’une illusion de la conscience. 
Mais ici le matérialisme a-t-il le droit de parler au 
nom de la science? Ce qui fait la popularité de cette 
doctrine, c’est la simplicité et la clarté des explications 
qu’elle fournit. Confondant toujours et partout la con- 
dition avec la cause des phénomènes, elle explique tout 
être, inorganique ou organique, par la composition 
des molécules et par la résultante des forces. Ces 
principes élémentaires, s’agrégeant tantôt par juxta- 
position, tantôt par combinaison, tantôt par intussus- 
ception, forment des composés de toute sorte dont les 
propriétés, toutes différentes de leurs éléments, con- 
stituent les êtres des divers règnes de la nature. Tout 
cela se fait en vertu de lois physiques et chimiques que 
la science moderne est en train de réduire à des lois 
purement mécaniques. Ainsi se passent les choses dans 
l’organisme de l’être vivant, de l’homme en particu- 
lier, comme dans le système du monde, si bien que le 
physiologiste matérialiste pourrait répondre à propos 
de l’âme comme Laplace à propos de Dieu : « Je n’ai 

3 . 


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âG LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

pas besoin de celte hypothèse, la loi de la gravitation 
universelle suffit à tout. » 

Mais voici où l’expérience scientifique elle-même 
arrête le matérialisme. Il est bien vrai que tout dans 
la nature se forme, s’organise, se développe, se con- 
serve par des compositions, des combinaisons ou des 
assimilations d’éléments soumises à des lois connues. 
Mais, si ces lois expliquent comment les éléments se 
composent, se combinent, s’assimilent, elles n’expli- 
quent point pourquoi ces éléments obéissent dans ces 
diverses opérations à une direction vers une fin déter- 
minée. Que ce mouvement des principes élémentaires 
s’accomplisse sans conscience et sans volonté, cela ne 
fait pas le moindre doute. Toujours est-il qu’il tend à 
une fin, laquelle n’est autre que la vie, l’être vivant. 
C’est donc en cet être qu’il faut chercher la vraie 
cause de tous ces mouvements. i S’il fallait définir la 
vie d’un seul mot, je dirais : La vie, c’est la création... 
Ce qui caractérise la machine vivante, ce n’est pas la 
nature de ses propriétés physico-chimiques, si com- 
plexes qu’elles soient, c’est la création de cette machine 
qui se développe sous nos yeux dans les conditions 
qui lui sont propres et d’après une idée définie qui 
exprime la nature de l’être vivant et l’essence même 
de la vie (1). » Qui a dit cela? Un physiologiste qui ne 
se pique pas de métaphysique. Voilà donc la science 
elle-même qui nous apprend que l’organisation est, 
non une simple composition, mais une véritable créa- 
tion, que le créateur est l’être vivant, que le principe 

(1) Introduction à l’étude de la médecine expérimentale , par 
M. Claude Bernard, p. 161. 


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LA PHYSIOLOGIE. 


47 


de la vie est une chose qui n’appartient ni à la chimie 
ni à la physique, et que cette chose, c’est l’idée direc- 
trice de l’évolution vitale dont la composition élé- 
mentaire n’est que la condition. Déjà l’école des ani- 
mistes avait eu l’intuition de cette vérité. C’est la 
pensée d’Aristote, lequel fait de l’àme la cause finale 
du corps ; c’est la doctrine de Stahl, qui enseigne que 
toute âme crée son corps. Mais il fallait l’autorité de 
la méthode expérimentale pour en faire le principe 
d’une science positive. Voilà donc le problème du 
rapport de la vie et de l’organisation résolu de manière 
à accorder l’expérience physico-chimique avec l’expé- 
rience physiologique. S’il est démontré que l’organi- 
sation est la condition de la vie, il ne l’est pas moins 
que la vie, ou plutôt l’être vivant, est la cause de l’or- 
ganisation, cause finale et créatrice tout ensemble. 
Ainsi se trouvent réconciliées dans une science supé- 
rieure les deux écoles, le vitalisme et l’organicisme, qui 
ont tant occupé le monde savant de leurs débats. 

L’espace nous manque, dans une étude de ce genre, 
pour développer les conséquences d’une vérité aussi 
capitale et aussi féconde, et pour en faire sortir toute 
une doctrine appelée, selon nous, à vaincre et à rem- 
placer définitivement le matérialisme. Il nous suffit, 
en montrant l’impossibilité scientifique de l’hypothèse 
matérialiste, d’avoir supprimé le grand obstacle à 
l’explication des phénomènes psychiques que nous 
atteste la conscience. Non, le libre arbitre n’est point 
un mystère pour le savant. Tout n’est pas composition 
d’atomes ou résultante de forces dans l’organisation 
universelle. Il y a de la spontanéité même dans la 
nature, et, s’il y en a là, comment ne la point recon- 


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48 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

naître dans l’homme, ce type supérieur de la vie orga- 
nique ? En quoi donc le sentiment d’une activité 
volontaire vraiment libre, d’une cause agissant de soi 
et par soi sous l’influence des impressions naturelles 
ou des idées de l’intelligence, serait-il contradictoire 
aux expériences de la science positive? En bonne logi- 
que, ce sentiment ne contredit qu’une chose, l’expli- 
cation matérialiste de certains physiologistes et de 
certains positivistes. Pour nous, nous pensons avec 
Aristote, avec Leibniz, avec Maine de Biran, avec 
M. Ravaisson, que, dans aucune de ses parties, le 
monde n’est entièrement livré à la fatalité mécanique, 
que, sous l’action des lois mécaniques, physiques et 
chimiques, tout être, tout atome obéit à cette idée 
directrice dont M. Claude Bernard ne parle qu’à propos 
de la nature organique, que tout y est force, non pas 
volontaire et libre, mais spontanée, c’est-à-dire ten- 
dant d’elle-même vers une fin, cause réelle de tous les 
mouvements dont la mécanique, la physique, la chimie 
ne font que déterminer les lois. Nous pensons qu’au- 
dessus des conditions et des lois proprement dites il 
existe une spéculation qui a pour objet de remonter 
aux vraies causes, aux forces réelles qui meuvent, ani- 
ment, dirigent cette grande machine de l’univers. En 
tout cas, ce que nous savons de science expérimentale 
et certaine, c’est que tout être vivant, ayant sa fin en 
lui-même, est la véritable cause des mouvements qui 
se rapportent à lui, que l’animal est cause spontanée, 
que l’homme est cause libre. On peut donc conclure 
à la liberté, à la personnalité, à l’autonomie de l’être 
humain, non pas seulement au nom de la loi morale, 
comme Eant le veut, mais au nom de la science posi- 


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LA PHYSIOLOGIE. 49 

tive elle-même. L’antithèse de la science et de la 
conscience, qui serait si fatale à la moralité humaine, 
si elle était réelle, n'est heureusement qu’apparente et 
destinée à disparaître devant la lumière d’une science 
plus fidèle à l’expérience que celle qui s’inspire des 
hypothèses matérialistes. 


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CHAPITRE II 


LA PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE 


« Noire Ile, dit quelque pari M. Stuart Mill, a déci- 
dément reconquis lesceptre delà psychologie. Pendant 
deux générations remarquables d’ailleurs par leur ac- 
tivité intellectuelle, l’Angleterre avait abandonné l’é- 
tude scientifique de l’esprit humain que cultivaient 
avec éclat les philosophes du continent. Aujourd’hui 
les choses ont changé, et c’est par nos compatriotes 
qu’est poursuivie avec le plus de persévérance et de 
bonheur l’étude de la psychologie (1).» On peut croire 
que l’illustre philosophe anglais ne cède pas sans raison 
à un mouvement d’orgueil national, quand on pense aux 
travaux d’hommes comme Alexandre Bain, Herbert 
Spencer et Stuart Mill lui-méme. Où trouver, en France 
et en Allemagne maintenant, une telle suite dans les 
recherches, une aussi forte, une aussi persévérante 
analyse des problèmes, une aussi ingénieuse explica- 
tion des phénomènes? En lisant de tels écrivains, on 

(1) Psychologie de M. Alexandre Bain. Revue des Cours littéraires 
de la France et de l’étranger, 14 août 1869. 


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52 


[ A SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 


sent que l’esprit des Locke, des Hume, des Adam 
Smith, des Bentham, n’est pas perdu, qu’il revit avec 
les mômes méthodes et le môinc langage dans leurs 
écrits. Si donc Stuart Mill n’entend parler que du mo- 
ment actuel, il est difficile de ne point convenir que sa 
satisfaction est légitime. Nous ne voyons pas que la 
psychologie française puisse citer des études de cette 
valeur. 11 nous semble, d’autre part, que l’Allemagne, si 
savante d’ailleurs, et si féconde en œuvres d’un autre 
genre, n’est guère plus en mesure de disputer le prix à 
l’Angleterre de nos jours. Chez nos voisins d’ontre-Rhin 
comme chez nous, c’est encore le mouvementhistorique 

0 

qui domine dans les éludes de philosophie morale. 

Mais si l’on veut parler de la psychologie de notre 
siècle, la France compte des travaux qui ne le cèdent 
en importance et en originalité à aucun des livres que 
l’Angleterre et l’Écosse ont produits de tout temps. 
Nous ne savons pas de noms plus justement connus 
dans les annales de la psychologie contemporaine que 
les noms de Maine de Biran, Jouffroy, Damiron, Gar- 
nier et d’autres encore portés par des philosophes vi- 
vants. Il y aurait à faire tout un livre d’analyse et de 
critique sur l’ensemble des travaux psychologiques 
dans les deux pays; on y pourrait rechercher qui a la 
meilleur part, de l’esprit anglais ou de l’esprit fran- 
çais, dans la constitution, l’organisation et les progrès 
de la science de l’homme ; qui a le plus fait pour cette 
science, des profondes et larges descriptions des phi- 
losophes français, ou des ingénieuses observations , 
des subtiles analyses des philosophes anglais. Nous 
nous bornerons, dans ce chapitre, à définir les métho- 
des, à signaler les tendances générales, à indiquer les 


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LA PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE. 


53 


conclusions des diverses écoles qui se sont partagé le 
travail psychologique de notre époque, en lâchant de 
faire ressortir comment chacune d’elle a servi la 
science à sa façon. Des esprits de haute portée et d’une 
grande puissance de dialectique peuvent s’égarer dans 
le domaine des spéculations métaphysiques sans profit 
pour la philosophie elle-même, parce qu’ils sont du- 
pes d’abstractions verbales, et que la réalité se dérobe 
parfois sous leurs pieds. Mais, quand des esprits aussi 
attentifs, aussi sagaces, aussi pénétrants que les psy- 
chologues dont nous venons de parler, explorent une 
réalité positive, bien que d’une observation délicate cl 
difficile, il est impossible qu’il n’y ait pas quelque 
chose de vrai et d’instructif dans leurs analyses et leurs 
explications, quel que soit d’ailleurs le point de vue 
auquel ils se placent. 


1 

Il y a différentes manières d’étudier l’homme. On 
peut, comme le font les naturalistes, les ethnographes 
et les historiens, procéder par la statistique dans l’exa- 
men des caractères distinctifs de l’humanité. One fait, 
par exemple, M. de Quatrefages, pour démontrer que 
l’homme arrive à former psychologiquement un règne 
à part dans l’ordre des êtres animés ? Recueillant pré- 
cieusement les témoignages des historiens et des voya- 
geurs, il en déduit que l’homme n’a en réalité que deux 
caractères qui le distinguent spécialement de l’animal, 
et il aboutit à cette définition :« L’homme est un 
animal moral et religieux. » Telles semblent être, en 
effet, à une première vue, les seules propriétés que 


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54 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

l’homme n’ail point en partage avec les animaux, les- 
quels ont comme lui la sensibilité, l’intelligence, l’ac- 
tivité volontaire. Il est difficile de refuser à l’animal 
un certain degré de sentiment quand on voit le chien 
attaché à son maître au point de souffrir de son aban- 
don et de son indifférence, au point môme de mourir 
parfois d’inanition volontaire devant son cadavre. On 
ne peut guère davantage lui contester line certaine 
manière, sinon de raisonner, du moins d’associer ses 
impressions, quand on voit les animaux chasseurs sub- 
ordonner les impulsions de l’instinct aux nécessités 
de la chasse, et exécuter des combinaisons de mou- 
vements, des artifices de stratégie qui ne sont pas sans 
analogie avec les ruses du sauvage et môme du civilisé 
dans la poursuite du gibier ou de l’ennemi, quand on 
observe les animaux môme d’un ordre inférieur, tels 
que la fourmi et l’araignée, modifier à chaque instant 
leur itinéraire ou leur plan de conduite, selon les con- 
venances du moment ou les obstacles qui se dressent 
tout à coup devant eux. On ne peut nier non plus 
l’instinct de sociabilité des animaux quand on les voit, 
non-seulement se réunir et s’associer accidentellement 
pour la chasse et la guerre, comme les loups, mais 
encore vivre en communauté, former des sortes de 
républiques, comme les abeilles, les fourmis et les 
castors. Enfin, il n’est pas jusqu’au langage qui ne 
semble commun à l’homme et à l’animal, quand on 
voit les animaux s’entendre et se concerter par des 
signes dont le sens se devine aux mouvements qui les 
suivent. 

Si les animaux sentent, imaginent, se souviennent, 
raisonnent, agissent spontanément et volontairement, 


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LA PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE. 55 

s’associent, parlent comme l’homme, où trouver les vé- 
ritables caractères distinctifs de la nature humaine, si- 
non dans les faits qui sont reconnus lui être absolument 
propres? Or aucune espèce d’observation ne découvre 
dans la vie des animaux, même des animaux qui vivent 
en société, rien qui ressemble à ce qu’on nomme, dans 
toutelangue humaine, morale et religion. Leur terreur, 
quand ils en ressentent, sous l’impression des phéno- 
mènes de la nature, n’a aucun caractère religieux. C’est 
une sensation de crainte sans le moindre mélange de 
respect, d’adoration pour un être dont ils reconnaî- 
traient la supériorité de puissance, d’intelligence ou de 
bonté. D’autre part, leur aptitude à l’éducation et à la 
discipline, leur perfectibilité réelle n’offre aucun ca- 
ractère moral, en ce sens qu’en se corrigeant et en 
se perfectionnant, ils n’obéissent à aucune idée de loi 
et de devoir. C’est le contraire chez l’homme. Tandis 
que l’expérience de l’histoire animale démontre qu’il 
n’y a nul signe de moralité et de religiosité chez l’animal, 
même considéré dans ses espèces supérieures, l’expé- 
rience de l’histoire humaine établit que ces caractères 
ne manquent à aucune des variétés de notre espèce, 
pas même aux peuplades les plus voisines de l’anima- 
lité que les voyageurs ont pu observer dans le centre 
de l’Afrique et dans les îles les plus sauvages de l’O- 
céanie. Ainsi nul animal n’est et ne devient moral ni 
religieux, quelle que soit sa supériorité naturelle, quel 
que soit le progrès de son éducation ; tout homme est 
et reste moral et religieux, quelle que soit son infé- 
riorité native ou sa dégradation, voilà ce que l’expé- 
rience atteste partout et toujours, sans une seule 
exception. Telle est la définition psychologique à la- 


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56 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

quelle aboutit la méthode d’observation qui procède 
par la statistique. 

En supposant la statistique exacte et complète, un 
pareil résultat n’est point à dédaigner. C’est quelque 
chose de voir vérifiée par l’expérience proprement 
dite une révélation qui nous a déjà été faite par 
le sens intime. Car, si l’on rencontre des doutes 
jusque dans le domaine de la conscience sur la 
réalité de certains phénomènes psychiques , on n’en 
rencontre jamais dans le domaine de l’expérience, du 
moment que celle-ci a parlé clairement. On peut con- 
tester la valeur et la portée de tels ou tels signes aux- 
quels l’historien ou le voyageur aura attaché un peu 
légèrement un caractère de moralité ou de religiosité. 
Mais, si ces signes deviennent manifestes, il n’y a plus 
qu’à s’incliner devant le fait historique observé, tandis 
que les révélations du sens intime trouvent encore des 
contradicteurs, par cela même qu’elles peuvent être 
considérées comme plus ou moins personnelles. C’est 
ce qui a fait dire, à tort selon nous, à certains psycho- 
logues de l’école historique, que la moindre observa- 
tion sur la vie morale d’un Papou a plus de prix pour 
la science que l’analyse abstraite d’un phénomène 
psychique, fût-elle faite par un Aristote ou un Maine 
de Biran. C’est làen effet de l’observation positive s’il 
en fut. Une pareille psychologie, la plus populair? de 
notre temps, n’a pas seulement un charme tout parti- 
culier par la nouveauté et le relief de ses révélations; 
elle a un intérêt scientifique qui lui est propre, en ce 
qu’elle sert à confirmer par une véritable expérience 
les enseignements intimes et plus ou moins person- 
nels de la conscience. 


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LA PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE. 57 

Mais faiil-il délaisser ces cnseignemenls pour la 
psychologie vers laquelle incline l’esprit de notre 
temps? Faut-il réduire, ainsi que le veulent M. de Qua- 
trefages et l’école des naturalistes, tout problème psy- 
chologique à une question de statistique? Faut-il fer- 
mer désormais le livre de la conscience, et n’ouvrir à 
la curiosité des moralistes que les annales de l’histoire 
ou les relations des voyageurs? Nous sommes loin de 
le penser, quand nous réfléchissons à ce que cette psy- 
chologie nous laisse ignorer sur la nature humaine. 
Que nous apprend-elle en réalité sur l’homme? Nous 
en donne-t-elle la notion intime? Nous fait-elle réelle- 
ment pénétrer dans le fond même de cette espèce hu- 
maine dont M. de Quatrefages fait un règne à part? 
Voilà ce qu’il faut examiner. 

Et d’abord, si l’on se met à recueillir tous les carac- 
tères vraiment distinctifs de la nature humaine, tels 
que l’histoire nous les donne, pourquoi s’attacher 
exclusivement à la moralité et à la religiosité pour en 
faire le type propre de l’humanité? Si l’homme est le 
seul animal connu qui soit moral et religieux, n’est-il 
pas également le seul qui soit vraiment politique, se- 
lon la définition d’Aristote? On dira que l’animal est 
sociable aussi bien que l’homme, et même que cer- 
taines espèces le sont essentiellement. Nul doute là- 
dessus ; mais sociable n’est pas synonyme de politique. 
Une troupe de loups réunis par l’instinct de la chasse 
et excités par l’aiguillon de la faim n’a rien de com- 
mun avec une société d’hommes civilisés. Et si celte 
troupe n’est pas sans analogie avec une bande de sau- 
vages, il ne faut pas (tablier que ces pauvres sauvages 
possèdent en germe le principe des développements et 


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58 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

des transformations qui en feront une société politique 
avec le temps et sous l’influence de milieux différents, 
tandis que jamais aucune espèce animale n’est parve- 
nue à un véritable état politique, malgré les change- 
ments de conditions géographiques ou domestiques. 

Mais voici d’autres caractères sur lesquels l’équivo- 
que n’est même pas possible. Nul ne contestera que le 
sentiment esthétique ne soit propre à l’homme aussi 
bien que le sentiment moral et le sentiment religieux. 
Tous les philosophes, depuis Aristote jusqu’à Hegel, 
ont remarqué la supériorité de la vue et de l’ouïe sur 
les autres sens, en observant que la vue et l’ouïe 
sont proprement les sens du beau. Or cela n’est 
vrai que pour l’homme. Aucun animal n’a le sen- 
timent du beau. Cette différence ne tiendrait-elle 
pas à une différence essentielle d’intelligence entre 
l’animal et l’homme? En sorte qu’à parler rigou- 
reusement l’ouïe et la vue devraient être considé- 
rées comme les organes et non les facultés du beau. 
Rien n’est moins douteux. Une preuve entre mille, 
c’est que chez l’homme le sens esthétique est en rai- 
son du développement de l’intelligence. Tandis que la 
culture d’esprit et la supériorité de nature révèlent à 
l’œil ou à l’oreille de l’artiste tant de grands ou char- 
mants spectacles, tant de sublimes ou ravissantes har- 
monies, n’est-il pas vrai que tout cela est lettre close 
pour l’œil et l’oreille d’un idiot, d’un rustre, ou même 
d’unhomme simplement vulgaire? Le langage est encore 
un autre fait propre à l’homme. Et'si l’on équivoque 
ici comme pour l’institution politique, en disant que 
l’animal parle aussi à sa façon, il n’est pas difficile de 
montrer qu’entre le langage des animaux et le langage 


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LA PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE. 59 

humain, il n’y a pas moins de différence qu’entre la 
société des bêtes et la société des hommes. Et cette 
différence consiste surtout en ce que, dans Pun comme 
dans l’autre cas, c’est la nature seule qui engendre le 
fait animal, au lieu que c’est l’art, c’est-à-dire l’esprit, 
qui crée le fait humain. On se lasserait d’énumérer, 
sans en épuiser la liste, toutes les œuvres, toutes les 
institutions, tous les sentiments, tous les instincts pro- 
pres à l’homme et étrangers à l’animal. L’humanité se 
révèle jusque dans les actes les plus simples de la vie 
matérielle. Où a-t-on vu l’animal bâtir des maisons, 
labourer la terre, élever des troupeaux, en perfection- 
nement sans cesse et l’œuvre elle-même et les instru- 
nant d’opération ? Rien de pareil ne se remarque même 
chez cette espèce de singes qui occupent le haut de 
l’échelle animale, et que certains naturalistes nous 
donnent pour ancêtres. 

Mais il est une objection capitale à faire à la méthode 
des naturalistes. Quand elle aurait ainsi rassemblé tous 
les caractères distinctifs de l’espèce humaine, tels que 
nous les révèlent les manifestations diverses de la vie 
extérieure, il resterait encore à connaître le principe 
interne de ces manifestations qui lui sont propres. 
Sans parler des œuvres qui ne font que manifester 
telle ou telle faculté corporelle, il ne suffit pas de noter, 
par exemple, que l’homme seul a le langage pour don- 
ner une juste idée de la supériorité sur l’animal. N’y 
a-t-il pas une école qui soutient encore aujourd’hui 
que le langage est d’origine divine ? Alors, si la supé- 
tierité de l’homme sur l’animal tient au langage, elle 
se réduirait à un pur accident, résultat d’un don gra- 
tuit. La vérité est que l’homme parle parce qu’il pense, 


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60 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

c’esl-à-dire abstrait, généralise, jnge, raisonne, tandis 
que l’animal ne pense pas, dans la véritable acception 
du mot, étant incapable de ces diverses opérations. La 
supériorité du langage humain sur le langage animal 
tient donc ;\ la supériorité de l’intelligence de l’homme 
sur l’intelligence da la bête. Voilà ce que ne fait point 
voir la méthode d’observation employée par les natu- 
ralistes. 

Cette méthode n’entre pas davantage dans la nature 
intime de l’homme quand elle arrive à le définir un 
animal moral et religieux. D’abord, en procédant 
comme elle fait par pure expérience historique, elle 
s’expose à confondre les caractères essentiels et per- 
.manents avec les caractères accidentels et transitoires 
de la nature humaine. Il n’est pas douteux que la mo- 
ralité ne soit un des caractères de la première classe. 
Mais, de l’histoire ou de la conscience, qui en fait foi? 
Evidemment la conscience. Et c’est parce que l’ana- 
lyse psychologique ne confirme pas absolument l’expé- 
rience historique surle point de la religiosité qu’il reste 
au moins un doute à ce sujet. S’il est bien vrai que la 
science et la philosophie remplacent définitivement la 
religion chez un certain nombre d’esprits d’élite, n’est- 
ce point le cas d’en conclure que la religion est un 
état transitoire plutôt qu’un principe éternel? C’est 
donc au témoignage direct de la conscience qu’il 
faut recourir pour s’assurer que tel caractère donné 
par l’expérience historique est ou n’est pas essentiel 
à l’humanité. 

Ensuite, alors môme que la méthode psychologique 
des naturalistes réussit à découvrir un caractère vrai- 
ment essentiel, comme le sentiment moral, elle a lou- 


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LA PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE. 6t 

jours le grave inconvénient de s’arrêter à des phéno- 
mènes qui ne sont que la manifestation d’un principe 
constitutif de la nature humaine, et qui peuvent se ra- 
mener eux-mémes à des facultés premières. Pour- 
quoi l’homme est-il un être moral ? Parce qu’il a 
une volonté libre et une raison. Sa raison lui révèle une 
fin à poursuivre dans le développement de la vie 
psychique et physique. Le sentiment de sa libre vo- 
lonté lui fait une obligation, une loi de cette poursuite. 
Voilà comment il est un être moral. Pourquoi l’homme 
est-il un être religieux? Parce qu’il possède la raison 
et l’imagination, la raison qui lui fait concevoir l’invi- 
sible et l’intelligible au delà des choses visibles et 
sensibles, l’imagination qui confond les deux objets de 
sa pensée dans une représentation symbolique. C’est 
là du moins l’explication qui nous semble la plus con- 
forme tout à la fois à l’expérience historique et à l’expé- 
rience psychologique. Que si l’on en fait un principe 
essentiel et permanent de la nature humaine, encore 
faut-il y voir ce qui en ferait le fond, c’est-à-dire Ins- 
piration invincible et éternel de l’âme vers un monde 
d’espérances que la science et la philosophie ne peu- 
vent absolument garantir. Mais une pareille définition 
dépasse trop la portée de l’expérience historique pour 
n’avoir pas son origine et son principe dans l’analyse 
psychologique. En tout cas, que la religion soit œuvre 
d’imagination ou besoin de foi, la conclusion à tirer de 
tous ces essais de définition tentés par les naturalistes 
psychologues, c’est que leur méthode est impuissante 
à donner une véritable idée de notre nature. Si ou 
leur reproche avec raison, au nom de la physiologie, 
de classer l’homme à part et d’en faire le type d’un 

P. VACHEROT. 4 


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62 LA SCIENCE ET l.A CONSCIENCE, 

règne nouveau et suprême, sans pouvoir fonder cette 
classification sur des caractères vraiment anatomiques, 
on peut leur objecter, au nom de la pyschologie, 
qu’ils s’arrêtent forcément, dans la définition de ce 
type, à des caractères psychologiques réels, mais su- 
perficiels, et réductibles à des facultés plus élémen- 
taires. 

Les historiens, les ethnographes, les moralistes qui 
invoquent la stastistiquc, les savants qui voyagent pour 
explorer les contrées et les peuplades sauvages, usent 
d’une méthode analogue, seulement avec moins de ri- 
gueur et d’étendue, parce qu’ils n’opèrent pas sur des 
données aussi nombreuses et aussi complètes. De tous 
ces observateurs de la nature humaine, les historiens 
sont ceux qui disposent de la plus large expérience. 
Comme ils ont affaire à des peuples dont le génie s’est 
manifesté sur un théâtre plus ou moins vaste et à tra- 
vers une durée plus ou moins longue, ils sont moins 
exposés à se tromper sur l’existônce et la nature de 
caractères psychologiques qui se sont produits au 
grand jour de l’histoire. Mais là encore il n’y a que 
des œuvres supposant des facultés, des effets supposant 
des causes que l’historien peut tout au plus deviner à 
travers leurs manifestations, mais qu’il ne peut ni dé- 
crire, ni analyser, ni définir, parce qu’il ne les atteint 
pas directement. Et alors qu’y a-t-il d’étonnant ù ce 
qu’il se trompe dans ses inductions, à ce qu’il confonde 
une institution transitoire avec une loi de notre nature, 
à ce qu’il prenne pour une faculté primordiale, pour 
un principe constitutif de l’humanité, ce qui n’est que 
le résultat d’un concours de facultés primitives? 
Comment se reconnaître dans celte psychologie si 


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LA PSYCHOI.Of.IE EXPÉRIMENTALE. 63 

concrète qu’on appelle l’hisloire, si l’on n’a pas d’au- 
tre flambeau que l’expérience historique elle-même? 
C’est ainsi que l’historien qui n'éclaire pas son sujet des 
lumières de la conscience arrive inévitablement h faire 
de toutes les institutions politiques, sociales et reli- 
gieuses qui ont duré et dominé, autant de principes 
éternels de la nature humaine. 

L’ethnographie de notre siècle est parvenue, soit par 
l’observation directe, soit par la science des langues et 
des idiomes, à des vues ingénieuses, instructives, sou- 
vent solides, sur les caractères essentiels du génie des 
races diverses qui peuplent le globe. En recueillant les 
particularités des mœurs qui se retrouvent chez les 
différentes peuplades nègres à l’état naturel et primi- 
tif, on a pu dégager ce qui fait la nature propre de cette 
race, à savoir la prédominance marquée de la sensibi- 
lité sur la volonté et l’intelligence : d’où le défaut 
d’initiative et d’originalité, l’incapacité radicale pour 
les idées et les spéculations abstraites, pour les arts 
et les œuvres de grande création qui réclament une 
puissante volonté, pour les institutions de self- 
(jovernmcnt qui demandent une forte personnalité; 
d’où, au contraire, une aptitude marquée pour toute 
œuvre de passion violente, de sentiment tendre, 
d’imagination grossière. On commence à connaître 
assez les peuples de race jaune, Chinois, Japonais, 
Tartares, pour se faire une idée des aptitudes et des 
incapacités naturelles de celte race, de son goût et 
son talent pour les sciences pratiques et les arts mé- 
caniques, de son éloignement pour les sciences trans- 
cendantes et pour la métaphysique, desa rare finesse, 
de son étonnante subtilité d’esprit, non-seulement 


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64 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

dans les choses de négoce, mais encore dans les plus 
difficiles exercices d’atlention et de raisonnement. En 
sorte qu’on a pu aussi donner la formule de cette race: 
la prédominance des instincts et des facultés prati- 
ques sur les facultés spéculatives. Enfin, en rappro- 
chant les monuments religieux et poétiques des di- 
vers peuples de la race sémitique, et en les comparant 
avec les monuments religieux et poétiques du même 
genre chez les grands peuples de la race âryane, les 
Indous, les Perses et. les Grecs, l’ethnographie a dé- 
couvert que le génie symbolique manque absolument 
à la race des sémites, dont la répugnance invincible 
pour la doctrine des incarnations est aussi connue 
que le goût des peuples âryans pour les symboles de 
toute espèce ; naturels ou anthropomorphiques. Ajou- 
tez à l’étude des monuments religieux etlittéraires l’a- 
nalyse des langues et des idiomes, et vous trouverez la 
démonstration philologique des vues générales que 
l’ethnographie avait tout d’abord dégagées de l’obser- 
vation historique. 

Toutes ces révélations, de quelque source qu’elles 
proviennent, sont assurément précieuses. Mais com- 
bien elles sont et resteront incomplètes et superficiel- 
les, en comparaison des renseignements de l’analyse 
et de l’observation directe ! Quelle autre science nous 
aurions du génie de la race nègre ou de la race jaune, 
si nous découvrions tout à coup des livres où tel esprit 
supérieur, tel philosophe, tel moraliste de ces races, 
eût essayé, môme grossièrement, de faire l’histoire 
intime de ses sentiments et de ses passions, l’analyse 
de ses facultés! C’est parce que cette psychologie se 
retrouve, en traits épars et sous des formes poétiques 


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LA PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE. 65 

ou théologiques, chez les peuples de race sémitique, 
que l’ethnographie est bien plus riche en documents 
sur cette race que sur les précédentes. Encore faut-il 
dire qu’une psychologie ainsi faite est bien loin d’avoir 
la profondeur, la clarté, la précision des analyses et 
des descriptions d’une psychologie régulière. 

Et quand l’ethnographie arriverait à mettre la main 
sur des œuvres de ce genre, elle ne pourrait pas rem- 
placer l’observation de conscience. Elle serait en 
mesure de définir d’une manière sûre et précise les 
caractères de la race; elle ne suffirait point à donner, 
dans toute sa généralité et toute sa profondeur, la for- 
mule psychologique de l’espèce. On peut bien lui 
demander ce qui constitue la nature psychique du 
nègre, du Chinois, du Juif et de l’Arabe; elle ne peut 
nous dire ce qui constitue la nature psychique de 
l’homme lui-méme. Et si elle essaye de le faire, en 
comparant toutes les races entre elles et en dégageant 
les caractères communs, elle ne réussit qu’à donner 
une formule abstraite et vague qui ne fait réellement 
connaître aucune des facultés primordiales et vraiment 
constitutives de la nature humaine. 


II 

Il est une autre école de psychologues qui, sans 
voyager ailleurs que dans les régions de l’idéologie, 
tient néanmoins à rester fidèle à la méthode expéri- 
mentale proprement dite. Elle ne s’enferme point dans 
le for inférieur de la conscience pour y saisir l’étre 
humain lui-même, le sujet et la cause des phénomènes 

4. 


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fi6 1A SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

psychiques. Elle se borne à l’observer dans la succes- 
sion de ses actes et de ses modifications, qu’elle 
recueille et décrit avec soin et dont elle constate les 
rapports, de manière à dégager les lois qui régissent 
le développement de ses facultés. Comment l’homme 
sent, imagine, pense, veut, agit, c’est-à-dire quel est 
le phénomène organique ou psychique qui sert de 
condition à chacun de ces phénomènes de la vie 
morale, voilà ce que cette école cherche à expliquer 
en s’appuyant sur un genre d’observation qu’il ne faut 
pas confondre avec l’observation immédiate et directe, 
telle que la pratiquent Maine de Biran, Jouffroy et les 
psychologues de leur école. C’est du dehors que l’école 
dont nous parlons observe ce qui se passe à l’intérieur. 
Laissant à ce qu’elle appelle la vieille psychologie la 
contemplation de l’âme elle-même et la solution des 
problèmes métaphysiques qui s’y rattachent, elle ne 
regarde, ne voit l’homme que dans les faits, dans les 
actes, dans les œuvres de sa vie intellectuelle et morale, 
l’étudie par conséquent dans son histoire, sans cher- 
cher à sonder les mystères de sa nature intime. Quant 
aux lois qui régissent celte histoire, elle n’emploie 
pas, pour les connaître, d’autre méthode que l’induc- 
tion, absolument comme on fait dans les sciences phy- 
siques et naturelles. C’est qu’en effet, avec cette manière 
d’étudier l’homme, il ne s’agit plus de rechercher des 
causes, mais simplement de constater des rapports et 
de déterminer des lois. Ici, comme dans les sciences 
physiques, les causes véritables des phénomènes res- 
tent cachées à l’observateur. La méthode de Bacon est 
également bonne pour les deux espèces de réalité. 
C’est ce que veulent dire les philosophes anglais quand 


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LA PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE. 67 

ils définissent la psychologie tantôt la physique, tantôt 
Yhistoire naturelle de l’esprit. 

Ainsi procèdent en Angleterre Stuart Mili, Herbert 
Spencer, Alexandre Bain; en France, E. Littré et les 
savants de l'école positiviste qui veulent bien s’occuper 
de psychologie. Celte méthode les a menés à des con- 
clusions curieuses, en partie vraies, en partie fausses 
et contradictoires au propre témoignage de la con- 
science. Sans vouloir les suivre dans le développement 
de leurs doctrines, voyons comment ils ont été con- 
duits au principe qui domine toutes leurs explications 
et apprenons à juger cette méthode par ses résultats. 
Si l’on recherche les antécédents de l’école dont nous 
venons de citer les noms les plus connus, on peut 
remonter jusqu’à Locke et même jusqu’à Bacon. 
Mais ce n’est là qu’une origine commune à toutes les 
écoles expérimentales, qu’elles portent les noms 
d’Adam Smith, de Heid, de Hume, de Bentham, de 
Stuart Mill ou de Littré. Le véritable père de la nou- 
velle école psychologique, c’est Hume. Si elle tient sa 
méthode de Bacon, c’est à Hume qu'elle emprunte le 
principe de sa théorie des phénomènes de la vie 
morale. Ce philosophe, en effet, est le premier qui ait 
essayé d’expliquer par l'association des idées et l’habi- 
tude la notion de cause et le principe de causalité, 
l’origine des idées dites rationnelles, des affections 
dites naturelles, des principes moraux dits innés, 
enfin l’origine des actes volontaires auxquels on attri- 
bue le caractère de libre arbitre. L'école tout expéri- 
mentale de Stuart Mill, Bain et Spencer n’a fait que 
reprendre ces thèses pour les développer de nouveau, 


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C8 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

en les fondant sur des observations, des analyses, des 
explications qui lui appartiennent. 

Que presque tous les philosophes de l’école expéri- 
mentale se soient rencontrés dans la théorie qui expli- 
que tout le mécanisme de l’esprit humain par l’asso- 
ciation, il n’y a rien à cela que de naturel. La méthode 
inductive les conduisait nécessairement à ce résultat. 
Du moment que tout problème psychologique se 
réduit à constater la relation des phénomènes entre 
eux et à en dégager une loi, il n’y a plus qu’une chose 
qui intéresse la science, à savoir si et comment ces 
phénomènes s'associent dans leur succession ou leur 
concomitance. C’est là toute l’explication que peut 
chercher une psychologie qui ne prétend pas atteindre 
les causes internes des phénomènes. Cette interpré- 
tation de la méthode des philosophes anglais ne laisse 
aucun doute après leurs déclarations formelles à cet 
égard. « Il faut reconnaître, dit Stuart Mill, que 
Vassociation est la théorie vraie de la production des 
phénomènes de l’esprit, et par conséquent qu’il serait 
antiphilosophique d’en chercher une autre explica- 
tion. » Et ailleurs : « II n’existe aucun phénomène de 
l’esprit, excepté ceux que l’association des idées pré- 
suppose, dont on puisse dire qu’en vertu de sa nature 
il ne pourrait résulter de cette association. Néanmoins, 
de ce que cette origine est possible, on ne saurait con- 
clure qu’elle est véritablement celle des phénomènes 
dont nous venons de parler, à moins toutefois qu’elle 
ne puisse être expérimentalement <lémontrée (1). » 

(1) La Psychologie de M. Alexandre Bain. Revue des Cours litté- 
raires, 1 h et 2A août 1869. 


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LA PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE. 


69 


S’agit-il d’expliquer la notion de cause et le principe 
de causalité? Sluart Mill et Bain ne voient dans la 
relation, soit accidentelle, soit constante de l’effet à la 
cause, qu’une simple association passée en habitude. 
Et en effet, quel autre lien pourrait-on supposer entre 
les deux termes, si la raison n’est que l’écho de l’ex- 
périence, ainsi que le professe l’école expérimentale? 
Déjà Hume avait cru mettre ce point hors de doute, et 
en avait fait comme le pivot de tout son système. 
« La raison ne peut rien affirmer sur la relation pro- 
prement dite de causalité, ne pouvant sortir d’elle- 
même, ni s’élever au-dessus d’une proposition identi- 
que. A l’égard de l’expérience, elle nous apprend, il 
est vrai, que tel fait est ordinairement accompagné de 
tel autre ; mais elle ne nous autorise pas à dire : tel 
fait est l’effet, le fruit de tel autre, et en résultera 
toujours. Nous sommes accoutumés à voir une chose 
succéder à une autre, quant au temps, et nous nous 
imaginons que celle qui suit dépend de celle qui pré- 
cède. Toutefois, la sensation nous révèle seulement 
une simultanéité, une succession, une conjonction 
entre deux faits; elle n’atteste pas de connexion néces- 
saire. Réduits à l’expérience, nous ne savons que ceci : 
il y a fréquemment coexistence ou suite entre les plié* 
nomènes. Inférer de là l’existence d’une liaison néces- 
saire, d’un pouvoir et d’une force, d’une cause enfin, 
c’est mal raisonner, c’est trop présumer. L’idée d’une 
liaison de ce genre est le fruit de l’habitude (1). » C’est 
une thèse démontrée pour tous les philosophes anglais 


(1) Traité de ta nature, liv. I, p. 270 etsuiv.. Essais, liv. IV, 
V et VU. 


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70 Î.A SCIENCE ET !,A CONSCIENCE. 

de cette école; ils n’imaginent pas qu’on puisse scien- 
tifiquement expliquer la notion de cause et le principe 
de causalité par une aulre loi que celle de l'habitude. 
Pour eux, comme pour leur maître Ilume, la préten- 
due nécessité logique de ce principe se résout, quand 
on l’analyse, dans une simple association formée par 
l’expérience et transformée par l’habitude en celle 
disposition de l’esprit dont l’école de l’« priori fait une 
loi propre de la raison. 

S’agit-il d’expliquer telle conception dite rationnelle, 
comme l’idée de l’infini dans le temps ou dans l’es- 
pace? L’école expérimentale ne trouve pas qu’il soit 
nécessaire de recourir à l'hypothèse d’aucune loi de 
l’esprit. Elle ne voit là que le résultat de celle asso- 
ciation toute naturelle, en vertu de laquelle l’idée 
d’une chose suggère en môme temps l’idée d’une aulre 
chose que l’expérience nous a toujours fait voir unie 
à la première. «L’expérience, dit Mill, ne nous ayant 
jamais montré un point de l’espace sans d’autres 
points au delà, ni un point du temps sans d’autres qui 
le suivent, la loi de l’inséparable association ne nous 
permet pas de penser à un autre point quelconque de 
l’espace ou du temps, si loin soit-il, sansqu’immé- 
diatement et irrésistiblement il ne nous vienne à l’es- 
prit l’idée d’autres points encore plus éloignés (1). » 

S’agit-il d’expliquer tout à la fois les sentiments et 
les idées sur lesquels on fonde la morale? C’est encore 
par l’association convertie en habitude. Selon Bain, 
les sentiments moraux sont d’un caractère très-com- 
plexe; ils résultent en grande partie de la combinai- 

(t) Stuart Mill. Psychologie d'Alexandre Bain. Revue des Cours 
littéraires, numéro du 14 aoûl 1809. 


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LA PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE. 71 

sondes affections sociales et des émotions sympathi- 
ques ou antipathiques. Quant à l’idée d’obligation qui 
constitue la loi morale proprement dite, Bain la re- 
garde comme un produit de la loi écrite, par consé- 
quent encore de l’expérience, dont la loi écrite n’est que 
la formule. Selon lui, c’est parce que l’esprit associe 
l’idée de punition au fait qui la provoque que l’idée 
d’obligation lui arrive. Donc rien d’absolu, rien d’d 
priori dans cette notion : un simple fait associé à un 
autre fait. Quant aux sentiments moraux qui résultent 
d’une culture particulière de l’esprit, il les cite comme 
un des nombreux exemples servant à démontrer qu’un 
sentiment peut être, en vertu de la loi de l’associa- 
tion, attaché à des objets qui ne contiennent pas en 
eux-mêmes ce qui originairement pouvait l’exciter. 

S’agit-il enfin d’expliquer le jeu de l’activité volon- 
taire? C’est toujours par une association de phéno- 
inèdes dont l’un détermine fatalement l’autre, absolu- 
ment comme dans le jeu des forces naturelles. L’é- 
cole expérimentale fait du problème du libre arbitre 
une question de lui, laquelle ne peut être déterminée 
que par une profonde étude philosophique et non en 
faisant appel aux fantaisies et aux idées d’uni ndividu au 
sujet des choses qui le concernent. Pour cette école, 
la volonté libre est un effet sans cause, c’est-à-dire 
un mystère qu’il n’est pas plus scientifique d’admettre 
que l’innéité de certaines idées et la nécessité logique 
de certains principes rationnels. Stuart Mil I oppose à 
la doctrine du libre arbitre un argument que M. Lit- 
tré cite comme irréfutable. «Les déterministes affir- 
ment comme une vérité d’expérience que, dans lofait, 
es voûtions sont consécutives à des antécédents mo* 


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?2 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

raux avec la même uniformité, et quand nous avons une 
connaissance suffisante des circonstances, avec la même 
certitude que les effets physiques sont consécutifs à 
leurs causes physiques. Ces antécédents moraux sont 
des désirs, des aversions, des habitudes, des disposi- 
tions combinées avec des circonstances extérieures 
propres à mettre en action les mobiles internes (1). » 
Stuart Mill en appelle, avec toute l’école qui nie le 
libre arbitre, à l’observation que chacun de nous fait 
de ses propres voûtions, aussi bien que des actions vo- 
lontaires de ceux avec qui nous sommes en contact. 11 
invoque la possibilité de prévoir ces actions avec un 
degré d’exactitude proportionné à notre connaissance 
préalable de l’esprit et du caractère des agents, et sou- 
vent avec une certitude presque égale à celle qui s’atta- 
che à la prévision des mouvements des agents purement 
physiques. Il en appelle enfin aux relevés statistiques, 
portant sur des nombres assez grands pour éliminer les 
influences particulières et pour laisser le résultat à peu 
près tel que si les voûtions de la masse entière n’a- 
vaient été affectées que par celles des causes détermi- 
nantes qui furent communes à tous (2). 

Voilà la méthode, la théorie, les conclusions de 
l’école psychologique qui se personnifie surtout dans 
les noms de Stuart Mill, d’Alexandre Bain, de E. Lit- 
tré. La méthode consiste à étudier l’homme dans la 
succession des phénomènes de la vie morale et à en dé- 
gager les lois, abstraction faite des causes, dont cette 
école n’entend s’occuper en aucune façon. La théorie, 

(1) Stuart Mill. Philosophie de Hamilton, traduit de l’anglais par 
M. Gazelles. 

(2) Idem. 


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LA PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE. 73 

produit nécessaire d’une telle méthode, est l’explica- 
tion de tous les phénomènes moraux par une asso- 
ciation de faits ou d’idées, tantôt une association de 
faits organiques et psychiques, tantôt une association 
de faits purement psychiques. Les conclusions peu- 
vent se résumer en trois thèses capitales : 1° négation 
de tout a priori dans le domaine de l’entendement; 
2° négation de toute innéité affective dans le domaine 
de la sensibilité; 3° négation de toute spontanéité 
libre dans le domaine de la volonté. Toute espèce de 
rapport entre les phénomènes se réduit à un rapport de 
succession ou de concomitance. A part un très-petit 
nombre de facultés élémentaires et de faits vraiment 
primitifs qui sont le point de départ de la vie morale, 
tout s’explique par l’habitude, et l’école psychologique 
dont on vient de parler pourrait prendre pour devise 
ce vers si connu: 


La nature, crois-moi, n’est rien que l’habitude. 

A ne considérer que les conclusions de cette école, 
on serait tenté de regretter que la psychologie de notre 
temps ait abandonné la voie de la conscience , qui a tou- 
jours été celle des grandes révélations, pour s’engager 
dans la voie laborieuse et obscure de Y expérience pro- 
prement dite. Mais ce serait mal apprécier la valeur 
d’une méthode féconde en résultats positifs; ce serait 
méconnaître les services d’une école qui répond à un 
point de vue nouveau, dans l’élude de la nature hu- 
maine. N’oublions pas qu’il y a plusieurs manières 
d’étudier l’homme, et que chacune de ces méthodes 
est bonne, à condition de ne point poursuivre des pro- 

P. VACI1ER0T. 5 


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74 


LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 


blêmes qui ne sont pas de sa compétence. On a vu 
comment la méthode des naturalistes qui procèdent 
par la statistique, la méthode des historiens qui pro- 
cèdent par l’érudition, la méthode des ethnographes 
qui procèdent par les explorations de voyage et les 
recherches de philologie, arrivent à des vues neuves 
et précieuses sur les races, les peuples, les œuvres, 
les institutions de notre espèce, sans pénétrer jus- 
qu’aux éléments simples, aux facultés primordiales 
qui constituent le fond de la nature humaine et for- 
ment la seule matière d’une véritable déûnition. Il en 
est de même de la méthode des psychologues de l’é- 
cole de Stuart Millet de Littré. Il est vrai qu’ils n’é- 
tudient plus l’homme dans la statistique des faits et 
dans l’histoire des races; mais, en l’observant dans la 
succession des faits de la vie individuelle, c’est tou- 
jours du dehors et non du dedans qu’ils contemplent 
l’homme. lisse trouvent ainsi placés vis-à-vis leur objet 
à peu près comme les physiciens vis-à-vis la nature. N’en 
pouvant voir l’intérieur, ils renoncent, eux aussi, à con- 
naître les causes pour se borner à la recherche des lois. 

Or, c’est encore là un objet très-intéressant pour la 
science, et que, par parenthèse, le genre d’observation 
usité dans l’école spiritualiste de Maine de Biran et de 
Joulfroy n’est pas propre à nous révéler. Stuart Mill 
l'a dit avec une grande raison : la conscience ne peut 
pas plus apprendre à un homme à quelle loi son es- 
prit obéit que la contemplation des corps qui tombent 
ne peut lui donner l’idée des lois de la gravitation (I). 
Les travaux de Bain, de Spencer, comme de tous les 

(1) La Psychologie de M. Alexandre Bain, par Stuart Mill, dans la 
Revue des Cours littéraires. 


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LA PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE. 75 

psychologues physiologistes de l’école anglaise, ont 
puissamment contribué aux progrès de cette science 
positive et tout expérimentale de l’homme, qui se 
borne à constater les rapports des phénomènes psy- 
chiques et à en déterminer les conditions. Toute cette 
théorie de l'association des idées, par exemple, n’est 
pas simplement ingénieuse, elle est vraie par un côté, 
et féconde en explications heureuses, du moment qu’il 
ne s’agit que de connaître les antécédents et les con- 
ditions d'un phénomène donné. De môme que le sys- 
tème exposé dans le Traité des sensations de Condillac 
ne doit plus être tenu pour un paradoxe, réfuté d’a- 
vance par le bon sens et le témoignage de la conscience, 
pourvu qu’on voie dans la sensation non plus le prin- 
cipe générateur, mais le point de départ et la condi- 
tion de l’exercice de toutes nos facultés, de même la 
psychologie de l’école expérimentale conserve sa part 
de vérité, abstraction faite de ses prétentions à la mé- 
thode psychologique par excellence. Il ne faut point 
oublier qu’elle est une réaction salutaire à certains 
égards contre les tendances peu scientifiques des écoles 
qui l’ont précédée, soit en Angleterre, soit en France. 
D’une part, l’école dite rationaliste, l’école de l’a priori, 
ainsi que l’appelle Stuart Mill, avait abusé des idées 
innées, des vérités soi-disant indépendantes de l’expé- 
rience , produit d’une sorte de faculté révélatrice 
qu’elle nomme raison. Un jeune philosophe de l’école 
expérimentale, qui porte dans les recherches de ce 
genre la netteté d’intuition, la vigueur d'analyse, la 
précision de langage propres à l’esprit français, M. Taine, 
a singulièrement réduit, s’il ne l’a pas tout à fait sup- 
primée, la catégorie de ces jugements dits synthétiques 


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76 


LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 


a priori, pour lesquels toutes les écoles rationalistes, 
depuis Kant jusqu’à Victor Cousin, avaient cru devoir 
reconnaître certaines facultés et certains procédés ir- 
réductibles à l’expérience. De son côté, l’école de 
Reid, bien que plus circonspecte et se rapprochant 
davantage de la méthode de Bacon, avait étendu outre 
mesure la liste des principes primitifs et inexplicables 
de la nature humaine, soit dans l’ordre des vérités 
métaphysiques, soit dans l’ordre des vérités morales. 
En faisant trop fréquemment intervenir le sens com- 
mun comme un machina deus, pour trancher les diffi- 
cultés qu’une analyse incomplète ou superficielle ne 
pouvait dénouer, cette école tendait à énerver l’esprit 
de recherche et à faire prédominer les instincts et les 
préjugés du sens vulgaire sur les analyses et les expli- 
cations de la science. Sous ce rapport, la nouvelle école 
a rendu un service signalé à la philosophie de l'esprit 
humain, en ramenant à l’expérience ou à l’analyse la 
plupart de ces principes dits naturels, de ces idées 
dites innées, de ces vérités dites à priori , pour l’expli- 
cation desquelles l’école spiritualiste tient encore au- 
jourd’hui à ses mystérieux procédés et à ses facultés 
transcendantes. 


111 

Oir l’école expérimentale montre sa faiblesse et 
son insuffisance, c’est précisément dans les ques- 
tions qu’elle a eu le plus à cœur de résoudre par les 
méthodes qui lui sont propres. Son principe de 
l’association et de l’habitude est contredit par l’analyse 
sur les trois points capitaux de la doctrine. Ainsi, 


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LA PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE. 77 

qu’il soit possible d’expliquer autrement que ne le fait 
l’école rationaliste les caractères de nécessité et d’u- 
niversalité que présente toute une classe de nos juge- 
ments, c’est ce que l’analyse semble avoir démontré ; 
mais rien n’est moins évident que l’explication du 
lien qui unit les termes de ces jugements par l’associa- 
tion des idées convertie en habitude. 11 faudrait pour 
cela qu’on pût identifier la nécessité logique avec cette 
espèce de nécessité propre à l’habitude, c’est-à-dire 
convertir un fait, si fréquent, si constant qu’il fût, en 
un principe. Tout changement a une cause; le tout est 
plus grand que la partie; ne fais pas à autrui ce que tu 
ne voudrais pas qu’on te fit, etc.; etc.; etc.; à quelque 
opération de l’esprit, synthèse ou analyse, qu’on attri- 
bue ces jugements nécessaires et universels, toujours 
est -il qu’on ne peut voir dans celte liaison toute logi- 
que entre deux termes un simple fait d'expérience 
tournée en habitude. De môme, tous les jugements qui 
dérivent de ces principes et composent l’ordre entier 
des sciences de raisonnement, sont également inexpli- 
cables par la même théorie, par cela seul qu’ils ont 
les mômes caractères de nécessité et d’universalité. 
Mon esprit n’a pas besoin d’une association habi- 
tuelle pour lier d’une façon indissoluble les termes de 
ces jugements. Il suffit d’une première intuition pour 
qu’il aperçoive la nécessité logique de pareils rap- 
ports. Et cette nécessité ne devient ni plus impérieuse 
ni plus évidente par la fréquence des actes intellec- 
tuels dont elle fait le caractère propre. 

D’autre part, les phénomènes de la sensibilité ne 
résistent pas moins à l’explication de l’école expéri- 
mentale. Que certaines affections résultent de l’asso- 


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78 


LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 


dation habituelle de tels phénomènes sensitifs; qu’on 
puisse expliquer tels mouvements d’amour ou de 
haine, de sympathie ou d’antipathie par des sen- 
sations répétées de plaisir ou de peine, sans recou- 
rir à un principe spécial de la nature humaine : cela 
n’est guère douteux. Mais combien d’affections, les 
plus profondes et les plus fortes, les plus désinté- 
ressées, se refusent à celte explication? Pourquoi 
une mère aime-t-elle son enfant? Est-ce parce qu’il 
lui fait éprouver telle sensation de plaisir? C’est juste 
le contraire qui est vrai. La sensation s’explique elle- 
même par une affection innée, par un instinct de 
nature. Ici, c’est l’amour qui est le principe de tout 
un ordre de sensations et de sentiments, au lieu d’en 
être le résultat. On pourrait démontrer la même thèse 
pour bien d’autres affections : la sensibilité est pour- 
vue d’une variété d’instincts qui préexistent aux phéno- 
mènes sensitifs qu’on leur assigne bien à tort pour anté- 
cédents. Comme l’a fort bien montré un philosophe 
d’une tout autre école, Théodore Jouffroy, ce n’est 
pas la sensation elle-même qui est le principe mo- 
teur de la vie morale, c’est l’instinct ou plutôt le 
penchant , selon sa propre expression. Bain lui-même, 
qui a si bien développé la théorie de l’association et en 
a étendu les applications à l’ensemble des phénomènes 
psychiques, est forcé de reconnaître l’existence d’in- 
stincts irréductibles à la loi de l’habitude. 

Reste l’explication de l’activité volontaire. Encore 
ici il est facile de voir que l’école expérimentale con- 
fond les conditions des phénomènes avec leurs causes. 
Quand elle a montré, parle genre d’observation et d’a- 
nalyse qui lui est propre, que l’acte volontaire a son 


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LA PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE. 70 

antécédent dans un acte intellectuel, tout n’est pas dit 
sur la cause véritable du phénomène dont elle a con- 
staté la loi. Et alors même qu’il serait prouvé qu’il n’y 
a pas une seule exception à cette loi, que toujours et 
invariablement l’acte volontaire est déterminé, tantôt 
par un jugement de la raison, tantôt par un mou- 
vement de la sensibilité, serait-on fondé à en in- 
duire que cette condition est la cause, et que l’acte 
n’est pas réellement libre? Que l’observateur placé en 
dehors de la conscience en juge ainsi, rien de plus na- 
turel. Ne pouvant voir la réalité elle-même, en ce qui 
concerne la libre spontanéité de nos actes, il en est 
réduit à juger de la causalité sur de simples apparen- 
ces. Supposez deux sujets d’observation très-divers au 
fond, un être libre et un être qui ne serait qu’une 
machine, et soumettez les aux procédés de l’école expé- 
rimentale. Il est évident que la scène extérieure étant 
la même dans les deux cas, la conclusion pour l’un et 
pour l’autre sera identique, quant à la nécessité des 
mouvements de ces deux agents. 

Mais c’est en cela que se trompe l’école expérimen- 
tale. L’observateur des phénomènes physiques, ne 
pouvant saisir que des apparences, n’a pas d’autre 
méthode que l’induction pour arriver h en dégager la 
réalité. N’atteignant pas directement les causes des 
phénomènes, il ne peut qu’en rechercher les lois, les- 
quelles ne se révèlent à lui qu’à la suite d’une labo- 
rieuse observation dont le Novum organum a décrit 
tous les procédés. Et comme d’ailleurs il opère sur un 
monde livré à l’empire de la fatalité, il n’y a pas lieu 
de voir si l’intuition directe des causes ne montrerait 
pas la nature sgus un jour différent. Lois ou causes, 


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80 


LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 


il n'est pas douteux que tout obéit à une inflexible 
nécessité. L’observateur des phénomènes psychiques 
est dans une toute autre situation. S’il se borne, comme 
le font les psychologues de l’école expérimentale, à. 
observer ces phénomènes du dehors, il sera toujours 
tenté de juger de la réalité par l’apparence. Mais si ;\ 
ce genre d’observation qui lui fait voir les lois des 
phénomènes à travers leur succession, il joint cet au- 
tre genre d’observation qui plonge dans le for intérieur 
du sujet observé, il comprendra bien vite la nécessité 
de modifier les conclusions auxquelles il s’était laissé 
aller tout d’abord. 11 sentira que les mômes phénomè- 
nes peuvent se produire, les mômes lois se manifester 
avec des caractères très-différents, en ce qui touche 
la liberté ou la nécessité de nos actes. L’expérience 
démontre, ainsique le remarquent StuartMiil et Littré, 
qu’il règne une telle constance, un tel ordre dans la 
succession de certains phénomènes moraux, qu’il est 
possible d’en prévoir le retour, sinon avec l’absolue 
certitude qui s’attache aux prévisions de l’ordre scien- 
tifique, du moins avec une très-grande probabilité. 
Étant donné tel esprit, tel caractère, tel instinct, telle 
passion, telle idée fixe, on peut prédire le genre de 
vie de l’homme ainsi fait, sinon dans les plus menus 
détails, du moins dans les principaux traits qui la ca- 
ractérisent. Yoilà une loi dont l’école expérimentale se 
fait une arme qu’elle croit invincible contre le libre ar- 
bitre. Mjgis qu’est-ce que cela prouve ? Que la vie mo- 
rale a ses lois comme la vie physique, rien de plus. 11 
y a de l’ordre partout, comme disaient les stoïciens, 
dans la maison de Jupiter ; mais cet ordre a des carac- 
tères bien différents, selon les divers règnes de la vie 


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LA PSYCHOLOGIE EXPERIMENTAI, E. 81 

universelle. Quand la volonté obéit à la raison, elle est 
libre, alors même que cette obéissance, en devenant 
constante, prend le caractère d’une loi. Quand la vo- 
lonté obéit à la passion, au penchant, elle est encore 
libre, alors même que celle faiblesse serait passée en 
habitude. La loi ici n’implique pas la nécessité, comme 
dans le monde physique. L’entière et constante sou- 
mission de la volonté à la raison est la loi du sage. En 
est-il moins libre pour cela? Les moralistes de l’école 
expérimentale diraient oui. La conscience du genre 
humain a toujours cru le contraire. 

Et c’est la conscience qui a raison contre la science, 
parce qu’elle est seule compétente dans ces sortes de 
problèmes. Elle seule, en effet, voit le fond des choses, 
le fond de l’être humain, tandis que la science de l’é- 
cole expérimentale n’en saisit que les manifestations 
extérieures. Maine de Biran l’a démontré avec une 
irrésistible évidence : si l’expérience vise aux lois, 
la conscience seule peut viser aux causes. « Recon- 
naissons dès h présent que toute la suite des pro- 
cédés physiques et logiques d’observation ou de gé- 
néralisation, quelque utile qu’elle soit au perfectionne- 
ment des sciences naturelles, ne fait pas avancer d’un 
seul pas dans la recherche ou la véritable science des 
causes. Tout au contraire, la notion sous laquelle l’es- 
prit ou le sens commun conçoit toujours nécessaire- 
ment l'existence de quelque cause ou force productrice 
qui fait commencer les phénomènes, s’éloigne, s’obs- 
curcit et se dénature de plus en plus par les procédés 
mêmes qui tendent à dissimuler son titre et sa valeur 
réelle... Vainement donc on se flatte d ‘éliminer cette in- 
connue, cause ou force, qui subsiste toujours dans l’in- 


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82 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

timité de la pensée, sous quelque terme conventionnel 
qu’on la désigne, ou alors même qu’on ne la nomme 
pas. Malgré tous les efforts de la logique, celte notion 
réelle de cause ne saurait jamais se confondre avec 
aucune idée de succession expérimentale ou de liaison 
quelconque des phénomènes. » Voilà pourquoi Maine 
de Biran répétait si souvent et avec tant d’énergie que 
la méthode de Bacon égare et fausse la véritable 
science de l’homme (1). « Newton disait : O physi- 
que, préserve-toi de la métaphysique ! S’il existe 
un monde dont tous les éléments ou les faits échappent 
à tous nos moyens d’observation extérieurs, et ne tombe 
que sous un sens intime; si les faits de cet ordre, su- 
périeurs à tout ce qui se présente à titre de phénomè- 
nes, antérieurs à tout procédé artificiel de raisonne- 
ment, sont les vrais, les seuls principes de la science, 
et bien spécialement de celle de l’homme intellectuel 
et moral ; celui qui se serait livré à cette étude 
extérieure, qui, travaillant à constater les faits primi- 
tifs de sens intime, à les prendre à leur source, à les 
distinguer de tout ce qui n’est pas eux, et de tout ce 
mélange du dehors qui les complique et les altère, 
celui-là ne serait-il pas en droit de s’écrier à son tour, 
et peut-être avec plus de fondement que Newton : « O 
psychologie, gardez-vous de la physique, gardez-vous 
même de la physiologie (2). » 

Maine de Biran était trop sévère pour une école 
psychologique qui adonné de précieux résultats; mais 
ce sera toujours l’invincible force et l’immortel hon- 

(1) Maine de Biran, Rapport du physique et du moral de l’homme, 
t. IV, p. 27 et 29. 

(2) Ibid., t. III, p. 141-42. 


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LA PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE. 83 

neur de l'école dont il est le père, d’avoir rappelé les 
observateurs de la nature humaine aux enseignements 
de la conscience. Aux écoles française, anglaise, écos- 
saise, qui toutes pratiquent la méthode expérimentale 
avec un esprit différent, il oppose le sentiment immé- 
diat, direct, intime, qui fait le caractère propre de l’ob- 
servation de conscience; à la recherche plus ou moins 
laborieuse des lois, il substitue l’intuition des causes; 
en face des révélations de l’expérience proprement dite 
qui ne peuvent passer les limites d’une science tout 
extérieure de l’homme, il fait jaillir du fond même de 
la nature humaine une lumière qui l’éclaire dans ses 
profondeurs. Ce n’est plus l’homme seulement, dans 
ses rapports avec les choses du dehors, l’homme sen- 
sible, l’homme animal, que celle lumière fait appa- 
raître, c’est l’homme intérieur, l’être libre dans son 
activité. Ce n’est plus simplement le phénomène, 
l’acte, la faculté qu’elle nous montre, c’est l’être lui- 
même, l’âme dans sa plus intime essence. « Exister, 
pour l’homme, à titre de sujet pensant, actif et libre, 
c’est avoir la conscience, la propriété de soi. Jouir de 
son bon sens ou de sa raison, de sa libre activité, 
pouvoir dire et se reconnaître moi, voilà le fond de 
l’existence humaine, et le point de départ, la donnée 
première, le fait primitif de toute science de nous- 
mêmes » (1). 

Et comment s’y prend Maine de Biran pour ré- 
soudre ce grave et difficile problème de l’antithèse 
de la nécessité et de la liberté en l’homme? 11 n’a 
recours ni aux ingénieuses inductions de l’école expé- 

(1) Maine de Biran, Rapports du physique et du moral, t. IV, 
p. 16. 


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84 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE, 

rimenlale, ni aux savantes démonstrations des écoles 
spéculatives; il tranche la difficulté par une simple 
distinction, magistralement affirmée. « L’âme se ma- 
nifeste elle-même à titre de personne ou de moi par 
l’exercice actuel de sa force propre et constitutive, et 
seulement autant que cet exercice est libre ou affran- 
chi des liens de la nécessité ou du fatum, et indépen- 
dant de toutes les autres forces de la nature extérieure. 
C’est ainsi que, sans sortir de nous-mêmes, nous pou- 
vons distinguer et circonscrire les deux domaines op- 
posés de la nécessité et de la liberté, faire la part du 
moi et de la nature, de l’action et de la passion, de 
l’homme et de l’animal. Leibnitz a aperçu ces limites 
de la hauteur de son génie, lorsque, mettant en opposi- 
tion l’activité prévoyante de l’esprit et l’aveugle fatalité 
du corps, il dit, dans sa langue énergique : quod in 
corpore Fatum, in animo est providentia. 

Et c’est parce qu’il applique à l’observation de 
l’homme l’œil de la conscience, que Maine de Biran, 
sans renouveler l’hypothèse scolastique des forces 
occultes, parle constamment, dans ses belles analyses, 
de force, de cause, d’effort, de tendance, tous mots 
vides de sens dans la langue de la physique, mais dont 
sa psychologie peut d’autant moins se passer qu’ils 
sont les seuls qui puissent exprimer le principe même 
de sa philosophie de l’esprit humain. « Il importe bien 
de remarquer ici que, dans le point de vue de l’obser- 
vateur de la nature extérieure, la cause qui produit ou 
amène une série de faits analogues, ne peut jamais êlre 
donnée a priori , ni conçue en elle-même, encore moins 

(I) Maine de Biran, Rapports du physique et du moral, t. IV, 
p. 17. 




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LA PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE. 85 

imaginée dans le comment de la production des phéno- 
mènes qui s’y rattachent ; aussi la langue des sciences 
naturelles manque-t-elle toujours du terme propre 
qui signifie précisément l'activité productive, l’énergie 
essentielle de toute cause efficiente, manifestée actuel- 
lement par les phénomènes sensibles qu’elle produit, 
mais non constituée par eux, puisqu’elle est connue 
comme étant nécessairement avant, pendant et après 
ces phénomènes (1). Ainsi, comme le remarque ici 
judicieusement un philosophe : « Dans ce que nous 
appelons, par exemple, force d’attraction, d’affinité, ou 
même d’impulsion, la seule chose connue (c’est-à-dire 
représentée à l’imagination et aux sens), c’est l’effet 
opéré, savoir, le rapprochement des deux corps attirés 
et attirant. Aucune langue n’a de mot pour exprimer 
ce je ne sais quoi (effort, tendance) qui reste absolu- 
ment caché, mais que tous les esprits conçoivent 
comme ajouté à la représentation phénoménale (2). » 

La force qui tend au mouvement, voilà, en effet, ce 
que ni la physique, ni la physiologie, ni même la 
psychologie expérimentale ne veut et ne peut connaî- 
tre. Ces sciences, qui ne pratiquent pas d’autre mé- 
thode que celle de Bacon, ne cherchent que des lois; 
et quand elles emploient les lermes de cause et de 
force, c’est uniquement pour exprimer des abstrac- 
tions, c’est-à-dire des faits généralisés. Pourarriverà 
comprendre ces mots dans leur réelle et significative 
acception, il faut avoir pénétré, avec Maine de Biran, 
Leibniz et leur école, dans les enseignements de cette 
expérience intime qu’on nomme la conscience. Alors 

(1) Maine de Biran, Rapports du physique et du moral, p. 23. 

(2) Engel, Mémoires de l'Académie de Berlin. 


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86 


LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 


on entend la définition de l’être par Leibniz : tout être, 
esprit ou nature, est une force qui aspire au mouve- 
ment. Alors on entend la définition de l’homme : une 
force qui tend au mouvement libre. C’est donc à cette 
psychologie que nous pourrions appeler intime, par 
opposition à celte autre psychologie qu’on nomme 
expérimentale, qu’il appartient de définir l’homme, de 
définir la nature, de définir en tout et partout l’être des 
choses, en rendant aux mots de force et de cause, de 
spontanéité, de liberté, le sens qui leur est propre et 
qu’ignoreront toujours les partisans exclusifs de la mé- 
thode inductive, qu’ils s’appellent physiciens, physio- 
logistes, ou même psychologues. 

Maine de Biran, Joufïroy et bien d’autres philoso- 
phes de l’école spiritualiste, après Platon , Aris- 
tote, Leibniz, ont su féconder par l’analyse ces ré- 
vélalions spontanées, et en faire sortir une science 
véritable de l'homme, science intime et profonde, 
bien autrement compétente, bien autrement déci- 
sive sur certains phénomènes moraux que la science 
expérimentale de l’école dont on vient de parler. 
Avec de tels observateurs armés d'un tel micro- 
scope, les apparences s’effacent devant la réalité; le 
lecteur se sent, se reconnaît tel que sa conscience l’a- 
vait toujours révéléà lui-même. 11 retrouve cette liberté 
dont le sentiment semblait oblitéré par les explications 
spécieuses de la physiologie et de la psychologie expé- 
rimenfale. 11 retrouve cette innéité d’instincts, d’affec- 
tions dont la nature l’a si abondamment pourvu, et 
dont l’école de Hume l’avait dépouillé. 11 retrouve 
enfin cet a priori de la connaissance humaine que 
Leibniz avait si bien vu, que Kant a si savamment 


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LA PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE. 87 

décrit, qui, réduit à sa juste mesure, témoigne encore 
d’une manière si éclatante de la richesse naturelle de 
l’esprit humain. 

Comment douter, par exemple, de la liberté en li- 
sant cette description du triomphe de la volonté hu- 
maine ? « Dans cet état, dit Jouffroy, dont le caractère • 
est la beauté, les capacités sont tellement rompues à 
l’obéissance par l'effet d’une longue et sévère disci- 
pline, qu’elles plient sans résistance à tous les ordres 
de la volonté, et jouent sous sa main avec la môme 
facilité que les touches d’un instrument sous les doigts 
d’un musicien habile. Toute lutte a cessé, et la volonté, 
heureuse d’un empire facile, gouverne presque sans y 
penser, et fait des prodiges avec un abandon plein de 
grâce. A Toir comment elle règne, on croirait que son 
autorité est naturelle, et l’on dirait d’un ange qui n’a 
jamais connu les fatigues de la pensée, les orages des 
passions, et les révoltes d’une sensibilité capricieuse. 
Une ineffable harmonie éclate dans tout ce qu’elle 
fait, parce que toutes ses facultés, dociles à sa voix, 
concourent à ses moindres desseins dans la mesure 
qu’elle veut et avec une égale aisance. Aussi tout ce 
qu’elle fait est plein et achevé (1). » Qui ne reconnaît 
à ce tableau les heureux moments de sa vie oii il s’est 
senti en pleine possession de lui-même, maître incon- 
testé, sinon absolu, dans son empire ? Et quand le 
môme observateur nous initie aux luttes, aux défail- 
lances de la volonté, à toutes les misères d’une vie où 
l’homme, vaincu par les passions du dedans, distrait 
par les impressions du dehors, sent sa faiblesse au 

(1) Jouffroy, Mélanges philosophiques. Les Facultés de l’dme 
humaine. 


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88 


LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 


point de douter de celte liberté si le remords n’en 
attestait l’invincible conscience, qui ne reconnaît sa 
propre nature prise sur le fait par une observation qui 
a pénétré dans l’intérieur de son être (1)? Que nous 
font alors les ingénieuses explications d’une école qui 
ne tient compte d’aucune de ces révélations? Nous 
nous sentons transportés au dedans de nous-mêmes, au 
sein de la plus pure et la plus intense lumière qui 
puisse éclairer la scène de la vie morale. Nous 
voyons, nous louchons, nous possédons la vérité sur 
nos facultés et nos capacités, sur la spontanéité réelle 
de notre volonté, sur le secret mécanisme de notre 
vie morale, sur la nature même de notre être. Qu’im- 
porte que l’ordre et la régularité dans la succession des 
mouvements de la vie extérieure nous fassent penser 
ii l’ordre de la nature et à l’univecselle nécessité qui 
en fait le caractère? Ou n’arrachera jamais de nos 
consciences, ainsi éclairées, le sentiment des attributs 
qui nous distinguent des forces de la nature. 

Psychologie de la conscience, psychologie de l’expé- 
rience, voilé les deux grandes écoles auxquelles peut 
être ramené tout le mouvement des études psycho- 
logiques contemporaines. Toutes deux concourent 
également à l’œuvre de la science de l’homme, et cha- 
cune d’elles y a son rôle à part, de manière à ne pou- 
voir se passer l’une de l’autre. A la psychologie de 
l’expérience appartient la recherche des lois; à la 
psychologie de la conscience revient l’intuition des 
causes. Les lois des phénomènes ne se laissent point 
observer directement, pas plus dans la vie morale que 


(1) JouflVoy, Joc. cit. 


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I A PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE. 80 

dans la vie physique; elles ne se ri'nèlcnt à la science 
humaine qu’à la suite d’opérations plus ou moins labo- 
rieuses ayant pour but de les dégager de la variété des 
accidents qui les enveloppent. Les causes, qui restent 
inaccessibles à la science dans l’ordre des choses 
physiques, tombent au contraire sous l’œil de la con- 
science et peuvent être étudiées et soumises à l’analyse 
parla réflexion s’emparant des données du sentiment. 
C’est ainsi qu’ont procédé les plus grands observateurs 
de la nature humaine, philosophes ou moralistes, 
analysant, décrivant et définissant les instincts, les 
penchants, les passions, les facultés de l’homme, au 
moyen des révélations du sens intime, tandis que d’au- 
tres observateurs s’attachent aux actes extérieurs, aux 
œuvres mômes de ces facultés, pour découvrir les lois 
de leur développement. Ces deux psychologies bien 
faites ne peuvent se contredire, pourvu qu’elles ne 
franchissent pas les limites de leur domaine propre. 
Si, par exemple, l’école de l’expcrience nie le libre 
arbitre, c’est une conclusion qui dépasse la portée de 
sa méthode. Si l’école de la conscience soutient la li- 
berté d’indifférence, la volonté sans motifs, par peur 
du déterminisme, et rejette toute espèce de loi dans la 
production des phénomènes volontaires, c’est qu’elle 
prétend tirer la science entière de l’homme des sim- 
ples données de la conscience. Égale erreur, égale im- 
puissance de part et d’autre, égal besoin de s’éclairer 
et de se compléter mutuellement. 


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CHAPITRE II 


L’HISTOIRE 


On a vu comment la physiologie et une certaine 
psychologie expérimentale en viennent soit à suppri- 
mer les caractères essentiels des phénomènes psychi- 
ques, soit à les altérer en ramenant ces phénomènes à 
leurs conditions organiques et à leurs lois morales. 
C’est ainsi que ces études, dites positives, changent 
la face de la vie humaine, et font disparaître avec le 
libre arbitre la moralité qui la constitue. Tout on 
reconnaissant les résultats acquis de l’expérience, nous 
avons essayé de les séparer des conclusions contes- 
tables que nombre de physiologistes en tirent, et de 
fixer les limites précises où finit la compétence de 
l’expérience physiologique, où commence celle de 
la conscience. Nous voudrions développer une thèse 
semblable à propos de l’histoire, et faire voir comment, 
par une méthode analogue à celle des sciences natu- 
relles, certaines écoles historiques ne laissent guère 
plus de place au libre jeu des facultés cl des volontés 
humaines que telles écoles de physiologie et de philo- 
sophie positive. Nous voudrions également montrer 


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92 


L \ SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 


comment il est possible de maintenir à l’histoire son 
haut caractère d’enseignement moral avec la nouvelle 
méthode qui en a fait une œuvre éminemment scienti- 
fique depuis le début de notre siècle. 

Il on est de l’histoire comme de la psychologie. 
Tarit que celle-ci s’est bornée à des études abstraites 
sur l’Ame humaine, sur ses facultés considérées à part 
de l’organisme, tant qu’elle a traité de la volonté, de la 
liberté, des passions, des penchants, des idées, en 
isolant ccs divers phénomènes psychiques soit des 
conditions organiques, soit des influences extérieures 
sous lesquelles ils se sont produits, la véritable science 
de l’homme est restée à faire. D’une pareille méthode, 
on a pu tirer une belle ou forte doctrine morale, 
quelque chose qui, comme le platonisme ou le stoï- 
cisme, soit propre A purifier ou à retremper les âmes; 
on n’en a point fait sortir une véritable théorie scien- 
tifique. Cette science est née le jour où la psychologie 
a embrassé l’homme tout entier dans ses observations 
et ses expériences, où, comprenant enfin que la vie 
humaine est une résultante fort complexe, elle a 
cherché les rapports de l’ôtrc sentant, pensant, vou- 
lant, avec l’organisme, avec la nature extérieure, 
avec la société dont il fait partie. Alors seulement elle 
a pu découvrir les lois de son développement. Même 
méthode pour l’histoire. On peut étudier une époque, 
une race, un peuple, une classe, uniquement dans les 
manifestations extérieures de leur activité politique 
ou littéraire, en ne s’attachant qu’aux faits et gestes 
des grands acteurs historiques. C’est là surtout qu’on 
peut contempler l’humanité dans sa liberté, dans sa 
personnalité, dans sa vie vraiment humaine : beau et 


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I. 'HISTOIRE. 


93 


dramatique spectacle d’un effet esthétique et d’un 
enseignement moral admirables. Si l’on en vient à 
comprendre que tout se tient, sc lie, se correspond 
dans la vie des sociétés comme dans celle des indi- 
vidus, on peut considérer ce qui fait l’objet propre 
des études historiques, les événements politiques et 
sociaux, tels que guerres, traités, institutions, lois de 
toute espèce, dans leurs rapports avec les conditions, 
les causes, les influences économiques, géographiques, 
ethnographiques, qui ont concouru à l’avènement et à 
la durée de ces faits. Alors, derrière l’exhibition toute 
superficielle et toute dramatique de la scène extérieure, 
se laisse apercevoir au fond du théâtre une action 
moins animée, moins brillante, moins intéressante 
pour un simple public de spectateurs, mais bien plus 
propre à fixer les regards de l’observateur curieux de 
savoir le mystère des choses. C’est l’histoire élevée à la 
dignité d’une science. 

Or, de même que celte méthode tend à réduire la 
psychologie à une sorte de physiologie cérébrale où la 
personnalité individuelle se confond avec l’organe, 
elle tend aussi à ramener l’histoire à une sorte de phy- 
siologie sociale où la personnalité nationale s’efface 
sous l’action sourde, incessante et irrésistible des 
causes économiques et naturelles. L’âme des peuples, 
comme l’âme des grands individus qui les représentent 
dans le drame historique, disparait de la scène pour 
faire place à cette force des choses que les uns nom- 
ment fatalité, les autres providence. A voir alors com- 
ment tout s’enchaîne dans toute histoire particulière 
et dans l’histoire universelle, combien peu pèsent les 
forces morales des individus et des peuples eux-mêmes 


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94 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

dans la balance des destinées humaines, combien l'in- 
fluence des idées, des volontés, des vertus individuel- 
les est faible sur la direction des masses et des foules 
livrées à leurs instincts, à leurs imaginations, à leurs 
passions aveugles; commentées passions elles-mêmes 
tiennent au sang, au sol, à la température, on se 
demande où est le rôle de la volonté, de l’intelligence, 
dans ce mouvement qui entraîne tout vers un dénoû- 
ment le plus souvent contraire aux desseins des sages 
ou aux efforts des héros; et l’on conclut, au nom de la 
science, à une philosophie de l’histoire qui ne compte 
plus ni avec la liberté ni avec la conscience des hom- 
mes. Ici encore y aurait-il entre la science et la con- 
science une de ces contradictions qui feraient craindre 
que les droits de celle-ci n’eussent à souffrir des pro- 
grès de celle-là? C’est ce qu’il nous faut examiner. 

I 

L’histoire, telle que la traitent les écrivains de 
l’antiquité, est une œuvre de littérature et de morale 
bien plus qu’une œuvre de science. Ce n’est pas que 
les historiens anciens ne se proposassent un but très- 
sérieux. Instruire en charmant, enseigner la politique 
et la morale par des tableaux où l’épopée, le drame, 
l’éloquence, ont la plus large part, ce fut la tâche 
accomplie avec tant d’éclat par les écrivains dont les 
livres nous ont été conservés. Ce qu’ils voient et 
reproduisent surtout, c’est le jeu des acteurs en scène, 
sans s’inquiéter ni même se douter du travail qui 
s’opère par la force des choses ou la force des idées. 
Alors on a le spectacle de ces héros, de ces sages, de 


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L’HISTOIRE. 


95 


ces tyrans, de ces grands hommes de la guerre, de la 
politique, de l’art, de la philosophie, agissant dans 
toute la liberté de leur caractère, de leurs passions, 
de leur génie personnel. Voilà pourquoi l’histoire 
ancienne, écrite par un Hérodote, un Titc-Live, un 
Tacite et même un Thucydide, a une noblesse, une 
beauté, une moralité qui lui est propre. C’est que là 
on voit l’homme agir de lui-même et par lui-même, 
sûr de sa force, comme le héros d’une véritable épo- 
pée. On voit qu’il 11e sent point le poids de cette force 
des choses dont la science moderne nous montrera si 
bien l’action toujours dominante et parfois écrasante. 
Les personnages historiques de l’antiquité ne comp- 
tent qu’avec leurs dieux, si l’on peut dire qu’ils comp- 
tent réellement avec des puissances qui ne leur font 
jamais obstacle, n’étant que des personnifications de 
leurs propres volontés. La seule puissance qui domine 
les héros de l’histoire comme ceux du drame antique, 
c’est le destin, ce mystérieux acteur qui conçoit, com- 
pose, exécute son drame à lui, sans se soucier aucune- 
ment du drame bruyant et superficiel que joue l’hu- 
manité; mais cette puissance n’a pas plus de rapport 
avec l’activité humaine que n’en a ce que nous appe- 
lons le hasard, et si les personnages de l’histoire s’en 
effraient, ils ne comptent avec elle ni pour s’y appuyer 
ni pour lui résister. Us lui abandonnent leur destinée 
avec autant de résignation que de terreur, gardant 
devant elle toute l’indépendance, toute l’énergie, 
toute l’initiative de leur action individuelle. 

Ce 11’est point à dire que la réalité historique soit 
autre dans les temps anciens que dans les temps mo- 
dernes. Partout et toujours la force des choses est la 


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9 G 


LA SC IF, N CK ET LA CONSCIENCE. 


vraie cause des grands événements. Seulement l’histo- 
rien, qui ne s’en doute pas, fait mouvoir ses person- 
nages comme si cette force n’existait point. Ils savent 
parfaitement qu’ils agissent en bons ou mauvais ci- 
toyens, en braves ou lâches soldats, en libérateurs ou 
en tyrans de leur patrie, et ne songent point à reporter 
une part de responsabilité à des puissances supérieures 
dont ils ne seraient que les instruments. En un mot, 
c’est la responsabilité non de leur œuvre personnelle, 
mais du résultat final de cette œuvre qu’ils renvoient 
au destin. Voyez la manière dont Hérodote raconte et 
explique les grands événements qui font la matière de 
son histoire. Le récit des guerres médiques n’est-il 
pas une sorte de poème non-seulement pour le lan- 
gage, qui rappelle Homère, mais surtout pour le Tond 
des choses? C’est la valeur, l’intelligence, l’héroïque 
personnalité grecque qui, dans celte lutte mémorable, 
a vaincu la lâcheté, l’ineptie, la mollesse des Perses. 
Miltiade, Léonidas, Aristide, Thémislocle, Pausanias, 
Cimon, voilà les acteurs qui ont tout conçu, tout pré- 
paré, tout dirigé, tout exécuté avec cette poignée de 
héros qu’on voit se ruer sur les multitudes de l’O- 
rient. Ceux-là ont tout sauvé, comme Xcrxès et ses gé- 
néraux ont tout perdu. On reconnaît dans les chefs et 
les soldats des guerres médiques les fils des héros de 
Y Iliade ; c’est une histoire tout épique, une chronique 
héroïque mêlée d’anecdotes qui en redoublent l’effet 
inoral. Toute la philosophie de l’historien sur ce grand 
drame militaire se résume en deux mots, il est vrai, 
décisifs :« C’est un combat d’hommes libres contre des 
esclaves». 

11 n’y a plus trace de poésie dans l’histoire de la 


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L’HISTOIRE. 


97 


guerre du Péloponèse. Thucydide a introduit le lan- 
gage d’une prose sévère aussi bien dans ses harangues 
que dans ses récits. C’est un politique expliquant 
tous les faits qu’il raconte par la nature des institu- 
tions, par le rôle des partis, par le conflit des intérêts 
et le jeu des passions, par l’éloquence des hommes 
d’État et la tactique des hommes de guerre. Pourtant 
ici encore la personnalité humaine, individuelle ou 
collective, est seule en scène ; elle y paraît avec la 
gravité que l’impassible génie de l’historien sait com- 
muniquer à tout ce qu’il touche, tandis que la naïve 
sensibilité et la vive imagination d’Hérodote répan- 
dent leurs charmes sur les choses et les hommes 
dont il parle. Au lieu de volontés individuelles, ce 
sont des volontés générales qui occupent la scène; 
l’historien n’a pas plus qu’Hérodole l’idée de remonter 
jusqu’aux causes plus profondes, naturelles ou éco- 
nomiques, qui expliquent les causes politiques elles- 
mêmes des faits racontés. Il est bien vrai qu’il ouvre 
son récit par une fort belle description géographique 
et ethnographique du pays qui fait le sujet de son 
histoire. Mais, si intéressant et si instructif que soit 
ce tableau, Thucydide ne songe point dans la suite de 
son livre à rapprocher des faits et des institutions po- 
litiques ces circonstances de race, de position géogra- 
phique, de constitution économique, qu’il a résumées 
dans les premières pages. 

Xénophon n’est pas un historien aussi profond ni 
aussi sévère que Thucydide ; il mêle à chaque instant 
la morale à l’histoire, la leçon au récit, à tel point 
que Quintilien croit devoir le classer parmi les phi- 
losophes plutôt que parmi les historiens. Il se montre 

VÀCHEROT. <> 


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98 


LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 


en cllet partout philosophe dans ses divers traités 
plus ou moins historiques, en ce sens qu’il fait con- 
stamment tourner son récit à l’enseignement moral. 
Gela n’est pas seulement visible dans celte espèce 
de roman historique qui se nomme la Cyropédie ; on 
le reconnaît également dans les Helléniques, dans la 
Retraite des dix mille , dans les Républiques de Sparte et 
d’Athènes. Ici plus de récits pour l’imagination et la 
curiosité, comme chez Hérodote ; plus de tableaux et 
de harangues ayant pour but l’explication toute poli- 
tique des événements, comme chez Thucydide. C’est 
pour enseigner la vertu à tous, chefs et soldats, ci- 
toyens et cités, sujets et princes, que Xénophon écrit 
l’histoire. En le classant parmi les philosophes, c’est- 
à-dire parmi les moralistes, Quintilien n’a raison qu'à 
moitié ; c’est encore un historien dans le sens an- 
tique du mot, mais un historien qui a exagéré la mé- 
thode de l’antiquité au point de faire de l’histoire un 
véritable traité de morale. 

Les historiens latins n’ont point à cet égard une 
autre méthode que les Grecs. Sans parler des récits 
fabuleux sur les origines de llomc, auxquels il n’a 
manqué, pour en faire un véritable poème à la façon 
de Y Iliade , que le génie, la langue et les chants de la 
Grèce primitive, il faut voir Tite-Live raconter les 
guerres de Home contre les cités latines et les peuples 
italiens ou étrangers, les luttes entre les classes et les 
partis sur le forum ou au sénat. Assurément c’est bien 
là une histoire sérieuse où la pensée politique de l’au- 
teur se fait jour sous les ornements de la plus belle 
rhétorique. Mais, dans cette grande œuvre encore plus 
oratoire qu’historique, le but que sc propose Tite-Live 


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L’HISTOIRE. 


99 


est tout patriotique. Refaire une âme romaine à ce 
peuple qui s’énerve et ne conserve de romain que le 
nom, la refaire par l’histoire, alors que la tribune ne 
peut plus lui faire entendre ses leçons, telle est la 
noble tâche qu’il poursuit à travers tous les dévelop- 
pements de son œuvre. «Le principal et le plus salu- 
taire avantage de l’histoire, c’est d’exposer à vos re- 
gards, dans un cadre lumineux, des renseignements 
de toute nature qui semblent vous dire: Voici ce que 
tu dois faire dans ton intérêt, dans celui de la répu- 
blique; voici ce que tu dois éviter, car il y a honte 
à le concevoir, honte à l’accomplir. Au reste, ou je 
m’abuse # sur mon ouvrage, ou jamais république no 
fut plus grande, plus sainte, plus féconde en bons 
exemples (1).» Tite-Live nous montre on ne peut 
mieux comment pensent, parlent, agissent et combat- 
tent ces sénateurs, ces tribuns, ces généraux, ces partis, 
ces légions; mais la nécessité extérieure qui régit le 
développement de cette ambition incessamment con- 
quérante, le génie de la formule religieuse ou juridique 
qui préside à tous les faits intérieurs ou extérieurs de 
cette histoire, en un mot le véritable secret de l’expli- 
cation des choses romaines, Tite-Live ne le livre point 
à ses lecteurs, parce qu’il ne le possède pas bien lui- 
même. N’y a-t-il point, par exemple, de quoi faire 
sourire un historien moderne, tel que Montesquieu, 
quand il voit le grave Tite-Live terminer l’histoire de 
la seconde guerre punique par un parallèle entre 
Alexandre, Annibal et Scipion, comme si l’issue de 
cette terrible lutte avait été simplement une question 
de supériorité militaire entre les chefs ? 

(1) Histoire romaine. — Préface. 


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100 


LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 


Polybe montre un tout autre sens historique, quand 
il cherche l’explication de la supériorité politique et 
militaire de Home dans la comparaison de ses institu - 
lions avec celles des autres grands peuples de l'anti- 
quité. Polyhc toutefois n’est encore qu’un historien 
politique plus profond que les autres. Pourquoi Rome 
a-t-elle conquis le monde, pourquoi l’empire a-t-il 
succédé à la république, quelles sont les vraies causes, 
les causes premières de la grandeur et delà décadence 
romaines? Tous les historiens latins, Sallusle et Tacite 
comme Tite-Live, n’ont qu’un mot pour l’expliquer: 
la vertu républicaine perdue dans le luxe. 

Après ces grands historiens de l’antiquité, il est à 
peine nécessaire de nommer un rhéteurcommc Quinle- 
Curce, qui a voulu faire de l’histoire d’Alexandre une 
sorte de poème épique en prose fleurie et déclamatoire. 
Il est Irop clair que, dans un tel livre, il ne faut cher- 
cher aucun enseignement sérieux. L'héroïsme d’un 
homme a tout fait dans cette merveilleuse conquête 
de l’Asie. Avec infiniment plus de naturel et de charme, 
Froissard n’a pas compris ni écrit autrement l’histoire 
des temps chevaleresques. A qui veut voir dans leur 
intime personnalité tous ces acteurs de l’histoire an- 
cienne, un grand et beau livre est ouvert, ni histoire 
ni roman, dans lequel se résume toute la pensée des 
historiens de l’antiquité. Les ITes des hommes illustres 
sont un véritable livre de psychologie hislorique. Là 
on assiste aux pensées, aux sentiments, aux passions 
qui ont déterminé les actes extérieurs des personna- 
ges. Partout on les retrouve en pleine possession d’eux- 
mêmes, en pleine conscience de leur liberté, en par- 
faite confiance dans la puissance de leurs facultés et 


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L’HISTOIRE. 


101 


dans l’efficacité de leurs œuvres. Périclès, Démos- 
Ihènc, Alexandre, Caton, César, ne doutent point, 
dans leur action politique ou militaire, des effets de 
leur éloquence, de leur courage, de leur vertu, de leur 
génie. Chacun a le sentiment de sa force propre, 
rarement de la force des choses qui le favorise ou l’en- 
trave réellement. La volonté des individus ou des par- 
tis, voilà les obstacles ou les auxiliaires dont se préoc- 
cupe la prudence de ces personnages. Tous auraient 
dit volontiers comme l’dfc d’eux: quidtimes? Cœsarem 
vehis. C’est par le caractère tout personnel de ses ré- 
cits que le livre de Plutarque peut être considéré 
comme l’expression idéale de cet esprit historique de 
l’antiquité, dont Hérodote, Thucydide, Xénophon, 
Tile-Live, Sallustc, Tacite, sont les plus éclatants 
organes. Bien que très-curieux des choses du dehors, Ljj 
c’est à la partie individuelle et personnelle des événe-t^ 
inents historiques que s’attache Plutarque, cl il esn« 
facile de voir que les choses extérieures l’intéressent 
surtout par l’impression qu’elles produisent sur l’âme 
de ses héros. Or c’est là précisément le côté mis en re- 


/ 


(o 

A 


3 ) 




lief par tous les écrivains de l’antiquité, qu’il 


*.• S 


s agisse 


des individus ou des nations. 

L’histoire littéraire et esthétique, telle que la com- 
prennent les anciens, se traite dans le même esprit 
et par la même méthode que l’histoire politique. In- 
spiration d’un génie divin ou œuvre d’un génie tout 
personnel, voilà à quoi se résume toute leur critique; 
nulle idée de rapport avec la nature extérieure, la race 
ou la société à laquelle appartiennent les artistes. On 
sait comment celte critique explique Homère, Hésiode 
et les vieux poètes des temps primitifs. Platon définit 

6 


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102 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

le poète et la poésie en vrai théologien : le poète est 
un être léger, ailé, qui ne touche point à la terre et 
doit tout à une communication d’en haut. Son chant 
n’a rien de commun avec les sentiments et les pensées 
des hommes; il ne se ressent pas davantage des im- 
pressions de la nature. Les poètes qui se succèdent à 
travers les âges forment entre eux une chaîne mysté- 
rieuse parfaitement isolée des influences terrestres, 
et dont le premier anneau touche au ciel. Aristote, 
qui comprend tout autrement l’origine de la poésie, 
fait d’Homère un génie aussi libre, aussi personnel 
que les poètes des époques postérieures, tels que Pin- 
dare, Eschyle, Sophocle ou Euripide; génie critique 
autant que créateur, ayant pleine conscience de ce 
qu’il fait, possédant son art aussi complètement que 
Virgile ou tel poète des époques de réflexion. C’est aussi 
le jugement d’Horace, qui ne voit dans les beautés de 
cette poésie naïve et toute primitive que les produits 
d’une véritable œuvre d’art, et dans les répétitions et 
les longueurs qui s’y rencontrent, que les défaillances 
d’un génie fatigué. Il faut lire Quintilien sur Homère 
pour juger d’une pareille méthode critique. Nul ne se 
doute, parmi les anciens, des vraies sources et des ca- 
ractères propres de la poésie homérique. 

Dans les temps modernes jusqu’à notre siècle, l’his- 
toire n’a guère été comprise, composée, écrite autre- 
ment que dans l’antiquité. A côté des chroniqueurs et 
des historiens purement narrateurs, il y a eu sans doute 
des historiens éloquents ou profonds à la manière de 
Thucydide, comme Machiavel et Guichardin , mais 
entre les mains des uns comme des autres, l’histoire 
est restée un genre littéraire, la représentation toute 


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L’HISTOIRE. 


103 


personnelle et toute dramatique des événements. 
Machiavel est peut-être l’historien quia poussé le plus 
loin la confiance dans les ressources du génie humain, 
lui qui enseigne si bien l’art de réussir à tout prix et 
par l’emploi des plus détestables moyens. Sous ce 
rapport, ses livres sont encore une école de politique, 
sinon de morale, comme les livres des historiens 
antiques. 

Voilà l’histoire dans ^antiquité. Ce qui en fait l’im- 
mortelle beauté, ce n’est pas seulement la langue, le 
style, l’art de la composition; c’est la pensée, l’esprit 
dans lequel elle est écrite. Toujours plus ou moins 
épique et dramatique, elle est une source inépuisable 
d’émotion et de plaisir; elle est l’école de toutes 
les grandes et fortes vertus, un enseignement vivant 
d’héroïsme, de patriotisme, de civisme, de stoïcisme. 
Ce qu’elle n’est jamais, c’est une science qui ramène 
les faits à leurs lois, une philosophie qui remonte aux 
véritables causes. Pourquoi l’histoire a-t-elle été ainsi 
traitée par les historiens romains et grecs? Cela tient 
avant tout au génie même de l’antiquité, génie essen- 
tiellement pratique et politique qui faisait de toute 
chose, science, art, religion, poésie, histoire, une 
institution d’État. Il n'est pas douteux cependant que 
la constitution géographique des peuples n’y soit pour 
quelque chose. Les peuples dont les écrivains anciens 
racontent l’histoire se réduisent, pour la plupart, à des 
cités fort petites par l’étendue du territoire et le 
nombre des citoyens. La vie politique de ces cités était 
concentrée sur la place publique, où l’éloquence déci- 
dait de tout, au moins dans les jours de liberté. Les 
orateurs, les hommes d’État, les hommes de guerre, 


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104 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

avaient donc une action très-grande sur les desti- 
nées de la république. 11 suffisait d’un discours, d’une 
émeute, d’une conspiration pour changer ces destinées, 
pour lui imposer la tyrannie ou lui rendre la liberté, 
pour amener le triomphe d’un parti. On comprend dès 
lors comment la conscience de la puissance indivi- 
duelle devait contribuer à donner aux personnages 
historiques de l’antiquité celte liberté d’allure, cette 
audace d’initiative, celte confiance dans le succès de 
leurs efforts personnels, qui fnanquent généralement 
aux personnages historiques des temps modernes. 
Jamais l’individu n’est écrasé par la masse dans ces 
petites sociétés. Voilà aussi, entre autres raisons, ce 
qui explique comment la méthode des historiens des 
républiques italiennes se rapproche autant de celle des 
historiens antiques. Si elle en est l’image assez fidèle, 
c’est que les cités italiennes étaient à beaucoup d’é- 
gards la copie des anciennes cités. 

II 

La pensée d’élever l’histoire au rang d’une science 
appartient au siècle dernier. On a fait à tort à Bossuet 
l’honneur de le considérer comme le créateur de la 
philosophie de l’histoire dans ce grand Discours sur 
r histoire universelle, qui ne serait que le magnifique 
développement d’un lieu-commun de théologie, si la 
science historique de l’antiquité ne s’y retrouvait 
souvent avec cette haute manière de dire les choses 
qui n’appartient qu’à Bossuet. Dans ce tableau des 
événements tracé à si grands traits, où il veut montrer 
comment l’homme s’agite tandis que Dieu le mène, 


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L'HISTOIRE. 


105 


selon le mot d’un autre théologien, il n’explique rien 
d’une façon instructive en voulant tout rapporter à un 
dessein de la Providence. S’il existe une conception 
spéculative à laquelle on puisse rattacher la philosophie 
de l’histoire telle que l’ont entendue les modernes, 
ce n’est pas dans la théologie de Bossuet, c’est dans 
la métaphysique de Leibniz qu’il faut la chercher. En 
soumettant l’ordre des choses physiques et morales 
au principe de la raison suffisante, Leibniz a ouvert la 
voie à la doctrine du déterminisme universel, doctrine 
qui est d’ailleurs la sienne, et dont il a donné la for- 
mule. En professant que tout se tient et se lie dans la 
succession des choses, que le présent est gros de 
l’avenir, comme le passé était gros du présent, il a 
posé le principe de la théorie de l’évolution fatale et 
traditionnelle. 

A vrai dire, ni la philosophie de l’Iiistoire ni la 
science de l’histoire ne commencent avant le xviii* 
siècle, où se fait jour l’idée de la perfectibilité et du 
progrès universel. C’est des promoteurs de cette idée, 
c’est de Lessing, Herder, Turgot, Cordorcet, que date 
la conception d’une histoire universelle dans laquelle 
cette loi du progrès trouverait son application sur la 
plus grande échelle possible. Dans son livre des Idées 
sur l’histoire de l'humanité , Herder a des définitions 
fécondes et des images heureuses qui ont inspiré bien 
des écoles de philosophie historique. « L’histoire, 
nous dit-il, est la science des lois du progrès dans les 
sociétés humaines; elle est l’épanouissement de la 
fleur de l’humanité. » Et l’explication de ces formules 
n’est pas moins remarquable. « Comme l’homme, dans 
l’ordre des choses naturelles, ne s’enfante pas lu U 


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106 


LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 


même, il est tout aussi loin de se donner l’être quand 
il s’agit de ses facultés intellectuelles... Chacun de nos 
développements est ce que l’ont fait être le temps, le 
lieu, l’occasion, toutes les circonstances de la vie. 
C'est sur ce principe que repose l’histoire de l’huma- 
nité. C’est lui qui fait que l’histoire du genre humain 
est nécessairement un tout, c’esl-à-dire une chaîne de 
traditions depuis le premier anneau jusqu’au dernier. » 
Nul n’a exprimé avec plus de force que Herder cette 
fatalité naturelle qui serait la loi du développement 
des individus, des sociétés et de l’humanité tout en- 
tière. « Quel que tu aies été à ta naissance, tu es ce 
que tu devais être et là où tu devais être. N’abandonne 
pas ta chaîne, ne t’élève pas au-dessus, mais restes-y 
fermement attaché. » Assurément ni Turgot, ni Con- 
dorcet, ni Montesquieu, ni Vico, n’eussent accepté 
une pareille formule de fatalisme dans un siècle où 
l’on avait une foi si entière à l’influence des idées et 5 
l’action des volontés, et qui a fini par un drame révo- 
lutionnaire bien ditférent de l’espèce d’évolution vé- 
gétative dont parle Herder; mais i! suffit d’ouvrir tel 
livre de philosophie historique contemporaine pour se 
convaincre que les idées de Herder ont fait école 
parmi les historiens de notre temps. 

C’est à Montesquieu et à Vico que commence vérita- 
blement la science de l’histoire; nous disons la science 
et non la philosophie, parce que la science propre- 
ment dite ne dépend d’aucune des hautes spéculations 
qui constituent en réalité la philosophie de l’histoire, 
telles que les idées de perfectibilité humaine, de 
progrès universel, d’évolution graduelle et nécessaire. 
La science de l’histoire, comme la science de la nature, 


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L’ HISTOIRE. 


107 


se reconnaît à une tendance certaine et précise, la 
préoccupation de la recherche des lois qui régissent 
la succession ou la combinaison des faits. La méthode 
est donc la même pour les deux ordres de sciences, 
naturelles et historiques, et cette méthode n’est autre 
que l'induction, dont Bacon a été l’inventeur. Aussi 
retrouve-t-on dans les œuvres historiques vraiment 
dignes du nom de science les procédés principaux de 
la méthode des sciences physiques. Comme dans ces 
dernières, il s’agit de tables de présence ou d’absence à 
dresser, de séries croissantes ou décroissantes à établir, 
de statistiques à former. Que les premiers historiens 
qui ont essayé de faire de l’histoire une science n’aient 
pas songé au Novum organum, cela est fort probable; il 
n’en est pas moins certain que les progrès des sciences 
naturelles, dus principalement à l’excellence de leur 
méthode, ont été pour eux un puissant encouragement 
à appliquer les mêmes procédés aux sciences morales, 
et particulièrement à l’histoire, au moins dans la me- 
sure où cette application est possible. Fidèles à celte 
méthode, Montesquieu et Vico ont cherché les lois et 
les véritables causes des faits politiques, soit dans l’his- 
toire particulière de tel peuple, soit dans l’histoire 
générale de l’humanité, sans se préoccuper des idées 
de perfectibilité et de progrès. En cela, ils sont les 
pères de la science historique. Toute la méthode de 
cette science est dans une définition de 1 ’Espi'it des 
fois; « les lois, sont les rapports nécessaires qui déri- 
vent de la nature des choses ». Toute la science des 
deux grands livres de Montesquieu est dans l’applica- 
tion de celte définition aux réalités de l’histoire. Cher- 
cher les rapports qui existent entre les divers ordres 


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108 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

de faits historiques, dégager par l’observation com- 
parée et l’induction les rapports constants et par suite 
nécessaires qui dérivent de la nature même de ces 
faits, telle est la véritable méthode scientifique de 
l’histoire, qui ne devait être complètement pratiquée 
que dans notre siècle, mais dont Montesquieu a donné 
le précepte et parfois l’exemple. Science nouvelle est 
bien le titre qui convient au grand ouvrage de Vico (1) ; 
car nul n’a mieux compris le but, l’objet et la mé- 
thode de l’histoire, ainsi que l’ont traitée les histo- 
riens modernes. Retrouver l’immuable dans le va- 
riable, l’unité dans la diversité, en un mot, la loi 
dans le fait, saisir les mêmes traits, les mêmes carac- 
tères dans cette variété d’actions, de pensées, d’institu- 
tions, de mœurs, de langues, que nous présentent les 
annales du monde, telle est l’idée fixe de Vico. C’est 
en appliquant lu méthode si féconde de l’observation 
comparée aux diverses sociétés anciennes et modernes 
qu’il arrive à découvrir la loi des trois âges de l’huma- 
nité, âge divin, âge héroïque, âge humain, et qu’il a 
compris que certains personnages fabuleux ou même 
historiques, comme Hercule, Homère, Romulus, ne 
sont qu’une personnification des sentiments et des 
actions de leur époque ou de leur nation, chose dont 
l’antiquité ne s’était jamais doutée. Si celte science 
nouvelle en est restée avec Vico à des vues fort in- 
complètes, comme par exemple la loi des ricorsi , qui 
fait tourner l’humanité dans un même cercle, au lieu 
d’en montrer le développement progressif à travers la 


(1) Vico, Principes d'une science nouvelle relative à la nature 
commune des nations. 


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L’HISTOIRE. 


109 


série de cercles analogues qu’elle parcourt, c’est que 
son érudition n’est encore ni assez étendue ni assez 
exacte. 

A notre siècle seul appartiennent les œuvres de véri- 
table science historique. Ici la méthode scientifique 
est pratiquée avec suite, avec ensemble, appuyée sur 
une connaissance complète, exacte, approfondie des 
textes et des monuments. Géographie, ethnographie, 
philologie et grammaire comparée, épigraphie, archéo- 
logie, tous les éléments se sont trouvés sous la main 
des historiens au service de la méthode nouvelle. L’his- 
toire n’avait guère été précédemment qu’une sorte de 
psychologie sociale, ayant pour unique objet l’âme des 
individus et des peuples. Elle est devenue une étude 
analogue à l’histoire naturelle, une véritable physiolo- 
gie sociale, oii l’influence des causes économiques et 
physiques se combine avec l’action des causes morales 
et personnelles pour produire ce résultat concret et 
complexe qu’on appelle l’histoire d’une nation ou 
d’une époque. L'homme reste toujours le héros du 
drame historique; mais il n’en est plus le seul acteur. 
La nature y joue aussi son rôle par l’influence exté- 
rieure des climats et des situations géographiques, et 
aussi par le travail interne des causes ethnographiques 
et économiques, double action qui concourt, avec les 
causes politiques et morales, à former les instincts, les 
tempéraments, les mœurs, les aptitudes des races et 
des nations. Le génie des individus, l’âme des peuples, 
font toujours, celle-ci par ses sentiments collectifs, 
celui-là par scs œuvres personnelles, le principal inté- 
rêt du drame; les personnages y conservent la con- 
science et la liberté de leurs actes. Seulement, ils ont 

P. VACHEROT. 7 


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110 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

également la conscience des nécessités qui pèsent sur 
la volonté, des idées communes qui dominent leur 
pensée, des forces générales qui contrarient ou favori- 
sent l’accomplissement de leurs desseins. Tandis que 
les historiens anciens ne les voyaient et ne les repré- 
sentaient que dans l’indépendance de leur action 
politique, ou bien que dans l’originalité de leur œuvre 
esthétique ou scientifique, les historiens modernes les 
Voient et les représentent sous l’influence et la pression 
des idées et des choses de leur temps et de leur pays; 
ils nous les montrent comme ne faisant qu’exprimer 
et personnifier les sentiments, les passions, les idées, 
les intérêts des peuples, des classes, des partis qui les 
inspirent, les poussent et les soutiennent sur la scène 
qu’ils occupent. Qu’il s’agisse d’événements politiques 
ou d’œuvres d’art et de littérature, l’historien de nos 
jours ne détache jamais ses personnages du milieu 
dans lequel ils ont agi ou créé; il ne mauque pas de 
les étudier dans leurs rapports avec tout ce qui les 
précède et les entoure dans la manifestation de leurs 
actes ou la création de leurs œuvres, afin qu’on voie 
bien que tels personnages politiques ne sont que les 
ministres d’une nécessité sociale, et que tels auteurs 
ne sont que les organes d’idées et de sentiments géné- 
raux. Voilà ce qui explique pourquoi les grands hom- 
mes font tout autre figure sur la scène, selon le point 
de vue antique et selon le point de vue moderne. Tan- 
dis que là ils semblent, à part le destin, en être les rois 
absolus, ici ils n’en sont plus que les- ministres, obéis- 
sant à un souverain qui leur dicte ses volontés du fond 
du théâtre où l’historien les montre aux spectateurs. 

Pour bien juger de la différence des deux méthodes 


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L’HISÏOiRË. 


m 

historiques, ancienne et moderne, il faut comparer 
les œuvres des historiens sur le même sujet, l’anti- 
quité; Quon lise les histoires grecque et romaine 
d’Olfried Muller, de Thirwall, de Grote, de Niebuhr, 
de Michelet, de Mommsen, de Fustel de Coulanges, 
après les classiques compositions des écrivains anti- 
ques , on sera tout surpris du nouvel aspect que pren- 
nent les choses dans l'exposition des historiens moder- 
nes. Derrière les acteurs apparaissent les causes. Où 
Hérodote n’avait vu que l'action des hommes dans la 
lutte entre la Grèce et l’Orient, nos historiens recon- 
naissent surtout l’effet des institutions ; iis montrent 
comment cette poignée de braves est sortie des gym- 
nases de la Grèce pour combattre à Marathon, aux 
Thermopyles, àSalamine, à Platée, des multitudes 1 
sans exercice, sans discipline et sans armes suffisantes. 

Où Thucydide avait mis en jeu les partis et les institu- 
tions politiques, nos historiens font intervenir les cau- 
ses géographiques, économiques, ethnographiques, 
qui expliquent l'avènement et la durée de ces institu- 
tions et de ces partis. Pourquoi ici une démocratie, là 
une aristocratie, ailleurs une constitution mixte? Les 
historiens modernes répondent à ces questions par 
une formule qui explique tout. C’est par une nécessité 
ethnographique et géographique que Sparte est une 
aristocratie militaire ; c’est par une autre nécessité 
géographique et économique qu’Alhènes est une dé- 
mocratie. Si Sparte n’est et ne peut être qu’un camp, 
Athènes est et doit être tout à la fois un camp, un 
comptoir, un atelier, un théâtre, une académie, une 
tribune, en un mot le vrai sanctuaire de cette civilisa- 
tion hellénique dont un héros encore barbare, mais 


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112 


LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 


fils de Philippe et élève d’Arislote, n’a été que le mis- 
sionnaire par la conquête. Où Quinte-Curce et Plutar- 
que ne voient guère qu’une épopée militaire, la science 
moderne admire une des plus grandes œuvres de la 
civilisation du monde. lien est de même pour l’histoire 
romaine. Pourquoi les grandes destinées de Rome, 
pourquoi les luîtes de son aristocratie et de sa démo- 
cratie, pourquoi la république d’abord et ensuite l’em- 
pire ? C’est h Niehuhr, à Michelet, à Mommsen, qu’il 
faut demander la véritable et définitive explication que 
ni Cicéron, ni Sallustc, ni Tite-Live, n’ont donnée. 
C’est la science historique de notre temps qui a fait 
comprendre comment Home légiste, militaire et con- 
quérante, a dû commencer par une espèce de monar- 
chie, puis se développer en une république aristocra- 
tique pour finir par l’empire des Césars, tout cela en 
vertu de nécessités supérieures qui ont dominé l’action 
des individus et des partis. Ceci n’empêche point nos 
historiens d’admirer la vertu de Caton et de juger l’am- 
bition de César ; mais il faudrait, apres leurs démonstra- 
tions, que l’ardeur des sentiments républicains fût bien 
forte pour se faire illusion sur une réalité que Cicéron 
et Brutus lui-même ont fini par entrevoir. Il n’y avait 
plus de République après les Gracques. Le duel atroce 
de Marins et de Sylla, le triumvirat de Crassus, de 
Pompée et de César, avait détruit le prestige de la 
loi, sans lequel nul gouvernement républicain ne peut 
vivre. Si César eût manqué à la servitude romaine, un 
autre maître se fût rencontré. Ni le poignard d’un 
Brutus, ni le glaive d’un Chéréa ne pouvaient rien pour 
la résurrection de l’antique liberté. Voilà ce que la 
science historique a mis hors de doute. L’ouvrage le 


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L’HISTOIRE. 


113 


plus curieux peut-être qui ait paru récemment comme 
spécimen de la méthode moderne, c’est un livre ingé- 
nieux et souvent profond où M. Fustel de Coulanges 
trouve moyen d’enfermer dans une formule unique, le 
culte des morls, tout le système des institutions reli- 
gieuses, domestiques, civiles qui constituent la cité 
antique (1). 

Cette fatalité intérieure ou extérieure à laquelle 
la philosophie de l’histoire donne le nom de force 
des choses, réelle dans les temps anciens comme 
dans les temps modernes, est d’autant plus difficile 
à reconnaître au milieu des faits politiques racon- 
tés parles historiens de l’antiquité, que, la soupçon- 
nant à peine, ils l’ont laissé deviner aux historiens de 
nos jours, sur des indications vagues et incomplètes. 
Il en est tout autrement dans l’histoire moderne, où 
cette fatalité éclate dans des proportions en rapport 
avec la grandeur des théâtres sur lesquels elle joue son 
rôle à côté de la volonté et de l’intelligence humaines. 
Dans ces grands États qui se nomment l’Espagne, la 
France, l’Angleterre, l’Allemagne, la force des choses, 
résultante de causes très-diverses, mais toutes égale- 
ment fatales, fait sentir toujours cl partout son im- 
mense et irrésistible impulsion avec une évidence qui 
a frappé les historiens de notre temps. Voilà ce qui 
fait qu’ils ont cherché à peu près tous à étudier, à ana- 
lyser, à classer les éléments dont se compose cette 
résultante, cl à en déterminer les lois. 

Pour s’en assurer, il n’est pas nécessaire de passer 

(1) La Cite antique. 


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H4 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

en revue tous les noms et toutes les œuvres de la 
science historique des temps modernes; il suffit de 
rappeler quelques grands sujets tirés de l’histoire de 
France, où la nouvelle méthode a été pratiquée avec 
le plus de succès. L’histoire de notre pays avait été, 
jusqu’à notre siècle, à peu près réduite à l’histoire de 
la monarchie française, avec sa cour et sa noblesse; 
le peuple y était oublié, n’ayant aucun rôle, pas même 
celui du chœur antique qui pouvait au moins mêler ses 
plaintes à l’action des personnages. En historien éco- 
nomiste, Sismondi a tenu compte de cet acteur muet, 
dont les soulïrances méconnues, les intérêts foulés aux 
pieds éclatent de temps en temps en émeutes, en jac- 
queries, en révolutions avortées comme celle que 
tentaient les communes de Paris et de France sous la 
direction d’Étienne Marcel. De là un nouveau point de 
vue qui domine toute Y Histoire des François, et qui 
tend à la ramener aux lois de l’économie politique. 
Jusqu’à notre siècle, les historiens, fidèles en cela à la 
méthode de l’antiquité, n’avaient vu dans l’avénement 
delà nation française que l’œuvre toute personnelle de 
quelques individualités militaires, comme Clovis, Char- 
lemagne, Hugues-Capet, Philippe-Auguste. En histo- 
rien curieux et érudit, Augustin Thierry a cherché et 
découvert les vraies origines des choses ; sous les faits 
politiques des premiers temps de l’histoire d’Angle- 
terre ou de l’histoire de France, il a vu les nécessités 
ethnographiques qui dominent et expliquent ces faits; 
il a vu les traces de la longue lutte des races entre les 
Normands et les Saxons, les traces de la conquête 
franque sous les dynasties mérovingienne et carlovin- 


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L’HISTOIRE, 


115 


gienne, et dans toute la période du régime féodal (1), 
Jusqu’à notre siècle, on n’avait guère procédé en his- 
toire que par narrations, par tableauxou parportraits;on 
parlait des grands hommes et de leurs œuvres politi- 
ques, comme dans l’antiquité, plutôt que des institu- 
tions religieuses, sociales, juridiques, économiques, 
qui sont l’œuvre des causes naturelles ou traditionnel- 
les plus ou moins indépendantes des faits politiques. 
En historien philosophe, M. Guizot a embrassé dans 
une savante analyse la race conquise et la race conqué- 
rante, le droit barbare et le droit romain, l’église, la 
monarchie, la noblesse, les communes, la littérature 
et la philosophie, enfin tous les éléments de la réalité 
historique, montrant le rôle de chacun dans l’écono- 
mie générale des sociétés modernes, et particulière- 
ment de la nôtre. Il a su ainsi faire de l’histoire une 
véritable science, analogue à cette physiologie na- 
turelle qui explique la vie animale par la constitu- 
tion et la fonction des divers organes. Cette méthode 
d’analyse et de synthèse tout ensemble, dans laquelle 
excelle l’esprit philosophique de M. Guizot, n’est pro- 
pre ni à l’historien ni à sa manière d’expliquer plutôt 
que de raconter l'histoire. L’histoire narrative elle - 
môme l’emploie dans ses récits et ses tableaux. L’ou- 
vrage de M. Henri Martin, sous forme de composition 
tout historique, n’en contient pas moins l’analyse et la 
synthèse des éléments de la réalité historique qui font 
l’objet du méthodique enseignement de M. Guizot; 
seulement ils y sont fondus, comme il convient au 
genre, dans la trame du récit et dans l’unité de la 

(1) M. Amédée Thierry a suivi la même méthode dans ses études 
sur le Bas-Empire. 


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116 


LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 


composition. Et celte môme réalité, avec tous scs 
éléments si bien définis par M. Guizot, si exactement 
décrits par M. Henri Martin, n’est-clie pas aussi tout 
entière dans la vive et brillante histoire de France de 
M. Michelet? Parce qu’elle y éclate en traits de feu, 
parce qu’on y retrouve le mouvement, la couleur, 
l’accent, la passion, tous les caractères de la vie, en 
est-elle moins féconde en explications, en révélations 
sur le fond des choses? C’est assurément un grand 
mérite pour l’historien d’ôtre complet dans ses ana- 
lyses, ses descriptions, ses narrations ; mais serait-ce 
un moindre mérite que de faire revivre devant le lec- 
teur cette môme réalité que d’autres ont si bien fait 
voir et comprendre? Histoire matériellement incom- 
plète, de brusque allure, d’accent passionné, tant 
qu’on voudra, mais histoire vivante, s’il en fut! Celle 
force des choses, ce génie des peuples, cette âme des 
multitudes que les historiens antiques n’ont pas devi- 
née, que nos historiens modernes ont démontrée, tout 
cela s’agite, soutfre, parle dans les livres de M. Miche- 
let. C’est bien, lui qui peut dire après Virgile : sunt 
laerymœ rerum ! 

Si l’on veut un exemple saisissant de la méthode . 
historique des modernes, on peut prendre le grand 
événement de notre révolution. Pour un observateur 
superficiel, qu’y a-t-il dans ce drame glorieux et san- 
glant? Qui voit-on se mouvoir sur cette scène si agi- 
tée? Des acteurs qui paraissent très-libres, très-abso- 
lus, très-personnels, les uns dans leurs fureurs, les 
autres dans leur résignation ou leur fermeté stoïque. 

De là une double légende pour le vulgaire, celle qui 
fait des grands personnages révolutionnaires des tigres 


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L’HISTOIRE. 


117 

altérés de sang, et celle qui en fait des héros du devoir 
et du dévouement civique. Un historien de l’antiquité, 
comme Tite-Live ou Tacite, n’eût pas vu autrement 
les choses. Aucun des historiens de celte époque, ni 
M. Thicrs, ni M. Mignet, ni M. Michelet, ne s’en est 
tenu à cette vue superficielle de la réalité. Tous ont 
compris, tous ont plus ou moins fortement exprimé 
cette vérité que les acteurs d’un pareil drame n’ont 
jamais eu leur pleine liberté d’action, soit pour le mal, 
soit pour le bien, dans le fort de la crise; que l’âme 
de la France révolutionnaire est en eux avec ses idées, 
ses sentiments généreux et enthousiastes, ses passions 
mobiles et violentes, surexcitées par le danger, aigries 
par la défiance, exaspérées par la peur. 

Est deus in nobis; agitante calescimus illo, 

Oui, un dieu les remplit et les agile, un dieu qui se 
change parfois en démon, et qui leur laisse à peine le 
sentiment du droit et la libre possession d’eux-mêmes. 
Ces hommes qui se provoquent cl s’accusent, qui s’é- 
treignent au pied de l’échafaud, n’ont rien des héros de 
Plutarque ; ils ne conservent, dans leur éloquence pas- 
sionnée ou dans leur action furieuse, que tout juste ce 
qu’il faut de conscience et de volonté pour rester respon- 
sables devant la postérité. Voilà le secret de leur force 
et de leur faiblesse, de leurs vertus et de leurs crimes. 
Un seul personnage peut-être apparut sur la scène 
vers la fin de la tempête, qui a été vraiment libre et 
fort dans son orgueil solitaire, d’autant plus maître de 
lui qu’il n’a jamais été en communication avec les 
grands courants de la patrie ou de l’humanité : c’est 

7. 


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118 


LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 


Napoléon, digne par son indomptable personnalité de 
prendre place parmi les héros de Plutarque, si son 
âme eût été à la hauteur de son intelligence. La vraie 
grandeur des personnages historiques n’est ni dans 
l’égoïsme qui fait les tyrans, ni dans l’entrainement 
qui fait les tribuns : elle est dans la force de la pensée, 
dans l’énergie du caractère, mises au service des idées 
justes, des sentiments généreux, des intérêts légitimes 
des sociétés que représentent ces individus. Être aussi 
personnel dans l’exécution qu’impersonnel dans le 
but, être aussi sympathique aux idées et aux sentiments 
d’un peuple qu’étranger ou résistant à ses passions, 
voilà le véritable héros révolutionnaire, dont aucun 
d’entre nos plus célèbres personnages ne nous semble 
offrir le type. Combien en est-il qui aient su faire de 
grandes choses sans qu’il en coûtât rien à leur con- 
science? 

Le mérite des historiens de notre révolution n’est 
point d’avoir compris les nécessités politiques ou éco- 
nomiques évidentes qui pèsent sur le développement 
de ce grand drame, telles que la guerre étrangère, 
la guerre civile, la disette, la détresse des populations 
de Paris et des grandes villes ; c’est surtout d’avoir 
senti l’âme de cette révolution , avec ses passions 
bonnes et mauvaises, palpiter dans le cœur de tous les 
hommes qui ont été chargés de la diriger ou de la 
déchaîner. Ce n’est pas seulement la force des événe- 
ments, c’est aussi la force des sentiments et des impres- 
sions populaires qui a fait la fatalité sous laquelle la 
volonté et la conscience de ces chefs ont trop souvent 
fléchi. Telle est la véritable philosophie de cette his- 
toire; elle n’a rien de commun avec les classiques 


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L’HISTOIRE. 


119 


récits de l’antiquité. On le voit bien dans le récit que 
nous a fait M. Michelet de la nuit du à août. Dans ce 
magnifique concert de sacrifices, quelles voix domi- 
nent ? Celles de la France et de la révolution. «Jamais 
le caractère français n’éclata d’une manière plus tou- 
chante dans sa sensibilité facile, sa vivacité, son en- 
traînement généreux. Ces hommes qui mettaient tant 
de temps, tant de pesanteur à discuter la déclaration 
des droits, à compter, peser les syllabes, dès qu’on fit 
appel à leur désintéressement, répondirent sans hési- 
tation 1 ; ils mirent l’argent sous les pieds, les droits 
honorifiques, qu’ils aimaient plus que l’argent... Les 
étrangers présents à la séance étaient muets d’éton- 
nement; pour la première fois ils avaient vu la France, 
toute sa richesse de cœur. Ce que des siècles d’efforts 
n’avaient pas fait chez eux, elle venait de le faire en 
peu d’heures parle désintéressementet le sacrifice (1).» 

Où la méthode moderne tranche le plus visiblement 
avec la méthode antique, c’est dans l’histoire de la 
littérature et des arts. Le mot de Charles Nodier, at- 
tribué à M m " de Staél, est devenu de plus en plus, par 
les études de la critique esthétique, la formule de cette 
méthode : « La littérature est l’expression de la société.» 
Là surtout la réalité esthétique, art, éloquence, poésie, 
roman, n’est plus considérée seulement comme une 
œuvre libre et toute personnelle du génie d’un homme, 
ainsi que l’avaient compris Platon, Aristote, Horace, 
Quintilien, dans l’antiquité. La critique moderne y voit, 
à côté du génie propre de l’individu, le génie de la 
race, du peuple, de l’époque où est né l’orateur, le 

(1) Histoire de la Révolution , 


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120 


LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 


poëte, l'artiste, le romancier; elle montre l’individu 
se nourrissant de la substance, s'inspirant de l’àme de 
ce génie, recueillant et méditant ses traditions, ses 
mœurs, ses idées, ses sentiments, tous les éléments de 
sa vie passée ou présente, pour les reproduire par une 
création véritable de son génie personnel. Ainsi a été 
refaite la critique des littératures de l’antiquité ; ainsi 
a été fondée la critique des littératures modernes : sous 
l’empire d’une pareille méthode, l’histoire littéraire 
est devenue une science, de même que l’histoire po- 
litique. 


III 

On peut renouveler ici pour l’histoire la distinction 
déjà faite à propos de la physiologie. La science his- 
torique se compose d’observations et de conclusions. 
Tant qu’elle s’en tient à la partie expérimentale et 
analytique de sa tâche, elle est dans le vrai, et la cri- 
tique n'à qu’à enregistrer et admirer des résultats 
incontestables. Les rapports qu’elle constate, les in- 
fluences qu’elle signale, les conditions et les causes 
qu’elle détermine, sont des faits dont il n’est pas plus 
permis de douter que de la réalité des événements 
politiques ou des œuvres esthétiques elles-miêmcs. 
Sans être fataliste le moins du monde, on ne peut mé- 
connaître la part de fatalité que la nature même des 
choses introduit dans l’activité politique ou esthétique 
des sociétés humaines. C’est une vérité acquise que 
rien ne naît, ne se forme, ne se développe, ne vit et ne 
dure à l’état d’isolement et d’abstraction, pas plus 
dans la vie des peuples que dans celle des individus. 


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L’HISTOIRE, 


121 


11 n’y a donc qu’une méthode vraiment féconde pour 
les études historiques et esthétiques, aussi bien que 
pour les études psychologiques : c’est la méthode qui 
voit les choses d’ensemble et en embrasse les rapports. 

Ces résultats d’observation et d’analyse ne portent ' 
nullement atteinte à l’ordre des vérités morales établies 
par le témoignage de la conscience. Si la science in- - 
siste sur la part de fatalité des choses humaines, si elle 
montre partout la loi sous le fait, la nécessité sous la 
contingence, la nature sous la volonté, elle laisse aux 
acteurs du drame historique, individus ou peuples, la 
liberté de leurs actes, la moralité de leur caractère, 
la responsabilité de leurs vertus ou de leurs vices, de 
leur sagesse ou de leur imprévoyance. 11 est vrai 
qu’elle tend à diminuer l’orgueil de la personnalité 
humaine, ainsi que sa confiance dans les résultats de 
ses calculs et de ses efforts. Elle fait voir en effet com- 
ment cette sagesse de conception et cetle vigueur 
d’initiative ne peuvent réussir sans la faveur des cir- 
constances, comment surtout elles ne peuvent rien 
fonder, rien organiser de fort et de durable sans le 
concours de ces grandes forces dont l’action sourde 
et invisible n’en est pas moins souveraine. Cela est 
bien propre à faire réfléchir sur le danger des entre- 
prises trop personnelles, sur la fragilité des révolu- 
tions prématurées, à décourager bien des initiatives 
téméraires, bien des utopies ardentes, en apprenant à 
compter avec la nature des choses, c’est-à-dire avec 
les nécessités, les sentiments, les instincts, les pré- 
jugés des sociétés et des classes qui les composent. 
Les écoles politiques idéalistes s’instruisent, les tem- 
péraments révolutionnaires se calment à un tel spec- 


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122 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

tacle présenté par la science moderne. Que de leçons 
de politique pratique l’histoire ainsi faite n’offre-t-elle 
point aux méditations des hommes d’Ëtatl 
Malheureusement la science, et surtout la philosophie 
de Thistoire, ne s’arrête pas toujours à ces sages con- 
clusions. Il y a parmi les historiens et les philosophes, 
comme parmi les physiologistes, des esprits qui veu- 
lent l’absolu en toute chose, ne regardant pas comme 
une science véritable toute étude morale qui n’aboutit 
point à un déterminisme complet. Il s’est donc trouvé 
des écrivains qui ont tout ramené à la loi de la néces- 
sité, les forces morales aussi bien que les forces natu- 
relles de la réalité historique, les actes politiques, les 
créations esthétiques, de môme que les impressions 
des climats et les passions des tempéraments. Pour 
cette école d’historiens et de critiques, tout ce qui 
est doit être ainsi qu’il est. La nécessité de la chose, 
une fois démontrée, répond à toutes les questions que 
peut poser la science. Le savant constate, décrit, 
explique, sans s’attacher à qualifier les personnes et les 
choses, les actes et les œuvres, ainsi que l’avaient fait 
les historiens moralistes de l’antiquité. Telle est la mé- 
thode dont M. Taine nous donne la formule avec celle 
netteté et cette force d’expression qui lui sont propres. 
« Que les faits soient physiques ou moraux, il n’im- 
porte, ils ont toujours des causes; il y en a pour l’am- 
bition, pour le courage, pour la véracité, comme pour 
la digestion, pour le mouvement musculaire, pour la 
chaleur animale. Le vice et la vertu sont des pro- 
duits comme le vitriol et le sucre, et toute donnée 
complexe naît par la rencontre d’autres données plus 
simples dont elle dépend. Cherchons donc les données 


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L'HISTOIRE. 


m 

simples pour les qualités morales, comme on les cher- 
che pour les qualités physiques (1). » Et M. Taine ex- 
plique par un exemple, la musique religieuse protes- 
tante, sa formule, fort mal interprétée d’ailleurs par 
une critique prévenue. La vertu et le vice, dans sa pen- 
sée, se produisent, non par une sorte de combinaison 
chimique, mais par un concours de causes morales, 
d’idées, qui ont leur loi de composition et de suc- 
cession de môme que les phénomènes purement phy- 
siques. En un mot, M. Taine ne confond point l’ordre 
moral avec l’ordre physique, comme on le lui a si du- 
rement reproché; il le soumet à des lois analogues et 
y applique la méthode des sciences de la nature. Toute 
œuvre esthétique, comme toute institution politique, 
est l’expression d’une idée, laquelle vient elle-même 
d’une idée plus générale, et ainsi de suite jusqu’à ce 
qu’on arrive à l’idée première, à l 'élément simple, 
comme diraient les chimistes, qui constitue le fond de 
l’être historique. 

Ce déterminisme absolu, déjà enseigné par Spinoza, 
explique les choses, avons-nous dit, sans les qualifier. 
Une certaine école historique va plus loin encore ; elle 
croit pouvoir les qualifier en les expliquant par la môme 
méthode. C’est le génie de l’Allemagne, il faut lui ren- 
dre cette justice, qui a conçu, développé dans toutes 
ses conséquences, suivi dans toutes ses applications la 
théorie dont le plus allemand de tous les philosophes 
de ce pays a donné la formule métaphysique (2). Toute 
réalité est idée ; donc, tout ce qui est réel est ration- 

(1) Histoire de la littérature anglaise, Préface. 

(2) Hégcl, Philosophie de l'histoire. 


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124 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

nel. L’histoire n’est qu’une logique concrète et vivante 
qui va d’idée en idée, d’évolution en évolution, pas- 
sant par toutes les phases du procès dialectique, sans 
trouver d’obstacle à son développement nécessaire 
dans l’initiative plus apparente que réelle des volontés 
et des passions individuelles. C’est dans cette logique 
des idées que consiste le mouvement historique vrai- 
nientlibre, vraiment beau, vraiment bon, que le phi- ' 
losophe sait reconnaître sous les apparences auxquelles 
s’attachent l’historien proprement dit elle moraliste. 
Républiques, empires, monarchies, aristocraties, démo- 
craties, liberté et despotisme-, civilisation et barbarie, 
ordre et anarchie, vertus et vices, la dialectique vivante 
de l’idée fait son chemin à travers toutes les ruines où 
disparaissaient successivement ces choses, au grand 
profit de la civilisation universelle (1). Celte doctrine 
est si bien dans le génie de la pensée allemande qu’elle 
a survécu en Allemagne au discrédit de la philosophie 
hégélienne, et qu’elle inspire encore aujourd’hui les 
historiens les plus connus de ce pays. Mommsen, pour 
n’en citer qu’un, ne fait que l’appliquer à l’histoire ro- 
maine quand il explique tout de manière ù tout justi- 
fier, donnant partout raison à la victoire et tort à la 
défa ite, exaltant César aux dépens de Caton et de Ci- 
céron, trouvant la république belle et glorieuse, mais 
voyant dans l’empire le triomphe de la démocratie et 
de la civilisation. 

Chose curieuse et qui a l’air d’un paradoxe, cette 
apothéose du succès, celte philosophie du droit de la 
force tant goûtée de la noble et poétique Allemagne, 

(1) Hegel, Philosophie de l'histoire. 


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L’HISTOIRE. 


125 


n’a jamais pu s’acclimater en France, ce pays des plus 
grands triomphes de la force. C’est que, tandis que 
le génie allemand est réaliste avec toute sa poésie mé- 
taphysique et sentimentale, le génie de notre France 
est essentiellement idéaliste. Le prétendu idéalisme 
allemand n’est que le goût des spéculations abstraites 
et la passion des systèmes. En tout ce qui concerne 
l’ordre des choses morales, l’esprit allemand se com- 
plaît dans la réalité, aime la tradition, cède facilement 
à l’empire des faits accomplis. Chez nous, au contraire, 
le sentiment de l’idéal est inné; la fidélité au droit est 
invincible. Ceux qui violent le droit ne l’avouent ja- 
mais ; ceux qui subissent la violence protestent par 
leur silence, quand ils ne le peuvent autrement. Si 
l’on y trouve des fatalistes comme M. Taine, ou des 
contemplatifs comme M. Renan, on n’y rencontre 
guère d’adorateurs du succès, du moins dans les 
hautes régions de la pensée. 11 faut dire pourtant que 
la théorie du succès a passé le Rhin, et qu'elle a trouvé 
pour organe en pleine Sorbonne la voix la pins écla- 
tante de l’enseignement universitaire. «J’ai absous 
la victoire, a dit Victor Cousin, comme nécessaire et 
utile; j’entreprends maintenant de l’absoudre comme 
juste dans le sens le plus étroit du mol; j’entreprends 
de démontrer la moralité du succès... Il faut prouver 
que le vainqueur non-seulement sert la civilisation , 
mais qu’il est meilleur, plus moral, et que c’est pour 
cela qu’il est vainqueur.» Hégel avait poussé l’im- 
partialité philosophique de son système jusqu’à expli- 
quer, devant les compatriotes de Fichte et de Blücher, 
comment les victoires de Napoléon avaient servi la 
cause de la civilisation moderne en propageant à la 


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126 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

suite de ses armées les idées de la révolution française. 
Il semble que ce soit pour répondre à cette haute le- 
çon d’histoire, que Victor Cousin s’écrie dans un accès 
de désintéressement national et de libéralisme consti- 
tutionnel : « Qui a été le vainqueur? qui a été le vaincu 
ii Waterloo? Il n’y a pas eu de vaincus ; les seuls vain- 
queurs ont été la civilisation européenne et la charte.» 
Notre génération applaudit toute cette philosophie de 
l’histoire au milieu d’un auditoire dont les sympathies 
allaient jusqu’à l’enthousiasme. Les jeunes maîtres 
eux-mômes qui déjà nous enseignaient de leur parole 
et de leur plume, MM. Michelet et Quinet, admiraient 
avec nous l’organe puissant et inspiré des nouvelles 
idées sur l’histoire et sur la philosophie, tant on était 
rassasié alors des lieux communs des 'historiens mo- 
ralistes. 

, Ce ne fut qu’un moment. Avec tous nos grands his- 
toriens, le sentiment du droit reprit son empire dans 
l’histoire comme dans la politique. On gardade la nou- 
velle méthode historique ce qu’elle a de bon et de fé- 
cond; on continua d’expliquer les faits en faisant la 
part des causes indépendantes de la volonté et de la 
personnalité humaine, mais sans vouloir les justifier 
en leur appliquant la mesure du succès. La philosophie 
de l’histoire eutencore ses théoriciens absolus, comme 
Bûchez et Louis Blanc, qui purent croire, par une illu- 
sion logique, à la nécessité et à la moralité supérieure 
de certains actes réprouvés par la conscience publi- 
que. Ainsi, on a pu trouver que ce dernier écrivain 
professe une admiration excessive pour tels acteurs 
du drame révolutionnaire qu’il identifie presque avec 
les idées d’égalité et de fraternité qui lui sont chères à 


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L’HISTOIRE. 


127 


juste titre; mais qui l’accusera de professer le culte 
du succès, quand on le voit rester si fidèle aux causes 
vaincues? Si bien instruit qu’il soit des faits, on peut 
lui reprocher de juger les personnes et les choses en 
homme d’école plutôt qu’en historien ; mais on lui 
rendra cette justice, que sa mesure de jugement n’a 
rien de commun ni avec la morale du succès, ni môme 
avec la morale de l’utile. 

La doctrine de la moralité du succès n’est pas fran- 
çaise, on peut le dire, malgré de très-rares exceptions. 
Nous ne lui savons que deux adeptes bien connus qui 
l’aient professée, non dans une improvisation rapide, 
mais dans des œuvres laborieusement méditées, l’émi- 
nent jurisconsulte que la mort vient d’enlever à la 
présidence du Sénat, et le prince auteur d’une ré- 
cente Histoire de César. Se seraient-ils souvenus que 
Victor Cousin avait eu le malheur de dire un jour, à 
propos de César, que toute démocratie veut un maître, 
ou n’est-ce point plutôt de la science allemande que 
'leur est venue la théoriedes hommes providentiels? En 
y regardant de près pourtant, si la doctrine delà moralité 
delavictoire a trouvé si peu d’échos chez nous, il n’en 
estpas tout à fait de môme d’un certain optimisme qui, 
sans aller aussi loin, accepte et justifie généralement 
les grands événements et les grandes institutions du 
passé avec la très-louable intention de rattacher joute 
chose à la loi du progrès. C’est la tendance constante 
de deux écoles, dont l’une a occupé et dont l’autre oc- 
cupe encore une certaine place dans le mouvement 
philosophique et historique de notre siècle. Saint- 
Simon et Auguste Comte ont ceci de commun, que la 
science abstraite de l’homme qui se nomme la psycho- 


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1-28 


LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 


logic est médiocrement de leur goût et de leur com- 
pétence. Avec leur loi de l’évolution progressive d’une 
pari, de l’autre avec leur méthode tout expérimentale 
de procéder, il leur était difficile de ne point arriver à 
faire de l’expérience historique la mesure de la néccs' 
site, trop souvent même de la légitimité de tous les 
faits qui ont pour caractère propre la puissance et la 
durée. C’est ainsi que Saint-Simon embrasse dans une 
égale admiration et une égale sympathie l’antiquité, le 
moyen ;\gc et les temps modernes, la théocratie et la 
démocratie, ne réservant ses sévérités que pour le 
libéralisme parlementaire. Auguste Comte n’est pas loin 
de penser de même. 11 n’est pas jusqu’au judicieux 
M. Littré qu’on, ne trouve parfois trop enclin à recon- 
naître l’autorité des faits en dépit des réclamations de 
sa raison si ferme et de sa conscience si difficile. 

C’est au nom de cette dernière autorité que protes- 
tent contre toutes les doctrines qui lui portent atteinte 
MM. Michelet, Quinct et Lanfrey, l’un avec son sens 
historique si sûr, éclairé par l’intime commerce avec' 
les choses et les hommes du passé, l’autre avec sa 
magistrale gravité de philosophe moraliste, le troisième 
avec ce sentiment du droit qui ne l’abandonne jamais 
dans scs jugements etses portraits. L’histoire de France 
de M. Michelet est un vivant enseignement de la jus- 
tice.. Il faut voir M. Lanfrey briser les idoles de la ter- 
reur, et surtout la grande idole de l’empire; il faut 
l’entendre revendiquer les droits de la liberté et de 
l’humanité en face de ces triomphants ministres de la 
fatalité. César, Napoléon, de même que Danton et 
Robespierre, sont renvoyés devant le tribunal de la 
conscience publique, trop longtemps dominée par le 


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L’HISTOIRE. 


129 


spectacle des jeux de la force et des miracles du génie. 
Quant au beau livre de M. Quinet sur la révolution, 
c’est une protestation perpétuelle, toujours éloquente, 
parfois admirable, contre les abus de la méthode qui 
tend à étouffer dans l’étreinte des formules la vie 
réelle des individus et des peuples, au grand mépris 
de la liberté et de l’humanité. «Que nous jouons lé- 
gèrement avec la mort dans nos systèmes ! Il nous faut 
aujourd’hui l’échafaud de celui-ci, demain nous au- 
rons besoin de cet autre, et dans cette voie, sans cher- 
cher l’excuse de la passion, notre fatalisme historique 
nous pousse à une cruauté qui serait risible, si elle 
n’offensait à ce point la nature humaine. «Cette tuerie 
fut un grand mal», disent les montagnards instruits 
plus tard par leurs propres calamités. Et nous, plus 
terroristes que les terroristes, nous alignons impitoya- 
blement les supplices dans nos formules d’histoire. Ce 
qu’était la passion pour les hommes de la révolution, 
les formules le deviennent pour nous , des causes 
d’aveuglement et d’égarement. Sur quoi m’orienterai-je 
dans ce chaos? Sur deux choses, la liberté et l’huma- 
nité. 11 n’est pas d’autre étoile polaire. Qui y renonce 
marche dans les ténèbres (1). » 

Fatalisme absolu, optimisme sans réserve, tels sont 
les deux excès de la nouvelle méthode historique. La 
première doctrine n’est pas moins contredite en his- 
toire qu’en psychologie par la conscience du genre 
humain. Non, il n’est pas vrai que l’homme ne reste 
point libre dans toutes les vicissitudes, dans toutes les 
crises de la vie publique. Fatalité des passions ou fa fa- 

(1) La Ik'volulion , par Edgar Quiaet, t. II, p. 79 cl 80. 


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130 LÀ SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

lité des idées, l’histoire perd son véritable caractère 
du moment que la liberté en a disparu; elle devient 
une sorte de physique sociale. C’est l’élément person- 
nel de l’histoire qui en fait la réalité. C’est ce même 
élément qui en fait aussi la beauté et le charme. Le 
mouvement des forces de la nature ou des idées de la 
logique a certes son intérêt pour la curiosité du savant 
et du philosophe; il n’en a pas pour l’âme, qui cherche 
un drame dans l’histoire, et qui ne l’y trouve plus, si 
la liberté en est absente. Il en est de l’histoire comme 
de la vie ; elle n’est vraiment humaine que par la libre 
personnalité de ses acteurs, et elle n’est belle qu’autant 
qu’elle est humaine. A la place des âmes, mettez des 
forces; au lieu des personnes, introduisez des ma- 
chines, vous pouvez obtenir encore de puissants effets 
et un grand spectacle; mais ce spectacle n’est rien en 
comparaison de celui que présente la lutte de l’âme 
humaine contre la fatalité intérieure des passions ou la 
fatalité extérieure des forces naturelles, lutte admi- 
rable, parfois sublime, qui a fait dire à un sage de 
l’antiquité qu’il n’est rien de plus beau sous le soleil. 

Ce n’est pas seulement tout intérêt esthétique que le 
fatalisme enlève à l’histoire, c’est encore toute vertu 
morale. La doctrine de la nécessité a pouretTet d’éner- 
ver le sens moral et l’initiative personnelle aussi bien 
dans la vie publique que dans la vie privée. 11 ne faut 
pas se le dissimuler, cette école ne répond que trop 
aujourd’hui à un sentiment profond et général de nos 
sociétés actuelles, où l’expérience de tant d’événe* 
ments historiques contraires à la sagesse et à la con- 
science a glissé le doute dans les esprits et l’apathie 
dans les cœurs. Quand on voit, selon le mot vulgaire, 


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L’HISTOIftE. 


131 


le chapilre des incidents occuper une si grande place 
dans l’ordre des choses humaines, quand on voit l’im- 
prévu venir à chaque instant déjouer les calculs de la 
raison ou tromper les espérances de la vertu, on est 
tout disposé à prêter l’oreille aux enseignements qui 
ne font qu’ériger cette triste expérience en théorie, en 
expliquant comment l’homme, peuples et individus, 
est, non le véritable acteur, mais simplement l’agent 
toujours subordonné d’une puissance supérieure, s’il 
n’en est pas le jouet. Yoilà ce qui fait la popularité et 
le danger de la doctrine de la nécessité. Elle n’est pas 
nouvelle; de tout temps, il y a eu des esprits qui, par 
besoin de mettre l’ordre simple, l’ordre mécanique en 
toutes choses, se sont évertués à éliminer du pro- 
blème scientifique tout ce qui n’était pas susceptible 
d’une détermination précise, tout ce qui n’était pas 
réductible à une loi, à une formule : mais de nos jours 
seulement une pareille conception est descendue des 
hautes régions de la métaphysique dans les théories et 
les applications de la science positive. Nous avons vu 
comment l’expérience physiologique tend à en faire 
une doctrine scientifique. On essaie de nous montrer 
également comment l’expérience historique tend à en 
faire une doctrine qui ait la rigueur et la précision 
d’une science. On n’y parviendra pas plus sans doute 
daus un cas que dans l’autre, parce que la conscience 
humaine est toujours là pour réclamer la part de la 
liberté. 11 n’en est pas moins vrai qu’ici encore le di- 
vorce apparaît entre la conscience et la science, et que 
celle-ci, en histoire comme en physiologie, prétend 
opposer ses révélations positives à ce qu’elle appelle 
les illusions du sens intime. Gette crise intellectuelle et 


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132 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

morale fait comprendre l’heureuse opportunité des 
liv res qui, comme ceux de MM. Michelet, Quinet, 
Lanfrey, protestent non-seulement au nom de la con- 
science, mais aussi au nom de la science, contre les 
principes et les conséquences du fatalisme. 

Il faut bien l’avouer, même en écartant la doctrine de 
la nécessité, qui lui ôte tout son relief dramatique et 
tout son intérêt moral, il est manifeste que l’histoire, 
traitée par les méthodes nouvelles, ne laisse plus à la 
personnalité humaine le rôle que lui assignait l’antiquité 
dans la destinée des sociétés. L’action de cette fatalité, 
connue sous le nom de force des choses, est trop con- 
sidérable, trop visible, pour ne pas inspirer au spec- 
tateur d’un tel drame plus de curiosité d’observation 
que de désir d’action personnelle. Un éminent critique 
de notre temps, M. Ilenan, l’a dit avec celte sérénité 
d’esprit qui lui est propre : « Le gouvernement des 
choses d 'ici-bas appartient en fait à de tout autres 
forces qu'à la science et à la raison ; le penseur ne se 
croit qu’un bien faible droit à la direction des affaires 
de sa planète, et, satisfait de la portion qui lui est 
échue, il accepte l’impuissance sans regret. Spectateur 
dans l’univers, il sait que le monde ne lui appartient 
que comme sujet d’étude, et lors môme qu’il pourrait 
le réformer, peut-être le trouve-t-il si curieux tel qu’il 
est, qu’il n’en aurait pas le courage. » Tel est l’effet sur 
les âmes de toute spéculation qui prend un caractère 
plus ou moins scientifique. Il en est un peu de l’histo- 
rien et du philosophe comme du savant proprement 
dit. Si ce n’est point en étudiant les lois de la nature 
et en contemplant l’infinie grandeur, l’universelle har- 
monie du cosmos, que l’on contracte le goût des choses 


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L’HISTOIRE. 


133 


morales et politiques, la connaissance des lois histo- 
riques et la contemplation philosophique de l'histoire 
universelle ne sont pas non plus très-propres à nous 
intéresser, comme acteurs, aux événements. Il est cer- 
tain que, sur les grands théâtres où se fait l'histoire 
moderne, l'homme semble bien petit, bien faible, bien 
impuissant, devant ces forces de toute espèce, phy- 
siques, physiologiques, économiques, sociales, qui ont 
une action si générale, si irrésistible par leur perma- 
nence et leur continuité môme. Et alors pourquoi 
s’agiter, quand c'est la force des choses qui mène tout? 
Pourquoi venir jeter sa destinée individuelle dans le 
courant de passions, de préjugés, d’instincts, de néces- 
sités, qui doivent tout entraîner? N’est-ce pas se mettre 
ridiculement en travers d’un torrent, à la manière d’un 
don Quichotte? La conscience est là, dira-t-on, pour 
vous commander l’action. « Fais ce que dois, advienne 
que pourra. » Sans doute, cela suffit pour décider 
l'homme qui a une conscience à faire son devoir par- 
tout et toujours dans les affaires de la vie publique, 
comme dans celles de la vie privée; mais quelle ardeur, 
quelle passion conservera -t-il dans ce rôle de pure 
protestation? Pour aimer l’action, pour s’y mettre tout 
entier, l’homme a besoin de croire à un résultat de 
cette action; il entend faire une œuvre efficace dans la 
mesure de ses facultés et de ses forces ; il lui répugne 
d’imiter ces moines du désert qui, travaillant pour 
obéir à la règle, arrosaient tout le jour un bâton planté 
dans le sable. 

Tout autre est notre conclusion sur ce point. La 
science, en montrant l’empire de la fatalité dans le dé- 
veloppement historique de l’humanité, fait voir aussi 

P, VACHEROT. 8 


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iU LÀ SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

le progrès qui tend à substituer de plus en plus l’ac- 
tion des forces vraiment morales, des sentiments et 
des idées, à l’action de ces forces aveugles qu’on 
nomme les instincts de la race, les appétits et les be- 
soins de la classe. Tout peuple a commencé par être 
une société nalunlle, dans le sens matériel du mot, 
pour devenir une société politique, dont les membres 
fussent de plus en plus de vrais citoyens, ayant des 
idées et des volontés au lieu d’instincts et de passions. 
Dans ces nouvelles conditions de la vie nationale, cha- 
que individu trouve sa place et son rôle. Au lieu de 
forces brutales qui l’écrasent de leur poids, il ren- 
contre des volontés, des intelligences comme la sienne, 
avec lesquelles il lui faut compter, il est vrai, mais 
sur lesquelles il peut toujours agir par la parole, par 
l’exemple, tantôt pour les retenir, tantôt pour les 
entraîner. Avec cette démocratie de plus eu plus 
libérale et intelligente, toujours accessible, même dans 
les jours de crise, à l’action des sentiments et des 
idées, la dictature, nous en convenons, devient de 
plus en plus difficile à saisir et à manier. Pour le rôle 
d’un Alexandre, d’un César, d’un Charlemagne, d'un 
Cromwell, d’un Pierre le Grand, d’un Napoléon, il 
faut des peuples chez lesquels l’imagination domine 
l'intelligence, et qui aient plus d’instincts, de besoins, 
de préjugés que de sentiments et de principes. Car 
c’est en mettant en jeu des forces sans conscience et 
sans liberté que tous ces maîtres des peuples ont gou- 
verné leur troupeau humain. De pareils personnages 
n’auront plus, dans un avenir plus ou moins prochain) 
d’occasions de jouer leur rôle glorieux ou sanglant, 
mais toujours mortel pour la vie morale des peuples 


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L’HISTOIRE. 


135 


qu’ils mènent. Se gouverner soi-même dans les temps 
ordinaires, se sauver soi-même dans les jours de crise, 
et cela par le concours de toutes les volontés indivi- 
duelles, voilà le rôle d’une démocratie où chaque ef- 
fort a son résultat, où chaque dévoûment a son utilité, 
où le citoyen le plus modeste peut se rendre la justice 
d’avoir non-seulement fait son devoir, mais accompli 
le bien dans sa sphère d’action. A chacun sa tâche : 
aux grands hommes, auxPériclès, aux Washington de 
cette démocratie, l’honneur d’être les ministres de la 
volonté générale ou les organes de la pensée commune; 
à tout le reste, le mérite de contribuer, chacun pour sa 
part proportionnelle à ses facultés, à l’œuvre de pro- 
grès ou de salut de la patrie. Au lieu donc de nous 
laisser aller à des pensées de découragement ou à des 
résolutions de sagesse contemplative, nous trouvons 
que jamais il n’y a eu plus de raisons d’espérer dans le 
triomphe des forces morales, dans la puissance politi- 
que et pratique de ceux qui les comprennent le mieux, 
c’est-à-dire des philosophes et des savants. En un mot, 
si l’histoire humaine de la planète a été jusqu’ici 
surtout le règne de la fatalité, l’avénement d’une dé- 
mocratie éclairée tend à en faire de plus en plus le 
règne de la liberté. 

Si contraire au sens commun que soit la thèse du 
fatalisme absolu, celle de l’optimisme sans réserve a 
quelque chose de plus révoltant encore pour la con- 
science humaine. C’est le mérite de la méthode mo- 
derne d’avoir soumis la succession des faits histori- 
ques à une sorte de déterminisme compatible avec la 
liberté des individus et des peuples, en montrant que 
l’ordre moral a ses lois de même que l’ordre physique. 


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136 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

Il y a donc une large part à faire à la fatalité dans le 
drame de l’histoire. Mais, quand l’historien l’a recon- 
nue et constatée, doit-il la saluer avec admiration et 
la proposer à l'estime et à la sympathie de la con- 
science? Voilà le point sur lequel il importe de s’expli- 
quer clairement. Quelques exemples feront mieux 
comprendre la question que des généralités philoso- 
phiques. La Grèce civilisée et républicaine passe, 
malgré l’éloquence de Démoslhène, sous la domina- 
tion de la Macédoine, barbare encore et monarchique. 
Tandis que l’ancienne école historique se borne à 
déplorer le fait au nom de la dignité humaine, la nou - 
velle l’explique de manière à faire voir que, l’état de 
la Grèce étant donnée au temps de Philippe et d’Alexan- 
dre, les choses ne pouvaient se passer autrement, 
quels que fussent le talent et le patriotisme de quel- 
ques bons citoyens. Fatalité! Mais qui osera dire que 
cette transition de la liberté républicaine au despo- 
tisme monarchique fût autre chose qu’un mal inévita- 
ble? A qui objecterait qu’Alexandrc n’a pu conquérir 
l’Orient qu’avec la Grèce asservie, ne peut-on pas ré- 
pondre que cette conquête eût été autrement féconde, 
si elle eût pu être faite par une Grèce libre et glorieuse! 
Malgré Cicéron, Caton et Brutus, la république ro- 
maine tombe entre les mains des maîtres qui en font 
l’empire. Voilà encore une fatalité que nos historiens 
excellent à expliquer en montrant comment Rome ne 
pouvait ni conserver les mœurs de la république avec 
les dépouilles du monde soumis, ni gouverner et admi- 
nistrer sa conquête par un sénat libre devant l’institu- 
tion militaire qui avait fait cette conquête et devenait 
de plus en plus nécessaire pour la maintenir. Mais 


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L’HISTOIRE. 


*37 


qu’est-ce que cette fatalité a de commun avec l’avéne- 
ment de la véritable démocratie? L histoire de l’em- 
pire est là pour le dire. Le moraliste qui voit par quels 
moyens un roi comme Louis XI travaille à l’établisse- 
ment de la monarchie et à la constitution de la patrie 
française ne peut être que saisi d’horreur et de dégoût. 
Le savant qui se rend compte des nécessités de l’épo- 
que remarque judicieusement que la politique de 
Louis XI était celle de tous les princes de son 
temps. Encore la fatalité. Mais cela fait-il qu’une telle 
politique ne soit point en complète contradiction avec 
l’ordre moral ? Dans l’histoire des guerres de religion 
qui ont désolé la France au xvi® siècle, si l’on se rend 
bien compte du fanatisme des sectes religieuses, des 
passions populaires, des intérêts politiques engagés 
dans la lutte, on parvient à comprendre comment la 
Saint-Barthélemy n’est point sortie tout entière du 
cabinet d’une Catherine de Médicis, abusant de la si- 
gnature d’un Charles IX. Il y a là évidemment un con- 
cours de causes supérieures à la volonté des bourreaux 
et des victimes. Cependant, quand on pourrait prouver 
que cette fatale journée a été un mal inévitable, en est- 
elle moins un des plus affreux attentats qui aient jamais 
été commis contre l’humanité? Enfin, où trouver autre 
part que dans l’histoire de notre grande révolution un 
plus décisif exemple de fatalité? Tout y commence par 
les plus nobles sentiments, les plus saines idées, les 
plus justes espérances, les plus sages résolutions ; puis 
les obstacles se multiplient, les dangers de la patrie 
deviennent de plus en plus menaçants, les passions 
s’exaltent, la foi naïve se change en une sombre dé- 
fiance, l’enthousiasme tourne à la fureur ; bref, la ré- 

8 . 


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13# LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

volution en arrive à une de ces crises suprêmes qui 
commandent les mesures violentes de salut public à 
des chefs n’ayant plus la conscience nette ni l’entière 
liberté d’action. Aux hommes qui voulaient diriger 
le mouvement révolutionnaire succèdent ceux qu’ils 
entraîne aux dernières extrémités. Alors on jette pêle- 
mêle sous la hache du bourreau les ennemis malgré 
leur faiblesse, les amis malgré leur dévouement, Ver- 
gniaud , Condorcet, Camille Desmoulins, Danton, 
M“ ,c Roland, après Louis XVI et Marie-Antoinette. En- 
core et toujours la fatalité, que l’historien doit com- 
prendre et expliquer. Mais cela le dispense-t-il de 
la déplorer, de regretter amèrement que les passions 
aient à ce point triomphé des idées et des volontés ? La 
fatalité, quand elle n’est pas contraire à l’ordre moral, 
peut être saluée comme une bonne fortune pour le 
triomphe de la justice. Toute fatalité qui blesse au 
contraire les lois de la conscience a ceci de désastreux 
qu’elle énerve la vertu de la révolution la plus légitime 
en principe, et en compromet les résultats. On l’a bien 
vu quand la nôtre, perdant dans les excès de la terreur 
le meilleur de son génie, son humanité, sa conscience 
du droit, son profond désintéressement national, est 
tombée, de violences en violences, sous les pieds d’une 
dictature militaire. Est-ce là une œuvre bien faite et 
de tout point admirable î 

L’histoire universelle abonde en fatalités de cette 
espèce ; mais, si tout cela s’appelle la nécessité, rien 
de tout cela ne mérite le beau nom d’ordre. L’ordre se 
reconnaît à de tout autres caractères : à la vérité des 
principes, à la justice des actes, à la beauté et à la 
bonté des œuvres. Les œuvres de la nécessité n’ont 


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L’HISTOIRE. 


139 


rien de cette pureté et de cette noblesse, alors même 
qu'elles ont un effet bienfaisant. L’ordre, l’ordre moral 
s'entend, est la parfaite harmonie des moyens et de la 
fin. Quand la fatalité historique poursuit une fin heu- 
reuse et bonne, c’est en aveugle, comme la nature 
elle-même, dont elle fait partie. Non, la nécessité n’est 
pas l’ordre, pas plus que le destin n'est la Providence. 
Le vers de Lucain : 

Victrix causa diis placuit, sed vicia Catoni, 


restera éternellement vrai, parce qu’il est au fond 
l’expression de l’antithèse de la nécessité et de la 
conscience. Les deux puissances de l’histoire, la fata- 
lité et la liberté, font chacune leur œuvre suivant 
leurs lois propres. La première obéit aux lois de 
la force, la seconde à celles de la conscience et de 
la raison. Aussi le droit et le fait ne peuvent-ils avoir 
une commune mesure. On peut admirer le génie 
triomphant par la force ; heureuse ou malheureuse, la 
vertu au service de la justice a toujours droit à la môme 
estime. Voilà ce que l’optimisme absolu confond, et ce 
qu’il faut distinguer, si l’on veut rétablir l’entente entre 
la science et la conscience, en histoire et dans tout le 
domaine des sciences morales. 


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CHAPITRE IV 


LA MÉTAPHYSIQUE 


S’il est une science qui soit de nature à contredire 
les enseignements de la conscience, c’est cette spécu- 
lation supérieure qu’Aristote appelait philosophie 
première, qui areçudepuis le nom de métaphysique, et 
qui, sous un titre quelconque, restera dans le domaine 
de la pensée humaine, tant que celle-ci aura le souci 
des vues générales et des conceptions synthétiques. La 
physiologie et l’histoire sont des sciences spéciales qui 
entrent en commerce intime et direct avec la réa- 
lité, soit physique, soit morale, pour constater les 
faits, les décrire, les classer. Tonte l’explication qu’elles 
s’en permettent se réduit à les ramener à des lois, 
c’est-à-dire à des rapports généralisés et par là démon- 
trés nécessaires. La philosophie, spéculant sur les 
résultats de l’expérience et de la science positive, et 
en formant telle ou telle de ces synthèses qu’on nomme 
des systèmes, a besoin de voir les choses de très-haut 
pour pouvoir ensaisir les rapports généraux, et s’élever 
ainsi, selon le sujet de ses recherches, à l’unité de loi, 
de type, de cause ou de substance. 


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442 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

Or, dans cette contemplation suprême, il est presque 
inévitable, ou bien que les caractères propres de la 
réalité échappent au philosophe placé à un tel point 
de vue d’observation, ou bien qu’ils s’effacent et ten- 
dent à disparaître dans le vaste horizon ouvert sous 
ses pieds à ses yeux éblouis. Devant le monde infini, 
qu’est-ce que l’homme? qu’est-ce que l’humanité? 
qu’est-ce que la planète elle-même, cet atome imper- 
ceptible de l’immense cosmos révélé par l’astronomie ? 
Devant le Dieu parfait, que sont les qualités et les 
vertus de ces pauvres êtres dont il est l’inimitable 
idéal? Qui n’a conscience de son néant devant cette 
infinitude de l’Ètre universel, qui n'a conscience de sa 
misère devant cette absolue perfection de la Divinité? 
Dans cet empire de la nécessité qui régit le monde, 
qui enveloppe et enserre toutes les créatures de ses 
liens indissolubles, quelle part peut être faite à la 
prétendue liberté des actes humains? Que devient 
l’autonomie de nos mouvements dans la série continue 
des causes? Que devient notre volonté sous l’action 
d’un Dieu qui fait sentir partout sa puissance? Que 
devient notre personnalité elle-même dans le sein de 
ce Dieu, qui remplit tout de sa présence? Quand 
la pensée s’est élevée à cos hauteurs, le monde change 
d’aspect, le monde moral surtout. Le philosophe 
qui embrasse la Nature entière d’un regard, oublie 
l’infinie diversité des détails pour ne voir que l’unité 
de plan révélée par les grandes lois qui la régis- 
sent. Le théologien, qui, selon l’expression de Maie- 
branche, voit tout en Dieu, ne retrouve plus que 
l’action et la présence de ce Dieu, soit dans la vie in- 
dividuelle, soit dans la vie collective de l’Humanité. 


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LA MÉTAPHYSIQUE. 143 

C’est alors que le philosophe, spéculatif ou mystique, 
néglige les enseignements de la science historique ou 
les intimes révélations de la conscience, et sc livre 
tout entier à ses pensées et à ses formules de haute 
synthèse métaphysique, ou à ses rêves de vie intime et 
commune avec Dieu. Avec ce dédain qui lui est 
propre des choses de l’expérience extérieure ou in- 
térieure, il parle de tout ce qu’elles attestent dans un 
langage auquel ni la conscience ni le sens commun 
n’entendent rien, mais qu’il donne pour l’expression 
de l'absolue vérité. «Toute la métaphysique, a dit 
M. Renouvier, n’a été qu’une conjuration contre la 
liberté et contre l’existence môme. » Montrer d’a- 
bord, par une esquisse sommaire des principales con- 
ceptions métaphysiques, qu’entre toute spéculation 
de ce genre et les enseignements de la psychologie, il 
y a contradiction; puis essayer d’établir que cette con- 
tradiction ne saurait, si l’on ne peut la résoudre, 
infirmer le- témoignage de la conscience; faire voir 
enfin le parti que toute spéculation philosophique peut 
tirer des lumières de cette conscience pour l’ordre 
de problèmes qu’elle poursuit : tel est le triple objet 
de notre recherche dans cette troisième et dernière 
étude. 


I 

De tout temps, la science a visé à l’unité. Si aujour- 
d’hui elle ne fait plus de métaphysique, dans la vieille 
acception du mot, elle fait toujours de la philosophie: 
c’est-à-dire qu’elle poursuit la formule la plus simple 
et la plus compréhensive tout à la fois où elle puisse 


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154 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

enfermer la riche diversité des phénomènes et des 
êtres de la nature. Ni l’école critique ni l'école posi- 
tiviste, qui se réunissent dans une commune réproba- 
tion de la métaphysique, ne songent à arrêter l’essor 
de spéculations du genre de celles de lluffon, de La- 
place, de Lamarck, de Geoffroy Saint-Hilaire, de Dar- 
win, sur les lois qui président à l’organisation des 
êtres animés ou à la formation des mondes. Quand 
l’esprit de système semble s’éteindre ou du moins 
languir sur un ordre d’études, on le voit se ranimer et 
redoubler d’ardeur sur un ordre différent. Pendant 
que las péculalion métaphysique, satisfaite ou fatiguée, 
s’en tient aux vieilles théories du passé, la spéculation 
scientifique cherche les siennes dans la voie ouverte 
par les sciences de la nature. On la voit débuter en 
physique par un grand effort vers l’unité. Ramener la 
chaleur, l’électricité, le magnétisme, le son, la lu- 
mière, au mouvement, principe générateur unique de 
ces forces; faire rentrer par conséquent toutes les 
branches de la physique sous les lois de la mécanique : 
tel est le problème en ce moment le plus à l’ordre du 
jour. Mais ceci n’est qu’un premier pas dans la voie 
de l’unité. Il existe d’autres forces, telles que les affi- 
nités chimiques, que jusqu’ici la science avait paru 
considérer comme étant sui generis, irréductibles soit 
aux lois de la physique, soit à plus forte raison aux 
lois de la mécanique. Or, la philosophie chimique 
cherche à démontrer que ces prétendues forces ori- 
ginales ne sont que les résultantes de la composition 
toute mécanique des atomes élémentaires ; en sorte 
que les mouvements intérieurs des corps rentreraient 
sous les lois de la mécanique aussi bien que les mou 


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145 


LA MÉTAPHYSIQUE. 

vements extérieurs : nouveau pas fait dans la voie de 
l’unité. Et les actions organiques elles-même , que 
toutes les écoles de biologie avaient attribuées à 
des forces propres, les forces vitales, pourquoi ne 
seraient-elles pas également de simples résultantes de 
la composition chimique des organes? Autre pas plus 
décisif dans la voie de l’unité. Pour arriver à l’unité 
absolue de mouvements, il ne reste plus qu’un degré 
à franchir; c’est de confondre avec les actions céré- 
brales les actes psychiques proprement dits, regardés 
jusqu’ici comme absolument différents des mouve- 
ments organiques. Voilà donc toute activité réduite 
au mouvement dans la vie universelle, tout être ramené 
à la force élémentaire soumise aux pures lois de la 
mécanique. Entre tous ces mouvements, il n’y a qu’une 
différence de degré, laquelle a son principe dans une 
plus ou moins grande composition ou concentration de 
la force simple primitive.il n’y a dans la nature entière 
que des mouvements et des forces mécaniques à telle 
ou telle puissance de composition ou de concentration. 
La chaîne entière des êtres n’est que l’échelle des de- 
grés que parcourent ces forces élémentaires du minéral 
à l’être pensant. La psychologie ne serait ainsi que le 
couronnement d’un édifice scientifique aux parties 
homogènes dont la base est la mécanique: à celle-ci, 
l’étude du mouvement absolument simple; aux scien- 
ces intermédiaires, telles que la physique, la chimie et 
la biologie, l’étude du mouvement plus ou moins com- 
posé ; à la psychologie enfin, l’étude du mouvement à 
son maximum de composition. . a . i . . i 
"■ Cette philosophie de la nature a. un. double mérite 
que ses plus vifs adversaires ne sauraient lui contester. 

P. VACHEROT. 9 


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146 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

D’abord elle réunit les caractères essentiels d’un véri- 
table système, la loi d’unité et la loi de continuité. 
Elle est tout entière comprise dans une seule formule, 
l’unité absolue de l’être par la réduction au mouvement 
de tous les phénomènes de la vie universelle. Elle 
n’arrive à cette formule définitive que par une gra- 
dation continue des termes dont se compose la série 
cosmique tout entière. D’autre part, une pareille 
spéculation n’a rien qui ressemble à ce qu’on appelle 
métaphysique ; elle ne contient aucune idée a priori , 
aucun mot ontologique. Il n’y est point question de 
l’essence ni de la substance des choses; la conception 
d’un substrat matériel, tel que nous le représente 
l’imagination, est mise de côté, ainsi que l’hypothèse 
invérifiable des atomes ; le mot de force n’y figure 
que comme expression d’un fait, le mouvement sous 
toutes ses formes. L’observation et l’expérience pour 
méthode, pour base les lois des phénomènes observés 
ou expérimentés, pour formule d’explication le prin- 
cipe tout mécanique de la résultante des forces com- 
posantes, pour synthèse enfin l’unité d’êtreet d’action, 
sans exception ni solution de continuité : voilà le 
système. Peut-on rien imaginer de plus simple, de plus 
clair, de plus expérimental qu’une telle philosophie 
dans ses conclusions spéculatives les plus étendues? 
N’est-ce pas le progrès même des sciences positives 
qui paraît devoir aboutir à ce résultat? Il n’est donc 
pas étonnant que des savants de premier ordre, comme 
M. Berthelot, que des penseurs intrépides, comme 
M. Taine, inclinent vers une explication des choses 
qui satisfait à ce point leur besoin de synthèse et leur 
goût pour les formules simples et précises ? Ne semble- 


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LÀ MÉTAPHYSIQUE. 14Ï 

t-il point que la méthode chimique du premier et la 
méthode philosophique du second y préparent natu- 
rellement la pensée ! L’unité de l’être dans le mouve- 
ment mécanique, ne serait-ce point là, ‘par parenthèse, 
cette maîtresse formule invoquée par M. Taine, mère 
féconde de toutes les autres , dont l’enchaînement 
constituerait le système entier de l’univers! 

Dans ce déterminisme absolu, que deviennent la 
liberté et la personnalité de l’être humain? Que de- 
vient l’activité spontanée des êtres de la nature? Ame, 
vie, nature, force spontanée, tout cela peut-il être 
autre chose que des mots vides de sens dans une pa- 
reille philosophie? Rendons justice au matérialisme 
contemporain ; il ne se refuse à reconnaître aucun des 
faits qu’atteste l’expérience, soit externe, soit interne; 
il admet toutes les propriétés caractéristiques qui dis- 
tinguent les divers règnes de la nature ; il ne nie aucun 
des phénomènes de conscience proprement dits, c’est- 
à-dire aucun des sentiments qui répondent chez 
l’homme aux mots d’individualité, de personne, de 
moi, comme le sentiment de l’unité, le sentiment de 
l’identité, le sentiment de la liberté, le sentiment de la 
responsabilité. Seulement rien de tout cela n’est pour 
ce matérialisme la vérité vraie, absolue, définitive. 
Derrière cette scène extérieure et apparente des phéno- 
mènes se cache l’action intime, profonde des véritables 
causes. L’homme s’apparaît comme un être un dans 
son essence, identique dans sa conscience, libre dans 
son activité, une cause enfin. Pure illusion. Il n’est 
qu’un effet, puisqu’il ne peut être que la résultante des 
forces composant son organisme. La nature parait 
peuplée de forces spontanées qui commandent aux 


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148 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

lois (le la matière inorganique. Encore une illusion. 
Toutes ces forces prétendues ne sont elles-mêmes que 
des résultantes de forces d’un ordre inférieur. Si l’âme, 
la vie, la liberté sont au premier plan de la scène, 
c’est la nécessité, la pure force mécanique qui est au 
fond et qui en fait tout le jeu. En un mot, l’âme, la vie, 
la liberté, ne sont que des apparences; le mouvement 
simple est la réalité. La mécanique est le dernier mot 
de toutes choses; c’est là qu’il faut chercher l’explica- 
tion définitive des mystères de la psychologie, de la 
biologie, de la chimie et de la physique. Ici éclate la 
contradiction entre la spéculation et la conscience. 

. Que nulle autre philosophie ne soit à ce point des- 
tructive des vérités de l'ordre moral, rien de plus ma- 
nifeste. Le matérialisme, sous quelque forme qu’il se 
soit produit, a toujours eu le privilège de la négation 
la plus nette et la plus radicale des principes de la 
conscience. Cela est tout simple, puisqu’il n’emprunte 
aucune de ces données à une autre source que l’expé- 
rience sensible. Au contraire, entre la philosophie spi- 
ritualiste et la conscience, l’entente est naturelle, par 
cela seul que le spiritualisme trouve dans la conscience 
elle-même sa donnée première. Mais, avec un esprit 
tout différent et une méthode absolument inverse, 
cette philosophie obéit au même besoin d’unité que la 
précédente. Tandis que le matérialisme part d’en bas 
pour expliquer par le mouvement mécanique toute la 
série des êtres de l’univers, le spiritualisme part d’en 
haut pour expliquer cette même série par l’acte qui 
en est le type le plus élevé, l’acte de la pensée et de 
la volonté. A la formule que la pensée n’est que le 
mouvement à son maximum , il oppose cette autre 


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LA MÉTAPHYSIQUE. ’ 1A9 

formule, que le mouvement lui-même est encore la 
pensée à son minimum. Tout mouvement, même de 
l’ordre purement physique, est déjà un effort; toute 
force, si simple qu’elle soit, tend à une fin en verlu 
d’une. activité spontanée. L’expérience scientifique est 
ici d’accord avec l’expérience intime elle-même. La 
force d’attraction qui meut toute la matière et fait 
sortir des nébuleuses les mondes organisés obéit à la 
loi du bien, proclamée par Aristote et Leibnitz. Or 
toute force qui tend à une fin déterminée, toute cause 
qui obéit à une raison, à la raison du bien, n’a-t-elle 
point en elle quelque chose de la cause qui pense et 
qui veut? Si l’instinct est une sorte de volonté incon- 
sciente en ce qu’il tend spontanément à une fin, toute 
espèce de mouvement ne peut-elle pas être dite volon- 
taire au même titre? A ce point de vue, le monde 
apparaît comme vivant et libre, c’est-à-dire tout peuplé 
de forces de divers degrés, mécaniques, physiques, 
chimiques, organiques, psychiques, dont le caractère 
essentiel est de tendre à une fin commune, l’ordre, le 
bien. Toutes les différences qui les distinguent ne sont 
que les degrés divers d’une même activité spontanée. ! 

C’est donc en haut et non en bas qu’il faut regarder, 
en haut, c’est-à-dire au plus profond de la conscience 
humaine, et non à la surface même de la nature inor- 
ganique, pour y trouver l’essence de l’être, de l’être 
infime qu’on nomme la pierre comme de l’être supé- 
rieur qui est le roi du monde connu. La substance des 
choses, tant de fois et si vainement cherchée par la 
métaphysique matérialiste dans ce substratum de l’i- 
magination qui s’appelle l’étendue, est ailleurs. On croit 
y saisir la réalité la plus palpable, la plus sensible de 


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150 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

l’être; on n’atteint qu’une abstraction géométrique, 
l’espace. Cette substance, cet être des choses, est dans 
la force, ainsi que l’a dit Leibnitz, non dans cette force 
sans spontanéité qui n’est elle-même qu’une abstrac- 
tion de la mécanique, mais dans cette autre force, la 
seule réelle et naturelle, qui tend d’elle-même à une 
fin déterminée, comme l’instinct, comme la volonté. 
C’est ainsi qu’à l’encontre du matérialisme, qui affir- 
mait que tout être est un mouvement, tout ordre la loi 
de la nécessité mécanique, le spiritualisme de nos jours 
affirme que tout être est pensée et volonté, que tout 
ordre, physique ou moral, rentre dans la loi de cette 
nécessité supérieure qui n’est autre que l’irrésistible 
attaque du bien. A cette hauteur, toutes les différen- 
ces que l’expérience avait attestées comme essentiel- 
les entre les êtres, ne sont plus que les degrés d’un seul 
et même type ; toute diversité se confond dans l’iden- 
tité. Nature, âme et esprit, mouvement, instinct, vo- 
lonté et pensée, fatalité et providence, ne sont plus 
que des expressions diverses d’une même essence et 
d’une même loi : là encore unité parfaite dans le prin- 
cipe, nulle solution de continuité dans la série des for- 
mes qui le manifestent. Mécanique, physique, chimie, 
biologie, toutes les sciences de la nature viennent cher- 
cher leur explication dans une intuition supérieure qui 
n’est autre que l’expérience intime. Tel est le spiritua- 
lisme de Leibnitz, de Schopenhauer, de Maine de Bi- 
ran, de M. Ravaisson. 

La nécessité est encore le dernier mot de cette phi- 
losophie, nécessité bien différente, il est vrai, de celle 
qu’invoque le matérialisme. Pour celui-ci, toute né- 
cessité est fatalité, par cela même qu’elle n’a pour 


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LA MÉTAPHYSIQUE. 151 

cause qu’une loi sans raison finale; pour le spiritua- 
lisme au contraire, toute nécessité est providence, par 
cela môme qu’elle a pour cause une fin. C’est cette 
nécessité du bien que le spiritualisme appelle la 
liberté absolue. Nous voici bien loin des enseigne- 
ments de la conscience. La liberté ainsi entendue 
n’est plus que la spontanéité des actes; elle a perdu 
son caractère psychologique pour en prendre un 
tout métaphysique, supérieur, si l’on veut> quant 
au résultat, mais qui n’a plus rien de commun 
avec le libre arbitre. Spontanéité de la simple 
tendance chez les êtres inorganiques, spontanéité de 
l’instinct chez les animaux, spontanéité de la volonté 
chez l’homme, spontanéité de l’amour en Dieu, voilà 
la liberté à tous ses degrés. Elle a pour mesure non la 
puissance de l’effort, mais la force d’attractiûh qui 
emporte vers le bien. Par conséquent faire le bien par 
amour, sous l’irrésistible aiguillon de la grâce inté- 
rieure, comme dirait un théologien, est un acte plus 
libre que de le faire avec choix et réflexion. N’est-ce 
pas confondre ce que la psychologie met tant de soin à 
distinguer, à savoir, l’ordre des phénomènes affectifs et 
l’ordre des phénomènes volontaires ? N’est-ce pas sup- 
primer les caractères et les conditions propres de la mo- 
ralité? N’est-ce pas oublier l’acte pour l’effet, le devoir 
pour le bien? Que l’amour soit supérieur à la volonté 
proprement dite par la puissance de ses mouvements, 
on peut l’admettre, au moins en beaucoup de cas ; 
mais il en est de môme de l’instinct. Or, si l’instinct 
proprement dit peut être considéré comme un auxiliaire 
de la volonté dans l’accomplissement de la loi morale, 
il n’a jamais compté pour un véritable principe moral. 


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152 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

L’amour, né du sentiment, est un phénomène d'un 
ordre bien supérieur ; pourtant, s’il réalise le bien, il 
ne fait pas l’acte de vertu. Voilà ce que montre l’ana- 
lyse des moralistes. La conscience a toujours regardé 
comme le signe suprême de la perfection l’état de ré- 
flexion de l’âme humaine dans l’accomplissement de 
ses actes. Tout en convenant que l’effet du progrès 
moral est de diminuer l’effort, et que le comble de la 
perfection serait de le supprimer entièrement, faut- 
il admettre avec la métaphysique spiritualiste que la 
volonté et l’intelligence se confondent avec l’amour 
dans le type de la suprême perfection, changeant ainsi 
d’essence et se transformant en un principe que la 
conscience nous montre si profondément différent des 
deux autres? Qui a raison ici de la psychologie ou de 
la métaphysique ? Encore une antinomie de la spécu- 
lation et de la conscience. • 

Il est enfin une autre philosophie de la nature qui 
s’entend encore moins que les deux autres avec la 
conscience : c’est cette haute spéculation qu’on appelle 
la philosophie de l’unité, et dont Spinoza, Goethe, 
Schelling, Hegel, ont été les plus éminents organes 
dans les temps modernes. Si les deux autres systèmes, 
le matérialisme et le spiritualisme, méconnaissent la 
liberté, ils reconnaissent au moins l’individualité des 
êtres, en tant qu’êlres. La philosophie de l’unité ne 
reconnaît ni l’une ni l’autre. Pour elle, il n’y a qu’un 
Etre véritable, dont les prétendus êtres individuels ne 
sont que les modes ou les manifestations. Spinoza 
dira les modes de la substance étendue, supprimant 
ainsi non-seulement toute spontanéité, mais encore 
toute vie dans la nature. Schelling et Hegel reslitue- 


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153 


LA MÉTAPHYSIQUE. 

ront à la nature la force et la vie, mais en l’attribuant 
à l’Être absolu, le seul être dans la vraie acception du 
mot, en sorte que le dynamisme de la nouvelle philo- 
sophie n’est guère plus favorable à la liberté et à l’indi- 
vidualité que le mécanisme de Spinoza. Des trois écoles 
philosophiques qui se partagent les esprits voués à la 
spéculation, c’est de beaucoup la moins nombreuse et 
la moins populaire : cor c’est celle qui choque le plus 
le sens intime, celle surtout à laquelle l’imagination 
s’est toujours montrée le plus rebelle. S’il y a dans le 
domaine du sens commun une croyance qui semble 
inébranlable, c’est celle qui attribue l’existence à l’in- 
dividu. Aussi la spéculation idéaliste n’a-t-elle jamais 
réussi à ébranler ce qu’elle appelle une illusion de la 
conscience et de l’imagination que chez un très-petit 
nombre d’esprits supérieurs. Quoi qu’il en soit, voilà 
encore une antinomie de la conscience et de la spécu- 
lation à résoudre. 

Hâtons-nous de le reconnaître : la philosophie reli- 
gieuse n’a rien de commun avec la philosophie natu- 
relle quant au sentiment des vérités de l’ordre moral. 
Tandis que celle-ci se préoccupe de l’ordre universel 
au point d'y oublier plus ou moins l’homme et l’huma- 
nité, celle-là s’attache avant tout à l’ordre moral, res- 
tant indifférente ou étrangère aux questions de haute 
cosmologie qui intéressent la philosophie naturelle. 
Dieu par-dessus tout, et l’homme en rapport avec Dieu, 
voilà le double objet de toute philosophie religieuse. 
Son grand souci est la destinée humaine. Seulement 
l’entend-elle de manière à respecter toujours les vérités 
de la conscience? C’est ce qu’il faut examiner. Toute 
théologie ne répond au sentiment religieux qu’autant 

*. 9 . 


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154 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

que son Dieu possède la nature et les attributs qui 
permettent de « le connaître, de l’aimer, de le ser- 
vir», pour emprunter les mots du catéchisme. Un 
Dieu à la façon de Plotin, deSpinosa, deSchelling, de 
Hegel, n’a rien de commun avec l’objet du sentiment 
religieux. La théorie ne s’en tient pas là; elle va jus- 
qu’à l’union, la vie commune avec Dieu. Ce n’est pas 
seulement la théologie mystique d’un saint Jean, d’un 
Gerson, d’une sainte Thérèse, d’un Fénelon qui le dit; 
c’est la haute et sévère théologie d’un Bossuet, d’un 
Malebranche, d’un Leibnitz, d’un Maine de Biran. 
S’unir à Dieu, vivre en Dieu, tout en conservant sa per- 
sonnalité et sa liberté, voilà le dernier mot de toute 
théologie sensée. Commencer par la prière, l’amour, 
l’adoration, et finir par l’union, telle est la gradation 
nécessaire et légitime que suit l’âme religieuse. 

Mais de l’amour à l’abandon de soi-méme, de l’union 
à l’absorption, si courte est la distance, si glissante est la 
pente, qu’il est bien difficile de ne pas faire le saut pé- 
rilleux. Le mysticisme chrétien, même si on le prend 
chez des esprits supérieurs, chez un Fénelon par exem- 
ple, en arrive toujours à l’abdication de la personne 
humaine. « Il vient un temps, dit le grand archevêque, 
où Dieu, après nous avoir bien dépouillés, bien morti- 
fiés par le dehors sur les créatures auxquelles nous 
tenions, nous attaque par le dedans pour nous arra- 
cher à nous-mêmes. Ce n’est plus les objets étrangers 
qu’il nous ôte alors; il nous arrache le moi qui était le 
centre de notre amour... Plus les sens sont amortis 
par le courage de l’âme, plus l’âme voit sa vertu et se 
soutient par son travail ; mais dans la suite Dieu se 
réserve à lui-même d’attaquer le fond de cette âme et 


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LA MÉTAPHYSIQUE. 155 

de lui arracher jusqu’au dernier soupir de toute vie 

propre Alors elle tombe en défaillance; elle est, 

comme Jésus-Christ, triste jusqu’à la mort. Tout ce 
qui lui reste, c’est la volonté de ne tenir à Tien et de 
laisser faire Dieu sans réserve (t). » On dira peut-être 
que ce sacrifice de la personnalité est propre aux 
âmes tendres, comme celle d’un Fénelon, ou aux âmes 
ardentes, comme celle d’une sainte Thérèse; mais la 
philosophie religieuse la plus sévère se laisse entraîner 
aux mêmes conclusions. On sait comment Maine de 
Biran est parti de la philosophie de la sensation pour 
arriver au spiritualisme le plus décidé, et pour aboutir 
enfin à un mysticisme qui ne nous a été révélé que par 
les dernières publications. « L’homme est intermédiaire 
entre Dieu et la nature. Il tient à Dieu par son esprit, 
et à la nature par ses sens. Il peut s’identifier avec 
celle-ci en y laissant absorber son moi, sa personnalité, 
sa liberté, et en s’abandonnant à tous les appétits, à 
toutes les impulsions de la chair. Il peut aussi jusqu’à 
un certain point s’identifier avec Dieu en absorbant 
son moi par l’exercice d’une faculté supérieure. 11 ré- 
sulte de là que le dernier degré d’abaissement comme 
le plus haut point d’élévation peuvent également se 
lier à deux états de l’âme où elle perd également sa 
personnalité; mais dans l’un c’est pour se perdre en 
Dieu ; dans l’autre, c’est pour s’anéantir dans la créa- 
ture (2). » Celte troisième vie, dernier effort de l’âme 
humaine, le philosophe l’appelle la «vie de l’esprit». 
Voilà où en vient à ses derniers jours, sous l'inspira- 
it) Fénelon, Œuvres spirituelles, t. IV, p. 16. 

(2) Fragments inédits publiés par M. L. NavilU. — Bibliothèque 
universelle de Genève, 1845 à 1846. 


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156 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE, 

lion évidente de la théologie chrétienne, un esprit qui a 
consumé sa vie à retrouver et à dégager la personnalité 
et la liberté humaines. 

Il est une école de théologiens qui résiste, il est 
vrai, à ces entraînements mystiques. La théologie 
orthodoxe d’un saint Augustin, d’un saint Anselme, 
d’un saint Thomas d’Aquin, d’un Bossuet, d’un Leib- 
nitz, ne connaît point de tels excès, parce que chez ces 
esprits la raison domine le sentiment . Encore faut-il 
remarquer que, si aucun de ces docteurs ne va jusqu’à 
l’abandon absolu de la personnalité dans l’union de 
l’âme avec Dieu, les exigences du dogme les condui- 
sent à réduire singulièrement cette personnalité dans 
les œuvres morales de la vie humaine. L’action de la 
grâce y domine au point de ne plus guère laisser d’ef- 
ficacité à la volonté que pour le mal et le péché. C’est 
qu’en effet, dans la doctrine théologique la moins 
mystique, il y a toujours une confusion, sinon de 
l’homme et de Dieu, tout au moins de l’action hu- 
maine et de l’action divine. Quelle est la part de Dieu, 
quelle est la part de l’homme dans la vie religieuse et 
dans la vie morale elle-même? Voilà ce qu’aucune 
théologie ne définit et ne peut définir. On ne sait ja- 
mais, dans les analyses et les descriptions de la psy- 
chologie théologique, où finit l’œuvre de l’homme, où 
commence l’œuvre de Dieu, quelle part de mérite et 
de démérite reste en définitive à la nature humaine 
ainsi tiraillée entre la grâce ou la tentation. Si l’homme 
ne disparaît point entre les deux puissances qui se 
disputent l’empire sur sa volonté, du moins son ini- 
tiative personnelle, son autonomie propre, semblent 
s’effacer tantôt sous la pression de la force diabo- 


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LA MÉTAPHYSIQUE. - ■ 157 

lique, tantôt sous l’irrésistible impulsion de la giace 
divine. ■; 

C’est ce qui fait que nulle théologie ne s’entend bien 
à la justice, celte chose morale qui a pour mesure ; 
propre le degré de mérite proportionnel à l’effort de 
volonté. La morale théologique, il faut le reconnaître, 
a une vertu singulière que n’a point la morale de la 
conscience. Derrière celle-ci et au plus profond de 
l’âme humaine, elle fait apparaître Dieu lui-même, le 
Dieu vivant et personnel qui, à un certain moment et 
pour certaines œuvres, prend la place de la personne 
humaine. Quelle foi et quelle force ne donne pas une 
pareille doctrine à l’agent de la puissance divine ? Ce 
n’est plus alors la conscience et la raison qui parlent, 
c’est Dieu même, et non-seulement Dieu parle, mais 
c’est lui qui agit réellement en nous et par nous. Alors 
que deviennent la liberté, la responsabilité? Quand 
on oppose la justice à la grâce, et qu’on se permet de 
préférer la morale de la conscience à celle de la théo- 
logie, nos théologiens ne devraient-ils pas d’abord 
comprendre l’objection qui leur est faite avant de la 
réfuter par des textes connus de tous? Ce n’est pas 
seulement la justice, dans certaines de ses appli- 
cations sociales, qui manque à la morale théologique, 
c’est le principe même de la justice, la personnalité 
humaine, qu’on n’y retrouve plus, ou qu’on y retrouve 
tellement confondue avec la personnalité divine qu’il 
devient impossible à la conscience de l’homme reli- 
gieux de fixer le degré de mérite de scs actes. Encore 
une contradiction entre la théologie et la psychologie. 

-. • ... , i 


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158 


LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 


II 

Voilà des spéculations bien diverses* qui toutes se 
ressemblent en ceci, qu’elles contredisent les ensei- 
gnements de la conscience. Toutes ne le font pas au 
même degré ni de la même manière. La spéculation 
matérialiste supprime complètement et absolument 
les vérités de la conscience en réduisant toutes les forces 
dites vitales et morales au jeu des forces physiques et 
mécaniques. La spéculation spiritualiste altère et dé- 
nature ces vérités en ramenant à un seul type tous les 
phénomènes de l’activité universelle. La spéculation 
panthéiste atteint les phénomènes de conscience non- 
seulement dans leurs caractères essentiels, mais encore 
dans leur racine elle-même , en absorbant partout 
l’être individuel dans l’Ètre universel. La spéculation 
mystique les transforme en les confondant et même 
en les identifiant avec les actes de la nature divine. Ce 
qui est constant, c’est que le divorce repara’.t entre la 
conscience et la spéculation sous toutes ses formes, de 
même qu’il avait déjà éclaté entre la conscience et 
toute espèce de science positive. 

Pour qui se prononcera la critique? Sera-ce pour 
la conscience, sera-ce pour la spéculation? Ici il n’y a 
pas de milieu à garder. On ne peut, selon le conseil de 
Bossuet à propos de la prescience divine et de la li- 
berté, tenir fortement les deux bouts de la chaîne 
sans s’inquiéter du moyen de les réunir. La contra- 
diction est plus ou moins forte, mais absolue, entre 
les conclusions de la pensée spéculative et les ensei- 
gnements de la conscience ; il faut donc choisir. Heu- 


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LA MÉTAPHYSIQUE. 159 

reusement que le choix n’est pas difficile, et ne peut 
être un instant douteux. Que sont ces spéculations qui 
viennent se heurter à un sentiment intime et invin- 
cible ? Des hypothèses. Qu’est-ce que le matérialisme, 
malgré la simplicité et la clarté de ses explications? 
Une hypothèse, et encore une hypothèse contredite 
par l'expérience physiologique elle-même. Qu’est-cc 
que le spiritualisme, malgré la solidité et la profondeur 
de son principe psychologique ? Une autre hypothèse, 
plus d’accord sans doute avec l’expérience intime, 
mais dont les conclusions extrêmes ne reposent sur 
aucune science positive. Que toute force élémentaire, 
physique, chimique, même mécanique, soit une ten- 
dance, c’est ce qui nous est révélé par les œuvres 
mêmes de cette force obéissant à l’irrésistible attraction 
du bien. Mais quelle expérience nous permet d’aller 
plus loin, de transformer une simple tendance en in- 
stinct, un instinct en volonté ? Qu’est-ce que le pan- 
théisme?Uneimposanteconceptionfortpropreàséduire 
les esprits qui préfèrent à tout la grandeur et la force. 
Certes, l’unité de la vie universelle est une vérité de- 
puis longtemps pressentie, et que les révélations de la 
science moderne confirment chaque jour. Mais, lors- 
que cette conception de l’unité va jusqu’à la négation 
de tout être individuel, ce qui est le propre du pan- 
théisme, elle n’est plus qu’une explication hypothé- 
tique : elle échoue contre le témoignage de l’expé- 
rience, attestant la personnalité libre de certains êtres, 
l’individualité de tou9 les autres au sein de la vie 
universelle. Qu’est-ce que le mysticisme? Encore une 
hypothèse. C’est par une induction psychologique que 
la cause créatrice et conservatrice du monde est con- 


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160 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE, 

çue. comme un être pensant, voulant, aimant, comme 
une véritable personne agissant sur l’âme humaine 
par la grâce/ et l’élevant par la force de son amour 
jusqu’à une sorte de vie commune où l’âme ne garde 
presque plus rien de sa personnalité. Or, quelle peut 
être l’autorité d’une pareille méthode quand il s’agit 
de modifier, sinon de supprimer, le témoignage de la 
conscience touchant la liberté des actes et le mérite 
des œuvres? Toutes ces hypothèses, qui visent à l’expli- 
cation la plus complète et la plus haute des choses, 
n’ont plus de valeur du moment qu’elles contredisent 
le sentiment de la réalité interne ou externe. Si l’on 
peut toujours dire qu’une hypothèse en vaut une autre, 
on ne peut ni faire prévaloir ni même soutenir une 
hypothèse spéculative contre un fait d’expérience. 

*. Ici l’école critique intervient. Que parle-t-on de réa- 
lité à propos du libre arbitre et des prétendues vérités 
de conscience? 11 faut distinguer entre le sentiment et 
la réalité. Nous croyons tous être libres dans l’exercice 
de notre volonté. Nous le croyons alors même que la 
science ou la philosophie essaye de nous démontrer le 
contraire. Rien ne peut arracher cette foi de notre âme. 
Quand il semble que notre raison nous a délivrés 
d’une croyance qu’elle traite de préjugé, ce préjugé 
rentre obstinément dans la pratique, et y reprend tout 
son empire. Tout cela est incontestable; mais qu’est- 
ce que cela prouve'? Que le sentiment de la liberté est 
invincible et indestructible, rien de plus. Que l’homme 
soit libre en réalité, comme il le croit, ceci est une 
autre . question qu’aucune analyse psychologique^ ne 
peut résoudre. Et comment le pourrait-elle? Tant qu’il 
ne s’agit que du sentiment, on reste dans la sphère in-„ 


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LA MÉTAPHYSIQUE. ! tût 

térieure du moi, où ne se pose jamais le problème de 
la réalité objective de nos sentiments et de nos idées. 
Dès qu’on en sort, ce terrible problème se dresse 
devant nous comme le sphinx de la fable. Comment le 
résoudre, comment démontrer que l’homme est réelle- 
ment libre ? Pour cela, ne faudrait-il pas avoir le secret 
de l’ordre universel? Ne faudrait-il pas pouvoir em- 
brasser l’enchaînement des causes, - voir au fond môme 
de l'ètre qui reçoit ou subit tant d’impressions du de- 
hors ? Au sein de cette nature qui l’enveloppe et le 
pénètre de ses influences, comment l’homme peut-il 
être assuré de son autonomie ? Ne faut-il pas dire avec 
Feuerbach : « Le sentiment intérieur de notre liberté 
peut être une illusion ; nous avons seulement ce senti- 
ment parce que nous ne découvrons pas les fils qui 
unissent les causes aux effets. » - • > 

C’est Kant qui a eu le redoutable honneur d’intro- 
duire dans la philosophie moderne ce scepticisme cri- 
tique fondé sur la distinction du subjectif et de l’objectif 
L’expérience, interne ou externe, est l’unique source 
de nos connaissances. Or l’expérience n’atteint que des 
phénomènes. Les noum'enes , autrement dit les choses en 
soi lui échappent et par conséquent échappent à la 
science humaine. Cela posé, de quoi s’agit-il. dans la 
question qui nous occupe? Est-ce d’une simple vérité 
subjective, comme la sensation, la pensée, la volonté 
et tout acte de la vie morale ? Si cela était, il n’y aurait 
pas de question, et les philosophes n’en seraient pas 
encore aujourd’hui à disputer sur le libre arbitre. C’est 
donc bien d’une vérité objective qu’il s’agit, par con- 
séquent d’un problème métaphysique et non pure- 
ment psychologique. Ici, que saisit la conscience? Un 


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162 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

pur phénomène, c’est-à-dire le sentiment de notre 
liberté. Quant à la réalité elle-même, pour qu’elle la 
saisit également, il faudrait qu’elle pénétrât jusqu’à 
l’être lui-même, sujetet cause des actes qu’elle perçoit. 
Or la conscience tout empirique que nous avons des 
phénomènes ne nous révèle rien à cet égard. Yoilà 
pourquoi certains attributs de l’être humain, comme 
la liberté, comme la spiritualité, sont des questions 
toujours discutées et jamais résolues. Si ces attributs 
tombaient directement sous l’œil de la conscience, 
tout le monde les verrait et le doute serait impossible. 
Entre le sentiment et la réalité, il y a toute la distance 
du phénomène au noumène. 

Kant ne se borne point à cet argument a priori tiré 
de l’incompétence de la conscience; il soumet laques- 
tion de la liberté à la décisive épreuve de la méthode 
antinomique, ainsi qu’il le fait pour toutes les ques- 
tions de l’ordre métaphysique. Il pose donc en regard 
l’une de l’autre la thèse de la liberté et l’antithèse de la 
nécessité, appuyant celle-ci sur la loi de causalité qui 
régit toute la nature, celle-là sur une loi de la raison. 
Tandis que l’expérience montre partout l’enchaîne^ 
ment sans fin des phénomènes sous la loi de causalité, 
la raison pure affirme une cause première et indépen- 
dante de cette succession, soit chez l’homme, soit dans 
le monde. Entre la raison et l’expérience, il y a donc 
ici encore contradiction absolue : d’où il résulte que la 
liberté n’est qu’un noumène, c’est-à-dire un objet de 
conception, non de connaissance, comme toutes les 
autres thèses de l’ordre métaphysique. On peut la 
concevoir, on la conçoit même nécessairement dans 
un ordre de choses où la raison déterminerait la vo- 


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LA MÉTAPHYSIQUE. 163 

lonté ; mais ce monde purement intelligible échappe à 
In démonstration. 

Est-ce à dire que Kant soit sceptique sur la question 
de la liberté? Nullement. Non-seulement il y croit, 
comme le veut la conscience humaine, mais il la 
prouve, ou du moins croit la prouver en s’adressant à 
la raison pratique. En sa qualité d’étre raisonnable, 
l’hommecomprend une loi morale, c’est-à-dire une règle 
obligatoire pour ses actions. Cette loi suppose la li- 
berté de l’agent : il n’y ani droit ni devoir, à proprement 
parler, pour un être qui n’agirait pas librement ; en un 
mot, il faut que l’homme soit une véritable personne 
pour exécuter la loi conçue par sa raison pratique. 
Kant démontre de môme l’existence de Dieu, la spi- 
ritualité et l’immortalité de l’ârne. Si la loi du devoir 
suppose la liberté, la loi du mérite et du démérite qui 
en est la conséquence, implique la nécessité d’une 
sanction. Où se réalisera cette sanction, qui sera le 
juge ? On sait ce que vaut et ce que peut la justice 
humaine. Quelque optimisme qu’on professe, on sait si 
notre monde est le lieu qui convient à cette sanction. 
Donc nécessité d’un Dieu qui juge, et d’une autre vie 
où justice entière soit faite à tous les agents libres 
selon leurs mérites. Voilà comment Kant retrouve par 
la raison pratique les vérités métaphysiques que la 
Critique de la raison pure avait fait évanouir. 

En lisant la Critique de la raison pratique , on voit 
avec quelle sécurité Kant se repose sur sa démonstra- 
tion de la liberté. Nous n’avons jamais pu partager 
cette confiance du grand moraliste. La logique la plus 
simple ne dit-elle pas qu’une déduction rigoureuse ne 
vaut véritablement qu’autant que le principe d’où l’on 


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164 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

tire la conséquence est absolument vrai? Or d’où Kant 
dérive- t-il l’existence môme de la liberté? De la loi 
morale, qu’il semble poser comme une vérité a priori 
indépendante de toute autre. Nous en sommes encore à 
comprendre comment Kant n’a pas vu que la concep- 
tion d’une loi morale, toute nécessaire qu’elle soit, sup- 
pose deux faits de conscience parfaitement indépen- 
dants l’un de l’autre, une raison qui ne comprend pas 
seulement l’utile et comprend aussi le bien, une volonté 
libre pour le réaliser. L'homme pourrait concevoir le 
bien sans avoir la liberté de le faire. Il pourrait avoir la 
liberté de le faire sans le concevoir. C’est la réunion de 
ces deux choses, raison et volonté libre, qui constitue la 
loi morale, c’est-à-dire l’obligation absolue, sans con- 
ditions et sans restrictions, de faire le bien . Que si par 
hasard l’une de cès conditions vient à manquer, soit la 
raison, soit la volonté libre, toute notion de loi morale 
disparaît. Quand donc notre profond moraliste fait de 
l’existence de la liberté un simple postulat de la loi 
morale, il ne voit pas que cette loi elle-même n’est 
qu’une hypothèse subordonnée à deux faits dont l’un 
est précisément l’objet du postulat en question. Oui 
sans doute, le concept de la loi morale, pour emprun- 
ter le langage de Kant, implique l’existence réelle de 
la liberté ; mais ce concept lui-même repose sur le 
sentiment de cette liberté. Supposez que ce sentiment 
puisse être une illusion, voici la loi morale ruinée dans 
sa base. Si le sentiment ne prouve rien, si la con- 
science est impuissante à saisir la réalité elle-même, 
l’homme perd ou voit s’affaiblir sa notion d’être mo- 
ral. C’est ce que l’expérience démontre par des faits 
constants. Qu’arrive-t-il chez les âmes qui doutent de 


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LA MÉTAPHYSIQUE. y 165 

leur libre arbitre? Que le sentiment moral reçoit le 
contre-coup de celte disposition de leur esprit. Du 
moment qu’on ne croit plus à la liberté, on ne croit 
plus au devoir. Il ne faut donc pas dire que la notion du 
devoir implique l’existence de la liberté. La vérité est 
que le fait simple ici, le fait principe, c’est le sentiment 
invincible de la liberté. Si l’on en conteste la réalité 
objective, on ruine le concept de la loi morale, qui n’en 
est que la conséquence ; c’est-à-dire que la grande dé- 
monstration de Kant tourne dans un cercle vicieux. 

11 faut donc en revenir au témoignage de la con- 
science comme au seul moyen possible de prouver la 
liberté. Toute la question se réduit à savoir si vrai- 
ment ce témoignage peut être infirmé par la critique 
de Kant et de son école. Celte critique se résume dans 
les deux arguments suivants : 1° la conscience n’atteint 
que les phénomènes, et ne peut rien nous apprendre sur 
la cause;. 2° le problème du libre arbitre est sujet à la 
contradiction antinomique comme tous les problèmes 
métaphysiques. Que valent ces deux arguments? 

En ce qui concerne le témoignage de la conscience., 
nous trouvons que la critique de l’école de Kant a son 
principe dans une fausse idée de ce témoignage. De 
quoi le moi a-t-il conscience ? Est-ce seulement des 
actes ou encore de la cause de ceux-ci? Voilà toute la 
question. 11 nous semble qu’elle est tranchée par la 
définition même du mot conscience. Avoir conscience 
de scs sensations, de ses pensées, de ses volilions, est- 
ce simplement savoir qu’on sent, qu’on pense, qu’on 
veut? Alors il faudrait dire que l’animal a la conscience 
aussi bien que l’homme ; car il est évident qu’il ne sent, 
ne perçoit, n’agit pas sans savoir qu’il sent, perçoit et 


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166 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

agit. Pourtant on s’accorde à reconnaître que la con- 
science est l’attribut essentiel et caractéristique de 
l’être humain. C’est que l’homme a conscience non-seu- 
lement de ses actes, mais de l’être qui les produit, du 
moi, sujet ou cause de ces phénomènes. A vrai dire 
même, il n’a conscience que du moi et des attributs 
qui constituent sa personnalité. Il se sait libre, comme 
il se sait un, identique, comme il se sait en possession 
de tout ce qui constitue l’innéité et la spontanéité de 
son être. On comprend que l’être fictif imaginé par 
Condillac, Y homme statue , n’ait conscience que de sa 
sensation, et qu’il s’identifie avec elle, au moins tout 
d’abord, de manière à dire : Je suis telle saveur, telle 
odeur, tel son, telle couleur. Cela peut se concevoir 
à la rigueur pour l’animal, auquel il est permis de 
refuser la conscience, tout en lui attribuant, outre la 
sensibilité et la mémoire, une certaine intelligence 
et le sentiment confus de son individualité. Mais, si 
l’animal ne se distingue pas de sa sensation et ne 
s’affirme pas comme moi, il est certain que cette dis- 
tinction et cette affirmation sont le fait propre de la 
personnalité humaine. L’homme réel est une cause, 
une force active, douée de facultés diverses qui n’at- 
tendent que le contact d’un objet pour entrer en exer- 
cice. Dès que cette force subit l’impression de la cause 
extérieure, elle réagit en vertu de l’énergie qui lui est 
propre, quelle que soit la violence de l’impression; par 
le sentiment de cette réaction, elle se distingue de la 
sensation et de la cause de la sensation, et s’affirme 
elle-même. De là la conscience, phénomène inexpli- 
cable dans l’hypothèse de l’homme statue, mais qui de- 
vient simple et nécessaire dans la vraie notion du moi. 


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LA MÉTAPHYSIQUE. 167 

Qu’est-ce donc qu’avoir conscience de soi? C’est se 
sentir un, identique, actif, libre dans l’exercice de son 
activité. II est vrai que l’homme ne sent tous ces at- 
tributs de son être que dans les actes qui les manifes- 
tent, que la conscience est le sentiment du moi en 
action; mais ce serait abuser d’une abstraction mé- 
taphysique que de faire la distinction de l’être en soi 
et de l’être en acte, et de prétendre que, si la con- 
science saisit l’un, l’autre lui échappe. Kant est évi- 
demment dupe d’une sorte d’illusion ontologique de 
ce genre, lorsqu’il applique au témoignage du sens 
intime cette distinction du subjectif et de l’objectif, 
du phénomène et du noumène, dont la philosophie 
critique s’est fait une arme si redoutable contre toute 
espèce de dogmatisme philosophique. Le moi a con- 
science de la cause dans l’acte; et, comme pour une 
force agir c’est être, il s’ensuit que la conscience de 
son activité implique celle de son être. Voilà donc le 
terrible noumène évanoui. Maine de Biran a raison 
contre l’école de Kant, parce qu’il a raison contre 
l’école de Bacon. Kant avait admis, sur la foi d’une 
méthode en vogue, que la conscience n’atteint direc- 
tement que les actes, et que l’induction est nécessaire 
pour pénétrer au delà, jusqu’aux facultés de l’être, 
jusqu’à l’être lui-même. De là ce noumène de l’être 
en soi qu’il garde en réserve, caché dans les profon- 
deurs de la substance, derrière la réalité toute phé- 
noménale dont la conscience est le miroir. Depuis que 
Maine de Biran et l’école psychologique ont comme 
soufflé sur le spectre ontologique et restitué à la con- 
science toute la portée de son intuition, le mystère 
de la personnalité humaine a disparu, et l’on peut 


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108 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

parler en toute certitude de 1 ’âme, de Yesprit, de la li- 
berté , sans avoir besoin d’invoquer les lumières de la 
métaphysique. Comme le dit le poète, 

Apparet domus intus, et atria longa patcscunt. , 

i j . . j. » - tj * 1' • ' 

- Quant à l’argument tiré de la contradiction antino- 
mique, il n’est pas, à notre sens, d’antinomie moins 
fondée que celle qui oppose ici la loi de la nature à la 
loi de la raison. 11 est très-vrai que la loi de causalité 
régit toute la série des phénomènes dont se compose 
l’ordre de la nature ; mais il ne l’est pas moins que la 
loi de finalité y fait sentir aussi son action, sans qu’il 
y ait la moindre contradiction entre les deux vérités. 
Cette loi de finalité qui gouverne la nature comme la 
volonté, le monde physique comme le monde moral, 
n’estpoint, ainsi que Kant le pense, une simple concep- 
tion de la raison pure, sans application possible au 
monde de la réalité naturelle ; c’est aussi bien une loi 
de l’expérience que la loi de causalité. La science posi- 
tive ne conteste pas plus l’une que l’autre; elle se borne 
à renfermer dans ses justes limites l’application d’un 
principe dont il a été fait un si grand abus. Le spectacle 
de la nature, connue et expliquée par la science la 
plus sévère, nous fait voir sans cesse les deux lois 
concourant à l’ordre universel. Partout la loi de finalité 
domine et dirige les forces de toute espèce soumises h 
la loi de causalité. Et si, au lieu de contempler l’uni- 
vers, on se contente d’observer ce qui se passe dans 
le petit monde de la réalité humaine, on voit fort bien 
comment elles agissent de concert. Qui donné le branle 
à la série de mouvements qui constituent la vie orga- 
nique? La volonté sollicitée elle-même par la raison. On 


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3': LA MÉTAPHYSIQUE. - j 169 

* voit. donc ici les deux lois en action à la fois, et _com-, 
ment l’une se soumet à l’autre dans le rapport du 
moyen à la fin. 11 en est de même dans l’ordre de. la 
vie universelle. Kant a raison d’affirmer qu’il n’y a 
point de cause première dans l’ordre des causes phy- 
siques, la série de ces causes élant absolument indé- 
finie; c’est une thèse que confirment l’expérience et 
la science positive. Mais il a tort de voir là un argu-, 
ment contre l’existence d’une cause première, soit 
dans la série des phénomènes de la nature, soit dans 
la série des phénomènes de la vie humaine. Celte cause 
première existe dans un ordre supérieur, aussi réel, 
aussi accessible à l’expérience que l’autre, dans l’ordre 
de la finalité ; c’est la cause finale, le bien, cause à 
laquelle tout obéit, la nature fatalement par l’impul-, 
sion mécanique ou l’instinct, l’humanité librement 
par la volonté raisonnable. , , 

ii -I 

III 

T , • . . <> . . I.iul 

' Que nulle spéculation ne puisse ébranler la solidité 
des enseignements de la conscience , c’est un point 
qui nous paraît acquis à la discussion. Nous voudrions 
faire voir en outre comment la conscience n’est pas 
seulement une autorité infaillible dans son domaine,' 
comment elle éclaire toutes les autres sciences dé la 
lumière supérieure qui lui est propre, comment elle 
les élève, les dirige et les corrige dans leurs spécula- 
tions philosophiques. - . ... , ; 

Pourquoi les sciences de la nature tournent-elles au 
matérialisme aussitôt qu’elles veulent s’élever aux 
principes et aux causes? C’est que, si elles trouvent en 
elles-mêmes les éléments de cette philosophie, elles 

P. YACHEROT. 10 


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I/O 


LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 


n’y trouvent pas l’idée maîtresse qui doit présider à 
leur synthèse. Le savant n’a que deux méthodes à son 
service, l’observation spécifique ou générale, et l’expé- 
rimentation si nécessaire à l’induction. Avec cela se 
fait la science proprement dite, laquelle se borne à 
constater les faits, à les classer et à les ramener à des 
lois. Si le savant veut en outre expliquer ces phéno- 
mènes, en chercher, comme on dit, la cause, il n’y a 
pour lui qu’une cause intelligible : la succession de 
deux ou plusieurs phénomènes étant donnée, c’est le 
phénomène antécédent qui sert de condition aux au- 
tres. Confondre la condition avec la cause des phéno- 
mènes, telle est la méthode spéculative du savant qui 
se hasarde à philosopher sur les choses de la nature. 
C’est ainsi que le physiologiste explique toute la vie 
morale par l’organisme. C’est ainsi que le chimiste 
explique toute la vie organique par la composition 
moléculaire. C’est ainsi que le physicien explique 
toute combinaison des molécules dites intégrantes par 
l’action des forces mécaniques. Enfin, e’est ainsi que 
le philosophe de la nature explique la vie universelle 
par la seule loi de gravitation régissant les atomes 
comme les mondes. Telle est la nécessité logique des 
méthodes et des idées que la science moderne, avec 
ses incessants et admirables progrès, ne conclut pas 
sur ces points de haute philosophie autrement que la 
science ancienne, si imparfaite et si incomplète. Les 
atomistes de nos jours n’ont pas une autre philosophie 
de la nature que les atomistes anciens. C’est toujours 
l’hypothèse du mécanisme universel, avec toute la 
différence que la science moderne a mise entre le de 
Natura rertnn de Lucrèce et le Système du monde de 


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LA MÉTAPHYSIQUE. 171 

Laplace. Les physiologistes contemporains n’ont pas 
une autre psychologie au fond que les anciens physio- 
logistes; toute la différence consiste en ce que, si leur 
explication est la même, leur science des rapports du 
physique et du moral ne souffre aucune comparaison 
avec celle de l’antiquité. Comment en serait-il différem- 
ment dans un ordre de méthodes et d’idées qui ne 
dépasse pas l’expérience sensible? 

Qu’on ouvre au savant le monde des vérités de la 
conscience, voici qu’une lumière nouvelle se répand 
tout à coup sur le champ de ses recherches. Avec le 
sentiment des choses du dedans, il acquiert les véri- 
tables notions de force, de cause, de fin. Alors seule- 
ment le fond des choses lui est révélé. Il reconnaît 
qu’en s’arrêtant aux lois et aux conditions des phéno- 
mènes, il n’en avait vu que la surface ; alors il fait la 
distinction capitale des conditions et des causes, des 
forces aveugles et des raisons, du comment et du pour- 
quoi des choses. Le physiologiste comprend enfin la 
raison des faits qui lui avaient été déjà révélés par sa 
propre science, mais qui étaient restés pour lui à l’état 
de mystère; l’organisation des êtres vivants devient 
non une simple composition, mais une véritable créa- 
tion, la création d’une cause finale, qui est l’être vi- 
vant lui-même. Le chimisteetle physicien comprennent 
que ces atomes eux-mêmes qui se combinent sous 
l’action de lois chimiques et mécaniques pour former 
les corps ne se meuvent ainsi qu’en vertu d’une acti- 
vité spontanée. Voilà ce que la conscience apprend à la 
philosophie naturelle. Si Aristote et Leibnitz ont chacun 
renouvelé cette dernière, s’ils ont rendu la vie et l’être 
véritable à cette nature si mal comprise des physiciens 


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172 


LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 


atomistes et des physiciens géomètres de leur époque, 
c’est qu’ils en avaient rétrouvé le principe de sponta- . 
néité dans une autre expérience que celle des sens. I 
! Pourquoi la spéculation métaphysiqueaboutit-elleau 
panthéisme? C’est encore parce qu’elle ne trouve pas 
en elle-même le principe qui pourrait l’arrêter dans 
ses déductions logiques. Quand la pensée s’est élevée 
jusqu’à la conception de l’Être universel, il lui devient 
difficile de ne point se laisser aller à toutes les consé- 
quences plus ou moins rigoureuses de cette concep- 
tion. Ni l’expérience sensible ni l’imagination ne ré- 
sistent à l’absorption des êtres dans l’être absolu, par 
la raison que l’expérience sensible et l’imagination ne 
pénètrent pas dans l’individualité même des êtres, et 
ne nous laissent qu’une représentation tout extérieure. 

Il en résulte que le principe de l’unité domine les 
apparences, et fait rentrer dans le sein de l’Être uni- 
versel tous ces prétendus êtres dont on ne voit que les 
formes éphémères. Seul le sens intime résiste à une 
pareille métamorphose; seul il affirme la liberté, la 
personnalité de l’homme d’abord, puis l’autonomie, 
la spontanéité des êtres de la nature. C’est parce que 
l’homme sent son être sous les phénomènes qui le 
manifestent extérieurement, qu’il comprend, sans le 
sentir, l’être des choses qui l’entourent. C’est parce 
qu’il se reconnaît une force, une cause, qu’il retrouve 
un monde peuplé de forces et de causes, réelles.- Alors 
il lui est impossible d’accepter ce panthéisme qui fait 
des êtres individuels de purs inodes de l’Être univer- 
sel. Là conscience maintient la philosophie de l’unité 
dans la seule doctrine qui puisse satisfaire à la fois la 
raison et l’expérience, à savoir la coexistence des in- 


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LA MÉTAPHYSIQUE. : 173' 

dividus au sein de l’Èlre universel. C’est celte vérité si 
bien exprimée par une formule théologique que la 
métaphysique pourrait s’approprier, avec la substitu- 
tion d’un seul mol, in urio vivimus, movemur et sumus. 
Tel est le service que Schelling croyait avoir rendu à 
la philosophie trop abstraite de Spinoza en lui infusant 
le sentiment des forces vives de la nature. Ce n’est 
pas en effet par sa conception de l’unité que pèche 
cette grande philosophie dont Lessing, Schelling, 
Hegel, Goethe et beaucoup d’autres esprits élevés ont 
repris la tradition; c’est par le mépris de l’expérience 
intime et môme de toute expérience; c’est par l’abus 
d’une méthode toute géométrique qui a faussé et sté- 
rilisé le principe môme du système. La mauvaise phy- 
sique et la mauvaise psychologie de l’école cartésienne 
ont conduit la philosophie de l’unité à cette doctrine 
de la nécessité universelle qui a fait une renommée si 
équivoque au plus puissant esprit des temps modernes. 

Pourquoi toute philosophie religieuse incline-t-elle 
au mysticisme ? C’est encore parce que la théologie 
ne trouve point dans ses propres enseignements la 
limite et l’obstacle à ces entraînements mystiques. 
Toute âme religieuse aspire h l’union avec Dieu et tend 
à l’absorption de sa personnalité dans la nature divine. 
On a vu le sévère Maine de Biran lui-môme, le psy- 
chologue par excellence, professer cette métamorphose 
de notre humanité. Il faut donc que la pente soit irré- 
sistible, puisque la méthode psychologique elle-môme 
n’a pu arrêter le philosophe chrétien. Seulement il faut 
ici préndre garde de se laisser abuser par les mots. Il 
y a plusieurs variétés de mysticismes. Il est bien vrai 
sans doute qu’ils ont tous ceci de commun de 'con- 

^ 10 .^ 


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174 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

dure à l’absorption en Dieu ; mais quel Dieu? Toute la 
question entre le bon et le mauvais mysticisme, entre 
la bonne et la mauvaise théologie, est là. Ce point est 
d’une importance capitale dans l’histoire critique des 
écoles mystiques. Au premier abord et à s’en tenir 
aux mots, il semble que le mysticisme soit par essence 
le tombeau delà liberté, et par conséquent de la mo- 
ralité humaine. Tandis que les moralistes ne voient 
dans le phénomène mystique qu’un état de servitude 
et d’irresponsabilité, les théologiens croient y recon- 
naître au contraire la plus haute perfection, môme la 
plus grande liberté possible dans la véritable acception 
du mot, summa De» servi tus, summa libertas. Qui a tort, 
qui a raison ? Le fait est que la question n’est pas aussi 
simple que le pensent les moralistes profanes, et il 
faut y regarder de très-près pour voir où est l’exacte 
vérité dans ce débat entre la morale philosophique et 
la morale théologique. 

Ici une analyse psychologique est nécessaire. En gé- 
néral, quand on met deux ôtres en présence et en rap- 
port, lestermçspar lesquels on exprime la nature de 
ce rapport ne donnent lieu à aucune équivoque. Cha- 
cun sait ce que c’est que l’influence, l’inspiration d’un 
homme vis-à-vis d’un autre; chacun sait également ce 
que c’est que l’influence, l’impression de la nature 
sur un être humain. Mais pour le théologien, surtout 
pour le théologien mystique. Dieu n’est pas un autre 
vis-à-vis de l’homme ; il lui est essentiellement intime, 
et il le devient d’autant plus que l’homme croît en 
perfection et en sainteté. Sans doute, dans l’état mys- 
tique, la nature humaine se confond avec la nature 
divine, la loi de la conscience s’efface devant la loi de 


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LA MÉTAPHYSIQUE. 175 

Dieu ; mais de quel Dieu s’agit-il encore une fois? Si 
c’est le Dieu de l’imagination, le mysticisme fait des- 
cendre l’àme aux pratiques de la théurgie. Si c’est le 
Dieu de l’abstraction métaphysique, le mysticisme 
l’abîme dans le néant de l’infini et de l’indéterminé. 
Que si au contraire c’est le Dieu révélé par le sens in- 
time, le mysticisme prend alors un tout autre carac- 
tère, et, au lieu d’annuler les facultés propres de l’àme 
humaine, il ne fait que les porter à leur plus haute 
puissance. A part l’illusion d’optique psychologique 
qui fait croire au mystique que c’est une autre vo- 
lonté que la sienne qui opère en lui, c’est bien la 
vie de l’esprit, la même vie pour le sage que pour le 
saint. L’âme humaine peut s’abandonner en toute 
sûreté à toutes les abnégations de sa personnalité, 
à toutes les tendresses de son amour, à toutes les 
effusions de la grâce qui fait irruption en elle. Car 
en tout cela elle ne sort pas des limites de la con- 
science; elle y entre, elle s’y enfonce de plus en plus. 
Le Dieu auquel elle se donne ne diffère d’elle-même que 
parle degré de perfection; la volonté divine à laquelle 
elle se soumet n’est que l’idéal de sa propre volonté. 

Voilà le signe infaillible auquel on distingue le bon 
du mauvais mysticisme. Pendant que celui-ci, à la suite 
des illuminés de tous les temps, fait sortir l’âme hu- 
maine des limites de la conscience pour la précipiter 
dans les folies de l’imagination visionnaire ou dans les 
anéantissements de l’extase alexandrine, celui-là la 
maintient dans le sanctuaire même du for intérieur, au 
plus profond, au plus pur, au plus vraiment divin de 
la nature humaine. C’est le mysticisme de l’école d’une 
sainte Thérèse et d’un Fénelon. Quand sainte Thérèse 


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176 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

s’écrie: «Mon .Dieu, l’enfer, s’il le, faut, pourvu. que 
je puisse encorè vous aimer !» n’est -ce pas; là le lan- 
gage des! vrais amants, n’est-ce pas là un cri. sorti du 
cœur de la plus aimante des femmes ? Fénelon expli- 
que fort bien le caractère de ce mysticisme. « Ce n’est 
qu’oprès l’extirpation de la vie maligne et corrompue 
du vieil homme, dit-il, que nous passons dans la vie de 
l’homme nouveau. Il faut que tout meure, douceurs, 
consolation, repos, tendresse, amitié, honneur, répu- 
tation : tout nous sera rendu au centuple; mais il faut 
que tout meure, que tout soit sacrifié. Quand nous au- 
rons tout perdu en vous, ô mon Dieu, nous retrouve- 
rons tout en vous. Ce que nous avions en nous avec 
l’impureté, du vieil homme nous sera rendu avec la 
pureté de l’homme renouvelé, comme les métaux mis 
au feu ne perdent point de leur pure substance, 
mais sont purifiés de ce qu’ils ont de grossier. Alors, 
mon Dieu, le même esprit qui gémit et qui prie en 
nous aimera en nous plus parfaitement. Combien 
nos cœurs seront-ils plus grands, plus tendres et plus 
généreux ! Nous n’aimerons plus en faibles créatures 
et d’un cœur resserré dans d’étroites bornes : l’amour 
infini aimera en nous, notre amour portera le carac- 
tère de Dieu même (1).» Le philosophe religieux, Maine 
de Biran, n’a point une autre manière d’entendre l’u- 
nion mystique de l’àme avec Dieu, sauf les exagéra- 
tions de langage qu’il laisse aux théologiens. Dans cette 
troisième vie, toute de sainteté, qu’il regarde comme le 
suprême effort de la vertu humaine, l’âme, en passant 
à Dieu, ne fait que rentrer de plus en plus dans l’es- 

*>.! * : ■ . i.i 

«■ (1) Manuel de pieté, p. 154. - ■ •. J 


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. ï 

LA MÉTAPHYSIQUE. 1 177 

sence même de son ôlre propre, laquelle est l’idéal de 
toute perfection. C’est ce qui lui fait dire que le chris- 
tianisme seul a connu notre nature tout entière, l’er- 
reur des quiétistes étant de supprimer la liberté avec 
l’action, tandis que l’erreur des stoïciens est de s’en 
tenir à cette vie de lutte et d’effort qui ne comporte pas 
la paix de l’âme, vainement cherchée par leurs sages. 

' Un pareil mysticisme n’est jamais dangereux pour 
la morale, parce qu’il n’est jamais contraire à la con- 
science. Le Dieu dont l’âme religieuse écoute la voix, 
suit la volonté, prend en quelque sorte la nature, est 
un Dieu sorti lui-même des entrailles de l’humanité. 
Conime il en est surtout l’idéal, elle ne peut, en ses 
plus ardentes extases, s’égarer dans le monde des 
abstractions ou des chimères. On peut, avec sainte 
Thérèse, avec Fénelon, avec Maine de Biran, parler 
d’anéantir sa personnalité en Dieu sans compromettre 
aucun des attributs supérieurs et vraiment humains 
de cette personnalité. Un tel Dieu n’est pas un océan 
où puisse se perdre tout ce qui s’y absorbe; c’est un 
foyer où se concentre l’âme humaine pour y ranimer, 
y purifier, y transfigurer sa propre nature, y devenir 
plus intelligente, plus aimante, plus libre que jamais 
de la liberté des enfants de Dieu.’ Que la'grâce ne soit 
qu’une sorte de projection de la conscience humaine, 
ainsi que le pense la philosophie ; que la conscience 
au contraire ne soit qu’un reflet de la grâce, ainsi que 
le prétend la théologie, qu’importe, si ces deux choses 
n’en fontqu’une au fond? C’est là la vraie religion, en- 
tièrement conforme à la morale, excepté en ceci, que 
ce qui n’est pour l’une qu’un idéal de la pensée’ est 
pour l’autre la réalité suprême. Or, qu’on fasse ou. 


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178 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

non de cet idéal une réalité, la loi n’en reste pas moins 
la même dans ses caractères essentiels, loi de pure 
conscience pour la morale, loi de volonté divine pour 
la religion. Et non-seulement la loi reste la môme; 
mais au fond les deux voix qui la proclament se con- 
fondent en une seule. Ce n’est pas entre la conscience 
humaine et la volonté divine que peut éclater la con- 
tradiction ; c’est entre la conscience et la nature seu- 
lement, entre la conscience avec ses hautes et pures 
inspirations, et la nature avec ses grossières et impures 
suggestions. Quand le Christ dit dans sa Passion: 
« Mon Père, que votre volonté soit faite et non la 
mienne», ce n’est pas la volonté de l’âme qu’il oppose 
à celle de Dieu, c’est la volonté ou plutôt l’invincible 
instinct de la nature qui gémit et réclame. L’âme du 
Christ contenait en elle un Dieu nouveau , supérieur 
au Dieu de Moïse, un Dieu de bonté et d’amour, tandis 
que l’autre est surtout un Dieu puissant et jaloux, ter- 
rible dans ses justices, cruel dans ses vengeances. C’est 
donc avec une parfaite vérité que le plus mystique des 
Évangiles a pu dire : « Je suis un avec mon Père ». Le 
Dieu qu’invoque et que prie Jésus n’est plus le Dieu 
de la loi; c’est le Dieu de sa conscience. 

Etcœlum et virtus : ce mot du poète stoïcien n’est 
pas moins vrai de la religion que de la morale. Le vrai 
sentiment religieux n’a rien de métaphysique; il ne 
s’adresse ni à l’être infini, ni à l’être absolu, ni à l’être 
universel, tous êtres abstraits qui n’ont rien de com- 
mun avec la conscience. Il a pour objet un Dieu qui, à 
part les attributs que lui reconnaît la raison, est l’idéal 
de notre nature. C’est dans la conscience que l’âme a 
cherché et trouvé ce Dieu; c’est dans la conscience 


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LA MÉTAPHYSIQUE. 179 

qu'elle le contemple et l’adore. La nature n’a jamais 
donné qu’un être d’imagination, de même que la 
pensée métaphysique n’a jamais donné qu’un être de 
raison. Partout et toujours la vraie divinité, nous di- 
sons celle qui répond au sentiment religieux, est sortie 
du sanctuaire de la conscience humaine, plus ou moins 
pure, noble, adorable, selon les progrès de cette con- 
science. Aussi peut-on dire que le sentiment religieux 
a constamment été en raison du sentiment moral, et 
quand la foi du croyant a eu besoin d’un commentaire 
de la parole sainte, où l’a-t-elle cherché? Dans le livre 
toujours nouveau de la conscience. C’est ce qu’a fait 
et fera le chrétien protestant, pour lequel les écritures 
ne sont qu’un texte toujours ouvert aux interprétations 
delà science et de la morale; c’est ce que fait encore, 
quoique avec moins de liberté, le chrétien catholique 
soumis à l’autorité de l’Église. Mais que la théologie 
se réforme ou non sous l’inspiration de la conscience, 
il n’en reste pas moins certain qu’au tant elle doit se dé- 
fier de l’imagination et de l’abstraction métaphysique, 
autant elle doit se confier à la conscience, lorsqu’il s’agit 
de la bonne et saine direction de l’âme religieuse. 

Enfin, pourquoi les sciences morales elles-mêmes 
semblent-elles se perdre aujourd’hui dans un déter- 
minisme aussi dangereux que le matérialisme? Pour- 
quoi l’histoire incline-t-elle au fatalisme? Pourquoi la 
politique tourne-t-elle à l’empirisme? Pourquoi l’éco- 
nomie politique risque-t-elle de se perdre dans les 
détails de la statistique? Pourquoi la morale se laisse- 
t-elle ramener, elle aussi, à une simple théorie méca- 
nique des passions où il n’est plus question de liberté, 
de droit et de devoir? C’est toujours parce que ces 


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180 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

sciences- oublient les enseignements du sens intime.. 
Elles oublient que la conscience n'est pas seulement 
la lumière, qu’elle est le principe, la substance 
même dont elles vivent, et que, si elles négligent ses 
révélations, elles restent aveugles en dépit de toutes 
les méthodes qu’elles peuvent emprunter aux sciences 
physiques. Elles n’auraient plus qu’à se traîner misé- 
rablement à la suite de ces dernières, qui leur reste- 
ront toujours fort supérieures en rigueur et en préci-. 
sion. On a vu ce que serait l’histoire privée des révé- 
lations de conscience, le règne de la fatalité, l’école du 
succès partout et toujours glorifié. Il serait facile de 
montrer comment la politique, réduite à ses données 
propres, n’est plus que l’art de Machiavel plus ou 
moins accommodé aux nécessités des temps et des 
lieux. Il ne serait pas plus difficile de faire voir com- 
ment l’économie politique, sicette lumière lui manque, 
perd de vue l’homme et sa haute destinée, c’est-à-dire 
le but final où tend tout ce mouvement de la produc- 
tion et la distribution delà richesse. Quant à la morale 
proprement dite, principes et développements, elle est 
contenue tout entière dans la conscience. Elle n’attend 
rien des belles spéculations de la métaphysique sur 
l’ordre et l’unité de la vie universelle. Elle n’a aucune 
lumière à demander à la théologie, qui lui emprunte 
au contraire ce qu’elle a de meilleur et de plus pur; en 
un mot, elle commence et finit à la conscience. 

Il est temps qu’une réaction s’opère en faveur des 
vérités de conscience. La méthode expérimentale ap- 
pliquée aux études morales est bonne, dans une cer- 
taine mesure. La méthode historique dont notre siècle 
est fier a fait merveille, et ses travaux sont dans toutes 


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LA MÉTAPHYSIQUE. 181 

les mains. Mais à ce double esprit il faut un contre- 
poids, et ce contre-poids ne peut se rencontrer que 
dans le sens psychologique, trop rare aujourd’hui et 
trop peu fécond en œuvres. Qu’on ne s’y trompe pas, 
notre siècle positif a encore moins de goût pour les 
analyses psychologiques que pour les spéculations mé- 
taphysiques. Son esprit est essentiellement distrait; il 
regarde tout, le ciel, la nature, l’histoire, avant de se 
regarder soi-même. Pourtant où trouver ailleurs que 
dans les enseignements intimes la lumière qui peut 
nous éclairer au milieu des négations dont la science 
actuelle nous donne le spectacle? « Il y a une lumière 
intérieure, dit Maine de Biran, un esprit de vérité qui 
luit dans les profondeurs de l’âme et dirige l’homme 
méditatif appelé à visiter ces galeries souterraines. 
Cette lumière n’est pas faite pour le monde, car elle 
n’est appropriée ni au sens externe ni à l’imagination; 
elle s’éclipse ou s’éteint même tout à fait devant cette 
autre espèce de clarté des sensations et des images, 
clarté vive et souvent trompeuse qui s’évanouit à son 
tour en présence de Y esprit de vérité ! » 

Un grand effort se fait depuis quelque temps pour 
transformer les études de l’ordre moral et en faire de 
véritables sciences en leur assignant le même objet 
qu’aux sciences physiques et naturelles, à savoir la re- 
cherche des lois qui régissent les faits. Ce but est excel- 
lent, et l’on ne saurait trop applaudir aux essais ten- 
tés pour y atteindre. Seulement, il ne faut point oublier 
que les sciences de l’esprit ont leurs conditions et leurs 
méthodes propres, de même que fes sciences de la 
nature. Que le monde moral ait ses lois aussi bien que 
le monde physique, rien n’est plus vrai ; que les scien- 
ces morales doivent tendre de plus en plus à la décou- 
£. vàchekot. 11 


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182 LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 

verte, à la détermination de ces lois, rien n’est plus 
philosophique : mai* là s’arrête l’analogie entre les 
deux ordres de sciences. Nous ne croyons pas qu’il 
soit bon de l’étendre jusqu’aux méthodes et aux 
formules propres à chacun d’eux. Ainsi, nous nous 
défions de l’emploi, non-seulement des méthodes ma- 
thématiques, évidemment impropres aux sciences pu- 
rement descriptives, mais encore des méthodes dites 
naturelles, qui se réduisent à l'observation comparée 
et à l’induction. Nous trouvons que la psychologie, par 
exemple, exactement traitée par la méthode des scien- 
ces naturelles, court risque d’en rester à la surface des 
choses, et de ne point pénétrer dans l’intimité de la 
nature humaine, ouverte seulement à l’œil de la con- 
science. Enfin nous n’aimons pas le mot dont se sert la 
science contemporaine pour exprimer le résultat de 
celte révolution qu’elle tente d’opérer dans le domaine 
entier des connaissances humaines. Déterminisme est 
une expression qui sent trop le fatalisme > c’est la for- 
mule usuelle de cette nécessité absolue qui est la su- 
prême loi de la nature. Ce mot ne convient point aux 
phénomènes de l’esprit, soit qu’il s’agisse de la con- 
science, soit qu’il s’agisse de l’histoire. Si l’on persiste 
à s’en servir pour mieux marquer le progrès scienti- 
fique des recherches morales, il importe de distinguer 
la nécessité morale de la nécessité physique, afin de 
maintenir la ligne profonde de démarcation qui sépa- 
rera toujours le monde moral du monde physique. 

Bien que la tendance au déterminisme soit générale, 
et qu’on la retrouve chez toutes les écoles de philoso- 
phie naturelle et même de philosophie morale, il se 
renconte des esprits et des âmes qui protestent éner- 
giquement contre une telle conclusion des méthodes 


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LA MÉTAPHYSIQUE. 183 

contemporaines, Un penseur bien connu, et qui ne 
l’est pas encore autant qu’il mérite de l’ôtre, M. Char- 
les Renouvier, vient de porter, à propos des écoles do 
Saint-Simon, de Fourier et d’Auguste Comte, un ju- 
gement aussi juste que sévère sur ce prétendu esprit 
historique qui tend à fausser les sciences morales et 
à énerver les âmes humaines. « C’est dans de telles 
circonstances qu’on voit l’histoire remplacer la philo- 
sophie et la morale dans les préoccupations publiques, 
et l’esprit désabusé de la recherche des vérités ration- 
nelles, doutant même s’il en existe en ce genre, affaibli 
dans tous ses ressorts d’action par la perte de l’espé- 
rance et de la foi, se rejeter de la poursuite ardente 
de ce qui devrait être dans la considération froide de 
ce qui a été et de ce qui a dû être. Le pouvoir indivi- 
duel de faire le bien a paru si borné, si misérable, au 
milieu des tempêtes et des naufrages des masses, qu’on 
ne veut plus regarder qu’aux mouvements généraux et 
aux évolutions lentes du genre humain. Dès lors la 
liberté, la responsabilité, la moralité, deviennent dos 
infiniment petits dont l’homme intelligent ne croit 
avoir que médiocrement à se préoccuper (1). » Un 
autre esprit généreux, voué aux œuvres d’enseigne- 
ment populaire en même temps que de critique philo- 
sophique, s’est fait également l’organe des vérités de 
conscience contre la doctrine du déterminisme univer- 
sel. « Ce n’est point le droit et le devoir que nous trou- 
vons dans la nature, c’est la loi de la force et l’initia- 
tive de l’instinct. Quelque chose de dur, d’indifférent 
et de froid plane sur ses plus riants tableaux ; c’est le 
vègnede la nécessité qui en assombrirait toute la poésie, 

(•) Les JtmScs philosophiques 1867 et 1868, par M. F. Fillon, 
Introduction, par M. Renouvier, 


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LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE. 


si l’homme n’était doué de la puissance de transporter 
en dehors de lui la vie idéale qui est en lui-même. 
Seul dans la nature, l’homme est libre, et seul il a 
conscience de sa liberté. Or la liberté consciente d’elle- 
même, telle est la source initiale d’une série de phé- 
nomènes qui prendront le nom de moraux et qui con- 
stitueront pour l’homme une sphère d’activité incon- 
nue au reste de la nature (1). » 

Nous avons cité de préférence deux écrivains appar- 
tenant à l’école critique, parce qu’ils ne sont pas sus- 
pects de spiritualisme chimérique dans leur énergique 
revendication des vérités de conscience. Bien d’autnes 
voix protestent chaque jour en faveur des mêmes 
vérités dans le monde de la libre pensée. C’est encore 
notre pays qui marche en tête de la croisade contre les 
fausses et dangereuses conclusions de certaines écoles 
arborant le drapeau de la soience. Quoi qu’il arrive, un 
tel pays n’oubliera point qu’il a fait la révolution de 
89 et proclamé les droits de l'homme du haut de la plus 
grande tribune qui ait jamais été ouverte à la con- 
science humaine. Un moment étourdie, humiliée sous 
les orgueilleux enseignements de la force et d’une 
science qui s’en est faite la complice, celte Conscience 
se redressera, se redresse déjà contre de pareilles doc- 
trines. La société moderne, qui veut toutes les libertés, 
ne peut laisser se perdre dans les âmes le sentiment de 
celle qui les porte toutes dans son sein, le sentiment 
de la liberté morale, principe du devoir et du droit. 



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