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Full text of "Girart de Roussillon, chanson de geste"

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University  of  Toronto 


http://www.archive.org/details/girartderoussillOOmeye 


r 


(ŷvijy'^^ 


GIRART  DE  ROUSSILLON 


IMPRIMERIE  DE  MARCHESSOU  FILS 


GIRA  RT 

DE  ROUSSILLON 

CHANSON  DE  GESTE 

TRADUITE     POUR      LA      PREMIÈRE      FOIS 


PAUL  MEYER 


MEMBRE      DE     L'INSTITUT 
PROFESSEUR  AU  COLLEGE  DE  FRANCE,  DIRECTEUR  DE  L-'ÉCOLE  DES  CHARTES 


PARIS 

H.    CHAMPION,    LIBRAIRE 

ÉDITEUR   DE   LA  SOCIETE  DE   l'hISTOIRE   DE    PARIS 
l3,    QUAI    MALAQUAIS,     l3 

1884 


IHL  INSTITUTS  or  HÏD\n\M  STUDIlS 

10  ELMSLEY  PLACE 

TORONTO  5,  CANi^^, 

SEP  2  2  193.1 

90 


-  -A 


FR.    MISTRAL 


AVANT -PROPOS 


La  traduction  qui  occupe  la  plus  grande  partie  de  ce 
gros  volume  n'est  pas  une  œuvre  improvisée.  J'étais  en- 
core en  première  année  à  l'Ecole  des  Chartes,  lorsque, 
Girart  de  Roussillon  m'étant  tombé  entre  les  mains,  je 
me  mis  à  le  lire  et  à  essayer  de  le  traduire.  L'étrange 
beauté  du  poème  m'attirait,  la  difficulté  du  texte,  loin 
de  me  rebuter,  ne  faisait  qu'exciter  ma  curiosité.  Je 
comparais  les  deux  éditions  qui  avaient  été  publiées  à 
peu  près  simultanément  en  France  et  en  Allemagne;  je 
contrôlais  sur  le  manuscrit  de  la  Bibliothèque  nationale 
d'après  lequel  elles  étaient  faites,  le  travail  des  deux  édi- 
teurs. J'entrevoyais  confusément  une  infinité  de  problè- 
mes plus  mystérieux  les  uns  que  les  autres.  Je  projetais 
toute  une  série  d'études  sur  la  langue  du  poème,  sur  son 
histoire,  sur  les  fabuleux  récits  qui  s\^  déroulent.  Il  ne 
me  semblait  pas,  en  vérité,  qu'il  fût  trop  tôt  ni  que  je  fusse 
trop  peu  préparé  pour  aborder  aucune  des  nombreuses 
questions  que  je  voyais  se  poser  devant  moi.  Je  n'étais 
pas  encore  sorti  de  TEcole  lorsque  j'achevai  la  première 
partie  de  mes  Etudes  sur  la  chanson  de  Girart  de 
Roussillon,  qui  fut  publiée  dans  la  Bibliothèque  de  VE- 


3528 


cole  des  Chartes  en  1860.  Cette  première  partie  ne  fut 
point  suivie  d'une  seconde.  Je  n'avais  pas  tardé,  en  effet, 
à  mieux  apprécier  la  difficulté  de  l'œuvre  dans  laquelle 
je  m'étais  inconsidérément  engagé.  Jusque  là,  je  n'avais 
connu  du  meilleur  des  manuscrits  de  Girart,  celui  de  la 
Bodléienne,  à  Oxford,  que  le  morceau  publié  d'une  fa- 
çon si  défectueuse  dans  le  t.  I  des  Gedichte  der  Trouba- 
dours de  Mahn.  En  i865  seulement  j'eus  occasion  d'é- 
tudier directement  à  Oxford  ce  précieux  manuscrit.  Il 
me  fut,  dès  lors,  possible  de  me  rendre  compte  de  la  valeur 
relative  des  diverses  copies  de  Girart,  et  du  caractère 
particulier  de  la  langue  dans  laquelle  ce  poème  est  écrit. 
C'est  vers  ce  temps  que  je  commençai,  ou  plutôt  que 
je  recommençai,  la  traduction  aujourd'hui  terminée, 
l'interrompant  et  la  reprenant  à  de  longs  intervalles. 
Des  fragments,  qui  correspondent  à  peu  près  au  pre- 
mier quart  du  poème,  en  ont  été  publiés,  à  titre  de 
spécimen,  de  1869  à  1873,  dans  la  Revue  de  Gascogne. 
Vers  le  même  temps,  en  1869,  je  rédigeai  un  mémoire, 
qui  parut  dans  une  tevue  allemande  au  commencement 
de  l'année  1870,  sur  le  classement  des  manuscrits  ou 
fragments  de  manuscrits  qui  nous  ont  conservé  Girart 
de  Roussillon. 

Ces  divers  travaux  n'étaient,  dans  ma  pensée,  qu'une 
étude  préparatoire  en  vue  d'une  nouvelle  édition  du 
poème,  édition  qui  aurait  été  fondée  sur  la  comparaison 
de  toutes  les  copies,  accompagnée  d'une  traduction,  d'un 
commentaire  et  d'un  glossaire  très  détaillé.  Mais,  cette 
fois  encore,  je  reconnus  que  je  n'étais  pas  en  mesure  de 
mener  à  bonne  fin  une  entreprise  aussi  difficile,  et  je  me 
décidai  à  publier  d'abord  la  traduction  et  l'étude  préli- 
minaire dont  je  viens  d'achever  l'impression,  après  plu- 


sieurs  années  d'un  labeur  souvent  interrompu  par  l'ac- 
complissement de  devoirs  plus  impérieux. 

Il  pourra  sembler  bizarre  qu'on  croie  pouvoir  traduire 
un  ouvrage  dont  il  n'existe  pas  d'édition  satisfaisante,  et 
dont  on  ne  se  reconnaît  pas  capable  d'établir  le  texte  avec 
certitude.  Je  dois  à  cet  égard  quelques  explications. 

La  principale  difficulté,  en  ce  qui  touche  l'établissement 
du  texte^  vient  de  ce  que  le  poème  est  écrit  dans  un 
langage  dont  on  ne  possède  aucun  autre  monument.  La 
particularité  de  cet  idiome  ne  consiste  pas  seulement  en 
ce  que,  d^accord  pour  beaucoup  de  ses  caractères  avec 
la  variété  du  roman  qu'on  connaît  sous  le  nom  de  pro- 
vençal, il  admet  nombre  déformes  qui  paraissent  se  rat- 
tacher plutôt  au  français  :  il  y  a  encore  cette  singularité 
que  les  mêmes  mots  revêtent  tantôt  la  forme  provençale 
et  tantôt  la  forme  française.  Assurément,  si  nous  possé- 
dions le  manuscrit  autographe  du  poème,  ou  du  moins 
une  copie  fidèle  de  cet  autographe,  la  tâche  serait  aisée. 
Il  n'y  aurait  qu'à  reproduire  exactement  le  texte  avec 
toutes  ses  inconséquences.  Mais  il  n'en  est  pas  ainsi.  Au- 
cun de  nos  manuscrits  n'est  exempt  des  inconséquences 
auxquelles  je  viens  de  faire  allusion,  mais  ils  ne  les  pré- 
sentent pas  toujours  dans  les  mêmes  passages.  J'ai  donné 
dans  un  appendice  de  l'introduction  plusieurs  exemples 
des  contradictions  dont  la  langue  du  poème  abonde,  et  j'ai 
essayé  de  montrer  quelles  inductions  on  en  peut  tirer 
pour  déterminer  la  région  d'où  l'auteur  était  originaire; 
mais,  dans  un  grand  nombre  de  cas,  je  ne  suis  pas  en- 
core en  état  de  me  décider  entre  telle  forme  et  telle 
autre.  Cela  étant,  on  conçoit  que  je  devais  surseoir  à 
l'établissement  du  texte. 

Mais  l'incertitude  qui  règne  sur  certaines  questions 


relatives  à  la  forme  des  mots  n'est  pas  ordinairement  un 
obstacle  à  Tintelligence  de  ces  mêmes  mots.  Par  consé- 
quent, il  est  possible  d'obtenir  dans  la  traduction  un 
degré  de  sûreté  qu'une  édition  ne  saurait  atteindre. 

Gela  ne  veut  pas  dire  que  je  me  flatte  d^avoir  su  con- 
duire ma  traduction  à  un  haut  degré  de  perfection.  Il 
s'en  faut  de  beaucoup  qu'il  en  soit  ainsi.  Aussi  bien  Gz- 
f^a?^t  de  Roussillon  est-il  un  poème  où  les  passages  obs- 
curs abondent,  abstraction  faite  de  l'incertitude  des 
formes.  Il  y  a  des  mots  qui  jusqu'à  présent  n'ont  pas 
été  rencontrés  ailleurs;  il  y  a  des  passages  pour  lesquels 
nos  manuscrits,  dont  un  seul  est  complet,  donnent  un 
texte  évidemment  corrompu.  J'ai  remplacé  par  des  points 
les  passages  (ordinairement  un  mot  ou  deux)  que  je  n'en- 
tends pas,  j'ai  signalé  en  note  ceux  dont  le  sens  m'est 
obscur.  L'attention  des  personnes  versées  dans  l'étude 
de  nos  vieux  textes  étant  par  là  éveillée,  je  n'ai  aucun 
doute  que  beaucoup  de  ces  difficultés  trouveront  qui  les 
résoudra.  Le  travail  de  l'éditeur  sera  allégé  d'autant.  Et 
pour  cette  raison  encore  il  était  à  désirer  que  la  traduc- 
tion précédât  l'édition. 

Mais  ce  n'est  pas  seulement  pour  les  philologues  que 
j'ai  travaillé.  J'ai  eu  aussi  en  vue  une  autre  classe  de  lec- 
teurs. Le  poème  de  Girari  de  Roussillon  est  Tune  des 
compositions  épiques  les  plus  originales  que  nous  ait 
léguées  le  moyen-âge.  J'ai  cherché  à  montrer  dans  un 
chapitre  de  l'introduction  ce  qu'on  en  peut  tirer  pour 
l'histoire  de  la  civilisation  à  l'époque  féodale.  Les  gens 
de  goût  n'ont  pas  besoin  qu'on  leur  en  détaille  les  beautés. 
Il  leur  suffira  de  pouvoir  le  lire;  mais  c'a  été  jusqu'à 
présent  un  livre  scellé  dont  quelques  rares  érudits  ont 
seuls  pu  déchiffrer  les  pages.  J'ai  voulu  le  rendre  accessi- 


ble  à  tous  ceux  qui  sont  curieux  de  notre  ancienne  his- 
toire et  de  notre  ancienne  littérature.  Bien  qu'érudit  de 
profession,  il  ne  m'a  pas  paru  que  cette  intention  eut  rien 
d'incompatible  avec  le  but  que  se  proposent  les  recher- 
ches savantes.  Je  ne  sais  pas  si  j'aurai  à  me  faire  pardon- 
ner par  mes  confrères  en  érudition  d'avoir  voulu  écrire 
un  livre  lisible,  «  ce  qui  n'est  pas,  comme  on  sait,  un 
mince  grief  »,  a  dit  un  contemporain  ^  :  je  sais  seulement 
que  je  m'estimerai  heureux  si  j'ai  réussi  à  faire  lire  et 
goûter  Girart  de  Roussillon  en  dehors  du  cercle  res- 
treint des  antiquaires  et  des  philologues. 

Florence,  2  5  octobre  i883. 


.  Revue  des  Deux-Mondes,   i5  mars  1882. 


INTRODUCTION 


La  chanson  de  geste  dont  on  offre  actuellement  au 
public  la  première  traduction  soulève  des  questions  très 
variées,  ordinairement  très  épineuses,  parfois  même  in- 
solubles dans  rétat  présent  de  nos  connaissances. 

Elle  a  pour  héros  un  personnage  assurément  histori- 
que, le  comte  Girart,  mais  elle  nous  le  présente  sous 
des  traits  si  différents  de  ceux  sous  lesquels  il  apparaît 
dans  rhistoire  authentique,  que  ce  n'est  point  sans  peine 
qu'on  parvient  à  établir  la  continuité  du  Girart  histo- 
rique au  Girart  légendaire. 

De  plus,  cette  même  chanson  de  geste,  telle  qu'elle 
nous  a  été  conservée  par  quatre  manuscrits  ou  fragments 
de  manuscrits,  ne  peut  en  aucune  façon  avoir  été  rédigée 
avant  le  milieu  ou  même  la  seconde  moitié  du  xii*^  siècle  : 
l'examen  de  la  langue  et  surtout  de  la  versificatioii  ne 
laisse  subsister  aucun  doute  sur  ce  point.  Et  cependant 
des  témoignages  irrécusables  prouvent  qu'il  existait  dès 
le  xi^  siècle  un  poème  de  Girart  de  Roussillon  qui  devait 
offrir  avec  le  nôtre  de  grandes  ressemblances.  La  criti- 
que a  donc  à  chercher  dans  quelle  mesure  notre  chanson 
de  geste  est  apparentée  avec  le  poème  perdu  :  si  elle  en 


II  INTRODUCTION 

est  un  remaniement  pur  et  simple,  dans  lequel  la  forme 
seule  de  l'ancien  Girart  de  Roussillon,  dont  il  ne  nous 
reste  pas  le  moindre  fragment,  a  été*  altérée;  ou  si,  au 
contraire,  Fauteur  de  la  nouvelle  chanson  n'a  pas  en 
certaines  parties  modifié  profondément  Tœuvre  de  son 
devancier  inconnu. 

Enfin,  la  chanson  est  écrite  en  un  langage  singulier, 
dont  on  chercherait  vainement  un  second  spécimen,  qui 
tient  à  la  fois  du  français  et  du  provençal,  mais  a,  en 
outre,  des  caractères  propres.  A  quelle  partie  de  la  France 
appartient  ce  langage?  ou,  ce  qui  revient  au  même,  en 
quelle  région  a  été  rédigée  notre  chanson  ? 

Voilà  bien  des  questions  à  résoudre,  et  je  me  suis 
borné  à  indiquer  les  plus  importantes  entre  beaucoup. 
Tant  que  ces  questions  n'auront  pas  reçu  leur  vraie  so- 
lution, il  sera  bien  difficile  de  se  former  une  juste  idée  de 
la  valeur  et  du  caractère  de  la  chanson. 

Mais  d'autres  questions  surgissent  aussitôt,  celles-là 
heureusement,  moins  embarrassantes  en  générai,  quoi- 
que non  exemptes  de  difficultés. 

La  chanson  du  xf-  siècle  avait  vite  vieilU  :  au  moyen 
âge,  tout  ouvrage  en  langue  vulgaire,  qui  reste  en  pos- 
session de  la  faveur  du  pubHc,  a  besoin  d'être  rajeuni 
ou  refait  tous  les  cent  ans.  Celle  du  xii'^  siècle  ne  tarda 
pas  à  vieillir  aussi»  Cependant  la  renommée  de  Girart 
de  Roussillon  était  déjà  trop  bien  établie  en  son  pays 
d'origine,  la  Bourgogne,  pour  que  l'histoire  de  ses  hauts 
faits  ne  fijt  pas  écrite  de  nouveau.  Aussi  des  compositions 
variées  par  la  forme,  par  les  éléments,  par  l'inspiration, 
vinrent-elles  maintenir,  au  xiv^  siècle  et  au  xv%  la  tradi- 
tion du  vieux  héros  épique,  en  la  brouillant  de  plus  en 
plus.   Zn^ous  ne  pourrons    négliger  ces  œuvres  tardives 


I.      -  L  HISTOIRE.   LE  COMTE  GIRART  III 

qui  complètent  la  légende  du  personnage,  et  dont  l'ori- 
gine comme  aussi  le  caractère  propre  ont  été  jusqu'à  ce 
jour  méconnus. 

Mais  mon  principal  effort  portera  sur  la  chanson  de 
geste,  dont  ce  volume  contient  la  traduction.  Après  en 
avoir  recherché  les  antécédents  et  étudié  la  composition, 
je  montrerai  ce  qu'on  peut  tirer  de  ce  poème  véritable- 
ment extraordinaire  pour  la  connaissance  des  mœurs, 
des  usages,  des  idées,  de  l'état  des  personnes,  pendant 
les  premiers  temps  de  l'époque  féodale. 


CFÏAPÎTRE  P^ 

L'HISTOIRE.—  LE  COMTE  GIRART 

Le  comte  Girart  est  un  personnage  historique.  Il  joue 
un  rôle  considérable  dans  les  événements  politiques  du 
ix^  siècle.  Il  ne  s'était  pas  distingué  seulement  par  ces 
exploits  guerriers  qui  ont  le  don  de  frapper  vivement 
l'imagination  populaire.  Il  s'était  signalé  par  sa  piété  et 
avait  donné  à  l'Eglise  des  marques  durables  de  sa  muni- 
ficence, en  fondant  et  en  dotant  richement  plusieurs 
monastères.  Nous  avons,  par  suite,  sur  Girart  deux 
groupes  de  documents  :  les  uns  nous  le  montrent 
homme  politique,  administrateur,  guerrier,  les  autres 
se  rapportent  à  sa  vie  privée  et  principalement  à  ses 
fondations  pieuses..  Dans  aucun  de  ces  documents,  il  ne 
porte  le  surnom  de  Roussillon.  Il  y  a  lieu  de  croire 
qu'au  ix^  siècle  les  surnoms  étaient  déjà  en  usage,  mais 
ils  ne  paraissaient  pas  encore  dans  les  documents  écrits. 


IV  INTRODUCTION 

Nous  n'avons  aucun  moyen  de  savoir  si  le  comte  Girart 
était,  de  son  vivant,  communément  appelé  Girart  de 
Roussillon.  Bornons-nous  à  dire  que  ce  surnom,  dont 
nous  chercherons  plus  loin  à  établir  Torigine,  apparaît 
pour  la  première  fois  dans  les  récits  poétiques. 

Le  comte  Girart,  type  réel  du  Girart  de  Roussillon  lé- 
gendaire, est  déjà  un  puissant  personnage  lorsqu'on  le 
signale  pour  la  première  fois  d'une  façon  certaine  dans 
les  monuments  de  notre  histoire.  Il  est  qualifié  d'  «  illus- 
tris  comes  et  marchio,  »  dans  un  diplôme  de  Lothaire, 
daté  de  853  ^,  où  il  est  fait  mention  de  lui  comme  ayant 
obtenu  de  cet  empereur  la  restitution  à  l'Eglise  de  Lyon 
de  certaines  propriétés.  Il  n'est  pas  douteux  qu'il  était 
alors  gouverneur  de  la  partie  de  la  Bourgogne  qui  ap- 
partenait à  Lothaire,  et  dans  laquelle  était  située  la  cité 
de  Lyon.  Lothaire  mort,  en  855,  il  eut  la  garde  de  son 
troisième  fils,  Charles,  roi  de  Provence.  En  cette  qua- 
lité il  administra  tout  le  royaume  de  Provence  et  les 
terres  situées  sur  la  rive  gauche  du  Rhône  qui  en  dépen- 
daient. Dans  un  diplôme  de  Tan  856,  il  est  qualifié  par  le 
roi  Charles,  au  nom  de  qui  l'acte  est  passé,  de  «  inlus- 
trissimus  comes  et  parens  noster  ac  nutritor  ~  »  ;  dans  un 
autre,  en  862,  de  «  inlustris  comes  ac  magister  noster  ^  » . 
Nous  savons  par  les  Annales  de  Saint-Bertin  que  le  roi 
de  Provence,  infirme  et  hors  d'état  de  prendre  la  défense 
de  ses  états,  fut  plus  d'une  fois  l'objet  des  entreprises  de 


1.  Bouquet,  VIII,   089;  cf.  Longnon,    Girard  de  Roussillon  dans 
r/ristoire,  dans  la  Revue  historique,  VIII  (1878),  25  r. 

2.  Bouquet,  VHI,  3q6  ;  Cf.  Terrebasse,  Gérard  de  Roussillon  (Lyon, 
i856\  p.  xvij,  et  Longnon,  /.  /.,  254. 

3.  Bouquet,  VIII,  401  ;  cf.  Vaissète,  Histoire  de  Languedoc,  I,  565; 
Longnon,  /.  /.,  255. 


1 


I.    —  L  HISTOIRK.   LK  COMTE  GIRAKT  V 

son  frère  Lothaire  II  ^  et  de  son  oncle  Charles  le 
Chauve  -.  Il  est  permis  de  supposer,  bien  que  les 
chroniques  n'en  disent  rien,  qu'en  ces  occasions  le  roi 
trouva  en  Girart  un  défenseur  énergique,  comme  aussi, 
lorsque  les  rives  du  Rhône  jusqu'à  Valence  furent 
ravagées  par  les  pirates  normands  ''.  Charles  étant 
décédé  sans  postérité  en  863,  ses  frères  Louis  II,  em- 
pereur d'Occident,  et  Lothaire  IL,  roi  de  Lorraine, 
se  partagèrent  ses  états.  Lothaire  eut  pour  sa  part  le 
Lyonnais,  le  Vicnnais,  le  Vivarais,  que  Girart  con- 
tinua à  administrer  au  nom  de  son  nouveau  seigneur. 
Lorsque  Lothaire  mourut,  en  869,  l'empereur  Louis, 
son  frère  survivant,  se  crut  en  droit  de  recueillir  son  hé- 
ritage \  mais  ses  deux  oncles,  Louis  le  Germanique  et 
Charles  le  Chauve,  s'unirent  pour  l'en  empêcher.  Ils  se 
partagèrent  Théritage  :  Charles  prit  les  provinces  du 
midi  et  de  l'ouest,  Louis  s'adjugea  les  provinces  voisines 
du  Rhin.  Mais  Charles  rencontra  de  l'opposition  de  la 
part  de  Girart,  «  soit,  »  dit  M.  Longnon,  «  que  celui-ci 
((  voulût  conserver  ces  pays  à  l'héritier  légitime  de  Lo- 
((  thaire  11^  c'est-à-dire  à  l'empereur  Louis,  soit  qu'il 
«  pensât  se  rendre  indépendant  dans  les  contrées  qui, 
«  depuis  quinze  ans  au  moins,  reconnaissaient  son  auto- 
((  rité^  »  M.  Longnon  incline  vers  la  seconde  hypothèse 
et  pense  que  Girart  visait  à  se  rendre  totalement  indé- 
pendant. Cela  n'a  rien  que  de  très  vraisemblable.  Tou- 
tefois la  résistance  ne  fut  pas  de  longue  durée,  et,  quelle 
qu'elle  ait  été,  Girart  n'en  eut  pas  le  mérite.  Charles  le 

1.  Annales  de  Saint-Bertbi^  à  l'année  85G. 

2.  Ibid.,  à  l'année  86 1. 

3.  Ibid.,  années  SSg  et  8óo;  cf.  Vaissète,  I,  36 1. 

4.  Revue  historique,  l.  /.,  261. 


VI  INTRODUCTION 

Chauve  vint  assiéger  la  cité  de  Vienne  ^  :  Girart  n'y  était 
pas,  et  la  défense  paraît  avoir  été  dirigée  par  sa  femme, 
Berîe.  Celle-ci  toutefois  reconnut  qu'elle  avait  peu  d'es- 
poir de  garder  une  ville  dans  laquelle  l'ennemi  avait  su 
se  ménager  des  intelligences.  Aussi  fii-elle  mander  son 
mari,  qui  vint  rendre  la  place  à  Charles.  Ensuite,  avec  la 
permission  du  vainqueur,  il  s'embarqua  sur  le  Rhône, 
emmenant  avec  lui  sa  femme  et  ses  biens  meubles".  Le 
lieu  où  il  se  retira  n'est  pas  déterminé,  nous  pouvous 
supposer,  avec  M.  Longnon  ",  que  ce  fut  Avignon,  où 
on  sait  d'ailleurs  qu'il  mourut  quelques  années  après  sa 
retraite  \ 

Voilà  tout  ce  que  Thistoire  nous  apprend  de  la  vie  po- 
litique du  comte  Girart.  Nous  allons  niaintenant  abor- 
der une  autre  série  de  faits  qui  appartiennent  à  la  vie 
privée  plutôt  qu'à  la  vie  politique  du  comte  Girart. 

Tous  les  érudits  qui  se  sont  occupés  de  notre  person- 
nage, soit  au  point  de  vue  de  Phistoire,  soit  au  point  de 

1.  <i...  Viennam,in  qua  Berla  uxor  Gerardi  erat,  obsessurus  quanto- 
a  cius  adiit,  nam  Gerardus  in  altero  morabatur  castelio;  in  qua  ob- 
«  sidione  circumjacentes  regiones  nirais  fuere  vastatse.  Karolus  autem 
u  ingeniose  inter  eos  qui  in  Vienna  erant,  illam  custodientes,  dissen- 
((  tionem  mittens,  magnam  partem  eorum  sibi  conciliavit;  quod  sen- 
(c  tiens  Berta,  post  Gerardum  direxit,  qui  veniens  Karolo  civitatem  de- 
ce  dit,  in  qua  idem  rex,  vigilia  nativitatis  Domini  intrans,  nativitatem 
«  Domini  celebravit.  »  Annales  de  Saint-Bertin^  à  l'année  870,  éd.  de 
la  Soc.  de  l'Hist.  de  Fr.,  pp.  219-20. 

2.  /è/<i.,  à  l'année  871,  p.  220. 

3.  Voy.  Longnon,  h  /.,  pp.  262-3. 

4.  Girart  mourut  certainement  avant  le  5  mars  879,  parce  que  des 
lettres  pontificales  font  mention  de  lui  à  cette  date  en  ces  termes  : 
a  Ger?rdus  quondam  cornes  »;  voy.  Longnon»  /.  /.,  265,  cf.  Terre- 
basse,  Gérard  de  Roussiilon,  p.  xxxiv.  Par  des  déductions  ingénieuses, 
bien  que  seulement  probables,  M.  Longnon  arrive  à  fixer  la  mort  de 
Girart  au  5  mars  877,  /.  /.,  265-6. 


I,    —  L  HISTOIRE,   —  LE  COMTE  GIRART  VII 

vue  de  la  légende,  ont  été  unanimes  pour  identifier  le 
comte  Girart,  gouverneur  du  royaume  de  Provence, 
avec  le  comte  Girart  qui,  vers  863,  fonda  les  monastè- 
res de  Vezelaiet  de  Pothières  en  Bourgogne.  L'accord 
d'auteurs  qui  se  copient  ne  saurait  tenir  lieu  de  preu- 
ves. Examinant,  il  y  a  quelques  années  ^,  les  argu- 
ments produits,  je  crus  reconnaître  qu'ils  se  réduisaient 
à  une  simple  hypothèse  fondée  sur  ces  trois  faits  :  les 
deux  comtes  s'appellent  Girart;  tous  deux  ont  vécu  sous 
Charles  le  Chauve  ;  tous  deux  ont  une  femme  appelée 
Berte.  Je  dus  faire  remarquer  que  ces  coïncidences  suffi- 
saient à  peine  pour  «  instituer  une  présomption  en  faveur 
de  l'identité^.  »  Mais,  depuis,  M.  Longnon  ^  a  cité  un 
texte  qui  m'avait  échappé  ^,  et  qui  est  comme  un  trait 
d'union  entre  Girart  gouverneur  de  Provence  et  Girart 
fondateur  de  Pothières  et  de  Vezelai  :  ce  texte  est  l'ana- 
lyse d'une  lettre  de  Hincmar,  conservée  dans  VHis- 
toire  de  l'église  de  Reims  ûq  Flodoard  (1.  III,  ch.  xxvi). 
On  voit  par  ce  document  que  le  Girart  de  Provence 
avait  mis  sous  la  garde  de  l'apôtre  saint  Pierre  certains 
monastères  qui  ne  sont  pas  désignés  nominativement,  et 
dont  il  soupçonnait  Charles  le  Chauve  de  vouloir  s'empa- 
rer. Au  cas  où  ces  craintes  viendraient  à  se  réaliser,  Gi- 


1.  Romania,  VII,  176-7.. 

2.  Je  n'ai  donc  pas  été  jusqu'à  nier  l'identité  des  deux  personnages 
comme  M.  Longnon  (Revue  historique,  VIII,  242)  le  donne  à  enten- 
dre; j'ai  seulement  dit  qu'elle  n'était  point  établie. 

3.  Dans  l'article  précité,  p.  267. 

4.  Ce  texte  n'aurait  pas  dû  m'échapper.  En  effet,  M.  Longnon  n'est 
pas  le  premier  qui  l'ait  cité^  comme  on  pourrait  le  croire  à  lire  l'ar- 
ticle de  la  Revue  historique.  Il  avait  été  cité  et  analysé  dès  i856  par 
M.  de  Terrebasse  dans  la  préface  (p.  xxi)  de  sa  réimpression  du  Gé- 
rard de  Roussillon  en  prose. 


VIII  INTRODUCTION 

rart  prévenait  l'archevêque  Hiiicmar  qu'il  userait  de  re- 
présailles-, Hincmar  répondait  que  Girart  n'avait  rien  à 
craindre  de  ce  côté  \  Les  monastères  auxquels  il  est  fait 
allusion  dans  la  lettre  ne  peuvent  être  que  ceux  de  Vezelai 
et  de  Pothières  fondés,  aux  termes  de  la  charte  de  Girart 
et  de  Berte,  «  in  honore  Domini  nostri  Jesu  Christi,  et 
«  veneratione  beatissimorum  apostolorum  Pétri  et  PauU  » 
et  placés  sous  l'autorité  directe  du  souverain  pon- 
tife -.  On  ne  saurait  déterminer  exactement  la  date  des 
tentatives  de  Charles  le  Chauve  sur  les  monastères  fondés 
par  Girart,  ou,  pour  parler  plus  rigoureusement,  la  date 
de  la  correspondance  qui  eut  lieu,  à  propos  de  ces  tenta- 
tives vraies  ou  fausses,  entre  Girart  et  l'archevêque  Hinc- 
mar 2.  On  peut  du  moins  déterminer  approximativement 
la  date  de  la  fondation  des  deux  monastères.  Cette  date 
doit  être  fixée  à  Tannée  863  ou  bien  peu  de  temps  aupa- 
ravant. En  effet,  si  la  charte  de  fondation  des  deux  mo- 
nastères n'est  pas  datée,  nous  avons  de  Girart  une  lon- 
gue lettre  au  pape  Nicolas  I^'",  dont  l'objet  principal  est 
de  mettre  sous  la  dépendance  directe  du  Saint-Siège  les 
deux  abbayes.  Or,  cette  lettre  est  datée  de  la  2  3^  année 
du  règne  de  Charles,  ce  qui  peut  se  rapporter,  selon 

1.  «  De  hoc  etiam  quod  scripserat  hic  cornes  (Gerardus)  se  audisse 
«  quoi  rex  Karolus  monasteria  vellet  usurpare  quas  beato  Paulo  apos- 
u  tolo  idem  Gerardus  tradiderat,  et  quod  si  res  ipsius  (Gerardi)  quae 
a  in  hoc  regno  (la  France)  conjacereiit  ab  eo  (KaroloJ  forent  ablata, 
«  ipse  (Gerardus),  licet  invitus,  res  hujusregni,  quae  ia  illo  habeban- 
«  tur  regno  (le  roy^aume  de  Provence)  praesumeret  ;  respondet  domp.us 
«'praesul  quia,  sua  voluntate  nemores  ecclesiœ  in  suum  periculum 
Il  usurparet...  » 

2.  Vou'  le  texte  de  la  charte  dans  d'Achery.  Spicilcgium,  éd.  in-foL, 
II,  499;  Ven.  Guiberli  opéra,  p.  654;  Quantin,  Cartul.  de  V  Yonne, 
n»  XLiii. 

3.  M.  Longnon  fixe  cette  date  par  conjecture  à  862. 


I. L  HISTOIRE.     —    LE    COMTE    GIRART     .        IX 

qu'on  place  le  commencement  du  règne  de  Charles  en 
838,  809  ou  840,  aux  années  861,  862  ou  863;  Quel- 
ques années  plus  tard,  en  868,  Charles  le  Chauve,  agis- 
sant à  la  prière  du  comte  Girart,  qu'il  qualifie  de  «  ca- 
«  rissimus  valdeque  amantissimus  nobis  »,  confirme  là 
fondation  de  Vezelai  par  Girart  et  son  épouse  Berte  \ 
Il  faut  noter  dès  maintenant  que  ce  témoignage  de  bien- 
veillance ne  précède  que  de  deux  ans  l'invasion  du 
royaume  de  Provence  et  la  prise  de  Vienne  par  Charles 
le  Chauve.  Nous  verrons  plus  tard  quelles  conclusions 
peuvent  être  tirées  de  cette  circonstance. 

La  charte  de  fondation  de  Pothières  et  de  Vezelai  est  un 
document  d'un  grand  intérêt,  parce  qu'elle  contient  des 
notions  précises  sur  la  famille  de  Girart  ^  et  sur  celle  de 
sa  femme  '^  et  nous  fait  savoir  qu'il  avait  été  l'objet  de  la 
bienveillance  de  Louis  le  Pieux  (f  840)  et  de  son  épouse 
Judith  (7  843).  Cet  acte,  la  lettre  au  pape  relative  au 
même  sujet,  la  confirmation  faite  en  868  par  Charles  le 
Chauve  de  cette  fondation  ,  enfin  le  texte  de  Hincmar 
cité  plus  haut,  constituent  les  seuls  documents,  utilisés 
jusqu'à  ce  jour,  qui  constatent  les  liens  par  lesquels  Gi- 
rart se  rattachait  à  la  Haute-Bourgogne. 

Il  existe  cependant  d'autres  documents  sur  le  comte 
Girart,  émanant  de  lui  pour  la  plupart,  et  qui,  depuis 


t.  Cet  acte  a  été  plusieurs  fois  publié  (D'Achery,  Ven.  Guiberii opéra, 
p.  637;  Bouquet,  ViII,  608).  Il  paraît  provenir  originairement  du  car- 
tulaire  de  Vezelai,  conservé  à  Florence,  dont  il  sera  question  plus  loin. 

2.  Longnon,  p.  244. 

3.  Longnon,  p.  2  5o. 

4.  Longnon,  p.  246,  n.  4. 

5.  Ce  que  dit  M.  Longnon,  p.  246,  que  Girart  a  semble  avoir  été 
favorisé  dans  sa  jeunesse  des  bienfaits  de  l'impératrice  Ermengarde  » 
ne  résulte  pas  du  texte. 


X  .  INTRODUCTION 

plus  d'un  siècle,  ont  été  mis  à  la  disposition  des  érudits 
dans  un  ouvrage  fort  volumineux  et  fort  connu,  où  tou- 
tefois personne.;  jusqu'à  présent,  n'a  eu  l'idée  de  les  aller 
chercher.  En  1774  Bandini  a  publié,  dans  le  t.  I  de  son 
catalogue  des  manuscrits  latins  de  la  Laurentienne, 
col.  129  à  142,  un  petit  cartulaire  provenant  originaire- 
ment, selon  toute  apparence,  de  Vezelai,  et  contenant 
dix-nèuf  pièces  dont  huit  intéressent  de  très  près  l'his- 
toire du  comte  Girart.  En  voici  les  résumés  que  je  dis- 
pose, non  selon  l'ordre  du  cartulaire^,  mais  selon  l'ordre 
chronologique  : 

(Bandini,  n°  III)  «  Gerardus  »  et  son  épouse  «  Alboara  »  cèdent 
au  comte  «  Gerardus  )>  et  à  son  épouse  «  Berta  »  le  village  de  Flei 
{Flagiacus)^(ì?L\-ìs>  le  pagus  d'Avallon,  en  échange  de  biens  situés 
dans  le  pagus  de  Tonnerre  et  pour  une  somme  de  5o  livres.  — 
Die  Jovis  in  mense  octobrio,  régnante  domino  meo  rege  Ludovico, 
anno  qiiinto  7'egni  ejiis  féliciter  {819). 

(V)  «  Constantius  »  et  »  Ataila  »,  son  épouse,  vendent  au  comte 
«  Gerardus  »  ^  un  pré  situé  près  de  Fontenai  pour  la  somme  de 
trois  sous.  —  Datiim  in  mense  septembrio  in  anno  XIII  Liidovici 
imper atoris  (827). 

(VI)  «  Ermengaudus  »  vend  au  comte  «  G.  »  un  pré  situé  à  Fon- 
tenai pour  la  somme  de  cinq  sous.  —  Datwn  in  mense novembrio, 
in  anno  XIV Liidovici  imperatoris  (828). 

(XIV)  Charles  [le  Chauve]  concède  à  «  Roclinus  »  son  fidèle 

1.  Plut.,  XÍV,  21.  C'est  un  petit  volume  de  33  iT.  (hauteur  0,284, 
largeur  o,2o5)  écrits  d'une  grosse  écriture  du  commencement  du 
xii<^  siècle  à  2G  lignes  par  page.  L'édition  de  Bandini,  que  j'ai  collation- 
née  sur  le  ms.,  est  en  général  très  exacte.  Ces  pièces  seront  prochai- 
nement réimprimées  dans  la  Bibliothèque  de  l'Ecole  des  Chartes  par 
M.  Giry. 

2.  Bertc  n'est  pas  mentionnée. 


I.   —  L  HISTOIRE.   LE  COMTE  GIRART  XI 

2  2  maisons  situées  dans  le  pagus  d'Avallon,  à  Domeci.  —  Datum 
pridie  kalendas  Septembris,  indict.  V,  anno  III  régnante  Ka- 
rolo  gîoriosissijno  rege.  Açtum  Caslellione  super  fluviinn  Dorno- 
nia,  in  Dei  nomine  féliciter  [di  août  842). 

(II)  «  Roclinus  »  et  son  épouse  «  Teutildis  »  vendent  au  comte 
«  Gerardus  »  et  à  son  épouse  «  Berta  »  certains  biens  situés  dans 
le  comté  d'Avallon  et  sur  le  territoire  (ager)  de  Domeci  et  qui  lui 
avaient  été  concédés  par  le  roi  Charles.  —  Mense  Aiigusto  anno 
XIII  régnante  Karolo  rege  (852). 

(IV)  «  Berillus  »  vend  à  «  Gerardus  »  et  à  son  épouse  «  Berta  » 
des  biens  situés  dans  le  pagus  d'Avallon  et  dépendant  du  fisc  de 
Fontenai  pour  le  prix  de  douze  sous,  —  Actum  Fontanas  villa 
piiblice...  Datum  in  mense  Maio,  régnante  Karolo  rege  (840- 
875). 


Le  même  cartulaire  renferme  encore,  sous  les  n°'  IX 
et  X,  la  confirmation  par  Charles  le  Chauve  de  la  fonda- 
tion de  Vezelai  (868)  et  la  confirmation  par  le  même 
souverain  du  privilège  du  pape  Jean  VIII  en  faveur  du 
même  monastère.  J'ai  fait^mention  de  ces  deux  pièces 
plus  haut. 

Les  documents,  non  point  inédits,  mais  inconnus,  que 
je  viens  de  produire,  établissent  de  la  façon  la  plus  cer- 
taine un  point  que  l'acte  de  fondation  du  monastère  de 
Pothières  et  de  Vezelai  laissait  déjà  entrevoir  :  c'est  que 
Girart  résidait  dans  le  pays  d'Avallon  dès  les  premières 
années  du  règne  de  Louis  le  Pieux,  et  que  les  biens  qu'il 
y  possédait  étaient  peu  à  peu  devenus  fort  considérables. 
Dès  qu'il  est  prouvé  qu'il  avait  l'âge  d'homme  en  819, 
date  de  la  première  des  chartes  ci-dessus  mentionnées,  il 
n'y  a  aucune  impossibilité,  au  moins  quant  aux  dates,  à 
c^  que  notre  Girart  soit  identique,  comme  on  l'a  sup- 


XII  INTRODLXTION 

posé  ',  avec  Girart,  comte  de  Paris,  qui,  en  887,  jure 
fidélité  au  jeune  roi  Charles  le  Chauve,  couronné,  à  cette 
date,  roi  d'une  partie  de  la  France,  qui,  plus  tard,  aban- 
donnant le  parti  de  Charles,  combat  à  Fontenai  en  841 
dans  l'armée  de  l'empereur  Lothaire. 

La  chronologie  des  faits  connus  de  la  vie  de  Girart 
pourrait  donc  être  fixée  ainsi  : 

819,  827,  828,  acquisition  de  divers  biens  dans  l'A- 
vallonnais; 

827-40,  comte  de  Paris* 

84 1 ,  se  bat  à  Fontenai  ; 

842,  comte  du  palais  de  Lothaire  -, 

852,  nouvelle  acquisition  dans  TAvallonnais*, 

853-63,  gouverneur  du  royaume  de  Provence  au  nom 
de  Charles,  roi  de  Provence-, 

863-70,  gouverneur  de  la  partie  de  l'ancien  royaume 
de  Provence  qui  était  passée  sous  l'autorité  du  roi  de 
Lorraine,  Lothaire  II; 

870,  Girart  livre  Vienne  à  Charles  le  Chauve  ; 

Avant  879,  Girart  meurt  à  Avignon. 

I.  Longnon,  /.  /.,  p.  248. 


IL  LA  POESIE     GIRART  DE  VIENNE  XIII 


CHAPITRE  II 

LA    POÉSIE.    —    GIRART    DE    VIENNE  ,    GIRART    DE 
FRETE,  GIRART  DE  ROUSSILLON 


Nous  ne  retrouverons,  dans  la  légende,  que  bien  peu 
des  faits  que  Thistoire  authentique  rattache  au  nom  de 
Girart.  Mais,  abordant  le  terrain  de  la  poésie,  nous  nous 
trouvons  en  présence  d'une  difficulté  analogue  à  celle  que 
nous  avons  rencontrée  sur  le  terrain  historique,  mais  in- 
finiment plus  difficile  à  résoudre.  La  légende,  comme 
l'histoire,  nous  offre  plusieurs  Girarts.  Faut-il  supposer 
qu'ils  ont  tous  une  origine  réellement  historique  et  que 
cette  origine  est  une? 

Notre  ancienne  poésie  française  connaît,  outre  Girart 
de  Roussillon,  au  moins  deux  Girarts  qui  se  présentent 
accompagnés  d'un  cortège  de  faits  assez  nombreux  :  Gi- 
rart de  Vienne  et  Girart  de  Frète. 

Le  poème  de  Girart  de  Vienne  est,  en  somme,  le  récit 
d'un  siège  de  Vienne  par  Charlemagne.  Nous  en  avons 
deux  rédactions-.  Tune,  la  plus  ancienne,  ne  nous  a  pas 
été  conservée  dans  sa  forme  originale,  mais  nous  en 
possédons  une  traduction,  qui  paraît  assez  exacte,  dans  la 
Karlamagnus  Saga  ^  ;  l'autre  est  un  remaniement  fait, 
au  commencement  du  xiii^  siècle,  par  Bertran  de  Bar-sur- 


I .  Voy.  l'analyse  qu  en  a  donnée  M,  G.  Paris,  Bibliotii.  de  V Ecole  des 
Chartes,  5,  V,  gcj. 


XIV  INTRODUCTION 

Aube.  Voici,  en  quelques  mots,  le  résumé  du  récit  com- 
mun à  ces  deux  ouvrages.  Girart  a  offensé  Tempereur 
par  son  insolence  et  refusé  de  comparaître  devant  sa 
cour.  L'empereur  l'assiège  dans  Vienne.  Le  siège  a  duré 
sept  ans,  lorsqu'on  convient  de  décider  du  sort  de  la  ville 
par  un  combat  singulier.  Les  champions  choisis  sont  le 
jeune  Pvolant,  neveu  'de  l'empereur,  et  Olivier,  neveu  de 
Girart.  Ils  combattent  trois  jours  sans  succès  de  part  ni 
d'autre.  La  guerre  se  termine  par  une  réconciHation,  la- 
quelle est  scellée  par  le  m^ariage  de  Rolant  avec  la  sœur 
d'Olivier.  Dans  la  version  de  Bertran  de  Bar-sur-Aube, 
C'est  un  ange  qui  intervient  pour  mettre  fin  au  combat; 
dans  le  poème  plus  ancien  de  la  Karlamagmis  Saga, 
c^est  un  prisonnier  français  qui  suggère  à  Girart  Tidée 
du  mariage  qui  terminera  la  guerre. 

Sur  Girart  de  Frète,  nous  n'avons  que  des  renseigne- 
ments en  quelque  sorte  épisodiques.  Dans  la  chanson 
d'Aspremont,  ce  Girart  ne  se  décide  qu'à  grand'peine  à 
porter  secours  à  Charles  engagé  dans  une  guerre  en  Ita- 
lie contre  le  païen  Agolant.  Il  se  prétend  indépendant  de 
l'empereur  contre  qui  il  a  jadis  longuement  guerro3^é.  En- 
fin il  vient,  mais  plutôt  en  aUié  qu'en  vassal,  conduisant 
sa  propre  armée  et  agissant  d'une  façon  indépendante  \ 
Ailleurs,  dans  VAspramonte  d'Andréa  da  Barberino, 
nous  le  voyons,  à  la  suite  de  cette  expédition  contre  Ago- 
lant, de  nouveau  en  guerre  contre  l'empereur,  assiégé 
dans  Vienne,  puis  fuyant  en  Espagne,  s'y  faisant  sarra- 
sin et  revenant,  avec  une  immense  armée  d'infidèles,  en- 
vahir la  France.  Il  est  battu,  enfermé,  par  ses  propres 
enfants  dans  une  tour  où  il  meurt,  et  Vienne  est  rendue 

I.  G.  Paris,  Hist.pGéi.  de  CiiJirlemagnc,  324-5. 


II.   LA   POESIE.    — -  GiRART  DE  FRETE  XV 

à  Gharlemagne.  On  pouvait  conjecturer  avec  vraisem- 
blance que  ce  récit  n'avait  point  été  inventé  par  Andréa 
da  Barberino  qui  vivait  à  la  fin  du  xiv°  siècle  et  au  com- 
mencement du  xv^  :  le  vraisemblable  est  devenu  certain, 
maintenant  que  nous  savons  qu'il  est  fait  allusion  à  ce 
même  récit  dans  VEntrée  de  Spagne  qui  est  de  la  fin  du 
xiii^  siècle  ^ .  On  peut  donc  croire  qu'il  a  existé  une  chanson 
de  geste  de  Girart  de  Frète  qui  ne  nous  est  pas  parvenue. 
Il  y  a  longtemps  déjà  qu'on  s'est  accoutumé  à  considé- 
rer les  histoires  fabuleuses  de  Girart  de  Vienne  et  de  Gi- 
rait  de  Frète  comme  deux  variantes  du  même  récit  -. 
Elles  ont,  en  effet,  deux  traits  communs  :  i"  Tidée  d'une' 
lutte  entre  un  vassal  orgueilleux  appelé  Girart  et  Ghar- 
lemagne ;  2°  le  rôle  important  que  joue  la  ville  de  Vienne 
dans  Tun  et  l'autre  roman.  Mais  c'est  tout,  et  c'est  bien 
peu.  L'idée,  du  reste  séduisante,  sur  laquelle  repose  l'as- 
similation des  deux  histoires,  est  qu'il  s'est  conservé  dans 
la  mémoire  du  peuple  quelques  parcelles  de  l'histoire 
réelle  du  comte  Girart,  et  que  ces  parcelles  ont  servi  de 
base  à  des  compositions  poétiques  indépendantes  les 
unes  des  autres.  Mais  qu'y  a-t-il  de  commun  entre  les 
romans  qu'on  a  faits  au  xii'^  siècle  sur  Girart  de  Vienne  et 
Girart  de  Frète,  et  ce  que  nous  savons  de  la  vie  du  comte 
Girart?  Le  nom  de  Girart  et  celui  de  la  ville  de  Vienne, 
qui  se  rencontrent  de  part  et  d'autre,  ne  suffisent  assu- 
rément pas  à  établir  la  continuité  de  traditions  ayant 
pour  point  de  départ  le  comte  Girart. 


1.  Ánt.  Thomas,  Nouvelles  redierches  sur  /'Entrée  de  Spagiie,  chan- 
son de  geste  fvanco-iialienne,  Paris,  1882  {Biblioth.  des  Ecoles  fran- 
çaises d'Athènes  et  de  Rome),  p.  41 . 

2.  P.  Paris,  Hist.  litt.,  XXII,  3o5  ;  G.  Paris,  Hist.  poét.  de  Char- 
lem.,  325  ;  Longnon,  /.  /.,  276.  . 


XVÍ  INTRODUCTION 

On  a  récemment  essayé  de  donner,  par  une  preuve 
nouvelle,  un  peu  plus  de  corps  à  l'hypothèse  selon  la- 
quelle le  personnage  fabuleux  de  Girart.de  Frète  serait 
la  transformation  épique  du  comte  Girart.  «  Girard  de 
M  Fraiic  ou  de  Frète,  »  dit  M.  Longnon,  «  est  sans  doute 
((  le  produit  des  traditions  provençales  sur  Girard,  car  son 
((  surnom  est  tiré  de  Frète  ou  Fréta,  localité  du  haut- 
i(  moyen  âge  qu'une  charte  de  982  montre  avoir  été  le  chef- 
ce  lieu  d'un  ager  du  comté  d'Arles,  et  dont  l'identité  avec 
«  la  bourgade  actuelle  de  Saint-Remy  ^  (Bouches-du- 
«  Rhône)  semble  suffisamment  établie,  grâce  au  roman 
«  arlésiendeTersin  que  M.  PaulMeyer  a  fait  connaître".  » 
M.  Longnon  avance  ici  comme  un  fait  évident  ce  qui  n'est 
qu'une  hypothèse,  et  j'ajoute,  une  hypothèse  dénuée  de 
fondement.  La  cité  de  «  Fréta  »,  du  roman  de  Tersin, 
Vager  Fretensis  cité  dans  une  charte  de  982,  étaient, 
en  effet,  situés  en  Provence,  à  l'endroit  qu'indique 
M.  Longnon  ^,  mais  il  est  absolument  impossible  que 
la  forme  Fréta  ait  produit,  soit  en  français,  soit  en  pro- 
vençal, la  forme  fraite  ou  frète  "".  Girart  de  Frète  ou  de 
Fraite  tirait  probablement  son  surnom  de  quelque  lieu 
dont  le  nom  latin  tidÀifracta. 

En  somme,  on  ne  peut  prouver  que  les  poèmes  de  Gi- 
rart de  Vienne  et  de  Girart  de  Frète  n'ont  pas  conservé 
quelque  vague  souvenir  du  comte  Girart,  mais  l'hypo- 
thèse inverse,  trop  facilement  adoptée  jusqu'ici,  n'est 
pas  non  plus  susceptible  de  preuve. 

1.  Saint-Remy  est  beaucoup  plus  qu'une  bourgade. 

2.  L.  L,  p.  276. 

3.  M.  Longnon  ne  fait,  du  reste,  que  répéter  ce  que  j'avais  dit  en 
1872  dans  la  Romania,  I,  59-60. 

4.  On  sait  que  le  t  entre  deux  voyelles  s'efface  en  français  et  devient 
d  en  provençal. 


II.   —  LA  POESIE.   —  GIRART  DE  ROUSSILLON       XVII 

Arrivons  maintenant  à  Girart  de  Roussillon.  Le  poème 
que  nous  possédons  sur  ce  personnage,  et  dont  la  tra- 
duction occupe  le  présent  volume,  n'est  pas  plus  ancien 
que  la  seconde  moitié  du  xii^  siècle.  Mais  ce  n'est  pas 
une  œuvre  originale.  C'est  une  œuvre  nouvelle  dans' la 
forme,  non  dans  le  fond.  Notre  chanson  de  Girart  de 
Roussillon  a  été  rédigée  en  la  forme  qui  nous  est  par- 
venue diaprés  un  poème  plus  ancien,  dont  elle  a  con- 
servé en  une  mesure  variable  les  récits.  C'est  une  chan- 
son rajeunie,  ou,  si  Ton  veut,  renouvelée.  Ces  diverses 
propositions  seront  établies  dans  la  suite  de  cette  intro- 
duction. Actuellement  je  vais  faire  passer  sous  les  yeux 
du  lecteur  quelques  témoignages  d^où  il  résulte  que  Gi- 
rart de  Roussillon  était  connu  comme  personnage  épi- 
que bien  avant  le  temps  où  fut  renouvelée  la  chanson 
qui  lui  est  consacrée.  Ce  serait  peut-être  ici  lieu  d'expli- 
quer l'origine  du  surnom  de  Roussillon.  Mais  l'occasion 
de  dire  ce  que  Ton  sait  à  ce  sujet  se  présentera  plus  na- 
turellement dans  le  chapitre  suivant,  où  nous  aurons  à 
étudier  un  texte  légendaire  qui  prétend  indiquer  le  lieu 
où  était  situé  le  château  de  Roussillon  '. 

Les  premières  apparitions  de  Girart  de  Roussillon 
dans  la  poésie  remontent  au  xi^  siècle,  plus  probable- 
ment à  la  seconde  moitié  de  ce  siècle  qu'à  la  pre- 
mière. Dans  Rolant  (vv.  797,  2189,  2409),  il  est  l'un 
des  pairs  les  plus  âgés  de  Charlemagne,  et  périt,  comme 
tous  ses  compagnons,  à  Roncevaux.  Il  y  a  là,  comme 
on  voit,  oubli  complet  du  Girart  de  l'histoire  qui  devait 
être  encore  bien  jeune  lorsque  Charlemagne  mourut. 
Les  données  de  l'épopée,  qui  placent  Girart  sous  un  roi 

I.  Voy,  ci-après,  p.  xxx.  • 


XVIII  INTRODUCTION 

du  nom  de  Charles  Martel,  ne  sont  pas  mieux  respec- 
tées. Il  est  visible  que  l'auteur  de  Rolant  a  pris  au  ha- 
sard ce  nom  de  Girart  de  Roussillon  dans  la  poésie  de 
son  temps,  sans  se  soucier  le  moins  du  monde  de  lui 
prêter  un  rôle  qui  pût  s'accorder  avec  les  récits  cou- 
rants. 

Nous  trouvons  des  allusions  plus  précises  à  Thistoire 
fabuleuse  de  Girart  de  Roussillon  dans  des  chansons  de 
geste  moins  anciennes,  à  la  vérité,  que  Rolant,  mais 
dont  les  témoignages  n'en  ont  pas  moins  une  très  grande 
valeur,  parce  qu'on  peut  prouver  qu'ils  se  rapportent  à 
une  chanson  de  Girart  de  Roussillon  différente  de  celle 
qui  nous  est  parvenue,  et  sans  aucun  doute  plus  an- 
cienne. Dans  Tordre  chronologique,  nous  rencontrons 
d'abord  le  témoignage  de  la  vieille  chanson  de  Garin  le 
Lorrain.  Ce  qui  résulte  de  ce  témoignage,  c'est  que  des 
guerres  interminables  avaient  eu  lieu  entre  Charles  Mar- 
tel et  Girart  et  que  le  pays  en  était  resté  appauvri  jus- 
qu'au temps  du  roi  Pépin,  le  successeur  de  Charles  Mar- 
tel. Citons  les  textes.  Nous  voyons  d'abord  le  traître 
Hardré  dire  à  Pépin,  pour  le  détourner  de  secourir  Her- 
vis  attaqué  par  les  Hongres  : 


a  Hervis  est  riches  et  enforciés  d'amis, 

«  Tre's  bien  se  puet  salver  et  garantir. 

«  Tes  règnes  est  soufreteus  et  chetis, 

«  Il  n'i  a  homme  qui  s'i  puisse  esbaudir, 

ft  Tant  a  Gerars.  qui  le  Rossillon  tint, 

u  Gasté  la  terre  et  trestout  le  pais. 

[Garin  le  Loherain.  éd.   P.   Paris.  I.  53. 


II.    —  LA  POESIE.   —  GIRART  DE  ROUSSILLON       XIX 

Dans  une  autre  occasion,  il  renouvelle  la  même  objec- 
tion : 

ft  Drois  empereres,  entendes  ci  a  mi  : 

«  Charles  Martiaus,  qui  maint  estor  vainqiii 

»  (Jhesu  de  gloire  ait  de  s'ame  merci!) 

<(  Envers  le  duc  Girart  gueroia  il; 

«  Maint  orfe  firent  et  maint  homme  morir, 

«  Dont  mainte  dame  remesrent  sans  mari. 

(.  Mort  sunt  li  père,  si  sunt  petit  li  fil, 

«  Tes  règne  est  povres  et  d'argent  escheris. 

ilbid.,  I,  76-7.) 
Et  plus  loin  : 

«   La  terre  est  povre  et  li  païs  gastés 

«    Par  dant  Gerart  qu'est  de  Roucillon  ne's, 

«  Et  par  paiens,  les  cuivers  defaés. 

{Ibid.,  1,81.) 

Jusqu'ici  il  ne  s'agit  que  de  ravages  effroyables,  résul- 
tats d'une  guerre  prolongée.  De  telles  allusions  pour- 
raient être  rapportées  à  la  chanson  renouvelée,  si  le 
renouvellement  n'était,  selon  toute  apparence,  posté- 
rieur à  Garin  le  Lorrain.  Mais  voici  une  autre  allu- 
sion qui  ne  peut,  en  aucune  façon,  s'expliquer  par  la 
chanson  renouvelée.  Henri  de  Montaigu,  cousin  de  Ga- 
rin, s'adresse  en  ces  termes  à  Pépin  : 

«  Drois  empereres,  »  ce  dist  li  dux  Henris, 
«  Montagu  tieng  de  vous  et  mon  païs, 
•'  Et  sui  cosins  germains  au  duc  Garin, 
«   Et  sa  seror  fu  ma  mère  Heloïs. 
«  Onques  mes  aives  li  Loherens  Hervis 
«  Le  vostre  père,  par  mon  chief,  ne  traït, 
«  Si  comme  Jisî  Hardrés  li  vies  floris 
«  Envers  Girart  qui  Roucillon  maintint.  » 

[Ibid.,   I,  140J 


XX  INTRODUCTION 

Le  traître  H  ardre  ne  figure  pas  dans  le  Girart  de 
Roussillon  qui  nous  est  parvenu,  et  les  querelles  entre 
Charles  Martel  et  Girart  y  sont  déterminées  par  de  tout 
autres  motifs. 

Voici  enfin  un  dernier  témoignage,  signalé  pour  la 
première  fois  par  M.  Longnon  %  et  qui  mérite  une  at- 
tention toute  particulière.  Il  ne  nous  est  pas  fourni  par 
un  écrit  bien  ancien.  La  rédaction  de  Renaut  de  Mon- 
taiiban  (autrement  dit  les  Quatre  fils  Aimon)^  d'où  il 
est  tiré,  ne  remonte  sûrement  pas  au-delà  des  dernières 
années  du  xii^  siècle,  mais  le  récit  auquel  ce  témoignage 
se  rapporte  est  bien  antérieur,  comme  on  le  verra  plus 
loin.  Notons  que  ce  récit  ne  figure  point  dans  notre  chan- 
son de  Girart  de  Roussillon,  d'où  il  est  permis  de  présu- 
mer que  l'allusion  de  Renaut  de  Montauban  se  réfère  au 
vieux  poème  perdu  de  Girart  de  Roussillon.  Le  fonds  de 
ce  récit,  c'est  que  l'empereur  Charlemagne  aurait  été 
battu  et  pourchassé  jusque  sous  Paris  par  Girart  de 
Roussillon.  Voici  comment  l'allusion  est  amenée  dans 
Renaut  de  Montauban.  On  apporte  à  Charlemagne  la 
tête  de  son  ennemi,  le  duc  Beuve  d'Aigremont.  L'empe- 
reur manifeste  son  contentement.  Puis  l'auteur  continue 
ainsi  (édit.  Michelant^  p.  45)  : 

Se  li  rois  en  fu  lie's,  puis  en  ot  marrement. 
Girarsl'en  guerroie  cui  Rossillons  apant 
Et  Doon  de  Nantueil  o  le  grenon  ferrant. 
Cil  mandèrent  a  Karle  molt  grant  desfiemen^, 
Puis  l'enchaucierent  il,  le  confanon  pendant, 
Dusque  desos  Paris  en  .j.  pre'  verdoiant; 
L'esperon  ne  donast  por  plain  .j.  val  d'argent; 
Mais  puis  se  racorderent  par  le  los  de  lor  gent. 

I.  Rev.  hist.,\\\\,  273. 


III.   —  L  ANCIENNE  ET  LA  NOUVELLE  CHANSON       XXI 

Gerars  en  fist  yglises,  je  cuit  par  bon  talent, 
Et  Karles  en  forma  (ferma?)  la  cit  de  Bonevent, 
Tant  qu'il  furent  ensamble  et  ami  et  parent 
Et  que  il  s'entramerent  trestot  communaument, 
Et  vindrent  a  Paris  et  menu  et  sovent, 
Et  Karles  lor  dona  maint  riche  garnement. 

Tout  ce  récit,  qui  sera  étudié  plus  en  détail  dans 
un  autre  chapitre,  est  accommodé  à  un  état  relativement 
récent  de  l'épopée  carolingienne,  dans  lequel  les  vieilles 
histoires  épiques  sont  remaniées  de  façon  à  converger 
toutes  vers  Gharlemagne.  Mais  il  n'en  est  pas  moins  fort 
ancien  dans  le  fond,  et  nous  le  retrouverons  tout  à  l'heure 
dans  un  texte  de  la  fin  du  \\^  siècle. 


CHAPITRE  III 

L'ANCIENNE  ET  LA  NOUVELLE  CHANSON 
DE  GIRART  DE  ROUSSILLON 

§  I.  La  Vîe  latine  de  Girart  de  Roussillon. — §  2.  Eléments 
A  l'aide  desquels  elle  a  été  composée.  —  §  3.  L'ancienne 

CHANSON  de  geste,  TELLE  Qu'ON  PEUT  LA  CONNAÎTRE  PAR  LA 

Vie  latine,  comparée  avec  la  chanson  renouvelée.  —  §  4. 
Le  renouveleur,  sa  personnalité,  son  talent  poétique.  — 
§  5.  Rapport  entre  le  Girart  historique  et  le  Girart 
épique. 

§  I .  —  La  Vie  latine  de  Girart  de  Roussillon. 


Si  nous  ne  possédions  sur  l'ancienne  chanson  d'autres 
informations  que  les  allusions   fournies   par  Garin  le 


XXII  INTRODUCTION 

Lorrain  et  Renaut  de  Montauban,  il  nous  serait  assu- 
rément difficile  de  nous  former  une  idée  de  ce  vieux 
poème,  et  surtout  de  lui  trouver  un  rapport  quel- 
conque avec  rhistoire  réelle  du  comte  Girart.  Bien 
plus,  nous  pourrions  douter  de  l'existence  même  d'une 
chanson  de  geste  ayant  pour  héros  ou  pour  personnage 
principal  Girart  de  Roussillon,  car  rien  n'empêcherait 
que  les  allusions  précitées  se  rapportassent  à  une  tradi- 
tion non  écrite  ou  à  quelque  poème  dans  lequel  Girart 
n'aurait  joué  qu'un  rôle  secondaire'.  Mais  un  document  de 
la  fin  du  xi^  siècle  vient  fort  à  propos  dissiper  nos  dou- 
tes. Ce  document  est  une  légende  latine  de  Girart  de 
Roussillon  ^  dont  j'ai  publié,  il  y  a  quelques  années,  le 
texte  accompagné  d'une  ancienne  traduction  française, 
ou,  plus  exactement,  bourguignonne  ^.  Je  reproduis  ici 
le  sommaire  que  j'ai  donné  de  ce  document  dans  la  pu- 
blication précitée  4^. 

(i)  Bien  que  les  faits  du  très-noble  comte  Girart  de  Rossellon 
soient  répandus  en  tous  lieux  par  la  renommée,  l'auteur  ne  croit 
pas  inutile  de  faire  un  précis  de  ce  qu'il  a  appris  par  la  relation 
de  ses  devanciers.  Girart,  au  rapport  des  Chroniques,  vécut  sous 
quatre  rois  :  Charlemagne,  Louis  son  fils  (f  840),  Charles  le 
Chauve  (f  876),  Louis  fils  de  celui-ci  (Louis  le  Bègue,  f  879).  (4) 
Il  était  natif  d'Avignon,  son  père  était  le  comte  Drogon.  Eloge 
de  sa  piété;  ses  qualités  physiques;  étendue  de  ses  possessions. 
(7)  Il  épouse  Berte,  fille  de  Hugues  comte  de  Sens;  Charles  le 

1.  Nous  verrons,  au  ch.  V,  que  cette  hypothèse  est  fondée,  en  ce  qui 
concerne  le  témoignage  fourni  par  Renaut  de  Montauban^  qui  se  ré- 
fère en  réalité  à  une  rédaction  perdue  de  Beiive  cCAigrtmont. 

2.  La  rubrique  initiale  est  ainsi  conçue  :  «  Incipit  prologus  in  vita 
nobilissimi  comitis  Girardi  de  Rossellon  ». 

3    Romania,  t.  VII  (1878). 

4.  Les  chiffres  entre  ()  se  réfèrent  à  la  division  en  courts  paragraphes 
que  j'ai  introduite  dans  ce  texte. 


III.   —  L  ANCIENNE  ET  LA  NOUVELLE  CHANSON       XXIII 

Chauve  épouse  Eloyse  sœur  cadette  de  Berte.  A  la  mort  des 
parents  de  ces  deux  femmes,  une  guerre  a  lieu  entre  Charles 
et  Girart,  chacun  pre'tendant  avoir  droit  à  l'héritage.  Le  roi  chasse 
du  royaume  Girart,  qui,  réduit  à  se  cacher,  exerce  pendant  sept 
ans,  par  esprit  de  pénitence,  le  métier  de  charbonnier,  tandis 
que  sa  femme  s'est  faite  couturière.  (19)  Au  bout  de  ce  temps, 
une  veille  de  Pentecôte,  Girart  et  sa  femme  se  présentent  en 
habit  de  pèlerin  à  la  reine,  qui  les  reconnaît,  et  bientôt  réussit 
à  rétablir  la  paix  et  l'amitié  entre  le  roi  et  Girart.  (3i)  Girart 
et  sa  femme  se  livrent  à  la  pratique  des  bonnes  œuvres.  (34) 
Mais  bientôt  le  roi,  excité  par  de  mauvais  conseillers,  cherche 
une  querelle  à  Girart.  (44)  Girart,  suivant  le  conseil  d'un  sage 
vieillard  de  sa  cour,  envoie  au  roi  un  messager  chargé  de  paroles 
de  paix.  Ce  messager  est  repoussé  injurieusement.  Girart  en  en- 
voie un  second  sans  plus  de  succès.  (54)  La  bataille  a  lieu  à 
jour  convenu,  et  le  roi  la  perd.  Girart,  toujours  magnanime, 
défend  de  le  poursuivre.  (61)  Le  roi  tente  de  réparer  sa  perte  par 
une  nouvelle  bataille.  Avant  d'en  venir  aux  mains,  Girart  offre, 
comme  précédemment,  de  faire  droit,  mais  ses  propositions  ne 
sont  pas  agréées.  La  guerre  recommença  terrible,  et,  selon  la 
rumeur  populaire,  il  n'y  eut  pas  moins  de  douze  ou  treize 
batailles  entre  eux,  le  roi  étant  finalement  obligé  de  se  réfugier 
dans  Paris.  (68)  Là,  tandis  qu'il  cherchait  les  moyens  de  conti- 
nuer la  lutte,  un  ange  lui  apparaît  qui  lui  enjoint  de  faire  la 
paix  avec  Girart.  Le  roi  adresse  alors  à  son  adversaire  des  pro- 
positions que  celui-ci  s'empresse  d'accepter,  et  les  deux  adver- 
saires concluent  une  paix  définitive. 

(yS)  Girart  eut  de  Berte,  son  épouse,  deux  enfants  qui  mou- 
rurent avant  leurs  parents.  Après  cette  perte,  Girart  et  sa  femme 
se  livrèrent  avec  plus  d'ardeur  que  jamais  à  l'accomplissement 
des  œuvres  pies.  Ils  firent  construire  en  l'honneur  des  douze 
apôtres  douze  monastères,  dont  chacun  contenait  douze  moines. 
Les  deux  plus  illustres  furent  celui  de  Vezelai  et  celui  de  Po- 
thières,  ne  relevant  que  de  Rome.  (83)  Miracles  qui  s'accomplis- 
sent pendant  la  construction  de  chacune  de  ces  abbayes.  (102) 
Description  du  lieu  où  est  située  l'abbaye  de  Pothières  et  du 
mont  Laçois  qui  est  voisin.  Sur  ce  mont  était  autrefois  une  ville 
forte  appelée  Rossillon^  comme  l'attestent  des  ruines  importan- 


XXIV  INTRODUCTION 

tes.  Les  Vandales  la  tinrent  sept  ans  assie'gée.  Au  bout  de  ce 
temps,  les  habitants,  manquant  de  vivres,  songeaient  à  se  ren- 
dre, lorsqu'ils  réussissent  à  tromper  leurs  ennemis  par  l'emploi 
d'un  stratagème  qui  consiste  à  laisser  tomber  aux  mains  de  l'en- 
nemi un  jeune  taureau  nourri  abondamment  du  peu  de  froment 
qui  restait  dans  la  ville.  Les  Vandales  prennent  le  taureau,  l'ou- 
vrent, et,  le  voyant  plein  de  froment,  s'imaginent  que  les  assié- 
gés ont  encore  des  vivres  en  abondance,  et  lèvent  le  siège.  Mais 
les  habitants  se  mettent  imprudemment  à  leur  poursuite;  les 
Vandales  leur  résistent,  les  mettent  en  déroute,  et  rentrent  avec 
eux  dans  la  ville  qu'ils  ruinent  de  fond  en  comble.  Mais  ensuite 
la  division  se  mit  parmi  les  Vandales,  et  ils  se  détruisirent  les 
uns  les  autres.  (121)  La  ville  fut  rebâtie  plus  tard,  mais  sans  at- 
teindre à  l'importance  qu'elle  avait  eue  jadis.  Elle  devint  la 
résidence  du  comte  Girart.  Etymologies  diverses  du  nom  de 
Roussillon.  C'est  près  de  là  qu'est  situé  le  monastère  de  Pothiè- 
res  («  Pulterias,  quasi  pulverem  terens  »). 

(126)  Vient  ensuite,  sans  transition,  le  récit  d'une  nouvelle 
guerre.  Une  querelle  s'étant  élevée  entre  le  roi  et  Girart,  le  pre- 
mier assiège  Roussillon  et  s'en  rend  maître  par  trahison.  (i3i) 
Girart  ne  tarde  pas  à  reprendre  son  château  à  la  suite  d'un  com- 
bat qui  fut  si  sanglant  que  la  vallée  où  il  se  livra  fut  depuis  lors 
appelée  «  vallis  sanguinolenta  ».  (iSy)  Puis  a  lieu,  à  jour  con- 
venu, à  Val-Béton,  entre  Vezelai  et  Pierre-Pertuise,  une  ba- 
taille plus  sanglante  encore,  à  ce  point  que  la  rivière  qui  court 
par  cette  vallée  (Val-Beton)  perdit  son  nom  d'  «  Arsis  »  pour 
recevoir  celui  de  «  Core  »  {«  a  dolore  cordis  eorum  quorum  amici 
ibi  interierant»).  (148)  Mais,  au  moment  où  la  lutte  était  le  plus 
acharnée,  Dieu  fit  un  miracle  pour  séparer  les  combattants  :  la 
terre  trembla  et  les  bannières  des  deux  armées  furent  brûlées 
par  le  feu  du  ciel. 

(i5o)  Miracles  accomplis  en  faveur  de  Girart.  (167)  Berte  meurt 
sept  ans  avant  son  mari  et  est  enterrée  à  Pothières.  Girart  mou- 
rut à  Avignon,  et,  à  ses  derniers  moments,  fit  promettre,  sous 
la  foi  du  serment,  à  ceux  qui  l'entouraient  de  faire  transporter 
son  corps  à  Pothières,  afin  qu'il  y  fût  enseveli  auprès  de  celui 
de  son  épouse.  (180)  Débats  qui  s'élèvent  après  sa  mort  :  le 
peuple  veut  absolument  garder  le  corps.  On  le  garda  en  effet; 


III.  —  L  ANCIENNE  ET  LA  NOUVELLE  CHANSON       XXV 

mais  Dieu  fit  paraître  son  mécontentement  de  ce  que  les  inten- 
tions du  comte  n'avaient  pas  été  accomplies.  Une  sécheresse  qui 
dura  sept  années  frappa  la  terre  de  stérilité,  et  les  habitants 
moururent  en  foule  de  misère  et  de  maladie.  On  ordonne  un 
jeûne  de  trois  jours.  La  troisième  nuit  un  ange  apparaît  à  un 
religieux,  et  lui  fait  connaître  la  cause  de  la  colère  divine.  On 
se  décide  alors  à  transporter  le  corps  à  Pothières,  où  il  est  ac- 
cueilli avec  enthousiasme.  (igS)  Des  miracles  s'accomplirent 
alors  et  depuis  sur  la  tombe,  mais  le  récit  en  a  péri  dans  l'incen- 
die du  monastère.  On  racontera  ceux  qui  se  sont  produits  dans 
les  temps  récents  et  qui  sont  attestés  par  des  témoignages  cer- 
tains. —  Série  de  miracles. 


§2.  —  Eléments  à  l'aide  desquels  la  Vie  latine  a  été  composée. 

Il  est,  à  première  vue,  évident  que  nous  sommes  en 
présence  d^une  de  ces  pieuses  légendes  dont  le  but  n'é- 
tait pas  entièrement  désintéressé,  comme  on  en  a  tant 
composé  au  moyen  âge.  Le  but  de  Pécrivain,  qui  était 
sans  doute  un  moine  de  Pothières,a  été  visiblement  d'atta- 
cher au  nom  de  Girart  un  renom  de  sainteté,  et,  par  suite, 
d'attirer  à  son  couvent,  où  reposait  le  corps  du  person- 
nage, un  nombreux  concours  de  pèlerins.  Il  n'est  pas 
moins  manifeste  que  cette  vie  est  formée  d'éléments  di- 
vers entre  lesquels  on  peut  reconnaître  des  emprunts 
à  des  récits  épiques  ^  Ce  qui  nous  importe,  c'est  de  sa- 
voir quand  elle  a  été  composée,  et  quels  récits  poéti- 


I.  La  première  phrase  du  document  montre  que  l'auteur  connaissait 
des  récits  populaires  sur  son  héros  :  «  Gesta  nobilissimi  comitis  Girardi 
«  de  RosselIon,quanquam  jubilatorio  favore  in  populis  ubique  mul- 
a  tipliciter  divulgentur,.,  »  D'ailleurs,  on  ne  voit  pas  d'où  le  surnom  de 
«  Rossellon  »  aurait  pu  être  tiré,  sinon  d'une  chanson  de  geste,  puis- 
que ce  surnom  ne  paraît  pas  dans  les  documents  historiques. 


XXVI  INTRODUCTION 

ques  elle  a  mis  à  contribution.  A  ces  deux  questions  on 
peut  répondre  avec  certitude.  Il  y  a  dans  le  texte  de  la 
légende  des  mentions  historiques  qui  ne  permettent  pas 
d'en  placer  la  composition  plus  bas  que  les  premières 
années  du  xii^  siècle.  Selon  toute  apparence,  elle  date  de 
la  fin  du  siècle  précèdent  \  Ce  point  acquis,  on  peut  se 
tenir  pour  assuré  que  l'auteur  de  la  légende  a  fait  usage 
de  l'ancienne  rédaction  du  poème,  puisque  la  nouvelle 
n'existait  pas  encore.  On  conçoit,  dès  lors,  que  la  Vita 
nobilissitni  comitis  Girardi  de  Rossellon  est  le  té- 
moignage le  plus  précieux  que  nous  possédions  sur  le 
vieux  poème  perdu,  mais  c'est  un  témoignage  qu'on  ne 
peut  accepter  en  bloc  et  dont  tous  les  détails  demandent 
à  être  vérifiés.  Le  but  du  moine  de  Pothières  était  de 
transformer  en  saint  un  héros  épique,  plein  de  belles 
qualités  assurément,  mais  ayant  aussi,  même  au  point  de 
vue  indulgent  du  moyen  âge,  d'assez  graves  défauts. 
On  peut  imaginer  que  le  pieux  hagiographe  ne  se  sera 
pas  fait  faute  de  modifier  ou  de  supprimer  tout  ce  qui, 
dans  la  vieille  chanson  de  geste,  s'éloignait  trop  de  son 
idéal.  D'autre  part,  il  a  certainement  mis  à  profit  des  in- 
formations puisées  à  des  sources  autres  que  la  chanson 
de  geste.  Cherchons  à  enlever  de  son  récit  tous  les  élé- 
ments visiblement  étrangers  à  l'ancien  poème  de  Girart  : 
ce  qui  subsistera  nous  représentera  passablement  ce 
même  poème. 

Les  éléments  étrangers  à  l'ancienne  chanson  peuvent 
se  classer  sous  trois  chefs  :  i°  notions  historiques  sur 
Girart  et  Berte  et  sur  leurs  parents  ;  2°  fondations  pieu- 
ses et  miracles-,  3°  tradition  locale  sur  le  mont  Laçois. 

1.  Voy.  Romania,  Vil,  167. 


III.  —  L  ANCIENNE  ET  LA  NOUVELLE  CHANSON       XXVII 

1°  Notions  historiques.  —  Les  notions  historiques  et 
généalogiques  sur  Girart  et  sur  Berte  qui  occupent  les 
premières  lignes  du  récit  sont  données  comme  tirées 
des  chroniques  (g  3).  Girart  aurait  vécu  sous  Charle- 
magne,  Louis  le  Pieux,  Charles  le  Chauve  et  Louis  lé 
Bègue.  Je  ne  saurais  dire  de  quelles  annales  sont  tirées 
ces  notions  qui  ne  se  déduisent  qu'en  partie  des  docu- 
ments connus  concernant  le  comte  Girart  ;  je  me  borne  à 
dire  qu'autant  que  nous  pouvons  les  contrôler,  elles  sont 
exactes.  Car  nous  avons  vu  qu'en  819,  cinq  ans  seule- 
ment après  la  mort  deCharlemagne^  Girart,  le  fondateur 
de  Pothières  et  de  Vezelai,  était  déjà  Tépoux  de  Berte. 
Nous  avons  vu  aussi  qu'il  vivait  encore  en  871,  mais 
qu'il  n'était  plus  de  ce  monde  en  879.  Rien  n'empêche 
que  sa  vie  se  soit  prolongée  jusqu'au  delà  du  décès  de 
Charles  le  Chauve,  mort  en  876.  Notre  biographe  peut 
avoir  eu  à  sa  disposition  des  documents  aujourd'hui  per- 
dus, notamment  des  pièces  concernant  l'abbaye  de  Pothiè- 
res. Ce  qu'il  dit  de  la  filiation  de  Girart  et  de  Berte  (g  7) 
est  sujet  à  discussion.  Il  n'y  a  guère  de  doute  que  le  nom 
de  Drogon,  père  de  Girart,  aura  été  tiré  de  Tahcienne 
chanson  '.  Hugues,  comte  de  Sens,  père  de  Berte,  peut 
avoir  été  pris  à  la  même  source  '^  :  nous  ne  sommes  pa^ 
en  mesure  de  le  vérifier,  puisque  l'ancienne  chanson  ne 
nous  est  pas  parvenue  et  que  la  chanson  renouvelée 
donne  à  Berte  une  tout  autre  origine.  Il  ne  me  paraît 
pas  impossible,  toutefois,  que  cette  donnée  ait  été  em- 
pruntée à  la  charte  de  fondation  de  Pothières  et  de  Ve- 


1.  Du  moins  est-il  que  dans  la  chanson  renouvelée  le  père  de  Girart 
s'appelle  Drogon. 

2.  C'est  l'opinion  qui   paraît  la  plus   vraisemblable  à  M.  Longnon 
p.  272. 


XXVIII  INTRODUCTION 

zelaj,  où  les  parents  de  Berte  sont  appelés  Hugo   et 
Bava  '. 

Une  légende  apocryphe,  absurde  même  en  toute  sa 
teneur,  qui  est  citée  parfois  sous  le  titre  de  «  légende  de 
saint  Badilon  '"  »,  raconte  qu'en  Tan  749,  sous  le  règne 
de  Louis  le  Pieux  et  de  son  fils  Charles  (!),  le  comte  Gi- 
rart,  seigneur  de  la  Bourgogne,  envoya  un  certain  Badi- 
lon en  Provence,  alors  occupée  et  ravagée  par  les  Sar- 
razins,  avec  mission  d'en  rapporter  le  corps  de  sainte 
Marie-Madeleine.  Badilon  réussit  à  enlever  subreptice- 
ment le  corps  saint,  qui  fut  placé  dans  l'abbaye  de  Ve- 
zelai."  Les  BoUandistes,  qui  se  sont  donné  la  peine  de  dé- 
montrer laborieusement  la  fausseté  de  ce  récit,  supposent 
qu'il  a  été  composé  après  i265.  Il  leur  a  échappé,  ainsi 
qu'à  d'autres  qui  sont  venus  après  eux,  qu'on  en  possède 
des  manuscrits  du  xii^  siècle  ^.  En  réalité,  c'est  une  fa- 


1.  M.  Longnon,  l.  l.,  trouve  celte  supposition  peu  vraisemblable.  Il 
lui  semble  que  si  l'auteur  de  la  Vie  avait  emprunté  à  la  charte  de  fon- 
dation le  nom  du  père  de  Berte,  il  lui  aurait  emprunté  aussi  le  nom 
du  père  de  Girart,  qui,  d'après  cette  charte,  est  Leuthard  et  non  pas 
Drogon.  Cette  observation  n'est  pas  sans  valeur.  Je  ferai  toutefois  re- 
marquer que  les  hagiographes  du  moyen  âge  se  piquaient  peu  de  logi- 
que, il  est  fort  probable  que  le  père  de  Berte  n'était  pas  mentionné  dans 
l'ancienne  chanson.  Il  est  vrai  que,  d'après  le  début  de  la  chanson  renou- 
velée, Berte  est  fille  de  l'empereur  de  Constantinople,  mais  nous  ver- 
rons plus  loin  que  ce  début  est  l'œuvre  du  renouveleur.  Le  moine  de 
Pothières,  auteur  de  la  légende,  a  très  bien  pu  s'en  tenir  aux  données 
du  vieux  poème  en  ce  qui  concerne  le  père  de  Girart.  et  recourir  à  la 
charte  pour  le  père  de  Berte  qu'il  ne  trouvait  pas  nommé  ailleurs. 

2.  Elle  est  ainsi  désignée  par  Jacques  de  Guise;  voir  ci-après,  ch.  VI. 

3.  Voir  ce  que  je  dis,  à  ce  sujet,  dans  la  Romania,  VII,  232-5.  —  Il 
me  paraît  très  probable  que  la  mention  faite  par  Sigebert  de  Gembloux 
(A.  D,  746)  de  la  translation  à  Vezelai  du  corps  de  Marie-Madeleine, 
n'a  pas  d'autre  source  que  la  légende  de  saint  Badilon.  De  Sigebert 
cette  mention  est  passée  dans  de  nombreuses  chroniques. 


III.    —    L  ANCIENNE  ET  LA  NOUVELLE   CHANSON       XXIX 

brication  du  xi^  siècle,  dont  Tobjet  était  d'attirer  les  pèle- 
rins à  Vezelai.  Le  moine  de  Pothières,  qui  a  fabriqué  la 
vie  de  Girart  de  Roussillon,  ne  cite  pas  ce  document 
émané  d'une  abbaye  à  laquelle  Pothières  cherchait  à 
faire  concurrence  en  inventant  saint  Girart  de  Roussil- 
lon, mais  il  Ta  connu,  car  il  lui  a  emprunté  des  expres- 
sions caractéristiques  K 

20  Fondations  pieuses  et  miracles.  —  Il  n^y  a  guère 
de  doute  que  les  fondations  pieuses  que  le  biographe 
énumère  avec  assez  de  précision  lui  ont  été  connues  par 
des  documents  historiques,  très  probablement  par  des 
chartes.  Selon  lui,  Girart  et  Berte  avaient  fondé  douze 
monastères,  entre  lesquels  il  nomme  ceux  de  Vezelai  et 
de  Pothières  jouissant  de  la  franchise  de  Rome  (g  77), 
cette  dernière  mention  étant  sans  nul  doute  empruntée 
à  la  charte  de  fondation  de  ces  deux  monastères  ;  puis 
Saint-Pierre  d'Auxerre,  assertion  qui  est  révoquée  en 
doute,  à  tort  ou  à  raison,  par  les  auteurs  de  la  Gallia 
christiana  ';  enfin  (g  79),  au  diocèse  de  Soissons,  un 
monastère  de  chanoines  réguliers,  qui  doit  être  identifié 
avec  réglise  collégiale  du  Mont  Notre-Dame  ^.  Nous 
devons  encore  classer  ici  le  récit  de  la  translation  à  Po- 
thières du  corps  de  Girart  (gg  172  et  suiv.),  comme  aussi 
celui  des  miracles  opérés  par  la  vertu  de  ce  corps  saint, 
au  rapport  de  notre  auteur  (gg  196  et  suiv.).  De  ces  mi- 
racles les  uns  auraient  été  recueillis  de  la  tradition  écrite, 
les  autres  de  la  tradition  orale. 

3°  Tradition  locale  sur  le  mont  Lacois.  Le  mont  La- 


I.   Voy.  Romania,  VU,  233. 

■1.  XIÍ,  434-3;  cf.  Romania,  Vil.  22g. 

3.  Voy.  Longnon,  article  cité,  p.  25  i,  note  2. 


XXX  INTRODUCTION 

cois  '  est  une  colline  assez  élevée  qui  s'élève,  isolée,  sur 
la  rive  gauche  de  la  Seine,  à  2  kilomètres  environ  de  Po- 
thières,  dans  la  direction  de  Ghâtillon-sur-Seine.  Le  nom 
de  Laçois  est,  depuis  longtemps,  tombé  de  Tusage  ;  la 
dénomination  actuelle  est  montagne  de  Vix  %  ou  monta- 
gne Saint-Marcel  ^.  Là  était  située,  à  l'époque  romaine, 
et  dès  une  époque  plus  ancienne  peut-être,  la  ville  de 
Latisco,  détruite  à  l'époque  des  invasions  barbares,  mais 
dont  le  souvenir  a  été  conservé  par  le  pagus  Latiscen- 
sis,  ou  Laçois.  C'est  sur  cette  montagne  que  notre  hagio- 
graphe  place  le  château  de  Roussillon,  dans  le  voisinage 
immédiat  de  l'abbaye  en  l'honneur  de  laquelle  il  écrivait^. 
Cette  indication  très  précise  s'accorde  fort  bien  avec  les 
notions,  moins  nettes  toutefois,  qui  se  déduisent  de  la 
chanson  renouvelée.  Celle-ci  place  Roussillon  près  de  la 
Seine  ^,  à  peu  de  distance  de  Châtillon  ^.  Il  est  assez 
probable  que  l'ancienne  chanson  faisait  de  même.  Mais 
on  ne  peut  se  dissimuler  que  cet  emplacement  du  châ- 
teau de  Roussillon  n'est  confirmé  ni  par  l'examen  du 
mont  Laçois,  où  on  ne  trouve  aucune  trace  de  construc- 
tions du  moyen  âge  "^,  ni  par  les  textes  historiques  qui  ne 


1.  Lassois  dans  la  carte  de  l'Etat-major. 

2.  Vix  est  un  village  voisin,  canton  de  Châtillon. 

3.  Une  chapelle,  située  sur  le  penchant  de  la  colline,  est  placée  sous 
le  vocable  de  saint  Marcel. 

4.  «  Pulteriense  autem  cenobium  situm  est  super  flumen  Sequa- 
nicum,  secus  montem  Latiscum  quem  vulgus  corrupte  montent  Las- 
cum  nuncupat,  in  cujus  summo  vertice  oppidum  nobilissimum  Ros- 
sellon  quandam  fuit,  quod  quidem  a  Wandalis  olim  déstructura  extitit.  » 
Vie  latine,  l  102,  Romania^  VII,  196. 

3.  Voy.  ci-après  la  traduction,  g§  2  58,  672. 

6.  H  119,  47^-9'  617. 

7.  On  y  trouve,  en  revanche,  en  abondance  des  fragments  de  tuiles 


III.   l'ancienne  et  la  nouvelle  chanson       XXXI 

font  aucune  mention  d'un  château  appelé  Roussillon  '  et 
situé  sur  le  mont  Laçois.  Quoiqu'il  en  soit,  s'il  est  vrai- 
semblable que  l'idée  de  placer  ainsi  Roussillon  vient  plus 
ou  moins  directement  de  la  vieille  chanson,  il  me  paraît 
infiniment  douteux  que  le  récit  de  la  prise  de  cette  ville 
par  les  Vandales  ait  la  même  origine  '\  Ce  récit,  en  effet, 
est  totalement  étranger  à  l'histoire  de  Girart.  C'est  une 
digression  d'histoire  ancienne,  qui  n'a  pas  de  quoi  éton- 
ner chez  un  écrivain  ecclésiastique,  tandis  qu'elle  serait 
bien  surprenante  dans  une  chanson  de  geste  du  xi*"  siècle. 
D'ailleurs,  si  on  n'a  pas  trouvé  jusqu'à  présent  la  source 
même  où  l'hagiographe  a  puisé  (à  supposer  qu'il  ne  l'ait 
pas  inventé)  Tépisode  qu'il  a  jugé  à  propos  d'introduire 
dans  la  vie  de  son  héros,  il  ne  faut  pas  oublier  que  les 
ravages  exercés  par  les  Vandales  dans  la  Bourgogne  sont 
fréquemment  rappelés  dans  les  vies  des  saints  de  cette 
région  ".  L'auteur  de  la  vie  de  Girart  de  Roussillon  était 
visiblement  familier  avec  cette  littérature.  C'est  de  là, 
très  vraisemblablement,  qu'il  se  sera  inspiré.  Le  procédé 
même  que  les  assiégés  emploient  pour  faire  croire  qu'ils 
ont  abondance  de  vivres,  alors  qu'ils  sont  sur  le  point 
d'être  affamés,  n'est  d'ailleurs  rien  de  plus  qu'un  lieu 

qui  paraissent  appartenir  à  l'époque  gallo-romaine  et  qui,  par  consé- 
quent, viendraient  de  l'ancien  Latisco. 

1.  M.  d'Arbois  de  Jubainville  qui,  dans  sa  notice  sur  le  Laçois  (Bibl. 
de  l'Ec.  des  Ch.  4e  série,  IV,  349),  a  cité  un  assez  grand  nombre  de  lieux 
ayant  fait  partie  de  ce  pagus,  n'a  rencontré  aucun  texte  sur  Roussillon. 
A  la  vérité,  un  itinéraire  de  Londres  à  Jérusalem  conservé  dans  un  ms. 
de  la  chronique  de  Mathieu  de  Paris,  place  Roussillon  à  l'endroit  as- 
signé par  l'hagiographe  de  Pothières,  mais  il  n'est  pas  antérieur  au 
xtiie  siècle;  voy.  Romania,  VII,  174.  —  M.  Longnon  considère  aussi 
comme  fabuleuse  l'existence  du  château  de  Roussillon,  /.  /.,  p.  272,  n.  5. 

2.  M-  Longnon  est  d'un  avis  contraire,  /.  /.,  p.  272. 

3.  Voir,  par  ex.,  la  vie  de  saint  Didier  de  Langres  dans  les  Bollan- 


XXXII  INTRODUCTION 

commun  qui  appartient,  depuis  l'antiquité,  à  la  tradition 
écrite  \  On  le  retrouve  parmi  les  fables  qui  se  sont  for- 
mées à  une  époque  peu  ancienne  du  moyen  âge  sur  le 
prétendu  siège  de  Garcassonne  par  Charlemagne  -,  et 
sans  doute  ailleurs. 

Ces  divers  éléments  ayant  été  successivement  éliminés, 
on  peut  considérer  ce  qui  subsiste  de  la  vie  latine  comme 
tiré,  avec  plus  ou  moins  d'exactitude,  de  l'ancien  poème. 
Les  récits  empruntés  à  cette  source  sont  au  nombre  de 
trois  qui  peuvent  se  résumer  ainsi  : 

I  (§§  8-3o).  Guerre  ayant  pour  cause  un  différend  au  sujet 
de  l'héritage  des  parents  de  Berte,  épouse  de  Girart,  et  d'Eloïse, 
épouse  de  Charles  le  Chauve.  Girart  est  chassé  du  royaume;  il 
est  réduit  à  se  cacher  et  à  exercer  pour  vivre  le  métier  de  char- 


distes,   mai  (23),  V,  244,  la  vie  de  sainte  Germaine  de  Bar-sur-Aube, 
oct.  (i),  I^  34,  la  vie  de  saint  Antidius  de  Besançon,  juin  (25),  V,  45. 

1.  Frontin,  Stratagemaiicon,  lib.  III,  cap.  xv. 

2.  Catel,  dans  ses  Mémoires  de  l'histoire  du  Languedoc,  après  avoir 
montré  que  l'histoire  de  la  prise  de  Garcassonne  connue  sous  le  nom 
de  Philomena  est  un  pur  roman,  continue  ainsi  (p.  408)  : 

«  Geste  histoire  fabuleuse  de  la  prinse  de  Garcassone  faicte  par  Char- 
ce  lemagne  a  esté  depuis  amplifiée  par  de  nouvelles  fables,  que  ceux  qui 
«  ont  parlé  de  Garcassone  (5/c)  :  car  ils  disent  que  Charlemagne,  voyant 
a  qu'il  ne  pouvoit  prendre  par  force  la  ville  de  Garcassone,  tascha  de 
«  la  prendre  par  famine,  leur  ostant  tous  moyens  de  pouvoir  recevoir 
«  dés  vivres.  Ce  siège  fut  si  long  que  la  pluspart  des  habitans  de  Car- 
<c  cassone  moururent  des  incommoditez  qu'ils  receurent  durant  la  lon- 
a  gueur  de  ce  siège;  tellement  que  dame  Garcas,  dame  de  ladite  ville, 
u  voyant  la  ville  despourveue  d'habitants,  couvrit  les  murailles  d'hom- 
«  mes  de  paille,  lesquels  elle  faisoit  changer  de  leur  lieu  a  toutes 
«  heures,  et  afin  que  l'empereur  ne  creut  pas  que  les  vivres  manquas- 
«  sent  a  leur  ville,  elle  fit  manger  un  minot  de  bled  a  une  truye,  et 
a  après  la  jetta  morte  dans  les  fossez,  a  dessein  que  les  assiegans  la 
«  voyant  pleine  de  grain,  eussent  ceste  opinion  qu'ils  avoient  de  bled 
w  en  abondance,  puisqu'ils  en  nourrisoient  les  truyes.  » 


m.  —  L  ANCIENNE  ET  LA  NOUVELLE  CHANSON     XXXIII 

bonnier,  tandis  que  sa  femme  exerçait  celui  de  couturière.  Après 
sept  ans  d'exil  et  de  pénitence,  Girart  rentre  en  grâce  auprès  de 
Charles,  par  l'entremise  de  sa  belle-sœur  Eloïse. 

II  (§§  34-72).  Excité  par  de  mauvais  conseillers,  le  roi  cher- 
che querelle  à  Girart,  qui,  après  avoir  épuisé  tous  les  moyens  dç 
conciliation,  se  décide  à  faire  la  guerre.  Le  roi  est  vaincu  en 
plusieurs  batailles  et  refoulé  jusque  dans  Paris.  Là  il  se  dispo- 
sait à  continuer  la  guerre,  lorsqu'un  ange  lui  apparut  qui  lui 
ordonna  de  faire  la  paix  avec  Girart.  (§§  72-125)  C'est  alors 
que  Girart  et  Berte  se  vouent  à  Taccomplissement  des  bonnes 
œuvres  et  fondent  des  monastères. 

III  (§§  125-149).  Nouvelle  guerre  dont  le  motif  n'est  pas 
indiqué  et  dont  la  conclusion  manque.  Le  roi  prend  Roussillon 
par  trahison;  Girart  reprend  son  château.  Une  bataille  à  jour 
convenu  a  lieu  à  Val-Beton.  Cette  bataille  était  encore  indécise 
lorsqu'une  tempête  épouvantable  vint  séparer  les  deux  armées 
qui  se  retirèrent  chacune  de  son  côté. 

Il  est  manifeste  que  ces  récits  ne  peuvent  être  considé- 
rés comme  un  résumé  fidèle  de  l'ancien  poème.  Girart 
est  ici  représenté  comme  un  saint  personnage,  ne  com- 
battant qu^à  son  corps  défendant.  Le  roi  est  visiblement 
sacrifié.  De  plus,  la  troisième  guerre  n^est  pas  motivée, 
et  la  seconde  l'est  à  peine.  Cependant,  dans  l'ensemble, 
ces  récits  nous  donnent  une  idée  de  ce  que  pouvait  conte- 
nir l'ancienne  chanson  de  geste.  Ils  nous  permettent  de 
rattacher  le  Girart  de  Roussillon  épique  au  Girart  histo- 
rique, conclusion  que  n'autorisaient  pas  les  allusions  re- 
levées au  chapitre  précédent,  puisqu'il  n'y  était  question 
ni  de  Berte  ni  de  la  fondation  des  monastères  de  Vezelai 
et  de  Pothières. 


XX;XIV  INTRODUCTION 


§  3.  — L'ancienne  chanson  de  geste  comparée  à  la  chanson 
renouvelée. 


Prenons  maintenant  comme  terme  de  comparaison  la 
chanson  renouvelée,  et  résumons  les  récits  qu'elle  nous 
offre.  Il  est  incontestable  que  tous  les  traits  que  ces  ré- 
cits auront  en  commun  avec  la  vie  latine  devront  être 
considérés  comme  appartenant  originairement  au  poème 
primitif  d'où  ils  seront  passés  à  la  fois  dans  la  vie  latine 
et  dans  le  poème  renouvelé. 

L^histoire  des  luttes  de  Girart  et  de  Charles,  que  nous 
offre  le  poème  renouvelé,  se  divise  assez  bien  en  trois 
parties  qui  correspondent  fort  exactement  aux  trois  ré- 
cits épiques  de  la  vie  latine  qui,  toutefois,  ne  se  présen- 
tent pas  dans  le  même  ordre. 

I  (§§  38-189).  La  guerre  éclate  pour  un  motif  qui  n'est 
nulle  part  clairement  exprimé  '.  Charles  s'empare  du  château 
de  Roussillon  par  trahison.  Girart  le  reprend.  Bataille  de  Vau- 
beton  à  laquelle  met  fin  un  orage  épouvantable  accompagné  de 
signes  merveilleux.  Les  deux  armées  se  séparent  et  la  paix  est 
conclue  à  cette  condition  que  le  duc  Thierii  d'Ascane  (d'Ar- 
denne?)  sera  exilé  pendant  cinq  ans. 

II  (§§  190-549).  La  paix  dure  tout  le  temps  que  Thierri 
reste  en  exil.  Mais  à  son  retour,  il  est  tué  en  trahison  par  des 
cousins  de  Girart.  Charles  rend  Girart  responsable  de  ce  meur- 
tre. La  guerre  dure  au  moins  cinq  ans  (§  416).  Girart  battu, 
abandonné  de  presque  tous  les  siens,  est  réduit  à  se  cacher,  et, 
pendant  vingt-deux  ans  (§  534),  il  exerce  le  métier  de  charbon- 


I.  Au  §  38,  le  poète  suppose  que  les  bons  sentiments  de  la  reine  pour 
Girart  avaient  excité  la  jalousie  du  roi.  Mais  ce  motif  ne  reparaît  plus 
nulle  part. 


III.   —  L  ANCIENNE  ET  LA  NOUVELLE  CHANSON       XXXV 

nier,  faisant  en  même  temps  pénitence  de  ses  fautes,  et  notam- 
ment de  celles  que  l'orgueil  lui  avait  commettre.  Sa  femme  tra- 
vaille comme  couturière.  Enfin,  la  réconciliation  a  lieu,  grâce 
à  l'entremise  de  la  reine,  belle-sœur  de  Girart. 

III  (§§  549-678).  Toutefois  le  roi  n'a  pardonné  qu'à  contre- 
cœur. Il  permet  aux  enfants  de  Thierri  de  recommencer  la  guerre 
contre  Girart  et  les  soutient,  tandis  que,  de  son  côté,  la  reine  aide 
Girart  et  les  siens  de  ses  conseils  et  de  son  argent.  Mais  les  en- 
nemis de  Girart  ne  tardent  pas  à  être  battus  et  faits  prisonniers. 
Girart,  conseillé  par  la  reine,  se  montre  plein  de  générosité  à 
leur  égard  ;  il  leur  rend  la  liberté  et  une  trêve  de  sept  ans  est 
conclue.  Mais  au  bout  de  sept  ans  la  guerre  recommence  (§  617) 
et  cette  fois  le  roi  y  prend  part  ouvertement.  Mal  lui  en  prend, 
car  il  est  battu  et  fait  prisonnier.  Girart,  cette  fois  encore,  se 
montre  généreux.  La  paix  est  conclue  par  l'entremise  du  pape, 
et  Girart  consacre  le  reste  de  sa  vie  à  des  fondations  de  monas- 
tères et  autres  bonnes  œuvres. 


Je  viens  de  dire  que  Tordre  des  récits  n'était  pas  le 
même  dans  la  vie  latine  et  dans  le  poème  renouvelé.  En 
effet,  ces  récits  se  correspondent  d'un  texte  à  l'autre  se- 
lon le  tableau  suivant  : 


Vie  latine.  Poème. 

I,  II, 

II,  III, 

III,  I. 


En  somme,  la  différence  consiste  en  ce  que  la  vie  la- 
tine place  en  troisième  lieu  le  récit  de  la  guerre  qui  se 
clôt  par  la  bataille  de  Vaubeton,  tandis  que,  dans  le 
poème,  cette  guerre  est  la  première  des  trois.  Si  on 
considère   que,  dans  la  vie  latine,  elle   ne  se  rattache 


XXXVI  INTRODUCTION 

aucunement  à  ce  qui  précède ,  qu'elle  n'est  nullement 
motivée,  on  sera  sans  doute  porté  à  donner  la  préférence 
à  Tordre  suivi  dans  le  poème.  D'ailleurs,  puisqu'il  faut 
nécessairement  qu'il  y  ait  eu  transposition  d'un  côté  ou 
de  l'autre,  il  est  aisé  de  comprendre  que  Terreur  a  pu 
être  commise  plus  facilement  par  Thagiographe  que  par 
le  renouveleur  de  la  chanson  de  geste,  L'hagiographe, 
en  effet,  se  souciait  médiocrement  de  reproduira  avec 
exactitude  les  faits  de  guerre  que  racontait  le  vieux 
poème.  Ces  récits  n'étaient  que  la  partie  accessoire  de  la 
vie  qu'il  rédigeait.  Il  est  même  fort  possible  qu'il  n'ait 
jamais  eu  sous  les  yeux  le  texte  du  poème  ;  les  manus- 
crits des  chansons  de  geste  devaient  être  singulièrement 
rares  à  la  fin  du  xi^  siècle,  et  vraisemblablement  ne  sor- 
taient pas  des  mains  des  jongleurs.  Il  peut  n'avoir  connu 
le  vieux  poème  que  pour  lavoir  entendu  réciter  ou  chan- 
ter, et,  dans  ce  cas,  il  n'est  point  surprenant  qu'il  ait  mis 
hors  de  sa  place  tel  ou  tel  récit.  Au  contraire,  on  s'expli- 
que difíìcilement  qu'on  puisse  remanier  ou  récrire  un 
poème  dont  on  n'a  pas  le  texte  à  sa  disposition.  Si  donc 
l'ordre  primitif  est  celui  que  nous  offre  la  vie  latine,  si 
la  transposition  doit  être  imputée  au  renouveleur,  il  faut 
qu'elle  ait  été  faite  avec  intention,  de  propos  délibéré,  et 
on  ne  voit  pas  pour  quel  motif  cette  modification  aurait 
été  apportée  à  Tordre  suivi  dans  l'original  \ 


I.  A  ces  considérations,  déjà  très  suffisantes  pour  justifier  la  thèse 
que  je  soutiens,  on  peut  ajouter  un  argument  fourr.-  par  le  texte  même 
de  la  vie  latine.  Non-seulement  la  troisième  guerre,  qui,  selon  moi, 
devrait  être  la  première,  est  placée  vers  la  fin  de  la  vie  comme  un 
épisode  sans  connexion  avec  ce  qui  précède  et  avec  ce  qui  suit,  mais 
encore  il  est  notable  que  la  deuxième  guerre,  qui,  à  mon  sens,  devrait 
être  la  troisième  et  dernière,  se  termine  par  une  paix  qui,  d'après  les 
expressions  même  de   Thagiographe.  semblerait  ne  devoir  jamais  çtre 


III. L  ANCIENNE  ET  LA  NOUVELLE  CHANSON      XXXVII 

Dans  le  cas  que  nous  venons  d^examiner,  il  est  évident 
que  le  poème  renouvelé  a  mieux  conservé  l'ordre  du 
poème  original  que  la  vie  latine.  Mais  c'est  un  pur  acci- 
dent. En  général,  lorsqu'une  différence  existe  entre  les 
récits  du  poème  renouvelé  et  ceux  de  la  vie  latine,  on  peut 
affirmer  en  toute  sécurité  que  cette  dernière  représente 
le  mieux  la  rédaction  originale.  Nous  allons  passer  en 
revue  quelques-unes  de  ces  diff'érences.  Nous  nous  for- 
merons ainsi  une  idée  de  plus  en  plus  exacte  du  contenu 
de  l'ancien  poème,  et  en  même  temps  nous  apprécierons 
de  mieux  en  mieux  la  part  d'originalité  qui  revient  au  re- 
nouveleur. 

L'une  des  plus  notables,  entre  les  différences  que  pré- 
sentent les  récits  de  la  vie  latine  comparés  à  ceux  du 
poème  renouvelé  s'observe  dès. le  début.  Selon  la  vie  la- 
tine, comme  selon  la  chanson  renouvelée,  Charles  ^  et 
Girart  ont  épousé  les  deux  sœurs;  celui-ci  a  pour 
femme  l'aînée,  appelée  Berte,  celui-là  la  cadette,  qui 
s'appelle  dans  la  vie  latine  Eloïse,  nom  qui  se  rapproche 
assez  du  nom  d'Elissent  adopté  par  le  poème;  mais  là 
se  borne  la  parité  des  deux  récits.  Dans  la  vie  latine, 
les  deux  sœurs  ont  pour  père  Hugues,  comte  de  Sens  ^  ; 
dans  le  poème,  elles  sont  filles  de  Tempereur  de  Cons- 
tantinople.  On  peut  supposer  que  l'hagiographe  a  em- 


troublée  :  «  ...  invicem  rex  er  Girardus,  commissis  indultis  et  ve.teri- 
a  bus  querelis  sedatis,  firmo  perpétue  et  sincère  dilectionis  glutino  in- 
u  vicem  confederantur,  Girardo  nimirum  suo  jure  libère  ac  quiète  po- 
K  tiente,  et  sic  finis  tam  diutunic  controversie  fuit  »  (g  72). 

1 .  Charles  Martel  selon  le  poème,  Charles  le  Chauve  —  ce  qui  se- 
rait en,  tout  cas  plus  conforme  à  l'histoire  —  selon  la  vie  latine  ;  je 
reviendrai  plus  loin  sur  cette  diiïerence  qui  n'est  peut-être  qu'appa- 
rente. 

2.  Voy.  ci-dessus,  p.  xxvii. 


XXXVIII  INTRODUCTION 

prunté  ses  notions  généalogiques  à  la  vieille  chanson  *, 
on   peut    aussi    admettre   qu'il   a  pris  à  la   charte   de 
Pothières  et  de   Vezelai   le  nom  de  Hugues,  père  de 
Berte,  et  au  vieux  poème  le  nom  d'Eloïse,  sœur  de  Berte 
et  épouse  du  roi.  Cette  dernière  opinion  me  semble  fort 
soutenable,  bien  qu'elle  ait  été  contestée  \  De  toute  fa- 
çon, l'histoire  authentique  est  ici  médiocrement  respec- 
tée, puisque  nous  ne  savons  pas  si  en  réalité  Hugues 
était  comte  de  Sens,  puisque,  d'autre  part,  le  personnage 
d'Eloïse,  sœur  cadette  de  Berte  et  femme  de  Charles,  est 
fabuleux.  Mais  la  fable  se  donne  une  bien  plus  large  car- 
rière dans  le  poème  renouvelé.  Certes,  peu  de  poèmes 
commencent  par  une  exposition  aussi  belle.  Elle  est  véri- 
tablement grandiose  la  scène  du  début  où  on  voit  Char- 
les, le  roi-empereur,  entouré  de  ses  grands  vassaux,  ayant 
auprès  de  lui  le  pape,  tenir  à  Reims,  le  jour  de  Pente- 
côte, sa  cour  plénière.  Le  pape  se  lève  et  conjure  le  roi  et 
ses  barons  de  courir  au  secours  de  l'empereur  de  Cons- 
tantinople  que  les  païens  attaquent  du  côté  du  Tyr  et  de 
Nicée,  tandis  que,  d'autre  part,  ils  ont  assailli  Rome,  le 
fief  de  saint  Pierre.  L'empereur  grec,  à  la  demande  de 
Drogon,  père  de  Girart,  s'est  engagé  à  donner  ses  deux 
filles  au  roi  Charles  et  à  Girart.  Drogon  se  lève  à  son  tour 
et  confirme  les  paroles  du  pape.  Le  roi  accepte  aussitôt. 
Suivi  d'une  nombreuse  armée,  il  se  rend  en  Italie,  et  en 
expulse    les  païens.    Puis   une  ambassade  nombreuse, 
ayant  à  sa  tête  le  pape  et  Girart,  est  envoyée  à  Constanti- 
nople,  et  là,  après  diverses  scènes  bien  faites  pour  don- 
ner une  haute  idée  de  la  richesse  de  l'empereur  byzantin, 
l'engagement  des  deux  jeunes  filles  avec  Charles  et  Girart 
est  juré  par  les  barons. 

I.  Voir  ci-dessus,  p.  xxvni,  note  i. 


III.  —  L  ANCIENNE  ET  LA  NOUVELLE  CHANSON     XXXIX 

C'est  là,  en  quelque  sorte,  le  premier  acte  ou,  si  l'on 
veut,  le  prologue  du  poème,  mais  c'est   un  prologue  qui 
se  rattache  assez  mal  à  la  pièce.  Dans  aucune  partie  du 
poème,  il  n'est  fait  allusion  à  Torigine  grecque  des  deux 
sœurs.  Et  cependant,  lorsque  Girart,  vaincu  et  banni,  est 
réduit  à  gagner  sa  vie  en  portant  des  sacs  de  charbon,  il 
semble  que  lui  ou  sa  femme  auraient  dû  avoir  la  pensée 
de  chercher  un  refuge  auprès  de  l'empereur  d^Orient.  Il 
y  a  plus  :  tel  des  faits  exprimés  au  commencement  du 
poème  est  en  contradiction  absolue  avec  ce  qui  se  lit  dans 
la  suite.  Ainsi,  au  §  3i,  lorsque  Girart  se  décide,  sur  les 
instances  du  pape,  à  céder  à  Charles  Elissent,  à  laquelle 
il  avait  été  fiancé,  et  à  prendre  Berte,  qui  d'abord  avait 
été  destinée  au  roi,  il  spécifie  comme  condition  qu'il  sera 
relevé  de  son  hommage  et  tiendra  son  fief  en  alleu.  Et, 
plus  loin,  au  §  33,  on  lit  en  propres  termes  :  «  Il  (Girart) 
fut  relevé  de  son  hommage  et  reçut  son  fief  en  alleu  ». 
Mais,  plus  tard,  lorsque,  la  guerre  déjà  engagée  entre 
Charles  et  Girart,  des  négociations  ont  lieu  en  vue  de  ré- 
tablir la  paix,  il  n'est  plus  question  de  Tacte  solennel  par 
lequel  Girart  a  obtenu  sa  terre  en  alleu.  Girart  soutient, 
à  la  vérité,  que  Roussillon  (§§  54,  1 19)  est  un  alleu,  mais 
la  raison  qu'il  invoque  est  que  déjà  son  père  possédait  ce 
château  à  pareil  titre  (§  64).  Plus  nous  avançons  dans  le 
poème,  plus  la  contradiction  s'accentue  :  «  Tu  ne  peux 
«  nier  ni  escondire,  »  dit  Odilon  à  Girart,  son  neveu, 
«  que  tu  ne  sois  l'homme  lige  de  Charles  ni  qu'il  soit  ton 
<i  seigneur.  Tu  ne  peux  donc  le  vaincre  en  bataille  sans 
«  forfaire  ton  fief  »  (§  17*7).  Et,  à  la  page  suivante,  l'un 
des  barons  de  Girart  exprime  la  même  idée  avec  plus  de 
précision  encore  :  «  Girart  est  devenu  son  homme  lige 
«  (l'homme  de  Charles);  je  fus  présent  à  l'hommage. 


XL  INTRODUCTION 

«  quand  il  prit  de  lui  en  fief  sa  terre  héréditaire  »  (§  179). 
On  pourrait  multiplier  les  citations  de  passages  où  Gi- 
rart  est  présenté  comme  l'homme  de  Charles.  Le  résultat 
est  qu'on  n'arrive  pas  à  démêler  quel  est  le  point  en  li- 
tige, ni  quelle  a  été  Torigine  de  la  lutte,  tandis  que  le  dif- 
férend entre  Charles  et  Girart  a,  dans  la  vie  latine,  une 
cause  très  nettement  définie  K  II  est  donc  évident  que  le 
renouveleur,  après  avoir,  en  commençant,  fait  œuvre 
originale,  se  rattache,  à  partir  d'un  certain  endroit,  à  la 
vieille  chanson,  se  mettant  en  contradiction  avec  les 
assertions  du  début.  Il  y  a  là  une  preuve  bien  forte  que 
ce  début  est  une  pièce  de  rapport. 

J'ai  relevé,  çà  et  là,  dans  les  notes  de  ma  traduction, 
un  certain  nombre  de  contradictions  qui  portent,  en  gé- 
néral, sur  des  points  de  détail  ^.  Ces  contradictions  con- 
sistent, le  plus  souvent,  en  ceci,  que  le  poème,  rappelant 
un  fait  conté  antérieurement,  mentionne  comme  déjà 
connues  des  circonstances  dont  il  n'a  pas  été  dit  un  mot. 
Ce  défaut  de  suite  s'explique  assez  bien,  selon  moi,  si  on 
admet  que  le  renouveleur,  procédant  à  son  remaniement, 
ne  suivait  son  texte  qu'avec  une  attention  intermittente. 

Mais  c'est  particulièrement  vers  la  fin  du  poème  que 
les  incohérences  se  multiplient  et  deviennent  véritable- 


1.  Le  différend,  qui  aboutit  à  une  guerre  acharnée,  a  pour  cause, 
dans  la  vie  latine,  les  prétentions  réciproques  que  Charles  et  Girart 
élevaient  sur  l'héritage  des  parents  des  deux  sœurs  qu'ils  avaient 
épousées  :  «  Interea,  earum  parentibus  jam  defunctis,  suboritur  inter 
«  regem  et  Girardum  acertissima  luctuose  altercationis  simultas... 
«  Nam  rex,  fastu  régie  ditionis  tumidus,  terram  jure  heredis  sibi  usur- 
«  pare  gestiebat;  Girardus  vero,  ob  primogenitam  similiter  eandem 
ce  sibi  vindicare  conabatur  »  (gg  8,  9). 

2.  Voy.  pp.  i5o,  note  2;  i5i,  n.  2;  166,  n.  ii;  i83,  n.  (  ;  187, 
n.  I  ;  2  5 1,  n.  5, 


III.  —  L  ANCIENNE  ET  LA  NOUVELLE  CHANSON       XLI 

ment  choquantes.  Nous  avons  vu  que  la  troisième  partie 
du  poème  renouvelé  correspondait  au  deuxième  des 
récits  extraits  de  la  vie  latine  (p.  xxxv).  Il  ne  s'agit 
toutefois  que  d'une  analogie  très  générale.  Les  dissem- 
blances qu'on  peut  constater  entre  les  deux  récits  sont 
très  considérables.  De  part  et  d'autre,  le  roi  est  vaincu, 
mais,  dans  la  vie  latine,  il  est  poursuivi  jusque  sous  les 
murs  de  Paris  ^,  et  la  guerre  continuerait  si  un  ange  ne 
venait  lui  ordonner  de  conclure  la  paix  avec  Girart. 
Dans  le  poème  renouvelé,  le  roi  est  non-seulement  battu, 
mais  fait  prisonnier.  Il  ne  lui  est  donc  nullement  loisi- 
sible  de  se  réfugier  dans  Paris,  comme  dans  l'autre  récit 
qui  vient  sûrement  de  l'ancien  poème,  puisque,  on  Ta  vu 
plus  haut  (  p.  xx),  il  se  trouve  non-seulement  dans  la  vie 
latine,  mais  encore  dans  Renaut  de  Moniauban.  La  paix 
est  conclue  grâce  à  l'entremise  du  pape  et  aux  supplica- 
tions du  vainqueur.  Il  n'y  a  donc  aucun  doute  que  toute 
cette  fin  a  été  entièrement  remaniée.  Signalons  quelques 
effets  curieux  de  ce  remaniement.  Si  Girart,au  retour  de 
son  long  exil,  a  obtenu  du  roi  son  pardon,  c'est  grâce  à 
un  véritable  subterfuge  de  la  reine  (§  545).  Mais  la  parole 
du  roi,  accordée  du  reste  à  contre-cœur,  n'engage  nulle- 
ment les  anciens  ennemis  de  Girart,  les  descendants  du 
duc  Thierri  d'Ascane,  dont  la  famille  paraît  avoir  été  de 
longue  date  en  lutte  avec  celle  de  Girart  '.  Ceux-ci  re- 
commencent alors  la  guerre.  Mais  ce  sont  tous  des  per- 
sonnages nouveaux.  Thierri,  en  effet,  est  mort  depuis 
longtemps,  tué  en  trahison;  ses  neveux  ou  ses  fils  ont 


i.  u  Novissime  quoque  eundem  fugando,  cecidit  usque  Parisius  ur  ■ 
«  bem,  ac  intra  menia  ejus  ipsum  cum  suis  manu  pervalida  viriliter 
«  detrusit  »  (g  66'. 

2.  Voy.  g  41. 


XLII  INTRODUCTION 

péri  en  bataille  ^  C'est  donc  une  troisième  génération 
qui  entre  en  ligne.  Il  en  est  à  peu  près  de  même  du 
côté  de  Girart.  Ses  cousins,  ses  alliés,  Boson,  Gilbert, 
Seguin,  Bernart,  Bégon,  Landri,  Fouchier,  ont,  les 
uns  après  les  autres,  trouvé  la  mort  en  combattant  pour 
lui.  Jusqu'ici,  rien  que  de  très  naturel.  Mais  le  rôle  as- 
signé aux  survivants  de  tant  de  batailles  Test  très  peu. 
On  va  voir  qu'il  est  fort  mal  approprié  à  leur  âge 
Tout  d'abord  récapitulons  les  années  qui  se  sont  écou- 
lées depuis  le  commencement  du  poème.  Le  temps  com- 
pris entre  la  grande  scène  par  laquelle  débute  le  poème 
et  la  bataille  de  Vaubeton,  qui  termine  la  première 
guerre,  ne  peut  être  exactement  calculé  :  les  éléments 
font  défaut.  Négligeons-le.  Mais  la  paix  conclue  à  la 
suite  de  cette  bataille  dure  autant  que  l'exil  du  duc 
Thierri,  c'est-à-dire  cinq  ans  (J^§  189  et  199).  La  guerre 
recommence  à  la  suite  du  meurtre  de  Thierri  et  dure  au 
moins  le  même  nombre  d'années  (§  416).  Nous  voilà  à 
dix  ans.  Il  y  faut  ajouter  les  vingt-deux  ans  passés  par 
Girart  et  sa  femme  en  exil  (§  534)  "•  H  y  a  donc,  à 
tout  le  moins,  trente-deux  ans  que  Charles  et  Girart  ont 
épousé  les  deux  filles  de  l'empereur  de  Constantinople. 
Dans  ces  circonstances,  nous  voyons  Elissent  exercer 
sur  son  royal  époux  et  sur  les  seigneurs  de  sa  cour  un 
pouvoir  illimité,  en  employant  des  moyens  qui  convien- 
draient à  une  jeune  reine.  Lorsqu'elle  a  réussi,  par 
d'habiles  combinaisons,  à  amener  la  défaite  des  enne- 


1.  Voy.  p.  254,  n.   I . 

2.  D'après  la  vie  latine,  qui.  sur  ce  point,  peut  s'être  conformée  à 
l'ancien  poème,  l'exil  de  Girart  n'aurait  duré  que  sept  ans.  Mais,  même 
en  tenant  compte  de  cette  différence,  les  faits  qui  vont  être  rapportés 
cadrent  bien  mal  avec  les  données  antérieures  du  poème. 


III.   —    L  ANCIENNE  ET  LA  NOUVELLE  CHANSON      XLIII 

mis  de  Girart,  le  roi,  qui  se  doute  bien  de  ses  intrigues, 
lui  fait  mauvaise  mine.  Elle  ne  se  déconcerte  pas.  «  Elle 
u  sourit,  entre  dans  sa  chambre,  ôte  sa  robe  et  en  met 
((  une  plus  belle,  d'une  fine  pourpre  toute  parfumée. 
«  Elle  avait  la  peau  blanche,  le  teint  clair.  Elle  était 
«  belle  comme  une  rose  en  fleur  »  (§  604).  Ainsi  parée, 
elle  se  présente  de  nouveau  au  roi- empereur  dont  elle 
obtient  ce  qu'elle  veut. 

Berte  ne  paraît  pas  avoir  souffert  plus  que  sa  sœur  ca- 
dette de  l'outrage  du  temps.  Pendant  les  trente-deux  ans 
ou  plus  qui  se  sont  écoulés  depuis  son  mariage,  elle  est 
restée  stérile;  mais,  la  paix  rétablie,  elle  donne  à  son 
époux  deux  fils  (§  608)  ^  Ce  n'est  pas  tout.  Aux  trente- 
deux  ans  dont  nous  avons  fait  le  compte  plus  haut,  ajou- 
tons les  sept  années  d'une  trêve  conclue  à  la  suite  des 
succès  remportés  par  Girart  sur  ses  ennemis  (§  607). 
Il  y  a  trente-neuf  ans  au  moins  qu'elle  est  mariée,  et 
c'est  alors  qu'elle  est  l'objet  d'une  tentative  violente  dont 
on  peut  lire  les  détails  au  ^  648.  «  Elle  avait  une  figure 
«  agréable,  »  dit  le  poète,  «  un  teint  délicat  et  une- peau 
((  blanche  comme  fleur  d'épine.  »  N'est-ce  pas  à  croire 
que  les  deux  sœurs  avaient  retrouvé  la  fontaine  de  Jou- 
vence ? 

Du  reste,  elles  ne  sont  pas,  dans  cette  partie  du  poème, 
les  deux  seules  femmes  privilégiées.  Aupais,  fille  du  duc 
Thierri  et  nièce  du  roi,  s'est  fait  donner  le  comte  Fouque, 
pris  lors  de  la  dernière  défaite  subie  par  Girart  dans  sa 
seconde  guerre  contre  Charles.  Elle  avait,  sans  doute, 
rintention  de  faire  subir  une  dure  prison  à  celui  qui 


I.  Chose  singulière,  cette  circonstance  avait  été  prévue  par  sa  sœur, 
voy.  g  588. 


XLIV  INTRODUCTION 

avait  été  lallié  le  plus  fidèle  de  l'ennemi  de  son  père.  Elle 
n'en  fit  rien.  Elle  devint  amoureuse  de  son  prisonnier 
(§  55 1).  Or,  l'emprisonnement  de  Fouque  ne  peut  avoir 
duré  moins  de  vingt-deux  ans,  puisqu'il  dura  aussi  long- 
temps que  Texil  de  Girart.  De  plus,  au  moment  où  cet 
exil  commence,  Aupais  devait  être  déjà  une  grande  fille, 
car  son  père  Thierri  est  tué  cinq  ans  avant  la  fuite  de 
Girart  et  la  prise  de  Fouque,  et,  au  moment  de  sa  mort, 
il  avait  plus  de  cent  ans  \  Et  cependant  Aupais  est  tout 
le  temps  considérée  comme  une  jeune  fille,  et  son  pri- 
sonnier bien-aimé,  qu'elle  finit  par  épouser,  est  qualifié 
de  jeune  homme  (§  590),  malgré  vingt-deux  ans  de  cap- 
tivité précédés  de  dix  ans  au  moins  de  chevalerie. 

Il  serait,  je  crois,  superflu  de  pousser  plus  loin  ces  ob- 
servations :  on  peut  tenir  pour  démontré  que  la  dernière 
partie  du  poème,  celle  qui  commence  au  moment  où 
Girart  revient  de  l'exil,  a  été  traitée  par  le  renouveleur 
avec  une  extrême  liberté.  Il  a  modifié  les  données  du 
vieux  poème  à  ce  point  qu'il  a  fait  œuvre  d'auteur,  et 
par  là  s'expliquent  les  contradictions  qui  existent  entre 
cette  partie  et  ce  qui  précède. 

§  4   —  Le  renouveleur.  sa  personnalité,  son  talent  poétique. 

Puisque  le  commencement  et  la  fin  du  poème  sont,  si- 
non tout  à  fait,  du  moins  dans  une  grande  mesure, 
l'œuvre  personnelle  du  renouveleur,  ne  serait-il  pas  pos- 
sible de  trouver  entre  ces  deux  extrémités  de  l'œuvre 
quelque  point  de  contact,  quelque  trait  commun,  d'où 


I.  Il  dit,  au  g  184  :  «  Il  y  a  cent  ans  que  je  suis  né,  et  plus,  je  crois,  » 
et  c'est  cinq  ans  plus  tard  qu'il  est  tué  en  trahison. 


III.   —  L  ANCIENNE  ET  LA  NOUVELLE  CHANSON       XLV 

Ton  pourrait  tirer  à  la  fois  une  confirmation  des  vues 
ci-dessus  exprimées  et  une  notion  quelconque  sur  la  per- 
sonne du  renouveleur?  Voici  ce  que  je  remarque  de  plus 
saillant  à  cet  égard.  Ce  sont  deux  faits  seulement,  mais 
qui  me  paraissent  avoir  une  certaine  valeur.  D'abord,  on 
voit  le  pape  jouer  dans  ces  deux  parties  de  la  chanson 
un  rôle  considérable.  C'est  lui  qui,  tout  au  début,  décide, 
par  sa  prédication,  le  roi  de  France  et  ses  barons  à  mar- 
cher au  secours  de  l'empereur  de  Constantinople,  assailli 
de  tous  côtés  par  les  païens;  c'est  lui  encore  qui,  à  la  fin 
du  poème,  réconcilie  définitivement  le  roi  et  Girart.  Le 
second  fait,  moins  important  en  lui-même,  est  peut-être 
plus  caractéristique.  Le  poète  parle  de  Constantinople 
comme  s'il  y  avait  été,  de  Tempereur  comme  s'il  l'avait 
vu  :  a  L'empereur  a  la  tête  chenue.  Jamais  je  n'ai  vu, 
«  jamais  je  ne  verrai  si  beau  vieillard.  Il  a  sens,  largesse 
«  et  abord  agréable  »  (§  21).  La  note  personnelle,  si 
rare  dans  les  chansons  de  geste,  est  ici  très  sensible.  Or, 
à  la  fin  du  poème,  l'auteur,  après  avoir  raconté  à  propos 
de  la  fondation  de  Sainte-Sophie  une  légende  qui  semble 
avoir  été  recueillie  à  Constantinople  même,  fait  dire  à  un 
de  ses  personnages  :  «  J'ai  vu  le  moutier  de  Sainte-So- 
«  phie,  et  je  ne  crois  pas  qu'il  y  ait  jamais  eu  ni  que  ja- 
«  mais  il  y  ait  le  pareil  »  (g  654).  Il  me  semble  que  ces 
divers  passages  doivent  avoir  été  écrits  par  le  même 
homme,  et  que  cet  homme  avait  été  à  Constantinople. 
Y  a-t-il  là  un  élément  à  l'aide  duquel  on  puisse  dater  le 
renouvellement  du  poème  avec  quelque  précision?  Je 
n'oserais  l'affirmer.  Les  rapports  entre  l'Occident  et 
Byzance  ont  été  très  fréquents  pendant  toute  la  durée 
des  croisades,  et  il  serait  vain  de  chercher  à  quel  moment 
du  xii^  siècle  un  jongleur  de  France  a  pu  se  trouver  à 


XLVI  INTRODUCTION 

Constantinople.  Je  crois  cependant  devoir  faire  remar- 
quer que  ce  moment  doit  être  antérieur  à  la  croisade  de 
1 204.  Ce  qui  se  passa  alors  dans  la  capitale  de  l'empire 
d'Orient  n'était  guère  fait  pour  inspirer  à  l'auteur  la 
peinture  qu'il  nous  trace  des  rapports  tout  pacifiques  de 
l'empereur  grec  et  des  barons  de  France.  Avant  cette 
époque  il  n'y  a  guère  qu'un  empereur  à  qui  puissent  s'ap- 
pliquer les  paroles  du  poète  :  c'est  Alexis  II.  Dans  cette 
hypothèse,  le  renouvellement  daterait  des  dernières  an- 
nées de  ce  prince,  représenté  comme  étant  déjà  un  vieil- 
lard, ou  des  années  qui  suivirent  sa  mort.  Alexis  II 
mourut  en  í  180.  Tout  ce  qu'on  peut  dire  de  plus  précis, 
c'est  que  le  renouvellement  date  du  dernier  quart  du 
xii^  siècle,  et  les  arguments  très  incertains  qu'on  peut 
tirer  de  la  langue  et  de  la  versification  n'y  contredisent 
pas. 

La  tendance,  si  visiblement  religieuse  et  morale  de  la 
fin  du  poème  et  certains  détails,  tels  que  la  citation,  en 
partie  textuelle  %  d'un  verset  des  Psaumes,  au  |  671, 
semblent  autoriser  une  autre  conclusion  qui  a  son  im- 
portance. C'est  que  l'auteur  du  renouvellement  devait 
être,  non  pas  un  simple  jongleur,  mais  un  clerc.  Bien 
d'autres  clercs,  tant  au  nord  qu'au  midi  de  la  France, 
ont  composé  en  langue  vulgaire  des  poésies  profanes  -. 

Ce  serait  peut-être  ici  le  lieu  de  chercher  à  déterminer 
la  patrie  du  renouveleur.  Mais  c'est  là  un  point  qui  ne 
peut  être  éclairci  qu'à  la  suite  d'un  examen  détaillé  de 
la  langue  du  renouvellement.  Nous  consacrerons  plus 
loin  à  cette  recherche  un  chapitre  spécial. 

1.  Dans  ma  traduction,  j'ai  remis  toute  la  citation  en  latin. 

2.  Voir  ce  que  je  dis  à  ce  sujet  dans  l'introduction  à  la  chanson  de 
la  croisade  albigeoise,  pp.  xxxiv  et  xl. 


III.   L  ANCIENNE  ET  LA  NOUVELLE  CHANSON       XLVIi 

Nous  avons  pu  prouver  que  le  renouveleur  avait,  au 
début  et  dans  la  dernière  partie  de  son  œuvre,  modifié  de 
la  façon  la  plus  grave  les  données  du  poème  original. 
A-t-il,  en  d'autres  endroits  encore,  traité  ailleurs  son  mo- 
dèle avec  la  même  liberté  ?  Je  ne  le  pense  pas  :  du  moins 
la  comparaison  avec  la  vie  latine  n'en  donne  pas  la  preuve. 
D'ailleurs,  s'il  l'avait  fait,  que  serait-il  resté  de  l'œuvre 
primitive?  Mais,  entre  une  copie  pure  et  simple  et  une 
reconstruction  totale,  il  y  a  de  la  marge  pour  bien  des 
retouches,  et  cette  marge,  notre  renouveleur  a  pu  en  user 
largement  à  notre  insu.  Les  récits  que  l'hagiographe  a 
empruntés  à  l'ancien  poème  sont  si  écourtés,  ils  sont  si 
loin  de  nous  fournir  une  analyse  fidèle  et  complète  de 
Toriginal,  que  le  renouveleur  a  pu  se  permettre  de  nom- 
breuses libertés  sans  que  nous  soyons  en  état  de  le  pren- 
dre sur  le  fait.  Nous  en  savons  assez  toutefois  pour  être 
assurés  qu'il  était  capable  de  trouver  de  lui-même,  en 
prenant  ce  terme  dans  toute  l'étendue  qu'il  comporte. 

Et  d'abord,  il  savait  composer.  La  troisième  partie  du 
poème,  où  son  imagination  paraît  s'être  donné  libre  car- 
rière, est,  si  on  la  prend  en  elle-même,  un  petit  poème 
complet  et  assez  compliqué.  Les  événements  s'y  pressent 
sans  se  confondre.  Deux  actions,  tendant  à  un  même 
dénouement,  y  courent  parallèlement  sans  que  la  clarté 
de  l'exposition  en  souffre.  D'un  côté,  c'est  la  reine  qui  or- 
ganise la  défense-,  de  l'autre,  Girart  et  Fouque  qui,  se 
conformant  fidèlement  à  ses  conseils,  combattent  leurs 
ennemis  et  reconquièrent  leurs  héritages.  Tout  cela  est 
mené  avec  une  rapidité  et  un  entrain  qui  ne  laissent  pas 
l'intérêt  languir  un  instant. 

Il  savait  voir  juste  et  avait  le  don  de  communiquer  en- 


XLVIII  INTRODUCTION 

tière  son  impression.  Ce  romancier  anonyme,  de  qui  je 
voudrais  savoir  le  nom  pour  l'inscrire  parmi  les  plus  il- 
lustres de  notre  ancienne  littérature,  sait,  en  quelques 
vers,  tracer  des  tableaux  d'une  réalité  frappante.  Prenons 
comme  exemple  le  meurtre  du  jeune  fils  de  Girart.  Le 
comte,  au  moment  d'entrer  en  lutte  contre  le  roi,  et  ayant 
cette  fois  le  droit  pour  lui,  a  eu  un  mouvement  d'orgueil 
en  contemplant  ses  troupes  assemblées;  il  a  pris  entre 
ses  bras  son  jeune  fils  âgé  de  cinq  ans  et  a  juré  que  ja- 
mais l'enfant  ne  perdrait  son  héritage.  Ecoutons  ce  qui 
suit  : 


620.  Il  y  avait  là  un  baron,  Gui  de  Risnel,  que  Girart  tenait 
pour  le  plus  fidèle  de  ses  hommes.  Il  était  son  serf  et  son  sé- 
ne'chal  pour  maints  châteaux.  Les  paroles  de  Girart  ne  lui  firent 
pas  plaisir  :  il  eut  peur  de  voir  la  guerre  recommencer,  et  le  duc 
se  révolter  follement  contre  le  roi.  Il  promit  à  l'enfant  un  oi- 
seau d'or,  le  prit  entre  ses  bras  sous  son  manteau,  le  porta 
dans  un  verger  sous  un  arbre,  lui  étendit  le  col  comme  à  un 
agneau,  et  lui  trancha  la  gorge  avec  un  couteau.  Il  le  jeta,  une 
fois  mort,  dans  le  puits  de  pierre,  monta  à  cheval  et  partit  au 
galop.  Quand  il  fut  hors  du  château,  il  s'arrêta  sous  un  ormeau, 
et,  levant  les  yeux  au  ciel,  il  s'écria  :  «  Ah!  traître  et  félon  que 
»  je  suis  !  Je  suis  pire  que  Gain,  le  meurtrier  d'Abel.  Pour  l'en- 
»  fant,  je  livrerai  mon  corps  à  la  mort.  »  Il  descendit  à  la  grande 
salle  sous  le  donjon,  et  trouva  le  duc  dans  la  chambre,  près 
d'une  cheminée.  Il  lui  tendit  Tépée  par  le  pommeau  en  lui  con- 
tant de  quelle  façon  il  avait  tué  de  ses  mains  le  franc  damoisel. 

621.  Le  jour  finissait,  c'était  le  soir,  et  le  lendemain  le  comte 
devait  se  m^ettre  en  marche  avec  l'ost.  Gui  lui  tend  l'épée  par  la 
poignée  :  «  Comte,  fais  de  moi  justice  à  ton  plaisir.  J'aime 
»  mieux  mourir,  pendu  ou  brûlé,  que  de  te  voir  recommencer 
»  cette  guerre.  »  Le  comte  est  désespéré  :  «  Fuis,  d'ici,  traître, 
»  je  ne  puis  plus  te  voir!  »  Il  appelle  son  chambellan  don  Ma- 
nacier  :    «    Fais  sortir  et  taire  tout  le  monde.  »   La  comtesse 


III.  —  L  ANCIENNE  ET  LA  NOUVELLE  CHANSON       XLIX 

entre  pour  se  coucher.  Elle  vit  le  duc  triste  et  sombre,  et  com- 
mença à  soupçonner  quelque  malheur  :  «  Sire,  tu  n'es  pas 
))  ainsi  d'ordinaire.  —  Dame,  promets-moi  une  chose.  —  Tout 
))  ce  que  tu  veux,  mais  dis-moi  la  vérité'.  —  Ne  laisse  pas  paraî- 
»  tre  ta  douleur  pour  ton  fils  :  il  est  couche'  mort  dans  le  puits 
»  de  pierre;  fais  le  retirer  et  porter  au  moutier!  »  La  comtesse 
ne  put  supporter  cette  nouvelle;  elle  s'e'vanouit.  Le  comte  la 
releva,  la  fit  asseoir  :  «  Dame  cesse  de  t'affliger.  Puisque  Dieu 
»  n'a  pas  voulu  laisser  vivre  notre  fils,  faisons  de  lui  (Dieu),  s'il 
»  lui  plaît  notre  he'ritier.  Mieux  vaut  lui  donner  que  garder  à 
»  notre  profit.  —  Dieu  t'en  donne  le  pouvoir  et  le  loisir!  n  ré- 
pond la  dame. 

Il  est  impossible  d'exposer  en  moins  de  paroles  une 
scène  aussi  complexe.  Il  n'y  a  pas  un  mot  de  trop,  mais 
aussi  chaque  mot  porte.  Les  sentiments  de  l'assassin 
avant  et  après  le  crime,  la  douleur  de  Girart,  l'inquié- 
tude de  Berte,  son  épouvante,  tout  cela  est  représenté 
avec  une  netteté  que  la  concision  du  récit  fait  mieux  res- 
sortir que  ne  ferait  une  longue  analyse  psychologique. 
La  scène  n'est  pas  décrite  :  elle  est  mise  sous  nos  yeux. 

Ce  talent  de  faire  sentir  beaucoup  en  disant  peu  repa- 
raît en  tant  d'endroits  du  poème  que  je  me  confirme  de 
plus  en  plus  dans  l'idée  que  le  renouveleur  a  bien  sou- 
vent modifié  la  teneur  des  récits  du  vieux  poème  perdu. 
Sa  marque  se  retrouve  là  même  où  on  peut  croire  qu'il 
n'a  pas  eu  à  innover  dans  le  fond.  Ainsi  ce  passage,  où 
est  décrit  avec  une  si  puissante  concision  le  retour  des 
guerriers  victorieux,  est  tout  à  fait  dans  sa  manière  : 

197.  La  bataille  est  gagne'e  et  la  lutte  terminée.  Girart  est  re- 
venu du  combat,  avec  lui  mille  chevaliers  de  ses  privés.  Ils  ont 
perdu  leurs  lances  ;  leurs  épées  sont  ébréchées.  Ils  les  portent 
nues,  ensanglantées  ;  elles  ne  rentreront  au  fourreau  qu'après 
avoir  été  lavées,  fourbies   avec  un  linge  et  essuyées. 

d 


L  INTRODUCTION 

Il  n'était  pas  moins  habile  dans  Part  de  tracer  des  ca- 
ractères. Il  sait  créer  des  types  variés  et  personnels.  Il 
excelle  à  les  opposer  les  uns  aux  autres  dans  des  scènes 
véritablement  dramatiques.  On  sent  qu'il  a  non  seule- 
ment la  faculté  d'imaginer,  mais  encore  celle  d'observer. 
Ses  héros  n'ont  rien  de  conventionnel.  Ils  sont  vivants; 
ils  semblent  copiés  d'après  nature.  Berte  est  peut-être  le 
type  de  femme  le  plus  accompli  que  la  poésie  du  moyen 
âge  ait  produit.  Les  héroïnes  de  notre  épopée  chevale- 
resque, Guibour,  par  exemple,  dans  Aliscans,  ont  par- 
fois des  qualités  un  peu  trop  exclusivement  viriles  : 
Berte,  au  contraire,  a  pleinement  les  sentiments  d'une 
femme  et  d'une  épouse,  Chez  elle,  rien  d'éclatant, 
rien  d'héroïque.  Elle  n'a  qu'un  rôle  effacé  tant  que 
Girart  est  en  état  de  tenir  la  campagne  contre  le  roi, 
mais  quand  arrive  la  période  des  revers,  quand  Girart 
fugitif  est  obligé  de  se  cacher  sous  un  nom  d'emprunt, 
et  de  se  Hvrer  au  plus  vil  métier  pour  gagner  sa  vie, 
c'est  Berte  qui  le  soutient  et  le  console,  c'est  elle  qui  lui 
inspire  la  résignation  nécessaire  pour  supporter  la  vie  de 
misère  à  laquelle  il  est  réduit  (gg  525  et  suiv.). 

Fouque,  cousin  de  Girart,  est  l'homme  sage  et  mesuré, 
qui  aime  la  paix,  qui  ne  se  résigne  à  la  guerre  qu'à  la 
dernière  extrémité.  Mais  la  guerre  déclarée,  même  con- 
tre son  avis,  il  se  donne  tout  entier  à  son  seigneur  et  est 
prêt  pour  lui  à  tous  les  dévouements*  Boson  est  le  type 
du  chevalier  batailleur  par  tempérament.  Ardent,  impé- 
tueux, il  est  incapable  de  mettre  un  frein  à  son  désir  de 
vengeance;  il  ne  recule  devant  aucune  cruauté.  Son 
acharnement  contre  ses  ennemis  est,  comme  son  cou- 
rage, sans  limites.  Il  serait  humilié  de  mourir  ailleurs 
qu'en  champ  de  bataille.  C'est  lui  qui,  voyant  Girart  se 


III.   L  ANCIENNE  ET  LA  NOUVELLE  CHANSON       LI 

lamenter  sur  la  perte  de  ses  parents  et  de  ses  amis,  s'é- 
crie :  «  Par  Dieu  !  je  ne  veux  pas  pleurer.  Nous  avons 
«  tous  été  élevés  et  dressés  pour  une  telle  fin  !  Pas  un  de 
«  nous  n'a  eu  pour  père  un  chevalier  qui  soit  mort  en 
«  maison  ni'en  chambre,  mais  en  grande  bataille  par  i'a- 
((  cier  froid,  et  je  .ne  veux  pas  porter  le  reproche  d'avoir 
«  fini  autrement!  »  (g  402).  Faire  ici  la  part  de  l'auteur 
primitif  et  celle  du  renouveleur,  me  semble  bien  hasar- 
deux. Ce  qui  est  certain,  c'est  qu'il  y  a  dans  la  peinture 
des  caractères  une  originalité  de  conception,  une  puis- 
sance et  une  délicatesse  d'expression  qui  assignent  à 
Girart  de  Roussiîlon  une  place  à  part  entre  toutes  nos 
chansons  de  geste. 

Notre  auteur  avait  le  don  poétique.  Il  trouve  des  ex- 
pressions d'une  singulière  élégance,  des  concetti  qu'on 
s'attendrait  plutôt  à  rencontrer  chez  un  poète  de  la  Re- 
naissance que  chez  un  romancier  du  moyen  âge.  Il  veut 
dire  que  la  reine  parvient,  à  force  de  présents  habilement 
distribués,  à  rallier  à  Girart  les  barons  de  la  cour  de 
de  son  époux,  qu'en  cela  consiste  sa  force.  Il  dira  : 
«  Là  où  la  reine  sait  un  vaillant  damoiseau ,  elle  en- 
«  voie  ses  dons  en  argent,  en  or  vermeil.  Donner,  ce 
«  sont  ses  tours  et  ses  créneaux!  »  (§  56o).  Ailleurs, 
l'aspect  des  lances  droites  des  guerriers  chevauchant 
en  bataille  lui  suggère  l'idée  d'un  bois  de  frêne.  Mais 
il  ne  procède  pas  par  voie  de  comparaison.  Bien  plus 
poétiquement,  il  dit  ;  «  Boson  ,  Fouchier,  Fouque  , 
«  Seguin,  conduisent  leurs  enseignes  à  travers  le  bois 
«  de  frêne.  Le  bois  dont  je  vous  parle  est  un  bois  où 
u  les  frênes  avaient  pour  fleurs  des  pointes  d'acier, 
«  des  enseignes  de  cendé  et  d'aucassin ,  des  gonfa- 
u  nons  ornés  d'orfrois  et  fraîchement  teints  en  pour- 


LU  INFRODUCTION 

((  pre  dont  tant  de  nobles  vassaux  reçurent  le  coup, 
«fatal  »  (§  i55)  \ 

Il  s'en  faut  que  dans  la  chanson,  telle  que  nous  Pa- 
vons, tous  les  morceaux  soient  d^une  valeur  égale.  L'iné- 
galité se  manifeste  surtout  dans  les  discours  qui  sont 
en  nombre  infini.  Beaucoup  ont  quelque  chose  d'abrupte, 
d'écourté.  La  pensée  est  à  peine  indiquée,  l'expression 
est  peu  nette.  Dans  d'autres,  au  contraire,  elle  se  déve- 
loppe pleinement,  sans  rien  perdre  de  la  concision  habi- 
tuelle au  poème.  On  peut  citer,  parmi  ces  derniers,  l'al- 
locution de  Charles  à  ses  barons,  au  moment  d'engager 
une  bataille.  C'est  un  éloge  magnifique  de  Fouque,  le 
cousin  et  l'allié  fidèle  de  Girart  (§  32 1).  Là  se  reconnaît 
la  main  du  renouveleur.  D'ailleurs,  la  tirade  où  se 
trouve  cette  harangue  est  d'une  longueur  tout  à  fait  inusi- 
tée. En  d'autres  endroits,  notre  poète  a  du  moins  s'appli- 
quer et  suivre  de  plus  près  la  vieille  chanson. 

Je  ne  veux  pas  pousser  plus  loin  ces  remarques.  Le 
poème  est  maintenant  à  la  portée  de  tous,  et  j'ai  con- 
fiance que  l'admiration  qu'il  m'a  inspirée  en  tant  qu'œu- 
vre  poétique  ne  sera  trouvée  exagérée  par  personne. 


^3.  —  Rapport  entre  le  Girart  historique  et  le  Girart  épique. 

Nous  avons  vu,  dans  le  premier  chapitre  de  cette  in- 
troduction, ce  que  nous  apprend  l'histoire  sur  le  comte 


I.  E.  du  Méril  a  fait  ressortir,  dans  sa  préface  à  La  mort  de  Garin 
(pp.  Li-Liii),  l'absence  d'art  qui  se  remarque  dans  Garin,  et  ses  remar- 
ques pourraient  s'appliquer,  dans  une  mesure  variable,  à  la  plupart  de 
nos  anciennes  chansons  de  geste;  mais  aucune  ne  s'appliquerait  à 
Girart  de  Roussillon. 


III.    —  L  ANCIENNE  ET  LA  NOUVELLE  CHANSON       LUI 

Girart;  nous  venons  d'étudier  Girart  de  Roussillon  dans 
la  poésie,  et  nous  sommes  arrivés  à  distinguer  en  gros  ce 
qui  est  propre  au  poème  renouvelé  de  ce  qui  appartient 
à  l'ancienne  chanson.  Par  une  fortune  singulière,  nous 
connaissons  le  même  homme  en  son  état  historique  et 
sous  son  aspect  légendaire.  Quel  rapport  y  a-t-il  entre  le 
personnage  historique  et  le  héros  épique  ?  ou,  pour  préci- 
ser la  question,  les  récits  qui  concernent  le  second  ont-ils 
leur  fondement  dans  les  faits  historiquement  établis  de 
la  vie  du  premier?  Girart  de  Roussillon  est-il,  en  un  mot, 
le  comte  Girart,  grandi,  transformé  par  l'imagination 
populaire? —  Non,  assurément  non.  C'est  vainement 
qu'on  a  essayé  de  trouver  une  base  historique  aux 
guerres  acharnées  de  Girart  et  de  Charles  \  Il  n'y  a 
pas  de  trace  de  telles  guerres  dans  nos  annales.  On  n'y 
trouvera  rien  qui  rappelle  la  bataille  de  Vaubeton, 
l'exil  de  Girart,  la  fuite  de  Charles  jusque  sous  Paris. 
Ce  que  l'histoire  authentique  nous  enseigne  est  bien 
différent.  Elle  nous  montre  qu'en  868  le  comte  Girart 
est,  aux  yeux  de  Charles  le  Chauve,  «  carissimus  valde- 
que  amantissimus  »  ~,  qu'en  870,  lors  du  siège  de  Vienne, 
il  n'intervient  dans  la  lutte  que  pour  rendre  la  ville  as- 
siégée à  l'empereur. 

Le  seul  rapport  entre  le  comte  Girart  et  Girart 
de  Roussillon,  c'est  que  l'un  et  l'autre  ont  une  femme 
appelée  Berte,  et  que  l'un  et  l'autre  ont  fondé  Po- 
thières  et  Vézelai.  On  est  donc  conduit  à  se  représenter 
de  la  façon  suivante  l'origine  du  Girart  épique.  La 
mémoire  du  comte  Girart  et  de   Berte,  son  épouse. 


1.  M.  Longnon,  /.  /.,  pp.  268-9. 

2.  Voy.  ci-dessus,  p,  ix. 


LIV  INTRODUCTION 

fut  conservée  par  les  fondations  pieuses  auxquelles 
ces  deux  personnages  avaient  attaché  leurs  noms.  Il 
se  forma  dans  les  monastères  fondés  par  eux  une  tradi- 
tion que  la  vie  latine,  composée  à  la  fin  du  xi^  siècle,  a 
eu  pour  but  de  consacrer  et  de  répandre.  C'est  dans 
cette  tradition,  essentiellement  monastique,  qu'un  poète  a 
recueilli  les  noms  de  Girart  et  de  Berte.  Ce  poète,  à  en 
juger  par  le  choix  du  sujet,  était  probablement  bourgui- 
gnon. Il  composait  assurément  avant  la  fin  du  xi^  siècle, 
puisque  son  œuvre  est  antérieure  à  la  vie  latine.  De  l'his- 
toire du  comte  Girart,  il  ne  savait  rien  sinon  le  peu  que 
lui  en  avait  appris  la  tradition  monastique.  Et  ce  peu  se 
réduisait  à  trois  faits  :  que  Girart  était  le  contemporain 
et  le  vassal  d'un  roi  appelé  Charles  ;  que  sa  femme  avait 
nom  Berte;  que,  d'accord  avec  celle-ci,  il  avait  fondé 
divers  monastères.  Le  reste,  c'est-à-dire  l'ensemble  des 
récits  dont  il  a  composé  son  poème,  il  l'a  trouvé  selon 
l'expression  du  moyen  âge,  ou,  comme  nous  dirions,  in- 
venté. Par  là,  je  n'entends  pas  dire  que  tout,  dans  ces 
récits,  soit  imaginaire.  Il  y  a  dans  le  poème  renouvelé 
beaucoup  de  noms  de  lieux  qui  peuvent  être  identifiés, 
beaucoup  de  noms  de  personnes  qui  se  retrouvent  dans 
l'histoire  du  ix^  au  xi^  siècle,  et  il  y  en  avait  probable- 
ment plus  encore  dans  le  poème  primitif.  Tel  ou  tel  récit 
de  bataille  a  pu  être  emprunté  à  une  tradition  locale.  Il 
y  a  toujours  dans  une  œuvre  d'imagination  des  éléments 
tirés  de  la  réalité.  Mais  je  veux  dire  que  les  éléments  va- 
riés qu'a  pu  recueillir  l'auteur  n'avaient,  selon  toute  vrai- 
semblance, aucun  lien  avec  l'histoire  du  comte  Girart. 
On  ne  gagnerait  rien  à  supposer  que  le  poète  aurait  mis 
en  œuvre  une  tradition  déjà  formée  où  se  seraient  trouvés 
réunis  les  principaux  traits  de  la  légende.  J'inclinais  ja- 


\ 


III.  —  l'ancienne  et  la  nouvelle  chanson     lv 

dis  vers  cette  hypothèse  que  j'ai  du  abandonner.  Ces 
traits  en  effet,  par  exemple  le  long  exil  de  Girart,  suivi 
de  sa  réapparition  à  la  cour  du  roi,  ne  peuvent  en  au- 
cune façon  être  rattachés  à  l'histoire  réelle.  Il  faut  de 
toute  nécessité  qu'ijs  aient  été  inventés  par  quelqu'un. 
Et  pourquoi  ce  quelqu'un  ne  serait-il  pas  Fauteur  de 
l'ancienne  chanson?  La  même  objection  peut  être  oppo- 
sée à  l'hypothèse  selon  laquelle  la  chanson  aurait  été 
formée  par  la  combinaison  d'anciens  chants  populaires. 
Ce  ne  serait,  d'ailleurs,  que  l'idée  de  Wolf  sur  les  poè- 
mes homériques  appliquée  à  l'époque  du  moyen  âge.  Or, 
si  l'hypothèse  de  Wolf  est  impuissante  à  expliquer  la 
composition  de  Plliade  et  de  TOdyssée,  elle  s'applique 
plus  mal  encore  à  la  formation  de  nos  chansons  de  geste. 
Il  peut  sembler  étonnant  que,  dans  un  poème  sérieux, 
qui  assume  toutes  les  apparences  de  la  vérité,  on  ait 
en  l'idée  de  faire  jouer  à  Charles  le  Chauve  et  à  Girart 
un  rôle  aussi  contraire  à  la  réalité.  Mais  quiconque  est 
au  fait  de  Thistoriographie  du  moyen  âge  ne  verra  dans 
cette  ignorance  des  faits  historiques  les  plus  considéra- 
bles rien  de  surprenant.  Qui  donc,  au  xi^  siècle,  savait 
quoi  que  ce  fut  de  l'histoire  des  siècles  passés,  à  part  un 
petit  nombre  d'abréviateurs  de  vieilles  annales  vivant 
isolés  au  fond  des  cloîtres  ?  Les  événements  les  plus  gra- 
ves tombaient  dans  l'oubli  après  quelques  générations.  Au 
xiii'^  siècle  encore,  l'ignorance  des  laïques,  en  fait  d'his- 
toire, est  inimaginable.  Veut-on  savoir  comment  un  chro- 
niqueur laïque  du  xiii^  siècle,  se  représentait  la  succession 
des  rois  de  France  au  siècle  précédent?  Ecoutons  l'au- 
teur amusant  et  parfois  bien  informé  qui,  depuis  l'édi- 
tion de  M.  de  Wailly,  est  connu  sous  le  surnom  de  Mé- 
nestrel de,  Reims  :  «  Il  y  eut  en  France,  un  temps  après 


LVI  INTRODUCTION 

«  la  mort  de  Godefroi  de  Bouillon  et  de  Bauduoin  son 
«  frère,  un  roi  appelé  Raoul  le  justicier...  Il  eut  de  sa 
a  femme  deux  fils,  Robert  et  Louis.  »  Puis  on  nous 
raconte  que  Louis,  le  plus  jeune  des  deux  frères,  fut  élu 
roi  par  les  barons  du  royaume  au  détriment  de  son  frère 
aîné  ^  Voilà  ce  qui,  vers  1260,  c'est-à-dire  cent  vingt  ans 
environ  après  les  événements  racontés,  passait  en  France 
pour  de  l'histoire  de  France. 

Un  sentiment  naturel  porte  les  hommes,  même  igno- 
rants, à  s'intéresser  aux  actions  de  leurs  ancêtres.  Les 
auteurs  de  chansons  de  geste  prétendaient  donner  satis- 
faction à  ce  sentiment.  Et  comme  ils  n'étaient  pas  moins 
ignorants  que  leur  auditoire,  ils  furent  naturellement 
conduits  à  donner  libre  carrière  à  leur  imagination.  As- 
surément certains  ont  pu  se  trouver  en  possession  d'une 
matière  véritablement  historique  et  la  reproduire  plus  ou 
ou  moins  fidèlement.  Tel  a  pu  être  le  cas,  par  exemple, 
de  l'auteur  du  Raoul  de  Cambrai  primitif,  mais  ce  cas 
n'a  pas  été  celui  de  l'auteur  de  Girart  de-  Roussillon, 


I.  Récits  du  Ménestrel  de  Reims  an  wn^  siècle,  publiés  par  M.   N. 
de  Wailly,  ^  2-5. 


ETAT  DES  PERSONxNES  ET  CIVILISATION  LVII 


CHAPITRE  IV 

ÉTAT   DES   PERSON-NES    ET   CIVILISATION 
DANS  GIRART  DE  ROUSSILLON 


Le  roi.  —  Les  seigneurs.  —  Le  clergé.  —  Bourgeois  et  vi- 
lains. —  La  guerre.  —  Les  arts  ;  décoration  des  édifices  ; 
costume  ;  armes.  —  Mœurs. 


Il  n'y  a  rien  à  tirer  de  Girart  de  Roussi  II  on  pour  la 
connaissance  de  l'époque,  du  reste  très  vaguement  indi- 
quée, où  l'action  est  supposée  se  passer,  et  cette  conclu- 
sion, que  nous  fondons  sur  la  chanson  renouvelée,  pour- 
rait être  appliquée  avec  non  moins  de  certitude  à  l'état 
premier  de  cette  chanson.  Par  contre,  il  y  a  infiniment 
à  prendre  pour  la  connaissance  de  l'état  des  personnes 
des  usages,  des  mœurs,  en  un  mot,  pour  l'histoire  de 
la  civilisation,  à  l'époque  où  la  chanson  fut  composée. 
Peu  de  chroniques,  peu  d'œuvres  d'imagination  du 
même  temps  nous  fourniraient  un  tableau  aussi  réel, 
aussi  vivant  de  la  féodalité  à  son  état  le  plus  ancien.  Et 
cette  fois  encore  j'applique,  dans  une  grande  mesure,  à 
la  chanson  ancienne,  les  conclusions  qui  se  déduisent  de 
la  chanson  renouvelée. 

Le  renouveleur,  homme  de  grand  talent,  a  modifié 
profondément  sa  matière  en  certaines  parties,  on  l'a  vu 
au  chapitre  précédent;  il  a  pu,  çà  et  là,  accuser  davan- 
tage les  traits  distinctifs  de  certains  caractères,  leur  don;- 
ner  plus  de  relief  et  de  vie,  mais  je  crois  que  dans  la 


LVIII  INTRODUCTION 

peinture  des  mœurs,  en  général,  il  s'est  maintenu,  sauf 
peut-être  vers  la  fin,  dans  la  donnée  ancienne.  Les  re- 
nouveleurs  de  chansons  de  geste  modifient  la  forme,  re- 
tranchent et  surtout  ajoutent  des  épisodes,  mais  ils  conser- 
vent assez  bien  la  couleur  archaïque  qui  est  comme  de 
tradition  dans  l'épopée  du  moyen  âge  à  ses  diverses  épo- 
ques. Puis,  nous  savons  bien  que  la  féodalité  n'a  pas 
subi,  du  xi^  siècle  au  xn^,  une  transformation  subite,  de 
sorte  que  les  notions  que  nous  fournit  Girart  de  Rous- 
sillon,  pour  n^être  pas  rigoureusement  datées,  n'en  sont 
pas  moins  instructives. 

Nous  allons  passer  en  revue  les  différentes  classes  de 
personnes  qui  figurent  dans  le  poème,  en  commençant 
par  le  roi. 

Le  i'oi.  —  Le  plus  souvent  il  est  appelé  Charles  tout 
court,  mais  souvent  il  reçoit  le  surnom  de  Martel  '.  Est-ce 
Charles  Martel  ?  Est-ce  Charles  le  Chauve  ?  Le  premier, 
semble-t-il,  car  l'auteur  attribue  à  son  Charles  Martel  un 
fils  du  nom  de  Pépin  ^,  ce  qui  convient  au  (Charles  Mar- 
tel de  l'histoire. Toutefois,  vers  la  fin  du  poème,  il  y  a  un 
passage  où  Charles  Martel  a  un  ancêtre  appelé  du  même 
nom,  et  reçoit  lui-même  le  surnom  de  «  le  Chauve  »  ^. 
Nous  pouvons  donc  admettre  que  le  renouveleur,  du 
moins,  entendait  par  Charles  Martel  l'empereur  Charles 
le  Chauve  4,  mais  le  premier  auteur  avait  plutôt  en  vue 

1.  Il  10,  17,  5i,  56,  81,  8g,  98,  1 12,  i23,  128,  etc. 

2.  §§  56 1,  601,  61 1,  616.  Notons  que  ces  passages  sont  dans  la  partie 
la  plus  remaniée  du  poème,  comme  aussi  celui  qui  va  être  indiqué  à  la 
note  suivante. 

3.  §  636  :  «  Charles  Martel,  ton  aïeul,  fit  de  grands  maux...  Présen- 
te tement,  ton  nom  doit  être  Charles  le  Chauve.  » 

4.  Ce  n'est  point  un  fait  isolé  :  la  même  confusion  se  retrouve  dans 


ETAT  DES  PERSONNES  ET  CIVILISATION  LIX 

le  véritable  Charles  Martel,  comme  on  Ta  vu  par  les  al- 
lusions de  Garin  rapportées  au  second  chapitre. 

Charles  est  qualifié  tantôt  de  roi,  tantôt  d'empereur. 
Cette  double  qualification  est  un  souvenir  de  Tépoque 
carolingienne,  qui  a  été  conservé  dans  toutes  les  chan- 
sons de  geste  où  il  est  question  de  Charlemagne  ^  Le 
titre  de  roi  ou  d'empereur  est  employé  d'une  façon  ab- 
solue; jamais  il  n'est  complété  par  un  nom  de  pays. 
Charles  n'est  pas  appelé  roi  de  France,  mais  il  est  qua- 
lifié par  les  noms  des  lieux  où  il  fait  sa  résidence.  C'est 
ainsi  qu'il  est  appelé  roi  de  Reims,  aux  gg  149  et  486  ; 
ailleurs,  Charles  de  Saint- Rémi  (de  Reims),  §§  i35-6; 
Charles  Martel  de  Saint-Denis,  g  1 63  ^.  Il  a  d'assez  nom- 
breuses résidences  :  Beauvais,  Chartres,  Compiègne, 
Laon^  Orléans,  Paris,  Reims, Saint-Denis, Saint-Faire  (?), 
Soissons  ^,  auxquelles  il  faut  ajouter  Aix-la-Chapelle,  qui 
n'est  mentionnée,  en  cette  qualité,  que  dans  la  dernière 
partie  du  poème  '^.  L'étendue  du  domaine  royal  n'est  nulle 
part  indiquée  :  on  peut  toutefois  en  tracer  approximative- 

le  poème  franco-italien  d'Ugone  d'Alvergna;  voy.  la  notice  de  ce  poème 
donnée  par  M.  Graf  dans  le  Gioniaïe  di  filologia  romança,  I  (1878), 
pp.  93-4.  On  peut  rappeler  aussi,  comme  preuve  des  confusions  qui 
s'étaient  produites  dans  l'imagination  populaire  au  sujet  de  Charles 
Martel  et  de  Charles  le  Chauve,  que,  d'après  J.  Bodel  {Chanson  des 
Saxons,  I,  î63-6),  ces  deux  princes  se  seraient  succédé  sans  intermé- 
diaire sur  le  trône  de  France,  et  auraient  vécu  avant  Pépin  le  Bref  et 
Charlemagne. 

1.  L'empereur  de  Constantinople  est  aussi,  accidentellement,  qualifié 
de  roi;  voy.  §g  16,  ig. 

2.  Cette  façon  de  désigner  le  roi  de  France  s'observe  ailleurs  encore, 
mais  moins  fréquemment  Ainsi  dans  Raoul  de  Cambrai  (éd.  de  la 
Société  des  Anciens  Textes,  vv.  824,  2619,  2800)  le  roi  de  Saint 
Denis;  dans  Ogier,  v.  Sgb,  Kallon  de  Saint  Denis. 

3.  Pour  les  passages  du  poème,  voir  la  table  à  ces  noms. 

4.  Il  567,  586. 


LX  INTRODUCTION 

ment  le  périmètre  à  l'aide  des  lieux  de  résidence  qui  vien- 
nent d'être  énumérés.  Aix-la-Chapelle  devrait  rester  en  de- 
hors de  ce  périmètre,  car  la  Lorraine  n'était  pas  du  do- 
maine direct  du  roi  '.  Les  terres  sur  lesquelles  s'étend  la 
suzeraineté  du  roi  sont  considérables.  Au  temps  où  il  a 
contre  lui  Girartet  tous  les  vassaux  de  celui-ci,  il  compte 
dans  les  rangs  de  son  armée,  en  dehors  de  ses  vassaux 
directs,  les  hommes  de  la  Flandre,  de  l'Artois,  du  Pon- 
thieu,  de  la  Picardie,  de  la  Normandie,  de  la  Bretagne, 
du  Maine,  de  T Anjou,  du  Poitou,  de  la  Touraine  -.  Pour 
les  Allemands  et  les  Bavarois,  le  poème  offre  des  passages 
contradictoires  -\  Mais  les  hommes  de  Cologne  sont  bien 
décidément  avec  le  roi  (§§  i6r,  164).  Il  pourrait  même, 
selon  une  bravade  du  commencement  (§  47),  qui  n'a 
probablement  pas  grande  valeur,  mander  les  Grecs, 
les  Italiens,  les  Hongrois,  les  Ecossais,  les  Anglais.  Ces 
derniers,  toutefois,  figurent  ailleurs,  avec  les  Bretons, 
dans  Tarmée  de  Charles  (§  428). 

Le  roi-empereur  a  un  rôle  un  peu  sacrifié  :  les  sympa- 
thies du  poète  sont  évidemment  du  côté  de  Girart  +.  Char- 
les est  jaloux  de  son  autorité  :  il  s'irrite  parce  qu'à  Cons- 
tantinople  on  a,  sans  le  consulter,  fait  les  parts  (§  24), 


i.  Une  grande  partie  de  la  Lorraine  a  pour  seigneur  Tiiierri  d'Ascane 
iî  io?);  í^  partie  qui  avoisine  Montbéliard  appartient  à  l'un  des  alliés 
de  Girart  (§  127). 

2.  Voy.  à  la  table  .  Angevins,  Aquitains,  Berruyers,  Blois,  Bretons,  Co- 
logne, Flamands,  Manceaux,  Normands,  Picards,  Tourangeaux,  Ver- 
mandois,  et,  en  outre,  Enguerrant  d'Abbeville,  Evroïn  de  Cambrai, 
Giraut  vicomte  de  Limoges,  Helluin  de  Boulogne,  Rotrou  de  Nivelle. 

3.  Voir  ces  noms  à  la  table. 

4.  L'auteur  prend  nettement  le  parti  de  Girart  lorsqu'il  dit,  par 
exemple  :  «  Ils  (les  Royaux)  courent  les  frapper,  et  les  nôtres  courent 
sur  eux  »  (§  ib-j). 


ETAT  DES  PERSONNES  ET   CIVILISATION  LXI 

attribuant  l'une  des  filles  de  l'empereur  grec  à  Girart  et 
l'autre  à  lui  :  il  veut  avoir  celle  qui  était  réservée  à  son 
puissant  vassal,  et  il  l'a;  il  est  envieux  de  la  puissance 
de  Girart,  et,  quel  que  soit  le  prétexte  invoqué,  Tenvie  est 
le  mobile  qui  le  porte  à  attaquer  son  beau-frère.  Vers  la  fin 
du  poème,  dans  la  partie  que  Ton  peut  considérer  comme 
l'œuvre  entière  du  renouveleur,  il  joue  un  rôle  presque 
ridicule,  se  laissant  gouverner,  pour  ainsi  dire  malgré  lui, 
par  sa  femme.  Mais  il  est  vaillant  guerrier  :  il  se  ren- 
contre sur  le  champ  de  bataille  avec  Girart  et  le  désar- 
çonne (§  84).  Il  a  surtout  la  qualité  la  plus  haute  du 
seigneur  du  moyen  âge  :  "  Il  est,  »  dit  le  poète,  «  le 
meilleur  justicier  que  je  sache  (§  i).  »  Le  bon  justicier, 
aux  premiers  temps  de  la  féodalité,  ce  n'est  pas  tout  à 
fait  celui  qui  sait  juger  avec  intelligence  un  procès  :  c^est 
surtout  celui  qui  ne  se  laisse  pas  corrompre  à  prix  d'ar- 
gent par  l'une  des  parties  (§  200).  Les  débats  sont  d'ail- 
leurs aisés  à  conduire,  puisqu'on  s'en  remet  le  plus  ordi- 
nairement, pour  l'appréciation  de  la  cause,  au  combat 
judiciaire. 

Ainsi  que  dans  la  plupart  des  anciennes  chansons  de 
geste,  le  roi-empereur  est  comme  entouré  d'une  auréole  de 
majesté  qu^il  doit  moins  à  sa  puissance  effective  qu'à  son 
titre.  «  De  la  mer  jusqu'ici,  »  dit  le  poète,  «  il  n'y  a  si  ri- 
«  che  baron  qui  ne  tremble  lorsque  le  roi  s'rrrite  »  (§  i  ).  La 
majesté  impériale  se  manifeste  par  des  signes  extérieurs. 
On  disait  proverbialement  d'un  homme  de  belle  et  fière 
apparence,  qu'il  avait  la  prestance  d'un  empereur  (§  275). 
Comme  tout  seigneur,  le  roi  a  droit  au  dévouement  ab- 
solu de  ses  hommes;  mais,  lors  même  qu'il  est  en  guerre 
avec  des  vassaux  déliés  de  Tobligation  féodale,  il  n'est 
pas  avec  ses  adversaires  sur  le  pied  de  Tégalité  :  il  con- 


LXII  INTRODUCTION 

serve  le  prestige  mystique  attaché  à  celui  qui  a  été  oint 
et  sacré.  Le  poème,  en  ses  dernières  pages,  nous  en  offre 
une  preuve  qui  est  le  commentaire  en  action  du  mot  cé- 
lèbre attribué  à  Louis  VI  :  «  On  ne  prend  pas  le  roi, 
(c  aux  échecs.  »  Dans  son  dernier  combat  contre 
Girart,  le  roi  est  renversé  de  son  cheval.  Il  eût  été  tué, 
peut-être  sans  être  reconnu,  lorsque  Fouque,  le  cousin 
et  l'allié  de  Girart,  survient,  met  pied  à  terre,  fait 
monter  le  roi  sur  son  propre  cheval,  et  protège  sa 
fuite  (§  625)^  .  Du  reste,  il  arrivait  fréquemment  que  le 
roi,  pour  combattre  plus  librement,  sans  devenir  le  point 
de  mire  de  toute  l'armée  ennemie,  échangeait  ses  armes 
avec  celles  d'un  de  ses  hommes.  Dans  un  des  combats 
racontés  par  notre  poème,  nous  voyons  (§  82)  que  Charles 
avait  pris  le  heaume  et  le  haubert  d'un  simple  soudoyer. 
L'histoire  fournit  beaucoup  d'exemples  de  cet  usage. 
Du  Gange  en  a  réuni  quelques-uns  dans  une  de  ses 
notes  sur  Anne  Gomnène  -,  auxquels  on  peut  joindre 
ceux  que  j'ai  cités  dans  une  note  de  mon  édition  du 
poème  de  la  Croisade  albigeoise  ^. 

Le  pouvoir  royal  est  loin  d'être  absolu  comme  il  le 
deviendra  peu  à  peu  vers  la  fin  du  régime  féodal.  Ce 

I.  Ce  respect  de  la  personne  royale  pourrait  être  constaté  par  maint 
autre  témoignage.  Ainsi  dans  Raoul  de  Cambrai  (éd.  de  la  Soc.  des 
Ane.  Textes,  tirade  cclxiii),  le  roi  vient  d'être  désarçonné  par  Ybertde 
de  Ribemont.  Aussitôt  Bernier,  le  fils  de  celui-ci,  détourne  son  père 
de  continuer  le  combat  :  Se  ynen  créés,  ja  ieri  laissié  ctant;  |  5'//  nos 
assaillent  bien  soions  deffe-idant.  Et  Ybert  se  range  à  son  avis.  Cf.  îbid., 
cccxxxii.  Voir  aussi  la  scène  de  Charles  et  de  Renaut,  dans  Renaiit  de 
Monîauban,  éd.  Michelant,  p.  287. 

2.  A  propos  d'un  passage  du  livre  XIII,  p.  401,  de  l'édition  du  Lou- 
vre; Historiens  grecs  des  Croisades  (Académie  des  Inscr.  et  Belles^ 
Lettres),  II,  97. 

3.  IL  i65. 


.      ETAT  DES  PERSONNES  ET  CIVILISATION         LXIII 

pouvoir  est  limité  par  le  droit.  Le  roi  ne  peut,  de  son 
autorité  propre,  punir  un  de  ses  hommes,  si  coupable 
soit-il,  sans  d'abord  l'avoir  sommé  de  se  justifier  devant 
sa  cour,  et  de  faire  droit,  c'est-à-dire  de  payer  l'amende 
correspondante  au  trouble  qu'il  aura  apporté  à  la 
paix  publique,  au  cas  où  les  barons  composant  la  cour 
royale  le  jugeraient  coupable  (§§  226-7,  Syi).  En  pa- 
reil cas,  le  roi  ne  juge  pas;  il  n'agit  même  pas  comme 
président  du  plaid  :  nous  voyons  la  sentence  remise  au 
jugement  de  barons  royaux  désignés  comme  arbitres 
(§§  J78,  23o,  248).  Sans  doute,  il  n'existe  aucun 
moyen  de  contraindre  le  roi  à  suivre  cette  procédure,  et 
souvent  il  refuse  de  s'y  soumettre,  mais  alors  il  est  blâmé 
par  son  conseil  (§  i83). 

Les  seigneurs.  —  Ils  sont  plus  nombreux  dans  Girart 
de  Roiissillon  que  dans  aucune  autre  chanson  de  geste. 
Les  litres  qu'ils  portent  sont  ceux  de  duc,  marquis,  comte 
et  vicomte.  Baron  est  un  titre  générique  qui  s'applique 
à  tout  homme  libre,  à  tout  homme  noble,  comme  on 
dira  plus  tard,  de  quelque  rang  qu'il  soit. 

Girart  est  qualifié,  le  plus  souvent,  de  comte,  moins 
souvent  de  duc,  rarement  de  marquis  ^  Les  titres  de 
duc  et  de  comte  ont  été  appliqués  indifféremment,  pen- 
dant la  seconde  race,  aux  mêmes  personnages.  On  sait 
que  la.plupart  des  comtes  de  Paris  étaient  en  même  temps 
ducs  de  France  ^.  Les  termes  comte  et  duc  perdirent  un 

1.  Voir  la  table  au  nom  u  Girart  »,  pour  les  passages  où  ces  termes 
sont  employés. 

2.  Le  eornte  Girart,  par  exemple,  est  qualifié  de  duc  dans  une  lettre 
qui  lui  est  adressée  par  Loup  deFerrières  (Bouquet,  VIll,  5i6;  cf.  Ter- 
rebasse,  Gérard  de  Roiissillon,  p.  xv,  note;  Longnon,  Rev.  hist.j  VlIIi 
■i53,  note  3.)  / 


LXIV  INTRODUCTION 

peu  de  leur  propriété,  et  les  comtes  dont  l'autorité  s'é- 
tendait sur  un  territoire  assez  considérable  pour  renfer- 
mer plusieurs  cités,  purent  être  qualifiés  par  Tun  comme 
l'autre  de  ces  deux  titres.  Quant  au  titre  de  marquis, 
il  est  ici  très  légitime,  puisque,  selon  le  poème,  les  terres 
de  Girart  formaient,  du  côté  de  l'Est,  la  frontière  des 
pays  sur  lesquels  s'étendait  la  suzeraineté  du  roi.  Les 
autres  personnages,  en  petit  nombre,  qui  portent  le  titre 
de  duc  sont,  du  côté  de  Girart,  Armant,  duc  de  Frise 
(§§  275,  398,  401),  et  Drogon,  le  père  de  Girart  (§  99)'; 
du  côté  du  roi,  le  duc  Bérart  (§  275),  le  duc  Godefroi 
(§  143),  le  duc  Gui  de  Poitiers  (§§  i43-5),  Hugues,  duc 
d'Aquitaine  (§  263),  leducMilon(§§42i-2),le  ducOtrant 
(§  229)  et  Thierri  d'Ascane  g§  1 12-3-4).  Il  faut  ajouter 
à  ces  noms  le  duc  d'Alsace  g  669)  et  le  duc  des  Bretons 
(§  567).  Les  marquis,  si  j'ai  bien  compté,  se  réduisent  à 
trois  :  du  côté  du  roi,  Berlant,  marquis  de  Mons  et  de 
Brabant  (§  146),  et,  du  côté  de  Girart,  Amadieu,  seigneur 
de  la  vallée  d'Aoste  et  de  divers  lieux  du  Piémont  {§  1 46), 
et  Fouchier  -.  Les  comtes  sont  très  nombreux,  comme  on 
pourra  en  juger  par  un  coup  d'œil  jeté  sur  la  table.  Ceux 
qui  ont  des  possessions  territoriales  sont  distingués  des 
comtes  palatins  (§  582). 

L'emploi  qui  est  fait  dans  le  poème  des  titres  de  duc, 
marquis  et  comte,  appelle  une  remarque.  Originairement, 


1.  Il  y  aussi  Aimeri  duc  de  Narbonne  ,^  Sic,  mais  «  duc  »  est  une 
leçon  particulière  au  ms.  de  Paris.  Le  ms.  d'Oxford,  en  général  meil- 
leur, porte  «  celui  de  Narbonne  ». 

2.  J'ai  traduit,  par  marquis,  le  marcanso  du  texte  (gg  76,  12 3,  202, 
216,  255,  328)  en  suivant  Raynouard,  qui  rend  par  «  commandant  de 
marche  »  {Lexique  roman,  IV,  157)  ce  mot  dont  je  ne  connais  pas 
d'exemple  en  dehors  de  notre  poème.  —  Fouchier  est  qualifié  de 
«  comte  de  Brieire  »  au  §  297,  mais  le  texte  n'est  pas  sûr. 


^ 


ÉTAT  DES  PERSONNES  ET  CIVILISATION  LXV 

et  en  principe,  on  est  duc  ou  marquis  d'une  province, 
d'une  région  contenant  un  certain  nombre  de  cités-  on  est 
comte  d'une  cité.  Il  est  plus  d^une  fois  question,  dans 
le  poème,  de  duchés  (§§  49,  101,  675)  et  de  comtés 
(g  190),  mais  il  est  rare  que  le  titre  de  comte  soit  déter- 
miné par  un  nom  de  lieu.  On  peut  citer  des  comtes  d'Al- 
sace S  55  1),  de  Balone  (§  3 19),  de  Carcassonne  (S  319), 
de  Ponthieu.  (§  45i),  deSaint-Médard  (§  275),  deTroyes 
(^'  88),  de  Valençon  (§  170),  mais  c'est  l'exception.  Le 
plus  souvent  le  titre  de  comte  est  employé  d'une  façon 
absolue,  comme  s'il  existait  indépendamment  de  toute 
possession  territoriale.  Dans  certains  cas,  il  se  peut  que 
le  poète  ait  eu  en  vue  des  comtes  palatins,  tel  qu'Evroïn 
de  Cambrai  (§  1 24),  mais  ce  ne  peut  être  le  cas  de  Girart, 
de  son  oncle  Odilon,  de  ses  cousins  Bernart,  Boson 
d'Escarpion,  Fouque,  Gilbert  de  Senesgart,  et  de  tant 
d'autres,  qui  sont  appelés  comtes  sans  qu'on  nous  fasse 
connaître  le  nom  de  leurs  comtés.  Au  contraire,  le  titre 
de  duc  est  ordinairement  déterminé  par  un  nom  de  pays. 
Thierri  d'Ascane,  par  exemple,  est  appelé  «  le  duc  d'As- 
cane  »  (§  108).  On  en  peut  dire  autant  du  titre  de  vi- 
comte qui,  du  reste,  est  peu  fréquent.  Tandis  que  quatre 
des  cousins  de  Girart  portent  le  titre  de  comte,  sans  dé- 
signation de  comté,  un  cinquième  cousin,  Seguin,  est 
qualifié,  tantôt  de  vicomte  tout  court,  tantôt  de  vicomte 
de  Besançon  (§§  75,  3o6).  On  peut  encore  citer  Artaut 
vicomte  de  Dijon,  Gace  vicomte  de  Dreux,  Giraut  vi- 
comte de  Limoges  '.  Le  titre  de  vicomte  est  beaucoup 
moins  ancien  que  celui  de  comte  ^;  il  n'est  pas  surpre- 

1.  Et  le  vicomte  de  Saint-Martial  (§  226)  qui   est  peut-êire  le  même 
que  le  vicomte  de  Limoges. 

2.  Les  vicomtes  n'apparaissent  guère  que  vers  le  milieu  du  i\''  siè- 
cle-, Vaissète,  Hist.  de  Languedoc,  I,  r)^2. 


LXVI  '  INTRODUCTION 

nant  qu'on  ait  conservé  plus  tard  l'habitude  de  le  com- 
pléter par  le  nom  de  la  vicomte. 

Les  possessions  qui  correspondent  à  ces  divers  titres, 
paraissent  héréditaires.  Le  cas,  fréquent  dans  d'autres 
chansons  de  geste,  par  exemple  dans  Raoul  de  Cambrai, 
où  le  roi  pourrait  disposer  d'un  fief  vacant,  au  détriment 
des  enfants  mineurs  du  dernier  tenant,  ne  se  présente 
pas  dans  Girart  de  Roussillon.  Mais  indépendamment 
de  leurs  biens  héréditaires,  certains  barons  ont  des  ter- 
res en  chasement,  c'est-à-dire  qui  leur  ont  été  concédées 
à  titre  viager  par  leur  seigneur  ^  Ainsi  Girart  tient  du 
roi  en  chasement  le  château  d'Orivent  (g  3 1 3)  ;  il  est 
son  chasé.  Fouque  est  le  chasé  át  Girart  (§  io5).  Lui- 
même  a  mille  chevaliers  chasés  (il  semble  qu'il  y  ait 
ici  un  peu  d'exagération  poétique),  sur  des  biens  qu'il 
possède  à  Orléans  (§  1 16). 

Girart  et  quelques-uns  de  ses  alliés,  son  père  Drogon 
notamment  et  son  oncle  Odilon,  ont  des  possessions  ter- 
ritoriales dont  rétendue  est  aussi  invraisemblable  que 
mal  déterminée.  Parfois,  certains  désaccords  entre  les 
données  du  poème  montrent  que  le  renouveleur  n'a  pas 
assez  veillé  à  maintenir  une  parfaite  harmonie  entre 
toutes  les  parties  de  l'œuvre  qu'il  remaniait.  Ainsi, 
au  §  6,  Girart  reçoit  la  Flandre  et  le  Brabant,  mais  dans 
la  suite  rien  n'indique  qu'il  soit  en  possession  de  ces 
provinces,  et  l'on  voit  même  les  Flamands  et  les  Bra- 
bançons combattre  contre  lui  (§§  164,  323,  617).  On 
n'obtiendrait  donc  que  des  résultats  assez  vagues  et  même 
contradictoires  si  on  essayait  de  reconstituer  a  l'aide 
des  mentions  éparses  dans  le  poème,  la  géographie  des 
fiefs  tenus  par  les    principaux   personnages.   Bornons- 

I.  Voy.  p.  70,  n.  4;  225,  n.  6j  266.  iii  2. 


ETAT  DES  PERSONNES  ET  CIVILISATION        LXVII 

nous  à  quelques  indications  sommaires.  Girart  est  né  en 
Bourgogne  (§§  1 1 ,  99),  qui  paraît  constituer  son  domaine 
direct,  son  duché.  Il  se  tient  ordinairement  à  Roussillon, 
château  d'une  existence  plus  ou  moins  problématique 
dont  j'ai  indiqué  au  chapitre  précédent  la  situation  d'a- 
près les  données  de  la  légende  latine  et  d'après  celles 
du  poème.  Je  ne  saurais  dire  exactement  quelles  étaient, 
dans  la  pensée  de  l'auteur,  les  limites  de  la  Bourgogne  : 
je  n'ai  pu  réussir  à  identifier  le  château  de  Mont-Espir 
qui  était  situé  à  l'une  des  extrémités  de  cette  province 
(§  1 3o),  probablement  vers  le  nord-est  \  mais  il  me  paraît 
vraisemblable  que  vers  le  sud  elles  s'étendaient  aussi  loin 
que  celles  du  premier  royaume  de  Bourgogne,  c'est-à- 
dire  jusqu'à  la  Durance.  En  effet.  Vienne  et  Avignon 
paraissent  faire  partie  du  domaine  direct  de  Girart 
(§§  72-3,  596).  Le  poète  a  donc  raison  de  dire  de  la 
Bourgogne  qu'elle  est  «  grande  et  large  »  (§  35). 

Selon  un  passage  du  poème  auquel  il  ne  faut  peut- 
être  pas  attribuer  grande  importance,  les  possessions  de 
Girart  auraient  dépassé  de  beaucoup  les  limites  de  la 
Bourgogne.  «  Du  Rhin  à  Bayonne,  »  dit  le  roi,  «  tout 
((  le  pays  est  à  lui  ;  en  Espagne,  il  s'étend  jusqu'à  Barce- 
«  lone,  et  l' Aragon  lui  paie  tribut  »  (§  36).  Nous  allons 
voir  que,  d'après  d'autres  passages  du  poème,  Girart  ne 
possédait  rien,  au  moins  du  vivant  de  son  père,  du  côté 
de  l'Espagne. 

Entre  les  alliés  de  Girart,  deux  se  distinguent  par  leur 


I.  Mont-Espii'  figure,  mais  comme  nom  appartenant  à  une  géogra- 
phie imaginaire,  dans  Asprcmont  : 

Et  Abilanz,  li  roi  de  Mont  Espir. 

iMs.  Barrois,  fol.   134.) 


LXVIII  INTRODUCTION 

puissance  :  Drogon  son  père,  Odilon  son  oncle.  On  voit 
parle  §  99  que  Drogon  avait  le  Roussillon,  la  Cerdagne 
et  le  nord-est  de  TEspagne  jusqu'à  Barcelone.  Les 
païens  de  Majorque  et  d'Afrique  lui  payaient  tribut.  Il 
résidait  à  Besaudun  ^  (§  134).  Quanta  Odilon,  il  tenait 
la  Provence  jusqu'à  la  Durance  et  aux  Alpes  (§§  99,  1 34). 
Les  guerriers  provençaux  qu'il  conduit  au  secours  de 
Girart  sont  au  nombre  de  soixante  mille  (§§  i38,  i56). 
Le  dévouement  absolu  au  seigneur  est  le  fondement 
de  la  morale  féodale.  Gomme  ledit  un  vieux  poème  : 

Soit  drois,  soit  tors,  s'ai  oï  tesmoignier, 
Doit  li  hons  liges  son  droit  seignor  aidier. 

[Gaydon,  p.  gS.) 

Aussi  voyons-nous  dans  notre  poème  Fouque,  qui 
représente  en  toute  occasion  le  parti  de  la  sagesse  et  de 
la  modération,  apporter  à  Girart,  son  cousin  et  son 
seigneur,  un  concours  illimité  dans  une  guerre  qu'il  a 
désapprouvée  (§  343).  Un  cousin  germain  de  Girart 
combat  dans  l'armée  de  Charles,  parce  qu'il  tient  un  fief 
du-  roi  (^  172).  Tout  cela  est  conforme  au  droit. 

Il  ne  paraît  pas  que  le  service  militaire  dû  par  le  vassal 
soit  dès  lors  limité,  mais  il  n'est  pas  gratuit.  Le  baron 
qui  consent  à  servir  à  ses  frais  le  dit  expressément  (S  262) . 

Clergé.  —  Il  y  a  peu  de  faits  à  recueillir  dans  Givart 
de  Roussillon  sur  l'état  du  clergé.  Notons  cependant 
quelques  traits.  Le  pape  n'est  point  seigneur  souverain. 
La  suzeraineté  de   Rome  appartient  à  l'empereur   de 

1.  Besalu,  selon  la  forme  actuelle. 


ÉTAT  DES  PERSONNES  ET  CIVILISATION         LXIX 

Gonstantinople  (§§  4,  5,  6),  jusqu'au  moment  où  celte 
cité  est  concédée,  il  n'est  pas  dit  à  quel  titre  ',  au  roi  de 
France  (§  35).  Dans  les  dernières  pages  de  la  chanson, 
le  pape  entreprend  de  rétablir  la  paix  entre  le  roi  et 
Girart,  et  y  réussit  non  sans  peine  (§§  617,  633-6).  Un 
évêque,  frère  bâtard  du  roi,  combat,  comme  un  autre 
chevalier,  dans  l'armée  royale  (§  398-9).  Des  religieux 
accompagnaient  les  armées  pour  assister  les  mourants  et 
faire  le  service  des  morts  (§§  344,  36o).  Les  secours 
qu'on  attend  d'eux  ne  sont  pas  seulement  d'ordre  spiri- 
tuel :  ils  font  aussi  l'office  de  médecins  (§§  76,  187).  Oc- 
casionnellement nous  voyons  un  moine  envoyé  à  Charles 
dans  une  circonstance  difficile  pour  lui  porter  des  pro- 
positions de  paix  :  Girart  a  eu  garde  de  charger  de 
son  message  un  chevalier,  craignant  pour  celui-ci  la' 
colère  du  roi  (§§  458-65).  Les  guerriers  semblent 
n'avoir  pour  l'état  monacal  qu'une  médiocre  considé- 
ration. Odilon  jure  que  s'il  se  trouvait  un  lâche  parmi 
ses  fils,  il  le  ferait  moine  (§  157). 

Bourgeois  et  vilains,  —  Il  n'est  guère  question  d'au- 
tres bourgeois  que  de  ceux  de  Roussillon.  Ils  apparaissent 
sous  un  jour  très  différent  au  commencement  et  à  la  fin 
du  poème.  Au  §  58,  nous  les  voyons  chargés  par  Girart 
de  garder  les  remparts  de  Roussillon  que  Charles  tient 
assiégé.  Mais,  la  nuit  venue,  chacun  des  membres  de 
cette  garde  civique  improvisée  va  se  coucher,  abandon- 
nant son  poste.  Un  traître  en  profite  pour  introduire 
Charles  dans  la  place.  Aux  §§  556-7  et  suivants,  au  con- 
traire, les  bourgeois  de  Roussillon  méritent  tous  les  élo- 

I.  Probablement  comme  faisant  partie  de  la  dot  de  celle  de  ses  filles 
qui  épousera  le  roi,  voy.  ^§  6,  35, 


LXX  INTRODUCTION 

ges  pour  leur  dévouement  à  leur  seigneur.  lis  pleurent 
de  joie  en  apprenant  que  Girart  est  revenu  de  l'exil  ;  ils 
lui  apportent  leur  concours  dans  la  lutte  qu'il  est  obligé 
de  soutenir  pour  reconquérir  son  héritage.  Mais  il  est 
visible  qu'on  n'a  pas  une  confiance  illimitée  dans  la  so- 
lidité de  ces  milices  citoyennes.  On  a  soin  de  ne  les  en- 
gager qu'en  seconde  ligne  et  par  grandes  masses,  et, 
avant  de  les  conduire  à  l'ennemi,  on  relève  leur  moral 
par  de  flatteuses  exhortations  (§§  574-7).  —  Quant  aux 
vilains,  l'auteur  n'a  guère  occasion  d'en  parler.  Il  a  soin 
de  nous  dire  toutefois  que  le  traître  par  qui  Roussillon 
fut  livré  à  Charles  était  un  vilain  de  naissance,  et,  à  cette 
occasion,  il  se  récrie  sur  le  danger  qu'il  y  a  à  faire  d'un 
vilain  un  chevalier.  C'est  là,  comme  je  l'ai  indiqué  dans 
une  note  %  un  sentiment  en  quelque  sorte  traditionnel 
au  moyen  âge. 

La  guerre.  —  L'art  de  la  guerre  n'a  point  échappé  à 
la  décadence  qui  frappa  tous  les  arts  à  la  chute  de  l'em- 
pire romain,  décadence  causée  par  la  rupture  de  la  tradi- 
tion et  l'affaissement  intellectuel  qui  furent  les  suites  de 
l'établissement  des  Barbares  sur  le  sol  de  l'empire.  Mais, 
en  ce  qui  concerne  l'art  de  la  guerre,  il  y  eut  une  cause 
particulière,  qui  consiste  dans  le  changement  des  condi- 
tions du  service  militaire.  Au  moyen  âge,  chaque  sei- 
gneur a  le  commandement  des  hommes  qui  lui  doivent 
le  service  militaire.  L'étendue  de  ce  commandement  est 
donc  proportionnée  au  rang  du  chef  et  nullement  à  ses  ta- 
lents pour  la  guerre.  D'autre  part,  il  n'y  a  plus  de  troupes 
régulières*,  le  nombre  des  hommes  qui,  par  profession,  se 

I.    p.  28,  n.  2. 


ETAT  DES  PERSONNES  ET  CIVILISATION         LXXI 

livrent  au  métier  des  armes  est  très  limité,  et  toute  ex- 
pédition guerrière  se  fait  avec  le  concours  de  levées  qui 
n'ont  aucune  éducation  militaire.  Toute  stratégie  dispa- 
raît, et  la  tactique  se  réduit  à  quelques  principes  très  élé- 
mentaires sur  Part  de  former  les  escadrons  pour  la  charge, 
et  sur  celui  de  dresser  des  embuscades,  ou,  pour  me  ser- 
vir de  l'expression  du  moyen  âge,  des  aguets.  Certaines 
pratiques  qui  s'introduisent  peu  à  peu  contribuent  à  re- 
tarder le  perfectionnement  de  la  tactique.  Ainsi  tout 
homme  qui  a  réussi  à  faire  un  prisonnier  ou  à  mettre  la 
main  sur  un  cheval  dont  le  cavalier  a  été  désarçonné  se 
croit  permis  de  sortir  de  la  mêlée  pour  mettre  sa  prise  en 
lieu  sûr  ^  De  sorte  que,  la  première  phase  de  l'attaque 
passée,  il  n'y  a  plus  de  manœuvres  possibles.  Ce  n'est 
pas  avant  le  xii^  siècle  que  l'on  voit  des  corps  spéciaux, 
les  Templiers  et  les  Hospitaliers,  obéir  au  commande- 
ment, rester  en  ligne  ou  se  reformer  après  la  charge,  en 
un  mot,  manœuvrer  en  troupes  disciplinées.  Aussi  voit- 
on  par  les  historiens  des  croisades  qu'ils  sont  les  seuls 
qui  entendent  l'art  militaire.  Sur  un  seul  point,  on  avait 
conservé  quelque  chose  de  la  tradition  de  l'antiquité. 
L'attaque  et  la  défense  des  places  continuaient  à  s'opérer 
avec  une  certaine  science  -.  Mais  les  opérations  de  siège 
étaient  généralement  dirigées  par  des  hommes  dont  c'é- 
tait la  profession. 

1.  On  voit  dans  le  roman  de  Horn  et  Rimenhild  (éd.  Fr.  Michel, 
vv.  3288-90)  qu'il  érait  nécessaire  de  défendre  expressément  de  pren- 
dre des  chevaux  pendant  le  combat. 

2.  Il  se  peut  même  que,  sur  certains  points,  les  gens  du  moyen  âge 
aient  perfectionné  la  poliorcétique  des  anciens.  Anne  Comnène  dit  que 
Boemond  en  savait  plus  que  Démétrius  Poliorcète  lui-même  (1.  XII, 
ch.  IX,  éd.  du  Louvre,  p.  Syo).  Il  y  a  là  un  sujet  d'étude  encore  à  peu 
près  vierge. 


LXXII  INTRODUCTION 

Gomaie  les  chansons  de  geste  abondent  en  récits  de 
batailles,  il  est  naturel  d'aller  chercher  dans  notre  an- 
cienne épopée  des  notions  sur  l'art  militaire  du  xi^  au 
xiii^  siècle.  Toutefois,  c'est  une  source  à  laquelle  il  con- 
vient de  ne  puiser  qu'avec  précaution.  Nos  jongleurs 
n'avaient  sans  doute  pas  souvent  l'occasion  d'assister  à 
ces  engagements  de  cavalerie  qui  sont  les  batailles  du 
moyen  âge,  et  d'ailleurs  un  combat  de  ce  genre  n'est  pas 
facile  à  observer,  même  pour  un  œil  exercé.  Aussi  les  des- 
criptions de  batailles  qui  leur  servaient  à  allonger  leur 
matière  sont-elles,  en  général,  fort  éloignées  de  la  réa- 
lité. Leurs  batailles  consistent,  le  plus  souvent,  en  une 
suite  de  combats  singuliers  racontés  avec  les  détails  les 
plus  in\Taisemblables.  Le  désordre  était  grand,  sans 
doute,  mais  il  ne  pouvait  pas  être  tel  qu'ils  nous  le  re- 
présentent. Ils  n'avaient  d'ailleurs  aucune  idée  de  la 
puissance  des  coups  portés  ni  des  effets  des  blessures 
qu'ils  se  plaisent  à  décrire.  A  tout  instant,  il  est  question 
de  gens  pourfendus  jusqu'à  la  ceinture,  de  bras  et  de 
jambes  tranchés  d'un  coup  d'épée.  Ce  sont  là  des  bles- 
sures qui,  dans  la  réalité,  devaient  être  infiniment  rares. 
En  fait,  nous  savons  que,  dans  les  combats  du  moyen 
âge,  on  se  faisait  beaucoup  de  prisonniers,  mais  qu'on  se 
tuait  très  peu  de  monde.  Les  assauts  de  villes  fortifiées 
devaient  être  meurtriers,  mais  les  chevaliers  ne  s'en  mê- 
laient guère  :  c'était  affaire  aux  sergents  et  aux  ribauds. 
Les  auteurs  de  chansons  de  geste  nous  représentent  des 
chevaliers  désarçonnés  se  remettant  en  selle  après  avoir 
perdu  un  bras,  ou  continuant  à  parler  et  à  combattre 
alors  que  la  cervelle  sort  de  leur  crâne  entr'ouvert.  Tout 
cela  dénote  un  bien  grand  défaut  d'observation. 

Au  contraire,  dans  Girart  de  Roiissillon ,  les  des- 


ETAT  DES  PERSONNES  ET  CIVILISATION       LXXIII 

criptions  de  batailles  ont  un  certain  air  de  réalité.  Sur 
ce  point,  comme  sur  bien  d'autres,  notre  poème  contraste 
avantageusement  avec  la  masse  des  chansons  de  geste 
françaises.  On  distingue,  dans  les  engagements  où  Char- 
les et  Girart  sont  aux  prises,  des  mouvements  d'ensem- 
ble; les  guerriers  ne  se  portent  pas  de  coups  invraisem- 
blables, les  blessés  ne  survivent  pas  à  des  blessures 
mortelles.  Groupons  ici  quelques  faits. 

Pour  reprendre  Roussillon  qui  lui  a  été  enlevé  par 
trahison,  Girart  combine  une  opération  qui  réussit  à  sou- 
hait. A  un  signal  donné  par  un  feu  allumé  à  grande  dis- 
tance, un  de  ses  alliés  vient,  à  la  tête  d'une  troupe  peu 
nombreuse,  défier  le  roi  dans  Roussillon.  Celui-ci  sort 
aussitôt  à  la  tête  des  siens  et  est  surpris  par  Girart  qui 
lui  inflige  une  sanglante  défaite  et  le  force,  en  lui  coupant 
la  retraite  du  côté  de  Roussillon,  à  se  réfugier  à  Reims 
(§§  75-89).  Une  circonstance  notable,  c'est  que  Girart, 
pour  dérober  sa  marche,  a  eu  soin  de  faire  garder  les 
passages  des  bois  par  où  Charles  aurait  pu  recevoir  des 
informations.  C'est  presque  de  la  stratégie. 

L'engagement  dont  nous  venons  de  parler  a  le  carac- 
tère d'une  surprise,  et,  du  côté  de  Charles,  toute  disposi- 
tion tactique  fait  défaut.  Mais  dans  les  batailles  prévues 
de  part  et  d'autre  et  où  deux  armées  nombreuses  sont 
mises  aux  prises,  les  troupes  sont  divisées  en  échelles.  Ces 
divisions  sont  généralement  formées  d'hommes  du  même 
pays  ou  de  pays  voisins  (§  323).  C'est  du  reste  ce  qui 
peut  être  constaté  en  une  infinité  d'autres  textes.  Mais 
ces  corps  n'étaient  pas  permanents  :  on  les  formait  au 
moment  de  l'action  quand  on  avait  le  temps  •,  et  souvent 

i'.  Voy.,  pour  ne  citer  qu'un  exemple^  le  récit  de  la  bataille  d'Antio- 


LXXIV  INTRODUCTION 

le  temps  manquait.  Aussi  lisons-nous  dans  un  passage 
de  notre  poème  :  «  Du  côté  de  Charles,  il  ne  fut  pas 
«  question  de  former  les  échelles,  mais  chacun  joue  de 
«  l'éperon  et  se  porte  en  avant  le  plus  qu'il  peut  »  (84). 

Les  guerriers  les  plus  renommés  ont  le  privilège  de 
porter  les  premiers  coups.  Girart,  récriminant  contre  Char- 
les, dit  :  «  C'est  moi  qui  devrais  guider  son  ost  et  porter 
«  en  bataille  les  premiers  coups  »  (§  3oo).  Celui  qui  guide 
Post,  c^est-à-dire  qui  marche  avec  l'avant-garde,  n'est 
pas  nécessairement  le  général  en  chef.  Le  roi,  par  exem- 
ple, commande  la  cinquième  et  dernière  de  ses  échelles, 
celle  qui  peut  passer  pour  la  réserve  (§  32  3).  Ce  privi- 
lège de  porter  les  premiers  coups  peut  être  concédé  soit 
à  un  homme,  soit  à  un  contingent  tout  entier.  Ainsi  nous 
le  voyons,  au  §  671,  attribué  aux  Bretons.  J'ai  cité  en 
note  un  texte  historique  d'oii  il  résulte  qu'à  la  bataille  de 
Lincoln,  en  1217,  les  Normands  faisant  partie  de  l'ar- 
mée anglaise  le  réclamèrent  comme  un  droit.  Mais,  d'au- 
tres fois,  cet  avantage  si  envié  était  accordé,  au  moment 
de  la  bataille,  à  qui  le  demandait,  et,  en  le  sollici- 
tant, on  gagnait  la  faveur  de  son  seigneur  (§  484). 

Il  y  a,  dans  les  combats  que  décrit  notre  poème,  et  il 
y  avait,  en  effet,  dans  la  réalité,  maints  textes  historiques 
en  font  foi,  de  véritables  duels.  On  se  défiait  d'une  arm.ée 
à  l'autre;  on  profitait  de  la  rencontre  sur  un  même 
champ  de  bataille  pour  vider  de  vieilles  querelles  privées. 
C'est  ainsi  que  Drogon  et  Thierri  qui  jadis  avaient  été 
en  guerre,  se  recherchent  et  se  battent  devant  leurs  trou- 
pes respectives  (§  i5i).  Mais  ces  duels  qui,  dans  la  plu- 


che  dans  les  historiens  de  la  première  croisade,  notamment  dans  les 
Gesia  FrancLvum^  IV,  xxxix  {Histor.  occid.  des  crois.,  III,  i5o). 


ETAT  DES  PERSONNES  ET  CIVILISATION       LXXV 

part  de  nos  chansons  de  geste,  constituent  toute  la  ba- 
taille, ne  sont,  dans  Girart  de  Roussillon,  que  des 
épisodes.  Le  poète  a  l'idée  des  mouvements  d'ensemble; 
il  nous  représente  les  échelles  chargeant  en  bataille  après 
avoir  poussé  leur  cri  de  guerre.  Il  sait  quelle  émotion  in- 
vincible s'empare  des  âmes  les  mieux  trempées  au  mo- 
ment où  les  deux  lignes  vont  s'aborder  la  lance  baissée, 
et  l'indique  d'un  mot  oij  Ton  ne  peut  méconnaître  un  pro- 
fond sentiment  de  la  réalité  :  «  Les  Bretons  crient  Malo! 
«  les  Gascons  Biei!  A  l'abaisser  des  lances,  tous  se  tai- 
«  sent  »  (§  147)  K  Certains  corps  sont  assez  solides  pour 
fournir  une  charge  en  retour,  après  avoir  une  première 
fois  traversé  la  ligne  ennemie  (§§  i52,  392).  On  a  soin 
d'ailleurs  de  garder  en  réserve  des  troupes  sûres  qu'on 
n'engage  qu'au  dernier  moment  (§  3g2). 

Dans  les  guerres  du  moyen  âge,  qui  ont  ordinaire- 
ment un  champ  d'action  assez  restreint,  la  troupe  la  plus 
faible  réussit  facilement  à  se  soustraire  à  la  poursuite 
de  l'ennemi  en  se  réfugiant  dans  des  châteaux-forts.  Les 
engagements  décisifs  sont  rares,  et  la  guerre  consiste  sur- 
tout en  sièges  et  en  ravages  réciproques  exercés  sur  les 
territoires  des  deux  seigneurs  ennemis.  Ces  dévastations 
sont  opérées  avec  une  cruauté  systématique.  On  incendie 
les  villages,  on  brûle  les  moissons,  on  coupe  les  vignes  et 
les  arbres  fruitiers,  on  enlève  les  troupeaux,  on  massacre, 
on  mutile  les  paysans  (§§  121,  127,  i32,  283).  Mais, 
malgré  ces  ruines,  les  deux  adversaires,  pourvu  qu'ils  aient 
des  lieux  de  refuge  suffisamment  forts  et  assez  d'argent 
pour  entretenir  de  petits  corps  de  troupes,  peuvent  conti- 
nuer longtemps  la  lutte.  C'est  à  cette  sorte  de  guerre  que 

I.  Même  idée  et  même  expression  à  la  fin  du  §  i63. 


LXXVI  INTRODUCTION 

se  résigne  Girart  après  avoir  été  vaincu  à  Civaux,  sur  les 
bords  de  la  Vienne  \  et  il  la  soutient  pendant  cinq  ans, 
sans  jamais,  nous  dit  le  poète,  se  laisser  aborder  en  rase 
campagne  par  le  gros  des  forces  de  Charles  (§  416).  Pour 
éviter  ces  guerres  indéfiniment  prolongées  et  les  ruines 
qu^elles  causaient,  on  convenait  parfois  de  se  rencontrer  à 
jour  fixe  en  un  lieu  déterminé.  C'est  ce  qu'on  appelait  une 
bataille  aramie,  c'est-à-dire  convenue  entre  les  parties 
adverses  par  un  engagement  solennel.  Les  batailles  de 
Vaubeton  et  de  Civaux  (§§  126  et  373)  sont  des  batailles 
aramies  -.  On  attribuait  souvent  à  ces  rencontres  déter- 
minées d'avance  la  valeur  d'un  jugement  de  Dieu.  Tel 
fut,  par  exemple,  le  cas,  pour  citer  un  fait  historique,  de 
la  bataille  de  Fontenai,  en  841.  Divers  passages  du 
poème  montrent  qu'il  était  d'usage,  avant  d'engager  une 
grande  bataille,  de  consulter  les  sorts  ^. 

Dans  les  combats  de  Girart  de  Roussillon,  on  ne  voit 
guère  figurer  de  gens  de  pied,  sinon  en  qualité  de  con- 
voyeurs (§§  441 ,  627).  Les  masses  de  cavalerie  conduites 
sur  le  champ  de  bataille  dépassent  toute  vraisemblance. 
Odilon,  Toncle  de  Girart,  chevauche  à  la  tête  de  soixante 
mille  Provençaux  tous  à  cheval  (§  i56)  +.  Cependant  Gi- 
rart compte  parmi  ses  alliés  les  Navarrais  et  les  Basques 
dont  les  armes  sont  des  dards  et  un  épieu,  et  qui,  sans 
doute,  combattent  à  pied  (§§  i36,  042).  Les  sergents  sont 

1.  Voy.  p.  i8g,  n.  3. 

2.  Voy,  Du  Gange,  éd.  Didot,  1,  90,  arramire  beli  um. 

3.  Voy.  p.  i85,  n.  4. 

4.  L'exagération  est  bien  plus  grande  dans  Rolant.  Les  dix  échelles 
que  Charlemagne  forme  au  moment  de  livrer  bataille  à  Baligani  vont 
en  croissant,  de  quinze  mille  hommes,  chiffre  des  deux  premières, 
jusqu'à  cent  mille,  chiffre  de  la  dernière.  Le  total  s'élève  à  36o,ooo 
combattants!  (Rolant,  vv.  3or4-85). 


ÉTAT  DES  PERSONNES  ET  CIVILISATION      LXXVII 

réservés  à  la  défense  des  châteaux  (§  3i3).  Ce  n'est  que 
vers  la  fin  du  poème,  dans  la  partie  qui  est  l'œuvre  pro- 
pre du  renouveleur,  qu'on  voit  les  milices  communales 
jouer  un  rôle,  et  nous  avons  vu  plus  haut  (p.  lxx)  qu'el- 
les n'inspiraient  pas  une  confiance  illimitée. 

C'est  aussi  dans  la  dernière  partie  du  poème  que  nous 
trouvons  l'esquisse  d'un  plan  destiné  à  assurer  le  service 
militaire,  et  qui  comporte  l'obligation  pour  les  seigneurs 
terriens  d'entretenir  perpétuellement  des  chevaliers  tou- 
jours prêts  à  marcher.  Il  est  spécifié  que  ces  chevaliers 
devront  être  amenés  à  la  montre,  c'est-à-dire  passés  en 
revue  à  certaines  époques.  Le  roi  s'engage  du  reste  à 
contribuer,  selon  qu'il  sera  besoin,  à  l'entretien  de  ces 
troupes  (§§  638-9).  ^^  doute  que  l'auteur  du  poème  pri- 
mitif eut  conçu  une  pareille  idée.  Ce  plan,  si  on  considère 
le  contexte,  a  pour  but  principal  d'assurer  la  subsistance 
des  chevaliers  dépourvus  de  terres,  qui  déjà  se  récriaient 
à  l'idée  d'une  paix  qui  allait  leur  enlever  leurs  moyens 
d'existence  (voy.  §  637).  Mais  il  était  sans  doute  aussi 
destiné  à  remédier  à  la  lenteur  et  à  l'incertitude  des  con- 
vocations. Toutefois  ce  dernier  inconvénient  ne  se  mani- 
feste pas  plus  dans  notre  chanson  de  geste  que  dans  les 
autres.  L'appel  des  hommes  et  leur  concentration  s'o- 
père avec  une  rapidité  qui  ne  tient  aucun  compte  des 
distances.  Ainsi,  au  i:^  319,  Girart  envoie  des  messagers 
à  ses  vassaux  ou  alliés  de  Narbonne,  de  Carcassonne, 
de  Barcelonne  même,  et,  en  moins  de  huit  jours,  il  les  a 
réunis  auprès  de  lui  (§  3  [9).  Convenons  ici  que  l'auteur, 
que  ce  soit  le  premier  ou  le  second,  ne  respecte  guère  la 
vraisemblance. 

Les  arts.  Décoration  des  édifices  ;  costume  ;  armes. — 
Les  notions  que  nous  fournissent  sur  les  arts  au  moyen 


LXXVIII  INTRODUCTION 

âge  les  textes  en  langue  vulgaire  ont  sur  celles  qu'on  peut 
tirer  des  textes  latins  un  avantage  considérable  :  c'est  de 
donner  à  chaque  objet  son  véritable  nom,  tandis  que  les 
documents  latins  nous  offrent  ou  des  formes  vulgaires  la- 
tinisées, ou,  ce  qui  est  pis,  des  équivalents  plus  ou  moins 
vagues.  Girart  de  Roiissillon  est,  parmi  nos  anciens 
poèmes,  l'un  de  ceux  où  Parchéologue  fera  la  plus  riche 
moisson.  Malheureusement,  plusieurs  des  termes  tech- 
niques dont  le  poète  a  fait  usage  sont,  dans  l'état  actuel 
de  nos  connaissances  linguistiques  et  archéologiques, 
fort  difficiles  à  entendre. 

Je  n'ai  rien  noté  concernant  l'architecture  proprement 
dite  qui  fût  suffisamment  précis  pour  mériter  d'être  re- 
levé, mais,  en  ce  qui  concerne  la  décoration,  soit  exté- 
rieure, soit  intérieure,  des  édifices,  il  y  a  quelques  traits 
à  signaler. 

Au  §  12 8,' nous  trouvons  une  curieuse  description  de 
la  partie  extérieure  du  palais  du  roi  à  Orléans.  Au-de- 
vant de  ce  palais,  il  y  avait  une  cour  ou  une  terrasse  (un 
plan  dans  le  texte)  close  de  murs.  Dans  cette  cour  étaient 
placés  des  perrons  cimentés.  Par  cette  expression,  je  crois 
qu'il  faut  entendre  des  bancs  de  pierre  ou  de  marbre  sur 
lesquels  on  s'asseyait  (§§  114,  117,  240-1),  ou  dont  on 
s'aidait  pour  monter  â  cheval  (§§  464,  554)  et  pour  en 
descendre  (§  585)  ^  Les  perrons  du  palais  royal 
d'Orléans  étaient  ornés  d'une  décoration  représentant 
des  animaux.  C'est  du  moins  ainsi  que  j'entends 
Vart  de  bestiare  [obrà  bestiaria  dans  le  ms.  de  Paris) 
du  texte.   Je  ne  sais  s'il   existe  encore  en  France  des 

I.  Cf.  Renaut  de  Montauban,  éd.  Michelant,  78,  14-5  : 

Kaiies  vait  à  Paris,  ki  le  poil  et  ferrant,  • 

Et  descent  au  perron  sos  le  pin  verdoiant. 


ÉTAT  DES  PERSONNES  ET  CIVILISATION       LXXIX 

spécimens  de  ce  genre  de  décoration  %  mais,  en  Italie, 
on  le  trouve  fréquemment  appliqué  au  dallage  du  sol. 
Le  pavement  de  San  Miniato  (Florence)  peut  ser- 
vir d'exemple.  Ce  qu'il  y  a  ici  de  remarquable,  c'est  q^ue 
la  décoration  était  en  mosaïque  et  qu'il  y  entrait  de  l'or. 
Le  pavement  de  la  cour  était  de  marbre.  Au  centre  était 
planté  un  pin-.  Une  fontaine, jaillissant  de  la  bouche  d'un 
cerf  d'or,  répandait  la  fraîcheur.  —  Au-devant  du  châ- 
teau de  Roussillon,  il  y  avait  aussi  un  perron  qui  devait 
être  de  grande  dimension,  puisqu'il  servait  de  piédestal  à 
un  taureau  d'airain  fondu,  probablement  une  œuvre  an- 
tique (§  585).  La  cour  intérieure  de  ce  château  est  décrite 
au  §  48.  Malgré  l'obscurité  de  quelques  termes,  on  voit 
qu'elle  était  ornée  d'une  galerie  dont  les  piliers  et  les  arcs 
doubleaux  ^  étaient  incrustés  de  pierres  précieuses.  Les 
voûtes  étaient  de  laiton  pur.  Cette  galerie  n'était  donc 
pas  voûtée  en  pierre. 

Dans  le  château  même  se  trouvait  une  tour  construite 
en  «  pierre  alamandine  »,  ce  qui  paraît  désigner  une  sorte 
de  marbre.  Cette  tour  était  munie  d'un  porche  fait  par 
les  Sarrazins,  c'est-à-dire  par  les  Romains. 

L'intérieur   des  chambres  est  décoré  de  mosaïques 


1.  Viollet  Le  Duc,  Dict.  d'archit.  franc.,  VI,  au  mot  mosaïque,  ne  si- 
gnale que  de  rares  spécimens,  provenant  de  Saint-Denis  et  de  Saint- 
Bertin. 

2.  Au  moyen  âge  il  y  a  presque  toujours  un  pin  au  milieu  des  cours. 
ou  des  jardins  {vergiers).  Ainsi  dans  Rolant  Charlemagne  se  tient 
avec  ses  barons  en  un  a  vergier  »;  il  est  assis  sur  un  fauteuil  d'or  à 
l'ombre  d'un  pin  (vv.  114-5).  Il  n'y  a  là  rien  de  particulièrement  ger- 
manique quoi  qu'en  ait  dit  l'auteur  d'une  dissertation  pleine  d'idées 
fausses  sur  la  caractéristique  des  personnes  dans  la  chanson  de  Ro- 
lant, qui  a  été  publiée  il  y  a  peu  d'années  en  Allemagne. 

3.  C'est  ainsi  que  j'ai  traduit,  mais  il  y  a  dans  les  mss.  cebro  ou  ca- 
bro,  chevrons.  Ce  sont  peut-être  des  linteaux  en  bois. 


LXXX  INTRODUCTION 

(§§  I o3,  218),  ou  peint  d'azur  et  d'or  (§  585).  Des  métaux 
précieux  étaient  appliqués  sur  les  murs  g  218).  La  cham- 
bre de  Girart,  à  Avignon,  est  peinte  «  a  lioine  »•,  ce  qui 
rappelle  Vart  de  bestiare  dont  nous  avons  parlé  plus 
haut;  j'entends  que  des  lions  étaient  figurés  sur  les  murs. 
Dans  cette  même  chambre,  les  piliers  et  les  colonnes 
étaient  de  liais,  et  les  chapiteaux  de  rouge  sardoine  (§  70). 
Les  salles,  beaucoup  plus  vastes  que  les  chambres  ^,  ne 
recevaient  point  ordinairement  ^  une  aussi  riche  déco- 
ration :  on  y  suppléait  par  des  tentures  [^%  i,  11 3,  1  16). 
Les  pièces  intérieures  sont,  selon  un  usage  attesté  par  de 
nombreux  témoignages,  jonchées  de  fleurs  .(§  i),  mais,  à 
Constantinople,  des  étoffes  neuves  de  soie  sont  étendues 
sur  le  sol  (§  i5),  et  la  chambre  de  l'empereur  est  jon- 
chée, non  pas  de  fleurs,  mais  de  fourrures  '"  [%  20). 

Au  moyen  âge,  l'ameublement  est  des  plus  élémen- 
taires. Il  est* question,  au  §  546,  de  fauteuils  d'or  massif 
destinés  au  roi  et  à  la  reine,  et,  au  §  74,  de  rideaux  de 
fenêtres. 

Le  costume,  tant  civil  que  militaire,  est,  dans  Girart 
de  Roiissillon,  Tobjet  de  descriptions  à  la  fois  précises 
et  détaillées.  Les  chevaliers  qui  accompagnent  Fouque 
en  ambassade  partent  revêtus  du  costume  civil  ''  :  ils  ont 

1.  Voy.,  sur  le  sens  précis  de  ces  deux  mots,  p.  3o3,  note  i. 

2.  Il  faut  excepter  la  salle  du  palais  de  Fouque,  à  Roussillon,  qui 
était  peinte  en  mosaïque  jusqu'aux  voûtes  (§  io5). 

3.  J'ai  traduit  a  de  pierres  précieuses  »  le  texte  portant  de  vaires 
géminés  ou  gemmes;  mais  si  gemmes  semble  bien  être  le  latin  gemma^ 
répithète  vaires  ne  s'explique  guère,  La  suite  monlre  qu'il  doit  s'agir 
de  fourrures. 

4.  Il  y  a,  à  cet  endroit  du  poème,  une  contradiction.  Au  g  102,  les 
chevaliers  choisis  par  Fouque  pour  l'accompagner  reçoivent  l'ordre  de 
porterie  haubert  et  le  heaume,  tandis  qu'au  l  104  nous  les  voyons 
partir  en  costume  civil. 


IV.  —    ETAT  DES   PERSONNES  ET  CIVILISATION       LXXXI 

des  bliauts  '  de  paile  et  de  ciglaton%  pardessus  ils  por- 
tent des  pelisses  de  vair  de  gris  et  d'hermine,  à  boutons 
d'or  et  a^^ant  ces  longues  traînes  de  martre  (cf.  g  292) 
que  nous  connaissons  par  d'autres  textes  ^. 

Les  §§  236-9  nous  font  assister  à  la  toilette  de  Pierre 
de  Mont-Rabei,  qui,  nous  dit-on,  était  habillé  «  à  la 
guise  de  France  »  mode  qui  avait  de  la  renommée  ^.  Il 
met  successivement  des  braies,  une  chemise  de  la  plus 
fine  toile  et  des  chausses  [caiiçon)  -^  de  même  étoffe.  Puis 
viennent  ce  que  je  crois  être  des  chaussons  ^  destinés  à 
être  portés  par  dessus  les  chausses  et  dans  les  souliers. 
Ces  chaussons  étaient  de  paile  africain,  c'est-à-dire  de 


1.  On  trouvera  une  figure  et  une  description  de  ce  vêtement  dans 
Quicherat,  í/z5ío/re  ÍÍM  co5/«me,  p.  i3g. 

2.  Voir  p.  32,  n.  4,  Du  Gange,  et  après  lui  Diez  tirent  ciglaton  ou 
ciclaton  de  cyclas,  robe  d'apparat  pour  les  femmes,  mais  la  forme 
provençale  cisclato  n'est  guère  favorable  à  cette  étymologie. 

3. Charroi  de  Nîmes  (dans  mon  Recueil  d'anciens  textes,  n"  10,  v.  161': 

Veez  le  ci  a  ces  granz  peaus  de  martre. 

Cf.  Rolant,  v.  3o2,  Garin  le  Lorrain,  éd.  P.  Paris,  II,  180,  Aye  d'Avi- 
gnon, p.  83,  etc. 

L'usage  de  ces  fourrures  qui  e'taient  d'un  prix  très  élevé,  fut  porté  à 
un  tel  excès,  que,  lors  de  la  croisade  de  Philippe-Auguste  et  de  Richard 
Cœur-de-Lion,  on  dut  l'interdire  par  ordonnance;  voy.  la  première 
des  dissertations  de  Du  Gange  sur  V Histoire  de  saint  Louis  (p.  2, 
col.  I  du  Glossaire  de  Du  Gange,  éd.  Didot). 

4.  Voy.  Quicherat,  Histoire  du  costume,  p.  iBy. 

5.  J'ai  employé  le  mot  bas  dans  ma  traduction,  ce  qui  revient  au 
même,  car  au  moyen  âge  on  entendait  par  chausses  la  pièce  du  vête- 
ment qu'on  appelé  bas  de  chausses  au  xvi"  siècle,  puis  bas  tout  court. 
Voy.  Quicherat,  Hist.  du  costume,  pp.  gg  et  342. 

6.  Cauccs  ms.  d'Oxford,  causas  ms.  de  Paris  (v.  3i53).  C'est  en  tout 
cas  un  article  distinct  des  chausses  proprement  dites,  lesquelles  sont 
mentionnées  au  vers  précédent.  Il  faut  donc  réformer  en  ce  sens  ma 
traduction  à  la  première  ligne  du  l  2  38. 

r 


LXXXII  INTRODUCTION 

soie  '.  Ensuite  sont  mentionnés  les  souliers  qui  étaient 
rouges  et  dont  le  dessus  était  orné  d'une  fleur.  Ce  genre 
de  décoration  de  la  chaussure  s'obtenait  par  l'applique 
d'une  broderie  ou  de  cuir  découpé  et  s'observe  à  bien 
des  époques  du  moyen  âge  '.  Par  dessus  les  chausses 
Pierre  met  des  bottes  de  cuir  de  Cordoue  (hoses  de 
cordiian)  ^,  sur  lesquelles  il  attache  ou  se  fait  atta- 
cher ses  éperons  d'argent  doré,  et  le  vêtement  du  bas 
du  corps  est  complet.  Dans  le  vêtement  du  haut  ne 
figure  pas  cette  fois  le  bliaut  :  Pierre  se  revêt  d'une 
pelisse  ou  d'un  pelisson  d'hermine  «  bien  entaillé 
à  bêtes  de  marbre  ^.  Les  archéologues  verront  si 
l'explication  que  j'ai  proposée  dans  une  note  (p.  124) 
pour  cette  description  assez  obscure  est  acceptable. 
Par  dessus  il  agrafe  [afiblet)  un  manteau  phrygien 
{freis)  de  zibeline,  doublé  en  paile,  teint  en  pour- 
pre. Ce  vêtement  était  orné  d'un  anneau  et  d'un 
bouton'*  d'or  fin  (§  239).  Un  peu  plus  loin  (§  246)  se 

1.  Dans  Aye  d'Avignon  il  est  parlé  de  chevaliers  «  qui  ont  chauces 
de  paille  (pallium)  »  (p.  83). 

2.  Quicherat,  ouvr.  cité,  pp.  loi,  141,  iSy. 

3.  J'ai  traduit  (g  238)  hoses  par  «  houseaux  »  ce  qui  n'est  pas  suffi- 
samment exact,  parce  que  les  houseaux  sont  proprement  de  grandes 
guêtres  ou  jambières,  et  non  des  bottes.  Toutefois,  on  peut  dire  que 
le  mot  «  houseaux  »  a  été  usité  autrefois  dans  les  deux  sens.  Le  der- 
nier des  exemples  cités  par  Litlré  à  l'historique  de  ce  mot  nous  le 
montre  employé  comme  synonime  de  «  bottes  »,  et  d'autre  part  voici 
un  exemple  de  la  fin  du  xii«  siècle,  où  on  voit  que  les  «  huesiaus  »  se 
laçaient,  ce  qui  ne  peut  guère  convenir  qu'à  des  houseaux  au  sens  ac- 
tuel : 

Les  huesiaus  fist  en  ses  jambes  lacier. 

[Auberi,  dans  Tobler,  Mittheilungen,  p.  55,  v.  23.) 

Quant  à  hoses,  hucses^  de  nombreux  exemples  prouvent  que  c'étaient 
des  bottes,  voy.  Du  Gange,  sous  osa. 

4.  J'ai  mis  dans  ma  traduction  «  boutons  ^  au  pluriel,  mais  dans  le 


IV. —  ETAT  DES  PERSONNES  ET  CIVILISATION      LXXXIIl 

place  la  description  de  Parmement  de  Pierre,  qui  est 
chargé  par  le  roi  d'un  message  pour  Girart.  Il  n'y  est 
question  que  de  pièces  dont  le  nom  et  la  forme  sont 
connues  depuis  longtemps.  On  remarquera  toutefois 
comme  une  curiosité  le  haubert  fait  d'argent  et  d'or, 
échiqueté  d'un  côté,  écartelé  de  l'autre,  et  qui,  en  dépit 
de  la  nature  des  métaux  dont  il  était  composé,  avait  assez 
de  solidité  pour  résister  aux  traits  d'arbalète,  et  assez  de 
légèreté  pour  ne  pas  peser  plus  qu'un  vêtement  K  Une 
arme  aussi  extraordinaire  devait  avoir  une  origine  exo- 
tique, aussi  nous  apprend-on  que  ce  merveilleux  haubert 
venait  de  l'Inde. 

A  ce  propos,  on  observera  qu'ici  plus  souvent  peut- 
être  que  dans  aucune  autre  chanson  de  geste,  toute  arme 
précieuse,  haubert,  heaume,  épée  ou  même  lance  (bien 
que  cette  dernière  arme  fut  singulièrement  fragile),  a 
une  origine  illustre.  En  nous  faisant  connaître  les  noms 
des  anciens  possesseurs  de  ces  armes,  l'auteur  nous  a 
probablement  fourni  une  liste  de  personnages  plus  ou 
moins  épiques,  sur  lesquels  en  général  nous  ne  savons 
rien.  J'ai  groupé  ces  noms  dans  la  table  '-  à  l'article  armes. 

Il  ne  sera  pas  superflu  d'appeler  l'attention  sur  les  al- 
lusions que  le  poème  renferme  à  des  ruines  ou  à  des  ob- 
jets antiques,  que  le  moyen  âge,  dans  son  ignorance  gros- 


texte  il  y  a  le  singulier,  ce  qui  me  fait  croire  qu'il  n^  avait  qu'un  bouton 
et  qu'un  anneau. 

1.  Ailleurs,  §  159,  il  est  question  d'un  haubert  qui  pesait  moins 
qu'une  gonelle. 

2.  Notons  ici  qu'il  est  question,  dans  la  dernière  partie  du  poème, 
d'un  épieu  qui  aurait  appartenu  à  Arthur  de  Cornouailles  (§  ógS). 
Voilà  une  mention  qui  ne  peut  guère  venir  de  la  première  rédaction 
du  poème. 


LXXXIV  INTRODUCTION 

sièrc,  attribuait  aux  Sarrazins  K  Nous  avons  déjà  signalé 
plus  haut  le  porche  sarrazin  de  la  tour  de  Roussillon 
(,^'  65),  et  le  taureau  d'airain  fondu  qui  était  placé  sur  un 
perron,  à  l'entrée,  du  château  (§  585).  Dans  le  récit  de 
la  bataille  de  Vaubeton,  on  voit  Girart  monter  sur  un 
antique  perron  de  marbre  «  du  grant  Douvin  ».  Men- 
tionnons enfin  le  trésor  «  amassé  par  les  Sarrazins  )), 
trouvé  par  Girart  a  dans  les  vieilles  arènes,  sous  Autun  » 
(§§  6 1 3-5).  Il  n  y  a  pas  de  doute  qu'entre  ces  hanaps  «  de 
l'œuvre  Salomon  » ,  qu^on  voit  mentionnés  en  tant  de  textes 
(dans  le  nôtre,  au  ^'  216),  figuraient  des  coupes  antiques. 

Mœurs.  —  Je  terminerai  ce  chapitre  de  miscellanées 
par  quelques  observations  sur  Tétat  moral  de  la  société 
du  xi^  au  xii'^  siècle,  tel  qu^il  ressort  de  notre  poème. 
L'ensemble  d'idées  que  Ton  comprend  dans  le  terme  gé- 
nérique de  morale,  n'a  guère  moins  varié  de  l'antiquité 
au  moyen  âge,  et  du  moyen  âge  à  notre  époque,  que  le 
costume  ou  l'armement.  La  notion  du  mal  a  de  tout 
autres  fondements  pour  nos  ancêtres  que  pour  nous. 
Aussi,  des  actes  dont  la  cruauté  nous  épouvante  étaient- 
ils  considérés  comme  excusables,  souvent  même  comme 
légitimes.  Ces  actes  ne  sont  point  criminels  en  eux-mê- 
mes :  ils  ne  le  deviennent  que  dans  des  circonstances  spé- 
ciales qui,  à  nos  yeux,  n'en  changent  guère  la  nature. 
Chose  étrange,  en  un  temps  où  chacun  est  chrétien,  et 
chrétien  pratiquant,  les  lois  les  plus  éternellement  vraies 


I.  Dans  l'album  de  Villart  de  Honnecourt  (éd.  Lîissus,  pi,  x),  un 
tombeau  romain  assez  bien  dessiné  est  accompagné  de  cette  explica- 
tion ;  De  tel  manière  fu  U  sepouture  d'un  Sarrasin  que  jo  vi  une  fois. 
D'autres  exemples  de  cet  emploi  du  mot  «  sarrazin  »  ont  été  relevés 
par  Du  Méril,dans  la  préface  de  la  Mort  de  Garin,  p.  xxxii. 


IV.  — ETAT  Di;S   PERSONNES  ET  CIVILISATION       EXXXV 

de  la  morale  chrétienne  sont  mises  en  oubli,  tand's 
qu'on  se  ferait  scrupule  de  manquer  à  Tobservaiion  de 
préceptes  secondaires.  Raoul  de  Cambrai  n^a  aucun  re- 
gret d'avoir  brûlé  le  moutier  d'Origni  et  les  religieuses 
inoffensives  qui  Thabitaient,  mais  il  se  garde  bien  de 
manger  gras  le  vendredi  saint.  Voici  quelques  faits  ca- 
ractéristiques qu'on  peut  relever  dans  Girart  de  Rous- 
sillon.  Après  la  victoire,  on  massacre  les  prisonniers, 
ne  réservant  que  les  riches  barons  qui  peuvent  payer 
rançon  (g  89).  C'est  Tusage  constant  de  tout  le  moyen 
âge.  Après  la  prise  ou  la  capitulation  d'une  ville,  on  mu- 
tile les  soudoyers  de  la  garnison,  afin  de  les  mettre  hors 
de  service  (§§  602,  607).  On  tue  les  paysans  de  son  ad- 
versaire au  même  titre  qu'on  lui  détruit  ses  moissons  ou 
qu'on  lui  coupe  ses  vignes  ou  ses  arbres  fruitiers  (§§121, 
127,  i32).  Par  là,  on  le  ruine. 

Ces  actes  ne  sont  ppint  répréhensibles  en  eux-mêmes. 
Ils  ne  le  deviennent  qu'en  deux  cas.  D'abord,  lorsque  les 
hommes  sans  défense  ainsi  mis  à  mort  de  sang  froid 
sont  sous  la  protection  d'une  église.  Girart  viole  le  droit 
d'asile  en  massacrant  cent  hommes  du  roi  qui  se  tenaient 
pressés  autour  d'une  croix.  «  Il  n'était  pas  possible,  » 
nous  dit  le  poète,  «  que  Dieu  n'entrât  pas  en  courroux 
«  contre  Girart;  et,  dès  lors,  la  guerre  tourna  à  son  dés- 
((  avantage  »  (§41 3).  Le  second  cas  est  celui  où  le  meur- 
tre a  été  accompli  par  un  vassal  sur  la  personne  de  son 
seigneur.  Girart,  réfugié  dans  les  bois,  avoue  à  un  vieil 
ermite  qu'il  nourrit  le  dessein  de  se  placer  en  embuscade 
dans  les  bois  où  Charles  va  chasser,  et  de  le  tuer.  Le 
vieillard  se  récrie  :  «  Tu  veux  tuer  ton  seigneur  direct! 
((  Mais  alors  tu  ne  trouveras  plus  ni  clerc,  ni  saint  homme, 
«  ni  évêque,  ni  pape,  ni  docteur,  qui  consente  jamais  à  te 


LXXXVI  .  INTRODUCTION 

a  donner  pénitence.  La  théologie  et  les  auteurs  nous 
«  montrent  dans  la  loi  du  Rédempteur  quelle  justice  on 
«  doit  faire  d'un  traître.  On  doit  l'écarteler  avec  des  che- 
«  vaux,  le  brûler  sur  le  bûcher,  et  là  où  sa  cendre  tombe 
«  il  ne  croît  plus  d'herbe  et  le  labour  reste  inutile  ;  les 
{<  arbres,  la  verdure  y  dépérissent  »  (g  5 20).  L'ermite 
croit  exprimer  des  idées  chrétiennes  :  il  exprime  surtout 
les  idées  féodales.  Il  semble  presque  légitime  de  tuer, 
même  en  temps  de  paix,  même  en  trahison,  un  ennemi. 
Lorsque  le  vieux  duc  Thierri  est  revenu  de  l'exil  im- 
posé par  Girart  comme  Tune  des  conditions  de  la  paix, 
Boson  et  ses  frères  le  tuent,  à  une  fête  de  Pâques  (gg  201 
et  suiv.).  L'acte  est  si  évidemment  criminel  que  le  poète 
ne  l'excusepas  ;  maisil  est  remarquable  que  lorsque  Girart 
est  accusé  par  le  roi  d'avoir  été  de  connivence  avec  Boson, 
il  se  borne  à  repousser  strictement  l'accusation  et  à  dé- 
clarer qu'il  n'a  pas  donné  asile  à  Boson,  mais  il  se  garde 
bien  de  renier  son  cousin  :  celui-ci  est  à  Roussillon,  à  la 
cour  de  Girart,  au  moment  où  se  présente  le  messager 
qui  apporte  la  sommation  du  roi  (g  269).  L'assassinat  de 
Thierri  n'empêche  pas  le  meurtrier  d'être  réputé  «  le 
a  meilleur  chevalier  qui  fût  jamais  »  (g  672).  Le  droit 
de  vengeance  qu'a  exercé  Boson  à  l'égard  de  Thierri, 
droit  si  contraire  à  toute  morale  et  à  toute  police,  est  l'un 
des  points  sur  lesquels,  pendant  tout  l'ancien  moyen  âge, 
les  idées  germaniques  ont  réussi  à  tenir  en  échec  les  idées 
chrétiennes. 

On  avait  pourtant  l'idée  vague  que  ces  guerres  sans  fin 
qui  s'engendraient  l'une  l'autre  en  suscitant  sans  cesse 
de  nouveaux  motifs  de  vengeance,  étaient  chose  mau- 
vaise. Le  clergé,  d'ailleurs,  s'entremettait  pour  les  faire 
cesser,  on  le  voit  surtout  par  la  fin  du  poème.  De  là,  ce 


IV.  —  ÉTAT  DES  PERSONNES  ET  CIVILISATION    LXXXVII 

vœu  si  souvent  répété  au  moyen  âge,  que  les  barons  unis- 
sent leurs  forces  contre  les  Sarrasins,  au  lieu  de  se  dé- 
chirer entre  eux  (g  124)  K  Mais,  par  une  application  im- 
parfaite de  l'idée  chrétienne  de  la  satisfaction,  on  croyait 
réparer  tous  ses  torts  par  des  fondations  pieuses.  Et  c'est 
pourquoi  le  roi  et  Girart  sont  représentés  fondant  de 
nombreux  monastères  (gg  188,  634,  ^^^t  672,  674-5). 
Observons,  en  passant,  que  la  dernière  partie  du 
poème,  où  la  main  du  renouveleur  se  laisse  reconnaître 
d'une  façon  si  évidente,  se  distingue  par  une  douceur  de 
mœurs,  par  un  sentiment  tout  chrétien  de  la  supériorité 
de  la  paix  sur  la  guerre,  qui  sont  loin  de  se  manifester 
au  même  degré  dans  le  reste  de  la  chanson. 

Le  vice  le  plus  grave  et  le  plus  répugnant  de  la  société 
du  moyen  âge,  c'est  la  cupidité.  C'est  surtout  dans  les 
hautes  classes  qu'il  s'étale  sans  vergogne.  Lorsque,  dans 
les  chansons  de  geste,  nous  voyons  Gharlemagne  accor- 
der ses  faveurs  à  un  coquin  qui  lui  a  fait  un  riche  pré- 
sent, nous  sommes  tout  d'abord  portés  à  croire  qu'il  y  a 
eu  de  la  part  du  poète  une  intention  satirique.  Il  y  a  sim- 
plement peinture  des  mœurs  du  temps.  Ces  mœurs  sont 
dues,  pour  une  grande  part,  à  l'introduction  des  idées 
germaniques  dans  nos  pays,  lors  de  la  chute  de  l'empire 
romain.  Les  coutumes  barbares  substituaient  aux  idées 
abstraites  de  crime  et  de  châtiment  les  idées  matérielles 
de  dommage  et  de  compensation.  On  s'accoutuma  de 
plus  en  plus  à  croire  que  tout  pouvait  être  matière  à 
transaction  pécuniaire.  Dès  l'époque  mérovingienne,  on 


I.  Au  texte  cité  dans  la  note  relative  à  cette  tirade,  on  en  pourrait 
ajouter  bien  d'autres  :  Elias  Cairel,  Archiv,  xxxv,  442  ;  G.  Figueira, 
Del preveive  major,  coupl.  i;  G.  Riquier,  Karitat:^,  coupl.  vu  ;  Besant, 
vv.  835-9;  J-  ^le  Garlande,  Hist.  litt.  XXII,  <S2,  etc. 


LXXXVIIl  INTRODUCTION 

offre  de  Targent  au  roi  pour  obtenir  un  évêché;  à  Tépo- 
que  féodale,  le  roi  ou  les  seigneurs  donnent  au  plus  of- 
frant les  riches  héritières,  filles  ou  veuves,  qui  tiennent 
d'eux  un  fief;  on  arrête  à  volonté  par  des  présents  le 
cours  de  la  justice.  Le  fait  caractéristique  est  que  ces 
transactions,  à  part  celles  qui  concernent  les  dignités 
ecclésiastiques,  sont  considérées  comme  légitimes .  On  a 
la  conscience  très  large  quant  aux  moyens  de  se  procu- 
rer de  Targent.  On  n'est  pas  déshonoré,  au  moins  dans 
certains  cas,  pour  avoir  recours  au  vol. 

Il  fallait  bien,  du  reste,  qu'on  fût  peu  scrupuleux  :  au 
xi^  et  au  xii^  siècle  on  voit  les  grands  rivaliser  de  luxe  et 
de  prodigalités,  s'épuiser  à  entretenir  des  suites  de  plus 
en  plus  nombreuses.  Leurs  revenus,  du  reste  très  mal 
administrés,  ne  pouvant  suffire  à  ces  dépenses  croissan- 
tes, il  était  nécessaire  —  à  une  époque  où  il  n'était  pas 
encore  facile  de  s'endetter,  faute  de  prêteurs  '  —  de  mul- 
tiplier les  ressources  extraordinaires.  La  cupidité  des 
Latins  est,  avec  leur  insupportable  loquacité,  ce  qui 
frappa  tout  d'abord  les  Byzantins  lorsqu'ils  se  trouvèrent 
en  rapport  avec  les  croisés  -.  Ici  il  est  à  remarquer  que 
les  reproches  contre  la  convoitise  et  l'avarice  des  sei- 
gneurs abondent  chez  nos  anciens  poètes,  mais  il  faut 
considérer  quelle  est  la  tendance  de  ces  reproches.  Trou- 
vères et  troubadours  blâment  les  seigneurs,  non  pas  de 
la  façon  dont  ils  se  procurent  des  richesses,  mais  du  peu 

1.  Il  est  question,  dans  le  poème,  de  gens  qui  ont  emprunté  —  natu- 
rellement sur  nantissement  —  mais  seulement  dans  la  dernière  partie 
il  633). 

2.  «  'E7-1  ij.ïj  -l'j.z  ro  zôJ-j  Aarivwv  -/îvo;  '^i/oxsv/Mktc'jtztov.  n  Anne  Com- 
nène,  1.  X,  chap.  vi  ;  cf.  I.  VI,  chap.  vi,  éd.  du  Louvre  pp.  i63,  286, 
et  voir  les  textes  cités  par  Du  Gange  dans  son  commentaire  sur  le 
passage  de  la  p.  i63. 


V.    GIRART  DANS  L  El'OPKE   FRANÇAISE       LXXXIX 

d'empressement  que  certains  mettent  à  les  distribuer 
entre  leurs  hommes.  Notre  chanson  nous  offre  divers 
exemples  des  traits  d'immoralité,  pour  parler  le  langage 
de  notre  temps^  que  je  viens  d'indiquer  en  termes  géné- 
raux. L'un  des  plus  puissants  alliés  de  Girart,  Fouchier, 
pénètre  la  nuit  dans  le  palais  du  roi  et  fait  main 
basse  sur  les  richesses  qu'il  y  trouve  {^  216).  A  ce  mo- 
ment ,  la  guerre  n'est  pas  encore  définitivement  déclarée 
entre  Charles  et  Girart.  Il  est  d'ailleurs  coutumier  de 
tels  faits,  mais  sa  considération  n'en  est  pas  sensiblement 
diminuée  :  on  lui  sait  gré  d'épargner  les  pauvres  gens, 
et  d'exercer  ses  aptitudes  sur  les  seigneurs  renommés 
par  leur  avarice  (g  127).  C'est  par  la  corruption  que,  dans 
la  dernière  partie  du  poème,  la  reine  parvient  à  trouver, 
à  la  cour  même  du  roi,  des  alliés  pour  Girart  (g  56o). 
Oudin,  fait  prisonnier  dans  une  guerre  qu'il  a  entreprise 
avec  la  connivence  du  roi,  est  obligé  de  donner  de  l'ar- 
gent à  celui-ci  pour  l'intéresser  à  son  sort  (§g  6o2-6o5). 


CHAPITRE  V 

GIRART  DE  ROUSSILLON  DANS  L'ÉPOPÉE 
FRANÇAISE 


La  chanson  de  Girart  de  Roussillon,  aussi  bien  dans 
sa  seconde  forme  que  dans  la  première,  est  totalement 
indépendante  de  cet  ensemble  de  chansons  de  geste 
composées  au  nord  de  la  Loire,  du  xi^  au  xni-  siècle, 
qui  constituent  l'épopée  française.   Elle  s'en  rapproche 


XC  INTRODUCTION 

par  certains  rapports  de  forme;  elle  s'en  distingue  ab- 
solument par  le  fond.  Je  ne  prends  pas  ici  en  considé- 
ration la  différence  de  langue,  car  à  cet  égard  nous 
n'avons  de  certitude  que  pour  la  seconde  rédaction,  la 
première  ne  nous  étant  pas  parvenue.  Mais  la  différence 
du  fond  suffit  pour  assigner  à  notre  chanson  une  place 
isolée  en  dehors  de  l'épopée  française.  L'isolement  est 
toujours  resté  complet.  Girart  de  Roussi  lion  n'est 
pas  devenu,  comme  Gan'n  le  Lorrain,  le  centre  d'un 
petit  cycle  se  développant  en  divers  sens  par  des  branches 
successives;  il  n'a  pas,  non  plus,  subi  de  remaniement 
ayant  pour  objet  de  le  faire  entrer  dans  un  des  cycles 
existants.  Toutefois,  on  ne  peut  pas  dire  qu'il  soit  resté 
tout  à  fait  sans  influence  sur  notre  épopée.  A  une  épo- 
que où  les  jongleurs,  désireux  de  profiter  de  la  faveur 
avec  laquelle  on  accueillait  les  chansons  de  geste,  étaient 
toujours  en  quête  de  matières  nouvelles,  on  ne  saurait 
être  surpris  que  quelques  uns  d'entre  eux  aient  eu  l'idée 
d'emprunter  à  Girart  de  Roussillon  soit  des  noms  pro- 
pres, et  particulièrement  celui  du  principal  personnage 
du  poème,  soit  des  épisodes  ou  des  situations,  pour  les 
introduire  avec  plus  ou  moins  d'à-propos  dans  leurs 
compositions.  Ces  emprunts  ont  dû  commencer  de  très 
bonne  heure,  puisque  Girart  de  Roussillon  lui-même 
figure  dans  Rolant  parmi  les  douze  pairs  de  Charlema- 
gne  ^  Ils  ont  pu  être  faits  soit  à  l'ancienne  chanson, 
soit  à  la  nouvelle,  et,  dans  le  premier  cas,  ils  peuvent 
nous  fournir  quelques  lumières  sur  le  premier  état  de 
notre  poème.  Assurément  la  chanson  renouvelée  ne  tarda 
pas  à  supplanter  dans  la  faveur  du  public  le  poème  pri- 


I.  Voy.  p.  XVII. 


V. GIRART  DANS  L  EPOPEE  FRANÇAISE         XCI 

mitif,  celui  que  connaissait  Tauteur  de  la  vie  latine  de 
Girart,  mais  on  conçoit  que  la  substitution  n'a  pas  dû 
se  faire  instantanément.  Le  poème  du  xi^  siècle  ne  s'est 
probablement  pas  éclipsé  du  jour  au  lendemain  comme 
un  objet  mis  en  réforme.  C'est  ce  qui  explique  qu'un 
poème  assez  peu  ancien,  Renaut  de  Montauban,  ait  pu 
nous  fournir  une  allusion  à  l'ancienne  chanson. 

Recherchons  donc  les  traces  des  emprunts  que  notre 
ancienne  épopée  a  pu  faire  à  Girart  de  Roiissillon  : 
nous  aurons  là  comme  autant  de  témoignages  sur  la 
popularité  dont  notre  poème  a  joui  sous  l'une  ou  l'autre 
de  ses  deux  formes  successives. 


^  I .  --  Girart  de  Roiissillon  dans  Doon  de  Nanteuil , 
Beuve  d'Aigremont,  Gaufrei. 

Dans  la  chanson  de  Renaut  de  Montaiiban,  dans  la 
rédaction  même  qui  nous  a  fourni  une  si  précieuse  allu- 
sion à  un  épisode  du  vieux  poème  que  n'a  pas  conservé 
le  nouveau,  il  est  souvent  fait  mention  de  Girart  de 
Roussillon.  Celui-ci  est  rattaché  à  une  famille  qui  fut 
célèbre  dans  l'épopée  carolingienne.  Il  a  trois  frères  : 
Aimon  de  Dordone ,  Doon  de  Nanteuil ,  Beuve  d'Ai- 
gremont \  Deux  de  ces  barons,  Doon  et  Girart,  ont  jadis 
été  en  guerre  contre  Charlemagne.  Le  poème  de  Renaut 
de  Montauban,  ou,  pour  parler  plus  exactement,  la  par- 
tie qui  lui  sert  de  préambule  et  qu'on  pourrait  appeler 
la  mort  Beuve  d'Aigremont,  fait  allusion  à  cette  guerre 
dans  les  passages  ci-après  cités.  Charlemagne  explique 

I.  Ils  sont  mentionnés  successivement  dans  cet  ordre,  au  début  du 
poème,  Renaut  de   Montauban^  éd.  Michelant  (Stuttgart,  1862),  p,  i. 


XCII  IxNTRODUCTIOiN 

pourquoi   le  duc  Beuve  d'Aigremont   refuse   de  venir 
à  sa  cour  : 

Il  me  het  por  son  frère,  que  je  bien  sai  et  voi, 
Cui  je  toli  Nantueil,  s'abati  le  bofoi. 
Girars  de  Rossillon  en  guerroia  vers  moi 
Chaitif  l'en  fis  fuir  parmi  le  sablonoiz. 

(Éd.  Michelant,  p.  5.) 

Plus  loin,  la  femme  de  Beuve  rappelle  à  son  époux 
la  défaite  subie  par  ses  deux  frères,  pour  l'engager  à  se 
montrer  prudent  : 

Membre  vos  de  Doon  vo  frère,  le  guerrier. 
Entre  lui  et  Girart,  ki  molt  s'avoient  chier, 
Asse's  le  '  guerroierent  au  fer  et  A  l'acier; 
Mais  a  la  pardefin  ne  porent  avancier  : 
Fuir  les  en  covint  et  le  païs  vuidier. 
Par  l'esfors  des  amis  les  fist  il  repairier, 
Par  la  proiere  d'aus,  n'en  quist  autre  loier. 
Or  revole's  le  roi  de  novel  guerroier! 

{Ibid..  p.  i3.) 

M.  G.  Paris  a  conclu  de  ces  passages  qu'il  a  dû  exis- 
ter sur  Girart  de  Roiissillon  «  un  poème  français  assez 
différent,  et  d'une  date  reculée,  bien  que  moins  ancien 
que  le  provençal  -  » .  Cette  opinion  doit  être,  ce  me  sem- 
ble, modifiée,  en  ce  sens  que  le  poème  auquel  se  réfèrent 
ces  deux  allusions  était,  non  point  une  chanson  de  Girart 
de  Roussillon,  mais  une  chanson  de  Doon  de  NanteuiJ, 
qui  ne  s*est  pas  conservée,  sur  laquelle  toutefois  nous 
avons  des  témoignages  certains  ^  Girart  de  Roussillon  de- 

1 .  Le  c'est  le  roi. 

2.  Histoire  poétique  de  Charlemagiie.  p.  298. 

3.  M.  G.    Paris  a   réuni    quelques   uns  de    ces   témoignages,  ouvr. 


V.   GIRART  DANS  L  EPOPEE  FRANÇAISE       XCIII. 

vait  y  figurer  comine  allié  de  son  frère  Doon,  mais  non 
comme  personnage  principal.  La  chanson  perdue  de 
Doon  de  Nanteuil  a  dû  être  composée  au  xii^  siècle,  et 
probablement  vers  le  milieu  de  ce  siècle,  car  il  y  est  fait 
allusion  dans  la  partie  ancienne  d'Aie  d'' Avignon  \  qui 
est  certainement  antérieure  d'au  moins  vingt  ou  trente 
ans  à  Tan  1200.  C'est  donc  à  une  époque  passable- 
ment ancienne  que  Girart  de  Roussillon  a  été  introduit 
dans  l'épopée  carolingienne. 

C'est  ici  le  lieu  de  noter  que  dans  VOgiei^  le  Danois 
de  Raimbert  de  Paris,  poème  qui,  dans  la  rédaction  que 
nous  en  possédons,  ne  paraît  pas  remonter  au  delà  du 
dernier  quart  du  xii^  siècle,  on  voit  figurer  Girart  de 
Roussillon  -  en  compagnie  de  Doon  de  Nanteuil  et  d'Ai- 
mon  de  Dordone.  Il  n'est  pas  dit  que  ces  trois  barons 
soient  frères.  Il  est  probable,  toutefois,  que  ces  person- 
nages ont  été  empruntés  à  Doon  de  Nanteuil  ou  à  une 
ancienne  rédaction  de  Beuve  d'Aigremont. 

Nous  avons  maintenant  à  examiner  deux  autres  té- 
moignages assez  difficiles  à  classer  que  nous  fournit  en- 
core Renaiit  de  Montaiiban,  Le  premier  a  été  cité  dans 

cité,  pp.  29g-3oo.  Fauchet,  à  la  fin  duxvi"  siècle,  possédait  un  ms. 
de  Doon  de  Nanteuil  dont  il  cite  quelques  vers.  Ce  ms.  ne  s'est  pas 
conservé,  mais,  j'en  ai  retrouvé  des  extraits,  que  je  ferai  connaître 
prochainement,  dans  un  recueil  de  notes  écrites  de  la  main  de  Fau- 
chet lui-même.  On  voit  par  ces  extraits  que  ce  poème  était  le  remanie- 
ment fait  au  XIII*  siècle  (non  au  xiv%  comme  le  dit  M.  G.  Paris, 
p.  3oo)  d'une  chanson  plus  ancienne.  Les  témoignages  fournis  tant 
par  Renaiit  de  Montauban  que  par  d'autres  romans,  se  rapportent 
sans  nul  doute  à  cette  première  forme  de  Doon  de  Nanteuil. 

I  Voy.  pp.  II,  81,  83  de  l'édition  que  M.  Guessard  et  moi  avons 
donnée  de  ce  poème  (Paris,   1861). 

2.  Edition  Barrois,vv.  9514,  953o,  9678,  12693. 


XCIV  INTRODUCTION 

le  second  chapitre  de  cette  introduction  (p.  xx).  Le  trait 
notable  du  passage  en  question,  est  que  cette  fois  Char- 
lemagne  est  battu  par  Girart  et  Doon,  et  poursuivi 
jusque  sous  Paris.  J'ai  fait  remarquer  (p.  xli)  que  ce 
trait  devait  être  emprunté  à  Pancienne  chanson  de  Gi- 
rart de  Roussillon,  puisqu'il  se  retrouve  dans  la  vie  la- 
tine qui  ne  peut  l'avoir  puisé  ailleurs.  Mais  le  témoi- 
gnage n'en  est  pas  moins  embarrassant,  dès  qu'on 
cherche  à  quel  poème  de  l'épopée  carolingienne  il  con- 
vient de  le  rapporter.  En  effet,  il  ne  peut  aucunement 
être  fait  allusion  ici  à  un  récit  contenu  dans  le  poème 
perdu  de  Doon  de  Nanteuil.  L'auteur  de  Renaiit  de 
Montauban  vient  de  nous  dire  que  Charlemagne  avait 
permis  à  quelques  uns  de  ses  hommes  de  dresser  des  em- 
bûches à  Beuve  d'Aigremont,  en  pleine  paix.  Le  duc 
Beuve  avait  succombé  après  une  vaillante  défense  et  les 
meurtriers  apportaient  sa  tête  au  roi.  Mais,  dit  le  poète, 
Charles  eut  lieu  de  se  repentir  de  cette  trahison,  car  Gi- 
rart de  Roussillon  et  Doon  de  Nanteuil  lui  envoyèrent 
un  défi  et  le  poursuivirent  jusque  sous  Paris.  Ensuite  ils 
firent  la  paix,  et  Girart,  à  titre  d'expiation,  fonda  de 
nombreux  monastères.  Ce  témoignage  se  trouve  dans  la 
première  partie  du  poème,  celle  qu'on  pourrait  intituler 
la  mort  du  duc  Beuve  d'Aigremont.  Plus  loin,  dans  le 
même  poème,  mais  dans  la  partie  qui  est  proprement  la 
chanson  de  Renaut  de  Montauban  ou  des  quatre  fils  Ai- 
mon,  on  lit  un  second  témoignage  tout  semblable  au 
premier,  mais  où  les  faits  annoncés  dans  celui-ci  comme 
à  venir,  sont  présentés  comme  accomplis.  Un  des 
barons  de  Charlemagne  résume  les  faits  exposés  dans 
la  Mort  Beuve  d'Aigremont ,  et,  après  avoir  rap- 
pelé comment  le  duc  Beuve  avait  été  tué  alors  qu'il 


V.   GIRART  DANS  L  EPOPEE  FRANÇAISE       XCV 

pouvait  se  croire  sous  la  protection  de  Gharlemagne,  il 
ajoute  : 

Girars  le  j  guerroia,  li  dus  de  Rosillon, 

Et  dans  Do  de  Nantueil  par  fiere  contençon, 

Kar  il  estoient  frère,  que  de  fi  le  set  on. 

Il  desconfirent  Karle,  lui  et  ses  compaignons; 

S'en  estora  -  Saint  Père  de  Gluigni  le  baron, 

Et  puis  la  Charité  et  Vezelai  selonc, 

Saint  Beneoit  sor  Loire,  la  ou  li  moine  sont. 

(Ed.  Michelant,  p.   i56.) 

Ainsi  le  même  événement,  c'est-à-dire  une  guerre 
faite  par  Doon  et  Girart  à  Gharlemagne  à  la  suite  du 
meurtre  de  Beuve  d'Aigremont,  est  d'abord  annoncé, 
puis  rappelé  comme  accompli,  et  cependant  n'est  conté 
dans  aucun  des  poèmes  de  l'épopée  carolingienne  qui 
nous  sont  parvenus,  La  seule  explication  que  je  trouve  à 
cette  singularité  consiste  à  supposer  que  la  Mort  Beuve 
d' Aigremont  nous  est  parvenue  sous  une  forme  rema- 
niée et  abrégée  ^,  et  que,  dans  une  rédaction  plus  an- 
cienne, on  voyait,  conformément  aux  témoignages  ci- 
dessus  rapportés,  Girart  et  Doon  venger  la  mort  de  leur 
frère  en  infligeant  à  Gharles  une  défaite  ^. 


1 .  Le  c'est  Gharlemagne. 

2.  Il  s'agit  de  Girart. 

3.  Il  serait  plus  juste  de  dire  «  sous  deux  formes  remaniées  et 
abrégées  i),  car,  outre  la  rédaction  publiée  par  M.  Michelant,  il  en 
existe  une  autre  plus  courte  qui  se  rencontre  en  plusieurs  mss. 

4.  Je  présume  que  c'est  à  la  même  guerre  que  se  rapportent  certaines 
allusions  de  Gui  de  Nanteiiil.  P.  22  de  l'édition  de  ce  poème,  Gharle- 
magne s'exprime  ainsi  : 

Maintez  hontes  nVa  faites  11  ridiez  parentés  : 
Girart  de  Roussillon  me  "uerroia  aásés  ; 


XCVI  INTRODUCTION 

Quoiqu'il  en  soit  de  cette  hypothèse,  il  est  de  toute 
façon  à  peu  près  certain  que  Tépisode  où  Charlemagne 
était  représenté  fuyant  jusqu'à  Paris,  avec  Girart  et 
Doon  à  ses  trousses,  doit  avoir  été  imité  de  l'ancienne 
chanson  de  Girart  de  Roussillon. 

Il  me  semble  reconnaître  d'autres  traces  d'imitation 
dans  la  Mort  Beiive  d' Aigremont .  Non  seulement  on  y 
voit  figurer  Girart  de  Roussillon,  qui  vient,  de  même  que 
Doon  de  Nanteuil  et  Aimon  de  Dordon,  secourir  son  frère 
Beuve  contre  Charles,  et  joue  dans  la  lutte  un  rôle  assez 
important;  mais,  parmi  les  guerriers  qu'amène  Girart,  il 
en  est  trois  qui  ont  certainement  été  empruntés  au  poème 
de  Girart  de  Roussillon  \  à  savoir  Fouque  -,  Coine  ^, 
neveux  de  Girart,  et  Amadeus  \  qui  est  le  marquis  Ama- 

Renaut  le  fix  Aymon  et  Doon  le  barbé. 

Ichil  me  desconfirent  desous  Nantueil  es  prés. 

Et,  p.   58,  un   baron  dit  à  Gui  de   Nanteuil  qui   est  le   petit-fils   de 
Doon  : 

*  En  la  moie  foi,  sire,  »  dist  11  quens  de  Chalon, 

«  Ains  que  Kalles  eûst  poil  flouri  ne  guernon, 

«  Le  desconfist  Girart,  le  ber,  de  Roussillon  : 

«  Es  prés  desous  Nanteuil  fist  il  la  livreson  ; 

«  Vostre  ael  {Doon)  l'encaucha,  bessié  le  confanon 

(I  .III.  lieuez  moult  plenierez,  a  coste  d'esperon. 

i.  Moull  grand  avoir  en  orent  tous  .ij.  de  raenchon.  » 

1.  Je  ne  puis  distinguer  si,  dans  le  cas  présent,  l'emprunt  a  été  fait 
à  l'ancienne  ou  à  la  nouvelle  chanson  :  le  fait  est  que  les  trois  per- 
sonnages en  question  figurent  dans  la  nouvelle  chanson,  ce  qui  n'em- 
pêche nullement  qu'ils  aient  pu  figurer  dans  l'ancienne^  d'autant  plus 
que  ce  sont  de  hauts  barons. 

2.  Ed.  Michelant,  p.  36,  y.  g  :  Et  les  neveus  Girart,  Foucon  et 
Enguerrant.  Dans  le  poème  tel  qu'il  nous  est  parvenu,  Girart  n'a 
pas  de  neveu  du  nom  d'Enguerrant. 

3.  Ibid  ,  p.  33,  V.  36-7.  Toutefois,  dans  notre  chanson  de  Girart  de 
Roussillon,  Coine  (voir  la  table)  est  simplement  allié  de  Girart. 

4.  Ibid.^  p.  3G,  V.  10 ;  p.  37,  v.  3;. 


V.   — "  GIRART  DANS  L  EPOPEE  FRANÇAISE       XCVII 

dieu  de  notre  chanson.  Il  est  même  remarquable  que 
dans  une  version  inédite  de  la  Mort  Beiive  d' Aigre- 
mont,  version  qui  diffère  beaucoup  de  celle  qu'a  publiée 
M.  Michelant,  Fouque  joue  un  rôle  conciliateur  tout  à 
fait  semblable  à  celui-  qui  lui  est  attribué  dans  Girart 
de  Roussillon  ^ 

Nous  avons  vu  que  Girart  de  Roussillon  avait  été  in- 
troduit dans  l'épopée  carolingienne  dès  le  xii*^  siècle. 
Etait-il  déjà  présenté  dans  le  poème  perdu  de  Doon  de 
Nanteuil  comme  le  frère  de  Doon?  C'est  ce  que  nous 
pouvons  considérer  comme  assez  probable,  sans  toute- 
fois qu'il  nous  soit  permis  de  l'affirmer.  Sur  ce  point, 
Renaut  de  Montauban  ne  paraît  pas  avoir  innové.  Mais 
le  groupement  en  une  seule  famille  de  Girart,  de  Doon, 
d'Aimon  et  de  Beuve  n'était  qu'un  premier  pas  dans  une 
voie  où  des  poètes  postérieurs  devaient  aller  très  loin. 
De  ces  quatre  frères,  l'un,  Aimon  de  Dordone,  avait  des 
fils  (les  quatre  fils  Aimon)  plus  célèbres  que  leur  père. 
Doon  de  Nanteuil  eut  un  fils,  Garnier  de  Nanteuil,  l'é- 
poux d'Aie  d'Avignon.  Garnier  lui-même  fit  souche 
d'honnêtes  chevaliers,  et  Gui  de  Nanteuil  son  fils,  Tris- 
tan de  Nanteuil  son  petit- fils,  ont  eu  chacun  leur  chanson 
de  geste.  Mais  il  restait  à  trouver  des  ascendants  aux 
quatre  frères.  C'est  ce  que  fit,  au  xiii'^  siècle,  l'auteur  de 
Gaufrei,  qui  en  même  temps  porta  le  nombre  des  frè- 

i.  Ms.  de  la  Bodléienne  (Oxford)  Douce  121   : 

«  Beau  sire,  »  ce  dist  Foques  qui  a  la  paix  cillent, 
«  Quer  oiez  mon  conseil  que  vos  dirai  briement 
«  A  vos  et  a  mon  oncle  que  voi  ci  en  présent  : 
«  Acordon  nos  a  Kalle  au  fier  contenenient, 
«  Et  devenon  si  homme,  jel  vos  lo  loiaument, 
«  Et  perdonon  la  mort  vostre  frère  briment  ..  -• 


XCVIII  INTRODUCTION 

res  de  quatre  à  douze  '.  Le  père  de  cette  nombreuse  li- 
gnée est  Doon  de  Mayence,  et  ses  douze  fils  se  suivent 
dans  cet  ordre  :  i°  Gaufrei  (père  d'Ogier  le  Danois); 
2"  Doon  de  Nanteuil;  3°  Grifon  d'Hautefeuille;  4°  Ai- 
mon  de  Dordone;  5°  Beuve  d'Aigremont;  6°  Othon; 
7°  Ripeus;  8°  Seguin  de  Bordeaux  (père  de  Huon  de 
Bordeaux);  9°,  Pierre  (père  du  chevalier  au  cygne); 
10°  Morant  de  Riviers;  11°  Hernaut  de  Girone  ~  ; 
12°  Girart  de  Roussillon.  Arrivé  à  ce  dernier,  l'auteur  a 
voulu  montrer  qu'il  le  connaissait  autrement  que  par 
Doo7î  de  Nanteuil  ou  Renaut  de  Montaiiban  : 

Et  le  .xij^.  fu  Girart  de  Roussillon 
A  qui  fist  moût  de  peine  l'empereor  Kallon, 
Et  Tencaucha  tant  eurez  de  son  mestre  roion, 
Pui  fu  il  carbonnier  et  vendi  le  carbon  "'. 

(Ed.  Guessard  et  Chabaille,  p.  5.) 

Ces  vers  peuvent  aussi  bien  faire  allusion  à  l'ancienne 
chanson  de  Girart  de  Roussillon  qu'à  la  nouvelle^  Mais 
il  y  a,  dans  la  suite  du  même  poème,  un  vers  qui  semble 
indiquer  une  connaissance  assez  précise  de  la  rédaction 
même  de  Girart  de  Roussillon  qui  nous  est  parve- 
nue. Avant  de  le  citer,  il  est  besoin  de  dire  que,  selon 


1 .  Déjà  dans  les  dernières  pages  de  Doon  de  Mayence,  il  est  question 
des  douze  fils  engendrés  par  le  héros  du  poème  en  six  ans  (v.  11 347), 
mais  un  seul,  Gaufrei,  est  désigné  nominativement. 

2.  Celui-là  est  un  personnage  épique  très  ancien,  qui  probablement 
a  réellement  existé:  voy.  ci-après,  p.  io6,  n.  3. 

3.  11  y  a,  dans  la  chronique  de  Jean  d'OutremeUse,  où  le  poème  de 
Doon  de-  Mayence  est  assez  fidèlement  analysé,  une  liste  des  douze 
fils  de  Doon;  elle  est  fort  différente  de  celle  de  Gaufrei,  et  Girart  de 
Roussillon  n'y  figure  pas  (voir  l'édition,  II,  52 1). 


V.   —  GIRART  DANS  L  EPOPEE  FRANÇAISE      XCIX 

l'auteur  de  Gaiifrei,  à  qui  il  en  coûte  peu  d'ajouter  à 
la  tradition  épique  les  traits  les  plus  invraisemblables,  le 
château  de  Roussillon  appartenait  à  un  Sarrazin  à  qui 
Girart  l'enleva.  Ce  Sarrazin  s'appelait  Héraut  : 

Chil  tenoit  Roussillon  et  toute  la  contre'e, 
Girart  l'ochist  en  champ,  a  la  chiere  membrée, 
Soue  en  fu  Roussillon  et  toute  la  contrée. 

(P.  91.) 

Et  plus  loin,  en  effet,  nous  voyons  Gaufrei  mettre  son 
jeune  frère  Girart,  qu'il  appelle  «  Girardet  le  roux  » 
(p.  144)  \  en  possession  du  château  de  Roussillon.  Il  n'y 
a  pas  trace  ailleurs  de  cette  singulière  invention.  Avant  le 
moment  où  Girart  acquiert  ainsi  la  seigneurie  de  Rous- 
sillon, un  amiral  païen  a  occasion  d'envoyer  un  mes-, 
sager  à  Roussillon.  Le  messager 

Vers  Roussillon  s'en  va,  la  ou  Vescarbougle  art. 

(P.  123,  V.  4054.) 

Les  mots  que  j'ai  soulignés  ne  semblent  pas  être  une 
cheville  insignifiante.  J'y  vois  une  allusion  à  un  passage 
de  la  chanson  renouvelée  (g  53)  où  Girart  parle  de  l'es- 
carboucle  étincelante  qui  éclaire  son  château,  tellement 
qu'à  minuit  on  se  croirait  en  plein  jour. 


I.  Il  y  a  un   «  Gerardot  le  roux  »  dans  Elie  de  Saint-Gilles,  édit. 
de  la  Société  des  Anciens  Textes  français,  v.  i68. 


INTRODUCTION 


§  2.  —  Girart  de  Roussillon  dans  Hervis  de  Metz. 

Hervis  de  Metz  est  le  père  de  Garin  le  Lorrain.  Tar- 
divement, vers  la  fin  du  xii'^  siècle  ou  le  commencement 
du  xiii^,  un  romancier  ignoré,  mais  qui  sans  aucun  doute 
appartenait  au  pays  messin,  a  fait  de  lui  le  héros  d'une 
chanson  de  geste  pleine  de  merveilleuses  aventures.  En- 
tre les  quatre  mss.  qui  nous  Font  conservée  \deux  ren- 
ferment un  épisode  assez  mal  ajusté  avec  le  reste  du 
poème  ~  où  Girart  de  Roussillon  joue  le  rôle  principal. 
Charles  Martel  est  en  guerre  avec  Girart.  Il  sollicite  du 
pape  l'autorisation  de  lever  sur  les  biens  de  l'Eglise  un 
subside  afin  de  faire  face  aux  dépenses  de  la  guerre. 
Un  concile  se  rassemble  à  Lyon.  Charles  expose  son 
dénuement,  qu'il  attribue  aux  dons  excessifs  par  lui 
faits  à  Tordre  de  saint  Benoît.  Le  pape  accède  à  sa 
demande,  et  le  roi  se  trouve  bientôt  en  état  de  lever  et 
d'équiper  une  armée.  Cependant  Girart  s'est  avancé 
jusqu'à  Bar-sur-Aube,  où  il  s'est  établi,  et  jusqu'à  Sois- 
sons,  où  il  a  laissé  une  forte  garnison.  Il  annonce  à 
Charles  qu'il  l'attaquera  jusque  dans  Paris.  Le  roi 
craint  de  n'avoir  pas  encore  de  forces  suffisantes  pour 
lutter  contre  un  si  puissant  adversaire.  C'est  alors  que 
l'un  de  ses  barons  lui  conseille  d'envoyer  demander  du 


1.  Bibl.  nat.,  fr.  igiGo;  Bibl.  de  l'Arsenal,  0143  (anc.  B.  L.  fr.  181), 
et  Bibl.  nat.  de  Turin,  L.  II,  14.  De  plus,  Hervis  a  été  mis  en  prose 
par  Philippe  de  Vigneulles;  voy.  Bonnardot.  dans  la  Romania,  III, 
iq8. 

2.  Le  ms.  de  l'Arsenal  (fF.  41  et  suiv.),  et  celui  de  Turin  (ft.  173  et 
suiv.) 


V.   —  GIRART  DANS  L  EPOPEE  FRANÇAISE  CI 

secours  à  Hervis  de  Metz.  Charles  se  range,  non  sans 
quelque  répugnance,  à  cet  avis,  et  envoie  trois  évêques 
à  Hervis.  Celui-ci  promet  son  concours  et  ne  tarde  pas  à 
se  mettre  en  marche.  Mais  il  n'était  pas  encore  arrivé 
lorsque  Charles  apprend  que  Girart  vient  de  mourir, 
après  une  courte  maladie,  exprimant  son  repentir  d'avoir 
fait  la  guerre  à  son  seigneur.  Girart  est  enterré  à  Bar- 
sur-Aube  où  il  avait  fondé  une  abbaye  \  et  c'est  ainsi 
que  se  termine  l'épisode  qui  sert,  pour  ainsi  dire,  de 
transition  entre  Hervis  de  Met^  et  Garin  le  Lorrain  -. 

En  dehors  du  poème  perdu  de  Doon  de  Nanteuil,  de 
la  Mort  de  Beiive  d'Aigremout  et  enfin  de  l'épisode^ 
de  Hervis  de  Metz  dont  je  viens  de  donner  une  rapide 
analyse,  je  ne  connais  aucune  chanson  de  geste  où  Girart 
joue  un  rôle  tant  soit  peu  considérable.  Dans  Aimer i  de 
Narbonne,  poème  peu  ancien,  au  moins  en  la  forme  sous 
laquelle  il  nous  est  parvenu,  Girart  de  Roussillon  fi- 
gure au  nombre  des  messagers  chargés  de  demander  en 

1.  Ms.  de  l'Arsenal,  fol.  43  \^  b  : 

Et  dist  li  rois  :  «  Mesagiers^  biax  amis, 

«  Puet  estre  voirs  que  Ger.  soit  fenis 

«  De  Rossillon  qui  tant  m'a  mal  basti? 

—  OïI  voir,  sire,  se  Diex  et  foiz  m'aïst; 

«  Assez  pria,  quant  il  dut  defenir, 

«  C'on  vous  mandast  pour  crier  la  merci, 

«  Mais  cil  (si  ?)  neveu  n^i  vorent  obéir. 

>.<  Hui  a  .iij.  jors  qu'il  fu  en  terre  mis 

«  A  une  abie  qu'il  estora  et  fist 

«  De  Bar  sor  Aube,  por  voir  le  vous  afi.  « 

2.  On  en  trouvera  une  analyse  plus  détaillée  dans  une  dissertation 
dont  voici  le  titre  :  Die  Be^iehungen  :{^nnschen  den  chansons  de 
Hervis  de  Mes  und  Garin  le  loherain.  Inaugural-dissertation...  von 
August  Rhode.  Marburg,  1881,  pp.  28-34. 


cil  INTRODUCTION 

mariage,  pour  Aimeri,  la  fille  du  roi  des  Lombards  ^ 
Ajoutons  enfin  qu'Andréa  da  Barberino,  ayant  trouvé 
dans  ses  lectures  (probablement  dans  Renaiit  de  Mon- 
taiiban)  le  nom  de  notre  Girart,  Ta  introduit  dans  les 
généalogies  qui  occupent  le  chap.  ix  du  cinquième  livre 
des  Reali  di  F  ranci  a. 


CHAPITRE  VI 

TÉMOIGNAGES    DIVERS 

Je  me  propose  de  grouper  sous  cette  rubrique  un 
certain  nombre  d^allusions  à  l'histoire  épique  de  Girart, 
qui  peuvent  servir  à  prouver  quel  degré  de  popularité 
elle  a  atteint.  Cette  popularité  n'a  pas  été  en  rapport 
avec  la  valeur  de  celle  des  chansons  relatives  à  Gi- 
rart qui  nous  est  parvenue.  Des  poèmes  d'un  mérite 
très  inférieur  ont  été  plus  répandus  et  plus  souvent 
cités. 

Parmi  les  témoignages  qui  vont  être  rapportés,  il 
n'en  est  pas,  sauf  erreur,  qui  soit  antérieur  au  xiii®  siècle. 
Il  est  donc  bien  peu  probable  qu'aucun  d'eux  se  ré- 
fère à  la  chanson  primitive,  celle  que  nous  connaissons 
par  Garin  le  Lori^ain  et  par  la  vie  latine,  mais  il  ne  faut 
pas  se  hâter  de  conclure  que  tous  visent  la  chanson  re- 
nouvelée :  il  en  est  qui  nous  font  supposer  l'existence 
d'une  chanson,  maintenant  perdue,  qui  aurait  été  comme 

I.  Voy.  Gautier,  Epopées  françaises,  III,  243. 


VI.   —  TEMOIGNAGES  DIVERS  CIII 

un  nouveau  remaniement,  exécuté  dans  la  France  sep- 
tentrionale, de  notre  chanson  renouvelée. 

Témoignages  provençaux.  —  On  verra  plus  loin  que 
la  chanson  renouvelée  a  été  écrite  ou  récrite  dans  une 
langue  intermédiaire  entre  le  français  et  le  provençal. 
On  conçoit,  dès  lors,  que  des  copistes  ont  pu  être  tentés, 
selon  leur  origine,  soit  de  franciser,  soit  de  provençaliser 
un  texte  qui  se  présentait  à  eux  sous  une  forme  assez 
peu  ordinaire.  Et  c'est  ce  qui  est  arrivé.  L'un  des  ma- 
nuscrits de  Girart  de  Roussillon,  celui  de  la  Bibliothè- 
que nationale  de  Paris,  nous  offre  le  poème  sous  une 
forme  à  peu  près  complètement  provençale,  ou,  plus 
exactement,  perigourdine.  Girart  de  Roussillon  ne  pa- 
raît cependant  pas  avoir  été  très  répandu  dans  le  Midi 
de  la  France.  Deux  textes,  maintes  fois  cités  depuis 
Raynouard  \  sont  les  seuls  témoignages  qu'on  ait  dé- 
couverts sur  Girart  dans  toute  la  littérature  proven- 
çale. Dans  l'un,  Guiraut  de  Cabrera  reproche  à  son 
jongleur  Cabra  de  ne  rien  savoir  de  «  Girart  de  Rossil- 
lon  »  ~\  dans  l'autre,  on  voit  Charles  Martel  et  Girart  de 
Roussillon  contés  au  nombre  de  ceux  qui  ont  causé  les 
plus  grandes  tueries  humaines  : 

Ane  Caries  Martel  ni  Girartz 

Ni  Marsilis  ni  Aigolans 

Nil  reis  Gormons  ni  Ysembartz 


1.  Choix  des  poésies  originales  des  troubadours,  II,  285. 

2.  Bartsch,  Deukmœler  d.  prov.  Literatur,  p.  90.  J'ai  donne  dans  la 
préface  de  Daurel  et  Béton  (Société  des  Anciens  Textes  français,  1880;, 
p.  I,  note,  les  motifs  qui  me  portent  à  croire,  contrairement  à  l'opi- 
nion admise  jusque-là,  que  ce  Guiraut  de  Cabrera  n'est  pas  antérieur 
au  xiii^  siècle. 


CIV  INTRODUCTION 

Non  aucizeron  homes  tans 
Que  n'aion  estort 
Lo  valen  d'un  ort.. 

(Perfol^..) 

Cette  pièce  paraît  avoir  été  composée  en  1212  '. 

Témoignages  français.  —  La  littérature  française 
nous  offre  une  moisson  plus  abondante.  Nous  avons  cité 
dans  les  pages  qui  précèdent,  les  témoignages  si  précieux 
de  Garin  et  de  Rcnaiit.  Celui  qui  maintenant,  dans 
l'ordre  des  dates,  se  présente  le  premier  à  notre  examen, 
nous  est  fourni  par  une  chanson  de  geste  rédigée  vers  la 
fin  du  xii'^  siècle,  Aiibri  le  bourguignon.  Tout  au  début 
de  ce  poème,  on  lit  ces  vers,  où  Girart  de  Roussillon  et 
Girart  de  Frète  (ici  á'Euffrate)  sont  étrangement  con- 
fondus : 

Voirs  fu  que  Charles  au  coraige  hardi 
Fu  a  Paris  eu  palais  seignori 
Ou  repairoit  volentiers  a  touz  dis. 
Souvent  li  orent  mestier  si  bon  ami, 
Com  vos  orroiz  se  la  chanson  voz  di  ; 
Que  vers  Girart  ot  grant  chaple  acoilli 
De  Roussillon  au  coraige  hardi, 
Qui  tante  painne  et  tant  grant  mal  soufFri. 
Bien  en  avez  par  maintes  fois  oï, 
Mais  en  la  fin  le  desconfit  il  si 
Que  de  la  terre  d'EufFrate  s'en  fuï, 
Molt  esgarez  et  forment  esbahis, 
Povres  d'avoir,  ne  fu  onques  mais  si. 
Charles  Martiaus,  seignor,  que  je  voz  di, 
Cil  qui  Tavoient  es  grans  estors  servi 
Le  lor  service  richement  lor  meri  : 


Diez,  Leben  iind  Werke  der  Troubadours,  p,  4Ò0. 


i 


VI.    —  TEMOIGNAGES  DIVERS  CV 

Molt  lor  donna  ainz  qu'en  fuissent  parti 

Chevax  et  armes  et  deniers  autressi. 

Bazin  ama  et  durement  chieri, 

Que  por  s'amor  ot  maint  estor  forni, 

Mainte  bataille  au  brant  d'acier  forbi. 

Tant  le  servi  qu'il  le  tint  a  ami; 

Donna  lui  famé  et  grant  terre  autressi  ; 

De  grant  honor  H  rois  le  revesti, 

Que  de  Borgoingne  en  droit  fié  le  saisi  '. 

Bien  que  Fauteur  ne  se  soit  pas  expliqué  d'une  façon 
très  nette,  on  voit  que  la  guerre  entre  Girart  de  Rous- 
sillon  ou  d'Euffrate  est  rappelée  ici  uniquement  pour 
expliquer  à  la  suite  de  quelles  circonstances  Charles 
Martel  avait  pu  donner  la  Bourgogne  à  son  favori  Ba- 
sin.  Il  n'y  a  peut-être  pas  lieu  de  faire  grand  fond  sur 
un  témoignage  visiblement  adapté  à  un  récit  nouvelle- 
lement  inventé.  Nous  ne  rechercherons  pas  si  l'auteur 
d^Aubî^î  a  suivi  quelque  récit  particulier,  peut-être  un  ré- 
cit relatif  à  Girart  de  Frète,  ou  s'il  a  fait  œuvre  d'imagi- 
nation :  notons  seulement  le  témoignage  qu'il  nous  ap- 
porte sur  la  popularité  de  l'histoire  fabuleuse  de  Girart  : 
Bien  en  ave^  par  maintes  fois  oï. 

Le  plus  précis  des  témoignages  que  nous  ayons  sur 
notre  poème  est  celui  de  Philippe  Mousket,  qui,  dans  sa 
chronique,  analyse  assez  exactement  le  poème  tel  qu'il 
nous  est  parvenu  '.  Je  ne  transcrirai  point  cette  analyse, 
qui  est  un  peu  longue  :  elle  a,  du  reste,  été  citée  par 
M.  Fr.  Michel  dans  la  préface  de  son  édition  de  Girart 
de  Ronssillon. 


1.  Bibl.  nat  ,  fr.  860,  fol.  134. 

2.  Chronique  rimée,  p.  p.  le  baron  de  Reiffenberg,  I,  jb,  vv.  1810  et 
suiv. 


CVI  INTRODUCTION 

Le  débat  des  «  deus  troveors  ribaus  »  où  sont  énu- 
mérés  tant  de  titres  de  chansons  de  geste,  n'oublie  pas 
((  Girart  de  Roxillon  \  » 

Dans  une  fatrasie  publiée  par  Jubinal  %  on  lit  ce 
coq-à-Pàne  peu  spirituel  où  figure  notre  chanson  de 
geste  : 


Que  tantost  vint  l'ame  prendre 
La  teste  d'un  porion, 
Pour  ce  qu'il  voloit  aprendre 
De  Gerart  de  Roussillon. 


Adenet  rappelle,  dans  la  seconde  tirade  de  Berte  aus 
grans  pies,  Thistoire  de  Girart  de  Roussillon  : 

A  cel  tans  dont  vous  ai  l'estoire  commencie 
Avoit  un  roi  en  France  de  moult  grant  seignorie 
Qui  moult  fu  fel  et  fiers  et  de  grant  estoutie  : 
Charles  Martiaus  ot  non;  mainte  grant  envahie' 
Fist  Gerart  et  Foucon  et  ceus  de  lor  partie; 
Mainte  ame  en  fu  de  cors  sevrée  et  départie. 
Et  maint  hauberc  rompu,  mainte  targe  percie, 
Mainte  tour  abatue,  mainte  vile  essilie. 
Puis  en  fu  la  pais  si  et  faite  et  establie 
Qu'il  furent  bon  ami  sans  mal  et  sans  envie. 

(Ed.  Scheler,  p.  2.) 


1.  Robert,  Fabliaux  inédits  tirés  du  ms.  de  la  Bibliothèque  du  Roi 
MO  i83o  ou  i23g  (Paris,  1834),  p.  25. 

2.  Nouveau  recueil  de  contes  dits  et  fabliaux,  II,  219.  Il  est  à  re- 
marquer que  toutes  les  a  fatrasies  »  ou  «  resveries  »  contiennent  des 
témoignages  sur  les  romans  en  vogue.  Dans  celle-ci,  par  exemple,  il 
est  encore  question  de  Renart,  d'Ogier  le  Danois  et  de  la  «  chanson 
d'Audain  ». 


VI.    —  TEMOIGNAGES  DIVERS  CVII 

On  pourrait,  à  la  rigueur,  trouver  une  allusion  à 
Girart  de  Roussillon  dans  ces  vers  d^Élie  de  Saint- 
Gilles  : 

Karles  Marteas  le  dist  .j.  jor  en  reprover, 
Selonc  que  dist  la  letre,  la  forche  paist  le  pré. 

{Edit.  de  la  Société  des  Anciens  Textes  fran- 
çais, vv.  2383-4.) 

Ce  proverbe  bien  connu  se  trouve,  en  effet,  quoi  qu'ait 
pu  dire  au  contraire  l'éditeur  d^Élie  %  au  §  624  de 
notre  poème.  Il  n'est  pas  placé,  à  la  vérité,  dans  la  bou- 
che de  Charles  Martel,  mais  il  lui  est  appliqué.  C'est  au 
moment  où  Charles  est  battu  par  les  forces  supérieures  de 
Girart  que  le  proverbe  intervient  comme  pour  résumer 
la  situation  des  deux  partis. 

Girart  de  Roussillon  a  été  connu  dans  le  nord  de 
l'Italie.  Nous  verrons  plus  loin  que  notre  plus  précieux 
manuscrit  de  ce  poème  a  été  copié  dans  cette  contrée. 
Aussi  ne  serons-nous  pas  surpris  que  l'auteur  anonyme 
de  l'Entrée  de  Spagne,  qui  était  de  Padoue  et  écrivait 
à  la  fin  du  xiii^  siècle,  ait  fait  une  allusion  précise  à  notre 
poème.  En  voici  les  termes  : 

En  Valbeton  ou  fu  Tassenblemant 

Des  Berguegnons  et  de  la  Franche  gent, 

Ou  fu  Gerart  et  Folches  son  parant, 

Envers  Carlon  Martel  ou  cors  valant, 

N'i  fo  esfor  si  greu  ne  si  pesant 

Cum  vos  oirois,  s'un  petit  plu  vos  çant  =*. 

Je  crois  retrouver  une  autre  allusion,  bien  fugitive  il 

1,  p.  XXII  de  la  préface. 

2.  A.  Thomas,  Nouvelles  recherches  sur  VEntrée  de  Spagne,  p.  4.0. 


CVIII  INTRODUCTION 

est  vrai,  dans  un  texte  fort  interpolé  du  roman  d'A- 
lexandre dont  le  manuscrit  a  été  certainement  exécuté  à 
Venise  ou  en  Vénétie,  comme  le  prouve  évidemment  le 
style  des  miniatures  dont  il  est  orné.  Dans  une  des  par- 
ties interpolées  de  ce  ms.  on  lit  ceci  : 

Li  amiral  se  sist  desor  un  bel  peiron, 

Et  un  suen  almansor  et  li  rei  environ. 

Desoz  Tombra  d'un  pin  qui  lor  flairoit  bon 

S-e  sist  Nabusardans  sire  de  Saint  M  argon, 

E  s'i  estoit  Falez  fils  lo  rei  Fareon, 

Li  dus  de  Pincenie  qui  bien  sembla  baron 

Et  li  princes  d'Alquei  qui  a  bêle  raison, 

Enqui  cante  un  juglar,  Amaristot  ot  non, 

A  son  col  sa  viele,  en  sa  main  son  arçon. 

Del  tens  ancienor  lor  dist  une  chançon 

E  de  la  grant  bataille  qui  fu  en  Val  Béton, 

De  .vj.  reis  d'une  part  contre  un  fol  fellon  (sic)  : 

Ce  fu  reis  Arioz  fil  lo  rei  Egeon, 

Quant  il  les  ot  vencuz,  s'en  torne  en  son  reon...  '. 

.  Bien  que  le  manuscrit  soit  indubitablement  d'une  écri- 
ture italienne,  j'hésiterais  à  affirmer  que  ces  vers,  d'une 
facture  très  médiocre,  mais  toutefois  correcte,  soient  l'œu- 
vre d'un  Italien.  Mais  ils  peuvent  avoir  été  composés 
dans  le  nord  de  l'Italie  par  un  des  nombreux  jongleurs 
français  qui  venaient  y  gagner  leur  vie.  Quoi  qu'il  en 
soit,  l'idée  d'une  bataille  livrée  «  en  Valbeton  «,  ne  peut 
guère  être  venue  qu'à  un  homme  à  qui  la  chanson  de 
Girart  de  Roussillon  était  familière. 

Pour  terminer,  je  rappelle  que  plus  haut,  p.  xcviii,  on 
a  eu  la  preuve  que  l'auteur  de  G^zz/rez*  connaissait  notre 
poème. 

I.  Museo  civico,  n«  665.  fol.  8i  w'^. 


I 

i 


VI.  —  TEMOIGNAGES  DIVERS  CIX 

Témoignages  tirés  de  chroniques.  —  L'immense 
production  épique  de  la  France  n'a  pas  été  sans  exercer 
sur  l'historiographie  une  certaine  influence.  Beaucoup  de 
faits  entièrement  controuvés  ont  été  admis  par  des  chro- 
niqueurs à  qui  la  défiance  et  les  moyens  de  vérification 
faisaient  également  défaut.  C'est  principalement  chez  les 
compilateurs  d'une  époque  peu  ancienne  que  les  légendes 
créées  par  les  auteurs  de  chanson  de  gestes  ont  trouvé 
accès.  Certains,  à  la  vérité,  n'ont  accueilli  qu'avec  ré- 
serve des  récits  qui  étaient  manifestement  en  contradic- 
tion avec  les  données  de  l'histoire  réelle  :  qu'ils  y  aient 
cru  ou  non,  ils  nous  ont  laissé  sur  l'épopée  du  moyen 
âge  de  nombreux  et  souvent  très  précieux  témoignages. 
Voyons  quel  sont,  entre  ces  témoignages,  ceux  qui  con- 
cernent Girart  de  Roussillon. 

J'aurais  pu  classer  ici  le  texte  de  Philippe  Mousket, 
cité  plus  haut.  Mais,  pour  la  partie  où  il  se  trouve,  la 
chronique  rimée  de  Mousket  n'est  vraiment  pas  de  l'his- 
toire. 

Une  chronique  saintongeaise,  composée  vers  le  milieu 
du  xiii^  siècle  et  intercalée  dans  la  traduction  du  Pseudo- 
Turpin  faite  par  Nicolas  de  Senlis  ',  contient  une  longue 
série  d'informations  plus  ou  moins  authentiques  sur  les 
translations  de  reliques  et  de  trésors  d'églises  qui  furent 
effectuées  au  ix^  siècle  afin  de  mettre  ces  richesses  à  l'a- 
bri des  ravages  des  Normands.  On  y  lit  qu'au  temps  des 
incursions  normandes,  les  Hongrois  vinrent  en  Bourgo- 
gne et  détruisirent  l'abbaye  de  Souvigny  "  fondée  par  Gi- 

1.  Biblioth.  nat.jfr.  6714;  voy.  sur  cette  chronique  V Histoire  litté- 
raire de  la  France,  XXI,  741  ;  G.  Paris,  De  Pseudo-Turpino ,  pp.  52-3  ; 
Boucherie,  Revue  des  langues  romanes,  11(1871),  p.  iig. 

2.  Diocèse  de  Clermont  (ch.-l.  de  c.  de  l'arr.  de  Moulins). 


ex  INTRODUCTION 

rart  de  Roussillon  K  J'ignore  d'où  est  tirée  cette  notion 
qui  est  certainement  du  domaine  de  la  légende,  car,  s'il 
est  vrai  qu'il  existait  au  ix^  siècle  à  Souvigni  une  église 
dédiée  à  saint  Pierre  ^,  aucun  document  authentique  n'en 
fait  connaître  le  fondateur,  et  d'ailleurs  le  surnom  «  de 
•Roussillon  »  indique  que  l'interpolateur  saintongeais  a 
puisé,  directement  ou  indirectement,  à  une  source  non 
historique. 

La  chronique  d'Aubri  de  Trois-Fontaines^  cette  mine 
si  précieuse  d'allusions  à  notre  vieille  épopée,  contient  le 
passage  ci-après  que  l'on  a  cru  pouvoir  appHquer  à  no- 
tre héros  : 

Anno  DCCCLXvi...  Sequitur  Gumo  ^  :  Quod  regnum  Burgundie, 
quia  spectare  constabat  ad  imperatorem,  fratrem  defuncti  Ka- 
roli,  Ludovicum,  qui  tune  expellendis  adhuc  ab  Italia  Sarrace- 
nis  instabat,  tante  presumptionis  invasionem  et  cupiditatis  a 
Karolo  rege  factam,  Gerardus  Viennensis,  utriusque  Burgundie 
dux  potentissimus,adeo  tulisse  graviter,  et  ob  hoc  tamdiu  distu- 
lisse  subjectus  eidem  Karolo  fieri,  et  tôt  et  tanta  detrimenta  re- 
rum  et  hominum  alter  intulisse  creditur  alteri,  quousque  nimia 
fatigatione  per  semetipsam  tam  longa  concertatio  se  consump- 
sit.  Régi  tamen  Karolo  cessisse  Gerardum  et  victoriam  ei  con- 
cessisse  perhibent  heroice  cantilene. 

(Pertz.  Scriptores,  XXIII,  789. ) 
Il  y  a  ici  un  mélange  de  l'histoire  réelle  du  comte  Gi- 

1.  «  Eisi  cum  li  Nprmant  vindrentper  France  et  per  Aguiaine,  vin- 
«  drent  li  Angre  en  Borguognie,  e  destruissirent  l'abaia  de  Sauvignié 
«  que  Girarz  de  Rossillo  funda.  «  Ms  5714.  toi.  37  b  ;  cf.  Peigné  De- 
lacourt,  Les  Normans  dans  le  Noyonnais  (Noyon,  1868),  p.  95. 

2.  Gallia  diristiana,  II,  377. 

3.  Gui  de  Bazoches,  chantre  de  l'église  cathédrale  de  Ghâlons,  dont 
la  chronique,  l'une- des  sources  principales  d'Aubri,  a  été  récemment 
retrouvée  par  le  comte  Riant  {Note  sur  les  œuvres  de  Gui  de  Ba:(oches^ 
par  le  comte  Riant.  Paris,  1877,  in-S»,  11  pages). 


VI.   —  TEMOIGNAGES  DIVERS  CXI 

rart,  régent  de  Provence  \  et  de  l'histoire  fabuleuse  de 
Girart  de  Vienne  '.  Aubri ,  après  avoir  introduit  dans 
sa  narration  ce  morceau  de  Gui  de  Bazoches,  dit  que  ce 
Girart  est  celui  qui  fit  transporter  à  Vezelai  les  reliques 
de  sainte  Marie-Madeleine,  à  Avalon  celles  de  saint 
Lazare,  et  qui  fonda  de  nombreuses  abbayes,  entre 
autres  celles  de  Vezelai  et  de  Pothières.  On  voit  qu^ Au- 
bri identifie  le  comte  Girart,  Girart  de  Vienne,  et  enfin 
Girart  comte  de  Bourgogne,  qui,  selon  plusieurs  chroni- 
ques ^,  fit  transporter  le  corps  de  la  Madeleine  à  Vezelai. 
Mais  nous  devons  remarquer  qu'Aubri  ne  donne  point 
au  Girart  dont  il  parle  le  surnom  de  Roussillon.  D'où 
on  peut  conclure  qu'il  n'a  connu  ni  la  vie  latine  de  Gi- 
rart de  Roussillon  ni  aucune  chanson  de  geste  sur  ce 
personnage  ^. 

Dans  la  chronique  attribuée  à  Baudouin  d'Avesne, 
qui  appartient  à  la  fin  du  xiii'^  siècle  ^,  il  y  a  une  men- 
tion rapide  des  luttes  de  Girart  et  de  Charles  Martel. 

1.  Voir  ci-dessus,  chap.  I. 

2.  Ce  que  dit  Aubri,  ou  plutôt  Gui  de  Bazoches,  dans  le  passage 
précité,  se  rapporte  peut-être,  non  pas  à  la  chanson  perdue  de  Girart  de 
Vienne  dont  le  contenu  nous  est  connu  par  la  Karlamagnus-Saga,  ni 
au  renouvellement  dû  à  Bertran  de  Bas-sur-Aube  (voy.  G.  Paris,  Hist. 
poét,  de  Charlemagne,  325-8),  mais  à  un  poème  perdu  de  Girart  de 
Roussillon,  dont  il  va  être  question  à  la  page  suivante. 

3.  Sigcbert  de  Gembloux  à  l'année  745  (Pertz,  Scriptores,  VI,  33 1;  et 
ceux  qui  l'ont  copié,  par  exemple  Aubri,  à  l'année  746  (Pertz,  Scrip- 
tores, XXIII,  706).  Cf.  ci-dessus,  p.  xxviii. 

4.  En  réalité,  le  texte  précité  d' Aubri  ne  peut  être  considéré  comme 
un  témoignage  sur  le  Girart  de  Roussillon  épique.  Si  je  l'ai  cité  et  dis- 
cuté, c'est  parce  qu'une  citation  tronquée,  faite  par  M.  Fr.  Michel,  de 
ce  passage,  dans  la  préface  de  son  édition  (p.  ix),  pouvait  faire  croire 
qu'Aubri  avait  eu  en  vue  notre  chanson  de  geste. 

5.  Voir,  au  sujet  de  cette  chronique,  l'article  de  V.  Le  Clerc,  dans 
V Histoire  littéraire,  XXI,  753-764. 


CXII  INTRODUCTION 

Après  avoir  conté  comment  ce  dernier  battit  les  Sarrasins 
et  leur  tua  SyS.ooo  hommes,  le  compilateur  poursuit 
ainsi  : 

Puis  ot  Charles  Martiaus  mont  de  batailles  contre  Gerart  de 
Roussillon,  et  i  ot  grant  destruction  de  gens  et  de  terres.  En  la 
fin  prist  Charles  Roussillon  et  pluisours  chités  et  chastiaus  et 
laissa  ses  gardes  ou  païs  et  puis  s'en  repaira  en  Franche.  Puis 
après  resmut  la  guerre  entre  le  roi  Charlon  et  le  duc  Oedon 

(Bibl,  nat.  fr.  17264,  fol.  xxxvj  c;  cf,  fr.  15460,  fol.  69  c.) 

Ce  passage  se  retrouve,  légèrement  modifié,  dans  les 
chroniques  de  Flandres  analysées  et  partiellement  pu- 
bliées par  Buchon  d'après  un  manuscrit  du  xv^  siècle  : 

Tantost  après  ces  advenues  que  vous  avez  oy  ci  dessus,  Char- 
les Martel  eut  guerre  a  Gerart  de  Roussillon.  Et  y  eult  grant 
destruction  d'une  partie  et  d'aultre.  Mais  a  la  fin  Charles  print 
Roussillon  et  plusieurs  aultres  chasteaulx  dudit  Gerart,  et  mist 
ses  garnisons  dedens  '. 

Les  Annales  du  Hainaut  de  Jacques  de  Guise  nous 
fournissent  un  témoignage  très  précis  dont  l'importance 
consiste  en  ceci,  qu^il  se  rapporte  à  un  poème  dérivé,  à  ce 
qu'il  semble,  de  notre  chanson  renouvelée,  mais  sûre- 
ment différent.  Voici  ce  texte,  qui  est  au  livre  XI, 
ch.  XLix  (édition  Fortia  d'Urban,  VIII,  188-90)  : 

SiGEBERTUs.  Hoc  anno,  Aquensi  urbe  a  Sarracenis  desolata, 
corpus  inde  beat^  Marice  Magdalenae  a  Gerardo  comité  Bur- 
gundiœ  ad  cœnobium  Versiliacum  a  se  constructum  transfertur  \ 

1.  Choix  des  chroniques  et  mémoires  sur  V histoire  de  France  (Pan- 
théon littéraire,  i<^4i),  pp.  63q-40, 

2.  C'est  le  passage  de  Sigebert  auquel  renvoie  la  note  3  de  la  page 
précédente. 


VI.   TEMOIGNAGES  DIVERS  CXIII 

—  AcTOR.  De  isto  Gerardo  aliqua  reperi  in  quodam  libro  metri- 
íìcato  in  vulgari,  eu  jus  tenor  talis  est  :  Gerardus,  Burgundionum 
dux,  cognomento  de  Rousselione,  extitit  cornes  comitatus  Ner- 
viensis  atque  Bracbatentis,  et  usque  ad  mare  fuit  possessio  sua. 
Hic  in  uxorem  accepit  filiam  imperatoris  Constantinopolitani, 
sororem  uxoris  Karoli  Martelli.  Hi  duo  in  principio  amicitias 
inter  se  plurimas  habentes,  tandem  inimicitiae  graves  valide 
exortas  de  malo  in  pejus  per  longa  tempora  successerunt.  Contra 
comitatum  Haynauci  duxit  guerras,  et  prosecutus  est  eas  Gerar- 
dus de  Vienna,  ejus  consanguineus,  per  plures  annos.  Sed  suf- 
fultus  auxilio  Karoli  Tuditis  {Martel),  ipse  cornes  Haynauci 
in  omnibus  triumphans,  prius  destructis  castris  notabilibus,  quae 
dicebantur  Gerardi  Mansus  et  Mons  Gerardi  '  et  Castri  Viennae  ^, 
comitatus  Nerviensis  finaliter  pace  longa  potiti  sunt.  Hic  in 
dicto  suo  comitatu  plures  ecclesias  legitur  aediíìcasse,  utputa 
abbatiam  de  Lutosa,  in  qua  instituit  abbatem  sanctum  Badilo- 
rem  confessorem,  cujus  legendam  hic  consequenter  annotavi  • 
item  et  ecclesiam  beatœ  Marias  Antonensis  ^,  et  illuc  misit,  prout 
aliqui  ferunt,  corpus  beati  Maximi,  episcopi  et  confessoris  et 
sanctas  Ecclesice  doctoris  eximii,  cujus  etiam  legendam,  prout 
accepi  a  dicta  ecclesia,  etiam  successive  conscripsi 


Nous  avons  ici  l'analyse  partielle  d'un  poème  français 
[liber  metrificatiis  in  vulgari).  Ce  poème  offre  avec 
notre  chanson  renouvelée  une  coïncidence  importante  : 
c'est  que  Charles  Martel  et  Girart  sont  représentés 
comme  ayant  épousé  les  deux  filles  de  l'empereur  de 
Constantinople.  L'origine  des  deux  épouses  est  toute 
différente  dans  la  vie  latine,  et  on  a  soutenu  que  celle- 
ci  s'accordait  en  ce  point  avec  la  chanson  primitive  ^ 
Si  donc  l'idée  de  donner  pour  père  aux  deux  jeunes  fil- 

1.  Grammont  sur  la  Deure  (note  de  l'édition). 

2.  Viane,  au  midi  de  Grammont  (note  de  l'édition). 

3.  Le  chapitre  de  N.-D.  d'Antoing,  dioc.  de  Cambrai. 

4.  Voir  ci-dessus,  p.  xxvii,  note  2. 


CXIV  INTRODUCTION 

les  l'empereur  de  Gonstantinople  appartient  à  Fauteur  de 
la  chanson  renouvelée,  il  faut  que  le  poème  auquel  Jac- 
ques de  Guise  fait  allusion  ait  suivi  cette  chanson,  au 
moins  sur  ce  point. 

Jacques  de  Guise  compilait  à  la  fin  du  xiv^  siècle,  et  en 
un  pays  où  Pusage  de  composer  des  poèmes  en  forme  de 
chanson  de  geste  s'est  conservé  bien  plus  tard  qu^ailleurs  ^. 
Il  est  donc  probable  que  le  poème  dont  il  nous  donne 
une  idée  sommaire  ne  devait  pas  être  bien  vieux-,  pré- 
somption qui,  du  reste,  est  confirmée  par  le  peu  que  no- 
tre compilateur  nous  fait  connaître  de  son  roman.  Une 
chanson  de  geste  où  Girart  de  Roussillon  a  pour  cousin 
et  auxiliaire  Girart  de  Vienne  appartient  visiblement  à 
l'époque  où  les  romanciers  se  plaisaient  à  établir  entre 
les  héros  épiques  des  relations  de  parenté  plus  imaginai- 
res encore  que  ces  héros  eux-mêmes.  Un  autre  trait  dis- 
tinctif  de  ce  roman,  c'est  que  Girart  y  était  rattaché  aux 
pays  belges,  tout  en  restant  duc  de  Bourgogne.  Le  point  de 
départ  de  cette  idée  c^est,  si  je  ne  me  trompe,  le  passage 
de  la  chanson  renouvelée  (§  6),  où  il  est  dit  que  Charles 
Martel  avait  octroyé  à  Girart  la  Flandre  et  le  Brabant. 
Remarquons,  à  la  fin  de  la  citation  de  Jacques  de  Guise, 
la  mention  de  Badilon  et  des  fondations  pieuses  de  Girart. 
Est-ce  encore  tiré  du  roman  perdu  ?  Ce  peut  bien  être.  Je 
n'ai  vu  nulle  autre  part  que  Tapocryphe  Badilon  ait  été 
abbé  de  Leuze  '.  Le  compilateur  a  pris  de  là  occasion 
d'insérer  dans  ses  annales  la  légende  de  Badilon  ^,  comme 

I.  H  ligue  Capet,  Baudouin  de  Sebourg, Tristan  de  Nanteuil,  les  der- 
nières suites  du  roman  d'Alexandre  (La  Vengeance,  de  Jean  le  Nivelois, 
les  Vœux,  le  Resior  et  le  Parfait  du  Paon)  appartiennent  à  la  Flandre 
ou  aux  pays  wallons. 

2  .  Diocèse  de  Cambrai. 

3.  Sur  cette  légende,  voy.  ci-dessus,  p.  xxviii. 


VI.    —  TEiMOIGNAGES  DIVERS  CXV 

du  reste  il  l'annonce  [cnjus  legendam  conseqiienter  hic 
annotavi).  Elle  occupe  les  chapitres  l  à  liv  du  onzième 
livre. 

Nous  trouverons  plus  loin,  dans  le  roman  en  prose  de 
Wauquelin,  une  autre  allusion  au  roman  dont  Jacques 
de  Guise  vient  de  nous  révéler  Texistence.     . 

Un  autre  compilateur  belge,  qui  écrivait  peu  d'années 
après  Jacques  de  Guise,  et  qui  avait  sinon  beaucoup  de 
jugement,  du  moins  une  lecture  immense,  Jean  d'Outre- 
meuse, mentionne  en  ces  termes  Girart  de  Roussillon, 
après  avoir  conté,  d'après  Sigebert,  la  translation  de  la 
Madeleine  à  Vezelai. 

En  cel  an  (724)  oit  une  grant  bataille  entre  Char-Martel  rov 
de  Franche  et  Gérard  de  Rossellon  ;' mais  Gérard  fut  desconfis 
et  ly  meïsmes  mult  navreis.  (Le  Myreur  des  histors,  II.  443.) 

Dans  une  chronique  française  qui  s'arrête  â  l'an  i  3qo, 
et  où  les  emprunts  à  nos  anciens  poèmes  chevaleresques 
sont  très  nombreux  \  on  lit,  à  la  suite  de  la  mort  de 
Charles  Martel  : 

Gerart  de  Rosseillon,  conte  de  Borgoigne,  iist  lors  translater 
le  corps  de  la  benoiste  Madelaine  en  l'abbave  de  Vezelay  qu'il 
avoit  fonde'e. 

(Bibl.  nat.,  fr.  5oo'3,  fol.  91  v«.) 

Ce  n'est  point  autre  chose,  au  fond,  que  le  passage  de 
Sigebert  cité  plus  haut.  Mais  Sigebert  dit  simplement 


I.  Voir  sur  cette  chronique,  qui  a  appartenu  à  Fauchet,  G.  Paris, 
Hist.  poét.  de  Charlema^ne,  pp.  104-3  et  483;  L.  Delisie,  Comptes 
rendus  des  séances  de  l'Acad.  des  iuscr.  et  Belles-Lettres,  1879,  p.  199 
(cf.  Romania,  Vm,  633), 


CXVI  INTRODUCTION 

í(  Girart  comte  de  Bourgogne  »  ;  ici  nous  avons  en  plus 
le  surnom  «  de  Rosseillon  »,  par  lequel  se  manifeste  l'in- 
fluence de  la  légende.  Il  est  à  noter,  du  reste,  que  la 
même  chronique  ne  souffle  mot  de  Girart,  ni  sous  le  rè- 
gne de  Charles  Martel,  ni  sous  celui  de  Charles  le 
Chauve. 

Au  xvL^  siècle  encore,  on  trouve  dans  les  compilations 
historiques  un  écho  tardif  de  la  renommée  que  le  ro- 
mancier avait  faite  à  Girart  de  Roussillon.  Voici  un  pas- 
sage du  chroniqueur  Jacques  Meyer  où  figure  une  fille 
de  Girart,  ce  qui  est  en  contradiction  absolue  avec  tous 
les  monuments  que  nous  connaissons  de  la  légende  de  ce 
personnage.  Le  quidam...  refenint  de  la  seconde  phrase 
semble  faire  allusion  à  Jacques  de  Guise  : 

DCCLXV.  Lydericus  Harlebecanus  in  demortui  patris  Esto- 
redi  successit  opes  ductaque  uxore  Hermengarde  filia  Gerardi 
Ruscionensis,  Englerannum  filium  sustulit,  factusque  est  prce- 
fectus  littoris  ac  maris  Flandrici.  Hune  Gerardum  Ruscionen- 
sem  quidam  in  Nerviis  ad  usque  Oceanum  imperitasse  referunt, 
ut  scripsimus  alibi  '. 

Ce  passage  de  Jacques  Meyer  est  reproduit  en  subs- 
tance dans  les  Chroniques  et  Annales  de  Flandre  d'Ou- 
degherst  {Anvers,  1 571),  fol.  3o. 

Plusieurs  des  témoignages  qui  précèdent  montrent 
que  les  récits  légendaires  concernant  Girart  de  Rous- 
sillon ont  eu  dans  les  Flandres  un  grand  retentis- 
sement.  Les  textes  qui  vont  être  produits  maintenant 


I.  Commentarii  s ive  Annales  reriim  Flandricarum  libvi  septendecim, 
auiore  Jacobo  Meyero  Baliolano.  Antuerpiae,  mdlxi.  In-fol. 


VI.  —  TEMOIGNAGES  DIVERS  CXVII 

établissent  que  des  récits  analogues  avaient  cours  en 
Bourgogne,  ce  qui  du  reste  sera  démontré  d'une  façon 
plus  directe  dans  le  chapitre  suivant.  Ces  textes  sont 
empruntés  à  des  chroniques  locales  d'une  époque  reia- 
tivement  récente,  dont  les  sources  ne  peuvent  pas  tou- 
jours être  déterminées  avec  précision. 

Il  y  avait  dans  la  bibliothèque  de  feu  A. -F.  Didot  un 
manuscrit  composé  de  quinze  feuillets  de  vélin,  dont 
onze  ornés  d^assez  belles  miniatures  représentant  cha- 
cune une  scène  de  l'histoire  de  Bourgogne.  La  rubrique 
initiale  du  ms.  était  ainsi  conçue  :  «  S'ensievent  aulcu- 
«  nés  chroniques  extraittes  d'aulcuns  anciens  registres, 
«  et  aultres  enseignemens  d'anciens  rois,  princes  et 
«  pluiseurs  saintes  personnes  issus  de  la  très  noble 
«  et  anchienne  maison  de  Bourgongne.  »  Il  résulte  de 
divers  indices  relevés  dans  le  catalogue  dressé  pour  la 
vente  '  que  ce  ms.  a  dû  être  exécuté  entre  148Í  et  i486. 
La  sixième  de  ces  miniatures  est  ainsi  décrite  dans  le 
catalogue  :  «  Gérard  de  Roussillon...  remporte  une 
((  victoire  sur  le  roi  de  France.  Au  fond,  on  voit  l'abbaye 
((  de  Vezelay,  fondée  par  Theochus,  roy  de  Bourgogne, 
«  père  de  Gérard,  et  terminée  par  ce  dernier;  sur  la 
«  route,  on  distingue  le  cortège  qui  y  transporte  le 
«  corps  de  la  glorieuse  Magdelaine,  comme  il  appert 
»  en  sa  légende.  »  Ce  ms.  a  été  acquis,  pour  le  prix 


I.  Bibliothèque  A.-Firmin  Didot.  Catalogue  des  livres  rares  et 
précieux,  manuscrits  et  imprimés.  Juin  1878,  p.  5i  (n^  63).  Quatre 
des  miniatures  sont  reproduites  (trois  en  noir  et  une  en  chromolitho- 
graphie) dans  l'édition  sur  papier  vélin  qui  a  été  faite  du  catalogue 
Didot  sous  le  titre  de  Catalogue  illustré  des  livres  précieux,  viamis- 
crits  et  imprimés,  faisant  partie  de  la  Bibliothèque  de.  M.  Ambroise 
Firmin-Didot. 


CXVIII  INTRODUCTION 

fort  élevé  de  20,5oo  fr.,  par  M.  D.  Morgand,  li- 
braire, qui  a  bien  voulu  me  le  communiquer.  J'en  ai 
extrait  le  passage  suivant  : 

fFoI.  7  v°j  Theochus  fut  roy  de  Bourgongne  et  fonda  Tab- 
bave  de  Vezelay  emprès  Avalon  en  Bourgongne. 

Gérard  de  Rossillon,  fìlz  du  roy  de  Bourgongne,  parfist  la 
ditte  abbaye  et  église  de  Vezelay  et  y  fist  {fol.  8)  aporter  le 
corps  de  la  glorieuse  Magdelaine,  comme  il  appert  en  sa  lé- 
gende. Le  dit  Gérard  gaigna  .xvij.  batailles  contre  le  roy  de 
France  et  en  eubt  la  victoire.  En  mémoire  desqueles,  et  pour 
l'honneur  de  Dieu,  fonda  .xvij.  églises,  tant  canoniales  corne 
abbaciales,  a  sçavoir  ledit  Vezelay.  Avalon.  Grandmont,  Leuze, 
l'abbaye  de  Poitiers  ',  entre  Troies  et  Bar  sur  Saine  %  et  aultres, 
et  recouvra  tout  le  royaulme  de  Bourgongne  que  les  roys  de 
France  avoient  usurpé.  Et  fist  refaire  le  chastel  de  Grismont  ' 
sur  Poligny,  ouquel  il  se  tira  au  temps  de  son  adversité.  Ledit 
Gérard  mourut  en  son  pays  de  Prouvence,  quy  lors  estoit 
royaulme  de  Bourgongne  ''  en  la  dicte  église  de  Poitiers  ou  il 
gist. 

Cette  chronique  bourguignonne  se  retrouve  en  abrégé 
dans  un  petit  opuscule  dont  on  a  plusieurs  mss.  et  qui 
a  été  imprimée  sous  ce  titre  : 

Extraictz  daucuns  anciens  registres  et  autres  enseignemens 
trouvez  tant  au  viel  chasteau  de  Grimon  que  en  la  thresorerie 
de  Poligny  et  ailleurs ,  touchant  les  roix,  princes  et  autres 
sainctes  personnes  yssuz  de  la  tresnoble  et  victorieuse  maison 
de  Bourgongne.  —  Imprimé  en  Anvers  lan  MDLIII. 

1.  C.-à-d.   Pothières. 

2.  Ce  n'est  pas  exact  :  l'abbaye  de  Pothières  est  située  près  de  la 
Seine  en  amont  de  Bar,  entre  cette  ville  et  Chatillon-sur-Seine. 

3.  Grief  mont  ou  Grimont,  était  un  ancien  château  dont  les  ruines 
se  voient  encore  auprès  de  Poligni  (Jura). 

4.  Sic  ;  suppléez  [et  fut  porté]  r 


VI.  TEMOIGNAGES  DIVERS  CXIX 

On  lit  à  la  fin  : 

Imprimé  en  Anvers  en  Ihostel  M.  Ant.  des  Cors  lan  MDXLIII. 
—  12  ff.  in-8o  (Bibl.  nat.  L"'  m  144.  Réserve)  '. 

D'après  un  témoignage  dont  je  dois  la  connaissance  à 
M.  B.  Prost,  ancien  archiviste  du  Jura,  Fauteur  de  cet 
opuscule,  ou  peut-être  de  la  chronique  telle  que  l'offre  le 
ms.  Didot,  serait  un  certain  Philippe  Martin,  ancien 
chambellan  du  duc  Philippe  le  Bon.  Quoi  qu'il  en  soit, 
voici  ce  qu'on  lit  dans  l'imprimé,  au  fol.  B  .iiij.  r°  : 

Diocus  fut  roy  ùe  Bourgongne  et  fonda  Veselay,  et  depuis 
vint  Gerad  de  Rossillon,  filz  du  roy  de  Bourgongne,  lequel 
parfeit  ledit  Veselay  et  y  feit  apporter  le  corps  de  la  glorieuse 
Magdeleine,  et  fonda  dix-sept  abbaies.  Et  recouvra  tout  le 
royaume  de  Bourgongne  que  les  roix  de  France  avoient  usur- 
pez, et  feit  refaire  le  chastel  de  Grymon  sur  Poligny,  auquel  il 
se  sauva  et  retira  au  temps  de  son  adversité. 

Enfin,  je  dois  encore  à  l'obligeance  de  M.  B.  Prost  la 
communication  d'une  courte  chronique  manuscrite  des 
premières  années  du  xvi^  siècle,  ayant  pour  litre  «  Fon- 
dation de  la  ville  de  Poligny  et  des  lieux  circonvoisins, 
extraite  du  vieux  original,  entre  les  titres  de  Bourgo- 
gne »,  et  dans  laquelle,  après  avoir  parlé  de  la  fonda- 
tion du  bourg  de  Frin  %  Fauteur  poursuit  ainsi  : 

Depuis  la  fondation  desquels  château  et  bourg,  ledit  lieu  fut 
appelle  Frin  jusqu'à   ce   que   le  roy  Charles  le  Chauve,  roy  de 


1.  Cette  chronique  doit  être  identique,  au  moins  pour  la  plus  grande 
partie  de  son  contenu,  à  deux  opuscules  décrits  par  Brunet  que  je  n'ai 
pu  rencontrer  nulle  part  (voy.  Manuel  du  libraire.  5*  édit.  I,  1875  : 
Les  croniques  des  roy  s,  duc^  et  comtes  de  Bourgogne..,). 

2.  Lieu  dit  du  territoire  de  Poligni. 


CXX  INTRODUCTION 

France,  suscita  guerre  à  Girard  de  Rossillon,  fils  de  Rahon, 
roy  de  Bourgogne,  lequel  de  Rahon  estoit  pour  lors  aux  Es- 
pagnes  à  rencontre  des  infidèles  et  ennemis  de  la  foy  chres- 
tienne,  a  raison  de  quoy  le  dit  roy  Charles  ne  fist  savoir  au- 
cune défiance  audit  Girard  de  Rossillon,  et  conspira  trahison 
par  un  nommé  Guy  de  Montmorency,  lequel,  en  l'absence  du" 
dit  de  Rahon,  roy  de  Bourgogne  investit  légèrement  aucunes 
places  sur  ledit  Girard,  comme  le  chasteau  de  Sainte  Croix  Ba- 
dalil  étant  desu  Poitier  ' ,  que  haute  ^  et  fit  grandes  conquêtes  jus- 
qu'à ce  que  ledit  Girard  lors  estant  en  Provence,  avec  une 
sienne  sœur  femme  du  comte  de  Provence,  se  tira  en  Bourgo- 
gne avec  quatre  de  ses  neveux,  fils  de  sa  dite  sœur,  a  sçavoir 
Fouques,  Saugnin,  Cours  et  Adrien,  atout  ce  qu'il  peut  as- 
sembler de  genz,  et  vint  audit  Frin,  et  fist  remuer  et  refaire 
ledit  chasteau  de  Grimont,  et  la  fit  son  armée  pour  illec  atten- 
dre ledit  roy  Charles  le  Chauve,  lequel  avoit  déjà  assiégé  une 
place  nommée  Gaillardon  ",  distante  a  une  lieue  et  demie  dudit 
Frin,  et  illec  bastit  et  fonda  un  chasteau  qu'il  appella  Chastel 
Charlon  '  en  son  nom,  durant  qu'il  fut  devant  ledit  Gaillar- 
don. Pendant  lesquelles  choses  ledit  Girard  de  Rossillon  al- 
loit  et  venoit  souvent  par  le  pays  pour  amasser  gens  ;  de  même 
contre  un  chasteau  qui  se  nomme  a  Jontroyne  '",  a  raison  de 
quoy  plusieurs  de  ses  capitaines  n'etoient  point  contents  de  sa 
longue  demeure  qu'il  faisoit  au  dit  Frin,  qui  dura  plus  de  dix- 
huit  mois,  disant  qu'il  devoit  combattre  sans  la  tant  suratten- 
dre. Lequel  Girard  de  Rossillon  avertit  de  ce  que  dessus,  fit 
assembler  ses  capitaines  en  conseil,  leur  remontrant  que  ce 
qu'il  avoit  tant  différé  de  combatre  estoit  qu'il  esperoit  tou- 
jours amasser  gens  pour  son  armée,  et  qu'ils  pouvoient  bien 
connoistre  la  grande  puissance  du  roy  Charles,  qu'estoit  telle 
que  le  dit  roy  Charles  avoit  vingt  hommes  contre  un  des  siens. 


I.  Est-ce  un  château  voisin  de  l'abbaye  de  Pothières  : 
a.  Corr.  que  autres? 

3.  Les  ruines  du  château  de  Gaillardon  se  voient  encore  près  de  Me- 
netru-le-Vignoble,  cant.  de  Voiteur,    arr.  de  Lons-le-Saulnier. 

4.  Château-Ghalon,  Jura,  cant.  de  Voiteur. 

5.  Frontenay,  cant.  de  Voiteur? 


VI.   TEMOIGNAGES  DIVERS  CXXI 

et  les  trahisons  ;  avec  ce  nonobstant  qu'il  esperoit,  au  plaisir 
de  Dieu  en  bref  les  combattre.  Et  dit,  en  donnant  courage  a  ses 
gens,  en  son  langage  bourguignon,  qu'encour  avoit  il  bien  éloi- 
gné ledit  roy,  ledit  Girard,  leur  remontrant  le  peu  de  distance 
qu'estoit  depuis  ledit  Frin  jusqu'audit  Chastel-Charlon,  ou  le- 
dit Charles  estoit  avec  sa  grande  puissance.  Pour  lequel  mot  et 
raison  d'iceluy  fut  appelle  ledit  lieu  de  Frin  Pouligny  ',  que 
l'on  dit  a  présent  Poligny;  et  de  ce  print  ledit  lieu  son  nom. 
Aussi  audit  chasteau  de  Grimont  par  ledit  Girard  furent  fon- 
de'es  des  nones  de  l'ordre  de  Saint  Benoit  en  la  cour  basse  d'i- 
celuy, lequelles  furent  translate'es  dois  ledit  chasteau  au  lieu  de 
Colonne  %  et  depuis  ledit  lieu,  par  Frédéric  Barberousse  lors 
querellant  ledit  royaume  de  Bourgogne,  furent  derechef  trans- 
late'es dois  ledit  Colonne  au  lieu  de  Saint  Jean  d'Authun,  au- 
quel elles  sont  encores  a  présent  '. 

Il  est  visible  que  le  rédacteur  anonyme  de  ce  ré- 
cit, a  connu  la  chronique  bourguignonne  citée  précé- 
demment. Ce  qu'il  dit  au  sujet  du  château  de  Grimont 
ne  laisse  guère  de  doute  à  cet  égard.  Mais,  de  plus,  il  a 
dû  connaître  l'histoire  en  prose  de  Girard  de  Roussillon 
compilée  en  1447,  par  Wauquelin,  qui  sera  étudiée  dans 
notre  prochain  chapitre  :  c'est  là  qu'il  a  trouvé  ce  Gui  de 
Montmorenci,  qui  aurait  occupé,  au  profit  de  Charles 
le  Chauve,  plusieurs  des  villes  de  Girart  \  C'est  à  la 


1.  Ceci  est  visiblement  tiré  de  la  rédaction  en  prose  de  Wauquelin 
(voy.  ci-après,  p.  cxlu),  où  on  lit  :  a  Si  deist  par  aventure  en  son  lan- 
gaige  bourguignon  que  encores  avoit  il  pouloigné  (pourloignié,  réd. 
en  vers,  v.  i623;  le  roi  Charle,  pour  lequel  mot  ainsi  dict  et  proféré 
ses  gens  mirent  nom  a  la  dite  place  Pouligny,  qui  encores  dure  et  a 
duré  jusques  aujourd'hui  )>  (ch.  xlv). 

2.  Arr.  et  cant.  de  Poligni. 

3.  La  chronique  d'où  ce  morceau  est  tiré  fait  partie  de  la  bibliothè- 
que de  M.  le  comte  de  Laubespin  (Mss.  de  l'abbé  Guillaume,  t.  II, 
p.  171-9)- 

4.  Voir  ci-après,  p.  cxxx. 


CXXII  INTRODUCTION 

même  compilation  qu'il  a  emprunté  sa  bizarre  étymo- 
logie  de  Poligni.  Rahon  ou  de  Rahon,  roi  de  Bourgo- 
gne et  père  de  Girart,  n'est  pas  différent  de  Drogon  qui 
figure,  sinon  comme  roi  de  Bourgogne,  du  moins  comme 
père  de  Girart,  dans  la  chanson  aussi  bien  que  dans 
Wauquelin. 

Les  légendes,  une  fois  localisées,  sont  difficiles  à  dé- 
raciner. Aussi  ne  s'étonnera-t-on  pas  de  trouver  encore 
quelques  traces  de  toutes  ces  fables  chez  Thistorien 
bourguignon  Gollut,  qui  mourut  en  \bg5  K 


I.  Voici  ce  qu'on  lit  chez  cet  écrivain  dont  l'ouvrage  a  été  publié 
pour  la  première  fois  en  1392  : 

«  Soubs  le  temps  de  ce  prince  Ton  mect  la  construction  de  Chastel- 
«  Chalon  qu'il  feit  bastir  contre  Girard  de  Roussillon  qui  estoit  gou- 
«  verneur  du  comté  de  Bourgongne,  et  qui  havoit  prins  les  armes,  soit 
«  qu'il  favorisât  l'empereur,  ou  qu'il  pensât  que  le  pais  luy  appertenoit, 
«  ou  pour  quelque  autre  raison. 

«  Les  bonnes  gens  du  pais  monstrent  un  lieu,  sur  le  territoire  de 
«  Pontarlier,  ou  ils  disent  que  Girard  fut  veincu,  ainsi  que  ces  vers  de 
"  vieille  façon  disent  : 

Entre  le  Doux  et  le  Drugeon 
Mourut  Girart  de  Roussillon. 

«  Autres  disent  que  Girard  n'i  mourut  pas,  mais  que  après  ceste  ba- 
«  taille  il  se  retirât  au  cliasteau  de  Griefmont,  sur  Poligny,  et,  comme 
tt  quelques-uns  disent,  il  bastit  la  ville  de  Poligny,  de  laquelle  la  noble 
«  maison  de  Poligny  porte  le  nom,  qui  me  faict  penser  qu'elle  seroit 
«  descendue  de  ce  brave  seigneur,  »  Les  mémoires  historiques  de  la 
république  Sequanoise  et  des  princes  de  Franche-Comté  de  la  Bour- 
gongne  (1.  IV,  ch.  viii,  col.  334  de  l'édition  de  1846). 

Ce  qu'il  y  a  de  plus  curieux  dans  ce  morceau,  c'est  le  dicton  popu- 
laire que  nous  a  conservé  Gollui.  J'avoue  que  je  ne  devine  pas  d'après 
quelle  tradition  il  peut  avoir  été  composé.  M.  de  Terrebasse  le  cite, 
sans  indication  de  source,  avec  la  variante  périt  au  lieu  de  mourut^ 
p.  xxviii  de  la  préface  de  sa  réimpression  du  Girart  de  Roussillon  en 


Vm  —  LE  ROMAN  EN  ALEXANDRINS         CXXIII 


CHAPITRE  Vil 

LES    ROMANS    EN    VERS    ET    EN   PROSE    DE  GIRART 
iDE  ROUSSILLON  AUX  XIV"  ET  XV-  SIÈCLES 


Girart  de  Roussillon  était  un  héros  bourguignon.  11 
possédait  la  Bourgogne;  il  portait  le  titre  de  duc.  Des 
écrivains  désireux  de  gagner  la  faveur  des  ducs  de 
Bourgogne  comprirent  qu'il  y  avait  là  une  matière  à 
exploiter.  Au  xiv^  siècle,  on  reprit  l'histoire  du  vieux  hé- 
ros épique  et  on  la  rédigea  en  alexandrins  français  pour 
le  duc  de  Bourgogne,  Eudes  IV,  et  pour  sa  sœur,  Jeanne 
de  Bourgogne.  Au  xv^  siècle,  on  la  rédigea  deux  fois  en 
prose,  d'après  des  sources  différentes,  pour  le  duc  de 
Bourgogne  Philippe  le  Bon.  Nous  allons  passer  en  re- 
vue ces  diverses  compositions. 


prose.  Il  en  rapporte  aussi  une  autre  version,  tirée  de   la  Bibliothèque 
historiale  de  Nicolas  Viguier  (Paris,  iSSy,  fol.),  II,  477  : 

Autour  de  Val  et  Daliron, 
De  Vendemaur  et  Montbaston 
Perist  Girard  de   Roussillon. 

Viguier  connaissait  des  romans  sur  Girart  de  Roussillon,  car,  après 
avoir  parlé  de  la  courte  lutte  du  comte  Girart  contre  Charles  le  Chauve, 
en  870  (cf.  ci-dessus,  pp.  v,  vi),  il  ajoute  (l.  l.)  :  «  Quant  au  comte 
«  Girard...  il  semble  que  c'est  luy  qu'on  dit  avoir  esté  surnommé  de 
«  Roussillon,  duquel  les  Romains  {lis.  Romans)  racontent  tant  de  fa- 
it blés  et  de  mensonges.  »  —  Paradin  (Annales  de  Bourgongne,  Lyon, 
i566,  p.  94)  fait  aussi  allusion  à  un  roman  de  Girart  de  Roussillon. 


CXXIV  INTRODUCTION 


§  I.  Le  roman  en  alexandrins  de  Girart  de  Roussillon 
Ce  roman,  dont  on  possède  plusieurs  manuscrits  -,  et 

I.  Ces  mss.  n'ayant  été  indiqués  qu'incomplètement  et  d'une  façon 
confuse  dans  la  préface  de  l'édition,  je  crois  devoir  en  donner  ici  la 
liste  exacte  : 

Bruxelles,  Bibl.  roy.  de  Belgique,  11181  ;  xv'^  s.;  papier;  ii3  ft'.  à 
3o  vers  par  page.  Ce  ms.  a  fait  partie  de  la  librairie  de  Philippe  le  Bon, 
duc  de  Bourgogne.  11  est  ainsi  décrit  dans  l'inventaire  de  1467  (Bar- 
rois,  Bibliothèque  protypographiqne,  n»  1446)  :  «  Ung  livre  couvert 
de  cuir  blanc,  en  papier,  intitulé  au  dehors  :  Cest  le  livre  Gérard  de 
Roucillon,  duc  de  Bourgogne,  en  ryme,  comenchant  ou  second  feuillet 
C//f  quy  n'a  que  doner^  et  au  dernier  ne  le  corps.  »  Cf.  l'inventaire 
de  1487  Barrois  n»  2167,  et  l'inventaire  fait  par  ordre  de  Philippe  II, 
en  i568,  Bibl.  nat.  Cinq  cents  de  Colbert,  n"*  r3o,  fol.  1 1 1  v". 

Montpellier,  Bibl.  de  la  Faculté  de  médecine,  849.  Parchemin,  fin 
du  XIV*  siècle.  io3  feuillets.  Ce  ms.,  qui  provient  de  la  cathédrale  de 
Sens,  me  paraît  être  le  plus  ancien  et  le  meilleur  de  tous.  11  est  mal- 
heureusement fort  incomplet,  ayant  perdu,  çà  et  là,  plusieurs  feuillets 
qui  ont  été  rétablis  d'après  le  ms.  de  Paris,  sous  la  direction  de  Sainte- 
Pal  aye. 

Même  bibliothèque,  244,  anciennement Bouhier  D  i3,  parchemin  et 
papier;  xv' siècle  ;  126  feuillets. 

Paris,  fr.  i5io3  ^anc.  264  2  du  supplément  français),  copie  exécutée 
à  Châtillon-sur-Seine,  par  Eude  Savesterot,  prêtre,  et  datée  du  9  jan- 
vier 1416  (A.  S);  papier,  143  feuillets  dont  i38  occupés  par  le  poème. 
A  fait  partie  de  la  librairie  des  ducs  de  Bourgogne.  Inventaire  de  1467 
(Barrois,  Bibl.  protypogr.,  n"  1449)  :  «  Ung  autre  livre  petit,  couvert 
((  de  cuir  blanc,  intitulé  au  dehors  Cest  le  ramant  de  Gerart  de  Rou- 
es, cillon  ducq  de  Bourgogne,  començant  au  second  feuillet.  Nul:^  ne 
a  luy  doit  tollir,  et  au  dernier  ou  lieu  ouje.n  Cf.  d'autres  mentions  du 
même  ms.  dans  les  inventaires  de  1487,  Barrois  n"  2168,  et  de  i568' 
Bibl.  nat.,  Cinq  cents  de  Colbert  n»  i3o,  fol.  106. 

Ily  a  à  la  bibliothèque  de  Troyes,  sous  le  n°  742  une  copie  (anc. 
Bouhier  14)  du  ms.  244  de  Montpellier.  De  cette  copie  est  dérivée  une 
autre  copie,  faite  par  Barbazan,  sur  laquelle  Sainte-Palaye  a  ajouté 
les  principales  variantes  du  ms.  de  Montpellier  349,  qui  était   alors  à 


VII.   —  LE  ROMAN  EN  ALEXANDRINS  CXXV 

une  fort  mauvaise  édition  ',  est  adressé  à  Jeanne  de 
Bourgogne  «  femme  le  roi  des  Frans  »,  à  Eudes,  comte 
de  Bourgogne  et  d'Artois,  sire  de  Salins,  et  à  Ro- 
bert de  Bourgogne,  comte  de  Tonnerre".  Plusieurs  éru- 
dits  et,  avec  eux,  l'éditeur  du  poème,  ont  cru  que 
Jeanne  de  Bourgogne  était  la  femme  de  Philippe  le 
Long,  laquelle  mourut  en  i33o.  Voulant  préciser  da- 
vantage, les  mêmes  érudits,  se  copiant  les  uns  les  autres 
sans  se  livrer  à  aucune  vérification,  ont  supposé  que  le 
poème  datait  de  l'iib '.  Littré,  rendant  compte  de  l'édi- 
tion dans  le  Journal  des  savants  \  s'aperçut  que  cette 
date  était  inadmissible,  car,  Eudes  n'ayant  eu  le  titre 
de  comte  d'Artois  qu'à  la  mort  de  sa  belle-mère,  Jeanne 
de  Bourgogne,  femme  de  Philippe  le  Long,  il  serait 
inexplicable  que  l'auteur  eût  présenté  celle-ci  comme 
vivante  au  temps  où  Eudes  était  comte  d'Artois.  M.  De- 
lisle  "  a  trouvé  la  solution  du  petit  problème  que  Littré 
avait  posé  sans  le  résoudre  :  Jeanne  de  Bourgogne  n'est 


Sens.  C'est  le  n''  3322  (anc.  B.  L.  Fr.  184)  de  l'Arsenal.  —  Le  ms.  de 
Bruxelles  est  connu  par  les  morceaux  étendus  que  Mone  en  a  publiés 
âsinsV An;^eigerf.  Kunded.  deutschen  Mittelalters,  i835,col.  208-222. 
—  Enfin,  le  ms.  de  Paris  a  servi  de  base  à  l'édition  ci-après  indiquée. 

1 .  Le  roman  en  vers  de  très  excellent,  puissant  et  noble  homme  Girart 
de  Roussillon,  jadis  duc  de  Bourgogne,  publié  pour  la  première  fois 
d'après  les  manuscrits  de  Paris,  de  Sens  et  de  Troyes...  par  Mignard. 
Paris  et  Dijon,  i858.  In  8^  XLViii-458  pages.  —  M.  Mignard,  n'ayant 
pas  eu  l'idée  de  comparer  le  poème  qu'il  a  édité  avec  ses  sources,  a 
laissé  à  faire  tout  le  travail  critique  sans  lequel  cet  ouvrage  ne  peut 
être  placé  à  son  rang  dans  la  série  des  compositions  relatives  à  Girart 
de  Roussillon. 

2.  Edition,  pp.  14  ei  i3. 

3.  Ibid.,  préface,  p.  x. 

4.  :86o,  p.  278;  ou  ádiX\s  {'Histoire  de  la  langue  française  á\x  même. 
11,  404. 

3.  Le  Cabinet  des  manuscrits,  I,  1 3,  note  i.. 


CXXVI  INTRODUCTION 

pas  ici  la  femme  de  Philippe  le  Long,  mais  son  ho- 
monyme, la  femme  de  Philippe  de  Valois.  La  date  de 
l'ouvrage  doit  être  resserrée  entre  l'année  i33o,  où  Eu- 
des IV  devint  comte  de  Bourgogne  et  d'Artois,  et  Tan- 
née 1 334,  où  mourut  Robert,  comte  de  Tonnerre.  Jeanne, 
Eudes  et  Robert  étaient  frères  et  sœur. 

L'auteur  ne  s'est  point  nommé,  et  on  ne  possède  jusqu'à 
présent  aucun  moyen  de  découvrir  son  nom.  Ce  qu'on 
peut  assurer,  c'est  qu'il  était  bourguignon.  L'appel 
qu'il  adresse  aux  personnages  bourguignons  mention- 
nés ci-dessus,  la  connaissance  qu'il  déploie  de  la  géogra- 
phie de  la  Bourgogne,  l'introduction  dans  son  récit 
de  nombreux  personnages  du  même  pays,  l'usage  fré- 
quent chez  lui  d'invoquer  des  saints  bourguignons  ', 
enfin  certaines  particularités  de  son  langage,  portent 
témoignage  de  son  origine.  C'était,  quoi  qu'ait  pu  dire 
son  éditeur,  un  versificateur  médiocre,  dépourvu  à  la  fois 
d'originalité  et  de  sentiment  poétique.  Chez  lui,  l'éru- 
dition tient  lieu  d'imagination.  Il  s'applique  à  suivre  ses 
autorités,  que  nous  déterminerons  tout  à  l'heure,  et  con- 
fesse avec  modestie,  que  le  voulût-il,  il  ne  saurait  s'en 
départir  «  pour  sa  très  grant  rudesse  »  (p.  i5i).  Il  avait 
certainement  beaucoup  de  lecture  pour  un  homme  de 
son  temps.  C'est  en  toute  sincérité  qu'il  a  pu  dire  : 

J'ai  leli  en  mains  livres,  en  romant,  en  latin, 
Mains  jours  y  ai  musé  le  soir  et  le  matin; 
J'ai  leii  les  croniques  de  Ghalle,  de  Rolant, 
De  Ferragu  le  dur  \  d'Iamont  et  d'Agolant  "•, 


1.  u  Saint  Anthone,  le  saint  aux    Bourguoignons  »,  p.    3i  ;  «  Saint 
Qengou  »,  p.  36,  etc. 

2.  II  fait  sans  doute  ici  allusion  à  la  chronique   de  Turpin. 

3.  C'est  la  clianson  d'Aspremont. 


VII.  LE   ROMAN    EN   ALEXANDRINS        CXXVII 

Et  de  Sanxe  le  fort  '  et  du  bon  Lancelot, 

De  Tristan,  de  Gavain  et  dès  le  temps  de  Lot.... 

(Edition,  pp.  190-1.) 

Outre  les  romans  ici  énumérés,  il  cite  le  Renouart  au 
tinel  des  chansons  de  Guillaume  d'Orange  (pp.  65,  201) 
Perceval  (pp.  67,  71,  149,  i63),  la  guerre  de  Troie 
(pp.  75,  i65),  la  partie  du  roman  d'Alexandre  connue 
sous  le  nom  de  Fiierre  de  Cadres  ~  (p.  210).  Il  n'était 
pas  moins  familier  avec  la  littérature  des  clercs  qu'avec 
les  romans.  Il  cite  le  Pseudo-Gaton,  l'auteur  des  cé- 
lèbres distiques  (p.  58),  la  vie  de  saint  Paul  l'ermite 
(p.  102).  Il  connaissait  Vincent  de  Beauvais,  car  il 
se  plaît  à  introduire  dans  sa  narration  des  exemples 
moraux  qui  tous  sont  tirés  du  Spéculum  historialeQt  du 
Spéculum  doctrinale  de  cet  auteur  '''.  Il  avait  lu  des  chro- 
niques (les  chroniques  de  Saint-Denis  peut-être)  qu'il 
appelle  «  chroniques  des  rois  »  (pp.    \  i,  188). 

Tout  cela  n'est  qu'accessoire  :  ce  qui  nous  importe 
surtout  ici,  c'est  de  déterminer  les  éléments  à  Taide  des- 
quels l'auteur  a  raconté  la  vie  de  Girart  de  Roussillon. 
Ges  éléments  sont  au  nombre  de  deux  :  la  vie  latine  et  la 
chanson  renouvelée.  Là  où  ces  deux  documents  sont  en 
contradiction,  il  suit  de  préférence  le  latin,  et,  en  his- 
torien consciencieux,  il  indique  la  divergence. 


1.  Le  Samson  de  la  Bible,  appelé  souvent  en  ancien  irançais  u  Sanson 
fortin  »;  cf.  Hist.  litt.  XXII,  325. 

2.  Il  y  a,  dans  les  mss.,  soit  «  le  feivre  de  gordres  »,  soit  c<  le  feivre 
de  guesdres  »,  soit  encore  «  le  faire  des  Gaules  »,  leçons  qui  ont  sin- 
gulièrement embarrassé  le  pauvre  éditeur,  comme  le  montre  sa  note 
sur  ce  passage.  La  restitution /î/^rr^  í/í?  Gadres   est  incontestable. 

3.  C'est  ce  qu'a  montré  M.  Kœhler  dans  un  article  du  Jahrbiich  fur 
romanische  u.  ensrlisclie  Literatui\  2*  série,  II,  ï-3i. 


CXXVIII  INTRODUCTION 

C'est  ainsi  qu'il  adopte,  d'après  la  vie  latine,  Charles 
le  Chauve,  contre  Charles  Martel  de  la  chanson  : 

Cilz  Charles  fut  nommés,  saichés,  Charles  li  Chauves... 
La  cronique  en  latin  ainssin  me  le  reconte; 
Cilz  qui  fist  le  romant  en  fait  ung  autre  conte 

Et  dist  Charles  Martiaux 

(P.  6.) 

Puis,  ayant  rappelé,  pour  justifier  l'opinion  à  laquelle 
il  se  range,  la  succession  généalogique  de  Charles  Mar- 
tel, Pépin,  Charlemagne,  Louis  le  Débonnaire  et  Charles 
le  Chauve,  il  continue,  ainsi,  en  en  marquant  de  plus  en 
plus  sa  défiance  pour  a  le  romant  »  : 

Encore  dit  moult  chouses  qu'il  baille  pour  notoires, 
Que,  selonc  le  latin,  je  ne  trove  pas  voires, 
Et,  pour  ce,  au  latin  me  vuil  du  tout  aordre  ; 
Quar  en  pluseurs  mostiers  le  lisent  la  gent  d'ordre. 
Cil  qui  ne  m'en  croira  a  Poutieres  s'en  voise, 
A  Vezelay  aussi  :  si  saura  si  l'on  boise  ; 
Quar  on  lit  au  maingier,  c'est  chose  toute  certe. 
Ainssi  comme  de  sains  les  fais  Girart  et  Berte. 

(Pp.  6-7.) 

Ces  derniers  vers  sont  intéressants  en  ce  qu'ils  nous 
montrent  qu'encore  au  xw^  siècle  la  vie  latine  de  Girart 
de  Roussillon,  véritable  composition  hagiographique, 
était  lue  à  Pothières  pendant  les  repas,  comme  un  texte 
édifiant.  On  en  peut  conclure  aussi  que  notre  romancier 
était  allé  se  renseigner  dans  cette  abbaye;  ce  qui,  du 
reste,  se  déduit  d'autres  passages  encore  plus  décisifs. 
Ainsi,  p.  1 5,  l'auteur  reproduit  en  huit  vers  une  épitaphe 
qui,  dit-il,  se  lisait  (sans  doute  en  latin)  sur  la  tombe  de 


VII.  —  LE  ROMAN  EN  ALEXANDRINS    CXXIX 

Girart'.  «  Lachronique  en  latin»  (p.  14),  le  latin  (p.  i5i), 
«  mon  livre  en  latin  »  (p.  262),  «  mon  livre  « 
(pp.  266-7),  <(  mon  auteur  »  (p.  270) ,  sont  autant 
d'expressions  par  lesquelles  il  faut  entendre  la  vie  la- 
tine. 

Mais,  si,  pour  la  trame  du  récit,  l'auteur  suit  assez  gé- 
néralement la  vie  latine,  pour  le  développement  des 
faits,  il  puise  largement  dans  la  chanson.  C'est  ce  que 
montrera  clairement  une  rapide  analyse.     , 

Il  y  a  dans  le  roman  de  Girart  de  Roussillon  trois 
guerres  successives,  comme  dans  la  vie  latine  et  comme 
dans  la  chanson.  Mais  sur  un  point  l'auteur  s'est  écarté 
de  la  vie  latine.  Il  intervertit  l'ordre  des  deux  dernières 
guerres  résumées  par  celle-ci,  racontant  en  second  lieu 
la  lutte  qui  se  termine  à  Vaubeton,  et  en  troisième  celle 
où  on  voit  Charles  poursuivi  par  Girart  jusque  sous  les 
murs  de  Paris.  Après  d'assez  longs  préliminaires,  l'au- 
teur, entrant  enfin  en  matière,  parle  de  la  fondation 
de  Pothières  où  Girart  est  enseveli,  de  «  Laussois  », 
mont  sur  lequel  était  bâti  le  château  de  Roussillon, 
du  siège  mis  devant  ce  château  par  les  Wandres,  du 
stratagème  par  lequel  ceux-ci  furent  amenés  à  se  re- 
tirer, puis  de  leur  retour  offensif,  de  la  prise  et  de  la 
mise  à  sac  du  château,  de  sa  reconstruction  et  de 
l'étymologie  des  noms  de^  Roussillon  et  de  Pothières 
(pp.  16-27).  Tout  cela  est  pris,  souvent  même  traduit 
fort   exactement,    de    la    vie    latine,    §>;    102-124.   Les 


I.  Cette  épitaphe  ne  semble  pas  avoir  laissé  de  traces  ailleurs  que 
dans  notre  roman.  Au  commencement  du  xviii*  siècle,  les  deux  reli- 
gieux de  Saint-Maur  auteurs  du  Voyage  littéraire  (Paris,  17 17,  4") 
n'ont  trouvé  à  Pothières,  sur  les  tombeaux  de  Girart  et  de  Berte.  que 
des  inscriptions  assez  modernes,  dont  ils  ont  rapporté  le  texte  (I,  io3i. 


CXXX  INTRODUCTION 

modifications  et  les  additions  sont  rares  et  sans  impor- 
tance '. 

Le  double  mariage  de  Charles  et  de  Girart  (p.  29)  est 
conté  d'après  la  vie  latine,  ^  7.  De  même  aussi  la  cause 
de  la  guerre,  qui  éclate  à  la  suite  d'une  querelle  sur  la 
succession  des  parents  des  deux  épouses,  Charles  et  Girart 
réclamant  l'héritage,  le  premier  en  sa  qualité  de  roi,  le 
second  parce  qu'il  avait  épousé  Tatnée  des  deux  filles 
(roman,  pp.  3o-33*,  vie,  §  9)^  mais  ici  le  romancier  dé- 
veloppe assez  longuement  les  données  très  concises  du  la- 
tin. Incidemment  il  nous  entretient  de  la  guerre  qui,  au 
temps  de  Charlemagne,  avait  eu  lieu  entre  Thierri  d'Ar- 
dene  île  Thierri  d'Ascane  de  la  chanson)  et  Droon,  le 
père  de  Girart  (p.  33).  Cette  notion  est  tirée  de  la  chan- 
son, .^'  112,  mais  développée.  Le  discours  pacifique  de 
Thierri  (pp.  35-7)  ^^^  conforme  au  caractère  sage  et  pru- 
dent que  la  chanson  attribue  à  ce  personnage.  Mais,  à 
partir  de  ce  point,  le  roman  commence  un  récit  qui  lui 
paraît  propre,  ou  du  moins  dont  je  ne  trouve  trace 
ni  dans  la  vie  latine  ni  dans  la  chanson.  Le  roi  envoie 
dans  les  terres  de  Girart  un  messager.  Gui  de  Montmo- 
renci,  qui  a  pour  mission  de  détacher  les  hommes  de 
Girart  du  parti  de  leur  seigneur.  Il  réussit  en  n'épargnant 
pas  les  promesses  ni  les  dons.  Girart,  qui  était  à  Tou- 
louse ip.  54),  ne  tarde  pas  à  apprendre  que  le  roi  a  oc- 
cupé le  comté  de  Sens,  Roussillon,  et  une  grande  partie 
de  sa  terre.  Berte  cependant  l'engage,  en  un  long  et  fasti- 


I.  p.  26,  l'auteur  du  roman,    parlant  du   mont  Laçois.  ajoute   ceci 
à  sa  matière  : 

On  y  puet  bien  vcoir  l'espce  saint  Marcel 
Et  des  belles  reliques  en  haut,  en  habitacle, 
Ou  lay  en  arriers  ont  esté  fait  bel  miracle. 


VII.   —  LE  ROMAN  EN  ALEXANDRINS         CXXXI 

dieux  discours  (pp.  57-8),  à  user  de  modération  et  à  en- 
voyer au  roi  un  messager  chargé  de  propositions  de  paix. 
Girart,  après  avoir  consulté  ses  barons,  députe  au  roi  son 
neveu  Fouque  (p.  63),  qui  reçoit  le  plus  mauvais  ac- 
cueil. Il  y  a  là  certainement  une  imitation  lointaine  de 
la  chanson,  §§  100  et  suivants.  Limitation  est  plus  sen- 
sible dans  le  passage  (pp.  68-9)  où  le  roi  fait  l'éloge  de 
Fouque  qui  vient  de  s'éloigner,  non  sans  danger,  de  sa 
cour;  cf.  la  chanson,  §  32i  '.  La  guerre  continue,  mais 
Girart  ne  trouve  où  se  réfugier,  car  le  roi  lui  a  enlevé 
tous  seschâteaux  (p.  72;  cf.  la  chanson,  §  404).  Il  s'ar- 
rête un  instant  à  Gaillardon,  puis  en  un  lieu  où  il  cons- 
truit un  château  qu'il  appelle  Poligni  (p.  73),  tandis  que 
Charles  construit,  sur  une  hauteur  voisine  Ghâteau- 
Challon.  Ce  sont  là  des  inventions  bourguignonnes  dont 
il  n'y  a  trace  ni  dans  la  vie  latine  ni  dans  la  chanson  ~.  Gi- 

1.  Voici,  par   exemple,  des    vers   qui  sont  presque  traduits   de    la 
chanson  : 

Il  est  saiges,  courtois,  biaux  parliers,  debonaires, 
Humbles,  doulz  et  piteux,  segurs  en  tous  affaires, 
11  aime  sainte  Eglise,  Dieu  sert,  povres  gens  garde... 
Il  aime  paix  sur  touz,  je  le  vous  jure  par  m'arme. .. 
Bien  sai  qu'il  est  dolans  de  ce  qu'avons  a  faire 

Entre  moi  et  Girart 

Par  mon  Dieu,  mieux  voudroie  li  du  tout  resambler 
Que  cinc  reals  povoir  ou  le  mien  assambler. 

(Pp.  69-70.) 
Cf.  ces  vers  de  la  chanson  : 

Anz  es  proz  e  cortes  e  affaitatz. 
E  frans  e  debonaire,  ben  enparlaz... 
Durement  ama  Deu  e  J'rinitaz... 
E  si  het  moût  la  guerre,  s'aime  la  paz... 
E  saichaz  d'iste  guerre  niout  li  desplaz. 
E  s'en  es  ab  Girart  souvent  mesclaz... 
Melz  vougre  estre  Folque  si  enteichaz, 
Qe  de  catre  reiaumes  sires  clamaz. 

2.  Nous  les  avons  déjà  rencontrées  dans  des  chroniques  d'une  date 


CXXXII  INTRODUCTION 

rart  livre  bataille  au  roi  avec  le  peu  de  troupes  qu'il  avait 
pu  rassembler.  Malgré  ses  exploits,  il  est  mis  en  déroute. 
Le  roman  place  ici  (pp.  78-81)  la  mort  de  Guibert  (le  Gil- 
bert de  Senesgart  de  la  chanson)  et  du  comte  Hugues  et 
la  prise  de  Fourque  (cf.  la  chanson,  §  495).  Girart  veut 
s'enfuir  du  côté  de  Dijon,  mais  Tennemi  occupe  le  che- 
min '.  Il  se  réfugie  à  Besançon,  tandis  que  le  roi  se  fait 

bien  postérieure  à  notre  poème  ;  voir  la  fin  du  précédent  chapitre. 
Mais  on  ne  peut  affirmer  absolument  que  ces  fables  aient  été  imagi- 
nées par  notre  romancier.  Il  peut  les  avoir  puisées  dans  quelques  ré- 
cit antérieur  d'eu  elles  auront  pu  passer  aussi  dans  les  petites  chroni- 
ques citées  ci-dessus. 

I.  Il  y  a  ici  dans  le  roman  deux  vers  empruntés  à  la  chanson,  §  496  : 

La  vie  li  unt  toute  qu'es  de  Dijun, 
De  nuit  s'en  es  annatz  a  Besençon. 

Roman,  p.  81  : 

François  li  ont  tolu  de  vers  Dijon  la  voie, 
De  nuit  s'en  est  aies  fuiant  a  Besançon. 

Les  pages  82  à  86  donnent  matière  à  plusieurs  rapprochements  tout 
aussi  concluants,  par  exemple,  chanson,  §  496  : 

Aiqui  ac  un  donzel  Girart  parent^ 
Demande  la  comtesse  e  vait  querent  ; 
Dedins  un  monester  la  trobe  orenl, 
E  preie  Damlideu  omnipotent 
Que  garisse  Girart  lui  e  sa  gent. 
Li  duncels  debunaire  per  bras  la  prent  • 
«  Comtesse,  mou  d'aiqui,  non  fare  lent  : 
«  Is  castels  es  traïz,  quel  reis  lo  prent. 
«  Vencut  sunt  en  bataille  vostre  garent. 
«  Girarz  s'en  es  estors,  non  sai  cornent 
«  A  Besençon  annet  erser  fuient.  » 
Et  quant  la  donne  Pot,  pasmade  estent. 

Roman,  p.  83  : 

Girars  o'ut  ung  parant  qui  ist  de  celle  presse, 
En  ùng  mostier  trouva  Dieu  priant  la  contesse  ; 
«  Or  sus,  dame,  »  dit  il,  «  que  pour  fin  estouvoir 
«  De  Dijon  vous  convient  fuir  et  remouvoir, 


VII.    —  LE  ROMAN  EN  ALEXANDRINS      CXXXIII 

rendre  Dijon,  d'où  la  comtesse  Berte  s'enfuit  en  grande 
hâte  et  va  rejoindre  son  mari  à  Besançon  (p.  84;  cf. 
chanson,  §§  496-9).  Elle  lui  conseille  (p.  85)  d'aller  en 
Hongrie,  vers  le  roi  Oton  qui  est  de  sa  lignée  (cf.  la  chan- 
son, §  497).  Ils  se  mettent  en  route.  Girart  n'a  avec  Inique 
sept  hommes.  Chemin  faisant,  il  rencontre  onze  Lorrains 
et  les  tue  ou  blesse.  L'un  d'eux  échappe,  rencontre  un  cer- 
tain comte  Giraut  et  lui  conte  l'affaire.  Celui-ci,  à  la  tête 
d'une  vingtaine  d'hommes,  fond  sur  Girart,  qui,  malgré 
une  défense  désespérée,  perd  six  de  ses  hommes  et  s'en- 
fuit emmenant  le  septième,  qui  est  blessé  (pp.  87-9).  Cet 
épisode  est  emprunté  à  la  chanson,  ^^§  5o  1-509.  Girart 
se  réfugie  dans  la  forêt  d'Ardenne  auprès  d'un  ermite  ; 
le  blessé  meurt.  La  nuit,  des  voleurs  enlèvent  à  Girart 
chevaux  et  armes  (p.  90;  chanson,  §§  5io-i).  Tout  ce 
qui  suit  jusqu'à  la  p.  108,  Tentrevue  de  Girart  avec  un 
second  ermite,  la  scène  dans  laquelle  le  comte,  trans- 
porté de  fureur,  déclare  qu'il  tuera  le  roi  en  trahison,  les 
admonestations  de  l'ermite,  les  prières  de  Berte,  le  repen- 
tir de  Girart  qui  se  résigne  à  faire  pénitence  et  vit  pen- 
dant sept  ans  dans  la  forêt  d'Ardenne,  faisant  le  métier 
de  charbonnier,  tous  ces  épisodes  émouvants  sont  repro- 
duits assez  exactement,  bien  qu'affaiblis,  d'après  la  chan- 
son (§§  5 12-3  3).  Sur  un  point,  Fauteur  du  roman  s'est 
rattaché  à  la  vie  latine.  D'accord  avec  celle-ci  (§  12),  il 
fixe  à  sept  ans  la  durée  de  la  durée  de  la  pénitence  du 
comte  (pp.  102,  108)  au  lieu  de  vingt-deux,  chiffre 
fourni  par  la  chanson  (§  534).  On  voit  que  cette  première 


«  Cils  pais  est  trais  ;  li  rois  vient  por  tout  prendre 
«  Girars  a  tout  perdu,  seulz  s'en  va  senz  attendre. 
«  A  Besançon  s'en  va  dès  ier  a  la  vesprcc .  » 
Quant  la  dame  l'oit,  a  terre  chiet  pasmée. 


CXXXIV  INTRODUCTION 

partie  de  poème  raconte  la  deuxième  des  guerres  de  la 
chanson,  mais  en  empruntant,  au  début,  quelques  traits 
au  récit  que  la  chanson  fait  de  la  première. 

Girart  rentre  en  grâce  auprès  du  roi,  grâce  à  l'entre- 
mise de  la  reine,  comme  dans  la  chanson,  plus  facile- 
ment toutefois,  et  sans  que  la  reine  ait  besoin  d'avoir 
recours  à  aucun  subterfuge.  Lorsque  Charles  voit  son 
ancien  ennemi,  il  lui  fait  fête,  il  l'honore  «  malgré  les 
traïteurs  et  leur  puant  murmure  »  (p.  114).  Contraire- 
ment au  récit  de  la  chanson,  le  comte  rentre  paisiblement 
en  possession  de  son  héritage.  Sa  femme  et  lui  mènent 
une  vie  exemplaire.  L'imitation  de  la  vie  latine  (§  3i)  se 
reconnaît  dans  le  passage  où  Berte  est  comparée  suc- 
cessivement à  Marthe  et  à  Marie  (p.  120).  C'est  ici 
(pp.  1 19-33)  que  l'auteur  a  inséré  plusieurs  des  exemples 
moraux  tirés  de  Vincent  de  Beauvais  dont  il  a  été  ques- 
tion plus  haut. 

Mais  le  diable  [antiqiius  hostis,  vie  latine,  §  33)  ne 
pouvait  voir  sans  envie  la  paix  régner  entre  Charles  et 
Girart.  Il  réussit  à  raviver  les  querelles  passées.  La 
cause  de  la  guerre,  déjà  indiquée  dans  la  vie  latine  (§  39), 
énoncée  avec  plus  de  détails  dans  le  roman  (pp.  i36  et 
suiv.)  est  une  querelle  au  sujet  de  l'héritage  des  parents 
de  Berte.  Girart,  vigoureusement  attaqué  par  le  roi, 
recule  et  se  laisse  enfermer  dans  son  château  de  Roussil- 
lon,  évitant  de  se  battre  contre  son  seigneur.  Enfin,  il  se 
décide  comme  dans  la  vie  latine  (§§  48-62),  sur  le  conseil 
d'un  sage  vieillard,  à  envoyer  par  deux  fois  au  roi  un 
messager  chargé  de  propositions  pacifiques.  Ces  propo- 
sitions sont  repoussées  avec  violence  et  Girart  se  décide 
à  se  battre.  Notons  en  passant  que,  par  un  souvenir  de 
la  chanson  —  bien  que  toute  cette  partie  du  roman  soit 


VII.  LE  ROMAN  EN  ALEXANDRINS        CXXXV 

tirée  de  la  vie  latine  —  c'est  Fourque  qui  est  chargé  du 
second  message  (p.  148),  Charles  est  battu,  et  il  doit 
à  la  générosité  de  son  adversaire  de  n'être  pas  pour- 
suivi (roman,  p.  i52;  cf.  vie  latine,  §  59).  Je  ne  sais 
d'après  quelle  information  l'auteur  du  roman  dit  (p.  i53) 
que  cette  bataille  eut  lieu  «  en  Flandres  ».  Il  n'y  a  rien 
de  pareil  ni  dans  la  vie,  ni  dans  la  chanson. 

Le  roi  se  prépare  à  recommencer  la  lutte  ^  il  ne  se 
laisse  pas  fléchir  par  une  nouvelle  ambassade  de  Girart, 
et  se  fait  battre  une  seconde  fois,  près  de  Soissons,  dit  le 
roman  (p.  i55),  je  ne  sais  d'après  quelle  source.  Mais  il 
ne  s'avoue  pas  vaincu,  et  tente  la  fortune  une  troisième 
fois.  Ici  Tauteur  place  le  récit  de  la  bataille  de  Vaubeton 
qui  appartient,  comme  on  Ta  vu  plus  haut  (p.  xxxv)  à  la 
troisième  guerre  de  la  vie  latine,  à  la  première  de  la 
chanson.  Le  récit  en  est  fait  pour  certaines  parties  d'après 
la  vie  ',pour  le  reste  d'après  la  chanson.  C'est  peut-être 
une  tradition  locale,  ce  n'est  certainement  ni  la  vie  la- 
tine, ni  la  chanson,  qui  a  fait  dire  à  l'auteur  du  roman 
que  les  morts  restés  sur  le  champ  de  bataille  furent 
enterrés  à  Quarré-les-tombes  (p.  180)  -, 

Le  roman  raconte  ensuite  (p.  181)  comment  Girart 
ayant  reçu  du  pape  Jean  [VIII]  les  corps  des  saints  Eu- 
sèbe  et  Poncien,  les  fit  placer  Tun  à  Pothières,  l'autre 


1 .  Cf.  roman,  p.  i56  ;  vie,  §§  i  Sy-g  ;  roman,  pp.  167-8;  vie,  §§147-9, 

2.  Ch.-l.  de  c.  de  l'arr.  d'Avallon,  à  peu  de  distance  de  Vezelai.  Cette 
tradition,  si  tradition  il  y  a,  vient  de  ce  qu'il  y  avait  au  moyen  âge  en 
ce  lieu  une  grande  quantité  de  cercueils  en  pierre  dont  cent  cinquante  se 
voient  encore  dans  le  cimetière  de  ce  village  (voy.  Quentin,  Répertoire 
archéologique  du  dép.  de  V  Yonne,  p.  L07).  Il  y  avait  donc  là  un  dépôt 
de  cercueils  ou  un  vaste  cimetière  antique,  d'où  le  nom  de  Quarré  les 
tombes;  cf.  Longnon,  Revue  historique,  Vlil^  269,  note  2.  et  A.  de 
Terrebasse,  Gérard  de  Roussillon,  p.  x. 


CXXXVI  INTRODUCTION 

à  Vezelai.  Il  s'est  sans  doute  renseigné  dans  ces  ab- 
bayes, à  moins  qu'il  ait  connu  la  chronique  de  Robert 
d'Auxerre,  où  cette  double  translation  est  mention - 
née^  Puis  il  continue  en  faisant  le  récit  de  Tenlèvement  du 
corps  de  sainte  Marie-Madeleine,  jusque-là  conservé  en 
Provence,  et  de  sa  translation  à  Vezelai.  Ce  récit,  il  ne 
l'a  pas  tiré  de  la  vie  latine,  qui,  écrite  à  Pothières,  n'en 
souffle  mot;  il  ne  Ta  pas  pris  non  plus  à  la  chanson  qui 
ne  le  donne  que  sous  une  forme  très  abrégée  (§§  6i2-3, 
666-7)  et  en  le  dénaturant  :  il  Ta  traduit  de  la  (^  légende 
de  saint  Badilon  »,  ce  document  hagiographique  fabriqué 
au  xi^  siècle  dont  il  a  été  question  plus  haut,  p.  xxvjii. 
Il  se  peut  même  qu'il  Tait  trouvé  copié  à  la  suite  de  la 
vie  latine,  car  nous  avons  lieu  de  croire  que  ces  deux 
écrits  ont  été  parfois  transcrits  à  la  suite  l'un  de  l'autre  ^. 
Arrivé  au  bout  de  son  récit.  Fauteur  du  roman,  qui 
était  un  homme  consciencieux,  bien  que  peu  critique, 
croit  devoir  faire  remarquer  (p.  188)  que,  selon 

...  la  cronique  qui  les  grans  faiz  reconte 
De  tous  les  rois  françois 

la  translation  du  corps  de  Marie-Madeleine  aurait  eu 

1.  «  Aiino  865  corpora  SS.  martyrum  Eusebii  et  Ponîiaiii,  cornes 
«  Girardus  de  Rossilione,  largitione  papae  Nicolai  ab  Urbe  in  Gallias 
«  transtulit,  et  B.  Eusebium  Pulteriaci,  Pontianum  vero  Verzelliaci,  in 
«  monasteriis  scilicet  quae  ipse  fundaverat  in  Lingonensi  diœcesi, 
«  ubi  hodie  requiescunt,  honorifice  composait.  »  Chvonologia...  auc- 
iore  aiionymo,  sed  cœnobii  S.  Maiiani  apiid  Altissiodorum...  mona- 
cho...  édita  opéra  et  studio  N.  Gamuzaei  Tricassini  Trecis.  1Ò08,  4°, 
fol.  69  yo.  En  marge  de  ce  passage,  l'édition  indique  comme  source  un 
nécrologe  de  Pothières.  —  Cf.  BoUandistes,  août,  V,  ii3  D. 

2.  C'est  le  cas  que  présente  le  ms.  où  se  trouve  l'ancienne  traduction 
bourguignonne  de  la  vie  latine;  voy.  Romania,  VII,  106. 


VII.  —  LE  ROMAN  EN  ALEXANDRINS   CXXXVII 

lieu  sous  le  règne  de  Charlemagne,  ce  qui  ne  laisse  pas 
que  de  lenibarrasser  puisqu'il  place  l'action  de  son 
poème  sous  Charles  le  Chauve.  Il  prend,  du  reste,  aisé- 
ment son  parti  de  cette  contradiction  qui  n'est  pas  la 
seule  dont  il  ait  eu  à  se  tirer  : 

Je  ne  suis  pas  du  temps  ;  si  n'en  sai  le  voir  dire  : 
De  deux  opinions  povés  vous  une  eslire. 

(P.  i88.) 

Je  ne  sais  quelle  est  la  chronique  à  laquelle  il  fait  al- 
lusion. Chez  Sigebert  de  Gembloux  comme  chez  tous  les 
chroniqueurs  qui  l'ont  copié,  l'événement  en  question  est 
placé  en  746  ou  746  ^  Dans  la  légende  de  Badilon,  il  est 
daté  de  749.  Mais  Jacques  de  Varaggio,  qui  reproduit 
la  même  rédaction  en  l'abrégeant,  place  le  fait  sous  le 
règne  de  Charlemagne  ,  tout  en  gardant  la  date  de 
749  *.  La  même  date  aura  sans  doute  été  adoptée 
par  la  chronique  qu'a  suivie  le  romancier.  Notre 
auteur  ne  peut  taire  non  plus  que  les  Provençaux, 
de  leur  côté,  prétendaient  bien  avoir  conservé  le  corps 
de  la  Madeleine,  mais  il  préfère  s'en  tenir  à  l'autre 
opinion,  se  fondant  sur  les  nombreux^ miracles  opérés  à 
Vezelai  au  tombeau  de  la  sainte.  Il  n'a  pas  songé  à  une 

1.  Cf.  ci-dessus,  p.  cxi,  n.  3. 

2.  «  Temporibus  auiem  Garoli  magni,  scilicet  anno  Domini  749, 
«  Girardus,  dux  Burgundie  cum  de  uxore  sua  filium  habere  non  pos™ 
«  set...  »  Voilà  ce  que  portent  les  anciennes  éditions  (je  cite  d'après 
une  édition  de  Venise,  i5i2,  fol.  121,  col.  i).  Il  y  a  dans  une  an- 
cienne version  française  (Bibl.  nat.  fr.  818,  fol.  245):  «  El  tens  de 
Charlon  le  grant,  anno  Domini  .vij.c,  et  .xlix.  »  Graesse,  dans  son 
édition  (Jacobi  a  Voragine  Legenda  aurea,  Dresdae  et  Lipsiae,  1846. 
p.  41 3),  a  mis  tranquillement  «  dcclxix  »  pour  supprimer  Fanachro- 
nisme. 


CXXXVIII  INTRODUCTION 

troisième  opinion  qui  est  la  vraie  :  c'est  que  Madeleine, 
vivante  ou  morte,  n'avait  jamais  quitté  la  Judée. 

Le  romancier  bourguignon,  qui  ne  se  fait  aucun  scru- 
pule de  combiner  arbitrairement  les  données  de  la  vie  et 
celles  de  la  chanson,  va  chercher  maintenant,  dans  le  pre- 
mier de  ces  deux  ouvrages,  le  début  de  la  guerre  dont  il 
vient  de  conter  la  fin.  Il  nous  dit  (pp.  1^9-190;  vie, 
§§  128  et  suiv.)  comment  Charles  avait  corrompu  par 
dons  et  par  promesses  «  le  chambellan  de  Girart  », 
puis  il  se  rattache  au  récit  de  la  deuxième  guerre  de  la 
chanson,  et  y  prend  des  événements  dont  il  n'est  pas 
question  dans  la  vie  latine.  C'est  ainsi  qu^il  nous  repré- 
sente (p.  191)  Girart  se  réfugiant  à  Olivant,  V Drivent 
ou  Aurivent  de  la  chanson  de  geste  (g  3r3),  qu'il  sup- 
pose avoir  reçu  depuis  le  nom  de  Semur  ^  Il  y  a  quel- 
ques souvenirs  lointains  du  même  poème  dans  le  récit 
de  la  bataille  qui  s'engage  sous  Roussillon  entre  Charles 
et  Girart,  et  à  la  suite  de  laquelle  ce  dernier  rentre  en 
possession  de  son  château  -.   De  temps  en  temps  aussi 

1.  Voy.  p.  134,  n.  I.  Je  doute  qu'il  y  ait  grand  fond  sur  des  notions 
géographiques  de  ce  genre.  Il  est  vrai  que  beaucoup  de  lieux  ont  changé 
de  nom  pendant  le  cours  du  moyen  âge,  mais  il  est  arrivé  aussi  que 
des  chroniqueurs  ou  de's  écrivains  à  prétentions  historiques  ont  sup- 
posé des  changements  purement  imaginaires,  soit,  comme  ce  peut  être 
ici  le  cas,  pour  identifier  des  noms  inconnus,  soit  pour  tout  autre  mo- 
tif. On  trouvera  dans  la  chronique  de  Jacques  d'Acqui  (G.  Paris,  His- 
toire poétique  de  Charlemagne,  p.  5o5)  plusieurs  de  ces  identifications 
de  noms  embarassants  avec  des  noms  actuels.  C'est  de  même  encore 
que  Girart  d'Amiens  (G.  Paris,  ibii.,  p.  479)  suppose  que  l'ancien 
nom  de  la  Normandie  était  Qjialocane,  et  que  Liège  s'appelait  jadis 
Aumacie. 

2.  La  mort  de  Fouchier  (p.  192;  chanson,  §  396),  quoique  les  cir- 
constances soient  très  différentes;  le  châtiment  du  traître  qui  avait  li- 
vré Roussillon  et  que  Fouque  pend  de  ses  propres  mains  (pp.  197-8; 
chanson,  g  90). 


VI.   —  LE  ROMAN  EN  ALEXANDRINS        CXXXIX 

on  remarque  un  trait  emprunté  à  la  vie  latine.  C'est  de 
celle-ci  (§  1 34)  que  vient  «  li  ruz  sangolant  »  du  roman 
(p.  197).  Une  nouvelle  bataille  a  lieu  dans  laquelle 
((  Booz  d'Escarpion  »  est  tué  (p.  206).  Là  encore  il  y  a  un 
souvenir  de  la  chanson  (§  495),  mais  dans  l'ensemble,  ce 
récit  est  original.  Girart,  encore  une  fois  vainqueur,  ras- 
semble son  ban  et  son  arrière-ban  à  Sens.  Il  livre  à 
Charles  une  troisième  bataille  «  en  ung  lieu  près  de 
Pons  que  Ton  appelle  Sixte  •  »  (p.  21 3),  et  remporte  en- 
core la  victoire.  Le  roi  s'enfuit  jusqu'à  Paris.  Douze  ou 
treize  fois  les  deux  adversaires  se  rencontrèrent,  jusqu'à 
ce  qu'enfin  Dieu  envoya  un  ange  à  Charles  pour  lui  or- 
donner de  faire  la  paix  (p.  224).  On  reconnaît  ici  l'imi- 
tation de  la  vie  latine  (§§  64-72),  à  laquelle  du  reste  le 
romancier  se  réfère  expressément  (p.  222). 

Il  ne  reste  plus  à  conter  que  les  dernières  années  de 
la  vie  de  Girart  et  de  Berte,  leur  mort  et  les  miracles 
accomplis  auprès  de  leur  tombeau.  Le  romancier,  sui- 
vant désormais  uniquement  la  vie  latine,  raconte  la 
naissance  et  la  mort  prématurée  des  deux  enfants  de 
Girart  (p.  226;  vie,  g  74),  la  fondation  de  nombreux  mo- 
nastères (pp.  227-9;  vie,  gg  76-83),  le  miracle  de  Vezelai 
(pp.  229-33-,  vie,  §§  83-91),  le  miracle  de  Pothières 
(pp.  234-5);  vie,  gg  92-ior);  la  tentation  de  Girart, 
épisode  de  la  vie  privée  tout  à  fait  caractéristique  de  la 
moralité  du  moyen  âge  (pp.  235-42;  vie,§§  i5o-66).  Suit 
un  plaidoyer  en  faveur  de  Girart  (pp.  243-7  ;  vie,  gg  222- 

I.  Cf.  ces  vers  de  la  p.  228  : 

Ung  noble  prioré  que  l'on  appelle  Sistc 
Qu'est  au  dessoubz  de  Sens 

Pons  est  Pont-sur-Yonne,  à  une  dizaine  de  kilomètres  en  aval  de 
Sens;  Sixte  est  un  hameau  de  la  commune  de  Michery,  canton  de 
Pont-sur-Yonne.  C'était  un  prieuré  dépendant  de  Pothières. 


CLX  INTRODUCTION 

33).  Vient  enfin  le  récit  des  derniers  moments  de  Girart, 
de  la  translation  de  son  corps  à  Pothières,  et  des  mira- 
cles opérés  à  son  tombeau  (pp.  247-76)*,  vie,  §§  167-221, 
234-256)  \ 

En  somme,  l'auteur  du  roman  n'a  pas  voulu  faire 
une  œuvre  d'imagination.  Il  a  voulu  mettre  à  la  portée 
de  ses  contemporains  une  histoire  sur  Tauthenticité  de 
laquelle  il  ne  concevait  aucun  doute,  et  qui  lui  paraissait 
àe  nature  à  intéresser  à  un  haut  degré  les  seigneurs  bour- 
guignons de  qui  il  attendait  la  rémunération  de  son  tra- 
vail. Cette  histoire  se  présentait  à  lui  sous  deux  formes  : 
un  récit  hagiographique  en  latin,  une  chanson  de  geste 
qui,  par  son  ancienneté  relative,  par  l'idiome  même  dans 
lequel  on  Tavait  rédigée,  n'était  plus  facilement  intelli- 
gible pour  des  lecteurs  de  son  temps.  Entre  ces  deux  do- 
cuments, il  a  choisi  comme  le  guide  le  plus  certain,  la  vie 
latine.  Toutefois,  il  est  visible  qu'il  n'a  pu  se  résigner  à 
suivre  son  guide  aveuglément.  Il  a  été  choqué  du  désor- 
dre avec  lequel  cette  mauvaise  composition  a  été  rédigée. 
Il  lui  a  semblé  naturel  de  placer  tout  au  commencement 
les  détails  sur  le  mont  Laçois,  qui,  dans  la  vie,  intervien- 
nent mal  à  propos  au  milieu  du  récit.  Il  a  jugé,  non  sans 
raison,  qu'entre  les  trois  guerres  de  la  vie  latine  celle  qui 
terminait  le  plus  naturellement  la  longue  inimitié  du  roi 
et  de  Girart  était  la  seconde,  celle  où  le  roi  est  contraint, 
par  l'intervention  divine,  de  faire  la  paix.  D'aussi  im- 
portantes modifications  au  plan  du  récit  original  en  ont 
entraîné  d'autres.  Et,  comme  notre  romancier  ne  trouvait 

I.  Notons  que  le  roman  contient  (pp.  275-6)  la  vision  du  reclus  qui, 
du  vivant  de  Girart  et  de  Berte,  avait  vu  dans  le  paradis  les  deux  lits 
réservés  à  ces  deux  saints  personnages.  Ce  miracle  ne  se  trouve  pas 
dans  notre  texte  de  la  vie  latine,  mais  il  a  été  conservé  par  l'ancienne 
traduction  de  cette  vie  (§§  23o-6). 


VII.   LE  ROMAN  EN  ALEXANDRINS  CXLI 

dans  la  vie  latine  qu'une  matière  très  sèche,  il  a  justement 
pensé  qu'il  n'y  avait  pas  plus  d'inconvénient  à  nourrir 
son  récit  par  des  emprunts  faits  à  la  chanson,  qu'à  in- 
venter lui-même.  Il  a  donc  tiré  de  celle-ci  beaucoup  de 
détails;  il  lui  a  pris  un  certain  nombre  de  personnages. 
Mais  aucune  chanson  de  geste  n'a  jamais  obtenu,  au 
moyen  âge,  l'autorité  qui  s'attachait  aux  textes  latins. 
D'ailleurs  il  y  avait  dans  la  chanson,  qui  elle-même  était 
le  remaniement  d'un  poème  du  xi^  siècle,  bien  des  faits, 
bien  des  noms  qui,  au  xiv^  siècle,  ne  pouvaient  plus 
intéresser  personne.  Aussi  a-t-il  traité  les  données  qu'il 
lui  empruntait  avec  beaucoup  de  liberté,  tandis  qu'il  ne 
modifie  guère  celles  qu'il  tire  de  la  vie  latine.  Il  ne  s'est 
pas  fait  faute  notamment  d'introduire  dans  son  récit  un 
grand  nombre  de  noms  appartenant  à  des  familles  bour- 
guignonnes de  son  temps,  augmentant  ainsi,  dans  une 
notable  proportion,  les  chances  de  succès  de  son  œuvre. 
Cette  œuvre,  prise  pour  ce  qu'elle  est,  n'est  assurément 
pas  dépourvue  d'intérêt.  C'est  un  poème  sut  generis, 
se  rattachant  à  l'épopée,  mais  n'ayant  presque  aucun  des 
caractères  de  la  chanson  de  geste.  C'est  un  document 
curieux  de  la  littérature  du  xiv^  siècle,  mais  il  n'y  a  rien 
à  en  tirer  pour  l'histoire  de  Girart  de  Roussillon,  per- 
sonnage légendaire,  ni,  à  plus  forte  raison,  pour  celle  du 
comte  Girart,  personnage  historique.  C'est  cependant  cet 
ouvrage  de  seconde  main,  dont  nous  possédons  les 
sources,  qui  a  été  la  base  principale  des  travaux  que 
certains  érudits  locaux  ont  consacrés  au  Girart  de  la 
poésie  et  au  Girart  de  l'histoire  \ 

I .  Voir  notamment  le  mémoire  publié  par  M.  le  président  Clerc  sous 
ce  titre  :  Gérard  de  Roussillon,  récit  du  ix*  siècle,  Paris  et  Besançon, 
1869,  (So  p.  in-S''  (Extrait  des  Mémoires  de  l'Académie  de  Besançon). 


CXLII  INTRODUCTION 


§  2.  —  L'histoire  de  Girart  de  Roiissillon  par  Jean  Waiiquelin. 

Jean  Wauquelin ,  bourgeois  de  Mons ,  fut  l'un  des 
plus  féconds  entre  les  écrivains  qui,  au  xv'^  siècle,  fu- 
rent employés  par  les  ducs  de  Bourgogne  à  composer 
des  ouvrages  ayant  en  général  le  caractère  de  compila- 
tions ou  de  traductions.  On  possède  de  lui  '  : 

La  traduction  du  Brut  de  Gaufrei  de  Monmouth  ^ 

—  1445; 

Une  histoire  d'Alexandre  le  Grand,  mise  en  prose 
d'après  le  roman  en  vers  alexandrins  de  Lambert  le 
Tort,  Alexandre  de  Paris  et  autres  auteurs.  Cet  ouvrage 
doit  être  un  peu  antérieur  à  1446  '^; 

L^histoire  de  Girart  de  Roussillon  qui  va  être  l'objet 
de  notre  étude.  —  1447  -, 

Xe  roman  de  la  belle  Hélène  de  Gonstantinople.  — 
14484; 


1.  La  liste  qui  suit  est  dressée  en  partie  d'après  les  renseignements 
donnés  par  M.  de  Ram  dans  son  édition  de  la  Chronique  des  ducs  de 
Brabant,  d'Edmond  de  Dynter.  pp.  xcix  et  suiv.  (Collection  des  chro- 
niques belges,  in-40.) 

2.  M.  de  Ram  (p.  cxvj  considère  cette  traduction  comme  perdue. 
Il  ne  la  connaît  que  par  un  ancien  catalogue  de  la  bibliothèque  de 
Philippe  le  Bon,  pour  qui,  sans  doute,  elle  fut  exécutée.  Mais  il  y  en 
a,  au  Musée  britannique,  dans  le  ms.  Lansdowne  214,  une  copie  à  la 
fin  de  laquelle  on  lit  :  «  Et  fut  translatée  par  un  bourgois  de  Mons  en 
«  Haynau  només  Jehan  Wauquelin,  en  l'au  de  N.  S.  mille  .iiij.  cens 
«  .xlv.,  le  .xxv^  jour  de  juillet.» 

3.  Voir  ce  que  je  dis  de  ce  roman  en  prose  dans  mon  Histoire  de  la 
légende  d'Alexandre^  chap.  xi. 

4.  La  Bibliothèque  royale  de  Belgique  possède  de  cet  ouvrage  un 
magnifique  ms.  (99Ó7)  fait  pour  le  duc  de  Bourgogne,  Philippe  le  Bon, 


VII.   JEAN  WAUQUELIN  CXLIII 

La  traduction  du  «  Gouvernement  des  princes  »,  de 
Gilles  de  Rome.  —  1450; 

La  traduction  de  la  chronique  des  ducs  de  Brabant, 
d'Edmond  de  Dynter; 

Enfin,  un  compte  de  1453  nous  apprend  à  la  fois  que 
Wauquelin  avait  fait  une  copie  de  Froissart  pour  le  duc 
de  Bourgogne,  et  qu'il  ne  vivait  plus  à  la  date  du  5  oc- 
tobre 1453  '. 

Occupons-nous  présentement  du  Girart  de  Roussillon 
de  Wauquelin  -. 

Jean  Wauquelin  nous  a  donné  deux  fois  la  date  de 
son  travail.  Dans  son  prologue,  il  la  fixe  à  l'année  1447. 
Dans  une  ballade  qui,  dans  les  mss.,  est  transcrite  à  la 
suite  de  Touvrage,  il  précise  davantage  :  c'est  le  16  juin 
1447  9^^  ^^^  accompli  ce  «  ce  traictié  petis  ».  Le  traité 
n'est  pas  si  petit.  Il  se  compose  de  186  chapitres,  et 
occupe,  dans  l'édition  qu'on  en  a  donnée  récemment, 
5 16  pages  grand  in-8°  ^.  Wauquelin  a   indiqué  assez 


et  sur  lequel  on  peut  lire  un  mémoire  de  Frocheur  dans  le  Messager 
des  sciences  historiques  de  Belgique.  Gand^  1846,  pp.  169-208. 

1.  Voy.  de  Laborde,  Les  ducs  de  Bourgogne,  II,  lvi. 

2.  On  en  possède  quatre  mss.  :  i^  à  la  Bibl.  imp.  et  roy.  de  Vienne, 
ms.  ayant  été  exécuté  pour  Philippe  le  Bon.  Il  est  décrit  aux  pp.  528- 
3o  de  l'édition  ci-dessous  indiquée;  —  2"  à  Paris,  Bibl.  nat.,  fr.  852  ; 
—  3°  Ibid.,  fr.  12568;  —  4°  Ms.  de  l'Hôtel-Dieu  de  Beaune,  ayant 
servi  à  la  publication.  —  Deux  mss.  du  même  ouvrage  sont  décrits 
dans  la  Bibliothèque  protypographique  áo.  Barrois,  sous  les  n^^  144-7  ^^ 
1448  (ce  dernier  encore  sous  le  n°  1695).  L'un  des  deux  est,  selon 
toute  apparence,  identique  au  ms.  de  Vienne.  Je  crois  aussi  que  c'est 
le  ms.  de  Vienne  qui  figure  dans  l'inventaire  des  livres  de  Marguerite 
d'Autriche  (i523),  Compte  rendu  des  séances  de  la  commission  royale 
d'histoire  Me  Belgique),  3»  série,  XII,  52. 

3.  Chronicques  des  /ai  {  de /eurent  Monseigneur  Girart  de  Ro  s  sil- 
lon^ a  son  vivant  duc  de  Bourgoingne,  et  de  dame  Berthe  sa  femme, 
fille  du  comte   de    Sans,  que   Martin   Besançon  iist  escripre   en  l'an 


CXLIV  INTRODUCTION 

exactement  les  sources  auxquelles  il  a  puisé,  mais  il  s'est 
exprimé  de  manière  à  nous  induire  en  erreur  sur  l'im- 
portance relative  des  emprunts  qu'il  leur  a  faits.  A  lire 
son  prologue,  on  croirait  qu'il  a  surtout  fait  usage  de  la 
vie  latine.  Il  nous  expose  en  effet  que,  sur  Tordre  du  duc 
de  Bourgogne,  Philippe  le  Bon,  il  s'est  déterminé  à  «  mect- 
«  tre,  composer  et  ordonner  par  escript  en  nostre  langaige 
«  maternel  que  nous  disons  walet  ^  ou  françoys,  la  noble 
«  procréation,  les  nobles  fais,  les  nobles  emprises  d'armes, 
«  les  calamités,  misères  et  adventures  que  fist  et  acheva, 
«  porta  et  souffrit  en  son  temps  le  noble  vaillant  conque- 
ce  rant  fort  et  très  puissant  prince  monseigneur  Gérard  de 
(c  Roussillon,  ainsi  que  je  l'ay  trouvé  et  entendu  en  ung 
«  traictié  fait  et  composé  en  son  nom  et  intitulé  Gesta 
<(  iiobilissimi  comitis  Girardi  de  Roussillon  y>  (édition, 
p.  24).  C'est  à  peu  près  (sauf  qu'il  y  a  Gesta  au  lieu  de 
Vita)  le  titre  de  la  légende  latine.  Mais  nous  allons  voir 
apparaître  la  mention  d'un  autre  document  qui  est,  en 
réalité,  sa  source  principale.  En  effet,  un  peu  plus  loin,  au 
second  chapitre,  Wauquelin  s'élève  contre  un  roman  qui 
mettait  Girart  de  Roussillon  aux  prises  avec  Charles 
Martel  :  «  Combien  que  j'aye  leu  ung  roman  qui  dit 
(f  que  Charles  Marthiaul  fut  cellui  qui  le  chassa  hors  de  ses 


M.CCCLXIX,  publiées  pour  la  première  fois  d'après  le  manuscrit  de 

l'Hôtel-Dieu  de  Beaune par  L.  de  Montille.  Paris,  Champion,  1880, 

In-80,  xl-586  p.  (Publication  de  la  Société  d'archéologie,  d'histoire  et 
de  littérature  de  Beaune.)  —  J'ai  rendu  compte  de  cette  édition,  qu' 
est  à  tous  égards  très  défectueuse,  dans  la  Romania,  IX  (1880), 
314-9.  M.  de  Montille  n'a  pas  eu  l'idée  de  comparer  l'ouvrage  de 
Wauquelin  avec  ses  sources.  Je  suis  donc  obligé,  pour  rendre  compte 
de  cette  compilation  et  pour  en  indiquer  le  caractère,  de  faire  le  travail 
qui  incombait  à  l'éditeur. - 

1  .  11  y  a  walccq  dans  le  nis,  fr.  832. 


VIÍ.    —  JEAN   WAUQUELIN  CXLV 

((  terres  et  pays  et  qui  le  deshonora  :  saulve  la  grâce  de 
«  Tacteur,  il  me  semble  que  ainsi  faire  ne  se  povoit,  car 
((  onques  Charles  Martiaul  ne  fut  roy  de  France,  mais 
«  seulement  régent...  car  Tistoire  dit  ainsi  :  Clariiit  au- 
((  tem  idem  preclarissiimis  vir,  sicut  utique  historica 
«  annalium  cronicariim  séries  liquide  depallat...  »  Ce 
som  les  termes  de  la  vie  latine,  .^'  3,  et  ce  n'est  pas  la 
seule  fois  que  ce  récit  est  cité  textuellement  ^.  Le  roman 
contre  lequel  s'élève  Wauquelin  n'est  autre  que  la  chan- 
son de  geste  du  xii^  siècle  où,  en  effet,  le  roi  de  France 
qui  est  en  lutte  avec  Girart  porte  le  nom  de  Charles  Mar- 
tel. Mais  le  mérite  de  l'observation  critique  faite  dans 
le  passage  qu'on  vient  de  lire  doit  être  rendu  à  son  vé- 
ritable auteur,  et  cet  auteur  n'est  nullement  Wauquelin, 
c'est  l'auteur  anonyme  qui  composa  entre  i33oet  i334, 
comme  il  a  été  dit  plus  haut,  le  roman  de  Girart  de 
Roussillon.  Wauquelin  a  eu  visiblement  sous  les  yeux 
ces  vers  (p.  6  de  l'édition  de  M.  Mignard)  que  nous 
avons  déjà  cités  ci-dessus,  p.  ocxviii.: 

Cilz  Charles  fut  nommés,  saichés,  Charles  li  Chauves... 
La  cronique  en  latin  ainssin  me  le  reconte  ;   ' 
Cilz  qui  fist  le  romant  en  fait  ung  autre  conte 
Et  dist  Charles  Martiaux... 

Et  plus  loin  Wauquelin  dit  encore  :  «  Encoires  dit  le- 
«  dit  roman  moult  d'autres  choses  que  il  baille  et  mect 
«  pour  notoires  et  vrayes,  lesquelles,  selon  le  latin ,  je 
«  ne  treuve  point  estre  certaines.  Et  pour  ce  au 
«  latin  je  me  vueil  du  tout  adhérer-,  car,  ainsi  que  je 

1.  Il  est  cité  de  la  même  manière  ailleurs  encore,  ainsi  ch.  cvi  (cf.  la 
vie.  l  144),  cxxvni  (cf.  la  vie,  l  129),  cLi(cf.  la  vie,  §  69). 

2.  I!  y  a  aherdre,  qui  vaut  mieux,  dans  le  ms.  832. 


CXLVI  INTRODUCTION 

((  cuide,  en  pluseurs  religions  et  ordres,  et  par  especial 
«  a  Pouthieres  et  a  Vezelay,  qui  aler  y  vouldra,  on  trou- 
i(  vera  que  pour  certain,  ainsi  que  on  lit  et  recorde  la 
«  vie  des  anciens  pères,  on  lit  et  recorde  de  jour  en 
((  jour  les  vies  et  fais  de  monseigneur  Gérard  et  de 
«  madame  Berte  sa  femme  '.  »  (Édit.  p.  28;  ms.  852, 
fol.  II  v°).  Wauquelin  ne  fait  ici  que  traduire,  sans 
le  dire,  les  vers  du  poème  du  xiv^  siècle  (Mignard, 
pp.  6-7)  qu'on  a  lus  ci-dessus,  p.  cxxvin. 

Notre  auteur  aurait  cru  faire  tort  à  son  œuvre  en 
avouant  qu'il  l'avait  tirée  d'un  roman  en  vers.  Aussi 
n'hésite-t-il  pas  à  invoquer  «  la  chronique  »,  alors  qu'il 
ne  fait  autre  chose  que  de  paraphraser  en  prose  les  vers 
du  xiv^  siècle.  Ainsi,  dans  ce  portrait  de  Girart  ^ch.  m)  : 
«  Et  dit  la  croniqiie  que  il  estoit  si  fort  et  si  puissant 
«  que  par  sa  pure  force  il  estendoit  etouvroit  a  ses  mains 
«  quatre  fers  de  cheval.  Et  que  plus  est,  encore  dit  que, 
«  quant  il  estoit  armé  en  bataille  contre  aucuns  de  ses 
«  anemis,  il  confundoit  et  abatoit  d'ung  coup  par  terre 
«  cheval  et  chevalier  ;  ne  n'estoit  homme  nul  si  fort  a  son 
((  temps  comme  il  estoit.  Tousjours  se  tenoit  en  robes  et 
((  en  atours  moult  noblement.  Une  arbelestre  a  tour  a  ses 
«  mains tendoit...  y^  (édit.,  pp.  3o-3i);  la  <(  chronique  » 
c'est  le  roman  du  xiv^  siècle  (éd.  Mignard,  pp.  1  3-4;  : 

Quatre  fers  de  cheval  a  ses  mains  estandoit, 
Cheval  et  chevalier  tout  armez  pourfandoit. 
Noblement  se  tenoit  en  robes,  en  atour. 
Et  tendoit  a  ses  mains  une  arbalète  a  tour\ 


.1.  Pour  la  tm  de  cette  phrase,  je  suis  le  texte  da  ms.  832,  celui  d; 
rédition  étant  tout  à  fait  mauvais. 

2.  Remarquons  en  passant  que  ce  portrait  de  Girart  est  imité  de  ce- 


VII.   —  JEAN  WAUQUELIN  C'.XÍ.VII 

D'autres  fois  il  lui  plaît  de  dire  «  le  sage  »  :  "  Et  pour 
«  ce,  comme  dit  le  saige  :  Oïr  dire,  lire  et  recorder  les 
((  beaulx  dis  et  les  bienfaiz  des  preudhommes  est  la  chose 
«  au  monde  qui  plus  fait  toutes  bonnes  gens  resjouyr. 
«  Car  les  bons  en  deviennent  meilleurs  et  les  mauvais 
«  en  amendent,  et  moult  de  biens  en  viennent  »  (ch.  i, 
édit.  p.  24).  C'est  le  début  même  du  poème  : 

La  chouse  qui  plus  fait  toute  gent  resjoïr, 

C'est  des  diz  et  des  faiz  des  bons  parler  oïr, 

Li  bon  bien  les  entendent  et  meilleur  en  deviennent, 

Li  malvais  en  amendent;  maint  autre  bien  en  viennent. 

Cependant  il  ne  serait  pas  exact  de  dire  que  Wauque- 
lin  a  voulu  dissimuler  constamment  les  emprunts  qu'il 
a  faits  au  roman  versifié.  Il  le  cite  parfois,  nous  faisant 
même  savoir  que  cet  ouvrage  lui  avait  été  communiqué 
par  le  duc  Philippe  le  Bon.  Ainsi,  au  chap.  m,  avant 
de  rapporter  l'épitaphe  qui  se  lisait  sur  la  tombe  de 
Girart  à  Pothières,  il  dit  :  «  laquelle  escripture  m'a  esté 
«  donnée  et  présentée  par  mondit  très  redoubté  seigneur 
«  en  ung  livret  rymé  parlant  de  la  vye  et  des  faiz  du  dit 
«  Girart  de  Roussillon,  qui  contient  ce  qui  s'ensuit  ». 
Suivent  les  huit  vers  français  de  cette  épitaphe  qu'on 
peut  lire  dans  le  roman  publié  par  M.  Mignard,  p.  1  5. 
Au  ch.  cLïv,  à  propos   d'un  passage  de  la  vie  latine 

lui  que  le  Pseudo-Turpin  a  trace  de  Charlemagne  (éd.  Reiffenberg, 
ch.  xx).  Voici  le  passage  correspondant,  d'après  la  traduction  donnée 
par  les  chroniques  de  Saint-Denis  (éd.  P.  Paris,  II,  2  53}  :  a  De  si 
«  grant  force,  estoit  plain  qu'il  coupoit  un  chevalier  armé,  c'est  assa- 
«  voir  un  de  ses  ennemis  séant  sur  son  cheval,  dès  la  teste  jusques  aux 
«  cuisses,  a  un  seul  coup,  et  luy  et  le  cheval,  de  Joieuse  s'espée.  Les 
«  bras  et  les  poings  avoit  si  fors,  qu'il  estandoit  legierement  quatre 
«  fers  de  cheval  tous  ensemble...  » 


CXLVIII  INTRODUCTION 

(§  80)  OÙ  il  est  dit  que  Girart  fonda  en  Flandre  un  mo- 
nastère qui  n'est  pas  autrement  spécifié,  Wauquelin 
s'exprime  ainsi  :  «  L'acteur  :  Et  me  semble  que 
«.  c'est  Teglise  Saint  Berlin  qui  est  située  en  la  ville  de 
«  Saint  Omer,  et  ce  me  appert  par  ung  livret  rimé  a  moy 
«  délivré  par  mondit  très  redoubté  seigneur  le  duc  Phe- 
(c  lippe,  par  la  grâce  de  Dieu  a  présent  duc  de  Bour- 
((  goirigne,  pour  qui  et  au  commandement  duquel  est 
«  ceste  histoire  composée.  »  Que  le  «  livret  rimé  )>  soit  le 
poème  du  xiv^  siècle,  c'est  ce  dont  on  ne  peut  douter, 
puisqu'on  lit  dans  ce  poème  (Mignard,  p.  228)  : 

L'autre  est  assise  en  Flandres,  de  moines  bien  puplée, 
Saint  Bertin  rappel'on,  qu'est  de  grant  renommée. 

Ailleurs  encore,  au  début  du  ch.  clxxxv,  Wauquelin 
mentionne  «  ung  livret  en  romant  duquel  je  me  suy  en 
«  pluseurs  pas,  pour  la  composition  de  l'istoire  devant 
«  dicte,  aydié,  »  et  le  récit  qu'il  lui  emprunte  se  retrouve 
dans  le  poème  publié  par  M.  Mignard,  pp.  273-4. 

En  réalité,  l'œuvre  de  Wauquelin  est  une  paraphrase 
très  prolixe  du  roman  bourguignon.  L'ordre  des  événe- 
ments est  le  même  de  part  et  d'autre,  sauf  une  modifi- 
cation peu  importante  au  commencement  '.  Très  sou- 
vent, au  milieu  de  développements  qui,  du  reste,  ne 
touchent  jamais  à  l'essentiel  du  récit,  on  retrouve  les 

I.  Cette  modification  consiste  en  ceci  que  Wauquelin  a  conté  en 
ses  chapitres  m  à  xv  des  matières  qui  occupent  dans  le  poème  les 
pages  i3  à  2Ó  (portrait  de  Girart,  description  du  mont  Laçois,  prise 
de  Roussillon  par  les  Wandales),  et  reproduit  aux  chap.  xvi  à  xxi  ce 
que  le  poème  dit  aux  pages  7  à  i3  (débuts  de  la  querelle  entre  Charles 
et  Girart).  Cette  transposition  est  assez  judicieuse,  en  ce  qu'elle  place 
au  début  des  préliminaires  qui,  dans  le  poème,  interrompent  le  récit. 


I 


Vil.    —  JEAN   WAUQUFLIN  CXLIX 

expressions  mêmes  du  poème,  à  ce  point  que  les  fautes 
de  l'un  des  deux  textes  peuvent  être  parfois  corrigées  à 
Taide  de  l'autre  '.  J'ai  comparé  d'un  bout  à  l'autre  le 
roman  en  vers  et  la  version  en  prose,  et  j'ai  constaté 
qu'il  eût  été  possible  (et  c'eut  été  pour  le  lecteur  une 
grande  commodité)  de  donner  pour  presque  tous  les 
chapitres  une  concordance  exacte  avec  les  vers  du  roman 
en  vers. 

Ce  n'est  pas  à  dire  pourtant  que  Wauquelin  n'ait  pas 
fait  usage  de  la  vie  latine.  J'ai  dit  plus  haut  qu'il  la 
connaissait,  que  parfois  même  il  la  citait  textuellement. 
Mais  il  y  a  plus.  En  certains  endroits,  il  a  préféré  pren- 
dre directement  dans  la  vie  latine  les  récits  que  le  roman 
en  vers  ne  lui  aurait  fournis  que  de  seconde  main.  Tel 
est  le  cas  pour  les  chapitres  clvi  à  clxiv  qui  contiennent 
des  miracles  ou  des  réflexions  de  l'hagiographe  sur 
Girart.  Mais  ici  encore  l'influence  du  poème  est  mani- 
feste, car  l'ordre  de  ces  chapitres  ne  correspond  pas  à  celui 
du  latin  :  il  est  exactement  celui  du  poème,  et,  de  plus, 
on  voit  de  temps  en  temps,  après  quelques  phrases  tra- 
duites du  latin,  apparaître  des  morceaux  qui  sont  la 
paraphrase  du  poème.  Ce  sont  là  de  menus  faits  qu'il 
eijt  été  aisé  d'indiquer  en  détail  dans  les  notes  d'une 
édition,  mais  qui  ne  peuvent  être  ici  que  l'objet  d'une 
remarque  générale. 

Outre  la  vie  latine  et  le  poème  du  xiv^  siècle,  qui  sont 
ses  principales  sources,  l'auteur  a  mis  de  temps  en 
temps  à  contribution  des  ouvrages  qu'il  ne  cite  pas  avec 

I.  Ainsi,  on  lit  dans  Wauquelin,  p.  219  de  l'édition  :  «  Je  cuidc, 
«  comme  dit  nostre  histoire,  que  la  certaine  partie  ne  vous  en  pour- 
«  roit  estre  contée  ne  dicte  ».  Il  y  a  dans  le  poème;  p,  116  : 

Que  ne  vous  en  puis  dire  la  ccnteime  partie. 


CL  liNTRODUCTION 

précision,  et  dont  la  recherche  reste  à  faire.  «  Et  a  esté 
((  ceste  présente  hystoire  retrouvée  et  rassemblée  de  plu- 
((  seurs  volumes  et  livres  par  grand  songne  et  par  grant 
«  labeur  d'estude,  »  nous  dit-il  au  ch.  clxxvii  (édit. 
p.  487).  De  même  au  début  du  ch.  11,  il  nous  fait  savoir 
qu'il  est  loin  d'être  le  premier  romancier  qui  se  soit  occupé 
de  Girart  de  Roussillon  :  «  Et  a  celle  fin  que  on  ne  cuide 
«  que  j'en  soye  le  premier  romancier,  il  est  vray  que  par 
((  pluseurs  volumes  et  livres,  tant  en  romant  comme  en 
«  latin  et  autre  langaige,  les  faiz,  les  oeuvres,  les  traces 
«  dudit  monseigneur  Girard  de  Roussillon  sont  escrip- 
«  tes,  expresses  et  mises.  »  Les  documents  qu'il  a  con- 
nus en  dehors  de  la  vie  latine  et  du  poème  bourguignon, 
sont  deux  textes  latins,  empruntés  peut-être  à  une  même 
source,  et  une  chanson  de  geste  perdue.  C'est  ce  qui  ré- 
sulte des  passages  qui  suivent. 

A  la  fin  du  ch.  xcvjii,  Wauquelin  s'exprime  ainsi  : 

Et  ay  veu  une  histoire  laquelle  commence  ainsi  :  Gerardus 
Burgondioninn  diix,  cognomento  de  Rossillone  extitit  cornes 
comitatus  Nerviensis  atqiie  Bracbactensis.  et  iisque  ad  mare  fuit 
possessio  sua,  etc.  C'est  a  dire,  Gérard  duc  de  Bourgoigne.  sur- 
nommé de  Rossillon.  fut  a  son  temps  conte  des  contés  de  Ner- 
ves  et  de  Barbans  ou  Bracbant,  et  s'estendoit  sa  possession 
jusques  a  la  mer...  Et  dit  ceste  histoire  que  il  mena  grant 
temps  guerre  au  conté  de  Hainault.  a  cause  de  la  conté  de 
Nerves.  lesquelles  guerres  poursuivit  contre  le  conte  de  Hain- 
nault  ung  parent  que  avoit  monseigneur  Gérard  de  Rossillon 
nommé  Gérard  de  Vienne,  par  pluseurs  ans.  Et  avoit  a  ce 
temps  la  conte  de  Hainnault  trois  fortes  villes,  c'est  assavoir 
Biaton,  Chierve  et  x^ath,  que  encoire  dit  on  en  Burbant,  par 
lesquelles  il  tenoit  frontière  oultre  la  rivière  et  palus  de  la 
Haynne  contre  monseigneur  Gérard  de  Rossillon  et  contre  son 
cousin  Gérard  de  Vienne,  lesquelx  se  tenoient  a  très  grant 
puissance   en  trois  places  très  fortes  que  monseigneur  Gérard 


vu.   —  JEAN  WAUQUELIN  CLI 

de  Rossillon  avoit  fait  ediffier  es  devant  dictes  contés,  lesquel- 
les forteresses  nomme  ainsi  l'istoire  iGerardi  mansum^  Mons 
Gerardi  et  Castrum  Vienne,  etc.  Gerardi  mansum  ne  say  je,  et 
Mons  Gerardi^  c'est  Gerardmont,  en  Flandres  ;  et  le  chastel  de 
Vienne  qui  est  assis  près,  en  allant  vers  Enguien  en  Hainnault, 
lesquex  trois  forteresses  destruisit  et  rua  jus  le  comte  de  Hain- 
nault a  l'ayde  du  roy  de  France,  comme  tesmoignent  les 
histoires  de  Hainnault;  et  depuis  fut  la  paix  faicte  et  eurent 
grandes  amistie's  les  ungsaux  autres... 


Ce  morceau  n'est  pas  nouveau  pour  nous  :  c'est  l'extrait 
de  Jacques  de  Guise  qui  a  été  cité  au  cliapitre  précédent 
(p.  cxiii).  La  façon  dont  Wauquelin  l'a  introduit  dans 
sa  narration  :  «  Et  ay  veii  une  histoire  laquelle  com- 
«  mence  ainsi...  »  donnerait  à  supposer  que  ce  texte  a  pu 
exister  indépendamment  de  Jacques  de  Guise,  mais  je 
ne  m'arrête  pas  à  cette  hypothèse,  car  il  s'agit  d'un 
passage  qui,  chez  cet  auteur,  est  précédé  de  la  rubrique 
actor  et  qui,  par  conséquent,  est  l'œuvre  même  du  chro- 
niqueur. Du  reste,  quand,  à  la  fin  du  passage  cité,  Wau- 
quelin invoque  «  les  histoires  de  Hainnault  »,  il  ne  peut 
guère  avoir  visé  que  la  chronique  de  Jacques  de  Guise. 

Au  ch.  CLiv,  nouvelle  citation  du  même  morceau  de 
Jacques  de  Guise  : 

En  ceste  partie  dit  l'acteur...  que  au  propous  des  fondacions 
des  églises  que  fonda  monseigneur  Gérard  de  Roussillon,  il  a 
trouvé  sur  le  pas  de  l'istoire  qui  se  commence  Gir ardus  Bur- 
gondiommi  diix,  etc.,  comme  dessus  est  dit,  en  la  conséquence  de 
l'istoire,  après  autres  choses,  ce  qui  s'ensuit  :  Hic  cornes  dictus 
Ger ardus  in  suo  dicto  comitatu  Nerviensi  supra,  plures  eccles- 
sias  construxit^  ut  puta  '  abbatiam  de  Lutosa,  in  qua  instituit 

I.  Au  lieu  de  ut  pilla,  il  y  a  dans  Tédition  «  T7:  yuta  »!  1 


CLII  INTRODUCTION 

abbatem  sanctum  Badilonem  confessorem  :  item  ecclesiam  Béate 
Marie  Antoginensis  -,  et  illiic  misit,  etc. 

L^autre  document  latin  utilisé  par  Wauquelin,  et 
qu'il  a  pu  prendre  aussi  dans  Jacques  de  Guise  %  est  le 
récit  de  Tenlèvement  subreptice  du  corps  de  sainte  Marie 
Madeleine,  et  de  son  transport  à  Vezelai ,  autrement 
dit,  la  légende  de  saint  Badilon.  Au  lieu  de  prendre 
ce  récit  dans  le  poème  du  xiv^  siècle,  notre  auteur  Fa 
paraphrasé  directement  d'après  le  latin  (ch.  cxxi-cxxv). 
Il  l'annonce,  du  reste,  à  la  fin  du  ch.  cxx,  où,  parlant 
de  l'acquisition  du  corps  saint  par  Tabbaye  de  Vezelai, 
il  ajoute  :  «  ainsi  que  le  recite  la  légende  sainct  Badilon 
((  qui  fut  abbé  de  l'église  de  Leuse,  emprés  Tournay  ». 

La  chanson  de  geste  que  Wauquelin  a  connue  —  à 
laquelle  du  reste  il  se  borne  à  faire  allusion  en  passant 
—  est  certainement  identique'au  «  liber  metrificatus  in 
«  vulgari  »  de  Jacques  de  Guise.  Au  ch.  xx,  après  avoir 
parlé  du  double  mariage  de  Charles  le  Chauve  et  de 
Girart,  Wauquelin  ajoute  :  «  en  quel  temps  ils  se  ma- 
(f  rierent,  ou  ensemble  ou  Tun  après  Tautre,  je  ne  l'ay 
«  point  trouvé  par  nostre  latin,  mais  j'ay  trouvé  en 
«  Vistoire  qui  est  attribuée  au  temps  Charles  Martel 
((  que  ilz  se  marièrent  tous  deux  en  ung  jour,  et  que 
«  Charles  voult  avoir  Eloyse,  pour  ce  qu'elle  estoit  la 
((  plus  jeune  et  la  plus  belle  de  regard.  Et  de  ce  me  rap- 
((  porte  je  a  la  discrecion  des  lisans.  «  —  Nous  avons  vu, 
au  chapitre  précédent,  que  le  poème  dont  parle  Jacques 
de  Guise  mettait  aux  prises  avec  Girart,  non  pas  Charles 

1.  Edition  :  Avergncnsis  ;  je  corrige  d'après  le  ms.  832.  Voy.  ci- 
dessus,  p.  cxiii,  note  3. 

2.  Voy.  ci-dessus,  p.  cxiv, 


VII.   JEAN  WAUQUELIN  CLIII 

le  Chauve,  mais  Charles  Martel.  En  cela  il  était  d'accord 
avec  l'ancienne  chanson,  comme  avec  la  chanson  re- 
nouvelée. Nous  ne  pourrions  donc  déterminer  le  poème 
auquel  Wauquelin  fait  allusion,  si  nous  n'avions  pour 
nous  guider  que  ce  passage.  Mais  en  voici  un  autre  qui 
est  décisif.  C'est  au  ch.  lxvi  où  sont  contés  Texil  de  Gi- 
rart  et  la  misère  où  il  se  trouva  plongé  : 

L'acteur  :  De  la  cité  ou  monseigneur  Gérard  portoit  ven- 
dre son  charbon  je  n'en  ay  point  trouve'  le  nom  par  nostre 
histoire,  ne  en  quelle  marche  ce  estoit;  mais  je  cuide  avoir  leu 
en  une  histoire,  laquelle  parle  de  Gérard  de  Rossillon,  selon 
la  mémoire  que  j'en  ay,  que  c'estoit  dans  la  cité  de  Rains  en 
Champaigne  ,  ou  de  Laon  ;  et  estoit  ceste  histoire  attribuée 
au  règne  de  Charle  Martel  et  non  point  de  Charle  le  Chauve, 
ne  sçay  se  c'estoit  par  vice  d'escripvain  ou  aultrement  :  je 
m'en  rapporte  a  la  discrecion  des  lisans. 

Ici  encore  il  s'agit  du  poème  dont  l'action  est  suppo- 
sée se  passer  sous  Charles  le  Chauve,  mais  il  y  a  une 
circonstance  caractéristique,  c'est  que  Girart  vendait  son 
charbon  à  Reims  ou  à  Laon.  Au  contraire,  dans  la 
chanson  renouvelée,  ce  détail  n'est  point  indiqué.  Il 
est  seulement  dit  que  Girart  séjournait  à  «  Aurillac  sous 
Troilon  »  ®  532-3)  \ 

Rappelons-nous  le  début  du  chap.  ii,  où  Wauque- 
lin mentionne  sommairement  les  livres  «  tant  en  romant 
comme  en  latin  et  autre  langaige  »  où  étaient  rappor- 
tés les  faits  et  gestes  de  Girart  de  Roussillon.  Par  les 
livres  latins  il  faut  entendre  la  vie  latine  de  Girart,  le 

I .  La  leçon  n'est  pas  tout  à  fait  sûre  :  il  y  a  Aurilac  50^  Torilon 
dans  le  ms.  d'Oxford,  Aurilac  so:{  Troilon  dans  celui  de  Londres, 
enfin  Orliac  50-f  Troilo  dans  celui  de  Paris,  mais  ce  qui  est  sûr,,  c'est 
qu'il  ne  s'agit  ni  de  Reims  ni  de  Laon. 


CLIV  INTRODUCTION 

récit  de  la  translation  de  la  Madeleine  (ou  légende 
de  saint  Badilon)  et  Jacques  de  Guise.  Les  livres  «  en 
romant  »  ne  peuvent  être  que  le  roman  bourguignon 
du  xiv'^  siècle,  fidèlement  paraphrasé  par  Wauquelin, 
et  le  poème  perdu  dont  nous  n'avons  connaissance  jus- 
qu'à ce  moment  que  par  les  allusions  du  même  Wau- 
quelin et  de  Jacques  de  Guise.  Restent  les  livres  «  en 
autre  iangaige  )>.  Qu'est-ce  que  cela  peut  bien  être?  En 
dehors  du  roman,  entendu  en  son  sens  le  plus  général, 
et  du  latin,  nous  ne  connaissons  aucune  histoire  de  Gi- 
rart  de  Roussillon.  Si  «  autre  Iangaige  »  n'est  pas  un 
mot  de  remplissage  destinée  à  arrondir  la  phrase,  je 
suppose  que  notre  auteur  a  voulu  désigner  par  cette 
expression  trop  vague,  la  chanson  renouvelée,  qui  est 
assurément  en  roman,  mais  en  un  roman  un  peu  spé- 
cial que  Wauquelin  ne  devait  pas  comprendre  aisé- 
ment, et  qui  a  pu  lui  faire  Teffet  d'un  langage  étranger, 
tout  comme  les  auteurs  des  Leys  d'amors  écrivant  à 
Toulouse,  qualifiaient  le  gascon  de  «  lengatge  estranh  ». 

C'est  en  1447,  comme  on  Ta  vu  plus  haut,  que  fut 
achevé  le  travail  de  Wauquelin.  Faut-il  croire  que  l'ou- 
vrage parut  un  peu  trop  volumineux,  à  une  époque 
pourtant  où  les  in-folios  n'effrayaient  guère  les  lecteurs  ? 
Le  fait  est  qu'aussitôt  après  son  achèvement  il  en  fut 
fait  un  abrégé  en  vingt-sept  chapitres  qui  nous  est  par- 
venu dans  trois  conditions  distinctes  : 

1°  Dans  une  compilation  en  prose  faite  en  144S  d'a- 
près diverses  chansons  de  geste,  et  qui  a  pour  objet 
l'histoire  (histoire  fabuleuse,  s'entend)  de  Charles  Mar- 
tel. Il  sera  traité  de  cette  compilation  dans  la  troisième 
partie  du  présent  chapitre  -, 


VII.   —  JEAN  WAUQUELIN  CLV 

2°  Dans  la  compilation  historique  de  Jean  Mansel  qui 
a  pour  titre  la  Fleur  des  histoires  ; 

3"  Imprimé  à  part,  en  deux  éditions  qui  appartiennent 
l'une  et  l'autre  au  commencement  du  xvi^  siècle. 

Nous  verrons  plus  loin  comment  l'abrégé  de  Wau- 
quelin,  qui  place  le  récit  sous  Charles  le  Chauve,  a  pu 
entrer  dans  une  compilation  dont  l'objet  principal  est 
l'histoire  de  Charles  Martel  racontée  d'après  les  chan- 
sons de  geste.  Nous  ne  parlerons  pour  le  présent  que  de  la 
Fleur  des  histoires  et  des  deux  anciennes  éditions. 

La  Fleur  des  histoires  de  Jean  Mansel  est  une  vaste 
compilation  divisée  en  quatre  livres  ou  volumes,  qui  con- 
duit rhistoire  depuis  la  création  jusqu'à  la  mort  de  Char- 
les VI.  Elle  n'a  jamais  été  imprimée  ni  étudiée  de  près  '. 
On  y  trouve  beaucoup  de  matières  qui  ne  sont  pas  histori- 
ques et  notamment  de  longs  extraits  du  Dialogue  de  saint 
Grégoire.  Ces  quatre  livres  occupent,  selon  les  exemplai- 
res, soit  trois,  soit  quatre  tomes  de  très  grand  format. 
La  plupart  des  exemplaires  que  j'en  connais  sont  incom- 
plets. C'est  dans  le  «  quart  et  derrenier  volume  »  de  l'ou- 
vrage qu'a  pris  place  l'abrégé  de  Wauquelin.  Jean  Man- 


I.  La  notice  d'A.  Dinaux,  Archives  historiques  et  littéraires  du 
nord  de  la  France  et  du  midi  de  la  Belgique,  nouv.  série,  II  (i838', 
Valenciennes,  pp.  549-50,  est  insignifiante.  —  Le  rédacteur  du  catalo- 
gue La  Vallière  dit  (III,  44),  à  propos  du  ms.  45Ô3  qui  est  un  volume 
dépareillé  de  la  Fleur  des  histoires  :  «  Jean  Mansel  de  Hesdin,  son  au- 
«  teur,  compila  l'ouvrage  au  commBndement  de  Philippe  le  Bon,  duc 
«  de  Bourgogne,  auquel  il  le  présenta.  »  Jean  Mansel  est,  en  effet,  qua- 
lifié de  c<  receveur  de  Hesdin  n  dans  une  quittance  de  1449  qu'a  pu- 
bliée M.  de  Laborde,  Les  ducs  de  Bourgogne^  2^  partie,  11,  214.  Il 
demeura  en  fonctions  jusqu'en  1470,  selon  les  recherches  de  M.  Pin- 
chart,  Messager  des  sciences  historiques,  Gand,  année  1860,  p.  134, 
ou  Archives  des  arts,  sciences  et  lettres  (tirage  à  part  du  Messager), 
Il  [iS63),  121.- 


k 


CLVI  INTRODUCTION 

sel,  après  avoir  conté  la  mort  de  Charles  le  Chauve,  intro- 
duit en  ces  termes  Thistoire  de  Girart  de  Roussillon  ^  : 

En  ce  temps  fu  Gérard  de  Roussillon  duc  de  Bourgoigne  et 
de  Aquitaine  contre  lequel  cestui  roi  Charles  eut  guerre  si 
mortele  que  le  duc  Gérard  fut  constraint  et  vint  a  si  bas  estât 
que  pour  son  vivre  gaignier  il  porta  .vij.  ans  continuels  char- 
bon a  vendre  de  ville  en  ville.  Mais  depuis  il  revint  en  son 
estât  et  vainquit  en  bataille  cestui  roy  Charles  par  .xj.  fois,  puis 
furent  appaisez  par  notable  miracle,  et  fonda  depuis  ce  duch 
Gérard  .xj.  notables  abbayes  pour  remission  de  ses  péchiez  et 
de  ceulx  qui  eurent  esté  tuez  en  leurs  batailles,  comme  vous 
pourrez  oyr  maintenant  par  son  hystoire  que  nous  avons  re- 
couvrée, laquele,  pour  ce  qu'elle  nous  semble  digne  de  memore, 
nous  l'avons  yci  insérée  pour  ampliation  de  notre  oeuvre. 

Cy  commence  l'istore  de  monseigneur  Gérard  de  Roussil- 
lon jadis  duch  et  conte  de  Bourgoingne  et  de  Acquitaine^  et 
dit  premièrement  comment  les  W^andales  destruisirent  le  chas- 
tel  de  Laccoi^^  et  comment  tantost  après,  par  divin  Jugement. 
il:(  s' entretuer ent  tous. 

Pour  avoir  l'entendement  et  la  congnoissance  de  la  vie  des 
fais  et  des  adventures  de  noble  et  puissant  prince,  monseigneur 
Gérard  de  Roussillon,  jadis  duc  et  comte  de  Bourgoingne,  sei- 
gneur de  Auvergne,  de  Gascongne,  d'Avignon,  de  Limosin, 
d'Auxerre  et  de  Tonnerre,  de  Nevers  et  de  grant  partie  des 
provinces  d'Espaigne  et  d'Alemaigne,  loist  sçavoir  première- 
ment que,  non  obstant  sa  grande  seigneurie  et  puissance,  et 
qne  de  son  corps  il  feust  le  plus  fort,  le  plus  vaillant,  le  plus 
preux  et  le  plus  hardy  prince  qui  fust  en  son  temps,  carl'istoire 
tesmoigne  qu'il  avoit  .viij.  piez  de  hault... 

La  Fleur  des  histoires  n'a  été,  jusqu'ici,  l'objet  d'au- 


I.  Je  cite  d'après  le  ms.  Bibl.  nat.,  fr.  004  (anc.  Ó928),  f.  cxlv  c. 
Le  même  texte  se  trouve  à  la  Bibl.  roy.  de  Belgique  dans  le  n»  9233, 
ff.  ycxvj  et  suiv.,  et  dans  le  n°  9260,  ft.  cxxx  et  suiv.  il  a  été  signalé 


VII.  —  JKAN  WAUQUELIN  CLVII 

cun  travail  critique.  Les  extraits  donnés  par  Sinner  ^  n'at- 
tirèrent l'attention  d'aucune  des  personnes  qui  se  sont 
occupées  de  Girart  de  Roussillon.  D'autre  part ,  la 
compilation  relative  à  Charles  Martel  où  se  rencon- 
tre le  même  abrégé  est  restée  jusqu'à  ce  jour  à  peu 
près  ignorée.  Par  suite,  l'abrégé  de  Wauquelin  n'a  été 
connu  jusqu'à  ces  derniers  temps  que  par  les  éditions, 
ou,  pour  parler  plus  exactement,  par  l'une  des  éditions, 
du  xvi^  siècle.  Aussi  est-il  arrivé  que  M.  de  Terrebasse, 
réimprimant  en  i856  celle  de  ces  deux  éditions  qu'il 
connaissait,  a  cru  que  l'abrégé  avait  été  fait  en  vue  de 
l'impression^.  Nous  venons  de  voir,  au  contraire,  que, 
dès  1448,  il  était  introduit  dans  une  compilation  de 
chansons  de  geste  mises  en  prose. 

La  première  édition,  sans  date,  a  été  faite  à  Lyon  par 
Olivier  ArnouUet;  la  seconde,  datée  de  i52o,  à  Paris, 
par  Michel  Le  Noir.  Par  un  hasard  singulier,  on  ne 
connaît  de  chacune  de  ces  deux  impressions  qu'un  seul 
exemplaire.  (>elui  de  l'édition  ArnouUet  a  été  décrit  par 
Brunet,  Manuel  du  libraire,  t.  II,  Girard  de  Roussil- 
lon, puis  par  M.  de  Terrebasse,  qui  Ta  réimprimé,  y  joi- 
gnant une  préface  qui  contient  d'excellentes  recherches 
sur  le  comte  Girart  de  l'histoire  ^.  Il  appartient  main- 


dans  un  exemplaire  de  la  Fleur  des  histoires  appartenant  à  la  Biblio- 
thèque de  Berne  par  Sinner  (Caialogus  codicum  mss.  Biblioihecœ 
Bernensis,  11,  188-21 5)  qui  en  a  publié  le  début  et  les  rubriques. 

1.  Voir  la  note  précédente. 

2.  Voy.  p.  xl  de  la  réimpression  indiquée  à  la  note  suivante. 

3.  Gérard  de  Roussillon^  s'ensuyt  i'hystoire  de  monseigneur  Gérard 
de  Roussillon,  jadis  duc  et  comte  de  Bourgongne  et  d'Acquitaine. 
Lyon,  par  Louis  Perrin,  i856;  I-149  pages.  —  La  préface  n'est  pas 
signée,  mais  elle  se  termine  par  la  devise  parlante  de  M.  de  Terre- 
basse  :  un  bœui'  couché  au -dessus  duquel  on  lit  ruminât  herbas. 


CLViri  INTRODUCTION 

tenant  à  la  biblioihèque  publique  de  Grenoble.  L'exem- 
plaire de  l'édition  de  Michel  Le  Noir  n'est  connu  que 
depuis  peu  d'années.  Il  a  été  acquis  en  1878  par  la 
Bibliothèque  nationale  K  C'est  un  in-4"  composé  de 
six  cahiers  (A-F)  formant,  dans  l'état  actuel  du  livre, 
trente-deux  feuillets.  Le  titre  et  le  premier  feuillet  man- 
quent. L'ouvrage  commence  au  fol.  Aij  qui  contient  la 
fin  de  la  table.  On  lit  au  dernier  feuillet  : 

Cy  iinist  Ihystoire  de  monseigneur  Gérard  de  j  Roussillon, 
iadis  duc  «S:  côte  de  Bourgongne  et  d'Acqui-  j  -taine  Imprimé 
nouuellement  a  paris  par  Michel  ]  le  noir  libraire  iure  en  luni- 
versité  de  paris  demou-  |  -rant  en  la  grant  rue  sainct  Jacques  a 
lenseigne  de  la  Roze  blanche  couronnée.  Lan  mil  cinq  cens  &  xx 
le  xxiij.  iour  de  décembre. 

Les  deux  éditions,  étant  la  reproduction  Tune  de  l'au- 
tre, offrent  identiquement  le  même  texte,  qui  est  aussi  ce- 
lui de  la  Fleur  des  histoires.  Ce  texte  est  une  réduction 
assez  bien  proportionnée  du  long  et  verbeux  roman  de 
Wauquelin.  L'abréviateur,  procédant  avec  intelligence,  a 
supprimé  ou  très  notablement  écourté  les  discours  ;  il  a 
aussi  coupé  les  exemples  moraux  qui  tiennent  tant  de 
place  dans  le  roman  bourguignon  et  chez  Wauquelin. 
Rarement  il  ajoute  une  idée  ou  une  phrase  de  son  crû. 
Cependant,  à  la  fin  du  ch.  ix.  reproduisant  en  substance 
le  passage  où  Wauquelin  nous  dit,  d'après  le  roman 
perdu,  que  Girart  vendait  son  charbon  à  Reims  ou  à 
Laon  ',  il  ajoute,  j'ignore  d'après  quelle  source  :  «Les 
autres  dyent  que  ce  fut  a  Mestz  ».  Rien  dans  cette  rédac- 
tion n'indique  qu'elle  est  l'abrégé  du  roman  fait  par 
Wauquelin  pour  Philippe  le  Bon. 

I.  Réserve  8"  Y-  2  3.  —  2.  Cf.  ci-dessus,  p    cliii. 


VII.    —  L  HISTOIRE  DF  CHARÎ.F.S  MARTEL       CEIX 

^  3.  —  L'histoire  de  Charles^  Martel. 

Au  temps  même  où  Wauquelin  achevait  son  volumi- 
neux roman,  un  autre  compilateur,  dont  le  nom  ne  nous 
est  pas  connu,  s'occupait  de  rédiger,  d-après  des  chan- 
sons de  geste,  une  vaste  histoire  de  Charles  Martel  et  de 
Pépin,  dans  laquelle  Girart  de  Roussillon  occupe  une 
place  considérable.  Cette  nouvelle  compilation  n'est  con- 
nue jusqu'à  présent  que  par  un  seul  exemplaire  formant 
quatre  énormes  volumes  in-folio  qui  sont  conservés  à  la 
Bibliothèque  royale  de  Belgique  sous  les  n°^  6  à  9.  L'auteur 
anonyme  dit  en  son  prologue  '  que,  si  Ton  n'ignore  pas 
que  Charles  Martel  eut  pour  fils  Pépin,  a  lequel  après  lui 
«  fut  empereur  de  Rome  »,  on  ne  sait  généralement  pas 
de  qui  ce  Charles  Martel  était  fils  ni  comment  il  obtint  la 
couronne  de  France.  C'est  là  ce  que  notre  anonyme  s'est 
proposé  de  raconter,  avec  bien  d'autres  choses.  Il  a  puisé 
ses  informations  dans  les  livres  les  moins  dignes  de  foi 
qu'il  put  rencontrer  :  dans  des  chansons  de  geste  qu'il 
ne  possédait  pas  sous  leur  forme  la  plus  ancienne,  et  à 
Tune  desquelles  s'appliquerait  avec  plus  de  propriété  le 
nom  de  roman  de  chevalerie.  Dans  cette  compilation  il 
ne  mettra  rien  du  sien,  nous  dit-ily  u  mais  m'efforcheray 
(c  d'ensieuvir  la  matière,  laquelle  j'ai  prinse  et  translatée 
((  d'anchiennes  histoires  rymées  jadiz,  et  redduite  en 
«  cette  prose,  pour  ce  que  aujourd'huy  les  grans  prin- 
«  ces  et  autres  seigneurs  appetent  plus  la  prose  que  la 
«  ryme,  et  pour  le  langaige  quy  est  plus  entier  et  n'est 
«  mie  tant  constraint  ».  De  ces  dernières  paroles  on  peut 

1.  On  en  trouvera  le  texte  ci-après,  à  l'appendice. 


CLX  INTRODUCTION 

induire  que  la  compilation  a  été  faite  pour  quelque  grand 
seigneur.  Mais  pour  qui  en  particulier?  L'auteur  ne  nous 
le  dit  pas,  et,  sur  ce  point,  nous  sommes  réduits  aux  con- 
jectures. Peut-être  nous  Teût-il  appris,  peut-être  aussi  se 
serait-il  fait  connaître,  s'il  avait  présenté  lui-même  son 
œuvre  à  celui  pour  qui  il  Tavait  entreprise.  Mais  il  ne 
paraît  pas  que  cette  présentation  ait  eu  lieu,  ou  du 
moins  il  n'y  en  a  pas  trace  dans  Tunique  exemplaire  qui 
nous  est  parvenu.  Cet  exemplaire  est  Tœuvre  de  David 
Aubert,  le  copiste  principal  de  Philippe  le  Bon  et  de  Char- 
les le  Téméraire,  ou  plutôt  le  chef  de  latelier  des  copis- 
tes qui  travaillaient  pour  ces  princes  K  Selon  sa  cou- 
tume, David  Aubert  a  Joint  à  sa  copie  un  prologue  et  di- 
vers épilogues  de  sa  façon;  et  il  est  fort  possible  qu'en 
même  temps  qu'il  se  mettait  en  évidence,  il  ait  supprimé 
la  préface  de  présentation,  ou,  si  l'on  veut,  la  dédicace, 
de  l'ouvrage  qu'il  transcrivait.  Quoiqu'il  en  soit,  voici  ce 
qu'il  nous  apprend  tant  sur  la  copie  exécutée  par  ses 
soins  que  sur  la  date  de  l'ouvrage  copié.  En  son  prolo- 
gue placé  en  tête  du  premier  volume-,  il  nous  dit  que 
par  le  commandement  de  Philippe,  duc  de  Bourgogne, 


1.  L'étude  des  nombreuses  copies  et  compilations  que  les  ducs  de 
Bourgogne  ont  fait  exécuter  par  David  Aubert  pourrait  fournir  la  ma- 
tière d'un  mémoire  intéressant.  Je  me  borne  présentement  à  remar- 
quer que  ces  œuvres,  toutes  d'une  exécution  somptueuse,  sont  mainte- 
nant dispersées  en  un  grand  nombre  de  bibliothèques,  à  Bruxelles,  à 
Paris,  à  Londres,  à  Oxford  (voir  Bibl.  de  V Ecole  des  Chartes,  6'  série, 
ni,  3o5),  à  Breslau  (le  Froissart  richement  illuminé  qui  fut  exécuté 
pour  Antoine,  bâtard  de  Bourgogne).  David  Aubert  avait  l'habitude  de 
dater  les  mss.  qu'il  exécutait.  Ceux  d'entre  eux  que  je  connais  se  pla- 
cent entre  1458  (les  Conquestes  de  Charlemaine,  à  Bruxelles)  et  1479 
(la  Vie  du  Christ,  Musée  brit.  Old  royal,  16,  G.  m). 

2.  Voir  le  texte  à  l'appendice  :  Prologue  declairant  qui  afait  gros- 
ser  cestuy  volume  et  autres  trois  enssieuvans. 


VII.   L  HISTOIRE  DE  CHARLES  MARTEL        CLXÍ 

etc.,  ce  volume  et  les  trois  suivants  ont  été  «  grosses  » 
c'est  à  dire  écrits  en  grosse  lettre,  par  lui,  David  Aubert, 
en  1463.  Mais  il  eût  été  plus  exact  de  dire  que  la  co- 
pie fut  commencée  en  1463,  car  à  la  fin  du  second  vo- 
lume, celui  coté  n«  7,  au  fol.  435,  Aubert  s'exprime  ainsi, 
nous  donnant  à  la  fois  la  date  de  la  copie  de  ce  second 
volume  et  celle  de  l'ouvrage  copié  :  «  Et  pour  la  cause  que 
«  dit  est,  cestuy  second  volume  prend  icy  fin,  lequel  et 
«  tous  les  trois  autres  furent  réduits  de  ryme  en  prose 
«  au  mois  de  may  l'an  mil  .cccc.  quarante  huit.  Et  úq- 
«  puis,  en  Tan  de  grâce  mil  .cccc.  soixante  cinq,  par  le 
«  commandement  et  ordonnence  de  très  hault,  très  ex- 
((  cellent  et  très  puissant  prince  et  mon  très  redoubté 
«  seigneur  triomphant  en  gloire  pardessus  tous  princes 
((  terriens,  Phelippe,  par  la  grâce  de  Dieu  duc  de  Bour- 

«  goingne a  esté  grosse    par    David  Aubert,    son 

a  indigne  escrivain,  en  la  forme  et  manière  quy  s'en- 
sieut  ^  » . 

C'est  donc  en  1448,  moins  d'un  an  après  le  moment 
où  Wauquelin  achevait  son  roman  de  Girart  de  Rous- 
sillon,  que  cette  compilation  a  été  terminée.  Si  on  con- 
sidère la  date  de  Touvrage  et  la  place  très  considérable 
qu'y  occupent  les  récits  légendaires  relatifs  à  Girart  de 
Roussillon,  on  sera  porté  à  conjecturer  qu'il  a  dû  être 
fait,  comme  le  travail  de  Wauquelin,  pour  Philippe  le 
Bon. 

Les  quatre  énormes  volumes  copiés  par  David  Aubert 


I.  Ce  passage  a  déjà  été  cité  par  M.  Pinchart  dans  son  mémoire  inti- 
tulé Miniaturistes,  enlumineurs  et  calligraphes  employés  par  Philippe 
le  Bon  et  Charles  le  Téméraire,  publié  dans  le  Bulletin  des  commis- 
sions royales  d'art  et  d'archéologie,  4'  année  (i865).  Voy.  p.  5o6  de 
ce  volume,  ou  pp.  35-6  du  tirage  à  part. 

k 


CLXII  INTRODUCTION 

sont  désignés  comme  suit  dans  l'inventaire  de  Bruges, 
vers  1467  : 

Item,  quatre  volumes  de  livres  en  parchemin  non  lyés  ne 
historie's,  dont  le  premier  volume  parle  de  Charles  Martel,  par- 
fait et  coUacioné.  Le  second  volume  parle  de  Gerart  de  Rossil- 
lon  et  de  Lorrain  Garin,  parfait  et  collacioné.  Le  troisième  de 
la  mort  du  comte  Froment  de  Lens  et  de  son.filz  Fromondin, 
parfait  et  collacioné.  Le  quatrième  et  dernier  volume  finant  les 
gestes  du  Lorrain  Garin,  parfait  et  collacionné  '. 

On  voit  par  cette  description  très  sommaire  qu^une 
partie  du  second  volume  et  les  tomes  III  et  IV  sont  oc- 
cupés par  la  geste  des  Lorrains,  mise  en  prose.  C'est 
dans  le  premier  et  dans  le  second  volumes  seulement 
qu'il  est  question  de  Girart  de  Roussillon,  dont  la  fabu- 
leuse histoire  est  contée  d'après  deux  sources  totalement 
différentes  :  d'abord,  au  t.  I,  d'après  deux  chansons  de 
geste  ou  peut-être  trois,  puis  au  t,  II  d'après  Wauque- 
lin.  Dans  le  premier  cas,  l'action  se  passe  sous  Charles 
Martel,  dans  le  second  sous  Charles  le  Chauve. 

Occupons-nous  d'abord  du  tome  I,  qui  seul  a  pour 
l'histoire  de  Girart  de  Roussillon  une  réelle  importance. 

Je  ne  puis  entreprendre  ici  de  faire  connaître  en  détail 
le  contenu  de  ce  premier  volume  ni  d'en  indiquer  avec 
précision  les  sources  diverses.  Je  rencontrerais,  chemin 
faisant,  diverses  questions  délicates,  qui  ne  peuvent  être 
résolues  qu'à  la  suite  de  recherches  étrangères  au  sujet 

I.  Barrois,  Bibliothèque  protypographique,  n°^  1596  à  ibgg.  L'édi- 
teur d  eu  tort  de  diviser  cet  article  en  quatre.  Le  même  ouvrage  est 
catalogué  cette  fois  avec  mention  de  la  reliure  ei  des  premiers  mots 
du  second  feuillet  dans  l'inventaire  fait  à  Bruxelles  en  1487  (Barrois, 
nos  ij^g-Sz).  —  Cf.  pour  ce  qui  concerne  l'ornementation  de  ces  vo- 
lumes le  mémoire  précité  de  M.  Pinchart,  Bulletin,  etc.,  IV,  5o8-g. 


1 


VII.   —  l'histoire  de  CHARLES-MARTEL       CLXIII 

de  cette  introduction.  Il  n'est  guère  douteux  d'ailleurs 
que  le  premier  tome  de  Charles  Martel,  sinon  la  tota- 
lité de  cette  longue  et  souvent  fastidieuse  compilation, 
trouvera  quelque  jour  un  éditeur,  à  qui  incombera  la 
tâche  de  nous  renseigner  exactement  sur  la  composition 
de  l'ouvrage.  L'Académie  royale  de  Belgique,  toujours 
si  empressée  de  mettre  au  jour  les  œuvres  littéraires 
composées  dans  les  Flandres,  le  Hainaut,  le  Brabant, 
ne  manquera  pas  d'accueillir  celle-ci,  lorsque  Tintérêt 
lui  en  aura  été  signalé.  Si  elle  recule  devant  cette  tâche, 
je  l'entreprendrai  peut-être  quelque  jour.  Tour  ce  que 
je  puis  faire  présentement,  consiste  à  donner,  en  appen- 
dice^ la  suite  des  rubriques  du  premier  volume,  avec 
quelques  extraits  propres  à  faire  voir  la  relation  de  ce 
texte  avec  notre  chanson  de  geste .  Ce  qui  res- 
sort avec  évidence  de  l'examen  du  Charles  Martel, 
c'est  que  l'auteur,  tout  en  traduisant  avec  un  certain 
degré  de  fidélité  des  poèmes  vieux  alors  de  deux  ou 
trois  siècles,  a  combiné  les  récits  qu'il  tirait  de  ces  sour- 
ces diverses,  passant  arbitrairement  d'un  poème  à  un 
autre,  mais  sans  dissimuler  que,  sur  certains  points,  ces 
fabuleuses  histoires  étaient  en  désacoord.  Il  a  soin,  du 
reste,  de  nous  avertir  lorsqu'il  change  d'original  ^  Les 
originaux  qu'il  a  suivis  tour  à  tour  paraissent  avoir  été 
au  nombre  de  deux  :  un  poème  perdu  relatif  à  Charles 
Martel,  une  chanson  de  Girart  de  Roussillon  qui  ne  pa- 
raît pas  avoir  été  différente  de  la  nôtre.  Il  n'est  pas  non 
plus  impossible  qu'il  ait  connu  quelque  autre  poème, peut- 
être  la  rédaction  de  Girart  de  Roussillon  dont  nous  avons 
plus  haut  (pp.  cxm  et  cliii)  supposé  l'existence  d'après 

I.  Voy.  les  morceaux  publiés  à  l'appendice,  ff.  473  v"  et  5 19  r". 


CLXIV  INTRODUCTION 

Jacques  de  Guise  et  Wauquelin.  Le  poème  sur  Charles 
Martel  paraît  avoir  été  un  de  ces  romans  volumineux  et 
compliqués  que  les  pays  wallons  ont  produits  en  si  grand 
nombre  du  xiii^  siècle  au  xv^.  Charles  Martel  y  était  gratifié 
d'une  généalogie  tout  à  fait  fabuleuse,  son  père  étant  un 
certain  Eustache  de  Berry,  son  aïeul  un  duc  de  Berry 
nommé  Gloriant.  Il  devenait  amoureux  de  Marcebille, 
fille  du  roi  de  France  Theodorus,  et  l'épousait  contre  la 
volonté  de  ce  dernier.  Il  se  rencontrait  fortuitement  avec 
le  duc  Girart  de  Roussillon,  avec  qui  il  se  liait  d'amitié. 
Tous  deux  se  rendaient  à  Constantinople,  pour  se  met- 
tre au  service  de  l'empereur  de  Grèce  et  se  trouvaient 
séparés  à  la  suite  des  aventures  les  plus  romanesques 
pour  se  rencontrer  ensuite  face  à  face,  à  un  moment  où 
le  premier  était  devenu  roi  de  France  et  le  second  duc  de 
Bourgogne. 

Je  ne  puis  m'attarder  à  l'analyse  de  tous  ces  contes, 
et  je  dois  renvoyer  le  lecteur  aux  rubriques  publiées  en 
appendice  à  cette  introduction,  ou ,  si  les  rubriques  ne 
lui  suffisent  pas,  au  livre  même  d'où  sont  tirées  ces  rubri- 
ques. Tout  ce  qui  importe  ici,  c'est  d'établir  à  l'aide  de 
quels  éléments  a  été  constitué  le  rôle  de  Girart  de  Roussil- 
lon, tel  qu'il  apparaît  dans  THistoire  en  prose  de  Charles 
Martel,  en  distinguant,  autant  que  possible,  ce  qui  vient 
de  chacun  des  ouvrages  mis  à  contribution  par  le  compi- 
lateur de  cette  histoire.  Il  n'y  a  pas  de  doute  que  l'auteur 
du  poème  perdu  de  Charles  Martel,  œuvre  peu  ancienne, 
nous  l'avons  dit,  donnait  à  Girart  de  Roussillon  un  rôle 
considérable.  Que  l'invention  y  ait  eu  une  grande  part, 
on  n'est  pas  tenté  de  le  contester,  lorsqu'on  a  lu  les  aven- 
tures que  l'Histoire  de  Charles  Martel  raconte  d'après  ce 
poème  perdu.  Mais  il  n'en  est  pas  moins  certain  que 


! 


VII.    —  L  HISTOIRE  DE  CHARLES  MARTEL       CLXV 

l'auteur  du  poème  n'a  pas  tout  inventé,  et  qu'il  s'est  ins- 
piré d'une  chanson  de  geste  sur  Girart  de  Roussillon  qui 
n'était  pas  notre  chanson  renouvelée.  Ce  qui  le  prouve, 
c'est  la  contradiction  que  le  compilateur  de  l'Histoire  de 
Charles  Martel  constate  entre  deux  récits  d'un  même 
événement  puisés,  l'un  dans  le  poème  perdu  de  Charles 
Martel,  l'autre,  dans  notre  chanson  renouvelée  de  Girart. 
Voici  un  exemple  décisif  de  cette  contradiction.  Aux 
ff.  463  et  464  du  ms.  6  de  Bruxelles,  nous  voyons 
que  Girart,  malgré  les  efforts  de  Termite  pour  l'amener 
à  résipiscence,  persiste  dans  sa  rancune  contre  Charles 
Martel  et  déclare  que,  plutôt  que  de  lui  pardonner,  il  de- 
viendrait diable  d'enfer.  Cela  dit,  il  s'en  va  furieux. 
C'est  là  ce  que  le  compilateur  aura  trouvé  dans  son  roman 
de  Charles  Martel.  Mais  il  en  va  tout  autrement  dans 
notre  chanson  renouvelée  où  Girart,  au  contraire,  finit 
par  céder  aux  prières  de  l'ermite.  Et  c'est  aussi  ce  que 
nous  dit  le  compilateur  :  «  Mais  j'ay  lu  en  iing  autre 
«  livre  7ymé  de  grant  anchienneté  que  le  saint  homme 
«  le  remist  en  la  bonne  voye  et  le  retourna  a  repen- 
«  tance;  ne  sçay  mie  bien  lequel  croire.  »  L'  «  autre  livre 
«  rimé  de  grant  anchienneté  »  ne  peut  être  que  notre 
chanson  renouvelée.  Les  deux  sources  de  la  compilation 
sont  indiquées,  et  même  opposées  l'une  à  l'autre,  d'une 
façon  non  moins  évidente,  au  fol.  519.  Le  passage  est  à 
l'appendice.  Peut-être  même  y  a-t-il  lieu  de  supposer 
l'existence  d'une  troisième  source,  d'après  ce  passage  du 
fol.  475  :  «  Mais  a  tant  se  taist  pour  le  présent  l'istoire 
u  du  noble  et  vaillant  prince  Gérard  de  Roncillon,  pour 
«  racompter  des  Sarrazins  quy  descendirent  en  France 
«  pour  la  conquérir,  voire,  comme  je  trouve  en  ung  li- 
«  vre  différent  a  celluy  sur  quoy  je  treuve  du  prince  Ge- 


CLXVI  INTRODUCTION 

(f  rard  de  Roncillon  seulement  \  »  Ici  deux  ouvrages 
sont  opposés  :  un  roman  de  Girart  de  Roussillon  et  un 
roman  où  il  était  parlé  des  invasions  des  Sarrazins  en 
France.  Que  le  second  de  ces  romans  soit  le  roman 
perdu  de  Charles  Martel  d'après  lequel  une  bonne  par- 
tie de  la  compilation  du  ms.  de  Bruxelles  a  été  rédigée, 
c'est  ce  que  l'on  peut  très  légitimement  supposer,  mais 
il  n'est  pas  impossible  non  plus  qu'il  s'agisse  de  quelque 
autre  roman  qui  resterait  à  identifier,  peut-être,  selon 
l'hypothèse  déjà  exprimée  plus  haut,  du  Girar^t  de  Rous- 
sillon auquel  Jacques  de  Guise  et  Wauquelin  font  allu- 
sion. 

Toute  la  fin  du  ms.  6  de  Bruxelles ,  à  partir  du  fol. 
36o,  peut  être  en  réalité  considérée  comme  une  histoire 
(fabuleuse,  s'entend)  de  Girart  de  Roussillon.  Quiconque 
prendra  la  peine  de  parcourir,  depuis  le  point  indiqué, 
la  série  des  rubriques  publiées  à  l'appendice,  reconnaîtra 
que  la  suite  des  événements  est  à  peu  près  celle  qu'offre 
la  chanson  renouvelée.  Et,  en  effet,  comme  on  l'a  vu 
plus  haut,  la  chanson  renouvelée  a  été  mise  largement 
à  contribution  dans  cette  partie.  Mais,  je  le  répète,  il 
doit  y  avoir  aussi  des  éléments  importants  tirés  du  poème 
perdu  de  Charles  Martel,  bien  que  le  départ  des  deux 
provenances  ne  soit  pas  toujours  facile.  Voici,  par 
exemple,  une  particularité  notable  que  je  ne  sais  trop  à 
quelle  source  rapporter.  Précisément  au  point  que  j'in- 
diquais tout  à  l'heure,  au  fol.  460,  est  conté,  selon  les 
termes  de  la  rubrique,  «  comment  le  roy  Charles  Mar- 
ie tel  de  France  et  le  duc  Gérard  de  Roncillon  se  vou- 
«  lurent  marier  aux  deux  filles  du  roi  de  Honguerie  ». 

I.  Le  passage  est  publié  plus  au  long  à  l'appendice. 


VIL  —  L  HISTOIRE  DE  CHARLES  MARTEL      CLXVII 

Voilà  qui  n'est  conforme  ni  à  la  chanson  renouvelée  qui 
fait  des  épouses  de  Charles  et  de  Girart  les  filles  de 
l'empereur  de  Constantinople,  ni  à  la  vie  latine  qui  donne 
pour  père  à  ces  deux  jeunes  filles  un  certain  comte  de 
Sens  appelé  Hugues  \  Il  n'y  a  pas  ici  à  tenir  compte 
du  compilateur  du  xv^  siècle  qui  traduit,  mais  n'invente 
pas.  Il  faut  donc  que  cette  notion,  sur  Torigine  des  deux 
jeunes  filles,  ait  été  puisée  par  ce  compilateur  soit  dans 
le  poème  perdu  de  Charles  Martel,  soit  dans  un  Girart 
de  Roîissillon  inconnu.  Les  deux  hypothèses  se  confon- 
dent, en  ce  sens  que  l'auteur  du  poème  perdu  sur  Charles 
Martel  a  lui-même  puisé  dans  un  Girart  de  Roiissil- 
lon  plus  ou  moins  différent  du  nôtre.  Or,  il  ne  serait 
pas  impossible ,  tout  bien  considéré,  que  l'idée  de  don- 
ner pour  père  à  Berte  et  à  Elissent  ^  un  roi  de  Hongrie, 
appelé  Oton,  remontât,  à  travers  un  ou  plusieurs  in- 
termédiaires, à  la  chanson  primitive.  Au  §  5x5  de  la 
chanson  renouvelée  ^,  nous  voyons  Girart  manifester  Tin- 
tention  de  se  rendre  en  Hongrie,  auprès  du  roi  Oton. 
D'où  lui  vient  cette  idée?  Que  ne  cherche-t-il  plutôt  un 
asile  auprès  de  Tempereur  de  Constantinople  son  beau- 
père  ?  Mais  sa  décision  s'expliquerait  le  plus  naturellement 
du  monde  si  son  beau-père  était  en  réalité  le  roi  Oton. 
Il  se  pourrait  donc  que  le  renouveleur  eût  conservé  par 
inadvertance,  au  §  5i 5,  un  détail  qui,  dans  la  chanson 
primitive  seulement,  avait  sa  raison  d'être. 

Laissons  ces  questions,  qui  ne  peuvent  être  encore  dé- 

1.  Voy.  ci-dessus,  p.  xxxvii. 

2.  Je  dis  Elissent  d'après  la  chanson;  l'épouse  de  Charles  a,  dans  la 
compilation  de  Bruxelles,  le  nom  beaucoup  plus  moderne d'Alexandri ne* 

3.  Cf.  §  521  et  la  note  2  de  la  page  289. 


CLXVIII  INTRODUCTION 

finitivement  résolues,  et  voyons,  pour  terminer  ce  cha- 
pitre, comment  notre  compilateur  s'est  trouvé  amené  à 
insérer  dans  son  volumineux  ouvrage  l'abrégé  de  Wau- 
quelin,  ainsi  que  nous  Pavons  annoncé  plus  haut, 
p.  CLiv.  Il  nous  fait,  à  cet  égard,  sa  confession  avec  une 
louable  simplicité.  Il  avait,  nous  dit-il,  au  début  de 
son  tome  II  ^,  composé  tout  son  premier  volume  qui 
traite  de  Charles  Martel  et  de  Girart,  lorsqu'il  apprit 
qu'il  avait  été  fait  un  livre  où  Girart  de  Roussillon  est 
mis  aux  prises  non  plus  avec  Charles  Martel,  mais  avec 
Charles  le  Chauve.  Il  crut  bien  faire  en  mettant  sous  les 
yeux  du  lecteur  le  résumé  de  ce  livre  :  «  J'ay  prins  ma 
«  conclusion  de  mettre  par  manière  de  proheme  la  subs- 
((  tance  dudit  volume  en  la  forme  qui  s'ensieut.  »  Suit 
l'abrégé  de  Wauquelin  que  nous  avons  déjà  reconnu 
dans  la  Fleuì^  des  Histoires  de  Jean  Mansel  et  dont 
nous  avons  indiqué  deux  éditions  du  xvi^  siècle.  Des  ter- 
mes dont  se  sert  notre  compilateur,  on  pourrait  conclure 
qu'ayant  eu  sous  les  yeux  le  texte  complet  de  Wauque- 
lin, il  Ta  abrégé  en  la  forme  qui  nous  a  été  conservée 
tant  par  son  Histoire  de  Charles  Martel  que  par  Jean 
Mansel  et  par  les  deux  éditions.  Mais  cette  hypothèse 
semblera  bien  peu  probable  si  on  considère  que  dans 
l'Histoire  de  Charles  Martel  l'abrégé  est  moins  complet 
qu'ailleurs,  car  il  y  manque  le  début,  à  savoir  tout  le 
premier  chapitre  et  une  partie  du  second  et  la  fin  à  par- 
tir du  chapitre  xxv  '.  J'aime  mieux  supposer  que  notre 
compilateur  comme  Jean  Mansel,  ayant  trouvé  cet  abrégé 


i.  Ms.  n°'7  de  la  Bibliothèque  royale  de  Belgique.  Voirie  passage  à 
l'appendice. 
2.  Voir  ci-après,  à  l'appendice. 


VII.  —  L  HISTOIRE  DE  CHARLES  MARTEL      CLXIX 

tout  fait,  Taura  simplement  inséré  dans  son  ouvrage, 
sans  y  apporter  de  notables  modifications. 

Après  avoir  ainsi  transcrit  Tabrégé  de  Wauquelin, 
notre  compilateur  qui,  à  défaut  de  critique,  avait  du 
moins  une  certaine  dose  de  prudence,  a  cru  devoir  nous 
faire  part  du  résultat  de  ses  méditations  sur  la  question 
de  savoir  si  Girart  de  Roussillon  avait  vécu  sous  Charles 
Martel  ou  sous  Charles  le  Chauve,  et,  tout  compte  fait, 
il  s'est  assez  malheureusement  décidé  pour  la  première 
hypothèse.  On  trouvera  à  l'appendice  le  passage  dans 
lequel  il  tente  de  justifier  sa  manière  de  voir. 


Ce  peut  être  ici  le  lieu  de  remarquer  que,  par  suite  de 
la  popularité  de  notre  Girart  en  tant  que  héros  épique, 
le  nom  de  Girart  de  Roussillon  a  été  assez  répandu  au 
moyen  âge  en  diverses  parties  de  la  France.  M.  de  Ter- 
rebasse  a  déjà  dit  à  ce  sujet  :  «  Si  le  nom  de  Gérard  se 
((  montre  assez  souvent  dans  la  généalogie  des  seigneurs 
«  de  Roussillon  en  Dauphiné,  il  faut  en  conclure  seule- 
«  ment  que  ces  artifices  de  la  vanité  nobiliaire  ne  sont 
«  pas  d'invention  moderne  K  »  Un  seigneur  de  Vauche, 
en  Forez  ~,  à  la  fin  du  xiu^  siècle  et  au  commencement 
du  xiv%  portait  le  nom  de  Girart  de  Rossillon  ^.  Au 
xv^  siècle,  Chastellain  parle  longuement  d'un  écuyer  de 


1.  Gérard  de  Roiisillon,  p.  xxxi. 

2.  Loire,  arr.  de  Montbrison. 

3.  La  Mure  Hist.  des  ducs  de  Bourbon  et  des  comtes  de  Fore^,  édit. 
de  Chantelauze,  I,  3 17,  347. 


CLXX  INTRODUCTION 

Bourgogne  nommé  Girart  de  Roussillon,  dans  son  livre 
des  faits  de  Jacques  de  Lalaing  \ 


Nous  voilà  enfin  parvenus  au  terme  de  cette  longue 
excursion  à  travers  la  littérature  du  moyen  âge,  pendant 
laquelle  nous  avons  cherché  les  traces  des  divers  récits 
relatifs  à  Girart  de  Roussillon  qui  se  sont  succédé  d'âge  en 
âge,  en  s'accommodant  au  goût  de  chaque  époque,  nous 
efforçant  de  classer  ces  récits,  de  montrer  comment  ils 
sont  sortis  les  uns  des  autres.  Il  ne  sera  pas  hors  de  pro- 
pos de  dresser  ici  une  sorte  de  tableau  généalogique  qui 
sera  comme  le  résumé  des  principaux  résultats  qu'on 
s'est  efforcé  d'établir  dans  cette  longue  introduction  ^. 


1.  Buchon,  Choix  de  chroniques  et  de  mémoires  sur  Vhistoire  de 
France,  xv^  siècle,  ch.  lxviii,  p.  679  {Panthéon  littéraire)]  Œuvres  de 
Chastellain,  éd.  Kervyn  de  Leitenhove,  VIII,  214-6,  chap.  lvi. 

2.  Dans  ce  tableau,  les  italiques  désignentles  poèmes  perdus. 


CONCLUSION 


CLXXI 


xi''  siècle. 


XII*'  siècle. 


xiii<^  siècle. 


xiv^  siècle. 


xy^  siècle. 


Chanson  primitive  ' 


Renouvellement  exécuté 
en  Flandre  ou  en  Brabant  ^ . 


Roman  en 
alexandrins  ^ 


Wauquelin 


Histoire  de  Charles  Martel. 
(Ms.  6  de  la  Bibl.  roy.  de 
Belgique  '.) 


I.  Fin  du  chap.  II;  chap.  III,  §  3. 
2.Chap.  II,  i  I,  2. 

3.  Le  poème  dont  le  présent  volume  contient  la  traduction. 

4.  Ce  renouvellement  ne  nous  est  connu  que  par  les  témoignages  de 
Jacques  de  Guise,  p.  cxiii,  et  de  Wauquelin,  p.  cliii.  Il  se  peut  aussi 
que  l'auteur  de  l'Histoire  de  Charles  Martel  en  ait  fait  usage,  voy. 
p.  CLxiii.  L'existence  de  ce  roman  perdu  semble  donc  démontrée.  Tou- 
tefois, il  est  digne  de  remarque  que  la  bibliothèque  des  ducs  de  Bour- 
gogne si  riche  en  romans  de  Girart  de  Roussillon  (voir  l'appendice 
ci-après)  ne  contenait  aucune  autre  rédaction  que  celles  qui  nous  sont 
parvenues . 

5.  Chap.  VII,  §  I. 

6.  Chap.  VII,  g  2. 

7.  Chap.  VII,  l  3,  Je  m'abstiens  de  marquer  la  descendance  de  cette 
composition,  parce  que  je  n'ai  point  à  cet  égard  de  certitude.  Il  est  as- 
suré que  le  compilateur  a  eu  à  sa  disposition  deux  sources  au  moins  : 
un  poëme  sur  Charles  Martel  et  notre  chanson  de  Girart  de  Roussil- 
lon; mais,  il  a  peut-être  eu  une  troisième  source,  et  d'ailleurs  il  fau- 
drait connaître  exactement  les  éléments  à  l'aide  desquels  a  été  composé 
le  poëme  perdu  sur  Charles  Martel. 


P.-S.  —  Aux  témoignages  sur  Girart  de  Roussillon  qui  ont 
été  rapportés  pp.  civ  et  suiv.,  il  faut  ajouter  celui-ci  qui  est  tiré 
de  la  chanson  des  Saxons ,  de  Jean  Bodel  (éd.  Fr.  Michel, 
II,  75)  : 

Voirs  est  que  molt  morut  de  gent  en  Roncevax, 
Et  anz  ou  Val  Béton,  ou  fu  Karles  Martiaux. 

Depuis  que  la  p.  cxlii  de  cette  introduction  a  été  tirée, 
un  nouvel  ouvrage  de  Jean  Wauquelin  a  été  signalé.  C'est 
une  rédaction  en  prose  du  poème  de  la  Manekine,  de  Philippe 
de  Beaumanoir.  Le  ms.,  fort  mutilé,  de  cette  mise  en  prose  se 
'trouve  à  Turin.  Il  va  être  édité  par  M.  Suchier,  pour  la  Société 
des  Anciens  textes  français,  en  appendice  au  texte  en  vers  de  la 
Manekine;  voy.  le  Bulletin  de  la  Société  des  anciens  textes  fran- 
çais, année  i883,  séance  du  25  juin. 


APPENDICE 


I.  —  MANUSCRITS  ET  LANGUE  DE  LA  CHANSON 
RENOUVELÉE 

Entre  les  questions  si  variées  que  soulèvent  les  composi- 
tions relatives  à  Girart  de  Roussillon,  j'ai  dû  m  attacher,  de 
préférence,  à  éclaircir  celles  qui  intéressent  l'histoire  litté- 
raire. Les  discussions  qui  portent  sur  la  grammaire  et  sur 
rétablissement  du  texte  ne  peuvent  trouver  une  place  ap- 
propriée que  dans  la  préface  d'une  édition.  Cependant, 
comme  ma  traduction  n'est  fondée  sur  aucune  des  éditions 
que  nous  possédons  de  Girart  de  Roussillon,  comme  je  l'ai 
faite  en  m'aidant  des  manuscrits,  et  avec  des  idées  arrêtées 
sur  la  valeur  relative  de  ces  manuscrits,  comme,  enfin,  cer- 
taines conclusions  importantes  pour  l'histoire  du  poème 
sont  tirées  de  la  constatation  de  faits  linguistiques,  je  suis 
amené  à  étudier  ici  certaines  questions  d'ordre  philologique 
que  j'espère  traiter  un  jour  plus  à  fond  dans  la  préface  d'une 
édition. 


§  I.  —  Manuscrits  existants. 

Les  mss.  ou  fragments  de  mss.  qui  nous  ont  conservé  la 
chanson  renouvelée,  sont  au  nombre  de  quatre. 


CLXXIV  APPENDICE 

1°  Oxford,  Bodléienne,  Canonici  mise.  63.  Ms.  exécuté 
dans  le  nord  de  l'Italie,  vers  le  milieu  du  xiii'^  siècle.  Il  fai- 
sait jadis  partie  de  la  bibliothèque  de  Gonzague  de  Man- 
toue^  L'édition  qu'en  a  récemment  donnée  M.W.  Fœrster, 
dans  le  t.  V  des  Romanische  Studien,  quoique  n'étant  pas 
entièrement  satisfaisante  %  annule  la  publication  antérieure 
dont  le  même  manuscrit  avait  été  Pobjet  dans  les  Gedichte 
der  Troubadours  de  M.  Mahn. 

2°  Londres,  Musée  britannique,  Harl.  4334.  Milieu  du 
xm^  siècle.  Cest  un  fragment  contenant  environ  35oo  vers, 
qui  a  été  publié  d'abord,  fort  incorrectement,  par  M.  Fr. 
Michel,  dans  son  édition  de  Girart  de  Roussillon  (Paris, 
i856.  Bibliothèque  elzévirienne),  puis,  en  forme  de  repro- 
duction diplomatique,  par  M  Stuerzinger,  dans  le  t.  V  des 
Romanische  Studien,  pp.  2o3-82. 

3°  Passy.  Fragment  de  cinq  feuillets  dont  deux  fort  en- 
dommagés, qui  est  en  ma  possession.  L'écriture  est  de  la 
première  moitié  du  xin^  siècle. 

4°  Paris,  Bibl.  nat.  fr.  2180.  Milieu  du  xiii^  siècle.  Man- 
que au  commencement  un  cahier  entier  contenant  à  peu 
près  5 60  vers.  C'est  le  plus  anciennement  connu  de  nos 
mss.,  mais  non  le  meilleur  ^.  Raynouard  s'en  est  servi 
pour  les  extraits  qu'il  a  donnés  de  Girart  de  Roussillon, 
dans  le  t.  I  du  Lexique  roman.  Il  a  été  publié  en  entier  par 
M.  Fr.  Michel  (Paris,  i856,  Bibliothèque  elzévirienne]  et 
par  M.  G.  Hofrhann  (Berlin,   1 855-7,  dans  les   Werke  der 


1.  No  48  du  catalogue  de  cette  bibliothèque,  rédigé  en  1407;  voy. 
Romania,  IX,  5 12. 

2.  Voy.  ce  que  j'en  dis,  Romania^  X,  3o5. 

3.  Au  XVII*  siècle,  l'érudit  Caseneuve  (j  i652)  en  a  cité  quelques 
vers  dans  ses  Origines  de  la  langue  française  ;  voy.  BibL  de  l'École  des 
Chartes,  3«  série,  il,  48.  Il  appartenait  alors  à  Pierre  Dupuy,  comme 
l'indique  une  note  écrite  au  haut  du  premier  feuillet.  Au  commence- 
ment du  xviii^  siècle,  il  appartenait  à  Châtre  de  Cangé.  Il  figure  à  la 
p.  79  du  catalogue  de  cet  amateur,  imprimé  à  Paris  en  1733. 


I.    —    MANUSCRITS   ET  LANGUE  CLXXV 

Troubadours,  de  Mahn).  La  première  de  ces  éditions  con- 
tient toutes  les  erreurs  imaginables;  la  seconde,  quoique 
très  supérieure,  est  loin  d^être  exempte  de  fautes.  Elle  a  été 
récemment  collationnée  sur  le  ms.  par  M.  Apfelstedt.  Les 
résultats  de  cette  collation  occupent  les  pages  282  à  295 
du  t.  V  des  Romanische  Studien.  Le  ms.  de  Paris  a  été  exé- 
cuté en  Périgord  ^ 

Ces  quatre  mss.  ou  fragments  de  mss.  se  répartissent  en- 
tre deux  familles.  A  la  première,  qui  est  en  général  la  meil- 
leure, appartiennent  les  trois  premiers,  la  seconde  est  cons- 
tituée par  le  ms.  de  Paris.  J'ai  donné,  en  1870,  les  preuves 
de  ce  classement  dans  un  mémoire  dont  les  conclusions 
n'ont  jamais  été  sérieusement  contestées,  et  que  les  études 
que  j'ai  faites  depuis  lors  n'ont  fait  que  confirmer  ^ 

Ma  traduction  est  fondée  sur  le  texte  de  la  première  fa- 
mille, corrigé  là  où  besoin  était,  soit  à  l'aide  de  la  seconde 
famille,  soit,  mais  rarement,  par  conjecture.  J'ai  pris  soin 
d'indiquer,  ou  par  une  note,  ou  par  des  points,  les  passa- 
ges trop  nombreux  dont  il  m'a  été  impossible  de  tirer  un 
sens  satisfaisant.  J'ai  numéroté  les  tirades  du  poème,  comme 
a  fait  de  son  côté  M.  Fœrster,  dans  son  édition  du  mss. 
d'Oxford.  Si  cette  édition  avait  été  publiée  à  l'époque  où 
j'ai  mis  sous  presse  le  présent  ouvrage  \  je  me  serais  attaché 
à  suivre  exactement  la  numérotation  adoptée  par  M.  Fœrs- 
ter. Malheureusement,  lorsque  le  fascicule  qui  la  contient 
a  paru,  ma  traduction  était  déjà  imprimée  jusqu'à  la  feuille  9 
inclusivement,  c'est-à-dire  jusqu'à  la  tirade  288.  C'est  par 
hasard  que  les  chiffres  de  l'édition  et  ceux  de  ma  traduc- 
tion se  trouvent  correspondre  depuis  la  tirade  172  ^.  J'ai 

1.  C'est  du  moins  ce  que  je  crois  avoir  démontré  dans  un  article 
publié  en  1860  dans  la  Bibliothèque  de  V école  des  Chartes,  5«  série, 
II,  43-7. 

2.  Voy.  Jahrbuchf,  romanische  u.  englische  Literatur,  XI,  121-42, 

3.  En  1878. 

4.  En  effet,  je  n'ai  pas  traduit  les  trois  premières  tirades,  qui  sont 


CLXXVI  APPENDICE 

fait  en  sorte  de   maintenir  la  concordance  jusqu'à  la  fin. 

§  2.  —  Manuscrits  -perdus. 

Dans  l'inventaire,  rédigé  en  i365,  de  la  bibliothèque  de 
Jean  de  Saffres,  doyen  du  chapitre  de  Langres,  est  men- 
tionné, parmi  d'autres  romans  de  chevalerie,  un  Girart  de 
Roussillon  en  français  et  un  autre  en  provençal.  On  remar- 
quera que  ce  dernier  est  évalué  à  un  prix  très  bas  : 

II.  Item,  romancium  Girardi  de  Rossillon^  in  francisée,  ta- 
xatum  precio  quindecim  grossorum. 

20.  Item,  romancium  Girardi  de  Rossillon,  in  provinciali  lin- 
gua,  taxatum  precio  unius  grossi  '. 

Nous  n'avons  aucun  moyen  d'identifier  ces  deux  mss. 
avec  aucun  de  ceux  qui  nous  sont  parvenus.  Le  second  con- 
tenait sans  doute  notre  chanson  renouvelée,  quant  au  pre- 
mier il  y  a  place  pour  des  conjectures  variées.  Ce  pouvait 
être  le  poème  en  alexandrins,  ou  le  roman  auquel  fait  allu- 
sion Jacques  de  Guise,  ou  même  le  poème  primitif. 

Charles  V  possédait  deux  mss.  de  la  chanson  renouvelée 
qui  sont  ainsi  décrits  dans  l'inventaire  de  la  librairie  du 
Louvre  : 

1107.  Foulques,  Faucon,  Girard  le  conte,  rimé  en  gascoing. 
E  Caries. 


une  sorte  d'introduction  du  réviseur,  dans  laquelle  plusieurs  vers 
sont  pour  moi  tout  à  fait  inintelligibles.  Par  suite,  mes  chiffres  de- 
vraient se  trouver  constamment  en  retard  de  trois  unités  sur  ceux  de 
M.  Fœrster.  Mais  j'ai  divisé  en  deux  la  tirade  i38  de  M.  Fœrster,  ce 
qui  réduit  la  différence  à  deux,  et  en  trois  la  tirade  169  (voy.  p.  96, 
n,   i),  ce  qui  rétablit  l'équilibre. 

I.  Bulletin  du  Bibliophile,   iSôy,  p.  472. 


I.   —  MANUSCRITS  ET  LANGUE  CLXXVIl 

1108.  Foulques,  Faucon  et  Girard  de  Roussillon,  petit  et  très 
bien  enluminé,  tre's  vieil,  escript  en  françois.  Se  giiart  par  '. 

• 

E  Caries  et  Se  guart  par  sont  respectivement  les  premiers 
mots  du  second  feuillet  de  chacun  de  ces  deux  mss.  E  Caries 
peut  être  le  début  des  vers  go,  1 1 1 ,  118,  1 35  du  poème,  d'a- 
près le  ms.  d'Oxford,  le  seul  complet.  Le  second  feuillet  de 
ce  dernier  ms.  commence  tout  autrement;  aucun  des  trois 
autres  ne  contient  le  commencement,  mais  on  peut  assurer 
qu'ils  étaient  différents  du  ms.  de  1107  de  la  librairie  du 
Louvre,  car  le  ms.  de  Londres  a  60  vers  par  feuillet,  celui 
de  Paris  64,  et  le  fragment  qui  m'appartient  6().  Par  con- 
séquent aucun  des  chiffres  indiqués  plus  haut  ne  convient 
au  vers  initial  du  second  feuillet  de  ces  ms.  Pour  la 
même  raison,  il  est  impossible  d'identifier  avec  aucun  de 
nos  mss.  le  n"  tioS,  dont  le  second  feuillet  commençait 
par  Se  guart  par  [ou  per)  [afanar  ne  la  soan^]^  c'est-à-dire 
au  v.  1 10. 

On  lit  dans  l'inventaire  qui  fut  dressé  de  la  librairie  de 
Philippe  le  Bon,  duc  de  Bourgogne,  après  la  mort  de  ce 
prince,  en  1467  %  un  article  ainsi  conçu  : 

Un  livre  couvert  de  cuir  rouge,  intitulé  au  dehors  :  C'est  le 
roman  de  Gérard  de  Roucillon,  etc.,  et  est  rimé  en  gascon  a 
trois  coulombes  ;  començant  ou  second  feuillet  :  Mes  pour  son 
fieu,  et  on  dernier  si  non  faucon  ^. 


1.  Je  cite  d'après  l^édition  donnée  par  M.  L.  Delisle,  dans  le  t.  III  de 
son  Cabinet  des  manuscrits. 

2.  J'ai  cité  ci-dessus  (pp.  cxxiv  et  clxi)  cet  inventaire  sous  le  titre 
d'inventaire  de  Bruges,  1467,  d'accord  en  cela  avec  Barrois  qui  l'a 
édité.  Il  est  bon  de  dire  que,  selon  M.  Pinchart  [Bulletin  des  commis- 
sions royales  d'art  et  d'archéologie,  IV,  491,  note);  il  aurait  été  exé- 
cuté à  Lille  en  146g. 

3.  Barrois,  Bibliothèque  protypographique,  p.  20g  (n»  1450). 

/ 


CLXXVIII  APPENDICE 

Dans  l'inventaire  dressé  en  1487,  le  même  article  reparaît 
sous  une  forme  un  peu  différente,  et  plus  complète  en  ce  qui 
concerne  le  premier  vers  du  second  feuillet,  qui  cette  fois  est 
donné  en  entier  : 

Ung  autre  grand  volume,  couvert  de  cuir  rouge,  a  deux  petitz 
cloaus  de  leton,  intitulé  :  Le  livre  de  Gérard  de  Roussillon, 
rigmé  en  gascon  ;  comenchant  ou  second  feuillet  :  Mes  por  son 
fieu  li  folle  tôt  quitent,  et  finissant  ou  derrenier  :  Explicit  Ge- 
r  air  dus  de  Roussillon  '. 

Ce  volume  figuj'e  encore  sur  l'inventaire  de  la  librairie 
des  ducs  de  Bourgogne,  fait  en  i568  par  ordre  de  Phi- 
lippe II  ^  dans  celui  de  1577,  connu  sous  le  nom  d'inven- 
taire de  Viglius  ^,  sur  ceux  deSanderus  en  1643,  et  de  Fran- 
quen  en  1731  '*,  mais  il  manque  à  l'inventaire  de  Gérard, 
fait  en  1797.  On  peut  donc  croire  que  ce  ms.  est  au  nombre 
de  ceux  qui  furent  enlevés  en  1749  à  la  Bibliothèque 
des  ducs  de  Bourgogne,  et  qui  furent  ensuite  pour  la  plu- 
part déposés  à  la  Bibliothèque  du  Roi>  à  Paris  5.  Mais,  par 
une  exception  que  je  ne  saurais  expliquer,  ce  ms.  ne  figure 
ni  parmi  les  mss.  restitués  à  la  Belgique  en  1770,  ni  parmi 
ceux  en  petit  nombre,  qui  furent  gardés  à  Paris.  L^  vé- 
rité est,  selon  toute  apparence,  qu'il  ne  fut  jamais  déposé 
à  la  Bibliothèque  du  Roi  ^.  ^ 

1.  Ouvr.  cité,  p.  '^49  (n°  1741). 

2.  Bibl.  nat.  Cinq  cents  de  Colbert^  n»  i3o,  fol.  loi  v«. 

3.  Sous  le  n°  207;  Catalogue  de  la  Bibliothèque  royale  des  ducs  de 
Bourgogne  (sic),  BvvLy.Q\\ts,  1842,  I,  cclv. 

4.  Ibid.,  nos  i83  de  Sanderus  et  494  de  Franquen. 

5.  Voir,  pour  les  circonstances  de  cette  opération,  qui  eut  un  carac- 
tère subreptice,  la  notice  de  Marchai  sur  la  Bibliothèque  des  ducs  de 
Bourgogne,  en  tête  du  catalogue  précité,  pp.  cliv  et  suiv. 

6.  Les  ms.  des  ducs  de  Bourgogne  ont  été  très  dispersés.  Il  y  en  a, 
non  seulement  à  Bruxelles,  leur  place  régulière,  et  à  Paris,  mais  en- 
core en  Angleterre,  à  Vienne  et  à  Florence. 


I.    —  MANUSCRITS   ET  LANGUE  Ci.XXIX 

Il  ne  faut  pas  désespérer  encore  de  voir  quelque  jour 
reparaître  à  la  lumière  ce  manuscrit,  qui  fournirait  un  clé- 
ment assurément  précieux  pour  la  constitution  du  texte  de 
la  chanson  renouvelée.  C'est,  en  effet,  cette  chanson  qui 
s'y  trouve  :  le  vers  cité  par  les  anciens  inventaires  est  le 
V.  440  du  poème,  d'après  le  ms.  d'Oxford,  où  il  est  ainsi 
conçu  :  Mais  pur  sonfiu  li  solve  tan  cuitement  ^ 

On  voit  que  la  librairie  des  ducs  de  Bourgogne  contenait 
tous  les  romans  de  Girart  de  Roussillon,  que  nous  possé- 
dons encore  maintenant.  Nous  avons  vu,  en  effet,  plus  haut 
(pp.  cxxiv  et  cxLiii),  qu'il  s'y  trouvait  deux  exemplaires  de 
la  rédaction  bourguignonne  en  alexandrins,  "et  deux  aussi 
de  la  mise  en  prose  de  Wauquelin  ^. 

Il  y  avait  dans  la  bibliothèque  du  roi  d'Aragon  Martin 
(f  1410),  un  «  Romans  de  Girart  en  francés  ^  ».  Mais  on  ne 
saurait  affirmer  que  ce  fût  Girart  de  Roussillon  plutôt  que 
Girart  de  Vienne ,  par  exemple. 


1.  Le  second  feuillet  commençant  avec  le  v.  j.40,  il  faut  supposer 
que  le  ms.,  que  nous  savons,  par  l'inventaire  de  1467,  avoir  été  écrit  à 
trois  colonnes  par  page,  Contenant  yS  vers  à  la  colonne.  C'était  donc 
un  livre  de  très  grand  format,,  et  en  même  temps  très  mince.  Les 
10,000  vers  du  poème  ne  devaient  guère  occuper  que  vingt-trois 
feuillets. 

2.  Il  y  avait  aussi  un  exemplaire  de  la  vie  latine,  ainsi  décrit  dans 
l'inventaire  de  i568  (Cinq  Cents  de  Colbert,  i3o,  fol.  99)  :  «  Autre 
«  petit  volume  en  grande  forme,  escript  à  la  main,  couvert  de  parche- 
«  min,  intitulé  :  La  vie  de  Girard,  le  comte  de  Rossillon,  en  latin,  com- 
«  menchant  au  second  feuillet  :  Octo  in  régis  domo.  ». 

3.  Sous  le  n°  87  de  l'inventaire  publié  par  M.  Milà  -y  Fontanals, 
Trovadores  en  Espàna,  pp.  488-9.  M.  Milà  cite,  entre  parenthèses,  ces 
mots  :  A  gvan  folina...  beaus  amie,  sans  nous  dire  à  quelle  partie  du 
ms.  ils  appartiennent.  11  serait  à  désirer  qu'on  fît  une  édition  nouvelle 
et  exacte  de  cet  inventaire,  qui  est  intéressant. 


CLXXX  APPENDICE 


§  3.  —  Langue  de  la  chanson  renouvelée. 

Ce  qui  suit  est  moins  une  étude  sur  la  langue  dans  la- 
quelle est  écrite  la  chanson  renouvelée  qu'une  suite  de 
recherches  ayant  pour  objet  de  déterminer  par  les  carac- 
tères linguistiques  la  patrie  du  renouveleur.  Une  étude  sur 
la  langue  de  ce  poème  est  un  sujet  qu'on  ne  saurait  traiter 
accessoirement,  et  qui  d'ailleurs  ne  peut  être  entrepris  que 
concurremment  à  une  édition  critique  qui  nous  manque 
encore.  Je  choisis  les  faits  qui  me  paraissent  utiles  au  but 
que  je  me  propose,  comme  je  choisis  aussi  les  preuves  que 
je  donne  de  ces  faits,  ne  pouvant  entreprendre  ici  de  don- 
ner, pour  chaque  particularité,  un  dépouillement  complet 
du  poème.  Je  me  sers  exclusivement  des  exemples  fournis 
par  les  rimes. 

Ce  qui  frappe  tout  d'abord  lorsqu^on  examine,  même 
superficiellement,  la  langue  de  Girart,  c'est  la  divergence 
des  formes.  Et  comme  cette  divergence  s^accuse  non-seu- 
lement dans  le  corps  des  vers,  où  les  copistes  pourraient 
en  être  responsables,  mais  aussi  à  la  rime,  on  est  bien  obligé 
de  reconnaître  qu'on  se  trouve  en  présence  d'un-  idiome- 
assez  mélangé,  quelle  que  puisse  être  d'ailleurs  la  cause 
qui  a  réuni  sous  la  plume  du  même  poète,  des  formes  qui 
n'ont  pas  coutume  de  se  trouver  ensemble.  Habitués  que 
nous  sommes  par  tradition  à  voir  le  roman  de  France  di- 
visé en  deux  idiomes  :  langue  d'oui  ou  français,  et  langue 
d^oc  ou  provençal  —  division  qui  ne  répond  aucunement 
à  la  réalité  —  nous  sommes  portés  à  regarder  la  langue  de 
Girart  comme  un  mélange  plus  ou  moins  arbitraire  de 
provençal  et  de  français.  Cette  vue  n'est  ni  tout  à  fait 
fausse  ni  tout  à  fait  correcte.  Pour  savoir  à  quoi  nous  en 
.  tenir,  voyons  d'abord  en  quoi  consistent  les  contradictions 


I.   —  xMANUSCRlTS  ET  LANGUE  CI  XXXI 

de  formes  que  présente  la  chanson.  Le  problème   une  fois 
posé,  nous  tâcherons  de   le  résoudre. 

a  tonique  latin  se  conserve  dans  les  mêmes  cas  qu'en 
provençal.  Voy.  pour  a  libre  les  rimes  en  al,  ar,  as,  at,  au^ 
a^,  qui  sont  nombreuses;  pour  a  nasalisé,  les  rimes  ati 
346',  486,  58o ,  590,  et  ans  139.  Les  exceptions  ne 
laissent  pas  d'être  assez  fréquentes  pour  le  premier  cas  : 
cler  (cl arum)  246^;  un  certain  nombre  de  participes  pas- 
sés de  la  première  coniugaison(/zer^er^i;{,  blasme^^  ire^^  etc.) 
et  de  2°  pers.  du  piur.  subj.  prés,  des  conjugaisons  II- IV 
[irasce:{,  oblide:{^  etc.),  dans  des  rimes  en  e^  53,  180, 
260,  et  dans  une  rime  en  <?/:{,  (242)  ^.  Pour  le  second  cas,  les 
exceptions  sont  moins  nombreuses  :  encien  121,  meriene 
(meridiana)  514,  crestien  5io.  —  îzz/ latin  est  traité  de 
deux  manières  :  il  reste  au  comme  au  midi,  ou  devient  0 
comme  au  centre  et  au  nord  de  la  France.  Pour  le  pre- 
mier cas,  il  suffit  de  citer /riîM  (fraudem),  Peitau,  blau 
(franc,  bloi]^  esclau  (fr.  esclo)^  clau  (cl  au  dit)  ii3,  497, 
509,  en  rime  avec  des  mots  tels  que  mau,  naturau^  Ar- 
tau,  ou  encore  repaus^  laus  (franc,  repos,  los]  en  rime  avec 
leiaiis,  maus,  taus,  636.  Pour  le  second  cas,  voir  la  ti- 
rade 5i5,  en  or  ouvert,  qui  nous  présente  l'accord  des  bases 
latines  au  et  6  :  d'une  part  lor^  tor,  sor,  or  (prov.  laur, 
taur,  saur,  aur),  d'autre  part  cor^  tri/or,  sor  (s  or  or), 
for.  Je  ne  tiens  pas  compte  de  trésor^  qui  est  régulière- 
ment tresaur,  en  provençal,  mais  qui  se  trouve  pourtant 
employé  sous  la  forme  trésor^  comme  en  français.  Voir 
encore,  tirade  402,  pou,  fou,  clou,  blou  (prov.  pauc, 
fau,  clau,  blau],  ou,  plus  près,  quant  à  la  voyelle,  du  fr. 
ot  que  du  prov.  ac,  /ow(laudet),  en  rime  avec  des  mots 


1.  Les  chiffres  se  rapportent  aux  tirades  du  ms.  d'Oxford,  d'après 
l'édition  de   M.  Fœrster. 

2.  La  rime  est  en  er,  en  français  ier. 

3.  o/f  français. 


CLXXXIl  APPENDICE 

OÙ  la  base  latine  a  non  pas  aii^  mais  ó,  tels  que  sou  (sol et). 
Caroîi  [Ca.Tr oîum)^  cou  (coUum);  tirade  043,  poiire 
(*pauperam)  en  rime  avec  mouise  (*móvere),  roiire 
(robur),  oure  (opéra),  etc.  Notons  que  la  base  latine  au 
se  trouve  assimilée  à  la  base  o,  mais«jamais  à  o.  C'est  ce 
qui  arrive  en  français,  du  moins  jusqu'à  un  certain  point  ^ 

è  et  z,  libres,  se  réduisent  à  un  son  commun  qui,  dans 
le  midi  de  la  France,  est  celui  de  Vé  fermé,  dans  le  centre 
et  dans  le  nord  ef,  plus  tard,  en  une  région  qu'il  n'est  pas 
utile  de  déterminer  ici,  oi.  Il  est  à  noter  que  le  domaine  de 
Vé  fermé,  pour  le  latin  e,  ï,  s'étend,  du  côté  de  Touest, 
versl'Atlantique,  plus  au  nord  qu'ailleurs.  Il  est  bien  connu 
d'autre  part  que,  dans  le  domaine'  propre  à  ei  et  of,  cer- 
tains mots  substituent  i  à  ei  ou  oi,^  ainsi  pris^  inarchis, 
merci  ;  de  même  encore  quis  (partie,  de  guerre]  et  ses  com- 
posés. Dans  le  midi,  au  contraire,  cette  exception  n'a  pas 
lieu  :  on  ail  près,  marques,  mer  ces  ^  qiies^  de  même  qu'iïv^r 
de  habere.  La  chanson  renouvelée  présente,  ici  encoredes 
rimes  contradictoires  :  d'une  part,  marces,  marches,  pages, 
et  les  partie.  înes,  trames,  près ^  ques,  conques  ii5,  118, 
3o9,  3ii,  3 18,  323,  441,  etc.  '';  d'autre  part,  mercis,  mar- 
quis, pais,  mis,  tramis,  pris,  quîs,  conquis  191,  2o3,  220, 
279,  368,  396,  432,  5  2  1,  c'est-à-dire  les  mêmes  mots  avec 
une  finale  en  is  au  lieu  á^és. 

Des  contradictions  non  moins  évidentes  se  montrent 
dans  la  flexion.  Citons  en  quelques-unes  Habeatdonne 
au  midi  aia,  ou  aja.  Par  un  phénomène  fréquent  dans  la  con- 
jugaison française,  le  second  a  disparaît  au  centre  et  au  nord, 
tandis  que  le  t  se  conserve,  d'où  la  forme  ait.  De  même, 
siat  devient,  selon  la  latitude,  sia,  et  seit  (ou  soit).  Ici  nous 

1.  La  différence  est  qu'en  français  plusieurs  des  mots  cités  qui 
ont  en  latin  o,   auraient  non  pas  0,  mais  ue. 

2.  Au  lieu  à'es  on  trouve  dans  les  tirades  i5,i82^  199,  2i5,  674, 
eis,  mais  c'est  là  un  point  de  graphie  qui  n'a  pas  d'importance  dans  le 
cas  présent.  On  trouve  de  même  el  et  eil. 


I.   —  MANUSCRITS  ET  LANGUE         CLXXXIII 

trouvons  les  deux  formes  :  aie  dans  la  seule  tirade  en  aie 
qu'offre  le  poème,  la  tirade  72;  ait  dans  la  tirade  632;  sie 
dans  les  tir.  29,  79,  431,  seit  dans  la  tir.  37,  la  seule  en  eit, 
—  Habuit  est  ÍÏC  au  midi,  et  plus  au  nord  oi..  L'origine 
est  la  même,  mais  le  procédé  de  dérivation  est  totalement 
différent.  Ici  nous  trouvons  d'une  part  ac  529,  658,  et  ou 
dans  la  tirade  402.  Cet  ou  est  une  forme  nouvelle,  sen- 
siblement plus  rapprochée  du  fr.  ot  que  du  prov.  ac,  et 
fort  comparable  à  loii  (laudet)  qui  se  trouve  dans  la 
même  tirade. 

Ces  faits  étant  constatés,  nous  devons  d'abord  chercher  à 
nous  rendre  compte  des  contradictions  qu'ils  impliquent, 
puis  déterminer,  dans  la  mesure  du  possible,  tant  par  les 
mêmes  faits  que  par  tous  autres  caractères  linguistiques, 
la  région  où  a  été  composée  la  chanson  renouvelée. 

Et  d'abord  que  faut-il  penser  des  contradictions  dont  nous 
avons  donné  des  exemples?  On  ne  peut,  ce  me  semble, 
avoir  recours  qu'à  trois  hypothèses  : 

1°  Les  deux  séries  divergentes  de  formes,  qu'on  observe 
dans  le  poème  émanent  de  deux  auteurs  différents.  Les  for- 
mes méridionales,  en  général  les  plus  usuelles,  appartiennent 
au  renouveleur;  les  formes  que,  par  opposition,  nous  pou- 
vons appeler  septentrionales,  viennent  du  poème  primitif, 
qui,  nous  l'avons  vu,  avait  été  probablement  composé  en 
Bourgogne,  et  plutôt  dans  le  nord  de  la  Bourgogne  que 
dans  le  sud",  par  conséquent  dans  un  pays  de  langue  d'oui; 

2°  Ces  divergences  existaient  dans  la  langue  du  renouve- 
leur qui  a  écrit  comme  il  parlait; 

3°  Ces  divergences  n'existaient  pas  dans  la  langue  du  re- 
nouveleur qui  a  fait  usage  arbitrairement  de  formes  em- 
pruntées à  la  langue  d'un  pays  voisin. 

La  première  hypothèse,  fort  séduisante  à  première  vue, 
rencontre  de  si  graves  difficultés  que  je  n'hésite  pas  à  la  re- 
jeter. Si  le  poème  offre  de  nombreuses  divergences  quant  aux 
formes,  il  n'en  présente  aucune  quant  au  style,  qui  est  fort 


CLXXXIV  APPENDICE 

caractéristique.  Il  ne  s'y  trouve  pas  une  tirade,  pas  une 
phrase  qui  aurait  pu  être  écrite  par  l'un  quelconque  des 
nombreux  auteurs  à  qui  sont  dues  nos  chansons  de  geste. 
Delà,  il  faut  conclure  que  la  chanson  primitive  a  dû  être 
remaniée  très  profondément  dans  toutes  ses  parties,  ce  qui 
exclut  naturellement  l'hypothèse  d'après  laquelle  des  tirades 
de  l'ancien  poème  auraient  pu  être  conservées  dans  le  nou- 
veau. D'ailleurs,  ces  tirades  devaient  être  assonantes  et  non 
rimées.  Il  faut  aussi  remarquer  que  le  début,  qui,  selon 
toutes  les  apparences,  appartient  en  propre  au  renouveleur, 
n'offre  pas  moins  de  formes  divergentes  que  le  reste. 

La  seconde  hypothèse  est  difficilement  admissible  :  une 
langue  aussi  pleine  d'inconséquences  serait  un  phénomène 
sans  exemple  dans  les  variétés  infinies  du  roman.  Qu'à  l'épo- 
que actuelle  il  se  trouve  des  localités  où,  par  suite  de  cir- 
constances spéciales,  coexistent  des  formes  venues  de  pays 
différents,  on  peut  et  même  on  doit  l'admettre  \  mais  on 
n'est  pas  autorisé  jusqu'à  présent  à  supposer  au  moyen  âge 
un  état  de  choses  aussi  exceptionnel. 

Reste  la  troisième  hypothèse  qui  me  paraît  la  seule  pos- 
sible et  que  je  m'efforcerai  de  rendre  vraisemblable.  En 
principe,  l'admission  de  formes  divergentes  dans  les  textes 
romans  du  moyen  âge,  principalement  dans  la  poésie  et  plus 
particulièrement  dans  la  poésie  rimée,  n'a  rien  d'exception- 
nel. Plusieurs  des  contradictions  qu'on  peut  relever  dans 
Girart  de  Roussillon  peuvent  être  observées  ailleurs.  Si  no-!» 
tre  chanson  emploie,  selon  la  rime, y^ir  {578)  Q.X  faire  (63o), 
tener  (18,  120,  170)  et  tenir  (7,  277,  283),  on  trouve  de 
même,  chez  les  troubadours, /i:zr  tt  faire,  tener  et  tenir.  Il 

I.  Voir,  par  exemple,  ce  qui  est  dit  du  patois  mixte  de  Puimangou 
(Dordogne),  Aubeterre-sur-Dronne  (Charente),  et  autres  lieux  voisins, 
par  MM.  de  Tourtoulon  et  Bringuier,  dans  leurs  recherches  sur  la 
limité  de  la  langue  d'oc  et  de  la  langue  d'oui,  Archives  des  Missions, 
3«  série,  III,  678  et  suiv.  Cf.  pour  un  autre  territoire  de  langue  mixte, 
situé  un  peu  plus  au  nord,  le  même  travail,  384  et  suiv. 


I.  —  MANUSCRITS  ET  LANGUE     CLXXXV 

n'y  a  guère  de  poème  provençal  un  peu  long  dans  lequel  on 
ne  puisse  relever  maint  exemple  de  formes  divergentes  ad- 
mises à  la  rime.  Dans  nos  vieilles  chansons  de  geste,  on 
trouve  tenir  et  tenoir,  veir  et  veoir,  avéra  et  avra,  va  et  vait, 
des  premières  personnes  du  pluriel  en  ornes  à  côté  des  formes 
plus  habituelles  en  om  et  en  ons,  des  secondes  personnes  du 
pluriel  des  futurs  et  de  certains  subjonctifs  présents  en  oi:{ 
et  en  é:{,  des  imparfaits  de  Tindicatif,  première  conjugaison, 
en  ot  et  en  oit,  etc.  Entre  ces  formes,  il  en  est  assurément 
qui  se  sont  développées  sur  le  même  terrain,  ordinairement 
par  des  procédés  différents,  les  unes  étant  le  résultat  de  la 
dérivation  étymologique,  les  autres  étant  le  produit  de  l'a- 
nalogie. On  conçoit  que  de  telles  formes  aient  pu  coexister 
dans  le  même  pays  et  être  employées  ad  libitum;  tel  est  le 
cas  de  tenoir  et  tenir,  de  veoir  et  veïr^  des  secondes  person- 
nes en  ozj{  et  en  é\.  Mais  cette  explication  ne  saurait  rendre 
compte  de  toutes  les  divergences,  et  il  faut  bien  admettre 
aussi  que  souvent  les  poètes  se  sont  donné  la  liberté  d^asso- 
cier  dans  la  même  composition  des  formes  appartenant  à  des 
territoires  distincts. 

Or,  telle  est,  si  j'ai  bien  observé  les  faits,  la  cause  des  in- 
conséquences qu'on  observe  dans  la  langue  de  notre  chan- 
son. L'auteur  n'écrit  pas  strictement  l'idiome  d'une  localité 
déterminée  :  il  recueille  les  éléments  de  sa  langue  sur  un 
espace  relativement  vaste,  donnant  instinctivement  la  pré- 
férence à  l'usage  de  son  pays  d'origine,  mais  ne  se  faisant 
pas  scrupule  d'employer  concurremment  un  usage  différent 
lorsqu'il  y  trouve  une  commodité  plus  grande  pour  faire  sa 
rime.  Toutes  ses  formes  sont  en  elles-mêmes  correctes  et 
régulières;  seule,  leur  réunion  constitue  l'irrégularité.  C'est 
à  grand'peine  qu'on  peut  trouver,  de  loin  en  loin,  quelque 
cas  de  modification  arbitraire,  et  encore  est-il  à  noter  que 
ces  cas  sont  fournis  à  peu  près  uniquement  par  des  noms  de 
personnes.  Par  exemple,  le  Thierri  à'Ascane  des  tirades  104, 
204,  384,  devient  Thierri  á''Ascance  aux  tirades  iii,  21/, 


CLXXXVI  APPENDICE 

275;  la  forêt  d'Ardenne  s'appelle  Ardence  à  la  tirade  468. 
Notons,  en  passant,  que  ce  ne  sont  pas  là  des  transforma- 
tions motivées  par  le  passage  des  assonances  aux  rimes  :  les 
finales  ane  et  ance,  eue  et  ence  seraient  distinctes  dans  les 
assonances  comme  elles  le  sont  dans  les  rimes.  Ce  sont  des 
altérations  arbitraires  dont  on  a,  du  reste,  des  exemples  en 
d'autres  poèmes  ^.  Si  Ton  compare  les  inconséquences  lin- 
guistiques de  Girart  de  Roussillon  avec  cejles  bien  autre- 
ment graves  qu'offre  Guillaume  de  Tudèle  dans  la  première 
partie  du  poème  de  la  croisade,  on  se  convaincra  aisément 
qu'il  n'y  a  entre  les  deux  cas  qu'une  analogie  apparente. 
Guillaume  de  Tudèle  est  absolument  incorrect.  Il  essaie 
d'écrire  dans  une  langue  qui  n'est  pas  la  sienne  et  qu'il  sait 
mal.  Il  emploie  des  formes  et  des  locutions  contraires  à  tout 
usage.  Il  fait  de  constants  emprunts  au  français  des  chansons 
de  geste  qu'il  avait  lues,  qu'il  savait  plus  ou  moins  par  cœur, 
puisqu'il  avait  été  jongleur  avant  d'être  honoré  d'un  cano- 
nicat  par  le  comte  Baudouin.  Il  s'est  trouvé  dans  des  circons- 
tances particulières  que  nous  devons  admettre  en  présence 
du  témoignage  de  l'auteur  lui-même,  mais  que  nous  ne  pou- 
vons supposer  en  aucun  autre  cas.  Sa  langue  est  formée  par 
la  voie  littéraire  plutôt  que  par  l'usage;  elle  est  donc  artifi- 
cielle au  plus  haut  degré. 

Tout  autre  est  la  langue  du  Girart  de  Roussillon  re- 
nouvelé :  on  n'y  voit  point  paraître  ces  locutions  banales, 
pour  ainsi  dire  stéréotypées,  qui  abondent  dans  les  chan- 
sons de  geste  française.  C'est  une  langue  naturelle , 
fondée  sur  l'usage.  Seulement  cet  usage  n'est  pas  celui 
d'une  seule  localité;  l'auteur  s'est  permis  des  excursions 
sur  le  terrain  voisin.  C'est  là,  assurément,  une  licence, 
mais  une  licence  circonscrite  par  les  limites  du  territoire 
qui    englobait   les   formes  divergentes  employées  concur- 

I.  Ainsi  dans  la  seconde  partie  du  poème  de  la  croisade  albigeoise; 
voy.  mon  introduction  à  ce  poème,  pp.  cviir,  cix. 


I.   —  MANUSCRITS  ET  LANGUE        CLXXXVII 

remment  K  II  nous  reste  à  déterminer,  si  fnire  se  peut,  les 
limites  de  ce  territoire. 

Les  formes  divergentes  employées  dans  Girart  de  Rous- 
sillon  se  répartissent  assez  inégalement  entre  trois  classes. 
Les  unes- appartiennent  au  roman  du  midi  :  ce  sont -les 
plus  fréquemment  employées  ;  d^autres  peuvent  être  récla- 
mées par  le  roman  du  nord  ;  quelques-unes  enfin,  par* 
ex.  on  (habe  t),  /ow  (la  udet),  semblent  intermédiaires 
entre  ces  deux  variétés  du  roman.  Comme  les  formes  le 
plus  habituellement  employées  sont,  à  tout  prendre,  méri- 
dionales, il  faut  supposer  que  Tauteur  appartenait  à  l'un 
des  pays  compris  sous  la  désignation  un  peu  vague  de 
pays  de  langue  d'oc,  mais  il  faut  admettre  en  même  temps 
que  ce  pays  était  peu  distant  de  la  région  où  commen- 
çaient à  se  montrer  les  formes  des  deux  autres  catégories. 
Présentée  en  ces  termes,  la  proposition  n'est  ni  contestée  ni 
contestable,  mais  elle  est  bien  peu  précise,  car  la  limite  en- 
tre la  langue  d'oc  et  la  langue  d'ou/est  tout  arbitraire  et 
peut  être  placée  plus  haut  ou  plus  bas,  selon  le  caractère 
linguistique  dont  on  se  servira  pour  la  déterminer.  En 
outre,- cette  limite  ne  peut  nous  fournir  que  la  latitude  du 
pays  cherché,  et  il  restera  à  trouver  la  longitude. 

Reprenons  quelques-uns  des  faits  cités  plus  haut  et  com- 
plétons-les par  d'autres  que  nous  n'avons  pas  encore  eu 
l'occasion  de  mentionner.  La  région  la  plus  septentrio- 
nale où  Va  tonique  libre  du  latin  persiste,  est  indiquée- 
avec  assez  de  précision  par  les  noms  de  lieux  où  se  trouve 
un  tel  d!.  Elle  est  limitée  du  côté  du  nord  par  une  ligne 
partant  de  La  Tremblade  (Char.-Infér.)  et  passant  un  peu 
au  dessus.de  Cognac,  Jarnac,  Confolens,  Boussac,  Montlu- 
çon,  Gannat,  Lyon,  Nantua  et  Genève  ~. 

I.  Les  inconséquences  qu'on  a  constatées  depuis  longtemps  dans  la 
langue  de  la  Passion  (ms.  de  Clermont),  offrent,  si  je  ne  me  trompe, 
un  cas  analogue  à  celui  de  Girart  de  Roussillon. 

i~  Ge  sont  là   des   indications   soaimaires  qui  demanderaient  à  être 


CLXXXVIII  APPENDICE 

Dans  la  même  région,  a  posttonique  est  souvent  rendu 
par  e ,  comme  en    français ,   et   tel   est   Pusage    de   notre 
poème   :   à  preuve  la  tirade  416  :  guerre^  terre^  guerre, 
cimentere,  enquerre,  conquerre,  enserre  où  les  deux  pre- 
miers mots  et  le  dernier  auraient  en  prov.  la  final-e  a;  la  ti- 
rade  533,   en  ère  (ouvert),  dont  toutes  les  finales  seraient 
'en  prov.   eira   (ou  iera]^  sauf  derrere,  Père  (Petrum); 
les  tirades  en  aireoii  on  trouve  de  temps  en  temps  une  finale 
qui  en  latin  est  a  :  esclaire  (98,   5i3,  63o,   670),  flaire 
(5i3),   declaire  670;  la  tirade  172,  en  aive,  qui  contient 
aussi  deux  mots  à  terminaison  latine  a  :  Blaive  (Blavia) 
tlsaive  (sapia);  la  nmo,  entre ^  où  figure  entre  (intrat) 
à  côté  des  inf.  entendre,  prendre,  etc.   (427,  475,  568);  la 
tirade  643,  où  ovre  (opéra)  et  povre  (*paupera)  riment 
avec  des  mots  qui  en   latin  ne  se  terminent  pas  par  a.  Je 
n^ai  pas  la  prétention  de  déterminer  avec  précision  la  pro- 
nonciation de  cet  e  final  :  entre  Va  et  Ye  il  y  a  bien  des 
nuances;    nous   constatons  seulement  que  Va   final  de  la 
base  latine  est  affaibli  au  point  d'être  rendu  par  e,  ce  qui 
n'implique  pas  nécessairement  la  prononciation  très  afifai-* 
blie  qu'on  peut  attribu-er  à  Ve  féminin  en  ancien  français. 
A   la   même  latitude,   la  graphie  oscille  entre  au  et  0, 
d'où  l'on  peut  conclure  que  les  deux  sons  marqués  par  ces 
deux   signes    se   rapprochaient   singulièrement.   L^inconsé- 
quence  du  poète  qui,  selon  les  rimes,  adopte  tantôt  au  et 
tantôt  0  est  par  là  expliquée  et  atténuée  :  au  et  0  ouvert 
étaient  bien  près  de  se  confondre  dans  la  prononciation. 

■é  pour  le  latine",  z,  se  trouve,  au  moins  sporadique- 
ment, dans  tout  Touest  de  la  France,  jusqu'en  Bretagne. 
Ce  n'est  donc  pas,  de  ce  côté,  un  caractère  bien  précis. 
Mais  au  centre  et  à  Test  ei,  oi,  s'introduisent  dans  le 
même  cas  à  une  latitude  notablement  inférieure  :    vers 


précisées  et  qui  comportent  de  nombreuses  distinctions.  Mais  ce  n'est 
pas  ici  la  place  d'une  dissertation  de  géographie  linguistique. 


I.   MANUSCRITS   ET  LANGUE  CLXXXiX 

46".  Pour  Test,  les  documents  du  Lyonnais  et  du  Forez 
nous  fournissent  des  exemples  en  abondance;  pour  le  cen- 
tre, il  y  a  malheureusement  disette  de  documents.  On  peut 
supposer  qu'un  auteur  chez  qui  les  formes  e  et  ei  sont  em- 
ployées indifféremment  devait  vivre  à  la  latitude  de  Lyon 
environ.  Mais  il  n'y  a  pas  grand  résultat  à  espérer  de  ce 
caractère,  d'abord  parce  qu'il  est  difficile  de  savoir  si  la 
forme  habituelle  de  l'auteur  était  plutôt  e  qu'e/,  ensuite 
parce  que  ce  même  caractère  devient  vers  l'ouest  très  va- 
gue. On  arriverait  probablement  à  une  notion  plus  précise 
si  on  savait  exactement  jusqu'où  s'étendent  vers  le  sud 
les  formes  en  is,  i,  telles  que  mis,  pris,  merci,  etc.,  mais 
ici  encore  sur  une  partie  notable  de  la  ligne  à  parcourir, 
les  recherches  sont  arrêtées  par  la  disette  des  documents. 

La  conjugaison,  à  prendre  les  formes  assurées  par  les  ri- 
mes, offre,  en  général,  les  caractères  du  roman  méridional. 
Cependant  les  formes  du  centre  et  du  nord  ne  manquent 
pas.  On  a  vu  plus  haut  que  les  rimes  attestaient  les  formes 
ait,  seit  (ha  beat,  siat),  d'une  part,  et  aie,  sie,  d'autre 
part.  On  peut  encore  citer  funt  (f  a c  i  u  n  t)  69,  qui  serait,  dans 
le  pur  domaine  provençal, yizww,  fau  ou  fan.  De  là  on  peut 
inférer  que  les  formes  vont,  vunt  (vadunt),  fréquentes  à 
l'intérieur  des  vers,  appartiennent  aussi  à  l'auteur.  Il  y  a 
beaucoup  d'autres  formes,  je  n'ose  dire  françaises  —  ce  se- 
rait préjuger  la  question,  —  au  moins  usitées  dans  la  France 
du  nord,  par  exemple  des  premières  personnes  du  pluriel  en 
iim,  un,  ons,  et  des  troisièmes  personnes  du  singulier  en  a 
dans  les  prétérits  de  la  première  conjugaison  ;  mais,  comme 
elles  ne  paraissent  pas  en  rime,  je  les  laisse  de  côté.  Tou- 
tefois ces  formes,  plutôt  françaises  que  provençales,  sont 
assez  fréquentes  pour  laisser  l'impression  que  la  conjugai- 
son de  Girart  de  Roiissillon  est,  en  somme,  plus  septentrio- 
nale qu'il  paraît  à  en  juger  par  les  rimes  seulement. 

Ces  faits,  qui  ne  sont  pas,  à  beaucoup  près,  les  seuls  qu'on 


CXC  APPENDICE 

puisse  citer,  suffisent  à  prouver  que  Girart  de  Roussillon 
a  été  composé  bien  près  de  la  région  où  commencent,  lors- 
qu'on vient  du  sud,  à  se  montrer  certaines  des  formes  qui 
dominent  dans  le  roman  du  centre  de  la  France,  c'est-à-dire 
bien  peu  au-dessous  du  46^  parallèle.  Nous  avons  la  latitude; 
cherchons  maintenant  la  longitude.  Ici,  la  disette  de  docu- 
ments signalée  plus  haut  nuit  singulièrement  à  la  précision 
du  résultat.  En  réalité,  nous  n'avons,  à  la  latitude  indiquée, 
de  textes  de  langue  que  vers  Test.  Au  centre,  c'est-à-dire  au 
sud  du.  Bourbonnais  et  du  Berry  et  au  nord  du  Limousin,  je 
n'en  connais  pas  ;  à  Fouest,  dans  TAunis  et  dans  la  Saintonge, 
les  documents  ne  font  pas  défaut,  mais  ils  sont  suspects. 
Voici  pourquoi.  Il  est  maintenant  bien  constaté  que,  dans 
le  nord  de  la  Gironde,  on  passe  sans  transition  du  patois 
gascon  à  des  patois  qui  ont  le  caractère  saintongeais  très 
prononcé  ^  C'est  là  un  état  de  choses  qui,  pour  être  assez 
fréquent,  n'est  nullement  naturel.  Il  a  dû  se  passer,  dans  le 
nord  de  la  Gironde  et  dans  le  sud  des  Charentes,  un  fait 
analogue  à  celui  qui  a  été  constaté  dans  le  nord  et  le  nord- 
est  de  l'Italie,  où  l'italien  de  la  Lombardie  a  recouvert,  à 
la  façon  d'une  alluvion,  le  ladin  qui  apparaît  encore  à  l'état 
de  tronçons  dans  la  vallée  supérieure  de  l'Adige  et  dans  la 
province  d'Udine.  De  même  le  roman  parlé  au  nord  de  la 
Charente  a  dû,  par  une  translation  dont  l'histoire  n'a  pas 
conservé  le  -souvenir  %  recouvrir  un  idiome  qui  faisait  la 
transition  entre  le  gascon  et  le  poitevin.  Cet  état  de  choses, 
constaté  actuellement  par  les  patois,  n'est  pas  récent.  Il  peut 
'être  constaté,  dès  le  commencement  du  xm^  siècle,  par  la 
comparaison  des  documents  écrits  dans  le  sud  des  Charen- 
tes  avec  les  noms  de  lieux  de  la  même  région.   Cognac, 
Jon:{ac   nous  montrent  l'a  tonique   libre  du  latin  persis- 
tant en  roman  ;  les  chartes  en  langue  vulgaire  des  mêmes 

1.  Voy.  le  travail  précité  de  MM.  de  Tounou'.on  et  Bringuier,  dans 
les  Archives  des  Missions, 

2.  Les  enclaves  connues  sous  le  nom  de  Grande  et  de  Petite  Gava- 


I. MANUSCRITS  ET  LANGUE  CXCl 

lieux  nous  montrent  cet  a  modifié  en  é.  Mais  les  chartes  ne 
paraissent  pas  avant  le  xin°  siècle,  et  nous  ne  savons  pas  si 
l'invasion  du  poitevin  avait  produit  son  effet  au  xn°  siècle, 
époque  où  fut  renouvelée  notre  chanson  de  geste.  Il  y  eut 
indubitablement  un  moment,à  quelque  époque  qu'on  veuille 
le  placer,  où  l'idiome  indigène  et  l'idiome  nouvellement  éta- 
^bli  se  sont  trouvés  en  lutte;  alors  on  dut  entendre,  dans  les 
mêmes  lieux,  des  formes  originaires  de  pays  plus  ou  moins 
distants.  Si  la  chanson  renouvelée  a  été  composée  à  ce  mo- 
ment et  en  un  de  ces  lieux,  les  inconséquences  grammati- 
cales qu'on  y  observe  s'expliquent  de  la  façon  la  plus  natu- 
relle. Mais  on  conçoit  que  cette  hypothèse  n'est  pas  sus- 
ceptible de  preuve,  et  l'explication  proposée  plus  haut 
(p.  CLXxxv)  suiïit. 

Par  contre,  ce  qui  peut  être  prouvé,  c'est  que  notre 
chanson  n'appartient  pas  à  la  région  orientale  de  la  zone  ci- 
dessus  indiquée.  A  partir  de  Lyon,  en  allant  vers  l'est,  le 
roman  présente  un  Caractère  très  notable,  qui  a  servi  na- 
guère à  définir  un  nouveau  groupe  roman,  celui  des  dialectes 
franco-provençaux  '.  Ce  caractère  consiste  en  ceci  que,  dans 
plusieurs  séries  de  formes,  notamment  dans  les  infinitifs  de 
la  première  conjugaison,  a  tonique  libre  devient  é  lorsqu'il 
est  précédé  d'un  son  mouillé  (/  semi-voyelle,  g,  ch,  l  et  ti 
mouillées,  etc.),  tandis  que,  en  tout  autre  cas,  il  persiste 
sans  changement.  Ainsi  laissier,  mengier,  travallier,  mais 
amar,  chantar.  Or,  cette  règle  ne  se  vérifie  pas  dans  Girart  : 
les  sons  mouillés  n'empêchent  nullement  Va  de  se  conserver. 
Notre  poème  a  donc  été  composé,  selon  toute  probabilité,  à 
la  latitude  de  Lyon,  mais  sûrement  plus  à  l'ouest. 

En  terminant  cette  dissertation,  que  je  donne  non  comme 

chérie  sont  peut-être  les  derniers  eiîets  de  ce  mouvement  de  trans- 
lation. 

I.  Voy.  les  Schi:{:{i  fvanco'proven^ali  de  M.  Ascoli,  dans  le  t.  ÍII  de 
VArchivio  glottologico. 


CXCII  APPENDICE 

une  étude  complète,  mais  comme  une  simple  esquisse,  j'a- 
jouterai qu'un  indice  tiré  d'un  tout  autre  ordre  d'idées  me 
porterait  à  placer  la  patrie  du  poète  vers  le  sud  du  Poitou. 
C'est  le  récit  de  la  bataille  livrée  à  Civaux  sur  les  bords  de 
la  Vienne,  §§  383  et  suiv.,  où  il  ne  manque  pas  d'indica- 
tions topographiques  qui  semblent  déceler  un  intérêt  parti- 
culier pour  le  pays  situé  entre  Poitiers  et  Bordeaux  \  Tan- 
dis que  les  noms  de  villes  appartenant  à  la  Bourgogne  ne 
prouvent  rien  pour  la  patrie  du  renouveleur,  puisque  ces 
noms  étaient  fournis  par  l'ancien  poème,  Pintroduction  d'un 
épisode  qui  se  passe  en  Poitou  peut  être  une  sorte  de  mar- 
que d'origine. 


II.     RUBRIQUES    ET    EXTRAITS    DE    L  HISTOIRE    DE 

CHARLES  MARTEL,    COMPILÉE   EN    I448    ET    GROS- 
SOYÉE  PAR  DAVID  AUBERT  EN    l'^ÔS. 

(Ms.  de  la  BibliotliL-que  royale  de  Belgique,  ir  6.) 

Cy  commence  la  table  des  ruhriches  de  cest  présent  vo- 
lume parlant  des  fais  du  duc  Gloriant  de  Berry,  de  la 
naissance  et  règne  de  son  Jil:{  Charles  Martel  et  d'au- 
très  besongnes,  comme  de  haultes  vaillances  de  luy,  du 
prince  Gérard  de  Roncillon  et  de  leurs  guerres  et 
adventures. 

Et  premièrement  : 

Prologue  declairant  qui   a  fait  grosser  cestuy  volume  et  autres  trois 
enssieuvans,  afïin  qu'il  en  soit  perpétuelle  mémoire^,  sur  le  fueillet     i  ~ 

I.  Par  exemple,  la  mention  de  Charroux,  §  402. 

1.  Ce  prologue  et   e  prologue  de  l'acteur  qui  suit  sont   mprimcs  ci-après  p.  cci. 

2.  Pour  épargner  l'espace,  e  convertis  les  chiffres  romains  du  manuscrit  en  chif- 
res  arabes. 


II.    —   HISTOIRE    DE    CHARLES    MARTEL       CXCIII 

Prologue  de  l'acteur. 

I  ï,  —  Comment  ung  duc  de  Berry  nommé  Gloriant  assiega  la  cité 
de  Lusarne  en  Espaigne,  lors  Sarrazine 2 

2.  —  Comment  messire  Pluitasse  de  Berry  conquist  Ydorie  la  pu- 
celle  sur  Orrible  de  Lusarne  jaiant 7 

3.  —  Comment  l'admirai  de  Lusarne  sceut  le  mariage  de  dame 
Ydorie  sa  tille,  et  comment  il  se  venga  sur  les  chrestiens,  et  par  espe- 
cial  sur  la  personne  de  messire  Huitasse i  3 

4.  —  Comment  Huitasse  l'aisné  fils  de  Gloriant  duc  de  Berry  fut  dé- 
bouté et  chassé  de  la  cité  de  Bourges  par  le  pourchas  de  l'un  de  ses 
frères 16 

5.  —  Comment  le  roi  Theodorus  cuida  faire  morir  le  filz  de  messire 
Huitasse  de  Berry,  nommé  Charles  Martel,  ou  despit  du  notable  clerc, 
pour  ce  qu'il  avoit  trouvé  par  la  constellation  du  firmament  qu'en  son 
temps  il  seroit  couronné  et  jouiroit  plainement  par  sa  prouesse  du 
royaulme  de  France 24 

6.  —  Comment  le  duc  Gloriant  de  Berry  fut  délivré  de  la  prison  (v») 
de  l'amiral  Priant  de  Lusarne  Sarrazin ■   28 

7.  —  Comment  le  noble  duc  Gloriant  de  Bourges  retourna  en  Berry, 
et  comment  il  mist  d'accord  ses  eniFans  quy  estoient  divisez  l'un  con- 
tre l'autre  en  l'absence  de  leur  père 34 

8.  —  Comment  Chariot  filz  a  messire  Huitasse  de  Berry  fut  en  sa 
jeunesse  nourry  et  eslevé  en  l'ostel  de  Raimbault  mareschal,  demeu- 
rant a  Saint  Denys,  et  de  Hermentine  sa  femme ....     37 

9.  —  Comment  le  premier  filz  de  Huitasse  duc  de  Berry  fut  appelle 
Charles  Martel,  et  des  fais  et  vaillances  du  jeune  vassal 39 

10.  —  Comment  Raymbault  le  fevre  fut  bouté  prisonnier  pour  le 
cheval  du  noble  duc  d'Ardenne  et  pour  son  harnois,  que  le  damoisel 
Chariot  avoit  prins  a  l'ostel  de  son  père 45 

11.  —  Comment  Chariot  aux  marteaulx  conquist  le  pris  des  joustes 
en  Paris,  et  l'amour  de  Marcebille,  la  fille  du  roy  Theodorus,  pour  quy 
celle  assamblée  se  faisoit  illec 46 

12.  —.Comment  Chariot  aux  marteaulx  fut  retenu  ou  service  du  roy 
de  France 55 

i3.  —  Comment  Chariot  aux  marteaux  espousa  dame  Marsebille, 
fille  du  roy  Theodorus,  en  la  puissante  cité  de  Avignon , 59 

14.  —  Comment  le  roy  Theodorus  de  France  fist  emprisonner  l'abbé 
de  Saint  Denis  et  Galleran,  conte  de  Prouvence,  pour  le  mariage  de 
Charles  Martel  et  de  sa  fille  la  belle  dame  Marsebille 67 

1.  Pour  la  commodité  des  citations,  je  donne  aux  chapitres  des  numéros  qui  man- 
quent dans  le  manuscrit. 

m 


CXCIV  APPENDICE 

i5.  —  Comment  le  conte  Galleran  de  Prouvence  fut  de  par  le  roy 
Theodorus  renvoie  en  Avignon  pour  arrester  et  retenir  Charles  Mar- 
tel et  Marsebille,  qui  desja  s'estoient  esvanuïz  d'illec yS 

i6.  —  Comment  le  duc  Gérard  de  Ronsillon  et  Charles  Martel  se 
entracointerent,  et  comment  ung  espace  de  temps  ilz  furent  compai- 
gnons  et  frères  d'armes  ensemble,  et  de  leurs  fais. , .  « 77 

17.  —  Comment  Raimbault  de  Morueil  mareschal  combati  et  des- 
confy  en  champ  mortel  ung  redoubté  chevallier  nommé  Guion  de  Lo- 
seniie,  pour  la  querelle  de  l'abbé  de  Saint  Denis  et  de  Charles  Mar- 
tel      81 

18.  —  Comment  Gérard  de  Roncillon  et  Charles  Martel  alerent 
servir  l'empereur  de  Constantinople 86 

ig.  —  Comment  l'empereur  Belinas  de  Grèce  ala  pour  secourir  ceulx 
de  sa  cité  de  Tricople  a  l'ayde  des  deux  vaillans  princes  Charles  Mar- 
tel et  Gérard  de  Ronsillon  lors  compaignons 91 

20.  —  Comment  le  roy  Theodorus  de  France,  doublant  la  destinée 
de  Charles  Martel,  fist  son  filz  Ydrich  couronner  a  roy  de  France  en 
sa  plaine  vie 100 

21.  Comment  Raimbault  le  mareschal  trouva  prince  Gérard  de  Ron- 
sillon qui  ramenoit  au  roy  Theodorus  de  France  sa  fille  Marsebille, 
femme  du  vaillant  chevalier  Charles  Martel io3 

22.  —  Comment  Charles  Martel  fut  délivré,  luy  estant  prisonnier  en 
Dammarie,  par  Sagramoire,  fille  du  roy  Menelaus  de  Dammarie,  et 
d'autres  fais 1 08 

2  3.  —  Comment  le  roy  Agoulant  de  Jherusalem  assiega  la  cité 
de  Damarie,  et  comment  il  aquointa  Raymbault,  mareschal  de  Saint 
Denis,  puis  parle  de  ses  entreprinses  et  vallances n  2 

24.  —  Comment  le  roy  Menelaus  fut  occis  par  le  très  vaillant  che- 
vallier Raymbault,  et  comment  la  cité  de  Damarie  fut  conquise. .     117 

25.  —  Comment,  après  la  conqueste  de  Dammarie,  le  roy  Agoulant 
donna  congié  à  Raymbault  de  Morueil 122 

26.  —  Comment  Charles  Martel  arriva  en  Constantinoble  ou  il  cuida 
trouver  Marsebille  sa  femme  et  le  vaillant  chevallier  Gérard  de  Ron- 
cillon  1 125 

27.  —  Comment  la  guère  encommença  ou  royaulme  de  France  d'en- 
tre le  roy  Theodorus  et  le  noble  duc  Witasse  de  Berry,  a  cause  des 
ouitrages  fais  a  Charles  Martel  son  filz 127 

2.8.  —  Comment  Huitasse  de  Berry  assambla  nouvelles  gens  pour 
aler  secourir  ses  quatre  frères  la  seconde  fois,  et  de  leurs  fais. ..     i32 

29.  —  Comment  Charles  Martel  fut  recongneu  par  le  roy  Theodorus 
a  l'escu  qu'il  portoit  et  aux  horions  qu'il  donnoit  ;  comment  il  fut  prins 
et  enmené  prisonnier,  et  comment  !es  gens  du  roy  Theodorus  furent 


II.   HISTOIRE  DE  CHARLES  MARTEL        CXCV 

par  armes  reculez  et  contrains  de  habandonner  le  champ,  et  eulx  has- 
tivement  retraire «. i3q 

3o.  —  Gomment  le  noble  prince  Gérard  de  Roncillon  par  sa  pru- 
dence saulva  la  vie  au  gentil  chevallier  Gharles  Martel  que  le  roy  Theo- 
dorus  juga  estre  pendu  et  tantost  mené  aux  fourches 147 

3i.  —  Comment  Gérard  de  Roncillon  fut  mené  prisonnier  a  Paris, 
et  comment  il  racompta  a  Marsebille  certaines  nouvelles  de  Charles 
Martel 1 56 

32.  —  Comment  Raimbault,  le  vaillant  mareschal,  trouva  Gérard  de 
Roncillon,  filz  au  noble  duc  Droon  de  Bourgoingne,  et  Marsebille  fille 
du  roy  Theodorus  et  femme  de  Charles  Martel,  et  comment  le  duc  Hui- 
tasse  de  Berry  et  la  belle  Ydorie  sa  femme  eurent  vraie  congnoissance 
de  leur  filz  Charles  Martel 1 60 

33.  —  Comment  Guimart  de  Montferrant  fut  attaint  en  coulpe  et 
combattu,  matté  et  convainquu  en  champ  cloz  par  Raymbault  de  Mo- 
rueil,  pour  la  trahison  qu'il  avoit  voulu  faire  sur  le  duc  Huitasse  de 
Berry,  sur  Charles  son  filz,  et  sur  la  cité  qu'il  avoit  prommis  de 
livrer  au  roy  Theodorus  qui  pour  ce  faire  lui  promettoit  de  moult  grans 
dons. 169 

34.  —  Comment  le  vaillant  prince  Monseigneur  Gérard  de  Roncil- 
lon vint  assaillir  le  roy  Theodorus  en  son  ost  d'une  part,  et  le  duc 
Huitasse  de  Berry,  Charles  son  filz,  Raimbault  et  leur  compaignie  d'au- 
tre part 176 

35.  —  Comment  le  roy  Agoulant  de  Surie  espousa  la  belle  Sagra- 
moire,  fille  du  roy  Menelaus  de  Dammarie,  et  comment  elle  enfanta 
Archefer  que  Charles  Martel  avoit  engendré  en  elle 180 

36.  —  Comment  Archefer  sceut  par  sa  mère  qu'il  estoit  filz  de  Charles 
Martel  de  France  et  qu'il  n'estoit  pas  filz  de  Agoulant  roy  de  Jherusa- 
lem i85 

37.  —  Comment  le  roy  Theodorus  de  France  moru,  et  comment 
il  laissa  son  filz  Ydrich  roy,  lequel  ne  sceut  gouverner  le  royaume    iSg 

38.  —  Comment  Charles  Martel  combaty  et  chassa  les  Sarrazins  qui 
tenoient  siège  devant  les  citez  de  Laon  et  de  Soissons  hors  de  la  con- 
trée      193 

39.  —  Comment  Charles  Martel  conquist  le  roy  Archefer  son  filz 
devant  Rains  la  cité,  et  comment  il  luy  fist  recepvoir  le  saint  sacre- 
ment de  baptesme 197 

40.  —  Comment  a  l'entreprinse  de  Charles  Martel  et  de  Gérard  de 
Roncillon  le  siège  des  Sarrazins  fut  levé  de  devant  la  cité  de  Mes  et 
chassez  par  la  prouesse  de  chrestiens  jusques  oultre  les  monts  de  Mont- 
jeu  en  Piemond,  a  leur  très  grant  perte 210 

41.  —  Comment    les    princes   et   barons  de  France   envoierent  par 


CXCVI  APPENDICE 

devers  le  duc  d'Acquitaine  pour  le  couronner  roy  de  France  comme 
prochain  héritier,  a  cause  du  royTheodorusduquelilestoit  frère    220 

42.  —  Comment  le  roy  Charles  Martel  et  son  filz  Archefer  passèrent 
la  mer  pour  aller  faire  baptisier  la  royne  Sagramoire  et  convertir  le 
royaulme  de  Ammarie  a  la  foy  catholique 226 

43.  —  Comment  la  royne  Sagramoire,  mère  du  roy  Archefer,  fut 
prinse  en  la  cité  de  Ammarie  et  condempnée  a  ardoir  par  le  roy  Labam 
de  Tartarie,  ou  despit  de  Archefer  son  filz,  et  comment  Archefer,  par 
sa  haulte  vaillance,  la  préserva  de  ce  dangier 228 

44.  —  Comment  le  roy  Labam  de  Tartarie  assambla  ses  grans  ostz 
pour  les  chrestiens  assegier,  qui  pour  lorâ  tenoient  la  noble  cité  de 
Ammarie 284 

45.  —  Comment  la  royne  Marsebille  de  France,  femme  du  roy  Charles 
Martel,  ala  au  secours  de  son  seigneur  qui  estoit  assegié  par  les  Sarra- 
zins  en  la  cité  de  Ammarie 236 

46.  —  Comment  le  conte  Raymbault  fut  prins  par  les  Sarrazins  en 
la  bataille  devant  Ammarie,  et  comment  il  fut  livré  au  roy  Labam  de 
Tartarie  quy  le  vouloit  faire  incontinent  mettre  a  mort 242 

47.  —  Comment  le  conte  Raymbault  de  Ponthieu  par  son  sens 
trompa  le  roy  Labam  de  Tartarie,  et  comment  il  l'enmena  en  Ammarie 
la  cité  prisonnier 245 

48.  —  Comment  le  roy  Archefer  de  Ammarie  et  la  royne  Sagra- 
moire, sa  mère,  parlementèrent  aveuc  le  roy  Labam  de  Tartarie  la 
mort  de  la  royne  Marsebille  de  France,  et  comment,  a  cause  de  celle 
mort,  le  roy  Labam  de  Tartarie  fut  délivré  de  prison 2b  i 

4g.  —  Comment  le  chastel  de  Eraquans  fut  prins  par  le  roy  Labam 
de  Tartarie,  et  comment  il  fist  ardoir  en  ung  grant  feu  les  deux  roynes 
Marsebille  et  Sagramoire 255 

5o.  —  Comment  les  Sarrazins  furent  desconfis  devant  la  cité  de  Am- 
marie; comment  le  roy  Labam  fut  prins,  et  comment  le  prince  Archefer 
fut  par  Labam  accusé  de  la  trahison  que  sa  mère  Sagramoire  et  luy 
avoient  faicte  sur  la  royne  Marsebille 259 

5i.  —  Comment  le  roy  Archefer  fut  prisonnier  de  par  le  roy  Charles 
Martel,  son  pejre,  pour  la  trahison  qu'il  avoit  faitte  touchant  la  mort 
de  la  royne  Marsebille  de  France 264 

52.  —  Comment  icy  parle  du  voyage  que  fist  Archefer  lorsqu'il  ala 
en  enfer  au  commandement  du  roy  Charles  Martel  son  père.  Puis  dist 
comment  Archefer  en  alant  son  chemin  fut  retenu  au  service  du  roy 
de  Sathalie 271 

53.  —  Comment  Archefer  vainqui  Sorbrin  l'enchanteur  en  champ 
cloz,  et  comment  après  ce  il  desconfy  le  roy  Gloriant  de  Chippre  pareil- 
lement      275 


II.   —  HISTOIRE  DE  CHARLES  MARTEL       CXCVII 

54.  —  Comment  Archefer  ala  en  enfer  par  la  science  qu'il  aprist  de 
Carniquant  l'enchanteur  et  par  la  lectre  qu'il  avoit  par  avant  de  Sor- 
brin,  le  maistre  enchanteur  du  roy  Agoulant  de  Chippre,  qu'il  avoit 
occis  en  champ  cloz  devant  la  cité  de  Bonyvent  en  Puille 285 

55.  —  Comment  le  roy  Archefer  de  Ammarie  retourna  vers  son  père 
Charles  Martel,  et  comment  Archefer  luy  présenta  de  par  Lucifer  le 
grant  noir  cheval  quy  le  porta  aux  enfers 290 

56.  —  Comment  Charles  Martel  fut  couronné  a  Rains  par  le  gré  et 
consentement  des  nobles  pers  et  haulx  barons  de  France  et  des  citez 
et  bonnes  villes 294 

57.  —  Comment  le  vaillant  prince  Gérard  de  Roncillon  entreprist 
d'aler  au  saint  sepulchre  en  Jherusalem,  ou  nostre  rédempteur  Jhesu 
Crist  voult  resusciter  de  mort  a  vie 296 

58.  —  Comment  le  vaillant  duc  Gérard  de  Roncillon  prinst  a  femme 
et  espeuse  la  belle  Alexandrine,  fille  du  roy  Othon  de  Hongrie..     3o3 

5f).  —  Comment  le  duc  Hillaire  d'Acquitaine  voulu  estre  couronné 
roy  de  France  comme  prochain  héritier,  a  cause  de  Theodorus,  son 
frère,  par  la  mort  du  roy  Ydrich 3o6 

60.  —  Comment  le  duc  Hillaire  d'Acquitaine  entra  en  France  a  puis- 
sance de  gens,  et  comment  il  acquist  l'amour  de  plusieurs  barons  de 
Bourgoingne  et  d'Aulvergne 009 

61.  —  Comment  le  roy  Charles  Martel,  doublant  en  partie  ce  qu'il 
luy  advint,  fist  son  mandement  et  son  armée  pour  garder  son  royaulme 
et  pour  résister  aux  entreprinses  du  duc  d'Acquitaine ,     3 1 1 

62.  —  Comment  le  roy  Charles  Martel  fut  desconfy  en  bataille  et 
par  vifve  force  chassé  du  champ,  luy  et  les  siens_,  a  l'entreprinse  de 
Hillaire,  duc  d'Acquitaine,  et  de  ses  barons 3 1 5 

63.— Comment  Clervax,  séant  a  quatre  lieues  de  Chartres,  fut  nommé 
Nogent  le  Roy  par  le  roy  Charles  Martel  et  par  les  Alemans  et  autres 
nations  quy  le  venoienl  secourir 323 

64.  —  Comment  le  puissant  et  noble  prince  Monseigneur  Gérard  de 
Roncillon,  a  son  retour  qu'il  fist  de  Jheruzalem,  ouy  nouvelles  de  la 
guerre  du  roy  Charles  Martel  et  de  Hillaire,  duc  d'Acquitaine 32  5 

65.  —  Comment  la  cité  de  Chartres  fut  vendue  au  duc  Hillaire  d'Ac- 
quitaine par  ung  capitaine  qui  leans  estoit  de  par  le  roy  Charles 
Martel,  et  comment  les  bourgois  de  la  ville  furent  deceus 328 

àô.  —  Comment  le  duc  Gérard  de  Roncillon  encommença  la  guerre 
contre  les  nobles  de  son  sang,  pour  tant  qu'ilz  estoient  pour  le  duc 
d'Acquitaine  a  rencontre  de  Charles  Martel,  roy 334 

67.  —  Comment  le  roy  Charles  Martel,  a  l'ayde  des  princes  de  son 
alyance  desconfi  en  bataille,  devant  Nogent,  le  duc  Hillaire  d'Acqui- 
taine. .: 338 


CXCVIII  APPENDICE 

68.  —  Comment  Gérard  de  Roncillon  se  appointa  avecques  aucuns 
barons  de  Bourgoingne  de  son  sang,  lesquelz  avoient  servy  le  duc  Hil- 
laire  d'Acquitaine  contre  Charles  Martel,  au  moyen  et  pourchas  du 
conte  Seguin  de  Besanchon 3^6 

69.  —  Comment  Charles  Martel  assiega  le  duc  Hiilaire  d'Acquitaine 
en  la  cité  de  Chartres;  comment  il  l'envoya  deffier  pour  le  combatre 
a  oultrance;  comment  la  journée  de  combatre  fut  prinse,  et  comment 
le  duc  Hiilaire  se  rendi  a  Charles  Martel,  en  soy  départant  du  droit 
qu'il  avoit  tousjours  demandé  a  la  couronne  de  France 35 1 

70.  —  Comment  le  roy  Charles  Martel  eust  la  cité  de  Chartres  a  sa 
voulenté,  et  comment  il  fist  morir  le  conte  Othon  de  Pavie,  et  les  gens 
du  duc  Hiilaire  fist  mettre  prisonniers  en  divers  lieux 36o 

71.  —  Comment  le  roy  Charles  Martel  de  France  et  le  duc  Gérard  de 
Roncillon  se  voulurent  marier  aux  deux  filles  du  roi  Othon  de  Hon- 
guerie 362 

72.  —  Comment  le  roy  Charles  Martel  manda  au  duc  Gérard  de 
Roncillon  qu'il  le  venist  servir  comme  il  faisoit  avant  que  il  lui  eûst 
quittié  son  hommage 070 

73.  —  Comment  Charles  Martel  mena  guerre  au  duc  Gérard,  et  com- 
ment il  eust  le  chastel  de  Roncillon  par  trahison,  et  ce  qu'il  en  ad- 
vint      376 

74.  —  Comment  le  duc  Gérard  reconquist  son  chastel  de  Roncillon, 
et  comment  il  chassa  Charles  Martel  du  champ  par  armes 382 

75.  —  Comment  le  duc  Gérard  de  Roncillon  envoia  par  le  conseil 
de  ses  barons  devers  Charles  Martel  pour  trouver  un  bon  traittié  de 
paix  avecques  luy 386 

76.  —  Comment  le  duc  Gérard  de  Roncillon  assambla  ses  hommes 
pour  combatre  le  roy  Charles  Martel  et  son  pouoir  en  la  plaine  de 
Vaulbeton 390 

77.  —  Comment  Charles  Martel  et  Gérard  de  Roncillon  occirent  et 
boutèrent  les  Sarrazins  hors  de  France  qu'ilz  vouloient  occuper  1.    396 

78.  —  Comment  le  duc  Thierry  d'Ardenne  et  ses  deux  filz  furent 
occis  vers  Saint  Germain  des  Prés  lez  Paris  par  les  enftans  du  conte 
Huydres,  et  ce  que  depuis  en  advint 399 

79.  —  Comment  le  roy  Charles  Martel  manda  au  duc  Gérard  de 
Roncillon  qu'il  luy  alast  faire  droit  a  Paris  ou  ailleurs,  la  ou  il  sejour- 
neroit,  de  la  mort  de  Thierry,  duc  d'Ardenne,  et  de  ses  deux  filz,  ou 
qu'il  luy  envoyast  les  complices 4^2 

80.  —  Comment  le  roy  Charles   Martel   fist   son   assamblée  de  gens 


I.  Ce  chapitre  est  imprimé  ci-après,  p  ccni 


II.   —  HISTOIRE  DE  CHARLES  MARTEL      CXCIX 

d'armes  pour  recommencier  la  guerre  au  gentil  duc  de  Roncillon,  et 
comment  il  en  advint 409 

81.  —  Comment  le  roy  Charles  Martel  envoya  prendre  et  mettre  en 
sa  main  la  plus  part  du  paiis  de  Gascoingne  qui  estoit  en  l'obéissance 
du  duc  Gérard.  Comment  il  poursieuvy  et  livra  bataille  au  noble  dpc 
auprès  de  Sens,  et  comment  il  fut  illec  prins  et  livré  prisonnier  a  Ma- 
dame Berthe,  femme  au  duc  Gérard , . . , 4 1 5 

82.  —  Comment  le  roy  Charles  Martel  envoia  devers  le  noble  duc 
Gérard  son  mortel  ennemy  impetrer  la  paix  telle  que  la  duchesse 
Berthe  luy  declaira,  et  comment  la  guerre  recommença  d'entre  les 
deulx  haulx  princes  comme  paravant 42 1 

83.  —  Comment  le  roy  Charles  Martel  mist  la  seconde  fois  son  siège 
devant  le  fort  chastel  de  Roncillon  qu'il  gaigna  par  trahison  comme 
autrefois  avoit  fait 43 1 

84.  —  Comment  le  noble  duc  Gérard  ala  assegier  son  chastel  de 
Roncillon  que  Charles  Martel,  lorsqu'il  l'eust,  le  bailla  aux  deux  frères 
Guion  et  Hurtault  de  Monpensier ,     435 

85.  —  Comment  le  duc  Gérard  envoia  de  son  motif  devers  Charles 
Martel  pour  paix  requérir,  et  comment  il  la  luy  reffusa  plaine- 
ment 441 

86.  —  Comment  ung  chevallier  françois  prisonnier  au  duc  Gérard 
manda  a  Charles  Martel  l'entreprinse  que  faisoit  le  duc,  et  comment 
il  ordonna  de  ses  besognes  sur  ce 446 

87.  —  Comment  le  noble  duc  Gérard  de  Roncillon  fut  en  bataille 
desconfy  et  chassé  du  champ,  et  Boos  de  Carpion  occis  et  Guibert 
laissié  pour  mort,  et  le  conte  Fourques  navré  et  puis  prins  par  les 
François  et  livré  au  roy  Charles  Martel 446 

88.  —  Comment  le  duc  Charles  Martel  chassa  le  vaillant  duc  Gérard 
de  Roncillon  jusques  a  Besançon  la  cité,  et  comment  de  la  il  le  chassa 
hors  de  toutes  ses  terres  et  seigneuries  par  force  de  guerre  et  autre- 
ment  45 1 

89.  —  Comment  le  vaillant  prince  Monseigneur  Gérard  de  Roncil- 
lon se  mist  au  chemin  comme  esgaré  par  la  force  de  Charles  Martel 
qui  le  chassa  et  exilla  par  la  guerre  qu'il  luy  mena  hors  de  ses  sei- 
gnouries,  et  comment  il  le  poursieuvy  pour  l'avoir  vif  ou  mort. .     456 

90.  —  Comment  le  noble  prince  Gérard  de  Roncillon  devint  char- 
bonnier par  fine  contrainte  de  povreté  et  misère  1 45q 

91.  —  Comment  le  puissant  roy  Bondiffer  de  Cordres  assarnbla  ses 
grans  ostz   pour   venir  en  France   a  rencontre  du  roy  Charles    Mar- 


I.   La  plus  grande  partie  de  ce  chapitre  est  imprimée  ci-après,  pp.  ccvi  et  suiv. 


ce  APPENDICE 

tel 477 

92.  —  Comment  la  noble  duchesse  Berthe  fut,  de  par  le  duc  Gé- 
rard son  seigneur,  envolée  devers  la  royne  Alexandrine  sa  suer.    47g 

93.  —  Gomment  Charles  Martel,  le  puissant  roy,  assambla  grans 
gens  de  toutes  pars  pour  chevauchier  sur  les  Sarrazins  lesquels  avoient 
assegié  le  fort  chastel  de  Roncillon 485 

94.  —  Comment  Gérard  de  Roncillon  et  Berault  de  Couvelences 
entrèrent  dedens  le  fort  chastel  de  Roncillon,  et- comment  Gérard  oc- 
cist  Guion  et  Hurtault  de  Monpensier  en  soy  vengant  de  la  grant  tra- 
hison qu'ilz  lui  avoient  faitte 490 

95.  —  Comment  l'admirai  Bondifter  sceut  la  venue  du  roy  Charles 
Martel,  pour  quoy  il  fist  hastivement  ses  grans  osts  deslogier. ..     495 

96.  —  Comment  le  duc  de  Bretaigne  livra  ses  prisonniers  qu'il  avoit 
conquestez  sur  le  puissant  admirai  d'Orbrie,  Sarrazin,au  roy  Charles 
Martel,  et  ceulx  aussi  qu'il  avoit  conquis  sur  le  roy  Ysoré  de  Ner- 
bonne 497 

97.  —  Comment  le  duc  Gérard  de  Roncillon  sailly  de  son  chastel 
pour  aler  aidier  au  roy  Charles  Martel  qu'il  saulva  de  mort,  et  chassa 
par  sa  vaillance  le  roy  Bondiffer  du  champ 5oi 

98.  —  Comment  le  roy  Charles  Martel  fut  adverty  qu'il  avoit  esté 
secouru  et  préservé  de  mort  par  la  vaillance  du  duc  Gérard  de  Ron- 
cillon que  l'on  appelloit  le  chevallier  aux  noires  armes 607 

gq.  —  Comment  le  duc  Gérard  de  Roncillon  retourna  par  devers  la 
duchesse  Berthe  sa  femme  pour  luy  racompter  de  ses  nouvelles.     5 10 

100.  —  Comment,  par  vifve  force,  le  roy  Charles  Martel  et  le  duc  Gé- 
rard de  Roncillon  chassèrent  les  Sarrazins  hors  de  France  et  de  Bour- 
goingne,  ou  ilz  eurent  grant  honneur  et  prouffit 5i5 

10 1.  —  Cy  s'ensieut  une  déclaration  ou  prologue  declairant  com- 
ment le  facteur  de  ceste  euvre  a  trouvé  ung  autre  traittié  parlant  en- 
coires  des  fais  de  Charles  Martel,  du  noble  duc  Gérard,  de  Fourques, 
son  parent,  et  de  leurs  adventures  ' 5ig 

102.  —  Comment  la  royne  de  France  fist  rendre  et  délivrer  au  duc 
Gérard  Roncillon  et  ses  autres  places  sans  le  sceu  du  roy 526 

io3.  —  Comment  le  conte  Oudin  et  les  parens  du  duc  d'Ardenne 
firent  leur  armée  pour  aler  contre  Ampaix,  la  damoiselle  quy,  de  par  le 
roy,  tenoit  le  conte  Fourques  prisonnier  en  Auridon 52g 

104.  —  Comment  le  roy  Charles  Martel  envoya  par  devers  la  damoi- 
selle Ampaix,  sa  niepce,  en  Auridon,  et  comment  il  luy  mandoit  que 
incontinent  elle  luy  amenast  son  prisonnier  Fourques 536 


I .  Ce  chapitre  est  imprimé  en  partie  ci-après. 


II.   —  HISTOIRE  DE  CHARLES  MARTEL  CCI 

'lob.  —  Comment  la  duchesse  Berthe  ala  par  devers  le  roy  Charles 
Martel,  et  comment,  par  le  moien  de  la  royne,  elle  trouva  fachon  que 
le  roy  et  le  duc  son  seigneur  eurent  tresves  ensemble  pour  huit  ans 

entiers 539 

io6.  —  Comment  le  jeune  prince  Pépin  fut  fait  empereur  de  Romme 
par  le  moien  et  pourchas  du  noble  et  puissant  duc  Monseigneur  Gé- 
rard, duc  de  Roncillon  et  de  Bourgoingne .'    542 

107.  —  Comment  le  filz  du  puissant  duc  Gérard  de  Roncillon  fut 
occis  et  jette  en  un  puis  secreitement  pour  une  parole  qu'il  dist,  et 
comment  la  paix  finale  fut  faitte  du  murdrier  ou  complice  par  force  de 
guerre  hastive  et  soubdaine 645 

108.  —  Comment  Berthe,  duchesse  de  Bourgoingne,  fist  encommen- 
chier  la  Magdalene  de  Vezelay,  qui  encoires  est,  de  l'argent  et  grant 
trésor  qu'elle  y  trouva  par  révélation 554 

■  109.  —  Comment  le  duc  Gérard  de  Roncillon  fut  en  jalousie  de  la 
bonne  dame  Berthe  sa  femme,  a  grand  tort,  de  ung  sien  escuier  nommé 
Tamins,  et  comment  il  en  fut  a  sa  paix 557 

Cy  fine  la  table  des  rubriches  de  ce  premier  volume  particulier,  par- 
lant de  la  naissance  et  règne  de  Charles  Martel,  et  des  vaillances  et 
adversite:{  du  très  recommandé  prince  et  duc  Monseigneur  Gérard  de 
Roncillon. 


{Fol.  j.)  Prologue  declairant  qtiy  a  fait  grosser  cestuy  volume 
et  autres  trois,  affin  qu'il  en  soit  perpétuelle  mémoire. 

Les  haulz,  nobles  et  vertueulz  fais  des  anciens  doit  l'en  volon- 
tiers oyr  lyre  et  très  dilligamment  retenir  pour  le  bien  et 
prouffit  que  l'en  y  poeult  acquérir,  tant  en  proesse  et  chevallerie 
comme  autrement.  Et  pour  ce  que  paroles  sont  tost  passées  et 
escriptures  demeurent  permanentes,  par  lesquelles  l'en  peult 
sçavoir  les  merveilleux  fais  jadis  advenuz,  ce  que  pas  ne  feust 
se  par  cy  devant  les  clercs  et  orateurs  ne  se  feussent  tre's  [v^) 
diligamment  employés  a  les  descripre  et  mettre  par  ordre,  par 
le  commandement  et  ordonnance  de  très  hault,  très  excel- 
lent et  très  puissant  prince  et  mon  très  redoubté  et  souve- 
rain seigneur,    tryumphant  en  gloire  et  en  paix,   Phelippe,  par 


CCII  APPENDICE 

la  grâce  de  Dieu  duc  de  Bourgoingne,  de  Lothrijk  ',  de  Bra- 
bant  et  de  Lembourg,  conte  de  Flandres,  d'Artois  et  de  Bour- 
goingne, palatin  de  Haynnau,  de  Hollande,  de  Zeelande  et  de 
Namur,  marquis  du  saint  Empire,  seigneur  de  Frise,  de  Salins 
et  de  Malines,  cestuy  volume  et  trois  autres  ensieuvans  et  ser- 
vans  a  ceste  matière,  en  la  fourme  qu'yl  appert,  ont  este'  gros- 
sez  par  D.  Aubert,  l'an  de  grâce  mil  cccclxiij. 

Prologue  de  l'acteur. 

En  racomptant  des  merveilles  de  ce  monde,  non  mie  trop 
anciennes,  treuve  l'en  es  croniques  de  France,  ou  nombre  des 
roys,  Charles  Martel,  duquel  on  parle  en  moult  de  manières  de 
ses  fais  et  de  sa  chevallerie,  de  sa  crudelité,  des  conquestes  que 
il  fist  en  son  temps,  tant  que  le  volume  seroit  moult  grant  ou 
tous  seroient  bien  comprins.  ToutelTois,  l'en  scet  assez  que  Pé- 
pin descendy  de  luy,  lequel  après  luy  fut  empereur  de  Romme 
et  roy  de  France:  et  depuis  Pépin  engendra  Charlemaine  quy 
fut  en  son  temps  aussi  emperere  de  Romme  et  roy  de  France. 
Mais  chascunne  scet  pas  quy  engendra  celluy  Charles  Martel,  de 
quelle  lignie  il  fut  ne  comment  il  parvint  a  estre  couronné  roy 
de  France.  Pourquoy,  selon  mon  petit  entendement,  je  le  vous 
vœul  declairer  en  cler  françois,  au  mieulx  qu'il  me  sera  possi- 
ble, sans  y  oster  ne  adjouster  rien  du  mien  ne  de  l'autruy 
{fol.  ij).,  mais  m'efforcheray  d'ensieuvir  la  matière,  laquelle  j'ay 
prinse  et  translatée  d'anchiennes  histoires  rymées  jadiz  et  re- 
duitte  en  ceste  prose,  pour  ce  que  au  jour  d'huy  les  grans  prin- 
ces et  autres  seigneurs  appetent  plus  la  prose  que  la  ryme, 
pour  le  langaige  quy  est  plus  entier  et  n'est  mie  tant  cons- 
traint.  Et  pour  ce  que  moy,  quy  ay  prins  le  loisir  de  ce  faire  en 
passant  le  temps,  ne  me  puis  mie  retrouver  en  la  présence  de 
tous  ceulx  qui  ceste  hystoire  lirront  ou  orront  lire  ou  racomp- 
ter,  leur  requiers  que  se  ilz  y  treuvent  aucunes  choses  fortes  a 
croire,  ilz  ne  s'i  vœullent  arrester  ne  y  empeschier  leur  imagi- 
nation   ou  entendement,  car  a  la  vérité  le  mien  n'est  pas  a  ce 

I.  Pour  l'emploi  de  1'/  long,  ici  et  dans  paijs,  elc  ,  je  me  conforme 
à  la  graphie  flamande  de  David  Aubert. 


II.   —  HISTOIRE  DE  CHARLES   MARTEL  CCIII 

pour  y  rien  gloser,  retrenchier  ou  adjouster,  sinon  de  moy  y 
conduire  tellement  que  ma  conscience  n'en  soit  charge,  et  tout 
ainsi  que  ou  dit  volume  rymé  l'ay  trouvé,  sur  lequel  j'ay  ceste 
besongne  encommence'e,  priant  a  tous  ceulx  quy  la  lirront  ou 
orront  lire  vœullent  suppléer  a  mon  très  petit  entendement  et 
çorrigierles  faultes,  s'aucunes  en  y  a. 


77.  —  Comment  Charles  Martel  et  Gérard  de  Roncillon  occirent 
et  boutèrent  les  Sarrasins  hors  de  France  qu'il:(  voulaient 
occuper  '. 

L'istoire  ancienne  racompte  que,  comme  nouvelles  sont  tost 
espandues  par  les  contrées,  les  Sarrazins  furent  advertis  de  la 
grande  et  mortelle  guerre  quy  estoit  en  France  et  que  tant  de 
peuple  chrestien  avoit  occis  l'un  l'autre  ;  se  boutèrent  les  Sarra- 
zins d'Espaigne  et  des  contrées  prochaines  joingnans  et  voisines 
au  royaulme  de  France,  et,  a  si  grosse  (/.  uj(^  iiijxxxvij)  puis- 
sance et  armée  comme  ilz  peurent  plus,  se  misrent  en  vais- 
seaulx  et  en  groz  nafvires  ;  si  nagèrent  tant  qu'ilz  arrivèrent  en 
la  rivière  de  Geronde,  et  conquirent  la  plus  part  de  la  terre  du 
conte  Huidres  quy  fut  occis  en  la  bataille  de  Vaulbeton, 
comme  dessus  est  declairé,  et  furent  jusques  en  Terrascon,  en 
Barselonne  et  en  la  terre  de  Prouvence  et  de  Languedoch,  et 
pareillement  en  la  terre  de  Nerbonne,  dont  les  princes  et  sei- 
gneurs furent  comme  esbahis.  Or  estoientce  temps  pendant  les 
nobles  princes  chrestiens  en  France  ,  ou  ilz  sejournoient  avec- 
quesleursamis,  et  se  raffreschissoient  en  pensant  de  remettre  sur 
leurs  besongnes  en  mémoire  et  souvenance  des  guerres  qu'ilz 
avoient  eues,  a  quoy  ilz  ne  vouloient  plus  penser,  car  bien  leur 
sembloit  que  de  tous  poins  ilz  en  estoient  dehors.  Mais  tant 
leur  revint  a  besongnier  que  bien  leur  pouoit  du  temps  passé 
souvenir.  Car  tous  a  une  foiz  leur  envolèrent  ceulx  du  paijs 
quatre  messages,  dont  les  deux  alerent  par  devers  le  roy  Char- 
les Martel  et  les  deux  autres  devers  le  noble  duc  Gérard,  l'un 
et  l'autre  par  devers  le  conte  Fourques. 

I.  Cf.  la  chanson,  §,^  190-9. 


CCIV  APPENDICE 

Ceulx  quy  vindrent  devers  le  roy  Charles,  lequel  pour  lors  es- 
toit  plus  embesongnié  que  mais  pieça  n'avoit  esté,  car  la  guerre 
luy  survenoit  contre  les  Frisons  quy  a  luy  ne  vouloient  nulle- 
ment obeïr,  ne  declaire  point  l'istoire  la  cause,  mais  bien  dist 
qu'il  avoit  son  conseil  assamblé  pour  y  trouver  appointement; 
quand  la  vindrent  les  deux  messages  dont  l'un  estoit  appelle 
Ansseys,et  venoitde  Nerbonne',  (v»)  et  dist  au  roy  devant  ceulx 
quy  la  estoient  en  telle  manière  :  «  Sire,  vers  vous  suys  envoie 
«  de  par  ceulx  de  Nerbonne,  lesquelz  vous  requièrent  de  secours, 
«  et  le  plus  tost  que  possible  vous  sera,  car  les  Sarrazins  sont 
«  descendus  en  leur  paijs  et  l'ont  tout  pourprins,  pillié  et  robe. 
«  Si  ne  scevent  les  Nerbonnois  ou  avoir  recours,  sinon  a  vous, 
«  comme  ceulx  quy  tous  les  ans  vous  viennent  faire  hommage 
«  de  leur  terre.  Et  se  bien  brief  ne  les  secourez  ou  envoie's  chose 
«  quy  les  puist  reconforter,  sachiés  qu'ilz  s'adreeheront  par  dé- 
fi vers  le  puissant  duc  Gérard  de  Roncillon  ».  Si  fut  tant  dolant 
que  merveilles  le  noble  roy  quant  il  ouy  racompter  si  dures 
nouvelles,  non  pas  pour  le  nom  du  prince  Gérard,  mais  pour  la 
querelle  qu'il  avoit  aux  Frisons,  quy  trop  asprement  le  pres- 
soient  de  son  honneur  en  plusieurs  manières.  Et  comme  il  pen- 
soit  sur  la  response  qu'il  devoit  rendre  au  messagier,  vint  illec 
ung  jeune  prince  moult  nobles  homs  appelle  Hervault^  de  Ge- 
ronde,  lequel  se  mist  a  deux  genoulz  devant  luy,  et  luy  dist  si 
haultement  que  bien  fut  entendu  : 

«  Sire,  vous  estes  souverain  seigneur  de  toute  la  terre  cres- 
«  tienne;  au  moings  vous  avez  tous  jours  eue  en  vostre  domi- 
«  nation  toute  la  terre  de  par  decha  la  mer,  en  laquelle  les  Sar- 
«  rasins  sont  de  nouvel  entrez  a  si  grosse  puissance  qu'en  petit 
«  de  temps  ilz  pourront  venir  jusques  au  Rosne  et  par  decha,  quy 
«  remède  n'y  mettra  bien  prochainement  >-.  Si  fut  adont  Char- 
les Martel  tant  esbahy  que  merveilles,  car  oncques  nu  fut  plus, 


1 .  En  présence  de  ce  texie  il  n'est  pas  possible  de  maintenir  la  cor- 
rection ó'Anseis  en  Aimeri,  proposée  à  la  fin  de  la  note  4  de  la  page 
ro6. 

2.  Sic,  il  faudrait  Hernault,  dans  la  chanson  (§  192)  Ernaut  de  Gi- 
ronde. C'est  donc  avec  raison  que  la  leçon  Ernaut  de  P.  a  été  adoptée 
(voy.  p.  106,  n.  3)  contrairement  à  la  leçon  Tenar:{,  donnée  par  O.  L. 


II.   —  HISTOIRE  DE  CHARLES  M/IRTEL  CCV 

et  moult  maudist  fortune,  disant  [fol.  .iijc  .  .iiijxx,  xviij)  qu'elle 
luy  est  trop  contraire  a  tout,  et  pense  aux  Frisons  quy  luy  veu- 
lent désobéir  et  aux  Sarrazins  quy  en  la  chrestienté  sont  des- 
cendus tant  tost  et  si  mal  a  point.  Puis  regrette  ses  hommes  qu'il 
a  perdus  a  mener  guerre  au  duc  Gérard  de  Roncillon,  mais  au 
fort  il  se  reconfortoit  sur  le  noble  duc,  disant  que  moult  estoit 
vaillant  en  armes,  puissant  d'avoir  et  d'amis  et  fort  enlinagie', 
et  que  il  est  certain  qu'il  ne  luy  fauldra  mie  a  ce  besoing.  Adont 
il  assamble  ses  hommes,  et  tant  en  a  mande'  ça  et  la  pour  les  avoir 
plus  legierement,  qu'en  peu  de  temps  il  luy  en  vint  bien  qua- 
rante mil,  mais  pas  ne  se  tint  a  tant,  ainchois  semondi  le  gentil 
duc  Gérard  de  Roncillon  et  luy  rescript  comment  il  va  sur  les 
Sarrazins  délivrer  ses  paijs  meïsmes,  et  que  il  vueille  hastive- 
ment  chevauchier  après  luy.  Et  lors  s'en  part  le  roy  et  tant  ex- 
ploitte  que  il  approche  ses  ennemis  ;  et  le  bon  duc,  quant  il  en- 
tend ce  que  le  roy  luy  mande,  il  fait  dilligence  double,  car  desja 
avoit  eu  nouvelles  des  Sarrazins,  dont  le  roy  estoit  adverty,  et 
a  tout  son  ost  s'en  va  après  Charles  Martel,  lequel,  incontinent 
qu'il  arriva  sur  les  Sarrazins,  atout  tel  pouoir  comme  il  avoit, 
se  fery  parmy  eulx.  Mais  trop  eust  son  honneur  esté  petite- 
ment garde',  n'eust  esté  le  duc  Gérard,  lequel  si  a  point  luy  vint, 
pour  faire  l'istoire  briefve,  que  Segurans  roy  de  Fulie  '  fut 
par  luy  desconfy.  Et  la  fut  la  terrible  batalle  gaigniée  contre 
les  paiens  et  Sarrazins  ennemis  de  nostre  sainte  foy,  lesquelz  au 
commencement  de  l'estour  avoient  esté  fiers  et  orgueilleux  a 
rencontre  de  Charles  Martel. 

(VJ)  Quant  la  bataille  fut  desconfite  et  le  gaaing  et  butin  as- 
samble, l'en  le  présenta  au  roy  Charles  Martel  de  par  Gérard 
duc  de  Roncillon,  mais  il  n'en  voulu  riens  prendre,  ainchois 
remercia  le  duc  du  bon  secours  qu'il  luy  avoit  fait,  et  la  fut  la 
paix  d'eulx  deux  si  très  bien  confermèe  que  elle  dura  depuis 
bien  soixante  mois  tous  plains.  Et  après  ceste  bataille  ainsi  ter- 
minée et  achiefvée,  le  roy  Charles  Martel  poursieuvy  tousjours 
avant,  et  livra  plusieurs  autres  batailles  contre  les  Sarrazins, 
dont  il  vint  honnorablement  a  son  dessus,  a  l'ayde  du  duc  Gé- 
rard. Et  quant  celle  guerre  eust  pris  fin  et  que  les  Sarrazins  fu- 

I.  Sic,  pour  Sulic,  Syrie;  cf.  la  chanson,  ^  193. 


CCVI  APPENDICE 

rent  chassez  de  la  crestienté,  mors  et  destruits,  le  roy  a  grant 
ost  vint  sur  les  Frisons,  et  fist  tellement  a  layde  du  duc  Gérard, 
que  il  les  subjugua,  et  par  force  il  les  fist  au  roy  obeïr.  Après 
toutes  ces  haultes  besongnes,  le  roy  retourna  a  Paris  et  le  noble 
duc  avecques  luy,  lequel  fut  tant  bien  des  princes  et  barons  de 
France  que  oncques  mais  il  ne  l'avoit  mieulx  esté.  Et  quant  le 
roy  avoit  a  passer  on  accorder  aucune  chose,  il  ne  Teust  point 
passé  sans  le  sceu  du  noble  duc,  lequel  estoit  pour  lors  son  princi- 
pal conseillier  et  gouverneur.  Et  durant  celluy  temps,  furent  les 
princes  et  barons,  tant  d'ung  costé  comme  d'autre,  bons  et  amis 
ensemble,  '  la  paix  final  des  deux  ducs  Gérard  de  Roucillon  et 
Thierry  d'Ardenne,  mais  elle  ne  dura  pas  moult,  car  il  fut 
occis  meschamment  par  les  amis  du  duc  Gérard,  dont  si 
grant  meschief  recommença  en  France  que  la  première  guerre 
n'avoit  pas  esté  si  grande  comme  elle  fut  depuis,  comme  cy  après 
{fol.  iijc.  .iiij>:x.  xix.)  vous  sera  bien  au  long  declairé.  Et  advint  ce 
meschief  par  les  amis  du  comte  Huidres  quy  fut  occis  en  la  ba- 
taille de  Vaulbeton,  quy  voulurent  vengier  .^.a  mort  sur  le  duc 
Thierry.  Mais  pour  venir  a  la  vraie  matière,  sans  traverser  ne 
quérir  autres  alibis,  dist  l'istoire  : 


78.  —  Comment  le  duc  Thierry  d'Ardenne  et  ses  deux ýl:^  furent 
occis  vers  Saint  Germain  des  Pre^  le^  Paris  par  les  enffans 
du  comte  Huidres,  et  ce  que  depuis  en  advi?it. 

L'ancienne  histoire  raconte  que  le  terme  venu  des  tresves  que 
le  duc  Gérard  et  le  duc  Thierry  avoient  ensemble 


90.   —   Comment  le  noble  prince   Gérard  de  Roucillon  devint 
charbonnier  par  fine  contrainte  de  povreté  et  misère. 


I.  il  faul  sans  doute  suppléer  et  fut  faite,  ou  l'équivalent. 


II.   HISTOIRE  DE  CHARLES  MARTEL        CCVII 

A  l'eure  que  le  noble  duc  et  sa  compaignie  arrivèrent  en  l'er- 
mitage ou  le  saint  preudhomme  estoit  a  deux  genoulx  par  grant 
dévotion,  car  il  estoit  heure  de  vespres,  si  le  regarda  moult  le 
bon  duc  pour  tant  qu'il  le  veoit  estrangement  vestu  de  une  vieille 
pel  d'un  chevreu  quy  mie  ne  luy  couvroit  la  moittié  de  son  huma- 
nité. [§  5 1 5  ']  Et  quand  le  saint  preudhome  eust  son  oraison  finée, 
il  se  leva  en  son  estant-et  s'en  ala  appuiant  d'un  baston  tout 
bellement  comme  celluy  quy  bien  en  estoit  aisie',  et  regarda  la 
compaignie  qu'il  arraisonna,  et  demanda  au  duc  dont  il  estoit; 
et  le  duc  luy  respondy  qu'il  estoit  de  Bourgoingne  et  iilz  d'un 
riche  baron  lequel  avoit  eu  guerre  au  roy  Charles  [fol.  iiijc  Ix) 
Martel  de  France,  lequel  par  force  les  avoit  déshéritez  et  chas- 
sez du  paijs  comme  il  povoit  veoir.  Adont  l'ancien  hermite  luy 
demanda  ou  il  aloit  pour  lors  :  «  En  bonne  foy,  beau  père,  » 
respondy  le  duc,  «  je  vouldroie  bien  estre  en  Hongrie,  car  la 
«  demeure  le  père  de  ceste  dame  lequel,  comme  je  tiens,  nous 
«  requeillera  avecques  luy  et  me  aidera  a  vengier  du  roy  Charles 
«  Martel  que  je  ne  pourroie  amer  en  cœur,ainchois  l'ay  en  telle 
«  hayne  que  je  le  vouldroie  avoir  occis,  et  l'en  me  delist  incon- 
«  tinent  après  ce  oster  la  vie  du  corps.  » 

Le  saint  preudhomme,  quy  a  tel  propos  ne  voulu  ancoires 
nulle  response  donner,  luy  demanda  qui  l'avoit  celle  part  adre- 
chié,  disant  que  ce  n'estoit  pas  bien  son  chemin  pour  aler  en 
Honguerie.  Si  luy  respondy  le  duc  :  «  Certainement,  beau  père, 
«  au  jour  d'huy  me  suis  party  de  l'hermitage  d'un  bon  saint 
«  preudhomme  hermite,  lequel  demeure  a  une  lieue  d'icy,  au- 
«  quel  je  cuidayungmien  escuier  faire  confesser,  pourtant  qu'il 
«  estoit  malade  jusques  au  morir,  mais  celluy  hermite  n'est 
et  point,  a  mon  advis,  duit  du  mestier.  Si  me  dist  que  vers  vous 
«  venisse  confesser  ung  péché  que  je  vous  viens  declairer  a  celle 
«  fin  qu'il  luy  puist  valloir  au  prouffit  de  son  ame,  et  qu'elle 
"  ne  soit  pour  ce  cas  empeschie.  »  Si  le  prinst  fort  a  regarder  le 
bon  hermite,  et  dist  que  avecques  luy  feussent  reposans  pour 
celle  nuit,  et  que  le  lendemain  au  matin  il  rescouteroit  voulen- 
tiers,  se  son  aise  et  son  plaisir  estoit  de  soi  ainsi  conduire,  a  quoy 
le  duc  respondy  qu'il  le  feroit  ainsi. 

I.  Je  place  entre  [J  les  numéros  des  H  correspondants  du  poème. 


CCVIII  APPENDICE 

[§  5 16]  (v»)  A  la  requeste  du  saint  preudhomme  hermite,  le 
très  noble  prince  Gérard  demoura  illec  celle  nuitie'e.  Et  en  pas- 
sant le  surplus  de  la  journe'e,  se  chauffèrent  et  aisierent  ensem- 
ble, luy,  la  dame,  la  jeune  damoiselle  et  le  saint  homme,  quyde 
fait  apense'  les  avoit  retenus  pour  plus  aiseement  sçavoir  la 
bonne  ou  mauvaise  voulente'  du  vaillant  duc  que  point  ne  con- 
gnoissoit  ancoires.  Touteffois  il  luy  enquist  de  son  estât,  lors- 
que le  jour  fut  venu,  le  plus  aguement  qu'il  peust,  et  le  duc  luy 
en  racompta  assez  près  pour  de  luy  et  de  son  estât  et  renom 
donner  aucune  congnoissance.  Et  quant  l'eure  du  repos  fut  ve- 
nue, ilz  prindrent  a  eulx  mettre  a  repos  pour  dormir.  Mais  très 
petit  reposa  le  noble  prince,  ainchois  ne  iina  de  toute  la  nuit 
penser  a  son  estât  qu'il  souloit  maintenir  en  hautesse,  en  hon- 
neur, en  grant  pompe  et  en  toute  prospérité'  et  joieuseté  mon- 
daine. Et  ores  luy  convenoit  sieuvir  le  chemin  et  les  termes  de 
povreté,  de  adversité,  de  dangier  et  de  toute  tribulation,  en 
quoy  il  se  veoit  tout  plainement  bouté,  et  par  quoy  il  povoit 
venir  au  très  douloureux  manoir  et  logeis  de  désespérance.  Et  en 
bonne  vérité  l'istoire  maintient  que  par  plusieurs  foiz  eust  esté 
surprins  des  temptations  de  l'ennemy  d'enfer,  tant  estoit  des- 
conforté, n'eust  esté  le  sens  et  la  bonne  discrétion  de  la  vaillant 
duchesse,  quy  a  tous  propos  le  reconfortoit  en  luy  remoustrant 
les  fortunes  et  la  muableté  des  choses  mondaines  et  les  haul- 
tes  vertus  des  choses  infinies  de  Dieu  moult  doulcement  et 
amiablement.  Et  en  celle  meisme  nuit ,  comme  vous  pouez 
de  [fol.  iiii'^  Ixj)  legier  penser,  ne  dormit  guaires  le  saint  preu-, 
dhomme  hermite,  ainchois  escoutoit  les  complaintes  du  dou- 
loureux prince  et  les  grandes  lamentations  qu'il  faisoit  a  soy 
meismes,  disant  en  son  courage  en  gémissant  et  jettant  de 
griefz  souspirs  :  «  Ha  a!  »  fait  il,  «  comme  de  très  malle  heure 
«  feuz  je  né  de  mère,  pour  en  mes  vieulx  jours  estre  subject  a 
«  si  grant  misère  et  meschanceté  comme  je  perchoy  plainement 
«  quy  desja  encommence  a  moy  approchier  pour  me  courir 
«  seure.  Las  !  moy  chetif,  or  souloie  estre  grant  seigneur,  grant 
«  et  riche  terrien,  en  tous  biens  habondant  et  haultement  hon- 
«  nouré  de  tous  princes,  chevalliers  et  nobles  hommes;  j'avoie 
«  mes  grandes  citez,  mes  fors  chasteaulx,  mes  champs,  mes 
«  prez,  mes  bois  et  mes  rivières  pour  moy  desduire.  Certes,  j'a- 


II.   —  HISTOIRE  DE  CHARLES  MARTEL  CCIX 

«  voie  mes  veneurs,  mes  braquonniers,  mes  chiens,  mes  oiseaulx 
«  et  mes  gentilz  hommes  et  serviteurs  quy  honnourablement  vi- 
«  voient  entour  moy.  Je  souloie  naguaires  avoir  mes  palais,  mes 
«  sales  et  mes  chambres  tendues  et  mes  pourvisionset  garnisons 
«  pour  mon  estât  noblement  soustenir  et  joieuse  vie  démener. 
H  Je  souloie  avoir  mes  chevalliers,  escuiers,  vassaulz,  officiers  et 
«gens  de  guerre  quy  estoient  tous  appareilliés  de  garder  mon 
«  corps  et  mon  honneur.  Je  souloie  avoir  mes  coffres  garnis 
«  d'or  et  d'argent  et  mes  riches  joiaulx  en  bonnes  gardes.  L'en 
«  me  souloit  aporter  mes  rentes  et  mes  revenues,  mes  tailles  et 
0  mes  gabelles  de  toutes  pars  de  jour  en  jour,  et  avecques  tout 
«  ce  je  souloie  avoir  l'amour  de  mes  nobles  hommes  et  de  mon 
«  pœuple  quy  a  présent  ne  m'aime  guaires,  et  non  sans  cause, 
«  (vo)  car  ilz  sont  par  mon  oultrage  et  mauvais  conseil  apovris, 
«  occis  et  emprisonnez  parla  guerre  que  j'ay  maintenue  tant  et 
«  si  longuement  que  je  n'en  puis  plus.  Ainchois  me  fault  lan- 
«  guir  en  douleur,  vivre  en  povrete',  user  le  remanant  de  mes 
«  jours  en  continuelle  desplaisance,  lamenter,  regrettter,  plourer, 
«  gémir,  doulouser,  plaindre  souspirer,  et  en  manière  de  descon- 
«  fort  batre  mes  paulmes,  détordre  mes  poings,  esrachier  ma 
«  barbe  et  mescheveulx  et  dire  :  «  Helas  !  chetif,  helas!  dolant, 
«  helas, très  malheureux  crestien,  que  deviendras  tu  ?  » 

[§  517]  Comme  entendre  pouez  se  passa  celle  nuyt  et  le  len- 
demain au  plus  matin  se  leva  le  saint  preudhomme  quy  bien 
avoit  entendu  les  plaintifz  que  le  noble  duc  Gérard  avoit  fais. 
Et  quant  il  eust  dit  ses  dévotions  par  loisir,  il  adresça  sa  parole 
au  duc  Gérard,  et  luy  demanda  se  a  luy  il  vouloit  parler;  et  il 
luy  dist  que  ouy  moult  voulentier,  quant  bon  luy  sembleroit. 
Adont  le  preudhomme  mena  le  duc  Gérard  en  ung  requoy  a 
part  ou  il  n'y  eust  fors  eulx  deux  tant  seulement,  et  la  fut  Gérard 
par  le  saint  homme  admonnesté  par  paroles  moult  gracieuse- 
ment, et  tellement  que  a  luy  se  confessa  des  pechie's,  oultrages 
et  toriîais  qu'il  avoit  commis  et  faits  commettre  durant  la  guerre 
du  roy  Charles  Martel  et  de  luy;  mais  qu'il  eust  onques  eu  tort 
de  avoir  livré  guerre  au  roy  Charles  Martel  ne  voulu  il  onques 
faire  conscience  ne  en  requérir  pardon.  Et  quant  le  saint  hermile 
Teust  très  bien  escouté,  il  luy  demanda  la  cause  pourquoy  il  ne 
vouloit  nullement  faire  conscience  de  ce  que  tant  hayoit  Char- 


CCX  APPENDICE 

les  Martel  qu'il  avoit  tant  [fol.  iiij<^  Ixij)  longuement  et  si 
mortellement  guerroie',  pour  laquelle  cause,  comme  il  maintenoit, 
si  grant  nombre  de  vaillans  hommes  et  de  bon  pœuple  estoit 
mort,  que  plus  de  trois  cens  mile  hommes  avoient  celle  guerre 
comparée,  dont  c'estoit  pitié'  et  douleur.  —  «  Certes,  sire  preu- 
«  dhomme,  »  respondi  le  noble  duc  Gérard,  «  vous  dittes  tre's 
«  bien,  mais  se  j'en  avoie  le  pouoir,  ancoires  en  fineroit  il  par 
«  glaive  autre  tant  ainchois  que  je  n'en  venisse  a  mon  dessus. 
«  Et,  si  c'est  vostre  plaisir,  je  vous  recompteray  dont  la  guerre 
«  d'entre  Charles  Martel  et  moy  procéda'.»  Adont  le  très  noble 
prince  Gérard  luy  prinst  a  racompter  du  commencement  jusques 
en  la  fin  en  gros  les  aydes,  les  services  et  les  plaisirs  qu'il  avoit 
fais  a  Charles  Martel  du  temps  de  Marsebille,  sa  première  femme, 
comment  il  avoit  traveillié  pour  le  faire  couronner  roy,  et  com- 
ment il  avoit  menée  a  fin  la  guerre  qu'il  avoit  eu  a  rencontre 
de  Hillaire,  duc  d'Acquitaine.  Et  puis  luy  racompta  les  condi- 
tions et  comment  ilz  s'estoient  mariez,  et  comment  le  roy  ""  et 
pourquoy  il  [avoit]  voulu  avoir  la  femme  qu'il  avoit  fiancée  en 
change  de  la  sienne  quy  luy  estoit  envoyée  a  sa  requeste  de 
Honguerie.  Et  pour  ce  faire,  comment  il  luy  avoit  nettement 
quittié  tout  le  paijs  de  Bourgoingne  et  tous  les  hommages  des 
autres  terres  qu'il  tenoit  de  luy,  et  que  après  toutes  ces  choses 
il  Tavoit  fait  sommer  de  venir  a  sa  court  pour  lui  faire  hom- 
mage de  la  terre  de  Bourgoingne  et  de  toutes  les  autres  terres 
qu'il  tenoit,  et  pour  ce  qu'il  avoit  esté  reffusant  de  ce  faire  s'es- 
toit  leur  guerre  encommenciée. 

[yo]  Tout  par  loisir  escouta  le  saint  homme,  les  raisons  du 
vaillant  duc  Gérard  lequel  en  nulle  manière  ne  voulu  son  grant 
courage  desmouvoir  de  la  hayne  mortelle  qu'il  avoit  au  roy 
Charles  Martel,  mais  il  vouloit  sçavoir  en  conclusion  qu'il  estoit 
advenu  de  leur  guerre,  sur  quoy  Gérard  luy  respondi,  disant  : 
«  En  vérité,  beau  père,  de  nostre  guerre  il  est  ainsi  advenu  que 
«  la  plus  part  de  mes  hommes  y  ont  esté  mors  et  detrenchiés. 

1 .  L'exposé  qui  suit,  jusqu'à  l'endroit  où  est  placé  le  renvoi  au 
§  5i8,  se  rapporte  à  des  événements  racontés  plus  haut,  d'après  une 
source  autre  que  notre  chanson  de  Girart  de  Roussillon. 

2.  Sic,  lacune?  où  faut-il  substiter  le  roy  à  il  qui  suit. 


II.  HISTOIRE  DE  CHARLES  MARTEL  CCXI 

«  J'ay  mes  bons  amis  charnelz  perdus  en'  bataille.  Il  m'a,  par 
«  sa  force,  tollu  mes  citez,  mes  villes,  mes  -chasteaulx  et  mes 
«  forteresses,  mes  terres  et  mes  possessions,  et  moy  meismes 
«  m'a  tellement  dechassé  que  pour  le  jour  d'huy  je  ne  tiens  une 
«  seule  roye  de  terre,  comme  tout  ce  povez  plainement  veoir; 
«  de  quoy  mon  cœur  est  si  très  douloureuz  que  jamais  je  n'auray 
ne  bon  jour  ne  demy  jusques  a  ce  que  j'en  aie  eu  vengement.  » 

[5i8  ']  Adont  le  saint  ermite  luy  demanda  par  quelle  manière 
il  pensoit  d'en  estre  vengié  puisque  il  n'avoit  quelque  povoir 
contre  luy.  —  «  Certes,  sire,  »  respondy  le  bon  prince,  «  je  viz 
<•  en  bon  espoir,  car  ceste  dame  que  j'ay  espousée  est  fille  du 
«  roy  de  Hongrie,  duquel,  après  son  trespas,  je  tendray  le 
«  royaulme.  Et  lors  je  menneray  en  France  tant  de  Hongres 
«  que  je  desheriteray  Charles  Martel.  —  Voire,  »  dist  adont  le 
saint  homme,  «  mais  comment  parvendrez  vous  a  la  seignourie 
«  duroyaulmede  Hongrie,  veu  que  le  roy  est  ancoires  pourlon- 
«  guement  vivre  ;  la  chose  est  apparante  d'une  trop  longue  at- 
«  tente.  —  Certes,  beau  père,  »  respondy  le  bon  (fol,  iiijc  Ixiij) 
prince,  «  de  ce  me  soussie  je  peu;  »  mais  il  vous  fault  entendre 
qu'il  estoit  attaint  d'un  rayon  de  rage  deabolique  qui  terrible- 
ment le  traveilloit.  Puis  dist  :  «  Sachiés  que  je  le  feray  avant 
((  mourir  par  poisons  ou  autrement,  a  celle  fin  que  de  mes  ter- 
«  res  et  seignouries  je  puisse  jouyr  paisiblement  et  a  ma  plai- 
«  sance,  et  tout  ce  pour  mes  voulentez  accomplir.  »  Et  quant 
le  saint  preudhomme  eust  entendu  le  duc  Gérard  quy  ainsi  es- 
toit  malement  encouragie',  il  se  leva  de  son  lieu  et  s'en  ala  qué- 
rir une  estole  qu'yl  luy  jetta  au  col,  et  en  le  seignant  par  trois 
fois,  dist  en  moult  grant  dévotion  :  «  Parte's  d'icy,  faulx  enne- 
«  mis  d'enfer,  et  a  moy  seul  laissie's  convenir  de  ce  pécheur.  » 
Si  fut  adont  Gérard  si  courrouchié  et  si  pensif  qu'il  eust  deux 
ou  trois  fois  voulente',  et  de  fait  délibéra  en  son  courage,  que 
au  âaint  hermite  il  couperoit  la  gorge  d'un  trenchant  coustel. 

Certainement  le  saint  hermitte  fut  en  moult  grant  dangier  de 
sa  vie  a  celle  fois,  et  non  pour  tant  qu'il  veist  au  désole'  prince 
esrouUier  les  paupières  et  estraindre  les  dens,  se  prinst  il  cou- 

I.  Les  premières  lignes  seulement  de  cet  alinéa  semblent  se  référer, 
au  §  5  i8  de  la  chanson. 


CCXII  APPENDICE 

rage,  et  luy  dist  par  bonne  manière  :  [5 19]  «  Beaux  amis  je  t'ay 
«  bien  entendu,  et  trop  es  en  périlleux  dangier  si  tu  ne  reprens 
«  ton  bon  sens,  car  le  deable  quy  en  ton  corps  est  te  fait  parler 
«  et  penser  tout  ce  quy  est  contraire  au  salut  de  ton  âme  quant 
«  tu  dis  que  tu  te  vengeras  de  celluy  quy  est  trop  plus  puissant 
«  que  tu  n'es,  et  quy  par  sa  force  t'a  déshérité  et  toUu  ton  paijs 
«  et  tes  seignouries.  Sur  quoy  je  te  respons  qu'il  a  bien  fait,  et 
«  mal  t'en  prendra  si  tu  ne  viens  a  amendement.  »  Si  fut  le  duc 
[vo]  trop  plus  courrouchié  que  devant.  Et  bien  dist  que  plus  tost 
yroit  oultre  mer  Dieu  renoier  que  voirement  ne  s'en  vengast, pour 
tant  que  a  tort  luy  avoit  fait  guerre  et  qu'il  luy  avoit  redemandé 
ce  que  autreifois  luy  avoit  donné  et  quittié  franchement  par  le 
traittié  de  son  mariage.  Adont  lui  respondy  le  saint  hermite  moult 
courtoisement  disant  :  «  Certes,  chevallier,  tu  m'as  icy  racompté 
«  des  choses  bien  terribles  et  merveilleuses,  a  quoy  je  te  vueil 
«  faire  une  response.  Presuposé  tout  ce  que  tu  m'as  dit,  et  que 
«  tu  ne  tiens  point  Charles  Martel  a  seigneur,  pour  ytant  que 
«  ja  pieça  il  te  quittast  ta  terre  et  te  eust  affranchy  en  ton  ma- 
«  riage  faisant,  saches  que  il  ne  povoit  ce  bonnement  faire  se  tous 
«  les  douze  pers  de  France  ne  Tavoient  accordé  et  placquié  leurs 
«  seaulx  a  la  chartre  sur  ce  donnée  ;  car  ung  roy  de  France  ne 
«  peult  luy  ne  ses  hoirs,  selon  raison  juste  et  vaillable,  déshériter; 
«  et  si  sont  les  pers  et  conseilliers  de  France  ordonnez  pour 
«  garder  que  l'honneur  du  royaulme  ne  soit  par  le  roy  meisme 
«  ne  par  autre  diminué  ;  si  vaulsist  trop  mieulx,  quoy  que  tu 
«  penses  en  ton  orgueilleux  courage,  que  tu  eusses  le  roy  servy 
«  quant  par  ses  messages  il  t'en  envoya  requerre,  et  pas  ne 
«  feusses  orendroit  de  tes  seignouries  fourbany.  Et  fais  grant 
«  doubte  que  du  pœuple  dont  tant  est  mort  comme  tu  dis  ne 
«  conviengne  que  tu  en  soies  devant  Dieu  respondant.  Si  ne  te 
«  sçauroie  mieulx  conseillier  fors  que  tu  t'en  repentes  de  bon 
«  vouloir  et  que  tu  retournes  par  devers  tes  amis,  lesquelz  tu 
«  requerras  que  iiz  prient  au  roy  pour  toy  tellement  que  de  sa 
c(  [fol.  iiij<^  Ixiiij)  bénigne  grâce  il  te  vueille  pardonner  tout  ce 
«  que  tu  luy  peulx  avoir  fourfait,  et  que  il  te  rende  tes  terres  et 
«  seignouries;  et  tu  le  serviras  comme  tu  es  tenu  de  faire,  toy 
«  bien  conseillié,  » 
Trop  merveilleusement  fut  courrouchié  le  vaillant  duc  Gérard 


II.   HISTOIRE  DE  CHARLES  MARTEL       CCXIII 

quant  il  eust  entendu  le  saint  preudhomme  hermite  quy  ainsi 
le  cuidoit  chastoier,  et  quy  tel  conseil  luy  donnoit  ;  il  le  prinst 
lors  ci  a  maudire  moult  asprement,  disant  que  avant  il  devcn- 
droit  deable  d'enfer.  A  tant  il  se  leva  de  devant  luy  et  s'en  re- 
tourna devers  la  duchesse  et  luy  dist  :  «  Ma  compaigne,  partons 
«  nous  hastivement  d'icy,  car  se  plus  me  y  faittes  demourer  je 
«  sçay  de  vray  que  j'osteray  lew  vie  a  cest  hermite.  »  Mais  j'ay 
leu  en  ung  autre  livre  rymé  de  grant  anchiennetë  que  le  saint 
homme  le  remist  en  la  bonne  voye  et  le  retourna  a  repentance  '; 
ne  sçay  mie  bien  lequel  croire.  Car  tant  estoit  le  duc  Gérard 
fier  et  criminel  que  nul  plus.  Au  fort,  sans  plus  mot  sonner, 
luy,  la  dame  et  la  demoiselle  se  misrent  au  chemin  comme  ung 
homme  désolé  et  quy  n'est  mie  en  son  bon  sens  naturel  ;  et 
ainsi  la  noble  damelesieuvy,  laquelle  oncques  pour  peine,  pour 
meschief  ne  pour  traveil  que  elle  eust  a  souffrir  ne  luy  aussi  ne 
le  voulu  laissier,  mais  en  elle  meismes  démena  ung  deuil  mer- 
veilleux, disant  en  détordant  ses  bras,  en  esgratinant  sa  belle 
face,  en  esrachant  ses  cheveulx  et  soy  cruciffiant  par  ung  ines- 
timable dueil  :  «  Ha,  a!  lasse,  moy  dolante,  que  fist  mon  père 
ft  Othon  quant  a  ung  si  merveilleux  chevallier  me  donna  par 
«  mariage.  Certainement  trop  (v»)  mieulx  ne  venist  avoir  este'e 
«  en  ung  puis  jette'e  ou  en  la  mer,  quant  a  luy  fus  par  nom  de 
«  mariage  assigne'e  !  » 

Elle  essaie  en  vain  de  ramener  son  époux  à  des  sentiments 
moins  farouches  :  celui-ci  déclare  que,  dût-il  donner  son 
âme  «  a  Sathan,  a  Bulgibus  ou  a  Lucifer  »,  il  se  vengera  du 
roi.  Chemin  faisant,  ils  rencontrèrent  des  marchands  venant 
de  Honguerie. 

[52 1]  (fol.  iiijc  Ixvj)  Lors  la  noble  princesse  leurs  prinst  a  de- 
mander des  nouvelles  de  Honguerie,  et  ilz  dirent  que  le  roy 
Othon  estoit  aie  de  vie  par  mort,  et  que  desja  le  roy  Charles 
Martel  avoit  en  sa  main  tout  le  royaulme,  car  il  y  avoit  envoie 
gens  tous  propices  quy  avoient  de  par  luy  prins  la  possession  et 

I.  Cf.  le  poème  ^  52o,  et  ci  dessus    p.  clxv. 


CCXIV  APPENDICE 

la  saisine  de  tous  le  paiis  (vo)  et  pour  pi-endre  Girard  de  Ron- 
cillon  se  il  y  venoit  par  aucune  adventure.  Si  fut  pour  ces  nou- 
velles le  noble  prince  Gérard  plus  doulant  que  l'en  ne  vous 
sçauroit  racompter.  Et  trouva  lors  une  bourde  si  tost  faitte  et 
pourpensée  que  l'on  ne  pourroit  mieulx,  disant  a  iceux  mar- 
chans  que  Gérard  de  Roncillon,  quy  si  longuement  avoit  mené 
guerre  a  rencontre  du  roy  Charles  Martel,  estoit  mort.  Et  lors 
luy  demandèrent  les  marchans  ou  ce  estoit  advenu  que  le  prince 
Gerart  estoit  mort  et  que  a  paines  le  pourroient  ilz  croire,  pour 
tant  que  Dieu  n'avoit  point  accoustumé  de  si  tost  prendre  une 
mauvaise  personne.  Et  affin  que  iceulx  marchans  publiassent 
en  France  ces  nouvelles,  il  leur  respondi  lors  :  «  Sachie's,  beaus 
(f  seigneurs,  que  en  ung  bois  ou  nous  cheminasmes  l'autre  jour 
«  je  ves  le  noble  duc  Gérard  vif  et  mort.  Et  n'en  doubtez  point, 
0  car  plus  ne  meffera  au  roy  ne  a  quelque  autre  personne  en 
«  nulle  manière  que  ce  soit,  mais  pour  guerre  qu'il  ait  menée 
«  en  soy  deffendant,  l'un  ne  le  doit  point  tant  maudire,  ainchois 
«  sommes  tous  tenuz  de  prier  pour  les  trespassez  '.  »  Si  adjous- 
terent  foy  iceulx  marchans  a  ses  paroles,  et  tellement  chevau- 
chierent  par  leurs  journées  que  ilz  arrivèrent  en  Paris  ou  Char- 
les Martel  estoit,  auquel  ilz  racompterent  ces  nouvelles  (§  522), 
et  les  lui  certiffierent  estre  vrayes,  et  dirent  comment  ilz  l'a- 
voient  ouy  dire  a  pellerîns,  lesquelz  avoient  veu  en  ung  bois 
Gérard  de  Roncillon  mort  et  vif.  Mais  quant  le  roy  fut  adverty 
de  ce  que  dit  est,  vous  devez  sçavoir  qu'il  fut  moult  joieux, 
comme  celluy  quy  le  haioit  trop  mortellement,  et  au  contraire 
la  royne  en  fut  tant  {fol.  iiijc  Ixvij)  si  parfondement  a  plourer 

que  rappaisier  ne  se  povoit  la  noble  dame [§  525]  Au  fort 

ilz  partirent  d'illec,  et  taht  cheminèrent  qu'ilz  s'embatirent  en 
ung  village  dont  le  seigneur  et  deux  fìlz  qu'il  avoit  estoient 
derrenierement  demeurez  mors  devant  Roncillon  et  plusieurs 
de  leurs  hommes,  dont  les  dames,  les  damoiselles  et  en  grant 
nombre  d'autres  femmes  plouroient  et  crioient  comme  celles 
qui  n'avoient  pas  longtemps  esté  adverties  de  la  douloureuse 


I.  Dans  la  chanson,  où  la  scène  est  bien  autrement  dramatique,  c'est 
Berte  qui  affirme  aux  marchands  que  Girart  est  mort. 


II.    —  HISTOIRE  DE  CHARLES  MARTEL         CCXV 

journée  et  occision  quy  faitte  y  avoit  esté.  Et  maudissoient  le 
duc  Gérard.... 


Girart  se  laisse  de  nouveau  abandonner  à  la  douleur.:  il 
résiste  aux  supplications  de  sa  femme  qui  l'engage  à  s'hu- 
milier envers  Charles. 

Arrivés  au  bout  du  village,  les  deux  fugitifs  pensent  y 
prendre  logement  chez  une  femme  qui  entre  en  conversa- 
tion avec  eux  au  sujet  de  la  guerre  récente,  et  qui,  voyant 
le  nouveau  venu  prendre  le  parti  de  Girart  de  Roussillon 
contre  le  roi,  le  met  lui  et  sa  femme  à  la  porte,  «  Et  ce  fait, 
«  s'en  monta  au  planchier,  et  par  les  fenestres  jetta  sur  Ge- 

«  rard  et  sur  la  duchesse ung  pot  plain  d'escloy  et  d'or- 

«  dure  »  [fol.  iiij^  Ixviij  r^).  Girart  et  Berte  vont  se  réfugier 
chez  un  fournier  et  se  chauffent  à  son  four.  Puis,  à  Tinsu 
de  sa  femme,  Girard  va  mettre  le  feu  à  la  maison  d'où  on 
venait  de  l'expulser.  Il  revient  ensuite  prendre  sa  femme  et 
l'emmène  hors  du  village.  Celle-ci  est  désolée  de  l'acte  que 
vient  de  commettre  son  mari.  Sur  son  avis,  ils  changent 
tous  deux  de  nom  :  il  se  fera  désormais  appeler  «  Josse  le 
mauvais  »  et  elle  a  Beatrix  »  [cf.  §  526]. 

[Fol.  iiìj^  Ixix  vo)  Ainsi  se  misrent  a  nom  le  noble  prince  et 
la  noble  princesse  Josse  et  Beatrix.  Si  cheminèrent  a  piet  par 
plusieurs  jours  tant  qu'ilz  approchèrent  ung  bras  de  mer  lequel 
il  convenoit  passer.  Et  la  trouvèrent  assez  prés  gens  ausquelz 
ilz  demandèrent  des  nouvelles  du  paiis  d'Allemaigne  et  de  Hon- 
guerie.  Et  ilz  leur  dirent  qu'en  tout  le  paijs  il  n'y  avoit  nulles 
plus  grans  nouvelles  sinon  que  mort  estoit  le  roy  Othon  de 
Honguerie,  et  que  le  roy  Charles  Martel  avoit  fait  publier 
(fol.  iiijc  Ixx)  par  tout  le  royaulme  de  Honguerie,  de  France, 
par  toute  Bourgoingne  et  en  mainte  autre  contrée  que  quy 
porroit  le  duc  Gérard  de  Roncillon  avoir  en  vie,  et  luy  en  feroit 
présent,  il  luy  feroit  donner  son  pesant  de  bon  argent  monnoyé. 
Si  devez  sçavoir  que  le  noble  prince  fut  de  ces  nouvelles  si  très 
dolant  que  plus  n'en  pouoii.  Et  croist  l'istoire  que  par  plusieurs 


CCXVI  APPENDICE 

fois  il  se  fust  désespéré  ou  en  une  manière  ou  en  autre,  se  la 
bonne  duchesse  ne  l'en  eust  détourné  en  le  très  aigrement  re- 
prenant, et  en  luy  remoustrant  comment  il  convenoit  avoir  pa- 
çience,  et  que  tout  ce  luy  procedoit  par  son  oultrage,  et  que 
c'estoit 'pugnition  de  Dieu. 

Pour  abregier  nostre  narration  le  prince  Gérard  et  la  prin- 
chesse  sa  compaigne  se  destournerent  de  icelluy  chemin  et  tant 
cheminèrent  qu'ilz  approchèrent  une  cité  ou  ville  que  Ton  ap- 
pelloit  Roos  ',  et  la  entrèrent  et  se  logèrent  en  la  maison  d'une 
très  perverse  femme  laquelle  leur  refusa  son  logeis  pour  l'amour 
de  Dieu.  Et  pour  ce  qu'il  estoit  feste  si  solempneie  comme  du 
jour  de  Noël,  la  duchesse  requist  a  celle  femme  qu'en  l'onneur 
de  Dieu  et  de  sa  benoite  nativité  et  du  bon  jour,  qu'elle  les 
voulsist  herbergier.  Adont  le  mari,  oiant  ce  que  dit  est,  vint  a 
eulx  et  les  loga  soulz  une  montée  ou  le  vent  venoit  de  toutes 
pars  et  y  faisoit  une  telle  froidure  que  la  prinst  Gerart  une  telle 
maladie  que  tout  le  corps  luy  empira  et  deffist  en  quatre  jours  et 
quatre  nuits  que  la  se  tindrent.  [§  527]  Et  comme  il  est  dessus 
declairé,  le  noble  duc  avoit  eue  sa  robe  toute  deschirée  et  rom- 
pue par  les  bois  et  par  les  espines,  par  les  arroinches  et  autre- 
ment, si  que  la  dame,  quy  tant  estoit  bonne  ouvrière  que  nulle 
plus,  la  refaisoit  de  telle  heure  (vo)  que  la  bourgoise  chiés  quy 
ilz  estoient  logiés  vint  illec  et  regarda  la  noble  dame  besongnier. 
Si  fut  comme  foie  et  eschervelée  et  bouta  hors  de  sa  maison  la 
dame  et  son  mary,  disant  qu'elle  n'avoitcure  de  telle  truandaille 
qui  estoient  grans  et  fors  et  qui  bien  sçavoient  gaignier  leur  vie 
se  a  eulx  ne  tenoit.  Or  estoit  Gérard  tellement  agravé  de  mala- 
die qu'il  ne  se  povoit  bonnement  soustenir.  [§§  528-9]  Si  s'en 
perceu  très  bien  ung  notable  bourgois  de  Roos  lequel  se  faisoit 
Henry  appeller,  lequel  passoit  par  illec  et  luy  dist  qu'il  s'en 
venist  en  son  hostel  et  que  pour  Thonneur  de  Dieu  très  vou- 
lentiers  feroit  penser  de  luy,  comme  il  fist  véritablement.  Et 
tant  bien  en  fist  penser  qu'en  petit  de  temps  il  prinst  a  guérir. 
[§  53o]   Ung  jour  entre  les  autres  estant  le  noble  duc  Gérard 


I.  11  y  a  dans  la  chanson  (§  526)  Por^  caira^,  ou  daura^,  ou  en- 
core mira^,  selon  les  mss. 


II.   HISTOIRE  DE  CHARLES  MARTEL       CCXVII 

couchié  ou  lit  mnlade  chiés  le  bourgois  ou  il  avoit  ja  esté  plu- 
sieurs jours  moult  affoibly,  par  les  grans  mesaises  de  famine, 
de  froit,  de  morfonture,  de  mialheurete',  de  paine,  de  traveil  et 
de  merancolie,  mist  ses  bras  a  l'air  hors  du  lit,  si  les  regarda 
par  grant  admiration,  et  les  vist  meisgres,  povres  et  si  deschar- 
nez  que  plus  n'y  avoit  de  substance  fors  le  cuir,  les  nerfs  et  les 
os.  Adont  il  encommença  de  soy  seignier,  et  se  prinst  a  repentir 
des  maulx  qu'en  son  temps  il  avoit  fais,  disant  :  »  Beaulx  sire 
«  Dieu,  mon  père,  mon  créateur  et  mon  rédempteur,  tant  estes 
«  envers  moy  courrouchie'.  Et  comme  chierement  me  sont 
«  orendroit  vendus  les  maulx  quy  a  ma  cause  ont  en  mon  temps 
«estez  commis.  Ha  a!  Fourques,  franc  et  noble  chevallier, 
«  or  vous  ay  je  bien  perdu,  et  si  ne  sçay  comment  ou  se  vous 
«  estes  mort  ou  vif.  Et  vous  Boos,  Bernard,  Fouchier  et  Seguin 
«  quy  en  tant  d'estours  et  de  mortelles  batailles  [fol.  iiijc  Ixxj) 
«  vous  estes  trouvez  pour  mon  honneur  soustenir  et  a  voz  po- 
«  voirs  garder  !  Comme  pour  vostre  amour  fut  mon  cœur  do- 
rt lant  quant  sur  la  champaigne  je  vous  percheuz  devant  moy 

«  mors  gésir  tous  estendus  a  la  terre! » 

Adont  la  noble  duchesse,  oyant  son  seigneur  ainsi  souspirer 
haulça  le  chief  pour  le  regarder  et  lui  dist  :  «  Mon  chier  seigneur 
«  quy  vous  meult  de  ainsi  plourer  et  souspirer?....  »  (v»)  Et  pour 
le  ung  petit  consoler  luy  recorda  la  vie  d'un  saint  preudhomme 
lequel,  pour  pacientement  avoir  enduré  les  tribulations  de  ce 
monde,  fut  en  la  fin  saulvé.  Ettant.de  bonnes  vertus  et  de  bon- 
nes euvres  luy  remonstra  et  par  tant  de  fois  que  il  en  amenda  sa 
vie  et  devint  plus  humble  et  plus  recongnoissant  que  par  avant 
n'avoit  esté,  et  se  maintint  en  tel  estât  de  mieulx  en  mieulx,  voire 
en  recongnoissant  son  créateur  autrement  qu'il  n'avoit  accous- 
tumé  de  faire;  de  quoy  la  dame  quy  tant  estoit  de  toutes  vertus 
garnie  fut  moult  joieuse,  et  non  sans  cause.  [§  53i]  Et  quant  le 
vaillant  prince  fut  guery,  il  prinst  congié  au  bourgois  et  se  mist 
au  chemin  vers  les  grans  bois  d'Ardenne  en  approchant  la  ville 
de  Buillon';  et  advint  que  comme  il  traversait  le  chemin  il  ouy 
es  bois  des  charpentiers  ou  au  moins  gens  quy  abatoient  arbres, 
lesquelz  il  escouta  et  tira  celle  part  pour  les  trouver,  car  il  ne 

1.  Il  n'est  pns  question  de  Bouillon  dans  la  chanson. 


CCXVIII  APPENDICE 

luy  chailloit  a  quoy  faire  il  gaignast  sa  vie,  mais  que  ce  fust  par 
honneur.  Si  trouva  deux  charbonniers  qui  se  chauiïoient  a  ung 
grant  feu,  dont  l'un  estoit  appelle  Richier  et  l'autre  Hubert  ', 
et  estoient  natifz  de  celle  contrée. 

Celluy  Hubert,  quy  plus  estoit  mocqueur  et  gabeur  que  Ri- 
chier, demanda  au  fortune'  prince  Gérard  se  luy  et  la  dame  es- 
toient pellerins,  et  de  quel  paijs  ilz  venoient.  A  quoy  Gérard  res- 
pondyque  voirement  ilz  estoient  pellerins  et  queleur  argent  estoit 
failly  ;  si  en  gaigneroient  voulentiers  pour  avoir  la  vie  de  luy  et 
de  sa  femme.  [§  533]  Pour  abregier ,  ilz  menèrent  le  noble 
prince  [fol.  iiijc  Ixxij)  et  la  duchesse  en  la  ville  dont  ilz  estoient, 
nommée  Aurical,  assez  près  de  Buillon  en  Ardenne,  et  accom- 
paignerent  Gérard  pour  porter  charbon  en  la  bonne  ville  et 
gaignier  a  butin.  Car  Gérard  estoit  plus  grant  et  plus  fort  que 
nul  d'eulx,  et  autant  en  eust  porté  tout  seul  que  ilz  eussent  fait 
eulx  deux.  Et  finablement  ilz  firent  a  Gérard  louer  une  cham- 
bre en  Aurical  chiès  une  vaillant  femme  avecques  laquelle  Ber- 
the  la  noble  dame  besongnoit  en  linge,  en  lange,  en  soye,  voire 
de  i'esguille  tant  bien  que  son  labeur  et  ouvrage  fut  moustré» 
si  qu'en  peu  de  temps  elle  eust  en  ses  mains  toutes  les  bonnes 
besongnes  des  gentilz  hommes,  des  seigneurs,  d'église,  de  bour- 
gois,  des  marchans,  des  dames,  des  damoiselles  et  bourgoises  de 
la  contrée.  Et  tant  estoit  belle,  doulce,  gracieuse  et  courtoise 
que  toutes  gens  la  regardoient  moult  voulentiers,  et  souvent  fre- 
quentoient  les  filz  de  bourgois  et  jennes  gentilz  hommes  entour 
elle  pour  son  amour  cuidier  emprunter,  mais  saigement  leur 
sçavoit  respondre  et  donner  excusations  solventes  et  vaillables 
quant  l'en  luy  disoit  que  moult  belle  estoit  pour  ung  grant  sei- 
gneur ou  pour  ung  filz  de  chevallier  ou  de  noble  homme,  et 
qu'elle  seroit  requise  de  habandonner  celluy  paysant  charbon- 
nier son  mary  quy  estoit  noir,  embrouillé,  grant,  hideux  et  trop 
mal  fait,  tellement  qu'il  n'estoit  point  digne  d'avoir  la  compai- 
gnie  d'une  telle  figure  comme  elle  portoit,  et  que  moult  la  plain- 
gnoient  a  celle  cause. 


I.  Ce  ne  sont  pas  les  noms  que  portent  les  deux  charbonniers  dans 
la  chanson. 


II.   —  HISTOIRE  DE  CHARLES  MARTEL  CCXIX 

Certes  la  noble  dame  fut  par  maintes  fois  constrainte  de  ouyr 
plenté  de  paroles  dont  moult  voulentiers  elle  se  feust  passe'e. 
Mais  elle  leur  re'pondoit  {y^)  moult  sagement  et  disoit  ;  «  Ha  1 
ft  ha!  beaus  seigneurs,  de  ce  ne  me  vueillés parler,  car  pour  nul 
«  trésor  je  ne  vouldroye  celluy  laissier  ne  habandonner  quy  po- 
«  vre  fille  m'a  prins  et  qui  m'a  eslevée  et  nourrie,  tellement 
«  que  jamais  je  ne  le  pourroie  hayr.  »  Si  en  tindrent  grant 
compte  tous  ceulx  quy  ainsi  l'ouoient  excuser.  Et  bien  dirent 
qu'elle  estoit  moult  vaillant  femme  quant  ainsi  se  sçavoit  hon- 
nourablement  maintenir  et  gouverner  en  sa  povreté;  et,  quy 
plus  estoit,  par  le  grant  sens  qu'elle  avoit,  jamais  de  tout  ce  ne 
faisoit  quelque  mention  a  son  seigneur  Gérard,  lequel  se  occu- 
poit  par  chascun  jour  a  aler  au  bois  quérir  et  porter  le  char- 
bon a  son  col  jusques  en  la  ville  de  Buillon  ou  il  le  vendoit 
tout  le  mieulx  qu'il  pouoit-,  et  revenoit  une  foix  ou  deux  la  sep- 
maine  a  l'ostel  vers  la  dame  quy  tant  Taymoit  que  l'en  ne  pour- 
roit  plus  et  luy  elle.  [§  534]  Et  dist  l'istoire  que  ilz  furent  en- 
semble assez  longuement  vivans  en  telle  et  si  austère  povreté 
que  nul  homme  n'eust  jamais  pour  rien  recogneu  Gérard,  non 
mie  Aymon  duc  d'Ardenne  '  et  filz  au  vaillant  duc  Thierry  que 
Boos  et  Seguin  son  parent  occirent  a  Saint  Germain  des  prez  lez 
Paris,  comme  dit  est.  Si  veoit  le  duc  Gérard  moult  souvent  les 
barons  lors  qu'il  alloit  a  Buillon  et  es  autres  bonnes  villes  du 
paijs,  et  si  veoit  des  chevalliers  et  nobles  hommes  qui  jamais  ne 
l'eussent  recongneu  ne  pense'  a  son  fait,  tant  estoit  de  charbon 
ou  de  poussier  noir  et  espouentable  a  regarder. 

Il  advint  ungjour  entre  les  autres,  ainsi  comme  le  duc  Gérard 
et  la  duchesse  Berthe  vivoient  en  telle  povreté  comme  vous  avez 
ouy  racompter,  et  que  les  seigneurs  du  paijs  estoient  en  paix, 
que  plus  n'avoient  de  {fol.  iiijc  Ixxiij)  guerre,  ilz  voulurent  a 
une  haute  feste  faire  unes  joustes  ou  ung  tournoy  emprès  Buil- 
lon, et  la  dévoient  estre  tous  les  nobles  hommes,  les  dames  et 
les  damoiselles  de  la  contrée.  Et  avoient  pour  ce  faire  dreschié 
hourdeis  et  eschaffaulx  pour  arrengier  dessus  les  anciens  che- 

I.  Ce  personnage  doit-il  être  identifié  avec  VAimenon  ou  yl/mo>z,  sei- 
gneur de  Bourges  et  l'un  des  fils  ou  des  neveux  de  Thierri,  qui  paraît 
à  diverses  reprises  dans  la  chansor.  ?  Voy.  ce  nom  à  la  table. 


CCXX  APPENDICE 

valliers,  les  dames  et  damoiselles  a  leur  aise  et  plus  plaisamment. 
Et  fut  celluy  tournoy  si  publicquement,  haultement  et  notable- 
ment rementeu  que  chascun  le  sçavoit  certainement,  et  se  es- 
meurent  pour  le  aler  veoir  plenté  d'hommes  des  villes  voisines 
et  des  villages  d'environ.  Et  finablement  y  allèrent  le  duc  Gé- 
rard et  sa  femme  pour  le  veoir.  Et  pour  le  mieulx  regarder,  se 
misrent  sur  le  doz  d'un  petit  tertre  quy  la  estoit,  et  se  seirent 
comme  les  autres,  car  moult  grant  plaisir  prenoit  le  noble  duc 
a  veoir  bouhourder  ;  et  aussi  comme  vous  sçavezc'estoitson  pre- 
mier mestier.  Et  si  estoit  aussi  la  plaisance  des  dames  de  veoir 
rompre  lances,  de  perchier  escus,  de  couper  mailles  de  haubert 
et  de  verser  chevalliers  et  escuiers  jambes  leve'es  jus  des  che- 
vaulx.  Or  estoient  la  le  duc  d'Aiglent,  le  duc  d'Ardenne  et  plu- 
sieurs contes,  chevalliers,  escuiers  et  nobles  hommes  du  pai(s 
d'Ardenne,  d'Allemaigne,  du  Liège,  de  Loheraine  et  d'ailleurs, 
quy  d'armes  faisoient  autant  que  a  eulx  estoit  possible,  mais  quy 
mieulx  s'i  porta,  qui  mieulx  s'i  contint  ne  qui  le  pris  conquesta 
ne  racompte  point  la  vraie  histoire,  car  elle  ne  voeult  faire 
mention  que  du  duc  Gérard  et  de  la  dame  Berthe  quy  la  es- 
toient pour  jugier  a  eulx  et  parler  de  ceulx  quy  joustoient  le 
mieulx.  Et  advint  ainsi  que  Gérard,  quy  estoit  assez  près  de  Ber- 
the sa  femme,  laquelle  avoit  moult  longuement  (v»)  devisé  a  luy, 
fut  moult  ennuyé'  pour  tant  qu'il  estoit  de  ce  mestier  ouvrier  et 
maistre,  et  mist  sa  teste  ou  geron  de  la  duchesse  laquelle  regar- 
doit  moult  ententifvement  les  hourdeis,  les  paremens  des  es- 
chaffaulx  et  les  dames  et  damoiselles  quy  dessus  estoient  riche- 
ment atournées,  vestueset  pare'es.  Adontil  luy  souvint  que  ainsi 
souloit  elle  estre  et  deust  ancoires,  se  raison  eust  gouverné  for- 
tu[n]e;  puis  luy  souvint  de  Alexandrine  sa  suer  quy  estoit  royne 
^de  France  ;  si  luy  surunda  le  cœur  par  telle  fachon  qu'il  en 
sourdy  une  eaue  quy  luy  monta  jusques  aux  ieulx,  et  de  la  des- 
cendirent au  long  de  sa  belle  fâche,  tellement  qu'elles  chaïrent 
jusques  sur  le  menton  de  Gérard,  son  espeux,  quy  lors  la  re- 
garda lermoier. 

Merveilleusement  fut  grant  le  courroux  que  le  noble  prince 
Gérard  eust  a  son  cuer  quant  il  percheu  la  duchesse  plourer.  Il 
luy  dist  lors  comme  par  despit  :  «  Par  ma  foy,  dame,  bien  per- 
«  choy,  et  plus  ne  le  pouez  celer,  que  ma  compaignie  vous  des- 


II.   —  HISTOIRE  DE  CHARLES  MARTEL  CCXXI 

«  plaist,  mais  vous  n'avez  pas  trop  mauvaise  cause,  quy  la  ve- 
«  rite  en  diroit.  Car  avecques  moy  vous  usez  voz  jours  en  trop 
«  grimt  misère,  en  grant  chetiveté  et  en  povre  mendicité',  quy 
«  estes  de  tant  noble  estration,  comme  fille  de  roy  que  l'on 
«  deust  selon  raison  servir  noblement  en  accomplissant  voz 
«  bons  plaisirs  et  souhais.  Si  vous  conseille,  et  autreffoisvousen 
«  ay  requis,  que  vous  me  laissie's  seul  endurer  et  porter  le  mal 
«  que  je  meismes  par  mon  très  grant  oultrage  ay  acquis  et 
«  desservy,  et  vous  retraie's  par  devers  vostre  suer  la  royne, 
«  laquelle,  comme  je  pense,  se  bonne  foy  et  vraie  nature  ne 
«  sont  en  elle  faillies,  vous  {fol.  iiijc  Ixxiiij)  recepvera  beni- 
«  gnement,  considérant  que  vous  estes  son  ainsnée,  et  tant 
«  fera  envers  le  roy  qu'il  pour  son  honneur  vous  baillera  estât 
«  pour  vivre  vous  et  vos  servans  bien  et  honnourablement.  Si 
«  vous  convoieray  jusques  en  France  la  ou  nulz  ne  me  sçavroit 
«  jamais  en  tel  estât  comme  je  suis  recongnoistre,  et  je  demour- 
«  ray  par  de  la  attendant  la  grâce  de  Dieu  et  de  fortune  qui  se 
«  pourra  par  adventure  tellement  tourner  en  aucun  temps  que 
«  je  parvendray  a  ce  que  je  ravray  de  quoy  guerroier  Charles 
«  Martel  que  jamais  mon  cœur  ne  pourroit  aymer,  pour  mourir 
«  en  mendiant  et  en  demendant  mon  pain.  » 


Berte  répond  en  protestant  que  jamais  elle  ne  quittera 
son  époux.  Tous  deux  reviennent  tranquillement  à  Aurical 
«  et  la  vesquirent  ainsi  comme  ilz  avoient  accoustumé  ». 

Peu  après,  Girard,  obsédé  par  la  haine  qu^il  portait  à 
Charles  Martel,  eut  comme  un  accès  de  folie.  Un  jour  qu'il 
était  dans  le  bois,  il  devint  furieux,  arracha  une  branche 
de  chêne  et  se  mit  à  batailler  contre  les  arbres  avec  tant 
d'acharnement  «  que  a  celle  heure,  se  il  eust  rencontré  les 
«  deables  de  enffer,  l'istoire  croist  que  il  se  feust  a  eulx  com- 
«  battu  (fol.  iiij<^  Ixxv  v^).  »  Quatre  ribauds,  qui  Favaient 
pris  en  haine,  choisirent  assez  malheureusement  ce  moment 
pour  tondre  sur  lui.  Girart  en  assomma  trois,  le  quatrième 
réussissant  à  s'échapper.  Berte,  informée  de  cette  aven- 
ture, comprit  qu'à  la  suite  d'une  telle  affaire,  son  époux 


CCXXII  APPENDICE 

courrait  grand  risque  d'être  découvert,  et  lui  conseilla  de 
fuir  '. 

Ils  partirent  d'illec  et  se  mirent  au  chemin  par  nuit  et  si  se- 
crètement que  de  ce  jour  en  avant  ilz  ne  furent  plus  veus  en 
ces  marches.  Mais  atant  se  taist  pour  le  présent  l'istoire  du  no- 
ble et  vaillant  prince  Gérard  de  (v»)  Roncillonpourracompter  des 
Sarrazins  quy  descendirent  en  France  pour  la  conquérir.  Voire, 
comme  je  treuve  en  ung  livre  différent  a  celluy  sur  quoy  je 
treuve  du  prince  Gérard  de  Roncillon  seulement.  Et  a  celle 
fin  que  aucune  faulte  n'y  ait,  et  que  tout  se  puist  retrouver 
par  les  poins  ainsi  comme  je  les  treuve  rymez,  en  diray  de  Fun 
et  de  l'autre  a"  mon  povóir  tout  le  plus  véritablement  que 
possible  me  sera,  par  protestation  de  non  estre  reprins  se  au- 
cune faulte  y  avoit,  car  je  ne  puis  racompter  ne  descripre  en 
prose  fors  autant  que  j'en  treuve  en-  ryme. 

91.  —  Comment  le  puissant  roy  Bondiffer  de  Cordres  assam* 
bla  ses  grans  ost  pour  venu'  en  France  a  l' encontre  du  roy 
Charles  Martel. 

L'ancienne  et  vraye  histoire  racompte  qu'en  celluy  temps  la 
guerre  fut  en  France  si  très  grande  et  si  mortelle  d'entre  le  roy 
Charles  Martel  et  le  puissant  duc  Gérard  de  Roncillon,  que 
maint  vaillant  chevallier  y  perdirent  la  vie,  mainte   dame  et 

damoiselle  y  demourerent  vesves et  si  mal  fut  le  royaulme 

de  France  mené  a  cause  d'icelle  guerre  que  les  Sarrazins  en 
mainte  contrée  en  ouïrent  les  nouvelles 

101.  —  Cy  s'ensieut  une  collation  ou  prologue  déclairant  com- 
ment le  facteur  de  ceste  euvre  a  trouvé  ung  autre  traittié 
parlant  encore  des  fais  de  Charles  Martel.^  du  duc  Gérard 
de  Fourques  et  d'autres  ^. 

•    Vous  avez  cy  dessus  peu  ouyr  comment  le   roy  Charles  Mar- 

1.  Il  n'y  a  rien  de  tout  cela  dans  la  chanson. 

2.  La  fin  de  la  rubrique  est  rédigée  autrement  dans  la  table  des 
rubriques;  voy.  ci-dessus. 


II.   —  HISTOIRE  DE  CHARLES  MARTEL       CCXXIII 

tel  et  le  noble  duc  Gérard  de  Roucillon  furent  paciffiés  ensem- 
ble de  la  grant  guerre  que  ilz  avoient  menée  l'un  contre 
Tautre,  selon  ce  que  declaire  l'un  des  livres  sur  ce  composé  et 
escript  en  vieille  rime  ;  si  convient  prendre  la  peyne  de  vous 
réduire  d'icelle  rime  en  prose,  et  vous  de  le  lire  et  entendre,  .se 
bon  vous  semble,  une  autre  manière  de  pacification  que  je  ay 
trouvée  et  veue  en  ung  autre  livre  rimé  pareillement,  lequel  ra- 
compte  du  gentil  duc  si  amplement  que  il  declaire  de  ses  fais  jus- 
ques  a  sa  fin,  et  sa  mortmeisme  contient  cestuy  derrenier  livre, 
et  parle  de  son  cousin  Fourques  quy  toujours  estoit  en  la  pri- 
son du  roy  Charles  Martel,  puis  vous  racomptera  comment 
(fol.  v<:  xix,  yo  )  l'église  de  Veselay  fut  fondée  par  beaulx  mira- 
cles et  de  la  vie  de  la  noble  duchesse  Berthe,  sa  femme,  qui 
vesquy  moult  saintement,  mais  de  sa  fin  ne  racomptera  point 
ristoire,  car  elle  ne  parlera  fors  jusques  a  la  fin  du  duc.  Et  de  la 
mort  du  roy  Charles  Martel  racomptera  l'istoire  en  ung  autre 
livre  subséquent,  lequel  fera  mention  de  son  filz  Pépin  le  petit, 
lequel  fut  en  son  temps  garny  de  grant  vaillance,  jasoit  ce  qu'il 
fust  de  petite  corpulence  et  stature.  Si  reprendra  l'istoire  a  ra- 
compter  du  prince  Gérard  quy  estoit  au  tournoy,  ou  luy  et  sa 
compaignie  regardoient  jouster  les  barons  auprès  de  Buillon,  la 
ou  elle  ploura  mainte  lerme  en  ramenant  a  mémoire  le  temps 
passé,  tellement  que  ses  lermeâ  cheoient  sur  la  face  de  son  sei- 
gneur quy  son  chief  avoit  mis  ou  giron  de  la  dame  ainsi  comme 
par  ennuy  '.  Et  ce  que  je  diray,  a  celle  fin  que  ce  ne  semble  re- 
ditte  aux  liseurs  ou  aux  escoutans  abregeray  couramment  tout 
le  mieulx  que  je  poufray,  jusques  a  ce  que  la  matière  soit 
changie  que  vous  avez  ja  entendue.  Si  pourrez  croire  lequel 
que  mieux  vous  semblera  digne  pour  y  adjouster  foy,  car  en 
deux  manières  ne  peurent  les  deux  princes  estre  véritablement 
pacifiés.  Et  pour  tant  que  je  meisme  ne  le  pourroie  croire, 
vous  fay  je  recitation  de  ce  que  j'ay  trouvé  par  escript  comme 
dit  est.  Et  puis  par  ce  croire  qne  tous  livres  ne  se  ressemblent 
mie,  combien  qu'ilz  parlent  tout  d'une  matière. 

Quant  le  désolé  prince  Gérard  se  senty  moullié  des  lermes 
quy  des  yeulx  de  la  dame  cheirent  sur  sa  face,  et  il  luy  eust 

I.  Cf.  la  chanson,  g  534. 


CCXXIV  APPENDICE 

dit  ce  que  cy  dessus  est  contenu,  ijoh  V^  xx)  elle  le  semondy 
et  requist  qu'il  voulsist  retourner  a  Paris,  la  ou  il  sçauroit  estre 
le  roy,  disant  que  quaresme  estoit  et  bon  temps,  et  que  tout 
homme  se  devoit  amender  contre  le  jour  de  Pasques  quy 
approuchoit,  ayant  fiance  en  la  royne  sa  suer,  laquelle  pourcha- 
ceroit  sa  paix  comme  elle  l'avoit  en  une  nuit  songié.  Et,  fin  de 
compte,  elle  fist  tant  par  ses  parlers  que  le  duc  son  seigneur  s'i 
accorda.  Lors  ilz  partirent  d'illec  et  enquirent  ou  le  roy  se  te- 
noit,  et  l'en  leur  dist  qu'il  aloit  faire  ses  Pasques  a  Orléans.  Si 
cheminèrent  tant  qu'ilz  viendrent  en  la  cité  tout  ainsi  mal  ha- 
billie's  povrement,  comme  vous  le  povez  penser  que  si  estoient 
ilz'... 


102.  —  Comment  la  royne  de  France  fist  rendre  et  délivrer 
au  duc  Gérard  Roncillon  et  ses  autres  places  sans  le  sceu  du 
roy. 

L'anchienne  histoire  racompte  que  quant  le  duc  Gérard  et  la 
duchesse  Berthe  sa  femme  eurent  estez  au  roy  Charles  Martel 
présentez  par  la  royne,  quy  l'ottroy  avoit  et  le  don  de  la  paix 
du  duc  Gérard  et  de  Berthe  sa  suer  ^,  et  le  roy  eust  regardé  le 
roy  ^  par  despit  et  respondu  a  la  royne  qu'elle  l'avoit  trahy  en 
la  présence  des  barons  quy  la  estoient,  il  ^*  fu  tant  esbahy  que 
merveilles,  et  non  sans  cause  quant  il  le  vist  partir  du  prael 
sans  avoir  de  luy  nulle  bonne  response.  Et  dist  a  la  royne  qu'il 
vouldroit  estre  [fol.  v<^  xxvij)  dont  il  estoit  venu,  puis  que  autre- 
ment ne  se  povoit  avecques  le  roy  appointier.  Et  luy  requist 
qu'elle  luy  feist  ses  meschans  habis  rapporter  et  qu'elle  le  feist 
secrètement  conduire  en  la  cité,  voire  par  ainsi  que  sa  femme 
Berthe  luy  demourast,  et  qu'il  s'en  alast  tout  seul  a  son  aven- 
ture. Si  devez  sçavoir  que  grant  fut  le  dueil  que  la  duchesse 
démena  quant  elle  ouy  ainsi  parler  son  seigneur,  et  respondi 

1.  Cf.  la  chanson,  §  336. 

2.  Cf.  la  chanson,  §  547. 
'Ò.  Sic,  corr.  Gérard. 

4.  Gérard. 


.11.   HISTOlKb:   1)K  CHARLKS  MARTEI.          CCXXV 

devant  la  royne  quy  en  eust  tout  grant  pitié  que  elle  plus  ne 
pouoit  :  «  Lasse  !  »  fait  elle,  «  mon  chier  seigneur,  vous  voulez 
«  ainsi  eslongier  d'icy  sans  moy,  quant  si  longuement  et  jusques 

«.  aujourd'uy  vous  ay  tenu  tant  bonne  compaignie  » 

Ainsi  comme  la  se  doulousoient  le  duc  Gérard  et  la  duchesse, 
vint  devant  la  royne  ung  escuier  de  moult  bonne  part,  lequel 
estoit  filz  d'un  ancien  preudhomme  et  vaillant  chevallier  nommé 
Begon  de  Valaloy  ;  et  se  faisoit  son  filz  appeller  Bertran  de  Va- 
laloy  ',  quy  de  loyaulté,  de  preudhommie  et  de  bonté  estoit  duit 
et  asseuré  par  nature  a  enssieuvir  les  meurs  et  les  (v<>)  conditions 
de  son  père  Begon,  et  dist  a  la  royne  par  très  grant  sens  :  «  Ma- 
«  dame,  je  viens  vers  vous  privéement  pour  mon  cousin  Gérard 
«  qui  cy  est  aidier  de  tout  mon  pouoir  a  saulver  se  je  pouoie. 
«  Et  sachiés  que  le  roy  est  très  mal  meu  par  l'enhort  de  son 
«  conseil  qui  traitte  avecques  luy  de  la  mort  du  conte  Fourques 
«  et  de  la  sienne  niepce,  dont  a  paines  se  pourra  garder  se  brief 
«  vous  n'y  remédiés,  car  les  parens  du  duc  d'Ardenne  en  sont 
«  de  ceste  heure  a  conseil,  duquel  je  me  suy  party  hastivement 
«  pour  vous  en  venir  advertir.  »  Si  fut  le  noble  duc  de  ces  nou- 
velles plus  doulant  que  par  avant  %  et  moult  en  remerchia  son 
cousin,  priant  humblement  a  la  royne  qu'elle  le  voulsist  de  leans 
délivrer.  —  «  Certes,  sire  Gérard  »,  fet  elle,  «  non  feray.  Et  ja 
«  n'aies  paour,  car,  maulgré  tous  voz  ennemis,  je  vous  remet- 
«  tray  en  vostre  seignourie,  puisque  le  roy  m'a  le  don  de  vostre 
«  paix  ottroié,  et  bien  en  est  en  moy  par  les  manières  que  vous 
«  orrez,  et  sanz  ce  que  le  roy  ne  autre  m'en  scelist  reprendre. 
«  Vray  est  que  ja  piecha  fut  au  roy  et  a  moy  par  pèlerins  rap- 
«  porté  et  certiffié  pour  vérité  que  vous  estiés  mort.  Si  deman- 
«  day  au  roy  le  douaire  de  ma  suer  quy  est  icy,  pour  lequel  il 
«  me  donna  Roncillon  et  tout  le  pais,  Montargon,  Dijon,  Chas- 
«  tillon,  Vaulcoulour  ^  et  plusieurs  autres  places  fortes  assez, 
«  lesquelles  j'ay  tous  jours  depuis  tenues  en  ma  main,  les  ay 
«  fournies  de  gens  quy  y  sont  pour  moy  et  qui,  sans  nulle  con- 
«  tradiction,  seront  a  mes  commendemens  obeïssans.  Si  vous  y 

1.  Cf   la  chanson,  fin  du  g  55i. 

2.  Cf.  §  354. 

3.  Même  énumération  au  g  353  de  la  chanson. 


CCXXVI  APPENDICE 

«  envoieray  premiers,  et  ma  suer  et  moy  nous  sieuvrons  avec- 
«  ques  Bertran  et  plusieurs  autres  qui  me  tendront  compaignie. 
«  Et  au  triboul  comme  {fol.  v^  xxviij)  au  triboul,  le  roy  se  ra- 
«  paisera  après  s'il  voeult.  » 

Quant  la  royne  eut  en  son  cœur  entreprins  la  salvation  du 
duc  Gérard,  elle  manda  ung  moult  noble  homme  nommé  Droon  ', 
lequel  avoit  un  filz,  chevalier  preu,  sage  et  vaillant,  nommé  An- 
chier  quy  le  chastel  de  Roncillon  avoit  en  garde  de  par  la  royne, 
et  luy  dist  :  «  Vous  me  ferez  finance  de  gens,  sire  Droon  »,  fet 
elle,  «  et  me  conduirez  le  mien  frère  Gérard  que  cy  est,  sur  vos- 
«  tre  vie,  jusques  a  Roncillon,  et  direz  de  par  moy  a  vostre  filz 
«  Anchier  qu'il  le  rechoive  leans  et  qu'il  luy  livre  le  chastel  et 
«  tous  ceulx  de  la  contrée,  et  que  je  iray  brief  par  delà  après 
«  vous.  »  Pour  abregier,  Droon  obey  de  bon  cœur  a  son  com- 
mandement, et  par  l'ordonnance  de  la  royne  luy  fist  un  cheval 
délivrer  tel  que  ou  pais  n'en  avoit  point  de  meilleur.  Si  s'en 
partirent  et  chevauehierent  tant  qu'il  arrivèrent  près  de  Ron- 
cillon. Et  quant  ilz  furent  auques  près,  ou  prochain  bois,  Droon 
dist  au  noble  duc  que  bon  seroit  qu'il  demourast  illec  jusques  à 
ce  qu'il  feust  retourné  de  Roncillon  ^.  «  Et  que  voulez  vous  aler 
«  faire  a  Roncillon,  sire  Droon?  »  ce  luy  dist  lors  le  duc. —  «Je 
«  m'en  yray  parler  a  mon  filz  Anchier,  sire  duc  »,  fet  il,  «  et 
«  sçauray  se  les  manans  et  habitans  de  leans  seront  joieulx  de 
«  vostre  venue  ou  non.  »  Et  fin  de  compte  s'en  party  et  laissa 
le  duc  en  la  forest  quy  estoit  ung  petit  pensif  pourquoy  Droon 
tenoit  ces  termes,  mais  l'istoire  dit  que  pour  ce  le  faisoit  qu'il 
sçavoit  de  vray  que  tant  l'aymoient  ceulx  du  paijs  que  a  l'en 
devant  de  luy  vendroient  honnourablement,  mais  que  ilz  sceus- 
sent  de  vray  sa  venue.  Et  quant  Droon  fut  leans  arrivé,  Anchier 
le  receupt  moult  joyeusement  et  luy  demanda  des  nouvelles  de 
la  court  %  et  il  luy  racompta  la  venue  du  noble  duc  Gérard,  le 
traittié  du  (v»)  roy  et  de  luy,  et  comment  la  royne  l'envoioit  en 
Roncillon  pour  luy  faire  ses  terres  délivrer. 


1.  Cf.  la  chanson  §  354,  o^  toutefois  il  n'est  pas  parlé  d'Anchier. 

2.  Cf.  §  533. 

3.  Cf.  le  l  556    où  cette    question    est    auribuée    aux   habitants   de 
Roussiilon  en  minéral. 


II.    —  HISTOIRE  DE  CHARLES  MARTEL        CCXXVU 

Merveilleusement  fut  joieux  Anchier  quant  il  ouy  les  nou- 
velles du  noble  duc  Gérard  quy  celle  part  venoit.  Il  assamblalors 
le  clergié  et  les  notables  bourgois  de  leans  et  leur  declaira  le 
fait,  dont  tous  furent  joieux  que  plus  ne  pouoient,  et  se  délibé- 
rèrent d'aler  au  devant  de  luy  en  notable  procession  '.  Et  aiiisi 
fut  le  gentil  duc  Gérard  receu  de  ses  hommes,  quy  tant  avoient 
eu  a  souffrir  pour  sa  guerre  que  déshéritez  en  estoient  les  plu- 
sieurs et  en  grant  nombre,  mais  tous  plouroient  de  joye  pour 
sa  venue  et  lui  offrirent  leurs  corps,  leurs  biens  et  leurs  services 
jusques  au  mourir.  Si  les  eust  le  duc  pour  celle  cause  tellement 
recommendez  qu'en  la  fin  il  leur  en  fut  de  mieulx.  Et  quant  il 
se  vit  en  Roncillon  obey,  et  il  sceut  que  le  chastel  estoit  très 
bien  garny  de  vivres  et  de  bonne  artillerie,  il  requist  au  notable 
chevalier  Droon  et  a  son  filz  Anchier  que  ilz  voulsissent  par- 
fournir  le  commandement  de  la  royne.  Adont  ilz  firent  par  tout 
e  paijs  assavoir  la  paix  du  noble  duc,  sa  venue  et  l'aliance  que 
la  royne  avoit  avecques  luy,  en  leur  priant  que  de  gens  ne  luy 
voulsissent  faillir  pour  aler  secourir  Fourques,  son  cousin,  en 
Auridon,  se  les  parens  du  duc  d'Ardenne  le  vouloient  par  au- 
cune aventure  aler  illec  assegier  ^.  Et  ilz  luy  mandèrent  que  de 
ce  ne  se  soussiast,  et  que  ja  ne  luy  fauldroient  de  gens,  d'argent 
ne  de  bon  vouloir.  Et  adont  le  vaillant  prince  Gérard  rendi 
grâces  a  nostre  Seigneur  de  la  bonté  qu'il  luy  avoit  par  sa  debon- 
naireté  faitte,  comme  d'avoir  ainsi  acquis  l'amour  [fol.  v^  xxix) 
de  la  royne.  Si  se  taist  atant  l'istoire  du  gentil  duc  Gérard,  et 
de  ceulx  de  Roncillon,  et  parle  de  la  royne  qui  estoit  ale'e  a 
Orléans  pour  ouyr  de  toutes  nouvelles  et  de  ses  anchiens  en- 
nemis. 


FIN  DU  VOLUME 
Ainsi  fut  le  duc  hors  de  la  pensée  ou  Atamins  l'avoir  mis  a 

1.  Cf.  g  337. 

2,  Cf.  'i  539. 


CCXXVIII  .  APPENDICE 

tort  et  sans  cause.  Et  quant  ilz  furent  dedens  le  chastel,  lors 
paru  le  jour  bel,  si  cuida  le  duc  soy  vengier  du  traittre,  mais 
fuy  s'en  estoit  '.  Et  lors  le  duc  manda  le  gentil  chevallier  Gui- 
train,  pour  Tamour  de  la  duchesse  seulement  qu'il  avoit  si 
loiaument  compagnie  ;  et  tant  le  regarda  le  duc  en  parlant  a 
luy,  qu'il  le  recongneu  et  luy  demanda  se  il  estoit  Guitrain  son 
parent,  et  il  luy  respondi  que  ouy,  car  plus  ne  se  pouoit  celer. 
Adont  il  l'embrassa  bien  amoureusement,  et  luy  demanda  ou-  il 
avoit  si  longuement  esté  ;  et  il  luy  dist  qu'il  s'en  estoit  fuy  de 
la  bataille  lorsque  le  conte  Fourques  fut  prins  devant  Ron- 
cillon,  et  passa  la  mer  ou  il  fut  prins  des  Sarrazins  qui  l'avoient 
tenu  prisonnier  l'espace  de  vingt  ans,  mais  il  en  estoit  eschappé 
par  les  prières  qu'il  avoit  faittes  par  grant  dévotion  a  la  sainte 
Magdalene  ^.  Et  quant  Guintrain  eust  son  estât  et  sa  grant  po- 
vreté  racomptez,  il  demanda  au  noble  duc  Gérard  du  sien.  Et 
il  luy  en  respondi  tout  ce  que  cy  devant  en  avez  ouy  racompter. 
Et  iinablement  le  retint  le  bon  duc  a  sa  court,  et  tant  le  hon- 
noura  qu'il  luy  donna  Vezelay  et  plenté  d'autres  seigneuries, 
dont  il  vesqui  moult  honndurablement,  et  fut  a  sa  court 
avecques  {fol.  v  <^  Ixj)  les  deux  prudents  et  sages  chevalliers 
Audicas  et  Bedelon  quy  longuement  le  servirent.  Et  depuis 
celluy  temps  envieillirent  tous  moult  fort,  et  se  changa  en  telle 
manière  le  monde  que  a  paines  pouoient  les  jeunes  recon- 
gnoistre  les  anciens.  Et  le  duc  Gérard  départi  aucunes  de  ses 
terres  aus  trois  filz  du  conte  Fourques^.  Et  desja  estoit  l'ainsné 
pourveu  de  la  duchie'  d"Ardenne  comme  dit  est,  mais  comment 
il  les  départi  ne  fait  Tistoire  aucune  mention,  ainchois  dist  que 
tant  comme  il  eust  depuis  la  vie  ou  corps,  il  vesquy  haulte- 
ment  et  en  tre's  grant  honneur,  et  pour  entretenir  la  coave- 
nence  qu'il  avoit  fait  au  père  saint  et  au  roy  Charles  Martel,  il 
voulu  faire  mâchonner  et  fonder  treze  abbayes. 

En  la  derrenere  escheve'e  des  treze  abbayes,  laquelle  fut  la 
ou   la    balaille  de   Roncillon   avoit  esté   faitte,    en   la    plaine 

i.  C.  §663. 

2.  Cf.  l  666. 

3.  Cf.  i  673  où  il  eit  dit  que  Fouquc  avait,  non  pas  trois, 'mais  qua- 
tre fils. 


II.   —   HISTOIRE  DE  CHARLES  MARTEL       CCXXIX 

d'icelluy  iieu  fist  le  noble  duc  fonder  moisnes  noirs  jusques  a 
cent,  ainsi  que  racompte  i'istoire,  et  y  fist  faire  de  moult  idéaux 
jardinages  esquelz  il  prendoit  moult  grant  plaisir,  et  souvent 
s'en  alloit  par  iceulx  desduire  et  esbatre,  pour  tant  que  il  y  fai- 
soit  joyeulx  a  merveilles  et  que  le  lieu  estoit  si  tre's  delitable  '. 
Et  en  celluy  temps  estoit  le  vaillant  prince  moult  anchien, 
pour  quoy  il  ne  demandoit  que  l'aise  et  le  repos.  Si  advint  qu'il 
s'en  ala  ung  jour  esbatre  et  passer  temps  en  icelluy  jardin  tant 
delitable.  Et  en  oyant  chanter  les  petits  oisillons,  en  soy  par 
illec  pourmenant,  entra  en  une  pensée,  et  luy  souvint  de  ses 
parens  et  bons  amis  quy  mors  estoient  par  la  guerre  de  luy  et 
de  Charles  Martel,  et  plus  du  conte  Boos  de  Carpion  que  {v°) 
de  nul  autre,  car  tant  Tavoit  aymé  que  les  lermes  luy  dévalè- 
rent adont  des  yeulx.  Et  tellement  eust  le  cœur  destroit  d'an- 
goisseux  courroux  que  il  retourna  vers  l'ostel,  et  comme  celluy 
quy  plus  ne  peust  avoir  sa  parole  a  délivre,  requist  a  ceulx  quy 
le  menoient  ou  monstra  par  signe  qu'il  vouloit  incontinent  aler 
sur  son  lit  reposer,  et  de  fait  y  ala.  Et  lors  vint  illec  la  noble 
duchesse  quy  bien  le  cuida  reconforter,  mais  il  ne  la  fist  fors 
regarder,  car  tant  avoit  le  cœur  serré  qu'il  ne  pouoit  avoir  sa 
parole.  Si  fut  la  dame  moult  esbahie  et  non  sans  cause.  Adont 
elle  manda  l'abbé  qui  la  vint  avecques  de  ses  religieux  quy 
bien  et  soingneusement  le  visitterent  a  leur  pouoir. 

A  chief  de  pièce,  par  vertu  de  certaines  prières  que  l'on  fist 
illec,  le  noble  duc  recouvra  sa  parole  et  fist  son  ordonnance  ^, 
en  requérant  estre  confessé  et  avoir  le  corps  de  nostre  Seigneur, 
lequel  ne  luy  fut  point  reffusé.  Et  fin  de  compte,  son  derrenier 
jour  estoit  venu  et  convenoit  qu'il  passast  de  ce  monde;  ne  dist 
point  I'istoire  combien  de  jours  après,  mais  bien  racompte  que 
l'on  fist  pour  son  ame  le  plus  beau  service  que  l'en  peust  faire  \ 
et  fut  enterré  si  solempnellement  qu'on  n'eust  sceu  mieulx.  Et 
ainsi  fini  le  noble  et  vaillant  duc  Gérard  de  Roncillon  parceste 
manière,  car  il   ne   pouoit  plus  la  mort  eschever.   C'est  une" 

1.  C'est  ici  pour  la  première  fois  que  nous  voyons  Girart  représenté 
sous  l'aspect  d'un  amateur  de  jardins. 

2.  C'est-à-dire  son  testament. 

3.  La  chanson,  du  moins,  ne  dit  rien  des  obsèques  de  Girart. 


CCXXX  APPENDICE 

chose  que  personne  nulle  ne  peult  fuir  quant  l'eure  est  venue 
ne  nul  quel  qu'il  soit  n'en  eschapera,  ainchois  convendra  les 
ungs  passer  après  les  autres  '.  Mais  en  cest  présent  volume 
n'est  plus  parlé  que  de  luy  et  de  sa  fin,  car  de  {fol.  v<^  Ixij)  la 
vertueuse  duchesse  Berthe  ne  parle  plus,  du  roy  de  France  ne 
du  conte  Fourques  quy  moult  anchien  estoit.  Et  au  regard  de 
Charles  Martel,  il  ne  vesquy  guaires  depuis,  car  les  Sarrazins 
quy  bien  sceurent  la  mort  du  duc  Gérard  vindrent  en  France 
a  merveilleusement  grosse  arme'e,  et  tant  eurent  d'affaires  les 
François  que  trop,  comme  l'en  treuve  en  ung  autre  livre  sub- 
séquent a  cestuy,  devisant  la  mort  du  redoubté  prince  Charles 
Martel,  et  comment  son  filz  Pépin  fut  couronné,  voire  et  a 
quelle  difficulté,  pour  la  pepitesse  [sic]  de  luy  quy  en  son  temps 
fist  de  moult  haultes  et  belles  vaillances  et  fut  bien  amé  de  son 
pœuple.  Et  pour  ce  que  la  narration  de  cestes  croniques  est 
moult  longue,  il  est  expédient  d'en  faire  plusieurs  volumes, 
dont  cestuy  est  le  premier  de  quatre  esquelz  sont  contenues 
les  guerres  du  Loherain  Guerin,  du  commencement,  en  enssieu- 
vant,  de  temps  en  temps  et  de  règne  en  autre,  voire  autant 
qu'il  en  a  esté  trouvé. 

Cy  fine  le  premier  des  quatre  volumes  dessus  déclarés  ou  pro- 
logue de  ung  chascun  d'iceulx  et  en  la  fin. 


DEBUT     DU    SECOND    VOLUME 

(Ms.  n"  7  de  la  Bibliothèque  roj-ale  de  Belgique.) 

{Fol.  j)  Prologue  du  second  volume  parlant  des  vaillances  des 
deux  très  nobles  princes  Charles  le  Chai/  et  monseigneur 
Gerart  de  Roncillon  le  puissant  duc. 

Pour  ce  que  les  fais  des  anciens  ont  esté  de  haulte  recom- 
mandation, est  il  a  la  fois  convenable  de  une  meisme  matière 
faire  plus  de  ung  volume.  Pourquoy,  voyant  le   premier   livre 

I.  Juste  observation. 


II.   —  HISTOIRE  DE  CHARLES-MARTEL       CCXXXI 

estre  de  bonne  grandeur,  j'aycomparty  ces  présentes  cronicques 
en  quatre  volumes,  comme  il  appert  et  corne  plus  a  plain  est 
declairé  ou  prologue  du  premier  volume.  Et  en  ensieuvant 
nostre  matière,  en  délaissant  ou  premier  volume  a  parler  des 
faiz  de  monseigneur  Gérard  de  Roncillon,  quy  retourna  devers 
madame  Berthe,  sa  femme,  pour  luy  racompter  de  ses  nou- 
velles et  adventures,  nous  dirons  en  la  manière  quy  s'ensieut. 

(]7o)  Prologue  du  translateur. 

Vous  avez  ou  volume  précèdent  ouy  recorder  bien  au  long 
les  grans  fais  et  proesses  de  deux  nobles  et  vaillans  prinches 
Charles  Martel  et  Gérard  de  Ronssillon,  et  comment  après 
grant  amour  ilz  eurent  grant  guerre  ensamble,  mais  pource  que 
depuis  celluy  volume  précèdent  achiefvé,  j'ay  sceu  qu'il  en  a 
esté  fait  et  compilé  ung  autre  quy  racompte  comment  le  noble 
et  puissant  prince  monseigneur  Gérard  régna  au  temps  de 
Charles  le  Chaulf,  et  que  les  deux  damoiselles  qu'ilz  eurent 
espousées  feurent  filles  du  conte  de  Sens,  et  aussi  que  depuis 
l'exil  et  banissement  de  monseigneur  Gérard  et  qu'ils  furent 
pacifiés  ensemble,  ilz  eurent  plusieurs  batailles  l'un  contre 
l'autre,  j'ay  prins  ma  conclusion  de  mettre  par  manière  de  pro- 
heme  la  substance  dudit  volume  en  la  fourme  quy  s'ensieut  '  : 

Vray  ^  est  que  le  noble  prince  monseigneur  Gérard  de  Rons- 

1 .  Voy.  ci-dessus,  p.  clxviii. 

2.  C'est  l'abrégé  de  Wauquelin,  commençant  ici,  non  point  au  pre- 
mier chapitre,  mais  à  une  phrase  qui  se  trouve  dans  le  courant  du  se- 
cond chapitre  :  «  Cestuy  noble  prince  Gérard  de  Rossillon  fut  filz  du 
«  duc  Droon  de  Bourgogne,  lequel  ayda  a  Charlemaigne  en  ses  con- 
«  questes,  et  fut  homme  de  grant  pouoir,  riche  et  puissant,  saige  et 
t(  prudent  en  tous  ses  faitz,  lequel,  après  la  mort  du  puissant  roy 
u  Charlemaigne,  demoura  atout  son  ost  en  Espaigne  la  ou  il  souffrit 
«  maintes  paines  et  maint  travail  pour  accroistre  et  augmenter  la  loy 
de  nostre  saulveur  Jesucrist  »  Edit.  de  M.  de  Terrebasse,  p.  16;  cf. 
J.  Mansel,  Bibl.  nat.  fr.  304,  fol.  cxlvij  c.  qui  offre  exactement  le 
même  texte,  sauf  variantes  graphiques.  —  On  voit  qu'il  y  a  quelques 
différences  et  que,  notamment,  le  ms.  de  Bruxelles  a  omis  une  partie 
de  la  phrase. 


CCXXXII  APPENDICE 

sillon  fut  filz  du  vaillant  Droon,  duc  de  Bourgoingne,  lequel, 
après  la  mort  du  noble 'empereur  Charlemaine,  demoura  en  Es- 
paigne  ou  il  souffry  moult  de  travaulz  pour  accroistre  et  augmen- 
ter la  loy  de  nostre  benoit  saulveur  Jhesucrist.  Et  ancoires  y 
estoit  il  prisonnier  aux  Sarrazins,  si  comme  aucuns  dient,  quant 
la  guerre  encommença  d'entre  Charles  le  Chaulf  et  monseign"eur 
Gérard.  Et  la  cause  pourquoy  celle  guerre  mut  d'entre  ces  deux 
nobles  et  puissans  princes  fut  telle.  Quant  l'empereur  Charle- 
maine fust  trespassé,  il  laissa  Loys,  son  filz,  quy  tint  la  monar- 
chie ou  empire  de  Romme,  de  France  et  d'AUemaigne.  Cestuy 
empereur  Loys,  qui  fut  surnommé  [fol.  ij)  le  débonnaire,  laissa 
trois  filz  après  son  trespas,  c'est  assavoir  :  Lothaire  le  premier, 
Loys  le  second  et  Charles  le  Chaulf  fut  le  tiers.  Quant  Loys 
leur  père  fut  trespassé,  Lothaire  voult  tenir  toute  la  monarchie 
d'Italie,  de  France  et  d'AUemaigne,  comme  avoit  fait  son  père, 
et  voult  assigner  ses  deux  frères  Loys  et  Charles  sur  autres  sei- 
gneuries particulières,  de  quoy  Loys  et  Charles  ne  furent  pas 
bien  contemps,  mais  vouloient  avoir  leur  part  chascun  par  soy 

es  seignouries  que  leur  père  avoit  possessé 

[Fol.  xlix)  Quant  le  rendus  eut  entendu  l'angle  de  nostre 
Seigneur,  il  obey  a  son  commandement,  car  lorsque  l'evesque, 
ceulx  de  l'église  et  le  peuple  eurent  ces  paroles  ouyes,  ilz  en- 
commencerent  tous  par  grant  dévotion  a  rendre  grâces  a  Dieu 
de  ce  que  ainsi  les  avoit  daigniés  visitter.  Et  lors,  a  moult  grant 
honneur  et  révérence,  ilz  alerent  descouvrir  le  corps  saint  quy 
avoit  reposé  sept  ans  en  ce  lieu  et  le  trouvèrent  odourant  moult 
souef  et  tout  entier.  Le  bon  evesque  quy  de  ce  lieu  le  leva,  le 
mist  en  un  très  riche  cendal,  puis  le  posa  en  une  noble  chasse, 
et  en  ce  point  le  portèrent  a  grant  honneur  et  jubilation  chan- 
tant continuellement  hympnes  et  pseaulmes  jusques  dedens 
l'église  de  Poultieres,  ouquel  lieu  leur  (v°)  vindrent  au  devant 
l'abbé  dudit  lieu  de  Poultieres,  les  nobles  hommes  et  le  pœuple, 
et  le  receurenta  très  grant  révérence;  et,  en  chantant  pseaulmes 
devottement  a  nostre  Seigneur,  l'enterferent  en  icelle  notable 
église  en  ung  moult  riche  sarcus  et  très  bien  ediffié  a  merveilles, 
au  plus  près  de  madame  Berthe,  sa  femme,  sur  lequel  sarcus 
est  en  escript  en  ung  epitaphe  son  nom  et  sa  vie,  c'est  assavoir 
comment  il  fonda  douze  églises,  coment  il  vainquy  par  douze 


H.    —  HISTOIRE  DE  CHARLES  MARTEL       CCXXXIII 

fois  le  roy  Charles  le  Chaulf  de  France,  et  comment  il  mendia 
par  sept  ans  entiers  pendant  lequel  temps  il  portoit  le  charbon 
vendre  '. 

Touteffois,  jasoit  ce  que  ceste  histoire  puist  estre  ou  non 
estre  véritable,  comme  j'aye  trouvé  es  croniques  Martinien- 
nes  Charles  Martel  mis 'pour  la  guerre  qu'il  eut  encontre 
monseigneur  Gérard  de  Roncillon,  duc  et  conte  de  Bour- 
goingne,  et  après  ce  que  j'ay  veu  Vincent  en  son  Miroir  Histo- 
rial,  ouquel  il  racompte  que  ou  temps  de  Charles  Martel  par 
Gérard  de  Ronssillon,  duc  de  Bourgoingne,  fut  translatté  le 
corps  de  la  benoitte  Magdalene  en  l'église  de  Vezelay  fondée 
par  ledit  monseigneur  Gérard  ^  ;  attendu  aussi  qu'en  toutes   les 


1.  Voici  la  partie  correspondante  dans  l'abrégé  imprimé  (début  du 
ch.  XXV,  édit.  Terrebasse,  p,  iSy)  :  «  Ces  nouvelles  ouyes,  ilz  com- 
«  mencerent  tous  par  vraye  dévotion  a  regracier  Dieu  de  ce  que  ainsi 
«  il  les  avoit  visités.  Et  alors,  a  grant  honneur  et  révérence  ilz  alerent 
«  descouvrir  le  sainct  corps  qui  sept  ans  entiers  geut  en  ce  lieu  et  le 
a  trouvèrent  odourant  très  sonef  et  tout  entier.  Et  l'evesque  le  leva  et 
«  l'enveloppa  en  ung  net  cendal,  et  puis  ilz  le  mirent  en  une  noble 
«  chasse  et  riche  et  le  mirent  en  ce  point  sur  une  lictiere,  et  le  mene- 
«  rent  a  grant  honneur  et  jubilation  jusques  a  Teglise  de  Poytiers 
«  (Poultieres,  J .  Mansel),  dont,  quant  ilz  approchèrent  du  lieu,  l'abbé 
«  et  le  clergié  et  tous  les  nobles  et  le  peuple  du  pays  environ  vindrent 
a  a  torches  et  a  banieres  en  notable  procession  a  rencontre  du  corps 
u  sainct  et  le  receurent  et  le  portèrent  a  l'église  en  chantant  grâces  et 
«  loenges  a  nostre  Seigneur,  et  l'enterrèrent  en  ladicte  église  de  Poy- 
«  tiers  en  ung  noble  sarcuz  moult  riche  et  bien  entaillié,  au  plus  près 
«  de  madame  Berte  sa  femme.  Quant  le  service  divin  fut  acomply, 
ce  chascun  s'en  alla  en  sa  place  en  rendant  grâces  a  Dieu  de  l'honneur 
«  que  leur  eust  fait  et  de  leur  donner  telz  intercesseurs  au  ciel,  ayant 
u  espérance  de  Dieu  que,  par  le- mérite  de  ces  deulx  sainctes  person- 
«  nés,  nostre  Seigneur  exaulceroit  leurs  prières,  et  que  tout  le  pays  en 
a  vauldroit  mieulx.  Et  lors  fut  mis  par  escript  toute  leur  vie,  leur  con- 
«  versation  et  leurs  faictz,  et  furent  gardées  leurs  légendes  en  ladicte 
«  église  de  Poytiers  longtemps  après  leurs  trépas.  Mais  aulcuns  temps 

«  après  ladicte  église  fut   arse  et  destruycte »  Même    leçon    dans 

J.  Mansel,  ms.  cité,  fol.  clxxj  d. 

2.  Vincent,  Spec.  hist.  1.  XXIII,  ch.  cli,  reproduit  le  passage  de  Si- 
gebert,  cité  plus  haut  (p.  cxii),  d'après  Jacques  de  Guise. 


CCXXXIV  APPENDICE 

conquestes  de  l'empereur  Charlemaine  n'est  point  parlé  du  duc 
Droon,  père  de  icelluy  duc  Gérard,  j'ay  eu  plusieurs  débats  en 
moy,  et,  toutdebatu  et  considéré,  je  suis  mieulx  d'oppinion  que 
ces  choses  advindrent  du  temps  de  Charles  Martel  que  au  temps 
de  Charles  le  Chaulf.  Neantmains,  de  tout  ce  et  de  toutes  autres 
choses,  je  me  rapporte  (fol.  l)  en  là  correction  de  ceulx  quy 
prendront  la  paine  d'en  sçavoir  la  vérité,  et  requiers  aux  lisans 
que  se  en  mon  euvre  ilz  treuvent  chose  ou  il  y  ait  a  reprendre, 
qu'ilz  le  vueillent  corrigier  en  excusant  mon  ygnorance,  priant 
a  Jhesucrist,  filz  de  la  très  glorieuse  vierge,  qu'il  doinst  a  tous 
loiaulx  princes  chrestiens  tellement  gouverner  leurs  subgets, 
qu'il  leur  puist  redonder  a  gloire  et  a  loenges,  et  en  la  fin  soient 
herbegiés  en  la  mansion  éternelle,  ameij,  en  laquelle  nous  maine 
le  Père,  le  Filz  et  le  Saint  Esperit.  Amen. 

Cy  fine  le  proheme  et  histoire  des  haiil^  et  vertueul^  loables 
et  puissans  fais  du  noble  duc  et  conte  de  Bourgoingne,  mon^ 
seigneur   Gérard  de  Ronssillon. 


TABLE  DE  L'INTRODUCTION 


Pages. 
Chapitre  I*'''.  —  L'histoire.  —  Le  comte  Girart m 

—  II.  —  La  poésie.  —   Girart  de   Vienne,  Girart    de 

Frette,  Girart  de  Roussillon xiii 

—  m.  —  L'ancienne  et  la  nouvelle  chanson  de  Girart 

de  Roussillon ' , . .  xx[ 

—  IV.  —  Ktat  des  personnes  et  civilisation  dans  Girart 

de  Roussillon lvji 

—  V.  —  Girart  de  Roussillon  dans  l'épopée  française.     Lxxxrx 

—  VI.  —  Témoignages  divers ctr 

—  VII.  —  Les  romans  en  vers  et  en  prose  de  Girart  de 

Roussillon  aux  xive  et  xv^  siècles cxxni 

Conclusion clxxi 

Appendice.  —  I.  Manuscrits  et  langue  de  la  chanson   renou- 
velée  , CLXXIII 

II.  Rubriques  et  extraits  de  VHistoire  de  Charles  Martel 
compilée  en  1448  et  grossoyée  par  David  Aubert  en 
1465 CXCII 


GIRART  DE  ROUSSILLON  . 


1 .  Ce  fut  à  la  Pentecôte,  au  gai  printemps  ;  Charles  tenait 
sa  cour  à  Reims.  Il  y  avait  maintes  personnes  au  cœur  franc; 
le  Pape  y  fut  et  prêcha.  La  messe  dite,  Charles  monte  au 
palais  jonché  de  fleurs  ^  ;  au  dehors  Girart  et  sa  mesnie  bâtis- 
sent des  quintaines-,  et  se  livrent  à  maint  exercice.  Le  roi  l'ap- 
prend et  le  leur  défend  :  il  craint  que  des  jeux  on  en  vienne 
aux  disputes,  et  jure  par  la  sainte  croix  qu'il  n'y  a  si  puissant 
homme  à  qui  il  ne  fasse  arracher  les  yeux,  s'il  fait  scandale 
en  sa  cour.  Charles  est  le  meilleur  justicier  que  je  sache.  De 
la  mer  jusqu'ici  il  n'y  a  si  riche  baron  qui  ne  tremble  lorsque 
le  roi  s'irrite. 

2.  Quand  le  roi  a  suivi  la  procession,  on  monte  au  palais 


1.  Sur  l'usage  de  joncher  de  fleurs  les  appartements  on  peut  voir 
mon  édition  de  Flamenca,  p.  288. 

2.  Du  Gange,  dans  la  septième  de  ses  dissertations  sur  l'histoire  de 
saint  Louis,  déiinit  la  quintaine  «  une  espèce  de  bust  posé  sur  un  po- 
»  teau  où  il  tourne  sur  un  pivot,  en  telle  sorte  que  celui  qui  avec  la 
))  lance  n'adresse  pas  au  milieu  de  la  poitrine,  mais  aux  extrémitez  le 
»  fait  tourner;  et  comme  il  (le  buste)  tient  dans  la  main  droite  un 
»  baston  ou  une  épée_,  et  de  la  gauche  un  bouclier^  il  en  frappe  celui  qui 
»  a  mal  porté  son  coup.  »  Diez.  Etymologisches  Wœrterbuch,  l,  quin- 
tana,  n'enregistre  ce  mot  que  pour  dire  que  l'étymologie  n'en  a  pas  en- 
core été  trouvée.  L'article  du  Dictionnaire  du  mobilier,  de  Viollet  le 
Duc  (II,  406),  est  superficiel  et  sans  précision.  On  trouvera  dans  Strutt, 
The  Sports  and  Pastimes  of  the  People  of  England,  1.  III,  ch.  i 
(éd.  W.  Hone,  1834,  p.  ii3  et  suiv.),  un  long  article  sur  la  quintaine, 
avec  diverses  représentations  tirées  de  mss.  du  xiv*  siècle. 


2  G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  I  L  L  O  N 

qui  est  tel  qu'on  n'en  vit  jamais  :  arbalète  ni  arc  ne  sauraient 
lancer  un  trait  aussi  loin  qu'il  s'étend  en  tout  sens.  Les  murs 
et  les  boiseries  disparaissent  sous  les  étoffes  ^  Chambellans  et 
huissiers  sont  à  leurs  postes;  ils  étaient  plus  de  cent  fiers  et 
farouches.  Chacun  a  vêtu  une  pelisse  vairée  et  tient  lance  ou 
guisarme,  hache  ou  bâton.  Il  n'entre  au  palais  damoisel  ni 
jeune  homme,  s'il  n'est  personne  de  haut  rang  ou  riche  ba- 
ron. Les  archevêques  y  viennent  de  leur  province;  évêqueset 
abbés  sont  plus  de  mille,  et  Drogon  y  a  mené  trois  cent  com- 
tes et  ducs...  Drogon  donna  terre  à  Girart,  Odilon  à  Fou- 
que  ^.  Le  Pape  prend  la  parole  : 

3.  «  Seigneurs,  dit  le  Pape,  entendez-moi  tous  :  Je  ne  suis 
))  venu  ici  ni  pour  mon  profit  ni  pour  mon  plaisir,  mais 
»  pour  faire  le  service  de  Dieu...  et  à  cause  de  la  gent  païenne 
»  qui  nous  détruit.  Barons,  pour  Dieu  je  vous  prie,  allez-y 
»  tous,  guidez  là  les  barons... 

4.  ))  Au-delà  de  Constantinople,  devers  Tyr,  l'empereur 
>y  est  engagé  dans  une  guerre  dont  il  ne  peut  se  délivrer.  En 
(Í  même  temps  il  a  Rome  a  gouverner  ^.   De  sa  première 

1 .  Mot  à  mot  :  «  les  pailes  et  les  ciclatons  (deux  sortes  d'étoiFes  de 
soie  sur  lesquelles  on  a  beaucoup  écrit)  sont  si  épais,  qu'on  ne  voit 
mur,  pierre,  bois  ni  charbon  »  ;  charbon  semble  n'intervenir  ici  que 
pour  la  rime  ;  cependant  il  paraît,  d'après  le  vers  401 1  du  poëme  de  la 
croisade  albigeoise,  que  le  charbon  était  employé  dans  la  construction. 

2.  Drogon  et  Odilon  sont  respectivement  pères  de  Girart  et  de  Fou- 
que.  «  Donner  terre  »  est  un  équivalent  approximatif  de  casar,  anc. 
tr.  chaser;  voy.  les  exemples  cités   par   Du  Gange,   au    mot  chaseati, 

sous   CASATI. 

3.  G'est  la  tradition  des  premiers  temps  du  moyen  âge,  alors  que 
Rome  reconnaissait  la  suzeraineté  de  l'empereur  de  Constantinople. 
Plus  loin  on  verra  Charles  se  faire  couronner  à  Rome  que  l'empereur 
byzantin  lui  a  donnée.  La  tradition  généralement  acceptée  dans  l'épo- 
pée française  est  que  Rome  appartient  à  Gharlemagne  ou  à  ses  succes- 
seurs. Ainsi  dans  le  Couronnement  de  Louis,  v.  880  ss.  : 

Par  droit  est  Rome  nostre  einpereor  Karle, 
Tote  Romaine  de  si  que  en  Arabe, 


I 


G  I  R  A  R  T      D  !•:      ROUSSI  L  L  O  N  ô 

))  femme  il  n'a  que  deux  filles.  J'ai  vu  Drogon  demander 
»  l'une  pour  vous.  Charles,  et  engager  l'autre  pour  vous, 
»  son  fils  Girart.  Et  moi  je  suis  venu  ici  pour  vous  appeler 
»  au  secours  du  fief  saint  Pierre  que  les  païens  ravagent. 
h  Barons,  allez-y  tous  pour  le  service  de  Dieu  ! 

5.  ((  Si  l'empereur  a  guerre  par  devers  Nicée,  à  Rome 
»  sont  venus  les  païens  d'Afrique,  où  réside  le  serviteur  de 
))  saint  Pierre,  qui  vous  prêche.  Allez-y  tous,  puissants  ba- 
»  rons  !  »  Et  Charles  dit  à  tous  :  «  Qu'en  cette  cour  aucun 
»  prudhomme  n'abandonne  Dieu  î  » 

6.  Drogon  le  sage  parla  en  sa  langue  :  «  Seigneurs,  j'ai 
)'  passé  la  mer,  j'ai  été  à  Constantinople  il  y  a  deux  ans.  Le 
»  roi  me  fit  guider  par  ses  drogmans;  j'allai  au  saint  Sépul- 
»  cre  avec  de  nombreux  compagnons,  muni  de  sauf-conduits 
»  de  marchands.  Puis  je  revins  auprès  de  l'empereur.  Il  me 
))  conta  ses  guerres  et  ses  tribulations  :  comment  les  païens 
w  félons,  et  du  côté  de  Rome  les  Africains,  lui  ont  enlevé  es 
»  ravagé  sa  terre.  Il  me  montra  ses  deux  filles  (oncques 
»  homme  ne  vit  si  belles  ni  si  semblables)  et  les  engagea  à 
»  toi  et  à  mon  fils.  Après  sa  mort,  il  laisse  Rome  à  ses  en- 
))  fants.  Pour  la  terre  que  tu  en  auras,  qui  est  grande,  tu  as 
»  octroyé  à  Girart  Flandre  et  Brabant.  Voici  que  de  là  (de 
»  Constantinople)  te  vient  le  mandement  :  garde-toi,  par 
»  par  crainte  de  peine,  de  refusera  »  Et  Charles  répondit 
sans  feinte  :  «  Je  veux  et  la  femme  et  la  terre  et  la  peine  ; 

s.  Pcrc  en  est  et  li  ponz  et  li  arches, 
Et  l'apostoiles  qui  desoz  lui  le  garde. 

Et  plus  loin  V.  25o3-6  ; 

Par  droit  est  Rome  Karlon  de  S.  Denis, 
Et  après  lui  la  tendra  Looys. 

I.  I]  n'est  point  contraire  aux  données  historiques  que  l'empereur  de 
Constantinople  ait  demandé  aux  puissances  de  l'Occident  du  secours 
contre  les  Sarrazins,  s'il  est  vrai  qu'Alexis  Comnène  lit  une  démarche 
en  ce  sens,  lors  du  concile  tenu   à  Plaisance  en  logS  ;  voy.  J.-C.  Ro- 


4  GIRART      DE      ROUSSILLON 

))  et  j'enverrai  de  puissants  et  dignes  messagers.  »  Et  il  ôta 
son  gant  et  en  fit  le  serment. 

7.  Drogon  et  Odilon  s'en  retournent  devers  Espagne  pour 
guerroyer  païens,  la  gent  étrangère.  Et  Charles  et  Girart  et 
leur  compagnie,  Français,  Normands,  Bretons,  Bourgui- 
gnons, Lorrains,  Allemands  passent  le  Jura  et  Monjoux  ^, 
la  haute  montagne  ;  là  ils  livrent  une  fière  bataille  et  tuent 
deux  rois  d'outre  Cerdagne  ;  [ceux-ci]  avaient  si  complète- 
ment dévasté 2^  la   Calabre,  la   Fouille,  la  Romagne, 

qu'on  n'y  pouvait  plus  labourer.  Désormais  la  terre  res- 
tera en  paix. 

8.  Et  quand  la  bataille  fut  finie,  on  prit  cent  messagers 
dans  l'armée  royale  :  cinquante  étaient  clercs,  les  autres  de 
puissants  comtes.  On  choisit  [pour  les  accompagner]  dix 
mille  hommes  d'élite;  le  pire  était  hardi  guerrier,  et  ils 
avaient  hauberts  et  heaumes  et  bons  chevaux.  De  Brindes  ils 
passèrent  à  Duras  sur  des  navires.  Pendant  que  Charles 
revient  sur  ses  pas  ,  ils  chevauchent  tant  par  monts  et 
par  plaines  qu'ils  arrivent  aux  portes  de  Constantinople. 
Dehors,  dans  la  prairie,  ils  tendent  leurs  pavillons,  et  en- 
voient dans  la  ville  deux  cardinaux  et  avec  eux  Foucher  le 
maréchal. 

bertson,  History  of  the  Christian  Church,  éd.  iSyS,  IV,  3(S3  n.  d.  On 
pourrait  aussi  invoquer  la  lettre  d'Alexis  à  Robert  de  Flandre  (1092) 
pour  exciter  les  chrétiens  d'Occident  à  la  croisade,  si  elle  n'était  apo- 
cryphe; voy.  Riant,  Exuviœ  sacrœ  Constantinopolitanœ,  I,  ccij. 

1.  Ms.  Jure  Mongeu.  La  seconde  de  ces  deux  montagnes,  très-fré- 
quemment nommée  dans  l'ancienne  poésie  française  (voy  par  ex.  Ogier. 
^11,  262,  273,  284,  3o83,  3374,  etc.)  estle  Mons  Jovis  des  documents 
latins,  le  Grand  Saint-Bernard,  voy.  Desjardins,  Géographie  de  la  Gaule 
romaine^  I,  70.  Jur  ne  peut  être  que  le  Jura  qui  se  trouve  en  effet  avant 
le  Saint-Bernard  quand  on  vient  de  France. 

2.  Vouterne^  serait-ce  Volterra?  mais  il  s'agit  plutôt  d'un  nom  de 
pays.  Il  y  a  dans  Rolant,  199,  931,  1291,  un  Valterne  qu'on  identifie 
avec  Valtierra  en  Navarre  (voy.  L.  Gautier,  rote  sur  le  v.  199  de  ce 
poëme),  et  qui,  en  tout  cas,  doit  être  cherché  en  Espagne;  mais  ici 
il  ne  peut  s'agir  qUe  d'un  pays  d'Italie. 


GIRART      DE      ROUSSI LLON  5 

g.  Jls  trouvèrent  l'empereur  dans  le  grand  palais  ;  devant 
lui  des  rois  païens  et  des  émirs  qu'il  avait  fait  prisonniers 
quelques  jours  avant  dans  un  combat.  Les  messagers  lui 
annoncent  les  nouvelles  :  que  les  Français  vont  délivrant  sa 
terre,  qu'Arabes  et  Africains  sont  détruits  ;  ce  qui  lui  causa 
grand  plaisir.  Il  monte  sur  un  mulet  ambiant  et  se  rend  au- 
devant  de  l'ambassade.  Chemin  faisant,  il  s'enquérait  de  Gi- 
rart  et  de  Charles. 

10.  «  Dites-moi  quel  homme  est  Charles  Martel?  —  Sire, 
»  adroit  aux  armes,  et  bon  et  beau,  hardi,  sûr,  et  jeune 
»  homme;  il  a  le  regard  plus  vif  qu'un  oiseau.  Aussi  a-t-il 
»  déjà  conquis  cent  châteaux,  trois  comtes  preux  et  riches 
»  dont  il  est  le  guide,  et  mille  autres  personnes,  ses  fidèles,  à 
»  qui  il  donne  crosses  et  bons  anneaux  ^  Aussi  loin  que  la 
«  terre  s'étend  et  que  le  ciel  la  recouvre,  il  n'est  roi  dont  la 
"  personne  et  le  sceau  soient  aussi  redoutés. 

11.  —  Et  quel  homme  est  Girart,  ce  bourguignon  ?  — 
((  Sire,  il  n'y  a  pas  d'homme  plus  vaillant  ni  meilleur  à 
»  l'attaque.  Sa  terre  occupe  trente  journées;  il  conduit  en 
»  guerre  cent  mille  chevaliers.  A  lui  sont  les  Provençaux  et 
»  les  Gascons,  et  il  a  dans  le  poing  assez  de  prouesse  et  de 
»  valeur  pour  ne  pas  craindre  qu'on  lui  rogne  son  fief.  » 

12.  En  approchant  du  camp  français  ils  virent  les  pom- 
mes et  les  aigles  d'or  espagnol,  les  pavillons  de  soie  grecque, 
et  tant  de  chevaux  de  prix,  et  tant  de  riches  harnachements  ! 
Le  roi  loua  grandement  tout  ce  qu'il  vit  :  jamais  on  ne  vit 
tant  de  courtoisie  chez  un  roi  aussi  puissant.  Il  descendit  au 
pavillon  du  pape.  Là  entrèrent  aussi  Girart,  qu'il  avait 
mandé,  les  comtes,  les  riches  marquis,  les  évéques  qui  l'ont 
délivré  de  ses  ennemis  ;  il  les  baisa  et  les  remercia,  puis  il 
leur  apprit  l'honneur  que  Dieu  lui  avait  fait  en  le  rendant 
victorieux  de  ses  ennemis  ^. 


I.  C'est-à-dire,  peut-être,  «  à  qui  il  donne  des  abbayes.  » 

i.  Le  texte  est  ici  corrompu  et  le  sens  obscur.  L'empereur  de  C.  P. 


0  G  I  R  A  k  T      DE      K  O  L"  S  S  I  L  L  O  N 

i3.  «  Sire,  »  dit  le  pape,  «  vos  affaires  sont  en  bon  train,, 
»  mais  pour  cela,  ne  brisez  pas  notre  convention.  Charles 
»  m'a  juré  qu'il  prendrait  ta  ^  fille  Berte  si  tu  y  consentais; 
))  l'autre,  tu  ne  peux  la  donner  à  un  plus  vaillant  que  Gi- 
))  rart,  ce  duc  à  qui  je  l'offre  ^.  —  A  ta  volonté,  »  reprend 
l'empereur  en  riant.  «  Mais  d'abord,  vous,  évéques,  abbés  et 
»  barons,  viendrez  en  ma  cité  et  prendrez  logement  avec 
»  moi;  ensuite,  je  ferai  tout  ce  qu'il  vous  plaira.  » 

14.  Les  cent  barons  montent  sur  les  mulets;  chacun 
n'ayant  à  sa  suite  que  trois  personnes  :  le  chambellan,  le 
cuisinier,  le  garçon.  En  tête  marchent  le  pape  et  le  duc  Gi- 
rart,  et  les  docteurs  savants  en  tous  les  arts.  Girart  prie 
chacun  de  se  hâter.  Puisque  l'empereur  est  en  paix  de  tous 
côtés,  le  hardi  ne  vaut  pas  plus  ici  que  le  couart.  Un  Longo- 
bard  ^  les  guide  dans  la  cité,  où  ils  trouvent  nobles  gens  aux 
sentiments  généreux. 

i5.  Dans  le  bourg  Sainte-Sophie,  près  du  moutier,  l'em- 
pereur fait  héberger  chacun  en  riche  demeure.  Là,  vous  au- 
riez vu  les  étoffes  neuves  de  soie  étendues  sur  le  sol,  et  tant 
d'épices  répandre  une  bonne  odeur  ;  c'est  du  baume  qu'il  fait 
brûler  partout  4.  Aucun  autre  roi  ne  serait  assez  riche  pour 

fait  probablement  allusion  aux  victoires  qu'il  a  de  son  côté  remportées 
sur  les  Sarrazins  ,  voy.  §  g, 

1.  Comme  beaucoup  d'anciens  poëmes,  celui-ci  mêle  dans  les  dis- 
cours les  tu  et  les  vous.  J'ai  conservé  dans  ma  traduction  cette  parti- 
cularité. 

2.  Par  ces  mots  le  pape  veut  dire  tout  simplement  qu'il  se  porte  ga- 
rant de  l'acceptation  de  Girart. 

3.  Du  X'  siècle  au  xiii""  environ,  on  trouve  le  nom  de  Longobard 
(Longobardus,  anc.  fr.  Longuebart)  appliqué  aux  habitants  de  l'Italie 
méridionale  ou  de  la  Sicile  ;  voir  les  textes  que  j'ai  rassemblés  à  cet 
égard  dans  une  note  de  ma  traduction  du  poëme  de  la  croisade  albi- 
geoise, p.  67-8.  Il  est  assez  naturel  qu'un  italien  du  sud  ait  été  choisi 
pour  guide  à  G.  P.  Le  sud  de  l'Italie,  où  il  y  avait  de  nombreuses  colo- 
nies grecques,  qui  actuellement  ne  sont  pas  entièrement  éteintes,  a  été 
au  moyen  âge  en  rapports  constants  avec  Byzance. 

4.  On  lit  de  même  dans  Flamenca,  v.  402  et  suiv.,  que  le  seigneur 


G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  I  L  L  O  N  y 

l'acheter.  La  nuit,  il  les  fait  servir  à  leur  volonté,  et  le  jour 
siéger  au  palais  avec  lui.  Ils  commencent  à  parler  de  leur 
mission  ;  lui,  cependant,  leur  fait  voir  ses  jeux  étranges.  Par 
son  ordre,  ses  magiciens  excitent  la  pluie  et  la  tempête  et 
font  apparaître  des  signes  éclatants  K  Et  quand  il  les  a  rem- 
plis de  terreur,  il  leur  présente  par  artifice  d'autres  merveil- 
les, des  tours  ingénieux  et  plaisants  à  voir;  si  bien  qu'ils  s'y 
oublièrent  jusqu'au  lendemain  soir.  Mais  c'étaient  de  grands 
et  sages  personnages,  qui  ne  voulurent  point  se  laisser  amu- 
ser plus  longtemps  ;  et  lorsque  l'empereur  vit  qu'il  ne  les  pou- 
vait retenir  davantage,  il  fit  bonnement  à  leur  volonté. 

16.  Tandis  qu'il  les  recrée  de  la  sorte,  honorant  par  dessus 
tous  le  duc  Girart,  le  roi  fait  conduire  à  l'ost  un  si  grand 
convoi  qu'on  ne  pourrait  sans  ennui  en  conter  ou  entendre 
le  détail.  Il  leur  fit  donner  des  besants,  de  l'or  cuit,  des 
étoffes  de  soie  et  des  pailes  2  neufs  en  telle  abondance  que 


Archimbaut,  avait  rassemblé  à  Bourbon,  à  l'occasion  d'une  fête,  tant 
d'épices  qu'il  en  put  faire  brûler  un  plein  chaudron  à  chacun  des  car- 
refours de  la  ville. 

1.  Ça  été  au  moyen  âge  et  depuis  les  derniers  temps  de  l'antiquité, 
une  superstition  très -répandue  que  de  croire  à  la  possibilité  d'exciter 
des  tempêtes  par  des  artifices  empruntés  à  la  magie.  On  appelait  ceux 
à  qui  on  attribuait  ce  pouvoir  :  tempestarii,  immissorcs  tempestatiim. 
voy.  Du  Gange  au  mot  tempestarii.  Les  merveilles  dont  il  est  question 
paraissent  être  un  souvenir  de  ces  jeux  de  l'Hippodrome  de  Gonstan- 
tinople  sur  lesquels  on  a  des  témoignages  qui  se  rapprochent  des  faits 
indiqués  dans  ce  passage  de  Girart  de  Roussillon.  Voy.  Torfaeus, 
Historiœ  rerum  Norvegicarum,  m,  468  (Hafniae,  1711)  et  surtout 
P.  Riant,  Expéditions  et  pèlerinages  des  Scandinaves  en  Terre  Sainte, 
p.  199-200.  —  Des  récils  analogues  se  rencontrent  ailleurs.  Ainsi,  dans 
les  Enfances  Guillaume,  autrement  dit  le  Département  des  Enfants 
Aimeri,  Orable,  fiancée  contre  son  gré  au  sarrazin  Tiébaut,  profite  du 
banquet  de  noces  pour  bafouer  son  époux  par  ce  qu'elle  appelle  «  les 
jeux  d'Orange.  »  Il  y  a  là  une  scène  d'enchantements  qui  n'est  pas 
sans  analogie  avec  les  jeux  des  nécromanciens  de  l'empereur  bysantin. 
Voy.  Guillaume  <i'Orange,  chansons  de  geste  publ.  p.  Jonckbloct,  IJ,  18. 

2.  Le  paile  est  une  étoffe  de  soie. 


8  G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  I  L  L  O  N 

les  plus  avides  en  eurent  assez.  Cependant  Girart  ne  veut 
pas  demeurer  plus  longtemps  :  on  presse  la  conclusion  de 
l'affaire,  et  l'empereur  fait  amener  ses  filles;  Berthe  d'abord, 
au  clair  visage,  au  doux  regard.  Son  père  lui  a  fait  apprendre 
les  arts;  elle  sait  mettre  en  roman  le  chaldéen  ^  et  le  grec,  et 
connaît  à  fond  le  latin  et  l'hébreu;  pour  le  sens,  la  beauté, 
le  gent  parler,  on  ne  saurait  au  monde  trouver  sa  pareille. 
Et  disent  comtes  et  ducs  et  évêques  et  pairs  :  «  Voici  celle 
»  qui  doit  porter  la  couronne,  nous  sommes  prêts  à  nous 
»  porter  garants,  par  notre  serment,  que  le  roi  de  France  la 
))  prendra  pour  femme.  »  On  fait  apporter  les  reliques,  et 
on  commence  à  faire  le  compte  de  son  oscle  ^  :  cent  châteaux 
et  cités,  vingt  sur  mer.  De  tous  les  cent,  pas  un ,  si  puissant 
fût-il,  ne  s'est  refusé  à  prêter  le  serment. 

17.  Le  pape  parle,  qui  a  subtil  sens  ;  «  Sire,  maintenant, 
»  avec  l'autre  [de  tes  filles],  fais  ton  fils  de  Girart.  Je  ne  sais 
))  plus  riche  homme  ni  de  plus  haute  naissance.  —  A  ta  vo- 
»  lonté,  »  répond  l'empereur.  Alors  l'amènent  ses  Grecs...  ^ 
Elle  a  un  corps  charmant  et  tout  virginal  et  un  maintien  si 
digne  que  les  plus  sages  restaient  silencieux,  émerveillés  de 
sa  beauté.  Pour  elle,  Charles  méprisa  celle  qui  lui  avait  été 
donnée,  et  par  suite,  la  guerre  dévasta  les  royaumes. 

18.  Après  parla  l'abbé  de  Saint-Rémi  :  «  Je  ne  vois  point 
»  ici  de  reliques  de  saint  André,  de  saint  Jean,  de  saint  Paul, 
))  de  saint  Mathieu.  —  Des  autres  et  de  ceux-là,  »  dit  l'em- 

1.  Candiu,  dans  le  ms.  paraît  devoir  être  corrigé  en  caiidiu,  pour 
caldiu.  Dans  le  roman  d'Alexandre  (éd.  Michelant.  p.  8,  v,  27)  il  est 
dit  qu'Aristote  enseignait  à  son  royal  élève  : 

Griu,  ebriu  e  caldiu  et  latin  ensement. 

2.  Voir  plus  loin,  p.  17,  n.  4. 

2.  Si  Grill  e  Begoil.  Je  n'entends  pas  Begoïl.  Est-ce  une  forme  cor- 
rompue de  Bogomile?  La  secte  des  Bogomiles  était  surtout  répandue 
en  Thrace;  voy.  entre  autres  C.  Schmidt,  Histoire  et  doctrine  de  la 
secte  des  Cathares,  I,  i2-3,  t.  II,  57-62;  J.-C.  Robertson,  History  of 
the  Christian  Church,  V,  289-90. 


GIRART      DE      HOUSSILLON  g 

pereur,  «  j'en  pos'sède  '.  »  Il  fait  appeler  Florent,  son  évêque 
grec,  .qui  garde  les  reliques  et  lit  le  bref  ^. 

19.  Girart,  l'empereur  et  le  pape  entrèrent  au  moutier  du 
Capitole.  Le  roi  les  emmena  dans  la  crypte  où  gisent  les 
apôtres....  Il  fait  appeler  son  évéque  Flore,  qui  garde 
les  reliques  et  lit  Thistoire.  Ils  se  recommandent  à  ses  priè- 
res, afin  que  Dieu  leur  accorde  honneur,  vertu  et  gloire, 
puis  ils  veulent  aller  au  Bras  Saint-Georges  ^  ;  mais  avant, 
l'empereur  leur  donna  de  chères  épices  et  de  la  mandragore'^. 

20.  Et  quand  il  leur  eut  montré  les  fils  de  Dieu  5,  il  les 
mena  en  sa  chambre  voûtée,   dont  le  sol  était  jonché  de 


1.  Constantinople  se  glorifiait  de  posséder  les  reliques  de  plusieurs 
apôtres  :  notamment  le  corps  entier  de  saint  Paul  et  le  chef  de  saint 
Jean-Baptiste;  voy.  Du  Gange,  Constant.  Christ.,  I,  IV,  v.  Le  chef  de 
saint  Jean  fut,  après  la  croisade  de  1204,  transporté  à  Amiens,  voy. 
Riant,  Exiiviœ  sacrœ  Constantinopolitanœ,  I,  clxvîj.  II,  97.  L'abbaye 
de  Saint-Jean-d'Angély  se  glorifiait  de  posséder  la  même  relique  : 
«  Gaput  Baptistœ  Dominici  cum  Gonstantinopolitani  habere  se  dicant, 
Angeriacenses  monachi  idem  se  habere  testantur  »,  Guibert  de  No- 
gent,  de  Pignoribus  sanctorum,  I,  m,  éd.  d'Achery,  p.  336  i  a. 

2.  «  Q.UÌ  guarde  les  vertus  e  Îis  lo  brin  »;  à  la  tirade  suivante  a  e  lis 
l'estoire  ».  Ce  sont  deux  variantes  d'une  même  expression  qui  peut 
s'entendre  en  deux  sens.  Il  se  peut  qu'elle  ne  désigne  rien  de  plus 
que  l'épithète  a  lisant  »  qui,  dans  l'ancienne  littérature  française,  est  si 
fréquemment  le  qualificatif  des  clercs,  cf.  legendiers  dans  le  poëme  de 
la  croisade  albigeoise,  au  vocabulaire  de  mon  édition;  mais  un  sens 
plus  spécial  est  possible  :  «  Les  églises  de  l'Orient  »,  dit  M.  Riant, 
»  possédaient  toutes  des  inventaires  de  leurs  trésors  respectifs.  Cet 
»  inventaires  se  nommaient  Bpé6ta  ;  un  certain  nombre  sont  parvenus 
»  jusqu'à  nous;  »  Exuviœ,  I,  ce.  C'est  le  latin  brève  au  sens  d'inven- 
taire, voy.  Du  Gange,  brevis   i. 

3.  Sans  doute  du  monastère  de  Saint-George,  d'où  le  nom  de  Bras 
Saint-George  donné  au  Bosphore,  voy.  Du  Gange,  C  P.  christiana, 
p.  124-5. 

4.  On  sait  que  la  mandragore  passait  pour  avoir  des  vertus  très- 
diverses;  voy.  par  ex.  Du  Gange,  mandragora,  et  Le  Roux  de  Lincy 
Le  livre  des  légendes  (i836),  p.  i35. 

5.  Los  Deu  fillols,  les  saints,  les  reliques.-' 


10  GIRART      DE      ROUSSI LL ON 

pierres  précieuses,  et  dit  à  chacun  :  «  Prends- en  à  ta  vo- 
ce lonté.  »  Il  leur  met  au  cou  des  peaux  zibelines  et  leur  donne 
des  anneaux  et  des  boutons,  des  étoffes  neuves  de  pourpre,  de 
samit,  de  soie;  il  leur  remplit  leurs  sacs  de  thériaque  et  de 
baume.  Celui  qui  moins  en  emporta  fut  le  plus  mal  avisé, 
et  cependant  son  don  valait  en  France  cent  mille  sous  i. 

2  1.  L'empereur  à  la  tête  chenue.  Jamais  je  n'ai  vu,  ja- 
mais je  ne  verrai  si  beau  vieillard  2.  Il  a  sens,  largesse  et 
abord  agréable.  Lorsqu'il  eut  accompli  tous  les  désirs  des 
barons,  lorsqu'il  leur  eut  fait  montrer  par  ses  magiciens  de 
tels  jeux  que  le  plus  savant  en  était  émerveillé,  il  donna  à  ses 
filles  abondance  d'or,  de  besants,  de  drap  de  soie,  de  pai- 
les...;  deux  mille  chameaux  chargés  et  ambiants;  à  chacune 
quatre  éléphants  chargés  de  vaisseaux  ciselés  d'or  massif;  il 
leur  donna  des  lions...,  des  dragons  enchaînés  fiers  et  vo- 
lants, des  alérions  ^  mués...  Puis  les  Français  relèvent  les  pa- 

1.  Les  immenses  richesses  de  Constantinople  étaient  célèbres  dans 
tout  l'Occident  et  n'ont  pas  peu  contribué  à  faire  dévier  vers  l'empire 
grec  la  croisade  de  1204.  Les  historiens  occidentaux  des  croisades  ra- 
content avec  admiration  les  traits  de  largesse  des  empereurs  grecs,  voy. 
par  ex.  Albert  d'Aix  II,  xviii,  xix,  Ernoul,  éd.  de  Mas  Latrie,  p.  5g. 
L'imagination  populaire  arrivait  à  peine  à  dépasser  la  réalité,  voy.  dans 
la  Knytlinga  saga  la  scène  de  l'arrivée  de  Sigurd  à  Constantinople, 
Riant,  Scandinaves  en  Terre-Sainte,  p.  197,  et  les  étonnants  récits 
de  l'ancien  poème  français  connu  sous  le  titre  de  Voyage  de  Charle- 
magne  à  Jérusalem. 

2.  La  note  personnelle^  trtjs-rare  dans  les  chansons  de  gestes  fran- 
çaises, est  assez  fréquente  dans  Gir.  de  Rous sillon.  Ce  passage  et  quel- 
ques autres  semblent  indiquer  que  le  poète  avait  été  à  Constantino- 
ple  et  qu'il  parle  de  visu. 

3.  Ici  et  plus  bas,  le  texte  porte  aurion;  alérion,  terme  qui  s'est 
conservé  dans  la  langue  du  blason,  est  une  autre  forme  du  même  mot. 
Un  exemple  de  Jean  de  Salisbury,  cité  par  Du  Cange  (alario),  donne 
l'idée  que  l'alerion  était  une  grande  espèce  d'aigle.  Mais  le  dernier 
éditeur  de  Du  Cange  a  déjà  remarqué  que  ce  passage  de  J.  de  Salis- 
bury paraissait  corrompu.  M.  Littré  le  croit  correct,  et  de  cequ'alérion 
est  un  mot  dont  l'existence  est  d'ailleurs  prouvée,  il  conclut  qu\ilario 
doit  être   conservé  dans   le  texte  cité.  La  conclusion  n'est  pas  rigou- 


G  I  R  A  R  r      DE      R  O  U  S  S  I  L  L  O  N  II 

vjllons...  et  s'en  retournent  à  petites  journées.  Pendant  la 
route,  la  tristesse  et  les  querelles  furent  bannies;  Tenthou- 
siasme,  l'allégresse,  la  joie,  les  chants  régnèrent  jusqu'à  la 
mer,  qu'on  repassa  dans  les  chalants. 

22.  Avant  que  les  deux  femmes  soient  à  mi-chemin,  Gi- 
rart  envoie  en  France  des  messagers.  Ils  étaient  vingt,  munis 
de  chevaux...,  de  palefrois,  de  chameaux,  de  mulets  cour- 
siers. Les  trois  premiers,  Foucherant,  Artaut  et  Ponsenier, 
se  présentèrent  au  roi  qu'ils  trouvèrent  à  Saint-Denis  au 
moutier.  Charles  s'empresse  d'interroger  les  messagers  :  Que 
pas  un  ne  s'avise  de  le  tromper!  —  «  Sire,  nous  vous  dirons 
»  la  vérité.  Jamais  on  n'a  vu  tel  avoir  ni  tant  de  deniers. 
»  L'empereur  vous  envoie  des  lions  et  des  dragons  enchaî- 
)'  nés,  avec  leurs  gardiens,  de  brillantes  escarboucles...  des 
»  aigles  de  montagne  (?)  qui  ont  des  ailes  plus  tranchante 
))  qu'acier...  y-  Et  Charles  les  traite  de  fous  hâbleurs  :  ce  qu'il 
voudrait  savoir  d'abord,  a  vous  le  mettez  à  la  fin.  C'est  des 
M  femmes  que  vous  devriez  parler  en  premier!  —  Personne 
))  ne  dira  qu'aucun  chevalier  ait  jamais  vu  si  belles...  » 

2  3.  Charles  prend  les  messagers  à  part.  «  Dites-moi  la- 
))  quelle  vous  tenez  pour  la  plus  belle.  Si  vous  m'en  disiez 
))  mensonge,  que  j'en  aie  la  preuve,  je  vous  ferais  mourir. 
»  —  Sire,  c'est  l'aînée  qu'on  t'a  par  serment  engagée  ;  et  tes 
))  comtes  et  comtors  ^  disent  qu'ils  n'avaient  jamais  vue  plus 

reuse.  J'ajoute  que  si  le  texte  de  J.  de  Salisbury  devait  être  accepté,  la 
définition  qui  en  résulte  serait  bien  embarassante,  car  Valerion,  en 
blason,  n'est  nullement  un  grand  aigle,  mais  au  contraire  un  petit  ai- 
gle. En  outre,  on  voit  ici,  et  on  verra  mieux  encore  au  §  4.5,  que  l'a- 
lerion  était  un  oiseau  de  chasse,  par  conséquent  une  sorte  de  faucon 
bien  plutôt  qu'une  sorte  d'aigle.  Je  ne  dériverais  pas  ce  nom  dt  aqui- 
lario,  proposé  par  M.  Littré,  mais  plutôt  de  ala,  alaris,  alario,  ce  qui 
désignerait  un  oiseau  particulièrement  remarquable  par  son  vol;  et 
cette  explication  est  en  accord  avec  ce  que  les  textes  nous  disent  de 
Yaurion  ou  alcrion,  voy.  notamment  ci-dessous  le  §  46. 

I.  Comtor,  ((  qualité  après  celle  de  vicomte.»  Raynouard,  Lex.  rom. 
II,  453;  cf.  Du  Gange,  comitores,  etdeGaujal,  Études  historiques  sur 


12  GIRART      DE      ROUSSI  I.LON 

y>  belle.  Puis,  ils  ont  donné  à  Girart  la  cadette,  et  si  la  pre- 
))  mière  est  belle,  la  seconde  l'est  plus  encore.  L'homme  le 
»  plus  farouche,  le  plus  triste,  ne  peut  la  regarder  en  face 
j)  qu'il  ne  se  sente  radouci.  —  Je  choisirai  la  meilleure,  » 
dit  Charles,  et  sans  plus  tarder  il  monte  à  cheval. 

24.  Dès  ce  moment  le  roi  la  désira  :  il  envoie  chercher  sa 
mesnie.  Il  quitte  Paris,  passe  le  Mont-Cenis,  et  rencontre 
à  Bénévent  la  cour  qu'il  cherchait.  Il  descend  au  bas  des 
degrés  taillés  au  ciseau,  entre  au  moutier  par  les  escaliers  de 
marbre  bis,  et  fait  une  courte  prière  aux  pieds  du  crucifix; 
puis  il  entre  au  cloître  par  le  parvis.  Les  dames  n'en  surent 
rien  jusqu'à  tant  qu'on  leur  dit  :  «  Damoiselles,  c'est  le  roi, 
)•>  celui  qui  a  le  visage  fier.  »  Berte,  à  sa  vue,  prit  peur,  l'au- 
tre se  leva,  rougit  et  s'inclina  profondément.  Lui  la  prit, 
l'embrassa  une  fois  et  l'assit  près  de  soi.  Jamais  il  n'avait  vu 
beauté  en  laquelle  il  n'eût  trouvé  défaut  ou  prétexte  à  rail- 
lerie, mais  celle-ci  valait  tant,  qu'il  en  eut  le  cœur  touché, 
et  rit.  —  «  Sire,  dit  l'abbé  de  Saint-Denis,  cette  autre  est  ta 
0  femme,  tu  es  engagé  avec  elle;  nous  l'avons  juré  dans  son 
n  pays. —  Par  mon  chef  »,  dit  Charles,  «  c'est  moi  qui  décide. 
»  Si  là-bas  Girart  a  fait  les  parts,  ici  je  choisis.  »  Et  l'abbé 
répondit  :  «  Sire,  vous  avez  dit  une  malheureuse  parole.  » 

2  5.  Girart  et  le  pape  et  les  barons  étaient  allés  dehors,  daRs 
la  campagne,  pour  parler.  Lorsqu'ils  apprennent  l'arrivée  du 
du  roi,  ils  reviennent,  descendent  au  perron  et  entrent  au 
petit  pas.  Le  roi  baisa  Girart  le  fils  deDrogon,  le  pape,  et  [parmi 
les  barons]  le  seul  don  Gace.  L'abbé  de  Saint-Denis,  mandé 
par  l'évéque  deSoissons,  commença  le  débat  ;  il  avait  entendu 
les  paroles  du  roi  et  les  répéta  :  «  Sire,  Charles  nous  fait  une 
))  folle  demande^  quand  il  veut  qu'on  lui  donne  la  femme 
))  de  Girart.  —  Je  la  demande,  en  effet,  sire,  »  répond 
Charles.  Le  pape  en  jure  par  Jésus  du  ciel  :  «  Tu  n'y  gagne- 


le  Rouer gue  (i858),  IIÍ,  3ii-3i.  Ce  titre  parait  ivavoir  existé  que  dans 
ç  midi  de  la  France, 


G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  I  L  L  O  N  IÓ 

»  rais  pas  le  prix  d'un  bouton  pour  le  sens,  la  beauté,  les 
»  manières;  mais,  va,  prends  ta  femme,  et  que  Dieu  t'en 
))  donne  joie!  »  Tel  fut  le  sentiment  de  tous  ceux  qui 
étaient  présents,  mais,  dise  oui  qui  voudra,  Charles  dit 
non. 

26.  Le  pape  le  prie  de  ne  plus  parler  ainsi  :  «  Devant  le 
))  moûtier  Sainte-Sophie,  cent  l'ont  juré,  dont  pas  un  ne 
»  voudrait  manquer  à  son  serment;  mais,  va,  prends  la 
)j  femme  à  qui  tu  es  engagé,  et  laisse  au  comte  Girart  sa 
))  mie.  —  Par  mon  chef,  »  dit  Charles,  «  d'abord  elle  est 
»  mienne  ;  quant  à  celle  qu'on  m'a  donnée,  qu'elle  soit  à 
»  Girart,  et  qu'encore  il  prenne  tout  l'avoir  qu'on  m'en- 
»  voie  !  ))  Et  Girart  était  courroucé  et  ne  pensait  pas  à  rire. 
Pour  un  peu  il  eût  défié  le  roi,  si  le  respect  du  clergé  ne 
l'eût  retenu.  Ce  débat  occupa  pendant  un  jour  sans  qu'on 
parvînt  à  l'arranger. 

27.  Berte  entend  la  cour  en  dispute,  elle  se  voit  dédai- 
gnée, évitée  par  le  roi  ;  elle  ne  songe  plus  à  la  joie...  ;  elle 
s'éloigne  en  pleurant  sous  un  olivier;  à  ses  pieds  est  assise  sa 
gouvernante  grecque;  on  ne  saurait  trouver  plus  savante  ni 
qui  sache  mieux  écrire.  La  damoiselle  s'écrie  souvent  :  «  Ché- 
»  tive!  maudite  soit  de  Dieu  la  mer...  et  le  port  et  le  na- 
»  vire  qui  m'a  fait  aborder  ici!  Mieux  aimerais-je  mourir 
»  là-bas,  que  vivre  ici.  » 

28.  On  passa  la  nuit  à  réfléchir.  Le  matin,  au  point  du 
jour,  le  pape  réunit  tout  le  monde  en  conseil  dans  le  moû- 
tier de  Bénévent.  Il  fit  asseoir  Girart  auprès  de  lui,  et,  le  pre- 
nant par  la  main  !  «  Sire ,  nous  sommes  tous  bien  attristés 
))  à  cause  de  ce  débat  ;  il  n'y  a  personne,  si  bien  apprise  soit- 
»  elle,  qui  sache  se  contenir.  Tout  cela  pour  un  fou  roi,  fé- 
))  Ion,  à  la  tête  légère  qui  envoie  demander  une  femme  et  ne 
»  la  prend  pas.  Si  on  la  renvoie  si  follement,  ce  sera  le  plus 
»  fol  présent  dont  j'aie  jamais  ouï  parler,  et  vous  et  les  cent 
»  autres  deviendrez  parjures  !  Jamais  je  n'ai  vu  damoiselle 
»  parler  si  bien  ni  se  comporter  avec  tant  de  simplicité.  Son 


14  GIRART      DE      ROUSSI  LL  ON 

))  air  est  loyal  et  prévenant,  son  teint  et  ses  yeux  sont  clairs, 
»  son  visage  riant.  Par  la  foi  que  je  dois  au  Dieu  tout-puis- 
»  sant,  je  préfère  Berte  à  Elissent.  Comte,  va,  prends  la 
))  femme  et  tout  l'argent,  les  chevaux,  les  pailes,  les  orne- 
»  ments.  Si  tu  veux  en  avoir  fief,  terre  ou  accroissement 
»  [de  fief],  Charles  en  fera  à  ta  volonté,  selon  ce  qu'il  m'a 
»  dit,  ^^il  ne  m'a  pas  menti.  »  Là-dessus  Girart  est  entouré 
de  ses  parents  :  il  sera  honni  s'il  consent  à  prendre  de  l'a- 
voir ^  :  que  simplement  Charles  le  tienne  quite  de  son  fief,  de 
façon  que  le  comte  ne  relève  plus  de  lui  en  rien.  A  ces  mots, 
Girart  s'enflamme, 

29.  Le  pape  était  un  clerc  qui  savait  beaucoup;  il  parla 
avec  sagesse  et  à-propos  :  «  Girart,  fais  cela  pour  moi, 
))  homme  courtois,  et  parce  que  je  te  porte  amitié  et  te  veux 
)>  du  bien,  et  pour  l'amour  du  père  (l'empereur  de  C.-P.) 
»  qui  est  si  vaillant,  qui  nous  fait  tant  d'honneur  et  de  si 
»  riches  présents.  —  Mais  ce  serait  pour  moi  l'avilissement, 
»  la  honte  et  le  mépris  de  tous  !  —  Non,  sire,  mais  un  acte 
))  généreux,  et  notre  salut  à  tous,  et  notre  sauvegarde.  » 

30.  «  Girart  »,  dit  le  pape.  «  fais  cela  pour  moi.  —  Sire,  » 
dit  le  comte,  k  par  la  foi  que  je  vous  dois,  je  ne  veux  pas  que 
»  le  roi  gagne  à  mes  dépens;  mais,  puisque  vous  le  voulez 
))  tous,  je  ne  puis  que  céder  :  je  la  prendrai  plutôt  que  de  la 
»  voir  renvoyer.  •»  Girart  prend  à  part  Elissent;  avec  lui  il 
mena  l'abbé  de  Saint-Remi  et  Anchier,  un  riche  comte  plein 
déloyauté.  «  Qui  préférez-vous,  damoiselle,  moi  ou  ce  roi? 
))  —  Si  Dieu  m'aide,  cher  sire,  j'aime  mieux  toi.  —  Si  vous 
»  m'aviez  dit  un  mot  orgueilleux  ou  déplacé,  jamais  il  ne 
»  vous  eût  tenue  à  ses  côtés.  Or  le  prenez,  damoiselle,  je  te 
))  l'octroie;  et  je  prendrai  ta  sœur  pour  l'amour  de  toi.  )> 

3i.  Girart  retourne  auprès  des  barons;  il  leur  dit  sa  pen- 
sée. «  Cet  accord  m'est  pénible  et  dur;  j'en  veux  avoir  une 


I.  L'avoir  désigne  toujours  la  richesse  immobilière,  par  opposition 
aux  biens  fonds;  voy.,  par  ex.,  plus  bas  le  g  41. 


G  I  R  A  R  r      DE      R  O  U  S  S  I  L.  L  O  N  ID 

»  garantie  et  un  bon  gage  pour  e]u'on  ne  me  le  reproche 
))  point  comme  honteux  et  avilissant;  [je  veux]  que  le  roi 
»  m'octroie,  à  moi  et  à  mon  lignage,  mon  fief  en  alleu, 
»  sans  hommage,  w  Ces  mots  sont  rapportés  à  Charles  par 
les  messagers,  a  II  me  demande  »,  dit-il,  «  un  grand  sacri- 
»  fice,  et  pourtant  je  le  ferai,  par  ce  gage  K  » 

32.  Girart  vit  la  damoiselle  au  corps  délicat,  à  l'air  mo- 
deste; il  dit  que  le  roi  le  croyait  trop  sot,  et  soupira  de  cœur 
pensif.  L'archevêque  de  Reims  écrivit  le  bref  ^,  et  entraîna 
Charles  et  le  pape  sous  un  tilleul  :  «  Seigneurs  (dit-il),  Girart 
»  se  repent,  je  vous  assure;  mais  hâtez  votre  accord  avant 
»  qu'il  ne  vaille  plus  rien. 

33.  —  «  Sire,  »  dit  le  pape,  «  hâtez  cet  accord  avant  que 
))  le  comte  en  ait  tout  à  fait  regret,  et  gardez-vous  d'orgueil 
»  et  d'excès  et  faites  au  duc  ^  toutes  ses  volontés.  —  Tout 
»  comme  il  vous  plaira  »,  dit  Charles.  Le  roi,  accompagné 
de  ses  barons,  les  plus  sages  et  les  plus  lettrés,  va  trouver  le 
duc;  on  fit  entendre  à  Girart  de  sages  paroles;  tout  d'abord, 
il  fut  juré  que  cet  accord  ne  lui  serait  ni  honte  ni  avilisse- 
ment, que  jamais  le  roi,  si  irrité  qu'il  pût  être,  ne  le  lui  re- 
procherait. Il  fut  relevé  de  son  hommage  tt  reçut  son  fief  en 
alleu.  Mais  Charles  est  malveillant  et  rusé  :  «  Le  bois  de 
»  Roussillon,  les  herbages  et  les  prairies,  les  miens  ont  cou- 
))  tume  d'y  chasser  en  rivière  4.  Je  veux  que  vous  me  le  lais- 
))  siez.  —  J'y  consens,  »  répondit  Girart.  C'est  par  là  que 
dans  la  suite  le  comte  fut  pris.  Le  pape,  qui  est  plein  de  sa- 
gesse, prend  la  parole  :  «  Comte,  aujourd'hui  la  cour  et  le 


1.  Il  faut  supposer  qu'en  disant  ces  mots,  le  roi  présente  en  effet  un 
gage  matériel,  qui  doit  rester  comme  le  témoignage  de  son  engage- 
ment. 

2.  Sens  douteux.  Le  passage  est  corrompu  :  j'entends  que  l'archevê- 
que rédigea  l'acte  de  l'accord  dont  il  va  être  question. 

3.  Girart  est  appelé  tantôt  duc,  tantôt  comte;  mais  cette  dernière 
qualitication  est  la  plus  fréquente. 

4.  C'est  la  chasse  à  l'oiseau. 


l6  GIRART      DE      ROUSSILLON 

»  palais  sont  vôtres.  Prenez,  quoique  vous  en  ayez,  votre 
))  épouse.  Elle  a  tant  de  sens  et  de  beauté  qu'il  n'est  si  riche 
»  homme  qui  n'en  fût  honoré,  et  ainsi  serez-vous,  comte,  si 
»  vous  l'aimez.  —  Ainsi  ferai-je,  sire.  »  Là  la  conduisent 
par  la  main  Gui  et  Daumas.  Grand  était  le  baronnage  tout 
à  l'entour.  Elle  se  jette  aux  pieds  de  Girart,  sur  un  degré, 
et  baisa  le  soulier  dont  il  était  chaussé.  Là  le  comte  la  re- 
leva et  la  prit  entre  ses  bras,  et  alors  s'éteignit  l'ire  qu'il 
avait  au  cœur.  Là,  le  comte  palatin  la  prit  à  femme;  et 
par  la  suite  il  en  eut  bon  service  et  douce  consolation,  et 
devint  si  humble  de  cœur  qu'il  demeura  fermé  à  orgueil  et 
malice. 

34.  Lorsque  Girart  et  sa  compagne  eurent  reçu  la  bénédic- 
tion, Charles  dit  tout  haut  :  «  A  ce  que  je  vois,  chacun  a 
»  choisi  à  son  gré  pour  le  mieux.  ))  Ne  croyez  pas  que  Girart 
parle  follement.  «  Seigneurs,  y>  dit  le  comte,  «  entendez  ma 
»  parole  :  puisque  Charles  est  si  léger  qu'on  ne  peut  se  fier  à 
»  lui,  s'il  fait  tort  ou  injustice  à  ma  dame  \  je  ne  manquerai 
«  pas  de  l'aider  à  défendre  son  droit.  »  La  cour  entière  dé- 
clare qu'il  le  doit  faire,  a  J'y  consens  sur  ma  foi,  »  dit  Char- 
les ;  puis  il  ajoute  à  voix  basse  et  à  part  :  «  Ce  comte  Girart 
)>  m'a  tenu  trop  serré  avec  cet  accord,  mais  je  le  lui  ferai 
»  payer  cher,  tôt  ou  tard.  » 

35.  La  cour  s'agrandit  et  s'accroît,  car  elle  avait  été  pro- 
clamée. Girart  épousa  sa  femme.  Plus  il  la  connut  et  plus  il 
l'aima;  il  n'avait  jamais  vu  sa  pareille  pour  la  sagesse  et  le 
sens.  Elle  était  instruite  de  tous  les  bons  arts.  Le  roi  vint  à 
Rome  qui  lui  est  donnée  et  lui  fut  garantie  à  son  gré.  Il  fut 
couronné  et  elle  couronnée,  ointe,  bénie  et  signée.  Ensuite, 
la  cour  retourna  en  France.  Girart  envoya  d'avance  en  sa 
contrée,  et  fit  amener  sur  la  route  un  énorme  convoi  de  vi- 
vres. Il  y  avait  tout  le  gibier  qu'on  avait  pu  chasser,  du  pois- 
son d'eau  douce  et  d'eau  de  mer.  Il  en  fit  servir  le  roi  et  sa 

Í.   «  Ma  dame  »,  c'est  celle  que  Girart  devait  épouser. 


G  I  R  A  K   ]•      D  !•:      K  O  U  S  S  I  I.  L  O  N  I  7 

mesnie  à  Tournus  •  sur  la  Saône,  en  une  prairie.  Il  n'y  eut 
baron  en  Bourgogne,  qui  est  grande  et  large,  ni  chevalier, 
ni  dame  de  prix,  qui  n'eût  là  pavillon,  tente  ou  feuillcc  ',  La 
reine  fut  honorée  par  dessus  tous.  Le  lendemain,  ils  parti- 
rent au  point  du  jour. 

36.  Charles  est  logé  sur  la  Saône;  il  prit  par  la  gonelle 
Tibert  de  Valbeton,  Isembert  et  Brochart  et  leur  parla  ainsi  : 
«  Grande  richesse  à  Girart,  et  bonne  terre.  Du  Rhin  à 
»  Bayonne,  tout  le  pays  est  à  lui;  en  Espagne,  il  s'étend 
»  jusqu'à  Barcelone,  et  l'Aragon  lui  paie  tribut.  Ah!  bien 
«  fol  est  le  roi  qui  donne  un  tel  lief,  et  celui  qui  me  le  de- 
>)  mande  en  alleu  me  tient  un  fâcheux  discours  ^^;  il  démem- 
y>  bre  et  dépeuple  le  royaume,  et  moi  je  n'ai  de  plus  que  lui 
«  que  la  couronne;  mais  j'entends  bien  le  rogner  jusqu'à  la 
)'  Garonne.  —  Maudit  soit,  «  dit  Tibert,  «  qui  ose  en  souf- 
)^  fier  mot  !  Mais  qui  a  fol  désir  le  cache  jusqu'à  tant  que 
))  nous  soyons  à  Sens  sur  Yonne.  « 

37.  Le  lendemain,  ils  se  séparèrent  au  point  du  jour.  Gi- 
rart prit  à  part  la  reine  sous  un  arbre;  avec  lui,  il  mena  deux 
comtes  et  sa  femme.  «  Que  me  direz-vous,  femme  d'empe- 
»  reur,  de  cet  échange  que  j'ai  fait  de  vous  avec  eux?  Je  sais 
w  bien  que  vous  m'en  tenez  pour  méprisable.  —  Non,  sire, 
)>  mais  pour  homme  de  grand  prix  et  de  valeur.  Vous  m'a- 
«  vez  faite  reine,  et  ma  sœur  vous  l'avez  prise  pour  l'amour 
))  de  moi.  Bertolais  et  Gervais,  vous  deux,  riches  comtes, 
5)  soyez-m'en  otages,  et  lui  tenant,  et  vous,  ma  chère  sœur, 
»  recevez-en  l'aveu,  et  par  dessus  tous,  Jésus  le  rédempteur, 
)'  que  je  donne  par  cet  anneau  mon  amour  au  duc.  Je 
>)  lui  donne  de  mon  oscle  4  la  fleur  parce  que  je  l'aime  plus 

1.  Tros,  c'est  peut-être  Trévoux. 

2.  Faute  de  tente,  on  s'installait  sous  des  abris  de  feuillage.  \"o}-. 
Flamenca,  p.  2G9,  note  2. 

3.  Ici  commence  le  ms.  de  Paris. 

4.  \. 'oscle  est  la  donation  faite  avant  le  mariage,  par  l'époux  à  l'é- 
pouse   «   intervéniente   osculo    )\.    Cod.    7'hcod.,   éd.    Rilter.  III.  v,  5, 


l8  GIRART      DE      ROUSSIE  LON 

)>  que  mon  père  et  mon  seigneur;  en  me  séparant  de  lui,  je 
))  ne  puis  nr'empêcher  de  pleurer.  « 

38.  Ainsi  dura  toujours  leur  amour  pur  de  tout  reproche, 
sans  quil  y  eût  autre  chose  que  bon  vouloir  et  entente  ca- 
chée. Et  pourtant,  Charles  en  conçut  une  telle  jalousie  que, 
pour  un  autre  grief  dont  il  chargea  le  duc,  il  se  montra  fa- 
rouche et  irrité.  Ils  en  hrent  bataille  par  les  plaines  herbues  ; 
et  il  y  eut  tant  de  morts  que  les  vivants  en  demeurèrent 
sombres,  et  que  jamais  plus  un  mot  d'amour  ne  fut  pro- 
noncé [entre  eux]. 

39.  Charles  quitte  Girart  et  la  Bourgogne.  Malgré  tout 
le  service  qu'il  avait  eu  du  comte,  il  n'eut  pas  honte  [de 
taire  ce  qu'il  fitj.  Il  s'en  alla  par  la  Lorraine  à  Cologne;  il 
manda  ses  Bavarois  et  ses  Saxons,  et  dit,  sans  hésiter,  à  son 
conseil,  qu'il  ne  prisait  pas  un  œuf  toute  sa  puissance  s'il  ne 
rognait  à  Girart  sa  terre,  Provence,  Auvergne  et  Gascogne. 
Jamais  vous  ne  vîtes  roi  aussi  irrité. 

40.  Charles  manda  sa  gent  sans  dire  pourquoi,  et  com- 
manda à  chacun  d'amener  promptement  avec  soi  ses  chiens 
et  ses  lévriers  et  son  harnais,  simplement  '  un  cheval  et  ses 
armes.  Et  Tibert  demanda  :  «  Des  armes!  pourquoi?  »  Le 
roi  appela  Thierri,  et  ils  furent  trois  :  «  A  vous  deux  je  le 

cf.  Du  Gange,  IV,  742  c.  L'anneau  rerais  par  la  reine  à  Girart  avait 
fait  partie  du  don  de  noces.  Il  devient  ici  à  la  fois  un  signe  d'investi- 
ture et  un  gage  d'amour  comme  dans  maints  textes  du  moyen  âge. 
Ainsi  dans  le  lai  de  l'Ombre  (Michel,  Lais  inédits,  p.  62)  : 

Retenez  moi  par  .).  joiel 
Ou  par  çainture  ou  par  anel. 

Et  dans  A))iadas  (v.   1262-5)  : 

.).  aiiel  oste  de  sou  doi, 

Ou  sieu  le  niist  et  dist  :  »  Amió, 

í'ar  cest  auel  d'or  vous  saisis 

De  m'amour  tous  jours  loiaumeul. 

I.  E  pur  cheval;  c'est-à-dire  un  cheval  de  guerre,  non  pas  un  pale- 
froi. 


G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  I  f.  i>  O  N  I  9 

i>  dirai  en  qui  j'ai  le  plus  de  confiance.  Girart  n'est  pas  mon 
»  homme  et  ne  tient  point  fief  de  moi.  En  lui  faisant  du  mal, 
»  si  je  le  puis,  je  n'agirai  pas  déloyalement.  J'irai  ù  Roussil- 
))  Ion  prendre  mon  droit  :  la  chasse  en  bois  et  en  rivière  et 
»  mon  conroi  \  cela  et  plus  encore,  si  j'en  ai  le  loisir.  —  Ce 
»  n'est  pas  mon  avis,  w  dit  Tibert,  «  que  vous  fassiez  mal  au 
»  comte,  ni  qu'il  vous  guerroie.  » 

41.  —  Et  vous,  Thierri,  »  dit  le  roi,  «  que  m'en  direz- 
»  vous?  —  Sire,  les  pères  -  sont  mes  ennemis  ;  je  ne  veux 
»  point  vous  donner  le  conseil  d'un  homme  léger,  pour  que 
»  tes  hommes  et  tes  amis  disent  ensuite  que  je  les  ai  jetés 
)^  dans  la  guerre  et  dans  la  détresse  :  je  les  '^  sais  si  riches 
))  en  terre  et  en  avoir  qu'ils  seront  malaisés  à  conquérir, 
))  je  vous  assure.  —  Je  ne  veux  pas  de  sermon,  »  dit 
Charles  :  «  que  les  vieux  restent ,  et  viennent  les  jeunes  !  et 
»  je  ferai  riche  le  plus  pauvre.  —  Sire,  vous  aurez  besoin 
»  des  vieux  comme  des  plus  jeunes,  et  je  ne  puis  vous  man- 
»  quer  au  moment  critique.  » 

42.  Charles  voit  près  d'un  bois  une  centaine  de  comtes, 
tous  jeunes  et  pleins  de  fierté.  Il  pique  son  cheval  et  les 
aborde  :  «  Allons  chasser  en  rivière  et  en  bois  :  mieux  vaut 
»  ainsi  aller  que  de  rester  chez  soi.  Aidez-moi  à  me  venger 
V.  de  celui  qui  me  cause  le  plus  de  tourment.  Je  vous  aime 
')   mieux  qu'iP  ne  fait. —  Sire,  chevauche  à  bandon,  et  prends- 

1.  Mon  conrei  ;  c'est  une  variété  du  droit  de  gîte  ou  de  procuration  ; 
voy.  Du  Gange  au  mot  conredium.  Dans  les  anciens  textes^  conroi  est 
l'hospitalité  ofterte  à  titre  gracieux;  voir,  par  exemple,  Aye  d'Avignon^ 
V.  2386  et  2439.  Un  homme  que  sab  gent  conrear  (Gir.  de  Rouss.,  éd. 
Hofm.,  V.  3466)  est  un  homme  qui  reçoit  bien  ses  hôtes.  G'est  à  tort 
que  Raynouard  fait  deux  mots  distincts  de  conrei  et  de  conre  (Lex.  rom., 
II,  48-9). 

2.  Drogon,  et  Odilon,  le  père  et  l'oncle  de  Girart;  cette  inimitié,  don.t 
la  cause  n'est  nulle  part  expliquée,  est  dans  le  poëme  l'objet  de  fré- 
quentes allusions. 

3.  Girart  et  les  siens. 

4.  Girart;  le  sens  n'est  pas  très-assuré;  le  vers  manque  dans  P, 


20  G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  I  L  L  O  N 

»  nous  avec  toi.  Conquier  iiefs  et  terres,  donne  et  reçois.  Que 
))  tours  ni  donjon  ne  te  défendent  aucun  trésor,  et  que  pluie, 
Ì)  ni  tempête  ne  nous  arrêtent  !  —  Vous  me  donnez  le  con- 
»  seil  que  je  demande  ;  il  n'y  a  si  pauvre,  dès  qu'il  sera  avec 
V  moi,  à  qui  je  ne  donne  tout  ce  qu'il  pourra  convoiter,  w 

43.  Charles  a  corps  vaillant  et  cœur  fier;  il  dit  qu'il  ne 
souffre  point  de  pair  en  sa  terre.  Avec  lui  furent  ses  comtes  et 
ses  barons  ;  ils  avaient  leurs  meutes  et  leurs  chiens  braques. 
Ils  traversent  l'Ardenne  et  la  forêt  d'Argonne  ^,  prenant 
abondance  de  venaison.  La  reine  l'apprit  et  manda  à  Girart 
d'avoir  à  se  garder  de  trahison.  Mais  le  comte  a  le  cœur  si 
noble  qu'il  n'y  crut  pas  jusqu'au  moment  où  il  se  vit  pro- 
voqué; et  pour  cela  il  manda  le  comte  Fouque,  Boson  et 
Seguin  de  Besançon. 

44.  Charles  vient  de  chasser  par  un  sentier.  Ses  compa- 
gnons lui  conseillent  tous  de  se  rendre  au  moûtier  de  Saint 
Prezant(?).  «  Là  on  trouve  de  l'eau  douce,  du  poisson  en  vi- 
»  vier  ;  nos  destriers  entreront  dans  les  terrains  bas  ;  mulets 
»  et  bêtes  de  somme  paîtront  par  les  prés.  »  Voici  que  com- 
mencent le  ressentiment  et  la  querelle  dont  moururent  par 
suite  tant  de  chevaliers.  Vous  allez  entendre  ce  que  Charles 
réclamait  à  Girart. 

45.  Charles  vient  de  la  forêt  d'Ardenne  où  il  a  chassé.  11 
avait  en  sa  compagnie  cent  comtes  tous  jeunes,  chacun  me- 
nant enchaîné  veautre  2  ou  lévrier  ;  ils  portent  des  alérions  ^ 
à  la  penne  vigoureuse.  Suit  le  reste  de  la  mesnie  que  le  roi 
conduit.  Jusqu'à  Roussillon,  il  ne  tira  pas  sa  rêne.  Ils  se  lo- 
gent devant  les  murs,  sur  le  sable,  faisant  courir  leurs  che- 
vaux par  la  campagne;  les  bêtes  de  somme  paissent  par  la 
plaine,  c'est  la  première  étrenne  de  la  guerre.  Elle  durera 

•  I.  On  a  vu  plus  haut  que  Charles,  en  quittant  Girart,  s'était  rendu 
à  Cologne. 

2.  C'est  le  terme  de  l'ancien  français;  ital.  vcHro,  sorte  de  grand  chien 
de  chasse. 

3.  Voir  g  21  et  la  note. 


G  I  R  A  R  T      DE      R  O  LJ  S  S  I  L  I.  O  N  2  1 

Ioni;temps.  Au  temps  où  elle  commença,  la  lune  était  en  son 
plein. 

46.  Charles  est  envieux  plus  qu'aucun  homme.  Vous  ne 
vîtes  onques  roi  si  orgueilleux.  Ils  se  logent  sous  Roussillon, 
dans  les  prés  herbus,  et  font  tendre  soixante  deux  '  tentes, 
chacune  est  surmontée  d'une  pomme  d'or  resplendissante, 
les  chevaux,  au  piquet,  paissent  l'herbe  couverte  de  rosée. 
Le  roi  vit  avec  convoitise  le  château,  et,  jurant  le  nom  de 
Dieu  glorieux  :  «  Si  j^étais  là-haut,))  dit-il,  «  comme  je  suis  ici- 
»  bas,  Girart  ne  serait  pas  un  comte  puissant  !  ^)  Il  y  avait  là 
un  jeune  damoiseau  qui  lui  répondit  un  mot  vif  :  a  A  moins, 
»  sire,  d'y  employer  la  trahison,  votre  tête  noire  deviendra 
))  rousse  avant  que  vous  lui  ayez  enlevé  de  terre  un  plein 
»  gant.  Je  sais  Girart  si  habile  à  la  guerre,  qu'il  se  soucie  de 
»  vos  attaques  comme  d'un  tronçon  de  lance.  )) 

47.  Quand  Charles  Martel  entendit  qu^il  ne  pourrait  avoir 
le  château  que  par  trahison,  il  appela  un  de  ses  damoiseaux, 
Bernart,  le  fils  de  Pons  de  Tabarie  -  :  «  Bernarr,  )>  dit-il,  va 
))  de  ma  part  auprès  de  Girart,  et  invite  le  moi  à  me  rendre 
))  la  seigneurie  du  château,  je  lui  en  laisserai  la  donielia  K 
))  Et  s'il  n'y  consent  pas,  s'il  me  refuse,  avant  quarante 
))  jours,  je  lui  montrerai  une  ost  où  il  y  aura  cent  mille  che- 
))  valiers  de  Lombardie  4,  sans  compter  les  Grecs,  les  Romains 
))  et  ceux  d'Hongrie,  les  Ecossais,  les  Anglais,  guidés  par 
»  Amailes  5  de  Ranchopie  dont  le  père  a  été  tué  par  Milon 

1.  «Deux  »  est  là  pour  la  rime. 

2.  Nom  qui  ne  peut  être  qu'un  souvenir  des  croisades;  voy.,  sur  les 
princes  de  Tabarie  et  de  Galilée,  les  Familles  a' Outre- mer,  de  Du 
Gange,  p.  443  (dans  les  Documents  inédits).. 

3.  C'est  à-dire  la  jouissance  avec  le  titre  de  w  donzêl  »,  en  français 
»  damoisel  ».  Le  titre  de  damoiseau  était  attaché  à  certaines  seigneu- 
ries; voy.  le  P.  Daniel,  Histoire  de  la  milice  française.  \,  i3o  (1.  III, 
ch.  VI.) 

4>  On  sait  que  ce  nom  désigne  très-souvent  au  moyen  âge  toute  l'Italie. 

5.  Sic  dans  Oxf.;  Aracles,  dans  P.  (v.  i3g),  est  peut-être  préférable. 

Au  temps  où  a  été  rédigé  le  poëme,  le  nom  à'Eracle  était  bien  connu. 


22  GIRART      DE      ROUSSILLON 

»  SOUS  Quinquenie  ^ .  Là  où  la  terre  leur  manquera,  ils  saute- 
))  ront.  Jamais  par  eux  ne  fut  assaillie  une  cité  dont  les  rem- 
»  parts  aient  pu  les  arrêter.  Et  quand  ils  auront  misGirart 
))  en  mon  pouvoir,  que  je  cesse  d'être  roi  si  je  ne  le  fais  pen- 
»  dre!  »  Le  damoisel  monte  à  cheval  et  se  met  en  route. 
Charles  ht  un  acte  d'orgueil  et  de  fanfaronade,  quand  il 
envoya  un  tel  message.  C'est  le  commencement  d'une  con- 
duite orgueilleuse  et  folle  dont  on  n'est  pas  près  de  voir  la  fin. 
48.  Par  dehors,  à  la  grande  porte  de  Roussillon  ,  à  droite, 
quand  on  entre,  il  y  a  un  perron.  Tout  autour  règne  une 
galerie  dont  les  piliers  et  les  colonnettes  -,  et  même  les  dou- 
bleaux  -'  sont  incrustés  de  sardoines;  les  voûtes  4  sont  de 
pur  laiton.  Là  Girart  gorge  son  faucon  5;  autour  de  lui,  un 
millier  d'hommes  de  sa  mesnie,  vêtus  de  hoquetons  bordés 
d'orfrois  et  de  jupons  de  soie  vermeille.  Voici  qu'entre  Ber- 
nart  le  hls  de  Pons  :  il  salua  en  homme  bien  appris  :  «  Dieu 
))  protège  le  comte  Girart,  le  puissant  baron!  —  Ami,  » 
répond  Girart,  «  Dieu  te  protège!  Vous  me  semblez  un  mes- 
»  sager  de  la  part  de  Charles.  —  Si  Dieu  m'aide,  je  le  suis 
»  en  effet.  Je  vais  te  dire  de  quoi  je  te  semons  :  c'est  de  lui 
»  rendre  le  donjon  et  l'habitation  ;  et  si  vous  dites  non,  vous 


1.  Allusion  à  un  récit  qui  d'ailleurs  nous  est  complètement  inconnu. 

2.  Li  pirar  e  Vestelon,  Oxf.,  llii  pilar  c  li  stilo,  P.  (v.  154).  Ray- 
nouard,  Lex.  rom.,  V,  179  traduit  stilo  par  «  les  péristyles  d,  ce  qui 
est  évidemment  erroné.  Je  crois  qu'il  s'agit  des  bases  des  piliers  ,  des 
stylobates,  et  je  rattache  ce  mot  par  l'intermédiaire  du  bas-latin  (voy. 
Du  Gange,  stillus;  ,  au  grec  arú/.osr.  Cette  interprétation  ,  qui  reste 
conjecturale,  convient  assez  au  v.  555  du  ms.  de  Paris  (ci-après  ^  73) 
où  sont  mentionnées  //  estel,  à  côté  des  piliers  et  des  colonnes. 

3.  Mot  à  mot  «  les  chevrons  »,  ce  qui  ne  peut  trouver  son  applica- 
tion ici.  Ce  mot  termine  le  vers,  et  peut  avoir  été  appelé  par  la  rime. 

4.  Mot  à  mot  «  les  cryptes  et  les  voûtes.  « 

5.  Cf.   la  mort  de  Garin,  éd.  du  Méril,  p.  124    ; 


Fromondiii  trove  sor  le  pont  torneïs, 
Desor  son  poin  ot  un  espervier  mis, 
Gorge  li  fait  d^une  aile  de  pocin. 


G  I  H  A  R  T      1)  K      ROUSSI  I.  L  O  N  2^ 

»  ne  verrez  point  passer  la  Icte  des  Rogations  sans  que  mon 
»  seigneur  vous  ait  montré  tant  de  riches  barons,  et  là  dc- 
»  hors,  par  ces  prés,  tant  de  pavillons,  bleus,  vermeils, 
))  jaunes,  variés  comme  la  queue  du  paon,  qu'on  n'aura  jà- 
))  mais  vu  tant  d'enseignes  couvrir  la  campagne,  ni  tant  de 
»  riches  barons  assemblés  pour  combattre.  —  Ami,  »  dit 
Girart,  «  laissez  cela.  Que  le  roi  ne  me  cherche  point  que- 
))  relie,  mais  qu'il  prenne  le  mien  comme  le  sien.  »  Alors 
sa  mesnie  entière  s'écrie  d'une  voix  :  «  Il  ne  faut  point  avoir 
»  affaire  à  un  homme  insensé;  car  s'il  peut  te  tirer  d'ici  par 
))  trahison,  ou  il  te  fera  pendre  comme  larron,  ou  il  te  tien- 
y>  dra  toute  ta  vie  en  prison.  Jamais  on  ne  vit  roi  si  cruel  : 
))  il  a  consenti  à  la  mort  des  fils  d'Yon  i....  >> 

49.  Girart  entend  le  messager  à  la  parole  hautaine.  Il  s'est 
levé  et  à  parlé  :  «  Bernart,  tu  t'en  iras  à  la  tente  de  Charles, 
))  et  tu  lui  demanderas  pourquoi  il  me  cherche  querelle  ? 
»  Car  je  tiens  en  aleu  tout  mon  duché.  Je  n'irai  pas  à  sa 
))  cour  de  tout  l'été.  Je  ne  me  sens  pas  assez  dépourvu  de 
«  sens  pour  lui  rendre  aussi  folement  le  château.  Que  mon 
»  âme  n'aille  point  à  Dieu,  si  d'abord  mille  hommes  n'ont 
«  eu  leur  jugement  en  champ  de  bataille,  si  maint  franc  che- 
))  valier  n'est  renversé  à  terre!  Les  -champs  seront  humides 
»   de  sang,  et  jamais  roi  n'aura  été  si  courroucé. 

50.  —  Que  me  direz-vous  de  ceci?  «  reprend  Bernart  ;  «  le 

I.  Eion  Oxf.,  Yo  P.  (v.  i83).  Allusion  fort  obscure  à  un  récit,  d'ail- 
leurs inconnu,  où  se  trouve  mêlé  le  roi  Yon,  peut-être  cet  Yon  de  Gas- 
cogne que  nous  connaissons  par  divers  poëmes,  Renaiit  de  Montauban, 
par  exemple,  Aiol,  Girart  de  Vienne.,  et  qui  a  récemment  été  identitié  avec 
le  duc  d'Aquitaine  Eiido,  voy.  Longnon,  Revue  des  Questions  histo- 
riques, l'^janv.  1879,  p.  i85  et  suiv.  Voici  Tune  des  façons  dont  on 
pourrait  traduire  le  texte^  probablement  corrompu  dans  les  deux  mss., 
qui  est  remplacé  ci-dessus  par  des  points  :  «...  des  fils  d'Yon  qui  ne 
))  purent  obtenir  un  accord  à  Dueon  (sic  Oxf.,  Dijon  r  Doro  dans  P.), 
»  et  passèrent  la  mer  pour  se  rendre  auprès  du  roi  Oton;  ne  pouvant 
»  rien  faire  de  plus  à  celui-ci,  il  l'empêcha  de  leur  donner  asile  dans 
»  Avalon.  » 


24  GIHAR'r      DE      ROL  S  SILLON 

n  roi  mandera  tous  ceux  de  Metz,  les  Français,  les  Anglais  ^ 
»  et  ceux  d'Aix-la-Chapelle.  Quand  vous  verrez  cent  mille 
»  guerriers  d'élite,  vous  n'aurez  si  fort  mur  qui  ne  soit 
«  abattu  ;  si  nombreux  que  vous  soyez  dessus  il  vous  faudra 
r>  descendre.  —  Bernart,  «  dit  Girart,  «  entendez-moi  :  par 
))  le  baptême  auquel  vous  avez  foi,  je  méprise  vos  menaces. 
«  Avant  qu'il  y  ait  dix  hommes  dans  le  fossé,  vous  en  verrez 
»  tant  mourir,  et  des  meilleurs,  qu'il  n'y  aura  pas  un  prêtre 
))  pour  chacun.  Si  vous  venez,  je  serais  bien  étonné  de  ne 
))  vous  point  voir  hébergés  ici  morts  ou  vaincus.  —  Et  qu'en 
»  savez-vous?  «  reprend  Bernart.  «  Si  vous  persistez  dans 
»  votre  orgueil,  dans  votre  tort,  dans  votre  manque  de  foi, 
y>  le  roi  sera  bien  faible  et  bien  pacifique,  si  vous  ne  rétrac- 
»   tez  point  cette  parole. 

5i.  —  Que  me  direz-vous  de  ceci?  »  dit  Bernart;  «  je 
«  sais  Charles  si  habile  à  la  guerre,  si  dur  et  si  plein  de  res- 
«  sources,  qu'il  mandera  ses  hommes  depuis  la  mer  jusqu'en 
))  bas  2.  Alors  cent  mille  preux  guerriers  fondront  sur  vous  : 
))  vous  n'aurez  si  fort  mur  qui  ne  s'écroule;  si  nombreux 
))  que  vous  soyez  en  haut,  il  vous  faudra  descendre.  Mais 
);  faites  une  chose  qui  est  grandement  de  votre  intérêt  :  re- 
)>  cevez  céans  l'empereur  avec  vous,  livrez-lui  ces  clochers, 
»  ces  murs,  ces  tours....  »  Alors  parla  Fouque  en  preux  da- 
moiseau :  «  Bernart,  j'en  prends  à  témoin  le  Dieu  le  glo- 
»  rieux,  Charles  Martel  a  de  si  grands  torts  envers  nous  que 
)>  s'il  entre  céans  avec  plus  de  deux  hommes,  vous  verrez  de 
»  bons  heaumes  brunis  souillés  de  terre,  et  maint  franc  che- 
»  valier  étendu  sanglant  sur  ce  perron.  Jamais  roi  n'aura  été 
»  si  courroucé! 

52.  —  Bernart,  »  dit  Girart,  «  pourquoi  me  dis-tu  cela? 
))  Je  connais  bien  le  roi  et  ses  mauvaises  intentions  :  s'il 
»  était  dans  cette  tour,  à  l'endroit  le  plus  sûr,  il  verrait  mon 

1 .  Selon  P.  (v.  202]  :  Ijs  Normands  et  les  Français. 

2.  Depuis  le  Nord  jusqu'à  la  limite  méridionale  de  ses  possessions. 


G  I  U  A  R  T      1)  K      R  O  U  S  S  I  L  L  O  N  25 

»  château  comme  il  est  construit,  comme  il  est  cimente  de- 
)->  puis  la  base,  il  verrait  mes  étangs  dans  les  bois  fleuris,  il 
))  verrait  mes  damoiseaux  que  j'ai  élevés;  je  craindrais  qu'il 
)■)  me  portât  envie,  et  je  demeurerais  sot  et  ébahi. 

5  3.  «  Je  te  dirai  plus  encore,  Bernart,»  ditGirart,  «  quand 
)i  il  verrait  ma  salle  resplendissante,  toute  de  pierres  de  taille 
j)  habilement  appareillées,  et  l'escarboucle  étincelante  qui 
))  fait  qu'à  minuit  on  se  croirait  à  midi  \  je  craindrais  que 
))  Charles  le  convoitât.  Mais  il  me  tuerait  avant  que  je  le 
»  lui  abandonne.  Il  m'assiégera,  comme  tu  dis,  mais  il  ne 
)ï  me  prendra  pas  tant  que  je  vivrai.  Grand  tort  me  fait  le 
.))  roi  quand  il  m'attaque  sous  un  prétexte  aussi  fou.  )> 

54.  Au  dernier  mot,  Girart  dit  sa  pensée  :  «  Roussillon  a 
»  toujours  été  l'aleu  de  mon  père.  Notre  empereur  2  me  l'a 
)>  ain.si  octroyé  avec  tout  le  reste  de  ma  terre  jusqu'à  Saint- 
»  Faire  :  jamais  le  fils  de  ma  mère  ne  lui  en  fera  service! 
»  Le  château  est  fort,  le  mur  en  pierres  de  taille  ;  je  ne  le 
«  tiens  pas  de  lui,  et  je  ne  lui  manque  pas  de  foi.  Il  ne  sau- 
»  rait  me  retirer  aucun  de  mes  chevaliers.  J'ai  quatre  vail- 
»  lants  neveux  tous  frères  :  le  moindre  d'entre  eux  est  capa- 
))  ble  d'aller  le  honnir,  si  je  le  veux,  à  Laon,  sa  résidence. 

55  »  Bernart,  »  dit  Girart,  «  maintenant  va-t'en,  et  dis 
))  au  roi  qu'il  agit  très  mal,  car,  de  la  Loire  jusqu'ici,  je 
»  tiens  tout  le  pays  en  aleu.  Je  n'irai  point  à  son  jugement 
»  tant  que  je  vivrai;  et  puisse  Dieu  ne  me  point  laisser  voir 
w  le  mois  de  mai,  si  avant  ce  temps  je  ne  commence  telle 
»  entreprise  où  je  pourrai  bien  perdre  du  sang,  plutôt  que 


Í,  C'était  une  croyance  généralement  répandue  que  l'escarboucle  pos- 
sédait par  elle-même  un  pouvoir  éclairant.  Ainsi,  le  palais  qui  est 
décrit  à  la  fin  de  la  célèbre  lettre  du  Prêtre  Jean  était  illuminé  par 
des  escarboucles  :  «  Nec  foramina  nec  fénestre  sunt  in  palatio,  quia 
))  satis  videmus  intus  ex  claritate  carbunculorum  et  aliorum  lapidum  », 
édit.  Zarnke,  dans  les  comptes-rendus  de  la  Société  royale  de  Saxe. 
1877,  p.  i53.  Cf.  encore  Floire  et  Blanchejlor,  édir.  Du  Méril,  p.  24. 

2.  Charles  Martel  lui-même,  voy.  g  33. 


20  G  I  R  AR  1'      dp:      R  O  U  s  s  1  L  I.  O  N 

«   de  rendre  le  château  ou  plein  la  main  de  ma  terre!  ~ 
))  C'est  bien,  «  dit  Bernart,  et  il  s'en  retourne. 

56.  Bernart  s'en  retourne  et  se  rend  droit  à  la  tente  du 
roi.  Et  Charles  lui  demande  en  le  voyant  :  «  Dis-moi, 
«   Bernart,   qu'as-tu  entendu?  Malheur  à  toi  si  tu  mens! 

—  Que  Roussillon  est  véritablement  un  aleu  :  son  père  n'a 
»  jamais  servi  personne,  et  il  ne  vous  servira  pas  non  plus.  )> 

—  A  ces  mots,  Charles  Martel  se  courrouça  :  de  douleur  et 
de  rage,  il  devint  tout  noir.  Il  a  mandé  ses  clercs,  écrit  ses 
brefs;  de  France,  d'Auvergne  %  de  Berry,  il  réunit  plus  de 
barons  qu'on  en  vit  jamais  pour  marcher  sur  Girart  le  comte, 
le  hardi  guerrier.  Ils  tinrent  le  siège  tout  un  été.  Un  matin, 
au  point  du  jour,  ils  assaillirent  Roussillon.  Mais  Girart  ne 
s'oublia  pas,  et  pas|  un  de  ses  hommes  ne  lui  fit  défaut.  Ils 
sortirent  quatre  cents,  armés  de  hauberts  et  de  heaumes,  et 
aux  grandes  barrières  ^  ils  tuèrent  tant  de  leurs  adversaires 
que  des  ruisseaux  de  sang  coulèrent  par  le  camp,  et  si  Char- 
les avec  les  siens  l'attaqua,  cette  première  fois  il  n'eut  pas  à 
s'en  féliciter. 

5y.  Girart  leur  a  tué  maint  franc  damoiseau;  il  rapporte 
son  gonfanon  rouge  de  sang,  qui  lui  coule  le  long  de  la  hampe 
jusqu'au  pied  '^.  Tous  ses  hommes  en  sont  émerveillés.  Il 
regarda  à  droite  par  les  champs  :  il  n'y  a  chevalier  qui  ait  sur 
la  tête  autant  de  cheveux  qu'il  vit  reluire  de  heaumes  au  soleil. 
Il  entra  au  château,  sous  un  tilleul;  fermant  après  lui  toutes 
les  portes,  et  réunit  en  conseil  ses  meilleurs  amis  :  «  Ecou- 
tez-moi, Armant  de  Monbresel  4  :  Boson,  Fouque  et  Seguin 
»  sont  mes  fidèles  :  ils  vont  parcourir  ma  terre,  rassemblant 
))  mes  amis.  Si  Charles  me  guerroie,  je  ne  m'estimerai  pas  un 

1.  D'Allemagne,   selon  P.  (v.  289). 

2.  Il  s'agit  probablement  de  retranchements  du  camp  de  Charles.- 

3.  Il  portail  sans  doute  la  lance  appuyée  sur  le  pied. 

4.  Ou  c(  de  Mon  Espel  )),  dans  P.  Ce  personnage  qui  ne  reparait 
plus  dans  la  suite,  a  probablement  été  inventé  pour  le  besoin  de  la 
rime. 


G  I  R  A  R  T      D  i:      ROUSSI  I,  L  O  N  27 

»  grillon,  si  je  ne  le  pousse  l'épée  à  la  main  de  telle  sorte 
»  que  son  heaunne  aura  de  la  peine  àjlui  garantir  la  tête;  et  si 
'  Dieu  veut  que  je  me  rencontre  face  à  face  avec  lui  en  ba- 
)^  taille,  jamais  roi  n'aura  éprouvé  douleur  comparable  à  h 
))  sienne!  « 

58.  Les  trois  messagers  s'apprêtent  :  Il  ne  veulent  pour 
rien  au  monde,  faillir  à  leur  droit  seigneur  et  ne  pensent 
qu'à  servir  Girart  à  son  gré.  Ils  sortirent  par  une  petite  porte, 
sans  être  vus  de  Charles  ni  des  siens,  et  vont  chercher  du  se- 
cours. Mais,  avant  de  lerevoir^  Girart  aura  lieu  de  soupirer. 
Il  Qut  une  idée  folle  :  ce  fut  de  faire  occuper  les  murs  par  ses 
bourgeois.  Il  les  pria  de  veiller  comme  s'il  y  allait  de  leur 
vie.  «  Et  si  Charles  vient  vous  assaillir,  jetez  pierres  et  ro- 
K  ches,  avec  telle  violence  que  vous  les  faciez  reculer  loin  en 
»  arrière.  «  Ils  se  soucient  bien  de  ses  recommandations! 
Dieu  les  maudisse!  Ils  les  oublièrent  dès  qu'il  se  fut  éloi- 
gné :  qui  a  gentille  femme  va  jouer  avec,  et  qui  n'en  a  pas, 
va  trouver  sa  mie.  T0U3  par  le  château,  vont  se  coucher, 
vous  n'auriez  entendu  parler  ni  sonner  mot,  ni  sentinelle 
jouer  de  la  flûte,  ni  cor  retentir.  On  n'aura  pas  de  peine  dé- 
sormais à  les  honnir.  Le  garçon  se  leva,  celui  qui  devait  les 
trahir  et  faire  entrer  Charles  et  les  siens. 

59.  Girart  fit  une  autre  chose  qui  lui  porta  malheur.  Il 
envoya  á  la  tente  du  roi  don  Fouchier  le  maréchal  ^  Fou- 
chier  fit  un  tel  enchantement  qu'il  ne  reste  plus  ni  pavillon  ni 
tref  2,  ni  pomme  d'or  cuit  d'Arabie  ou  de  cristal  ^.  Puis  il 
vint  sous  le  Mont  Laçois  4,  dans  la  plaine.  Là  paissent  cent 

1.  Ce  personnage,  qui  est  ici  représenté  comme  un  enchanteur, 
comme  Maugis  dans  Renaut  de  Montaiiban,  est  peut-être  à  rappro- 
cher du  Folcers  lo  laire  qui  figure  au  v.  I25i  des  fragments  á'Aigar 
et  Maurln^  publiés  récemment  par  M.  Scheler. 

2.  Sorte  de  tente.  Il  faut  conserver  ce  mot. 

3.  Les  boules  qui  surmontaient  les  tentes. 

4.  Mont  Lascon,  Oxf.,  Mon  Léo  dans  P.  (v.  35ij.  Le' mont  Laçois, 
connu  maintenant  sous  le  nom  de  montagne  de  Vix  (Vix  est  un  vil- 


28  G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  I  L  L  O  N 

mulets  et  cent  chevaux.  11  les  emmène  tous,  les  fait  charger 
de  butin,  passe  sous  Roussillon  au  premier  chant  du  coq,  et 
entre  à  Escarpion  ^  par  la  grande  porte.  La  vaisselle  d'or  qu'il 
y  mit  en  sûreté,  je  ne  saurais  en  évaluer  seulement  le  poids. 
Girart  cependant  reçut  un  terrible  échec,  car  il  perdit  Rous- 
sillon, le  château  souverain,  par  Richier  de  Sordane  son  sé- 
néchal. 

60.  Ah  Dieu  !  qu'il  est  mal  récompensé  le  bon  guerrier  qui 
de  fils  de  vilain  fait  chevalier,  et  puis  son  sénéchal  et  son 
conseiller  2  !  comme  fit  le  comte  Girart  de  ce  Richier,  à  qui 
il  donna  femme  er  grande  terre;  puis  celui-ci  vendit  Rous- 
sillon à  Charles  le  fier.  Dieu  !  pourquoi  fallut-il  que  le  comte 
ne  le  sût  point  la  veille!  il  y  aurait  eu  à  la  porte  un  meil- 
leur portier. 

61.  Girart  avait  un  ami,  son  homme  de  confiance  (c'était 
bien  mal  employer  ses  soinsi,  à  qui  il  donna  femme  et  fief.  Ce 
garçon  résolut  un  soir,  étant  couché,  de  trahir  son  seigneur 
pendant  son  sommeil  ;  il  se  chaussa  et  se  vêtit  sans  tarder, 

lage  voisin),  est  situé  entre  Pothières  et  Châtillon-sur-Seine.  Il  tirait 
son  nom  de  l'ancienne  ville  de  Latisco,  détruit  à  l'époque  des  inva- 
sions barbares.  Sur  les  limites  an  pagus  Laiiscensis ,  voy.  d'Arbois  de 
Jubainville,  Bibliothèque  de  l'école  des  Chartes,  4^  série,  IV,  34.9-54. 

1.  Ici  et  plus  loin  (§  76)  Carpion  dans  Oxf.,  mais  Escarpion  au 
g  91,  Escorpio,  dans  P.  (v.  356);  ce  lieu,  d'où  Boson,  l'un  des  cou- 
sins de  Girart,  tirait  son  surnom,  a  résisté  à  toutes  mes  recherches. 

2.  Cette  défiance  à  l'égard  des  vilains  est  constante  au  moyen  âge  et 
se  manifeste  dans  des  écrits  de  nature  très-diftérente.  et  même  dans  des 
compositions  (par  esiemple  Baudouin  de  Sebourg),  qui  se  distinguent 
par  une  grande  liberté  d'idées.  Dans  le  Couronnement  de  Louis,  Char- 
lemagne,  conseillant  son  fils,  lui  dit  (édit.  Jonckbloet,  v.  206-10;  : 

Et  autre  chose  te  veill,  fiz,  accointier 
Que,  se  tu  veus,  il  t'aura  grant  mestier  : 
Que  de  vilain  ne  faces  conseillier. 
Fil)  à  prevost  ne  de  fill  a  voler  : 
II   boiseroient  à  petit  por  loier. 

Dans  le  Roman  d'Alexandre,  Aristote  donne  des  conseils,  tout  sem- 


G  I  R  A  H  l^      DE      K  O  U  S  S  I  L  L  O  N  2g 

vint  au  lit  du  comte,  prit  les  clés,  ouvrit  pre'cipitamment  la 
porte,  et  vint  courant  à  la  tente  de  Charles.  Arrivé  à  la 
porte,  ((  Dites-moi  votre  pensée  :  celui  qui  vous  rendrait 
»  Roussillon,  en  serait-il  récompensé?  aurait-il  en  France 
»  aucun  fief?  )>  Et  Charles  répondit  aussitôt  :  u  A  sa  vo- 
»  lonté,  ou  Ravenne,  ou  Bénévent  ;  je  lui  laisse  le  choix  ; 
))  et  il  ne  l'aura  pas  si  pauvrement  qu'il  n'en  ait,  s'il  peut 
»  longuement  tenir  la  terre,  mille  chevaliers  sous  ses  or- 
»  dres.  —  A  cette  condition,  je  me  donne  à  toi  et  te  rend  le 
«  château,  w  Charles,  tout  le  premier,  s'apprête,  ses  hom- 
mes s  arment  également,  et  avant  que  l'aube  eût  paru ,  ils 
occupaient  les  approches  de  Roussillon,  et  le  garçon  leur 
rendait  les  clés  de  la  porte.  Je  ne  sais  ce  que  deviendra 
Girart  :  si  Dieu  ne  le  conseille,  il  est  perdu. 

62.  Charles  prit  Roussillon  sans  qu'il  y  eût  porte  brisée, 
pierrière  ni  palissade  dressée,  ni  donné  coup  de  bâton  ou  de 
hache,  sans  qu'aucun  chevalier  ait  reçu  horion  ni  blessure(?). 
Les  bourgeois  firent  cette  nuit  une  folle  garde.  Ce  fut  eux 
qui  y  perdirent  le  plus  ;  toute  la  maie  honte  retomba  sur  eux. 
Ah  !  Girart,  riche  comte,  que  t'ont-t'ils  fait  là  ! 

blablcs  à  son  royal  élève  (voy.  édit.  Michelant^  p.  8,  v.  35,  et  p.  25  i, 
V.  4  et  suiv.)  On  lit  dans  Cleomadès  (édit.  Van  Hasselt,  v.  161-4)  - 

Li  haus  homs  moult  folement  œuvre 
Qui  grant  conseil  vilain  descuevre, 
Car  qui  par  vilain  veut  ouvrer 
De  s'onnour  bien  doit  meserrer. 

Dans  Baudouin  de  Sebourg.  (I,  120,  v.  759)  : 

Qui  d'un  serf  fait  signour  il  a  malvais  loier. 

Adam  de  la  Halle  (éd.  Coussemaker,  p.  45)  dit  de  même  : 

Car  qui  de  serf  fait  signour 
Ses  anemis  mouteplie. 

La  même  idée  a  été  exprimée  avec  concision  en  latin  :  «  Non  cxal- 
1)  tabis  servum  »_,  est  l'un  des  conseils  qu'un  chevalier  français,  sur 
le  point  de  mourir,  donns  à  son  fils,  selon  Gautier  Mape ,  De  niigis 
curialium,  p.  106. 


30  G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  I  L  L  O  N 

63.  Le  comte  Girart  reposait  dans  une  tour  ;  il  n'y  avait 
avec  lui  que  trois  comtors  ^  Ceux-ci  s'étaient  endormis  au 
frais.  Le  comte  se  réveilla  au  bruit;  il  entend  le  tumulte 
et  la  rumeur  que  font  au  dehors  damoiseaux  et  vavasseurs, 
étrangers  et  hommes  de  la  ville,  grands  et  petits,  qui  appel- 
lent Girart  leur  droit  seigneur  :  il  revêt  son  haubert  et  met 
son  heaume  le  plus  fort;  il  prend  son  écu  et  sa  meilleure  lance, 
et  court  où  il  savait  qu'était  son  cheval.  Déjà  quatre  vauriens 
l'entraînaient;  à  chacun  il  fait  voler  la  tête,  puis  il  monte 
vitement  et  s'enfuit  plein  de  tristesse  par  une  petite  porte, 
en  appelant  le  roi  traître  parjure.  Dieu!  quelle  affliction  pour 
un  comte  de  perdre  sa  terre  ! 

Ó4.  La  nuit  était  ténébreuse  lorsque  les  hommes  de  Charles 
entrèrent  par  le  mur.  Ils  occupèrent  vigoureusement  les 
rues,  et  parmi  eux  il  n'en  était  pas  un  qui  ne  complotât  ou 
ne  jurât  la  mort  de  Girart.  Le  comte  s'enfuit,  malgré  tout, 
par  une  petite  porte  peinte  d'azur.  Son  cheval  l'emporte 
d'une  telle  allure  que  je  ne  crois  pas  qu'aucune  bête  meil* 
leure  paisse  l'herbe.  Il  jura  par  saint  Martin  le  bon  tafur  -^ 

1.  Voy.  p.   11,  n.  î» 

2,  Tafiir^  ce  mot  est  ici  bien  détourné  de  son  acception  primitive  et 
même  de  l'acception  dérivée  qu'il  recevait  au  moyen  âge.  C'est  un  mot 
qui  est  sûrement  d'origine  arabe  bien  qu'il  y  ait  doute  sur  Tétymologie 
(voy.  Diez,  Etymologisches  Wœrterbiich,  Í,  tafuro).  Il  apparaît  pour 
la  première  fois  dans  les  Gcsta  Dci  per  Francos  de  Guibert  de  No- 
gent.  Cet  historien  nous  apprend  qu'un  chevalier  normand  s'étant  mis 
à  la  tête  d'une  troupe  de  gens  sans  aveu  qui  faisaient  partie  de  la  pre- 
mière croisade,  fut  dès  lors  appelé  «  le  roi  Tafur  ».  Guibert  donne  de 
ce  surnom  l'explication  que  voici  :  «  Tafur  autem  apud  Gentiles  di- 
cuntur  quos  nos,  ut  minus  litteraliter  loquar,  Trudenncs  (=  truands) 
vocamus.  »  (VII,  xxiii  de  l'édition  des  Historiens  occidentaux  des 
croisades  ;  VII,  xx  des  éditions  de  d'Achery  et  de  Bongars.)  Le  «  roi 
Tafur  )i  ,  qui  paraît  être  une  sorte  de  roi  des  ribauds,  tigure  à  la 
cour  de  Charlemagne  dans  Huon  de  Bordeaux,  v  38.  Tafur  est  em- 
ployé dans  le  sens  de  ribaud,  truant,  dans  maints  textes,  voy.  par  ex. 
Alexandi'c,  éd.  Michelant,  p.  167.  v.  17  et  p.  4G7,  v.  24  (l'éditeur  lit 
à  tort  cafur),  la  chanson  des  Albigeois,  vv.  863  et  i5;,o,  Asprcmont, 


GIRART      De      ROUSSILLON  3l 

qu'il  aimait  mieux  se  battre  que  de  fuir  ;  «  dussé-je  en  mou- 
»  rir  comme  un  parjure,  je  tuerai  le  roi,  tôt  ou  tard,  et  ja- 
»  mais  on  n'aura  vu  guerre  durer  si  longtemps.  » 

65.  Il  y  avait  à  Roussillon  une  tour  de  pierre  cimentée 
dont  l'appareil  était  de  pierre  alamandine  '  ;  le  porche,  en  de-" 
hors,  avait  été  fait  par  les  Sarrazins  ;  elle  était  munie  d'un 
toit  (?),  le  sol  en  était  vert  comme  sabine  ~.  C'est  là  que  vont 
tous  ceux  qui  veulent  riche  butin,  ou  couverture  de  martre, 
de  gris  ou  d'hermine,  coupe  d'argent  ou  d'or  :  tel  en  a  un  se- 
tier,  tel  une  émine.  Les  garçons,  les  gens  de  rien  eurent  plus 
de  richesses  qu'il  n'y  en  a  dans  le  trésor  de  Milon  d'Aigline  •'. 
L'avoir  de  Girart  est  ainsi  mis  au  pillage.  Qui  trouve  sa  pa- 
rente ou  sa  cousine  4,  lui  fait  violence  sur  place.  Le  comtp 
s'enfuit  la  tête  baissée,  et  Charles  commence  une  guerre  qui 
sera  de  longue  durée. 

66.  Or  s'en  va  Girart  au  galop,'  sur  Ramont  "',  un  cheval  si 
bon  qu'en  tout  le  monde  on  n'en  trouverait  pas  un  qui  pût  le 
vaincre  à  la  course.  Il  gravit  Saint-Flor  ^,  un  pui  arrondi,  et 

dans  Bckker,  Ferabras,  p.  lxv,  v.  ii8o,  Rambaut  d'Orange,  dans 
Mahn,  Gedichte  der  Troubadours ^  n"»  626-7,  couplet  6;  pour  d'autres 
exemples,  en  français  et  en  provençal,  voy.  Cachet^  Glossaire  du  Che- 
valier au  cygne,  et  Raynouard,  Lexique  roman,  W,  294.  Ici,  Tdfur 
paraît  signifier  «  guerrier  »,  et  ce  que  ce  nom  comporte  de  défavorable 
est  corrigé  par  l'épithète  «  bon  ». 

1.  Du  Cange^  sous  alamandin.ì:,  a  plusieurs  exemples  d'tz/í2)«íz;2t.f/?î(^ 
ou  de  gemma  alamandina  ou  alavandina  qu'il  interprète,  d'après  d'an- 
ciens glossaires,  par  pierre  précieuse  venant  d'Alabanda,  en  Asie  mi- 
neure (Carie).  AlabandicuSj  «  genus  marmoris  »,  également  dans  Du 
Gange,  est  sans  doute  une  autre  forme  du  même  mot. 

2.  Sorte  de  genévrier. 

3.  Aigline  peut  bien  être  une  forme  arrangée  en  vue  de  la  rime. 
Milon  d'Aiglent  est  mentionné  dans  le  fragment  de  Maurin,  publié  par 
M.  Scheler,  v.  96,  dans  Gui  deNanteuil,\.  12 13,  etc.;  Milon  à'Aiglant 
ou  à' Angle,  selon  la  rime,  paraît  dans  Rcnaut  de  Montauban,  éd.  Mi- 
chelant,  p.  45.  v.    17,  p.  .146,  v.  25,  etc. 

4.  Il  faut  entendre  même  ou  fût-ce  sa  parente... 
b.  Ce  cheval  sera  nommé  de  nouveau  au  ^  84. 

6.  Leçon  de  P.  (v.  437);  raus  et  flors  iroseaux  e:   tieurs)  dans  Ox- 


32  G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  I  L  I.  O  N 

passa   SOUS ^  auprès  d'une  fontaine  ;  il  entend  la  noise 

que  les  Royaux  font  dans  son  château,  et  les  rires  dans  sa 
tour,  et  il  sait  bien  pourquoi  :  c'est  son  tre'sor  qu'on  em- 
porte ;  il  pousse  des  gémissements  de  douleur,  des  rugisse- 
ments de  colère,  et  dans  son  cœur  il  pense  comment  il  pourra 
faire  honte  au  roi.  Il  vint  sous  Roussillon,  auprès  du  pont; 
là  il  trouva  Manecier  le  fils  Raimon,  avec  lui  deux  fils  de 
comtes  :  il  les  jeta  morts  dans  le  fossé  profond.  On  poussa 
des  cris  par  le  château...  et  Girart  se  met  aussitôt  en  route, 
jurant  Dieu  et  saint  Simon  que  s'il  ne  réussit  pas  à  écraser 
Charles  par  les  armes,  au  moins  lui  fera-t-il  plus  de  mal 
qu'homme  du  monde. 

Ó7.  Jamais  vous  ne  vîtes  chasse  pareille!  Voici  d'abord  venir 
Renier,  un  fidèle  de  Charles:  il  se  met  à  menacer  Girart  aus- 
sitôt qu'il  le  voit,  lui  criant  :  «  Sire  vaincu,  vous  avez  perdu 
»  la  capitale  de  votre  terre  ;  c'est  aujourd'hui  que  vous  ferez 
»  au  roi  un  salut  douloureux  !  »  Girart  l'entend,  et  si  cette  pa- 
role lui  fut  cuisante,  il  le  fit  bien  voir.  11  fit  tourner  vive- 
ment son  cheval  et  alla  le  férir  sur  l'écu  de  telle  sorte  qu'il  le 
lui  a  brisé  et  fendu  ;  il  lui  fausse  et  découd  le  haubert  et  .l'a- 
bat mort  sur  le  pré  herbu.  «  On  ne  vous  entend  plus  faire 
))  le  fanfaron,  maintenant!  »  lui  dit-il  ;  «  voilà  ce  qu'on  gagne 
»  à  m'attaquer,  puisse  Dieu  me  secourir!  » 

68.  Charles  avait  un  damoiseau...  au  cœur  fier  et  plein  de 
rage  qui  frappa  Girart  au  passage  et  lui  perça  son  haubert  ; 
et  Girart  à  son  tour  le  frappa  si  bien  qu'il  lui  trancha  le  cœur 
dans  la  poitrine.  Il  l'abatit  mort,  puis  lui  dit  :  «  Nous  voilà 
quittes  !  »  et  il  prit  le  cheval  par  la  bride. 

69.  Girart  s'en  va  avec  une  grave  blessure;  le  sang  lui  coule 
à  travers  le  haubert.  Il  ne  s'en  soucie  guère  :  il  a  pris  les  che- 


ford.  Il  n'y  a  pas  de  colline  qui  porte  actuellement  le  nom  de  Saint- 
Flour  ou  aucun  nom  approchant  dans  les  environs  de  la  montagne  de 
\'ix,  où  était  bâti  le  château  de  Roussillon. 

I.   La  leçon    d'Oxf.,  so:{  un  ni,  cache  probablement  un  nom  de  lieu; 
la  leçon  de  Paris,  escotet  sot  si  (v.  458),  paraît  refaite. 


1 


GIRART      DE      ROUSSILLON  33 

vaux  I  comme  si  de  rien  n'était,  et  dit  une  fière  parole  : 
«  J'en  prendrai  encore!  Malheur  à  qui  acceptera  une  trêve 
»  avant  d'avoir  encore  tâté  de  la  guerre  1  » 

70.  Girart  s'en  va  vers  Avignon,  sans  vouloir  s'arrêter 
à  Dijon.  Il  y  fut  sept  jours  après  avoir  quitté  Rous- 
sillon.  Voici  que  vient  au  devant  de  lui  le  comte  Boson, 
qui  arrivait  en  hâte  le  secourir  avec  mille  bons  chevaliers. 
Lorsqu'il  vit  Girart  blessé,  il  en  fut  tout  dolent,  mais 
quand  il  vit  que  la  blessure  pouvait  se  guérir,  il  ne  s'en 
soucia  pas  plus  que  d'un  bouton  ;  puis  il  lui  demanda  des 
nouvelles  de  Roussillon.  —  «  L'autre  soir  Charles  me  l'a 
»  enlevé  par  trahison,  grâce  à  un  traître  de  ma  maison.  — 
«  Je  m'en  moque  »,  dit  Boson ,  «  puisse  Dieu  me  venir  en  aide  ! 
»  Dès  que  Dieu  vous  a  fait  échapper  à  sa  prison,  je  ne  fais  pas 
»  plus  de  cas  de  votre  perte  que  d'un  denier  2. Vous  avez  trois 
»  cents  châteaux  en  son  royaume  ^,  trente  cités  seigneuria- 
»  les  y  compris  Avignon  :  faisons  lui  une  telle  guerre  qu'il 
»  ait  besoin,  pour  s'en  tirer,  de  ses  éperons.  Faisons  la  guerre 
»  à  ce  roi,  le  mauvais  félon  !  —  Voilà  un  conseil  que  j'ap- 
»  prouve  »,  dit  Girart. 

71.  Voici  Seguin  le  vicomte,  de  vers  Béziers"^,  il  vint  d'au- 
delà  de  Narbonne  et....  5;  avec  lui  furent  deux  mille  damoi- 
seaux vaillants  qui  ne  sont  pas  chiches  de  montrer  leurs  ar- 
mes. Devant  eux  ne  dure  acier  ni  fer.  Les  chevaux  qu'ils  mon- 


I.  Des  chevaliers  qu'il  vient  d'abattre;  il  pouvait  y  en  avoir  trois  ou 
quatre. 

■z.  P.  moissato  (v.  5-20),  un  denier  de  Moissac  ?  moissevun,  Oxf., 
m'est  encore  plus  obscur. 

3 .  Le  royaume  de  Charles. 

4.  Bcers  dans  0x1"..  ce  pourrait  être  le  Be'arn  ;  «  au-delà  de  Narbonne  » 
qui  vient  ensuite,  s'expliquerait  mieux  dans  cette  hypothèse.  Ce  Sé- 
guin est  le  Séguin  de  Besançon  mentionné  g§  43  et  b^,  et  qui  paraîtra 
fréquemment  par  la  suite. 

5.  De  lamers  Oxf. ,  et  da  nivevs  (ou  vivers)  P.  (v.  528),  me  sont 
également  obscurs.  Viviers,  et  surtout  Nevers,  ne  sauraient  convenir  ici^ 


34  GIRA.RT      DE      ROUSSILLON 

tent  sont....  \  courants  et  emportés  plus  que  des  cerfs.  Ces 
hommes  là  feront  à  Girart  grande  joie  :  ils  lui  rendront  Rous- 
sillon,  si  fort  soit-il,  et  le  roi  en  sera  dolent,  triste  et  som- 
bre. 

72.  Fouque  entre  en  Avignon  du  côté  des  jardins  (?).  Quand 
il  descendit  de  cheval  il  n'avait  pas  l'air  d'un  garçon.  Avec 
lui  étaient  dix  mille  Escobarts  2  preux,  hardis,  vaillants, 
nourris  dans  la  montagne  qui  ferme  la  Lombardie,  et  qui 
s'étend  depuis  la  Provence,  du  Pont  du  Gard(?)  3,  jusqu'en 
Allemagne,  en  Beauregard  4,  à  l'endroit  où  Montbeliart 
forme  la  limite.  Le  marquis  Amadieu^,  Pons  et  Ricart 
étaient  leurs  seigneurs,  et  Fouque  était  le  quatrième.  Girart 
est  leur  cousin  germain  ;  c'est  pourquoi  ils  arrivent  au  se- 
cours de  tant  de  côtés.  Fouque  les  conduira,  et  sans  tarder 
Charles  ne  s'en  retournera  pas  sans  courir  de  grands  dan- 
gers. 

73.  Girart  est  en  Avignon  sur  le  Rhône,  en  une  chambre 
voûtée  peinte  en  brun  <^;  les  chapitaux  sont  de  rouge  sardoine, 
les  piliers  et  les  colonnes  de  liais  ;  les  pierres  d'angle  (?)  et  les 

1.  De  vaumers  Oxf. ,  ianevers  P.  (V.  35:2)  ? 

2.  Nation  que  je  n'ai  jamais  vu  figurer  en  aucun  autre  texte  ;  peut- 
être  y  a-t-il  ici  un  souvenir  des  Ascoparts  ou  A:{oparts,  qui  figurent 
dans  plusieurs  anciens  poèmes  ?  voy.  Romania,  VU,  440,  note  5. 

3.  Oxf.  des  pons  des  jar^,  P.  dels  poinh  desarl^  (v.  542),  la  leçon 
serait  donc  corrompue  de  part  et  d'autre. 

4.  Ou  Belesgart  P.  (v.  543),  lieu  que  je  ne  saurais  déterminer. 

5.  Le  même  personnage  est  appelé  plus  loin,  g  145,  «  le  marquis 
Amadieu  del  val  de  Cluis  »  (deClus,  P.  v.  1806)  et  «  le  marquis  Ama- 
dieu  à  qui  fut  Turin  »  (P.  1809).  Le  nom  d'Amadieu  (Amédée)  a  été 
porté  dès  le  xi*  siècle  par  plusieurs  comtes  de  Maurienne  et  de  Savoie. 
L'auteur  de  Renaut  de  Montaiiban,  peut-être  par  une  réminiscence  de 
Gir.  de  Roussillon,  fait  paraître  «  Amadex  »  à  côté  de  Girart  et  de 
Fouque;  voy.  éd.  Michelant,  p.  36,  v.  10,  p.  37,  v.  3,  37. 

6.  A  lioine,  peut-être  cette  expression  signifie-t-elle  que  des  lions 
étaient  peints  sur  les  murs,  mais  dans  un  exemple  qui,  à  la  vérité, 
n'est  que  du  xvi'  siècle  (Du  Gange,  leonatus),  on  voit  «  color  casta- 
neus  »  ayant  pour  synonyme  «  leonatus  ». 


GIRART      DE      RO  US  SILLON  35 

bases  '  sont  de  marbre  bien  entaillé  à  l'œuvre  de  Salomon  -. 
Sur  un  feutre  ouvré  de  Capadoine  3  gît  le  comte  Girart  ayant 
près  de  lui  un  moine  :  il  n'y  a  tel  médecin  jusqu'en  Babylone. 
Là  entre  Fouque  et  avec  lui  Coine,  le  marquis  Amadieu,  don 
Antoine.  Girart  va  leur  faire  connaître  son  projet.  Son  en- 
nemi même  porterait  témoignage  que  jamais  comte  n'eut 
meilleur  conseiller  (?). 

74.  La  chambre  est  obscure  ;  tous  gardent  le  silence,  per- 
sonne n'oserait  parler.  Les  fenêtres  sont  closes  et  arrêtent  le 
jour;  les  rideaux  bordés  d'orfrois  sont  tendus,  mais  les  pierres 
précieuses  répandent  plus  de  clarté  que  ne  ferait  un  cierge"*. 
Girart,  étendu  blessé  sur  un  lit,  pense  à  la  guerre  qu'il  veut 
faire  à  Charles.  Là  entrent  sept  comtes  et  un  marquis.  Fou- 
que parla  le  premier,  comme  il  convenait  :  «  Comte,  voici  ta 
^)  mesnie  qui  vient  à  toi.  »  Girart  en  fut  si  heureux  qu'il  se 
dressa,  et  croyez  bien  qu'il  n'oublia  pas  d'en  baiser  un 
s^ul  5.  Puis,  les  ayant  fait  asseoir  autour  de  soi  :  «  Vous  êtes 
»  mes  amis,  meá  hommes,  mes  parents  en  qui  j'ai  confiance. 
))  J'ai  perdu  Roussillon,  par  grande  trahison  :  Charles  me 
»  l'a,  enlevé  l'autre  nuit,  l'impudent!  Maintenant,  que  cha- 
»  cun  se  dispose  à  la  guerre  !  Où  il  trouvera  son  ennemi, 

1.  Cf.  ci-dessus,  p.  22,  n.  2. 

2.  A  Votre  de  Salemoine.  Je  l'conserve  expression  devenue  prover- 
biale en  ancien  français,  et  qui  exprime  la  perfection  du  travail.  On  en 
trouvera  de  nombreux  exemples  dans  Depping  et  Fr.  Michel,  Véland 
le  Forgeron  (Paris,  i833,  in-8;,  p.  80-1. 

3.  Probablement  Cappadoce,  altéré  en  vue  de  la  rime.  Dans  Rolant, 
V.  1 57 1,  CtïjD<i<ioce  figure  dans  une  laisse  féminine  en  0  ouvert,  comme 
ici. 

4.  Cf.  l  53. 

5.  L'usage  de  baiser  les  amis  qu'on  recevait  est  constaté  par  un  grand 
nombre  de  textes;  voy.  Huon  de  Bordeaux,  v.  345;  Flamenca,  v. 
7273,  etc.  Cet  usage  se  conservait  encore  au  xvi'  siècle  en  Angleterre, 
et  était  pratiqué  par  les  deux  sexes  ;  Erasme  le  constate  avec  une  satis- 
faction non  dissimulée  dans  une  de  ses  lettres,  éd.  de  Bâle ,  i558, 
p.  223,  cf.  la  préface  de  M.  Furnivall,  à  la  nouvelle  édition  de  Harri- 
son.  Description  of  En  gland  (New  Shakespere  Society),  p.  Ixj. 


36  G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  I  L  L  O  N 

))  qu'il  le  combatte  !  Qu'il  le  fasse  montrer  au  doigt  mort  ou 
»  vaincu  I  Nous  irons  à  Roussillon  faire  tournoi.  Ma  blés- 
»  sure,  je  m'en  soucie  comme  d'un  champignon  !  » 

yS.  Girart  prit  don  Fouque  et  don  Boson  et  Seguin,  le  vi- 
comte de  Besançon  ;  il  les  tira  à  part  en  un  coin  :  ce  Vous 
»  êtes  mes  amis  et  mes  barons  ;  faites  dire  à  ceux  qui  sont 
»  là  dehors  qu'ils  campent  dans  les  prés  sous  Avignon.  Mais 
»  qu'ils  ne  dressent  ni  trefs  ni  pavillons  :  qu'ils  attachent 
»  leurs  chevaux  comme  chez  eux.  Faites  crier  dans  la  ville 
»  par  un  garçon  qu'on  leur  fasse  au  dehors  de  grandes  livrai- 
»  sons  de  pain,  de  vin,  d'avoine;  de  l'herbe  ils  en  trouve- 
»  ront  par  la  campagne.  »  Puis  il  appela  don  Fouchier  le 
maréchal.  «  Cousin,  vous  m'en  irez  à  Garignon  ;  dites  au 
»  comte  Gilbert  qu'il  se  donne  garde  du  côté  de  la  forêt  de 
»  Montargon  :  quand  il  verra  s'élever  une  fumée,  qu'il  en- 
»  voie  une  troupe  à  Roussillon  :  cent  chevaliers  avec  une 
»  bannière  qui  frapperont  de  toutes  leurs  forces  à  la  porte  en 
))  criant  que  Charles  est  un  traître  félon  ^  Puis,  tournez  vers 
))  Escarpion  ^.  Ils  vous  suivront  au  galop;  nous  viendrons 
»  par  derrière,  par  la  rive  (de  la  Seine?),  et  nous  prendrons 
))  des  leurs  autant  qu'il  nous  plaira.  »  C'est  ainsi  que  Girart 
leur  expose  son  plan.  ■ 

76.  Fouchier  monte  à  cheval  et  se  met  en  route.  Jamais  il 
n'y  eut  si  parfait  larron,  ni  tel  espion.  Il  a  plus  volé  de  ri- 
chesses que  Pavie  ^  n'en  possède  ;  et  pourtant,  à  un  homme 
de  sa  naissance  cela  ne  convenait  guère,  car  il  n'y  a  meilleur 
comte  jusqu'en  Hongrie,  mais  il  ne  pouvait  se  tenir  de 
faire  le  larron.  Il  emmena  sept  chevaliers  avec  lui  ;  au  cin- 

I.  C'est  une  forme  de  défi. 

3.  Dans  P.  (v.  608),  Scorpio  {qu  d'autres  passages  Escorpio,  voy. 
l  59).  Je  ne  puis  identifier  les  diverses  localités  mentionnées  dans  ce 
passage,   bien  qu'elles  ne  paraissent  pas  imaginaires. 

2  «  Por  tout  l'or  de  Pavie  »,  Raoul  de  Cambrai,  p.  168,  etc. 
Pavie  au  moyen  âge  est  surtout  célèbre  par  ses  heaumes  ;  voy. 
Fr.  Michel,  Guerre  de  Navarre,  p.  53b. 


GIRART      D  F.      R  O  U  S  S  I  [>  L  O  N  3^ 

quième  jour  il  fut  à  Garignon ,  et  ce  qu'il  pria  Gilbert  de 
faire  fut  fait  sans  délai.  Ecoutez  maintenant  la  prouesse 
de  Girart.  Ne  croyez  pas  que  sa  blessure  lui  fasse  rien  ;  il 
se  ceint  et  se  lie  d'une  bande  de  soie,  se  chausse  et  se  vêt 
comme  il  avait  accoutumé  ;  il  monte  sur  un  mulet  de  Bul- 
garie qui  à  l'amble  allait  plus  vite  qu'un  cheval  au  galop. 
Vingt-cinq  mille  hommes  le  suivent,   guidés  par  Fouque. 

77.  Girart  chevauche  comme  pour  une  courte  expédition. 
Il  n'a  point  convoqué  son  host,  ni  envoyé  au  loin  ses 
messagers,  et  pourtant  sa  chevauchée  ne  comptait  pas  moins 
de  vingt-cinq  mille  hommes  bien  armés.  A  Lyon,  ils  traver- 
sent le  Rhône,  et  à  Maçon,  la  Saône.  Ils  campèrent  la  nuit 
dans  la  prairie  jusqu'au  lendemain  à  l'ajournée  ;  ils  passent 
Chalon  pendant  le  jour,  logent  à  Montaigu  %  parla  campagne, 
et  prennent  le  conroi  2  au  milieu  de  la  route.  De  là  à  Dijon, 
il  n'y  eut  rêne  tirée  3.  Ils  se  logent  hors  des  murs,  près  de 
la  brèche  ^*,  et  donnent  aux  chevaux  de  l'herbe  et  de  l'avoine. 
Guillaume  d'Autun  et  sa  troupe  exercée  gardent  les  passa- 
ges du  bois,  ne  laissant  passer  âme  qui  vive,  de  peur  que 
Charles  soit  informé  ^.  Avant  que  le  roi  ni  sa  mesnie  sa- 
chent ce  qui  se  prépare,  sa  gent  aura  subi  un  rude  échec. 

78.  Pendant  le  jour,  ils  se  reposent  :  ils  pansent  les  che- 
vaux et  vont  dormir  jusqu'à  tant  que  la  nuit  vienne  avec  la 
fraîcheur.  Alors  Fouque  les  conduit  selon  sa  volonté.  On  ne 
tira  pas  les  rênes  jusqu'à  la  Seine.  Ils  mettent  pied  à  terre 
sous  Châtillon,  dans  le  bois,  pour  dormir  jusqu'à  l'aube. 
Alors  ils  font  allumer  un  feu  à  Montargon.  Gilbert  de  Se- 
nesgart  reconnut  le  signal;  il  encourage  sa  mesnie  :  «  Ar- 


1.  P.-è.  le  château  de  Montaigu,  dont  les  ruines  existent  encore  sur 
le  territoire  de  Touches,  à  12  kil.  N.  O.  de  Châlon. 

2.  Voy.  p.  19,  n.   I. 

3.  C'est-à-dire  «  on  ne  s'arrêta  point.  » 

4.  Lonc  la  taillade? 

5.  Cela  est  notable  :  il  est  rare  qu'on  voie,  dans  les  récits  du  moyen 
âge,  une  troupe  prendre  soin  de  cacher  ses  mouvements. 


38  GIRART      DE      ROUSSI  LLON 

y)  mez- VOUS,  chevaliers;  nous  allons  livrer  assaut  à  Koussillon. 
y>  Nous  donnerons  à  Charles  des  nouvelles  de  Girart,  et  je 
»  pense  lui  faire  telle  chose  dont  il  aura  lieu  de  s'affliger.  » 
Ils  n'étaient  pas  plus  de  cent  ceux  qui  allèrent  s'apprêter;  ils 
sortent  par  une  petite  porte. 

79.  Gilbert  guida  les  siens  par  une  vallée;  ils  n'étaient 
pas  plus  de  cent  cavaliers.  Ils  vont  livrer  assaut  à  Roussil- 
lon.  Gilbert  frappe  de  sa  lance  à  la  grande  porte,  et  appelle 
Charles  traître  et  mauvais,  envieux  et  déloyal.  Charles  fut 
rempli  de  colère,  toutefois  il  s'écria  à  haute  voix  :  «  Armez- 
»  vous,  chevaliers!  y>  Lui-même,  tout  le  premier,  saute  sur 
son  cheval,  prend  son  écu  et  sa  lance,  sans  vouloir  rien  de 
plus  I.  Ils  sortent  ensemble  par  la  porte;  ils  n'étaient  que 
dix  mille  royaux.  Le  roi  galoppait  en  avant,  criant  :  «  Gil- 
»  bert  !  Que  sert  de  fuir?  »  Charles  le  frappa,  mais  sans  l'at- 
teindre grièvement.  Girart  cependant  vient  par  la  rive  de  la 
Seine;  ils  sont  vingt-cinq  mille  qui  se  jettent  sur  les  traces 
du  roi  et  l'atteignent  sous  Belfau  2.  Là  furent  frappés  tant 
de  coups  mortels,  que  le  roi  éprouva  un  échec  comme  il 
n'en  avait  jamais  éprouvé. 

80.  Sous  Belfau  ils  les  ^  atteignent,  en  une  plaine.  Là 
Girart  et  ses  hommes  poussèrent  leur  cri.  Au  premier  enga- 
gement il  n'y  eut  lance  qui  ne  fût  brisée.  Le  comte  leur  mon- 
trera de  quoi  il  est  capable.  A  l'épée  les  deux  partis  se  pous- 
sent vigoureusement.  Le  roi  vit  sa  perte,  qui  fut  si  grande; 
il  cria  aux  siens  :  «  Cessons  la  lutte.  Gilbert  nous  a  pris  en 
»  traître!  »  Et  il  se  mit  en  retraite  près  d'un  marais.  Mais 
Gilbert  tourna  sur  lui  près  de  la  montagne  et  courut  l'atta- 
quer dans  la  plaine. 

81.  Fouque  vint,  le  premier,  par  une  petite  plaine,  sur  un 
cheval  rapide,  à  la  crinière  fauve,  le  visage  coloré  par  l'ar- 

1.  Probablement  sans  prendre  le  temps  de  revêtir  le  haubert. 

2.  Lieu  que  je  ne  puis  déterminer. 

3.  Le  roi  et  les  siens. 


G  I  R  A  P  T      DE      R  O  U  S  S  I  L  L  O  N  3q 

deur  de  la  lutte.  Il  va  frapper  Bernart  de  Rochemaure  ;  du 
coup,  il  lui  perce  Técu,  lui  rompt  le  haubert,  en  arrache  les 
clous,  et  retire  son  enseigne  bleue  toute  rouge  de  sang.  Gi- 
rart  eut  lieu  de  se  louer  de  cette  journée,  tandis  qu'en  ce 
jour  l'enseigne  de  Charles  Martel  fut  enrouée  '. 

82.  Charles  vient  au  secours  des  siens  par  la  plaine;  il  a 
pris  le  heaume  et  le  haubert  d'un  soudoyer  et  poussa  son 
cri...  «  Frappez-les,  chevaliers...  »  Là  vous  auriez  vu  don- 
ner tant  de  bons  coups,  que  tels  mille  tombèrent  par  le  pré, 
dont  pas  un  n'avait  le  cœur  ni  la  tête  intacts,  ni  n'était  en 
état  de  distinguer  la  clarté  d'avec  l'obscurité.  Aucun  de 
ceux-là  ne  revit  plus  sa  demeure. 

83.  Charles  voit  que  les  hommes  de  Girart  ont  le  dessus. 
Il  aperçut  Fouque  le  comte  qui  s'avançait,  portant  une  en- 
seigne toute  sanglante  :  il  leur  avait  tué  Bernart  le  fils  Ar- 
mant. Le  roi  vit  Boson  qui  rangeait  les  siens,  le  marquis 
Amadieu,  chevauchant  après  eux.  Alors  Charles  n'eut  pas 
envie  de  chanter  :  «  Frappez  sur  eux,  chevaliers,  je  vous  le 
»  commande  :  nos  enfants  n'y  perdront  de  leur  terre,  ni  un 
y>  demi  pied,  ni  plein  la  main,  ni  plein  un  gant  !  «  Et  les  siens, 
à  ces  mots,  s'élancent  pleins  de  fureur,  et  la  lutte  -  s'étend. 

84.  Du  côté  de  Charles,  il  ne  fut  pas  question  de  former 
les  lignes,  mais  chacun  joue  de  l'éperon  et  se  porte  en  avant 
le  plus  qu'il  peut.  Voici  au  premier  rang  Charles  et  Hu- 
gues de  Broyés  ^,  Galeran  de  Senlis  et  Godefroi.  Le  roi  fut 
bien  aise  de  les  voir  autour  de  lui.  Mais  une  autre  chose  le 
met  en  grand  effroi  :  c'est  qu'il  voit  venir  Fouque,  le  long 

1 .  C.  à  d.,  si  je  comprends  bien,  le  cri  de  guerre  du  roi  ne  se  fit 
pas  longtemps  entendre.  Le  cri  et  l'enseigne  sont,  comme  on  sait, 
très-fréquemment  associés. 

2.  Dois  Oxf.  que  je  n'entends  pas;  reis  P.  (v.725)  n'a  pas  de  sens  ici. 
P.-é.  doils? 

3.  Broyés  était  au  moyen  âge  une  baronnie  relevant  du  comté  de 
Champagne.  Dans  la  maison  de  Broyés,  dont  l'histoire  a  été  écrite  par 
Du  Chesne,  le  nom  de  Hugues  paraît  avoir  été  héréditaire.  Ce  person- 
nage et  les  deux  qui  suivent  paraissent  encore  ensemble  plus  loin,  §  106. 


40  G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  I  L  L  O  N 

d'une  aunaie.  Il  déploya  son  enseigne,  pour  la  faire  flotter 
au  vent  ;  les  pans  et  les  plis  en  étaient  pleins  de  sang.  Avec  lui 
vinrent  trois  ou  quatre  comtes,  Pons,  Ricart  et  Coine  et  les 
Desertois  i.  Chacun  cria  son  enseigne,  et  là  où  ils  se  heur- 
tèrent il  y  eut  grand  fracas.  Il  n'y  a  si  bon  écu  qui  ne  se 
brise,  raide  lance  qui  ne  vole  en  éclats  ou  ne  se  courbe,  La 
maille  du  haubert  ne  valut  pas  plus  qu'un  morceau  de  cuir. 
Fouque  se  mesure  avec  Arbert  2,  Girart  avec  le  roi.  Voici  Ar- 
bert  renversé  du  cheval  noir,  et  Girart  abattu  de  Ramon  près 

d'un Mais  à  leurs  secours,  il  y  eut  un  tel  tumulte,  que 

celui  qui  fut  frappé  et  ne  tomba  pas,  eut  certes  la  protection 
de  Dieu  et  de  saint  Rémi.  Fouque  fit  prisonnier  Arbert  sous 
les  yeux  du  roi.  Trois  mille  restèrent  morts  sur  le  champ  de 
bataille;  Girart  fit  beaucoup  de  prisonniers.  C'est  pour  son 
malheur  que  Charles  se  laissa  entraîner  à  l'orgueil,  qu'il  crut 


1.  Deseriei  (rime),  Désertes,  v.  1282  (rime).  Desertan  2068,  Deser- 
tenc  V.  2173,  4880  (rime),  mêmes  leçons  dans  O.  et  P.,  Desertan:^  del 
Pui  de  Tre:{,  1796,  sont  autant  de  variantes  d'un  nom  qui  de'signe 
assurément  les  habitants  d'une  contrée  déserte  :  du  Berry  peut-être  (il 
faudrait  trouver  dans  cette  région  le  Pui  de  Tre:0  qui  paraît  avoir* 
porté  le  nom  de  «  Terre  déserte  ».  On  lit  dans  Lancelot  du  Lac  : 
«  Li  rois  [Bans]  avoit  .j.  sien  voisin  qui  marchissoit  a  lui  par  devers 
»  Berri,  qui  lors  estoit  apellée  la'  Terre  déserte.  Ici!  voisins  avoit  a 
»  nom  Claudas,  et  estoit  sires  de  Beorges  (Bourges)  et  del  pais  tôt  en- 
«  viron...  La  lerre  de  son  règne  estoit  apelée  déserte  porce  que  tote 
»  fu  adesertée  par  Uter  Pandragon  »  (Bibl,  nat.,  fr.  844,  fol.  184  b)- 
II  se  peut  qu'en  effet  le  Berri  ait  porté  ce  nom  ;  toutefois  il  n'est  pas 
impossible  qu'il  y  ait  là  un  essai  d'étymologie  populaire  du  nom 
Berri;  on  sait  qu'en  ancien  fr.  berrie  désigne  une  plaine  déserte, 
voy.  Du  Gange,  beria,  Raynouard,  Lex.  rom.,  II,  21 3,  berja  (lisez 
beria).  Il  semble  toutefois  difficile  que  le  Berry  ait  été  tenu  de  Girart. 

2.  Arbert  de  Troyes,  comme  on  va  le  voir.  Ici  il  est  appelé  Albert, 
mais  plus  loin  Arbert.  Ce  n'est  pas  un  personnage  inventé.  Deux  Her- 
berts,  comtes  de  Champagne,  ayant  aussi  porté  le  titre  de  comtes  de 
Troyes,  figurent  dans  l'histoire  au  x*  siècle;  voy.  d'Arbois  de  Jubain- 
ville,  Hist.  des  ducs  et  des  comtes  de  Champagne,  I,  75  et  suiv.,  i58, 
note  I,  etc. 


GIRART      DE      R  O  U  S  S  I  L  J.  O  N  41 

un  traître,  un  trompeur,    pour  s'emparer  de  Roussillon  par 
des  moyens  déloyaux. 

85.  Girart  le  comte  est  à  pied  dans  un  guéret  :  il  fallait 
que  Charles  fut  bon  chevalier  pour  Pavoir  abattu  ;  il  lui  eût 
fait  pis,  s'il  lui  était  venu  du  secours.  Là  vous  auriez  vu 
tant  de  beaux  coups,  de  çà  et  de  là  tant  d'écus  brisés,  tant  de 
vassaux  blessés  dont  le  sang  s'échappe  à  flots  !  Girart  eut 
gain  de  cause;  de  ceux  de  Charles  il  en  resta  tant  sur  le 
champ  de  bataille  qu'il  ne  s'en  échappa  pas  un  millier.  Le 
comte  aura  de  quoi  payer  ses  hommes. 

86.  Amadieu  et  Antelme,  celui  de  Verdun,  le  comte  Bo- 
son  et  Guillaume  d'Autun,  entrent  dans  la  bataille  précipi- 
tamment. Du  choc  des  épées,  ils  firent  jaillir  du  feu  sans  fu- 
mée, répandirent  le  sang...,  couchèrent  sur  la  terre  tant  de 
corps  privés  d'âme,  dont  aucun  ne  vint  puis  à  la  rescousse  du 
roi  Charles.  Le  roi  eût  mieux  aimé  être  à  Mont-Laon. 

87.  Au  temps  où  la  rose  se  couvre  de  feuilles  et  de  fleurs  * 
fut  faite  cette  bataille  sous  Fierenause  ^.  La  mesnie  de 
Girart  du  roi  ne  se  repose  point  :  Charles  bat  en  retraite  avec 
une  troupe  en  désordre,  et  Girart  reste  maître  du  champ  de 
bataille. 

88.  Onques  vous  ne  vîtes  un  combat  ou  l'on  ait  si  bien 
frappé  :  vous  auriez  vu  tant  de  bons  vassaux  étendus  morts, 
tant  de  têtes  séparées  du  tronc  à  coup  d'épée  ?  Le  gonfanon 
du  roi  fut  abattu,  mis  en  pièces  au  fort  de  la  mêlée,  Arbert  le 
comte  de  Troyes  fut  pris;  Charles  a  perdu  mille  barons  faits 
prisonniers,  sans  compter  les  morts.  Charles  voit  que  les 
siens  ont  cessé  de  crier  son  enseigne;  il  se  retire  au  loin  en 
arrière,  sur  Pui-aigu.  Gace  ^  et  le  comte  Joffroi  4  sont  venus 


1.  Au  printemps. 

2.  Peiranausa,  P. 

3.  Gace  de  Dreux,  qui  reparaîtra  plus  loin. 

4.  JoiFroi  d'Angers  (cf.  v.  201 5).  Q_uatre  comtes  d'Angers  ont  porté 
ce  nom  aux  x'  et  xi«  siècles.  «  Gefreiz  d'Anjou  »  paraît  dans  la  Chanson 


42  GIRART      DE      ROU  S  SILLON 

l'y  rejoindre  et  lui  crient  :  «  Fuis  d'ici!  de  dix  mille  hommes 
»  il  ne  te  reste  pas  sept  cents  écus.  Point  de  salut  du  côté  de 
y>  Roussillon  ;  ils  nous  ont  enlevé  les  passages  et  les  voies, 
»  les  bois,  les  entrées,  les  terrains  bas.  —  Suis-je  donc  perdu  ?  » 
dit  Charles.  —  «  Non,  sire,  situ  es  habile.  Vaà  Saint-Remi  ', 
»  sous  l'église  voûtée,  et  là  mande  tes  hommes,  appelle-les  à 
y>  ton  aide.  »  Là-dessus  le  roi  s'en  va,  plein  de  dépit;  Gace 
et  le  comte  Joffroi  l'accompagnent. 

89.  Or,  s'en  va  le  roi  sur  Carbonel  2,  avec  Gace  et  le 
comte  Joffroi,  sous  la  ramée.  Cependant  Girart  et  les  siens 
font  le  massacre  ^.  Ils  ont  gardé  entre  les  vivants,  deux  cent 
quatre  vingts  hommes  possesseurs  de  châteaux,  qu'ils  ont  mis 
à  part.  Puis  Girart  dit  aux  siens  une  parole  qui  leur  plut  : 
«  Puisque  Dieu  et  saint  Michel  nous  ont  accordé  la  victoire 
«  sur  Charles  Martel,  nous  ne  devons  plus  désormais  conti- 
»  nuer  la  chasse.  Retournons  ensemble  au  château  [de 
»  Roussillon].  Don  Richier  de  Sordane  4  en  a  la  garde,  à  qui 
»  le  roi  a  donné  la  terre  d'outre*Verdel  5.  —  Je  m'embar- 
»  rasse  peu  de  ce  misérable  ^  »,  dit  Fouque,  «  je  lui  mettrai 
»  au  cou  un  tel  carcan  qu'if  donnera  a  faire  au  gibet  de 
»  Montsorel!  »  Il  place  l'écu  devant  lui,  en  chanteau  7;  ils 


de  Rolant,  106,  2883,  etc.;  «  Jofroi    l'Angevin  »  est   père  de  Gaidon, 
dans  ce  poëme  consacré  à  ce  dernier  personnage. 

1.  Saint-Remi  de  Reims. 

2.  Son  cheval. 

?.  Le  massacre  des  blessés  ou  des  prisonniers^  après  la  victoire. 

4.  Voy.  §g  60,  61. 

5.  D'otra  Fe^e/,  P. 

6.  Fradel  (P.  v.  809,  cf.  v.  81 32)  est  vraisemblablement  analogue 
pour  le  sens  au  fr.  frarin,  l'un  et  l'autre  étant  également  dérivés  de 
frater. 

7.  Je  conserve  cette  expression  du  moyen  âge,  qui  naturellement  n'a 
pas  de  correspondant  en  français  moderne,  puisque  l'idée  même 
n'existe  plus,  les  boucliers  étant  hors  d'usage;  a  en  chanteau  «exprime 
la  même  chose,  avec  plus  de  précision,  que  «  devant  soi  »,  c'est-à- 
dire,  comme  l'explique  avec  raison  Cachet  (Glossaire  du  Chevalier  au 


G  I  R  A  R  r      D  fc:      R  O  U  s  s  I  L  L  O  N  ^3 

vont  ensemble,  comme  un  vold'étourneaux  ',  jusqu'à  Rous- 
sillon,  sous  l'orme.  Girart  s'écria  :  «  Nouveau  siège  !  mais  je 
»  ne  veux  pas  qu'on  descelle  une  seule  pierre  du  mur  !  »  Là 
sont  descendus  [de  cheval]  mille  jeunes  guerriers  qui  se  met- 
tent à  trancher  les  barrières  et  le  fléau  2,  mais  ils  ne  trou- 
vent personne  qui  du  dedans  leur  résiste;  chacun  s'en  va 
fuyant  en  bateau  ^,  ils  sont  venus  se  réfugier  auprès  de  Charles 
Martel. 

90.  Girart  fit  une  chose  dont  je  me  réjouis.  Il  a  gagné  la 
bataille,  repris  son  château  :  chevalier  ni  personne  ne  le  lui 
défend.  Fouque  descend  vers  la  rivière,  ayant  bien  sept  cents 
combattants  à  sa  suite,  tous  hommes  preux  et  vaillants  de  sa 
mesnie.  Ils  ne  rencontrent  pas  un  des  hommes  de  Charles 
sans  l'étendre  mort.  Le  traître  4*  s'en  allait,  cherchant  à  s'é- 
chapper. Fouque  le  rencontra  à  la  descente  d'une  colline, 
comme  il  arrivait  à  une  pêcherie  de  la  Seine.  Le  batelier  qui 
menait  le  mécréant,  et  que  celui-ci  avait  battu  et  fait  san- 
glant, quand  il  reconnut  Fouque,  eut  le  cœur  joyeux  :  il 
vira  de  bord  à  dessein,  et  heurta  le  bateau  contre  terre  si  vio- 
lemment qu'il  le  rompit  ^  Et  Fouque,  à  cette  vue,  accourut 


Cygne,  cantiel),  la  surface  extérieure  du  bouclier,  le  chanteau  ou 
cantel  (le  même  mot  s'employait  pour  désigner  le  dos  de  la  main),  fai- 
sant face  à  l'ennemi. 

1.  On  sait  que  les  étourneaux  vivent  en  bandes  qui   se  plaisent  à 
tourbillonner  en  l'air  : 

E  corne  gli  stornei  m  port  an  l'ali, 
Nelfreddo  tempo,  a  schiera  larga  e  piena. 
flnferno,  v.  40-1.) 

2.  La  barre  de  bois   ou  de  fer   qui  tient   fermée  les  deux   ventaux 
d'une  porte. 

3.  Roussillon  était  sur  une  hauteur,  à  quelque  distance  de  la  Seine; 
on  verra  plus  loin  le  traître  Richier  chercher  à  fuir  en  bateau. 

4.  Richier  de  Sordane,  qui  avait  livré  Roussillon-'à  Charles. 

5.  La  scène  est  contée  d'une  façon  concise  et  par  suite  obscure;  sans 
doute  Richier  était  monté  dans  le  bateau  et  allait  s'échapper   en  pas- 


44  G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  I  L  L  O  N 

au  galop;  il  ne  laisse  pas  au  traître  le  temps  de  parler  ni  de 
le  défendre,  mais  il  le  saisit  furieusement  par  les  cheveux,  et 
le  tenant  au  long  de  son  cheval,  il  le  mène  en  haut  au  vent  ' , 
et  le  conduit  à  un  gibet  élevé.  Là  il  branlera  à  tout  jamais. 
Voilà  vengeance  prise  du  traître  qui  a  causé  la  mort  de  tant 
jeunes  hommes! 

91 .  Si  Charles  fit  trahison,  c'est  lui  qui  la  but.  Il  fut  pour 
cela  poursuivi  par  une  plaine,  et  ne  s'arrêta  pas  jusqu'à 
Troyes.  Girart  et  les  siens,  cependant,  prennent  le  butin.  Il 
en  donna  à  ses  hommes  autant  qu^il  le  devait,  de  telle  sorte 
que  depuis  lors  aucun  d'eux  ne  lui  manqua  au  moment  cri- 
tique. Le  roi  s'en  est  allé  à  Saint-Remi  ;  là  il  manda  ses  hom- 
mes, avec  qui  il  délibéra.  Fouque  et  don  Bégon  pensèrent 
rétablir  la  paix  entre  Girart  et  Charles,  comme  cela  devait 
être,  mais  Boson  d'Escarpion  le  premier  rompit  la  trêve  :  il 
suscita  une  querelle  quand  il  en  eut  l'occasion,  et  tua 
.Thierri  le  duc,  par  rancune.  Le  meurtre  de  ce  baron  fit  naî- 
tre un  deuil  d'où  sortirent  des  maux  infinis,  jusqu'à  ce  qu'en- 
fin Girart  fut  dépouillé  de  sa  terre  ^. 

92.  Jamais  vous  ne  vîtes  roi  aussi  dépité  que  l'était  Char- 
les, parce  qu'il  avait  été  mis  en  fuite  et  vaincu.  On  lui  a  pris 
le  comte  Arbert  de  Troyes;  il  a  perdu  mille  barons  sans 
compter  les  morts.  Charles  jura  Dieu  et  sa  puissance  que  s'il 
pouvait  prendre  Girart...,  avant  que  la  nouvelle  en  fût  allée 
loin,  il  l'aurait  fait  pendre.  Vingt  jours  ne  se  passeront  pas 
qu'il  n'ait  rassemblé  cent  mille  boucliers  sous  Orléans  la  cité, 
dans  la  prairie  herbue. 

93.  Charles  manda  ses  hommes  de  nombreuses  parts.  Ce- 
pendant, le  comte  Girart  était  à  Roussillon  avec  le  marquis 
Amadieu,  Pons  et  Ricart,  quand  leur  vint  un  messager  des 

sant  le  fleuve,  lorsque  le  marinier  manœuvra  de  façon  à  se  rapprocher 
de  la  rive  qu'il  venait  de  quitter. 

1.  Sur  la  colline. 

2.  C'est  l'annonce  des  évènements^qui  seront  contés  dans  la  suite  du 
poëme. 


G  I  R  A  R  r      DE      r<  O  U  S  S  I  L  L  O  N  ^.0 

Bruns-Essarts.  C'était  un  bon  chevalier,  preux  et  vaillant. 
Girart,  aussitôt  qu'il  l'aperçut,  alla,  sans  tarder,  lui  parler, 
lui  quatrième.  Les  nouvelles  qu'il  apprend  le  mettent  en  souci 

94.  Girart  cessa  l'entretien,  et  dit  à  tous  :  «  Seigneurs,  ^p- 
))  prenez  les  nouvelles  dans  les  termes  mêmes  [où  je  les  ai  re- 
»  eues].  Le  roi  assemble  son  ost  à  Claradoz  \  dans  la  prairie 
»  sous  Orléans,  le  long  de  la  Loire,  dans  le  bois  d'Agoz.  Il  a 
»  juré  la  croix  sainte  que  s'il  ne  me  dépossède  pas  de  ma 
»  terre,  il  n'est  plus  un  preux.  Il  veut  venir  sur  nous,  le  fé- 
»  Ion  couard!  il  tranchera  nos  vignes  et  nos  arbres;  il  effon- 
»  drera  nos  murs  et  nos  viviers,  il  ouvrira  nos  conduits 
Í)  d'eau  !  J'ai  plus  d'hommes  que  lui  et  de  plus  hardis.  Si  je 
»  ne  les  mets  pas  tous  à  rançon,  que  je  soie  un  misérable!  Je 
»  veux  que  l'argent  [nous]  vienne  comme  l'eau  au  ruisseau. 
«   De  la  guerre  de  Charles,  je  m'en  soucie  comme  d'une  noix.» 

95.  Fouque  entend  ce  discours,  il  dit  sa  pensée;  pour  don- 
ner bon  conseil,  il  ne  se  fit  point  attendre.  «  Girart,  il  agit 
»  mal  le  riche  homme  qui  fait  paraître  de  tels  sentiments  : 
»  Charles  est  votre  sire,  le  droit  empereur.  Vous  tenez  cent 
j)  mille  hommes  de  sa  terre;  il  n'y  a  pas  de  duc,  juste  ni  pé- 
»  cheur,  qui  en  ait  de  meilleurs.  S'il  vous  a  fait  une  ii>di- 
»  gnité,  contre  tout  droit,  et  s'il  vous  a  enlevé  Roussillon 
«  par  trahison,  vous  l'avez  recouvré,  et  non  point  comme  un 
»  larron,  mais  de  façon  à  vous  faire  honneur.  Pour  tout 
»  cela,  je  ne  veux  pas  que  [maintenant]  vous  vous  donniez 
»  tort.  Envoyez  un  messager  à  Charles,  à  sa  résidence,  à 
»  Reims  ou  à  Soissons  ou  à  Saint-Faire  2,  pour  que  le  roi 
»  vous  fasse  connaître  son  cœur  et  sa  pensée,  si,  sans  plus  de 
»  retard,  il  prendra  votre  droit  ^,  et  s'il  le  dédaigne,  par  saint 

î.  Clarado^  veut  dire  «  clair  ruisseau  »;  est-ce  le  Loiret? 

2.  Lieu  que  nous  avons  déjà  vu  mentionné  au  ^  64  où  P.  a  Sant 
Fraire ;  ici  P.  porte  0  a  Belcaire  (v.  9o3),  ce  qui  n'est  pas  admis^- 
ble. 

3.  Prendre  le  droit  de  quelqu'un,  expression  qui  revient  à  diverses 
reprises,  c'est  accepter  de  lui  une  composition  amiable. 


46  GIRART      DE      ROUSSI  l,  I.  ON 

«  Sicaire  ^  !  dès  lors  je  t'aiderai,  moi  et  mes  frères.  Fol  est 
«  Charles  Martel,  notre  empereur,  s'il  vous  pense  rogner 
»  votre  terre.  » 

96.  Don  Amadieu  se  leva;  le  plus  grand  chevalier  était 
petit  à  côté  de  lui  ;  «  Girart,  crois-en  ton  neveu  Fouque,  car 
»  si  Charles  passe  de  ce  côté  avec  les  siens,  il  dévastera  la 
»  terre  et  les  fiefs  d'autrui.  »  Et  Girart  répondit  :  «  Que  Dieu 
«  me  damne  si  le  roi  reçoit  de  moi  chartre  ou  bref!  Là  n'i- 
))  ront  de  ma  part  messager  ni  courrier,  que  d'abord  j'aie 
»  combattu  avec  lui  et  avec  les  siens.  Je  le  rendrai  recréant 
»  tout  vif,  le  païen  2,  et  cinq  cent  mille  hommes  videront 
»  les  éiriers.  Et  si  je  ne  tiens  pas  ma  parole,  je  ne  suis  qu'un 
«  juif  3  !  » 

97.  Don  Boson  donna  un  conseil  de  jeune  homme.  Il  se 
tourna  plein  de  colère  vers  Girart  :  «  Sire,  n'écoutez  pas 
«  ces  donneurs  d'avis  qui  ont  des  terres  franches  et  ne 
«  songent  qu'à  mettre  leurs  richesses  en  lieu  sûr.  Si  vous 
«  les  croyez,  .vous  serez  déshonoré.  Mais  ne  fussions-nous 
>->  que  vous  et  moi,  avec  nos  hommes,  nous  combattrons 
«  Charles  par  les  plaines  herbues  jusqu'à  la  défaite  du  roi 


1.  Sicarius  ou  Sicharius  est  le  nom  d'un  saint  du  Périgord  (Rol- 
land., 2  mai).  Par  suite,  le  nom  de  saint  Sicaire,  anciennement  Sant 
Sicari^  est  -porté  par  plusieurs  lieux  de  la  Dordogne  (voir  le  Diction- 
naire topographique  de  ce  département  par  M.  de  Gourgues).  Un  autre 
Sicarius  fut  évêque  de  Lyon,  et  fut  également  canonisé  (Bolland., 
26  mars),  (^est  plus  probablement  ce  dernier  qui  est  invoqué  ici.  Re- 
marquons que  la  forme  Sicaire,  ici  assurée  par  la  rime,  est  plutôt  fran- 
çaise que  provençale. 

2.  Li  chenelieus  Oxf, ;  /0  canineus  P.  (v.  919);  ce  mot,  employé  ici 
et  au  v.  6416  comme  injure,  désigne,  dans  Râlant  et  dans  plusieurs  de 
nos  anciens  poëmes,  un  peuple  païen.  C'est  le  latin  Chananœus ;  voir 
sur  ce  nom  une  petite  dissertation  dans  la  Romania,  Vil,  441-4. 

3.  Formule  d'imprécation  qui,  au  rapport  de  Guill.  de  Puylaurens, 
était  d'un  usage  ordinaire  dans  le  Midi  :  a  Unde,  sicut  dicitur  mallem 

esse  judœus,  sic  dicebatur  mallem  esse  capcUaniis »  (Recueil  des 

Histor.  de  France,  XIX,  194.) 


G  I  R  A  R  7       DE      R  O  U  S  S  I  L  1 .  O  N  47 

»  envieux.  »  Girart  sourit  et  baissa  les  yeux:  «  Beau  neveu, 
»  dit-il,  vous  êtes  preux;  votre  ardeur  juvénile  serait  bonne, 
))  si  vous  aviez  la  sagesse.  » 

98.  Landri,  qui  tint  Nevers  \  parla  à  haute  voix  et  posé- 
ment :  «  Boson,  tu  nous  as  dit  une  bien  folle  parole....  Tu 
»  as  l'outrecuidance,  diable  incarné  2,  de  dire  qu'avec  les 
»  gens  que  tu  as  ici  tu  combattras  Charles  Martel  !  Et  si  Gi- 
»  rart  te  croit,  il  est  rasé  de  sa  terre.  Mais  qu'il  fasse  en  tout 
»  cela  selon  ce  que  je  vais  dire  :  qu'il  lui  envoie  prompte- 
»  ment  un  message  à  Reims  ou  à  Soissons,  ou  à  Beauvais. 
»  Girart,  s'il  veut  ton  droit,  tu  le  lui  feras;  s'il  le  dédaigne, 
))  par  saint  Thomas,  mande  alors  tes  hommes,  tous  ceux 
»  que  tu  pourras  réunir;  si  Charles  cherche  bataille,  qu'il  ne 
»  te  trouve  pas  sans  force;  s'il  ravage  ta  terre,  tu  iras  au-de- 
»  vant  de  lui,  et  si  tu  ne  la  lui  défends,  que  le  feu  te  brûle! 
—  Ce  conseil  «,  dit  Girart,  «  je  le  tiens  pour  bon,  et  puis- 
»  qu'il  a  été  mis  en  avant,  je  ne  le  mettrai  point  arrière.  » 

99.  «  Un  conseil  »,  dit  Girart,  «  j'en  suis  un  fort  bon  :  si 
»  le  roi  ne  veut  prendre  mon  droit  et  me  refuse,  j'enverrai 
»  auprès  de  mon  père  le  duc  Drogon  qui  tient  le  Roussillonais 
»  et  Roussillon  ^,  Besalu  et  Girone  jusqu'à  Auson  ^,  Berga- 


1.  Landri,  comte  de  Nevers,  est  un  personnage  historique.  Il  fut 
mêlé  à  plusieurs  guerres  féodales  à  la  fin  du  x'  siècle  et  au  commence- 
ment du  xi«.  Il  mourut  vers  10285  voy.  Aî-t  de  vérif.  les  dates,  II, 
bbS,  d'Arbois  de  Jubainville,  Hist.  des  comtes  de  Champagne,  I,  220, 

237-8,   322. 

2.  Vis  satana:^,  expression  qui  correspond  au  vif  diable,  si  fréquent 
dans  les  anciens  poèmes  français. 

3.  11  y  a  ici  un  souvenir  de  l'ancien  Ruscino,  qui  aurait  été  détruit 
vers  858  par  les  Normands  ou  par  les  Sarrazins,  selon  D.  Vaissète,  I, 
56o  (voir  la  note  de  l'édition  Privât,  I,  1081).  On  ne  trouve  plus  de 
trace  de  cette  ancienne  ville  dans  les  documents  historiques  après  816, 
selon  M.  Alart,  Société  des  Pyrénées  orientales,  XII,  log. 

4.  Très  qu'en  Auson  Oxf. ;  iro  en  Anco  P.  (v.  g^y);  D.  Manuel  Milà 
y  Fontanals,  qui  a  étudié  ces  désignations  géographiques  d'après  l'édi- 
tion de  M,  Fr.  Michel  (ms.  de  Paris)  dans  ses  Trovadores  en  Espana, 


48  GÍRART      DE      ROUSSILLON 

»  dan  ^etla  CerdagneetMontcardon,  Purgele^etRibagorza  ^ 
»  et  Barcelone.  Il  y  a  longtemps  qu'il  n'a  eu  guerre,  sinon 
»  avec  les  païens.  Ces  félons,  il  les  a  tous  conquis  par  force.  De 
»  Majorque,  d'Afrique,  de  chez  les  Esclavons  "*,  on  lui  apporte 
»  le  tribut  en  sa  maison.  Le  comte  est  à  Besaude  ^  en  sa  de- 
)>  meure  ;  il  se  fait  servir  de  la  viande  et  du  poisson  ^  ;  ceux  qui 
»  gardent  sa  terre  sont  cent  mille;  c'est  un  chevalier  excel- 
»  lent.  Drogon  le  duc  tiendra  le  gonfanon  avant  que  je  perde 
»  la  Bourgogne,  dont  je  suis  né.  Par  deçà,  je  manderai  mon 
»  oncle,  le  comte  Odilon,  qui  tient  toute  la  Provence  jusqu'à 
»  Toulon  7,  Arles  et  Forcalquier  et  Sisteron,  Embrun,  Gap 
»  et  Rame  ^  et  Briancon.  De  là  viendront  cent  mille  hom- 


p.  5i  (Barcelonne,  1861,  in-S"),  conjecture  qu'il  s'agit  de  Tarragone 
(Terraco),  mais,  dans  nos  anciens  poëmes,  la  forme  de  ce  mot  est  tou- 
jours féminine,  comme  encore  maintenant;  en  outre,  la  leçon  d'Oxf. 
exclut  absolument  cette  explication.  Serait-ce  Vie  d'Osona  [Atisonensis 
viens)  i 

1 .  Identification  assez  douteuse  que  j'emprunte  à  D.  Manuel  Milà  (l.  L). 
Le  texte  porte  Vergedaigne,  dénomination  qui  revient  encore  au  v. 
i656,  §134. 

2.  Pur  gelé  Oxf.,  Purgela  P.  (v.  gSq);  même  leçon  au  v.  1657.  On 
ne  peut  donc  songer  à  Urgel,  qui  se  présente  assez  naturellement,  ni  à 
Puycerda,  proposé  par  D.  Manuel  Milà. 

3.  Rubicaire  dans  P.,  mais  Ribecorce  dans  Oxf.;  c'est  le  comté  de 
Ribagorza,  sur  les  confins  de  l'Aragon  et  de  la  Catalogne. 

4.  E  d'Escalo  P.,  Ascalon  ne  peut  figurer  ici,  tout  au  plus  Escalona 
en  Espagne;  e  VEsclavon  Oxf.,  n'est  pas  non  plus  très-satisfaisant. 

5.  Besaude  Oxf.,  Belsoude  P.  (v.  964).  Est-ce  Besalu? 

6.  Leçon  de  P.,  «  du  vin  et  de  la  boisson  »,  Oxf, 

7.  Jusqu'à  Chalon,  selon  P.  (v.  971). 

8.  Rame  est  l'ancienne  Rama,  station  des  Alpes  Cottiennes  entre 
Embrun  et  Briancon,  que  mentionnent  l'Itinéraire  d'Antonin,  l'Itiné- 
raire de  Bordeaux  à  3 érussdem  (mutât io  Ramae)  et  les  vases  Apollinaires; 
voy.  E.  Desjardins,  Géographie  de  la  Gaule  d'après  la  Table  de  Peu- 
iinger, iS6g,  p.  424-3.  «  Rame  était  située  «  dans  une  petite  plaine  à  la 

»  droite  de  la  Durance,   entre  la  Roche  et  Chancella L'empereur 

))  Frédéric  P' donna  aux  comtes  d'Albon,  en  11 52,  une  mine  d'argent  à 
»  Rame.  Saint  Pelade,  natif  et  archevêque  d'Embrun,  y  consacra,  dès  le 


G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  I  L  L  O  N  49 

»  mes  avec  le  vieux  Guigue.  Et  si  vous  approuvez  mes  pa- 
»  rôles,  rassemblons  nos  forces.  »  Plusieurs  des  barons 
de  la  cour  répondent  :  «  Ce  conseil  vaut  mieux  que  celui 
»  de  Boson.  » 

-100.  Girart  prit  don  Fouque  par  son  manteau,  et  le  tira 
à  part  près  d'une  grille  :  «  Neveu,  écoutez  la  parole  que  je 
»  vais  vous  dire  :  Nous  ne  trouverons  pas. chez  le  roi  de 
»  bonne  foi  à  notre  égard.  —  Je  m'en  afflige,  »  dit  Fou- 
que, «  par  saint  Marcel,  et  pourtant  je  m'en  irai  vers  le  roi 
»  Martel  ;  je  lui  présenterai  ton  droit  avec  cet  anneau  :  je 
»  n'y  porterai  lettre,  bref  ni  sceau.  Nous  serons  pour  ser- 
»  vir  d'otages  cent  jeunes  hommes.  Si  nous  avons  un 
»  ennemi  qui  se  dresse  contre  nous,  qui  défasse  l'accord  et 
»  le  combatte,  nous  reviendrons  par  la  grande  route,  nous 
»  garnirons  contre  le  roi  de  nombreux  châteaux,  aban- 
»  donnant  les  vieux,  faisant  choix  des  plus  nouveaux;  il 
»  ne  les  aura  pas  conquis  à  la  Saint-Michel!  Puis  nous 
»  lui  ferons  une  guerre  dure  et  sanglante,  dont  maint  ri- 
»  che  homme  aura  la  coiffe  trouée.  Je  crois  que  de  bons 
»  chevaliers  seront  jetés  bas  de  leurs  chevaux,  ou  sur  le 
r>  dos  ou  sur  le  ventre. 

loi.  —  Neveu  »,  dit  Girart,  «  oyez  chose  certaine.  Nous 
»  avons  là  pour  ennemi  Thierri  d'Ascane  :  il  est  natif  de 
»  Lorrair^  la  Thîerrienne  '.  Mon  père  lui  enleva  le  duché 


»  vi"  siècle,  une  église  sous  le  titre  de  saint  Laurens  martyr,  où  il  dc- 
»  posa  des  reliques  de  ce  grand  saint.  Rame  faisait  alors  une  paroisse; 
»  mais  les  débordements  de  la  Durance,  qui  emportèrent  insensible- 
»  ment  le 'terroir  de  cette  ville,  obligèrent  les  habitants  à  aller  se  fixer 
»  ailleurs  ;  en  1444,  le  nombre  de  ceux  qui  y  restaient  était  déjà  si 
»  petit  que  le  pape  Eugène  IV  unit  la  paroisse  de  Rame  à  celle  de  la 
»  Roche  ».  [Albertj  Histoire  idéographique,  naturelle,  ecclésiastique 
et  civile  du  diocèse  d'Embrun,  1783,  I,  163-4. 

I.  Lohereine  la  iieriane;  est-ce  par  allusion  aux  Thierris  qui  furent 
rois  d'Austrasie?  ou  simplement  parce  que  le  Thierri  dont  il  est  ici 
question  était,  comme  on  le  verra  plus  loin,  duc  de  Lorraine  ?  Ce 
Thierri   est   peut-être  un   sou\enir  du   duc  de   la  Haute-Lorraine  du 


50  G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  I  L  L  O  N 

»  de  Braine  i  ;  par  suite,  il  ve'cut  sept  ans  dans  les  bois, 
»  sous  Comejane  ^^  équarrissant  des  bois  de  charpente, 
«  quand  un  jour  Louis  3  l'en  tira  ;  il  lui  donna  avec  sa  terre 
»  sa  sœur  germaine.  De  la  mort  de  nos  pères  le  vieux  se 
»  vante  :  il  dit  que,  s'il  peut  les  rencontrer  en  plein  champ, 
»  ils  ne  trouveront  refuge  en  bois  ni  en  garenne.  — 
»  Cela  »,  dit  Fouque,  «  je  le  tiens  pour  fanfaronade;  les 
»  menaces,  j'en  fais  autant  de  cas  que  d'une  noisette.  » 

102.  Fouque  quitte  le  conseil  et  rentre  chez  lui.  Cent 
barons  de  sa  terre  le  suivirent,  tous  vicomtes,  comtors,  puis- 
sants seigneurs.  Il  les  tire  à  part  sous  la  voûte  d'une  fenê- 
tre.  c<  Seigneuis  francs  chevaliers,  je   n'ai  qu'une  chose  à 


même  nom  qui  lutta  contre  Lothaire  lors  du  siège  de  Verdun  (984) 
et  qui  eut  plus  tard  (io23)  des  démêlés  avec  Eudes  l"  comte  de  Cham- 
pagne. Thierri  d'Ardenne  (peut-être  le  même  que  le  Thierri  d'Ar- 
gone  de  Rolant),  est  mentionné  dans  plusieurs  chansons  de  geste 
françaises,  par  exemple  dans  Renaut  de  Montauban,  dans  Gaidon, 
dans  Fierabras.  Ce  dernier  poëme  contient  un  passage  qui  doit  être 
cité  ici,  parce  qu'il  y  est  fait  allusion  à  un  récit  plus  ou  moins  lé- 
gendaire selon  lequel  Thierri  aurait  vécu  dans  la  forêt  d'Ardenne  de 
la  vie  des  bannis.  U  paraît  probable  que  c'est  à  ce  même  récit  que  va 
faire  allusion  Girart.  Voici  le  passage  de  Fierabras.  Dans  une  tour 
assiégée  par  les  Sarazins  sont  enfermés  plusieurs  Français  : 

S'i  est  li  quens  Berars  qui  moût  nous  a  grevés         ^ 
Et  Tieris  l'ardenois  o  le  grenon  mellé, 
.1.  viellart,  .j.  cenu  de  moût  grant  cruauté 
Qui  plus  a  de  .m.  hommes  mordris  et  estranlés 
En  la  forest  d^Ardane  ou  il  a  conversé. 

(v.  3702-6.) 

Je  ne  saurais  déterminer  le  lieu  «  d'Ascane  »,  ailleurs,  pour  la  rime, 
«  d'Ascanse  »  (v.  1 141,  36461,  d'où  notre  Thierri  tire  son  surnom. 

1.  Brane  Oxf.,  Barbana  P.  (v.  998). 

2.  Cormarana  P.  (v.   999). 

3.  Le  roi  Louis,  qui  est  mentionné  plus  loin,  v.  5 107,  à  l'occa- 
sion du  même  fait,  et  encore  au  v.  6617,  cette  fois  comme  actuelle- 
ment vivant;  c'était  donc,  pour  l'auteur  de  la  chanson,  non  un  ancêtre 
du  roi   Charles  Martel,   mais  un  contemporain  de  celui-ci. 


G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  1  L  L  O  N  5  I 

»  VOUS  dire  :  c'est  que  je  suis  envoyé  en  message  à  la 
»  cour  royale.  Je  veux  que  Vous  entendiez  [tout  ce  qui  s'y 
»  dira]  le  bien  comme  le  hial.  Que  chacun  emmène  deux 
j'  écuyers,  sans  plus,  qui  ne  porteront  ni  malles,  ni  lit-  ni 
»  caisses  (?).  Les  bons  chevaux  seront  menés  en  dextre;  on 
»  portera  le  haubert  blanc  jaseran  ',  le  heaume  orné  de 
»  cristal  2j  la  vieille  épée  [à  la  poignée]  d'or,  le  bon  écu,  la 
»  lance  acérée  bien  fourbie,  le  penon  de  cendal  ^.  Quiconque 
»  portera  un  vieux  clavain  4^,  même  comme  poitrail  ^  il  ne 
»  tiendra  plus  de  ma  terre  ni  maison  ni  casai.  Le  roi  est  à 
»  Orléans  avec  ses  seigneurs.  Sous  la  ville  il  rassemble  son 
»  ost  en  la  prairie  ;  [ce  sera  une]  ost  grande,  complète,  gé- 
»  nérale.  Seigneurs,  soyons  à  cheval  au  premier  chant  du 
»  coq.   Mardi  nous  prendrons  nos  logis  à  Bourges.  » 

io3.  Fouque  fut  compris;  on  se  conforma  à  ses  ordres 
quant  à  l'équippement.  Sur  ces  entrefaites,  un  damoi- 
seau vient  à  lui  :  «  Sire,  la  table  est  servie,  pour  vous  et  pour 
»  vos  fidèles.  »  ....  Ils  entrèrent  dans  la  salle  que  fit  Teûs  ^, 
elle  était  entièrement  peinte  en  mosaïque  7  jusqu'aux  voû- 
tes. Un  vieillard  en  cheveux  blancs  leur  fit  donner  l'eau. 
Quelle  admirable  richesse  leur  fut  montrée  !  jamais  jeune 
homme  n'avait  rien  vu  de  tel.  C'étaient  des  hanaps,  des 


1.  Ce  mot,  qui  doit  être  conservé  puisqu'il  n'a  pas  de  correspon- 
dant en  français  moderne,  désigne  probablement  une  cotte  de  maille 
algérienne,  voy.  Diez,  Etym.  Wœrt.  I,  ghiazzerino,  Littré,  jaseran. 
D'autres  étymologies  ont  été  proposées  ;  voy.  Revue  critique,  1 868,  II,  407. 

2.  D'une  boule  de  cristal,  au  sommet. 

3.  Étoffe  de  soie. 

4.  Clavel  ;  le  clavel  ou  clavain  désigne  ordinairement  une  sorte  de 
pèlerine  de  mailles  qui  s'attachait  au  haubert.  Voy.  ma  traduction 
de  la   Chanson  de  la  croisade    albigeoise,   p.    22g,    note   i. 

5.  Armure  qui  protégeait  le  poitrail  des  chevaux;  voy.  l'ouvrage 
précité,  p.   212,  note  4,  et  824,  note  3. 

6.  Qiieiit:^    P.  (v.  io32)  qui   n'est    pas  moins   étrange   que    Teûs. 

7.  A  musée  (v.  îo33),  c'est  Vopus  musivum  ou  mosaicum;  on  di- 
sait musivo  pingere,  voy.  Du  Gange,  IV,  588  c. 


D2  GIRART      DE      R O U  S  S  I L L O N 

vases  en  or  battu,  des  bassins,  des  aiguières  grandes  et  pe- 
tites ;  [il  y  avait  là]  quatre  cents  damoiseaux  éveillés,  qui  al- 
lèrent au  trésorier  appelé  Autuz  ^  ;  chacun  reçut  un  vase 
précieux.  Ils  ne  furent  pas  lents  et  nonchalants  à  servir.  Il 
y  avait  là  mille  chevaliers  portant  l'écu.  Le  repas  iini  et 
le  soir  venu,  ils  allèrent  se  coucher,  déchaussés  et  nus.  Ils 
se  lèvent  à  minuit  2,  par  le  clair  de  lune.  Ils  étaient  les  cent 
barons  dont  j'ai  fait  mention,  vicomtes  et  comtors,  puis- 
sants et  renommés.  Ils  entendront  le  message  lorsqu'il  sera 
présenté,  et  sauront  si  l'accord  est  conclu  ou  rompu.  Il 
n'y  aura  là  mauvaise  langue,  si  perverse  soit-elle,  qui, 
lorsque  Fouque  parlera,  ne  soit  réduite  au  silence. 

104.  Or  s'en  va  don  Fouque  avec  ses  barons.  Ils  sont  cent 
chevaliers  vêtus  de  bliauts  ^  de  paile  et  de  ciglaton  4  ;  leurs 
pelisses  étaient  de  vair,  de  gris  et  d'hermine  ;  ils  portent 
des  peaux  traînantes  de  martre  et  des  boutons  d'or.  Cette 
nuit  ils  logèrent  à  Avalon,  et  de  là  se  rendirent  à  Nevers 
quand  il  fit  jour  ;  au  troisième  jour  ils  furent  à  Bour- 
ges 5  avec  Aimenon  ^,  qui  leur  prépara  une  gracieuse  hos- 
pitalité dans  sa  maison.  Quand  ils  eurent  mangé  suffisam- 
ment, les  lits  furent  bons  :  ils  reposèrent  jusqu'à  ce  que 
le  soleil  parut  au  ciel.  Les  damoiseaux  sont  chaussés  et 
vêtus;  ils  font  mettre  aux  chevaux  les  freins  et  les  selles 
aux  arçons  d'or  ;  ils  entendent  messe  et  matines  à  Saint- 
Simon,  puis  le  comte  Aimon  les  conduisit.  Jusqu'au  pont 
d'Orléans,  ils  l'eurent  pour  guide. 


1.  Nom  corrompue  Le  vers  manque  dans  P. 

2.  Au  premier  chant  du  coq,  ainsi  qu'on  a  vu  au  §  précédent. 

3.  Vêtement  de  dessus,  sorte  de  tunique  par  dessus  laquelle  on  re- 
vêtait la  pelisse  ou  haubert. 

4.  Diverses  étoiles   de  soie.    Voy    Fr.  Michel,    Recherches  sur   les 
étoffes  de  soie,  I,   284. 

3.   Il  est  évident  que  cette  route  n'est  pas  la  plus  directe  pour  aller 
d'Avalon  à  Orléans. 
6.  Appelé  plus  bas  <\  Aimon  )). 


i 


GIRAHT      DE      1<  O  U  S  S  I  L  l!  O  N  53 

io5.  Airnon  a  guide  Fouque  et  les  siens  jusqu'au  pont  de 
la  cité  d'Orle'ans.  ils  descendent  le  long  de  la  Loire  en  un 
pré.  Alors  Fouque,  s'adressant  à  Aimon  de  Montismat  ', 
le  seigneur  de  Bourges  et  de  la  contrée  :  «  Don,  quand  vous 
"  y)  serez  dans  la  cité,  faites  connaître  au  roi  mes  intentions  : 
))  nous  sommes  entrés  ici  sous  votre  sauvegarde  ;  nous  som- 
»  mes  messagers  de  Girart  et  ses  chasés  -.  Nous  lui  ferons 
»  droit  s'il  y  consent.  Prévenez  Belfadieu  ^,  le  juif,  qu'il 
»  fasse  préparer  mes  logis  au  Bourg  l'Abbé'^;  qu'il  dis- 
»  pose  mon  palais  de  sorte  qu'il  n'y  manque  rien  ,  car 
»  si  je  le  savais  cela  irait  mal.  —  C'est  bien,»  répondit 
Aimon.  Il  entra  dans  la  ville,  les  autres  restèrent;  et 
Fouque  parla  aux  siens  :  (c  Oyez,  francs  chevaliers,  ce 
))  que  j'ai  pensé.  Ne  répondons  au  roi  aucune  parole 
))  outrecuidante  :  point  de  mots  hautains,  point  de  me- 
)'  naces;  mais  tenons-nous  bien  d'accord,  afin  que,  lorsque 
»  nous  serons  de  retour,  on  ne  dise  point  que  nous  ayons 
»  été  fous  ni  sots  ;  car  on  tient  pour  hors  du  sens  le  che- 
))  valier  qui  combat  avec  la  langue.  »  Laissons  maintenant 
Fouque,  le  chevalier  de  renom,  et  parlons  d'Aimon,  le  vail- 
lant guerrier. 

io6.  Aimon  entre  au  palais,  et  paraît  devant  le  roi  qui 


1.  De  Montegat,  P.  (v.  1067). 

2.  Ceux  à  qui  il  a  concédé  des  fiefs.  C'est  un  mot  de  l'ancien  français 
qu'il  vaut  mieux  conserver  que  remplacer  par  une  périphrase. 

3.  Belfadii  Oxf.;  plus  loin,  dans  le  même  ms.  (§§  106,  11 3),  Bau- 
fadus,  Baufadu,  mais  dans  P.  Belfadieus,  Belfadieu  (v.  1074,  1106, 

I23l). 

4.  El  bore  l'abat  Oxf.  ;  e  la  ciptat  P.  ;  mais  au  v.  1 109  les  deux  textes 
portent  bore  l'abat.  On  verra  plus  loin  (§  116)  que  Fouque  possédait 
à  Orléans  un  palais  situé  dans  les  dépendances  d'une  abbaye,  le  moû- 
tier  Saint-Éloi.  Le  juif  Belfadieu  en  avait  la  garde  ivoir  g  11 3),  Le 
rôle  que  ce  personnage  joue  dans  ce  poëme  est  digne  de  remarque.  11 
est  présenté  comme  un  homme  important  et  considéré.  On  verra 
par  la  suite  que  les  juifs  d'Orléans  étaient  sous  la  sauvegarde  de 
Fouque. 


54  GIRART      DE      ROUSSI  I.LON 

parlait  avec  Thierri  et  avec  Joffroi.  Il  y  avait  Richier  ^  de 
Dreux  et  Hugues  de  Broyés,  Galeran  de  Senlis  et  Godefroi. 
Ils  parlaient  de  ce  comte,  Arbert  de  Troyes,  que  Girart 
avait  pris  peu  de  Jours  avant  dans  le  combat  sanglant 
avec  mille  barons,  sans  compter  les  morts.  Aimon  entre, 
salue,  et  dit  au  roi  :  «  Seigneur,  voici  Fouque  qui  vient  à 
»  vous,  sous  ma  sauvegard.e.  Il  vous  fera  droit,  s'en  remet- 
»  tant  à  votre  merci.  »  Et  Charles  répondit  :  «  J'ai  peine  à 
le  croire.  »  Il  le  baisa  et  le  fit  asseoir  près  de  soi.  Aimon  re- 
garde par  le  palais  :  près  d'un  endroit  ombragé  il  voit  Belfa- 
dieu,  le  juif,  qui  change  de  couleur,  et  se  tenait  immobile  : 
entendant  menacer  Girart,  il  s'était  effrayé.  Aimon  l'appela, 
lui  faisant  signe  du  doigt  :  u  Va-moi  au  Bourg  l'Abbé  prépa- 
))  rer  des  logis  2  —  car  Fouque  viendra  ce  soir,  —  comme 
»  pour  cent  chevaliers,  pas  plus,  sans  compter  les  écuyers 
»  et  les  domestiques.  »  Et  le  juif  en  jure  sa  loi  que  de  sa 
vie  hospitalité  plus  agréable  n'aura  été  préparée.  Le  juif 
descend  avec  Andrefroi  ;  il  va  trouver  l'abbé  de  Saint-Eloi, 
tandis  qu'Aimon  reste  à  parler  au  roi. 

107.  Andefroi  et  Aimon  et  Aimeri  étaient  trois  frères, 
neveux  de  Thierri  et  comtes  de  haute  naissance,  riches  et 
puissants.  Aimon  était  comte  de  Bourges,  comme  je  vous  le 

•  dis,  Andrefroi  tint  Mantes  et  tout  ^  et  Aimeri  Noyon 

et  -^,  et  Thierri  la  Lorraine  jusqu^à  ....  5.  Il  a  pour 

femme  la  sœur  du  roi  Louis  ^^  et  avant  elle  il  en  avait  eu  trois; 

1.  Gaces  P.  (v.  1094),  leçon  peut-être  préférable,  cf.  §§  88-9. 

2.  Faire  un  conrei^cï.  p.  19,  note  i. 

3.  E  tôt  Meuslic  Oxf.  (plutôt  que  Menslic  que  porte  l'édition)  ;  le 
vers  manque  dans  P. 

4.  Montestic  Oxf.  ;  le  vers  manque  dans  P. 

5.  Sorric  Oxf.;  Sortie  P.  (v.  1142.) 

6.  Je  ne  sais  qui  peut  être  ce  roi  Louis  dont  il  a  déjà  été  question 
un  peu  plus  haut  (v.  looo]  et  auquel  il  est  fait  de  nouveau  allusion  au 
V.  6617.  On  verra  un  peu  plus  loin  Thierri  racontant  lui-même  les 
faits  dont  il  s'agit  ici,  dire  qu'il  a  épousé  la  sœur  de  Charles,  non  de 
Louis. 


GIRART      D  K      R  O  U  S  S  I  I.  I.  O  N  55 

de  la  quatrième  il  a  deux  fils,  les  plus  beaux  qu'on  ait  vus. 
On  le  regarde  en  France  comme  l'homme  le  plus  âgé,  et  c'est 
pourquoi  on  ne  fait' état  d'aucun  conseil  au  prix  du  sien, 
et,  à  la  cour,  on  estime  les  autres  moins  qu'un  ver  de 
terre  (?)... 

io8.  Il  y  avait  auprès  de  Charles  environ  cent  riches  ba- 
rons :  c'était  la  fleur  du  conseil  de  France,  sans  compter  les 
simples  chevaliers  et  la  jeunesse.  Ces  derniers.  Charles  les 
renvoie  du  palais ,  et  commande  au  portier  de  tenir  la 
porte  fermée  sous  peine  d'avoir  les  yeux  arrachés.  Puis  il 
ouvre  la  séance.  «  Que  celui  qui  sait  juger  le  droit  com- 
»  mence.  »  Le  premier,  qui  parla,  ce  fut  le  duc  d'Ascance  '. 
((  Don  roi  y>,  dit  Thierri,  «  c'est  vous  qui  avez  commencé  la 
»  querelle,  quand  vous  avez  pris  Roussillon  par  votre  or- 
»  gueil  :  il  n'y  eut  écu  troué  ni  lance  brisée  :  un  gars  de 
))  vilaine  apparence  vous  le  livra,  qui  maintenant  pend  et 
))  balance  sur  le  pui  de  Montsorel.  C'est  bien  fait  si  Girart 
))  en  a  pris  vengeance,  et  Dieu  vous  l'a  montré,  lorsqu'en- 
))  suite  vous  avez  livré  bataille  à  Charles.  )> 

109.  Isembart  de  Riom  2  se  leva  de  sa  place.  Il  était  père 
de  Béton ,  frère  de  Genenc  ^  :  «  Sire  duc  ,  je  ne  vous 
»  enlève  point  la  parole,  [mais]  si  Girart  tient  Roussillon 
»  de  Charles,  en  refusant  de  relever  son  fief  de  lui  il  a  eu 
»  tort.   —  Isembart,   »  dit  Thierri,   «  ici  je   vous  avertis  : 

»  cette  parole  me  semble 4.  Charles  tout  le  premier  est 

»  venu  sur  lui,  amenant  au  siège  tant  de  combattants;  plus 


1.  Ailleurs  Ascane  ;  ici  Ascance  à  cause  de  la  rime. 

2.  De  Rion  P.  (v.  1146);  d'Aunon  Oxf.  Le  même  que  l'Isembert  du 
§  36  Ì  Ici  aussi  il  y  a  Isembert  dans  P. 

3.  D'après  P.  (v.  ii5o)  :  «  frère  de  Béton,  père  de  Genenc.  » 

4.  Semble  molt  de  belenc  ;  les  deux  mss.  sont  d'accord,  il  n'est  donc 
pas  légitime  de  corriger  le  texte,  ce  qu'a  fait  M.  Hofmann,  qui  im- 
prime d'edelenc,  correction  mauvaise  à  tous  égards.  Mais  que  veut 
dire  belenc,  qui  ne  peut  avoir,  comme  dans  la  vie  de  Sainte  Enimie,  le 
sens  de  a  rocher  »  ?  (Diez,  Etym.  Wœrt.  II,  c.  au  mot  benc.J 


56  GIRART      DE      RO US  SILLON 

K  de  cent  mille,  si  je  ne  mens  point;  ses  veautres  \  ses  lé- 
))  vriers,  ses...  ^^  ses  ours,  et  ses  broons  ^,  le  tout  par  mau- 
^)  vaise  intention  ;  il  lui  a  enlevé  de  Roussillon  la  tour  et  la 
«  roche.  Girart  a  fait  ce  qui  était  juste  :  il  a  vaincu  le  roi  en 
»  bataille.  Désormais  riche  homme  ne  doit  pas  se  fier  à  un 
»  serf  4.  Si  grand  bien  qu'il  lui  fasse,  il  en  sera  trahi.  » 

iio.  Don  Enguerrant  parla  debout,  doucement,  avec 
calme  et  sans  détour  :  «  Efi  ma  foi,  sire  roi,  je  ne  sais  rien 
»  vous  dire,  sinon  qu'après  que  vous  avez  jeté  Girart  en  bas 
))  de  la  montagne,  s'il  a  réussi  à  y  remonter,  on  ne  peut  l'en 
»  blâmer.  Or,  considérez  comme  il  se  comporte  en  comte 
)>  tranc  et  loyal  :  il  vous  envoie  Fouque,  son  riche  captai,  le 
»  meilleur  chevalier  et  le  plus  loyal  qu'il  y  ait  en  France, 
»  en  Auvergne,  en  Poitou.  Sous  le  ciel  il  n'y  a,  les  armes  à 
»  la  main,  plus  vaillant  guerrier,  car  il  est  bon  à  pied  et  à 

1.  Voy.  p.  20,  note  2. 

2.  Pudenc  Ox(.,pradenc  P.  (v.  iiSg),  chien  pour  la  chasse  en  plaine 
(prat)  ? 

3.  Leos  P.  (v,  ii6o),  ce  qui  paraît  une  correction  arbitraire.  Le 
broon,  brohon^  broion  est  fréquemment  nommé  dans  nos  anciens 
poèmes  et  désigne  certainement  un  jeune  ours.  Dans  Rolant,  Char- 
lemagne  songe  qu'il  tient  un  brohon  enchaîné,  et  voilà  que  des  ours 
viennent  le  lui  réclamer,  disant  :  «  Nostre  parent  devons  estre  a  sueurs  » 
(v.  2562)  11  est  donc  légitime  de  rapprocher  le  broon  d'un  passage  de 
Grégoire  de  Tours  {Vitœ  Patrum,  ch.  xii ;  éd.  Ruinart,  p.  211)  rap- 
pelé par  Du  Gange  (s.  v.  bracco)  où  il  est  dit,  à  propos  du  nom  propre 
Bracchio  a  quod  [nomen]  in  eorum  lingua  interpretatur  ursi  catulus.  » 
Le  contexte  montre  que  «  eorum  lingua  »  désigne  ici  la  langue  des 
Arvernes.  Ge  nom  serait  donc  d'origine  celtique.  On  trouvera  dans  la 
Zeitschriftf.  r omani s che  Philologie,  11,  172-3,  de  nombreux  exemples 
du  mot  broon.  Sainte- Palaye,  ayant  en  vue  ce  passage  de  Gir.  de 
Rouss.,  a  supposé  {Mém.  sur  Vanc.  chevalerie,  éd.  Nodier,  II,  2  5i)  que 
les  animaux  sauvages  que  Gharles  emmenait  avec  lui  faisaient  partie 
de  son  équipage  de  chasse  :  il  est  plus  probable  qu'ils  étaient  desti- 
nés à  l'amusement  du  roi  et  de  sa  cour. 

4.  Je  traduis  d'après  P.  mai  hui  sirvenc  (v,  1 164)  ;  le  sens  de  mesti:^ 
sebenc  Oxf.  m'échappe.  Ges  derniers  mots  font  allusion  à  la  trahison 
de  Richier  de  Sordane;  voir  plus  haut,  g§  59-61. 


G  I  R  A  R  T      DE      1^  O  U  S  S  I  L  !.  O  N  Sy 

))  cheval.  Pour  donner  un  riche  conseil,  on   ne  connaît  pas 

»  son  pareil.    Sire,  faites-lui  bon  accueil,  sans  rancune.  Ses 

»  logis  sont  déjà  pris  au  Bourg  ;  là  descendra  le  comte  à  son 

»  hôtel,   puis  il  viendra  vers  nous  au  perron  gris,  devant 

»  votre  chapelle  de  Saint  Marcel.  Qu'il  ne  vous  trouve  point 

»  trop  dur  à  recevoir  les  otages  !   »   De  colère  le  roi  ferma 
Ijs  yeux  :   «  Seigneurs,  moi  et  Girart  sommes  donc  égaux? 

).  Je  passerais  la  mer  dans  un  navire  ;  je  serais  sept  ans 

!)  Cl  mite  en  une  forêt,  avant  que  vous  me  m.ettiez  sous  ses 


ic.  s 


I  I 


111.  Laissons  le  conseil  que  le  roi  n'accueille  pas.  Ses  ba- 
rons lui  retracent  le  grand  orgueil  [qu'il  a  montré]  quand  il 
prit  t^e  Roussillon  le  donjon  élevé.  De  la  colère  qu'éprouve 
le  roi,  ses  yeux  se  ferment  :  «  Seigneurs,  or,  écoutez  ce  que 
»  je  v:ux  dire  :  de  la  perte  que  j'ai  subie  j'éprouve  une  vive 
))  douleur.  Voyez-vous  par  ces  prés  cette  forêt  de  lances,  ces 
»  hauberts,  ces  lances?  Avec  tout  cela,  je  ferai  à  Girart  deuil 
))  et  tourment.  Ne  croyez  pas  que  je  lui  laisse  sa  terre  !  Je 
))  ne  laisserai  subsister  ville  sur  sol  ni  arbre  fruitier  que  je 
))  ne  déracine,  de  sorte  que  branches  et  feuilles  s'en  dessè- 
))  cheront.  )^  Et  Thierri  répondit  :  «  Roi,  Dieu  t'affole  !  » 

112.  Ce  dit  le  duc  Thierri  :  «  Mal  nous  est  pris  quand 
»  Charles,  par  ruse,  nous  demande  conseil.  Malheur  à  qui 
»  le  conseillera  de  tout  ce  mois  !  Ce  n'est  pas  droit  que 
))  je  veuille  du  bien  à  Girart  :  son  père  [Drogon]  et  son 
»  oncle ,  le  comte  Odilon  ,  m'enlevèrent  jadis  ma  terre 
))  et  mon  pays;  sept  ans,  j'ai  été  proscrit,  vivant  dans  les 
))  bois  épais,   travaillant  de  mes  mains  pour  vivre,  quand  le 


I .  Je  traduis  d'après  Oxf.  :  Que  vos  ja  me  mete:{  en  escabau,  vers  où, 
si  je  comprends  bien,  ss  trouve  la  même  figure  que  dans  ce  verset  : 
Donec  ponam  inimicos  tiios  scabellum  pediim  tuoriim  (Act.  ii,  35);  la 
leçon  de  P.  (v.  1 1 88)  est  moins  nette  :  Qite  javos  mi  metat\ab  lui  caban; 
ce  qui  semble  vouloir  dire:  «  Que  vous  me  tc\q\X\ç.z  ch.QÏ  (cabau  captai)  » 
avec  lui  »,  c'est-à-dire  «  de  pair  avec  lui  »,  ou  encore,  en  rapportant 
cabau  à  lui,  «  avec  lui  pour  chef  »,  c'est-à-dire  au-dessous  de  lui. 


58  GTRART      DE      R  O  U  vS  S  I  L  L  O  N 

»  roi  Charles  m'en  tira  par  sa  merci.  Il  me  rendit  mon  du- 
))  ché  tout  entier  et  me  donna  sa  sœur;  avant  elle  j'avais 
))  déjà  eu  trois  femmes  ;  de  celle-ci,  j'ai  deux  fils,  charmants 
»  enfants  •  ;  mais,  pour  nul  ennemi  que  j'aie,  je  ne  dois 
»  être  félon  ni  hésitant  envers  le  droit,  car  quiconque  fausse 
»  le  droit  est  un  traître  indigne  et  la  cour  où  il  est  tombe 
»  en  interdit.  C'est  pour  toi,  Martel,  que  je  le  dis,  qui  re- 
»  pousses  le  droit,  qui  écoutes  et  regardes  et  ne  vois  rien, 
»  non  plus  que  les  Juifs  ne  voyaient  le  Messie  qu'ils  crucifiè- 
»  rent  !  » 

1 1  3.  Le  conseil  des  barons  se  sépara.  Le  duc  Thierri  d' As- 
cane  sortit  le  premier,  plein  de  colère  et  maudissant  Charles; 
il  descendit  par  le  pont  voûté  ^.  Galeran  de  Senlis  prit  le  pre- 
mier la  parole  :  «  Allons  au  devant  de  Fouque,  faisons  lui 
»  accueil.  —  J'y  suis  tout  disposé  ^  »,  dirent  Aimon  et  don 
David,'  et  Andefroi  de  Noion  tout  dispos.  «  Attendons  Ai- 
»  meri  sous  Cauiz'';  nous  serons  vingt  barons  choisis.»  Bel- 
fadieu  s'est  mis  en  route  tout  le  premier,  avec  lui  les  quatre 
fils  de  dame  Beatrix,  une  dame  veuve  qui  avait  eu  deux 
maris.  De  chacun  elle  eut  deux  fils  qu'elle  nourrit,  l'un 
s'appelait  Pons,  l'autre  Artaut,  le  troisième  Félix,  le  qua- 
trième Saloine  de  Mont-Escliz  ^.  Vous  ne  vîtes  jamais  si 
gracieux,  si  bien  appris.  Ils  passent  le  pont  de  Loire  aux 
arceaux  voûtés,  et  vont  à  don  Fouque,  dans  les  prés  fleuris. 
Le  comte  vit  les  enfants,  il  leur  fit  bon  accueil:  «  Vous  reste- 
«  rez  avec  moi,  le  cœur  me  le  dit,  mais  je  vous  vois  encore 
y)  trop  jeunes  pour  prendre  les  armes.  Mettez-vous  à  mon 
»  service  :  vous  grandirez  et  vous  serez  pourvus  d'armes  et 
»  de  bons  chevaux  bien  dressés  ?  »  Les  enfants  s'inclinèrent  : 
a  Sire,  nous  serons  vos  hommes  liges.  »  Bslfadieu  le  juif 

1.  Voir  ci  dessus,  g  1 01. 

2.  Volii^,  construit  à  voûte,  sur  arcades. 

3.  Ou,  d'après  Oxf,,  «  me  voici  monté  à  cheval  ». 

4.  Sic  Oxf.;  P.  (v.  1229)  Sanh  Lit^. 

5.  Nom  fabriqué  ou  déformé  en  vue  de  la  rime. 


GIRART      dp:      R  ou  s  sillon  DQ 

prit  Fouque  à  part  sous  un  aune  :  «  Sire,  votre  hôtel  est 
»  prêt,  et  partout  tendu  de  pailes  et  de  tapis.  L'abbé  est 
»  tout  joyeux  de  votre  venue.  —  Ce  n'est  pas  un  hypo- 
»  crite  )),  dit  Fouque,  «  ni  un  fou  ni  un  avare  cachant  ses 
»  trésors;  je  lui  croîtrai  son  fief  du  bourg  de  Saint-Félix: 
»  mille  hommes  lui  en  feront  service  lige,  et  s'il  y  a  guerre, 
»  comme 'on  ledit,  le  bourg  ne  sera  pas  dévasté  ni  ruiné, 
»  mais,  à  cause  de  l'abbé,  il  sera  épargné.  —  Vous  êtes  plein 
»  de  sens,  »  répondit  le  juif. 

114.  Il  y  avait  à  Orléans,  dans  la  garenne,  un  palais  avec 
des  bancs  de  pierre  de  taille,  les  unes  vertes  \  les  autres  gri- 
ses 2.  Là  prirent  place  le  duc  Thierri,  Enguerant,  Gace  le 
vicomte  de  Dreux,  Galeran,  et  Helluin  ^  de  Boulogne  à  qui 
appartenait  Wissant^  le  Ponthieu,  le  Yimeu,  le  Brabant^.  Il 

1.  Sic  dans  les  deux  mss. 

2.  Blaiis,  couleur  qu'il  n'est  pas  aisé  de  déterminer. 

3.  Ce  personnage  qui  reparaîtra  au  v.  1791,  est  certainement  Her- 
luinus,  comte  de  Ponthieu,  sur  lequel  on  peut  voir  An  de  vér.  les  dates, 
II,  751,  Louandre,  Histoire  d'Abbeville  et  du  Ponthieu,  I,  gS,  102. 
C'est  de  lui  qu'il  est  question  dans  ce  vers  de  Raoul  de  Cambrai  (éd. 
Le  Glay,  p.  146)  : 

En  Pontiu  va  Heluïs  au  vis  fier. 

4.  Wissant  (Guitsanç  Oyiî  ^  Lau^jans?.),  est  un  village  situé  près  du 
Cap  Gris-Nez,  entre  Boulogne  et  Calais,  qu'on  a  cherché  à  identifier 
avec  le  Portus  Itius  de  César,  opinion  maintenant  abandonnée  (voy. 
E.  Desjardins,  Géographie  de  la  Gaule  romaine,  I,  348-57;.  Du  Gange, 
partisan  de  cette  identification,  a  du  moins  prouvé  que,  du  vi*  siècle 
jusqu'à  l'occupation  de  Calais  par  les  Anglais,  Wissant  fut  un  lieu 
d'embarquement  fréquent  pour  ceux  qui  du  nord  de  la  France  vou- 
laient se  rendre  en  Angleterre;  roy.  sa  xxvin*  dissertation  sur  l'his- 
toire de  saint  Louis.  Wissant  était  employé  proverbialement  pour  dé- 
signer l'une  des  extrémités  de  la  France,  s'il  faut,  comme  il  est  pro- 
bable, reconnaître  ce  lieu  dans  le  Huisceni  de  Gui  de  Bourgogne 
(p.  3)  : 

Des  Huiscent  sor  la  mer  de  ci  que  a  Saint  Gile. 

5.  On  a  vu  cependant  au  g  6  que  le  Brabant  avait  été  octroyé  à 
Girart  par  Charles. 


60  GIRART      DE      ROUSSILLON 

y  avait  là  des  Bavarois  et  des  Allemands,  Fun  parle  tiois  \ 
l'autre  roman.  Vingt  d'entre  eirx  sont  partis,  monte's  sur  des 
mulets  ambiants;  ils  passent  le  pont  de  Loire....,  et  vont  à 
don  Fouque  dans  les  prés  de  Sans  ^.  Le  comte  les  vit  venir, 
il  se  leva  et  les  baisa  tous  les  vingt  sans  nulle  fierté.  S'il  en 
est  un  qui  soit  malveillant  pour  l'autre,  il  ne  le  laisse  pas 
voir. 

II 5.  Les  comtes  mirent  pied  à  terre  dans  les  prés.  Il  y 
avait  là  Enguerrant  et  le  comte  Joifroi,  Aimon  et  Aimeri  et 
Andefroi;  les  autres  damoiseaux  étaient  des  barons  tiois. 
c(  Seigneurs  »,  dit  Fouque,  «  pourquoi  cette  armée  que  je 
))  vois  assemblée  par  ces  prés,  par  les  collines,  par  les  plaines, 
»  par  les  bois?  Sur  qui  veut  marcher  le  roi  Charles?  —  Sur 
«  le  comte  Girart,  »  dit  Andefroi,  «  il  lui  enlèvera  la  Bour- 
»  gogne,  comme  il  en  a  le  droit.  —  Par  mon  chef!  »  dit 
Fouque,  «  non  !  il  ne  sera  pas  dit  que  par  sa  mauvaise  foi 
«  il  aura  dépouillé  le  comte!  Je  connais  assez  Girart  lepuis- 
»  sant  marquis  pour  dire  que,  si  le  roi  marche  sur  lui  deux 
)'  mois  ou  trois,  les  Lorrains  frapperont  de  l'épée,  comme 
))  aussi  les   Bourguignons,  les  Désertois  ■'',  les  Bigots  '^,   les 


1.  Bas-allemand. 

2.  Sic  Oxf.  et  P.  Je  ne  sais  ce  que  c'est. 

3.  Voy.  p.  40,  note  i. 

4.  Caseneuve,  qui  a  eu  entre  les  mains  un  ms.  de  Gir.  de  Roiiss., 
celui  qui  appartient  maintenant  à  la  Bibliothèque  nationale,  a  remar- 
qué sur  ce  passage,  dans  ses  notes  sur  le  Dict.  étym.  de  Ménage,  1724, 
I,  194,  au  mot  BIGOT,  qu'ici  Bigot  est  un  nom  de  peuple;  il  l'entend 
«  des  peuples  du  Bas-Languedoc  qui  étoient  anciennement  appelés 
))  Gots  eu  Wisigots,  de  sorte  qu'il  y  a  apparence  que  bigot  est  un 
))  nom  formé  par  contraction  de  Wisigots,  et  qu'il  a  été  depuis  appli- 
))  que  aux  hypocrites  :  d'autant  que  les  Wisigots  étant  hérétiques 
1)  arriens,  n'étoient  religieux  qu'en  apparence.  Quoi  qu'il  en  soit,  le 
»  dernier  vers  de  ce  roman  [il  s'agit  du  v.  1896  du  ms.  de  Paris  : 
yy  Bigot  e  Proensal  vengon  esserns]  témoignent  que  c'étoicnt  deux 
))  peuples  voisins,  »  M.  Fr.  Michel  accepte  cette  étymologie  et  voit 
encore    les    Goths   dans   le    nom  de  cagot    [ca    goth  ,  chien    goth). 


G  1  R  A  R  T      DE      H  O  U  S  S  I  L  L  O  N  01 

»  Provençaux,  les  Rouergats,  les  Basques,  les  Gascons,  les 
»  Bordelais.  Mille  barons  seront  couchés  et  morts,  sans  par- 
»  1er  de  ceux  dont  on  ne  fera  pas  le  compte  ^  ?  Il  y  aura  bien 
»  en  tout  deux  cent  mille  ^  hommes  réunis.  Maintenant 
»  parlons  au  roi  sérieusement.  Nous  lui  ferons  droit  en  tout, 
»  mais  rien  de  plus.  »  Sur  ces  paroles  ils  montent  sur  les 
palefrois  et  rentrent  par  le  pont  à  Orléans. 

1 16.  Au  moûtier  Saint-Eloi  il  y  avait  un  palais  d'antique 
fondation,  que  Fouque  avait  reçu  en  héritage  de  ses  parents. 
Fouque  y  avait  mille  chevaliers  chasés.  Le  comte  entre  au 
moûtier  où  il  fit  sa  prière,  puis  il  monta  en  la  salle  par  les 
degrés  ;  on  n'y  voyait   mur   ni  pierre,  ni   bois,   ni  latte  (?), 

mais  seulement  des  courtines  de  soie  et ^  entourées 

des  plus  beaux  pailes  que  vous  puissiez  voir.  Le  jour  vient 
à  travers  les  vitraux.  Les  tables  sont  servies,  on  donne  l'eau  ^. 
Aucun  met  délicat  ne  manqua  au  repas.  Fouque  fut  très- 
aimé;  avec  lui  sont  les  barons  que  je  vous  ai  nommés,  ce 
sont  les  conseillers  les  plus  estimés  de  Charles.  Lorsqu'ils 
curent  mangé,  le  soleil  était  bas  sur  Ihorizon  ;  ils  firent  en- 
lever les  nappes  et  se  levèrent  de  table.  Désormais  le  mes- 
sage sera  exposé,  considéré,  délibéré.  Ce  n'est  pas  chacun  qui 

Hist.  des  Races  maudites,  I,  355-6o.  M.  Littré  (Dict.,  au  mot  bigot) 
paraît  disposé  à  l'accepter.  Il  y  a  cependant  deux  difficultés  phonéti- 
ques :  le  changement  de  w  en  b  et  la  perte  de  l'^.  Mais,  de  toute  fa- 
çon, il  faut  reconnaîtie  avec  Caseneuve  que  Bigot  désigne  ici  un  peu- 
ple de  la  Gaule  méridionale,  et  il  ne  paraît  pas  douteux  qu'il  convient 
d'attribuer  le  même  sens  au  même  mot  dans  le  passage  bien  connu 
de  Wace  (cité  notamment  par  du  Gange,  s.  v''  bigothi)  où  on  voit  les 
Français  donner  aux  Normands,  avec  une  intention  injurieuse,  le  sur- 
nom de  bigots  (éd.  Piuquet,  U,  71);  l'explication  de  ce  surnom  par 
by  God,  n'a  aucune  valeur,  quoique  Diez  {Etym.  Wœrt.  Il  c)  sem- 
ble l'accepter.     .  , 

1 .  Les  gens  de  pied,  les  sergents. 

2.  D'après  P.  (v.  1287).  Sept  cent  mille,  Oxf.,  me  paraît  une  exagé- 
ration de  copiste. 

Z.  Elluibiischati  Oxf.,  c  esbitsch^t^  P.  (v.   1299). 
4.  Pour  se  laver  les  mains,  avant  le  repas. 


62  GIRABT      DE      ROUSSILLON 

dira  son  avis.  L'abbé  fit  faire  les  lits  par  le  palais,  lits  blancs 
et  douillets  :  les  voilà  couchés.  Ils  restèrent  au  lit  jusqu'au 
soleil  levé,  ils  se  lèvent,  s'habillent,  se  chaussent;  ils  enten- 
dent la  messe  et  les  matines  que  leur  dit  Daumas.  C'est  au- 
jourd'hui que  le  message  sera  présenté  au  roi,  que,  de  la 
part  de  Girart,  le  droit  sera  offert  à  Charles. 

1 17.  Les  comtes  sont  sortis  du  moûtier  et  vont  à  Sainte- 
CroiK  ^  pour  y  prier.  Charles  était  au  perron  2  où  il  a  cou- 
tume de  s'asseoir  ;  autour  de  lui,  les  barons  de  ce  pays(?)  A  ce 
moment  voici  venir  Fouque  et  Manecier,  Enguerrant  et 
Pons  de  Belvezer  ;  ils  rappelleront  [au  roi]  l'accord  ^  et  le 
débat  :  «  Sire,  voici  Fouque  arrivé  d'hier  soir.  —  Oui,  » 
reprit  le  comte,  «  pour  demander  merci  de  la  part  de  Girart, 
»  mon  oncle,  en  qui  je  mets  m(m  espoir.  Sire,  ne  veuillez 
))  point  lui  faire  la  guerre  :  tel  par  prudence  ne  s'est  pas 
))  déclaré  qui  l'aidera  de  tout  son  pouvoir.  Roi,  ne  nous 
Í)  manifestez  pas  votre  colère,  car  si  vous  faites  périr  les 
»  hommes  dont  vous  êtes  seigneur.  Dieu  vous  abandonnera. 
»  Vous  avez  excité  la  guerre  :  arrétez-la  ;  retenez  Girart 
f)  [pour  votre  homme]  et  ses  possessions.  Ne  croyez  point 
»  les  flatteurs  désireux  de  vous  plaire,  car  un  baron  doit  se 
»  garder  d'exciter  une  si  grave  querelle. 

118.  —  Si  Dieu  m'aide,  don  Fouque,  vous  parlez  bien  ! 
»  J'agirai  comme  il  convient.  Si  Girart  tient  Roussillon  en 

»  aleu,  ainsi  peut-il  faire  de  la  Bourgo^^ne 4  Je  lui  enlè- 

»  verai  mille  marcs  ^  de  sa  terre  ;   il  n'aura  si  fort  château 

I.  L'église  cathcdrale  d'Orléans,  fondée  au  iv^  siècle  par  saint  Eu- 
verte;  voy.  Le  Maire,  Histoire  de  l'Église  et  Diocèse  d'Orléans,  1648, 
in-fol.,  p.  28.  On  a  vu  plus  haut,  l  94,  le  roi  Charles,  séjournant  à 
Orléans,  jurer  par  la  sainte  croix. 

2  Un  banc  de  pierre;  perron  désigne,  au  moyen  âge,  toute  construc- 
tion massive  en  pierre 

3.  Accord  non  conclu,  mais  seulement  projeté. 

4.  Qu'el  a  demen  Oxf.,  que  a  de  men  P.  ,v.  1 340),  u  qu'il  a  (qu'il  tient) 
de  moi  »,  conviendrait  au  sens,  mais  vien  pour  vie  est  bien  douteux. 

5.  D'après   Oxf.;    marc   est    pris   au   sens    du     bas-lalin    marcata, 


G  I  R  A  R  T      DE      K  O  U  S  S  I  L  L  O  N  63 

»  que  je  n'abatte,  haute  tour  que  je  ne  brise  ou  mette  en 
»  pièces.  —  Le  premier  parla  don  Begon,  le  fils  Bazen  : 
»  Don  roi,  trop  de  menaces  n'excitent  que  le  mépris.  Avant 
»  tout,  Girart  se  propose  de  vous  mettre  un  frein  avec  .le- 
»  quel  il  vous  tiendra  plus  aisément  qu'un  poulain.  Certes, 
»  le  comte  ne  perdra  ni  four  ni  moulin,  ni  herbage  de  sa 
»  terre,  ni  fourrage  ni  foin  ;  et,  si  vous  voulez  la  guerre, 
»  vous  l'aurez,  et  bataille  rangée;  car  je  vous  promets  que 
»  maint  riche  baron  en  sera  blessé  par  la  poitrine,  tellement 
»  que  le  cœur  sera  mis  à  nu  et  qu'il  succombera.  Dieu  me 
»  maudisse,  s'il  n'est  pas  vrai  que  tu  ne  crois  d'autre  conseil 
»  que  le  tien  ! 

119.  —  Sire,  »  dit  don  Fouque,  «  voici  le  droit,  de  la  part 
»  de  Girart  mon  oncle,  sans  injustice.  S'il  vous  a  fait  tort 
»  sans  raison,  nous  vous  en  ferons  droit  ici  même.  Nous 
»  serons  à  titre  d'otages,  par  la  foi  que  je  vous  dois,  cent 
»  barons  de  naissance,  damoiseaux  choisis.  Roussillon  est  un 
»  aleu,  j'en  conviens,  mais  outre  Seine,  le  long  du  courant, 
»  en  la  forêt  de  Montargon  ^,  vous  avez  pour  un  mois  droit 
))  de  chasse  et  de  gîte,  qualorze  jours  l'été,  quinze  l'hiver  ; 
»  pendant  les  quatorze  jouis,  Girart  vous  doit  [q  conroi  ^  ; 
»  on  l'apporte  par  Seine  en  bateau,  là  où  se  dressent  ces  pins 
))  et  ces  lauriers,  où  vous  vous  déportez  et  vous  ébattez. 
»  Gira  r  y  possède  quatre  châteaux  :  Garenne,  Châtillon  et 
»  Montalois  ^  ;  le  quatrième  est  Senesgart,  qui  les  domine 


une  terre  produisant    un  marc  de  revenu.  P.  mas,  c'est-à-dire  man- 
sus. 

i.  Montai' geich,  à  cause  de  la  rime. 

2.  Voir,  pour  ce  mot,  la  note  i  de  la  page  19.  On  voit  par  ce  qui  suit 
que  le  conroi,  dans  ce  passage  ci ,  désigne  particulièrement  la  nourriture 
due  à  Charles  et  à  sa  suite. 

3.  Garane  e  Casteleon  e  MontalcichOxi.,  Quavena  e  Castelo  e  Mon- 
ialeh  P.  (v.  iSyi).  U  est  probable  que  Casteleon  ou  Castelo  est  Châtil- 
lon-sur-Seine,  mais  je  ne  saurais  déterminer  les  deux  autres  noms.  La 
finale  eich  du  ms.  d'Oxford,  eh  du  ms.  de  Paris,  répond  au  fiançais 


64  GIRART      DE      ROUSSILLON 

))  tous.  Et  si  tout  cela  n  est  pas  comme  je  vous  l'ai  dit,  j'en 
»  ferai  la  preuve  et  la  défense  '.  Si  j'ai  tort,  je  ne  veux  pas 
»  qu'on  en  fasse  accord  2.  »  A  ces  mots,  il  tendit  son  gant 
plié  ^. 

120.  «  Seigneur,  [reprit-il,]  prenez  ce  gant  que  je  vous 
))  tends  :  de  la  part  de  Girart,  mon  oncle,  je  vous  offre  droit. 
))  S'il  vous  a  fait  tort  à  son  escient,  il  vous  en  fera  droit  à 
»  votre  discrétion.  Nous  serons  comme  otages  cent  cheva- 
»  liers,  dont  pas  un  ne  mentirait  pour  or  ni  pour  argent. 
»  —  Malheur  sur  moi,  »  dit  le  roi,  «  si  je  prends  ce  gant, 
))  jusqu'à  ce  que  j'aie  forcé  par  les  armes  Girart  à  se  taire  î 
»  —  Cène  sera  pas  tant  qu'il  vivra,  »  répond  Fouque  ;  mais 
»  d'abord,  faites-lui  droit  tout  le  premier.  Celui  qu'on 
»  accuse  de  félonie,  s'il  ne  se  défend,  n'est  pas  digne  de  tenir 
»  terre  ni  apanage.  Vous  l'avez  fait  parjurer,  lui  et  les  siens  : 
»  c'étaient  des  comtes,  des  ducs,  des  hommes  sages,  et  le 
»  pape  lui-même  qui  tient  Rome.  A  Constantinople,  on  l'a 
))  entendu,  ils  jurèrent  que  vous  prendriez  en  mariage  la 
»  fille  du  riche  empereur,  et  que  Girart  prendrait  sa  sœur. 
»  Les  siens  le  jurèrent  pour  lui.  Ils  s'en  revenaient  joyeux 
»  lorsque  vous  vîntes  à  leur  rencontre  à  Bénévent  4.  Celui- 
))  là  est  vraiment  traître  à  ses  propres  yeux  qui  laisse  sa 
')  femme  et  prend  celle  d'autrui,  comme  tu  as  fait  de  la 
))  tienne,  roi  mécréant,  en  enlevant  à  Girart  celle  qui   Fai- 

oi ;  c'est  pourquoi  j'ai  traduit  Montalois.  Peut-être  est-ce  une  corrup- 
tion du  Mant-Laçoîs,  lieu  sur  lequel  voy.  p.  27,  note  4. 

1.  C'est-à-dire  :  je  le  prouverai  par  le  duel 

2.  11  s'engage,  s'il  est  vaincu,  à  subir  les  conséquences  de  sa  défaite, 
et  repousse  d'avance  toute  idée  de  composition . 

3.  D'autres  témoignages  constatent  l'usage  de  présenter  plié  l'objet 
qui  constituait  le  gage,  notamment  le  gant,  ainsi  dans  Rolant,  v.  2677  • 
«  Si  l'en  dunez  cest  guant  ad  ov  pleiet  »,  c.  a  d.  donnez  lui  plié  ce 
gant  orné  d'or.  Voy.  encore  Du  Gange,  plicare  vadia,  V,  Sog,  et 
VADiuM  PLicARE,  VI,  719  ÍÍ,  Bullctin  de  la  Société  de  l'Histoire  de  Pa- 
ris, m  (1876),  129-30,  Raoul  de  Cambrai,  p.  212,  v.  4. 

4.  Voy.  ci-dessus  §jJ  17,  24. 


GIRART      DE      ROUSSILLON  65 

»  mait.  Vous  n'avez  pas  de  calomniateur  à  la  langue  affilée, 
»  que  je  ne  sois  prêt  à  rendre  mort  ou  recréant  ^  s'il  ose  se 
»  présenter  pour  votre  champion  !  —  Malheur  sur  moi,  »  dit 
le  roi,  «  si  maintenant  j'accepte  le  défi  !  Il  viendra,  un 
»  temps  où  vous  aurez  assez  de  douleur,  quand  sur  le 
»  champ  de  bataille  seront  étendus  cent  mille  de  vos  plus 
))  vaillants  hommes.  —  Sais-je,  «  dit  Fouque,  «  si  le  roi  dit 
Í)  la  vérité  ?  Nous  attendrons  un  mois  entier.  » 

12  1.  Alors  parla  don  Fouque;  il  était  tout  près  du  roi  : 
«  Ecoutez,  francs  chevaliers  !  La  guerre  de  Girart  ne  sera 
»  pas  un  jeu.  Il  ne  s'agira  pas  d'enlever  des  vaches  ni  des 
»  bœufs  :  le  comte  ne  prendra  cité  qu'il  ne  la  brûle,  ni  si  bon 
»•  chevalier  qu'il  ne  le  pende  ;  jamais  on  n'aura  vu  terre  aussi 
«  dévastée  par  la  guerre  ;  et  moi,  par  qui  cette  guerre  est 
»  déclarée,  j'en  éprouve  une  vive  douleur. 

122.  —  Par  mon  chef!  )î  dit  le  roi,  «  de  cela  je  n'ai  soin. 
y>  Fouque,  je  me  soucie  de  vos  menaces  comme  d'un  coing. 
»  Tout  chevalier  que  j'aurai  pris,  je  le  honnirai,  je  lui 
»  couperai  le  nez  ou  les  oreilles  ;  le  pied  ou  le  bras,  si  c'est 
»  un  sergent  -  ou  un  marchand.  Si  nous  nous  rencontrons 
«  en  bataille,  nous  verrons  comment  se  comporteront  Fran- 
»  çais  et  Bourguignons,  et  qui  frappe  le  mieux  de  l'épée  et 
»  attaque  le  plus  en  face. —  Et  nous  »,  répond  Fouque,  «  nous 
»  aurons  des  chevaux  gascons  -^  pour  suivre  de  près  et  fuir 
»  au  loin  !  » 

123.  Le  marquis  Fouchier  4  s'avança  :  il  était  cousin 
germain  de  Girart,  fils  d' Estais  ^  ;  nul  pays  ne  nourrit  meil- 


1.  Recréant  est  celui  qui  rétracte  ses  paroles,  qui  s'avoue  vaincu. 

2.  Sirvent,  on  appelait  ainsi  les  soudoyers  de  classe  inférieure,  ceux 
qui  servaient  à  pied. 

3.  On  sait  combien  est  fréquente,  dans  l'ancienne  poésie  française, 
la  qualification  de  gascon  appliquée  aux  chevaux;  voy.  les  exemples 
réunis  par  M.  F.  Michel,  Hist.  de  la  guerre  de  Navarre,  p.  Soj,  note  3 

4.  Le  même  qu'on  a  vu  paraître  aux  ^§  5g,  73,  76. 
b.  P.  (v.  1432)  c(  neveu  d'Eutais  ». 

5 


66  GIRART      DE      ROUSSILLON 

leur  chevalier,  nul  meilleur  vassal  ne  brisa  sa  lance.  Il 
avait  le  corps  élancé,  délié  et  vif.  Il  dira  une  parole  dont  le 
roi  s'irritera  :  «  Par  Dieu  !  Charles  Martel,  c'est  mal  à  toi 
>■'  de  jeter  le  trouble  par  tout  le  monde  Mais  je  crois  que 
y>  Girart  t'abaissera  par  les  armes  à  tout  jamais,  et  moi,  que 
»  je  sois  un  lâche  ^  si  je  ne  te  le  fais  payer!  Je  conduirai 
»  mille  chevaliers,  tous  vaillants  guerriers,  et  je  te  pousserai 
»  de  telle  façon  jusqu'à  Aix,  qu'il  n'y  aura  si  fort  château 
»  que  je  n'assaille.  De  tes  domaines,  je  compte  bien  engrais- 
«  ser  les  miens.  »  Le  roi  l'entend,  le  sang  kii  monte  au  vi- 
sage. Il  les  ferait  tous  pendre,  quand  Evroin,  le  seigneur  de 
Cambrai,  prit  la  parole  avec  Enguerran,  Thierri  et  Pons  de 
Clais  :  «  Roi,  tu  es  mort,  si  en  ta  cour  tu  fais  félonie  :  si 
»  tu  te  charges  d'une  telle  lâcheté,  tu  n'as  si  riche  baron  qui 
«  dès  lors  ne  t'abandonne  !  » 

124.  Evroïn  de  Cambrai  prend  la  parole.  Il  donnerait 
bon  conseil,  le  comte  palatin,  si  on  voulait  l'en  croire. 
((  Messager,  vous  n'êtes  pas  fin  devin  dans  les  affaires  de 
)i  la  guerre.  Quand  deux  seigneurs  souverains  sont  voisins, 
»  l'un  comte,  l'autre  roi,  ils  sont  plus  âpres  à  la  guerre  que 
»  des  chiens  à  la  poursuite  du  sanglier.  Si  nous  unissions 
»  nos  forces  pour  faire  la  guerre  aux  Sarrazins,  je  crois  qu'on 
»  en  aurait  bientôt  fini  avec  eux  2.  » 

125.  En  l'entendant,  Charles  se  renfrogna,  «  Voici,  »  dit- 
il,  «  que  don  Evroïn  nous  a  fait  un  sermon  comme  le  vieux 
y>  prédicateur  de  Saint-Denis,  qui  prêche  son  peuple  et  le 
»  convertit  ;  mais  nous  ne  quitterons  pas  le  vair  ni  le  gris, 
y'  les  blancs  hauberts  ni  les  heaumes  brunis,  jusqu'à  tant 

1.  Mot  à  mot  u  un  renard  (viilpis).  Traiter  quelqu'un  de  gourpil,, 
c'était  lui  faire  la  plus  grave  injure.  Voy.  Du  Gange  au  mot  viilpecula, 

2.  La  même  pensée  faisait  dire  à  Peire  Vidal  :  «  G'est  mal  aux 
»  quatre  rois  d'Espagne  de  ne  vouloir  pas  avoir  paix  entre  eux...  Si 
»  seulement  ils  voulaient  tourner  leur  guerre  contre  la  gent  qui  n'a  pas 
y)  notre  croyance,  jusqu'à  tant  que  l'Espagne  fût  toute  entière  d'une 
»  même  foi  !  »  {Plus  quel  paubrcs.J 


GIRART      DE      ROUSSI  LLON  67 

»  que  j'aie  par  guerre  écrasé  Girart  qui  m'a  pris  ou  tué  mes 
«  hommes!  —  Ah!  roi,  »  répond  Fouque,  «  c'est  toi  qui  as 
»  fait  tout  le  mal,  mais  avant  que  tes  menaces  se  soient  vé- 
»  rifiées,  tu  auras  plus  perdu  ou  plus  conquis. 

126.  «  Sire,  nous  allons  partir  :  nous  n'emporterons 
«  avec  nous  ni  accord,  ni  droit,  ni  amour.  Nous  conterons 
»  ce  que  nous  avons  entendu  ici  ;  nous  le  redirons  à  Girart  en 
))  sa  cour  plénière.  Vous  avez  assemblé  votre  armée,  nous 
»  manderons  la  nôtre.  Dans  les  plaines  de  Vaubeton\  nous 
»  nous  verrons,  dans  la  campagne  où  coule  la  rivière  d'Ar- 
»  sen^.  Si  nous  y  sommes  les  premiers,  nous  la  passerons.  » 
—  Charles  répondit  :  <c  Qu'il  soit  convenu  que  le  vaincu 
»  passera  la  mer  et  s'exilera  ^.  —  Soit  !  n  répond  Fouque, 

1 .  Je  n'ai  pas  réussi  à  trouver  de  texte  purement  historique  sur  ce 
Vaubeton  ou  est  assigné  rendez-vous  pour  la  bataille  entre  Charles  et 
Girart.  Ce  n'était  sans  doute  pas  un  lieu  imaginaire  :  on  a  vu  plus 
haut  ce  nom  de  lieu  employé  comme  surnom  (Tibert  de  Vaubeton, 
§  36] .  D'après  la  légende  latine  Vaubeton  aurait  été  situé  entre  Vezelai 
et  Pierre-Perthuis  (arr.  d'Avallon)  :  «  Rex....  denunciat  ei  (Girardo) 
»  bellum  cum  omni  sua  virtute,  in  valle  videlicet  Betun,  que  sita  est 
»  inter  monten  Verzeliacum  et  castrum  quod  Petra  Pertosa  nuncu- 
))  patur  »  (§  iSy,  Romania,  VII,  202}. 

2.  La  détermination  géographique  de  ce  cours  d'eau  dépend  naturel- 
lement de  la  détermination  de  Vaubeton.  Si  au  sujet  de  ce  lieu  on  ad- 
met les  données  de  la  légende  latine  citée  à  la  note  précédente,  le  seul 
cours  d'eau  auquel  on  puisse  penser  est  la  Cure,  petite  rivière  qui 
passe  à  Pierre-Perthuis  et  se  jette  dans  l'Yonne  un  peu  avant  Auxerre. 
Cette  identification  a  été  faite  par  l'auteur  de  la  légende  latine,  qui 
prétend  qu'à  cause  de  la  douleur  de  cœur  {dolore  cordis)  éprouvée  par 
les  amis  de  ceux  qui  périrent  dans  la  bataille,  la  rivière  appelée  jus- 
que-là Arsis,  prit  le  nom  de  Core.  Cette  bizarre  étymologie  mise  de 
côté,  le  fait  même  du  changement  de  nom  n'est  peut-être  pas  en  lui- 
même  inadmissible,  bien  que  je  ne  voie  aucune  raison  de  le  supposer. 

3.  Cf.  Ogier^  v,  8754-7  : 

Ains  passerai  outre  la  mer  a  nage, 
Au  Saint  Sépulcre  ferai  pèlerinage, 
Que  vostre  bon  de  tôt  en  tôt  ne  fâche. 

On  a  une  infinité  de  témoignages  qui  constatent  ce  genre  d'engagé- 


68  GIRART      DE      ROUSSILLON 

»  et  maintenant,  Aimon,  guidez-nous,  puisque  vous  nous 
))  avez  amenés. 

127.  —  Je  guiderai  bien  volontiers,  »  dit  Aimon,  «  mais 
»  mon  cœur  est  triste  et  courroucé  pour  cet  empereur  qui 
»  est  si  fier.  Sire  roi,  pour  la  dernière  fois,  recevez  les  otages 
))  de  ces  chevaliers  !  —  Non  certes,  »  dit  Charles,  «  mais  ce 
»  mois  de  mai  et  juin  tout  entier  passeront,  et  je  serai  sur  la 
»  terre  de  Girart.  C'est  moi  qui  ferai  sa  moisson  :  je  tranche- 
>•>  rai  ses  vignes  et  ses  vergers,  et  je  verrai  la  mesnie  qu'aura 
»  Fouchier  :  il  peut,  [dit-il,]  mener  contre  moimille  chevaliers^ 
»  et  sa  terre  n'a  pas  mille  pas  !  Mais  il  se  repentira  d'avoir 
»  eu  telle  pensée,  le  larron  !  s'il  se  laisse  prendre,  je  le  ferai 
»  pendre  plus  haut  qu'un  clocher!  —  Ah!  roi,  »  répond 
Fouque,  «  tu  parles  légèrement!  Tu  as  dans  le  cœur  de 
)^  mauvais  desseins;  la  bataille  aura  lieu,  puisque  tu  la  veux, 
»  mais  prends  garde  que  Fouchier  te  rencontre  en  champ  de 
»  bataille!  Il  a  des  instincts  cruels  et  sanguinaires.  Il  n'y  a 
')  homme  plus  entendu  en  aucun  métier,  ni  épervier  plus 
»  habile  à  prendre  la  caille  ~  que  lui  n'est  exercé  au  métier 
»  des  armes.  Il  tiendra  contre  vous  mille  chevaliers.  Pour 
»  nourrir  ses  hommes,  il  ne  fait  pas  de  distributions  de 
»  viande;  son  sénéchal  ne  vous  donne  pas  quatre  pains  ni 
»  son  bouteiller  deux  pleins  hanaps  de  vin,  mais  on  remet 

ment;  voy.  Raoul  de  Cambrai,  p.  65  (Outre  la  mer  les  en  ferai  nagier), 
Renaut  de  Montauban,  éd.  Michelant,  p,  235-6,  288,  etc.  On  sait  que 
l'exil  outre-mer,  c'est-à-dire  en  Terre-Sainte,  était  l'une  des  pénitences 
imposées  par  l'Eglise  dans  les  cas  graves  ;  voy.  L.  Lalanne,  Des  Pèle- 
rinages en  Terre-Sainte  avant  les  Croisades  {BibL  de  l'École  des 
Chartes,  2,  II,  12-4). 

1.  Voy.  §  123. 

2,  Comparaison  courante;  ainsi  Peire  Vital  (Dogoman  senher)  : 

C'aqui  meztíis  cant  home  lor  me  mentau, 
Mi  temon  plus  que  caillas  esparvier. 

Et  Bertran  de  Born  {Mieg  sirventes)  : 

Anz  vol  guerra  mais  que  qualha  ésparviers. 


GIRART      DE      ROUSSILLON  69 

»  la  monnaie  aux  pourvoyeurs,  et  ce  n'est  rien  de  moins 
))  que  du  pur  argent  \  Il  sait  se  faire  sa  part  dans  les  tre'sors 
»  des  barons,  de  ceux  qu'il  sait  mauvais  et  usuriers;  il  n'y  a 
»  fermeture  ni  clous  d'acier  qui  puissent  les  garantir,  car  il 
»  sait  plus  de  magie  (?)  qu'un  magicien  (?).  Ce  n'est  pas  lui 
»  qui  ferait  tort  à  aucun  voyageur,  bourgeois,  vilain  ou 
))  marchand,  mais  là  où  il  sait  qu'il  y  a  un  baron  cupide 
»  ayant  quatre  ou  cinq  châteaux,  c'est  l'avoir  dont  il  se 
»  montre  large  et  généreux.  Il  a  sur  vous  l'avantage  de  pos- 
»  séder  un  pan  de  la  Lorraine,  du  côté  de  Montbéliart,  sur 
»  Causiers  ^.  Il  en  aura  en  aide  bien  sept  mille  hommes.  » 
Là  dessus  ils  quittent  la  place,  descendent  rapidement  par 
les  escaliers  jusqu'au  perron  ^,  où  les  attendent  leurs  écuyers 
qui  ont  amené  les  armes  et  les  destriers.  Fouque  s'est  ren- 
forcé  de  mille  chevaliers,  et  Fouchier  de  quatre  cents  da- 
moiseaux légers,  pris  les  uns  et  les  autres  comme  soudoyers, 
à  la  cour  [du  roi].  C'est  Fouchier  qui  recommencera-la  guerre. 
128.  Entre  le  mur  et  le  palais,  sur  une  terrasse,  il  y  a  des 
perrons  cimentés  avec  art,  ornés  d'une  décoration  d'ani- 
maux ^  figurés  en  mosaïque  avec  un  or  resplendissant.  Le 

1 .  Payer  en  espèces  monayées  quand  on  pouvait  payer  en  nature, 
c'était,  pour  le  xr  siècle  surtout,  la  marque  d'une  richesseexceptionnelle. 
Ce  passage  est  inintelligible  dans  P.  où  les  vers  lôog  et  i5i2  sont  cor- 
rompus. 

2.  P.  Chasiers  (v.  1524). 

3.  Perron  est  au  moyen  âge  un  terme  assez  vague  qui  désigne  toute 
construction  massive  en  pierre. 

4.  Ob  art  de  bestiaire  Oxi.,  a  obra  bestiaria  P.  (v.  i536).  Il  y  a 
abondance  de  textes  et  de  monuments  qui  constatent  l'emploi  de 
représentations  d'animaux  dans  la  décoration.  Ainsi  dans  Floire  et 
Blanchejlor,  i""^  version,  edit.  Du  Méril,  p.  23  : 

N'a  sous  ciel  bcste  ne  oisel 
Ne  soit  assis  en  cel  tombel, 
Ne  serpent  qu'on  sache  nomer, 
Ne  poisson  d'iaue  ne  de  mer. 

Cf.  la  2«=  version,  ibid.,  p.  167. 


yO  GIRART      DE      ROUSSI  LLON 

pavement  était  de  marbre  ^  Au  milieu  il  y  avait  un  pin 
qui  protégeait  contre  la  chaleur.  Là  soufflait  un  air 
doux  qui  embaumait  plus  qu'encens  ni  piment  2.  D'une 
pente  sort  une  fontaine  ;  il  y  avait  un  cerf  (?)  d'or  [de  la 
bouche?]  duquel  jaillissait  l'eau.  L'entrée  de  ce  lieu  est 
interdite  aux  hommes  de  basse  condition.  C'est  là  que 
Charles  Martel  tint  son  parlement  avec  son  conseil  princi- 
pal, tout  secrètement.  Don  Fouque  lui  a  dit  ce  qu'il  pen- 
sait, puis  est  parti  avec  les  siens  sans  qu'il  y  ait  eu  congé 
donné  ni  demandé.  Il  se  rend  à  Saint-Eloi  où  l'attendent 
plus  de  sept  cents  des  barons  de  la  terre.  L'abbé  Joffroi  prit  le 
premier  la  parole  :  «  Que  feras-tu  de  tes  hommes  ^  ?  il  faut  y 
»  pourvoir.  Partiront-ils  ou  resteront-ils  ici  ?  —  J'y  ai  pourvu 
))  au  mieux  que  j'ai  su  »,  dit  Fouque.  «  Je  ne  veux  pas  qu'ils 
»  perdent  honneur  ni  chasement  4,  mais  que  ceux  qui  ne 
»  possèdent  ni  terre  ni  tenure,  aillent  trouver  Fouchier, 
))  mon  parent,  qui  fera  riche  jusqu'au  plus  pauvre  d'en- 
»  tre  eux.  ))  Sur  le  champ  plus  de  quatre  cents  lui  prêtent 
serment,  dont  pas  un  ne  lui  fit  défaut,  pour  or  ni  pour 
argent,  puis  chacun  va  s'armer.  Aimon  le  comte  les  guida 
jusqu'à  ce  qu'ils  fussent  en  sûreté. 

129.  Aimon  les  a  guidés  hier,  ainsi  fera-t-il  aujourd'hui  : 
il  eut  sous  sa  sauvegarde  Fouque  et  Fouchier  et  cinq  cents 


1.  D'après  P.  (v.  î538);  la  leçon  d'Oxf.,  de  clarematre  vitre  m'est 
obscure. 

2.  Ne  pas  perdre  de  vue  que  le  piment  est  une  boisson  épicée  et 
sans  doute  parfumée. 

3.  Les  hommes  qui  dépendaient  de  son  fief  d'Orléans,  voy.  §  116. 

4.  Je  conserve  les  expressions  du  texte  sans  pouvoir  déterminer  le 
sens  précis  de  chacune  d'elles,  sans  même  pouvoir  affirmer  que  l'au- 
teur ait  entendu  désigner  par  honneur  et  par  chasement  deux  sortes  de 
bénéfices.  L'un  et  l'autre  en  effet  sont  concédés  à  titre  viager,  du  moins 
à  l'origine.  La  différence  est  que  le  casamentum  est  toujours  une 
concession  de  terre,  tandis  que  Vhonor  est  une  concession  quelcon- 
que, celle  d'une  dignité  par  exemple. 


G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  I  I.  I.  O  N  7  I 

chevaliers;  ils  traversent  le  pont  de  Loire....  •  Ils  laissent  de 
côté  la  vallée  et  le  Pui  Monlui,  et,  lorsqu'ils  arrivèrent  au 
gué  de  Saint-i\mbrui -,  Fouque  regarda  amont....  ^;  il  vit 
une  enseigne  blanche  dans  le  bois...  f-,  trois  petits  gonfanpns 
et  [il  entendit]  un  grand  cliquetis  [d'armes]  :  ce  sont  mille 
chevaliers  qui  marchent  à  la  suite  de  Milon  d'Alui.  Fou- 
chier  eut  envie  de  se  mesurer  avec  eux. 

I  3o.  Fouchier  dit  à  don  Fouque  et  à  Aimon  de  Bel- Air  :  «  Je 
((  viens  de  voir  cinq  gonfanons  sortir  d'un  bois.  Il  y  a  derrière 
»  mille  chevaliers,  selon  mon  estime  :  c'est  un  puissant  vas- 
»  sal  du  roi  qui  va  le  servir.  Si  vous  vouliez  me  le  permet- 
»  tre,  j'essaierais  de  vous  les  déconfire.  —  C'est  une  grande 
»  folie  que  je  vous  entends  dire,  »  répond  Aimon  ;  «  vous 
»  êtes  sous  ma  sauvegarde  pour  votre  protection,  et  je  ne 
»  dois  pas  non  plus  faillir  à  Charles,  mon  seigneur.  Si  vous 
»  êtes  cinq  cents,  ils  sont  un  millier  d'hommes  tels  qu'il  n'y 
»  en  a  pas  en  toute  France  de  meilleurs  :  deux  chevaliers 
»  peuvent  bien  venir  à  bout  d'un  seul,  le  prendre  et  le  tuer 
»  s'il  veut  se  défendre.  »  —  «  J'en  ai  tel  dépit  yy,  dit  Fouque, 
»  que  j'en  soupire!  »  Fouchier  ne  put  supporter  cette 
honte  :  il  s'éloigna  avec  les  siens  et  se  rendit  à  son  château, 
à  Mont-Espir  ^,  qui  est  à  l'extrémité  de  la  Bourgogne  sur  le 
pui  de  Mir.  Il  ne  craint  duc  ni  comte  à  l'attaque  ;  de  là  il 
guerroiera  contre  Charles.  Fouque  se  rend  à  Bel-Aïr,  un 
château  où  Aimon  le  fait  servir. 

i3i.  Fouque  arrive  à  la  nuit  à  Bel-Aïr;  personne  ne  se 
refuse   à  le  servir.   Les  hanaps  remplis  tenaient  un  muid. 


1.  Oxf.  lan  peregui.  P.  îonc  le  regui  (v.  i566). 

2.  Ambrui  pour  la  rime,  comme  plus  haut  (v.  1564)  Folcui  ^pom'  Fol- 
chier.  Il  se  peut  que  ce  soit  Saiiit-Ambroix,  cant,  de  Charost,  arr.  de 
Bourges,  village  situé  sur  l'Arnon,  affluent  du  Cher.  On  a  vu  plus 
haut,  §  104,  qu'à  l'aller  Fouque  était  passé  par  Bourges. 

3.  ÒxL  per plan  sarciii,  P.  pel  pla  saviii  (v.  i56o). 

4.  Oxf.  deiui,  P.  de  lui  [y.  1.569)  ;  p.-e.  pour  dejiis? 

5.  Nom  qui  figure  encore  dans  les  Enfances  Ogier,  v.  i5o6. 


72  GIRART      DE      ROUSSILLON 

Les  lits  ne  furent  ni  pauvres  ni  vides  ;  les  couettes  >  étaient 
de  paile^.  Ils  reposèrent  jusqu'au  moment  où  le  soleil  parut 
sur  la  montagne;  ils  se  chaussèrent  et  se  vêtirent  comme 
damoiseaux  bien  appris;  ils  font  mettre  les  freins  et  les 
selles  piquées  d'or  cuit.  Ils  chevauchent  ensemble  le  long 
d'un  bois  ^  en  suivant  le  cours  d'eau  qui  descend  du  pui  de 
Buic.  Fouque  et  les  siens  s'en  vont  ainsi  à  Roussillon. 

]32.  Voici  Fouque  arrivé  à  Roussillon   :  il  descendit   à 
l'orme  en  dehors  auprès  du  perron.  Cent  chevaliers  accou- 
rent à  l'envi,  prenant  sa  rêne,  son  étrier,  son  bon  cheval. 
Le  comte  entre  au  moûtier,  fait  sa  prière,  puis,   s'éloignant 
des  autres,  va  trouver  Girart  qui  conversait  avec  Amadieu 
et  Boson.  Ceux-ci  se  levèrent  et  lui  souhaitèrent  la   bienve- 
nue. Mais  Girart  se  hâte  de  parler  :  «  Neveu,  avons-nous 
»  bon    accord   du  roi   Charles?  —   Par  mon  chef!    »  dit 
Fouque,  a  pour   cela,  non  !  Je  lui  ai  offert   le  droit  de  ta 
))  part,   en  sa   demeure;    il  n'en  veut   rien   prendre,   iL  le 
))  méprise.  Mais  je  lui  ai  reproché  la  trahison  par  laquelle  il 
»  a  fait  parjurer  tant  de  riches  barons  4.  Je  crois  bien  que 
»  cet  été  il  fera  la  moisson  sur  vos  terres^  :  vous  n'avez  bois 
))  ni  vigne  qu'il  ne  coupe,  ni  fossé,  ni  motte,  ni  vaste  donjon 
w  dont  il  ne  convertisse  en  charbon  les  charpentes  les  plus 
»  élevées.  Mande  tes  amis  et  tes  hommes,  semons-les  de 
»  t'aider  dans  ta  guerre  contre  Charles  qui  veut  te  déshéri- 
))  ter  sous  un  prétexte.  Je  lui  ai  juré  la  bataille  en  Vaube- 
»  ton,  et  lui  et  ses  barons  m'en  ont  engagé  leur  foi,   et 
»  Pont  acceptée  avec  cette  condition  que  le  vaincu  prendra 
»  le  bourdon  et   passera  la  mer.   —  Je  le  trouve  bon    », 
dit  Girart,  «  par  Dieu   du  ciel  !  Sous  peu  de  jours  j'aurai 
y>  tant  de  compagnons  qu'ils  seront  cinq  cent  mille  dans 

1.  «  Les  rideaux  »,  selon  P.  (v.  1600). 

2.  Etoffe  de  soie  (maintenant  ;?oé7c,  avec  un  sens  plus  restreint). 

3.  D'après  P.  (v.  1604)  :  je  n'entends  pas,  Oxf.  doîonc  biuic. 

4.  Voy.  j<  Î20. 

5.  Cf.  g  127. 


GIRART      DE      ROUSSILLON  qZ 

»  la  plaine,  et,  s'il  veut  la  bataille,  je  la  lui  donnerai  î  » 
i33.  Les  barons  du  château,  quand  ils  ont  entendu  que 
don  Fouque  est  venu,  sont  arrivés.  Et  je  vous  dirai  quels 
ils  étaient,  si  je  ne  les  oublie  pas  :  c'étaient  Bernart,  Gilbert, 
Boson,  et  Elin  et  Oudin,  tout  dispos,  Artaut,  Grirhau 
d'Oitran  ^,  hommes  choisis.  Ils  ont  fait  de  Landri  de  Nevers 
leur  guide.  Ils  furent  dix  barons  de  telle  puissance  que  le 
plus  pauvre  d^entre  eux  avait  à  lui  cinq  cents  chevaliers. 
Le  comte  entra  en  la  chambre,  se  plaça  sur  un  lapis,  et 
leur  parla  avec  décision. 

134.  «  Seigneurs,  de  tous  les  partis  à  prendre,  je  n'en 
»  veux  qu'un  :  c'est  que  chacun  mande  [ses  hommes]  par 
»  sa  terre,  sans  rechigner.  Charles  va  fondre  sur  nous  : 
»  nous  n'avons  bois  ni  vigne  qu'il  ne  coupe,  fossé  ni  motte 
»  qu'il  ne  détruise.  »  Le  premier  qui  parla  ce  fut  Guillaume 
d'Autun  :  a  Mande  tes  amis  et  tes  hommes  partout  où  tu 
»  en  as.  —  J'ai  envoyé  un  messager  à  mon  père,  à  Besalu, 
)>  qui  convoquera  tous  ceux  de  Val  de  Dun,  le  Berga- 
»  dan  2,  la  Cerdagne  et  Montcardon  ^^  Purgele  4,  et  Ri- 
»  bagorza  et  Barcelone.  De  ce  côté-ci  [des  Pyrénées],  j'ai 
»  appelé  mon  oncle,  don  Odilon  qui  tient  toute  la  Pro- 
»  vence  jusqu'à  Toulon  5,  Arles,  Forcalquier  et  Embrun, 
«  les  vallées  de  la  Maurienne  et  d'Anseûn  ^.  Trois  lundis 
»  ne  seront  pas  écoulés  que  cinq  cent  mille  hommes  seront 
))  assemblés.  Charles  de  Mont-Laon  1  aura  bataille.  » 


1.  Guinans  d'Oltran  P.  (v    1640). 

2.  Vtrgedaigne,cL,  p.  48,  n.    i. 

3.  MolgradunP.  (v.  i656). 

4.  Cf.  p.  48,  n.  2. 

5.  TonunOxf.,  Diiun  P.  (v.  lôSg)  ;  il  y  a  Tolon  dans  Oxf.,  §  98, 
(ci-dessus,  p.  48,  n.  7). 

6.  Aiiceûn  P.  (v.  1661).  Ce  semble  être  la  forme  masculine  du 
nom  á'Anseùne  sur  lequel  nous  avons  divers  témoignages,  voy , 
Romania,  IV,  191. 

7.  Laon.  Ce  surnom,  si  fréquent  dans  certaines  chansons  de  geste, 


74  G  I  R  A  R  T     DE     R  O  U  S  S  I  L  L  O  N 

i35.  «  Par  la  foi  que  je  vous  dois  »,  dit  Girart,  «  je  savais 
»  bien  que  je  n'aurais  de  la  part  du  roi  ni  accord,  ni  droit, 
»  ni  bienveillance.  Cest  pourquoi  j'ai  choisi  cinquante  mes- 
»  sagers.  J*ai  fait  prévenir  mes  amis,  comme  je  devais  le 
»  faire;  j'ai  mandé  mes  hommes,  les  appelant,  au  nom  de 
»  la  foi  jurée,  à  m'aider  dans  ma  guerre  contre  le  roi  qui 
»  veut  me  déshériter  contre  tout  droit.  Même  à  Montbé- 
M  liart  j'ai  envoyé  Joffroi,  Hugue  ^  mon  chambellan  et 
»  Amanfroi,  pour  qu'Auchier  2  et  le  comte  Guinart  viennent 
»  à  moi,  avec  tous  les  marquis  de  la  vallée  de  Cabrars  -\ 
»  aussi  loin  que  s'étend  la  montagne  couverte  de  neige.  Ce 
»  sont  de  bons  chevaliers  de  toute  manière;  nous  aurons 
»  deux  cent  mille  hommes  et  plus  ,  je  crois.  Charles  de 
»  Saint- Rémi  4  en  aura  bataille  »,  Et  Fouque  répondit  : 
<(  Dieu  le  veuille  !  Que  celui-là  soit  un  lâche  qui  reculera, 
»  et  moi  que  je  sois  un  couard  prouvé  si  j'entends  à  aucune 
»  négotiation,  dès  Tinstant  que  je  n'ai  pu  trouver  merci 
»  auprès  de  Charles  î  » 

i36.  —  «  J'y  ai  perdu  »,  dit  Fouque,  «  je  le  sais  bien, 
))  mille  chevaliers  chasés  ^  que  j"ai  dans  la  terre  'de  Char- 
y)  les],  et,  si  nous  obtenons  un  accord,  je  les  recouvrerai, 
»  mais  toutefois,  je  ne  manquerai  pas  à  Girart,  tant  que  je 
»  vivrai.  — Beau  neveu,  «dit  Girart,  «  jeferai  la  guerre,  mais 
»  tu  ne  perdras  pas  là-bas  autant  que  je  te  rendrai  ici  :  je 
»  te  donnerai  un  pan  de  mon  duché  )>.  Et  Fouque  répon- 
dit :  «  Je  ne  l'accepterai  f>as.  Ce  n'est  pas  un  ami,  mais  un 


est  ici  exceptionnel.    Cependant   le   roi   est    représenté   au  v.  5383, 
comme  séjournant  à  Laon  ;  cf.  aussi  §  86. 

1.  UgonOxf.,  Bego  P.  (v.  1673). 

2.  Aucers  Oxf.,  Augiers   P.   (v.   1674),    mais  plus    loin   (v.    lySô) 
Auchiers. 

3.  Chambrai  P.  (v.  1673). 

4.  On  a  vu  que  Reims  et  Saint-Remi  étaient  l'un  des  séjours  favoris 
de  Charles  (g§  1,88,91,95,  98}. 

5.  Cf.g  116. 


GIRART     DE     ROUSSILLON  yS 

»  homme  mauvais,  celui  qui  prent,  comme  un  usurier,  terre, 

»  château  ou  maison  à  son  seigneur,  mais  il  doit  l'aider  fi- 

))  dèlement  avec  les  siens^  .  Une  fois  la  paix  faite,  s'il  prend 

»  le  prix  de  ses  services,  je  ne  saurais  l'en  blâmer.  »  Tan- 
dis que  Girart  parle,  voici  venir  Elinei  :  «  Sire,   je  viens  de 

»  Gascogne  où  j'étais  allé.  Je  vous  amène  Senebrun  de  Saint- 

»  Ambroise  ^,  avec  vingt  mille  Gascons,  selon  mon  estime. 

1.  C'est  le  même  sentiment  qui,  dans  le  Charroi  de  Nimes,  conduit 
Guillaume  à  refuser  l'offre  que  lui  fait  le  roi  Louis  d'un  quartier  du 
domaine  royal. 

2.  Le  même  qui  est  nommé  plus  loin  (§147)  Senebrun  de  Bordeaux. 
11  existe  sur  ce  personnage  une  légende  latine  que  M.  Rabanis  a 
publiée  d'après  trois  mss.  des  archives  municipales  de  Bordeaux,  à 
la  suite  de  sa  Notice  sur  Florimont,  sire  de  Lesparre  (Bordeaux, 
1843,  p.  102-14).  Ce  sont  trois  copies  (elles  ont  en  général  les  mêmes 
fautes)  d'un  même  original.  La  même  légende  a  été  rééditée  d'après 
l'une  de  ces  copies  dans  le  t.  I  des  Archives  municipales  de  Bordeaux. 
(Le  Livre  des  Bouillons,  Bordeaux.  1867,  in-4),  p.  474-83.  D'après 
ce  récit,  Vespasien  donne  pour  femme  à  son  second  fils,  nommé  Se- 
nebrun, Galienne,  fille  de  l'empereur  Titus.  Ce  Senebrun  est  roi  de 
Bordeaux,  il  a  sept  enfants  entre  lesquels  il  partage  son  royaume. 
Longtemps  après,  à  une  époque  indéterminée,  un  autre  Senebrun, 
descendant  du  fils  de  Vespasien,  se  rend  au  Saint  Sépulcre,  où  il  se 
signale  par  ses  exploits  contre  les  Sarrazins.  Fait  prisonnier,  il  est 
envoyé  au  Soudan.  Celui-ci  le  fait  combattre,  par  manière  de  passe- 
temps,  avec  l'un  de  ses  plus  redoutables  guerriers  nommé  Eneas.  Se- 
nebrun sort  vainqueur  de  la  lutte.  Là-dessus,  la  fille  du  Soudan,  Fenice, 
devient  amoureuse  de  lui  et  songe  à  le  délivrer.  Le  Soudan,  qui 
voudrait  amener  Senebrun  à  renier  la  foi  chrétienne,  ne  trouve  rien 
de  mieux  que  de  charger  sa  fille  de  ce  soin.  Naturellement  les  deux 
jeunes  gens  s'engagent  à  la  première  entrevue,  et,  profitant  d'une  ab- 
sence du  Soudan,  ils  s'enfuient  à  Damiette  (?  dans  le  texte  Danatham) . 
Là  ils  se  marient,  Fenice  ayant,  au  préalable,  reçu  le  baptême  et 
changé  son  nom  pour  celui  de  Marie;  puis  ils  partent  pour  Acre 
(Athon  dans  le  texte,  lisez  Accon)  d'où  ils  se  rendent  à  Bordeaux  en 
passant  par  Marseille.  Senebrun  trouve  en  arrivant  que  ses  frères  se 
sont  partagé  sa  terre,  d'où  une  guerre  bientôt  suivie  d'un  arrange- 
ment. Les  deux  époux  ont  un  fils,  Gaufridus,  qui  fut  évêque  de  Bor- 
deaux. La  légende  se  termine  par  le  récit  de  miracles  et  de  fondations 
pieuses,  notamment  de  la  fondation  de  l'église  de  Souillac  en  Médoc. 


yÓ  GIRART     DE     ROUSSILLON 

))  Les  Navarrais  et  les  Basques  et  ceux  d'Agenais  sont  vingt 
»  mille  aussi...  Chacun  porte  trois  dards  et  un  épieu.  Je  les 
y>  aimenés  auboisde  Vaubeton. —  J'y  consens»,  dit  Girart, 
»  et  je  l'ordonne.  Charles  de  Saint-Remi  en  aura  bataille.  » 
iSy.  —  Tandis  que  Girart  parle   des  Escuariens  ^    qui 

M.  Rabanis  dit,  à  la  p.  6  de  la  Notice  précitée,  que  cette  légende 
fut  «  sans  aucun  doute  imaginée  et  répandue  par  la  naïve  ignorance 
«  de  nos  aïeux  à  l'époque  de  la  plus  grande  splendeur  de  la  maison 
))  de  Lesparre,  au  temps  de  Senebrun  IV  et  de  Florimont  son  fils,  et 
»  par  conséquent  entre  les  années  i324  et  1394.  ■»  Puis,  p.  10 1,  il  lui 
^  paraît  que  «  d'après  le  style  et  les  idées  elle  peut  être  rapportée  au 
w  xv«  siècle.  »  Cela  fait  supposer  que  les  mss.  (sur  lesquels  M.  Raba- 
nis ne  s'explique  pas  autrement)  ne  sont  que  du  xv*  siècle.  J'en  con- 
nais un  du  xiv**  dans  la  bibliothèque  du  comte  d'Ashburnham.  On  y 
lit  à  l'explicit  cette  note  qui  ne  manque  pas  d'intérêt  : 

«  Hanc  ystoriam  invenit  magister  Vitalis  de  Sancto  Severo,  cano- 
»  nicus  Sancti  Severini  Burdegalensis,  gallice  scriptam  in  cronicis 
»  ecclesie  Viennensis,  quam  transcripsit  et  per  ipsum  transcriptam 
»  postmodum  invenit  eam  magister  Ar.  de  Listrac,  in  abbacia  S.  Do- 
»  minici  Exiliensis,  Burgensis  dyocesis  (S.  Dominique  de  Silos,  dioc. 
»  de  Burgos),  in  principio  cujusdam  libri  phisice.  » 

Je  n'ai  aucun  renseignement  sur  Vidal  de  Saint-Sever  ni  sur  Arnaut 
de  Listrac  (il  y  a  deux  Listrac  dans  la  Gironde).  Quant  à  la  rédaction 
latine  de  la  légende  de  Senebrun,  elle  peut  fort  bien  n'être  pas  anté- 
rieure au  XIV*  siècle,  mais  les  chroniques  françaises  de  l'Eglise  de 
Vienne  dont  il  est  fait  mention  dans  la  note  précitée  (et  sur  lesquelles 
d'ailleurs  je  ne  sais  rien)  sont  vraisemblablement  plus  anciennes.  En 
outre,  il  me  paraît  que  ces  chroniques  elles-mêmes  ont  dû  emprunter 
leur  récit  à  un  ancien  poëme,  à  une  chanson  de  geste  perdue,  qui  ne 
peut  guère  avoir  été  composée  plus  tard  que  la  première  moitié  du 
xiii*  siècle.  Cette  jeune  fille  Sarrazine  qui  s'éprend  d'un  chevalier 
chrétien  est  un  type  commun  à  une  quantité  de  chansons  de  gestes. 
C'est  l'Esclarmonde  á'Huon  de  Bordeaux,  la  Floripes  de  Fierabras, 
la  Maugalie  de  Floovant.  D'ailleurs  on  voit  par  le  passage  de  Girart  de 
Roussillon  qui  a  donné  lieu  à  cette  note  que  Senebrun  n'était  pas  in- 
connu à  notre  ancienne  épopée. 

I.  UEscharans  Oxf.,  dels  Esquartans  P.  (v.  1708).  Mon  interpré- 
tation n'est  pas  très-sûre  :  1°  parce  qu'on  n'a  aucun  exemple  aussi  an- 
cien, à  beaucoup  près,  du  nom  escuarien  ;  2"  parce  que  escharans 
pourrait  être  identifié  avec  scarani^  dérivé  de  scara,   mais  ce  mot  ne 


GIRART     DE      ROUSSI  LL  ON  77 

portent  quatre  dards  en  leurs  mains  »  et  sont  plus  rapides 
que  cerf  en  la  plaine,  voici  un  autre  messager  qui  n'est  pas 
un  homme  de  rien,  mais  un  chevalier  vaillant,  preux  et  sûr  : 
<x  Girart  [dit-il] ,  votre  père  vient  avec  les  Catalans  ;  ils 
»  sont  plus  de  cent  mille  par  ces  plaines.  —  Par  Dieu  !  » 
dit  Girart,  «  je  suis  sauvé  :  mon  armée  reçoit  des  renforts  des 
»  pays  les  plus  éloignés.  Raimon,  mène-les-moi  dans  Si- 
»  vrans2,  lieu  noble,  fort  et  antique;  il  ne  leur  manquera 
»  ni  viande,  ni  vin,  ni  pain.  Charles  en  aura  bataille  à  bref 
»  terme.  » 

i38.  Tandis  que  Girart  s'occupe  des  logements,  voici 
venir  Rigaut  3  qui  tint  Argence  4  :  «  Girart,  j'ai  à  vous  an- 
»  noncer  une  nouvelle  qui  vous  fera  plaisir  :  voici  votre 
»  oncle  Odilon  amenant  avec  lui  la  Provence.  Ils  sont 
»  soixante  mille  ,  n'en  doutez  pas ,  chacun  portant  hau- 
»  bert,  heaume  et  connaissances   ^.   Us  jurent  le  Dieu  in- 

»  carné  qu'ils  ne  laisseront  en  France  cette ^.  —  Par 

Dieu  !  »  dit  Girart,  «  voilà  qui  me  plaît!  Quand  le  roi  a  dé- 
paraît se  rencontrer  qu'en  Italie  et  à  une  époque  peu  ancienne  (voy. 
Du  Gange)  et  avec  le  sens  de  brigands.  Ici  ce  qui  est  dit  des  Escha- 
rans  convient  parfaitement  aux  Navarrais  et  aux  Basques  mentionnés 
plus  haut. 

1.  Plus  loin  encore  (P.  v.  4568)  le  dard  est  représenté  comme  étant 
l'arme  principale  des  Basques.  Giraut  le  Cambrien,  décrivant  les  ar- 
mes des  Irlandais,  dit  qu'ils  portent  une  courte  lance  et  deux  javelots, 
a  in  quibus  et  Basclensium  morem  sunt  imitati  »,  Topographia  Hi- 
bernica,  m,  10  (collection  du  Maître  des  Rôles,  V,  iSi).  L'agilité  des 
Basques  est  constatée  dès  l'antiquité,  voy.  Bladé,  Etude  sur  Vorigine 
des  Basques,  p.  227. 

2.  Sic  Oxf.,  Surras  P.  (v.  1717). 

3.  G.  P.  (v.  11722). 

4.  Vengence  Oxf.,  Vergensa  P.  (v.  1722).  La  terre  d' Argence,  nom  que 
je  substitue  à  ces  deux  formes  pour  moi  inintelligibles,  était  sur  la  rive 
droite  du  Rhône,  en  face  Tarascon  et  Arles. 

5.  Signes  distinctifs  placés  sur  l'écu;  c'est  la  première  forme  des  ar- 
moiries. Cette  expression   se  trouve  déjà  dans  Rolant,  v.    Sogo. 

6.  Este  pience  Oxf.,  le  vers  manque  dans  P. 


78  GIUART     DE     ROUSSILLON 

»  daigné  mon  droit,  et  traité  avec  mépris  mon  neveu,  il  a 
Í)  fait  une  faute.  Dieu  veuille  que  je  l'en  voie  repentir!  » 

139.  Ce  qu'il  vint  à  Girart  de  secours,  on  ne  le  sau- 
rait dire,  ni  les  messagers  qu'il  lui  plut  d'envoyer,  ni  l'éten- 
due de  la  terre  qu'il  avait  à  gouverner.  De  la  frontière  d'Al- 
lemagne jusqu'aux  ports  '  d'Espagne  et  de  Cize  ^  il  ne 
reste  chevalier...  3  Auchier  el  le  comte  Guinart  vinrent  au 
conseil,  avec  eux  plus  de  vingt  mille  Allemands.  Les  Kous- 
sillonais  vinrent  aussi,  disposés  à  vaincre,  et  Girart  les  ac- 
cueillit tout  joyeux  et  remercia  Dieu  et  saint  Basile  4.  Voilà 
des  gens  qui  en  la  bataille  feront  un  grand  massacre. 

140.  La  guerre  de  Girart  ne  fut  pas  entreprise  après  qu'on 
eut  consulté  le  sort  ^  :  d'Allemagne  jusqu'aux  golfes  de 
Provence,  du  port  de  Mont-Joux  ^  jusqu'à  celui  d'Aspe  7, 
arrivent  les  barons;  pas  un  ne  retourne  en  arrière.  Mais  si 
grand  est  l'effort  de  Charles,  qu'on  tenterait  vainement  de 
le  savoir  et  de  le  dire  ;  ils  sont  en  Orlenois,  par  les  plaines 
et  les  champs  cultivés  ;   ils  passent  le   Berri  et  le   val  de 


1.  Les  passages  des  Pyrénées. 

2.  Sire  Oxf.  et  P.  ;  sans  doute  la  vallée  de  Cize,  «  vallée  qui  comprend 
la  commune  de  Saint-Jean-Pied-de-Port  en  entier  et  la  commune  de 
Suhescun,  »  P.  Raymond,  Dict.  topogr,  des  Basses-Pyrénées.  Ce  sont 
les  ports  de  Si^re,  mentionnés  dans  Rolant  (vv.  383,  719  2939),  voy. 
P.  Raymond,  Revue  de  Gascogne,  X  (1869),  365;  G.  Paris,  Revue 
critique,  1869,  II,  173,  Gautier,  Chanson  de  Rolant,  édition  classique 
(1875),  p.  418. 

3.  De  grant  ausire  Oxf.  et  P.  (v.  i735). 

4.  Ce  saint  est  amené  ici  par  la  rime. 

5.  Ne  mut  per  sor^  Oxf.,  no  moc  per  sort  P.  (1742).  Je  ne  me  rends 
pas  bien  compte  de  ce  que  peut  être  une  guerre  mogudeper  sort,  et  par 
conséquent  je  ne  suis  pas  assuré  du  sens  que  j'ai  adopte. 

Ó.  Voy.  p.  4,  n.  I. 

7.  La  vallée  d'Aspe,  Basses-Pyrénées,  l'un  des  passages  les  plus 
fréquentés  au  moyen  âge  entre  la  France  et  l'Espagne.  On  lit  dans 
Aiol  (v.  9563j  : 

^      Guerpissent  les  pors  d'Apes,  si  tienent  ceus  de  Sire. 


GIRART      DE     RÛUSSILLON  79 

Borz  K  Charles  ne  les  laissera  pas  longtemps,  en  repos  :  il 
marche  sur  Girart,  à  droit  ou  à  raison  ;  il  chevauche  vers 
Vaubeton,  où  il  y  eut  tant  de  morts,  qu'on  en  fit  une  mon- 
tagne plus  élevée  que  n'est  Niort '^. 

141.  Vastes  sont  les  plaines  de  Vaubeton  :  elles  s'étendent 
bien  sur  quatre  lieues  tout  d'une  traite,  sans  mauvais  pas- 
sage, marais,  bois,  ni  herbage  :  seule,  la  rivière  d'Arsen  ^  les 
divise.  Charles  Martel  chevauche  jusqu'à  Avalon,  croyant 
prendre  le  château,  mais  il  n'en  fut  rien.  En  un  pui  est 
Fouchier  le  marquis,  avec  lui  mille  vaillants  chevaliers;  il 
crut  pouvoir  faire  du  butin  sur  l'ost  [de  Charles],  mais  il 
n'en  fut  rien,  car  le  roi  et  ses  barons  en  furent  informés.  Le  roi 
mande  à  ceux  qui  étaient  restés  à  l'ost,  qu'aucun  chevalier 
ne  se  mette  à  la  poursuite  de  Fouchier  4.  Là-dessus  Fou- 
chier s'en  va  vers  Roussillon.  Il  rencontra  Drogon  et  Odi- 
lon,  le  premier  était  père  de  Girart,  l'autre  de  Fouque;  puis 
Guillaume  ^  et  Rainant  qui  tenait  Mâcon.  Ils  entrent  par 
l'une  des  extrémités  dans  Vaubeton.  Là  vous  eussiez  vu 
dresser  tant  de  gonfanons,  tant  d'enseignes  variées  et  tant 
de  penons,  que  l'espace  qu'ils  occupent  a  plus  de  sept  lieues. 
Vous  eussiez  dit,  en  les  voyant  en  plaine,  que  jamais  en  ce 
monde  il  n'y  eût  tant  d'hommes  assemblés. 

1.  Val  de  Bor^  Oxi.,  le  vers  manque  dans  P.  Ce  ne  peut  être 
Bourges,  appelé  Beorges  (Oxf.)  aux  g§  104,  io5. 

2.  Niort  est  là  pour  la  rime;  si  c'est  bien  du  chef-lieu  des  Deux- 
Sèvres  qu'il  s'agit.  Cette  ville  n'est  point  sur  une  hauteur,  non  plus 
que  Niort,  Aude,  cant.  de  Belcaire. 

3.  Arsanŷ  Oxf.  (mais  Arsem,  en  rime,  §  126),  Arcen  P.  (v.  i756). 

4.  La  tentative  de  Fouchier  et  les  mesures  prises  à  l'encontre  par 
le  roi  ne  sont  pas  contées  clairement.  L'auteur  veut  dire,  ce  semble, 
que  Fouchier,  profitant  de  l'absence  de  Charles  qui  s'était  dirigé  vers 
Avalon  dans  l'espoir  de  s'en  emparer  par  surprise,  fit  une  attaque 
feinte  sur  le  camp  ennemi,  afin  de  provoquer  une  sortie  de  la  part  de 
ceux  qui  le  gardaient,  de  les  entraînera  sa  suite  tandis  qu'une  troupe 
apostée  aurait  pillé  le  camp  laissé  sans  défense.  C'est  pourquoi  Charles 
donne  des  ordres  pour  interdire  toute  sortie. 

5.  Guillaume  d'Autun?  Cf.  g|  77,  86, 


80  GIRARTDEROUSSILLON 

142..  Ce  fut  un  lundi,  à  l'aube  du  jour,  au  temps  où  les 
près  fleurissent,  où  les  bois  se  couvrent  de  feuilles.  Charles 
fait  sonnera  la  fois  trente  cors  d'ivoire,  pour  faire  connaître 
aux  barons  qu'il  pense  à  livrer  une  bataille  rangée.  L'ost  se 
rassemble  et  se  met  en  marche.  Les  vagues  de  la  mer  sont 
moins  pressées  que  les  enseignes  que  vous  eussiez  vu  flotter 
au  vent.  Charles  les  dirige  vers  Vaubeton  ,  où  se  livra  la 
bataille  forte  et  amère  :  celui  qui  y  tomba  ne  put  se  relever, 
ni  plus  jamais  revenir  à  sa  demeure. 

143.  La  bataille  fut  forte  et  fière,  comme  vous  entendrez  : 
vous  pouvez  le  demander  aux  prêtres  et  aux  clercs  qui  en 
perdirent  leurs  dîmes  légitimes.  Du  côté  de  Charles,  furent 
le  comte  Joffroi  ^,  Aimon,  Aimeri  et  Andefroi  -,  et  Helluin  de 
Boulogne  ^  et  le  fort  Chapois  ^*,  vingt  mille  Bavarois  et  Al- 
lemands ^  dont  l'oriflamme  était  portée  par  le  duc  Godefroi. 
Les  Aquitains  formèrent  cette  fois  l'avant-garde.  Le  duc 
Gui  de  Poitiers,  guerrier  choisi,  à  la  tête  de  vingt  mille  Aqui- 
tains^ qui  lui  sont  fidèles,  fut  fait  le  chef  (?)  de  l'avant-garde 
de  Charles.  Celle  de  Girart  était  formée  par  vingt  mille  De- 
sertains  du  Pui  de  Trez  ';  parmi  eux,  pas  un  couart  ni  un 
lâche.  Là  où  les  avant-gardes  se  rencontrèrent,  la  mêlée  fut 
te^le  qu'on  n'en  verra  jamais  de  plus  grande. 

144.  Le  duc  Gui  de  Poitiers  ne  recule  pas.  Suivi  de  vingt 

*i.  Joifroi  d'Angers,  cf.  p.  41,  n.  4. 

2.  Voy.  g  107. 

3.  Voy.  p.  59,  n.  3. 

4.  Capei  Oxf.,  Capes  P.  (v.  1791),  dans  une  rime  en  e!{  où  e  ré- 
pond généralement  en  français  oi. 

5.  a  Allemands  »  est  pris  en  son  sens  propre  {Alemanni)^  les  popu- 
lations germaniques  de  la  Suisse  et  de  la  Souabe. 

6.  tt  Aquitains  »  n'est  pas  très-sur.  Ici  et  au  §  suivant  il  y  a  dans 
Oxf.  Agiant,  dans  P.  (vv.  1790  et  1801)  Gaines.  Gui  de  Poitiers  qui 
les  conduit  pourrait  bien  avoir  été  introduit  ici  par  souvenir  de  Gui- 
Joifroi,  duc  de  Guienne  et  comte  de  Poitiers  de  io58  à  1087. 

7.  Tre:[  Oxf.,  Très  P.  (v.  1796)  serait  probablement  en  français 
Trois  ;  voir  sur  les  Desertois  ou  Deseriains  p.  40,  n.  i. 


G  I  R  A  R  T     DE      R  O  U  S  S  I  L  L  O  N  8  I 

mille  Aquitains,  sans  plus,  arniés  de  hauberts  et  de  heau- 
mes luisants,  il  ne  cherche  pas  à  éviter  l'avant- garde  de 
Girart.  Je  vous  dirai  d'abord  qui  la  commandait.  C'étaient 
Pons,  Picart  ^  Coine  2,  Joan  Chatuis  ^  et  le  marquis 
Amadieu  de  Val  de   Glus  4.  Ghacun   commande  à  quatre 

mille  hommes  montés  ^ Je  serai  bien  étonné  s'il  n'y  a 

pas  lance  brisée. 

145.  Le  marquis  Amadieu  était  seigneur  de  Turin,  Mont- 
Jarnes  ^,  Mont-Joux  7  et  le  chemin,  Aoste,  Suse,  ^Mont 
Genis  8.  Il  avait,  le  palatin,  sept  comtes  avec  lui.  Il  était 
cousin  germain  de  Girart  et  son  allié.  Il  était  grand  et  beau 
de  corps,  et  encore  fort  jeune.  Il  montait  un  bai  à  longs 
crins  ;  la  lame  de  son  épée  était  ancienne,  sur  son  écu  était 
représentée  une  couleuvre.  Il  vit  l'enseigne  de  Gharles  par 
une  saussaie  ;  il  sortit  du  rang  et  s'écria  :  «  Y  a-t-il  un  vas- 
«  sal  9  qui  soit  prêt  à  se  mesurer  contre  un  autre  ?  »  Le  duc 
Gui  de  Poitiers  était  là  tout  près;  il  avait  de  si  bonnes  armes, 
le  poitevin,  qu'on  n'en  aurait  pas  fait  le  compte  en  deux 
jours.  Le  cheval  qu'il  montait  n'était  pas  un  roncin  ^^.  Il 
s'élance  hors  du  rang  plus  vite  qu'un  faucon  de  montagne. 
Ils  se  précipitent  Tun  contre  Pautre  par  la  plaine,  ils  se  frap- 

1.  Déjà  mentionnés  ensemble  aux  §§  ^2  et  g3. 

2.  Déjà  mentionné  au  §  73. 

3.  Joans  quartus  P.  (v.  180 5). 

4.  Cf.  p.  34,  n.  5. 

5.  Par  conséquent  en  tout  vingt  mille  cavaliers,  nombre  égal  à 
celui  de  leurs  adversaires. 

6.  Monjanies  Oxf.,  il  y  a  par  erreur  dans  P.  Moncenis  (v.  1810), 
lieu  qui  reparaît  à  sa  vraie  place,  .au  vers  suivant.  «  Mont  Jarnes  » 
serait-il  le  mont  Genèvre,  par  où  on  passe  de  Briançon  dans  la  vallée 
de  la  Dora  Riparîa  ? 

7.  Le  Grand  Saint-Bernard,  cf.  p.  4,  n.  i. 

8.  Mon:{  Senins  Oxf.,  Moncianis  P.  (v.  181 1).  La  plus  ancienne 
mention  du  Mont  Genis  est  du  viii'  siècle,  voy.  E.  Desjardins,  Géo- 
graphie de  la  Gaule  Romaine,  I,  82,  n.  5. 

9.  Au  sens  ancien,  guerrier. 

10.  Cheval  de  trait. 

G 


82  G  I  R  A  R  T     DE     R  O  U  S  S  1  L  L  O  N 

pent  sur  les  écus  neufs  de  Beauvais  ^  :  cuir,  bois,  colle,  ver- 
millon, sont  tranchés.  De  part  et  d'autre,  les  hauberts  dou- 
bles sont  faussés  ;  ils  se  portent  les  lances  dans...  2^  et  se 
renversent  mutuellement  sur  la  route.  Vous  eussiez  vu 
mille  jeunes  guerriers  galoper  à  la  rescousse. 

146.  Là  où  les  deux  marquis  joutèrent,  l'écu  ne  leur 
valut  pas  un  gland,  ni  le  haubert  un  bliaut  ^...  L'un  pousse 
sa  lance  à  travers  l'autre  jusqu^auprès  du  gant  4.  Leur  vie 
est  finie  ;  c'est  l'affaire  de  quiconque  les  a  aimés  de  les  reti- 
rer de  la  "mêlée.  Viennent  à  la  rescousse  ceux  que  la  chan- 
son va  vous  faire  connaître.  Pons  frappa  Arluin  5,  Gilbert  ^ 
Armant,  Coine  frappa  Gérome  7,  Rogier  s  Deitrant  9,Ricart 
Aelart,  Garin,  Guintrant,  Jehan  PVeelent,  Arpin  Berlant 
puissant  marquis  de  Mons  et  de  Brabant.  De  tous  ceux-là 
il  n'en  resta  pas  deux  debout.  Leurs  compagnies  chevau- 
chent, sans  qu'un  seul  homme  reste  en  arrière  :  ils  chargent 
au  galop,  la  lance  baissée,  et  là  où  ils  se  rencontrèrent,  il  y 

1.  P.  molt  voluntis,  v.  1827,  mauvaise  leçon.  Il  est  souvent  question 
des  e'cus  a  biauvoisins  »  dans  les  chansons  de  geste  ;  voy.  Aliscans, 
éd.  Guessard,  v.  5i56';  Aiiberi,  éd.  Tobler,  p.  177;  Saxons,  I,  iii. 

2.  Per  les  seins  Oxf,,  sais  P.  (v.  1829);  est-ce  saginum? 

3.  Escharamant  Oxf.,  escarijj^an  P.  (v.  1834).  Le  sens  de  ce  mot, 
qui  se  rencontre  souvent  en  anc.  fr.,  principalement  sous  la  seconde 
de  ces  deux  formes  comme  épithète  de  bliaut  ou  dcpaile,  ne  m'est 
pas  connu. 

4.  Ils  se  percent  de  part  en  part,  de  telle  sorte  que  la  main  gantée 
qui  tenait  la  lance  se  trouve  tout  près  du  corps  de  l'adversaire. 

5.  Arlion  P.  (v.  1 841),  c'est  peut-être  le  Helluin  qui  paraît  déjà  aux 
|§  114  et  143,  ou  est-ce  l'Arluin  du  §  i58? 

t).  Gibers  Oxf.,  mais  c'est  probablement  Gilbert  de  Senesgart, 
voy.  Il  70-6,  78-9. 

7.  Giroine  ou  Girome  Oxf. 

8.  D'après  P.  (v.  1842),  Oxf.  Roge.  Dans  cette  série  de  noms,  réu- 
nis <ieux  à  deux,  il  faut  sous-entendre  u  frappe  »  après  le  premier  nom 
de  chaque  couple.  Cela  est  plus  clair  dans  le  texte  où  les  sujets  sont 
pourvus  de  Vs  qui  marque  le  nominatif. 

9.  Doltran  P.  (v.  1842). 


GIRART      DE      ROUSSI  LLON  83 

eut  grand  fracas.  Vous  auriez  vu  trouer  les  écus,  les  pans 
des  hauberts,  les  côtés,  les  flancs,  les  poitrines.  Les  lances 
brisées,  on  tire  les  épées  avec  lesquelles  on  fend  les  heau- 
mes flamboyants.  Le  sang  et  la  cervelle  se  répandent  à  terte. 
Il  y  en  a  tant  d'abattus  à  la  renverse  ou  sur  le  côté,  que 
vingt  mille  chevaux  de  prix  vont  sans  cavaliers,  traînant 
leurs  rênes  entre  leurs  pieds.  Il  n'y  a  là  personne  pour  les 
prendre  ou  les  demander.  Charles  voit  que  son  avant-garde 
diminue,  Girart  que  la  sienne  subit  de  fortes  pertes.  Ils  ont, 
l'un  et  l'autre,  tant  perdu  qu'ils  n'ont  pas  lieu  de  se  vanter. 
147.  Charles  a  douze  échelles  ^  et  Girart  dix,  chacune  de 
vingt  mille  combattants;  ceux  qui  sont  légèrement  armés 
vont  les  premiers,  comme  vous  savez.  Hoel  2,  à  la  tête  des 
Bretons,  forme  son  échelle  auprès  d'un  fossé.  Du  côté  de 
Girart-  sont  les  Gascons.  Senebrun,  de  Bordeaux,  vassal 
choisi,  leur  crie  :  «  Gascons,  chargez!  C'est  pour  votre  sei- 
»  gneur  que  vous  combattez  :  vous  serez  sauvés  si  vous  y 
))  restez  ^.  »  Et  Hoel  dit  aux  siens  :  «  Frappez!  ce  sera  lâ- 
»  cheté  si  vous  êtes  repoussés;  »  et  ils  répondent:  «  Vous 
»  dites  bien.  »  Les  Bretons  crient  Malol  les  Gascons 
Bie:{  4  !  A  l'abaisser  des  lances  tous  se  taisent  :  ils  se  frap- 

1.  Corps  de  troupes  formé  en  bataille. 

2.  Hoël  de  Nantes  figure  dans  le  Pseudo-Turpin ,  dans  Ogier 
(v.  5934,  65o9,  etc.),  dans  Gaidon  ,v.  1237,  etc.).  Il  y  a  au  x*  siècle  un 
comte  de  Nantes  ainsi  appelé,  et  au  xi^  un  duc  de  Bretagne. 

3.  C'est  l'extension  de  l'idée  régnante  au  moyen  âge  que  les  croisés 
mourant  pour  le  service  de  Dieu  étaient  infailliblement  sauvés. 

4.  Breton  crident  Masîoii  Oxf.  (crido  en  aiit  P.  est  la  correction 
d'un  copiste  qui  ne  comprenait  pas).  Ce  cri  des  Bretons  est  men- 
tionné dans  la  dissertation  de  Du  Cange  sur  le  Cri  d'armes  (Du 
Cange  Henschel,  t.  VII,  Dissertations,  p.  5i  a).  C'est  Saint-Malo,  cf. 
Ogier,  V.  12694  :  » 

Et  Saint-Malo  (escrie)  hautement  Salemons. 
Et  dans  Aspremont  fms.  Barrois,  Ashburnham   Place,  fol,  129  v")  : 
La  ont  Breton  lor  enseigne  escriée  : 
C'est  S.  Merloz  de  Bretaigne  la  lée. 

Cf.  encore  Rou,  7845  (où  Pluquet  a  imprimé  Maslon  au  lieu  de  Mas- 


84  G  1  R  A  R  T     dp:     r  o  l:  s  s  I  I.  l  O  n 

pent  par  les  écus  qu'ils  mettent  en  pièces;  le  bruit  des  lances 
qui  se  brisaient  semblait  une  tempête.  «  Ah  Dieu  !  »  dit 
Girart,  «  tiens-moi  en  paix  !  Je  ferais  de  bon  cœur  droit  au 
»  roi.  »  Et  Charles  dit  aux  siens  :  «  Levez  les  mains,  invo- 
»  quez  et  répétez  les  noms  de  Dieu  »,  qu'il  nous  donne  de 
))  vaincre  l'orgueil  de  nos  ennemis.  Nous  sommes  plus 
«nombreux  qu'eux,  et  nous  les  vaincrons  bien  si  vous 
»  voulez.  » 

148.  Les  Bretons  et  les  Gascons  sont  face  à  face.  Leurs 
lignes  se  joignent  sans  broncher.  Vous  auriez  vu  tant  d'é- 
cus,  tant  de  lances  se  briser,  tant  de  guerriers  tomber  de 
cheval!  C'est  au  moment  où  on  tira  l'épée  qu'il  y  eut  un 
tumulte  :  on  fend  hauberts  et  heaumes.  Plus  de  sept  mille 
restèrent  sur  le  champ  de  bataille.  Maint  chevaux  de  prix 
s'enfuirent,  qui  ne  furent  jamais  recouvrés  par  leurs  maî- 
tres. Les  Bretons  et  les  Gascons,  je  le  dis  avec  confiance, 
ri^auront  reproche  en  nul  lieu  en  France. 

149.  Les  Bigots  et  les  Provençaux  vinrent  ensemble.  Ils 
sont  du  côté  de  Girart,  sur  deux  lignes.  Du  côté  de  Charles, 
sont  les  Normands  et  les  Picards  -^  tous  vaillants  et  nobles 
guerriers.  Les  lignes  se  joignent,  sans  qu'un  seul  recule.  Vous 


lou)\  Saxons,  1,  igS,  Beiive  de  Commcvci,  éd.  Scheler,  v.  3776,  etc. 
Quant  au  cri  des  Gascons,  je  ne  l'entends  point. 

1 .  Les  noms,  allusion  à  des  prières  contenant  l'énumération  des  di- 
vers noms  que  Dieu  reçoit  dans  les  livres  sacrés.  L'une  de  ces  pièces, 
contenant  a  les  72  noms  de  Dieu,  comme  on  les  dit  en  hébreu,  en  la- 
tin et  en  grec  »,  est  mentionnée  dans  Flamenca,  v.  2286-90  ;  cf.  la 
note  de  mon  édition,  p.  3 16-7  ;  voir  aussi  Revue  des  sociétés  savantes, 
2,  III  (1860),  660-1,  et  la  longue  pièce  des  cent  noms  de  Dieu,  par 
Ramon  LuU  (édit.  Rosello.  p.  201). 

2.  Poerens  Oxf:,  Pohorenxs  P.  (v.  1893).  L'accord  des  deux  mss. 
empêche  de  corriger  Loerens.  Il  s'agit  vraisemblablement  de  ceux  du 
pays  de  Poix,  en  anc.  fr.  Poitiers,  nom  remplacé  depuis  le  xiv*  siècle 
environ  par  celui  de  Picards,  dont  l'étymologie  reste  encore  douteuse. 
Voy.  Du  Gange  Poheri,  et,  avec  précaution,  Cachet,  Gloss.  du  cheva- 
lier au  Cygne,  Phohier. 


G  IRAK  r      1)  E      R  O  U  S  S  I  L  I.  O  N  85 

verriez  trouer  e'cus  et  jaserans  ',  et  tant  de  têtes  tomber 
avec  Je  heaume.  Plus  de  dix  mille  restèrent...  -,  parles  puis, 
les  plaines,  les...  -^  Charles  en  fut  dolent,  le  roi  de  Reims.; 
Girart,  s'assombrit  et  soupira.  Il  pria  Dieu  qui  nous  ra- 
cheta, disant  :  «  Sire,  en  ce  jour  aide-moi,  que  je  ne  perde 
»  rien  !  » 

i5o.  Voici  parmi  la  mêlée  le  vieux  Drogon,  le  père  de 
Girart,  l'oncle  de  Fouque.  Il  montait  un  cheval  bai...  4  et 
avait  revêtu  un  haubert  sorti  de  la  forge  d'Espandragon  5, 
que  jamais  arme  n'avait  faussé;  son  heaume...  ^  lacé  étince- 
lait  d'or  et  de  pierreries.  Il  avait  ceint  l'épée  de  Marmion  7, 
et  portait  écu  et  lance  à  gonfanon.  U  vint  à  petits  sauts  par 
le  champ;  à  le  voir  retenir  doucement  son  cheval  on  re- 
connaissait un  baron.  Il  cria  au  roi  :  «Je  ne  refuse  aucun 
»  chevalier  !  »  Voici  le  duc  Thierri  devant  Charles  :  «  Sire 
»  roi,  connaissez-vous  ce  bourguignon?  —  Non,  »  dit  le 
roi.  —  <'  C'est  Drogon,  le  vieux  de  Roussillon,  le  père  de 
))  Girart,  l'oncle  de  Fouque  :  jadis  il  m'enleva  ma  terre,  et 
»  sept  ans  j'ai  été  proscrit  dans  les  bois  8;  tenez-moi  pour 
«  couart  et  lâche,  puisqu'il  me  demande  bataille,  si  je  ne  la 
»  lui  donne!  —  Je  vous  le  permets,  y>  répond  Charles, 
«  vous  n'avez  que  trop  tardé  à  vous  venger.  Je  veux  voir 
»  cette  bataille  sans  remise.  » 

i5t.  Voici  le  duc  Thierri  sorti  du  rang,  piqué  des  pa- 
roles du  roi  :  il  était  monté  sur  un  cheval  almoravide,  et 
avait  son  corps  couvert  de  bonnes  armes;  il  vint  à  petits 

1.  Voy.  p.  5i,  n.  i. 

2.  Oxf.  per  uns  iislens,  que  je  n'entends  pas;  P.  (v.  1904)  mort  c 
sanglens,  leçon  claire,  mais  qui  a  tout  l'air  d'une  correction  de  copiste. 

3.  Per  rodens? 

4.  Oxf.  Godemucon,  P.  (v.  191 1)  quac  de  Muco. 

5.  Ce  nom,  qui  fait  penser  à  l'Uter  Pandragon  des  chroniques  gal- 
loises, est  peut-être  corrompu.  Le  vers  manque  dans  P. 

6.  De  baraton  ? 

7.  Marbio  P.  (v.  1917.) 

8.  Voy.  ci-dessus  §•}  roi  et  112. 


86  G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  I  L  L  O  N 

sauts  par  le  pré  fleuri,  suivi  de  ses  Jiommes.  Tiiieni  s'écrie  : 
«  Allons,  vieux  hibou  moisi  ^  !  vous  avez  donc  renoncé  à  la 
y>  chevalerie,  qu'on  vous  voit  enfoui  parmi  les  vôtres?  »  Et 
Drogon  répondit  :  «  Me  voilà  tout  prêt;  je  n'aime  pas  ceux 
»  qui  me  menacent  (?).  y>  Il  pique  le  cheval  qui  bondit.  Voilà 
les  deux  chevaux  près  l'un  de  l'autre.  Ils  se  férirent  de  telle 
manière  que  leurs  écus  sont  brisés  et  les  haubercs  faussés  et 
défaits.  Voilà  Drogon  du  coup  mort  et  fini  2^  avec  une  aune 
de  la  lance  de  frêne  dans  le  corps,  la  pointe  et  le  gonfanon 
sortant  de  l'autre  côté.  Thierri  se  détourna  heureusement  : 
il  eut  son  écu  et  son  hauberc  cousus  ensemble  par  la  lance 
de  Drogon,  mais  Dieu  le  protégea,  et  il  ne  fut  pas  touché  en 
chair.  Drogon  se  retire  vers  les  siens  qui  sont  désolés,  et  voici 
Thierri  hors  de  la  rivière  et  dans  la  plaine  ^.  Leurs  échelles 
se  joignent  avec  tant  d'ardeur  que  vous  eussiez  vu  trouer  les 
écus,  ouvrir  les  poitrines^  couper  les  têtes  armées  du  heaume, 
abattre  pieds,  poings,  oreilles.  La  claire  eau  de  l'Arsen  en 
était  couverte,  et  devint  rouge  du  sang  des  morts.  Les  hom- 
mes de  Drogon  avaient  bien  disposé  leur  attaque.  Si  leur 
seigneur  n'était  mort,  ils  étaient  sauvés  !  Thierri  se  voit 
perdu  :  de  vingt  mille  hommes,  il  ne  lui  en  reste  pas  mille. 
i52.  Manceaux,  Angevins  et  Tourangeaux'^  étaient  auprès 
de  Charles  au  nombre  de  vingt  mille.  Les  blancs  hauberts 
vêtus,  les  heaumes  lacés,  la  tête  baissée,  ils  marchent  dis- 

1.  Oxf.  veil  chaumesit,  P.  (v.  igSS)  vilh  eau  musit.  Une  interpréta- 
tion toute  différente  de  ce  passage,  mais  évidemment  fautive,  a  été 
donnée  par  M.  Bartsch,  voy.  Romania,  IV,  i3i.  M.  Ghabaneau  {Rev. 
des  langues  romanes, Wlil,  228,,  prend  chau  ou  eau  pour  caput,  «  tête 
blanche  »,  mais  eau,  de  caput,  serait  une  forme  bien  exceptionnelle 
dans  ce  texte. 

2.  Pas  tout  à  fait  mort,  car  on  va  le  voir  s'en  retourner  avec  ses 
hommes. 

3.  Il  avait,  paraît-il,  traversé  la  rivière  d'Arsen,  après  son  combat 
singulier  avec  Drogon. 

4.  Toloigna:^  Oxf.,  plus  loin,  'i  i55,  Toloignae,  P  (v.  1966)  Toron- 


GIRART      DE      ROUSSI  Ll, ON  87 

posés  au  combat,  ardents  comme  des  veautres  tenus  en  laisse. 
Le  comte  Jofifroi  leur  seigneur  les  guide.  Ils  traversent  les 
gués  de  l'Arsen  ;  après  eux  passe  Charles  avec  ses  barons. 
Girart,  tout  entier  au  deuil  de  son  père,  n'en  sait  encore 
rien,  lorsque  Fouque  lui  parle  en  homme  sensé  :  a' Par 
»  Dieu!  Girart,  laissez  le  deuil,  puisque  le  duc  est  absous 
»  et  communié  :  quand  ce  sera  possible,  vous  le  vengerez!  » 
Alors,  il  monte  à  cheval,  et,  s'appuyant  sur  une  lance  neuve, 
il  se  tourne  vers  les  siens,  et  leur  dit  :  «  Faites  paix!  Sei- 
»  gneurs  francs  chevaliers,  écoutez-moi.  Quand  vous  serez 
»  dans  la  mêlée,  frappez,  tuez,  renversez  tout,  jusqu'à  ce 
»  que  vous  ayez  traversé  les  rangs  ennemis,  et  alors  retour- 
ï)  nez  tous  ensemble  sur  eux  :  Prouesse  vaut  mieux  que  lâ- 
»  cheté!  »  Et  ses  hommes  répondent  :  «  Qu'avez-vous  à 
))  nous  prêcher  !  Mais  allons  les  attaquer  de  toutes  parts.  » 
Alors  la  bataille  devint  acharnée. 

i53.  Boson,  Fouque  et  Seguin  et  les  plus  vaillants  furent 
plus  de  vingt  mille  à  la  charge.  Vous  auriez  vu  briller  tant 
d'or  et  tant  d'argent,  étinceller  tant  d'acier  et  de  vernis  ^  et 
tant  de  lances  aiguisées  ornées. d'une  flamme  2,  tant  de  da- 
moiseaux habiles  à  l'attaque  !  Ensuite  ^  sont  venus  d'autres 
combattants  4,  Pons,  Ricart,  Coine,  les  guerriers.  Girart 
chevauche  avec  ardeur  ;  Odilon,  son  oncle,  le  suivait  à  courte 
distance.  Dans  cette  arrière-garde  ils  étaient,  je  vous  le  ga- 
rantis, soixante  mille  combattants,  qui  savent  pousser  à  fond 
une  attaque.  Chacun,  voyant  son  ennemi,  lui  court  sus  et  le 
porte  à  terre.  Girart  chevauche  avec  fureur  contre  Charles 
Martel  l'empereur.  Charles  vient  à  lui  fièrement.  Voilà  une 
première  rencontre  qui  sera  douloureuse. 

154.   Là  où  les  armées  se  rencontrèrent  il  y  avait  une 

1.  Le  vernis  des  boucliers. 

2.  M.  à  m.  d'une  fleur  d'or,  aurieflor. 

3.  En  après  P.  (1999),  je  n'entends  pas  E  non  prenc  Oxf. 

4.  A  traduire  littéralement,  nous  aurions  ici  des  «  combattants  «  (/e- 
ridor)  et,  au  début  du  §,  des  «  hommes   qui  commencent  l'attaque  » 


88  GIRART      DE      ROUSSI  LL  ON 

belle  plaine;  on  n'y  voyait  ni  fossé,  ni  barrière,  ni  bois, 
ni  ramée.  Les  Angevins  marchent  les  premiers  avec  les 
Manceaux,  le  comte  Joffroi  d'Angers  et  les  Tourangeaux. 
Girart  a  vingt  mille  hommes  en  un  corps.  Il  n'y  en  a 
parmi  eux  un  seul  trop  vieux  ni  imberbe  i.  Boson,  Fouque 
et  Seguin  en  tiennent  la  tête,  les  uns  crient  Valée^l  les 
autres  Rossel  ^  !  le  plus  grand  nombre  poussent  le  cri  de 
Charles  Martel.  Tout  ainsi  que  le  faucon  fait  sa  pointe 
quand  il  se  jette  sur  l'oiseau,  tout  de  même  les  jouven- 
ceaux se  précipitent  les  uns  sur  les  autres.  Il  n'y  a  si  fort 
écu  qui  ne  soit  brisé,  ou  fendu  ou  percé  ou  écorné,  roide 
lance  de  frêne  qui  ne  se  rompe,  ni  si  fort  haubert  qui 
ne  soit  décloué.  Vous  verriez  tant  de  douleurs  nouvelles, 
tant  de  cuisses  tomber  avec  le  trumeau,  tant  de  pieds,  de 
poings,  tant  de  coudes!  Il  est  resté  plus  d'hommes  sur  le 
champ  de  bataille,  qu'il  n'y  en  a  de  vivants  ou  de  morts 
dans  Bordeaux.  Celui  qui  se  retira  de  ce  massacre,  eut  Dieu 
et  saint  Gabriel  pour  protecteurs. 

i55.  Bien  frappèrent  les  Manceaux,  les  Angevins,  les  Tou- 

{comensador).  Mais  il  ne  faut  pas  chercher  un  sens  précis  dans  des 
expressions  appelées  par  la  rime. 

1.  Barbustel  (P.  v.  2017),  ainsi  traduit  Raynouard,LeJC.7'om.,  II,  i85. 

2.  Valée  ou  Valie  est  le  cri  bien  connu  des  Angevins  :  voy.  Du 
Gange,  dissertation  xi  (à  la  suite  du  Glossarium^  éd.  Didot,  VII,  11, 
52  a,  ;  cf.  Rou,  v.  4666,  Gaidon,  v.  269  j,  2989,  4983,  le  troubadour 
Marcabrun,  dans  VArchiv  de  Herrig,  LI,  32  b,  etc.  G'est  un  nom  de 
lieu,  comme  tous  les  cris  d'armes  :  Valeia,  dans  les  Chroniques  des 
comtes  d'Anjou,  édit.  de  la  Soc.  del'Hist.  de  France,  pp.  88,  91.  Dans 
Renaut  de  Montauban,  édÎt.  Michelant,  p.  142,  le  duc  Gefroi  d'Angers 
a  parmi  ses  troupes  «  cinq  cens  archiers  de  Valie  ».  M.  G.  Port  veut 
bien  m'écrire  à  ce  sujet  «  que  la  Vallée,  comme  on  disait  autrefois,  ou 
»  Vallée  de  Beaufort,  comme  on  dit  aujourd'hui,  comprend  tout  le  val 
»  de  la  rive  droite  de  la  Loire,  depuis  les  confins  de  la  Touraine  jus- 
»  qu'aux  Ponts-de-Gé.  G'est  un  pays,  non  pas  «  voisin  »,  comme  le 
»  dit  Du  Gange  (loc.  cit.),  mais  à  peu  près  de  tout  temps  dépendant 
»  du  comté  d'Anjou.  » 

3.  Ge  cri  m'est  inconnu. 


G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  I  L  L  O  N  89 

rangeaux,  les  Flamands  de  Baudouin  ^  Les  hommesdcGirart 
ne  le  leur  cèdent  en  rien:  Boson,  Fouchier,  Fouque,  Seguin 
conduisent  leurs  enseignes  à  travers  le  bois  de  frêne.  Le  bois 
dont  je  vous  parle  est  un  bois  où  les  frênes  avaient  pour  fleurs 
des  pointes  d'acier,  des  enseignes  de  cendé  et  d'aucassin  ~,  des 
gonfanons  ornés  d'orfrois  et  fraîchement  teints  en  pourpre, 
dont  tant  de  nobles  vassaux  reçurent  le  coup  fatal.  Girart 
eut  la  rage  au  cœur  :  il  mit  pied  à  terre  sous  un  pin,  .et 
ficha  son  enseigne  près  d'un  bloc  de  marbre  ;  c'était  une 
ruine  antique  du  temps  du  vieux  Douvin  ^,  qui  eut  jadis  un 
château  construit  sur  la  rivière  et  entouré  d'eau.  Louis  4  le 
détruisit  un  jour  quand  il  le  déposséda  de  cette  terre  ^.  Girart 
monte  sur  la  ruine  du  grant  Douvin  :  dans  sa  colère  il 
maudit  le  roi  Charles  :  «  Ah!  roi,  Dieu  te  confonde,  cœur 
»  de  mâtin  !  » 

i56.  Excités  par  Girart,  ses  hommes  résistèrent  de  pied 
ferme  sans   qu'aucun  d'eux  reculât.  Ecoutez!    Voici   l'ar- 


1.  Six  comtes  de  Flandre  ont   porté  ce  nom  du  ix*  au  xi""  siècle. 

2.  De  cenda:^  e  d'aucassin,  Oxf.  ;  le  vers  manque  dans  P.  ;  le  cendat, 
en  irançsiis  cendé,  est  une  étoffe  de  soie,  voy.  Du  Gange,  cendalum,  cen- 
DATUM,  Diez,  Wœvt.,  I,  zkììiìa-lo  .U  aucassin  éX.a\\.  aussi  une  étoffe  de  soie  : 
alcha\  est  cité  par  Du  Gange  d'après  une  ancienne  charte  écrite  en 
Espagne,  et  expliqué  par  l'arabe  /c/za^f,  «  sericum  grossius.  »  C'est 
proprement  la  soie  écrue. 

3.  Un  perrun  d'anti  tans  del  viel  elfin,  Oxf.,  la  leçon  de  P.  est  visi- 
blement corrompue  ;  plus  loin  Girart  puie  au  perrun  le  grant  dou- 
uin  Oxf.,  ...  /0  gran  devi  P.  (v.  2047).  Le  viel  elfin  du  premier  vers 
et  le  grant  douuin  du  second  désignent  vraissemblablement  le  même 
personnage^  mais  je  n'oserais  dire  qu'il  s'agisse,  comme  le  suppose 
M.  Chabaneau  (i^eywe  des  langues  romanes,  VIII,  229)  d'un  dauphin  : 
ce  mot,  en  tant  que  titre  féodal,  n'apparaît  pas  avant  1140  (voy.  Du 
Gange,  delphinus)  et  l'origine  en  est  incertaine.  L'allusion  que  ren- 
ferme ce  passage  m'est  tout  à  fait  obscure. 

4.  Celui  de  qui  il  est  question  aux  §g  loi  et  107? 

5.  Uiquel  aisin  Oxf.  ;  aisin  peut  signifier  «  ainsi  »,  mais  je  ne  sais  si 
ce  ne  serait  pas  un  dérivé  de  agicis,  aicis,  qui  paraît  avoir  été  dans 
le  midi  l'équivalent  de  vicaria,  voy.  Du  Gange,  aiacis. 


90 


GIRART      DE      ROUSSI LLON 


rière-garde  des  Provençaux  qui  passent  auprès  de  Girart 
par  un  pré  :  ils  sont  soixante  mille,  tous  à  cheval.  Don 
Odilon  les  conduit,  le  riche  captai,  en  la  mêlée  qui  fut  fortç 
et  fière.  De  lances  et  d'épées  ils  frappent  des  coups  mortels, 
tellement  que  les  hommes  de  Charles  ont  reculé  de  plus 
d'une  portée  de  flèche.  Thierri  dit  à  Charles  :  ce  Nous  ne  som- 
y>  mes  plus  de  force  égale  :  Donnez-moi  trente  mille  hom- 
»  ,mes.des  plus  solides.  Par  eux  le  bien  triomphera  du  mal.  » 
Et  le  roi  lui  donne  les  Bavarois  et  les  Tiois  :  on  ne  saurait 
trouver  plus  ardents  au  combat.  Thierri,  duc  royal,  porta 
l'enseigne.  Tous  ensemble  s'avancèrent,  le  long  d'un  vallon. 
C'est  aujourd'hui  que  les  braves  se  feront  connaître. 

i5y.  Les  Désertains  font  par  le  champ  un  grand  massa- 
cre; ils  vont  par  la  mêlée  comme  un  tourbillon.  Don  Odilon 
vint  chevauchant  par  un  chaume.  Jamais  vous  ne  vîtes 
vieillard  savoir  aussi  bien  se  retourner  et  porter  des  coups. 
Boson,  Fouque  et  Seguin  furent  ses  fils;  ils  sont  venus  de- 
vant lui,  les  trois  damoiseaux,  vêtus  de  hauberts  noirs 
comme  du  charbon  i  :  Odilon  jure  Dieu  et  saint  Ostril  2  que 
s'il  trouvait  un  lâche  parmi  eux,  il  le  ferait  moine  en  un 
moûtier.  Tandis  qu'il  les  exhorte,  sans  qu'aucun  dise  mot, 
voici  venir  Thierri  de  Mont-Causil  ^  avec  les  Bavarois  et  les 


1.  Cum  défailli,  Oxf.  (e  de  fesil  P.  2075  est  corrompu)  ;  c'est  sans 
doute  le  même  mot  que  le  fr.  fraisil,  résidu  de  forge,  dont  l'origine 
n'est  pas  connue,  c2iV  fractilhum,  proposé  par  M.  Littré,  est  inadmis- 
sible, comme  l'a  dit  avec  raison  M.  Scheler.  Du  reste,  l'r  est  sans  doute 
d'introduction  récente,  car  faisi,  fesi  existe  dans  divers  patois  du 
Nord  et  même  dans  des  textes  anciens.  Voy.  Du  Gange,  fasilia:  Hé- 
cart,  Dict.  rouchi,  fasi. 

2.  Saint  Austregesil,  archevêque  de  Bourges  (vu*  siècle).  Ge  nom 
vient  ici  pour  la  rime. 

3.  Ge  surnom  doit  venir  d'une  terre  éloignée  possédée  par  Thierri, 
ou  peut-être  qu'il  avait  simplement  habitée.  Plijs  loin,  §  201  (P.  v. 
2702),  nous  le  verrons  revenir  de  Mont-Causil  où  il  avait  passé  un 
temps  d'exil.  C'est  sans  doute  le  même  lieu  que  le  Moncausei  où 
une  première  fois  il  s'était  réfugié  (ci-après  g  184). 


GIRART      DE      ROUSSI  LI.  ON  QI 

Allemands  '.  Ils  courent  les  frapper,  et  les  nôtres  -  courent 
sur  eux.  Il  n'y  a  écu  de  tremble  ni  de  tilleul,  bleu,  jaune, 
vert,  gris  ni  vermeil,  que  les  grosses  lance  de  frêne  ne  met- 
tent en  pièces,  haubert  qui  ne  soit  rougi  du  sang  qui  s'échappe 
à  flots  du  corps  des  vaillants  guerriers.  Mais  c'est  quand-  on 
tira  l'épée  que  le  péril  devint  grand  :  on  tranche  les  hau- 
berts, les  heaumes  têtes  et  chevelures,  yeux  et  bouches,  nez 
et  sourds,  pieds,  poings,  oreilles  ^.  Homme  couard  et  lâche 
n'y  voudrait  être  pour  toute  la  richesse  qu'il  y  ait  jusqu'à 
Gazil  4, 

i58.  Odilon  -vint  chevauchant  par  un  chaume.  Vous  ne 
vîtes  oncques  vieillart  si  remuant,  ni  si  ardent  à  faire  cheva- 
lerie. Devant  lui  il  vit  venir  un  fort  tiois  appelé  Arluin  de 
Val-Landesc  ^  ;  il  était  sénéchal  du  roi,  à  la  plus  haute  ta- 
ble; je  m'étonne  d'où  il  a  pu  avoir  une  telle  dignité.  Don 
Odilon  le  frappe  sur  l'écu  :  le  haubert  ne  lui  valut  pas 
un....  ^  pour  empêcher  la  lance  avec  le  gonfanon  de  passer 
d'outre  en  outre.  Il  fut  abattu  à  la  renverse  du  bai  maure, 
et  se  laissa  tomber  dételle  façon  que  cent  chevaux  lui  passè- 
rent sur  le  corps  (  ?).  Jamais  je  n'ouï  parler  d'une  lutte  aussi 
acharnée,  de  tant  de  combats  corps  à  corps  livrés  en  un  champ. 
De  tant  d'hommes  tombés  aucun  ne  se  releva  plus. 

iSg.  Fouchier  vint  éperonnant  sur  Facebelle,  un  cheval 
rapide  de  Compostelle.  Il  avait  revêtu  un  haubert  étincelant 
qui  pesait  moins  qu'une  gonelle;  le  guerrier  qui  l'a  sur  le 
do3  ne  craint  pas  d'affronter  la  mort.  Fouchier  vint  chevau- 


1.  Les  mêmes  qui  viennent  d'être  appelés  «  Tiois  ». 

2.  «  Les  nôtres  »  ce  sont  les  hommes  de  Girart. 

3.  Il  y  a  plusieurs  énumérations  de  ce  genre  dans  le  poème  de  la 
croisade  albigeoise. 

4.  Est-ce  Ga:{a,  modifié  pour  la  rime?  tro  a  Caiimil  P.  (v.  20q3). 

5.  Arlio  de  Valendesc  P.  (v.  2098). 

6.  Beresc  Oxf.,  varesc  P.  (v.  2102),  «  chaume  »,  selon  Raynouard, 
Lex.  rom.,  III,  423,  d'après  cet  unique  exemple,  explication  sans  va- 
leur. 


92  G  I  R  A  R  T      D  E      ROUSSI  L  L  O  N 

chant  par  le  pré  (?)  j,  cherchant  l'occasion  d'un  exploit 
chevaleresque.  Et  s'il  la  demande,  il  l'aura  belle.  Voici  au 
devant  de  lui  Rotrou,  le  seigneur  de  Nivelle  2  :  il  frappe 
Fouchier  sur  la  targe  aux  rayons  d'or,  la  lui  fend  et  en  en- 
lève un  coté,  mais  le  haubert  est  si  fort  qu'il  ne  rompt  point. 
Fouchier  le  frappe  à  l'estomac,  lui  perce  le  cœur  sous  la  ma- 
melle et  le  jette  à  bas  de  sa  selle.  Puis  il  crie  aux  siens  : 
«  Frappez!  qu'aucun  des  hommes  du  roi  ne  nous  échappe!» 

160.  Baudouin  le  flamand  voit  comme  Fouchier  leur  a 
abattu  Rotrou,  le  vaillant  comte;  il  court  férir  Conon,  guer- 
rier lombard  né  dans  le  désert  de  Brun-Essart;  il  lui  donna 
sur  l'écu  un  tel  coup  qu'il  en  enleva  un  quartier  et  que  la 
lance  passa  d'outre  en  outre.  Il  l'abattit  mort  du  cheval  gris. 
Ah  Dieu!  quelle  perte  pour  Girart  !  Voici  qu'alors  arrive 
Fouque,  mais  il  est  venu  trop  tard;  pourtant  il  le  ven- 
gera. 

161.  Fouque  vint  en  galopant  à  la  rescousse  ;  il  ne  pour- 
suivit pas  Baudouin,  qui  se  déroba,  n'ayant  pas  honte  de 
fuir.  Il  frappa  Helluin  de  Boulogne,  et  lui  porta  un  tel 
coup  sur  la  targe  cerclée  d'or  qu'il  lui  faussa  le  blanc  hau- 
bert et  le  jeta  mort  de  son  cheval  gris.  Les  hommes  de  Co- 
logne chevauchent  en  bataille,  Charles  vient  avec  ses  Saxons, 
ceux  de  Trémoigne  ^.  Ceux-là  feront  une  lutte  acharnée. 

162  4.  Odilon  vint  à  Girart  pour  l'animer  :  «  Par  ma  foi, 

»  cher  neveu,  tu  as  un  cœur  bien  timide!  C'est  Charles,  que 

»  je  vois  descendre  de  la  montagne!  Fouque  et  les  siens  veu- 

»  lent  l'attendre  ;  mais,  si  nous  n'allons  à  -son  secours,  nous 

»  serons  battus.  »  Et  Girart  répondit  :  «  Merci,  cher  sire;  je 

))  considérais  le  lieu  où  je  veux  les  prendre.  Ils  ne  se  forme- 

»  ront  plus  en  ligne,  car  je  vais  en  finir  avec  eux.  »  Il  des- 

1.  Ver^ele  Oxf,,  varela  P,  (\.  2ii5i,  cf.  Du  Gange,  verceillum. 

2.  Rotrieu  que  tenc  Niela  P.  (v.  21 18.) 

3.  Nom  qui  reparaît  dans  plusieurs  chansons  cie  geste;  c'est  Dort- 
mund,  en  Westphalie. 

4.  Laisse  qui  manque  dans  P, 


G  I  R  A  R  T      D  b:      R  O  L'  S  S  I  L  L  O  N  g3 

cendit  du  perron  ',  prit  ses  armes,  sonna  un  cor  d'ivoire 
pour  avertir  les  siens,  et  ciievaucha  devant  tous  avec  l'air 
d'un  guerrier  qui  va  au  combat. 

i63.  Or  chevauche  Girart  avec  ses  amis,  avec  des  compa- 
gnies venues  de  pays  éloignés.  Ils  ne  portent  en  bataille  ni 
vair  ni  gris,  mais  des  bliauts  foncés  et  festonnés,  et  par  des- 
sus du  fer  et  de  l'acier  qui  reluit,  de  l'azur  et  du  vernis  qui 
resplendit  2.  C'est  Girart,  Fouque,  Boson,  toujours  prêt, 
Pons,  Ricart,  Coine  et  Otoïs.  Ils  sont  quatre  cent  mille,  le 
bref  3  le  dit,  endurcis  et  ardents  au  combat,  la  tête  inclinée 
sous  le  heaume.  Us  attendent  que  Charles  les  attaque,  et 
ainsi  fera-t- il  avant  peu,  ils  le  savent  bien.  Du  haut  d'une 
colline,  près  d'une  brèche,  descend  Charles  Martel  de  Saint- 
Denis,  avec  lui  les  Bavarois,  les  Saxons,  les  Letis  4,  les 
Allemands,  les  Lorrains,  vaillants.  Thierri,  duc  marquis, 
portait  leur  enseigne.  11  les  conduit  par  la  campagne  fleurie, 
et  tel  était  leur  nombre  que  l'homme  le  plus  habile  n'aurait 
su  l'estimer.  A  l'abaisser  des  lances,  il  n'y  eut  pas  un  mot 
de  prononcé,  mais  onques  depuis  lors  il  n'y  eut  tel  deuil. 

164.  Là  où  les  deux  lignes  se  rencontrèrent,  pas  un  ne 
retint  frein  ni  étriers,  et  on  frappa  pour  de  bon.  Fouque  et 
le  comte  Girart  étaient  au  premier  rang,  avec  eux  les  Alle- 
mands et  les  Désertois,  ceux  de  Montbéliart  et  de  Vaubenc, 
Renier  et  Oudin  les  fils  d'Ardenc.  C'est  maintenant  que  frap- 
pent Provençaux,  Viennois,  Navarrais,  Aragonais....  ^,  et  de 
l'autre  part  Bavarois,  Saxons,  ceux  de  Cologne,  Normands, 
Français,  Flamands;  ils  frappent  devant  eux  comme  ils 
se  trouvent  ;  l'écu  ne  vaut  pas  pour  celui  qui  le  porte  une 

i.Voy.  g  i55. 

2.  Le  fer  et  l'acier  des  hauberts,  l'azur  et  le  vernis  des  boucliers. 

3.  La  chronique,  l'histoire. 

4.  Les  Leuti;(,  ou  Luti:^  qui  figurent  dans  Rolant,  v.  32o5,  dans  Gor- 
mont,  V.  444,  et  ailleurs;  ce  sont  les  Wilzes,  habitants  des  bords  de 
l'Oder;  voy.  G.  Paris,  Romania,  II,  3 3 1-2. 

5.  E  li  Rossenc  Oxf.,  Rochenc  P   (v.  ■2.1'j'j.) 


94  GIRART      DE      ROUSSILLON 

pelure  d'oignon  (?),  car  celui  qui  échappe  à  l'un  est  repris  par 
l'autre.  Là  meurent  par  l'épée  tant  de  vaillants  combattants, 
tant  de  nobles  guerriers  !  là  tombèrent  tant  d'hommes  dont 
pas  un  ne  se  releva,  ni  jamais  ne  se  relèvera  jusqu'au  jour 
du  jugement  pour  lequel  je  me  prépare! 

i65.  La  bataille  fut  forte  et  fière,  comme  vous  l'entendez. 
Les  compagnies  se  précipitent  les  unes  sur  les  autres  et  se 
massacrent;  puis  elles  .commencent  à  se  lasser  et  à  mourir, 
les  las  se  reposent,  les  frais  entrent  dans  la  lutte.  Girart  leur 

crie  d'attaquer,  et  Charles  encourage  les  siens Hé  Dieu! 

ils  sont  destinés  à  rester  sur  le  terrain  !  De  terres  étrangères 
ils  sont  venus  mourir. 

i66.  La  bataille  de  Vaubeton  avait  été  prédite  cent  ans 
d'avance  en  un  vieil  écrit  ^  La  cinquième  partie  des  hommes 
y  reçut  martyre  sans  jugement  -.  Contre  chaque  captai 
il  y  a  un  baron  :  voici  le  duc  Thierri  contre  Odilon,  et 
don  Seguin  le  fils  de  celui-ci  contre  Aimon,  contre  Auchier 
Aimeri,  le  seigneur  de  Noion,  contre  le  comte  Guinart,  le 
brabançon  qui  était  duc  de  Bavière.  On  aurait  plus  tôt  fait 
d'aller  à  Rome,  au  pré  de  Néron  '^,  que  de  compter  seu- 
lement les  barons.  C'est  entre  eux  une  lutte  à  mort. 

1 67.  Odilon  voit  Thierri  qui  a  tué  son  frère  (Drogon)  '^  :  il  ne 
remet  pas  sa  vengeance,  il  se  tourne  de  son  côté  et  d'un  coup  de 
lance  le  jette  à  bas  du  cheval  gris;  puis  il  crie  son  enseigne  : 
«  Dunort!  Dunort!  cherchez  maintenant  qui  vous  emporte!)) 

168.  La  bataille  dont  vous  venez  d'entendre  le  récit  eut 


1.  interprétation  aventurée;  les  deux  mss.  sont  d'accord  et  le  mot  à 
mot  serait  :  «  Avant  que  fut  faite  la  bataille  de  Vaubeton,  elle  avait  été 
»  prêchée  (ou  plutôt,  selon  P.,  il  avait  été  prêché)  cent  ans  dans  le 
))  vieux  sermon.  »  Qu'est-ce  que  cela  veut  dire? 

1.  Jutf^amen  no  P.  (v.  2201);  la  leçon  d'Oxf.,  qui  substitue/on  à  ho, 
ne  me  paraît  pas  donner  un  sens  bien  clair;  p.-è.  «  ce  fut  un  juge- 
ment »,  c.-à-d.  une  bataille  considérée  comme  jugement  de  Dieu  ? 

3.  Le  Berlant  du  §  146? 

4.  Voy.  §  i5i. 


GIRART      DE      ROUSSILLON  qS 

lieu  pendant  les  plus  longs  jours  de  mai,  et  dura  jusqu'au 
coucher  du  soleil.  Voici  Thierri  remonté  sur  son  cheval 
noir;  il  va  frapper  Odilon  avec  une  telle  force,  qu'il 
lui  perce  l'écu  et  la  cuirasse  ^  Le  fer  [de  la  cuirasse]  ne  peut 
résister  à  l'acier,  et  le  bois  de  la  lance  ressortit  de  l'autre  côté. 
Jeté  à  bas  de  son  cheval  noir,  Odilon  ne  vécut  que  cinq 
jours.  Les  siens  piquent  des  deux  pour  l'aller  secourir,  mais 
par  la  volonté  de  Dieu  un  orage  éclata,  fort,  fier,  horrible  Cj- 
redoutable.  Charles  vit  son  enseigne  brûler  et  Girart  la 
sienne  tomber  en  charbon.  A  la  vue  de  ces  signes  que  Dieu 
leur  manifeste,  ils  arrêtent  le  combat. 

169.  La  nuit  est  venue,  le  jour  est  fini,  le  ciel  est  sombre 
et  rembruni.  Dieu  leur  montra  un  miracle  qui  fut  un  aver- 
tissement -.  Des  flammes  descendirent  du  ciel  entr'ouvert  : 
le  gon fanon  de  Girart  en  fut  tout  brûlé,  et  aussi  celui  de 
Charles  qui  était  orné  d'or  ^.  La  chair  tremblait  aux  plus 
hardis  et  la  terre  s'agitait  sous  leurs  pieds.  «  C'est  la  fin  du 
monde  !  »  se  disait-on  l'un  à  l'autre.  Le  comte  Girart  fut  saisi 
de  frayeur,  et  Charles,  au  milieu  des  siens,  était  tout  troublé. 
Les  deux  armées  se  séparent,  et  dès  lors  il  ne  fut  plus  ques- 
tion de  se  battre.  Toute  la  nuit  on  resta  [de  part  et  d'autre]  le 
haubert  vêtu.  Quand  le  jour  parut,  au  contentement  de  tous, 

1.  Le  texte  {eî  cuir  d'amer)  n'est  pas  très  clair,  aier  ne  peut  ici  signi- 
fier «  acier  »;  il  s'agit  sans  doute  d'une  broigne^  cuirasse  en  cuir,  revê- 
tue d'écaillés  de  fer  imbriquées. 

2.  Ici  commence  le  ms.  de  Londres  (L.)* 

3.  Cette  description,  où  on  peut  reconnaître  les  effets  exagérés  du 
phénomène  connu  sous  le  nom  de  feu  Saint-Elme,  fait  penser  au 
songe  de  Charlemagne,  dans  Rolant,  vv.,   2  532  et  suiv.  : 

Caries  guardat  amunt  envers  le  ciel, 
Veit  les  tuneires  e  les  venz  e  les  giels, 
E  les  orez,  les  merveillus  tempiers, 
E  fous  e  flambe  i  est  apareilliez, 
Isnelement  sur  tute  sa  gent  chiel, 
Ardent  ces  lianstes  de  fraisne  et  de  pumier, 
E  cil  escut  jesqu-'as  bucles  d'ormicr 


96  G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  I  L  L  O  N 

VOUS  auriez  vu  la  terre  jonchée  d'écus  bombés,  de  blancs 
hauberts,  de  heaumes  ornés  d'or  resplendissant,  de  cristaux 
et  d'améthistes,  un  tel  enchevêtrement  de  lances  avec  les 
gonfanons!  Le  champ  de  bataille  était  couvert  et  sanglant 
des  guerriers  morts  étendus  par  les  prés  fleuris.  Boson,  Fou- 
que,  Girart  reformèrent  leurs  compagnies,  lorsqu'il  fit  jour. 

170  ^  L'un  des  premiers  parla  2,  plein  de  colère,  David, 
frère  de  Helluin  qui  tenait  lePonthieu;  il  était  comte  deVa- 
lençon  ^  et  de  Vautriz  4  :  «  Ha  I  roi  séparé  de  Dieu,  comme 
»  tu  es  plein  de  malédiction  !  Par  ton  orgueil  tu  nous  a  ré- 
»  duitsà  l'état  de  serfs,  et  toi-même  tu  t^es  ruiné  et  tu  nous 
»  as  trahis.  Girart  le  comte  n'est  pas  encore  en  fuite  :  avant 
»  qu'il  soit  vaincu  et  déconfit,  plus  de  monde  encore  pé- 
»  rira,  j'en  suis  assuré.  Vous  avez  laissé  tant  des  vôtres  sur 
»  le  champ  de  bataille  que  jamais  le  deuil  de  leur  perte  ne 
»  s'effacera.  J'y  ai  perdu  mon  frère  ^  et  mes  deux  fils  :  les 
»  voilà  morts  sous  Cauiz  ^;  et,  pour  ma  part,  j'ai  dans  le 
»  corps  deux  pK)intes  dont  aucun  médecin  ne  saurait  me  gué- 
»  rir.  Et  pourtant,  si  je  ne  craignais  d'être  raillé,  je  serais 
»  d'avis  qu'on  demandât  un  accord  au  nom  de  l'âme  des  ba- 
»  rons  qui  ont  succombé.  ))  Au  conseil  proposé  par  lui,  cent 
»  des  meilleurs  barons  furent  réunis. 

171.  Le  premier  qui  prit  la  parole  fut  Galeran  de  Senlis  : 
«  Roi,  puisque  c'est  toi  qui  es  cause  de  tant  de  douleurs,  de 
»  pertes,  de  lamentations,  crois  en  tes  barons,  tes  amis  ju- 
»  rés  :  qu'un  accord  soit  fait  avec  le  comte  [Girart].  »  Et 

1.  Les  II  169,  170  et  171  ne  forment  par  la  rime,  qu'une  seule  ti- 
rade, que  je  coupe  en  trois,  me  conformant  aux  divisions  marquées 
dans  les  mss.  par  l'emploi  de  grandes  capitales. 

2.  Dans  l'armée  de  Charles. 

3.  Il  y  a  un  lieu  du  nom  de  Valençon,  dans  le  Pas-de-Calais,  com.de 
Preures,  arr.  de  Montreuil-sur-mer. 

4.  Voltri:^  P.  (v.  2261). 

5.  Helluin  de  Ponthieu,  voy.  §  161. 

6.  Leçon  d'O.  L.  ;  ce  nom  paraît  déjà  au  §  ii3;  P.  (v.  22^0)  causit^. 


GIRART      DE      ROUSSILLON  97 

Charles  jura  par  la  Mère  de  Dieu,  qu'il  aimerait  mieux  être 
enterré  que  de  demander  un  accord  qui  serait  sa  honte,  «  Car 
»  si  Girart  me  refusait  par  rancune,  alors  je  serais  honni  et 
»  avili.  —  Sire,  si  Girart  refuse  comme  tu  dis,  c'est  de 
»  son  côté  que  sera  le  tort  et  que  le  droit  aura  été  mis  en 
»  oubli.  Tu  auras  accompli  notre  désir;  dès  lors  nous  t'ai- 
))  derons  de  bon  cœur  et  celui  qui  mourra  pour  toi  n'aura 
»  pas  succombé  pour  une  mauvaise  cause  ^.  ))  La  démarche 
fut  adoptée  et  le  messager  choisi  :  ce  fut  Tibert  de  Vau béton, 
le  vieillard  gris,  qui  parlait  bien  et  sagement.  Il  avait  jugé 
selon  le  droit  en  mille  causes,  sans  avoir  été  contredit  ni  dé- 
menti une  seule  fois.  C'est  lui  qui  fournira  le  message.  Mais, 
quoi  qu'il  advienne  de  l'accord,  Vaubeton  ne  demeure  pas 
moins  couvert  de  morts,  et  cent  mille  dames  sont  veuves  de 
leurs  maris. 

172.  Tibert  mena  avec  lui  Garnier  de  Blaye,  cousin  ger- 
main de  Girart  et  fils  d'Araive  2,  mais  il  était  homme  lige  de 
Charles  pour  le  fief  de  son  aïeul.  Monté  sur  un  cheval  gas- 
con, il  passa  par-dessus  les  corps  de  mille  damoiseauK  frap- 
pés par  l'épée,  et  parla  à  Girart  en  homme  sage. 

173.  Girart  était  debout,  triste  et  soucieux,  quand  il  vit 
devant  lui  les  deux  messagers.  Garnier  parla  le  premier  en 
preux  damoiseau  :  ce  Girart,  fais  droit  et  prends-nous  ^.  »  Et 
le  comte  répondit  plein  de  colère  :  «  Je  vous  en  jure  le  Père 
»  glorieux,  que  si  un  autre  que  vous  m'était  venu  apporter 
y>  ce  message,  je  lui  aurais  fait  couper  pied  ou  poing.  Il  m'a 
»  tué  mon  père,  ce  roi...  4^  et  maintenant  il  me  propose  un 


1.  Non  er periti;  il  y  a  là  une  idée  religieuse  -.périr  indique  la  mort 
de  l'âme,  voy.  Du  Gange  peritio  ;  mourir  pour  une  bonne  cause  était 
assimilé  au  martyre;  voy.  p.  83,  n.  3. 

2.  Plus  loin,  §  175,  «  Garnier  le  fils  d'Aimon  ». 

3.  A  litre  d'otages. 

4.  Reis  de  soudo:{  Oxf.,  reis  de  sotos  L.,  rei  dissopdos  P.  (v.  2314), 
je  ne  sais  ce  que  cela  veut  dire. 


98  G  1  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  I  L  L  O  N 

»  un  accord  si  désavantageux  ^,  sur  le  champ  même  où 
»  j'ai  éprouvé  une  telle  perte!  Mais  avant  [que  j'y  consente], 
»  l'un  de  nous  s'en  retournera  plein  de  honte!  » 

174.  Or  parle  Tibert  après  Garnier,  en  baron  qui  cherche 
la  paix;  il  s'abstient  de  toute  parole  orgueilleuse  ou  bles- 
sante :  «  Girart,  prends  conseil  avec  les  tiens.  Je  vois  ici 
»  Fouque,  ton  conseiller,  Landri  et  Henri  et  don  Auchier. 
»  Hé!  francs  chevaliers,  inspirez -lui  de  bons  sentiments  en- 
»  vers  le  roi,  car  si  le  tort  reste  de  votre  côté,  à  nous  l'avan- 
»  tage!  —  Il  faut  prendre  conseil,  «  dit  Landri.  «  Là-bas 
«  sur  la  rive,  au  pied  d'un  arbre,  gît  blessé  depuis  hier  le 
»  comte  Odilon.  Onques  ne  vis-je  baron  si  entendu,  si  sage, 
»  si  preux,  si  bon  guerrier.  Comte,  va  lui  demander  conseil, 
y)  et  ce  qu'il  te  dira  fais-le  volontiers.   » 

175.  Girart  va  demander  conseil  à  Odilon  :  avec  soi  il 
mena  Gilbert  et  don  Fouque,  Landri  et  Henri  et  don  Gui- 
gne. En  bas,  sur  la  rive,  en  un  champ,  gît  Odilon  sur  un 
paile  de  ciclaton;  il  prie  qu'on  lui  donne  l'ordre  de  saint  Be- 
noît 2,  lorsque  viennent  ses  fils  et  les  barons,  et  Girart  qui 
s'agenouille  et  lui  dit  •  «  Oncle,  je  te  requiers  conseil, 
»  donne-le-moi  bon,  et  tel  qu'il  ne  m'apporte  point  honte  ni 
»  déshonneur.  Charles  me  propose  accord  et  pardon  :  il  m'a 
»  envoyé  Tibert  de  Vaubeton,  et  mon  cousin  Garnier  le  fils 
»  Aimon.  —  Beau  neveu,  j'en  rends  grâces  à  Dieu  :  c'est  une 
))  bonne  parole,  et  sans  reproche  puisque  Charles  en  a  eu  la 
«  première  pensée.  Accorde-toi  de  bonne  grâce,  sans  débat. 
«  —  Moi!  comment  aimerais-je  un  roi  aussi  félon,  quand  il  a 
))   pour  conseiller  Thierri  qui  m'a  tué  mon  père,  le  duc  Dro- 


1.  Remarquons  pourtant  que  les  messagers  de  Charles  n'ont  indiqué 
aucune  coudition. 

2.  On  sait  combien  était  fréquent  l'usage  de  revêtir  l'habit  monasti- 
que au  moment  de  la  mort.  Sainte-Palaye  a  recueilli  à  cet  égard  divers 
témoignages  dans  ses  Mémoires  sur  l'ancienne  chevalerie,  note  12  de 
Il  cinquième  partie  (édit.  Nodier,  I,  385-6\ 


G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  l  L  L  O  N  99 

»  gon,  et  toi  aussi!  Jamais  je  ne  ferai  hommage  à  Charles 
»  de  rien  qui  soit  mien,  sinon  qu'il  me  fasse  de  bonnes  con- 
»  ditions  et  chasse  Thierri  de  son  royaume!  —  Je  ne  te  ferai 
»  pas  un  long  sermon,  »  dit  Odilon,  «  si  tu  veux  suivre 
»  mon  conseil,  tu  ne  seras  pas  blâmé  ni  accusé  de  trahison 
))  envers  ton  seigneur  lige  ;  et  après  ma  mort,  crois  mon  fils 
«  Fouque,  qui  ne  te  donnera  que  de  bons  conseils. 

176.  —  Je  ne  croirai  conseil  que  l'on  me  die,  si  d'abord 
»  Charles  ne  chasse  Thierri  et  les  siens  ;  si  ensuite  il  ne  me  fait 
»  droit  de  sa  trahison  quand,  à  tort,  il  a  pris  et  saisi  ma  terre, 
»  tué  mon  père,  détruit  mes  gens.  S'il  ne  me  fait  un  tel  ac- 
»  cord,  jamais  il  ne  sera  mon  seigneur  ni  moi  son  homme  ! 

177.  —  Neveu,  »  répond  Odilon  attristé,  «  tu  as  peu  de 
>■>  sens  et  fol  jugement.  Depuis  que  Dieu  mis  en  croix  reçut 
»  le  martyre,  on  n'a  point  vu  si  grand  malheur  arriver  par 
))  un  homme,  ni  journée  si  meurtrière.  Tu  en  as  [sur  la 
»  conscience]  un  péché  plus  grand  que  je  ne  saurais  le  dire, 
«  qu'on  ne  pourrait  le  conter,  que  clerc  ne  saurait  l'écrire. 
»  Tu  ne  peux  nier  ni  escondire  *  que  tu  sois  l'homme  lige 
»  de  Charles  ni  qu'il  soit  ton  seigneur.  Tu  ne  peux  donc 
»  le  défaire  en  bataille  sans  forfaire  ton  fief.  Maintenant  vous 
»  ne  m'entendrez  plus  parler  de  ce  sujet.  Je  désire  l'ordre  de 
»  saint  Benoît  et  de  saint  Basile;  pensez-y.»  Girart  l'entend, 
de  douleur  il  soupire. 

178.  —  Seigneurs  »,  dit  Girart,  «  je  ne  sais  que  faire.  Com- 
)■>  ment  m'accorder  avec  le  roi  de  France,  qui  m'a  enlevé  m  a 
))  terre  et  tué  mon  père?  »  Gale  de  Niort  répondit  le  pre- 
))  mier  :  «  Que  Charles  fasse  droit  le  premier,  lui  qui  a  le 
>^  tort  de  son  côlé,  d'après  le  jugement  du  comte  de  Mont- 

I.  Terme  juridique,  sans  équivalent  dans  la  langue  actuelle,  qui  si- 
gnifie se  justifier  d'une  accusation  par  l'une  des  preuves  judiciaires  en 
usage,  Escondire  a  été  vers  le  xv*  siècle  corrompu,  par  suite  d'une 
fausse  étymologie  en  «  éconduire  »,  et  a  pris  peu  à  peu,  depuis  lors,  le 
sens  de  «  conduire  au-dehors  »  indiqué  par  l'étymologie  qu'on  lui 
supposait. 


100  G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  i  L  L  O  N 

»  fort  OU  d'un  autre  baron  qui  ne  soit  pas  partial  envers 
y>  lui  I.  S'il  refuse,  c'est  qu'il  dédaigne  ton  amitié.  » 

179.  Alors  se  leva  et  parla  Landri  :  (c  Gale,  ce  que  vous 
»  dites  semble  folie.  Tous  les  sages  de  Rome  et  de  Carthage, 
»  les  sept  juges...  2  ne  pourraient  juger  le  droit  ^  pour  de 
»  telles  pertes.  Jusqu'à  la  mer,  il  n'y  a  baron  chevalier  d'au- 
»  cune  famille  qui  n'ait  perdu  quelqu'un  des  siens.  Mais 
))  puisque  Dieu  nous  mit  dans  l'esprit  l'idée  d'un  accord  (?) 
»  la  faisant  apparaître  par  des  signes  visibles  4,  puisque 
»  Charles  te  demande  ton  amitié  par  ses  messagers,  gardons- 
»  nous  de  répondre  une  parole  hautaine,  dure,  outrageante. 
»  Girart  est  devenu  son  homme  lige,  je  fus  présent  à  l'hom- 
Í)  mage,  quand  il  prit  de  lui  en  fief  sa  terre  héréditaire.  Il 
»  reçut  alors  amitié  et  seigneurie  ^  Que  maintenant  le  comte 
»  rentre  dans  son  hommage,  que  le  roi  lui  rende  toute  sa 
»  terre  dans  les  conditions  qui  furent  réglées  lors  du  ma- 
»  riage  ^.  —  Voilà  bien  parlé,  »  dirent  les  sages,  «  c'est  un 
»  homme  de  grand  sens  et  de  courage.  » 

180.  Girart  entend  qu'il  est  blâmé  par  ses  barons,  et  voit 
que  son  oncle  est  irrité.  Il  se  place  debout  auprès  de  lui  : 
»  Oncle,  merci  pour  Dieu  ;  ne  vous  irritez  pas.  Je  ferai  vrai- 


1 .  Q,ui  nel  déport,  cf.  Du  Gange  deportare  i  . 

2.  Ne  li  set  jugeor  del  ren  deufrage  Oxf.,  vers  passé  dans  L.  et 
dans  P. 

3.  Le  texte  (P.  2395)  varie  selon  les  mss.,  mais  je  pense  être  dans  le 
sens.  Juger  le  droit  (cf.  p.  45,  n.  3),  c'est  prononcer  la  compensation, 
l'indemnité  due  pour  un  méfait.  L'orateur  veut  dire  que  pour  un  dé- 
sastre aussi  grand,  il  n'y  a  pas  de  compensation  possible. 

4.  La  tempête  qui  interrompit  la  bataille. 

5.  G'est-à-dire,  si  j'entends  bien,  il  entra  alors  dans  l'amitié  et  dans 
la  seigneurie  de  Gharles. 

6.  Ge  passage  et  plusieurs  autres  (par  ex.  les  paroles  de  l'onde  de 
Girart,  §  177)  sont  en  contradiction  avec  ce  qui  est  dit  au  commen- 
cement du  poëme  des  conditions  obtenues  par  Girart  lorsqu'il  consen- 
tit à  faire  avec  le  roi  l'échange  de  leurs  fiancées  respectives,  voy.  §§  3i 
et '33. 


I 


G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  1  L  L  O  N  I O  I 

»  ment  cet  accord,  puisque  vous  le  voulez. —  C'est  bien,  »  dit 
le  comte  ;  «  or  garantissez-moi  que  vous  ne  vous  dédirez  pas 
»  de  votre  promesse.  Boson,  Fouque  et  Seguin,  avancez;  ju- 
»  rez-moi  cette  promesse;  faites  entrer  dans  le  serment  Gil- 
»  bert  de  Senesgart  et  aussi  Bernart  mon  plus  jeune  fils.  Gar- 
))  dez-le  moi  bien  et  entretenez-le.  Chers  fils ,  observez 
»  toujours  mesure  et  sens;  aimez  votre  seigneur,  portez-lui 
))  foi;  ainsi  vous  ne  perdrez  de  votre  vie  aucun  de  vos  biens. 
))  Allez,  comte,  mandez  au  roi  que  vous  lui  rendrez  tout  ce 
»  que  vous  avez  à  lui;  accordez-vous  avec  lui,  servez-le;  ce 
»  sera  votre  profit,  votre  prouesse,  votre  prix.  » 

i8i.  Girart  quitte  le  conseil,  plein  de  dépit.  Voici  les 
)■)  messagers  qui,  d'un  autre  côté,  viennent  à  lui.«  Sire,  vous 
y>  manderez  à  Charles  ce  que  bon  vous  semblera.  —  Je  ferai 
»  vraiment  accord,  puisqu'on  me  le  conseille,  mais  je  vous 
»  jure  Dieu  et  ses  bontés,  que  je  ne  serai  pas  son  fidèle,  ni 
»  lui  mon  ami,  si  avant  tout  le  duc  n'est  mis  en  dehors  de 
))  l'accord,  de  façon  qu'il  n'ait  '  plus  aucun  lien  d'amitié 
«  avec  lui  ! 

182.  «  Le  roi  et  ses  Français  ont  eu  un  grand  tort,  à  Or- 
))  léans,  quand  j'y  envoyai  des  messagers  2.  On  ne  m'a  ac- 
»  cordé  ni  droit  ni  loi  ^.  Sans  que  je  lui  aie  refusé  de  faire 
»  droit,  ni  fait  aucun  tort,  il  a  occupé  ma  terre  et  mon 
»  pays,  tué  mon  père,  saisi  mon  fief.  Mais  puisque  mon 
»  oncle  Odilon  le  désire,  et  que  les  barons  démon  pays  l'ap- 
»  prouvent,  je  ferai  vraiment  un  accord,  pourvu  que  le  duc 
»  [Thierri]  n'y  soit  pas  compris.  »  Les  messagers  retiennent 
cette  parole  et  s'en  vont  là  où  était  le  roi,  ayant  autour  de 

1.  Le  texte  permet  de  traduire  «  que  je  n'aie  )),  la  première  et  la  troi- 
sième personne  étant  identiques  au  singulier  du  subjonctif  présent, 
mais  le  sens  est  déterminé  par  la  fin  du  §  i83. 

2.  §§  117  et  suiv. 

3.  Ne  drei:^  ne  leis;  le  second  de  ces  deux  termes  s'emploie  souvent, 
de  même  que  le  premier,  au  sens  d'amende,  compensation,  voy.  Du 
Gange,  lex,  IV,  89  c. 


102  GIRART      DE      ROUSSI  LL  ON 

lui  ses  barons  et  ses  marquis.  Tliierri  d'Ascane  s'y  trouvait, 
tout  blessé  qu'il  était.  Il  est,  entre  tous,  le  plus  sage  et  le 
plus  courtois,  et,  quand  il  parle,  on  l'écoute  avec  respect.  Les 
messagers  descendent  là,  et  Charles  les  interroge  :  ce  Dites  ce 
»  qu'il  en  est  ?  » 

i83.  «  Sire,  »  dit  Tibert,  parlant  comme  un  homme  at- 
tristé, «  sans  qu'il  t'eût  fait  tort  ni  refusé  le  droit,  tu  as  oc- 
»  cupé  sa  terre  ;  tu  lui  as  tué  son  père  à  grand  péché,  blessé 
»  à  mort  Odilon,  son  oncle;  toutefois,  pour  l'amour  de  Jésus 
»  qui  fait  partie  de  la  Trinité,  qui  nous  a  fait  paraître  des  si- 
»  gnes  éclatants,  pour  se  conformer  aux  conseils  de  ses  barons, 
»  il  consentirait  à  ce  que  tous  les  torts  fussent  pardonnes. 
»  Là  dessus  tous  »  étaient  d'accord,  mais,  par  une  dernière 
y>  parole,  il  a  ajouté  une  dure  condition,  jurant  Dieu  de 
y>  majesté  qu'il  ne  sera  jamais  ton  fidèle  ni  ton  privé,  si  avant 
«  tout  le  duc  [Thierri]  n'est  excepté  de  l'accord,  de  façon 
»  qu'il  n'ait  plus  amitié  avec  toi. 

184.  —  Par  mon  chef!  »  dit  le  roi,  «  pour  rien  au  monde, 
))  je  ne  voudrais  avoir  commis  une  telle  injustice,  que  le  duc 
»  ait  guerre  sans  moi  !  »  Et  Thierri  répondit  :  «  Sire,  merci  ! 
»  Ne  plaise  à  Dieu,  le  grand  roi,  que  jamais  personne  fasse 
»  guerre  à  cause  de  moi!  Il  y  a  cent  ans  que  je  suis  né,  et 
))  plus  je  crois  -  ;  j'ai  le  poil  blanc  comme  neige.  Chassé  de 
»  France  à  grand  tort,  j'ai  traversé  un  bras  de  mer,  et  sept 
))  ans  je  suis  resté  en  exil  à  Mont-Caucei  ^.  J'y  retourne- 
))  rai,  avec  la  permission  du  roi,  lui  laissant  mes  trois  fils, 
»  Aimon,  Aimeri  et  Andefroi.  Quand  Girart  sera  réconcilié 
»  avec  le  roi,  mes  amis  et  seigneurs,  priez-le  pour  moi,  car 
»  je  veux  me  mettre  entièrement  à  sa  merci.  » 

i85.  A  ces  mots,  Charles  éprouva  une  grande  douleur  : 


1.  Tous  les  conseillers  de  Girart. 

2.  Il  faut  se  souvenir  qu'au  moyen  âge  il  est  rare  qu'on  sache  exac- 
tement son  âge. 

3.  Cf.  p.  go,  n.  3. 


G  I  H  A  H  T      D  K      R  O  U  S  S  I  I,  i.  O  N  I  o3 

))  Mes  comtes,  mes  tidèles  et  mes  comtors  \  évéques,  abbés, 
»  docteurs,  qui  avez  à  me  détendre,  moi  et  mon  royaume, 
))  par  la  foi,  par  l'amour  que  vous  me  devez,  donnez  au- 
»  jourd'hui  à  votre  seigneur  un  conseil  qui  le  sauve  du 
»  déshonneur.  Je  ne  faillirai  pas  au  duc,  à  aucun  jour;  je  ne 
»  voudrais  pas  le  faire  à  l'égard  du  moindre  de  ceux  qui  ont 
»  combattu  avec  moi.  »  Et  le  duc  répondit  avec  une  grande 
douceur  :  «  Ne  plaise  à  Dieu,  au  Rédempteur  que  pour  moi 
»  nos  hommes  soient  en  lutte  avec  les  leurs.  Avant  que  le 
»  duc  [Girart]  fît  la  guerre  à  l'empereur,  ses  ancêtres  me 
))  voulaient  grand  mal,  et  maintenant  ses  fils,  je  le  vois, 
»  m'en  veulent  plus  encore.  » 

i86.  Galeran  de  Senlis  tout  le  premier  parla  au  roi  avec 
sagesse  :  «  Charles,  je  sais  que  Dieu  veut  l'accord  ;  tu  as  vu 
))  que  pendant  la  bataille  il  l'a  fait  paraître,  lorsqu'il  a  dirigé 
»  sur  nous  le  feu  ardent.  Tant  de  barons  sont  restés  [dans  la 
»  bataille]  morts  et  sanglants  que  la  France  ne  s'en  relèvera 
»  pas  de  ton  vivant.  Mais  fais  au  duc  des  conditions  conve- 
))  nables,  car  celui  qui  à  tort  guerroie  longuement,  y  trouve 
»  rarement  son  bénéfice  et  souvent  sa  perte.  Ce  qu'il  obtient, 
»  il  l'achète  cher  et  le  vend  de  même.  Pour  une  fois  qu'il 
))  monte,  il  descend  deux.  Rendez  donc  au  comte  son  cha- 
»  sèment.  —  Faites,  ))  dit  Charles,  c<  à  votre  volonté,  mais 
»  ce  me  sera  une  grande  douleur  si  Girart  ne  lui  pardonne 
))  son  ressentiment  ^.  » 

187.  Le  roi  voulut  chercher  un  autre  arrangement;  il 
s^efForça  d'accorder  le  duc  et  le  comte,  mais  Girart  n^  vou- 
lut aucunement  consentir,  non  plus  que  Boson  d'Escarpion, 
ni  Seguin.  Le  duc  prit  congé  et  se  mit  en  route.  Là  vous  au- 
riez vu  tant  de  barons  pleurer  pour  lui!  Il  me  faut  mainte- 
nant parler  bref.  Evêques  et  pairs,  à  force  de  parlementer. 


1.  Voy.  p.  1 1,  n.   I. 

2.  Son  resseniiment  à  lui   Girart  ;  j'emploie  a  pardonner  »  dans  le 
sens  ancien,  a  faire  grâce  de  ». 


104  GIRART      DE      ROUSSILLON 

réussirent  à  faire  désarmer  les  compagnies  et  à  décider  Girart 
à  se  mettre  aux  pieds  du  roi.  Ils  l'amenèrent  à  jurer  son 
hommage,  à  renoncer  à  toute  rancune,  à  donner  le  baiser  de 
paix  [à  Charles].  Ils  firent  pardonner  la  rancune  des  morts  ^ 
mettre  en  liberté  les  vivants  qui  étaient  prisonniers.  On  réunit 
les  évéques  et  les  abbés  et  on  leur  confie  la  garde  du  champ 
de  bataille,  le  soin  d'enfouir  les  morts,  de  guérir  les  blessés. 
Il  reste  là  tant  de  francs  barons  étendus  morts,  que  la 
douleur  s'étend  au  loin.  Leurs  amis  auront  assez  à  pleurer 
et  dames  et  damoiselles  à  se  lamenter. 

i88.  Jamais  je  n'ouïs  parler  déplus  forte  bataille,  car  il  n'y 
en  eut  telle  depuis  que  Dieu  s'incarna.  Fouque  et  Girart  y 
perdent  chacun  son  père.  Maintenant  nous  n^avons  pas  à 
parler  des  morts  :  à  Dieu  les  âmes,  au  suaire  les  corps! 
Quant  la  guerre  finit,  Girart  fit  faire  de  moutiers  je  ne  sais 
combien,  qu^il  remplit  de  moines  et  de  reliques.  Girart  re- 
tourne chez  lui,  à  Roussillon;  Fouque  et  ses  frères  s'en  vont 
en  Provence;  Charles  le  roi  revient  en  France. 

189.  De  Drogon  il  ne  resta  d'autres  fils  que  Girart,  d'O- 
dilon,  plusieurs  et  de  vaillants  :  ce  furent  Boson  et  Seguin; 
Fouque  et  Bernart,  et  don  Gilbert,  le  comte  de  Senesgart.  Et 
si  Thierri  s'en  va  [en  exil]  à  cause  d^eux,  et  pour  [assurer]  la 
paix,  voulant  la  fin  de  la  guerre,  il  ne  doit  pas  être  appelé  fé- 
lon ni  couard.  On  pria  tant  les  comtes  ^,  des  deux  côtés,  que 
Girart  lui  assigna  un  terme  de  cinq  ans.  Par  suite  [de  cette 
convention]  le  comte  fut  plus  tard  appelé  traître  :  et  pour- 
tant il  agit  sans  détour  ni  ruse,  mais  Boson  d'Escarpion  se 


1.  Feide,  voy.  /aida  dans  Du  Gange;  c'est  le  sentiment  d'inimitié 
que  fait  naître  dans  une  famille  le  meurtre  d'un  de  ses  membres.  Si  la 
/aida  n'est  paspardonnée,  c'est-à-dire  si  ceux  chez  qui  elle  est  née  n'y 
renoncent  pas,  soit  spontanément,  soit  à  la  suite  d'un  accord,  d'un 
plaid  fplacitum),  des  représailles  pourront  être  exercées  et  la  guerre  se 
perpétuera.  G'est  la  vendetta  corse. 

2.  Girart  et  ses  cousins. 


GIRART      DE      ROUSSILLON  Io5 

conduisit  comme  un  chien  ^,  ainsi  que  don  Seguin  son  frère, 
lui  et  Fouchier. 

190.  Gilbert  tint  Senesgart  et  Montargon,  et  Seguin  le 
comté  de  Besançon,  et  don  Boson  la  terre  2  d'Escarpion,  et 
Bernart  le  comté  de  Tarascon  ^,  et  Fouque  le  duché  de 
Barcelone ,  Aoste  et  Suse  et  Avignon  :  le  tout  venait  de 
la  terre  du  vieux  Drogon  "*,  et  Girart  de  Roussillon  en  était 
le  seigneur  suzerain.  Mais  païens  et  Esclavons  lui  en  ont  en- 
levé plus  de  quatre  journées  tout  environ.  Lorsqu'ils  ouïrent 
la  douleur  et  la  rumeur  de  la  lutte  qui  eut  lieu  à  Vaubeton, 
où  moururent  comtes  et  barons,  ils  passèrent  les  ports  [des 
Pyrénées]  sans  obstacle,  et  vinrent  jusqu'à  la  Gironde  tout 
d'une  traite.  Pour  demander  du  secours  sont  venus  quatre 
Gascons  :  deux  vont  à  Girart  et  à  Fouque,  les  autres  deux  en 
France  au  roi  Charles.  Le  roi  est  à  Paris,  en  son  donjon,  en 
un  palais  qui  fut  au  roi  Francion  ^.  Là  il  demande  conseil 


1.  Gaignar^,  rattaché  à  tort  par  Raynouard,  Lex,  rom.,  III,  449,  à 
ga^anh,  et  conséquemment  entendu  au  sens  de  «  pillard  ».  L'opinion 
de  M.  Scheler  qui  rattache  ce  mot  à  gaignon,  mâtin,  chien  de  garde, 
est  au  moins  très  probable  (Bueves  de  Commarchis,  note  sur  le 
V.  3529). 

2.  Ici  et  plifs  bas  je  traduis  owor  par  «  terre  w.  C'est  le  terme  le  plus 
vague  et,  par  conséquent,  celui  qui  rend  le  mieux  l'expression  du  texte. 

3.  Terascon  Oxf. ,  Tarascon  L.,  Tarasco  P.  Ces  formes  excluent 
Tarragone.  Il  ne  peut  être  question  de  Tarascon-sur-Rhône  qui  n'a 
jamais  été  le  chef-lieu  d'un  comté  ni  même  d'une  seigneurie,  non  plus 
que  Tarascon-sur-Ariège. 

4.  Il  semble  qu'ici  le  nom  de  Drogon  ait  été,  par  une  erreur  com- 
mune à  nos  trois  mss.,  substituée  celui  d'Odilon.  En  effet,  c'est  d'Odi- 
lon  leur  père  et  non  de  Drogon  leur  oncle,  que  Gilbert,  Séguin,  Ber- 
nart et  Fouque  avaient  dû  hériter.  En  outre,  les  terres  nommées  ici 
appartiennent  (sauf  Barcelone  dont  la  mention  est  à  la  vérité  inexpli- 
cable) à  la  région  des  Alpes,  tandis  que  les  possessions  de  Drogon 
étaient  en  Espagne  ;  voy.  §§  99,  i34,  137. 

5.  Personnage  fabuleux  duquel,  selon  la  légende  de  l'origine  troyenne 
des  Francs,  ceux-ci  auraient  tiré  leur  nom;  voir  Frédégaire,  dans  Rui- 
nart,  Gregorii  Turon.  opéra,  pp.  349,  yoS. 


I  06  G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  î  L  L  O  N 

au  sujet  du  roi  frison  qui  lui  a  déclaré  la  guerre  ^,  ainsi  que 
les  Saxons.  Les  rnessagers  descendent  tous  au  perron  ;  ils 
entrent  là  où  Charles  se  tient,  et  lui  disent  des  nouvelles  qui 
ne  lui  plaisent  guère. 

191.  Le  premier  parla  un  comte,  don  Anséis  :  «Ah!  Char- 
»  les  Martel,  comme  tu  as  mal  fait  lorsque,  en  Vaubeton,  tu 
»  as  livré  bataille  et  tué  Drogon,  ton  baron. Tu  as  cru  gagner 
»  en  puissance,  et  tu  t'es  affaibli  !  Nous  avons  perdu  les  mar- 
»  ches  que  le  duc  [Drogon]  avait  conquises  ^:  d'un  côté,  te 
»  sont  venus  les  Almoravides,  et,  de  l'autre,  tefontla  gueire 
»  Saxons  et  Frisons.  Si  Girart  ne  te  vient  en  aide,  tu  es 
»  pris.  »  Et  le  roi,  de  tristesse  devint  sombre. 

192.  Ensuite  par  la  Ernaut  ^,  qui  tint  Girone  :  «  Sire  roi, 
))  votre  amour  ne  m'est  pas  profitable.  Là- bas,  du  côté  de 
»  l'Espagne,  tu  m'as  placé  en  bordure  :  je  suis  assailli  par 
»  les  païens  du  monde  entier.  Je  ne  puis  voler  en  France,  je 
»  ne  suis  pas  une  hirondelle,  et  je  n'ose  sauter  en  la  mer  : 
»  elle  est  trop  profonde.  Que  Jésus  confonde  tout  votre  se- 
»  cours  !  Je  ferai  hommage  à  Girart,  par  Dieu  du  monde!  » 
Et  le  roi  ne  trouve  rien  à  lui  répondre. 

193.  Anséis  de  Narbonne  4  parla  en  baron  :  «  Sire  roi, 

1.  Raimbaut,  roi  de  Frise  r  voir  ci-après  g  199.  Il  est  le*  héros  de  tra- 
ditions qui  ne  nous  sont  parvenues  que  fort  incomplètes,  voy.  G.  Paris, 
Hist. poétique  de  Charlemagne,  p.  293. 

2.  Cf.  §  99. 

3.  D'après  P  (v.  2591)  ;  Tenar:^,  Oxf.  et  L.,  ne  me  rappelle  rien.  Er-- 
naut  de  Girone,  au  contraire,  est  un  personnage  épique  qui  figure 
comme  héros  principal  dans  un  poëme  latin  dont  un  notable  fragment, 
mis  en  prose,  nous  a  été  conservé  :  le  fragment  de  la  Haye  ;  voy. 
G.  Paris,  Hist.  poét.  de  Charlem.,  p.  84.  Le  même  personnage  est 
mentionné  par  occasions  en  diverses  chansons  de  geste,  par  ex.  dans 
Aliscans,  éd.  Guessard  et  de  Montaiglon,  vv.  2140,  4i35,  4933,  dans 
Gaufrei,  v.  1 14,  etc.;  voy.  aussi  mes  Recherches  sur  l'épopée  française, 
p.  24  et  25  (ou  Bibl.  de  l'École  des  chartes,  6,  III,  62).  La  leçon  Ernaut 
étant  adoptée,  il  devient  nécessaire  de  traduire  le  Gironde  du  texte 
par  Girone,  et  non,  comme  plus  haut,  §  iqo.  par  Gironde. 

4.  Anséis  est,  comme  Ernaut,  un  personnage  épique  (voir  mts  Recher- 


G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  1  L  1.  O  N  I  O7 

n  aucun  de  nous  ne  te  devrait  aimer.  Croyez-vous  que  mal 
»  agir  vous  fasse  aimer?  Nous  ne  sommes  pas  des  Anglais 
»  d'outre-mer  ^  !  Quand  tu  alas  en  Espagne  à  la  tête  de  ton 
»  armée,  où  je  portai  ton  enseigne  pour  guider,  tu  m'as 
))  laissé  dans  le  pire  lieu  que  tu  as  pu  trouver,  à  Narbonne, 
»  me  chargeant  de  te  la  garder.  Là  m'assaillent  les  païens 
»  d'outre-mer  :  ils  m'ont  fait  clore  et  terrasser  mes  portes  2. 
»  Vous  n'auriez  pas  été  assez  preux,  assez  fort  guerrier  pour 
»  venir  de  France  me  secourir.  Je  me  tiendrai  avec  Girart,  si 
»  Dieu  me  protège  !  »  Et  le  roi  fut  si  affligé  qu'il  ne  sut  que 
faire,  mais  il  demande  son  chevalet  monte. 

194.  Là-dessus,  Charles  est  monté  pour  porter  secours. 
Jamais  un  roi  n'eut  si  grande  valeur.  Il  envoya  ses  messagers 
tout  à  l'entour,  et  manda  ses  barons  et  ses  vavasseurs.  En 
quatre  jours,  il  en  eut  quinze  mille,  qui  se  joignirent  à  lui  à 
Tours.  11  envoya  pour  Girart  en  ce  besoin.  Ce  fut  orgueil, 
félonie  et  malveillance  que  sans  lui  il  commença  la  grande 
bataille,  et  pourtant  Girart  en  eut  l'honneur. 

ches,  p.  25,  note  2),  mais,  d'après  la  chanson  qui  porte  son  nom,  c'est 
l'Espagne,  et  non  Narbonne,  qui  lui  est  confiée  par  Charlemagne.  Le 
discours  qui  est  ici  placé  dans  la  bouche  d'Anséis  conviendrait  donc 
mieux  à  Aimeri  de  Narbonne,  héros  bien  connu  des  chansons  françai- 
ses de  Guillaume  au  court  nez.  La  leçon  Anseïs  (qui  manque  au  ms.  P. 
où  on  lit  simplement  Ducs  de  Narbona,  v.  2599),  semble  la  répétition 
du  nom  du  comte  Anséis  que  nous  venons  de  voir  parler  le  premier  dans 
le  conseil  de  Charles.  Je  suis  donc  porté  à  croire,  contrairement  à  ce 
que  j'ai  dit  dans  mes  Recherches  (l.  l.),  qu'on  peut  corriger  «  Aimeri  de 
Narbonne  »,  quoique  plus  loin  (ms.  de  Paris  v.  4193  et  4222)  Aimeri 
figure  au  nombre  des  vassaux  de  Girart,  et  non,  comme  ici,  parmi  ceux 
de  Charles. 

1.  C'est-à-dire  :  nous  ne  sommes  pas,  comme  les  Anglais,  protégés 
par  la  mer  contre  les  Sarrazins. 

2.  En  cas  de  siège,  on  obstruait  les  portes  par  des  terrassements, 
voy.  Du  Cange  terratus.  Cette  opération  fut  faite  en  1202  par  les  ha- 
bitants de  Mirebeau,  assiégés  par  le  roi  Jean-sans-Terre,  Bouquet, 
XVIII,  g5);  en  1840  par  ceux  de  Tournai  qu'assiégeait  Edouard  III, 
voy.   Froissart,  éd.  Luce,  II,  2  32. 


I08  GIRART      DE      ROUSSI  LLO  N 

195.  Ce  fut  dans  les  brillants  et  longs  jours  de  mai,  à  la 
belle  saison,  que  Charles  livra  bataille  près  de  la  Gironde 
aux  païens  d'Esclaudie  S  une  gent  blonde;  il  y  avait  aussi 
des  Africains,  noirs  comme  l'hirondelle.  Seguran  de  Syrie, 
à  qui  est  Mappemonde  2,  conduit  cette  gent  que  Dieu  con- 
fonde !  De  ces  païens  mauvais  il  y  a  un  tel  nombre  que 
Charles  n'y  voudrait  pas  être  pour  le  monde  entier.  Il  ne 
trouve  personne  qui  réponde  au  cri  de  son  enseigne,  quand 
le  comte  Girart  débouche  de  Vaupréonde,  portant  lance 
acérée  et  targe  ronde.  Sa  première  échelle  et  la  seconde  abor- 
dent ensemble  l'ennemi.  Alors  la  bataille  fut  si  acharnée, 
que  l'eau  est  rouge  du  sang  qui  coule  vers  la  mer  ^. 

196.  Jamais  vous  ne  viles  roi  aussi  désolé,  quand  Girart 
le  comte  aborda  l'ennemi.  Jamais  je  ne  vis  baron  si  preux, 
si  dur,  ni  si  grande  prouesse  de  comte.  Tout  le  jour  ils  se 
battent  jusqu'à  la  brune.  A  la  nuit  tombante  4,  les  Turcs 
sont  vaincus,  les  païens  et  les  Africains  du  roi  Seguran,  et 
aucun  n'échappa   sinon  par  la  fuite. 

197.  La  bataille  est  gagnée  et  la  lutte  terminée  et  Girart 

1.  JJEsclaudie  est  mentionnée,  d'une  façon  fort  peu  précise,  dans 
Ogier,  V.  12020,  et  dans  la  Prise  de  Rome,  v.  76  (Romaina,  II,  7). 
Dans  ce  dernier  texte  il  est  dit  de  Laban,  père  de  Fierabras  : 

L'Arabie  tient  tote  desque  la  Rouge  mer, 
Et  Aufrike  et  Europe,  Esclaudie  sa  pier. 

Est-ce  le  pays  des  Esclaus  ou  Esclavons  icf.  §  190)?  l'épithète 
«  blonde  n  serait  en  faveur  de  cette  interprétation.  V  Esclaudie  est  sou- 
vent nommée  dans  un  poëme  moins  ancien,  le  Chevalier  au  cygne,  éd. 
ReifFenberg,  vv.  9425,  io55;  11690,  14Ò21,  etc.  Dans  le  même  poëme 
est  indiqué  un  fleuve  d' Esclaudie  qui  serait  voisin  d'Ascalon,  vv.  21764, 
33234.  Un  fabuleux  roi  d'Esclaudie  est  mentionné  dans  le  Bastart  de 
Bouillon,  V.   3043, 

2.  Fist  la  pennunde  Oxf.,  est  évidemment  corrompu;  Jist  Mape- 
monde  L.,  n'est  pas  clair;  je  suis  P.  (v.  2626)  cui  er  Mapmonda,  le- 
çon qui  n'est  pas  non  plus  bien  satisfaisante. 

3.  C'est  d'après  P.  (v.  2635)  l'eau  de  la  Gironde. 

4.  D'après  P.  (v.  2641);  u  à  l'aube  apparaissante  ^)  Oxf.  L 


(i  I  R  A  R  T      i:»  E      R  O  U  S  S  I  L  L  O  N  I  O9 

est  revenu  du  combat,  avec  lui  mille  chevaliers  de  ses  privés, 
qui  ont  perdu  leurs  lances,  et  ébréché  leurs  épées;  ils  les 
portent  nues,  ensanglantées;  elles  ne  rentreront  au  fourreau 
qu'après  avoir  été  lavées,  fourbies  avec  un  linge  et  essuyées. 
Par  le  conseil  de  Fouque.  qui  est  plein  de  sagesse,  le  butin  en- 
tier fut  présenté  à  Charles,  et  celui-ci  dit  :  «  Comte  Girart, 
y>  prenez  le  tout,  et  le  distribuez  à  ceux  de  vos  hommes  que 
»  vous  aimez  le  mieux.  Par  vous,  comte,  je  serai  estimé, 
»  respecté,  craint  et  redouté,  et,  à  moins  que  vous  ayez  du 
))  ressentiment  pour  moi,  je  vous  aimerai  plus  qu'homme 
»  au  monde.  —  Et  moi  de  même,  »  dit  Girart,  «  s'il  vous 
))  plaît.  »  Leur  amitié  n'eût  jamais  été  rompue,  sans  Boson 
d'Escarpion,  qui  les  a  divisés.  Ce  fut  son  malheur  et  son  pé- 
ché, car  par  suite  il  en  mourut,  et  Girart  le  comte  fut  des- 
hérité, son  château  détruit  et  ruiné. 

198.  Si  grande  était  l'amitié  de  Girart  et  du  roi,  que  celui- 
ci  l'emmena  avec  lui  en  France  à  Saint- Rémi.  Il  lui  dit  tous 
ses  secrets,  tant  il  l'aime  et  se  fie  à  lui.  Désormais  Girart 
peut  faire  en  France  le  tort  et  le  droit.  Il  n'y  a  si  puissant 
homme,  dès  qu'il  s'élève  contre  lui,  qui  n'ait  forfait  sa  terre 
et  son  pays  :  on  la  donne  à  Girart  le  riche  marquis.  Le  comte 
fait  à  son  gré  justice  de  tous, 

199  Í.  Le  comte  et  le  roi  sont  si  bien  ensemble  qu'il  n'y  a 
baron  en  France  ni  en  Vermandois,  en  Berry  ni  en  Auvergne 
ni  en  Forez,  s"il  a  commis  tort  ou  déloyauté  envers  Charles, 
qui  n'ait  forfait  sa  terre  et  son  pays.  On  la  rend  à  Girart  le 
riche  marquis.  Ainsi  dura  bien  leur  entente  soixante  mois, 
sans  que  Girart  fît  au  roi  rien  qui  lui  pesât;  bien  au  contraire 
il  se  battit  pour  lui  contre  trois  païens,  et  lui  soumit  de  vive 
force  Raimbaut  le  frison  2.  Le  terme  est  arrivé  qu'il  a  im- 

1.  Cette  laisse  et  la  précédente,  l'une  en  ei  et  l'autre  en  eis,  devaient 
originairement  n'en  former  qu'une. 

2.  Rabeu  lefreis  Oxf.,  Robrieulo  fres  Paris,  manque  dans  le  ms. 
de  Londres.  L'identification  que  je  propose,  Rambaut  de  Frise  (voyez 
ci-dessus,  p.  106,  note  i).  est  conjecturale. 


IIO  GIRART      DE      ROUSSI  LLON 

posé  à  Thierri  ^  et  Charles  lui  demanda  merci  pour  son  duc. 
Et  Girart  lui  pardonne  tout  ce  qu'il  a  forfait.  Alors,  sans  re- 
tard ,  fut  mandé  Thierri  à  Saint-Denis  en  France  ;  Girart 
y  fut.  Ce  fut  un  malheur  pour  le  duc,  d'être  retourné  en  son 
pays,  il  en  mourut  par  un  véritable  meurtre  ;  et  ce  fut  félonie 
et  déloyauté. 

200.  Charles  manda  sa  cour,  et  elle  fut  grande  :  composée  de 
barons  lorrains,  allemands,  liois,  4e  français,  de  normands. 
Thierri d'Ascane,  revenu  de  l'exil,  y  était,  le  sage,  le  droiturier, 
le  vieillard  aux  cheveux  gris,  qui  jamais  n'avait  prononcé 
un  jugement  injuste,  à  son  escient,  ni  reçu  de  loyer  la  valeur 
d'une  paire  de  gants.  Il  était  accompagné  de  ses  deux  en- 
fants :  Girart  les  prit  pour  ses  hommes  et  ses  recommandés. 
Ce  jour-là  Boson  les  occit  en  traître.  Ainsi  recommença  l'ini- 
mitié et  la  lutte  et  la  guerre  mortelle  pires  qu'avant. 

20  1 .  Le  duc  est  revenu  du  lointain  exil,  du  sommet  de  la 
montagne  de  Mont-Causil  ^.  Charles  manda  sa  cour  à  Méra- 
vil  4.  Boson  et  Seguin  et  leurs  damoi'seaux  s'y  rendent  :  si  les 
pères  ont  eu  guerre,  les  fils  l'auront  à  leur  tour.  Boson  coupa 
la  tête  à  Thierri,  et  par  là  recommença  la  guerre.  Mille  hom- 
mes en  moururent  en  une  plaine,  et  dix  charretées  de  lances 
en  furent  brisées  en  une  mêlée,  et  Charles  en  fut  poursuivi 
à  travers  un  champ  :  sans  le  château  de  Roussillon,  il  était 
mort  5. 

202.  Vous  avez  oui  la  guerre  de  Charles  et  de  Girart  de 
Roussillon,  comment  Boson  d'Escarpion  la  causa  en  donnant 


1.  Le  terme  de  cinq  ans  dont  il  a  été  parlé  plus  haut,  §  189. 

2.  Cf.  §  112. 

3.  Cf.  plus  haut,  §  184. 

4.  Merevil  Oxf.  L.,  Meravil  Paris;  je  ne  sais  quel  est  ce  lieu  : 
je  ne  trouve  rien  qui  s'en  rapproche  dans  la  liste  des  palatia  regia 
de  Du  Cange.  P. -ê,  est-ce  un  nom  commun.  «  à  merveille  »,  une  cour 
merveilleusement  nombreuse  ? 

5.  Ceci  fait  allusion  à  un  fait  de  guerre  qui  sera  conté  plus  loin 
(P.  V.  5841  et  suiv.). 


GIRART      DE      ROUSSILLON  III 

asile  au  marquis  Fouchier  qui  enleva  les  chevaux  de  Charles  ' , 
sous  Montargon,  quand  le  roi  était  au  siège  de  Roussillon  ; 
vous  avez  entendu  celle  de  Thierri  le  duc,  le  riche  baron,  de 
la  bataille  de  Vaubeton  où  il  tua  Drogon  et  Odilon,  l'un  père 
de  Girart,  l'autre  de  Fouque;  ses  enfans  ~  furent  bons  che- 
valiers, et  tels  [d'entre  eux]  qui  étaient  [au  temps  de  la  ba- 
taille de  Vaubeton]  de  jeunes  hommes,  ont  grandi  et  sont 
maintenant  chevaliers.  A  un  lundi  de  Pâques,  ils  rencon- 
trent Thierri  à  la  cour  du  roi  Charles  :  pourquoi  menti- 
rais-je?  ils  le  tuèrent. 

203.  Ce  fut  à  unes  Pâques,  ce  m'est  avis,  que  Charles  tint 
cour  plénière  à  Paris.  Thierri,  le  duc  d'Ascane,  y  fut  occis. 
Boson  d'Escarpion  lui  mit  sa  lance  dans  le  corps,  vengeant 
ainsi  son  père  et  son  oncle.  Ainsi  recommença  la  guerre  qui, 
depuis  ce  jour,  ne  put  être  terminée  par  un  accord. 

204.  Ce  fut  un  lundi,  le  premier  jour  de  la  semaine. 
Charles  tint  sa  cour,  grande  et  puissante,  à  Paris,  en  sa  salle 
qui  est  vaste  et  ancienne.  Après  avoir  mangé,  le  roi  fait  la 
sieste.  Les  damoiseaux  vont  jouter  à  la  quintaine,  aval, 
sous  la  cité,  auprès  de  la  source.  Entre  eux  s'éleva  une 
dispute,  ils  tuèrent  Thierri,  le  duc  d'Ascane  :  Don  Boson 
d'Escarpion,  qui  tint  Jordane  ^,  lui  enfonça  sa  lance  par 
les  entrailles,  lui  et  tels  soixante  autres  desquels  aucun  ne 
s'en  vante.  Le  duc  ne  vécut  pas  jusqu'au  lendemain  au 
jour;  mais  ensuite  Hugues  de  Monbrisane  le  vengea,   par 


1.  Cf.  ci-dessus  §  Sg.  Toutefois,  dans  ce  passage,  il  est  simplement 
conté  que  Fouchier ,  ayant  enlevé  à  Charles  des  chevaux  et  divers 
objets  précieux,  mit  son  butin  en  sûreté  à  Escarpion,  le  château  de 
Boson;  mais  il  n'est  nullement  dit  que  cette  circonstance  ait  été  la 
cause  de  la  guerre,  qui  était  déjà  commencée  avant  cet  épisode.  Le 
poète  dit  seulement  que  ce  fut  là  une  action  qui  porta  malheur  à 
Girart. 

2.  Les  enfants  de  Thierri,  cf.  g§  1 12  et  200. 

3.  Leçon  de  L.  et  de  P.  (v.  2744);  Cordane  Oxf.;  je  ne  saurais 
identifier  ce  nom . 


112  GIRART      DE      ROUSSILLON 

le  conseil  de  Gautier,  le  fort,  de  Brane  ^.  Cette  vengeance 
ne  fut  point  accomplie  d'une  façon  hionleuse,  mais  en  champ 
de  bataille,  où  vous  auriez  vu  plus  de  mille  hommes  par  la 
plaine  frappés  au  cœur  ou  à  la  tête. 

205.  Sous  Paris,  en  un  champ,  une  quintaine  fut  établie 
par  trahison.  C'est  Boson  et  Seguin  de  Besançon  qui  la  firent. 
Les  fils  de  Thierri,  tout  jeunes  gens,  y  vont,  l'un  portant  une 
badine,  l'autre  un  javelot.  Ils  se  rendent  vers  la  mesnie  que 
Dieu  puisse  maudire!  Boson  enleva  à  chacun  la  tête  sous  le 
menton.  Pour  cela  recommença  une  guerre  qui  ne  fut  point 
terminée  par  un  accord,  jusqu'à  tant  que  Boson  d'Escarpion 
fut  tué,  Charles  pourchassé  par  une  plaine,  et  Girart  expulsé 
de  sa  terre,  obligé,  par  la  suite,  de  porter  du  charbon  dans  les 
bois. 

206.  Les  fils  de  Thierri  portent  là  des  badines  pelées^  ;  la 
mesnie  de  Boson  des  targes  roées;  sous  leurs  gonelles  ils  ont 
des  broignes  safrées  ^.  Us  dressèrent  leurs  embûches  à  Saint- 
Germain  4.  Là  ils  leur  ont  coupé  la  tête,  et  pour  cela  re- 
commencent les  guerres  si  acharnées,  que  cent  mille  hommes 
sortirent  de  leurs  pays  ^,  et  seulement  des  chefs  il  y  eut  cinq 
cents  charretées,  par  suite  de  quoi  la  contrée  est  dévastée  et 
réduite  en  désert. 

207.  Les  fils  de  Thierri  portent  là  des  bliauls  froncés, 
ceux  de  la  mesnie  de  Boson  ont  revêtu  sous  leurs  gonelles 
des  hauberts  forts  et  à  triple  maille.  Ceux  qu'ils  vont  pren- 
dre en  trahison  se  rendent  à  la  mesnie.  Boson  coupa  à  cha- 


1.  C'est  ce  que  nous  verrons  plus  loin  (P.  v.  63o2).  Le  nom  de 
«  Monbrisane  »  semble  mis  ici  pour  la  rime,  car  il  ne  reparaît  pas  dans 
le  récit  de  la  mort  de  Boson.  11  n'est  pas  question,  non  plus,  dans  ce 
récit/de  Gautier  de  Brane  (de  Braine?). 

2.  Verges  peladas;  c'est  un  symbole  de  paix,  de  même  que  les 
verges  blanches  citées  par  Du  Gange  sous  virga. 

3.  Golorées  en  bleu  avec  du  safre  (oxide  de  cobalt). 

4.  Saint-Germain-des-Prés. 

5.  Appelés  parle  service  militaire. 


GIRART      DE      ROUSSILLON  Il3 

cun  d'eux  la  tête,  puis,  le  parjure,   il  tua   sans   risque  leur 
père,  le  duc  Thierri  d'Ascane. 

208.  Charles  entre  en  sa  chambre  pour  se  reposer;  le  duc 
Thierri  d'Ascane  s'en  alla.  Il  ne  savait  mot  de  la  mêlée, 
lorsqu'il  l'entendit,  ni  de  ses  jeunes  tils  qu'il  aimait  tant.  Il 
y  courut  pour  les  séparer.  Boson  et  Seguin  qui  le  cherchaient 
le  rencontrent  :  ils  baissent  leurs  lances  et  le  frappent. 
Vous  eussiez  entendu  le  bruit  du  fer  qui  grince  et  s'ébrèche 
en  passant  au  travers  du  corps  de  Thierri.  La  vie  du  baron 
ne  put  durer,  et,  sans  qu'aucun  des  siens  pût  lui  venir  en 
aide,  l'âme  lui  partit  du  corps. 

209.  Charles  ouït  la  mêlée  et  sortit  au  cri.  Il  demanda  son 
haubert  et  le  revêtit.  Sur  son  chemin,  il  trouva  le  duc  mort. 
Avant  qu'il  fût  arrivé,  Bosori  et  les  siens  s'étaient  enfuis. 
Voici  Girart  revenu  à  Roussillon.  Charles  le  rend  responsa- 
ble [du  meurtre]  :  il  dit  que  Girart  a  été  de  connivence  :  s''il 
ne  s'en  escondit  ^  pas  par  bataille  ^,  avant  un  mois  accom- 
pli, il  (Charles)  aura  saisi  le  fief  que  Girart  tient  de  lui.  Pour 
commencer,  il  prend  celui  de  Fouque  et  l'occupe  (?).  Ne 
croyez  pas  que  Girart  s'oublie  :  loin  de  là,  il  fera  guerre  au 
roi,  dit-il. 

210.  Ils  ont  tué  Thierri  le  duc,  le  riche  baron,  et  le  bruit 
se  répand  en  France  que  c'est  Boson  et  les  siens  qui  l'ont  tué 
à  la  cour  du  roi.  Boson  s'en  est  allé  à  Escarpion.  Il  avait  là 
deux  châteaux  près  de  Montargon.  Il  confia  l'un  à  Seguin, 
l'autre  à  Fouque.  Quand  Charles  l'apprit,  il  ne  fut  pas  con- 
tent. Ainsi  recommença  la  guerre  et  la  lutte. 

211.  Ils  ont  tué  Thierri  le  duc,  le  seigneur  d'A  scane  ;  Don 
Boson  d'Escarpion  lui  a  mis  sa  lance  [par  le  corps],  prenant 
vengeance  pour  son  père  et  pour  son  oncle.  C'est  pour  cela 
que  Charles,  par  la  suite,  faillit  être  pris,  et  que  Girart  dut 
quitter  son  pays  'K  La  haine  dura  vingt  ans   sans  qu'il  (Gi- 

I .  Voy.  p.  99,  n.  1. 

2  .  Le  combat  judiciaire. 

6.  Evénements  déjà  annoncés  au  ^    ioi\. 


114  GIRART     DE     ROUSSILLON 

rart)  osât  se  montrer  dans  le  royaume  de  France,  jusqu'à  ce 
que  les  jeunes  gens  furent  devenus  chenus  et  que  Hugues  eut 
tué  Boson  '. 

212.  Comme  le  père  de  Hugues  était  frère  de  Thierri, 
Boson  et  Hugues  furent  ennemis  acharnés.  Ils  se  rencontrè- 
rent en  bataille,  comme  je  vous  dis,  et  là  où  ils  se  reconnu- 
rent, pas  un  ne  recula  (?)  :  ils  coururent  se  frapper  avec  telle 
violence  que  celui  qui  tomba  resta  sur  le  terrain.  Ainsi 
Hugues  vengea  son  oncle  comme  son  ami. 

2  1 3.  Aimon  ,  Aimeri  et  Andefroi  étaient  neveux  de 
Thierri  :  ils  avaient  été  élevés  chez  lui  2.  C'est  lui  qui  les 
avait  armés  et  équipés.  Il  ^  alla  crier  merci  au  roi  Charles  : 
«  Sire,  laisse  moi  mener  ta  mesnie  avec  moi.  J'aurai  demain 
»  vengé  mon  oncle,  je  crois.  »  Et  Charles  lui  répond  :  «  J'y 
»  consens.  )>  Ce  fut  une  parole  funeste. 

214.  «  Un  messager  m'est  venu  d'Avalon,  [m'annonçant] 
«  que  ce  soir  Girart  se  dirigera  du  côté  de  Dijon  [et  doit 
«  passer  par  Roussillon  ^].  Je  mettrai  mon  embuscade  a 
))  Clarençon  ^.  Que  Boson  entre  à  Escarpion,  que  Seguin 
«  s'en  aille  vers  Besançon,  que  Fouchier  s'en  retourne  vers 
«  Montargon  [ou  que  Girart  entre  à  Roussillon],  sur  le 
))  premier  de  tous  ^  que  Dieu  m'abandonnera,  je  prendrai  la 
yy  vengeance  de  mon  oncle.  »  Et  Charles  répondit  :  «  Je  te 
»  le  permets.  »  Ce  fut  la  parole  qui  fit  tout  le  mal. 

21 5.  Aimon,  Aimeri  et  Andefroi  montent  aussitôt  avec  la 
mesnie  du  roi.  Ils  furent  quatre  cents,  tous  français,  embus- 

i.Cf.  §  204. 

2.  Cf.  §  107. 

3.  L'un  des  trois  neveux  de  Thierri;  on  ne  dit  pas  lequel.  P.  (w. 
283o-2)  a  corrigé  cette  négligence  en  mettant  les  verbes  au  pluriel,  ce 
qui  l'entraîne  à  un  changement  arbitraire  à  la  rime  du  v.  283 1. 

4.  Ici  et  deux  lignes  plus  loin,  ce  qui  est  entre  [  ]  ne  se  trouve  que 
dans  P.  (vv.  2837,  2842.) 

5.  Valanço  P.  (v.  2838.) 

6.  Des  trois,  selon  Oxf.  et  L.-qui  ne  mentionnent  ici  que  Boson, 
Seguin  et  Fouchier. 


à 
I 


G  I  R  A  R  T      I)  F      K  O  U  S  S  I  L  L  O  N  I  I  5 

qués  dans  les  bois  épais  d'Escarpion.  Ils  mirent  pied  à  terre 
en  dessous  du  chemin  et  y  restèrent  toute  la  nuit  jusqu'au 
jour.  Mais  Girart  n'y  passa  point  ni  personne  envoyée  par  lui, 
ni  Boson  d'Escarpion,  ni  aucun  des  siens.  Les  hommes  de 
l'embuscade  remontèrent  à  cheval  sans  avoir  rien  fait'.  Gi- 
rart l'apprit,  et  j'ose  dire  qu'il  en  fut  irrité.  «  Le  roi  )),  dit- 
il,  c(  me  jette  hors  de  sa  fidélité  ',  lorsque,  sans  m'avoir  défié, 
«  il  m'a  dressé  une  embuscade!  » 

216.  La  nuit  se  leva  le  marquis  Fouchier  ;  avec  lui  il  mena 
douze  2  valets.  Il  les  fait  vêtir  de  peaux,  comme  des  gar- 
çons, et  se  rend  à  Paris.  La  nuit  venue,  ils  montèrent  dans 
la  salle  [du  palais  du  roi]  par  les  escaliers,  pénétrèrent  en  la 
chambre  ^  voûtée,  sous  le  toit,  et  enlevèrent  à  Charles  de 
grandes  richesses.  Ils  emportent  trois  cents  hanaps  de  l'œu- 
vre du  roi  Salomon  4  et  le  heaume  et  la  broigne  de  Meiron  ^ 
que  le  roi  Alexandre  prit  aux  Turcions  ^.  La  nouvelle  en 
fut  contée  à  Charles,  le  matin  comme  il  venait  de  faire  ses 
oraisons.  Et  Charles  jura  par  le  Dieu  du  ciel  qu'il  détruirait 
les  lâches,  les  misérables,  et  que  Girart  nommément  et  ses 
brigands,  s'il  ne  lui  rend  son  avoir  et  les  voleurs,  perdrait 
Val-Nubie  1  et  Besançon. 

217.  Charles  revient  de  prier  avant  le  lever  du  soleil;  après 
avoir  ouï  la  messe  à  Saint-Marcel  8,  il  est  rentré  dans  sa 
chambre  voûtée  qui  est  ornée  de  marbre  jaune,  blanc  et  ver- 


1.  Au  sens  du  droit  féodal.  Ceux-là  sont  dans  la  fidélité  du  roi  qui 
lui  ont  prêté  le  serment  de  foi,  qui,  en  retour,  lie  la  partie  qui  le  reçoit. 

2.  200  selon  P.  (v.  2860). 

3.  La  chambre  à  coucher  de  Charles. 

4.  Cf.  p.  35,  n.  2. 

5.  Nerios  dans  P.  (v.  2869);  ^^  passage  manque  dans  L. 

6.  Je  ne  vois,  dans  les  divers  poëmes  d'Alexandre,  rien  à  quoi  puisse 
s'appliquer  cette  allusion. 

7.  Leçon  de  P.  (v.  2877);   Vaurubes  Oxf.,  Valnubes    L.  Je   ne  sais 
quel  est  ce  lieu. 

8.  Saint-Maiircil  Oxf. 


l  I  6  G  I  R  AR   I       DK      R  O  U  S  S  I  L  I.  O  N 

meil.  C'est  là  que  le  roi  est  entré  avec  ses  fidèles,  à  qui  il  de- 
mande conseil  au  sujet  de  Girart. 

218.  Le  roi  entre  en  sa  chambre  q ui  est  telle  qu'on  n'en  vit 
jamais.  Elle  est  voûtée  et  toute  revêtue  de  précieux  métal, 
et  décorée  symétriquement  de  mosaïques.  Merveilleux  en 
sont  les  vitraux  qui  luisent  plus  que  l'étoile  du  matin.  Le 
pavement  en  est  de  marbre  taillé  K  Là  est  entré  le  roi  avec  ses 
vassaux,  comtes,  vicomtes,  évéques  et  riches  seigneurs,  parmi 
eux  le  vicomte  de  Limoges,  Giraut,  fils  d'Audoïn  et  neveu 
de  Foucaut,  guerrier  vaillant,  preux,  fort  et  hardi,  qui  sait 
donner  conseil  bon  et  loyal  en  homme  élevé  en  cour  royale^. 
Le  roi  parla  de  ce  qui  lui  tenait  le  plus  à  cœur,  prenant  con- 
seil au  sujet  de  Girart  à  qui  il  en  veut. 

219.  Charles  manda  tous  les  chefs  de  sa  nation.  Ils  vin- 
rent à  lui  au  nombre  de  cent,  et  se  tinrent  en  sa  chambre, 
sur  le  pavement.  Le  roi  leur  dit  à  tous  ensemble  :  «  Sei- 
»  gneurs,  qui  sait  et  entend  le  droit,  me  donne  conseil  sin- 
»  cèrement,  le  mieux  qu'il  pourra.  En  cette  cour  on  m'a  fait 
»  cette  honte  qu'on  m'a  tué  Thierri  le  duc,  un  mien  parent; 
))  on  m'a  enlevé  mon  or  cuit  et  mon  argent.  J'en  rends  Gi- 
»  rart  responsable.  Je  dis  qu'il  l'a  comploté,  quUl  l'a  voulu. 
»  S'il  ne  s'en  défend  par  bataille,  il  ne  s'écoulera  pas  un 
»  mois  que  je  n'aie  saisi  le  fief  qu'il  tient  de  moi  ^!  »  Quand 
il  a  parlé,  les  barons  répondent  doucement,  et  quiconque 
a  un  conseil  à  donner  le  donne  sans  tarder. 

1.  Taillât  d'avaii  Oxf.  et  P.  (v.  2890).  Je  ne  saisis  pas  le  sens  pré- 
cis de  d^avau. 

2.  On  voit  figurer  en  divers  actes,  de  970  à  988,  un  vicomte  de  Limo- 
ges qui  porte  ce  nom,  mais  dont  les  relations  de  parenté,  à  la  vérité 
assez  peu  assurées,  ne  paraissent  pas  avoir  été  celles  qui  sont  ici  indi- 
quées ;  on  sait  seulement  que  son  père  s'appelait  Hildegarius 
(=  Audegier);  voy.  R.  de  Lasteyrie,  jE/Mííe  sur  les  comtes  et  vicomtes 
de  Limoges  (Paris,  1874),  P-  80  (où  le  passage  de  G.  de  Rouss.  est  cité), 
et  le  même,  dans  le  Bulletin  de  la  Société  scientifique  de  Brive, 
II  (1880),  5o. 

3.  Cf.  g  209. 


GIRART      DE     ROUSSI  LI.O  II7 

220.  Le  premier  qui  prit  la  parole  fat  un  comte,  don 
Emois  :  «  Sire  roi,  pourquoi  mentirais- je?  Boson  d'Escar- 
»  pion  a  tué  Thierri;  mais,  si  Girart  n'en-  a  rien  su,  n'a  pas 
»  été  de  connivence,  s'il  peut,  comme  un  homme  sage,-  s'en 
»  escondire,  il  ne  doit  pas  perdre  une  aune  de  sa  terre.  — 
Par  mon  chef,  »  dit  Charles,  «  puis  se- je  l'entendre  parler 
»  ainsi  !  Je  ne  lui  demande  rien  de  plus  que  de  se  défendre, 
»  mais  il  ne  le  pourrait  faire,  pour  tout  Paris!  —  Alors,  » 
reprend  l'autre,  «  je  n'ai  plus  rien  à  ajouter,  et  je  m'en  tiens 
»  à  ce  que  j'ai  dit. 

221.  —  Conseillez-moi,  barons,  pour  1' amour  de  Dieu.  Il 
»  s'agit  de  Girart  qui  m'a  trompé,  de  Girart  qui  naguère 
»  avait  pour  moi  tant  d'affection.  Comme  je  ne  me  défiais 
))  pas  de  lui,  il  m'a  fait  cette  honte,  ce  déshonneur,  de  tuer 
»  Thierri  d'Ascane,  le  meilleur 'de  mes  fidèles,  à  qui  moi  et 
))  mes  frères  avions  donné  notre  ^  sœur.  C'est  pour  cela  que 
»  je  vous  demande  conseil,  seigneurs.  Puisqu'il  est  un  traî- 
»  tre  prouvé,  je  ne  lui  laisserai  pas  un  château,  pas  une 
»  tour;  il  ne  lui  restera  pas,  si  je  puis,  une  maison  de  sa 
))  terre  ! 

222.  ((  Je  vous  en  prie  tous  qui  êtes  ici  présents,  pour 
))  Dieu  !  qui  sait  conseil  me  le  donne,  au  sujet  de  Girart,  ce 
))  comte  de  Koussillon,  qui,  le  jour  où  il  avait  mangé  en  ma 
)>  maison,  prémédita  la  mort  de  mon  baron,  la  trahison  à 
»  laquelle  succomba  le  duc  Thierri,  tué  en  ma  cour  par  les 
))  mains  de  Boson.  11  n'y  a  en  ma  cour  chevalier,  brave  ou 
))  lâche,  bon  ou  mauvais,  que  je  ne  prouve  mauvais  et  félon 
)^    s'il  me  donne  un  démenti  !  » 

22  3.  Le  premier  à  prendre  la  parole  fut  Arman  de  Beau- 
moncel  2  :  il  parla  en  jeune  homme  irréfléchi  :    «  Sire,  je  ne 


1.  P.  «2932)  :  «  à   qui  j'avais  donné  ma   sœur.    »    Le    vers  manque 
dans  L. 

2.  Beaumoncel   est  un    nom  de   lieu    qui  existe  dans  le  Calvados, 
Eure  et  la  Sarthe. 


Il8  GIRART      DE       ROUSSILLON 

»  m'étonne  pas  si  Girart  vous  trompe.  Son  père  et  son  aïeul 
furent  toujours  félons  ^.  Mais  mandez  votre  gent  jusqu'à 
Clarmel  2,  de  Guiterne  en  France  jusqu'à  Creil,  et  qu'ils 
chevauchent  tous  ensemble.  S'ils  rencontrent  un  château 
en  plaine,  qu'ils  l'attaquent  incontinent.  Amenons  là  tant 
de  jeunes  damoiseaux  que  le  champ  en  devienne  rouge  de 
))  sang.  Et  qui  trouvera  Girart,  ne  perde  pas  de  temps, 
))  mais  lui  coupe  la  tête,  au-dessous  des  cheveux  !  Puis,  qu'ils 
»  aillent  loger  à  Mont-Espel  ^,  qu'ils  lui  enlèvent  Roussillon 
h  et  Saint-Maurel.  Tu  ne  feras  pas  la  paix,  si  tu  veux  m'en 
»  croire,  jusqu'à  ce  que  tu  l'aies  écrasé,  lui  et  Amel  4. 

224.  —  Je  sais  bien  ce  qu'il  y  a  de  mieux  à  faire  ^,  )>  dit 
Charles.  «  Je  ne  sais  quel  sera  le  [dernier]  jour  de  moi  ni  de 
w  Girart,  mais  voici  que  mai  viendra  après  le  temps  de  Pâ- 
))  ques,  que  l'herbe  aura  poussé  au-dessus  des  fleurs  ;  alors 
))  nous  verrons  ce  que  sauront  faire  ces  vantards  pour  prouver 
))  leur  vaillance,  la  mesnie  de  Girart  aux  chevaux  rapides  ef 
»  bons  coureurs.  Moi,  j'ai  telle  confiance  en  Dieu  le  roi  des 
»  cieux,  que  si  nous  nous  rencontrons  en  plaine,  les  nôtres 
»  et  les  leurs,  c'est  eux  qui  trembleront  devant  la  mort.  »   , 

225.  Alon  de  Vaubeton,  le  fils  de  Tibert,  fut  présent  au 
conseil.  Il  se  leva,  car  c'était  un  chevalier  qui  parlait  bien  et 
savait  donner  bon  conseil  à  qui  voulait  l'en  croire  :  «  S'il  est 
»  vrai  que  Girart  a  mené  ici  Boson,  ça  été  pour  lui  unedou- 
))  leur  que  Boson  eût  tué  Thierri.  Il  n'en  sut  rien,  il  ne  l'a 
»  pas  voulu,  ni  conseillé.  Depuis  ce  méfait,  il  ne  lui  a  pas 
»  donné  asile.  Girart  doit-il  donc  périr  parce  que  Boson  a 


1.  C'est  la  première  fois  que  cette  accusation  fut  portée  contre  Dro- 
gon,  le  père  de  Girart.  Quant  à  l'aïeul  de  celui-ci,  nous  ne  le  coAnais- 
sons  pas. 

2.  CarmelL.,  CahneilliP.  (v.  2960),  lieu  que  je  ne  puis  identifier. 

3.  Le  même  que  le  Mont-Espir  du  j^  i3o  t 

4.  Aimel  L.,  «  lui  et  sa  gent  »,  ce  qui  détruit  la  rime,  P.    v.  2963. 

5.  Mol  à  mot  «  je  sais  bien  laJleurdG  cela  >'. 


G  I  R  A  R  T      D  K      R  O  U  S  S  I  1,  L  O  N  I  I  () 

»  péché?  »  Et  le  roi,  à  ces  mots,  s'irrita.  «  La  rogne  dans  la 
»  barbe  '  de  qui  pense  ainsi  et  juge  de  la  sorte  sans  savoir  ! 
»  Girart  tient  mon  avoir  qu'il  m'a  enlevé.  C'est  lui  qui  a 
»  envoyé  le  larron  qui  Ta  emporté;  de  chez  lui  est  venu  le 
»  larron  et  c'est  près  de  lui  qu'il  est  retourné  -.  »  Là-dessus 
la  cour,  jugea  que  Girart  avait  tort,  et  Alon  de  Vaubeton 
ne  dit  plus  mot. 

226.  Le  vicomte  de  Saint-Martial  ^  parla  ensuite,  comme 
il  convient  à  un  riche  baron,  Dieu  le  protège!  «  Ah!  sire  roi 
))  de  France,  traite  cette  affaire  avec  justice  (?).  Retiens  à  toi 
»  ton  baron,  ton  vassal  naturel,  s'il  veut  te  faire  droit  pour 
))  la  perte  qu'il  t'a  causée.  Renonce  à  l'amende  et  prend  i'é- 
))  quivalent  du  dommage  4.  Si  Dieu  te  prête  vie  (?)  mieux 
))  te  vaudra  le  service  de  ton  vassal  que  ne  feraient  quatre 
))  chefaux  chargés  d'or  cuit.  —  Maudit  soit,  »  dit  Charles, 
((  quiconque  prend  son  parti,  le  fils  de  putain,  le  parjure,  le 
»  fils  de  coureuse!  Girart  ne  m'échappera  pas,  s'il  ne  tient 
»  qu'à  moi  !  » 

227.  Gace,  vicomte  de  Dreux  5,  prit  la  parole  :  a  Sire,  je 
»  te  dirai  un  peu  de  ma  pensée.  Un  homme  qui  sait  juger 
)^  le  droit  ne  doit  pas  mentir.  Tu  ne  peux  pas  provoquer  ni 
»  attaquer  ton  homme  lige,  qui  ne  demande  qu'à  te  servir  ; 
»  mais  mande-le  à  ta  cour;  qu'il  vienne  à  toi.  Si  Girart 
»  peut   se  justifier,  s'escondire,  il  ne  doit  pas  être  exter- 


1.  PosteV  en  la  barbe,  imprécaiior,  fréquente  chez  les  troubadours, 
voy.  Raynouard,  Lex.  rom.  IV,  678  \ 

2.  Cf.  §  216. 

3.  Saint-Martial  de  Limoges?  En  ce  cas,  ce  serait  le  vicomte  de  Li- 
moges qui  paraît  au  g  218. 

4.  La  leçon  assure'e  par  Oxf.  et  P.  (v.  2996,,  le  vers  étant  omis  dans 
L.,  est  E  laisse  estar  lo  doble,  pren  le  cataii ;  j'entends  doble  au  seiis 
d'amende,  voy.  Du  Cange,  dupla.  Cataii  qsX^v\z  dans  le  sens  juridique 
ancien  «  débita^  pecuniae  caput  »,  Du  Cange. 

5.  Un  «  Gacelins  de  Droies  >;  figure  dans  la  chanson  des  Saxons, 
I,  62. 


120  GIKART     DE     HOUSSILLON 

»  miné;  tu  ne  dois  pas  l'éloigner  de  toi  en  te  donnant  tort.» 

228.  Gace,  vicomte  de  Dreux,  se  leva  en  pied:  il  affirma  et 
fit  valoir  son  opinion,  car  c'était  un  chevalier  qui  savait  bien 
parler,  qui  donnait  bon  conseil  à  qui  voulait  l'en  croire.  Il 
appuya  l'avis  d'Alon  ^  :  «  S'il  est  vrai  que  (jirart  a  amené  ici 
»  Boson ,  le  meurtre  de  Thierri  par  celui-ci  l'a  rempli  de  dou- 
»  leur.  Il  ne  l'a  voulu,  ni  conseillé,  ni  su.  Le  crime  accom- 
»  pli,  il  n'a  pas  donné  asile  au  meurtrier.  Girart  ne  doit  pas 
»  être  exterminé  parce  que  Boson  est  criminel.  »  Le  roi  entend 
ces  paroles  avec  colère.  «  Eh  bien  !  Gace,  que  direz-vous  de 
»  ceci  ?  Girart  a  mon  avoir  qu'il  m'a  enlevé,  c'est  lui  qui  a 
»  envoyé  le  larron  -  qui  l'a  emporté  ;  c'est  de  lui  que  le  lar- 
»  ron  est  parti,  et  à  lui  qu'il  est  revenu.  Mais,  par  le  Christ, 
»  il  m'en  rendra  raison!  —  C'est  là,  »  dit  Gace,  «  une 
»  dure  parole  :  il  a  de  tout  temps  été  coutume  en  cet^  terre 
»  d'aller  chercher  conseil  où  on  sait  en  trouver  ^,  de  prendre 
»  l'avoir  là  où  il  est,  pour  le  porter  là  où  il  n'était  pas.  Un 
»  homme  qui  sait  juger  le  droit  et  qui  garde  le  silence  est 
*  comme  l'or  épuré  qu'on  tient  renfermé  4.  Si  vous  imputez 
»  à  Girart  un  tort  qu'il  n'a  pas  eu,  et  s'il  peut  s'escondire 
»  par  bataille  contre  quiconque  la  lui  demande,  vous  n'a- 
»  vez  aucun  droit  de  lui  faire  la  guerre,  à  ce  comte,  ni  de 
»  lui  enlever  un  mas  de  sa  terre.  » 

229.  Là,  en  la  chambre,  furent  Enguerrant,  qui  tenait  Ab- 
beville,  Esnarrans  5,  Engilbert,  Erans,  le  comte  Guinant, 
Isembert  de  Braine  et  le  duc  Otrant.  Charles  s'emporta  comme 
un  allemand  ^,  au  sujet  de  Girart  dont  il  ne  pouvait  faire  sa 

1.  Cf.  l   225. 

2.  Fouchier,  voy.  g  210. 

3.  Cela  paraît  vouloir  dire  qu'on  se  dédommage  comme  on  peut. 

4.  Ici  je  suis  P.  (vv.  3o3o-i);  c'est  l'idée  de  la  lumière  mise  sous  le 
boisseau.  La  leçon  d'Oxf.  n'est  pas  satisfaisante  et  ces  deux  vers  man- 
quent dans  L. 

5    5/cOxf.  et  P.  t'v.  3o36);  les  Vaiis  derans  dans  L. 

6.  c<  Patience  d'allemand  »  est,    dans   un  vieux  dicton,   au    nombre 


GIRART     DE      ROUSSILLON  121 

volonté,  «  Ah!  roi,  pourquoi  t'emporter?  »  dit  Galeran.  «  Ce 
»  n'est  pas  droit  que  tu  fasses  procès  à  ce  comte  ;  Odilon,  à 
>^  qui  était  Mont-Bran  \  a  été  tué  par  Thierri  d'Ascane,  puis 
»  vengé  par  ses  enfants  :  mais,  si  Girart  n'en  a  rien  su  d'a- 
»  vance,  s'il  peut  s^en  escondire  à  ton  gré,  vous  ne  devez 
»  pas  lui  faire  guerre  ni  peine,  ni  lui  enlever  déterre  pour  la 
»  valeur  de  ce  gant.  » 

230.  Garin  d'Escarabele  ^,  le  père  d'Evrart,  s'exprima  di- 
gnement, s'il  parla  le  dernier  :  «  Sire ,  mande  à  Gui  de 
»  Mont-Ascart  -  de  faire  dire  à  Fouque,  à  Bernart  et  à  Gil- 
»  bert  le  comte  de  Senesgart  qu'ils  nous  amènent,  à  eux 
»  trois,  le  comte  Girart.  Et  si  Girart  peut  te  faire  droit  au  ju- 
»  gement  de  Richart  ^,  de  Galeran  ton  comte,  ou  de  Foucart, 
»  d'Alon,  d'Acelin  et  de  Brochart,  tu  ne  dois  pas,  te  met- 
»  tant  dans  ton  tort,  vouloir  la  perte  de  Girart,  ni  l'éloigner 
»  de  vous  en  aucune  façon.  Vous  y  risqueriez  beaucoup,  roi, 
»  et  y  perdriez.  » 

23 1.  Charles,  grâce  à  Dieu,  se  rangea  à  leur  avis.  Il  fit  ve- 
nir ses  clercs,  écrire  ses  brefs  ;  il  envoya  ses  messagers  et  ses 
courriers,  et  manda  Guillaume,  comte  de  Poitiers  4,  Richart 
de  Comborn  5^  Fouque  d'Angers  ^,  leur  ordonnant  de  venir 

des  choses  «  qui  ne  valent  pas  un  bouton  >■>.  Le  Roux  de  Lincy,  Livre 
des  Proverbes,  d'après  le  ms.  Bibl.  nat.  fr.  igSSi. 

I.  Molbrans  P.  (v.  3044).  Ce  nom  paraît  fabuleux.  Il  existe  dans  le 
ms.  247  de  la  Faculté  de  médecine  de  Montpellier  une  courte  chanson 
de  geste  dont  le  héros  est  Vivien  l'Aumacor  de  Mont-Bran. 

1.  Carabela  P.  (v.  3o52),  Dan:^  Garins  de  Cable  L . 

2.  Mont-Agart  L,,  Aiont  Essart  P.  (v.  3o54). 

3.  Le  comte  Richart 'du  §  248,  distinct  probablement  du  vicomte  Ri- 
chart qui  paraît  au  §  23 1  i 

4.- Le  premier  comte  de  Poitiers  qui  ait  pprté  le  nom  de  Guillaume 
est  Guillaume  Tête  d'Étoupe,  f  963. 

5.  Comborn,  localité  maintenant  disparue,  était  au  xii®  siècle  l'une 
des  quatre  vicomtes  du  Limousin  (Limoges,  Ventadour,  Comborn 
etTurenne).  Mais  le  nom  de  Richart  ne  figure  pas  dans  la  liste  des 
seigneurs  de  Comborn. 

6.  Trois  comtes  d'Anjou  ont  porté  le  nom  de  Fouque  au  x''  siècle. 


122  GIRART      DE      ROUSSíLLON 

à  sa  cour.  Il  veut  avoir  l'avis  de  tous  les  siens  au  sujet  de  Gi- 
rart. 

232,  Ils  vinrent  tous,  ceux  qu'il  avait  mandés,  Fouque,  le 
comte  Guillaume  et  Joffroi  K  Alors  fut  de  nouveau  repris  le 
conseil,  bans  la  chambre  voûtée  et  encourtinée  de  pailes  de 
Phrygie,  au  chef  du  dais,  est  assis  en  un  fauteuil  le  roi  Char- 
les, demandant  conseil  au  sujet  de  Boson.  Le  premier  parla 
Bernart  de  Léonais  ^  :  a  Sire,  envoyez  pour  Girart,  qu'il 
»  vienne  à  vous  ;  qu'il  amène  Boson  pour  faire  droit.  S'il  ne 
»  le  veut  faire,  n'en  ayez  point  de  souci,  mais  mandez  votre 
»  gent  sur  le  champ,  assiégez  Vaucouleiîrs  sans  retard; 
»  qu'il  n'y  reste  tour  ni  mur  construit  à  la  chaux.  Si  nous 
»  pouvons  prendre  Boson  le  marquis,  faites  de  lui  telle  jus- 
»  tice  qu'il  sera  jugé.  »  Charles  répondit  :    «  Sire,  merci.  » 

233.  «  Conseillez-moi,  seigneurs,  qui- j'y  enverrai  :  le  vi- 
»  comte  Gace  ou  Joffroi,  ou,  si  vous  le  préférez,  Pierre  de 
»  Mont-Rabei  ?  »  Charles  fit  venir  Pierre  devant  lui  :  «  Sire, 
»  il  faut  que  j'envoie  un  messager  à  Roussillon.  Vous  medi- 
))  rez  à  Girart  qu'il  vienne  me  trouver,  amenant  Boson  pour 
»  faire  droit  ;  et,  s'il  s'y  refuse,  me  faussant  foi,  le  mois  de 
»  mai  ne  se  passera  pas  sans  que  je  lui  fasse  voir  tel  ost  des 
))  miens,  qu'il  ne  lui  restera  vigne  que  je  ne  lui  arrache,  ni 
»  fontaine  ni  pont  que  je  ne  lui  détruise.  Il  peut  compter 
')  sur  une  chose  -  :  c'est  que  jamais  comte  n'eut  telle  guerre 
»  contre  un  roi.  » 


1.  Sans  doute  Joffroi  d'Angers,  cf.  §§  88  et  154.  Dans  P.  (v.  Soyo),  au 
lieu  de  ces  trois  noms,  il  y  a  :  a  Ricart  et  le  duc  Gui  de  Guienne  )). 

2.  L.  Looneis,  Laonnais ? 

3.  M.  à  m.  «  nouer  en  sj  courroie  «.  Cette  locution  qui  reparaît  au 
g  274  semble  se  rapporter  à  l'usage  de  faire  un  nœud  à  une  lanière 
attachée  à  une  charte  pour  attester  les  stipulations  contenues  dans  cette 
charte  et  en  conserver  la  mémoire.  Le  nœud  fait  à  la  courroie  est  men- 
tionné dans  un  grand  nombre  d'actes  du  xi«  siècle  et  du  xii^,  qui  ap- 
partiennent en  général  à  la  région  du  sud-ouest.  Voy.  Du  Cange^ 
coRRiGiA  2.  et  NODATOR.  et  Avchivcs  de  la  Gironde,  V .,  n»^  57,  60,  etc. 


GIKAHT      DK      HOUSSILLON  I  2  J> 

234.  Ensuite  parla  don  Aimon  de  Vaugruage,  père  de 
Carbonel  de  Mont-Brisage  :  «  Sire,  ne  mandez  pas  à  Girart 
»  de  telles  menaces  :  envoyez  un  message  pacifique,  portant 
»  qu'il  vienne  vous  faire  droit  à  votre  résidence,  comme 
»  firent  les  hommes  de  son  lignage.  Et  s'il  consent  à  vous  li- 
»  vrer  de  bons  otages,  vous  ne  perdrez  pas  votre  hommage 
»  du  comte,  non  plus  qu'il  ne  perdra  votre  seigneurie.  Si, 
»  par  sa  folie,  il  s'y  refuse,  mandez  votre  gent,  votre  grant 
»  baronnage.  Vous  n'aurez  pas  un  denier  à  dépenser  pour 
))  guides  :  je  saurai  bien  vous  mener  par  tout  le  voyage.  Et 
»  vous,  occupez  sa  terre,  plaine  et  bois,  n'en  sortez  pas,  quoi 
»  qu'il  arrive,  jusqu'à  tant  que  du  tort  qu'il  vous  a  fait,  il 
»  vous  ait  donné  bon  gage.  Celui  qui  sera  chargé  de  ce  mes- 
»  sage  ne  doit  pas  être  un  homme  léger  :  il  n'y  faut  ni 
))  couardise,  ni  lâcheté,  mais  prouesse,  valeur  et  courage.  » 

235.  Après  parla  Tibert  de  Vaubeton  ^  :  c'était  un  excellent 
chevalier.  Il  portait  le  bouclier  depuis  plus  de  cent  ans,  et 
c'était  un  proche  parent  du  roi  Charles  :  «  Il  y  a  une  chose, 
(c  sire  roi,  qui  ne  me  plaît  pas  :  c'est  qu'il  y  ait  querelle 
n  entre  toi  et  Girart,  et  que  tu  inculpes  à  tort  ton  baron 
»  avant  de  savoir  de  qui  vient  la  faute.  Mais  crois  en  plutôt 
»  Aimon  et  ce  que  te  conseillent  tes  barons.  Envoie  dire  au 
»  comte,  à  Roussillon  ,  qu'il  vienne  te  faire  droit  en  ta 
))  maison,  comme  son  lignage  le  fit  au  tien.  Qu'il  amène 
»  comme  otages  le  comte  Fouque,  Boson  et  Seguin  de  Be- 
))  sançon  et  cent  chevaliers  de  valeur.  S'il  ne  le  veut  faire, 
»  s'il  dit  non,  rejette  tout  conseil  qu'on  pourra  te  donner, 
))  jusqu'à  tant  que  tu  le  tiennes  en  ta  prison.  »  Charles  en- 
tendit ces  paroles  avec  contentement  :  il  appela  à  lui  Pierre,  le 
fils  du  sage  Gautier,  le  frère  d'Alon,  ces  deux  derniers  étaient 
fil?  de  Tibert  de  Vaubeton.  «  Pierre,  tu  irasy  de  ma  part,  à 
»  Roussillon  pour  conter  à  Girart  ce  que  tu  viens  d'enten- 

\.  Rainier  P.  (v.  "S  1 17)  L.  porte  Tiebert  et  non  Tiehaut,  comme 
a  lu  à  tort  M.  Fr.  Michel  (p.  3 12}. 


I  24  G  I  R  A  R  T      DE      R  0  U  S  S  I  L  L  O  N 

»  dre.  —Je  partirai,  «  répondit  brièvement  Pierre,  «  demain 
»  à  l'aube.  )> 

236.  Voici  Pierre  de  retour  à  son  hôtel.  Pendant  cette  nuit, 
on  l'a  fait  reposer,  on  l'a  rasé,  tondu  et  bien  baigné.  Avant 
le  lever  du  jour,  il  était  bien  vêtu  et  chaussé.  Il  était  habillé 
à  la  mode  de  France,  de  telle  manière  que,  quand  je  vous 
l'aurai  dit  et  conté,  vous  penserez  que  ce  n'était  pas  un 
pauvre  homme. 

287.  Il  mit  des  braies  et  une  chemise  de  toile  :  jamais 
vous  ne  vîtes  si  fine  étoffe  qui,  auprès  de  celle-là,  ne  vous  pa- 
rût vile,  et  ses  bas  ^  étaient  du  même  fil. 

238.  Il  mit  des  chausses  d'un  paile  africain,  des  souliers 
vermeils  ornés  par  devant  d'une  fleur  ;  il  chaussa  des  hou- 
seaux  de  cordouan  et  des  éperons  d'argent  doré.  Je  ne 
crains  pas  de  me  tromper  en  disant  qu'en  la  cour  de  Girart 
où  ces  éperons  iront,  on  ne  verra  personne  mieux  équipée. 

239.  Il  vêtit  un  pelisson  d'hermine  tout  neuf,  dans  lequel 
étaient  entaillés  des  animaux  en  marbre  2.  Il  agrafa  un 
manteau  phrygien  ^  de  zibeline  dont  la  doublure  était  d'un 
paile  neuf  teint  en  pourpre  [avec  une  belle  bordure 'í-]. 

II  avait  un  anneau  et  des  boutons  d'or  fin  ;  [ainsi  vêtu  à 
guise  de  palatin  ^],  il  alla  de  bon  matin  prier  au  moutier;  il 
entendit  la  messe  que  dit  l'abbé,  puis  sortit  [et  se  plaça]  sous 
un  pin. 

1.  Cauçon  Oxf.,  chauçon  L.  Dans  P.  (v.  3 154),  le  vers  est  tout 
différent. 

2.  Ben  entaillât  a  testes  de  marmorin.  Cela  paraît  signifier  que  sur 
le  fond  du  pelisson  étaient  fixe's  des  morceaux  de  marbre  sculptés  en 
torme  d'animaux. 

3.  Cette  appellation,  et  de  même  au  §  282,  se  rapporte  à  la  nature  de 
l'œuvre,  non  à  la  provenance  du  vêtement. 

4.  Uiin  ufarin  P.  (v.  3i6o);  levers  manque  dans  Oxf.  et  L.  P.-ê. 
devrait-on  corriger  ostarin,  couleur  produite  par  un  mollusque,  mais 
cependant  distincte  de  la  pourpre;  voy.  Du  Méril,  Glossaire  de  Floirc 
et  Blanchefior. 

5.  Vers  qui  manque  dans  Oxf  et  L. 


GIRART      DE      ROUSSILI.  ON  125 

240.  Pierre  sortit  du  moutier  après  avoir  prié  et  entendu  la 
messe  du  bon  abbé.  Voici  Gautier  son  père,  le  sage  vieillard, 
qui  le  prit  par  la  main,  et,  le  conduisant  sur  un  perron  de 
marbre  bien  entaillé  •,  le  conseilla  en  homme  sage. 

241.  Gautier  de  Mont-Rabei,  père  de  Pierre,  est  venu  à  la 
cour  avec  Nevelon,  un  comte  de  France  qui  tenait  Soissons, 
et,  quand  il  entendit  parler  du  message  que  Pierre  devait 
porter  à  Roussillon,  il  prit  par  la  main  son  fils,  l'amena 
tranquillement  à  un  perron,  et  lui  adressa  avec  douceur  les 
conseils  qu'il  convient  de  faire  entendre  à  un  jeune  homme 
qui  va  traiter  avec  un  comte  plein  de  fierté.  S'il  se  conduit 
selon  les  avis  de  son  père,  il  ne  sera  pas  regardé  comme  un 
homme  médiocre,  ni  fou  ni  écervelé.  «  J'ai  la  barbe  et  les 
))  moustaches  chenues  ;  jamais  en  cour  je  n'ai  éprouvé  d'af- 
»  front  pour  parole  que  j'aie  dite  ;  c'est  pourquoi  je  te  con- 
»  seille,  beau  fils,  et  te  parle  ainsi  : 

242.  «  Beau  fils^  »  dit  Gautier,  «  vous  irez  à  Roussillon. 
»  Vous  y  porterez  le  message  de  Charles,  et  je  vous  recom- 
»  mande  bien  de  le  faire  en  telle  manière  que  vous  n'ayez 
))  blâme,  quand  vous  vous  retirerez.  Le  comte  est  fier  et 
»  plein  de  mauvais  instincts;  fils,  puisse  Dieu  et  sainte  Foi 
)i  vous  aider  !  Pour  rien  qu'il  vous  dise,  gardez-vous  de  vous 
»  emporter,  car  ce  ne  sont  pas  les  paroles  qu'il  vous  dira  qui 
»  feront  que  vous  vaudrez  moins.  —  Pour  cela,  »  dit  Pierre, 
«  inutile  de  me  conseiller,  car  je  m'exprimerai  si  bien,sij'en 
»  ai  le  loisir,  si  je  ne  suis  pas  tué  par  Boson  ou  par  Main- 
»  froi  ^,  par  Seguin  le  comte  ou  par  Joffroi,  que  jamais  vous 
»  n'entendrez  [parler  de]  message  mieux  accompli.  » 

243.  Ayant  ainsi  reçu  les  instructions  de  son  père  Gautier 
et  les  ayant  écoutées  en  homme  sage  et  considéré,  il  n'est  point 
merveille  que  Charles  l'ait  choisi  entre  tous,  le  sachant  preux, 


1.  Avec  des  dessins  en  mosaïque. 

2.  Non  douteux,  Mafrei :{  0:îL,  Folchiers  P.  (v.  32o3),  leçon  que  la 
rime  rend  inadmissible.  Le  vers  manque  dans  L. 


126  G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  I  L  L  O  N 

sage,  capable  de  bien  parler.  Sept  fois  il  s'est  battu  en  com- 
bat judiciaire,  sans  qu'une  seule  fois,  les  serments  jurés,  son 
adversaire  n'ait  été  contraint  à  quitter  le  pré,  mort  ou  vaincu. 
Tous  ]es  hommes  d'un  évêché  mis  ensemble  ne  réussiraient 
pas  en  un  mois  à  le  faire  renoncer  à  son  droit  (?),  à  moins  de 
le  tenir  prisonnier  et  lié.  Aussi  Charles  l'a-t-ii  choisi  entre  tous, 
le  sachant  preux,  sage  et  prisé,  orateur  expérimenté  et  habile  : 
u  Pierre,  [lui  dit-ilj  tu  me  feras  cette  ambassade  ;  tu  diras, 
"  avec  mesure,  à  Girart  qu'il  me  vienne  faire  droit  en  ma 
»  capitale,  que  je  serai  toujours  disposé  à  accomplir  ses 
»  désirs,  que  notre  amitié  ne  sera  jamais  plus  rompue.  Que 
»  s'il  ne  veut  le  faire,  s'il  me  refuse,  il  ne  verra  pas  se  passer 
»  le  mois  de  mai  sans  que  je  lui  aie  montré  tant  de  heaumes 
))  fourbis  lacés,  tant  de  bons  chevaliers  chaussés  de  fer  ^ ,  qu'il 
»  ne  trouvera  refuge  en  château  ni  en  cité,  car  je  l'en  ferai 
»  sortir  de  force.  —  Par  Dieu,  »  répond  Pierre,  «  je  saurai 
»  bien  le  lui  dire. 

244.  «  Car,  ))  dit-il,  «  par  la  loi  à  laquelle  obéissent  les 
»  hommes  de  bien,  s'il  plaît  à  Dieu,  à  saint  Pierre  et  à 
»  saint  Paul,  je  ne  m'estimerais  pas  un  loriot,  si  en  la  cour 
>'  [de  Girart]  je  ne  fais  entendre  à  tous,  sages  et  fous,  et  au 
»  comte  Girart  tout  le  premier,  pour  peu  qu'il  le  veuille, 
»  qu'il  se  soustrait,  le  tort  étant  sien,  à  Charles  le  roi.  Et 
)>  après  cela,  s'il  me  tient  pour  un  homme  vain  ou  insensé, 
»  je  m'en  soucierai,  de  lui  ou  de  tout  autre  -,  comme  d'un 
»  rossignol  ^.  » 

245.  Voici  Pierre  bien  disposé  à  accomplir  de  son  plein 
gré  le  message.  Il  n'a  pas  Tair  d'un  homme  de  pauvre  con- 
dition ;  son  savoir  montre  assez  entre  quelles  gens  il  a 
vécu.  Il  mènera  un  mulet  ambiant,  et  conduira  en  dextre  un 


1.  Leçon  de  P.  (v.  3229);  Oxt.  et  L.  «  chaussés  de  neuf  «. 

2.  M.  à  m.,  dans  Oxf.  (le  vers  manque  dans  L.  P.),    «  de  quiconque 
s'assiéé  en  fauteuil  ». 

3.  Cet  oiseau,  comme  plus  haut  le  loriot,  est  appelé  par  la  rime. 


G  I  R  A  R  T      D  K      R  O  U  S  S  I  L  L  O  N  I  27 

cheval  rapide.  Il  portera  an  équipement  si  riche  que  vous 
pourriez  bien  parcourir  le  royaume  pendant  une  année  avant 
d'en  avoir  trouvé  un  si  bon.  Béni  soit  Olivier  qui  le  lui  a 
donné,  car  il  en  aurait  pu  avoir  tout  l'or  d'une  cité!  Pierre 
monta  en  une  chambre,  et  vous  allez  entendre  de  quelles 
armes  on  l'arma. 

246.  Aussitôt  on  le  fit  monter  en  une  chambre,  et  là  on 
l'arma  comme  un  chevalier.  On  le  revêtit  du  haubert  fort  et 
léger  que  Charles  rapporte  de  Mont-Gangier  K  U  était  fait 
d'argent  et  de  fin  or  cuit,  la  moitié  était  à  échecs,  l'autre  à 
quartiers^  ;  il  avait  été  fait  en  Inde...  ;  c'est  là  que  deux  ou- 
vriers en  hauberts  le  fabriquèrent  avec  art.  Deux  marchands 
l'apportèrent  en  France  [et  le  donnèrent  à  Charles  dans 
Rivier^].  Il  ne  pesait  pas  plus  qu'un  seul  garnement,  mais 
il  était  à  l'épreuve  des  carreaux  d'arbalète.  [Pierre  laça  en- 
suite un  heaume  d'acier  fin'^],  et  ceignit  l'épée  "'  qui  appar- 
tient à  Didier  *^  ;  jamais  vous  ne  vîtes   arme   d'aussi   bon 


I.  Monganger  Oxf.,  Mont  Caubier  P.  fv.  3267),  Mont  Disdiev  L,— 
Oxf.  ajoute  ce  vers  que  je  n'entends  pas  :  Ja  est  co  clareus  qui  fu  seiner. 

1.  tt  La  moitié  »  est  assuré  par  l'accord  d'Oxf.  et  de  P.;  il  y  a 
dans  L.  «  la  ventaille  ».  Je  traduis  littéralement  sans  être  très  sûr  du 
sens.  Ce  haubert  était-il  échiqueté  d'un  côté,  et  de  l'autre  divisé 
par  quartiers,  comme  un  écui 

3. Vers  qui  se  trouve  dans  P.  seulement.  Rivier,  nom  douteux  puis- 
qu'il n'a  d'autre  autorité  qu'un  ms.  où  les  noms  propres  sont  souvent 
corrompus,  est  un  lieu  mentionné  par  plusieurs  chansons  de  geste. 
Il  y  a  un  Achart  de  Riviers  dans  Gavin  (Mort  de  Garin,  éd.  Du  Méril, 
p.  191),  un  Bernart  de  Rivier  dans  Aie  d'Avignon,  v.  92.  Dans;le 
même  poëme  (vv.  297  et  821)  paraît  un  Girart  de  Rivier,  ou  Riviers, 
seigneur  de  Huy,  de  Namur,  de  Dinan  et  d'Erezée  (?).  Nous  trouvons 
Morant  de  Riviers  dans  Gaidon  (v.  4839).  Le  val  de. Riviers  est  men- 
tionné dans  le  Charroi  de  Nîmes,  v.  343.  Enfin,  dans  Amis  et  Amiles 
(vv.  1868,  2o3i,  2o5i,  2686),  Riviers  est  une  cité  située  sur  le  bord 
de  la  mer. 

4.  Encore  un  vers  qui  ne  se  trouve  que  dans  P. 

5.  Belan  Oxf.,  le  nom  de  l'épée  ? 

6.  Le  roi  des  Lombards  ? 


128  GIRART     DE     ROUSSILLON 

service.  Il  mit  à  son  col  une  targe  de...  ^  ;  la  boucle  2  et  les 
clous  depuis  la  pointe  ^  étaient  d'or  cuit  d'Arabie  merveil- 
leusement brillant.  Il  avait  la  lance  de  Bérengier  [à  laquelle 
était  fixé  un  gonfanon  grand  et  traînant  4].  Il  n'enmena  avec 
lui  aucun  autre  compagnon  que  son  neveu  Acelin,  le  fils 
d'Aschier.  C'est  celui-ci  qui  mènera  son  bon  destrier,  un 
cheval  à  la  robe  claire  et  tachetée,  de  Balaguer  ^.  Il  n'y  avait 
pas  en  France  un  coursier  qu'on  estimât,  au  prix  de  lui,  un 
sommier  ^;  son  frein  était  tel  qu'on  n'eût  pu  souhaiter  meil- 
leur 7  :  onques  vous  ne  vîtes  si  bon  ni  si  léger.  Les  arçons 
de  sa  selle  et  les  étriers  étaient  ornés  de  pierreries  et  d'or 
pur...  Pierre  eut  cet  équipement  d'Olivier  qui  n'aurait  pu, 
par  tout  l'empire,  en  faire  un  meilleur  emploi. 

247.  Il  avait  un  bon  cheval,  un  mulet,  un  équippement 
qui  en  valait  plus  de  cent  d'autres.  Il  entra  en  la  salle  où  il 
y  avait  grande  affluence  :  des  barons  de  la  terre  on  y  comp- 
tait plus  de  sept  cents.  On  jugeait  un  procès  entre  un  évê- 
que  et  un  comte;  le  roi  était  assis  en  un  fauteuil  de 
pur  argent,  et  Pierre  s'était  agenouillé  avec  déférence  :^ 
((  Veuillez  [dit-il]  me  faire  savoir  vos  intentions  :  que  man- 
»  derez-vous  au  comte?  —  Volontiers,  «dit  Charles,  ce  attends 
»  un  peu;  prête  toute  ton  attention  à  ce  que  je  te  dirai,  car 


1.  Qu'es  de  duvmer  Oxf. ,  dedins  mier  P.  (v.  3267)  ;  qui  fu  Cor- 
mier L.  est  une  leçon  refaite  par  le  copiste. 

2.  C'est,  comme  on  sait,  le  renflement  placé  au  centre  de  l'écu,  du 
côté  extérieur. 

3.  De  Vapoier  Oxf.,  des  lo  polchier  P.  (v.  3268),  où  des  est  bon  ;  m. 
à  m.,  je  crois,  à  partir  de  l'endroit  où  on  appuyait  l'écu  :  c'est  donc  la 
pointe;  la  targe  était  un  grand  bouclier  que  dans  les  sièges  on  ap- 
puyait, que  mên\e  on  enfonçait  en  terre. 

4.  Dans  P.  seul  (v.  3271). 

5.  Ville  de  Catalogne  dont  il  est  savent  question  dans  les  chansons 
de  geste. 

6.  Bête  de  somme. 

7.  Ce  qui  suit  est  omis  dans  L.  Je  traduis  en  partie  d'après  P.,  la 
leçon  de  l'Oxf.  étant  pour  moi  psu  intelligible  . 


G  1  R  A  R  T     D  E      R  O  U  S  S  î  L  L  O  N  I  29 

»  celui-là  est  un  mauvais  messager,  qui  rapporte  mal  les  pa- 
»  rôles  qu'on  lui  dit.  » 

248.  «  Pierre,  vous  me  direz  au  comte  Girart  qu'il  vienne 
»  me  faire  droit  selon  mon  gré  ',  à  Reims,  ou  à  Saint-Médard 
»  de  Soissons,  se  soumettant  au  jugement  du  comte  Richart, 
»  de  Gace  de  Dreux  ou  de  Brochart.  Qu'il  amène  avec  lui 
»  Seguin  et  don  Bernart,  et  Fouchier  le  maréchal  qui  est 
»  plein  d'artifices.  Personne  ne  les  peut  mieux  guider  en 
»  mon  nom  en  toute  sécurité  que  tu  ne  peux  le  faire,  si 
»  tu  le  veux.  » 

249.  «  Tu  me  diras  au  comte  que  je  lui  mande  de  venir 
»  faire  droit  à  mon  gré.  11  y  a**trop  longtemps  qu'il  se  com- 
»  porte  mal  envers  moi,  et  cela  commence  à  me  peser.  Em- 
»  ploie-toi  activement  pour  moi  en  cette  affaire.  —  Je  suis 
»  tout  prêt,  »  dit  Pierre,  et  je  pars,  donnez-moi  congé.  » 

2  5o.  Pierre  ayant  fini  de  s'entrerenir  avec  le  roi,  prend 
congé  de  lui  et  des  autres  barons.  Il  sortit  de  la  salle,  des- 
cendit les  degrés,  échangea  quelques  mots  avec  son  père,  le 
baisa,  et  partit  avec  un  air  riant.  Le  père  le  recommanda  de 
bon  gré  à  Dieu  le  rédempteur  tout-puissant.  Des  chevaliers 
jusqu'au  nombre  de  cent  montèrent  à  cheval,  voulant  l'ac- 
compagner, mais  il  le  leur  défendit,  jurant  qu'aucun  ne 
le  suivrait  seulement  un  arpent  Ceux-ci  se  retirent  un  peu 
mortifiés,  et  Pierre,  piquant  son  mulet,  poursuit  sa  route, 

25 1.  Pierre  suit  le  grand  chemin,  décidé  à  n'en  pas  dévier 
d'une  ligne  pour  ennemi  qu'il  puisse  rencontrer.  De  ses 
journées  je  ne  vous  ferai  pas  le  compte.  Il  entra  à  Roussillon 
par  le  premier  pont,  et  descendit  à  la  voûte  sous  le  clocher. 
Ce^^t  chevaliers  accoururent  pour  recevoir  ses  armes.  11  confia 
son  épée  à  son  écuyer,  et  entra  au  moûtier  pour  prier. 

252.  Pierre  fit  dans  le  moûtier  une  brève  prière,  mais  ce 
qu'il  dit  était  bon.  Il  prie  sainte  Marie  et  Dieu  du  ciel  de  ne 

I.  La  leçon  a  mon  esgart  ne  paraît  assurée  pas  la  concordance  de  L. 
et  de  P.  (V.  3298;  ;  a  Mont  Ascart  Oxf,  peut  t)ien  toutefois  être  en 
soi  un  nom  de  lieu  réel,  car  nous  l'avons  déjà  rencontré  au  §  23o. 


l30  GIRART      DE      ROUSSI  LLON 

lai  laisser  dire  aucune  parole  qui  puisse  le  faire  passer  pour 
un  homme  téméraire  ou  léger,  ni  que  Girart  puisse  prendre 
pour  une  insulte.  Puis  il  se  signe  et  sort.  Son  compagnon 
l'attendait  à  la  porte.  Il  reprit  son  épée,  la  remit  au  four- 
reau et  traversa  la  place  au  petit  pas.  Là  il  rencontra  le 
comte  Etienne,  Robert,  Guillaume,  Aimenon^,  Ranoul, Thi- 
baut, Ace,  et  comme  ceux-ci  s'apprêtaient  à  l'interpeller, 
Girart,  qui  parlait  à  Doitran,  à  Fouque  et  à  Boson,  le  comte 
d'Escarpion,  les  laissa  tous  en  voyant  Pierre,  et,  se  levant, 
lui  adressa  la  parole  [lui  demandant  des  nouvelles  du  roi 
Charles,  s'il  l'a  laissé  à  Paris  ou  à  Soissons  2]. 

253.  Girart  se  leva,  quand'  il  vit  Pierre;  il  le  prit  par  le 
poing,  le  fit  asseoir  près  de  lui,  et  lui  demanda  quand  il 
avait  quitté  Charles,  et  s'il  en  avait  des  nouvelles,  maudissant 
quiconque  ne  lui  en  dirait  pas  la  vérité.  —  «  C'est  à  Paris 
»  que  je  l'ai  laissé,  »  répond  Pierre.  «  Il  te  fait  dire  par  moi 
»  que  c'est  toi  qui  as  comploté  le  meurtre  du  duc  Thierri 
»  d'Ascane.  Celui,  quel  qu'il  soit,  qui  a  pris  part  au  complot 
»  ou  l'a  laissé  faire,  ou  a  porté  la  main  sur  le  duc,  si  tu  ne  le 
')  bannis  pas  de  sa  terre,  le  roi  te  fera  la  guerre.  »  Girart, 
lorsqu'il  entendit  ces  paroles,  fut  affligé.  Il  se  tourna  vers 
Fouque  avec  un  sourire  feint. 

254.  «  Pierre,  as-tu  d'autres  nouvelles  de  la  part  du 
»  roi?  —  Celles  que  je  sais,  je  ne  les  dois  pas  cacher.  Mon 
»  seigneur, te  mande,  et  je  te  le  répète,  que  tu  ailles  lui  faire 
»  droit  en  sa  merci,  à  Soissons,  ou  à  Reims  à  Saint-Remi. 
»  Mène  avec  toi,de  tes  meilleurs  hommes.  Et  ne  doutez  pas 
ft  qu'il  vous  jugera  comme  on  doit  juger  un  comte  tel  que 
»  vous.  —  Si  j'y  vais  !  »  reprit  Girart  'K  ^ 

1.  Aiennon  Oxf.  et  Aenmon  L.  me  semblent  dériver  d'une  mauvaise 
leçon  qui  se  serait  trouvée  dans  l'original  commun  à  ces  deux  mss.  ; 
Aimeno  P.  (v.  3347),  que  j'aiopte,  doit  être  le  personnage  qui  sera 
mentionné  aux  g§  255-7. 

2.  Ce  qui  est  entre  [  ]  ne  se  trouve  que  dans  P.  (vv.  3353-4). 

3.  P.  (v.  3378)  ajoute  :  u  Qui  demande  merci  à  un  mauvais  seigneur 
est  bien  en  peine  ». 


G  I  H  A  R  T      DE      K  O  U  S  S  I  L  L  O  N  1  3  I 

25  5.  —  Girart,  Charles  vous  mande  ceci  :  que  vous  lui 
»  alliez  faire  droit  à  sa  résidence  [à  Paris  ou  à  Chartres  ' 
»  ou  à  Soissons  =*  ],  comme  tes  ancêtres  l'ont  fait  aux 
»  siens  '\  Menez  avec  vous  le  comte  Boson,  Seguin  le  vicomte 
»  de  Besançon,  menez  y  le  marquis  Fouchier,  et,  à  titre  d'ô- 
»  lages,  le  comte  Fouque  et  cent  bons  chevaliers.  N'y  man- 
»  quez  pas,  sous  aucun  prétexte  :  là  seront  ses  hommes  et  ses 
»  barons,  qui  entendront  ta  cause  et  jugeront  si  tu  as  droit 
»  ou  non.  Et  ne  redoutez  aucune  insulte,  ni  de  la  part  de 
»  mon  seigneur  aucune  trahison  !  Il  n'y  songerait  pas,  au 
»  nom  de  Dieu  du  ciel,  quand  on  lui  donnerait  autant  d'or 
»  cuit,  autant  de  mangons  4  qu'on  en  pourrait  mettre  en  ce 
»  donjon.  —  Pierre,  va  loger  chez  Aimenon  ^  :  au  matin, 
0  quand  le  soleil  paraîtra  au  firmament,  je  te  dirai  si  j'irai, 
»  oui  ou  non.  » 

2  56.  Pierre  va  loger  la  nuit  chez  Aimenon,  un  homme 
sage,  aimable  et  instruit  dans  la  loi,  qui  lui  donna  ce  soir-là 
bien  dix  huit  sortes  de  mets  [des  châtaignes  cuites  en  braise 
et  d'autres  fruits  ^J,  du  piment,  du  vin,  des  gaufres  et  du  bis- 
cuit, [et,  par  dessus  tout  cela,  d'un  fort  vin  cuit*^]. 

257.  Pierre  va  loger  chez  Aimenon,  un  homme  qui  en- 
tend l'hospitalité.  On  met  à  Tétable  son  cheval  et  son  mulet, 
on  serre  son  haubert  et  son  heaume.  Les  tables  servies,  on 
alla  manger.  Aimenon  fit  servir  de  la  viande  de  chevreuil  et 

1.  Chastres,  P.  (v.  338 1.)  A  la  rigueur,  ce  pourrait  être  Châtres 
maintenant  Arpajon. 

2.  Dans  P.  seulement. 

3.  Cf.  §235. 

4.  Un  certain  poids  d'or  que  du  Cange,  sous  manca  et  mancusa,  iden- 
tifie avec  le  marc.  D'après  un  texte  français,  cité  sous  mancusa,  le 
mangon  aurait  valu  deux  besans. 

5.  Aimes  diM  cas  sujet  (P.  vv.  3401,  Sgfi,  SgiS,  3916,  39-5).  N'est 
pas  à  confondre  avec  Aimon  seigneur  de  Bourges  (aussi  appelé  Aime- 
non, l  104,  P.  V.  io35)  l'hôte  de  Fouque  lors  de  son  ambassade  auprès 
de  Charles. 

6.  Dans  P.  seul.  (vv.  3402  et  3404). 


l32  GIRART      DE      ROUSSILLON 

de  sanglier,  de  la  volaille,  du  poisson  de  mer,  et  fit  boire  à  son 
hôte  du  piment  et  du  bon  vin  clair.  Pierre  était  tout  las 
d'avoir  chevauché  :  on  fit  les  lits,  ils  allèrent  se  coucher,  et 
Aimenon  amena  à  son  hôte  une  fille  pour  le  tâtonner  K  Cette 
nuit  Pierre  resta  au  lit  jusqu'au  grand  jour.  Alors  il  se  vêtit 
et  chaussa,  puis  il  se  rendit  au  moûtier  pour  ouïr  la  messe. 
Girart,  de  son  côté,  convoqua  ses  barons. 

258.  Girart  est  à  Roussillon  sur  Seine,  en  une  chambre 
voûtée  aux  murs  cimentés.  Il  a  mandé  les  barons  de  ce 
pays  :  il  n'y  a  bon  chevalier  qui  ne  vienne  à  lui  :  «  Seigneurs , 
»  qui  sait  conseil  ait  garde  de  le  cacher  :  Que  dois- je  faire 
»  à  l'égard  de  Charles,  mon  seigneur,  qui  de  ma  terre  ne  veut 
»  pas  laisser  subsister  trace?  »  Guillaume  d'Autun  ne  voulut 
pas  celer  sa  pensée  :  «  Fais  droit  à  ton  seigneur  dans  la 
»>  mesure  convenable,  à  Reims,  à  Soissons  ou  à  Compiègne  ; 
»  et  si,  par  son  orgueil,  il  ne  le  daigne  prendre,  fais  de  sa 
»  guerre  autant  de  cas  que  d'une  châtaigne,  et  prie  Dieu  de 

I.  Divers  témoignages  que  l'on  trouvera  réunis  presque  tous  dans  un 
article  de  la  Romania,  IV,  3g4-3,  constatent  qu'il  était  usuel  au 
moyen  âge  de  se  faire  «  tâtonner  »  ou  gratter  en  vue  de  provoquer  le 
sommeil.  C'était,  paraît-il,  l'un  des  devoirs  de  l'hospitalité  de  pourvoir 
à  ce  que  l'hôte  fur  ainsi  endormi  confortablement.  Ainsi  dans  Aiol 
une  jeune  fille  assiste  au  coucher  du  héros  du  poëme,  borde  son  lit,  et 

Douchement  le  tastone  por  endormir. 

(Édit.  de  la  Société  des  anciens  textes  français,  v.  21 58.) 

Cette  opération,  bien  que  le  soin  en  fût  confié  aux  femmes,  n'était 
pas  considérée  comme  compromettante  pour  celles  qui  l'exerçaient.  Du 
moins  voit-on  des  dames  au-dessus  de  tout  soupçon  «  tâtonner  »  leur 
hôte  pour  les  faire  dormir.  Mais  on  conçoit  pourtant  que  parfois 
des  conséquences  autres  que  celles  qu'on  avait  en  vue  aient  pu  se 
produire,  et  en  fait  un  poète  satirique  des  premières  années  du 
XIII*  siècle  reproche  à  certains  ecclésiastiques  d'avoir  la  nuit  auprès 
d'eux  des  jeunes  filles  a  qui  les  tastunent  »  [Romania,  IV,  391,  v.  iib). 
Ici  même  nous  verrons  le  messager  de  Charles  rendant  compte  au  roi 
de  son  message,  se  louer  de  son  hôte  qui  lui  a  donné  la  plus  belle 
fille  qu'oa  ait  jamais  vue  (ci-après,  §  299,  P.  vv.  3927-8). 


GIRART      D  K      RO  USSI  LI.  O  N  l33 

t 

y  te  venir  en  aide,  et  il  le  fera  sans  qu'il  t'en  coûte  rien.  » 
259.  Girart  était  dans  sa  chambre  pour  prendre  conseil  ;  il 
fit  entrer  ses  hommes  les  meilleurs,  puis  il  se  prit  à  les  conju- 
rer '  :  «  Mes  amis,  mes  hommes,  et  vous  mes  pairs,  me  sau- 
).  rez-vous  donner  conseil  sur  ceci  ?  Charles  le  roi  me  mande 
»  de  lui  aller  faire  droit  à  sa  résidence,  à  Reims  ou  à  Sois- 
»  sons ,  menant  avec  moi  mes  meilleurs  hommes,  comme 
•  garantie  du  droit  2,  si  je  ne  puis  m'acquitter.  —  Vous 
»  n'en  ferez  rien,  »  dit  Boson,  •  si  vous  en  croyez  le  conseil 
»'  que  je  vous  donne,  ne  vous  fiant  à  la  sauvegarde 
»  d'aucun  bachelier  ^  ;  car  hier  soir  m'est  venu  un  message, 
•'  arrivant  du  conseil  tenu  à  Mont-Guinar.  Charles,  le  roi 
»  de  France,  veut  vous  trahir.  Il  y  est  poussé  par  Armant 
«  de  Bisclar  4,  Ace  d^Avignon,  Guide  Beuclar,  pour  venger 
»  la  mort  du  duc  Thierri  que  Charles  avait  si  cher  :  jamais 
»  homme  n'eut  pour  un  autre  telle  affection.  —  Par  mon 
»  chef,  »  s'écria  Girart,  «  je  m'en  garderai  bien.  Malheur  à 
«  qui  voudra  s'y  rendre  jusqu'à  ce  qu'il  vienne,  comme  guide, 
)'  un  comte,  un  vicomte,  un  riche  baron  ou  un  évéque  ^  !  » 
260.  —  Ha!  Boson,  »  dit  Fouque,  «  c'est  une  parole  mal- 
;  heureuse!  Si  Dieu  et  la  sainte  foi  vous  sont  en  aide,  ne 
'  chargez  pas  Charles  d'une  telle  honte.  Il  ne  formerait  pas 
»  un  tel  projet  pour  autant  de  terre  que  vous  en  ayez  jamais 
»  pu  avoir.  Gardez-vous  de  conseiller  à  Girart  votre  sei- 
)'  gneur  de  ne  point  se  rendre  cette  fois  à  la  cour  de  Charles. 
»   Si  Girart  va  à   la  cour,  allez-y  aussi;  s'il  y  faut  otage, 

1 .  Cest-à-dire  les  sommer  de  lui  dire  leur  pensée,  en  invoquant  le 
nom  de  Dieu  ou  des  saints,  de  façon  à  leur  rendre  toute  dissimulation 
impossible. 

2.  De  l'amende. 

3.  Allusion  à  Pierre,  le  messager  de  Charles. 

4.  Bisquar^  P  (v.  3447). 

3.  Les  derniers  mots,  depuis  «  jusqu'à...»  sont  traduits  d'après  P. 
(vv.  3451-2).  Ce  même  membre  de  phrase  est  placé  dans  Oxf.  à  la  fin 
du  discours  de  Boson  auquel  il  se  relie  assez  mal.  Il  offre  d'ailleurs 
dans  ce  ms.  des  leçons  douteuses.  Il  manque  dans  L. 


I  34  G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  I  L  L  O  N 

» 

«   soyez-le;  s'il  est  besoin  d'argent,  fournissez-le;  car,  si  Gi- 

»   rart  perd,  vous  perdrez  aussi,  et  s'il  pleure,  vous  ne  rirez 

.)   pas.  » 

261.  «  Le  meilleur  conseil  que  je  sache  je  vous  le  dirai  en 
»  vérité,  »  dit  Fouque.  «  Le  roi  tiendra  sa  cour  à  cette  mi- 
»  mai  \  et  ses  meilleurs  barons  y  seront,  je  le  sais.  Puisque 
»  Charles  nous  y  mande,  aHons-y.  Si  Girart  y  va,  je  l'y  sui- 
»  vrai  ;  s'il  faut  un  otage,  je  le  serai  ;  s'il  est  besoin  d'argent, 
«  je  le  fournirai,  car,  si  Girart  perd,  je  perdrai  aussi,  et,  s'il 
»   pleure,  je  ne  rirai  pas.  « 

262.  Gilbert  de  Senesgart,  fils  d'Odilon,  frère  du  comte 
Boson,  de  Fouque,  de  Bernart,  d^  Seguin  de  Besançon,  cou- 
sin germain  de  Girart  et  neveu  de  Drogon,  prit  la  parole,  et 
vous  entendrez  comme  il  sut  bien  exprimer  sa  pensée  :  «  Par 
«  Dieu  !  frère  Boson,  écoute-moi,  je  t'en  conjure  par  le  Sei- 
>•  gneur  qui  réside  au  ciel,  ne  donne  pas  à  Girart  le  conseil 
»  de  s'abstenir  d'aller  faire  droit  à  Charles  son  seigneur. 
•>  Les  autres  ^  y  verraient  une  insulte,  et  le  lui  imputeraient 
»  à  trahison;  mais  qu'il  lui  aille  faire  droit,  puisque  Charles 
..  l'en  semond  ;  que  le  roi  le  retienne  comme  son  homme, 
.)  car,  entre  tous  ceux  de  son  royaume,  Girart  est  le  meil- 
»  leur  baron.  Si  alors  le  roi  refuse,  s'il  dit  non,  s'il  exerce 
»  des  vexations  contre  nous,  je  te  ^  viendrai  en  aide,  moi, 
*  sans  rien  prendre  du  tien.  J'entretiendrai  chez  toi  mille 
»  chevaliers  sans  te  demander  la  valeur  d'un  mangon^.  « 
Girart  dit  :  «  Je  suis  prêt  à  aller  faire  droit.  »  Mais  Boson 
s'avança  et  soutint  l'avis  contraire. 

263.  Boson  se  leva  et  parla  ainsi  :  «  Ecoute,  Gilbert  de 


1.  u  A  Aix.  en  mai  »  L.,  moditication  d'un  copiste  qui  avait  lu 
d'autres  chansons  de  geste,  car  Aix  ne  figure  pas  dans  notre  poëme  au 
nombre  des  résidences  habituelles  de  Cliarles;  voy.  gg  i,  gb,  98,  190, 
2o3,  248,  253,  264,  255,  291,  etc. 

2.  Les  barons  de  la  cour  de  Charles. 

3.  U  s'adresse  maintenant  à  Girart. 

4.  Voy.  p.  i3i  n.  4. 


GIRART      DE      ROUSSI  LL  ON  l'3b 

»  Senesgart;  donne  à  ton  seigneur  Girart  de  meilleurs  con- 
>>  seils,  à  regard  de  Charles,  le  roi  de  France,  ce  chien, 
»  de  Hugues,  duc  d'Aquitaine  ^  et  de  Bérart,  qui  veulent  le 
)'  perdre,  lui  et  Guinart  2.  Si  le  comte  y  va,  ce  ne  sera  pas 
»   sans  risques.  » 

264.  Gilbert,  ayant  entendu  ces  paroles,  s'assit.  Bernart  se 
leva  et  dit  sa  pensée  :  «  Par  Dieu,  sire  Boson,  je  dirai  la 
»  vérité  et  donnerai  bon  conseil  à  qui  voudra  le  croire.  Il 
»  n'est  en  ce  jour  homme  si  puissant  que  Girart  ne  le  soit 
»  plus  encore  ;  car,  s'il  mande  ses  hommes,  comme  il  le 
».  peut,  je  ne  crois  pas  que  personne  ose  l'attendre  en  bataille 
»  ou  maintenir  uneost  sur  sa  terre.  Et  pourtant,  si  on  vou- 
«  lait  en  croire  mon  conseil,  demain  soir  on  se  mettrait  en 
.'  route  pour  la  cour,  car  ainsi  la  guerre  pourrait  être  em- 
»  péchée  si  complètement  que  jamais  plus  vous  n'en  ouïriez 
»  parler.  •> 

265.  Le  comte  Landri,  celui  qui  tenait  Nevers,  était 
présent  au  conseil.  Il  se  leva  et  parla  à  Girart  en  homme 
sage  :  «  Pourquoi  voulez- vous  faire  une  folie  ?  —  Moi, 
»  laquelle?  »>  dit  Girart.  «  Dites-le-moi.  —  Volontiers, 
.)  puisque  vous  le  voulez.  Quand  vous  demandez  conseil  à 
»  vos  meilleurs  hommes,  vous  ne  savez  plus,  lorsque  vous 
»  les  quittez,  prendre  une  résolution,  ni  démêler,  dans  ce 
»  que  vous  entendez,  le  sage  conseil.  Je  vous  dirai  votre 
»  fait,  Girart,  et,  si  vous  vous  irritez,  je  m'en  soucie  comme 
)'  d'un  œuf,  car  ce  que  j'en  dis,  c'est  pour  votre  bien.  Vous 
»  ne  maintenez  ni  droit,  ni  loi,  ni  justice.  Quiconque  se  plaint 
)>   à  vous  est  reçu  avec  des  railleries  ;  c'est  là  ce  qu'il  y  a  en 


1.  Ou  «  de  Guyenne,  »  d'Agiane  Oxf.  L,  de  Guiane  P,  (v.  35o2).  Je 
ne  vois  pas  de  Hugues  dans  la  série  des  ducs  d'Aquitaine,  ce  qui  pour- 
rait conduire  à  adopter  la  leçon  de  P.,  Gui  au  lieu  à'Ugon  des  deux 
autres  niss.  Gui  d'Aquitaine  serait  le  même  que  le  Gui  de  Poitiers  du 
§143. 

2.  Lui  c  Guinart  Oxf.  lui  en  gignart  L.,  ab  mala  art  P.  (v.  35o3}, 
probablement  le  comte  Guinart  des  ^.g  i35  et  166. 


I  36  G  I  R  y\  R  T      DE      R  O  U  S  S  I  L  L  O  N 

»  VOUS  de  pis.  Mais,  par  le  Dieu  qui  vous  fait  vivre  ',  si  vous 
..  ne  déposez  l'orgueil,  la  hauteur,  Tinjustice,  la  mauvaise  foi 
»  qui  sont  en  vous;  si  vous  ne  faites  entrer  en  votre  cœur  la 
).  pensée  de  Dieu,  qui,  tandis  que  vous  vivez,  vous  tient  en 
»  honneur;  si  vous  ne  servez  pas  mieux  Charles,  votre  sei- 
»  gneur,  vous  perdrez  vos  grandes  possessions  :  de  cent 
»  mille  hommes  il  ne  vous  en  restera  pas  dix,  de  votre 
grande  terre,  pas  une  cité  ni  une  ville.  —  Par  mon 
»  chef  1  »  dit  Fouque,  «  vous  dites  vrai  ;  et  si  vous  avez  dit 
»   une  parole  fausse,  maudite  soit-elle  ! 

266.  «  Il  est  une  chose  » ,  dit  Fouque,  «  qui  m'afflige  beau- 
»  coup  :  vous  êtes  là  à  écouter,  et  vous  ne  comprenez  rien. 
.)  Tu  traites  Charles  de  mécréant,  tu  sais,  dis-tu,  qu'il  veut 
»  te  trahir.  Alors  mande  tes  honimes  et  tes  parents,  donne- 
»  leur  des  châteaux,  des  fiefs,  des  hauberts,  des  chevaux,  des 
»  équippements;  mais  ne  laisse  pas  pour  cela  de  lui  offrir  le 
»  droit.  Si,  par  sa  folie,  il  ne  le  veut  prendre,  que  celui  qui 
»  te  fera  défaut  soit  considéré  comme  lâche,  et  toi  comme 
')  un  sot  et  un  poltron  si  tu  ne  le  lui  fais  payer  cher  ;  car,  si 
->  Dieu  t'aide,  et  si  le  droit  est  avec  toi,  ni  Charles  ni  les 
»  siens  ne  te  pourront  vaincre.  » 

267.  Boson  entendit  ces  paroles  avec  peine.  Il  se  leva  et 
prit  la  parole:  «  Fouque,  ne  parlez  point  ainsi  :  ce  n'est  pas  là 
»  un  conseil  digne,  et  il  ne  convient  pas  que  mon  seigneur 
»  s'y  conforme.  Mon  avis  serait,  si  Charles  voulait  venir 
"  près  d'ici,  que  nous  allassions  nous  expliquer  librement 
«  avec  lui.  J'irais  disculper  mon  seigneur,  et  je  ne  crois  pas 
')  qu'il  y  ait  chevalier  qui  ose,  pour  son  droit  2,  frapper  mon 
»  écu  3.  —  Nous  pouvons  nous  en  tenir  à  cet  avis,  »  ait  Gi- 

1.  Ou  peut-être  «  en  vue  de  qui  vous  vivez  »,  per  pouvant  signifier 
«  par  »  ou  «  pour  »;  cf.  dans  le  poëme  de  Boëce  per  cui  vivre  espe- 
ram,  v.  3, 

2.  u  Pour  son  droit  »  pourrait  s'entendre  du  droit  de  Charles,  dont  ce 
chevalier  se  constituerait  le  champion. 

3.  G'.~à-d.  combattre  contre  moi.  Il  se  pourrait  qu'il  y    eût  ici  une 


G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  I  L  L  O  N  I  ?>J 

rart.  Le  conseil  était  donné,  il  ne  restait  plus  qu'à  le  mettre  à 
exécution.  On  plaça  les  mets  sur  les  tables  et  on  alla  manger. 

268.  Après  avoir  mangé,  Girart  et  les  siens  allèrent  sur  l'es- 
planade, devant  lasalle pour  sedivertir.  Qui  savait  chanson  ou 
fable  se  mit  à  la  dire,  tandis  que  les  chevaliers  s'asseyaient  et 
écoutaient.  Girart  et  les  siens  s'amusèrent  jus]u'à  ce  que  la 
fraîcheur  de  la  nuit  se  fit  sentir.  Le  comte  demanda  le  vin  et 
alla  dormir.  Le  lendemain,  au  point  du  jour,  il  se  leva.  Ses 
damoiseaux  l'aidèrent  à  se  vêtir.  Il  alla  ouïr  la  messe  au 
moûtier,  puis,  ayant  fait  venir  à  lui  le  messager,  il  lui  fit 
connaître  sa  réponse  à  Charles  : 

269.  «  Pierre,  tu  t'en  iras  à  ton  seigneur,  à  Charles,  roi  de 
»  France  et  empereur  ;  tu  lui  diras,  de  ma  part,  en  l'amour 
T-  de  Dieu,  qu'il  m'est  pénible  de  voir  qu'il  n'a  pas  pour  moi 
»  l'estime  qu'avaient  pour  mon  père  ses  devanciers.  C'est  moi 
»  qui  devrais  guider  son  ost  de  France,  porter  en  bataille  son 
!>  oriflamme,  donner  dans  sa  chambre  les  conseils  les  plus  au- 
»  torisés.  Mais  tout  cela  m^a  été  enlevé  par  ses  traîtres,  les 
V  vilains,  les  lâches,  les  trompeurs,  de  sorte  que  je  suis retran- 
»  ché  de  son  amitié.  Je  suis  prêt  à  soutenir  par  bataille  contre 
K  le  plus  vaillant,  contre  celui  qui  se  fait  en  cette  affaire  le  con- 
»  seiller  de  Charles  et  me  fait  passer  à  ses  yeux  pour  un  t  rom- 
y^  peur,  que  lorsque  Boson  a  tué  Thierri,  son  ennemi  ',  il 
y-  ne  m'en  a  dit  mot,  ni  moi  à  lui;  que  je  ne  lui  ai  donné  re- 
B  traite  ni  en  château  ni  en  tour;  qu'il  n'y  a  donc  motif  pour 
»  que  je  soie  forfait  2  envers  mon  seigneur,  ni  pour  qu'il 
)»  m'enlève  un  mas  de  ma  terre.  » 

270.  «  Si  Dieu  m'aide,  »  dit  Pierre,  «  tu  plaisantes  quand 
»  tu  dis  n'avoir  envers  le  roi  aucun  tort  pour  lequel  il  puisse 

allusion  à  une  ancienne  forme  de  défi  :  il  est  souvent  question  dans 
les  romans  d'un  bouclier  suspendu  à  un  arbre  comme  une  provocation 
permanente,  et  celui  qui  avait  l'audace  de  le  frapper  voyait  apparaître 
un  chevalier  armé,  tout  prêt  au  combat. 

1.  M.  à  m.  «  son  malfaiteur  »,  celui  qui  lui  avait  fait  du  mal, 

2.  C'est-à-dire  «  pour  que  j'aie  forfait  ma  terre  ». 


l38  GIRART     de:     ROUSSILI,  on 

)'  mettre  ta  terre  en  forfait!  Puisque  vous  l'affirmez  si  fort, 
»  allons  au  plaid  que  le  roi  de  France  tiendra  à  cette  mi- 
»  mai;  là  seront  ses  comtes  et  ses  officiers^  qui  jugeront 
»  le  droit.  Faites  cela!  —  Malheur  sur  moi!  »  dit  Gi- 
rart,  «  si  j'y  vais,  si  je  m'équippe  pour  une  pareille  affaire! 
»  Tu  sais  bien  que  le  roi  m'a  dressé  un  guet-apens.  Mais 
»  avant  cela,  il  y  aura  encore  mille  écus  brisés,  sept  cents 
y  damoiseaux  seront  désarçonnés  et  jetés  à  terre,  les  épées 
»  frapperont  des  milliers  de  coups  contre  lesquels  les  heaumes 
))  et  les  charmes  ^seront  impuissants  à  protéger  les  têtes.  J'ai 
»   à  me  venger  des  torts  que  m'a  faits  Charles! 

271 .  «  Pierre,  je  t'en  prends  à  témoin  :  Charles  n'a  pas  eu 
»  d'affaire  que  je  ne  me  sois  mis  en  selle,  que  le  premier,  je  ne 
»  me  sois  rendu  à  son  appel,  courant  à  l'assaut  des  villes  et  des 
»  châteaux. Cette  chair,  cette  peau,  y  ont  été  blessées  de  coups 
»  de  lances,  d'épée,  de  carreaux.  Si  j'y  ai  éprouvé  des  per- 
»  tes,  mon  seigneur  en  a  eu  profit.  Et  voilà  qu'il  me  mande 
»  une  nouvelle  exigence  :  que  je  ne  revendique  (?)  pas  le 
«  fief  qui  fut  celui  de  mon  père  ^i  Le  me  voyant  tenir  de- 
»  puis  si  longtemps,  le  roi  veut  me  plumer  comme  le  fau- 


I  .  Abbaich  Oxf.,  abait  \..,  abah  P.  (v.  36o5).  Ces  formes,  et  d'ail- 
leurs les  rimes  qui  répondent  en  général  à  une  finale  latine  aci\  ren- 
dent bien  douteuse  l'étymologie  abbatem  ;  aussi  Diez  a-til  proposé 
\Etym.  Wœrt.  II  c,  abait),  toutefois  avec  doute,  le  bas  latin  ambactus, 
ail.  ambaht,  qui  répond  pour  le  sens  à  minister  ou  ministerialis,  voy. 
Du  Gange,  G'est  dans  ce  sens  que  j'emploie  «  officier  »;  «  fonction- 
naire »  serait  un  peu  moderne. 

2.  La  construction  delà  phrase,  dans  Oxf.  et  P.  (v.  36ii)  amèneà 
faire  de  caraich,  carait,  carah,  une  sorte  de  synonyme  de  cap  qui  pré- 
cède; toutefois  il  est  difficile  de  faire  de  ce  mot  un  dérivé  de  cara, 
fr.     a  chiere  •>•>.  Je  suppose  que  c'est  une  forme  apparentée  à  character. 

3.  Ges  paroles  ne  semblent  pas,  de  prime  abord,  répondre  à  la  de- 
mande de  Gharles  telle  qu'elle  est  formulée  par  le  messager.  Toutefois 
elles  y  répondent  indirectement,  Girart  veut  dire  que  la  terre  qu'il 
tient  de  son  père  est  franche  et  ne  peut,  par  conséquent,  être  forfaîte. 
La   même  prétention  a  déjà  été  exprimée  plus  d'une  fois. 


G  í  R  A  R  T    de:    k  o  u  s  s  I  l  l  o  n  í  39 

))  con  fait  d'un  ciseau.  Mais  il  n'aura  pas  vu  la  fête  Saint- 
»  Michel,  que  je  lui  ferai  voir  une  troupe  d'hommes  armés 
»  qui  ravageront  sa  terre  comme  le  loup  une  bergerie.  Don 
»  Pierre,  vous  me  direz  à  Charles  Martel  que  jamais  il  n'a 
»  ôté  de  son  manteau  un  tel  morceau  de  fourrure  (?)  ^  c'est 
.»  pour  son  malheur  qu'il  a  eu  une  telle  idée,  le  félon;  puis- 
.)  qu'il  ose  m'attaquer,  à  mon  tour  je  le  défie  î  » 

272.  «  Girart,  que  réclamez-vous  au  roi  Charles?  —  Moi! 
»  la  mort  de  mon  oncle  Odilon,  celle  de  mon  père,  le  duc 
»  Drogon,  tous  deux  tués  par  le  duc  Thierri  en  Vaubeton, 
»  Il  nous  jette  hors  de  sa  fidélité  %  moi  et  Boson;  sans 
«  motif,  il  occupe  notre  terre  :  s'il  ne  me  fait  pas  un  accord 
»  qui  soit  bon,  pcfrte-lui  notre  défi.  » 

273.  Pierre,  entendant  ces  mots,  fit  un  pas  en  avant.  Il 
lui  parut  qu'il  y  avait  là  de  l'orgueil,  de  la  colère,  de  la  ran- 
cune, de  la  haine,  de  la'  malice,  de  la  folie  :  «  Oses-tu  bien 
»  mander  un  tel  défi  à  ton  seigneur;  le  charger  d'un  tel 
»  grief?  C'est  lui  qui  a  voulu  qu'accord  et  mutuel  pardon 
»  eussent  lieu.  La  paix  avait  été  faite  en  Vaubeton.  Par  la 
»  mort  de  Thierri,  le  duc  d'Ascane,  que  votre  cousin  Boson 
r  tua  de  sa  lance,  vous  avez  recommencé  la  guerre.  Le  plus 
»  gros  de  la  perte  sera  pour  vous,  et  vous  finirez  par  faire 
»  droit  au  roi  point  par  point.  » 

274'^.  —  Je  vais  te  dire  une  chose,  Pierre  de  Mont-Rabei, 

»  tandis  que  je  te  vois  ici.  Charles  me  fait  grand   tort  et 

»  grande  injustice  en   me  mandant  de  venir  faire  droit  à 

»  Soissons,  ou  à  Reims,  à  Saint-Remi.  Avant  qu'il  ait  mis 

»  la   main  sur  ma  terre,  il  y  a  une  chose  dont  il  peut  être 

»  sûr  4,  c'est  qu'il  n'est  pas  près  d'obtenir  droit  de  moi,  si 

'  d'abord  il  ne  me  tient  prisonnier  à  sa  discrétion.  —  Tant 

t  pis!  »  dit  Pierre. 

1.  C'est-à-dire.  «  jamais  il  ne  se  sera  fait  un  tort  aussi  grand. 

2.  Cf.  p.  1 15,  n.  I. 

3.  Tirade  omise  dans  L. 

4.  Mot  à  mot  «  qu'il  peut  nouer  en  sa  courroie  »,  comme  au  ^  2  3i. 


1 40  G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  I  L.  L  O  N 

275.  Pierre,  entendant  ces  mots,  se  sentit  le  cœur  irrité. 
Il  avait  la  prestance  d'un  empereur,  le  regard  d'un  léopard. 
Il  parla  comme  fit  le  comte  Bernart,  celui  qui  fut  élevé  par 
le  duc  ^  Berart  :  «  Je  vous  dirai  une  chose,  Girart  :  ne  faites 
)'  pas  comme  fit  le  vieux  Foucart,  un  comte  félon  de  Saint- 
»  Médard  ,  qui  trompa  trois  seigneurs  et  encore  un  qua- 
»  trième,  mais  ce  dernier  lui  donna  enfin  sa  récompense  en 
»  lui  enlevant  sa  terre.  Je  vois  ici  Auchier  et  don  Guinart, 
fc  Armant  le  duc  de  Frise,  et  le  comte  Acart  ^  ;  il  n'y  a  parmi 
)i  eux  si  preux  ni  si  vaillant,  que  je  ne  sois  prêt  à  combattre 
>>  avec  lui.  On  n'a  pas  le  droit  de  qualifier  le  roi  de  trompeur. 
»  Il  ne  saurait  en  aucune  manière  rien  machiner  qui  pût 
»  mettre  un  homme  se  rendant  à  sa  cour  dans  le  cas  de  se 
»  garder  de  lui. 

276.  Don  Boson,  lorsqu'il  entendit  ces  mots,  fut  saisi  de 
colère.  Il  ne  put  supporter  d'entendre  Pierre  parler  ainsi.  Il 
jura  le  nom  de  Dieu,  le  glorieux,  que  Girart  et  sa  mesnie 
étaient  des  lâches,  si  Pierre,  cet  orgueilleux,  s'en  retournait  li- 
brement. Pierre  répondit  avec  douceur,  comme  bon  guerrier 
sage  et  expérimenté  :  «  Que  dites-vous,  sire  comte?  Calmez- 
»  vous!  il  ne  convient  pas  qu'un  si  puissant  comte  ait  téie 
)'  légère  et  sens  d'enfant.  Par  le  seigneur  Dieu  qui  règne 
)>  au  dessus  de  nous,  je  me  soucie  de  vous  et  de  votre  orgueil 
)'  comme  d'un  bout  de  bois.  Si  nous  étions  tous  deux  dans 
)'  les  prés,  là-bas,  vous  brûlant  de  vous  battre,  pourvu  que 
»  nous  tussions  seuls,  jamais  vous  n'auriez  été  secoué  comme 
»  vous  le  seriez.  »  Sans  Fouque,  Boson  allait  se  jeter  sur 
lui. 

277.  Boson,  à  ces  mots,  devint  furieux.  La  colère  lui  fit 
pousser  un  soupir.  11  se  leva  de  la  place  où  il  était  assis,  et 
voulut   se    précipiter   sur  Pierre,  mais  Fouque,  son  frère, 


1.  D'après  P.    [w  3663);  «le  roi  »  Oxf.  ;  le  vers  manque  dans  L.  Il 
est  fait  ici  allusion  à  des  personnages  qui  me  sont  inconnus.- 

2.  Anchart  P.  (v.  36^1], 


GIRART      DE      ROUSSI  LLON  I4I 

courut  l'arrêter.  Soit  orgueil,   soit  colère,    peu  s'en  fallut 
qu'il  ne  fît  une  grande  folie. 

278.  Pierre,  irrité  à  son  tour,  lui  dit  :  «  Sire  comte,  vous 
^>  m'avez  fait  voir  de  quoi  vous  êtes  capable  ;  peu  s'en  est 
>  fallu  que  vous  ne  m'ayez  frappé,  mais  Dieu  et  le  comte 
»  Fouque  m'ont  protégé.  Tu  as  outragé  le  roi  Charles,  et 
•>  fait  plus  de  honte  encore  à  ton  seigneur,  quand  ainsi, 
v>  sous  ses  yeux,  tu  m'as  assailli.  Mais  n'allez,pas  croire  que 
»>  le  roi  l'oublie  !  Vous  ne  verrez  pas  le  mois  sMcouler  sans 
»  qu'il  conduise  sur  vous  cent  mille  hommes.  » 

279.  Boson  s'irrita  et  dit  à  Pierre  :  «  Don  Pierre,  si  vous 
»  n'étiez  pas  envoyé  en  ambassade  auprès  de  mon  seigneur, 
»  et  si  Fouque,  mon  frère,  ne  m'avait  retenu,  je  vous  aurais 
>>  donné  un  tel  coup  par  le  visage,  que  les  yeux  vous  seraient 
f>  sortis  de  la  tête.  Que  ton  seigneur  et  toi  soyez  bien  cer- 
»  tains  de  ceci.  Le  temps  où  les  prés  fleurissent  ne  se  passera 
»  pas  sans  que  nombre  de  bons  chevaliers  soient  occis,  tués 
»  ou  pris  du  premier  coup  par  mes  armes.  »  Pierre  le  re- 
garda et  se  mit  à  rire  :  «  Que  savez-vous,  don  comte,  si 
»  vous  en  sortirez  vivant,  s'il  sera  alors  question  de  vous? 
»  Mont-Amele  ^,  bâti  en  pierregrise  sur  la  roche,  n'est  pas  si 
->  haut  perché  qu'on  ne  puisse  faire  tomber  la  peinture  et  le 
»  vernis  [des  boucliers].  Des  plus  forts  chevaliers  de  la 
»  garnison,  des  plus  preux,  des  plus  renommés  que  vous 
^  aurez,  le  sang  coulera,  jaillissant  à  travers  les  hauberts,  et 
»  je  me  proclamerai  mauvais  et  indigne  si  cela  n^a  pas  lieu 
f>  avant  la  fin  de  Tété.  » 

280.  Don  Boson  d'Escarpionseleva;  la  colère  le  fit  parler. 
((  On  a  la  tête  pelée,  quand  on  n'a  plus  mal  aux  dents  2.  C'est 

1.  Lieu  fortifié  appartenant  à  Girart  et  dont  il  sera  question  plus 
loin  encore  {^l  3o8  12).  Je  ne  réussis  pas  aie  retrouver  dans  la  nomen- 
clature moderne. 

2.  Peil  pelant  es  cau:^  cui  dans  lui  dol  Oxf.  ;  Pel  a  pelan  e  sanc  cui 
dens  no  dol  P.  (v.  SySi);  le  vers  manque  dans  L.  Je  traduis  comme 
s'il  y  avait  Peil  a  pelant  el  cap  qm  el  suc,  et  j'entends  que   quand  on 


142  GIRART      DE      ROUSSI  LLON 

»  pour  toi,  Girart,  que  je  dis  cela,  pour  toi  que  le  roi  tient 
»  pour  fou.  Car  il  t'a  trouvé  si  faible,  si  mou,  qu'il  t'a 
»  tiié  ton  père,  et  t'enlève  ta  terre.  Qu'il  te  souvienne  de  là 
»  parole  que  dit  mon  grand-père,  quand  il  tua  Elmon  le 
»  fils  de  Turol  ^  Laisse-moi  pendre  ce  messager...  ou  lui 
»  donner  de  mon  épée  par  le  cou,  et  tenez-moi  pour  mau- 
»  vais  si  je  ne  lui  enlève  pas  la  tête.  —  Vous  parlez  toujours 
))  en  fou,  «  dit  Pierre. 

281.  «  Ce  que  vous  dites,  »  dit  Pierre,  «  je  ne  veux  pas  y 
»  faire  attention  2^  car  vous  parlez  comme  un  enfant.  Vos 
«  conseils  sont  par  trop  d'un  jeune  homme.  Un  chevalier 
y)  accompli  doit  être  plein  de  sens  ;  il  ne  doit  pas  faire  service 
»  à  son  seigneur  lige  de  paroles  vaines  3.  Vous  n'êtes  pas  sî 
))  haut  que  mon  seigneur  4  ne  puisse,  s^il  le  veut,  vous  faire 
);  descendre  bien  bas.  Vous  ne  m'entendrez  plus,  désormais, 
))  disputer  avec  vous.   « 

282.  De  Tautre  part,  se  tenait  le  vicomte  Seguin,  qui  parla 
à  Pierre  en  homme  sage  :  «  Pierre,  vous...  ^  Onques  cheva- 
»  lier  ni  messager  que  le  roi  nous  ait  envoyé  ne  nous  dit 
»  rien  de  tel.  Ce  sera  grande  merveille  si  tu  t^échappes 
»  vivant.  Et,  si  tu  y  réussis,  prends  bien  garde  à  toi  !  L^été 
))  ne  sera  pas  fini  que  nous  serons  à  Orléans  ou  à  Paris;  et 
»  nous  bloquerons  la  porte  pendant  trois  jours,  jusqu'à  ce 
»  que  nous  ayons  saccagé  les  vergers,  comblé  les   sources 

n'a  plus  mal  aux  dents  (c'est-à-dire  quand  on  n'a  plus  de  dents),  on  est 
bien  près  de  devenir  chauve.  L'idée  serait  que  Girart  se  montre  faible, 
sans  énergie.  C'est  très  conjectural. 

1.  Allusion  à  un  récit  inconnu.  Elmon  Oxf.  et  L.,  Raimon  dans  P. 
J'ai  traduit  maiol  par  «  mon  grand  père  »,  mais  ce  peut  être  un  nom 
propre. 

2.  Sai  ben  entendre  P.  (v.  3741)  est  assez  plat  ;  ne  quen  sendre  Oxf., 
n'a  ni  sens  ni  mesure;  L.  n'a  pas  ce  vers;  je  corrige  ne  quer  entendre. 

3.  D'après   P.  La  leçon  d'Oxf.  et   de  L.   me   paraît  corrompue. 

4.  Le  roi. 

5.  Oxf.  moltvos  il  fai  ère  do  bis;  les  derniers  mots,  pour  moi  inex- 
plicables, sont  confirmés  par  P.  (v.  Sybi)  malt  i  faiei:{  era  do  bis. 


GIRART      DE      ROUSSILLON  l/\.3 

»  et...  ^  Je  ne  vêtirai  pas  fourrure  de  gris  jusqu'à  ce  que  le 
>i  roi  se  batte,  à  moins  qu'il  se  dérobe.  » 

283.  Pierre  parla  bien  et  franchement  :  «  Seguin,  cette 
»  parole  que  je  vous  entends  dire  doit  être  mûrement' 
»  considérée  par  le  comte  Girart.  Le  comte  qui,  à  tort,  dans 
))  un  moment  de  colère,  engage  une  guerre  contre  son  sei- 
))  gneur  lige,  fait  (qu'il  y  réfléchisse  !)  une  action  mauvaise  et 
»  félonne,  orgueilleux  des  forces  qu'il  peut  rassembler.  Mais, 
»  quand  il  voit  un  plus  fort  venir  sur  lui,  trancher  ses  vi- 
>j  gnes,  déraciner  ses  arbres,  dévaster  sa  terre,  en  faire  un  dé- 
»  sert,  quand  il  voit  enlever  ses  châteaux  d'assaut,  enfoncer 
))  ses  murs,  combler  ses  puits  %  prendre  ou  tuer  sa  bonne 
))  mesnie;  le  conseil  sur  lequel  il  s'est  reposé  commence  à 
»  lui  manquer,  et  ses  barons  se  dispersent  et  s'éloignent. 
»  Quand  il  n'a  plus  rien  à  donner  ni  à  recevoir,  alors  il  ne 
»  peut  plus  faire  la  guerre  ni  résister  plus  longtemps,  et, 
))  pour  un  riche  homme,  c'est  grande  honte  que  de  se  ren- 
»  dre  (?).  Pensez  à  ce  que  vous  m'entendez  dire,  Séguin, 
»  maintenant  que  vous  êtes  au  moment  de  prendre  une  dé- 
»)  cision.  » 

284.  Fouque  avait  le  cœur  affligé,  triste  et  gros.  Il  s'est 
levé  d'un  banc  oii  il  était  assis  :  a  Seigneurs  francs  cheva- 
))  liers,  je  vous  le  déclare,  je  tiens  Charles  pour  un  juif^, 
»  d'avoir  agi  avec  autant  de  légèreté  à  l'égard  de  mon  sei- 
»  gneur.  Sans  lui  avoir  d'abord  envoyé  lettre  ni  bref,  il  a 
>)  saisi  sa  terre  et  pris  mon  fief.  »  Les  barons  répondent  : 
«  Il  a  agi  avec  trop  de  légèreté,  et  il  le  paiera  cher,  par  Dieu! 
»  avant  que  passe  la  saint  Rémi  K  » 

285.  Pierre  parle  en  homme  de  grande  valeur  ;  il  ne  sem- 

1.  Els  pot^  sa^i^,  de  P.  (v.  37Ô0),  est  clair,  mais  mauvais,  la  vraie 
leçon  doit  se  cacher  sous  le  texte  d'Oxf.,  efors  sosis. 

2.  Ici  s'ouvre  dans  L.  une  lacune,  causée  par  l'enlèvement  d'un  feuil- 
let (60  vers). 

3.  Judeu  est  ici  pour  la  rime. 

4.  i^r  octobre. 


1 44  GIRART      DE      ROUSSI  1.  LON 

ble  ni  fou,  ni  sot,  ni  trompeur  :  «  Fouque,  laisse  la  colère  et 
o  la  rancune;  qu'il  te  souvienne  de  Dieu  le  Rédempteur! 
))  Homme  qui  s'irrite  outre  mesure  est  mauvais  ;  mais  donne 
'»  à  Girart  un  meilleur  conseil,  afin  qu'il  fasse  la  paix  avec 
»  Charles  l'empereur.  Qui  n'observe  pas  la  fidélité  envers 
»  son  seigneur  perd  ses  droits  sur  son  fief  et  sur  sa  terre,  et,, 
j)  s'il  vient  en  cour,  il  y  est  honni.  » 

286.  Le  comte  Girart  les  entend  se  quereller;  il  leur 
commande  aussitôt  de  se  taire  :  «  Fouque,  cessez  désormais 
»  ce  débat;  il  est  vilain  de  faire  ainsi  des  menaces  de  guerre. 
))  On  verra  bien,  lorsqu'on  en  sera  à  la  chevauchée,  qui  fera 
))  le  mieux,  qui  sera  le  plus  dur  à  la  peine.  Et  toi,  Pierre, 
»  ainsi  puisse  Dieu  t'aider!  pas  un  mot  de  plus,  mais  pré- 
»  pare-toi  à  partir  sur-le-champ. 

287.  —  Girart,  vous  n'avez  rien  de  plus  à  mander  à 
»  Charles?  —  Si  fait  :  s'il  y  consent,  je  lui  propose  un  plaid 
»  général,  aval  dans  la  vallée,  sous  Saint- Vidal.  Je  lui  ferai 
))  tout  droit,  si  je  lui  ai  fait  tort,  et  que  mon  seigneur  agisse 
»  de  même  à  mon  égard.  —  Tout  ce  que  vous  dites,  »  reprend 
Pierre,  «  jie  vaut  pas  un  œuf.  Que  mon  seigneur  soit  mau- 
»  dit  de  saint  Martial  s'il  ne  vous  enlève  une  cité  d'ici  à  Noël! 
))  et,  je  ne  le  priserais  pas  un  berger  \  s'il  ne  vous  donne  pas 
))  l'assaut  jusqu'à  la  pahssade.  »  Là-dessus  il  allait  monter  à 
cheval,  quand  Fouque  lui  dit  :  «  Arrêtez  !  nous  allons  par- 
»  1er  d'autre  chose.  )> 

288.  Gilbert  de  Senesgart  et  Fouque  son  frère,  et  Girart, 
leur  cousin,  qui  était  le  plus  puissant  d'entre  eux,'se  sont 
tous  trois  appuyés  à  un  mur.  Fouque  parla  le  premier  : 
»  Par  Dieu!  cousin  Girart,  tu  n'agis  pas  bien  (?),  mais  fais 
»  connaître  à  ton  seigneur  ta  pensée  ;  dis-lui  que  tu  lui  feras 
»  droit  comme  fit  ton  père,  à  condition  qu'il  te  donne  un 
j)   sauf-conduit  jusqu'à  sa  résidence ^  S'il  se  refuse  à  le  don- 


1.  Au  moyen  âge,  les  bergers  sont  le  type  de  la  simplicité, 

2.  C'est  l'idée  déjà  exprimée  par  Girart,  à  la  fin  du  g  259. 


GIRART      DE      ROUS  SILLON  I45 

»  ner,  c'est  qu'il  ne  t'aime  guère.  Ainsi,  tu  peux  bien  te  dis- 
):>  culper  envers  lui.  » 

289.  Fouque  interpella  Pierre  en  présence  de  Bernart  : 
«  Pierre,  dites  au  roi,  de  notre  part,  que  nous  lui  ferons 
))  droit  pour  don  Girart,  mais  que,  sans  retard,  il  nous  fasse 
w  conduire  en  toute  sécurité  '. 

290.  — Par  Dieu!  »  répond  Pierre,  «  voilà  une  conven- 
»  tion  que  je  n'admets  pas.  Le  roi  trouvera  que  c'est  grand 
))  orgueil  de  demander  un  sauf-conduit,  quand  je  m'offre  à 
w  vous  conduire \  Girart  n'a  rien  à  redouter  s'il  se  met  en 
))  route  avec  moi,  ni  lui  ni  quiconque  prendra  place  dans  la 
»  résidence  du  roi.  Ceux  qui  donnent  à  Girart  un  tel  con- 
))  seil  font  preuve  de  folie,  et  moi  plus  encore  quand  je  les 
»  écoute.  »  A  ces  mots,  il  franchit  le  seuil,  monta  à  cheval 
et  se  dirigea  vers  un  bois. 

291.  Pierre  quitta  Girart  avec  colère;  il  avait  bien  accom- 
pli son  message,  à  son  jugement.  Il  se  rend  à  Saint-Denis  où 
le  roi  l'attend.  Charles  a  entendu  la  messe  à  Saint-Vincent. 
Pierre  descend  à  l'ombre,  au  dehors. 

292.  Charles  entend  les  matines  :  le  jour  luit  clair.  L'ar- 
chevêque Hervieu  dit  la  messe.  Après  l'avoir  entendue,  il 
sort  et  s'asseoit  sur  un  fauteuil.  Autour  de  lui  prennent 
place  les  barons  du  pays,  et  il  n'y  en  a  aucun  qui  ne  soit 
bien  vêtu,  qui  n'ait  peaux  de  martre  ou  robe  de  gris  :  «  Sei- 
))  gneurs,  écoutez-moi,  »  leur  dit  Charles;  «  cette  nuit  je 
))  n'ai  pas  dormi  un  moment,  à  cause  du  meilleur  chevalier 
))  que  j'aie  connu,  Pierre  de  Mont-Rabei,  que  j'ai  envoyé  là- 
»  bas.  Mais,  par  saint  Pierre,  si  Girart  fait  tant  que  le 
»  frapper,  malheur  à  lui  si  ses  yeux  rencontrent  mon  vi- 
»  sage  !  ))  Alors  répond  Gautier  de  Mont-Cenis,  le  père  de 
Pierre  '  :  a  Je  voudrais  que  Girart  lui  donnât  un  tel  coup 


1.  Ici  cesse  la  lacune  de  L. 

2.  Cf.  §  235.    . 

3.  Le  Gautier  de  N!onl-Rabei  du  l  24/ 


146  GIRART      DE      ROUSSILLON 

»  que  le  sang  jaillit,  que  j'eusse  à  combattre  avec  lui,  que  je 
))  le  prisse  et  le  misse  en  votre  prison  où  vous  le  tiendriez 
»)  quatorze  jours  '.  —  Je  le  sais,  «  dit  le  roi,  «  je  n'ai  pas  été 
»  avisé,  mais  alors  il  n^était  pas  mon  ennemi  et  Drogon 
))  était  maître  de  la  Bourgogne.  Si  jamais  je  le  tenais,  je  se- 
»  rais  en  sécurité  ^.  —  Il  sera  trop  tard  quand  vous  le  tien- 
tt  drez,  »  dit  Gautier.  A  ce  moment,  Pierre  descend  de  che- 
val, et,  en  le  voyant,  Charles  fut  tout  joyeux. 

293.  «  Pierre,  savezvous  des  nouvelles  deGirart?  —  Oui, 
»  comme  d'un  félon  et  d'un  chien  ^  :  maudit  soit-il  de 
»  saint  Médard  \  »  a-t-il  dit,  «  s'il  ne  met  pas  à  feu  la  moi- 
»  tié  de  la  France,  s'il  ne  prend  pas  sa  part  de  ce  qu'il  y  a  de 
»  mieux!  —  Il  en  a  menti,  le  couard,  »  dit  Charles,  «  car,  si 
»  je  l'y  trouve,  par  saint  Léonard,  jamais  en  aucun  lieu  il 
»  n'aura  couru  tel  danger!  »  ■' 

294.  Dans  la  chambre  il  y  a  un  comte,  don  Manecier, 
qui  se  prit  à  conseiller  le  roi  :  «  Sire,  faites  taire  tout  ce 
))  monde,  calmez  le  bruit  et  le  tumulte,  faites  asseoir  ici 
»  Pierre;  et  toi,  Pierre,  puisse  Dieu  t'aider  !  dis-nous  la  vé- 
»  rite.  Il  ne  faut  pas  que  tu  dises  des  mensonges  par  malveil- 
))  lance.  —  Je  n'en  ferai  pas,  »  dit  Pierre,  «  aussi  vrai  que 
»  Dieu  me  laisse  entrer  dans  ce  moûtier  !  » 

295.  ^  Pierre  prit  place  auprès  du  roi  en  un  fauteuil  ;  au- 


1.  Ce  chiffre  n'est  là  que  pour  la  mesure  et  la  rime. 

2.  11  me  semble  impossible  d'entendre  autrement  ce  passage  pour  le- 
quel les  mss.  ne  présentent  aucune  variante  importante.  Cependant  on 
voit  que  la  réponse  de  Charles  s'applique  mal  aux  paroles  de  Gautier. 
Faut-il  supposer  que  la  fin  du  discours  de  celui-ci  manque  dans  tous 
nos  mss.  ? 

3.  Gaignart^cî.  p.  io5,  n.    i. 

4.  Pour  la  rime,  bien  entendu. 

5.  Ici,  dans  Oxf.  et  L  (p.  332),  une  laisse  dont  la  place  véritable  est 
plus  loin,  la  laisse  3o8. 

Ó.  Tirade  de  cinq  vers  qui  manque  à  L.  P.  C'est  un  simple  appel  de 
jongleur  que,  à  cause  de  son  insignifiance  même,  deux  copistes  ind  é- 
pendants  l'ua  de  l'autre  ont  fort  bien  pu  avoir  V'xáéì  de  supprimer. 


G  1  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  I  L  L  O  N  1 47 

tour  de  lui  les  chevaliers  sont  assis  par  terre,  sur  la  jonchée  \ 
Or  écoutez  les  nouvelles,  qui  veut  les  ouïr  !  Quand  ils  en- 
tendent qu'on  aura  la  guerre,  aucun  ne  s'afflige,  et  ce  que 
Pierre  leur  dit  ne  leur  semble  pas  folie. 

296.  Or,  écoutez  les  nouvelles  que  Pierre  dit  :  «  Seigneurs, 
n  ce  fut  un  jeudi  que  j'accomplis  mon  message.  J'avais  garni 
))  mon  corps  de  bonnes  armes,  je  menais  un  bon  coursier,  et 
n  je  montais  un  bon  mulet  dur  à  la  fatigue.  Mon  écuyer 

»  était  preux  et -.   J'entrai  à  Roussillon   par    le    pont 

')  voûté  et  descendis  à  l'orme  %  sous  la  vigne.  J'entrai  dans  le 
»  moûtier  ^  que  vous  fîtes  ^,  je  priai  sainte  Marie,  mère  de 
1)  Dieu  de  me  protéger  contre  la  tromperie  ou  l'insulte.  Gi- 
»)  rart  parlait  à  ses  fidèles*^.  Là  étaient  Fouque,  Doitran  le 
»  vaillant  (?)  "^.  Je  fus  aussitôt  admis  dans  leur  conversa- 
))  tion.  Girart  demanda  des  nouvelles...  .  «  Pierre,  puissent 
o  Dieu  et  saint  Félix  te  venir  en  aide  !  Quelles  nouvelles 
»  m'apportes-tu  de  Charles,  le  roi  de  France?  »  Et  je  lui  ré- 
»  pondis  vivement  d'aller  à  la  cour,  en  tel  appareil  qu'il  n'y 
»  fût  pas  méprisé  ni  avili,  comme  son  lignage  avait  accou- 
»  tumé  de  le  faire  de  tout  temps,  et  que  je  le  prendrais  vo- 
»  lontiers  sous  ma  sauvegarde  ^. 

1 .  Sur  l'usage  de  s'asseoir  à  terre  sur  le  sol  ou  le  plancher  couvert 
de  joncs,  voir  mon  édition  de  Flamenca,  p.  288,  n.  3. 

2.  Mal  trachiç  Oxf.,  mal  traiti:^  L.  P.  (v.  3888).  Traiti^  signifie 
ordinairement  allongé,  en  parlant  des  doigts  ou  du  nez;  je  ne  sais  pas 
ce  que  ce  mot  veut  dire  ici. 

3.  On  sait  qu'autrefois  l'orme  formait  la  décoration  la  plus  ordi- 
naire des  places  publiques,  d'où  la  locution  :  «  Attendez-moi  sous 
l'orme  ».  Voy.  sur  ce  point  la  dissertation  de  M.  Fr.  Michel,  dans  les 
Mémoires  lus  à  la  Sorbonne,  section  d'archéologie,  année  1867,  p.  168 
et  suiv. 

4.  Cf.  U  25i-2. 

5.  Qjie  vos  bastiç,  Oxf.  et  L.,  le  vers  manque  dans  P.  Je  ne  vois  pas 
le  moyen  de  traduire  autrement,  à  moins  de  supposer  que  sous  vos  se 
cache  quelque  nom  propre. 

CM.  à  m.  «  à  ses  nourris  ». 

7.  Voy.  la  fin  du  g  252.  |    8.  Cf.  ^g  254-5. 


148  G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  I  L  L  O  N 

297.  «  Ecoutez  les  nouvelles  que  je  dis.  Ce  sont  les  pro- 
»  près  paroles  que  .je  prononçai  :  «  Girart,  Charles  vous 
»  mande,  je  ne  vous  trompe  pas,  de  vous  rendre  à  sa  cour 
»  sans  faute;  emmenez  Boson  le  comte, sous  ma  sauvegarde, 
»  le  marquis  Fouchier,  comte  de  Brieire  '.  Le  roi  vous 
»  fera  réparation  de  tout  le  dommage  que  vous  pourrez 
»  avoir  souffert.  —  Par  mon  chef!  »  dit  Girart,  «  je  n'irai 
»  pas  jusqu'à  tant  que  je  lui  aie  fait  payer  cher  le  mal  qu'il 
»  m'a  fait.  Pierre,  va  prendre  logis,  car  il  va  faire  nuit;  le 
»  sénéchal  pourvoira  à  ta  nourriture.  Le  matin,  lève-toi;  je 
0  ferai  de  même,  et  tu  entendras  ce  que  j'ai  à  te  dire,  le  mes- 
»)  sage  que  je  manderai  au  roi  Charles.  —  Vous  viendrez 
))  avec  moi,  »  dit  Aimenon,  «  je  vous  conduirai,  et,  pour  Ta- 
)'  mour  du  roi  Charles,  je  te  hébergerai.  » 

298.  «  —  Aimenon,  m  dit  Girart,  «  donne  lui  le  logement. 
»  —  Ainsi  ferai-je,  )>  reprit  celui-ci,  «  et  richement.  Je  n'ai 
))  droit  en  mon  fief  si  pour  cela  je  le  perds!  »  Le  soleil  va  se 
»  coucher  vers  Balenberc  2  ;  la  nuit  fut  orageuse  et  sombre, 
»  et  Aimon  me  conduisit  par  la  prairie  et  m'offrit  abon- 
»  dance  de  mets  délicats. 

299.  «  Pour  l'amour  de  vous,  autant  que  je  puis  croire, 
»  pour  le  bien  que  tes  parents  et  toi  lui  avez  fait,  et  que  tu  lui 
»  feras  encore,  Aimenon  me  reçut  aussi  bien  que  je  pouvais  le 
))  désirer.  Puis  il  me  coucha  en  un  lit  d^or  et  d'argent  et  me 
»  donna  une  fille  si  bien  que,  sans  mentir,  jamais  vous  ne 

'  ))  vîtes  plus  gentille.  Au  point  du  jour,  j'étais  levé  et  chaussé  ; 
»  je  me  rendis  en  hâte  au  moutier,  j'entendis  la  messe  et  me 


1 .  Brie  Oxf.,  Bieire  L.,  Boeva  P.  (v.  Sgoy).  Est  ce  Bruyères  en  Vosges  ? 
Cela  est  douteux  parce  qu'on  ne  voit  pas  que  ce  lieu  ait  jamais  été  le 
chef-lieu  d'un  comté;  mais  c'est,  en  tout  cas,  un  lieu  qu'il  faut  cher- 
cher dans  l'est^  où  étaient  les  possessions  du  marquis  Fouchier;  voy. 
p.  69. 

2.  Sic  Oxf. ;  c'est  peut-être  un  nom  de  lieu  inventé  pour  la  rime  ; 
vas  bon  alberc.  P.  (v.  3918)  est  une  correction  de  copiste.  Le  vers 
manque  dans  L. 


G  I  R  A  H  T      DE      K  O  U  S  S  I  L  I .  O  N  1 49 

))  rendis  au  conseil  du  comte,  et  maintenant  je  saurai  vous 
))  faire  part  de  ses  intentions  ^ 

3oo.  «  Quand  j'eus  ouï  la  messe,  àlagrâcedeDieu,  jesortis 
))  du  moûtier,  tout  dispos.  Je  trouvai  Girart  entre  les  siens  et 
))  je  dis  une  parole  bien  simple:  «  Comte,  ne  sois  pas  irrité, 
»  sombre,  rancuneux,  comme  un  sarrazin  ou  un  félon 
»  juif  2.  Fais  accord  avec  Charles,  puisse  Dieu  t'aider  !  Tu 
»  auras  par  droit  tes  terres  et  tous  tes  fiefs.  —  Pierre,  mon 
»  seigneur  me  traite  trop  mal  !  C'est  lui  qui  me  perd,  par 
»  sa  faute,  se  conduisant  comme  un  juif.  Il  me  le  paiera, 
»  avant  que  vienne  la  neige  et  que  soit  passée  la  saint  Rémi. 

3oi.  «  Pierre,  le  roi  me  traite  si  mal  que,  de  propos 
»  délibéré,  il  me  jette  hors  de  sa  fidélité  ^.  C'est  moi  qui 
»  devrais  guider  son  ost  et  porter  en  bataille  les  premiers 
»  coups  4,  donner  en  sa  chambre  des  conseils  autorisés, 
»  comme  firent  mes  ancêtres.  Mais  ses  soudoyers  m'ont 
j)  enlevé  ce  privilège,  les  serfs  flatteurs,  les  lâches,  de  sorte 
»  que  je  ne  puis  trouver  en  lui  bienveillance.  Je  suis  prêt  à 
»  prouver  par  la  bataille,  et  que  personne  ne  repousse  mon 
))  offre!  que  je  n'ai  pas  été  de  connivence  dans  le  meurtre 
»  de  Thierri,  que  Boson  ne  m'a  rien  dit,  soit  en  allant  à  la 
»  cour,  soit  en  la  quittant,  qui  puisse  entraîner  pour  moi 
»  forfaiture,  ni  autoriser  le  roi  à  m^enlever  mon  chase- 
i)  ment  ^. 

3o2.  (f  Vous  l'humiliez,  dit-il,  vous  l'insultez  outre  me- 
»  sure;  vous  le  jetez  d'emblée  hors  de  votre  fidélité.  Sans 
»  qu'il  eût  aucun  tort  envers  vous,  vous  lui  avez  fait  dresser 


1.  Cf.,  §257. 

2.  Caninieus  -P.  (v.  SgSij  ;  cf.  p.  46,  n.  2. 

3.  Cf.  §  272. 

4.  Au  moyen  âge,  ces  batailles  s'engageaient  presque  toujours  par  des 
combats  singuliers  entre  les  principaux  personnages  des  deux  armées 
(voy.  ici  même,  §  145.  C'était  un  honneur  très  recherché  que  d'être 
autorisé  à  engager  ainsi  l'action. 

5.  Cf.  î  269. 


I  DO  G  l  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  1  I.  L  O  N 

))  des  embûches  par  Andefroi  ^  Il  ne  viendra  pas  à  ta  cour 
»  ni  à  ton  plaid,  jusqu'à  ce  qu'il  t'ait  fait  payer  le  mal  que 
»  tu  lui  as  fait.  S'effraie  qui  voudra  :  lui,  il  ne  redoute  rien. 

303,  (c  En  un  mot,  «  dit  Pierre,  «  Girart  gardera  sa  ran- 
))  cune  (puisse  Dieu  protéger  ses  neveux  et  ses  hommes  !) 
»  jusqu'à  ce  qu'il  t'ait  vaincu,  toi  et  tous  les  tiens.  Puis  il 
»  emportera  d'Orléans  la  sainte  croix  -.  —  En  cela  il  ment 
»  comme  un  misérable,  »  interrompit  Charles,  «car,  si  je  le 
w  trouve  logé  dans  les  prés  sous  la  ville,  jamais  homme 
»  n'aura  eu  si  mauvais  neveux  ^. 

304.  —  J'ai  pleinement  accompli  mon  message,  ce  me 
))  semble.  J'ai  vu  Auchier,  Guinart,  don  Armant,  Seguin, 
))  Boson,  et  don  Guintrant.  Quand  j'eus  dit  mon  message, 
n  je  vis,  à  la  mine  du  comte  qu'il  ne  t'aimait  guère  ;  tant  s'en 
»  fallait  qu'il  allait  à  l'encontre  de  ce  que  je  disais.  Je  pro- 
»  nonçai  alors  une  parole  qui  le  blessa  comme  si  on  lui  avait 
)'  cinglé  le  nez  d'une  badine.  Je  lui  dis  :  «  Comte,  si  vous 
»  faites  gueye,  je  crois  qu'il  vous  en  ira  mal  :  avant  un  an 
»)  vous  l'aurez  payé.  »  Et  j'offris  alors  la  bataille  4  pour 
»  prouver,  si  Girart  l'acceptait,  que  le  tort,  la  tromperie,  la 
»  trahison  ^  seraient  de  son  côté.  Je  ne  refusais  aucun  cheva- 
>y  lier,  ni  Bourguignon,  ni  Bavarois,  ni  Allemand,  et  je  ne 
»  trouvai  personne  qui  acceptât  le  défi.  Mais  Boson  d'Es- 
^vcarpion  se  leva,  le  visage  fier  et  irrité;  il  ferma  son 
»  poing  droit  et   tira  son  gant,  et,  sans  Fouque,  il  m'eût 

1 .  Je  ne  vois  pas  que  Girart  ait  fait  valoir  ce  grief  en  présence  de 
l'envoyé  du  roi  ;  mais,  antérieurement,  il  avait  manifesté  son  indigna- 
tion de  la  conduite  de  Charles  en  cette  circonstance.  Voy.  la  fin 
du  g  2i5. 

2.  Le  texte,  tel  que  nous  l'avons,  ne  porte  nulle  part  que  Girart  ait 
proféré  cette  menace. 

3.  D'après  P.  (v.  Sgyôj,  Oxf.  est  corrompu  et  la  leçon  de  L.  est 
visiblement  refaite. 

4.  Le  duel  judiciaire. 

5.  En  ce  qui  concerne  le  meurtre  de  Thierri,  ce  que  dit  plus  claire- 
ment P.  (v.  3990). 


G  I  R  A  K  T      DE      R  O  U  S  S  I  L  L  O  N  13  1 

»   frappé.  Mais  je  lui  dis,  dans  ma  colère,  telle  chose  qui  le 
»  fit  passer  aux  yeux  de  tous  pour  fou  et  pour  enfant  '. 

305.  «  Tu  le  jettes  hors  de  ta  fidélité  (dit  Girart),  et  tu 
j)  lui  fais  tort  ;  tu  lui  as  tué  son  père  et  son  oncle;  tu  lui  as 
î^  enlevé  Lengroine,  la  cité  et  le  port  2.  Prépare-toi  de  ton 
»  mieux  à  la  guerre  :  lui  il  est  tout  prêt. 

306.  v  En  présence  de  tous,  je  dis  à  Girart  qu'il  ne  devait 
»  pas  accuser  le  roi  Charles  avant  de  s'être  présenté  à  ta  cour 
»  avec  ses  barons,  et  de  s'être  expliqué  avec  toi  par  l'inter- 
»  médiaire  de  tes  hommes  ^,  car  tu  n'es  coupable  ni  de  félonie 
y  ni  d'insulte  envers  Girart,  les  siens  ni  Boson  ^  Je  voulus  le 
»  prouver  par  bataille,  chez  lui,  ne  refusant  aucun  chevalier, 
»  Allemand,  Bavarois  ni  Bourguignon  ;  mais  je  ne  trouvai 
»  personne  qui  soufflât  mot.  C'est  alors  que  Boson  entra  en 
»  fureur,  et  il  m'eût  frappé  sur  le  lieu,  sans  que  personne 
•n  s'y  opposât,  quand  Dieu  envoya  là  le  comte  Fouque. 
»  J'exposai  pourtant  mon  message  et  répétai  tes  paroles  ^  : 
»  que  Girart  vienne  te  faire  droit  à  ta  résidence,  amenant 
»  Fouchier  et  Boson  et  Seguin,  le  vicomte  de  Besançon.  Et 
»  Girart  me  répondit  «  non  »  sur  tous  les  points.  Il  demande 
»  raison  de  la  mort  de  son  oncle,  le  comte  Odilon,  de  son 
»  père,  le  duc  Drogon,  qui  périrent  par  toi  en  Vaubeton,  et, 
y>  si  tu  n'en  fais  pas  amende,  toi  et  les  tiens,  de  sa  part  je 
»  t'apporte  un  défi.  » 

307.  Charles,  quand  il  s'çntendit  défier,  éprouva  une  telle 
mortification,  une  telle  amertume,  qu'il  ne  put  trouver  une 


1.  Cf.  u  275-8. 

2.  Il  n'est  nullement  question,  dans  le  texte  que  nous  avons,  de 
l'enlèvement  de  cette  cité,  qui  m'est  inconnue.  La  leçon  de  P.  (v.  4002), 
Mongronh,  m'est  également  obscure.  L.  passe  le  vers. 

3.  Ce  que  Pierre  veut  dire  est  expliqué  plus  loin  au  §  314. 

4.  Cf.,  §  270. 

5.  Notons  que  c'est  avant  l'altercation  avec  Boson  que  prend  place, 
dans  le  poëme,  l'exposé  des  conditions  que  Pierre  est  chargé  de 
transmettre  ;  voy.  g  2  55. 


ID2  GIRART      DE      ROU  S  SILLON 

parole  pour  répondre  à  Pierre.  Il  se  tourna  d'un  autre  côté 
pour  se  remettre  :  «  Damoiseaux  de  ma  mesnie,  aimez-vous 
))  mutuellement .  Qui  voudra  m'aider  dans  cette  guerre  n'aura 
»  pas  faute  de  mon  avoir.  »  Les  chevaliers  se  prirent  à  se 
réjouir,  à  s'exciter  les  uns  les  autres  et  à  se  vanter  à  qui 
mieux  mieux.  Cela  parut  bon  à  Charles  de  les  entendre 
gaber.  Le  jour  déclinait.  Ce  n'était  plus  l'heure  de  discuter. 
On  demanda  l'eau  ^  et  on  se  mit  à  table,  et,  le  moment 
venu,  on  alla  se  coucher  pour  pouvoir  se  lever  matin.  Cette 
nuit,  Charles  resta  couché  jusqu'au  jour.  La  messe  ouïe,  il  fit 
dire  à  chacun  de  s'aller  armer  et  de  monter  à  cheval.  On  fit 
seller  les  bons  chevaux  ;  on  n^oublia  pas  les  hauberts  ni  les 
heaumes.  Même  le  roi  fit  lacer  son  enseigne,  et,  prenant  la 
conduite  de  ses  hommes,  il  se  mit  à  chevaucher  sur  Girart. 
Il  veut,  sans  plus  tarder,  lui  porter  un  rude  coup. 

308.  2  Charles  voit  comment  son  messager  est  revenu, 
que  là  3  droit  ne  lui  sera  ni  fait  ni  reconnu,  qu'aucun  pré- 
sent ne  lui  a  été  envoyé  ni  promis.  Il  a  mandé  et  convoqué 
ses  hommes,  mais  il  ne  les  a  pas  attendus  tous  :  il  en  avait 
bien  trois  mille,  armés  de  l'écu.  Avant  que  le  jour  fût  levé, 
que  le  soleil  brillât,  il  les  avait  amenés  sous  Mont-Amele. 
Jamais  château  ne  fut  mieux  attaqué,  ni  mieux  défendu  par 
ceux  du  dedans.  Grande  est  la  puissance  de  Charles,  et  par 
vive  force  il  les  a  tous  pris.  Il  s^est  établi  au  sommet  du 
donjon  le  plus  élevé. 

309.  Le  roi  Charles  ne  fut  pas  long  à  se  préparer.  Il  n'a 
avec  lui  ni  ses  hommes  ni  ses  marquis  4  ;  de  ses  barons  il 


1.  Cf.  p.  61,  n.  4. 

2.  Laisse  déplacée  dans  Oxf.  et*L.,  voy.  ci-dessus,  p.  146,  note  5. 
On  conçoit  qu'une  laisse  dont  le  seul  objet  est  de  récapituler  les   faits, 
qui,  par  conséquent,  interrompt  de  toute  façon  la  narration  sans  rien 
apprendre   de  nouveau,   ait   pu  aisément  être  transportée  hors    de  sa 
vraie  place. 

3.  Chez  Girart. 

4.  Ses  hommes  en  général,   l'ensemble  de  ceux  qu'il   avait   droit  de 


G  1  K  A  R  T      DE      I<  O  U  S  S  1  J ,  J .  O  N  I  53 

n^a  que  ceux  de  son  conseil.  11  ne  s'attendait  pas  à  rencontrer 
de  la  résistance  de  la  part  de  Girart,  qui  n'a  pas  été  averti  et 
n'a  pas  reçu  de  message.  Charles  n'a  pas  plus  de  trois  mille 
Français,  mais  jamais  roi  n'eut  hommes  mieux  armés.  Ils 
portaient  des  broignées  safrées  ^,  une  paire  de  dards  ^  ;  quel- 
ques-uns avaient  d'anciens  hauberts  viennois  ^,  des  lances, 
des  gonfanons,  des  écusde  Blois,  de  grands  chevaux  coursiers 
d'Espagne.  C'est  avec  ces  troupes  que  Charles  est  entré  dans 
Mont-Amele.  Il  voulait  porter  un  rude  coup  à  Girart,  et  il 
a  réussi. 

3 10.  Le  roi  Charles,  accompagné  de  Henri  4,  est  parti  en 
guerre.  C'est  le  comte  Auberi  5  qui  les  guide  sur  la  terre  de 
Girart.  Ils  lui  ont  enlevé  Mont-Amele  qu'il  avait  tenu 
longtemps,  de  bons  et  riches  châteaux.  Ils  ont  occupé  les 
bourgs,  assailli  (?)  les  murs.  Ce  sera  une  douleur  pour  Girart, 
Boson  et  Seguin;  il  adviendra  mal  à  tel  qui  ne  le  cherchait 
pas.  Fouque  et  Landri  en  seront  ruinés  sans  l'avoir  mérité. 

3i  I.  Quatre  jours  ils  y  séjournèrent  ^,  après  l'avoir  pris, 
sans  que  personne  de  l'armée  manquât  de  rien,  quoi  qu'ils 
demandassent  dont  ils  eussent  besoin.  Au  cinquième  jour, 


convoquer;  ses  marquis,  c'est-à-dire  les  feudataires  qui  tenaient  ses 
marches,  et  qui,  à  cause  de  la  distance,  n'avaient  pas  eu  le  temps  de 
rejoindre. 

1.  Cf.  p.  112,  n.  4,  et  plus  loin,  p.  164,  n.  2. 

2.  Fort  douteux;  c'est  le  sens  qui  résulte  de  la  leçon  de  mon  ms. 
de  dar^  pareis;  je  n'entends  ni  dels:^  dal  pares  Oxf.,  ni  des  apareis 
L  ;  quant  à  la  leçon  de  P.  (v.  4069),  de  lor  gran  pris,  il  est  visible 
qu'elle  est  le  fruit  de  l'imagination  d'un  copiste. 

3.  L'acier  viennois  est  déjà  mentionné  dans  Rolani,  v.  997. 

4.  Il  s'agit  probablement  de  Henri,  l'un  des  hommes  du  roi,  qui 
reparaîtra  plus  loin  (P.  vv.  5o53,  5148,  7008).  Ce  n'est  pas,  au  moins 
dans  la  rédaction  que  nous  avons,  un  personnage  bien  important.  Il 
est  à  croire  que  c'est  le  besoin  de  la  rime  qui  l'a  introduit  ici. 

5.  Peut-être  celui  qu'on  voit  plus  loin  périr  dans  un  combat  (P. 
V.  5172,). 

♦6.   A  Mont-Amele. 


l54  GIRAKT      DE      ROUSSILL  ON 

Girart  en  fut  informé  par  un  messager  ;  au  neuvième,  le 
comte  et  le  roi  se  rencontrèrent  en  bataille. 

3i  2.  Charles  a  couché  quatre  jours  sur  la  terre  de  Girart, 
à  Mont-Amele  qu'il  lui  a  enlevé.  Au  cinquième  jour,  Girart 
apprend  par  un  messager  que  Mont-Amele  est  perdu  pour 
lui,  que  Charles,  le  roi  de  France,  le  lui  a  enlevé.  Le  voilà 
irrité  à  ce  point  qui  ne  parlait  à  personne,  jusqu'à  tant 
qu'il  vit  venir  Fouque,  son  ami  :  «  Fouque,  conseille-moi, 
))  puisse  Dieu  t'aider,  au  sujet  de  Charles  qui  me  lient  pour 
»  un  lâche.  Il  m'a  enlevé  le  pui  aigu  de  Mont-Amele,  et  croit 
»  m'avoir  ruiné;  mais  ce  n'est  pas  encore  fait,  je  crois.  Je 
«  voudrais  avoir  perdu  mon  fief  pendant  sept  ans,  pour  que 
»  nous  nous  soyons  battus  avec  lui,  et  l'ayons  vaincu  !  » 

3i3.  Girart  se  tenait  à  Orivent  %  un  château  qu'il  tenait 
de  Charles  en  chasement.  Le  château  est  de  force  à  se  défen- 
dre :  les  bons  sergents  y  étaient  au  nombre  de  plus  de  mille, 
les  chevaliers  montés  2  plus  de  sept  cents.  Les  bourgeois 
sont  riches  et  bien  pourvus  de  chevaux,  de  mulets,  d'or  et 


1.  En  Acorevent  Oxf.,  leçon  évidemment  corrompue,  en  Laurivent 
(  =:  Vauvivent),  II,  a  Oirevent  L,  en  Orien  P.  (v.  4096).  Ce  lieu  est 
évidemment  le  même  que  l'Olivant  que  l'auteur  du  roman  français  de 
Girart  de  Roussillon  mentionne  en  ces  termes  (éd.  Mignard,  p.  191)  : 

Va  s'en  li  dus  Girars  tout  droit  en  Olivant, 
Semur  fut  puis  nommés,  non  pas  a  son  vivant. 

Et  plus  loin  (p.  228)  : 

Il  (Girart)  funda  Avalon  et  Saint  Jean  d'Olivant 
Qui  Semur  fut  nommés,  non  pas  a  son  vivant. 

Ces  deux  passages  sont  reproduits  à  leurs  places  respectives,  dans  la 
version  en  prose  de  Jean  Wauquelin  (ch.  cxxix  etcLiv);  mais  je  ne  sau- 
rais dire  d'où  l'auteur  du  roman  en  vers  a  tiré  cette  identification 
d'  «  Olivant  »  et  de  Semur,  ni  la  mention  d'une  fondation  d'abbaye 
dans  cette  même  ville.  Ce  n'est  pas  de  la  vie  latine  de  Girart  de  Rous- 
sillon, ou  du  moins  du  texte  qui  nous  en  est  parvenu. 

2.  Montés  est  la  traduction  fort  aventurée  de  a  coite  ou  a  cocha, 
donné  par  tous  les  mss.  (P.  v.  4101). 


GIRART      DE      UOUSSM.LON  l55 

d'argent.  Girart  était  à  l'ombre,  dehors,  à  l'air,  parlant  à 
ses  hommes.  Il  tenait  les  plaids  avec  ses  barons.  Sur  ces  en- 
trefaites, arrive  le  messager  qui  l'informe  de  la  prise  de 
Mont-Amele  par  le  roi.  Voilà  Girart  si  plein  de  douleur 
qu'il  ne  pouvait  dire  un  mot  à  personne,  jusqu'à  ce  qu'il  vît 
Fouque  en  qui  il  a  confiance  :  a  Fouque,  puisse  Dieu  t'ai- 
>^  der  !  donne-moi  conseil  au  sujet  de  Charles  qui  me  tient 
»  pour  un  lâche.  Il  m'a  enlevé  Mont-Amele,  puis  il  a  juré 
V  qu'il  ne  s'en  irait  pas  d'un  mois,  sans  avoir  combattu. 
))  Mais  je  te  jure  par  Jésus  le  tout-puissant  que  si  Allemands 
r>  et  Désertains  ^  ne  me  font  pas  défaut,  il  ne  s'en  ira  pas 
j),sans  bataille,  pourvu  qu'il  m'attende  huit  jours!  « 

314.  Ecoutez  la  parole  de  Fouque  :  «  Quel  conseil  peut- 
ï.  on  te  donner?  Tu  crois  plutôt  le  mauvais  que  le  bon! 
i)  Adresse-toi  à  mon  frère,  le  comte  Boson,  à  Seguin,  le  vi- 
B  comte  de  Besançon,  qui  t'ont  conseillé  -  selon  leur  senti- 
^)  ment,  à  Roussillon,  dans  la  chambre  voûtée  ^.  Pour  moi, 
»  je  ne  donnerai  jamais  conseil  d'homme  félon  ;  jamais  je  ne 
»  serai  d'avis  que  tu  fasses  la  guerre  au  roi  Charles,  car  tu 
»  es  son  homme  lige,  de  sa  maison;  tu  n'as  chasement  de 
»  personne,  sinon  de  lui.  Mais  fais-lui  droit,  puisqu'il  te 
«  cite,  à  Paris,  à  Reims  ou  à  Soissons,  si  Dieu  te  garde  de 
y>  toute  insulte,  de  toute  accusation  de  trahison.  Demande- 
rt  lui  un  délai  de  quarante  4  jours,  par  un  comte  ou  un  vi- 
f>  comte  bon  et  loyal,  ou  par  un  puissant  archevêque  de  sa 
»  maison  \  Quand  tu  lui  auras  fait  son  droit,  demande  lui 
»  le  tien.  S'il  ne  veut  le  faire,  s'il  te  refuse,  s'il  te  cherche 
»  querelle,  alors  je  t'aiderai  avec  tes  barons.  Mais  qui  fait 
«  guerre  à  tort,  par  Dieu  du  ciel,  est  l'artisan  de  sa  perte, 
>^  non  de  son  bien^ 

1.  Voy.  p.  40,  n.  I. 

2.  Il  faudrait  pouvoir  dire,  comme  le  texte,  fors  conseillé,  c'est-à- 
dire  mal  conseillé. 

3.  Cf.  •§  259,  263. 

4.  Soixante,  selon  P.    v.  41 36.) 

5.  Cf.  §  3  06. 


l56  GIRART      DE      RO  US  SILLON 

3i5.  «  Certes,  je  ne  donnerai  pas  conseil,  le  sachant,  qui 
»  fasse  de  toi  un  fou,  un  félon,  un  traître!  Mais  va  trouver 
r>  Auchier  de  Saint-Macaire  ^,  c'est  un  chevalier  franc  et  de 
))  bonne  race;  mandez  au  roi  que  vous  irez  lui  faire  droit, 
«  où  il  voudra  mais  qu'il  se  retire  en  France,  et  donnez 
«  comme  otages  moi  et  mon  frère.  —  Fouque,  »  dit  Se- 
guin, a  vous  ne  Taimez  guère,  quand  vous  lui  conseillez 
)>  un  arrangement  honteux.  Il  vaudrait  mieux  qu'il  eût 
«  perdu  la  cité  de  Caire  2  et  mille  marcs  de  la  terre  que  tint 
»  son  père,  avant  que  le  roi  passât  Rancaire  ^  sans  ba-- 
»  taille.  » 

3 16.  Girart  entend  Seguin,  et  ses  foies  paroles  lui  plurent  : 
«  Que  Dieu  me  maudisse,  don  Fouque,  »  dit-il.  «  quand  je 
»  suivrai  votre  conseil  !  Puisque  le  roi  s'est  avancé  jusque-là 
»  avec  ses  vauriens,  Normands,  Français,  Bretons,  afin  de 
V  me  ruiner,  tenez-moi  pour  aussi  lâche  qu'un  renard  4, 
«  dès  qu'il  demande  bataille,  si  je  ne  la  lui  donne!  «  Fou- 
que, quand  il  l'entendit  parler  ainsi,  fut  si  affligé  que  depuis 
il  ne  lui  donna  plus  aucun  conseil,  bon  ni  mauvais. 


1.  Anchier  cel  de  Marsaire  P.  (v.  4147).  Ce  doit  être  l'Auchier 
des  §§  166,  3o4,  317;  V Auchier,  renomme  par  sa  loyauté,  du  §  3o. 

2.  Raire  P.  ;v.  41 53). 

3.  Leçon  de  P.  (v.  4i53);  Oxf,  sen:^  caire,  ce  qui  n'offre  guère  de 
sens  ;  L.  Qiie  K.  la  trespast  u  san:^  contraire,  leçon  refaite,  où  la 
rappelle  Caire  mentionné  précédemment.  J'adopte  la  leçon  de  P.,  parce 
que  Rancaire  est  un  nom  de  lieu  qui  figure  ailleurs  dans  le  poëme 
(P.  V.  6475,  même  leçon  dans  Oxf.  et  sans  doute  dans  L.  s'il  n'y  avait 
dans  ce  ms.  une  lacune  à  cet  endroit). 

4.  On  a  déjà  vu  plus  haut  le  renard  symboliser  la  lâcheté,  p.  66, 
n.  I.  Il  y  a  ici  deux  vers  (P.  vv.  4163-4)  dont  le  premier,  bien  que 
nécessaire  au  sens,  est  omis  par  Oxf.  et  L,  mais  qui  se  retrouvent 
identiquement  les  mêmes  précédemment,  au  ^  i5o  (P.  vv.  1929-30), 
et  dont  le  premier  reparaîtra  plus  loin  <'P.  v.  4429).  Ce  vers.  T^enet^ 
mi  per  revit  a  volpilho,  a  été  bien  expliqué  par  Diez,  Kriiischer  an- 
hang  :[um  Etym.  Wœrt.,  iSSg,  p.  25.  Revit  (revei:^  Oxf.  pour  proat:( 
de  P.  V.  1682)  est  le  français  revois,  sur  lequel  voy.  Scheler,  Berte 
au  grand  pied,  p.  157-9. 


GIRART      DE      ROUSSILLON  I D7 

317.  Aussitôt  le  conile  Girari  convoqua  de  toute  part  ses 
hommes  pour  la  guerre.  A  lui  vinrent  Auchier  et  le  comte 
Guinart  ',  qui  tenait  en  Allemagne  Montbeliard  2,  amena 
dix  mille  hommes  vaillants,  entre  lesquels  il  n'y  avait  ni  un 
couard  ni  un  lâche.  Ne  croyez  pas  que  le  comte  3  perde 
le  temps  :  il  livrera  bataille  à  Charles  le  premier  mardi. 

3 18.  Quand  Girart  vit  que  Charles  le  provoquait  ainsi, 
qu'il  occupait  par  force  sa  terre  et  son  pays,  qu'il  avait 
pris  et  pillé  son  meilleur  château,  il  choisit  trente  mes- 
sagers preux  et  courtois,  montés  sur  de  forts  mulets  am- 
biants d'Espagne.  Il  les  envoya  partout  oîj  il  savait  avoir 
de  bons  amis.  Il  appela  ceux  du  Querci,  de  l'Agenais,  du 
Toulousain,  de  Barcelone,  du  Rouergue,  les  Basques,  les 
Gascons,  les  Bordelais.  Aucun  [des  messagers]  ne  s^arréta 
aỲant  les  ports  d'Espagne  4.  Navarrais^  et  Basques  viennent 
serrés  ^  Même  le  roi  d'Aragon  envoya  ses  hommes.  Ils  sont 
plus  de  soixante  mille.  Les  préparatifs  de  la  bataille  sont 
faits.  Mais  ce  fut,  de  la  part  du  comte  Girart,  une  mauvaise 
entreprise,  car  il  a  tort  envers  Charles,  c'est  chose  jugée. 

319.  Voyant  que  Charles  lui  faisait  une  telle  guerre  ,  qu'il 
était  venu  sur  lui  avec  sa  couronne  ',  qu'il  avait  envahi 
ses  meilleures  terres,  Girart  envoya  des  messagers  à  Ai- 
meri,    duc    de    Narbonne  **  ;    à    Gilbert    de    Tarragone, 


1.  Ce  nom  n'est  conservé  que  dans  Oxf.,  mais  cela  suffit.  Le  comte 
Guinart  paraît  ordinairement  en  compagnie  d'Auchier  (§§  i35,  166, 
275,  304). 

2.  La  principauté  de  Montbeliard,  quoique  n'ayant  été  unie  à  la 
France  qu'en  1796,  a  toujours  été  de  langue  française. 

3.  Girart. 

4.  Les  passages  des  Pyrénées. 

5.  «  Castillans»  P.  (v.  4184). 

6.  Ici  s'ouvre  dans  L.  (entre  les  feuillets  3o  et  3 1)  une  lacune  corres- 
pondant aux  vers  4185-4429  de  P.,  et  qui  se  forme  au  §  328. 

7.  Cela  veut  dire  probablement,  avec  son  train  royal,  à  la  tête  de 
troupes  considérables. 

8.  Le  premier  Aimeri  qui  ait  été  vicomte  de  Narbonne  occupa  la  vi- 


I  58  G  I  R  A  R  T      DE      R  O  U  S  S  1  L  L  O  N 

le  gendre  de  celui-ci  ■;  à  Raimon  Berengier  de  Barce- 
lone ^;  à  Bertran  le  comte  ^  de  Carcassone  ;  à  Guinant 
le  comte  de  Balone  *,  à  Jocel  de  Verdona  %  le  guerrier.  Ils 
étaient  parents  de  Girart.  Par  leur  intermédiaire,  le  comte 
parlementa  avec  le  roi  ^,  mais  ils  ne  réussirent  pas  à  lui  arra- 
cher une  bonne  parole  qui  annonçât  l'intention  d'évacuer  la 
terre  de  Girart.  Le  mardi  suivant  l'heure  de  none  ne  se  sera 
pas  écoulée  que  Charles  aura  bataille,  s'il  s'y  prête. 

320  -.  Ce  fut  en  été,  au  mois  d'avril.  Les  deux  partis  en- 
comté  de  io8o  à  iio5.  Aimeri  II  fut  vicomte  de  iio5  à  1134.  Mais 
ces  personnages  sont  trop  récents  pour  que  l'auteur  ou  même  le  rema- 
nieur ait  eu  en  vue  aucun  d'eux.  C'est  la  même  difficulté  que  pour 
l'Aimeri  du  Pèlerinage  de  Chavlemagne,  voy.  G.  Paris,  Romania,  IX, 
40-3.  , 

1.  Son  gendre  Oxf.,  son  oncle  P.  (v.  4194),  où  son  peut  se  rapporter 
aussi  bien  à  Girart  qu'à  Aimeric.  Ce  Gilbert  est  différent  du  Gilbert  de 
Senesgart,  le  cousin  germain  de  Girart. 

2.  Le  premier  comte  de  Barcelone  qui  ait  porté  ce  nom  est  Ramon 
Berenguer  I,  le  Vieux,  1035-76  (Art  de  vér.  les  dates,  II,  293). 

3.  Au  lieu  de  /0  comte,  leçon  de  P.  (v.  4196;,  il  y  a  dans  Oxf.  /0  lei- 
cluent,  ce  que  je  n'entends  pas. 

4.  Guintran  lo  savide  Babilona,'P.  (v.  4197).  Je  suis  la  leçon  d'Oxf., 
sachant  toutefois  que  Biï/o«e  est  fautif,  d'autant  plus  que  levers  est  trop 
court  d'une  syllabe,  mais  le  Babilone  de  P.,  est  inadmissible.  Ce  Gui- 
nant  ne  peut  être,  en  tout  cas,  le  comte  Guinant  du  §  :^29,  qui  est  au 
nombre  des  vassaux  de  Charles.  Il  se  peut  que  Guintran  soit  la  bonne 
leçon,  cf.  p.  304. 

5.  Je  préfère  ici  la  leçon  de  P.  (v.  4198)  à  celle  d'Oxf.,  ques  avers 
done,  qui  est  une  pure  cheville. 

6.  II  me  semble  difficile  d'entendre  autrement  le  vers  Per  to^  aiques^ 
lo  cons  lo  reis  (corr.  rei  d'après  P.)  ra:^one,  mais  toutefois  je  ne  me 
dissimule  pas  que  c'est  admettre,  de  la  part  de  Girart,  une  démarche 
conciliante  que  le  §  3 17  est  bien  loin  d'annoncer» 

7.  Cette  laisse  et  la  suivante  manquaient  originairement  dans  Oxf., 
soit  que  le  copiste  de  ce  ms.  les  ait  omises,  soit  qu'il  ne  les  ait  pas  trou- 
vées dans  la  leçon  qu'il  transcrivait.  Plus  tard  elles  ont  été  ajoutées 
sur  deux  feuillets  qu'on  a  insérés  après  le  feuillet  86  et  qui,  par  suite, 
portent  les  n°^  87  et  88.  Placés  comme  ils  sont,  ces  deux  feuillets 
coupent  en  deux  la  laisse  32  5.  Si  on  les  avait  placés  après  le  folio  85,  ils 


GIRART      DE      ROUSSI  LLON  I  Sq 

nemis  se  rencontrèrent  sous  Mont-Amele.  Entre  Girart  et 
Charles  grande  fut  la  haine,  dont  moururent  en  ce  jour  tant 
de  bons  chevaliers,  et  tant  de  belles  dames  perdirent  leurs 
maris.  C'est  d'une  fière  bataille  que  je  vous  parle  ,  dont 
France  et  Allemagne  furent  dépeuplées.  Moûtiers,  églises 
et  crucifix  en  furent  brûlés.  Avec  Charles  s'assemblèrent 
tous  ses  amis.. Les  guerriers  vêtus  de  fer  furent  bien  au  nom- 
bre de  dix  mille.  11  n'y  en  avait  aucun  qui  ne  fût  animé  du 
désir  de  faire  en  champ  de  bataille  le  plus  de  mal  possi- 
ble à  son  ennemi.  Mais  c'est  du  côté  de  Girart  que  se  trou- 
vaient les  plus  hardis;  c'était  sa  mesnie,  ceux  qu'il  avait 
nourris.  Charles  mit  pied  à  terre  en  une  lande;  il  n'oublia 
pas  Dieu  :  oncques  pécheur  ne  pria  avec  tant  de  ferveur  : 
0  Ah  !  Seigneur  Dieu  de  gloire,  »  disait-il,  «  c'est  vous  que 
»  j'en  prie,  faites  par  votre  merci  que  je  sorte  avec  honneur 
»  de  cette  journée!  y^ 

Girart,  non  plus,  ne  perdit  pas  la  tête.  Il  appela  Boson, 
Aimeri, ',    Gilbert   et  Gui  :  «  Seigneurs,  je  vous 

auraient  coupé  la  laisse  322,  et  se  seraient  ainsi  trouves  plus  près 
de  leur  véritable  place.  Mais  l'erreur  n'est  pas  accidentelle  ;  celui  qui 
a  fait  cette  addition  a  voulu  qu'elle  se  plaçât  entre  les  tirades  32  3  et 
324,  ce  qu'il  a  indiqué  en  écrivant  le  premier  des  vers  ajoutés,  au  haut 
du  fol.  8Ó  v»,  au-dessus  de  la  tirade  324.  L'écriture  de  ces  deux  feuil- 
lets est  italienne,  comme  celle  de  tout  le  ms.,  mais  d'une  époque  beau- 
coup plus  récente,  de  la  fin  du  xiv' siècle,  ce  semble.  Ce  qui  est  notable 
c'est  que,  dans  ces  deux  feuillets  additionnels^  l'ordre  des  deux  tira- 
des est  interverti  :  32 1  vient  avant  320,  particularité  qui  s'observe 
aussi  dans  le  fragment  de  Passy  (II).  C'est  la  leçon  de  ce  fragment  que  je 
suis  de  préférence  pour  ces  deux  tirades.  Cette  leçon  est  apparentée  de 
très  près  à  celle  d'Oxf.,  mais -plus  correcte. 

I.  Il  y  a  ici  dans  Oxf.  et  II  un  vers,  Aimon  et  Ayidefrei  Gilbert  et 
Gui,  qui  manque  dans  P.  Les  deux  premiers  de  ces  noms  ne  peuvent 
guère  être  que  ceux  de  deux  neveux  de  Thierri  (voy.  §^  107  et  21 3), 
qui  étant  ennemis  déclarés  de  Girart  ne  peuvent  figurer  ici.  Je  suppose 
donc  qu'ils  ont  été  introduits  par  erreur,  amenés  par  le  nom  d'Aimeri 
qui  précède,  nom  qui  sans  doute  désigne  ici  Aimeri  de  Narbonne 
(voy.  l  319),  mais  qui  est  aussi  celui  d'un  neveu  de  Thierri. 


l60  GIRART      DE      ROUSSILI,  ON 

>^  ai  toujours  nourris.  Je  vous  ai  tous  enrichis  de  mon  bien. 
»  Jusqu'ici  je  n'ai  pas  eu  à  m'en  repentir.  Vous  avez  pris 
))  pour  moi  maint  palais  dont  je  vous  ai  distribué  les  riches- 
«  ses,  si  bien  que  je  ne  possède  plus  rien  au  monde,  sinon 
«  c6  que  j'ai  sur  moi.  Si  aujourd'hui  Charles  me  vainc,  sa- 
)^  vez-vous  ce  que  je  dis  ?  c'est  qu'il  me  faudra  m'en  aller 
))  pauvre  et  mendiant.  Et  quand  j'aurai  tout  abandonné  au 
«  roi,  vous  en  serez  appauvris  et  affaiblis.  Ha!  Fouque, 
»  sire  cousin,  c^est  à  vous  que  je  le  dis.  Vous  m^avez  rendu 
»  de  grands  services,  dont  je  vous  ai  peu  récompensé.  Si,  en 
«  ce  jour,  vous  m'abandonnez,  je  suis  perdu  "  et  je  vous  haï- 
»  rai  à  tout  jamais,  soyez-en  certain.  C'est  au  grand  besoin- 
»  qu'on  reconnaît  un  ami  ^  »  Fouque  le  regarda  et  lui 
»  dit  avec  un  sourire  ;  «  Nous  vous  avons  bien  ouï, 
»  sire  duc.  Si  vous  m'aviez  cru,  les  choses  se  seraient 
»  passées  autrement  :  vous  et  le  roi  seriez  amis.  Mais 
))  maintenant  ce  n'est  pas  pour  vous  que  je  suis  ici,  mais 
»  pour  moi  qui  me  tiendrais  pour  honni,  si  dans  la  bataille 
»  je  ne  montrais  ce  que  je  sais  faire.  Certes,  ce  ne  sera  pas 
»  ici  la  place  des  buveurs  qui  aiment  à  se  chauffer  devant  la 
»  cheminée  ^.  Qu'ils  marchent  en  avant,  et  à  qui  fera  le 
»  mieux!  » 

3  2  1.  Les  batailles  4  chevauchent  à  travers  les  prés, 
sombres,  têtes  basses,  les  heaumes  lacés.  Charles  Martel 
était  un  roi  puissant,  Girart  un  duc  de  grande  famille,  et 


I .   Je  traduis  ici  un  vers,  nécessaire  au  sens,  qui  ne  se  trouve  que 
dans  mon  fragment  :  Se  vos  hui  mefaillie:{,  ve:{  me  iioni. 
,2.  Proverbe  bien  connu  dont  les  exemples  abondent  au  moyen  âge; 
voy.  Le  Roux  de  Lincy,  Livre  des  proverbes,  II,  282,  485  ;  cf.,  pour  le 
provençal.  Bartsch,  Deukmœler,  p.  12,  v.  3-4;  p.  33,  v.  23. 

3.  Les  gaite-vi,  frag.  de  Passy  (gardeni,  pour  garde-vi,  dans  Oxf.) 
mot  à  mot,  ceux  qui  guettent  le  vin,  rappellent  les  fainéants  que  le 
troubadour  Marcabrun  flétrit  en  plus  d'une  de  ses  pièces,  qu'il  appelle 
corna-vi,  bufa-ti^^o,  etc.  Voy.  Romania,  VI,  122,  n.  4. 

4.  Au  sens  de  troupe  rangée  en  bataille. 


G  I  K  A  H  r      DE      R  O  L  S  S  1  L  L  O  N  1  6  I 

ils  étaient  acharnés  l'un  contre  l'autre.  Fouque  était  en 
ligne  parmi  les  combattants  vêtus  du  haubert,  et  montait 
un  cheval  rapide,  fougueux  et  bien  dressé.  Il  était  richement 
armé;  il  avait  les  éperons  d'or  aux  pieds,  et  de  solides  chaus- 
ses de  fer.  Le  haubert  qu'il  avait  sur  le  dos  était  fort  et 
serré,  les  pans  et  la  ventaille  en  étaient  ornés  d'or;  il  était 
plus  blanc  qu'argent  épuré,  et  jamais  aucune  arme  n'avait 
pu  le  fausser.  Il  avait  une  épée  longue  et  grande  au  pom- 
meau doré.  Le  heaume  qu'il  portait  sur  la  tête  avait  coûté 
cher  et  brillait  par-dessus  de  tous  les  heaumes  de  l'armée. 
Il  avait  un  écu  écartelé  d'or  et  d'azur,  une  lance  roide,  forte 
et  au  fer  acéré.  Bayart  (son  cheval)  fait  de  grand  sauts  par 
les  champs  labourés,  et  s'est  porté  en  avant  de  toute  l'ar- 
mée, plus  loin  qu'un  arc  ne  lancerait  un  javelot.  Le  roi 
s'arrêta  quand  il  vit  Fouque.  Il  s'appuya  sur  un  comte  d'Au- 
vergne et  dit  aux  Français  :  «  Seigneurs,  voyez  le  meilleur 
»  chevalier  qui  jamais  ait  existé;  je  vous  dirai  qui  il  est, 
»  si  vous  m'écoutez.  On  l'appelle  Fouque,  le  cousin  ^  de 
»  Girart.  Il  est  natif  d'Allemagne  où  il  est  seigneur.  Ecou- 
»  tez  quelles  sont  ses  qualités.  Attribuez-lui  toutes  celles  du 
))  monde,  en  ôtant  les  mauvaises,  car  il  n'en  existe  aucune 
»  de  telle  en  lui,  mais  il  est  preux,  courtois,  distingué,  franc» 
»  bon,  habile  parleur.  Il  connaît  la  chasse  au  bois  et  au 
)>  marais,  il  sait  les  échecs,  les  tables,  les  dés.  Jamais  sa 
»  bourse  n'a  été  fermée  à  personne,  mais  il  donne  à  qui 
»  lui  demande  :  tous,  les  bons  comme  les  mauvais  ,  y 
)^  ont  part;  jamais  il  n'a  été  lent  à  faire  un  acte  de  libéra- 
))  lité.  Il  est  plein  de  piété  envers  Dieu;  car,  depuis  qu'il 
))  est  au  monde,  il  n'a  jamais  été  dans  une  cour  où  il  ait  été 
»  accompli  ou  proposé  aucune  injustice,  sans  en  avoir  été 
«  peiné,  s'il  ne  pouvait  l'empêcher  ;  et  jamais  il  n'a  été 
»  renvoyé  d'un  jugement  eans  s'être  battu  en  champ  clos. 
«   Il  déteste  la  guerre  et  aime  la  paix,  mais,  quand  il  a  le 

I.  11  }"  a  dans  les  niss.  ììcj.\s  (neveu;. 


102  GIRART      DE      ROUSSILLON 

»  heaume  lacé,  l'écu  au  col^   l'épée  au  côté,  alors  il  est  fier, 
y)  furieux,  emporté,  superbe,  sans  merci,  sans  pitié,  et  c'est 
»  quand  la  foule  des  hommes  armés  le  presse,  qu'il  se  montre 
))  le  plus  solide  et  le  plus  vaillant  ^ .  On  ne  lui  ferait  pas  per- 
X  dre  un  pied  de  terrain,  et  il  n'y  a  homme  au  monde  qui 
»  osât  lui  tenir  tête.  Il  est  à  la  fois  la  reine,  le  roc  et  le  roi  -, 
»  Tous,  puissants  et  faibles,  trouvent  appui  en  lui.  Il  a  tou- 
»  jours  aimé  les  vaillants  chevaliers  et  honoré  les  pauvres 
»  comme  les  riches,  estimant  chacun  selon  sa  valeur.  Sa- 
»  chez  que  cette  guerre  l'afflige  très  fort,  qu'il  a  eu  pour 
»  cela  avec  Girart  maintes  disputes,  maintes  querelles,  mais 
»  il  n'a  pu  l'en   détourner    Cependant  il  est  toujours,  au 
»  besoin,  venu  à  son  secours.  Et  ce  n'est  pas  par  moi  qu'il 
»  sera  blâmé  :  quiconque  abandonne  son  ami,  est  méprisé' 
»  en  toute  bonne  cour.  Je  ne  finirais  pas  aujourd'hui,  si  je 
»  voulais  vous  conter  tout  ce  qu'il  y  a  de  bon  en  lui.  Et,  par 
»  ce  Seigneur  en  qui  vous  croyez,  il  est  mon  ennemi  et  je  le 
r,  hais  très  fort,  mais  j'aimerais  mieux  être  Fouque,  avec 
»  ses  qualités,  que  le  seigneur  reconnu  de  quatre  royaumes  ! 
—  Sire,  »  disent  les  Français,  «  vous  le  louez  beaucoup  ;  car, 
y>  s'il  a  toutes  les  qualités  que  vous  dites,  jamais  il  n'y  eut  che- 
»  valier  meilleur.  —  Il  les  a,  «  dit  le  roi,  «  et  plus  encore.  » 
32  2.  Ce  fut  au  neuvième  jour,  au  lever  du  soleil  :  leurs 
avant-gardes  se  rencontrèrent,  et,  aussitôt  que  les  hommes  se 
furent  reconnus,  ils  mirent  pied  à  terre  et  s'armèrent  en 
hâte  \  N'allez  pas  croire  qu'aucun  d'eux  se  dérobe  au  mo- 
ment de  la  lutte!  Vous  auriez  vu  se  rompre  tant  de  lances  et 
tant  d'écus,  tant  de  hauberts  faussés  et  décousus,  tant  de 

■  1.  P.  (v.  4299)  :  Adonc  es  ovgolhos  i  afermat^,  mais  mieux  dans 
F*assy  :  Donques  es  plus  segiivs  e  plus  menbva\.  Le  vers  manque  dans 
Oxf.  '  I 

•  2.  Métaphore  empruntée  au  jeu  d'échecs. 

3.  Le  heaume  était  trop  pesant  pour  être  porté  hors  des  cas  de  néces- 
sité. Or,  comme  il  était  d'usage  de  le  fixer  au  haubert  par  un  lacet, 
on  descendait  de  cheval  pour  faire  plus  à  l'aise  cette  opération. 


À 


GIRART      DE      ROUSSI  LLON  l63 

francs  chevaliers  étendus  morts  !  L'avant-garde  de  Girart  a 
eu  le  dessus. 

323.  Ce  fut  au  neuvième  jour,  au  lever  du  soleil,  aval  par 
la  plaine  sous  Verduneis  '.  Les  Bourguignons  se  battent  con- 
tre les  Français.  Charles  le  roi  disposa  habilement  ses  échel- 
les. En  première  ligne,  il  place  ses  Herupois  %  ceux  d^entre 
Loire  et  Seine,  guerriers  d'élite.  Là  étaient  les  hommes  de 
Chartres  et  de  Blois,  armés  de  lances  au  fer  tranchant.  Ar- 
bert,  un  comte  de  Troyes  ',  les  guide.  Les  Manceaux,  les 
Berruyers,  ies  Bretons  ''  combattent  dans  la  seconde  échelle. 
Dans  la  troisième  sont  les  Poitevins  et  les  Aquitains  ^;  dans 
la  quatrième, les  Normands  et  les  Flamands,  les  Picards  ^  et 
ceux  de  Vermandois.  Dans  la  dernière  et  la  plus  forte  fut 
Charles  le  roi  avec  ceux  de  Paris  et  d'Orléans,  de  Soissons, 
de  Reims  et  de  Champagne.  Un  duc  Joffroi  '  portait  leur 
enseigne.  Cependant  Girart  chevauche,  montant  dans  la  per- 
fection, avec  lui  tiuguesetErtaut  de  Forez,  Guigueet  Henri 


1.  Peut-être  Verdonnet,  cant.  de  Laignes,  arr.  de  Châtillon-sur- 
Seine. 

2.  Le  pays  des  Herupois,  la  Herupe,  paraît  avoir  compris,  au  xii®  siè- 
cle, toute  la  région  qui  s'étendait  de  la  Loire  à  la  Seine,  à  l'ouest 
de  Paris  et  d'Orléans,  l'ancienne  Neustrie;  voy.  Fauchet,  Œuvres, 
1610,  fol.  541,  Longnon,  Mémoires  de  la  Société  de  l'Histoire  de 
Paris,  l,  8-12. 

3.  Voy.  p.  40,  n.  2. 

4.  Oy.ï.  Mans el  e  Berner  e  Aucores.  Ce  dernier  mot  désigne  proba- 
blement le  contingent  d'Auxerre,  mais  je  préfère  Bretoneis  de  P. 
(v.  4346);  voir  la  note  suivante.  Peut-être  faudrait-il  aussi  préférer  aux 
Berruyers  les  Angevins  de  P.,  qui  figurent  assez  ordinairement  en 
compagnie  des  Manceaux;  voy.  §§  i52,   i55,  323. 

5.  J'adopte  la  leçon  Guianes  de  P.  (v.  4347)  :  Bretones  d'Oxf.  n'est 
pas  à  sa  place,  si  on  admet  que  les  Bretons  sont  dans  la  seconde  échelle, 
et  d'autre  part,  il  est  naturel  d'associer  les  Aquitains  aux  Poitevins. 
On  a  vu  plus  haut  (§  143)  les  Aquitains  conduits  par  Gui  de  Poitiers. 

6.  Poherenc,  cf.  p.  84,  n.  2. 

7.  Serait-ce  le  comte  Joffroi  des  §g  88,  8g,  ii5;  etc.  (probablement 
Joffroi  d'Angers)  Í 


1  04  G  1  R  A  R  T     DE      1?  O  U  S  S  I  L  L  O  N 

devienne,  Guillaume  et  Rainaut  de  Màcon  ;  Boson,  Fouque 
et  Seguin  '  viennent  ensuite.  Ils  s'avancent  en  rangs  serrés, 
portant  droites  les  enseignes  garnies  d'orfrois.  Qui  mainte- 
nant, au  moment  du  combat,  demanderait  qu'on  fit  la  paix, 
serait  à  bon  droit  tué  ou  jeté  en  prison. 

324.  Le  comte  Girart  chevauche  au  premier  rang.  Il  por- 
tait un  haubert  jaseran  ",  un  heaume  écartelé.  Le  safre  '  res- 
plendit au  loin  à  cause  de  la  pureté  de  Toi'.  Il  avait  ceint 
l'épée  que  lui  donna  Didier  ^  :  on  ne  la  paierait^  pas  avec  un 
empire.  Il  portait  un  écu  neuf  écartelé.  Son  gonfanon  était 
blanc,  large  et  traînant.  Son  cheval  était  un  bai  rapide  à  la 
course.  11  vint  se  placer  au-devant  de  son  ost,  comme  un 
bon  guerrier.  Il  rencontra  un  damoiseau  appelé  Ratier  '"  : 
c'était  un  des  porte-gonfanon  de  Charles.  Girart,  le  voyant, 
Fattaqua  vivement,  lui  entama  l'écu  et  le  haubert  et  le  jeta 


î.  «  Henri  et  don  Guigue  »  paraissent  déjà  au  §  173. 

2.  Voy.  p.  5i,  n.  i. 

3.  Le  safre  désigne  bien  encore  maintenant  (voy.  Littré)  l'oxyde  de 
cobalt,  comme  il  a  été  dit  ci-dessus,  p.  112,  n.  3,  substance  qui  sert 
à  produire  une  couleur  bleue;  mais  ici  on  ne  voit  pas  comment  le 
safre,  si  c'est  une  couleur,  pourrait  être  intluencé  par  la  pureté  de 
l'or.  Le  safre  doit  désigner  ici,  et  en  beaucoup  d'autres  endroits,  le 
brillant  produit  par  un  vernissage  pour  lequel  on  employait  une 
substance  appelée  u  safre  »,  et  qui  n'était  pas  nécessairement  l'oxyde  de 
cobalt.  En  effet,  safre  désigne  «  dans 'la  basse  Provence  un  sablon 
«  quartzeux,  et  dans  la  haute  la  terre  glaise  ou  argile  qu"on  emploie 
u  comme  mortier  ».  Chabrand  et  de  Rochas  d'Aiglun,  Patois  des  Al- 
pes Coitiennes,  p.  184;  cf.  Littré,  Dictionnaire,  Supplément,  p.  3o4, 
SAi-^RE  3.  Mais  d'autre  part,  et  c'est  probablement  là  qu'est  la  vraie  ex- 
plication, en  esp.  ^afre  est  un  oxyde  de  bismuth  donnant  une  colora- 
tion jaune,  et  on  a  rapproché  ce  mot  de  l'arabe  sofra,  couleur  jaune, 
voy.  à  la  suite  du  supplément  de  M.  Littré,  le  Dict.  étym.  des  mots  d'o- 
rigine orientaie,  sous  SAFRE.  Il  serait  donc  possible  que  le  safre  dési- 
gnât dans  nos  anciens  poëmes  une  couleur  jaune  ou  dorée. 

4.  Nous  l'avons  déjà  vue,  cette  épée,  au  côté  de  Pierre  de  Mont-Ra- 
bei,  l  246. 

5.  Garnier,  P.  (v.  4370). 


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G  I  R  A  R  T      D  !•:      R  O  IJ  S  S  I  L  L  O  N  1  65 

mort  en  un  sentier.  Là  vous  auriez  vu  combattre  les  bons 
chevaliers  et  les  masses  se  heurter  les  unes  contre  les  autres. 
Tel  n'était  pour  rien  dans  cette  guerre  qui,  dans  la  bataille, 
éprouva  grand  dommage. 

335.  Du  côté  de  Girart  sont  ses  Lorrains,  les  Allemands 
et  les  Desertois.  Avec  eux  s'avança  Rainier  ',  le  filsd'Ardenc. 
C'était  un  bon  et  vaillant  guerrier.  Il  avait  un  heaume  de 
Bavière,  un  haubert  double;  il  portait  un  écu  et  une  lance 
de  Monbilenc  '  et  montait  un  cheval  rapide  et  hennissant. 
Il  avait  ceint  l'épée  du  roi  Gencnc  '  :  onques  vous  ne  vîtes 
épée  qui  si  bien  taille  et  tranche.  Les  Manceaux,  les  Ange- 
vin