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Full text of "Histoire religieuse de la Révolution Française"

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PIERRE  DE  LA  GORGE 

MEMBRE     DE     l'IXSTITUT 


HISTOIRE  RELIGIEUSE 


DE    LA 


RÉVOLUTION  FRANÇAISE 


TOME  PREMIER 


SIXIÈME     ÉDITION 


PARIS 

LIBRAIRIE     PLON 

PLON-NOURRIT  et  G'%  IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

8,    RUE    GARANCIÈRE   —  6' 

1909 
Tous  droH$  rései'vés 


HISTOIRE  RELIGIEUSE 


DE    LA  * 


RÉVOLUTION  FRANÇAISE 


DU  MÊME  AUTEUR,  A  LA  MÊME  LIBRAIRIE 


Histoire  de  la  seconde   République  française.  4°  édition.  Deux 
volumes  in  8" 16  fr. 

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Prix 8  fr. 

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—  Tome  VI  (2  janvier-7   août  1870).  6"  édition.  Un  volume  in-S» 
avec  4  cartes 8  fr. 


—  Tome  VII   (6  août  1870-4  septembre  1870).    6»   édition.    Un 

volume  in-8''  avec  6  cartes ^y 8  fr. 

(Ouvrage  couronné  par  V Académie  française,  grand  prix  Gobert.) 


PARIS.    TVP.     PLON-NOURRIT    ET   C'«,   8,    RUE   fiARANCIÈRE.    —    13245. 


PIERRE  DE  LA  GORGE 

MEMBRE     DE     L  '  I  -N  S  T  I  T  U  T 


HISTOIRE  RELICIEUSE 


DE    LA 


RÉVOLOTION  FRANÇAISE 


TOME   PREMIER 


SIXIEME     EDITION 


PARIS 

LIBRAIRIE     PLON 

PLON-NOURRIT  et  G*»,  IMi'RIMKURS-ÉDITEURS 

8,    RUK    GARANCIÈRE   —  6' 


4909 
Tous  droits  rétervét 


Droits  do  reprodiution  et  de  traduclio»  réser. 
ves  pour  tous  pays. 


PRÉFACE 


Je  voudrais  reconstituer  en  un  tableau  d'ensemble 
l'histoire  des  catholiques  et  des  prêtres  de  France, 
depuis  le  jour  où  la  Révolution  naissante  les  dépouilla 
de  leurs  privilèges,  jusqu'à  cet  autre  jour  où,  purifiés 
par  la  pauvreté,  épurés  par  la  persécution,  grandis  par 
le  martyre,  ils  rentrèrent  en  leurs  temples  abandonnés 
et,  à  l'aurore  d'un  siècle  nouveau,  y  chantèrent  V Alléluia 
de  Pâques. 

Cette  époque  de  douze  années,  mémorable  entre 
toutes  pour  l'Eglise  gallicane,  se  subdivise  elle-même 
en  quatre  périodes  distinctes. 

La  première,  qui  est  racontée  dans  le  présent  volume, 
s'étend  depuis  l'ouverture  des  Etats  généraux  jusqu'à 
la  séparation  de  l'Assemblée  constituante.  Elle  pourrait 
se  résumer  d'un  mot  :  du  Privilège  à  la  persécution. 
C'est  alors,  en  effet,  que  l'Eglise,  frappée  par  coups 
successifs,  perd  d'abord  ses  immunités  et  ses  biens,  puis 
est  mutilée  dans  ses  Ordres  religieux,  et  enfin  subit, 
par  la  Constitution  civile,  la  grande  coupure  qui  crée 
deux  clergés,  deux  Frances. 


n        IIISTOIRIi   RELIGIKUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

La  deuxième  période  se  résume  dans  la  série  des 
décrets  de  police,  forgés  par  l'Assemblée  législative, 
perfectionnés  par  la  Convention.  De  par  ces  décrets, 
le  prêtre  réfractaire  descend  du'rang  de  citoyen  à  celui 
de  suspect,  que  l'autorité  peut,  suivant  son  caprice, 
retenir  dans  son  pays  en  l'emprisonnant  ou  chasser 
loin  de  sa  patrie  en  le  déportant.  Cette  période  pourrait 
s'appeler  celle  de  la  persécution  légale.  Cependant,  des 
hommes  de  main  ont  pris  au  mot  les  déclamations  des 
rhéteurs,  et  les  massacres  de  septembre  fournissent  le 
premier  exemple  de  l'action  directe  populaire. 

Avec  l'année  1793  s'ouvre  une  troisième  période,  à 
la  fois  sanglante  et  sublime,  pleine  d'exils  et  d'immo- 
lations, pleine  aussi  de  révoltes  et  d'héroïsme.  Sur  la 
scène,  tout  encombrée  de  visions  confuses,  l'œil  distingue 
quatre  sortes  d'acteurs  :  à  l'étranger,  le  prêtre  banni, 
étroit  souvent  et  intransigeant  mais  purifié  par 
l'épreuve,  se  traînant  dans  une  sécurité  misérable, 
avec  une  seule  joie,  celle  de  se  sentir  vivre;  dans  l'Ouest 
insurgé,  le  Vendéen,  son  fusil  à  la  main,  combattant 
pour  son  Dieu  plus  encore  que  pour  son  prince;  dans 
les  prisons  des  villes,  les  confesseurs  de  la  foi,  prêtres 
ou  laïcs,  élevant  les  yeux  vers  le  ciel  et  attendant  qu'ils 
soient,  un  à  un,  tirés  de  la  captivité  pour  l'échafaud; 
puis,  un  peu  partout,  des  chrétiens  fidèles,  de  saintes 
femmes,  gardant,  sous  les  édits  de  mort,  avec  une 
vaillance  obstinée  et  obscure,  les  restes  du  culte  pros- 
crit, comme  on  garde  sous  les  cendres  les  dernières 
étincelles  d'un  feu  sacré.  Cependant,  le  clergé  consti- 
tutionnel s'effondre  comme  l'autre.  Les  seules  fêtes  sont 


PRÉFACÉ  1" 

celles  de  la  Raison,  puis  de  V Etre  suprême,  et,  pour  un 
instant,  il  semble  que  du  christianisme  toutes  les  traces 
doivent  à  bref  délai  s'effacer. 

Elles  ne  s'effacent  que  pour  reparaître.  Ce  qu'on  croit 
nuit  noire  se  colore  presque  aussitôt  de  quelques  pâles 
rayons.  Une  quatrième  période  commence,  celle  de  la 
renaissance  du  culte.  Les  premières  lueurs  sont  à  peine 
visibles;  et  il  ne  faut  pas  qu'elles  le  soient  trop,  tant  il 
importe  de  ne  pas  fixer  les  regards,  à  peine  distraits, 
des  proscripteurs!  Quelques  prêtres^,  un  à  un,  sortent 
de  leurs  retraites;  quelques  autres  reviennent  de  l'étran- 
ger. Ils  rallient  ce  qui  reste  des  communautés  de  fidèles 
dispersées,  se  dépensent  en  efforts  obstinés  et  timides, 
se  cachent,  reparaissent,  se  cachent  encore,  et  profitent 
de  chaque  accalmie  pour  reconquérir  quelque  chose 
de  l'empire  des  âmes.  Leur  office  est  celui  de  mission- 
naires et,  en  effet,  parmi  les  principaux  d'entre  eux, 
plusieurs  s'intitulent  préfets  de  mission.  Les  lois  de  dé- 
portation ou  de  mort  subsistent,  en  sorte  que  la  seule 
garantie  est  celle  d'une  précaire  tolérance  et  que,  même 
dans  une  demi-sécurité  apparente,  le  péril  peut  renaître 
tout  à  coup.  Il  renaît,  en  effet,  à  plusieurs  reprises,  en 
de  terribles  retours  de  violence.  En  même  temps  que 
le  clergé  fidèle,  le  clergé  constitutionnel  essaie  de  se 
reformer  :  de  là  un  nouvel  élément  de  confusion.  Cepen- 
dant, d'année  en  année,  la  vraie  foi  se  ranime.  Le  culte 
se  célèbre  en  des  lieux  privés,  en  des  oratoires,  parfois 
dans  les  églises  elles-mêmes.  Enfin,  paraît  l'édit'  de 
pacification  religieuse  qui  demeurera  pour  le  Premier 
Consul  le  titre  le  plus  solide  de  sa  gloire. 


IV       HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

Telle  est,  dans  ses  lignes  les  plus  générales,  Tépoque 
que  j'ambitionnerais  de  recomposer. 

Je  crains  que,  parmi  ceux  qui  me  liront,  plusieurs 
n'estiment  que  la  Révolution  est  dépeinte  ici  sous  des 
traits  trop  sombres.  Je  voudrais' qu'on  ne  vît  dans  cette 
sévérité  ni  manque  de  justice  ni  trace  de  passion.  Si 
j'avais  à  juger  dans  son  ensemble  l'œuvre  des  Consti- 
tuants ou  de  leurs  successeurs,  je  ne  manquerais  pas 
de  mettre  en  relief,  entre  toutes  les  réformes  accomplies 
par  eux,  celles  qui  ont  réalisé,  en  matière  administra- 
tive et  surtout  dans  la  législation  civile,  financière  ou 
criminelle,  de  mémorables  progrès.  Mais,  parmi  les 
œuvres  révolutionnaires,  j'ai  dû  étudier  la  pire  de  toutes, 
c'est-à-dire  l'œuvre  religieuse  :  de  là  une  rigueur  qui 
n'a  pu  que  rarement  s'adoucir.  Le  sentiment  de  répro- 
bation s'accroît  quand  on  mesure  tout  ce  que  les  conflits 
religieux  ont  introduit  d'irritants  ferments  dans  les 
questions  politiques.  Plus  d'une  fois  le  retour  à  la  mo- 
dération et  à  la  sagesse  rencontrerait  pour  principal 
obstacle  les  divisions  nées  des  luttes  confessionnelles 
ou  le  fanatisme  de  l'impiété,  et  c'est  ce  qu'on  verra  par 
la  suite  de  ce  récit. 

L'histoire  religieuse  est,  en  certains  endroits,  mal- 
aisément séparable  de  l'histoire  politique.  Une  méthode 
assez  ordinairement  pratiquée  par  les  écrivains  con- 
temporains consiste  à  supposer  chez  le  lecteur  la  con- 
naissance complète  des  événements  principaux  et  à 
concentrer  toutes  les  lumières  sur  les  faits  inconnus  ou 
peu  connus.  Je  n'ai  osé  faire  crédit  à  tous  ceux  qui  me 
liront  de  cette  science  préalable,  et  on  trouvera  ici,  sous 


PRÉFACE  ▼ 

une  forme  extrêmement  brève,  quelques  rappels  de 
l'histoire  générale.  Que  ceux  qui  savent  me  pardonnent 
cette  concession  à  ceux  qui  ignorent.  C'est  que  j'ai 
voulu  écrire,  non  pour  les  érudits,  mais  pour  le  public. 

Quoique  les  faits  que  l'on  rapporte  soient  déjà  vieux 
de  plus  d'un  siècle,  ils  éveillent  des  émotions  encore 
mal  apaisées  :  de  là  la  nécessité  d'un  certain  effort  pour 
retracer,  avec  un  esprit  équitable,  des  événements  qui 
sembleraient,  par  leur  date,  entrés  déjà  dans  la  paix  de 
l'histoire.  Il  y  a  l'impartialité  qui  naît  de  l'indifférence. 
Celle-là,  je  n'ai  ni  l'espoir  ni  le  désir  d'y  atteindre;  et, 
en  racontant  les  épreuves  chrétiennes  de  nos  pères,  je 
n'ose  assurer  que  mon  cœur  ne  vibre  jamais  de  leurs 
souffrances  pour  l'Eglise  et  pour  Dieu.  Si,  au  début  de 
ce  livre,  je  promettais  d'être  impassible,  je  risquerais 
de  tromper  tout  à  la  fois  les  autres  et  moi-même,  deux 
sortes  de  faussetés  pareillement  haïssables.  Il  y  a  une 
autre  impartialité  :  celle  qui  réside,  non  dans  l'abdica- 
tion de  la  pensée  personnelle,  mais  dans  le  strict  respect 
de  la  vérité,  celle  qui  consiste  à  ne  jamais  altérer  un 
fait,  dût  ce  fait  déplaire,  à  ne  jamais  mutiler  un  texte, 
dût  ce  texte  être  importun,  à  ne  jamais  défigurer  sciem- 
ments  les  traits  d'une  âme  humaine,  cette  âme  fût-elle 
celle  d'un  ennemi.  C'est  cette  grâce  d'impartiaUté 
supérieure,  c'est  ce  don  d'intégrale  justice  que  je  de- 
mande à  Dieu  de  m'accorder,  comme  une  émanation 
de  sa  lumière,  comme  une  faveur  de  sa  bonté. 

Plusieurs  de  ceux  à  qui  ce  travail  s'adresse  y  cher- 
cheront des  rapprochements  avec  les  temps  d'aujour- 
d'hui. Ces  rapprochements,  je  n'ai  ni  le  goût  ni  le  cou- 


TI       HISTOIRE   RELIGIEUSE  DE   LA   RÉVOLUTION 

rage  de  les  souligner.  Ce  livre  sera  peut-être  lu  hors  de 
France.  Qu'il  y  porte  le  récit  de  nos  vicissitudes  d'au- 
trefois; que,  du  moins,  il  n'y  ajoute  pas  le  détail  de  nos 
misères  présentes.  Une  autre  considération  m'a  fixé 
dans  la  réserve.  L'histoire  est  un  enseignement,  mais 
un  enseignement  qui  gagne  à  ne  jamais  s'imposer.  Sur 
l'histoire  du  passé,  je  n'ai  laissé  refluer  aucune  des 
préoccupations  contemporaines.  C'est  au  lecteur  que 
je  m'abandonne  pour  préciser,  s'il  le  veut,  les  leçons. 


HISTOIRE  RELIGIEUSE 

DE  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE 


LIVRE  PREMIER 

L'EGLISE    PRIVILÉGIÉE 

SOMMAïaB 

I.  —  Les  privilèges  ecclésiastiques  dans  l'ancien  régime  :  la  primauté  : 
le  culte  public  :  le  privilège  de  juridiction  :  les  privilèges  en  matière 
d'impôt. 

II.  —  Les  richesses  de  l'Eglise  :  de  l'embarras  de  les  évaluer  :  richesses 
immobilières;  leur  valeur  :  les  dîmes  :  de  l'ensemble  des  revenus  ecclé- 
siastique». 

III.  —  Origine  du  patrimoine  ecclésiastique.  —  Comment  l'Eglise  amé- 
liore et  transforme  les  biens  qui  lui  sont  donnés  ou  légués.  —  Double 
charge  dont  est  grevée  la  propriété  ecclésiastique  :  œuvres  de  cha- 
rité au  profit  des  vivants,  prière  pour  Ifâ  morts.  —  Comment,  à  la 
fin  de  l'ancien  régime,  ce  double  devoir  est  imparfaitement  rempli  ou 
méconnu.  —  La  Commende  au  dix-huitième  siècle,  et  comment  cet 
abus  devient  scandale. 

IV.  —  La  hiérarchie  ecclésiastique.  —  Le  curé.  —  Presbytères;  mode  de 
nomination;  attributions,  et  en  quoi  le  curé  participe  au  pouvoir 
civil  :  habitudes  intellectuelles,  vie  morale,  tendances  sociales;  com- 
ment les  curés  inclinent  vers  les  réformes  :  leur  sort  matériel  :  curés 
décimateurs  et  curés  à  portion  congrue. 

V.  —  Suite  de  la  hiérarchie  ecclésiastique.  —  Les  abbayes  :  leur  aspect  : 
leur  grandeur  et  leurs  richesses.  —  Où  se  consomme  cette  richesse: 
les  abbés  commendataires.  —  Symptômes  de  décadence  :  peu  de  vices 
ou  de  scandales,  mais  insuffisance  de  services  et  de  vertus.  —  Sous 
quels  aspects  de  splendeur  se  cache  la  décadence;  quels  sentiments 
de  rivalité  un  peu  envieuse  la  richesse  des  moines  inspire  au  bas  clerçé. 

VI.  —  Suite  de  la  hiérarchie  ecclésiastique.  —  Les  ChapUres  :  chapitres 
des  cathédrales  :  chapitres  des  collégiales  :  éclat  et  richesses  de  quel- 
ques-uns. —  Esprit  de  rivalité  entre  les  chanoines  et  les  curés. 


2         HISTOIRE  RELIGIEUSE  DE   LA   RÉVOLUTION 

VIL  —  Suite  de  la  hiérarchie  ecclésiastique.  —  Les  Evêques  -.  par  qui  et 
dans  quelle  condition  sociale  ils  sont  choisis  :  grands  et  petits  diocèses  s 
revenus  :  la  résidence  :  affaires  civiles,  assemblées  des  Etats,  assemblées 
provinciales  :  les  évêques  et  les  curés  :  comment  beaucoup  de  prélats, 
entre  beaucoup  d'aptitudes,  manquent  surtout  de  celles  qui  convien- 
draient à  leur  charge  :  comment  la  rivalité  se  creuse  entre  le  haut  et 
le  bas  clergé. 

VIII.  —  De  la  grandeur  apparente  et  de  la  faiblesse  réelle  de  l'Eglise  de 
France  à  la  veille  de  la  Révolution.  —  En  quoi  l'Eglise  paraît  maîtresse: 
aspect  d'influence  :  immense  clientèle  :  liens  dans  le  gouvernement 
et  à  la  Cour.  —  Les  villes  cléricales  :  comment  tout  y  est  marqué  à 
l'estampille  de  l'Eglise;  cérémonies  religieuses  et  processions. 

IX.  —  Quelles  faiblesses  se  cachent  sous  l'aspect  de  cette  puissance 
Point  de  désordre,  mais  alanguissement  assez  général  :  sorte  de  dé- 
suétude des  fonctions  sacrées  :  complication  des  intérêts  matériels  : 
La  vie  des  prêtres  dans  les  villes  et  particulièrement  des  chanoines  : 
les  compromissions  avec  les  philosophes  :  les  assemblées  de  francs- 
maçons.  —  Contraste  entre  la  faiblesse  de  la  défense  de  l'Eglise  et  la 
hardiesse  toute-puissante  des  attaques  contre  elle.  —  Comment  le 
péril  s'accroît  par  un  aspect  de  calme  qui  fait  illusion. 

X.  —  Par  quelles  vertus  se  rachètent  les  défaillances  de  l'Eglise  de  France  : 
la  pratique  de  la  charité  chez  les  évêques,  dans  les  chapitres,  dans  les 
abbayes. 

XL  —  Comment,  dans  l'alanguissement  de  tout  le  reste,  les  religieuses 
ont  en  général  conservé  intact  le  trésor  de  leur  ferveiir  :  religieuses 
enseignantes  :  religieuses  consacrées  aux  -  œuvres  de  bienfaisance  < 
religieuses  contemplatives. 


L*ancien  régime  reposait  sur  le  privilège,  comme  le  régime 
moderne  croit  reposer  sur  l'égalité.  A  l'origine,  la  plupart  des 
privilèges  avaient  été  le  prix  de  services  mémorables  ou  la  com- 
pensation de  lourdes  charges;  puis,  les  institutions  dégéné- 
rant et  les  hommes  aussi,  ils  avaient  survécu  à  tout  ce  qui 
les  justifiait.  L'Eglise,  modelée  sur  la  société  civile  et  fai- 
sant corps  avec  elle,  en  reproduisait  l'image.  Elle  était  pri- 
vilégiée, et  l'était  même  doublement.  D'abord,  il  se  trouvait 
qu'à  beaucoup  de  dignités  ecclésiastiques  étaient  attachés 
des  titres  féodaux.  Les  évêques,  les  abbés,  les  membres  des 


L'EGLISE  PRIVILÉGIÉE  3 

chapitres  ou  des  collégiales  étaient  souvent  seigneurs  tem- 
porels, en  vertu  des  prérogatives  que  les  libéralités  des  prin 
ces  ou  des  grands  avaient  incorporées  à  leur  charge.  De  là  la 
réunion  sur  la  même  tête  de  la  puissance  religieuse  et  de  la 
puissance  séculière.  Tel  était  le  premier  aspect  sous  lequel 
l'Eglise  apparaissait  dans  l'ancienne  société.  En  dehors  de 
ces  privilèges  qui  s'exerçaient  comme  ceux  de  la  noblesse  et 
qu'on  pourrait,  si  les  deux  mots  ne  juraient  ensemble,  ap- 
peler privilèges  de  droit  commun,  l'Eglise  avait  ses  privi- 
lèges a  part.  Elle  en  avait  surtout  quatrg  qui  se  détachaient 
du  milieu  de  tous  les  autres  :  privilège  d'honnenr  :  privilège 
du  culte  public  exclusivement  exercé  :  privilège  de  juridic- 
tion :  privilège  en  matière  d'impôt. 

Le  privilège  d'honneur  datait  de  loin.  Dès  l'époque  méro- 
vingienne, on  avait  vu  les  Leudes  s'effacer,  quoique  en  mur- 
murant, devant  les  évêques.  Le  moyen  âge  avait  proclamé  et 
fortifié  la  prééminence  de  l'ordre  ecclésiastique.  Philippe 
le  Bel  et  les  légistes  s'étaient  apphqués  à  restreindre  le  do- 
maine de  l'Eglise;  mais  à  travers  toutes  les  diminutions  de 
puissance,  les  formes  extérieures  de  respect  n'avaient  été  que 
faiblement  atteintes.  Dans  les  rares  assemblées  des  Etats- 
généraux,  le  premier  rang  avait  été  réservé  au  clergé.  En 
avril  1695,  un  édit  royal  avait  solennellement  consacré  cett 
primauté  (1). 

Seuls  les  ministres  de  la  religion  catholique  avaient  dioit  à 
célébrer  publiquement  les  cérémonies  du  culte.  En  1685, 
Louis  XIV,  en  révoquant  l'édit  de  Nantes,  avait  rapporté 
toutes  les  concessions  accordées  par  Henri  IV  aux  protes- 
tants. Parmi  les  religionnaires  —  c'est  ainsi  qu'on  appelait  les 
réformés  —  les  uns,  à  travers  tous  les  périls,  avaient  cherché 
un  asile  à  l'étranger;  les  autres,  demeurés  en  France,  n'avaient 
gardé  d'autre  liberté  que  celle  de  lire  à  la  dérobée  l'Ecriture 
sainte  dans  l'intimité  de  leur  foyer.  Les  plus  ardents  s'étaient 

(1)  V.  préambule  et  article  45.  (Isambket,  Recueil  des  anciennes  lois 
françaises,  t.  XX,  p.  243  et  256.) 


4         HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

obstinés  à  se  réunir  en  secret  pour  leur  prêche,  mais  au  risque 
d'impitoyables  châtiments.  En  1724,  un  édit  terrible  avait 
encore  empiré  la  condition  des  non-catholiques.  Tout  le  dix- 
huitième  siècle  s'était  écoulé  en  de^capricieuses  alternatives 
de  demi-tolérance  et  de  répressions.  Cependant  le  contraste 
était  étrange  entre  les  lois,  rigoureuses  jusqu'à  la  cruauté, 
et  l'esprit  nouveau  qui  venait  de  pousser  le  protestant  Necker 
jusque  dans  les  conseils  du  roi.  Un  édit  tout  récent  avait, 
à  la  date  du  28  novembre  1787  (1),  restitué  aux  réformés  le 
droit  de  faire  constater  leur  état  civil,  c'est-à-dire  les  nais- 
sances, les  mariages,  les  décès,  soit  devant  le  clergé,  soit 
devant  le  juge  du  lieu,  sans  être  réduits  à  l'obligation  de 
déguiser  ou  d'abjurer  leurs  croyances.  Cet  octroi  serait  sans 
doute  le  prélude  de  mesures  plus  larges.  Mais,  quels  que 
dussent  être  les  adoucissements  ultérieurs,  il  paraissait  peu 
vraisemblable  qu'on  allât  jusqu'à  la  reconnaissance  offi- 
cielle du  culte  protestant.  Le  19  novembre  1787,  le  garde 
des  sceaux  Lamoignon,  parlant  au  nom  du  roi,  s'exprimait 
en  ces  termes  :  «  Sa  Majesté  ne  veut  d'autre  culte  public 
dans  son  royaume  que  celui  de  la  religion  catholique,  apos- 
tolique et  romaine.  » 

De  bonne  heure  l'Eglise  avait  aspiré  au  rôle  de  justicière. 
Avec  une  laborieuse  patience  elle  avait  recueilli,  par  frag- 
ments successifs,  tout  ce  que  lui  abandonnait  la  confiance 
ou  l'inertie  des  princes.  Au  moyen  âge  ses  ambitions  s'étaient 
trouvées  réalisées,  et  pour  le  plus  grand  bien  du  monde;  car 
nul  pouvoir  ne  l'égalait  alors  par  la  science,  l'esprit  de  jus- 
tice, l'humanité.  Sous  le  nom  d'officialités,  des  tribunaux 
ecclésiastiques  s'étaient  créés.  Ces  tribunaux  jugeaient  tous 
les  procès  civils  ou  criminels  où  un  clerc  figurait  à  titre  de 
défendeur  :  en  outre,  ils  évoquaient  à  eux,  même  les  causes 
entre  laïcs  lorsqu'elles  touchaient  à  un  titre  quelconque,  soit 
aux  sacrements  et  en  particulier  au  mariage,  soit  aux  objets 

(1)  IsAMBBBX,  Recueil  des  anciennes  lois  françaises,  t.  XXVIII,  p.  473. 


L'ÉGLISE   PRIVILÉGIÉE  5 

de  foi  :  enfin,  en  certaines  matières  telles  que  les  testaments; 
ils  exerçaient  leur  compétence  concurremment  avec  les  tri- 
bunaux laïcs.  Au  quatorzième  siècle,  les  légistes,  tout  im- 
prégnés du  droit  romain,  avaient,  les  premiers  depuis  le 
christianisme,  introduit  dans  le  monde  une  science  qui  ne 
relevait  point  de  l'Eglise.  Dès  lors,  au  travail  qui  avait  peu 
à  peu  tout  ramené  vers  la  puissance  ecclésiastique,  s'était 
substitué  un  travail  inverse  pour  restituer  à  l'autorité  sécu- 
lière les  portions  démembrées  de  son  domaine.  A  la  fin  de 
l'ancien  régime,  l'œuvre  d'émancipation  pouvait  être  consi- 
dérée comme  à  peu  près  achevée.  En  droit,  les  clercs  n'avaient 
point  perdu  la  faculté  de  réclamer  des  juges  spéciaux.  Au 
chef-lieu  de  chaque  diocèse  siégeait  encore  un  tribunal 
ecclésiastique  qui  avait  son  officiai  chargé  de  juger,  son 
promoteur  chargé  d'introduire  les  procès,  son  greffier,  ses 
hommes  d'affaires  chargés  des  procédures.  Mais  les  seules 
causes  qui  y  fussent  portées  étaient,  hormis  de  rares  excep- 
tions, les  causes  disciplinaires  entraînant  des  peines  cano- 
niques telles  que  la  suspense  ou  l'interdit.  La  puissance  civile 
avait  récupéré  tout  le  reste. 

En  matière  d'impôts,  le  privilège,  quoique  très  justement 
battu  en  brèche,  s'était  maintenu  très  vivace.  Trois  grands 
impôts  directs  existaient  sous  l'ancien  régime  :  la  taille, 
impôt  réparti  par  village  et  qui  pesait  sur  les  roturiers,  sur 
les  paysans  surtout  (1)  :  la  capitation,  véritable  impôt  sur  le 
revenu  :  les  vingtièmes,  sorte  d'impôt  supplémentaire  qui  se 
superposait  aux  autres.  Le  clergé  partageait  avec  la  noblesse 
l'immunité  de  la  taille.  En  outre,  il  ne  supportait  ni  la 
capitation  ni  les  vingtièmes,  et  en  cela  différait  de  la  noblesse 
elle-même,  qui  acquittait  l'une  et  l'autre  contribution.  En 
dépit  de  tant  de  faveurs  accumulées,  il  ne  laissait  pas  que 
de  concourir  aux  charges  publiques.  —  D'abord  l'organisa- 
tion qu'on  vient  de  dire  ne  s'appliquait  qu'au  clergé  dit 

(1)  Od  ne  parle  ici  que  de  la  taille  personnelle,  la  taille  réelle  n'étant 
que  l'exception. 


6         HISTOIRE  RELIGIEUSE  DE  LA  RÉVOLUTION 

clergé  de  France.  Le  clergé  des  pays  conquis,  c'est-à-dire  des 
territoires  réunis  à  la  monarchie  depuis  la  fin  du  seizième 
siècle,  était  régi  par  des  règles  différentes  ^en  Flandre,  en 
Artois,  en  Hainaut,  en  Gambrésis,  il  était  assujetti,  dans  la 
même  proportion  que  la  noblesse,  aux  impôts  établis  dans 
ces  provinces;  en  Alsace,  en  Franche-Comté,  en  Lorraine, 
en  Roussillon,  dans  la  principauté  d'Orange,  il  n'était  nul- 
lement affranchi  de  la  capitation  et  des  vingtièmes,  mais  les 
payait  d'après  des  abonnements  séparés  conclus  avec  le 
Trésor  royal  (1).  —  Même  à  ne  considérer  que  le  clergé  des 
anciennes  provinces  appelé  clergé  de  France,  ses  privilèges,  si 
étendus,  si  exorbitants  qu'ils  fussent,  n'étaient  point  exemp- 
tion. S'il  ne  payait  pas  directement  la  taille,  ses  fermiers  y 
étaient  soumis  sous  le  nom  de  taille  d'exploitation  et  en  cal- 
culaient le  montant  dans  la  supputation  de  leurs  fermages, 
en  sorte  que  la  charge  définitive  retombait  sur  le  propriétaire 
du  sol.  Quant  à  la  capitation  et  aux  vingtièmes,  le  clergé  n'en 
avait  pas  été  gratuitement  dispensé,  mais  s'en  était  exonéré. 
Il  s'était,  en  1710,  libéré  de  la  capitation  par  le  versement 
immédiat  d'un  capital  de  24  millions  (2),  et  s'était,  vers  la 
même  époque,  affranchi  des  vingtièmes  moyennant  la  somme, 
d'ailleurs  assez  dérisoire,  de  8  millions  (3).  En  outre,  l'Ordre 
ecclésiastique  concourait  aux  dépenses  nationales  sous  ime 
forme  volontaire  et  qui,  à  elle  seule,  avait  un  aspect  très 
marqué  de  privilège.  Tous  les  dix  ans,  il  tenait  des  assem- 
blées, dites  grandes  assemblées,  où,  sur  la  réquisition  d'un 
commissaire  royal,  il  votait,  sous  le  nom  de  don  gratuit,  des 
subsides  pour  les  besoins  de  l'Etat;  puis,  par  ses  agents 
généraux  et  ses  agents  diocésains,  il  répartissait  entre  tous 
ses  membres  la  charge  à  supporter,  et  procédait  au  recouvre- 


(1)  Nkckbb,  De  l'administration  des  finances  de  la  France,  t.  II,  p.  308- 
309   et   330. 

(2)  QvYOT,  Répertoire  de  jurisprudence,  t.  IX,  p.  65  et  66. 

(3)  V.  les  Finances  de  V ancien  régime  et  de  la  Révolution,  par  M.  Stourm, 
t.   I,   p.    11. 


L'ÉGLISE   PRIVILÉGIÉE  7 

ment.  A  ce  titre  et  à  des  titres  divers,  10  millions  environ 
étaient  levés  chaque  année  sur  le  clergé  dit  clergé  de  France, 
Ces  sommes  ne  rentraient  pas  d'ailleurs  directement  dans  les 
caisses  publiques,  mais  étaient  appliquées  en  tout  ou  en 
partie,  soit  à  rembourser  le  capital,  soit  à  servir  les  intérêts 
des  avances  qu'en  de  nombreuses  occasions  l'Eglise  avait 
faites  à  la  monarchie. 


II 


Je  m'applique  à  abréger  ce  tableau;  car  je  ne  veux  décrire 
de  l'ancien  régime  que  ce  qui  est  nécessaire  pour  éclairer  le 
régime  nouveau.  Visiblement,  sous  la  poussée  de  l'opinion 
publique,  sous  l'influence  des  philosophes,  les  privilèges  dé- 
clinaient. Dans  la  diminution  graduelle  ou  le  discrédit  de  ses 
prérogatives,  l'Eglise  conservait  son  opulence;  et  ses  ri- 
chesses, si  on  n'y  portait  atteinte,  suffiraient,  même  à  défaut 
du  reste,  à  maintenir  la  splendeur  de  son  rang. 

Quelle  était,  à  la  veille  de  la  Révolution,  l'importance  du 
patrimoine  ecclésiastique? 

Si  l'on  songe  aux  complications  qu'offrent  parfois  les  exper- 
tises, même  pour  les  successions  privées,  on  comprendra 
la  difficulté  d'estimer  l'immense  domaine  de  l'Eglise.  L'em- 
barras naît  moins  encore  de  l'importance  des  richesses  que 
des  éléments  multiples  qu'il  est  essentiel  de  combiner  entre 
eux. 

Quand  on  approchait  d'une  abbaye,  l'œil  était  presque 
toujours  attiré  par  l'ampleur  et  la  surabondante  des  cons- 
tructions. Epaisses  étaient  les  murailles  et  au  loin  s'éten- 
daient les  enclos.  Clochers  et  clochetons  se  profilaient  avec 
un  relief  d'autant  plus  puissant  qu'ils  dominaient  le  plus 
souvent  sans  rivaux.  Le  portique,  par  ses  proportions,  an- 
nonçait une  seigneuriale  demeure.  Si  l'on  franchissait  le 


8         HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

seuil,  tout  révélait  un  fondateur  qui  n'avait  épargné  ni  l'es- 
pace, ni  la  matière,  ni  le  travail  de  l'homme,  et  avait  créé 
pour  durer.  Le  bâtiment  des  étrangers  était  spacieux,  lar- 
gement ouvert  et,  si  les  deux  mots  pouvaient  s'associer, 
d'une  confortable  austérité.  Les  cloîtres  s'alignaient  dans  une 
harmonie  sévère,  encadrant  les  grands  préaux.  Dans  l'église, 
dans  les  chapelles  s'étalait  la  somptuosité,  bannie  partout 
ailleurs,  à  moins  que  le  relâchement  des  règles  ne  l'eût  glissée 
dans  la  maison  de  l'Abbé.  Les  cellules  elles-mêmes,  frustes 
mais  larges  et  couvrant  beaucoup  d'espace,  offraient  l'aspect 
d'une  pauvreté  dispendieuse.  Cette  seule  apparence  décon- 
certait toute  évaluation.  Il  était  malaisé  de  négliger  ces  si- 
gnes si  visibles  de  richesse.  D'un  autre  côté,  comment  tarifer 
ces  magnifiques  amoncellements  de  pierre,  qui  ne  seraient 
plus  bons  que  pour  se  parer  peu  à  peu  de  la  beauté  des  ruines 
si  on  en  changeait  jamais  la  destination? 

Ce  qui  était  vrai  pour  les  abbayes  l'était  aussi,  quoique 
à  un  bien  moindre  degré,  pour  les  couvents  installés  dans  les 
villes.  Un  jour,  on  estimerait  à  150  millions  les  seules  mai- 
sons religieuses  situées  dans  l'enceinte  de  Paris  (1).  La  sup- 
putation pouvait  être  exacte  si  on  détaillait  chaque  construc- 
tion une  à  une,  si  on  mesurait  à  la  toise  et  d'après  tous  les 
lotissements  ultérieurs,  la  valeur  vénale  du  terrain.  Cepen- 
dant, quel  n'était  pas  le  hasard  de  ces  calculs,  fondés  moins 
sur  l'état  présent  que  sur  les  transformations  aléatoires  de 
l'avenir! 

Pour  les  biens  ruraux  du  clergé  séculier  ou  régulier,  les 
évaluations  seraient  relativement  aisées  dans  les  pays  de 
terres  riches,  tels  que  la  Flandre,  le  Gambrésis,  le  Hainaut, 
l'Alsace.  En  ces  régions  d'agriculture  avancée,  la  régularité 
des  rendements,  les  mutations  assez  fréquentes  et  d'après 
des  taux  qui  variaient  peu,  avaient  permis  d'assigner  un 
cours  à  la  propriété  foncière.  On  pourrait  à  toute  rigueur 

(1)  Discours  de  Treilhard,  Assemblée  constituante,  séance  du  18  dé- 
cembre 1789. 


L'ÉGLISE  PRIVILÉGIÉE  9 

évaluer  sans  grande  chance  d'erreur,  aux  bords  de  la  Scarpe 
ou  de  l'Escaut  les  grasses  terres  de  l'abbaye  d'Anchin,  aux 
confins  des  Pays-Bas  les  domaines  de  l'abbaye  de  Saint- 
Bertin,  dans  la  plaine  d'Alsace  les  prairies  de  la  Zorn  ou  de 
la  Sauer.  Mais  que  valaient,  dans  les  pays  pauvres,  peu 
peuplés,  aux  transactions  rares,  les  grandes  terres  ecclésias- 
tiques? Ces  terres,  aux  limites  parfois  indécises,  n'avaient 
en  général  point  d'équivalent  dans  la  même  région,  et  pour 
une  évaluation  monétaire,  même  approximative,  tout  point 
de  comparaison  manquait.  Nul  n'eût  pu  dire  ce  que  ces 
domaines  représentaient,  ni  surtout  ce  qu'ils  eussent  rap- 
porté avec  une  culture  plus  intensive  ef  sous  l'action  du 
morcellement.  Qui  eût  pu  sûrement  estimer,  aux  confins  de 
l'Auvergne  et  du  Velay,  les  grands  bois,  les  pâturages  mal 
délimités  de  l'abbaye  de  la  Chaise-Dieu? 

Le  plus  solide  élément  d'appréciation,  c'étaient  les  fer- 
mages établis  par  des  baux.  Mais  fallait-il  calculer  unique- 
ment le  fermage  net  et  liquide?  Ne  convenait-il  pas  d'y 
ajouter  le  produit  des  plantations,  les  fruits  consommés  sur 
place,  toutes  les  redevances  secondaires  qui  se  superposaient 
à  la  redevance  principale?  Quand  on  aurait  saisi,  cru  saisir  un 
chiffre  exact,  bien  vite  on  s'apercevrait  qu'on  s'était  abusé. 
Il  n'était  point  de  grand  bien  épiscopal  ou  abbatial  qui,  sur 
la  fin  de  l'ancien  régime,  ne  fût  grevé  de  charges.  Ici,  c'étaient 
des  pensions  au  profit  d'autres  ecclésiastiques  :  là,  c'étaient 
des  subventions  pour  les  hôpitaux,  les  établissements  de 
bienfaisance,  les  séminaires,  les  universités  :  ailleurs,  c'étaient 
des  bourses  en  faveur  d'étudiants  pauvres.  Il  faudrait,  par 
déductions  successives,  obtenir  le  revenu  réel.  Lorsqu'on  se 
figurerait  le  tenir  enfin,  on  constaterait  que  tout  était  à  re- 
commencer. C'est  que  la  double  qualité  de  débiteur  et  de 
créancier  se  rassemblait  souvent  en  la  personne  du  même 
propriétaire.  Tel  qui,  d'une  main,  payait  les  pensions,  en 
recevait  d'une  autre  main.  Les  clauses  emmêlées  des  anciens 
contrats,  les  restes  bizarres  de  la  féodalité,  par-dessus  tout 


10       HISTOIRE  RELIGIEUSE  DE  LA  RÉVOLUTION 

les  grâces  royales  avaient  créé  cet  enchevêtrement  de  béné- 
fices et  d'obligations.  De  là  pour  l'évaluateur  la  nécessité  de 
retoucher  son  travail  et  d'additionner  de  nouveau,  après 
avoir  soustrait.  L'ancien  régime  était  pétri  de  complications, 
comme  le  nôtre  s'est  complu  dans  l'uniformité. 

On  comprend  que  sur  des  bases  d'estimation  si  peu  sûres, 
se  soient  échafaudés  des  calculs  très  variables.  Barbier(l  ),  dans 
son  journal  publié  sous  le  règne  de  Louis  XV,  a  évalué  la  pro- 
priété du  clergé  au  tiers  du  territoire  français.  Cette  apprécia- 
tion, vraie  peut-être  pour  le  Gambrésis  et  la  Flandre,  est,  pour 
l'ensemble  du  pays,  exagérée  de  plus  de  moitié.  Necker, 
qui  écrivait  en  1784,  incline  à  croire  que  les  revenus  ecclé- 
siastiques s'élevaient  à  130  millions  environ  (2).  Le  consti- 
tuant Dupont  de  Nemours  parlerait,  en  1789,  de  60  millions 
seulement  (3)  :  en  revanche,  Chasset,  un  autre  constituant, 
formulerait,  en  1790,  le  chiffre  de  170  millions  (4).  A  l'in- 
verse, les  assemblées  du  clergé,  de  1755  à  1765,  n'avaient 
attribué  aux  propriétés  de  l'ordre  ecclésiastique  qu'un  re- 
venu de  62  millions  (5).  Talleyrand,  en  1789,  estimera  ce 
revenu  à  70  millions  (6). 

Entre  ces  évaluations  fort  diverses,  le  document  le  plus 
digne  de  foi  me  paraît  être  un  rapport  de  M.  le  marquis  de 
Montesquiou  sur  les  finances,  rapport  publié  à  la  fin  de  la 
Constituante,  alors  que  les  déclarations  des  intéressés,  les 
enquêtes,  et  enfin  les  premières  ventes,  réalisées  en  général 
à  un  taux  avantageux  pour  le  Trésor,  auraient  fourni  un 
notable  supplément  de  lumières.  M.  de  Montesquiou,  par  une 
série  de  calculs  et  d'analogies,  attribuerait  à  l'ensemble  des 
immeubles  ecclésiastiques  une  valeur  globale  de  3  mil- 
liards, ou,  pour  parler  plus  exactement,  de  2  992  538  140  li- 

(1)  Barbeee,  Journal,  t.  III,  p.  208. 

(2)  Necker,  De  l'administration  des  finances  de  la  France,  t.  II,  p.  317. 

(3)  Assemblée  constituante,  séance  du  24  septembre  1789. 

(4)  Assemblée  constituante,  séance  du  9  avril  1790. 

(5)  Necker,  De  l'administration  des  finances  de  la  France, t.  II,  p.  316. 

(6)  Assemblée  constituante,  séance  du  10  octobre  1789. 


L'ÉGLISE  PRIVILEGIEE  M 

vres.  Sur  ces  trois  milliards,  le  domaine  forestier  serait  estimé 
à  392  millions.  En  allouant  aux  bois  un  revenu  de 
2  1/2  pour  100,  en  évaluant  à  100  millions  les  édifices  somp- 
tuaires  ou  d'affectation  purement  religieuse  qui  ne  rappor- 
taient rien,  en  capitalisant  le  reste  des  propriétés  au  taux 
de  3  pour  100,  on  arrive  à  un  revenu  total  de  85  millions 
environ.  De  tous  les  chiffres  qui  ont  été  produits,  celui-ci 
paraît  le  plus  rapproché  de  la  vérité  (1). 

A  ses  biens  fonciers,  le  clergé  joignait  un  autre  élément  de 
richesse,  à  savoir  les  dîmes.  On  en  trouvait  l'origine  aux 
premiers  temps  de  l'Eglise  et  jusque  dans  cette  parole  de 
saint  Paul,  en  son  Epître  aux  Galates  :  «  Le  fidèle  doit  assister 
de  ses  biens  celui  qui  l'instruit.  »  Elle  avait  été  réglementée 
par  Charlemagne,  s'était  perpétuée  durant  tout  le  moyen 
âge,  avait  survécu  aux  transformations  des  âges  suivants,  et, 
quoique  très  attaquée,  se  maintenait  encore  au  dix-huitième 
siècle.  Loin  d'être  établie  d'après  des  règles  uniformes,  elle 
variait  suivant  les  régions,  soit  quant  à  son  taux,  soit  quant 
à  son  objet.  Elle  ne  frappait  pas,  comme  son  nom  l'indique, 
le  dixième  des  produits,  mais  en  moyenne  le  dix-huitième 
seulement.  En  certaines  provinces  comme  en  Artois,  elle 
portait  non  seulement  sur  les  céréales,  mais  sur  les  four- 
rages, le  chanvre,  les  laines,  et,  sous  le  nom  de  dîme  de  sang, 
se  prélevait  même  sur  les  animaux.  En  d'autres  lieux,  elle 
ne  portait  que  sur  les  grains.  Souvent,  dans  la  même  contrée, 
elle  variait  de  paroisse  à  paroisse.  En  Franche-Comté,  elle 
était  pour  le  blé  ici  d'une  gerbe,  là  de  deux  gerbes  pour  la 
même  mesure  de  terre  :  un  peu  plus  loin,  elle  se  répartissait 
par  foyer  ou  bien  encore  se  payait  suivant  le  nombre  de 
bêtes  ou  de  charrues.  Le  produit  total  des  dîmes  pour  la 


(1)  Cette  évaluation  est  celle  qui  est  fournie  par  Lavoisier.  (De  l'état 
des  finances  de  la  France  au  1"  janvier  1792  par  un  député  suppléant, 
p.  80  et  suiv.)  —  Ce  chiffre  doit  être  considéré  comme  un  chiffre  mini- 
mum, car  il  paratt  reconnu  que  l'estimation  des  bois  est  notablement 
inférieure  à  la  réalité. 


12       HISTOIRE  RELIGIEUSE   DE   LA   REVOLUTION 

France  entière  serait  évalué,  en  1790,  par  le  représentant 
Ghasset,  à  123  millions  (1).  Cette  évaluation,  qui  paraît 
sensiblement  exagérée,  ne  figurait  en  tous  cas  que  le  chiffre 
brut  de  la  redevance.  La  dîme,  soit  qu'elle  appartînt  aux 
curés,  soit  qu'elle  fût  revendiquée  par  les  abbayes  investies 
des  droits  curiaux,  était  généraleiftent  recueillie  par  des  fer- 
miers qui  prélevaient,  à  titre  d'intermédiaires,  d'assez  gros 
bénéfices.  En  outre,  les  paysans,  qui,  en  certaines  provinces, 
commençaient  à  s'enhardir  un  peu,  trouvaient  des  raisons 
très  subtiles,  très  tenaces,  pour  discuter  ou  restreindre  leur 
dette.  Aux  contestations  s'ajoutait  la  fraude  qui,  aux  ap- 
proches de  la  Révolution,  semblait  très  vénielle  vis-à-vis  de 
l'Eglise.  Une  tendance  assez  générale  était  de  réduire  la 
dîme  aux  gros  fruits,  c'est-à-dire  aux  grains  ou  autres 
céréales,  et  de  s'affranchir  du  reste.  Le  temps  était  peu  favo- 
rable aux  réclamations  ecclésiastiques,  même  légitimes. 
Placés  entre  le  scandale  d'un  procès  avec  leurs  paroissiens 
et  l'ennui  de  leurs  ressources  diminuées,  les  curés  s'exaspé- 
raient parfois  jusqu'à  plaider;  le  plus  souvent,  ils  cédaient. 
C'est  ainsi  que  le  produit  brut  se  fondait  sous  les  prélève- 
ments des  fermiers,  puis  se  fondait  encore  par  les  calculs  ou 
les  réclamations  des  débiteurs.  On  comptait  de  ce  double 
chef  une  déperdition  de  30  pour  100  environ,  ce  qui  réduisait 
à  80  millions  à  peu  près  la  recette  nette  des  dîmes. 

Telles  étaient  pour  l'Eglise  les  deux  grandes  sources  de  ses 
richesses.  Pour  être  complet,  il  convient  d'ajouter  les  rentes 
diverses  dont  jouissaient  parfois  les  abbayes  et  les  évêchés 
et  qu'on  pouvait  évaluer  en  totalité  à  une  quinzaine  de  mil- 
lions. On  arrive  ainsi,  en  laissant  de  côté  le  casuel  et  les 
quêtes,  à  un  revenu  global  de  180  millions  :  85  millions  pour 
les  immeubles,  80  millions  pour  les  dîmes,  15  millions  pour 
les  rentes.  Un  seul  élément  demeure  en  dehors  de  cette  éva- 
luation :  ce  sont  les  richesses  de  l'Eglise  en  métaux  précieux, 

(1)  Assemblée  constituante,  séance  du  9  avril  1790 


L'EGLISE   PRIVILÉGIÉE  13 

en  pièces  d'orfèvrerie,  en  tapisseries,  en  ivoires,  en  émaux,  en 
objets  d'art.  Mais  ces  richesses,  qui  étaient  immenses,  échap- 
pent à  toute  estimation,  car  on  n'en  possède  que  des  descrip- 
tions partielles,  incomplètes;  et  elles  seraient  plus  tard  anéan- 
ties par  goût  de  détruire,  cédées  à  vil  prix,  dispersées  dans 
un  gaspillage  inouï.  Quelle  qu'en  fût  la  valeur  intrinsèque, 
elles  n'ajoutaient  d'ailleurs  rien  au  revenu  réel  du  clergé. 
Elles  étaient  immobilisées,  improductives  et  n'avaient,  au 
moins  par  leur  destination  première,  d'autre  objet  que  de 
décorer  le  temple  et  de  rehausser  le  culte  divin. 


m 


Cette  richesse,  par  son  origine,  fut  aussi  régulière  qu'au- 
cune autre  le  fut  jamais.  Dans  les  archives  publiques  ou  pri- 
vées, on  retrouve  encore  bon  nombre  des  chartes  qui  ont  cons- 
titué la  propriété  ecclésiastique.  Rois  et  princes,  bourgeois 
et  seigneurs,  clercs  et  laïques,  membres  de  corporations,  tous 
ont  contribué,  d'âge  en  âge,  à  fonder,  à  grandir  le  patrimoine 
sacré.  Celui-ci  a  donné  en  exécution  d'un  vœu  fait  dans  les 
périls  d'un  voyage,  dans  les  anxiétés  d'une  tempête,  dans 
la  fortune  chancelante  d'une  bataille,  ou  bien  encore  pour 
l'heureux  retour  des  Croisades;  celui-là  a  voulu  remercier 
Dieu  pour  une  épidémie  apaisée  :  tel  autre,  en  quittant  le 
monde  pour  le  cloître,  a  déposé  sur  le  seuil  même  du  cloître 
tout  ce  qu'il  avait  de  richesse.  Le  plus  souvent,  c'est  à  l'ap- 
proche de  la  mort  que  s'aiguise  le  désir  d'acheter  les  biens  du 
ciel  par  ceux  d'ici-bas,  et  la  forme  la  plus  générale  des  dona- 
tions est  la  forme  testamentaire.  Il  y  a  les  âmes  pieuses  qui 
s'appliquent  à  sanctifier  leur  fin.  Il  y  a  les  âmes  tremblantes, 
toutes  palpitantes  de  terreur  sous  les  affres  du  trépas,  et  qui 
éperdument  jettent  tout  aux  pieds  de  Dieu  dans  l'espoir  de 


14       HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

le  rendre  propice.  Il  y  a  les  délaissés  qui,  n'ayant  plus  de 
parents,  veulent  se  survivre  en  quelque  grande  fondation 
pieuse  où  leur  nom  s*encadrera  comme  dans  l'auréole  d'une 
légende.  —  Souvent  le  don  s'accompagne  de  conditions  où  se 
marque  le  souci  de  stipuler  pour  ce  flionde  au  moment  même 
de  le  quitter.  L'un  ordonne  que,  dans  l'église  bâtie  ou  res- 
taurée par  son  legs,  une  chapelle  castrale  avec  banc  privilégié 
sera  établie  pour  ses  descendants.  L'autre,  qui  dote  une  cure, 
une  chapelle,  une  collégiale,  réserve  pour  sa  postérité  le  droit 
de  nommer  les  curés,  les  chapelains,  les  chanoines.  Un  troi- 
sième exige  que  son  corps  repose  sous  les  dalles  du  chœur 
et  qu'au  lieu  le  plus  apparent  du  sanctuaire  une  inscription, 
mêlant  les  vanités  de  la  vie  au  néant  de  la  mort,  rappelle  à 
jamais  aux  fidèles  tout  ce  qu'il  fut  ici-bas.  —  Infinis  sont  les 
privilèges  où  se  marque  la  reconnaissance  des  libéralités. 
Ainsi  l'Eglise  qui  reçoit  est  appelée  à  concéder  à  son  tour. 
De  là  le  bizarre  enchevêtrement  de  services  et  de  charges  qui, 
s'accumulant  avec  les  siècles,  prêteront  à  la  fin  de  l'ancien 
régime  un  aspect  d'inextricable  confusion.  Cependant  les 
dons  les  plus  magnifiques  ont  pour  origine  le  besoin  d'expier. 
Dans  le  Nord,  dans  l'Est  de  la  France,  l'Eglise  est  devenue 
plus  riche  qu'en  aucune  autre  contrée.  C'est  que  là-bas  ont 
vécu,  aux  bords  de  la  Moselle  les  Leudes  Austrasiens,  aux 
rives  de  la  Manche  les  seigneurs  normands,  grands  pillards 
devant  les  hommes,  mais  à  leur  mort  tout  torturés  de  terreur 
et  ne  se  calmant  qu'en  payant  rançon  à  Dieu.  Il  arriverait 
donc  que  les  lieux  où  l'on  donnerait  le  plus  seraient  précisé- 
ment ceux  où  l'on  aurait  le  plus  péché. 

L'Eglise  a  doublement  légitimé  sa  propriété  en  la  faisant 
sienne  par  une  occupation  féconde.  On  lui  a  livré  des  landes, 
elle  en  a  fait  des  champs;  on  lui  a  concédé  des  forêts,  elle  les  a 
défrichées;  on  lui  a  donné  des  marais,  elle  les  a  desséchés.  Où 
il  y  avait  de  grands  espaces  vides,  elle  a  construit  les  monas- 
tères ;  autour  des  monastères,  des  maisons  se  sont  groupées 
qui  sont  devenues  villages,  bourgs,  villes.  Sous  le  travail 


L'ÉGLISE   PRIVILEGIEE  15 

séculaire  des  moines,  le  propriété  a  décuplé,  comme  un  métal 
précieux  sous  la  main  de  l'artiste  qui  le  cisèle,  et  le  monde 
qui,  un  jour,  pourra  dépouiller  l'Eglise,  n'est  déjà  plus  le 
maître  d'effacer  la  trace  de  ses  bienfaits. 

Vers  le  quatorzième  siècle,  les  légistes  paraissent,  tout 
fiers  du  droit  romain  retrouvé.  La  propriété  ecclésiastique 
les  déconcerte  et  ils  disent  :  «  Voilà  ime  propriété  qui  ne 
ressemble  à  aucune  autre  ».  Ils  ne  se  trompent  pas.  Cette 
propriété  porte  avec  elle  d'augustes  servitudes.  Elle  est 
grevée  d'un  double  fidéicommis  :  fidéicommis  au  profit  des 
vivants,  fidéicommis  au  profit  des  morts." 

Les  vivants,  ce  sont  les  pauvres,  pauvres  par  l'indigence, 
pauvres  par  l'ignorance,  pauvres  par  la  maladie,  pauvres 
par  l'infirmité.  J'ouvre  les  testaments.  Presque  partout 
l'abbaye,  la  collégiale,  le  cbapître,  l'évêché  n'est  que  l'inter- 
médiaire :  le  vrai  donataire,  c'est  le  Christ  honoré  dans 
ceux  qui  souffrent.  Aux  donations,  aux  legs,  des  charges 
correspondent  qui  varient  à  l'infini  :  ce  sont  les  indigents 
à  nourrir,  les  enfants  à  enseigner,  l'hospitalité  à  exercer  vis- 
à-vis  des  voyageurs,  les  blessés  des  combats  à  recevoir  et 
à  panser,  les  troupes  en  marche  à  héberger,  les  infirmes  à 
recueillir,  les  nouveaux  convertis  à  confirmer  dans  la  foi. 
Ces  libéralités  privées,  accumulées  d'âge  en  âge,  forment  le 
vrai  budget  de  l'assistance,  et  pendant  de  longs  siècles  la 
société  n'en  connaît  guère  d'autre. 

Ce  fidéicommis  n'est  point  le  seul  ni  même  le  principal. 
Il  y  a  d'autres  pauvres,  les  pauvres  de  là-haut,  ceux  qui, 
d'après  le  dogme  chrétien  de  l'expiation,  souffrent  en  atten- 
dant la  délivrance.  La  propriété  a  été  grevée  d'une  charge 
sacrée,  la  prière  pour  les  morts.  Les  testateurs  ont  dit  : 
«  Voici  ma  terre,  elle  est  vôtre;  voici  mon  or,  il  vous  appar- 
tient; voici  mes  bijoux,  je  vous  les  donne  ou  plutôt  je  les 
donne  à  Dieu  pour  la  magnificence  de  son  culte.  Seulement, 
quand  on  m'aura  déposé  dans  la  bière,  quand,  au  moment 
de  clouer  le  cercueil,  on  aura  placé  dans  mes  mains,  en  signe 


16       HISTOIRE   RELIGIEUSE  DE   LA   RÉVOLUTION 

de  résurrection,  un  rameau  de  la  dernière  Pâque,  vous  ne 
m'abandonnerez  pas.  Quand  vos  moines  psalmodieront  à 
leurs  stalles,  mon  nom,  par  intervalles,  se  fixera  sur  leurs 
lèvres;  sur  la  pierre  où  je  reposerai,  un  autel  s'élèvera  où 
le  saint-sacrifice  se  célébrera  poilr  moi;  quand  vous  accom- 
plirez les  œuvres  de  miséricorde,  vous  vous  souviendrez 
de  mon  âme  en  détresse,  afin  que  le  Christ,  soulagé  dans  les 
souffrances  de  ses  pauvres,  abrège  aussi  pour  moi  les  souf- 
frances de  l'expiation.  «  Ainsi  ont  parlé  les  testateurs. 
Souvent  les  termes  s'élargissent.  Celui  qui  teste  au  moment 
de  mourir  stipule  l'aumône  de  la  prière,  non  seulement  pour 
lui,  mais  pour  ses  pères,  pour  ses  descendants,  pour  tous  ceux 
qu'il  a  connus  et  aimés,  pour  son  suzerain,  pour  ses  vas- 
saux. Parfois  le  cœur  s'agrandit  à  la  mesure  de  l'amour 
divin,  et  la  seule  charge  du  legs,  c'est  à  perpétuité  la  prière 
universelle  pour  tous  les  hommes  venus  en  ce  monde,  pour 
tous  ceux  qui  y  viendront  jusqu'à  la  fin  des  âges.  Le  bien- 
faiteur s'oublie  dans  une  abnégation  sublime,  s'absorbe 
dans  le  sein  de  Dieu  jusqu'à  lui  tout  remettre,  même  son 
salut,  et  ne  veut  plus  qu'une  chose,  c'est  qu'à  toute  heure. 
Dieu,  prêtant  l'oreille  aux  bruits  de  la  terre,  entende  une 
voix  adoratrice,  montant  vers  lui. 

L'Eglise  est  tout  d'abord  demeurée  l'économe  fidèle  des 
biens  déposés  dans  ses  mains.  Scrupuleusement,  elle  a  rempli 
son  double  ministère  de  soulager  les  vivants,  d'implorer 
pour  les  morts.  A  l'époque  que  j'essaye  de  décrire,  une 
grande  corruption  l'a  depuis  longtemps  gagnée. 

Je  voudrais  d'un  mot  marquer  cette  décadence.  Elle  se 
résume  dans  la  séparation  de  deux  choses  moralement 
indivisibles  :  à  savoir,  les  biens  accumulés  par  la  libéralité 
des  fidèles,  et  les  obligations  pieuses  qui  ont  été  la  charge 
de  ces  dons. 

Les  biens  s'appellent  d'un  nom  générique  où  se  marque 
déjà  quelque  excès  de  prédilection  pour  les  richesses  hu- 
maines. On  les  appelle  des  bénéfices.  Il  en  est  de  magnifiques. 


L'ÉGLISE  PRIVILÉGIÉE  17 

il  en  est  d'infimes.  Il  y  a  les  abbayes  qui  rapportent  cent 
mille  livres;  il  y  a  les  chapelles  établies  au  bord  du  chemin, 
et  dotées,  pour  le  service  religieux,  de  quelques  arpents  de 
médiocre  terre.  Il  y  a  les  canonicats  opulents;  il  y  a  les 
prébendes,  les  semi-prébendes  pauvres,  presque  misérables. 
Grands  ou  petits,  ces  biens  sont  âprement  désirés,  car  il 
y  a  des  convoitises  de  toute  taille.  C'est  déjà  un  mal  que 
cette  avidité.  Mais  voici  le  mal  bien  plus  grand.  Une  pra- 
tique s'est  établie,  tolérée  d'abord,  expliquée  même  par 
des  raisons  assez  plausibles,  mais  devenu^  funeste  pour  la 
discipline  et  le  bon  renom  de  l'Eglise  :  le  bénéfice,  c'est- 
à-dire  l'émolument  foncier  et  pécuniaire,  peut  se  fixer,  se 
fixe  souvent  sur  la  tête  d'un  ecclésiastique  étranger,  parfois 
d'un  clerc  revêtu  seulement  des  ordres  mineurs  et  qui, 
par  corruption  des  mots,  porte  dans  le  monde  le  nom  d'abbé. 
Ce  titulaire  n'est  pas  tenu  de  résider  et  ne  réside  pas.  A  des 
intervalles  plus  ou  moins  rares,  il  vient  visiter  son  bénéfice, 
comme  un  propriétaire  sa  ferme.  Il  règle  les  coupes,  marque 
les  arbres,  inspecte  les  bâtiments,  puis  il  part  en  emportant 
ce  qu'il  peut  d'argent  et  va  le  dépenser  au  loin.  Ainsi,  il  y 
a  divorce  entre  la  richesse,  d'un  côté,  et,  de  l'autre,  tout 
ce  que  cette  richesse  comporte  avec  elle  de  charges  :  ainsi 
les  mêmes  mains  qui  recueillent  les  revenus  ne  sont  plus 
celles  qui  s'étendent  vers  le  pauvre  ou  célèbrent  le  saint 
sacrifice  pour  les  morts. 

De  là  une  terrible  décadence  des  deux  plus  augustes 
ministères  chrétiens,  le  ministère  de  la  charité,  le  ministère 
de  la  prière.  Sûrement  la  charité  n'est  pas  morte,  mais  exercée 
loin  de  l'œil  du  maître  et  comme  par  procuration,  elle  s'alan- 
guit  et  perd  son  sens  divin,  celui  de  la  fraternité  dans  le 
Christ.  Quant  à  la  prière,  elle  se  délègue,  comme  on  ferait 
d'une  fonction  inférieure  qui  se  remplit  au  rabais.  Il  y  a 
dans  le  clergé  deux  classes,  ceux  qui  jouissent  des  revenus 
des  fondations,  ceux  qui  acquittent  les  charges  de  ces  mêmes 
fondations.  Ceux  qui  jouissent,  on  les  retrouve  à  la  Cour, 

S 


18       HISTOIRE  RELIGIEUSE  DE  LA  REVOLUTION 

dans  les  salons,  dans  les  académies,  dans  les  chaires  des 
grandes  villes.  Avec  le  temporel  de  leur  bénéfice  ils  font 
bonne  figure,  et  dans  le  costume  ou  dans  les  manières 
gardent  juste  assez  de  l'Eglise  pour  expliquer  de  vivre 
d'elle.  Je  ne  veux  point  dire  que  le  jugement  s'applique  à 
tous  les  bénéficiers,  mais  vis-à-vis  d'un  grand  nombre,  il 
n'est  que  vrai.  Cependant  aux  lieux  où  les  donateurs  ont 
vécu,  au  milieu  des  terres  dont  ils  se  sont  dépouillés,  il  y 
a  d'autres  prêtres,  mais  jugés  de  second  ordre  et  diminuant 
peu  à  peu  par  extinction.  Ces  prêtres  inférieurs  vivent  de 
ce  que  le  titulaire  du  bénéfice  veut  bien  ne  pas  emporter, 
exercent  la  charité  comme  ils  peuvent,  puis,  à  l'autel  ou 
dans  leurs  stalles,  recommandent  les  pauvres  morts  qui, 
selon  l'expression  du  psalmiste,  «  du  fond  de  l'abîme  crient 
vers  Dieu  ».  Et  c'est  le  signe  des  temps  que  cette  dégrada- 
tion du  sens  chrétien  qui  honore  la  fonction  subalterne, 
celle  de  jouir,  relègue  au  second  rang  la  fonction  sublime, 
celle  de  prier. 

Pour  les  bénéfices  les  plus  importants,  presque  tous  à 
la  nomination  du  roi,  cette  appropriation  des  biens  sans 
accomplissement  personnel  des  charges  se  désignait  d'un 
nom  tout  spécial.  On  l'appelait. la  Commende. 

On  nommait  ainsi  la  délégation  à  un  personnage  séculier 
des  revenus  d'un  bénéfice  régulier,  généralement  d'une 
abbaye  ou  d'un  prieuré,  avec  dispense  de  régularité.  En 
principe,  le  bénéficiaire  devait  être  engagé  dans  les  ordres 
ou  les  recevoir  dans  un  délai  déterminé  :  en  fait,  on  était 
parvenu  à  tourner  la  règle  et  à  étendre  jusqu'aux  laïques  la 
jouissance  des  biens  ecclésiastiques,  soit  par  une  sorte  de 
fidéicommis  désigné  sous  le  nom  de  confidence  (1),  soit  au 
moyen  de  pensions  imposées  aux  abbayes  par  le  roi.  La 
Commende  étalait,  sous  son  image  la  plus  frappante,  l'abus 
qu'on  vient  de  décrire.  Le  commendataire  était  loin,  recueil- 

(1)  V.  GuYOT,  Répertoire  de  jurisprudence  civile  et  canonique,  t,  IV, 
p.   426. 


L'ÉGLISE  PRIVILÉGIÉE  19 

lait  par  lui-même  ou  par  un  régisseur  les  revenus  du  bien 
qui  était  le  bien  de  Dieu.  Puis  il  laissait  comme  par  grâce 
quelque  chose  poiu"  l'entretien  des  bâtiments  et  les  charges, 
quelque  chose  pour  la  subsistance  des  moines,  quelque  chose 
aussi  pour  la  charité.  Cependant,  celui  qui  remplaçait  l'abbé 
commendataire  et  qu'on  désignait  sous  le  nom  de  prieur 
claustral  pourvoyait,  tant  bien  que  mal,  aux  œuvres  de  misé- 
ricorde. A  la  fin  de  l'ancien  régime,  l'abus  avait  pris  les  pro- 
portions d'un  fléau.  Les  abbayes  de  femmes  étaient  en  règle. 
Mais,  parmi  les  abbayes  d'hommes,  les  quatre  cinquièmes  an 
moins  étaient  en  commende.  Qui  eût  dénoncé  le  scandale? 
La  royauté?  Mais  cette  pratique  lui  permettait  de  doter  ses 
favoris.  Les  philosophes?  Ils  raillaient  le  mal,  mais  en  assour- 
dissant leurs  critiques  ;  car  les  abbés  commendataires  qu'ils 
rencontraient  dans  les  salons  étaient  parfois  leurs  amis,  je 
n'ose  dire  leurs  protégés.  Le  Saint-Siège?  Mais  il  avait  perdu 
son  autorité  antique;  il  craignait  l'opposition  du  haut  clergé 
séculier;  il  redoutait  que  le  pouvoir  civil,  par  représailles,  ne 
mît  sous  sa  main  tout  ou  partie  des  biens  des  abbayes.  Lui- 
même,  d'ailleurs,  en  une  certaine  manière,  participait  à 
l'abus;  en  1788,  deux  des  cardinaux  romains  étaient  com- 
mendataires en  France  :  le  cardinal  Zelada,  pour  l'abbaye 
de  Marsillac;  le  cardinal  Doria,  pour  l'opulente  abbaye  de 
Gorze  (1).  Restait  la  masse,  ce  que,  plus  tard,  on  appellerait 
le  peuple.  Mais  ignorant  de  sa  puissance,  il  ne  savait  encore 
que  bénir  pour  les  bienfaits,  que  gémir  sous  les  oppressions. 
Dans  une  soumission  toute  proche  d'un  réveil  terrible,  il  se 
taisait,  jusqu'au  jour  où,  devenu  de  timide  violent,  de  sup- 
pliant féroce,  il  se  ruerait»  moitié  larron,  moitié  justicier, 
sur  les  biens  détournés  de  leur  fin. 

(1)  V.  VAlmanaeh  royal  de  1788. 


20       HISTOIRE   RELIGIEUSE  DE   LA   REVOLUTION 


IV 


J'ai  essayé  de  dire  les  privilèges  du  clergé,  d'énumérer 
ses  richesses,  de  marquer  la  perversion  de  ces  richesses  elles- 
mêmes.  En  cet  ordre  privilégié,  il  y  avait  des  degrés  infinis 
dans  les  privilèges,  les  uns  accaparant  tout,  les  autres 
n'ayant  de  privilégié  que  le  nom.  Je  touche  ici  à  l'une  des 
principales  faiblesses  de  l'Eglise  gallicane.  Telle  était  l'iné- 
gale répartition  des  avantages  sociaux  que  tout  semblait 
préparé  par  avance  pour  l'esprit  de  compétition,  non  pour 
la  solidarité. 

En  étudiant  de  bas  en  haut  la  hiérarchie  ecclésiastique, 
on  se  rendra  compte  de  ce  grand  mal  qui,  à  la  veille  de  la 
Révolution,  travaillait  le  clergé  de  France. 

Au  dernier  degré  de  la  hiérarchie  est  le  curé  de  village.  Il 
est  le  plus  humble  par  le  rang,  mais  aussi  le  premier  par 
l'influence;  car,  seul,  il  est  en  contact  direct,  permanent, 
intime  avec  ses  ouailles.  En  chaque  paroisse  le  presbytère 
est  généralement  près  de  l'église,  qui  est  elle-même  entourée 
du  cimetière.  Il  diffère  d'aspect  suivant  les  régions  et  aussi 
suivant  les  goûts  du  pasteur.  En  Picardie,  où  le  clergé  rural, 
assez  rustique,  vit  comme  le  paysan,  il  prend  un  aspect  de 
ferme  et  s'entoure  d'une  étable,  d'une  grange,  parfois  même 
d'une  bergerie.  En  Artois,  on  dirait  une  demeure  de  ména- 
gers aisés  :  point  d'étage  à  l'ordinaire  et  à  l'ordinaire  aussi 
un  toit  de  chaume;  mais  des  pièces  spacieuses,  un  vaste 
jardin,  souvent  près  du  porche  un  gros  tilleul,  dont  plu- 
sieurs subsistent  encore.  En  Bretagne,  où  les  paroisses  sont 
très  étendues  et  renferment,  suivant  l'expression  consacrée, 
un  grand  nombre  de  «  communiants  »,  le  logis  du  recteur  se 
proportionne  à  l'importance  de  sa  charge  et,  sans  être  jamais 


L'ÉGLISE   PRIVILÉGIÉE  21 

luxueux,  domine  un  peu  plus  les  autres  habitations;  puis  des 
succursales,  désignées  sous  le  nom  de  trêves,  et  desservies  par 
des  prêtres  auxiliaires,  subviennent  aux  besoins  spirituels 
des  hameaux  trop  éloignés.  Dans  le  sud  de  la  France,  dans 
le  sud-est  surtout,  où  les  villages,  au  lieu  de  s'étaler,  s'ac- 
crochent tout  resserrés  aux  flancs  des  collines  et  descendent 
en  ruelles  étroites,  la  maison  curiale  se  confond  dans  la  masse 
des  constructions  voisines  :  le  plus  souvent  point  de  jardin, 
mais  une  simple  terrasse  soutenue  par  un  mur  en  pierre 
sèche  et  médiocrement  ombragée  par  deux  ou  trois  figuiers  : 
tout  près  de  là,  l'église,  souvent  à  l'air  de  forteresse,  qui 
profile  dans  le  ciel  bleu  son  campanile  tout  bistré  de  soleil  et 
ses  cloches  en  plein  vent.  Tel  est  l'aspect  dans  le  Vivarais 
méridional,  en  Languedoc,  en  Provence. 

Ceux  que  la  Providence  a  fixés  en  ces  presbytères  de 
campagne,  souvent  pour  toute  leur  vie,  y  ont  été  conduits 
par  des  volontés  très  diverses.  Une  règle  universelle  confère 
aujourd'hui  aux  évêques  le  choix  des  curés  de  village.  Tout 
autre  apparaît  l'ancien  régime.  Le  droit  de  collation  aux 
cures  a  été  souvent  réservé  à  ceux  qui  ont  créé  la  paroisse, 
ont  construit  l'église  ou  l'ont  dotée.  Dans  le  diocèse  de  Bou- 
logne, sur  286  paroisses,  l'évêque  ne  nomme  qu'à  69  cures  : 
une  cure  est  réservée  à  la  nomination  du  roi  ;  les  autres  col- 
lateurs  sont  les  évêques  de  Saint-Omer  et  d'Ypres,  les  cha- 
noines de  Boulogne,  d'Ypres,  de  Saint-Omer,  d'Hesdin,  de 
Saint-Pol,  les  administrateurs  de  l'hôpital  de  Boulogne, 
enfin  divers  abbés,  prieurs,  ou  même  patrons  laïcs.  Dans  les 
diocèses  voisins  d'Arras  et  de  Saint-Omer,  le  droit  épiscopal 
est  encore  plus  restreint  (1).  En  Bourgogne,  l'évêque  de 
Mâcon  ne  dispose  que  de  69  cures  sur  215  (2).  Pareillement, 
en  Berry,  l'archevêque  de  Bourges  ne  nomme  qu'à  un  très 

(1)  Dkbambcoubt,  Le  Clergé  du  diocèse  S Arraa,  Boulogne  et  Saint-Omer 
pendant  la  Révolution,  t.  I,  documents  annexés,  p.  448-482. 

(2)  Abbé  Chauuont,  Reclicrche  sur  la  persécution  religieuse  dans  le 
diocèse  de  Mâcon,  p.  xiX  et  suiv. 


22       HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

petit  nombre  de  charges  curiales  (1).  En  Franche-Comté, 
dans  le  diocèse  très  étendu  de  Besançon,  le  chapitre  métro- 
politain nomme  à  24  cures,  les  abbayes  à  plus  de  100,  les 
seigneurs  à  70,  le  roi  à  6;  dans  cinq  paroisses  s'est  conservé 
l'ancien  système  des  élections  par  les  paroissiens.  Que  reste- 
t-il  à  la  disposition  de  l'archevêque?  On  a  calculé  que,  sur 
quinze  cents  bénéfices  de  toute  sorte,  une  centaine  seulement 
étaient  conférés  directement  par  lui  (2).  Des  constatations 
pareilles  pourraient  être  faites  en  la  plupart  des  diocèses. 
L'évêque,  pour  les  cures  auxquelles  il  ne  nommait  pas,  ne 
conservait  que  le  droit  d'institution;  il  ne  la  refusait  que 
pour  indignité  au  point  de  vue  de  la  foi  ou  des  mœurs. 

Très  dissemblables  entre  elles  étaient  les  paroisses  par 
l'importance  ou  la  population.  On  en  voyait  qui  couvraient 
plus  de  dix  lieues  carrées;  d'autres  ne  comptaient  qu'une 
vingtaine  de  chaumières.  Les  limites  n'étaient  pas  toujours 
invariables  :  c'est  ainsi  que,  dans  la  Beauce  et  la  Sologne,  il 
se  trouvait  des  fermes  qui  appartenaient  alternativement  et 
pendant  une  année  à  une  paroisse  ou  à  une  autre  (3).  Que 
son  domaine  fût  petit  ou  grand,  le  curé  ne  laissait  pas  que 
de  s'y  mouvoir  avec  une  assez  enviable  indépendance.  Il 
était  en  général  inamovible.  S'il  lui  était  accordé  un  vicaire, 
il  avait  le  droit  de  le  choisir.  Il  n'était  pas  seulement  prêtre, 
mais  en  une  certaine  manière  magistrat.  Tandis  que,  dans 
les  villes,  s'étaient  développées  les  institutions  municipales, 
les  communautés  d'habitants  dans  les  campagnes  ne  con- 
naissaient guère  d'autre  lien  que  celui  de  la  paroisse  :  or,  la 
paroisse,  unité  empruntée  à  l'ordre  religieux,  avait  pour 
beffroi  le  clocher,  pour  forum  la  place  ou  le  porche  de  l'église, 
pour  lieu  d'assemblée  l'église  elle-même,  pour  chef  naturel  le 

(1)  Vicomte  de  Brimont,  M.  de  Puységur  et  l'église  de  Bourges  pendant 
la  Révolution,  p.   31. 

(2)  Sauzay,  Histoire  de  la  persécution  religieuse  dans  le  département 
du  Doubs,  t.  Iv  p.  168. 

(3)  JoussB,  Traité  du  gouvernement  temporel  et  spirituel  des  paroisses, 
p.   2. 


L'ÉGLISE   PRIVILÉGIÉE  «S 

curé.  Le  curé  tenait  l'état  civil,  c'est-à-dire  le  registre  des 
naissances,  des  mariages,  des  sépultures.  Il  avait  droit  de 
contrôle  sur  l'école,  s'il  en  existait  une  (1).  L'intendant  de 
la  province  ne  dédaignait  pas  de  l'interroger  sur  l'agriculture, 
sur  la  condition  économique  du  pays,  sur  les  besoins  maté- 
riels ou  moraux  des  populations,  et  le  peu  qu'on  savait  de 
statistique,  souvent  on  ne  le  savait  que  par  lui.  Le  dimanche, 
au  moment  du  prône,  le  curé  revêtait  visiblement  le  double 
caractère  de  pasteur  des  âmes  et  d'officier  civil.  Quand,  du 
haut  de  la  chaire,  il  avait  annoncé  les  fêtes  de  la  semaine  et 
recommandé  les  morts,  il  continuait  sa  lecture  et,  transformé 
en  héraut  du  pouvoir  séculier,  il  notifiait  le'§  édits,  lisait  les 
bulletins  de  victoire,  résumait  les  traités,  publiait  les  nais- 
sances ou  les  décès  dans  la  maison  royale.  Il  devenait  ainsi  le 
messager  des  grandes  nouvelles  auprès  de  ceux  qui,  sêins  lui, 
eussent  tout  ignoré.  Ce  n'était  pas  tout.  Il  devenait,  en  cer- 
taines circonstances,  l'auxiliaire  de  la  justice.  Quand  un 
crime  avait  été  commis,  il  publiait  en  chaire,  sous  le  nom  de 
monitoire,  un  avis  pour  inviter  ses  paroissiens,  sous  peine 
d'exconmiunication,  à  révéler  ce  qu'ils  savaient,  à  découvrir 
le  coupable.  Le  pouvoir  civil  tendait  même  à  abuser  de  cette 
pratique  des  monitoires;  et  l'im  des  soucis  de  l'autorité  reli- 
gieuse était  de  limiter  aux  cas  tout  à  fait  exceptionnels  ces 
appels  à  la  dénonciation. 

Ce  clergé  rural,  à  la  fois  si  humble  par  le  rang  et  si  impor- 
tant par  le  rôle,  se  recrutait  dans  la  petite  bourgeoisie  des 
villes  et  sm-tout  parmi  les  fils  de  fermiers.  —  Les  mœurs  en 
général  étaient  bonnes.  Toutefois,  en  quelques  diocèses  gou- 
vernés par  des  prélats  de  vie  libertine  ou  d'esprit  faux,  le 
mauvais  exemple  était  descendu  dans  les  rangs  inférieurs  : 
c'est  ainsi  qu'au  Mans,  les  prêtres  s'étaient  un  peu  gâtés  sous 
le  contact  d'un  indigne  évêque,  M.  de  Grimaldi  :  de  même  à 
Viviers,  l'influence  du  plus  étrange  des  prélats,  M.  Lafont  de 

(1)  V.  Jousss,  Traité  du  gouvernement  spirituel  et  temporel  des  pa- 
roisses, p.  233  et  suiv. 


24       HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

Savine,  avait  amené  un  grand  trouble  dans  les  idées,  un  réel 
relâchement  dans  la  discipline,  —  Parmi  les  professeurs  des 
séminaires,  beaucoup  avaient  gardé  les  traces  du  jansénisme; 
et  ces  traces  se  retrouvaient,  plus  ou  moins  affaiblies,  en 
ceux  qu'ils  avaient  façonnés  à  la  vie  sacerdotale.  —  En  plu- 
sieurs diocèses,  les  évêques  avaient  institué  la  pratique  des 
concours  pour  les  cures  dont  ils  disposaient,  et  cette  émula- 
tion avait  avivé  le  goût  du  travail.  Le  degré  de  savoir,  les 
goûts  intellectuels  variaient  d'ailleurs  beaucoup  de  province 
à  province.  Dans  le  Hainaut,  dans  la  Flandre  française,  la 
plupart  des  curés  étaient  instruits  :  qu'on  descendît  vers 
l'Artois,  vers  la  Picardie  surtout,  et  on  rencontrait  des 
prêtres  de  culture  beaucoup  moins  affinée,  tout  absorbés 
par  les  soins  de  la  vie  matérielle.  Quelques  diocèses  étaient 
renommés  par  les  lumières  de  leur  clergé  :  tel  était  le  diocèse 
de  Rouen  ;  tel  était  surtout  le  diocèse  de  Besançon,  où 
vivaient,  même  dans  les  presbytères  les  plus  modestes,  de 
véritables  savants.  —  Le  dix-huitième  siècle  se  piquait  de 
bienfaisance  et  d'améliorations  sociales.  Ces  pensées  avaient 
pénétré  jusque  dans  les  plus  humbles  villages.  Les  curés,  non 
contents  d'être  charitables  suivant  les  anciennes  traditions 
de  l'Eglise,  se  piquaient  par  surcroît  d'être  philanthropes. 
Les  documents  contemporains  révèlent,  en  un  grand  nombre 
d'entre  eux,  un  goût  très  vif  du  progrès,  un  éveil  constant 
pour  le  sort  matériel  de  leurs  ouailles.  Ils  ont  l'esprit  tendu 
vers  l'agriculture,  recherchent  et  conseillent  les  meilleures 
méthodes,  distribuent  des  semences,  font,  quand  ils  le  peu- 
vent, des  avances  pour  l'achat  d'outils.  Leur  sollicitude  se 
répand  de  tous  côtés.  On  en  voit  qui  achètent  du  chanvre 
pour  occuper  les  femmes  et  les  filles  pendant  l'hiver  :  on  en 
rencontre  d'autres  qui  songent  à  organiser  des  ateliers  de 
charité  :  celui-ci  s'applique  à  concilier  les  procès;  celui-là 
s'ingénie  à  propager  la  vaccine.  Témoins  journaliers  de  la 
misère  de  leurs  paroissiens,  de  tant  d'accidents,  de  tant  de 
maladies   aggravées   par   incurie,   devenues   mortelles   par 


L'ÉGLISE  PRIVILÉGIÉE  25 

absence  de  secours,  ils  rêvent,  en  des  rêves  ardents  et  soli- 
taires, les  remèdes  qui  préviendront  ou  adouciront  ces  maux. 
Parfois  ils  se  hasardent  à  fixer  leurs  pensées.  Une  chose  les 
a  frappés,  l'impéritie  des  chirurgiens,  l'ignorance  des  sages- 
femmes,  tant  d'enfants,  tant  de  jeunes  mères  sacrifiés;  et 
en  des  mémoires  dans  le  goût  du  temps,  à  la  fois  emphatiques 
et  tendres,  ils  appellent  sur  ce  péril  l'attention  des  autorités 
publiques.  Ils  tracent  le  plan  de  vrais  bureaux  de  bienfai- 
sance où  se  grouperont  les  bonnes  volontés  paroissiales.  Ils 
réclament  des  hospices  pour  les  enfants  trouvés,  les  aliénés, 
les  incurables.  En  cela  leur  cœur  bat  tout  ensemble  à  l'unis- 
son du  christianisme  et  à  l'unisson  du  siècle  :  car  l'Evangile  a 
dit  :  a  Quiconque  donnera  un  verre  d'eau  au  plus  petit  des 
miens  recevra  sa  récompense  »;  et  Voltaire,  dans  son  Dic- 
tionnaire philosophique,  a  répété  :  o  Que  les  curés  soient  bons, 
indulgents,  compatissants.  » 

J'cd  cité  Voltaire.  Celui  que  l'engouement  du  dix-huitième 
siècle  a  appelé  «  le  premier  des  êtres  pensants  »  était-il  par- 
venu jusqu'au  fond  des  presbytères  de  campagne?  Le  clergé 
rural  avait-il,  par  éloignement  du  monde,  échappé  à  l'in- 
fluence des  philosophes,  ou  l'avait-il,  au  contraire,  subie? 
Des  témoignages  contradictoires  sembleraient  attester  chez 
les  uns  la  plus  extraordinaire  ignorance,  chez  les  autres  la 
plus  malséante  curiosité.  On  cite  un  prêtre  qui  atteignit  la 
vieillesse  sans  connaître,  même  de  nom,  Jean- Jacques  Rous- 
seau :  en  sens  inverse,  on  a  retrouvé  dans  le  Périgord,  deux 
listes  de  souscripteurs  à  V Encyclopédie  qui  contenaient,  sur 
quarante  noms,  ceux  de  vingt-quatre  curés  (1).  Ces  faits  ne 
sont  rapportés  que  parce  qu'ils  sont  exceptionnels,  et  des 
exceptions  on  ne  peut  rien  conclure.  La  vérité,  c'est  que  nul, 
au  dix-huitième  siècle,  ne  pouvait  se  vanter  d'avoir  échappé 
à  Voltaire,  à  Rousseau.  Leui*s  pensées  se  communiquaient, 
même  à  ceux  qui  ne  les  lisaient  guère;  elles  se  monnayaient 

1)  D«  BoTSSON,  Le  Clergé  périgourdin  pendant  la  Révolution,  p.  49. 


26       HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

dans  les  autres  livres;  elles  se  diluaient  dans  les  entretiens; 
elles  flottaient  dans  l'atmosphère  ambiante,  et  on  les  respi- 
rait comme  l'air,  inconsciemment.  Quand  les  curés  visitaient 
les  châtelains  du  voisinage,  sur  les  rayons  s'étalaient  les 
volumes  fameux.  Ils  les  regardaient,  les  maniaient  timide- 
ment, se  hasardaient  à  en  emporter  un.  Ils  le  commençaient 
avec  un  grand  mélange  de  curiosité  et  de  remords,  le  refer- 
maient, puis  le  reprenaient  en  se  disant  qu'il  fallait  bien  ne  pas 
ignorer  ce  que  tout  le  monde  connaissait,  et  au  bout  de  quel- 
ques heures,  ils  se  trouvaient  tout  étonnés,  tout  repentants 
aussi,  de  feuilleter  la  dernière  page.  L'homme  de  loi  qui  ve- 
nait de  la  ville,  le  collecteur  d'impôts  qui  passait  par  le 
village,  le  régisseur  qui  arrivait  pour  recevoir  les  redevances, 
tous  détaillaient  le  fruit  défendu.  Les  curés  écoutaient,  ne 
répondaient  rien  —  et  ce  silence  était  déjà  un  signe  des 
temps  —  puis  ils  s'éloignaient,  scandalisés  mais  atteints. 
C'est  que,  pour  arriver  jusqu'à  leur  intelligence,  jusqu'à 
leur  cœur,  les  idées  nouvelles  trouvaient  un  chemin  facile. 
Vivant  côte  à  côte  avec  les  paysans,  témoins  d'insuppor- 
tables sujétions,  ils  tentaient  de  vains  efforts  pour  hîur  les 
redresseurs  d'abus.  Ils  faisaient  bon  marché  des  privilèges, 
les  voyant  surtout  chez  les  autres.  Leur  origine  était  dans 
la  petite  bourgeoisie  ou  dans  le  peuple,  c'est-à-dire  dans  la 
classe  que  travaillait  l'ardeur  à  monter.  Ils  avaient  en  géné- 
ral trop  peu  de  lumières  pour  tracer  le  partage  entre  tout  ce 
qu'il  fallait  conserver  du  régime  ancien  et  tout  ce  qui  n'était 
plus  que  du  bois  mort  bon  à  détruire.  Puis  il  y  avait  ceux 
sur  qui  Rousseau  avait  gravé  son  empreinte,  qui  avaient 
beaucoup  rêvé,  beaucoup  souffert,  beaucoup  pleuré,  qui 
avaient  à  calmer  une  sensibilité  à  la  fois  exaltée  et  amère. 
Ils  ne  parvenaient  point  tous,  les  pauvres  prêtres,  à  recon- 
quérir la  sérénité  de  1* esprit,  la  paix  du  cœur.  Plusieurs, 
parmi  eux,  subissaient,  sans  se  l'avouer,  ces  accès  d'humeur 
dénigrante,  familiers  aux  hommes  qui  se  sentent  à  la  fois 
indispensables  et  subalternes  :  de  là  deuis  l'intimité  de  leurs 


L'ÉGLISE   PRIVILÉGIÉE  27 

pensées  une  rancune  très  secrète,  presque  inconsciente, 
contre  une  organisation  qui,  ne  pouvant  se  passer  d'eux, 
avait  placé  tout  le  monde  au-dessus  d'eux. 

Beaucoup  aussi  inclinaient  aux  réformes  parce  qu'ils 
étaient  pauvres.  En  principe,  le  clergé  rural  puisait  ses 
revenus  à  une  double  source  :  la  dîme  d'abord,  puis,  s'il  y 
en  avait,  les  bienb  paroissiaux.  Mais  l'évolution  des  choses 
avait  altéré  cette  simplicité  et  avait  partagé  les  curés  en 
deux  classes  très  distinctes  quant  à  leur  sort  matériel.  A 
côté  de  ceux  qui,  d'après  la  règle  générale,  percevaient  la 
dîme  par  eux-mêmes  ou  par  leurs  fermiers  et  jouissaient  pa- 
reilfement  des  immeubles  curiaux,  il  y  avaft,  et  en  grand 
nombre,  d'autres  pasteurs  de  condition  plus  précaire.  ■  Il 
fallait  remonter  assez  haut  pom*  trouver  l'origine  de  cette 
démarcation.  En  des  temps  reculés,  beaucoup  d'abbayes 
ou  d'autres  corporations  religieuses  avaient  eu  la  charge  de 
pourvoir  aux  besoins  spirituels  des  villages.  A  ce  titre,  elles 
avaient  perçu  à  leur  profit  la  dîme.  Plus  tard,  des  prêtres 
séculiers  leur  avaient  été  substitués.  En  abandonnant  à  ces 
prêtres  le  ministère,  les  abbés  ou  autres  ecclésiastiques  ne 
les  avaient  reconnus  que  comme  des  délégués.  Quant  à  eux, 
ils  ne  s'étaient  point  dessaisis  de  leur  titre  originaire;  sous 
le  nom  de  curés  primitifs,  ils  s'étaient  attribué  sur  leurs 
remplaçants  une  sorte  de  patronage  honorifiqpie,  et  de  plus 
avaient  continué  à  percevoir  la  dîme.  Cette  survivance  de 
primauté  et  surtout  de  profits  avait  créé  pour  le  curé  réel, 
réduit  ainsi  à  l'état  de  desservant,  une  condition  assez  mor- 
tifiante, assez  misérable  aussi.  Quand  les  récoltes  étaient 
mûres,  le  curé  primitif  envoyait  à  travers  le  village  son  déci- 
mateur  qui  percevait  les  grains,  les  fourrages,  le  lin,  le  chan- 
vre, les  raisins,  les  oUves,  en  un  mot  tout  ce  que  la  coutume 
autorisait  de  prélever.  Cependant  il  fallait  que  le  prêtre 
préposé  au  culte,  vrai  curé  mais  seulement  pour  la  peine, 
eût  de  quoi  vivre.  Le  curé  primitif  lui  remettait  quelque 
chose  de  sa  dime.  Cet  émolumeut,  abandonné  sans  généro« 


28       HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

site,  reçu  sans  gratitude,  était  désigné  dans  le  langage  du 
temps  sous  le  nom  de  portion  congrue.  Diverses  décisions 
roy.ales  en  avaient  fixé  le  minimum,  en  1690,  à  300  livres; 
en  mai  1768,  à  500  livres.  Quatre  années  avant  la  Révolu- 
tion, il  serait  élevé  à  700  livres  (1).  Il  y  avait  donc,  à  la  fin 
de  l'ancien  régime,  deux  sortes  de  curés  :  les  uns  décima- 
teurs  pour  leur  compte,  en  outre  usufruitiers  du  bien  curial 
et  jouissant  d'un  revenu  qui,  dans  les  paroisses  rurales 
moyennes,  variait  entre  800  et  1  500  livres  :  les  autres  à 
portion  congrue,  c'est-à-dire  pensionnés  sur  la  dîme,  mais 
ne  la  percevant  pas.  On  devine  la  conséquence.  Dans  le 
clergé,  les  curés  à  portion  congrue  formaient  une  démo- 
cratie mécontente,  toute  prête  pour  acclamer  un  ordre 
nouveau.  Les  curés  qui  percevaient  eux-mêmes  la  dîme 
n'échappaient  point  toujours  aux  embarras,  tant  le  recou- 
vrement, en  certains  villages,  était  devenu  malaisé!  Cepen- 
dant tous  ces  prêtres  étaient  bons,  pénétrés  en  général  de 
leurs  devoirs,  charitables  dès  qu'ils  pouvaient  l'être,  et  se 
souvenant  trop  des  maximes  de  l'Evangile  pour  ignorer  le 
mérite  divin  du  renoncement.  Donc,  par  intervalles,  pros- 
ternés devant  l'image  de  Jésus  pauvre,  ils  acceptaient  leur 
condition  précaire,  se  promettaient  d'aimer  l'humilité  de 
leur  ministère,  de  chercher  dans  cette  humilité  même  leur 
salut.  Mais  à  peine  le  sacrifice  se  consommait-il  que,  dans 
le  chrétien  triomphant,  l'homme  de  chair  et  de  passion  se 
réveillait.  Ce  qui  exaspère  la  pauvreté,  c'est  moins  la  pau- 
vreté elle-même  que  le  spectacle  irritant  de  la  richesse 
voisine.  Le  curé,  un  instant  résigné,  se  révoltait  à  la 
pensée  de  ceux  qui  s'abandonnaient  aux  délices  tandis 
qu'il  se  privait,  ne  servaient  point  tandis  qu'il  peinait. 
Et  en  vérité,  pour  éprouver  quelque  amertume  de  son 
sort,  il  lui  suffisait  de  regarder  à  côté  de  lui  et  au-dessus  de 
lui. 

(1)  IsAMBEET,  Anciennes  lois  françaises,  t.  XXVIIÎ,  p.  232. 


L'ÉGLISE  PRIVILÉGIÉE  29 


A  côté  de  lui  se  montre  l'abbaye.  Tantôt  elle  se  dresse 
en  pleine  campagne,  tantôt  elle  émerge  au-dessus  des  vil- 
lages, des  bourgs  ou  des  villes  auxquels  elle  a  servi  de  ber- 
ceau. Elle  étale  au  large  ses  bâtiments»  ses  cloîtres,  et  de 
son  clocher  montant  vers  le  ciel,  domine  les  boîs,  les  champs, 
les  prés,  les  fermes  qui  le  plus  souvent  lui  appartiennent. 
Il  y  a  en  France  755  abbayes  d'hommes,  253  abbayes  de 
femmes   (1).  C'est  au  nord,  au  nord-ouest  et  à  l'est  que 
l'Eglise  a  multiplié  ses  plus  importantes  fondations.  Aux 
limites  de  la  Flandre  et  de  l'Artois,  elles  se  pressent  au  point 
d'accaparer,  dit-on,  près  d'un  tiers  du  sol.  Au  pied  de  la 
colline  de  Saint-Omer,  l'abbaye  de  Saint-Bertin  dresse  sa 
grosse  tour  au  milieu  des  terres  basses,  et  ses  domaines, 
conquis  en  partie  sur  les  eaux,  vont  rejoindre,   au  delà 
d'étangs  limpides  et  tranquilles,  les  prairies  et  les  bois  de 
l'abbaye  de  Glairmarais.  Près  de  Douai,  les  moines  d'An- 
chin  sont  les  maîtres  à  qui,  bien  loin  à  la  ronde,  tout  obéit. 
Arras  montre  la  puissante  abbaye  de  Saint-Vaast,  antique 
comme  celle  de  Saint-Bertin,  illustre  comme  elle  par  les 
hôtes  qu'elle  a  abrités,  regorgeant  de  richesses  accumulées, 
et  cpii,  en  1788,  se  reconstruit  en  partie.  Puis  à  quelques 
lieues  vers  l'ouest,  se  dresse,  sur  une  colline  isolée,  l'abbaye 
de  Saint-Eloi,  qui,  de  ses  deux  tours  comme  d'un  double 
phare,  domine  toute  la  plaine  artésienne.  En  toute  cette  ré- 
gion, les  ordres  de  femmes  ont  aussi  marqué  leur  place,  avec 
le  monastère  de  Flines,  avec  les  chapitres  nobles  do  Denain 
et  de  Maubeuge.  En   Picardie  comme   en  Flandre  et  en 

(1)  ExPiLLY,  Dictionnaire,  1762,  t.  I,  p.  2. —  Hesskln,  Dictionnaire 
de  la  France,  1771,  t.  1,  p.  3. 


30       HISTOIRE   RELIGIEUSE   PE   LA   RÉVOLUTION 

Artois,  l'Eglise  s'est  taillé  un  large  domaine.  Au  nord  de  la 
vallée  de  la  Somme,  s'élève  l'abbaye  de  Saint- Riquier  et  sur- 
tout l'abbaye  bénédictine  de  Gorbie,  avec  ses  grands  murs 
d'enclos,  son  église,  sa  porte  monumentale  récemment  ache- 
vée; car  au  moment  de  périr  on  bâtit  encore.  Qu'on  descende 
un  peu  vers  le  sud,  et  au  cœur  de  l'antique  Neustrie,  se 
montre  sur  les  rives  de  l'Oise  l'abbaye  cistercienne  d'Ours- 
camps,  puis,  dans  Soissons,  Saint- Jean-des-Vignes,  qui  sert 
de  séminaire,  et  Saint-Médard,  où  revivent,  avec  leurs  sou- 
venirs, les  deux  premières  races  de  la  monarchie.  Qu'on 
incline  vers  l'ouest  :  la  Normandie,  pays  de  grandes  rapines 
expiées  par  de  grandes  donations,  a  vu  s'élever  les  abbayes 
de  Saint-Ouen,  du  Bec,  de  Sainte- Wandrille,  de  Jumièges, 
de  Saint-Etienne-de-Caen.  Je  ne  parle  ici  que  des  plus  riches. 
La  Lorraine  a  l'abbaye  de  Saint- Vincent,  l'abbaye  de  Gorze; 
et  Remiremont  garde  son  fameux  chapitre  de  chanoinesses. 
Au  pays  de  Saint- Bernard,  Glairvaux,  Giteaux,  Gluny  con- 
servent leur  magnificence,  à  défaut  de  leur  ferveur  passée. 
Gependant,  à  mesure  qu'on  s'avance  vers  le  midi  de  la 
France,  les  abbayes  sont  à  la  fois  moins  nombreuses  et  de 
moindre  aspect.  G'est  qu'en  ces  contrées,  en  général  moins 
riches,  moins  remuées  d'ailleurs  par  les  grandes  transfor- 
mations féodales,  les  fidèles  ont  mesuré  davantage  leurs  libé- 
ralités. Puis  le  caractère  des  peuples,  plus  extérieur,  plus 
dissipé  en  paroles,  trop  mobile  pour  fixer  longtemps  l'idée 
du  trépas  et  de  l'éternité,  s'est  moins  prêté  que  sous  le  ciel 
du  Nord  au  développement  de  la  vie  cénobitique. 

Sur  les  curés  de  paroisses,  les  abbayes  projettent  leur 
grande  ombre.  Us  contemplent  avec  un  ahurissement  ad- 
miratif  ces  demeures  où  la  pauvreté  individuelle  de  chaque 
moine  s'absorbe  dans  la  splendeur  de  l'Ordre,  où  tout  s'est 
accumulé  de  siècle  en  siècle  comme  en  un  trésor  qui  toujours 
a  reçu,  que  la  main  d'aucun  prodigue  n'a  dilapidé.  De  vrai, 
en  certains  monastères,  les  richesses  sont  immenses.  Saint- 
Vaast,  à  Arras,  a,  dit-on,  500  000  livres  de  revenu;  Saint- 


L'ÉGLISE  PRIVILÉGIÉE  Si 

Berlin,  150  000,  sans  compter  les  terres  des  Pays-Bas;  Saint- 
Eloi,  130  000;  Clairmarais,  80  000  (1).  Saint-Médard  de  Sois- 
sons  rapporte  plus  de  60  000  livres,  rien  que  pour  la  part  de 
l'abbé  commendataire  (2).  Corbie  en  Picardie,  Saint-Etienne 
de  Gaen,  Saint-Ouen,  Sainte-VVandrille  en  Normandie, 
Gluny  en  Bourgogne,  Signy  et  Troisfontaines  en  Cham- 
pagne, offrent  l'aspect  des  mêmes  splendeurs;  et  l'énuméra- 
tion  est  forcément  incomplète.  Au  dehors,  on  ne  sait  point 
les  chiffres,  et  les  curés  ne  sont  guère  mieux  informés  que  les 
autres  :  mais,  à  tout  hasard,  on  calcule,  on  estime,  on  addi- 
tionne. Les  pauvres,  quand  ils  font  les  comptes  des  riches, 
ne  regardent  point  à  arrondir  les  nombres,  et  au  revenu  réel 
on  ajoute  des  grossissements  fantastiques.  Tout  de  même 
que  dans  un  ensemble,  les  grandes  masses  seules  se  déta- 
chent, entre  tous  les  monastères  on  ne  distingue  que  les  plus 
considérables;  et  pourtant  il  en  est  beaucoup  de  médiocres, 
beaucoup  qui  n'ont  que  cinq  ou  six  mille  livres  de  rente;  il  en 
est  de  gênés  ou  du  moins  d'appauvris,  appauvris  par  leurs 
constructions,  appauvris  par  le  recouvrement  inexact  des 
fermages,  appauvris  aussi  par  les  bonnes  œuvres;  car  si  la 
charité  est  souvent  languissante,  il  en  subsiste  assez  pour 
que  la  tradition  s'en  conserve.  Mais  dans  l'esprit  simpliste 
du  peuple  —  et  le  curé  est  peuple  —  une  idée  s'affermit, 
s'enracine,  celle  que  parmi  les  moines  il  n'y  a  que  des  riches. 
Cette  richesse  se  produit  autour  du  monastère,  mais  c'est 
ailleurs  qu'elle  s'éparpille  et  se  consomme.  Six  cent  vingt- 
cinq  abbayes  environ  sont  en  commende.  L'abbé  est  au  loin. 
Un  des  religieux,  sous  le  nom  de  prieur  claustral,  le  rem- 
place. Chacun,  suivant  son  crédit  auprès  des  grands,  auprès 
du  roi,  s'est  taillé  sa  part  dans  l'abondante  proie.  Les  plus 
considérables  des  abbayes  sont  réservées  à  des  princes  do 
l'Eglise,  à  des  prélats  de  siège  auguste  et  de  nom  illustre. 

(1)  Djbbambcourt,  le  Clergé  du  diocèse  d'Arras,  Boulogne  et  Saint-Omer 
pendant  la  Révolution,  t.  I,  p.  327,  329,  332. 

(2)  Frédéric  Massok,  le  Cardinal  de  Bernis,  p.  4-5. 


32       HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

Gluny  a  pour  commendataire  le  cardinal  de  La  Rochefou- 
cauld; Gercamps  en  Artois,  l'archevêque  de  Reims;  Ours- 
camps,  l'archevêque  de  Bordeaux.  Les  plus  favorisés  cumu- 
lent les  bénéfices  de  plusieurs  abbayes.  Les  revenus  de  Saint- 
Vaast  et  de  la  Chaise-Dieu  vont  ati  cardinal  de  Rohan;  ceux 
do  Sainte- Wandrille,  de  Saint-Ouen,  de  Gorbie,  au  cardinal 
de  Brienne;  ceux  de  Signy  en  Champagne  et  de  Saint- 
Etienne-de-Gaen,  à  Dillon,  archevêque  de  Narbonne;  ceux  de 
Troisfontaines,  de  Saint-Mcdard  de  Soissons,  du  Prieuré  de 
la  Gharité,  au  cardinal  de  Bernis;  ceux  de  Saint-Victor  et 
du  Bec,  à  Marbeuf,  archevêque  de  Lyon.  Ges  richesses  des 
abbayes  servent  aussi  à  prolonger  la  splendeur  d'augustes 
proscrits  :  le  cardinal  d'York,  en  qui  s'éteint  la  race  des 
Stuarts,  est  commendataire  de  l'abbaye  d'Anchin  e\  aussi, 
aux  limites  du  diocèse  de  Tournai,  de  l'abbaye  de  Saint- 
Amand,  tandis  que  la  duchesse  d'Albany,  fdle  de  Gharles- 
Edouard,  est  chanoinesse  d'honneur  de  Migette. 

A  certains  jours  l'abbaye  s'anime.  G'est  qu'on  attend 
l'abbé.  Il  vient  rarement.  Le  plus  souvent  un  simple  homme 
d'affaires  le  représente,  à  la  manière  d'un  régisseur  qui 
compte  et  emporte  le  produit  d'une  ferme.  En  l'honneur  du 
haut  dignitaire,  de  grandes  pompes  se  déploient,  avec  une 
recherche  extrême  pour  élargir  la  règle  monacale  sans  la 
briser.  Cependant  on  pare  le  monastère,  mais  pas  trop,  et 
on  a  soin,  s'il  y  a  quelque  lézarde,  de  ne  pas  la  cacher.  L'usage 
s'est  introduit  que  les  revenus  se  divisent  en  trois  parts  :  une 
part  pour  le  commendataire,  une  part  pour  la  subsistance  des 
moines,  une  part  pour  l'entretien  des  bâtiments,  les  cons- 
tructions, et  sans  doute  aussi  la  charité.  En  mettant  la  main 
sur  une  des  trois  parts,  le  bénéficiaire  des  émoluments  abba- 
tiaux subit  la  tentation  assez  humaine  de  rogner  les  deux 
autres.  Donc  à  l'hôte  qu'on  tient  pour  quelques  jours,  on 
détaille  non  seulement  les  splendeurs  mais  les  misères,  c'est- 
à-dire  les  crevasses  des  murs,  l'humidité  des  cellules,  le  dé- 
labrement des  fermes,  des  bergeries,  des  moulins.  G'est,  pon- 


L'ÉGLISE  PRIVILÉGIÉE  S3 

dant  la  courte  visite,  une  émulation  très  aiguisée,  frès  «a- 
vante  aussi,  entre  les  moines  pour  tout  montrer  et  le  com- 
mendataire  pour  demeurer  à  la  fois  très  affable  et  très  dis- 
trait. Ainsi  fait  un  métayer  qui  promène  à  travers  le  domaine 
un  propriétaire  longtemps  absent.  Puis  les  requêtes  commen- 
cent pour  les  besoins  de  la  région,  pour  les  églises  voisines, 
pour  les  orphelins,  pour  les  malades,  pour  les  pauvres,  pour 
tout  ce  que  l'abbaye  a  jadis  aidé  et  soutenu.  Les  économistes 
ont  coutume  de  dire,  au  dix-huitième  siècle  :  «  Tout  écu  de 
six  livres  doit  se  rendre  à  la  Cour  par  une  pente  insensible 
dans  l'espace  de  cinq  ou  six  années.  »  Parmi  Igs  moines,  un 
effort  désespéré  se  tente  pour  soustraire  à  l'émigration  un 
peu  de  tout  cet  argent  qui  va  partir.  Le  commendataire  est 
généralement  bon,  sensible,  et,  si  on  peut  le  saisir,  il  donne 
largement,  gracieusement,  avec  im  charme  simple  qui  re- 
hausse le  bienfait.  Il  aura  même  de  ces  élans  qui  illustrent 
avec  avantage  un  livre  de  morale  en  action  :  il  descendra  de 
sa  voiture  pour  voir  un  malade  ou  l'administrer;  il  visitera 
dans  sa  cellule  un  moine  infirme  et  lui  soufflera,  avec  une 
piété  très  sincère,  de  réconfortantes  paroles;  s'il  y  a  eu  dans 
le  pays  quelque  sinistre  récent,  il  promettra  de  rebâtir  à  ses 
frais  la  ferme  ou  la  chaumière.  Que  si  on  le  presse  davantage, 
que  si  on  essaie  de  substituer  au  bienfait  accidentel,  aux 
accès  de  bon  cœur,  l'exercice  de  la  charité  active,  réglée, 
permanente,  il  se  dérobe.  Il  a  des  hommes  d'affaires,  qu'on 
se  remette  à  eux.  Ceux-ci  viendront  en  effet  et  mettront  par- 
fois la  rudesse  où  le  grand  seigneur,  en  sa  courte  apparition, 
n'a  voulu  déployer  que  la  bonne  grâce  et  l'abandon.  Cepen- 
dant la  visite  s'achève.  On  insiste  une  dernière  fois  pour  les 
constructions,  pour  les  réparations,  pour  les  pauvres.  Le 
commendatciire  n'écoute  plus;  il  a  trop  à  faire  à  se  dépenser 
en  adieux  aimables.  Puis,  lui  aussi,  il  compte  mentalement  : 
il  a  là-bas,  dans  son  diocèse  ou  à  la  cour,  tout  un  train  de  vie 
à  soutenir  :  en  se  remémorant  ses  propres  chairges,  il  s'excuse, 
il  s'amnistie;  il  se  loue  même  de  sa  prévoyance.  Donc  il 

3 


8i       HISTOIRE  RELIGIEUSE   DE  LA  RÉVOLUTION 

brusque  le  départ  et,  dans  un  dernier  geste  de  bénédiction, 
s'éloigne  au  galop  de  ses  chevaux. 

La  richesse  éveille  la  jalousie;  le  faste  est  un  sujet  de  scan^ 
dale  pour  les  faibles.  Le  pire,  c'est  que,  sous  ces  apparences 
de  splendeur,  se  découvrent  tous,  les  signes  du  déclin. 

Ce  n'est  pas  que  dans  les  monastères  régnent  en  général 
de  grands  désordres.  Je  lis  d'une  abbaye  qu'elle  n'est  plus 
qu'une  assemblée  de  jeu,  d'une  autre  que  les  religieux  vivent 
au  dehors,  d'une  troisième  que  les  mœurs  y  sont  perverties. 
Il  faudrait  s'abstenir  de  généraliser.  Si  le  vice  n'apparaît  que 
par  taches  clairsemées,  rares  aussi  sont  les  cloîtres  où  s'est 
conservée  la  ferveur.  L'état  ordinaire  n'est  nullement  la 
corruption,  mais  le  relâchement.  Dans  les  maisons  en  com- 
mende,  la  règle  se  resserre  ou  s'amollit  suivant  le  zèle  ou  la 
tiédeur  du  prieur  claustral.  Peu  de  moines.  Dans  l'ordre  de 
Giteaux,  sur  250  maisons,  5  ont  plus  de  40  religieux,  5  en 
ont  plus  de  20,  6  en  ont  plus  de  15;  en  revanche,  69  n'en  ont 
que  3  ou  même  moins  (1).  Des  états  qui  seraient  produits 
plus  tard  et  qui  sont  conservés  partiellement  aux  archives, 
on  peut  conclure  que  la  population  moyenne  de  chaque 
abbaye,  à  la  veille  de  la  Révolution,  était  de  7  ou  8  religieux. 

Cette  décadence  dans  les  vocations  répond  à  une  déca- 
dence dans  les  services.  Ce  serait  calomnier  les  moines  que 
de  les  accuser  de  coopérer  au  mal;  on  peut  leur  imputer  de 
faire  languissarament  le  bien.  On  leur  a  reproché  leur  pa- 
resse, et  à  tort;  leur  journée,  au  contraire,  est  en  général  très 
ordonnée.  Mais  ils  se  sont  accoutumés  à  faire  peu  de  chose 
en  beaucoup  de  temps  et,  pour  ainsi  dire,  à  ralentir  leur  vie. 
Ne  sont-ils  pas  excusables?  Les  transformations  de  la  société 
séculière  leur  ont  ravi  une  à  une  leurs  fonctions,  et  ils  ne 
sont  plus  que  les  gardiens  de  choses  périmées.  Ils  conservent 
pour  les  étrangers  de  belles  et  spacieuses  demeures  :  mais  le 
temps  est  passé  de  l'hospitalité  chrétienne.  Ils  ont  été  jadis 

(1)  Archives  nationales,  D»»"»  Papiers  du  comité  ecclésiastique,  carton  10. 


L'ÉGLISE  PRIVILÉGIÉE  35 

grands  défricheurs  de  terres  :  mais  aujourd'hui  le  gros  de 
l'œuvre  est  achevé,  et  d'autres  recueillent  le  bienfait,  ne  se 
souvenant  plus  de  ceux  qui  ont  récolté  la  première  moisson. 
Ds  ont  été  les  maîtres  de  la  science  :  mais  la  science  s'est 
échappée  du  cloître  et  ils  n'en  gardent  plus  qu'une  portion 
jugée  un  peu  archaïque  et  démodée.  Ils  ont  été  les  grands 
dispensateurs  de  la  charité  :  charitables  ils  le  sont  encore; 
mais  malgré  l'aspect  de  la  richesse,  l'argent  leur  manque 
pour  donner  suivant  leur  cœur;  souvent  le  commendataire  a 
tout  emporté. 

La  prière  reste.  Ils  prient,  mais  avec  une  ferveur  un  peu 
inégale.  Les  chartreux  ne  se  sont  guère  relâchés  dans  leurs 
oraisons.  En  beaucoup  d'abbayes  bénédictines,  la  déviation 
n'est  pas  trop  sensible;  j'ai  sous  les  yeux  le  tableau  des 
offices  de  la  grande  abbaye  de  Saint- Vaast;  il  comporte 
six  heures  de  chœur,  et  il  semble  que  jusqu'à  la  fin  cette 
assiduité  n'ait  pas  cessé.  A  l'inverse,  en  certaines  maisons 
cisterciennes,  la  cloche  persiste  chaque  nuit  à  convoquer 
les  moines  à  l'office;  mais  nul  ne  se  lève  plus.  Cependant  les 
vieux  religieux  qui  psalmodient  dans  leurs  stalles  ne  voient 
plus  autour  d'eux  de  novices  appelés  à  les  remplacer. 
Plus  on  avance,  plus  le  recrutement  se  ralentit.  En  cette 
solitude  croissante,  la  plupart  se  replient  sur  eux-mêmes, 
résignés  à  disparaître  un  à  un,  et  trouvent  le  calme,  sojt 
dans  l'abandon  à  Dieu,  soit  dans  l'engourdissement  de 
leurs  pensées.  D'autres  plus  avisés  se  disent  que  la  société 
transformée  exige  d'eux  pareillement  des  services  trans- 
formés; de  là  chez  quelques-uns  une  aspiration  à  se  renou- 
veler. C'est  ainsi  qu'on  rencontre  chez  plusieurs  Bénédictins 
le  vœu  que  leur  ordre  devienne  un  grand  ordre  enseignant 
et  recueille  la  place  que  les  jésuites,  très  regrettés  en  beau- 
coup de  yilles,  ont  leussée  vacante. 

Même  en  cette  crise,  on  garde  les  apparences  de  l'espoir. 
En  tout  religieux,  il  y  a  un  bâtisseur.  Quand  le  commen- 
dataire leur  laisse  un  peu  d'argent,  les  moines,  même  à  )a 


36       HISTOIRE  RELIGIEUSE   DE   LA   REVOLUTION 

veille  de  la  révolution,  construisent  ou  du  moins  restaurent. 
Ce  travail  répond  à  leur  foi,  satisfait  à  leur  ambition  pour 
leur  Ordre,  fournit  en  outre  à  leur  activité  physique  un 
aliment;  souvent  la  révolution  les  surprendra,  rassemblant 
les  matériaux  pour  l'embellissement  de  leur  monastère,  et 
des  tas  de  pierre  inemployés  se  bâtiront  les  édifices  du  régime 
nouveau. 

Cet  aspect  de  confiance  fait  illusion  et  garde  aux  monas- 
tères le  double  renom  de  la  puissance  et  de  la  richesse.  En 
leurs  villages  tout  englobés  dans  le  patrimoine  abbatial, 
les  curés  ne  laissent  pas  de  se  sentir  bien  petits  près  de 
leurs  grands  voisins.  Involontairement  ils  comparent.  Les 
grosses  cloches  de  l'abbaye  résonnent  bien  loin  dans  la  cam- 
pagne :  la  cloche  grêle  de  la  paroisse  s'entend  à  peine  aux 
dernières  maisons  du  bourg.  Dans  l'église  du  monastère 
s'accumulent  les  calices,  les  soleils,  les  aubes,  les  chasubles, 
les  marbres,  les  tableaux,  les  statues:  dans  l'église  de  la  pa- 
roisse règne  la  médiocrité,  souvent  l'indigence.  Le  curé 
recueille  tout  ce  qui  se  dit  sur  le  monastère;  les  rumeurs, 
quand  même  il  ne  chercherait  pas  à  les  saisir,  parviennent 
jusqu'à  lui  :  on  lui  énumère  ceux  qui  vivent  de  l'abbaye, 
la  gouvernent  ou  gravitent  autour  d'elle  :  il  y  a  dans  les  plus 
considérables  le  grand  prévôt,  le  grand  bailli;  il  y  a  le  rece- 
veur, le  trésorier;  il  y  a  le  grainetier,  le  cellerier,  le  vinier, 
l'hôtelier;  il  y  a  le  sous-prieur  et  parfois  même,  comme  à 
Saint- Vaast  d'Arras,  le  tiers  et  le  quart-prieur.  Avec  une 
nuance  d'ironie,  l'humble  prêtre  suppute  toute  cette  foule, 
peu  utile  ou  qui  a  cessé  de  l'être.  Il  va  chez  le  prieur,  on  le 
fait  attendre,  et  il  compte  les  minutes  avec  l'humeur  ombra- 
geuse du  pauvre  qui  d'avance  est  prêt  à  s'offenser.  Il  est 
reçu,  inventorie  le  mobilier,  se  dit  qu'il  ne  devrait  pas  y 
avoir  d'exception  dans  l'austérité  monacale,  que  tout  le 
superflu  devrait  être  réservé  pour  la  maison  de  Dieu.  Il 
demande  pour  les  malades,  pour  les  orphelins,  pour  les 
infirmes,  pour  les  sinistrés  :  on  lui  donne,  mais  pas  autant 


L'EGLISE  PRIVILÉGIÉE  37 

qu'il  espérait.  Cependant  il  calcule  l'opulence  d'après  l'aspect 
extérieur  des  choses.  Aussi  il  se  retire,  tout  murmurant 
contre  la  lésinerie,  et  calculant,  non  ce  qu'il  a  reçu,  mais  ce 
qu'il  aurait  pu  recevoir.  Un  petit  flot  d'humeur  égalitaire 
monte  à  son  cerveau,  mais  à  son  insu;  car  il  se  figure,  faisant 
de  son  vice  vertu,  s'indigner  pour  la  charité  et  pour  la  jus- 
tice. Souvent  l'Abbé  a  gardé  le  titre  de  curé  primitif.  Alors 
les  conflits  sont  incessants  pour  la  portion  congrue.  Puis, 
au  nom  de  son  titre  originaire,  le  curé  primitif  revendique 
le  privilège  d'oflicier  à  l'église  paroissiale  les  jours  de  grande 
fête,  d'y  recueillir  la  moitié  des  offrandes;  parfois  aussi,  en 
vertu  de  cette  subordination,  le  desservant  est  tenu  d'aller 
à  l'abbaye  pour  y  chanter  l'épître,  pour  y  réciter  une  leçon 
à  matines,  pour  y  tenir  le  dais  à  la  procession,  et  il  sup- 
porte impatiemment  ces  petites  charges  comme  autant 
de  mortifiantes  servitudes.  Qu'ajouterai-je?  La  rivalité 
grandit,  s'affermit,  ne  se  trahissant  qu'à  de  rares  inter- 
valles, ne  se  discernaint  pas  toujours  elle-même,  mais  se 
glissant  traitreusement  jusque  dans  les  plus  profonds  replis 
des  cœurs.  Qu'une  grande  crise  survienne,  que  la  foudre 
frappe  ces  hautes  demeures  abbatiales,  et  ceux  que  l'on 
nomme  le  clergé  du  second  ordre  ne  porteront  que  le  petit 
deuil.  Sera-ce  même  le  deuil?  Avec  une  sécurité  qui  aura 
de  la  peine  à  n'être  qu'indifférente,  plusieurs  se  diront  : 
«  Ce  n'est  pas  moi  qui  suis  atteint  ». 


VI 


Le  prêtre  de  campagne  se  rend  parfois  à  la  ville.  C'est 
pour  lui  une  autre  occasion  d'exercer  la  vertu  de  renon- 
coment.  Il  contemple  de  loin  les  hauts  clochers,  entre  dans 
les  églises  somptueuses,  voit  ses  confrères  des  cures  urbaines. 


38        HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE  LA  RÉVOLUTION 

généralement  aisés,  riches  même,  recrutés  dans  la  haute 
bourgeoisie,  tranchant  déjà  du  haut  clergé.  Autour  de  la 
cathédrale,  autour  des  paroisses  principales  se  groupent 
des  habitations,  souvent  adossées  à  l'église  elle-même, 
propres,  silencieuses,  recueillies.  Ce  sont  les  maisons  des 
chanoines.  D'anciennes  fondations  ont  multiplié  le  nombre  des 
chapitres-cathédrales  et  des  collégiales.  Le  diocèse  du  Mans 
en  compte  douze  (1),  celui  de  Besançon  dix-sept  (2);  les 
diocèses  de  Soissons  et  de  Laon  en  ont  ensemble  dix  (3); 
onze  sont  répartis  dans  les  trois  diocèses  de  Boulogne, 
d'Arras  et  de  Saint-Omer  (4).  Quelques-uns  dominent  par 
leurs  richesses.  Le  chapitre  de  l'église-cathédrale  d'Arras  a 
150  000  livres  de  revenu,  celui  de  Laon  163  000,  celui  de 
Soissons  166  000,  celui  de  Besançon  130  000,  celui  du  Mans 
114  000,  ceux  d'Amiens  et  de  Béziers  plus  de  100  000. 
Plusieurs  collégiales  rivalisent  avec  les  chapitres  :  ainsi 
en  est-il  de  la  collégiale  de  Saint-Quentin  (5).  A  côté  de  ces 
associations  si  bien  rentées,  d'autres,  par  contraste,  sont 
misérables  :  tels  sont  les  chapitres  des  petits  évêchés  de 
Provence.  Bien  souvent  le  revenu  annuel  de  chaque  corpo- 
ration ne  dépasse  guère  cinq  ou  six  mille  livres.  En  outre, 
dans  les  chapitres  ou  collégiales  riches,  le  nombre  des  titu- 
laires réduit  beaucoup  les  parts  individuelles  :  l'église-cathé- 
drale de  Besançon  a  43  prébendes,  celle  du  Mans  et  celle 

(1)  Dom  PiOLiN,  Histoire  du  diocèse  du  Mans  pendant  la  Révolution, 
t.  I,  p.  1-2. 

(2)  Satjzay,  Histoire  de  la  persécution  religieuse  dans  le  diocèse  de 
Besançon,  t.    I,  p.    13. 

(3)  Fleury,  Le  Clergé  de  V  Aisne  pendant  la  Révolution,  1. 1,  p.  15  et  suiv. 

(4)  Debamecourt,  Le  Clergé  des  diocèses  d'Arras,  Boulogne  et  Saint- 
Omer  pendant  la  Révolution,  t.   I,  p.   24-31. 

(5)  Derambcourt,  Le  Clergé  du  diocèse  d'Arras  pendant  la  Révolution, 
t.  I.  —  Fleury,  Le  Clergé  de  l'Aisne  pendant  la  Révolution,  t.  I,  p.  15-23. 
—  Sauzay,  Histoire  de  la  persécution  religieuse  dans  le  diocèse  de  Be- 
sançon, t.  I,  p.  82.  —  Dom  PiOLiW,  Histoire  du  diocèse  du  Mans  pendant 
la  Révolution,  t.  I,  p.  55.  —  Le  Sueur,  Le  Clergé  picard  pendant  la  Ré- 
volution, t.  I,  p.  24.  —  Saubbl,  Histoire  du  Clergé  de  l'Hérault  pendant 
la  Révolution,  t.  I,  p.  70. 


L'ÉGLISE   PRIVILÉGIÉE  39 

d'Arras  40,  celle  de  Troyes  36,  celle  de  Saint-Omer  30.  Mais, 
ici  comme  pour  les  monastères,  l'esprit  simpliste  du  peuple 
ne  retient  que  ce  qui  émerge,  ne  se  complique  pas  jusqu'à 
faire  la  répartition,  et  garde  l'idée  d'une  richesse  universelle. 
Entre  tous  ces  chapitres,  il  en  est,  comme  ceux  de  Be- 
sançon, de  Strasbourg  ou  de  Lyon,  qui  ne  s'ouvrent  qu'aux 
nobles;  de  là  un  petit  ferment  de  jalousie  contre  ces  béné- 
fices conférés  par  droit  de  naissance.  Cependant  le  prêtre  de 
campagne  suppute  tout  ce  qui  gravite  autour  des  chapitres 
les  plus  opulents,  officiers  laïques,  employés,  musiciens, 
enfants  de  chœur,  et  involontairement  il  compare  à  sa 
pauvreté  tout  ce  personnel  qui,  en  certaines  "^cathédrales 
comme  celle  d'Arras,  n'est  pas  évalué  à  moins  de  150  per- 
sonnes (1).  Il  entre  à  l'église  à  l'heure  de  l'office.  Il  s'imagine 
voir  dans  leurs  stalles  les  chanoines  revêtus  du  surplis  et 
de  l'hermine  mouchetée  de  noir.  Mais  il  arrive  parfois  que 
l'office  de  la  prière  a  été  délégué  à  des  chapelains.  Parmi 
les  titulaires,  beaucoup  ne  résident  pas.  Ils  sont  établis  au 
loin  et  réunissent  sur  leur  tête  les  revenus  de  plusieurs 
bénéfices.  Alors  le  pauvre  curé  devient  songeur.  Le  voici  qui 
se  met  à  ruminer  des  plans  de  réforme.  Tous  ces  chanoines 
qui  sont  choisis,  les  uns  par  le  roi,  les  autres  par  les  évêques, 
quelques-uns  par  les  patrons  laïques  descendants  des  anciens 
fondateurs,  il  voudrait  qu'ils  fussent  nommés  au  concours 
ou  pour  prix  de  longs  services.  Tous  ces  dignitaires  qu'il 
juge  inutiles  ou  insuffisamment  utiles,  il  souhaiterait  qu'ils 
fussent  appliqués  à  l'enseignement,  à  la  prédication,  à  la 
charité.  Il  demanderait  que  ces  bénéfices  fussent  la  retraite 
ou  la  récompense  de  ceux  qui  ont  peiné  dans  le  service  des 
paroisses.  Ainsi  raisonnent  les  curés.  Le  respect  enchaîne 
encore  leur  langue;  mais  tout  ce  qu'ils  n'osent  proclamer 
eux-mêmes,  ils  sont  prêts  à  l'applaudir  dans  la  bouche 
d'autrui.  Les  novateurs  peuvent  venir.  Ils  sont  assurés  de 

(1)  DzBAliXGODBT,  Le  Clergé  du  diotise  d'Arras,  U  I.  p.  19. 


40        HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   REVOLUTION 

n'être  pas  seuls.  Ils  trouveront,  dans  l'Ordre  même  qu'ils 
veulent  atteindre,  des  complices  ou  du  moins  des  complai- 
sante pour  leurs  desseins. 


VII 


Tout  près  de  la  cathédrale,  un  édifice  s'élève,  plus  haut 
que  les  autres,  et  avec  un  aspect,  non  d'habitation  privée, 
mais  de  palais.  C'est  l'évêché.  Dans  les  petites  villes  surtout, 
la  comparaison  des  autres  demeures  fait  ressortir  tout  ce 
que  celle-ci  a  d'ample,  de  majestueux,  de  seigneurial,  et 
en  effet  l'évêque,  dans  sa  résidence  épiscopale,  est  souvent 
seigneur  suzerain,  en  sorte  qu'il  peut  requérir  une  double 
obéissance  de  ceux  qui  sont  à  la  fois  ses  diocésains  et  ses 
vassaux. 

En  cette  demeure,  le  curé  pénètre  rarement,  et  toujours 
avec  une  grande  crainte  révérentielle.  L'évêque  est  son 
chef  et,  suivant  la  parole  même  de  Jésus,  le  successeur  des 
apôtres.  Mais  sur  cette  dignité  d'ordre  tout  surnaturel,  le 
temps  et  l'orgueil  humain  ont  accumulé  tant  d'honneurs 
périssables  qu'il  faut  les  déblayer,  comme  on  ferait  d'une 
épaisse  couche  de  plâtre,  pour  retrouver  l'indestructible 
granit   de  l'Evangile. 

Ce  haut  personnage,  c'est  le  roi  qui  le  choisit.  Ainsi  l'a 
réglé  le  concordat  de  1515.  Aucune  présentation,  soit  des 
évoques  de  la  province,  soit  des  autorités  locales,  ne  guide 
ou  n'embarrasse  la  décision  du  prince.  Sous  le  nom  de  mi- 
nistre de  la  feuille,  le  souverain  a  une  sorte  de  ministre  des 
cultes  qui  lui  propose  les  candidats  à  nommer.  Générale- 
ment, le  ministre  de  la  feuille  est  lui-même  un  évêque.  A 
l'approche  de  la  révolution,  cette  grande  charge  est  remplie, 
depuis   1777,   par  M.   de  Marbeuf,   archevêque  de  Lyon. 


L'ÉGLISE   PRIVILÉGIÉE  41 

Mais  auparavant  elle  a  eu  pour  titulaire  Jarente,  évêque 
d'Orléans,  prélat  indigne  qui  serait  remplacé  sur  son  siège 
épiscopal  par  un  neveu  pire  encore.  Rarement,  très  rare- 
ment le  Saint-Siège  refuse  l'institution. 

Longtemps  l'usage  s'était  conservé  de  recruter  les  évêques, 
même  dans  un  rang  assez  humble,  quand  l'éclat  de  leur 
talent  ou  leur  mérite  moral  leur  valait  cette  élévation.  A 
la  fin  du  règne  de  Louis  XIV,  Massillon  écrivait  encore  : 
«  L'Eglise  n'a  pas  besoin  de  grands  noms,  mais  de  grandes 
vertus  ».  Avec  le  dix-huitième  siècle  la  pratique  s'était 
établie  de  ne  nommer  aucun  prélat  qui  ne  fût  gentilhomme. 
L'esprit  d'exclusivisme  nobiliaire  s'exagérait  et  pour  ainsi 
dire  s'exacerbait,  comme  il  arrive  souvent  aux  choses  qui 
vont  mourir.  J'ouvre  VAlmanach  royal  de  1788.  Dans  la  liste 
des  évêques  on  trouve  représentées  toutes  les  grandes 
maisons  de  la  monarchie.  Il  y  a  à  Metz  un  Montmorency, 
à  Strasbourg  un  Rohan  et  encore  un  Rohan  à  Cambrai,  à 
Châlons-sur-Marne  un  Clermont-Tonnerre,  un  Grussol  d'Uzès 
à  La  Rochelle,  un  Durfort  à  Besançon,  un  Sabran  à  Laon, 
un  Roquelaure  à  Senlis,  un  La  Tour-du-Pin  à  Auch,  un  Maillé 
de  la  Tour-Landry  à  Saint-Papoul.  Il  y  a  trois  La  Rochefou- 
cauld à  Saintes,  à  Rouen,  à  Beauvais.  Il  y  a  même,  à  partir 
de  1789,  deux  Talleyrand,  comme  si  un  seul  n'eût  pas  suffi. 

Le  temps,  la  coutume  avaient  d'ailleurs  chargé  les  évêques 
de  tant  de  titres  que  seul  un  gentilhomme  saurait  bien  les 
porter.  Ceux-ci  étaient  pairs  ecclésiastiques,  ceux-là  étaient 
de  droit  présidents  des  états  de  leur  province;  plusieurs 
étaient  princes  dans  leur  ville  épiscopale,  plusieurs  autres 
étaient  princes  du  Saint-Empire;  quelques-uns,  en  souvenir 
de  leur  suzeraineté  féodale,  avaient  le  droit  de  se  parer 
d'attributs  guerriers.  Tant  d'éclat  extérieur  eût  mal  cadré 
avec  le  train  d'une  existence  roturière.  Entre  toutes  les 
appellations  honorifiques,  une  seule  était  refusée  ou  con- 
testée aux  évêques,  celle  de  monseigneur,  et  c'est  précisé- 
ment la  seule  que  l'usage  n'ait  point  abolie. 


42       HISTOIRE   RELIGIEUSE  DE  LA   RÉVOLUTION 

Rien  n'est  moins  semblable  que  Jes  diocèses  entre  eux. 
Il  y  en  a  de  très  grands,  il  y  en  a  de  minuscules  :  le  diocèse 
de  Rouen  a  1  388  paroisses,  celui  de  Limoges  900,  celui  de 
Bourges  et  celui  de  Glermont  800;  à  l'inverse,  le  diocèse  de 
Marseille  en  a  28,  celui  de  Gréasse  22,  celui  de  Toulon  20, 
celui  d'Agde  19  (1).  Il  y  a  des  résidences  épiscopales  avan- 
tageusement placées,  pas  trop  loin  de  Versailles,  sur  une 
grande  route  de  passage,  en  sorte  que  les  nouvelles  y  arrivent 
vite  et  que  les  hôtes  y  sont  nombreux;  il  en  est  d'autres 
situées  au  fond  de  la  Provence,  du  Languedoc  ou  de  la 
Gascogne,  en  des  villes  qu'on  appelle  Sisteron,  Riez,  Glan- 
dève,  Senez,  Vence,  Saint-Papoul,  Lectoure,  Lombez,  lieux 
solitaires  où  la  seule  ressource  est  de  regarder  vers  ses 
ouailles  ou  vers  Dieu.  Il  y  a  des  évêchés  riches,  très  riches  : 
il  en  est  de  presque  pauvres.  Rouen,  Bayeux,  Beauvais, 
Albi,  Auch,  Toulouse  représentent  un  revenu  annuel  de 
100  000  livres  environ;  l'archevêché  de  Narbonne  rapporte 
160  000  livres,  l'évêché  de  Cambrai  200  000,  celui  de  Stras- 
bourg, le  plus  opulent  de  tous,  vaut  400  000  livres.  Je  prends 
ici  les  chiffres  de  VAlmanach  royal  qui  sont  généralement 
fort  au-dessous  de  la  réalité.  Tout  à  l'inverse,  on  peut 
compter  une  douzaine  de  sièges  dont  les  émoluments  varient 
de  12  000  à  15  000  livres  et  trois  autres  dont  le  revenu 
s'abaisse  jusqu'à  7  000  livres.  De  ces  situations  très  diffé- 
rentes est  né  un  calcul  très  humain.  Pour  certains  prélats, 
les  résidences  les  moins  favorisées  ne  sont  qu'une  étape. 
Ils  aspirent  à  monter  de  siège  en  siège,  jusqu'à  ceux  qui 
sont  les  mieux  rentes,  les  plus  propices  à  l'influence.  Les 
petits  évêchés  ont  reçu  un  nom  où  se  peint  bien  le  dédain 
des  gens  de  cour  :  on  les  appelle  les  évêchés  de  passage  ou, 
sous  une  appellation  plus  méprisante,  les  évêchés  crottés. 

Le  curé  ne  franchit  point  le  seuil  du  palais  épiscopal,  sans 
mesurer  bien  vite  tout  ce  qui  le  sépare  de  celui  dont  il 

(t)  Almanach  royal,   1780. 


L'ÉGLISE  PRIVILÉGIÉE  43 

attend  audience.  A  la  fois  intimidé  et  un  peu  murmurant, 
il  discerne,  à  travers  l'esprit  hiérarchique  qui  est  légitime 
et  nécessaire,  l'esprit  de  caste  qui  n'est  ni  l'un  ni  l'autre. 
C'est  dans  ces  dispositions  qu'il  aborde  son  chef.  Mais  par- 
vient-il aisément  à  pénétrer  jusqu'à  lui? 

Il  y  avait  en  France,  à  la  veille  de  la  Révolution,  130  arche- 
vêques et  évêques  (1).  On  a  calculé  qu'une  trentaine  au 
moins  ne  résidaient  pas  :  les  uns  étaient  retenus  loin  de  leur 
diocèse  soit  par  les  emplois  diplomatiques  ou  la  défense 
des  intérêts  du  clergé,  soit  par  les  charges  de  la  grande 
aumônerie;  les  autres  étaient  attirés  vers  la  cour  par  les 
charmes  de  la  vie  mondaine  ou  par  les  séductions^du  plaisir. 
Outre  ceux  qu'on  ne  voyait  jamais,  il  y  avait  ceux  qui 
essayaient  de  concilier  les  attraits  de  Versailles  avec  les 
exigences  de  leurs  devoirs  sacrés.  Ils  partaient  à  l'entrée 
de  l'hiver,  se  cherchant,  se  trouvant  toutes  sortes  d'excuses 
et  ne  revenant  que  pour  le  temps  pascal;  d'année  en  année, 
ils  prolongeaient  leurs  absences;  pour  calmer  leurs  scru- 
pules, ils  se  forgeaient  toute  espèce  de  raisons  :  l'adminis- 
tration, la  politique,  le  soin  même  des  affaù-es  religieuses 
qui  se  traitaient  plus  aisément  à  Versailles.  On  ne  peut 
guère  évaluer  à  plus  de  la  moitié  ceux  des  évêques  qui 
vivaient  assidûment  au  milieu  de  leurs  ouailles. 

Même  dans  leur  diocèse,  certains  évêques  savaient  se  créer 
des  retraites  où  ne  les  troubleraient  pas  trop  les  soins  de 
leur  ministère.  Dans  le  voisinage  des  villes  épiscopales,  des 
châteaux,  des  villas  se  voient  encore  qui,  en  souvenir  de 
leurs  hôtes  de  jadis,  ont  parfois  gardé  le  nom  de  maison  de 
Vévêque.  Cette  façon  de  se  dérober  sans  s'éloigner  beaucoup 
était  assez  fréquente.  En  ces  demeures  champêtres  plusieurs 
s'engourdissaient  dans  une  molle  paix  :  tel  M.  de  Chalabre, 

(1)  On  ne  compte  dans  cette  supputation  ni  les  quatre  évêchés  du 
Comlat-Venaissin,  ni  les  cinq  évêchés  de  la  Corse;  on  n'y  compte  pas 
davantage  l'évêché  de  Bethléem,  transféré  à  Clamecy,  mais  sans  juri- 
diction. 


44       HISTOIRE  RELIGIEUSE  DE  LA   RÉVOLUTION 

évêque  de  Saint-Pons,  qui  avait  pris  pour  devise  ces  mots  : 
Sola  fides  sufficit.  «  Oui,  sa  foi  lui  suffît,  disaient  ironiquement 
ses  prêtres,  elle  lui  suffît  si  bien  qu'il  ne  juge  à  propos  d'y 
rien  ajouter.  »  Ce  qui  était  chez  les  uns  séjour  de  repos  si- 
lencieux devenait  pour  les  autres  lieu  de  réception.  Il  arri- 
vait alors  que  la  résidence  rurale  de  l'évêque  s'emplissait 
de  bruit  comme  celle  du  plus  mondain  des  grands  seigneurs  : 
tel  apparaissait  à  Saverne  le  château  des  cardinaux  de 
Rohan,  au  pied  des  collines  vosgiennes,  et  couronné  des 
belles  forêts  que  la  France  n'a  plus. 

Donc  il  se  trouve  que  le  curé  frappe  en  vain  à  la  porte  de 
ceux  dont  il  réclame  les  lumières  ou  l'assistance.  Fréquem- 
ment l'évêque  n'est  point  là.  Même  quand  il  est  présent,  sa 
pensée  s'absorbe  parfois  dans  les  affaires  temporelles  au 
point  d'oublier  les  autres.  L'un  des  besoins  les  plus  répandus 
du  dix-huitième  siècle  est  de  déployer  ses  talents  hors  de  son 
état.  Les  prélats  n'échappent  point  à  la  tendance  commune. 
Necker  vient  d'établir  les  assemblées  provinciales.  La  première 
expérience  a  été  tentée  en  Berry,  ensuite  dans  la  haute 
Guyenne,  puis  l'institution  s'est  propagée.  En  général  ce 
sont  les  évêques  qui  président  ces  réunions.  Il  leur  arrive 
aussi  de  présider  les  assemblées  des  Pays  d^ Etats  :  tel  l'ar- 
chevêque de  Narbonne  en  Languedoc,  l'archevêque  d'Aix 
en  Provence,  l'évêque  de  Pamiers  dans  le  comté  do  Foix. 
L^ur  rôle  est  prépondérant.  La  plupart  des  grands  seigneurs 
sont  peu  exercés  aux  affaires;  s'ils  les  connaissent,  ils  sont 
trop  inconstants,  trop  peu  laborieux  pour  l'effort  continu. 
Chez  les  évêques,  souvent  chez  les  évêques  seuls,  on  ren- 
contre l'instruction,  la  largeur  de  vues,  l'esprit  de  suite, 
l'aspiration  aux  vastes  desseins.  Leur  foi  un  peu  molle,  leur 
piété  fort  alanguie  leur  souffle  une  ardeur  médiocre  pour 
leurs  fonctions  spirituelles.  Au  contraire,  dans  le  service  de 
la  société  civile,  leur  esprit,  à  l'étroit  ailleurs,  se  dilate.  Ils 
tranchent  à  la  fois  du  grand  seigneur  anglais  mêlé  aux 
choses  publiques  par  droit  de  naissance,  par  tradition  de 


L'ÉGLISE  PRIVILÉGIÉE  45 

patronage,  et  de  l'évêque  d'autrefois,  défenseur  de  la  cité, 
defensor  cwitatis.  En  eux  se  croisent  touteS|,sortes  de  senti- 
ments. Ils  se  flattent  de  continuer  leur  ministère,  même  en 
paraissant  le  négliger  :  quand  Voltaire  et  les  philosophes  re- 
prochent à  l'Eglise  ses  tendances  archaïques,  n'est-ce  pas 
leur  fermer  la  bouche  que  de  leur  montrer  le  clergé  mêlé  à 
tous  les  progrès?  C'est  ainsi  qu'ils  s'amnistient  de  servir  trop 
exclusivement  le  siècle,  en  refl'itant  en  eux  ce  que  le  siècle  a 
de  meilleur.  L'ambition  aussi  les  guide  :  ils  sont  sept  ou  huit 
pour  qui  la  pratique  des  affaires  provinciales  n'est  qu'un 
apprentissage  et  que  hante  l'ombre  des  grands  cardinaux 
jadis  premiers  ministres.  Un  seul,  Loménie,  gravit  le  pre- 
mier rang  et  c'est  entre  tous  le  plus  indigne  d'y  monter.  En 
attendant,  dans  leur  sphère  restreinte,  plusieurs  de  ces  évo- 
ques marquent  fortement  leur  trace,  si  fortement  que  l'em- 
preinte en  dure  encore.  Ils  animent  de  leur  parole,  ils  rem- 
plissent de  leurs  projets  les  assemblées  des  Etats,  les  assem- 
blées provinciales.  —  Travaux  publics,  institutions  de  bien- 
faisance, industrie,  agriculture,  tout  se  développe  sous  leur 
initiative.  Leur  influence  est  surtout  grande  dans  le  Midi, 
en  Provence,  en  Languedoc,  dans  le  comté  de  Poix,  dans  le 
Rouergue.  Grâce  à  eux,  les  manufactures  sont  encouragées, 
la  culture  se  transforme  par  l'irrigation  des  prairies,  d'an- 
ciennes conduites  d'eau  sont  réparées,  des  routes  percent  les 
régions  les  plus  montagneuses,  des  mesures  sont  prises  contre 
le  chômage,  contre  la  disette.  Quelques  noms  se  détachent 
avec  un  vif  relief  :  Dillon,  archevêque  de  Narbonne,  Boisge- 
lin,  archevêque  d'Aix,  Seignelay-Golbert,  évêque  de  Rodez, 
Barrai,  évêque  de  Castres,  Suffren  de  Saint-Tropez,  évêque 
de  Sisteron.  Dans  les  assemblées  provinciales  naissantes,  les 
évêques,  loin  de  restreindre  l'esprit  de  contrôle,  s'appliquent 
à  le  développer.  Ils  excellent  à  contrebalancer  les  intendants 
qui,  par  routine,  goût  de  centralisation,  jalousie  d'autorité 
personnelle,  se  montrent  en  général  plus  hostiles  que  favo- 
rables aux  corps  délibérants  créés  par  Necker  :  l'archevêque 


46       HISTOIRE  RELIGIEUSE   DE  LA   REVOLUTION 

de  Bourges  demande  que  les  sessions  interrompues  soient 
reprises,  l'évêque  de  Rodez  que  les  procès-verbaux  soient 
imprimés  (1)  :  «  Entre  tous  les  corps,  écrit  Mercier  dans  le 
Tableau  de  Paris,  le  clorgé  est  celui  qui  a  le  moins  de  pré- 
jugés, »  Sous  cette  forme  l'éloge  est  un  peu  équivoque.  Il 
n'est  que  juste  si  on  veut  par  la  signaler  chez  un  grand  nom- 
bre d'évêques  le  goût  du  progrès,  des  améliorations  intel- 
ligentes, de  la  liberté  réglée  (2). 

En  cette  transformation  brillante,  un  danger  réside,  celui 
que  le  ministère  épiscopal,  tout  détourné  vers  les  choses 
humaines,  se  laïcise  tout  doucement.  Le  public  fait  déjà  une 
distinction  entre  les  prélats  :  «  Il  y  a,  dit-on,  les  prélats  ad- 
ministrateurs de  provinces  et  les  prélats  administrateurs  de 
sacrements.  »  A  qui  s'exerce  à  jouer  Turgot  ou  Necker, 
l'humble  paroisse  rurale  n'apparaît  que  comme  un  petit 
point  obscur  où  les  regards  ne  portent  que  distraitement.  Et 
le  curé  s'en  aperçoit  par  l'embarras  d'atteindre  celui  dont  il 
recherche  la  direction. 

A  la  vérité,  quand  il  est  reçu,  il  est  aussitôt  conquis.  La 
plupart  de  ces  évêques  sont  bons,  d'abord  facile,  gracieux 
par  usage  du  monde,  bienveillance  naturelle,  et  aussi  man- 
suétude chrétienne.  On  compte  ceux  qui,  dans  la  forme,  sont 
durs  pour  leurs  prêtres,  les  éconduisent,  ou  font  pour  eux 
dresser  une  table  à  part  entre  celle  du  maître  et  celle  de  l'of- 
fice. Il  y  a  quelques  incrédules  avérés,  quelques  libertins  : 
ce  sont  ceux  qui  forment  cercle  autour  des  philosophes,  ont 
ouï,  dit-on,  en  «  s'amusant  infiniment  »  la  répétition  du 
Mariage  de  Figaro  (3),  jouissent,  à  ce  qu'on  assure,  en  cer- 
tains théâtres  de  société,  d'une  loge  réservée  (4).  Combien 

(1)  V.  Léonce  de  Lavergne,  Les  Assemblées  provinciales,  p.  60  et  89. 

(2)  Sur  cette  action  politique  et  sociale  des  évêques  de  l'ancien  régime, 
on  lira,  avec  autant  d'intérêt  que  de  fruit,  les  chapitres  vin-xi  (t.  I)  du 
très  remarquable  ouvrage  de  M.  l'abbé  Sicardsur  V  Ancien  clergé  de  France. 

(3)  Lettre  de  Beaumarchais  au  lieutenant  de  police.  (Beaumarchais 
«(  son  temps,  par  M.  db  Loménie,  t.  H,  p.  304.) 

(4)  Taloîyranp,  Mémoires,  t.  I,  p.  49. 


L'ÉGLISE   PRIVILEGIEE  47 

sont-ils?  On  cite  quatre  ou  cinq  noms  :  Jarente,  évêque 
d'Orléans;  Loménic,  archevêque  de  Sens;  Rohan,  évêque  de 
Stra$bourg;  Talleyrand,  qui  vient  d'être  appelé  à  l'évêché 
d'Autun.  Cette  liste  pourrait  à  toute  rigueur  se  doubler,  se 
tripler  même,  ce  qui  fixerait  à  une  douzaine  de  membres  la 
portion  indigne  de  l'épiscopat  français.  Du  reste  on  peut 
faire  deux  parts  :  les  évêques  exemplaires,  assez  clairsemés, 
mais  trois  ou  quatre  fois  plus  nombreux  que  les  indignes; 
puis  les  autres  qui  forment  la  masse  et  sont  de  mœurs  cor- 
rectes, de  piété  très  décente,  de  vertu  moyenne  quoique  un 
peu  courte  pour  qui  doit  montrer  au  peuple  les  voies  d« 
Dieu.  —  Cependant,  après  quelques  instants  d'audience,  le 
curé,  charmé  tout  d'abord,  devine  une  direction  qui  se 
dérobe,  faute  de  pouvoir  se  préciser.  Il  se  trouble,  s'inquiète 
de  ne  trouver  qu'un  homme  du  monde  là  même  où  il  espérait 
un  conducteur  d'âmes.  Le  prélat  ne  cesse  pas  d'être  affable, 
très  affable,  mais  à  la  condition  que  l'entretien  ne  soit  pas 
trop  long;  car  son  temps  est  limité,  tant  il  l'a  laissé  absorber 
par  les  servitudes  de  la  vie  sociale!  Si  le  prêtre  lui  réclame  un 
secours  pour  ses  paroissiens,  pour  ses  créations  charitables, 
il  est  tout  prêt  à  l'accorder  :  mais  il  est  réduit  à  compter,  car 
il  a  des  charges;  souvent  il  est  bâtisseur,  et  du  gentilhomme  il 
a  taus  les  luxes,  parfois  même  celui  d'avoir  des  dettes.  Au 
récit  des  infortunes,  il  est  touché;  très  vite  ses  youx  se  mouil- 
lent de  larmes;  puis  en  lui  l'homme  du  monde  reparaît,  sou- 
riant, léger,  ayant  balayé  son  émotion,  habilement  insaisis- 
sable quoique  toujours  charmant.  Dans  sa  bouche  se  re- 
trouve le  langage  évangélique,  mais  un  peu  teinté  de  la 
phraséologie  de  Rousseau,  un  peu  dilué  dans  la  grâce  affadie 
de  Berquin;  et  il  faut  le  découvrir  à  trayers  ces  travestisse- 
ments comme  l'or  pur  sous  les  scories.  On  sent  des  idées 
déviées  quoique  non  perverties,  des  habitudes  relâchées 
quoique  non  corrompues.  Le  prêtre,  bien  que  déjà  décon- 
certé, se  hasarde  à  vider  son  âme,  à  exposer  les  besoins  de  sa 
paroisse,  à  dire  ses  mécomptes,  à  confier  peut-être  ses  cas 


48       HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA  RÉVOLUTION 

de  conscience.  Alors  décidément  le  prélat  devient  distrait. 
Ses  réponses  sont  brèves,  bien  que  toujours  obligeantes, 
avec  des  silences  qui  invitent  à  raccourcir.  C'est  ici  que  se 
révèle  la  faiblesse  commune  à  presque  tous  les  personnages 
que  la  désignation  royale  a  ceiats  de  la  mitre.  Le  choix  des 
familles  a  d'avance  décidé  leur  carrière.  Il  y  avait  assez  de 
soldats,  assez  de  diplonlates;  le  tour  était  venu  d'avoir  un 
homme  d'Eglise.  C'est  vers  l'Eglise  que  tout  jeunes  ils  ont 
été  dirigés.  On  leur  a  d'abord  enseigné  les  beaux  usages; 
puis  un  maître  de  théologie  a  été  appelé.  Ils  ont  été  peu 
au  séminaire,  ont  obtenu  les  grades,  souvent  par  faveur. 
Une  fois  promus  au  sacerdoce,  ils  ont  été  aumônitrs  des 
princes  ou  attachés  à  l'Agence  générale  du  clergé;  les  plus 
diserts  d'entre  eux  ont  prêché  à  la  cour;  pendant  quelque 
temps  ils  ont  été  grands  vicaires,  mais  le  plus  souvent  sans 
résider.  Tel  a  été  pour  eux  le  chemin  des  honneurs.  Ils  n'ont 
point  été  vicaires,  ils  n'ont  point  été  curés,  et  le  ministère 
paroissial  est  ce  qu'ils  ignorent  le  plus.  Ils  écoutent  donc 
leurs  modestes  auxiliaires  comme  on  écoute  un  langage  mal 
connu,  avec  ce  banal  sourire  des  grands  qui  feignent  de 
comprendre  et  ne  comprennent  pas.  L'expérience  leur  man- 
que et  leur  manquera  toujours;  car  ils  sont  trop  haut  placés 
pour  commencer  l'initiation.  L'audience  s'achève  dans  le 
découragement  intimidé  de  celui  qui  demande  conseil,  dans 
les  réponses  flottantes,  de  plus  en  plus  rares,  de  celui  qui  a 
tout  appris  hormis  l'essentiel  de  son  état.  L'évêque  esquisse 
sa  bénédiction,  ce  congé  des  dignitaires  ecclésiastiques,  et 
le  curé  s'éloigne,  charmé  mais  point  éclairé,  ou  pourvu  de 
conseils  vagues  qui  ne  peuvent  pas  plus  le  guider  que  l'en- 
traver. 

Il  va  reprendre  la  route  de  son  village.  Avant  de  quitter  la 
ville,  il  veut  voir  quelque  parent,  quelque  ami.  Ce  sont 
des  bourgeois,  souvent  très  pénétrés  de  philosophisme,  qui 
lui  parlent  des  abus,  des  réformes  nécessaires,  ou  lui  détaillent 
une  page  de  Rousseau  sur  l'égalité  des  hommes.  Il  part. 


L'ÉGLISE  PRIVILÉGIÉE  49 

Chemin  faisant,  il  retrouve  sur  sa  roule  l'abbaye,  cette  autre 
grande  demeure  et,  comme  le  palais  épiscopal,  écrasante 
pour  sa  petitesse.  Il  rentre  en  son  presbytère.  Si  compliqué 
que  soit  son  état  d'âme,  il  n'est  pas  impossible  de  l'ana- 
lyser. Peu  à  peu  il  se  dérobe  au  prestige  de  ce  haut  person- 
nage aux  mains  blanches,  au  geste  onctueux,  et  que,  sous 
peine  de  péché,  il  se  croit  tenu  de  révérer.  Il  est  sorti  de  chez 
lui  et  a  vu  tout  le  monde  au-dessus  de  lui.  Il  garde  dans  les 
yeux  les  splendeurs  qu'il  a  contemplées;  par  comparaison 
il  juge  misérable  sa  demeure  qui  n'est  que  modeste,  et  il 
s'irrite  moins  d'avoir  peu  que  de  penser  à  ce  que  tant 
d'autres  ont  de  trop.  Cependant  il  retrouve  lea.  conflits, 
avec  ses  paroissiens  s'il  recueille  lui-même  la  dîme,  avec  le 
décimateur  s'il  est  à  portion  congrue.  Entre  temps,  il  se 
sonde  lui-même,  scrute  ses  pensées,  se  fait  horreur  d'y 
découvrir  l'envie  et  d'un  effort  vigoureux  essaie  de  s'arra- 
cher au  péché.  Il  saisit  son  bréviaire  et  tâche  de  s'y  absorber; 
il  lit  l'Evangile  mais  en  une  grande  sécheresse  de  l'âme,  car 
le  premier  signe  de  la  grâce  d'en  haut,  c'est  de  trouver  dans 
le  livre  divin  ce  que  Jésus  y  a  mis.  Il  se  mortifie,  mais  tout 
bouillonne  en  lui,  l'esprit,  le  cœur,  les  sens.  La  plupart 
triomphent  du  mal,  se  fixent  dans  la  sainte  humilité  ou  se 
contentent  de  garder  une  tristesse  silencieuse  de  la  modestie 
de  leur  sort.  Chez  quelques-uns  perce  décidément  la  révolte. 
Des  philosophes,  ils  se  remémorent  tout  ce  qu'ils  ont  lu  et, 
dans  ce  (ju'ils  ont  réprouvé  jadis,  trouvent  aujourd'hui  qu'il 
y  a  du  bon.  Il  y  a  un  journal,  les  Nouvelles  ecclésiastiques, 
journal  teinté  de  jansénisme,  qui  raille  le  luxe  et  les  pré- 
jugés nobiliaires  introduits  dans  l'Eglise.  S'ils  en  possèdent 
quelques  numéros,  ils  s'en  alimentent  avec  joie.  Ils  répètent 
les  épigrammes,  les  fixent  en  leur  mémoire  et,  pour  se  ras- 
surer, se  disent  qu'à  se  montrer  un  peu  égalitaire,  on  ne 
risque  point  son  salut.  En  cet  état,  leur  esprit  offre  pour 
toutes  les  nouveautés  un  merveilleux  terrain  d'éclosion.  Ces 
germes,  ils  les  arracheront  peut-être,  par  scrupule,  par  re- 

4 


50       HISTOIRE   RELIGIEUSE  DE   LA   RÉVOLUTION 

mords,  mais  d'une  main  secrètement  complaisante  qui  les 
détruira  juste  assez  pour  qu'ils  puissent  renaître.  Quand 
l'Eglise  a  énuméré  les  sept  péchés  capitaux,  elle  a  fourni 
une  classification  pour  les  historiens  de  tous  les  temps.  Le 
clergé  a,  comme  le  reste  de  la  \iation,  son  tiers-état  et  sa 
noblesse.  L'un  résiste  mal  à  l'envie  :  l'autre  est  gâté  par  la 
richesse,  par  l'attachement  aux  biens  de  la  terre,  par  les 
péchés  des  sens.  Cependant,  aux  grands  et  aux  petits,  un 
vice  est  commun  :  les  uns  et  les  autres  sont  travaillés  par 
l'orgueil;  et  peut-être  est-il  plus  aiguisé  chez  les  plébéiens 
qui  se  révoltent  de  l'humilité  de  leur  rang  que  chez  ceux 
qui  se  reposent,  à  la  veille  de  l'orage,  dans  leur  tradition- 
nelle domination. 


VIII 


J'ai  essayé  de  montrer  tout  ce  que,  dans  l'ordre  ecclé- 
siastique si  funestement  divisé  en  deux  classes,  la  vertu 
chrétienne  avait  laissé  filtrer  de  rivalités. 

A  peine  ai-je  achevé  ce  tableau  que  je  voudrais  le  res- 
saisir. Les  peuples  jeunes  se  présentent  sous  un  aspect  sim- 
pliste et  souffrent  qu'on  les  dépeigne  avec  des  couleurs  tran- 
chées. Tout  autre  est  l'ancien  régime,  tellement  enchevêtré 
de  bien  et  de  mal,  de  vices  et  de  vertus,  que  la  description 
n'est  vraie  que  si  chaque  trait  s'atténue  presque  en  même 
temps  qu'il  se  grave. 

Une  façade  superbe,  puis  derrière  cette  façade,  des  bâ- 
tisses minées  de  toutes  parts,  telle  était,  au  déclin  de  l'an- 
cien régime,  l'image  de  HEglise  de  France.  Et  l'étonnement 
est  égal  de  tout  ce  qu'elle  occupe  encore  de  place,  de  tout  ce 
qu'elle  cache  déjà  de  ruines. 

Du  dehors  et  à  distance,  l'aspect  est  celui  de  la  force  et 
même  de  la  souveraineté.  L'Eglise,  premier  ordre  de  l'Etat, 


L'ÉGLISE   PRIVILÉGIÉE  51 

revendique,  avec  la  primauté  pour  elle-même,  l'exclusion  de 
tout  culte  qui  n'est  pas  le  sien.  Le  roi,  dans  le  sennent  tra- 
ditionnel du  sacre,  jure  non  seulement  de  la  protéger,  mais 
d'exterminer  ses  ennemis.  La  formule,  si  surannée  qu'elle 
soit,  n'est  point  tout  à  fait  vaine  :  le  bras  séculier,  bien  qu'en- 
gourdi, n'est  point  paralysé,  et,  en  1762,  par  application  de 
l'édit  du  14  mai  1724,  un  pasteur  réformé  a  été  condamné 
à  mort  par  le  parlement  de  Toulouse.  Les  ordonnances  sur 
la  liberté  d'écrire  sont  tellement  sévères  qu'il  semble 
qu'il  appartienne  au  clergé  lui-même  de  doser  ce  qu'il  veut 
supporter  de  critique.  Le  16  avril  1757,  un  édit  est^allé  jus- 
qu'à punir  de  mort  «  quiconque  serait  convaincu  d'avoir 
composé,  fait  composer  et  imprimer  des  écrits  tendant  à 
attaquer  la  religion  (1)  »  :  édit  atroce,  à  moins  qu'il  ne  soit 
que  dérisoire,  tant  il  demeurera  vain!  L'Elise  a  retenu  le 
droit  de  façonner  la  jeunesse  :  elle  contrôle  ou  dirige  dans 
les  universités  les  hautes  études  :  par  ses  prêtres,  par  les 
corporations  séculières  ou  régulières  qui  ont  remplacé  les 
jésuites,  elle  distribue  l'enseignement  secondaire  :  elle 
exerce  sur  l'instruction  primaire  une  double  surveillance,  la 
surveillance  générale  de  l'écolâtre  au  chef-lieu  de  chaque 
diocèse,  la  surveillance  particulière  du  curé  au  siège  de 
chaque  paroisse.  Elle  fournit  par  ses  fondations  le  vrai 
budget  des  pauvres.  —  Elle  est  moins  puissante  qu'on 
ne  le  croirait  par  le  nombre,  car  le  total  des  personnes  des 
deux  sexes  engagées  dans  les  liens  sacrés  ne  dépasse  guère 
125  000  (2).  Mais  elle  emprunte  à  toutes  les  classes  ce  qu'elles 
ont  de  meilleur.  EUe  recrute  dans  la  noblesse  les  évêques,  les 
grands  vicaires,  les  chanoines  des  grands  chapitres;  dans  la 

(1)  ISAMBKBT,  Anciennes  lois  françaises,  t.  XXII,  p.  272. 

{'!)  Ce  nombre  se  décompose  ainsi  :130  évêques;  cinq  ou  six  cents  grands 
vicaires;  50  mille  curés  ou  vicaires;  15  à  18  000  chanoines,  chapelains, 
bénéficiers,  ou  prêtres  sans  bénéfices;  60  mille  religieux  ou  religieuses.  — 
1  es  chiffres  fournis  par  Sieyès  dans  sa  brochure  :  Qu'est-ce  que  le  Tiers- 
Eial?  p.  33-34,  sont  inexacts,  quant  au  nombre  des  religieux,  et  paraissent, 
quant  aux  chanoines,  chapelains  et  bénéûciers,  inférieurs  à  la  réalité. 


82       HISTOIRE  RELIGIEUSE   DK  LA   REVOLUTION 

bourgeoisie  les  chapitres  moyens,  les  membres  des  collé- 
giales, les  titulaires  des  cures  urbaines;  par  les  curés  de  cam- 
pagne elle  plonge  jusque  dans  le  peuple.  —  A  l'ordre  ecclésias- 
tique sont  «attachées,  à  la  manière  d'une  clientèle,  des  con- 
fréries en  nombre  infini  qui  rassemblent  tantôt  les  hommes 
d'une  même  classe  ou  d'une  même  profession,  tantôt  les 
habitants  d'un  même  quartier.  Ces  confréries  ont  leur  lieu 
de  réunion,  leur  chapelle,  leurs  reliques,  leur  bannière,  leur 
aumônier,  leur  fête  patronale,  leurs  statuts,  leurs  privilèges, 
leurs  oeuvres,  souvent  même  leur  histoire  ou  leur  légende. 
J'en  compte  une  quinzaine  à  Arras,  une  vingtaine  à  Mont- 
pellier, trente-six  dans  la  seule  ville  de  Besançon.  L'Eglise  a 
d'autres  clients  sous  une  dépendance  plus  immédiate  encore; 
car  ils  attendent  d'elle  leur  pain  quotidien;  ce  sont  les  officiers 
dits  du  bas-chœur,  sacristains,  bedeaux,  sonneurs,  musiciens, 
choristes,  servants  de  messe.  —  A  ce  patronage  d'ordre  reli- 
gieux, l'Eglise  joint  un  autre  patronage,  celui  qu'elle  exerce 
comme  propriétaire  :  elle  a  les  receveurs  de  ses  rentes,  les 
collecteurs  de  ses  dîmes,  ses  avocats,  ses  procureurs;  elle 
retient  les  restes  de  ses  droits  seigneuriaux;  elle  a  ses  fermiers, 
ses  métayers,  puis  pour  son  vaste  domaine  forestier,  ses 
gardes,  ses  émondeurs,  ses  bûcherons;  dans  les  terres  abba- 
tiales où  subsiste  le  système  de  l'exploitation  directe,  elle 
tient  sous  sa  dépendance  ses  laboureurs,  ses  gardeurs  de 
troupeaux,  ses  vignerons,  tous  ceux  qui  viennent  s'asseoir  à 
la  table  du  couvent  et,  chaque  semaine,  des  mains  du  Père 
procureur,  reçoivent  leur  salaire.  —  A  l'influence  qu'elle 
exerce,  qu'elle  paraît  exercer  en  bas,  l'Eglise  ajoute  le  crédit 
qu'elle  recherche,  qu'elle  semble  obtenir  en  haut.  Quels 
qu'aient  été  les  reculs  de  sa  puissance,  une  tradition  obs- 
tinée, tenace  comme  la  France  elle-même,  lui  conserve  sa 
part  dans  le  maniement  des  affaires  nationales.  On  a  dit  le 
rôle  de  l'épiscopat  dans  les  pays  d'Etat,  dans  les  assemblées 
provinciales.  En  1787  se  tient  l'assemblée  des  notables  : 
seize  archevêques  ou  évêques  y  sont  convoqués.  Ce  n'est 


L'ÉGLISE  PRIVILÉGIÉE  53 

pas  tout.  Les  membres  du  clergé  pénètrent  jusqu'à  la  coup 
à  titre  de  prédicateurs  de  la  chapelle  royale,  de  précep- 
teurs des  grands,  d'aumôniers.  Le  roi  a  dans  Versailles  son 
grand  aumônier,  son  premier  aumônier,  son  aumônier  ordi- 
naire, sans  compter  les  aumôniers  par  quartier  et  les  menus 
chapelains.  La  maison  ecclésiastique  de  la  reine,  celles  de 
Monsieur,  du  comte  d'Artois,  des  princesses,  ne  sont  pas 
organisées  avec  une  moindre  profusion.  Le  dix-huitième 
siècle  avait  amplifié  tous  ces  titres  loin  de  les  restreindre, 
comme  si  le  nombre  des  confesseurs  fût  en  raison  inverse 
des  repentirs  ou  des  aveux.  Ce  qui  n'est  plus  un  apostolat 
demeure  un  moyen  de  parvenir.  Ces  fonctions  sans  emploi 
sont  comme  un  marchepied  pour  les  honneurs.  Celyi-ci  est 
associé  à  l'administration;  celui-là  est  mêlé  aux  affaires 
diplomatiques.  Un  jour,  l'un  des  prélats  de  cour  devient 
même  premier  ministre.  Il  est  vrai  que  c'est  l'indigne  Lo- 
ménie  de  Brienne.  Par  là  le  siècle  incrédule  mêle  une  ironie  à 
son  hommage  et,  résigné  à  subir  encore  un  homme  d'église, 
choisit  celui  qui  l'est  le  moins. 

Certaines  villes  de  province,  de  population  moyenne,  re- 
cueillies dans  la  paix  du  passé,  non  encore  trop  gagnées  par 
le  commerce  ou  l'industrie,  permettent  de  surprendre  sur 
le  vif  les  derniers  jours  de  cette  apparence  dominatrice.  Il 
en  est  une  vingtaine  qui  peuvent  servir  de  type.  Tantôt, 
comme  Laon,  comme  Langres,  elles  se  dressent  sur  une  mon- 
tagne avec  un  aspect  moitié  guerrier,  moitié  mystique; 
tantôt,  comme  Arras  ou  Saint-Omer,  elles  élèvent  leur  bef- 
froi ou  leur  tour  abbatiale  au-dessus  des  remparts  où  Vau- 
ban  les  a  enfermées.  Troyes,  toute  pleine  d'églises  déjà  un 
peu  dégradées,  Poitiers,  avec  ses  vastes  espaces  parsemés  de 
couvents,  Soissons,  la  vieille  ville  des  perfidies  et  des  expia- 
tions mérovingiennes,  Besançon,  toute  marquée  encore  de 
la  piété  espagnole,  offrent  la  même  physionomie  de  cités 
religieuses.  Si  l'on  pénètre  dans  l'intérieur,  les  rues  s'al- 
longent, souvent  sans  maisons,  entre  de  hautes  murailles  qui 


54       HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   REVOLUTION 

limitent  les  enclos  des  monastères.  Un  grand  silence  :  point 
d'autre  bruit  que  celui  des  cloches  et  parfois  aussi  celui  des 
armes;  car  ces  villes  de  prêtres  sont  aussi  villes  de  soldats. 
A  mesure  qu'on  avance,  les  églises  se  pressent,  églises  des 
paroisses,  des  confréries,  de  l'ordre  de  Malte,  Elles  se  tou- 
chent, l'abside  de  l'une  rejoigriant  presque  le  portail  de 
l'autre,  et  la  seule  recherche  est  celle  des  fidèles  qui  pour- 
raient peupler  tous  ces  sanctuaires.  Puis  ce  sont  de  nouveaux 
couvents  avec  de  nouveaux  jardins,  de  nouveaux  cloîtres, 
et  toujours  la  même  paix  solitaire.  Les  noms  mêmes,  très 
suggestifs,  sont  le  plus  souvent  empruntés  à  la  vie  cléricale  : 
il  y  a  la  rue  des  Louez-Dieu,  la  rue  du  Gierge-en-procession, 
la  rue  des  Brigittines,  la  rue  des  Nonnains,  la  rue  du  Grand- 
Cloître,  la  rue  des  Petits-Moines.  Si  d'un  point  culminant 
on  contemplé  la  campagne  environnante,  tout  ce  que  l'œil 
embrasse  enseigne  la  puissance  de  l'Eglise.  Telle  exploitation 
s'appelle  la  Métairie  du  Chapitre,  la  Métairie  des  Evêques: 
tel  bois  se  nomme  le  Bois  des  Dames,  le  Bois  des  Chanoi- 
nesses,  la  Fagne  des  Bons-Pères,  la  Haie  des  Carmes.  Des 
fermes  apparaissent,  souvent  ornées  d'un  petit  campanile 
et  flanquées  d'un  pavillon  de  maître  :  ce  sont  les  prieurés, 
sortes  de  colonies  monastiques  que  les  abbayes,  soit  par 
obéissance  aux  volontés  du  donateur,  soit  pour  le  service 
religieux  des  paysans,  ont  semées  à  travers  leurs  domaines. 
Toutes  ces  désignations  se  sont  bien  profondément  gravées 
dans  la  mémcîire  des  peuples;  car  plusieurs  survivront  à  tous 
les  renouvellements  des  choses  et  demeureront  encore  quand 
tout  ce  qu'elles  évoquent  aura  péri. 

Qu'on  ramène  le  regard  vers  la  ville.  Vraiment  tout  y 
paraît  vivre  pour  l'Eglise  comme  dans  certaines  cités  mari- 
times tout  vit  pour  l'Océan.  Elle  semble  l'universelle  pro- 
priétaire. Les  énumérations  sont  forcément  incomplètes.  Il 
faut  pourtant  figurer  par  quelques  chiffres  cette  place  que 
tient  l'Eglise.  Saint-Omer  compte  500  personnes  engagées  à 
des  titres  divers  dans  l'état  ecclésiastique,  A  Arras,  il  y  a, 


L'ÉGLISE   PRIVILEGIEE  55 

outre  14  paroisses,  19  couvents  sans  compter  l'abbaye  de 
Saint- Vaast,  et  mêmj  au  dix-huitième  siècle,  les  commu- 
nautés religieuses  reculent  encore,  non  sans  plainte  de  la 
population  civile,  les  murs  de  leurs  habitations  et  de  leurs  jar- 
dins (1).  Au  Mans  il  y  a,  dit-on,  300  prêtres  (2).  Soissons 
a  4  chapitres,  9  paroisses,  6  abbayes  d'hommes  ou  de 
femmes,  13  couvents  (3).  Troyes,  pour  une  population  de 
22000  habitants,  possède  11  paroisses,  sans  compter  les  cha- 
pelles, et  c'est  un  dicton  familier  qu'on  ne  peut  marcher 
dans  les  rues  sans  heurter  un  prêtre  ou  un  garde  du  corps  (4). 
Besançon  compte  2  grandes  abbayes,  2  chapitres,  20  maisons 
religieuses,  4  collèges  de  chapelains  (5).  Clairsemés,  très 
rares  même  en  certains  endroits,  les  ecclésiastiques,  'en  ces 
villes  toutes  façonnées  par  l'Eglise,  se  pressent  au  point  de 
prendre  une  apparence  de  multitude.  Il  y  a  l'évêque,  il  y  a 
les  vicaires  généraux,  pai^fois  au  nombre  de  9  ou  10  et,  dans 
quelques  diocèses,  les  assesseurs  au  vicariat.  Il  y  a  les  curés. 
Il  y  a  les  ordres  religieux,  les  uns  ayant  gardé  leurs  statuts 
primitifs,  les  autres  —  et  c'est  le  plus  grand  nombre  — 
ayant  subi  une  ou  deux  réformes.  Puis  il  y  a  les  chanoines  : 
ici  l'esprit  se  perd  à  compter  toutes  les  institutions  où  ils 
s'encadrent.  On  dirait  une  infinité  de  branches  latérales, 
se  détachant  du  grand  tronc  de  l'Eglise,  se  croisant,  s'em- 
mêlant,  et  tantôt  florissantes,  tantôt  se  desséchant,  mais 
même  desséchées,  se  soutenant  par  tout  ce  qui  les  entoure 
et  les  étaie.  Il  y  a  les  chapitres  des  cathédrales,  les  chapitres 
des  collégiales,  puis  les  corps  de  chapelains  attachés  à  cer- 
taines églises.  Dans  les  plus  illustres  chapitres,  les  chanoines, 
soit  pour  ajouter  à  la  solennité  des  prières  canoniales,  soit 

(1)  Debamecoubt,  Le  Clergé  du  diocèse  d'Arras  pendant  la  Révolution, 
t.    I,   p.    202. 

(2)  Dom.  PiouN,  Le  Diocèse  du  Mans  pendant  la  Révolution,  t.  I,  p.  33. 

(3)  Fleuxy,  Le  Clergé  de  l'Aisne  pendant  la  Révolution,  t.  I,  p.  84-86. 

(4)  Albert  Babeait,  Histoire  de  la  ville  de  Troyes,  t.  I,  p.  6. 

(5)  Sauzay,  Histoire  de  la  persécution  religieuse  dans  le  diocèse  de  Be- 
sançon, t.   I,  passim. 


k 


56       HISTOIRE  RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

pour  être  suppléés  en  certains  offices,  sont  pourvus  d'auxi- 
liaires qui  ont  eux-mêmes  parfois  des  remplaçants.  Les 
"déviations  de  l'égalité  chrétienne,  les  infiltrations  des  va- 
nités humaines  ont  créé  à  l'envi  des  rangs,  je  dirais 
presque  des  castes.  Il  y  a  des  chapitres  nobles,  des  cha- 
pitres bourgeois,  puis  d'autres  mixtes  avec  un  bas-chœur 
qui  est  roturier,  un  haut-chœur  qui  ne  s'ouvre  qu'aux 
gentilshommes  et  aussi  en  général  aux  docteurs;  car 
dans  l'ancien  régime,  sauf  aux  dernières  années  du  dix- 
huitième  siècle,  le  mérite  reconnu  force  presque  toujours 
les  barrières  de  la  naissance.  Dans  la  petite  ville  de  Brioude, 
le  chapitre  est  divisé  en  cinq  classes  :  les  chanoines  nobles, 
les  chanoines  sacerdotaux,  les  prébendes,  les  semi-prébendés, 
les  expectants.  En  certaines  contrées,  le  nonibre  des  charges 
déconcerte.  Dans  la  région  qui  sera  plus  tard  le  département 
de  l'Hérault,  il  y  a  cinq  diocèses;  or,  on  rencontre  dans  les 
seuls  chapitres-cathédrales  de  Béziers,  d'Agde,  de  Lodève, 
de  Saint-Pons,  52  titres  de  chanoines,  avec  un  nombre 
presque  triple  de  titres  de  prébendiers,  semi-prébendiers, 
hebdomadiers  (1).  Qu'on  ne  calcule  pourtant  point  le  chiffre 
des  ecclésiastiques  d'après  celui  des  bénéfices,  car  souvent 
plusieurs  bénéfices  reposent  sur  la  même  tête;  puis  les  béné- 
ficiers  sont  souvent  pourvus  de  fonctions  dans  le  clergé 
paroissial  et  à  ce  titre  ils  y  sont  comptés  :  de  là  vient  même, 
pour  l'ensemble  du  clergé  français,  l'embarras  de  toute 
supputation  numérique  globale.  Même  cette  réserve  faite, 
quelle  n'est  pas  la  foule!  Chaque  grande  église  a  ses  prêtres 
à  la  suite,  prêtres  habitués,  obituaires,  employés  à  des 
titres  divers.  Puis  il  y  a  toutes  les  institutions  locales  ou 
provinciales  :  tels  les  Familiers  de  Franche-Comté,  corpo- 
rations d'ecclésiastiques  recrutés  en  général  dans  la  meil- 
leure bourgeoisie  et  remarquables  par  leurs  vertus  et  leurs 
lumières.  Il  y  a  15  Familiers  à  Pontarlier,  12  à  Baume- 

(1)  Saubel,  Histoire  religieuse  du  département  de  l'Hérault  pendant 
la  Révolution,  t.   I,  passim. 


L'ÉGLISE   PRIVILÉGIÉE  57 

les-Dames,  9  à  Ornans,  7  à  QuÎDgey  (1).  Les  mêmes  prêtres 
qui  s'appellent  en  Franche-Comté  familiers  s'appellent  en 
Bom-gogne  Mépartistes  (2).  Ce  n'est  pas  tout.  Aux  ordres 
réguliers  il  faut  joindre  les  ordres  séculiers.  Aux  congréga- 
tions répandues  sur  toute  la  surface  du  pays,  il  faut  ajouter 
quantité  de  petites  congrégations  locales  ou  provinciales, 
souvent  vénérables  par  leur  origine,  précieuses  par  leurs 
services,  et  populaires  dans  le  cercle  restreint  où  elles  ont 
fleuri.  Puis,  parmi  les  confréries,  il  s'en  trouve,  quoique 
en  petit  nombre,  qui,  par  la  rigueur  de  leur  règle,  se  rap- 
prochent de  la  vie  religieuse.  Enfin,  à  une  distance  plus  ou 
moins  grande  des  villes,  il  y  a  ceux  qu'on  pourrait  appeler 
les  indépendants  de  la  pénitence  chrétienne,  les  solitaires, 
les  ermites;  il  s'en  trouve  encore  un  assez  grand  nombre 
à  la  veille  de  la  Révolution,  en  Franche-Comté,  en  Pro- 
vence; et  les  Archives  gardent  la  trace  des  demandes  de 
secours  qu'ils  adresseront  plus  tard  à  l'Assemblée  consti- 
tuante. Telle  est,  dans  une  énumération  longue,  mais  incom- 
plète, l'armée  de  l'Eglise,  armée  où  chaque  âge  a  apporté 
son  contingent,  où  tout  s'est  surajouté  sans  règle,  où  de 
puissantes  réserves  de  vie  soutiennent  encore  ce  qui  se 
désagrège,  armée  immense,  mais  confuse,  si  confuse  que 
ceux  même  qui  prétendent  la  conduire  ne  savent  point 
toujours  où  elle  commence  et  où  elle  finit. 

Cette  armée  a  ses  revues  solennelles.  Ce  sont  les  proces- 
sions. Il  y  a  les  processions  locales,  en  commémoration 
d'un  miracle  fameux,  en  remerciement  d'une  épidémie  con- 
jurée, en  action  de  grâces  pour  l'ennemi  éloigné  de  la  ville 
ou  pour  une  victoire  remportée.  Il  y  a  surtout,  en  toutes 
les  villes  de  France,  chaque  année  au  retour  du  printemps, 
la  procession  dite  de  la  Fête-Dieu.  Ce  jour-là  est  bien  celui 

(1)  Sauzay,  Histoire  de  la  persécution  religieuse  dans  le  département 
du  Douhs  de  1789  à  1801,  t.  I,  p.  13. 

(2)  Recherches  sur  la  persécution  religieuse  dans  le  département  de 
Saône-et- Loire  pendant  la  Révolution,  par  l'abbé  Bauzon,  t.  I,  p.  342. 


58       HISTOIRE   RELIGIEUSE  DE   LA  RÉVOLUTION 

OÙ  l'Ordre  ecclésiastique  étale  tout  ce  qu'il  a  de  milices, 
laisse  inventorier  tout  ce  qu'il  a  de  richesses.  Avec  les  mas- 
siers,  les  halebardiers,  les  suisses,  les  choristes,  les  musiciens, 
les  enfants  de  chœur,  les  porte-croix,  se  développent  les 
premières  magnificences.  La  marche  se  continue  avec  les 
confréries.  Toutes,  elles  sont  le  avec  leurs  bannières,  avec 
leurs  écussons,  surtout  avec  les  reliques  de  leurs  patrons; 
car  même  dans  la  décadence  de  la  foi,  il  n'en  est  guère  qui 
ne  gardent  intacte  la  dévotion  de  leurs  saints.  Elles  s'ap- 
pellent à  Limoges  la  confrérie  de  Saint -Martial,  à  Besançon 
la  confrérie  de  la  Croix,  à  Arras  la  confrérie  de  la  Sainte- 
Chandelle.  Il  y  a  les  gentilshommes,  tout  parés  d'attri- 
buts guerriers  et  groupés  sous  le  vocable  de  saint  Michel 
ou  de  saint  Georges.  Il  y  a  les  peintres,  tailleurs  d'images, 
verriers,  brodeurs,  rangés  autour  de  l'étendard  de  saint  Luc. 
Il  y  a  tous  les  corps  de  métiers,  tisserands,  couvreurs,  char- 
pentiers, cordonniers,  honorant  ceux-ci  saint  Liévin  ou 
saint  Léonard,  ceux-là  saint  Amé  ou  saint  Grépin.  Avec  leur 
infinie  variété  d'aspects,  ces  confréries  symbolisent  toutes 
les  diversités  de  la  vieille  France.  Tantôt,  comme  la  Confrérie 
des  Charitables  établie  en  Artois  pour  la  sépulture  des  morts, 
elles  foncent  de  teintes  sombres  les  éclatantes  couleurs  du 
cortège  :  tantôt  dans  les  cités  flamandes,  elles  se  montrent 
sous  leurs  riches  costumes,  robustes  et  réjouies,  dévotes 
mais  leurs  aises  sauves,  prêtes  au  banquet  non  moins  qu'à 
la  prière;  peut-être  Memling  les  cûb  dédaignées,  mais  Franz 
Hais  les  eût  trouvées  à  point  pour  son  pinceau.  Elles  défilent 
au  pied  du  beffroi  tandis  que  le  carillon  lance  ses  notes 
tour  à  tour  allègres  et  caressantes,  comme  pour  mettre  un 
peu  de  joie  sous  le  ciel  gris.  Cependant,  à  la  même  heure, 
à  l'autre  extrémité  de  la  France,  s'allongent  en  files  les 
pénitents  de  toutes  couleurs,  enveloppés  de  leurs  cagoules 
et  leurs  cierges  allumés.  Ainsi  les  voit-on,  tantôt  laissant 
flotter  leurs  rangs  dans  les  larges  espaces  de  Montpellier, 
tantôt  s'amincissant  sous  la  conduite  de  leurs   régidors. 


L'EGLISE   PRIVILEGIEE  59 

dans  les  rues  étroites  de  Perpignan.  A  la  suite  des  con- 
fréries, s'avancent  les  ordres  religieux.  Il  y  a  tous  les 
fils  spirituels  de  saint  François,  capucins,  récollets,  cor- 
deliers,  puis  les  grands  carmes  déchaussés,  puis  les  domi- 
nicains, puis  les  ordres  séculiers,  puis  toute  la  foule  des 
ordres  aujourd'hui  disparus  et  que  nous  ne  connaissons 
que  par  les  gravures.  Le  défilé  est  long,  et  pourtant  les  vieil- 
lards remarquent  des  lacunes;  ils  cherchent  en  vain  des 
yeux  d'autres  congrégations  qu'ils  ont  vues  dans  leur  jeu- 
nesse et  qui  se  sont  fondues  sous  le  souffle  du  siècle,  sous 
la  langueur  des  vocations  ou  par  les  édits  des  rois.  Après 
les  religieux,  les  chapitres  de  toute  sorte.  Parfois  les  rangs 
ne  se  sont  pas  établis  sans  peine,  car  il  règne  entre  euXcdes 
disputes  pour  les  préséances  et  des  émulations  très  aiguisées 
pour  l'antiquité  ou  les  privilèges.  Avec  les  chanoines  s'étale 
tout  ce  que  le  trésor  des  églises  conserve,  chandeliers  en 
argent  ciselé,  statuettes  d'ivoire,  châsses  gothiques,  reli- 
quaires de  la  Renaissance,  croix  processionnelles  ornées  de 
pierreries.  Eux-mêmes  apparaissent  dans  toute  la  somp- 
tuosité de  leurs  ornements  en  drap  d'or  et  d'argent,  en 
velours,  en  soierie  de  France  ou  d'Orient.  Et  toutes  ces 
pièces  d'orfèvrerie,  tous  ces  brocarts  savamment  tissus  ont 
leur  marque  d'origine.  Ils  rappellent  la  bienvenue  d'un  roi 
à  son  avènement  ou  à  son  passage,  la  reconnaissance  ou  la 
faveur  d'un  prince,  l'exécution  d'un  vœu,  l'expiation  d'une 
faute,  en  sorte  que  quiconque  reculerait  toutes  ces  mer- 
veilles retrouverait  l'histoire  de  la  province  et,  morceaux 
par  morceaux,  referait  l'histoire  de  France.  Cependant, 
à  la  pompe  religieuse  s'ajoutent  les  pompes  civiles.  La 
religion  catholique  n'est-elle  point  la  religion  de  l'Etat? 
Bien  plus,  n'est-elle  point  le  seul  culte  reconnu?  Tous  sont 
là,  conseillers  du  Parlement  ou  juges  du  présidial,  chefs 
militaires,  prévôts  des  corporations,  élus  des  villes,  magis- 
trats de  toute  sorte  qui,  à  travers  l'absolutisme  croissant 
des  princes,  figurent  les  vestiges  des  anciennes  franchLses. 


60       HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA    RÉVOLUTION 

Dans  cette  apparente  unanimité  d'hommages,  qui  pourrait 
croire  qu'il  y  ait  en  France  un  dissident?  Et  c'est  au  milieu 
de  ces  splendeurs  que  chemine,  tout  éclatant  de  pierreries, 
l'ostensoir  où  sont  enfermées  les  divines  espèces.  Par  inter- 
valles, le  cortège  s'arrête.  Au  milieu  des  tapisseries  pré- 
cieuses et  des  feuillages  se  montrent  les  reposoirs.  Souvent 
ils  sont  établis  à  la  porte  des  monastères  où  se  cachent, 
les  mains  tendues  vers  le  ciel,  les  Carmélites,  les  Annon- 
ciades,  les  Glarisses,  ces  autres  membres  de  la  grande  famille 
chrétienne.  Les  fidèles  s'agenouillent,  se  remettent  en  marche, 
s'agenouillent  encore.  Et  les  cloches  de  toutes  les  paroisses 
se  répondent,  et  les  musiques  sacrées  remplissent  l'air,  et  le 
canon  tonne.  Enfin  le  cortège,  rentrant  dans  le  sanctuaire,  y 
enroule  ses  replis.  Tandis  que  les  derniers  nuages  de  l'encens 
s'évaporent,  les  bannières  se  recouvrent,  les  armoires  du 
trésor  ressaisissent  jalousement  tout  ce  qu'elles  ont  laissé 
échapper.  Pour  qui  ne  voit  les  apparences,  l'aspect  est  celui 
d'une  Eglise  non  seulement  assurée  de  vivre,  mais  maîtresse 
et  triomphante.  Les  témoins  du  spectacle  le  gardent  en  leurs 
yeux,  mais  distraitement  et  sans  que  leur  mémoire  s'applique 
à  le  graver;  car  à  coup  sûr,  pensent-ils,  ils  reverront  l'année 
suivante  les  mêmes  magnificences;  leurs  enfants  les  verront 
après  eux,  et  nul  ne  se  doute,  nul  n'imagine  que  la  radieuse 
solennité  qui  s'achève  soit  la  revue  de  tout  ce  qui  va  mourir. 


IX 


On  a  montre  les  splendeurs.  Voici  l'envers  du  tableau. 
C'est  dans  les  villes  mêmes  où  la  religion  semble,  par  tous 
les  signes  extérieurs,  maîtresse,  qu'on  peut  mesurer  l'alan- 
guissement  vital  de  la  France  chrétienne  et  compter  les 
battements  ralentis  de  son  grand  cœur. 


L'ÉGLISE   PRIVILEGIEE  il 

On  vient  de  voir  en  certaines  cités  de  véritables  accu- 
mulations de  prêtres.  De  ces  prêtres  on  répétera  ce  qu'on  a 
dit  des  évêques,  ce  qu'on  a  dit  des  moines  :  parmi  eux  le 
libertinage  de  l'esprit,  la  dépravation  des  mœurs  sont  à  l'état 
d'infime  exception.  Qu'on  compulse  les  documents  contem- 
porains, et  l'on  s'assurera  que  les  noms  cités  avec  flétrissure 
sont  toujours  les  mêmes.  Ils  reviennent  comme  ces  figurants 
de  théâtre  qui,  à  force  de  passer  sur  la  scène,  finissent  par 
graver  l'impression  d'une  foule.  Il  faut  s'abstenir  de  cette 
illusion  grossissante  et  se  garder  de  traduire  deux  par  plu- 
sieurs, et  trois  ou  quatre  par  un  grand  nombre.  Mais  si  les 
scandales  de  conduite  furent  rares,  si  l'impiété  le  fut  plus 
encore,  on  peut  reprocher  à  beaucoup  d'ecclésiastiques, 
non  leurs  vices,  mais  l'insuffisance  de  leurs  va-tus. 

Ce  qui  s'observe,  c'est  la  désuétude  des  fonctions  sacrées. 
Les  titres  subsistent,  mais  avec  des  noms  qui  n'évoquent 
plus  que  des  services  passés.  Dans  les  grands  chapitres,  il  y 
a  un  théologal;  il  faisait  autrefois  un  cours,  il  ne  le  fait  plus  : 
il  y  a  un  écolâtre;  il  était  chargé  de  surveiller  les  écoles,  il 
ne  les  surveille  plus  que  mollement  :  il  y  a  un  grand  péni- 
tencier, mais  qui  figure  une  dignité  désormais  sans  emploi. 
Le  ministère  de  la  prédication  s'est  ralenti.  Ceux  qui 
l'exercent  revêtent  volontiers  de  formes  toutes  profanes 
l'éloquence  de  la  chaire.  On  s'abstient  de  citer  l'Ancien 
Testament,  l'Evangile,  les  Pères  de  l'Eglise.  Le  seul  ensei- 
gnement est  celui  de  la  morale,  et  d'une  morale  si  vague 
qu'elle  n'a  ni  l'efficacité  d'une  direction  ni  la  puissance  d'un 
frein.  Le  discours,  harangue  plutôt  que  sermon,  semble  à 
deux  fins,  pour  la  chaire  ou  pour  un  éloge  académique.  Les 
périphrases  se  multiplient,  cachant  comme  une  secrète  honte 
de  proclamer,  en  sa  simplicité  rude,  la  vérité  sacrée.  Dieu 
devient,  comme  dans  Rousseau,  l'auteur  divin  des  choses, 
en  attendant  qu'il  soit  VEtre  suprême.  Le  prêtre  se  dilue 
dans  l'homme  sensible,  l'apôtrè  s'absorbe  dans  l'ami  du 
progrès,  et  Jésus  se  nomme  le  législateur  des  chrétiens. 


62       HISTOIRE  RELIGIEUSE  DE  LA  RÉVOLUTION 

T«ut  ce  monde  ecclésiastique  apparaît  fort  enlacé  dans 
les  affaires  humaines.  Il  n'est  point  de  richesse  dans  l'ancien 
régime  qui  ne  soit  grevée  d'une  grande  variété  de  charges,' 
A  côté  des  redevances  ou  des  rentes  à  recevoir,  iï  y  a  les 
redevances  ou  les  contribution»  à  fournir  :  redevances  de 
blé  pour  le  séminaire,  de  vin  pour  l'hôpital,  de  cire  pour  les 
églises;  subsides  pour  les  Universités;  cotisations  imposées 
par  le  roi  pour  la  reconstruction  des  édifices  religieux  ou 
civils.  Puis  il  y  a  les  pensions,  pensions  données  ou  reçues 
et  qui,  suivant  toutes  les  bizarreries  des  donations  primi- 
tives ou  du  caprice  royal,  viennent  en  déduction  ou  en 
accroissement  des  revenus.  Enfin  il  y  a  tous  les  embarrasr 
de  perception,  tous  les  débats  pour  les  droits  seigneuriaux, 
toutes  les  discussions  pour  la  nature  des  produits  sujets  à  la 
dîme,  pour  la  quotité  de  la  dîme  elle-même.  Delà  une  gestion 
compliquée  qui  encombre  de  soucis  tout  matériels  les  riches. 
Les  pauvres  —  et  il  y  en  a  beaucoup  —  sont  encore  plus 
englués  dans  les  liens  terrestres;  car  il  s'agit  pour  eux  non 
du  superflu  mais  du  pain.  Dans  certains  petits  chapitres 
comme  ceux  de  la  Haute- Provence  où  chaque  charge  ne  rap- 
porte que  deux  ou  trois  cents  livres,  toutes  sortes  de  querelles 
s'élèvent  avec  les  ordres  religieux  pour  les  limites  des  pro- 
priétés ou  les  privilèges,  avec  les  curés  pour  les  portions  con- 
grues. On  multiplie  les  notes,  les  mémoires,  les  menaces 
d'actions  judiciaires.  Parfois  dans  la  même  corporation 
les  chanoines  titulaires  entrent  en  conflit  avec  les  pré- 
bendiers,  puis  il  arrive  qu'on  se  réconcilie  pour  se  liguer 
contre  l'évêque.  Les  avocats  du  clergé  sont  les  confidents 
de  ces  misères;  ils  les  graveront  dans  leur  souvenir  et  seront 
plus  tard  impitoyables  contre  l'Eglise,  en  ayant  vu,  non  les 
grandeurs,  mais  seulement  les  petitesses. 

En  dépit  de  ces  compétitions,  la  vie  s'écoule  assez  douce, 
au  moins  dans  les  régions  de.  richesse  moyenne  oii  les  pré- 
bendes assurent  à  leurs  titulaires  un  sort  tranquille.  Beau- 
coup de  chanoines,  de  membres  des  collégiales,  de  béné- 


L'ÉGLISE   PRIVILEGIEE  6S 

ficiers  ne  résident  pas.  Ce  qui  reste  d'entre  eux  suffit  à  peupler 
les  abords  de  la  cathédrale  ou  des  principales  églises.  Ils 
«'abandonnent  au  fil  de  leurs  jours,  fuyant  le  vice  et  volon- 
tiers faisant  le  bien.  Ils  participent  aux  offices,  assez  pour 
se  mettre  en  règle  avec  Dieu.  L'abondance  des  choses  leur 
permet  beaucoup  d'aises,  avec  des  émoluments  qui  paraî- 
traient aujourd'hui  fort  médiocres,  et  doucement  ils  se  pelo- 
tonnent en  s'abritant  contre  les  cahots.  Ils  ont  de  beaux 
livres,  les  lisent  en  gens  de  goût,  au  reposé,  comme  on  ne 
lit  plus  guère  aujourd'hui,  et  par  plaisir  désintéressé  de 
l'esprit;  puis  ils  les  replient  en  inscrivant  parfois  dans  la 
^arge,  d'une  belle  écriture  bien  tracée,  point  hâtée,  quelques 
vers  latins;  car  ils  sont  la  plupart  fort  bons  humanistes. 
Ils  font  aussi  des  vers  français,  et  souvent  d'un  tour  assez 
galant.  Cela  ne  les  empêche  pas  de  se  montrer,  à  l'occa- 
sion, jansénistes  et,  ainsi  qu'il  arrive  à  Bourges,  d'interdire 
dans  la  cathédrale  comme  trop  mondaines  les  symphonies  à 
grand  orchestre.  S'il  y  a  dans  leur  ville  une  Académie,  ils 
y  lisent  des  Mémoires,  des  Eloges,  et  en  oublient  totalement 
la  chaire  sacrée.  Ils  aiment  à  collectionner  de  beaux  meubles, 
des  tryptiques,  des  ivoires.  Volontiers  aussi  ils  sont  érudits, 
quoique  sans  la  flamme  qui  évoque  le  passé,  II  y  a  parmi  eux 
des  théologiens,  des  hébraïsants,  des  hommes  versés  dans 
l'exphcation  des  textes  sacrés;  mais  à  la  mode  de  leur 
siècle,  ils  s'appliquent  de  préférence  hors  de  leur  profession. 
On  cite  d'eux  des  mémoires  sur  les  finances,  sur  la  maladie 
de  la  vigne,  sur  la  pomme  de  terre,  sur  le  magnétisme,  sur 
les  aérostats.  Souvent,  ils  sont  dans  leur  ville  administra- 
teurs de  l'hôpital  ou  de  l'hospice  et  s'y  montrent  très  chari- 
tables. Ils  secourent  les  pauvres,  car  ils  sont  bons,  mais  ne 
vont  guère  les  chercher,  étant  de  zèle  ralenti.  L'une  des 
formes  habituelles  de  leur  charité  est  de  discerner,  soit  dans 
leur  voisinage,  soit  dans  leur  maîtrise,  quelques  enfants  d'es- 
prit délié.  De  leurs  deniers  ils  aident  leurs  études,  veillent  à 
ce  qu'on  leur  enseigne  le  grec,  le  latin,  l'art  de  déclam»,  le 


64       HISTOIRE   RELIGIEUSE  DE   LA   RÉVOLUTION 

goût  de  l'antiquité,  l'admiration  de  Brutus  surtout  ainsi 
que  la  haine  des  tyrans,  et  ne  retirent  leur  main  qu'après 
les  avoir  jetés  dans  la  vie,  vides  d'argent,  bourrés  de  rhé- 
torique, enflammés  de  désirs.  Le  plus  judicieux  de  ces  actes 
de  bienfaisance  est  celui  d'un  des.prêtres  du  chapitre  d'Arras, 
obtenant  pour  le  jeune  Robespierre  une  bourse  au  collège 
Louis-le-Grand  (1).  Les  bons  chanoines  ne  regardent  pas  si 
loin.  Ils  reçoivent  et  visitent  leurs  amis,  combinent  sagement 
leurs  jours  afin  d'y  mettre  ce  qu'il  faut  de  travail  pour  aiguiser 
la  saveur  du  repos,  et  croient  d'ailleurs  la  religion  si  puis- 
sante qu'on  peut  bien  se  permettre  quelques  hardiesses. 
Ainsi  vivent-ils,  à  la  fois  très  éclairés  et  très  aveugles,  culti- 
vant leur  esprit  et  engourdissant  leur  prévoyance,  sans 
vision  de  l'avenir  ou  fermant  les  yeux  de  crainte  de  trop 
voir.  Dans  les  vieilles  villes  cléricales,  on  retrouve  encore 
à  l'ombre  des  églises  les  demeures  où  se  sont  écoulées  ces 
existences  doucement  nuancées  d'égoïsme,  toutes  ménagées 
pour  l'étude,  mais  pour  l'étude  qui  ne  trouble  ni  les  aises 
ni  la  paix;  on  revoit  presque  intact  le  cadre  extérieur,  les 
fenêtres  à  petits  carreaux,  la  porte  massive  qui  se  verrouillait 
à  V Angélus,  le  lourd  marteau  qui  servait  d'appel,  tout  ce 
qui  atlsre  par  le  contraste  d'une  vie  qui  fut  l'antipode  de 
la  nôtre,  tout  ce  qui  plaît  par  son  aspect  archaïque,  tout  ce 
qu'il  faut  pourtant  ne  pas  trop  aimer,  car  ce  qui  sommeille 
trop  est  bien  près  de  mourir. 

Beaucoup  de  ces  prêtres  de  ville,  grands  liseurs,  ont  touché 
aux  philosophes.  L'enseignement  du  premier  âge,  les  tradi- 
tions familiales,  l'éducation  du  séminaire  ont  déposé  au  plus 
profond  de  leur  cœur  des  germes  si  tenaces  que  ces  germes 
subsistent  en  eux,  même  dans  la  poussée  des  germes  con- 
traires. Seulement,  dans  la  confusion  de  leur  esprit,  ils 
essaient  d'opérer  un  classement.  Ils  arrivent  à  séparer 
comme  par  une  cloison  étanche  ce  qu'ils  doivent  croire  pour 

(1)  J.-A.  Paris,  la  Jeunesse  de  Robespierre,  p.  21. 


L'ÉGLISE  PRIVILÉGIÉE  65 

assurer  leur  salut,  ce  qu'ils  doivent  accepter  pour  vivre  à 
l'unisson  de  la  bonne  compagnie.  Ils  adorent  les  choses 
divines  et  doucement  ils  les  sapent  ou  du  moins  les  laissent 
saper;  ils  s'enlacent  dans  les  liens  de  la  foi,  puis  s'en  déga- 
gent pour  pratiquer  de  grandes  audaces  intellectuelles,  sauf 
à  reprendre  incontinent  ces  mêmes  liens  dans  lesquels  ils 
veulent  mourir.  Ce  dédoublement  de  la  personnalité  s'ac- 
complit sans  hjrpocrisie,  sans  trahison,  mais  par  la  faiblesse 
naturelle  à  des  âmes  que  rassure  la  paix  matérielle  du  présent 
et  qui,  n'ayant  jamais  combattu,  n'ayant  jamais  imaginé 
le  péril  de  l'Eglise,  ignorent,  ignoreront  jusqu'au  jour  de 
l'épreuve  ce  qu'exige  le  devoir  viril  de  confesser  Dieu.  Donc, 
chaque  matin  à  l'autel,  le  prêtre  prie,  et  d'une  prière  très 
sincère.  Plus  tard,  il  prie  encore,  un  peu  distrait  déjà,  mais 
avec  des  lèvres  qui  veulent  louer  Dieu.  La  journée  s'avan- 
çant,  les  pensées  s'égarent  loin  des  doctrines  que  le  cœur, 
demeuré  fidèle,  professe.  Dans  l'âme  à  deux  compartiments, 
le  compartiment  sacerdotal  se  ferme  et  l'autre  s'ouvre.  C'est 
l'heure  des  lectures  téméraires,  celle  où  la  plume  compose 
les  éloges  académiques  et,  par  mode,  par  vanité  littéraire,  se 
moule  sur  la  marqpie  du  siècle.  C'est  l'heure  douce  des  entre- 
tiens, si  attirants  au  dix-huitième  siècle,  si  dangereux  aussi; 
car,  de  causerie  en  causerie,  les  vérités  traditionnelles  s'ef- 
fondrent, et  par  émiettements  si  insensibles  qu'on  ne  verra 
la  ruine  que  quand  on  ne  pourra  plus  la  réparer.  L'esprit  de 
société,  en  arrondissant  tous  les  angles,  a  émasculé  toutes  les 
vigoureuses  indignations.  Le  prêtre  se  défend  juste  assez 
pour  n'avoir  pas  trop  l'air  d'un  complice.  Puis  le  soir,  dans 
les  assemblées  de  bonne  compagnie,  il  retrouve  les  philo- 
sophes qu'il  accable  de  civilités;  et  ceux-ci  se  déclarent  eux- 
mêmes,  avec  un  surcroît  d'embrassement,  leur  très  humble 
serviteur. 

Parmi  les  assemblées,  il  en  est  de  particulièrement  sus- 
pectes. Au  dix-huitième  siècle,  dans  la  plupart  des  villes  de 
quelque  importance,  se  sont  établies  des  loges  maçonniques. 


66       HISTOIRE  RELIGIEUSE  DE   LA  RÉVOLUTION 

Les  appellations  ne  varient  guère  :  elles  se  nomment  Végalité, 
la  sincérité,  la  parfaite  union  ou  bien  encore  la  parfaite 
amitié.  On  y  mange,  on  y  boit,  on  y  lit  des  vers,  on  y  fait  de 
la  musique,  on  y  quête  pour  les  indigents  :  tel  est  le  côté  le 
plus  extérieur,  celui  que  le  public  est  admis  à  regarder  (1). 
Le  programme  est  de  ne  point  parler  de  religion;  seulement 
on  ne  cesse  de  flétrir  la  superstition,  et  on  englobe  sous  ce 
vocable  tout  ce  que  la  vénération  des  hommes  a  proclamé 
sacré.  De  la  sorte  tout  s'élague  jusqu'à  ne  plus  laisser  sub- 
sister, suivant  l'expression  d'un  contemporain,  que  le 
théisme  dans  toute  sa  simplicité  (2).  En  ces  réunions,  qui  se 
fût  attendu  à  rencontrer  des  prêtres?  On  en  voit  pourtant 
quelques-uns,  tant  est  extraordinaire  la  confusion  des  choses! 
A  Béthune,  plusieurs  prêtres  font  partie  de  la  loge  (3).  A 
Arras,  un  oratorien,  le  Père  Spitalier,  en  est  un  des  digni- 
taires (4).  Au  Mans,  des  chanoines  de  Saint-Pierre  de  la  Cour 
comptent  parmi  les  maçons  (5).  A  Besançon,  on  note,  parmi 
les  affiliés,  des  bénédictins,  des  bernardins,  un  carme,  cinq 
chanoines  du  chapitre  de  Saint-Jean;  en  la  même  ville  l'un 
des  chanoines  de  la  collégiale  de  la  Madeleine  est  secrétaire 
d'une  des  loges  (6).  Parmi  les  évêques,  il  en  est  qui  s'indi- 
gnent :  tel  M.  Gonen  de  Saint-Luc,  évêque  de  Quimper,  qui 
reproche  avec  véhémence  à  un  certain  cordelier  qu'on 
appelle  le  Père  Etienne  son  affiliation.  Mais  le  Père  Etienne 
trouve  un  défenseur  dans  la  personne  de  M.  de  Gonzie,  ar- 
chevêque de  Tours.  Le  15  juillet  1778,  ce  prélat,  très  libéré 
de  préjugés,  écrit  à  M.  de  Brienne,  un  autre  archevêque  : 


(1)  MSBCIBB,  Tableau  de  Paris,  t.  V,  chap.  585. 

(2)  Arnault,  Souvenirs  d'un  sexagénaire,  t.  I,  p.  149. 

(3)  Beghes,  Béthune  pendant  la  Révolution,  p.  46. 

(4)  Derambcoubt,  Le  Clergé  du  diocèse  d' Arras  pendant  la  Révolution, 
t.    I,   p.    286. 

(5)  Dom.  PlOLlN,  Histoire  du  diocèse  du  Mans  pendant  la  Révolution, 
t.    I,    p.    6. 

(6)  Sauzay,  Histoire  de  la  persécution  religieuse  dans  le  département 
du  Doubs  de  1189  à  1801,  t.  I,  p.  12  et  passim. 


L'ÉGLISE  PRIVILÉGIÉE  67 

«  Il  m'a  paru  tr^  plaisant  que  le  grand  reproche  du  sei- 
gneur Saint-Luc  contre  ce  religieux  est  qu'il  est  franc- 
maçon.  »  Et  il  ajoute,  avec  tout  le  dédain  méprisant  d'un 
prélat  de  cour  pour  un  évêque  arriéré  de  la  Bretagne  bre- 
tonnante  :  «  Suivant  lui,  franc-maçonnerie  et  impiété  sont 
même  chose  (1).  » 

Ces  sortes  d'affiliations  sont  rares,  et  c'est  à  titre  d'excep- 
tion, d'exception  d'ailleurs  très  suggestive,  qu'on  les  rap- 
porte ici.  Au  milieu  de  leur  apparente  puissance,  beau- 
coup d'évêques  ont  des  réveils  pleins  d'anxiété.  En  1762, 
dans  l'assemblée  du  clergé,  ils  déplorent  «  l'affaiblissement 
de  la  foi  et  la  licence  des  écrits  (2)  ».  En  1775,  ils  renouvellent 
l'expression  de  leurs  alarmes  (3).  En  1780,  en  un  mémoire  au 
roi,  ils  réclament  —  ce  sont  leurs  propres  paroles  —  un 
«  nouveau  règlement  sur  toute  la  manutention  de  la  librairie 
concernant  la  religion  et  les  mœurs  (4)  ».  Entre  temps,  ils  se 
plaignent  que  les  conciles  provinciaux  soient  interdits,  que 
certains  ordres  religieux  soient  supprimés.  En  1782,  par 
l'organe  de  M.  du  Lau,  archevêque  d'Arles,  ils  énumérent 
derechef  toutes  leurs  doléances.  Le  prélat  dénonce  un  nou- 
veau dogme,  celui  de  «  l'indépendance  de  toute  autorité  ». 
Il  signale  la  diffusion  publique  des  «  œuvres  entières  et  com- 
plètes de  Voltaire  et  de  J.-J.  Rousseau  ».  Il  se  plaint  que  les 
écrits  licencieux,  non  seulement  circulent  dans  les  cam- 
pagnes, mais  soient  jetés  la  nuit  par  des  mains  inconnues 
«  jusque  dans  les  enclos  des  monastères  de  filles  ».  Il  demande 
qu'à  l'édit  de  1757  sur  la  presse,  inefficace  par  l'excès  même 
de  sa  rigueur,  soit  substitué  un  système  de  sévérités  gra- 
duées,  moins  inapplicables  parce   qu'elles  seront  un  peu 

(1)  V.  Charles  GÉREN,  La  Commission  des  Réguliers.  (Revue  des  ques 
lions  historiques,  juillet  1875,  p.   113.) 

(2)  Discours  de  l'archevêque  de  Narbonne  au  roi  le  9  mai  1762.  {Procès- 
verbal  de  l'assemblée  du  Clergé,   17flB.) 

(3)  Procès-verbal  de  l'assemblée  du  Clergé,  1775,  p.  259,  1047-1048 
et   passim. 

(4)  Procès-verbal  de  l'assemblée  du  Clergé,  1780,  p.  335l 


68       HISTOIRE   RELIGIEUSE  DE   LA   RÉVOLUTION 

moins  inhumaines.  Telle  est  l'expression  des  alarmes  et  des 
vœux  de  l'épiscopat  (1).  Dans  les  cahiers  rédigés  pour  les 
Etats  généraux,  on  retrouvera,  par  endroits,  les  mêmes 
plaintes,  et  poussées  jusqu'à  l'effarement.  Mais  tout  manque 
pour  le  combat. 

Tout  d'abord,  c'est  en  vain  qu'on  cherche  un  chef.  Il  y  a 
dans  le  haut  clergé  beaucoup  d'hommes  distingués,  mais 
c'est  tout.  Donc  on  se  consume  en  efforts  partiels.  —  Aux 
ministres  on  adresse  des  remontrances  écoutées  avec  res- 
pect, éludées  avec  obstination.  —  On  publie  des  mande- 
ments pour  interdire  la  lecture  des  philosophes.  —  En  1775, 
on  essaie  de  patronner  et  d'étendre  une  association  de  théo- 
logiens et  de  gens  de  lettres  qui  ont  entrepris  avec  l'abbé 
Guénée,  le  seul  notable  d'entre  eux,  de  combattre  l'incré- 
dulité. En  1782,  on  souscrit  une  somme  de  40  000  livres  pour 
rééditer,  après  les  œuvres  de  Bossuet,  celles  de  Fénelon. 
On  recommande  à  la  munificence  du  ministre  de  la  feuille 
les  écrivains  défenseurs  de  la  bonne  cause.  On  décide  d'ac- 
corder sur  les  fonds  du  clergé  six  pensions  de  1  000  livres  et 
deux  de  600  livres  à  six  ecclésiastiques  et  à  deux  laïques 
recommandables  par  leur  zèle  pour  la  religion.  —  Ainsi  essaie- 
t-on  de  boucher  quelques  brèches  aussitôt  rouvertes  que 
fermées. 

L'impuissance  naît  encore  moins  de  la  faiblesse  du  clergé 
que  de  la  force  extraordinaire  de  l'ennemi.  L'ennemi,  ce 
sont  les  philosophes.  Or  les  philosophes,  ils  sont  partout, 
ils  s'insinuent  partout;  par  soixante  ans  de  prédications  et 
d'efforts,  ils  ont  façonné  la  société  à  leur  imagé.  Ils  ont  pour 
eux,  à  des  degrés  divers,  les  bourgeois  envieux  du  haut 
clergé,  les  légistes  favorables  par  tradition  à  quiconque 
abaisse  l'Eglise,  les  grands  seigneurs  à  qui  ils  dédient  leurs 
livres  et  qui  en  retour  leur  sourient,  les  hébergent,  les  pen- 
sionnent, les  prennent,  en  cas  d'audace  trop  compromet- 

(1)  Procès-verbal  de  l'assemblée  du  Clergé,  1782,  p.  86-90,  110-111, 
166  et  passim. 


L'ÉGLISE   PRIVILEGIEE  69 

tante,  sous  leur  protection.  Les  petits  gentilshommes,  bien 
que  très  chrétiens  au  fond  de  l'âme,  se  hasardent  à  monnayer 
leurs  plaisanteries  dans  les  disputes  contre  l'abbé  du  voi- 
sinage ou  contre  le  curé.  Les  jansénistes,  qui  les  condam- 
nent au  Parlement,  les  lisent  avec  scandale  mais  avec  dé- 
lices, tant  leurs  rancunes  se  trouvent  bien  vengées!  Dans 
les  salons,  dans  lei  cercles,  ils  sont  les  maîtres  de  la  causerie. 
Ils  ont  accaparé,  comme  par  un  trust  formidable,  toute  la 
littérature,  et  quiconque  s'élève  contre  eux  est  condamné 
comme  Fréron  au  ridicule  ou  Gilbert  à  l'abandon.  Leurs  doc- 
trines ont  pour  instrument  de  propagande  et  comme  pour 
véhicule  une  langue  limpide,  alerte,  tour  à  tour  pétillante  de 
malice  et  brûlante  de  passion,  en  sorte  que  leurs  adversefires 
eux-mêmes,  enlacés  par  le  plaisir  de  l'esprit,  deviennent  par 
degrés  et  inconsciemment  les  tributaires  de  leurs  pensées. 
Ils  ont  eu,  en  1778,  quand  Voltaire  est  venu  à  Paris,  leur 
fête  inoubliable,  vraie  fête  de  l'incrédulité  canonisée.  Les 
gens  en  place,  les  ministres  les  grondent,  mais  leur  sourient 
et  craignent  moins  d'enfreindre  les  lois  que  d'encourir  leur 
colère.  Contre  les  philosophes  il  n'y  a  vraiment  qu'un  homme, 
le  roi,  mais  indécis  autant  que  bon,  médiocre  autant  que 
pieux,  ayant  surtout  la  défiance  de  lui-même  en  attendant 
que  l'expérience  de  la  vie  lui  inspire  la  défiance  d'autrui. 

Donc  l'inégalité  de  la  lutte  paralyse  la  lutte  même.  On 
essaie  de  se  rassurer  et,  à  force  de  se  tromper  soi-même,  on 
y  parvient.  Certaines  apparences  autorisent  les  illusions. 
Le  désordre  des  idées  n'engendre  aucun  désordre  matériel, 
et  tout  se  désagrège  en  un  chaos  tranquille.  Le  peuple, 
croyant  encore,  garde  toutes  les  augustes  servitudes  que 
déjà  les  grands  ont  secouées.  Il  semble  que  les  audaces  soient 
purement  intellectuelles  et  que  les  gens  du  bon  ton,  seuls 
vraiment  émancipés,  puissent  à  volonté  ressaisir  tout  ce  qui 
ne  s'est  pas  encore  échappé  de  leur  cercle.  II  y  a  des  appro- 
ches d'orage  qui  ont  ces  grands  aspects  de  calme.  Un  à  un 
tous  les  grands  artisans  de  démolition  sont  morts.  Voltaire 


70       HISTOIRE   RELIGIEUSE  DE  LA  RÉVOLUTION 

et  Rousseau  en  1778,  Gondillac  en  1780,  d'Alembert  en  1783, 
Diderot  en  1784,  Mably  en  1785.  Un  seul  demeure,  l'abbé 
Raynal,  dévoré  de  pressentiments  qu'il  n'ose  publier.  Les 
livres  contre  l'Eglise  sont  plus  rares,  et  les  optimistes  pren- 
nent pour  accalmie  ce  qui  est  dédain  d'un  ennemi  jugé 
abattu.  Le  17  juill&t  1787,  M.  de  Montmorin,  ministre  des 
affaires  étrangères,  attentif  à  calmer  les  inquiétudes  du  pape, 
écrit  au  cardinal  de  Bernis,  ambassadeur  à  Rome  :  «  On  ne 
lit  presque  plus  les  livres  contre  la  religion  depuis  la  mort  de 
Voltaire,  et  on  n'en  fait  plus  (1).  »  Ainsi  raisonnent  les  im- 
prévoyants. —  D'autres  sont  trop  perspicaces  pour  se  payer 
de  vains  espoirs,  mais,  convaincus  de  leur  impuissance,  s'en- 
ferment dans  la  pieuse  sollicitude  de  leur  salut  éternel,  et 
avec  une  sécurité  douce  quoique  un  peu  frissonnante,  se 
blottissent  au  lieu  où  le  sort  les  a  placés.  Cette  crise,  d'ail- 
leurs, la  verront-ils  jamais?  Chanoines  des  cathédrales,  cha- 
pelains des  collégiales,  prieurs  des  monastères  calculent  si- 
lencieusement le  nombre  de  leurs  jours,  mesurent  les  étapes 
continues  mais  lentes  de  l'incrédulité  qui  grandit.  Sous  les 
arceaux  où  ils  ont  tant  de  fois  prié,  dans  les  stalles  où  ils 
psalmodient,  ils  pressentent  vaguement  qu'ils  n'auront  point 
de  successeurs.  Ayant  effleuré  ces  pensées  mélancoliques,  ils 
les  secouent  comme  soucis  inutiles,  et  dans  un  engourdis- 
sement qu'on  peut  appeler  à  volonté  résignation  ou  égoïsme 
—  car  il  est  l'un  et  l'autre  —  ils  remettent  à  Dieu  le  soin  de 
modérer  ou  de  prévenir  une  crise  qui,  sans  doute,  n'éclatera 
que  sur  leur  tombeau. 


Dans  l'alanguissement  où  elle  était  tombée,  l'Eglise  au- 
rait pour  la  racheter  deux  grandes  choses  :  d'abord  l'esprit 

(1)  Archives  du  ministère  des  affaires  étrangères. 


L'ÉGLISE  PRIVILÉGIÉE  71 

de  charité,  demeuré  très  vivace  en  dépit  de  toutes  les  dé- 
viations; puis  l'esprit  de  ferveur  qui,  presque  partout  vacil- 
lant, gardait  sa  pure  flamme  dans  le  cœur  des  vierges  con- 
sacrées à  Dieu. 

Le  christianisme  avait  été  fondé  sur  la  charité.  A  travers 
la  décadence  elle  subsistait.  C'était  la  divine  estampille  posée 
par  Jésus  sur  son  oeuvre;  et  on  la  retrouvait,  sous  les  souil- 
lures humaines,  comme  sur  une  monnaie  on  retrouve,  sous 
le  grattage  de  la  rouille,  l'effigie  du  roi  qui  l'a  frappée. 

Je  vois  parmi  las  évêques,  parmi  les  prêtres,  quelques  in- 
crédules quoique  en  petit  tnombre,  quelques  débauchés 
quoique  en  petit  nombre  aussi,  en  outre  beaucoup  de  tiédes, 
beaucoup  d'hommes  dévoyés  dans  la  politique,  englués  ^ans 
les  intrigues  de  cour,  travaillés  d'orgueil,  insolents  de  faste, 
enivrés  de  délices.  Je  n'en  sais  point  qui  ait  oublié  la  loi  de 
l'Evangile  au  point  de  se  montrer  sciemment,  délibérément 
dur  envers  les  pauvres. 

Il  n'en  est  pas  d'impitoyables;  il  en  est  au  contraire  beau- 
coup qui,  même  en  cette  décadence,  accomplissent  magni- 
fiquement la  charité  C'est  M.  de  Juigné,  archevêque  de 
Paris,  dont  les  revenus  n'ont  d'égal  que  l'abondance  de  ses 
aumônes;  c'est  M.  de  La  Rochefoucauld,  évêque  de  Beau  vais, 
qui,  au  dire  de  ses  adversaires  eux-mêmes,  a  «  le  cœur  aussi 
grand  que  la  naissance  »;  c'est  M.  de  Partz  de  Pressy,  évêque 
de  Boulogne,  mort  à  la  veille  de  la  Révolution,  et  laissant  de 
sa  bienfaisance  des  souvenirs  qui,  longtemps  après  lui,-  se 
retrouveront  dans  la  bouche  des  vieillards.  M.  de  Beausset, 
évêque  d'Alais,  est  béni  pour  sa  charité,  non  seulement  par 
les  catholiques,  mais  par  les  protestants.  M.  de  Fumel, 
évêque  de  Lodève,  porte  sur  les  pauvres  ses  premières  sol- 
licitudes et  fait  venir  dans  sa  ville  épiscopale  les  filles  de 
Saint- Vincent-de-Paul  a  pour  donner,  dit-il,  des  mères  aux 
enfants  qui  n'en  ont  plus  ».  De  M.  de  Durfort,  archevêque  de 
Besançon,  on  dit  que  son  train  est  celui  d'un  bourgeois,  mais 
que  ses  largesses  sont  celles  d'un  prince.  La  Provence,  qui  a 


72       HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA  RÉVOLUTION 

SCS  évêques  politiques,  a  aussi  ses  saints  évoques  :  tel  M.  de 
Vareilles,  évêque  de  Gap,  parcimonieux  pour  lui-même  au- 
tant que  large  pour  autrui;  tel  M.  du  Tillet,  évêque  d'Orange, 
attentif  à  se  réduire  au  strict  nécessaire,  toujours  en  quête 
des  malades,  des  prisonniers,  des  pauvres  honteux,  des  in- 
firmes, et  qui,  dans  l'un  des  bureaux  des  Etats  généraux, 
demandera  que  le  haut  clergé,  uni  à  la  noblesse,  prenne  à  sa 
charge  l'acquittement  de  la  dette  publique  (1).  A  Noyon, 
on  calcule  que  l'un  des  derniers  évêques,  M.  de  Bourzac,  a, 
durant  son  épiscopat,  donné  aux  pauvres  25  000  livres 
chaque  année  (2).  A  Amiens,  M.  de  Machault,  quoique  dur 
d'aspect  et  peu  abordable  à  son  clergé,  multiplie  dans  son 
diocèse  les  fondations  bienfaisantes  :  il  institue  un  bureau  de 
charité  pour  prêts  gratuits  sur  gages;  il  entretient  des  écoles 
pour  les  filles  indigentes;  il  tente  d'organiser  l'assurance 
mutuelle  contre  l'incendie  et,  en  attendant,  distribue  d'abon- 
dants secours  aux  sinistrés  (3).  Quelques-uns  ne  se  conten- 
tent pas  de  donner  leur  or,  mais  se  donnent  eux-mêmes. 
Dans  un  incendie,  l'archevêque  d'Auch,  M,  d'Apchon,  ar- 
rache lui-même  un  enfant  aux  flammes  (4).  Pendant  une 
inondation,  M.  de  la  Ferronnays,  futur  évêque  de  Bayonne, 
s'élance  au  secours  d'un  jeune  homme  qui  se  noie  et  le 
ramène  au  rivage;  ce  qui  fait  dire  au  roi  ce  bon  mot,  répété 
aussitôt  par  les  courtisans  :  «  M.  de  la  Ferronnays  va  à  l'eau 
comme  son  frère  va  au  feu!  » 

Les  chanoines  des  chapitres,  même  dans  leur  relâchement, 
gardent,  eux  aussi,  les  plus  nobles  traditions  de  charité. 
Qu'il  suffise  de  rapporter  quelques  témoignages,  entre  un 
grand  nombre.  A  Toulouse,  le  chapitre  de  Saint-Gernin  ne 
manifeste,  dit-on,  «  son  opulence  que  par  l'abondance  de  ses 

(1)  BoNNEL,  Notice  biographique  sur  Guillaume  du  Tillet,  évêque 
d'Orange,  passim. 

(2)  Adresse  des  officiers  municipaux  de  la  commune  de  Noyon,  mai  1790. 
{Archives  nationales,  AD""',  carton  31.) 

(3)  Le  Sueur,  Le  Clergé  picard  pendant  la  Révolution,  t.  I,  p.  19-21. 

(4)  Bachaumont,  Mémoires  secrets,  31  mai  1781,  t.  XVII,  p.  199. 


L'ÉGLISE   PRIVILÉGIÉE  73 

secours  aux  pauvres  »;  tout  récemment  il  a  établi  et  doté  l'insti- 
tution des  sœurs  grises  (1).  En  Bourgogne,  on  voit  des  cha- 
noines créer  une  filature  de  coton  pour  procurer  du  travail  aux 
pauvres,  et  consacrer  une  partie  de  leur  patrimoine  à  l'établis- 
sement des  frères  de  la  doctrine  chrétienne.  A  Amiens,  l'hôpital 
général  est  alimenté  en  partie  par  la  générosité  du  chapitre.  A 
Noyon,  les  chanoines  ont,  de  1730  à  1789,  donné  ou  légué  plus 
de  200  000  livres  à  l'hôpital,  ce  qui  a  permis  de  porter  le  nombre 
des  lits  disponibles  de  37  à  134;  en  outre,  grâce  à  leurs  libéra- 
lités, les  pauvres  honteux  ont  été  assistés,  les  frères  de  la  doc- 
trine chrétienne  ont  été  installés,  des  sœurs  pour  les  malades 
ont  été  établies,  des  ateliers  de  bienfaisance  ont  été  créés  (2). 
Les  monastères  déclinent  et  se  dépeuplent.  Pourtant, 
parmi  les  gens  des  villes,  parmi  les  paysans  surtout,  une  habi- 
tude subsiste,  celle  de  se  tourner,  aux  heures  de  détresse, 
tout  d'abord  vers  l'abbaye.  Les  secours  sont  plus  ou  moins 
abondants,  suivant  les  ressources,  suivant  les  commenda- 
taires;  mais  il  est  inouï  que  les  requêtes  aient  été  repoussées. 
En  cas  de  récolte  compromise  par  la  grêle,  l'inondation,  la 
sécheresse,  les  religieux  allègent  les  redevances  de  leurs  te- 
nanciers; puis  ils  soulagent  les  ménages  pauvres  en  distri- 
buant des  farines,  en  pourvoyant  à  l'acquittement  des  im- 
pôts, en  fournissant  des  semences.  Un  incendie  éclate-t-il? 
Ils  accourent  avec  leurs  frères,  leurs  serviteurs,  et  parfois 
réussissent  à  le  circonscrire;  que  si  la  ruine  est  irrémédiable, 
c'est  souvent  à  leurs  frais  que  s'élèvent  les  reconstructions. 
Ils  prennent  presque  entièrement  à  leur  compte  certaines 
charges  publiques;  c'est  ainsi  qu'ils  logent  très  fréquemment 
toutes  les  troupes  de  passage.  Ici  les  religieux  entretiennent 
les  écoles,  là  ils  paient  la  pension  des  orphelins  ou  pourvoient 
aux  frais  d'apprentissage.  Telle  abbaye  secourt,  dit-on,  12 

{\)  Pétition  des  habitants  de  Toulouse  en  faveur  du  chapitre  de  Saint-Cernin, 
avril  1790.  (Archives  nationales.  Papiers  du  comité  ecclésiastique,  carton  50.) 

(2)  Adresse  des  officiers  municipaux  de  Noyon,  mai  1790.  (Archives 
nationales,   AD"^",   carton    31.) 


74       HISTOIRE   RELIGIEUSE  DE  LA   RÉVOLUTION 

OU  1  500  pauvres;  telle  autre  habille  tous  les  enfants  indigents 
du  voisinage.  Dans  les  cartons  dos  archives,  on  peut  lire  les 
lettres,  les  adresses  qui  attestent  cette  bienfaisance.  Les  moines 
sont  «  la  Providence  des  pauvres  »;  ils  sont  les  «  nourriciers  des 
indigents  ».  Telle  est  la  formule  qui  se  retrouve  partout,  et  pour 
être  complet,  il  faudrait  la  redire  deux  ou  trois  cents  fois  (1). 
A  la  veille  de  la  Révolution,  le  rigoureux  hiver  de  1788 
à  1789,  en  provoquant  une  grande  recrudescence  de  toutes 
les  misères,  provoqua  aussi  une  grande  explosion  de  charité. 
C'est  de  l'Eglise  que  vinrent  les  plus  abondants  secours.  A 
Paris,  M.  de  Juigné,  pour  donner  davantage,  contracta  un  em- 
prunt de  400  000  livres  sous  la  garantie  de  son  frère.  M.  du 
Lau,  archevêque  d'Arles,  prit  l'initiative  des  souscriptions 
publiques.  A  Aix,  M.  de  Boisgelin  promit  100  000  livres,  puis 
fît  arriver  le  blé,  et,  par  un  miracle  de  prestige,  obtint  même 
du  peuple  qu'il  reportât  aux  greniers  publics  les  grains  pré- 
cédemment enlevés.  A  Béziers  M.  de  Nicolaï,  à  Evreux  M.  de 
Narbonne-Lara  firent  livrer  le  blé  à  bas  prix  et  payèrent  la 
différence  aux  marchands.  M.  de  Gastries,  évêque  de  Vabres, 
établit  dans  sa  petite  ville  épiscopale  un  grenier  d'abon- 
dance (2).  Beaucoup  d'abbayes,  surtout  dans  l'Ile-de-France 
et  la  Champagne  où  le  mal  fut  le  plus  grand,  dépktyèrent  une 
bienfaisance  pareille;  et  si  on  limite  les  citations,  ce  n'est  point 
par  épuisement  de  la  matière,  mais  par  nécessité  d'abréger. 


XI 


Près  de  Dieu,  l'Eglise  de  France,  malade,  mais  point 
jusqu'à  mourir,  aurait  surtout  pour  plaider  sa  cause  les 
vertus  de  ses  religieuses. 

(1)  V.  Archives  nationales.  Papiers  du  comité  ecclésiastique,  D"^,  car- 
tons 14,  15  et  passim. 

(2)  V.  l'abbé  Sigabd,  L'ancien  Olergé  de  France,  t.  I,  p.  494-497. 


L'ÉGLISE   PRIVILÉGIÉE  75 

Elles  sont  environ  35  000.  Trois  mille  d'entre  elles  appar- 
tiennent aux  abbayes  ou  aux  chapitres  de  chanoinesses. 
Celles-là  ne  remplissent  peut-être  qu'une  mission  incom- 
plète, bien  que  la  plupart  puissent  invoquer  une  origine 
auguste,  les  souvenirs  d'antiques  services,  des  traditions  de 
charité  qui  ne  se  sont  pas  perdues,  un  esprit  de  foi  qui  se 
retrouvera  dans  l'épreuve.  Mais  que  dire  des  32  000  autres! 
En  ces  32  000  cœurs  de  vierges  s'est  conservé  dans  sa  pureté 
primitive  tout  ce  que  l'Evangile  a  fait  jaillir  de  vertus. 

L'Evangile  a  dit  :  «  Allez  et  enseignez  »;  et  les  saintes  reli- 
gieuses enseignent.  On  peut  dire  que  tout  l'enseignement 
des  filles  repose  sur  elles;  car,  en  dehors  d'elles,  il  n'y  a  que 
choses  négligeables  ou  rudimentaires.  Eles  sont  dans  totfte 
la  France  13  ou  14  000  vouées  à  l'instruction.  Les  plus 
nombreuses  sont  les  Ursulines.  Celles-ci  ont  pénétré  dans 
toutes  les  régions  et  jusque  dans  les  plus  humbles  bourgades. 
On  les  retrouve  dans  le  diocèse  d'Autun  à  Flavigny,  à  Mar- 
cigny,  à  Saulieu,  à  Vitteau,  à  Bourbon-Lancy,  dans  le  dio- 
cèse de  Grenoble  à  Vif,  à  TuUins,  à  Bourg-d'Oisans,  dans  le 
diocèse  de  Fréjus  à  Lorgnes,  à  Barjols,  à  Pignans,  à  Aups, 
dans  le  diocèse  de  Mende  à  Monistrol,  à  Saugues,  au  Malzieu. 
Enfants  aisées,  enfants  indigentes,  toutes  viennent  à  elles. 
Aux  unes  comme  aux  autres,  avec  une  humble  et  magnifique 
égalité  chrétienne,  elles  communiquent  tout  ce  qu'elles 
savent  :  la  science  de  Dieu,  et,  avec  elle,  la  science  d'être 
honnête  et  heureux,  puis,  dans  une  proportion  modeste  mais 
suffisante  pour  un  destin  modeste  aussi,  la  science  humaine. 
Le  nombre  des  institutrices  suppose  des  écoles  très  fréquen- 
tées et,  pour  chaque  enfant,  des  soins  individuels  très  vigi- 
lants :  dans  certaines  écoles  de  petites  villes,  notamment 
dans  les  diocèses  d'Autun  et  de  Grenoble,  on  compte  jus- 
qu'à 15  et  même  jusqu'à  20  religieuses  (1).  On  accourt  des 
villages  voisins,  et  les  bonnes  sœurs  se  rappellent  ces  paroles 

(1)  Archives  nationales.  Papiers  du  comité  ecclésiastique,  D*",  Décla- 
ration des  religieuses. 


76       HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

de  l'Evangile  :  «  J'ai  compassion  de  ce  peuple,  je  ne  veux  pas 
qu'il  tombe  en  défaillance  sur  le  chemin  »;  aussi,  à  beaucoup 
d'enfants  venues  de  loin,  elles  donnent  le  repas  du  milieu  du 
jour.  Cependant  elles  sont  pauvres.  Ce  n'est  pas  que  cha- 
cune d'elles  n'apporte  une  petite  dot;  mais  ce  modeste  ap- 
port se  consacre  aux  fondations  "houvelles.  A  Besançon,  on 
calcule  qu'elles  ont  en  moyenne  pour  chacune  150  livres  par 
an.  A  Ornans,  elles  ont  un  revenu  net  de  1  104  livres  (1). 
A  Pamiers,  elles  se  partagent  à  dix  1  692  livres  (2).  —  A  côté 
des  Ursulines,  combien  d'autres  ordres  enseignants!  En 
un  coin  do  Lorraine  est  née,  de  l'inspiration  du  bienheureux 
Pierre  Fourier,  la  congrégation  des  Filles  de  Notre-Dame. 
Elle  s'est  étendue  par  rayonnement  dans  les  diocèses  de 
Toul,  de  Nancy,  de  Metz;  puis  elle  s'est  propagée  plus  au 
sud,  vers  Lyon,  vers  Belley.  Certains  ordres,  contemplatifs 
par  l'objet  principal  de  leur  institut,  donnent  aussi  l'instruc- 
tion :  telles  les  Dominicaines,  telles  les  Clarisses  qui  s'ap- 
pliquent surtout  à  perfectionner  le  travail  de  l'aiguille.  Puis 
il  y  a  la  foule  des  ordres  locaux,  les  Sœurs  de  l'Union  chré- 
tienne dans  le  Poitou,  les  Filles  de  la  Foi  dans  le  Sarladais, 
les  Dames  Noires  à  Montauban. 

L'Evangile  a  dit  :  «  Tout  ce  que  vous  ferez  pour  le  plus 
petit  d'entre  vous,  c'est  à  moi  que  vous  le  ferez.  »  Les  reli- 
gieuses ont  gravé  dans  leur  cœur  cette  parole.  Au  ministère 
de  l'enseignement,  elles  joignent  celui,  plus  haut  encore,  de 
soulager  la  misère.  Huit  ou  neuf  mille  d'entre  elles  se  sont 
faites,  avec  toute  l'allégresse  du  sacrifice  volontaire,  les  ser- 
vantes de  ceux  qui  souffrent. 

I  Au  premier  rang  de  ceux  qui  souffrent  il  y  a  les  enfants 
sans  mère.  Dans  les  tableaux  qui  seraient  dressés  plus  tard 
et  qui  sont  conservés  aux  archives,  se  trouve,  en  presque 
tous  les  diocèses,  une  ou  plusieurs  maisons  qui  ont  pour 
destination  principale  ou  accessoire  de  fournir  un  asile  aux 

(1)  Archives  nationales.  Papiersdu  Comité  ecclésiastique,  D"",  carton  81. 

(2)  Ibid.,  D«",  carton  17. 


L'EGLISE  PRIVILÉGIÉE  77 

orphelins  ou  aux  abandonnés.  Les  plus  malheureux  sont 
aussi  les  plus  chers.  Une  sollicitude  plus  tendre  suit  et  sur- 
veille l'éducation,  l'apprentissage  des  enfants  trouvés.  En 
plusieurs  lieux,  notamment  à  Besançon,  les  religieuses  hos- 
pitalières ajoutent  à  leurs  vœux  un  vœu  complémentaire, 
celui  de  o  dévouement  particulier  aux  pauvres  enfants  illé- 
gitimes reçus  dans  la  maison  (1)  ». 

Après  les  enfants,  les  malades.  Les  religieuses  les  soignent 
dans  les  hôpitaux,  suppléant  do  leur  mieux  à  tout  ce  qui 
manque  du  côté  de  la  science,  du  côté  de  l'hygiène.  Outre 
les  ordres  liés  par  des  vœux,  il  y  a,  en  grand  nombre,  de 
pieuses  congrégations  locales,  vouées  au  même  ministère  : 
telles  sont,  au  diocèse  de  Langres,  les  Filles  de  la  Provi- 
dence (2).  Il  y  a  aussi  les  religieuses  qui  vont  de  maison  en 
maison,  faisant  le  ménage  des  infirmes,  visitant  à  domicile 
les  malades,  les  pansant,  les  veillant;  telles  sont  les  sœurs 
grises.  Puis  il  y  a  les  sœurs  noires  qui,  toujours  sur  pied, 
mendient  aux  portes  des  riches  pour  les  indigents,  pour  ceux 
qui  souffrent  et  que,  dans  le  nord  de  la  France,  on  appelle  les 
filles  du  pain  pour  Dieu.  Il  y  a,  en  Bourgogne,  les  sœurs  qui 
préparent  la  soupe  des  ouvriers  sans  famille  ou  des  impo- 
tents, la  leur  portent  au  milieu  du  jour,  et  qui  sont  dites 
sœurs  de  la  marmite.  II  y  a  encore  d'autres  sœurs  qui  prêtent 
le  linge,  le  raccommodent,  confectionnent  les  bandes  de  toile 
pour  les  blessés  et  que,  dans  le  diocèse  d'Angoulême,  on 
nomme  les  lingères  des  pauvres. 

Ces  servantes  de  toutes  les  misères  humaines  se  piquent 
en  général  de  ne  rien  coûter.  Elles  ne  sollicitent  d'autre  pri- 
vilège que  celui  de  la  première  place  dans  la  peine.  Souvent, 
dans  les  hôpitaux,  elles  réclament  le  logement,  de  quoi  se 
vêtir,  et  rien  de  plus.  Parfois,  loin  de  demander,  elles  donnent. 
Ainsi  font-elles  à  Angoulême  où  elles  desservent,  dans  la 
ville  l'Hôtel-Dieu  ou  hôpital  des  malades,  hors  de  la  ville 

(1)  Archives  nationale.".  Papiers  du  comité  ecclésiastique,  D"*,carloQ  2. 

(2)  /iid.,  D»'Scailonl2. 


78       HISTOIRE   RELIGIEUSE  DE   LA   RÉVOLUTION 

l'hospice  général.  Elles  se  nourrissent  avec  le  produit  de  leur 
petite  dot.  Quand  elles  meurent,  la  moitié  de  la  dot  va  à  la 
masse  des  hospitalières.  A  qui  va  l'autre  moitié?  aux 
pauvres  (1). 

Une  sollicitude  pleine  de  recherche  a  mis  à  côté  de  chaque 
misère  son  secours.  Il  y  a  des  asiles  pour  les  veuves,  pour 
les  infirmes,  pour  les  filles  repenties;  il  y  en  a,  disent  les 
statuts  de  certaines  congrégations,  «pour  les  filles  ou  femmes 
qui  embarrassent  leur  famille  ou  sont  séparées  de  leur 
mari  »;  il  y  a  des  refuges  pour  les  femmes  en  couches.  Dans 
quelques  manufactures,  des  religieuses  sont  établies  pour 
les  soins  des  ouvriers,  des  ouvrières  malades  ou  infirmes. 
D'autres  s'occupent  de  répartir  l'hiver  le  travail  entre  de 
pauvres  femmes  qu'on  occupe  à  filer.  A  Paris,  rue  Vieille- 
du-Temple,  l'hospitalité  de  nuit  se  pratique  chez  les  sœurs 
hospitalières  de  Saint-Gervais  qui  sont  tenues  aux  termes 
de  leur  règle  «  de  recevoir  les  pauvres  passagers,  mais  pour 
trois  nuits  seulement,  et  de  leur  donner  (je  cite  le  texte 
même)  à  souper  à  discrétion  ».  Rue  Saint-Denis,  les  sœurs  de 
Sainte-Catherine  remplissent  le  même  office  charitable.  Elles 
donnent  l'hospitalité  «  aux  femmes  et  aux  filles  qui  n'ont 
pas  le  moyen  de  se  loger,  aux  étrangers  pauvres  que  leurs 
affaires  appellent  à  Paris  ».  A  côté  de  l'indigence  qui  s'étale, 
il  y  a  celle  qui  se  cache.  Aussi  y  a-t-il  des  sœurs  qui  ont  pour 
ministère  spécial  de  rechercher,  de  dépister,  pour  ainsi  dire, 
les  pauvres  honteux.  Les  clauses  spéciales,  consignées  dans 
les  testaments  des  bienfaiteurs,  ajoutent  toutes  sortes  d'obli- 
gations supplémentaires  aux  devoirs  généraux  des  congré- 
gations :  tel  couvent  doit  à  l'entrée  de  l'hiver  distribuer 
aux  pauvres  un  nombre  déterminé  de  vêtements;  tel  autre 
doit  chaque  année  mettre  en  réserve  un  secours  pour  les 
pèlerins  revenus  de  Terre  sainte.  A  Lisieux,  l'une  des  mai- 
sons  religieuses   est   tenue    d'hospitaliser    quatre    soldats 

'1)  Archives  nationales,  Papiers  du  comité  ecclésiastique,  D»",  carton  1. 


L'ÉGLISE   PRIVILEGIEE  79 

infirmes.  Aucun  soin  ne  répugne.  Dans  les  règles  de  plu- 
sieurs ordres,  je  relève  une  obligation  spéciale,  celle  de 
soigner  les  lépreux.  Les  religieuses  de  Saint-Thomas  de 
Villeneuve  accueillent  tous  les  pauvres  qui  viennent  se 
faire  panser  et  en  particulier  «  soignent  journellement  les 
teigneux  ».  Il  y  a  des  religieuses  qui  ensevelissent  les  morts, 
les  veillent,  les  accompagnent  jusqu'à  la  sépulture.  Et  elles 
vont  chercher  pour  ces  soins  suprêmes,  pour  cette  aumône 
des  dernières  prières,  ceux  qui  ont  fini  dans  l'abandon  de 
leur  famille,  dans  le  mépris  des  hommes,  dans  la  flétrissure. 
C'est  ainsi  que,  rue  Saint-Denis,  les  religieuses  de  Sainte- 
Catherine,  les  mêmes  qui  pratiquent  l'hospitalité  de  nuit, 
ensevelissent  elles-mêmes  «  les  morts  de  la  ville  et  banlieue 
de  Paris  déposés  à  la  basse  geôle  du  Châtelet  (1)  ». 

L'Evangile  a  montré  Marie  s'absorbant  dans  les  paroles 
de  Jésus  au  point  de  tout  oublier,  et  Jésus  disant  à  Marthe 
qui  murmure  :  «  Marthe,  de  quoi  vous  troublez-vous?  Marie 
a  choisi  la  meilleure  part  ».  Entre  toutes  les  religieuses,  il 
y  a  celles  qui  ont  choisi,  elles  aussi,  la  meilleure  part.  Elles 
sont  en  France  onze  ou  douze  mille  qui  ont  pour  unique 
ministère  ou  du  moins  pour  ministère  principal  l'auguste 
fonction  d'adorer.  Plus  tard,  aux  premiers  jours  de  la  Révo- 
lution, quand  on  leur  demandera  l'objet  de  leur  institut,  elles 
répondront  avec  une  brièveté  humble  et  superbe  :  Prier 
Dieu.  Les  foules  s'agitent,  elles  prient;  les  philosophes 
écrivent,  elles  prient  encore.  Les  voix  impies  emplissent  de 
plus  en  plus  la  terre  :  elles  poursuivent  leur  prière.  Du 
monde  elles  ne  veulent  rien  savoir,  ni  Voltaire  divinisé,  ni 
la  société  qui  se  décompose,  ni  l'Eglise  elle-même  gagnée  de 
tiédeur  ou  travaillée  de  corruption.  En  certains  salons, 
un  affreux  manuscrit  circule,  composé  par  Diderot,  et 
qui  les  diffame;  elles  l'ignorent  ou  n'en  ont  cure,  et  la 
vague  de  haine  et  de  calomnie  vient  expirer  à  leurs  pieds. 

(1)  Archives  nationales.  Papiers  du  comité  ecclésiastique,  D««*, cartons  1- 
6   et   passim. 


80       HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   REVOLUTION 

Elles  prient,  et  leur  prière,  à  la  fois  ardente  et  tranquille,  se 
fond  dans  une  adoration  infinie.  Elles  prient  au  chœur,  elles 
prient  dans  leur  cellule;  elles  prient  par  les  paroles  de  leurs 
lèvres,  elles  prient  par  les  transports  d'amour  qu'aucun  mot 
ne  peut  rendre;  elles  prient  par  leurs  penchants  sacrifiés,  par 
leur  chair  meurtrie,  par  leur  corps  réduit  en  servitude,  par 
toutes  leurs  affections  terrestres  renoncées.  Et  elles  attendent 
avec  une  espérance  assurée  que  leur  exil  d'ici-bas  se  change 
en  joie.  Et  dès  ce  monde  il  arrive  qu'elles  reçoivent,  en  une 
première  récompense,  le  prix  de  leur  volontaire  immolation. 
Dieu,  propice  aux  humbles,  abaisse  jusqu'à  leurs  yeux 
un  rayon  de  sa  clarté.  Il  amincit  pour  elles,  autant  qu'il 
l'épaissit  pour  les  superbes,  le  voile  qui  cache  les  choses 
éternelles.  A  travers  cette  transparence  lucide,  elles  de- 
vinent, perçoivent,  contemplent  presque,  croient  toucher 
le  Maître  bien-aimé.  A  cette  vision,  leur  allégresse  éclate. 
Matériellement  dans  leurs  cellules,  mais  déjà  transportées 
dans  l'infini,  immolées  mais  radieuses,  elles  se  soulèvent, 
soulèvent  la  terre  avec  elles  sous  le  large  souffle  de  l'éternité, 
et  avec  une  puissance  souveraine,  face  à  face  avec  Dieu, 
elles  rachètent,  elles  effacent  les  péchés  des  hommes. 

Il  n'est  guère  de  ville  en  France  où  ne  s'accomplisse  ce 
ministère  de  pénitence.  Les  noms,  les  costumes,  les  règles 
diffèrent;  le  but,  toujours  le  même,  eçt  de  placer  l'expiation 
partout  où  le  monde  a  placé  l'outrage.  Il  y  a  les  carmélites, 
sévères  en  leur  robe  de  bure.  Il  y*  a  les  annonciades  célestes 
que  nous  ne  connaissons  plus  que  par  les  gravures,  et  dont 
le  beau  costume  d'un  bleu  virginal  semble  moins  celui  de 
la  terre  que  celui  d'une  apparition.  Il  y  a  les  bénédictines 
qui  mêlent  souvent  l'éducation  de  la  jeunesse  à  la  prière. 
Il  y  a  les  clarisses,  parfois  aussi  institutrices  mais  du  peuple, 
humbles  parmi  les  humbles  et,  entre  toutes,  sanctifiées.  Puis 
il  y  a  toutes  les  petites  congrégations  pénitentes,  limitées 
à  une  région,  à  une  province.  Cependant,  parmi  les  ordres 
contemplatifs,  il  en  est  un  où  l'austérité  se  mêle  de  grâce,  où 


L'ÉGLISE   PRIVILEGIEE  81 

la  règle,  tempérée  dans  ses  rigueurs,  courbe  péir  degrés  la  na- 
ture sans  la  briser,  où  les  âmes,  blessées  par  le  monde,  sont 
recueillies  comme  en  un  lieu  de  retraite  apaisante  et  enlacées 
dans  les  larges  bras  de  la  charité.  Sur  l'ordre  de  la  Visita- 
tion —  car  c'est  de  lui  qu'on  parle  ici  —  plane  l'image 
aimable  et  douce  de  saint  François  de  Sales. 

Tous  ces  couvents  répandus  dans  les  villes,  bien  qu'instal- 
lés parfois  fort  largement,  sont  en  général  pauvres  ou  de 
bien  médiocre.  A  Besançon,  les  carmélites,  les  visitandines, 
les  annonciades,  n'ont  guère  en  moyenne  que  150  livres  par 
tête.  Dans  le  diocèse  d'Embrun,  sur  trois  couvents  de 
femmes,  deux  sont  dans  la  plus  extrême  indigence.  ''A 
Pamiers,  les  carmélites  ont,  pour  18  religieuses  et  3  con- 
verses, un  revenu  de  3 150  livres.  Entre  les  pauvres, 
voici  pourtant  les  plus  pauvres  :  dans  les  quartiers  les  plus 
excentriques  des  villes,  souvent  dans  les  faubourgs  se 
cachent  les  maisons  des  Glarisses.  A  Bayonne,  elles  sont 
12,  ont  ensemble  800  livres,  et  ne  vivent  que  grâce  à  la 
pension  de  quelques  jeunes  Espagnoles  à  qui  elles  donnent 
asile.  A  Besançon  où  elles  sont  27,  elles  ont  leur  maison 
et  deux  journels  et  demi  de  terre.  Pour  vivre,  elles  travail- 
lent à  des  travaux  de  couture  et  parfois  tiennent  une  école. 
Puis  elles  prient,  elles  prient  le  jour,  elles  prient  la  nuit. 
Il  arrive  parfois  qu'un  somptueux  carrosse  s'arrête  devant 
leur  porte.  C'est  une  mère  qui  leur  recommande  sa  fille 
en  couches,  son  fils  à  l'armée;  car  on  les  sent  les  propitia- 
trices  suprême»' auprès  de  Jésus.  Ces  pieuses  servantes  de 
Dieu  sont  aimées,  car  elles  sont  humbles  autant  qu'indi- 
gentes et  pour  le  peuple  simpliste,  point  énervé  de  philo- 
sophie, leur  présence  est  comme  une  bénédiction.  Il  en  est 
qui  resteront  pendant  toute  la  Révolution  au  lieu  où  la 
Providence  les  aura  fixées,  vivant  en  commun,  ne  sachant 
rien  de  ce  qui  se  détruit,  ni  rien  de  ce  qui  renaît.  Veut- 
on  connaître  ce  que  les  plus  austères  de  ces  saintes  filles 
accomplissent  de  macérations?  Qu'on  lise   la  réponse  des 


82       HISTOIRE   RELIGIEUSE  DE   LA  REVOLUTION 

clarisses  de  Poligny  à  ceux  qui  enquêteront  sur  elles 
avant  de  les  proscrire  :  elles  chantent  chaque  jour  le 
grand  office,  à  minuit  les  matines;  toute  l'année  elles 
font  maigre  et  jeûnent;  elles  ne  portent  pas  de  linge;  elles 
vont  nu-pieds  hiver  et  été;  eHes  gardent  sévèrement  la 
clôture;  elles  n'ont  ni  fonds,  ni  revenus  et  ne  vivent  que 
de  charités.  Je  me  hâte,  de  peur  que  ceux  qui  s'indignent 
du  relâchement  des  chanoines  ne  s'indignent  une  seconde 
fois  des  mortifications  des  clarisses  (1). 

C'est  en  ces  lieux  de  pénitence  que  s'accumuient  jour 
par  jour  les  réserves  de  vie  où  se  retrempera  l'Eglise.  Au 
déclin  du  dix-huitième  siècle,  en  dépit  de  magnifiques  restes 
de  vertus,  tout  est  énervé  parmi  les  chrétiens  de  France; 
et  déjà  plusieurs  célèbrent  le  catholicisme  détruit.  Cepen- 
dant, ceux  qui,  par  clairvoyance  de  haine  ou  perspicacité 
de  génie,  pénètrent  jusqu'aux  ressources  intimes  et  cachées 
de  l'Eglise,  ne  croient  pas,  ne  peuvent  pas  croire  qu'ils  aient 
encore  vaincu.  Un  jour  —  c'était  pendant  le  triomphant 
voyage  de  1778  —  Voltaire,  venu  de  Ferney  à  Paris  après 
de  longues  années  d'une  sorte  d'exil,  se  rendit  chez  une 
femme  de  noble  esprit  et  de  noble  cœur  qu'autrefois  il 
avait  connue  dans  les  salons  et  qui  était  alors  presque  ago- 
nisante. Celle-ci,  en  cet  adieu  suprême,  tenta  d'amollir 
les  haines  religieuses  du  grand  homme.  En  des  paroles  pres- 
santes —  car  elles  exprimaient  un  vœu  ardent,  —  timides 
aussi,  —  car  elles  semblaient  demander  grâce  —  elle  l'exhorta 
à  la  générosité  :  «  Soyez,  dit-elle,  modéré  après  la  victoire. 
Vos  ennemis  sont  à  terre  ».  A  ce  langage,  Voltaire,  dit-on, 
sursauta  avec  un  feu  de  colère  en  ses  yeux  de  vieillard  : 
«  Non,  non,  dit-il,  l'ennemi  n'est  point  abattu.  Ce  que  vous 
voyez  est  un  feu  couvert,  ce  n'est  pas  un  feu  éteint  ».  Contre 
la  pauvre  femme  mourante  qui  plaidait  la  pitié  pour  le 
christianisme  abaissé.  Voltaire  avait  raison.  Il  avait  raison 

(1)  V.  Archives  nationales.  Papiers  du  comité  ecclésiastique,  D"",  car- 
tons 1-9,  12  et  passim. 


L'EGLISE   PRIVILEGIEE  83 

en  ses  doutes  sur  sa  victoire.  On  pourrait  abattre  l'Eglise 
privilégiée.  Derrière  cette  Eglise  toute  pétrie  de  vanités 
humaines,  il  restait  la  grande  armée  de  ceux  qui  gardaient 
la  tradition  de  la  charité,  il  restait  surtout,  dans  l'obscurité 
du  cloître,  la  grande  armée  des  vierges,  je  veux  dire  celles 
qui  adoraient,  celles  qui  souffraient,  celles  qui  étaient 
pauvres,  celles  qui  étaient  humbles,  celles  qui,  comme  Made- 
leine à  la  veille  de  la  Passion,  versaient,  sans  l'épuiser 
jamais,  le  parfum  de  leur  amour  ajix  pieds  du  Christ 
insulté.  Leur  prière,  à  la  manière  des  anges  dans  la  vision 
de  Jacob,  monte  sans  cesse  vers  le  Ciel  pour  y  porter  la  sup- 
plication et  sans  cesse  en  descend  chargée  de  miséricorde.  Là 
sont  les  vraies  rédemptrices.  Sur  tout  le  reste  le  siècle  a  posé 
sa  marque.  Sur  elles  du  moins  pas  une  souillure,  et  la  pre- 
mière t'ache  sur  leur  robe  virginale  sera,  dans  les  jours  de  la 
persécution  prochaine,  celle  de  leur  sang  versé  par  le  bour- 
reau. 


LIVRE  DEUXIEME 

LA  DESTRUCTION  DES  PRIVILÈGES 


80MUAIRE 

c- 

I.  —  L'annonce  des  Etats  généraux  :  le  règlement  du  24  janvier  1789  *, 
le  doublement  du  tiers. 

II.  —  Réunion  des  électeurs  au  bailliage  ou  à  la  sénéchaussée  (mars  et 
avril  1789).  —  Dispositions  réciproques;  inexpérience  générale.  — 
L'Ordre  ecclésiastique  :  comment  le  système  électoral  assure  aux 
curés  une  immense  prépondérance  numérique,  et  comment  il  dépend 
d'eux,  suivant  leur  attitude,  de  précipiter  ou  de  retenir  les  événe- 
ments. 

IH.  —  Le  bas  clerçé  :  excitations;  pamphlets.  —  Pour  quelles  causes 
certains  prêtres,  même  parmi  les  meilleurs,  sont  gagnés  par  l'esprit 
de  nouveauté.  —  La  Chambre  du  Clei^é  :  le  cahier  des  Vœux  :  par 
quels  traits  communs  les  cahiers  se  rapprochent.  —  Divisions  sourdes 
ou  luttes  ouvertes  entre  le  haut  et  le  bas  clergé.  —  Comment  les  élec- 
tions marquent  la  victoire  du  clergé  du  second  ordre. 

IV.  —  Le  5  mai  1789  :  séance  du  6  mai  :  la  question  de  la  vérification  des 
pouvoirs  séparément  ou  en  commun;  comment  de  cette  question  dé- 
pend le  sort  de  l'ancien  régime  :  le  tiers  état,  la  noblesse  :  le  clergé  et 
sa  condition  particulière  :  quelles  avances  il  fait  au  tiers  état  et  quel 
espoir  le  tiers  état  fonde  sur  lui.  —  Les  commissaires  conciliateurs.  — 
Target  dans  la  Chambre  du  clerçé,  et  son  adjuration  au  nom  du  «  Dieu 
de  paix  ».  —  En  quel  trouble  s'achève  le  mois  de  mai.  —  Comment 
le  gouvernement  s'abstient  de  toute  direction  précise.  —  Nouvelles, 
mais  inutiles  réunions  des  commissaires  conciliateurs.  —  Sieyès  : 
sommation  aux  deux  ordres  privilégiés  de  se  réunir  aux  Commun  s 
pour  la  vérification.  Comment  les  événements  se  précipitent  :  l'Assem- 
blée nationale  (17  juin).  Désagrégation  de  l'Ordre  ecclésiastique.  — 
L'archevêque  de  Vienne  et  les  curés  à  l'église  Saint-Louis  (22  juin  1789.) 
—  Du  22  au  27  juin  :  comment  l'Ordre  ecclésiastique  est  aboli. 

V.  —  Comment  les  autres  privilèges  ecclésiastiques  disparaissent.  — 
Du  27  juin  au  4  août.  —  La  nuit  du  4  août.  —  Comment  l'Eglise  perd 
tous  ses  privilèges  féodaux,  toutes  ses  immunités  pécuniaires  -.  corn- 


86       HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

ment  elle  perd  par  surcroît  ses  dîmes  :  le  rachat  :  Mirabeau  et  Sieyès, 
—  Comment  la  déclaration  des  Droits  de  l'homme  achève  de  courber 
l'Eglise  sous  le  niveau  commun. 


Le  10  mai  1774,  Louis  XVI  avait  commencé  à  régner.  A 
peine  élevé  jusqu'au  trône,  il  avait  plié  sous  le  poids  de 
toutes  les  misères  accumulées  dans  le  gouvernement  par  un 
siècle  de  despotisme,  dans  la  société  par  un  libertinage  sans 
frein.  Le  mal  le  plus  apparent  était  celui  d'une  grande  dé- 
tresse financière.  Ce  désordre,  quoique  le  plus  visible,  n'était 
point  le  plus  grave,  et  facilement  on  y  eût  porté  remède 
avec  un  peu  de  persévérance  et  de  vouloir.  Un  danger,  plus 
caché,  plus  subtil,  mais  bien  plus  terrible,  résidait  dans 
l'extraordinaire  contraste  entre  les  institutions  qui  étaient 
demeurées  en  bloc,  celles  du  passé,  et  les  mœurs  publiques  qui 
ne  cadreraient  plus  qu'avec  un  Etat  tout  renouvelé.  Là 
était  le  véritable,  le  pressant  péril.  Pour  ménager  la  transi- 
tion entre  les  temps  anciens  et  les  temps  nouveaux,  tout 
manquait  à  Louis  XVI,  et,  vu  la  difficulté  de  la  tâche,  on 
peut  se  demander  quel  autre  y  eût  réussi.  Le  roi  varia  ses 
ministres.  Ensemble  il  mêla  dans  ses  conseils  le  vieux  Mau- 
repas,  dont  la  courte  et  légère  prévoyance  se  limitait  à  la 
brièveté  de  ses  propres  jours,  et  Turgot,  réformateur  très 
rempli  de  grands  desseins,  mais  si  entreprenant,  en  outre  si 
mal  aidé,  qu'il  serait  écrasé  sous  le  poids  même  de  tout  ce 
qu'il  soulèverait.  Ni  l'administration  prudente  de  Necker 
ni  l'assurance  osée  de  Galonné  ne  dissipa  le  malaise  crois 
sant.  Une  première  fois,  en  1787,  les  Notables  du  royaume  se 
réunirent,  mais  sans  profit  appréciable  pour  le  biea  public. 
Enfin  vint  Brienne,  travaillé  d'ambitions  tenaces  et  précédé 
d'un  murmure  flatteur  qui  célébrait  son  génie.  Sous  l'épreuve 


LA   DESTRUCTION   DES    PRIVILEGES  87 

du  pouvoir,  tout  ce  renom  se  fondit;  et  ce  personnage  appa- 
rut bientôt  sous  son  véritable  aspect,  homme  d'Eglise  in- 
digne, non  moins  médiocre  homme  d'Etat,  ne  gardant  d'autre 
force  que  celle  de  l'intrigue  de  Cour  qui  l'avait  imposé  au 
souverain. 

Depuis  un  an,  l'idée  des  Etats  généraux  flottait  dans  l'air. 
C'était  l'inconnu,  et  dans  l'inconnu  il  y  a  l'espérance.  Le 
8  août  1788,  une  décision  officielle  les  annonça.  Ils  s'ouvri- 
raient au  mois  de  mai  1789.  Le  24  août,  Necker,  fortifié  par 
l'insuccès  de  tous  ses  rivaux  et  jugé  l'homme  indispensable, 
remplaça  Brienne  si  promptement  usé. 

La  dernière  réunion  des  Etats  remontait  à  1614.  De  cette 
longue  désuétude  naquit  un  extrême  embarras.  Quelle  serait 
la  forme  des  convocations?  Qui  serait  électeur?  Qui  serait 
éligible?  Comment  seraient  délibérées  les  instructions  re- 
mises aux  députés  pour  l'exercice  de  leur  mandat?  Quel 
serait  le  nombre  des  élus?  Dans  quelle  proportion  serait  re- 
présenté chacun  des  trois  Ordres?  Sur  tous  ces  points,  le  roi, 
très  perplexe,  décida  de  recueillir  l'opinion  des  Notables  et, 
au  mois  de  novembre  1788,  les  rassembla  de  nouveau  à 
Versailles. 

Les  indécis  demandent  volontiers  des  avis;  la  même  irré- 
solution qui  les  rend  avides  de  conseils  les  rend  rebelles  aux 
conseils  qu'ils  ont  réclamés.  Ce  ne  fut  point  sur  les  suggestions 
de  la  majorité  des  Notables  que  Louis  XVI  modela  sa  con- 
duite. En  un  rapport  de  Necker,  daté  du  27  décembre,  se 
marqua  le  programme  du  gouvernement  royal.  Puis  à  quel- 
que temps  de  là,  le  24  janvier  1789,  un  règlement  parut  qui 
organisait,  non  sans  obscurité  d'ailleurs,  la  procédure  de  la 
prochaine  consultation  nationale. 

Les  élections  se  feraient  au  chef-lieu  de  chaque  séné- 
chaussée ou  bailliage  principal.  Les  convocations  seraient 
envoyées  par  le  bailli  ou  le  sénéchal.  Qui  serait  électeur? 
Une  doctrine  très  large  conféra  en  principe  le  droit  de  par- 
ticiper au  vote  à  tout  Français,  âgé  de  vingt-cinq  ans,  ayant 


88       HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA  RÉVOLUTION 

un  domicile  régulier  et  compris  au  rôle  des  impositions.  Mais 
ce  droit  de  suffrage  s'exercerait  de  façon  fort  inégale.  Il 
convenait  de  distinguer  à  cet  égard  entre  le  tiers  état,  d'un 
côté,  et,  de  l'autre,  le  clergé  et  la  noblesse.  —  Dans  le  tiers 
état,  les  gens  de  la  campagne  se  réuniraient  au  siège  de  leur 
paroisse,  y  rédigeraient  leurs  vœiîx  ou  doléances  et  nomme- 
raient deux  délégués  par  deux  cents  feux,  trois  par  trois  cents 
feux,  quatre  par  quatre  cents  feux  et  ainsi  de  suite.  Ces 
délégués  porteraient  le  cahier  de  vœux  au  chef-lieu  du  bail- 
liage ou  de  la  sénéchaussée  et  y  contribueraient  par  leur  vote 
au  choix  des  députés  définitifs.  Pour  les  habitants  des  villes, 
un  système  à  peu  près  pareil  prévalait.  Les  membres  des 
corporations  d'arts  et  métiers  choisiraient  un  délégué  par 
cent  électeurs  présents  :  les  bourgeois  groupés  dans  les  pro- 
fessions libérales  ou  n'appartenant  à  aucune  corporation 
auraient  droit,  pour  un  même  nombre  d'électeurs,  à  une  re- 
présentation double.  Ces  délégués,  réunis  à  l'Hôtel  de  Ville, 
rédigeraient  le  cahier  de  doléances,  puis,  porteurs  de  ce 
cahier,  se  rendraient,  comme  les  délégués  ruraux,  au  chef- 
lieu  du  bailliage  ou  de  la  sénéchaussée  et,  comme  eux,  nom- 
meraient par  leurs  votes  les  représentants  de  leur  Ordre 
aux  Etats  généraux.  Ainsi  était  organisé,  pour  le  tiers  état,  le 
suffrage  à  deux  degrés.  —  Les  nobles,  au  contraire,  qu'ils 
fussent  ou  non  possesseurs  de  fiefs,  iraient  voter  sans  inter- 
médiaire au  chef-lieu. —  Quant  au  clergé,  un  système  mixte 
avait  été  établi.  Les  curés  et  autres  ecclésiastiques  ayant 
bénéfices  iraient  voter  directement,  soit  par  eux-mêmes,  soit 
par  procureur.  A  l'inverse,  les  chapitres  et  autres  corpora- 
tions de  prêtres,  ainsi  que  les  communautés  régulières, 
étaient  beaucoup  moins  favorisés  :  les  chanoines  n'auraient 
d'autre  droit  que  de  nommer,  dans  la  proportion  d'un  sur 
dix,  un  ou  plusieurs  délégués  qui  les  représenteraient  au 
bailliage  ou  à  la  sénéchaussée  :  cette  représentation  était 
réduite  à  un  sur  vingt  pour  les  prêtres  attachés  au  service 
du  chapitre,  et  pour  les  divers  ecclésiastiques  sans  bénéfice 


LA   DESTRUCTION   DES   PRIVILÈGES  89 

résidant  dans  les  villes.  —  Enfin,  quant  aux  communautés 
ecclésiastiques  de  l'un  ou  de  l'autre  sexe,  le  règlement  ne 
leur  reconnaissait  d'autre  faculté  que  celle  de  désigner  un 
seul  délégué  ou  procureur  fondé,  pour  voter  à  leur  place. 
Tel  serait  en  gros  —  car  nous  négligeons  beaucoup  de 
détails  —  le  corps  électoral.  Qui  serait  éligible?  L'un  des 
bureaux  des  Notables  avait  proclamé  que  l'unique  base 
devait  être  la  «  confiance  des  électeurs  ».  Il  semble  que  le 
règlement  du  24  janvier  se  soit  inspiré  de  cette  pensée;  car 
aucune  restriction  ne  limitait  la  liberté  des  choix.  —  Quel 
serait  le  nombre  des  élus?  Pour  chaque  bailliage,  pour  chaque 
sénéchaussée,  il  serait  proportionné,  autant  que  possibje,  à 
la  population  ainsi  qu'au  chiffre  des  impôts  et  ne  devrait  pas 
être  au-dessous  de  mille.  —  Cependant  une  question  surgissait, 
plus  importante  que  toutes  les  autres  :  le  tiers  état,  qui  englo- 
bait en  lui  l'immense  majorité  de  la  nation,  n'aurait-il  pas  une 
représentation  plus  forte  que  les  deux  autres  Ordres?  Sur  les 
six  bureaux  qui  composaient  l'assemblée  des  notables,  un 
seul,  celui  que  présidait  le  comte  de  Provence,  frère  du  roi, 
avait  émis  l'avis  que  le  nombre  des  députés  du  tiers  état  égalât 
celui  des  deux  autres  ordres  réunis.  C'était  ce  que,  dans  le 
langage  du  temps,  on  nommait  le  doublement  du  tiers.  En 
dépit  des  cinq  autres  bureaux,  Necker,  impressionné  par  le 
vœu  de  l'opinion  et,  comme  il  disait  lui-même,  «  par  le  bruit 
de  l'Europe  (1)  »,  se  prononça  pour  le  doublement. 


II 


En  mars  et  en  avril  1789,  à  des  époques  diverses  suivant 
les  dates  des  convocations,  on  vit  arriver  au  chof-lieu  d(S 
bailliages  ou   des  sénéchaussées  les  gentilshommes   de  la 

(1)  Rapport  de  Necker,  27  décembre  1788. 


90       HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

région,  les  curés  et  les  représentants  des  divers  corps  ecclé- 
siastiques, enfin  les  membres  du  tiers  état  délégués  par  les 
assemblées  primaires  des  villes  ou  des  paroisses.  La  légende 
prêterait  après  coup  à  ces  réunions  un  aspect  d'allègre  em- 
pressement et  d'enthousiaste  confiance.  Il  semble  qu'il  faille 
rabattre  de  ces  récits.  On  achevait  un  hiver  rigoureux, 
fécond  en  misères.  Beaucoup  murmuraient  contre  le  déran- 
gement. La  grande  afïluence  provoquait  un  extrême  en- 
combrement et  une  hausse  extraordinaire  de  toutes  choses  : 
en  des  villes  connues  pour  l'habituelle  modicité  de  leurs  prix, 
la  moindre  chambre  coûtait  par  nuit  trois  livres,  le  moindre 
repas  quatre  livres.  Ainsi  en  était-il  à  Poitiers.  A  Amiens,  la 
journée  d'auberge  était  de  cent  sols  par  jour.  C'est  de  quqi 
se  plaignaient  les  correspondances,  plus  préoccupées  de  ces 
vulgarités  qu'exaltées  par  la  politique.  Nobles  et  bourgeois 
se  rendirent  visite,  et  dans  ces  premières  rencontres  se  pi- 
quèrent d'extrême  civilité.  En  beaucoup  de  lieux,  les  plus 
grands  seigneurs  donnèrent  des  fêtes  où  ils  déployèrent  en- 
vers tous  une  bonne  grâce  magnifique  :  car,  par  coquetterie, 
pointe  d'esprit  factieux,  mode  libérale  importée  d'Amérique, 
ils  souriaient  aux  réformes  et  s'amusaient  infiniment  à  des- 
cendre, persuadés  qu'ils  remonteraient  à  leur  gré.  Les  gen- 
tilshommes de  moindre  parage  étaient  d'humeur  un  peu  plus 
maussade  et  s'ils  frayaient  avec  les  paysans  qui  seraient 
toujours  leurs  inférieurs,  tenaient  à  distance  les  bourgeois, 
par  crainte  d'égalité.  A  travers  des  protestations  d'entente 
qui  voulaient  être  très  sincères,  la  rivalité  perçait;  et  les 
roturiers,  épiant  partout  des  manques  d'égards,  reprochaient 
aux  privilégiés,  s'ils  étaient  fiers  leur  mépris,  s'ils  étaient 
familiers  leur  protection.  De  l'extrême  ignorance  sur  les 
réalités  politiques  les  plus  élémentaires  naissait,  en  outre,  un 
très  grand  embarras.  Un  président,  des  secrétaires,  des  billets 
de  vote,  des  tours  de  scrutin,  des  ballottages,  des  candida- 
tures à  accueillir  ou  à  repousser,  tout  ce  vocabulaire  semblait 
langue  inconnue;  et  les  mêmes  hommes,  les  plus  déliés  dans 


LA   DESTRUCTION  DES   PRIVILEGES  91 

les  entretiens,  les  plus  brillants  dans  les  épigrammes  ou  la 
déclamation,  laissaient  pressentir,  dans  la  pratique,  des 
gaucheries  enfantines.  Tout  un  siècle  d'ina<3tion  ardente 
avait  produit  ce  contraste  d'une  prodigieuse  pléthore  dans 
les  idées,  d'une  inaptitude  non  moins  prodigieuse  aux  réali- 
sations; et  cette  inexpérience  ne  se  corrigerait  que  par  une 
explosion  subite  qui  emporterait  tout.  Necker  aurait  pu 
guider  les  esprits  par  des  instructions  précises  ou  souffler 
discrètement  les  pensées  et  les  vœux.  Il  s'était  gardé  de 
l'une  et  de  l'autre  conduite,  soit  qu'il  se  fit  scrupule  d'in- 
fluencer les  résolutions  ou  qu'il  participât  à  l'inexpérience 
générale,  soit  que,  dans  la  première  poussée  d'indépen- 
dance, il  redoutât  de  n'être  point  obéi.  Pourtant  le  pouvoir 
royal,  décidé  à  s'abstenir,  avait  assez  naïvement,  sous  le 
ministère  même  de  Brienne,  invité  tous  les  Français  à 
publier  leurs  vues  sur  l'état  de  la  France.  De  là  une  foule  de 
brochures  où  se  déversait  le  trop  plein  des  hardiesses  jusque- 
là  contenues.  La  plus  fameuse  fut  celle  de  Sieyès  :  Qa^ est-ce 
que  le  tiers  état?  Ces  écrits,  très  nombreux,  —  car  chaque 
province  eut  les  siens  et  on  en  compterait  près  de  trois  mille 
—  ces  écrits  échauffaient  les  cerveaux  sans  les  éclairer  beau- 
coup et  y  produisaient  une  ébuUition  confuse.  C'est  en  ces 
dispositions  que  s'ouvrit  l'assemblée  des  électeurs.  Il  y  eut 
messe  du  Saint-Esprit,  «  entendue  tant  bien  que  mal  »,  nous 
dit  un  contemporain  (1),  puis  cérémonie  d'inauguration  avec 
discours  du  procureur  du  roi  et  aussi  du  bailli  et  du  sénéchal. 
Les  harangues,  toutes  d'apparat,  dénoncèrent  les  abus  pas- 
sés, célébrèrent  les  félicités  de  l'avenir,  louèrent  surtout 
Louis  XVI  «  dont  le  nom  serait  éternellement  gardé  avec 
amour  dans  le  cœur  de  tous  les  Français  ».  Pendant  ce  temps 
on  achevait  d'aménager  pour  chacun  des  trois  ordres  une 
salle  où  ils  pussent  délibérer  :  l'Hôtel  de  Ville,  le  bailliage, 
l'évêché,  le  réfectoire  du  séminaire,  la  bibliothèque  du  col- 

(1)  BIUONOV.  Mémoires,  t.  I,  p.  127. 


92       HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

lège  fournirent,  suivant  les  lieux,  l'installation  pour  le  clergé, 
la  noblesse,  le  tiers  état. 

Tel  fut  le  spectacle  des  premiers  jours.  A  travers  l'obscu- 
rité des  choses,  un  grand  fait  apparaissait,  c'était  la  prépon- 
dérance du  tiers  état,  appelé  à  fournir  «ne  représentation 
égale  à  celle  des  deux  autres  ordPes  réunis.  Cette  prépondé- 
rance irait-elle  jusqu'à  la  domination?  Le  résultat  dépen- 
drait de  la  conduite  du  clergé.  Ici  l'histoire  religieuse  et  l'his- 
toire politique  se  soudent  étroitement  l'une  à  l'autre.  A  la 
hardiesse  qui  avait  décidé  le  doublement  du  tiers,  Necker 
avait  joint  une  autre  hardiesse  moins  remarquée,  non  moins 
mémorable.  Dans  l'ordre  ecclésiastique  il  avait  discerné 
un  tiers  état,  c'est-à-dire  le  bas  clergé;  et  plein  de  sollicitude 
pour  ce  tiers  état  en  soutane  aussi  bien  que  pour  l'autre,  il 
lui  avait  accordé  une  représentation  proportionnelle,  non 
seulement  double,  mais  quadruple  ou  quintuple  de  celle  du 
haut  clergé.  Les  chapitres,  quels  que  fussent  leurs  richesses, 
leur  antiquité,  leurs  services,  n'auraient  au  bailliage  ou  à  la 
sénéchaussée  qu'une  seule  voix  pour  dix  chanoines.  Les  cor- 
porations ou  communautés  religieuses,  même  les  plus  consi- 
dérables, n'auraient  qu'un  seul  mandataire,  c'est-à-dire  un 
seul  suffrage.  Au  contraire,  chaque  curé,  fût-il  le  plus  humble, 
le  plus  pauvre,  aurait  sa  voix.  D'un  trait  avait  été  constituée 
une  démocratie  cléricale  à  côté  de  la  démocratie  laïque.  Les 
curés,  par  tradition  ou  discipline,  timidité  ou  abnégation, 
se  rangeraient-ils  derrière  les  prélats?  Jugeraient-ils  au  con- 
traire leur  part  de  privilèges  trop  mince  pour  qu'ils  en 
eussent  souci  et  viendraient-ils  s'absorber  dans  le  peuple  d'où 
ils  étaient  sortis?  Si  l'ordre  ecclésiastique  faisait  masse,  il 
pourrait,  uni  à  la  noblesse,  soutenir  quelque  temps  encore 
l'ancienne  société.  Sous  le  confluent  des  deux  démocraties, 
l'ancien  régime  serait  submergé  sans  retour.  «  Qui  je  défends 
est  maître  »,  disait  Henri  VIII  dans  le  conflit  entre  Fran- 
çois l^^  et  Charles-Quint.  En  chaque  chef-lieu  de  bailliage,  il 
n'était  point  de  curés  qui  ne  pussent  répéter  la  même  parole 


LA  DESTRUCTION  DES   PRIVILÈGES  93 

au  moment]  où,  à  la  suite  de  l'évêque  ou  de  son  représen- 
tant, ils  entraient  dans  la  chambre"  des  délibérations  du 
clergé. 


III 


Ils  avaient  le  sentiment  de  leur  puissance.  Pour  en  être 
assurés,  il  leur  suffirait  de  se  compter,  puis  de  supputer 
le  nombre  des  procurations  dont  ils  étaient  porteurs.  Ils  se- 
raient, à  Troyes,  107  contre  47  (1);  à  Amiens,  396  contre  f21; 
à  Châlons-sur-Marne,  133  contre  72;  à  Moulins,  291  contre 
57  (2);  à  Arras,  ils  pourraient  constater  que  sur  600  voix  ils 
en  auraient  470  (3).  Eussent-ils  été  trop  primitifs  pour  ces 
pointages  qu'ils  auraient  compris  leur  pouvoir  par  les  flat- 
teries qui  montaient  vers  eux.  C'est  vers  ce  temps-là  que 
les  gens  de  loi,  les  brochuriers,  les  philosophes  commencent 
à  parler  des  «  vertueux  pasteurs  du  second  ordre  ».  Les 
mêmes  pasteurs,  en  un  langage  très  onctueux,  sont  qualifiés 
de  «  vénérables  et  discrets  messires  ».  A  Laon,  une  circulaire 
de  l'intendant  du  duc  d'Orléans  proclame,  au  nom  de  Son 
Altesse  Royale,  que  «  MM.  les  curés  sont  destinés  à  faire  la 
consolation  et  le  bonheur  des  campagnes  (4)  ».  La  tentation 
revêt  tous  les  masques,  particulièrement  celui  de  la  convoi- 
tise, et  on  promet  des  règles  toutes  nouvelles  qui  permettront 
de  passer  «  d'une  pauvre  cure  à  une  meilleure  cure,  d'une 
meilleure  cure  à  un  bon  canonicat  ». 

Les  curés,  passés  tout  à  coup  à  l'état  d'arbitre,  useront- 

(1)  BABEAtr,  Histoire  de  Troyes,  t.  I,  p.  152. 

(2)  Brkttks.  Recueil  de  documents  relatifs  à   la  eonvoeation   des  Etats 
généraux,  t.  III,  p.  69,  191,  510. 

(3)  DlRAîrarouBT,  Le  Clergé  du  diocèse  d' Arras  pendant  la  Révolution, 
t.    I.   p.    391. 

(4)  Futuay,  Le  Clergé  de  l'Aisne  pendant  la  Révolution,  t.  I,  p.  46-48. 


94       HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

ils  de  leur  pouvoir  inattendu?  Plusieurs  d'entre  eux  entre- 
prennent de  soulever  leurs  confrères.  En  un  pamphlet  qui  est 
publié  en  Bourgogne  par  un  ancien  curé  du  diocèse  d'Autun, 
on  lit  ces  lignes  :  «  La  classe  des  gros  bénéficiaires  ecclésias- 
tiques ressemble  à  l'ulcère  chancreux  qui  ronge  le  corps  de 
la  nation  jusqu'aux  os.  »  En  un  autre  écrit,  attribué  au  curé 
de  Saint-Pancrace  à  Autun,  on  rencontre  cette  déclaration  : 
«.  L'utile  pasteur  n'a  que  très  peu  de  considération  à  cause  de 
son  indigence  :  le  chanoine,  dont  les  fonctions  sont  moins 
honorables  que  celles  d'un  curé,  est  fort  considéré  dans  le 
monde.  Le  pasteur,  à  la  fm  de  sa  vie  laborieuse,  n'a  point 
de  retraite  :  l'inutile  chanoine  jouit  de  toute  sa  prébende  (1).  » 
A  Arras  paraissent  VAvis  aux  Curés  par  un  curé,  puis  VAvis 
au  bas  clergé  d'Artois  par  un  membre  du  clergé  :  la  conclu- 
sion de  ces  brochures,  c'est  qu'il  faut  proscrire  des  Etats 
généraux  «  tout  noble,  tout  étranger  ».  Le  noble,  c'est 
l'évêque;  les  étrangers,  ce  sont  les  grands  vicaires,  les  cha- 
noines, les  abbés  de  cour  que  l'évêque  traîne  après  lui. 

Les  prêtres  qui  osent  parler  de  la  sorte  sont  déjà  pervertis 
ou  le  seront  bientôt.  Mais  presque  inconsciemment  l'esprit 
de  révolte  s'est  glissé  jusque  dans  les  meilleures  âmes.  Beau- 
coup de  curés,  très  pieux,  très  respectables,  se  jugent  pau- 
vres, bien  pauvres  même,  quand  ils  énumèrent  les  richesses 
des  hauts  dignitaires.  Certaines  distinctions  de  rang,  trop 
afïichées,  provoquent  en  eux,  par  intervalles,  de  légers  fré- 
missements de  fierté.  En  outre,  ils  gardent  un  souvenir  un 
peu  amer  de  l'ostracisme  passé.  Le  clergé  paroissial  n'a  été 
que  peu  ou  point  représenté  dans  les  assemblées  du  clergé, 
dans  les  assemblées  des  pays  d'Etat,  dans  les  assemblées 
provinciales  récemment  créées  :  de  là  une  tentation  très 
humaine,  celle  de  pratiquer  par  représaille  l'exclusion. 
Enfin  les  curés,  venus  de  leur  bourg,  de  leur  village,  y  ont 
laissé  la  misère.  Le  blé  est  à  30  et  en  certains  endroits  à 

(1)  V.  Recherches  historiques  sur  la  persécution  religieuse  dans  le  dépar- 
tement de  Saône-et-Loire,  par  l'abbé  Paul  Mugtjbt,  t.  I,  p.  17  et  suiv. 


LA   DESTRUCTION   DES   PRIVILÈGES  95 

35  livres  (1)  le  setier;  les  vignes,  les  arbres  fruitiers  ont  gelé; 
on  a  dû  presque  partout  recommencer  les  semailles  :  il  y  a 
des  dettes,  point  de  pain,  et  les  collecteurs  vont  venir  pour 
l'impôt.  Les  yeux  tout  remplis  encore  de  ces  tristesses,  les 
pauvres  prêtres  arrivent  dans  les  villes,  y  trouvent  parmi  les 
privilégiés  le  luxe  ou  du  moins  ce  qui  semble  le  luxe  par 
comparaison  avec  l'indigence  de  là-bas.  A  cette  vue,  ils 
s'irritent  contre  la  société  qui  permet  ces  contrastes;  les 
voici  façonnés  tout  à  point  pour  écouter  les  discours  des  nova- 
teurs; en  attendant,  ils  s'exaltent  en  un  giand  soulèvement 
de  charité,  mais  de  cette  charité  aigrie,  un  peu  exaspérée,  qui 
se  trompe  elle-même,  se  réjouit  de  dépouiller  le  riche  presque 
autant  que  de  vêtir  le  pauvre,  et  recèle  l'envie  sous  la  pitié. 
En  la  plupart  des  bailliages  l'esprit  d'indépendance  éclate. 
A  Digne,  les  curés  refusent  de  se  réunir  au  palais  épiscopal, 
et  on  est  obligé  d'aménager  pour  les  séances  de  l'ordre  ecclé- 
siastique la  chapelle  des  pénitents  blancs  (2).  Au  Mans,  dans 
la  chambre  du  clergé,  ils  osent  couper  la  parole  à  l'évêqpie; 
l'un  d'eux  s'oublie  jusqu'à  l'appeler  monsieur  (3).  A  Agen, 
ils  fomentent,  suivant  l'expression  d'une  correspondance 
contemporaine  «  une  insurrection  terrible  »  contre  le  chef  du 
diocèse  (4).  A  Belley,  ils  donnent  un  spectacle  à  peu  près 
pareil  d'insubordination  (5).  En  Poitou,  en  Artois,  ils  for- 
ment des  petits  comités  secrets  où  ils  s'exercent,  avec  une 
inexpérience  ardente,  à  préparer  les  vœux,  à  discipliner  les 
suffrages.  A  Bourges,  à  Lyon,  à  Troyes,  à  Draguignan,  ils 
entrent  en  altercation  avec  les  chanoines.  En  beaucoup  de 
bailliages,  ils  réclament  le  pas  sur  les  chapitres  (6).  Au  Puy, 

(1)  Le  setier  représentait  environ  un  hectolitre  et  demi. 

(2)  Archives  nationales,  B'°,  66,  p.  505-509. 

(3)  PlOLix,  Histoire  du  diocèse  du  Mans  pendant  la  Révolution,  t.  I,  p.  i2. 

(4)  Lettre  du  lieutenant- général  d'Agen  à  Necker,  12  mars  i789.  {Archives 
nationales,  B'",  1.) 

(5)  Archiies  nationales,  B»",  30. 

(6)  V.   Brsttxs,  Recueil  de  documents  sur  la   convocation   des   Etats 
généraux,  i.  I,  p.  Lxxxm-Lxxxiv. 


96       HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

les  assemblées  offrent,  au  dire  d'un  témoin,  «  un  aspect  de 
cohues  (1)  »,  et  une  portion  importante  du  bas  clergé  quitte 
la  chambre  ecclésiastique  pour  se  réunir  à  la  noblesse  (2). 
A  Ghaumont,  le  zèle  d'émancipation  est  tel  que,  si  l'on  en 
croit  un  contemporain  (3),  on  marche  tout  droit  au  pres- 
bytérianisme. Entre  tous  les  évoques,  l'un  des  plus  mo- 
lestés est  l'évêque  d'Evreux,  et  dans  une  longue  lettre  à 
Necker,  il  énumére  ses  déboires.  Ses  curés  sont,  dit-il,  animés 
d'un  «  esprit  de  cabale  »  qui  porte  partout  le  trouble.  «  Ils 
veulent  être  les  maîtres  de  toutes  les  opérations.  »  Ils  ne 
cessent  de  se  concerter  et  «  se  font  passer  des  billets,  même 
pendant  la  messe  du  Saint-Esprit  ».  «  Ils  courent,  ils  crient 
comme  dans  une  place  publique  et,  sous  prétexte  que  tout 
le  monde  est  égal,  s'emparent  des  premières  places  et  ren- 
voient tous  les  autres  derrière  eux.  Tout  ce  que  nous  désirons, 
l'évêque  de  Lisieux  et  moi,  est  aussitôt  rejeté  avec  le  mépris 
le  plus  marqué.  »  Et  le  pauvre  prélat  ajoute,  avec  un  décou- 
ragement profond  :  «  Rien  ne  peut  leur  être  disputé.  Ils  sont 
trente  contre  un  (4).  » 

C'est  en  cet  échauffement  des  esprits  que  se  nomme  la 
Commission  chargée  de  coordonner  et  de  rassembler  les 
vœux.  A  Amiens,  l'évêque  ayant  voulu  désigner  lui-même 
les  commissaires  afin  de  faire  la  part  aux  religieux  et  aux 
chanoines,  les  curés  s'insurgent  et  vont  jusqu'à  mander 
dans  l'assemblée  deux  notaires  pour  prendre  acte  de  leur 
protestation  (5).  Déjà  quelques  évêques,  inhabitués  à  la 
résistance,  ont,  de  colère,  quitté  la  Chambre  ecclésiastique. 
Tel  est  M.  de  Flamarens,  évêque  de  Périgueux  (6).  D'autres 

(1)  Lettre  du  secrétaire  de  la  chambre  ecclésiastique  à  Necker,  18  avril 
1789.  (Archives  nationales,  B',  carton  70.) 

(2)  Archives  nationales,  B"',  125. 

(3)  Beugnot,  Mémoires,  t.   I,  p.  129. 

(4)  Lettre  de  l'évêque  d'Evreux  à  Necher,  20  mars  1789.  (Archives  na- 
tionales,  B*,  carton  40.) 

(5)  Archives  nationales,  B'",  4,  p.  405. 

(6)  R.  DE  BoYSSON,  Le  Clergé périgourdin  pendant  laBévolution,^.  73-80, 


LA   DESTRUCTION   DES   PRIVILÈGES  97 

prélats,  plus  politiques,  essayent  de  maîtriser  l'opposition 
sans  la  pousser  à  bout.  Ils  interdisent  aux  curés  les  comités 
particuliers.  Puis,  afin  d'empêcher  les  motions  trop  hardies, 
ils  prennent  place,  avec  une  certaine  affectation  d'égalité, 
dans  le  bureau  où  se  résumeront  les  cahiers  de  doléances. 

Après  un  travail  de  durée  fort  variable  suivant  les  bail- 
liages, le  cahier  des  vœux  fut  lu  et  adopté.  Quel  fut  le  sens 
de  cette  consultation  sollicitée  et  recueillie  sur  tous  les 
points  de  la  France?  Il  est  assez  malaisé  de  formuler  un  juge- 
ment général,  tant  le  langage  diffère  suivant  les  lieux!  De 
la  comparaison  des  doléances  on  peut  pourtant,  sans  trop 
grands  risques  d'erreurs,  tirer  quelques  conclusions. 

Il  semble  que  le  clergé  ait  gardé,  sans  altérations  essen- 
tielles, sa  sollicitude  pour  la  foi  chrétienne,  La  plupart  des 
cahiers  débutent  par  une  plainte  angoissée  sur  l'état  de  la 
religion.  On  en  déplore  «  le  dépérissement  affreux  ».  On 
prédit  une  époque  «  d'hérésie  universelle  ».  «  Les  progrès  de 
l'incrédulité,  écrit-on  ailleurs,  pourront  amener  une  révo- 
lution également  dangereuse  pour  le  trône  et  pour  l'autel.  » 
Un  zèle  anxieux  s'applique  à  rechercher  les  moyens  pour 
contenir  la  dépravation  des  mœurs,  remettre  les  fêtes  en 
honneur,  restaurer  la  sanctification  du  dimanche.  La  licence 
de  la  presse  est  surtout  un  objet  d'effroi,  et  le  clergé  d'un 
des  bailhages,  celui  d'Amiens,  propose  assez  naïvement 
pour  l'inspection  de  la  librairie  un  triumvirat  composé, 
dit-il,  «  d'un  magistrat  intègre,  d'un  homme  de  lettres  incor- 
ruptible, d'un  théologien  exact  ».  On  demande  le  rétablis- 
sement des  synodes  diocésains,  des  Conciles  provinciaux. 
On  s'efforce  de  ranimer  le  ministère  un  peu  alangui  de  la 
prédication,  et  comme  si  les  séminaires  n'étadent  pas  suffi- 
sants, on  réclame  des  écoles  spéciales  où  de  jeunes  prêtres 
se  formeront  pour  la  chaire.  Ce  qui  ne  pourra  se  dire  par  la 
parole  se  propagera  par  les  écrits;  c*est  dans  ce  but  que, 
dans  l'une  des  sénéchaussées  du  Midi,  on  propose  de  com- 
poser et  do  répandre  un  bréviaire-catéchisme  national,  sorte 


98       HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

d'exposé  populaire  où  toute  la  doctrine  catholique  se  con- 
densera. 

iDans  quelle  mesure  les  privilèges  tiennent-ils  à  cœur?  Les 
cahiers  de  vœux  révèlent  tout  à  la  fois  une  grande  propen- 
sion à  beaucoup  concéder  et  une  grande  âpreté  à  beaucoup 
retenir.  —  De  l'ancien  régime  politique  le  clergé  semble 
faire  assez  bon  marché.  Il  n'est  pas  éloigné  de  sacrifier  ses 
immunités  pécuniaires.  La  périodicité  des  Etats  généraux, 
le  vote  régulier  de  l'impôt,  l'abolition  des  lettres  de  cachet, 
le  développement  des  assemblées  provinciales,  tout  ce  pro- 
gramme libéral  du  régime  nouveau  ne  soulève  que  peu  d'ob- 
jections. —  Mais  aussitôt  le  langage  change  quand  il  s'agit 
de  sacrifier,  non  plus  les  privautés  communes  aux  deux 
ordres  privilégiés,  mais  les  prérogatives  spéciales  de  l'ordre 
ecclésiastique.  On  se  résigne  à  une  société  égali  la,  mais  à 
la  condition  que,  dans  le  nivellement  général,  l'Eglise 
garde,  au  moins  théoriquement,  son  haut  domaine, 
comme,  au-dessus  des  villages  et  des  villes,  elle  dresse 
ses  tours,  ses  clochers.  L'exigence  est  d'autant  plus  tenace 
qu'on  s'abrite  derrière  la  cause  de  Dieu  et  qu'en  se  mon- 
trant intraitable  on  croit  se  sanctifier.  Presque  tous  les 
cahiers  rappellent,  avec  une  hauteur  mêlée  d'inquiétude, 
que  le  clergé  est  le  premier  ordre  de  l'Etat.  ïh  réclament 
pour  l'Eglise  catholique  l'exercice  exclusif  du  culte  public. 
A  cet  égard  une  crainte  obsédante  règne,  celle  des  empiéte- 
ments protestants.  Un  édit  récent,  celui  de  1787,  a  restitué 
aux  réformés  la  faculté  de  faire  constater  leur  état  civil.  Ce 
qu'on  redoute,  c'est  que,  de  proche  en  proche,  les  dissidents 
arrivent  à  s'introduire  dans  l'enseignement,  à  élever  publi- 
quement autel  contre  autel.  Par  avance,  les  cahiers  s'appli- 
quent à  dénoncer,  à  prévenir,  à  déjouer  ces  desseins.  Cepen- 
dant les  formes  diffèrent  suivant  les  lieux.  Trop  souvent  elles 
sont  âpres,  hautaines,  et  s'imprègnent  de  l'intolérance  qui 
a  inspiré  la  législation  sous  Louis  XIV  et  sous  Louis  XV. 
Ailleurs,  au  contraire,  elles  s'adoucissent,  marquent  le  dé- 


LA  DESTRUCTION  DES  PRIVILÈGES  »» 

saveu  de  toute  vexation,  se  pénètrent  d'une  charité  tout 
évangélique.  Le  clergé  de  la  sénéchaussée  de  Saintes,  après 
quelques  observations  sur  l'édit  de  1787,  ajoute  :  «  Nous 
considérons  les  protestants  comme  des  frères  qu'il  faut 
chérir.  Nous  ne  cesserons  de  réclamer  la  modération,  de 
demander  même  l'abolition  des  lois  pénales  portées  durant 
les  deux  derniers  règnes.  »  Les  prêtres  du  bailliage  d'Evreux 
s'expriment  à  peu  près  de  même  et  rendent  hommage  aux 
«  vertus  morales  et  civiques  »  de  ceux  qu'ils  appellent  «  leurs 
frères  errants  ». 

Ces  privilégiés,  à  la  fois  très  prodigues  et  très  jaloux^de 
leurs  privilèges,  sont  travaillés  d'un  grand  zèle  pour  le  bien 
public.  On  a  dit  combien,  sur  la  fin  de  l'ancien  régime,  le 
clergé,  notamment  le  clergé  paroissial,  se  piquait  de  philan- 
thropie. Les  cahiers  lui  fournissent  l'occasion  de  publier  ce 
que  tant  de  fois  il  a  pensé.  On  projette  d'établir  dans  les 
bourgs  des  asiles  pour  les  vieillards,  pour  les  infirmes;  on 
souhaiterait  que,  par  la  création  de  bureaux  de  bienfaisance, 
chaque  paroisse  pût  nourrir  ses  pauvres.  On  s'occupe  de  l'as-» 
sistance  médicale  à  assurer  aux  malades,  aux  femmes  en 
couches.  On  réclame  des  dépôts  de  remèdes  gratuits  dans 
les  campagnes.  Souvent  le  langage  est  celui  d'hommes  bien- 
faisants plus  encore  que  de  ministres  des  autels;  car  on  tend 
à  séculariser  la  charité  et  à  pratiquer  l'Evangile  en  le  démar- 
quant. Les  projets,  amorcés  plutôt  que  complétés,  s'étendent 
sur  toutes  matières.  Les  pasteurs  ont  pitié  de  leurs  ouailles. 
Dans  cet  esprit,  ils  désireraient  que  les  droits  casuels  pus- 
sent être  supprimés  pour  l'avenir,  que  les  dispenses  sollicitées 
en  cour  de  Rome  fussent  gratuites.  Décentralisateurs  par 
bon  sens,  par  intérêt  personnel  aussi,  ils  expriment  le  vœu 
que  les  grades,  les  dignités  soient  réservés  aux  gens  du  pays, 
que  l'argent  se  dépense  au  lieu  où  il  se  produit.  Ils  deman- 
dent, pour  les  bénéficiera,  l'obligation  de  la  résidence  et 
proscrivent  la  pluralité  des  bénéfices  sur  la  même  tête.  Des 
abbayes  ils  parlent  beaucoup,  mais  en  termes  si  différents 


100     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

que  toute  conclusion  générale  serait  téméraire.  Souvent  ils 
les  défendent,  mais  par  des  motifs  un  peu  étranges  en  des 
bouches  de  prêtres.  C'est  ainsi  que  le  clergé  de  Gharolles 
réclame  le  maintien  des  moines^»  pour  la  décharge  des  fa- 
milles ».  Toutes  sortes  de  systèmes  se  développent  pour  sti- 
muler la  vie  languissante  des  ordres  religieux.  Le  souhait  le 
plus  fréquemment  exprimé  est  qu'ils  soient  utilisés  pour 
l'instruction  de  la  jeunesse;  de  la  sorte  ils  remplaceraient  les 
jésuites,  dont  beaucoup  de  cahiers  déplorent  la  disparition. 
A  tout  prendre  la  foi  n'est  pas  trop  entamée,  en  outre  la 
charité  subsiste.  Mais  voici  la  grave  déformation  des  âmes 
sacerdotales  :  presque  à  chaque  page  des  cahiers  se  devine 
l'impatience  du  joug  hiérarchique.  Partout  il  semble  qu'un 
ennemi  soit  visé,  ennemi  qu'on  ne  nomme  point,  mais  auquel 
on  pense  toujours.  Cet  ennemi,  c'est  l'évêque;  c'est,  autour 
de  l'évêque,  cette  collectivité  superbe  qu'on  appelle  le  haut 
clergé.  Les  réclamations  se  formulent,  sages  en  elles-mêmes 
et  légitimes,  mais  moins  avec  le  désir  d'un  avantage  pour 
soi-même  qu'avec  l'arrière-pensée  secrète  d'une  revanche 
contre  le  maître.  En  ce  repli  caché  se  dissimule  la  petite 
poche  de  fiel  qui  infecte  tout.  En  majorité  dans  la  commission 
des  cahiers,  les  curés  protestent  contre  leur  sort  précaire  : 
mais  ils  ont  en  vue  moins  leur  pauvreté  que  la  richesse  qui 
est  au-dessus  d'eux.  Chaque  doléance  porte  avec  elle  sa 
glose,  très  transparente  quoique  rarement  exprimée.  Pour 
les  dignités  ecclésiastiques  on  demande  le  concours,  un  mini- 
mum d'âge,  des  règles  d'ancienneté.  Quoi  de  plus  juste? 
Mais  le  vœu  n'est  anonyme  qu'en  apparence;  aux  yeux  de 
ceux  qui  le  développent,  il  se  personnifie  sous  une  forme  con- 
crète, celle  de  l'évêque  nommé  trop  jeune,  du  grand  vicaire 
qui  ne  sait  rien,  du  chanoine  promu  à  vingt-cinq  ans,  et  pour 
qui,  à  vingt-cinq  ans,  a  commencé  le  repos.  Certaines  for- 
mules se  répètent,  à  la  fois  onctueuses  et  perfides  :  on  parle 
des  «  vertueux  pasteurs  blanchis  sous  les  travaux  du  minis- 
tère »;  de  tout  son  poids  l'éloge  retombe  en  blâme  sur  ceux 


LA  DESTRUCTION  DES   PRIVILÈGES  101 

qui  n'ont  blanchi  que  dans  l'inaction.  Puis  il  y  a  dans  le  bas 
clergé  certains  arriérés  d'humiliation  à  liquider.  L'évêque, 
en  vertu  d'un  ancien  édit,  a  le  droit,  de  sa  propre  autorité, 
d'infliger  à  ses  curés  un  internement  de  trois  mois  au  sémi- 
naire :  contre  cette  pénitence  disciplinaire  les  cahiers,  un 
peu  partout,  au  nord  comme  au  midi,  à  l'est  comme  à  l'ouest, 
s'insurgent  en  une  grande  montée  de  révolte.  Cependant  les 
curés,  en  leur  zèle  pour  prendre  un  peu  en  haut,  pour  ajouter 
un  peu  en  bas,  se  mettent  à  répéter  des  phrases  toutes  faites, 
vagues,  imprécisées,  mal  comprises,  qui  peuvent  servir  à 
deux  fins,  pour  décorer  des  pensées  de  justice,  pour  inaugurer 
la  confiscation.  Ils  parlent  de  bénéfices  à  réunir,  de  revenus 
abbatiaux  à  appliquer  en  pai'tie  au  culte  ou  à  la  charitég^de 
caisse  centrale  alimentée  avec  le  superflu  des  riches  et  admi- 
nistrée par  l'autorité  civile  :  par  là  ils  fournissent  à  la  Révo- 
lution naissante  les  premiers  fils  de  la  trame  où  la  Révolu- 
tion triomphante  les  enveloppera. 

Cette  disposition  envieuse  vicie  même  le  bien.  C'est  pour- 
quoi la  rédaction  des  cahiers  s'achève  souvent  dans  le 
trouble  et  la  dispute.  En  maints  endroits  l'évêque  tient 
à  formuler  ses  réserves.  A  Amiens,  il  exprime  la  crainte  que 
les  Etats  généraux  contiennent  trop  peu  de  prélats  et  que 
les  questions  religieuses  y  soient  discutées  sans  compé- 
tence (1).  A  Clermont,  il  proteste  contre  la  prétention  des 
curés  à  s'assembler  pour  débattre  leurs  intérêts  et  à  se  cons- 
tituer «  en  corps  particulier  dans  le  clergé  (2)  ».  A  Verdun, 
il  s'élève  contre  le  vœu  de  ses  prêtres  qui  aspirent  à  nommer 
eux-mêmes  les  chefs  de  chaque  décanat  (3).  A  Evreux,  il 
raille  durement  la  présomption  des  curés  qui,  à  propos  des 
cahiers,  veulent  régler  toutes  choses  et  se  piquent  d'être  à  la 
fois  «  administrateurs,  légistes,  financiers  »  (4).  Au  Mans,  le 

(1)  Archives  parlementaires,  t.  I,  p.  736-737. 

(2)  Ibid.,  t.  V.  p.  562. 

(3)  Ibid.,  t.  VI,  p.  128. 

('i)  Archives  nationales,  B*,  carton  40. 


108     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

chef  du  diocèse,  avant  de  signer  les  doléances,  ajoute  au- 
dessus  de  son  nom  ces  mots  :  «  Sous  réserve  de  tout  ce  qui 
peut  être  contraire  à  mes  droits  (1).  »  Pareillement  l'évêque 
de  Troyes  inscrit  sur  le  cahier  la  mention  suivante  :  «  Je  n'ai 
point  été  d'avis  d'un  grand  nombre  des  articles;  c'est  pour- 
quoi je  fais  toutes  protestations  ôt  réclamations  (2).  »  —  En 
plusieurs  lieux,  les  chanoines,  les  abbés,  les  délégués  des 
couvents  sont  plus  irrités  encore  que  l'évêque.  C'est  qu'à  la 
réprobation  des  nouveautés  s'ajoute  pour  eux  le  dépit  du 
droit  de  vote  qui  leur  a  été  si  parcimonieusement  mesuré. 
A  Rouen,  le  chapitre  dénonce  l'envahissemxcnt  des  «  pasteurs 
du  second  ordre  »  appelés  tous,  fussent-ils  congruistes,  à 
l'assemblée  bailliagère.  A  Paris,  le  chapitre  de  Notre-Dame 
redoute  que  le  haut  clergé  soit  insuffisamment  représenté  et, 
dans  cette  prévision,  supplie  le  roi  de  déléguer  de  sa  propre 
autorité  plusieurs  évêques  de  chaque  métropole  pour  siéger 
aux  Etats  (3).  A  Arras,  les  abbés  réguliers,  chanoines,  dé- 
légués des  communautés  religieuses,  en  une  remontrance 
solennelle  revêtue  de  102  signatures,  protestent  par  avance 
contre  la  composition  des  Etats  généraux  :  «  Les  quatre  cin- 
quièmes des  représentants  du  clergé,  disent-ils  avec  un  dépit 
hautain,  seront  uniquement  composés  de  curés,  députés 
par  d'autres  curés  (4).  »  —  Plus  les  élections  s'approchent, 
plus  les  esprits  sont  excités.  Au  Mans,  quelques  ecclésias- 
tiques font  circuler  un  avis  ainsi  conçu  :  «  Si  quelqu'un  re- 
trouve le  bon  sens  de  Monseigneur,  il  est  prié  de  le  rapporter 
à  l'évêché,  chez  M.  B***.  »  M.  B***  est  un  chanoine  qui 
passe  pour  le  confident  de  l'évêque  (5).  A  Arras,  à  la  veille  du 
scrutin,  un  pamphlet  dénonce  l'évêque,  M.  de  Gonzie,  comme 
«  l'ami  de  Brienne  »,  comme  «  l'espion  du  gouvernement  » 


(1)  PlOLiN,  L'Eglise  du  Mans  pendant  la  Révolution,  t.  I,  p.  27-28. 

(2)  Archives  parlementaires,  t.  VI,  p.  75. 

(3)  Ibid.,  t.  V,  p.  268. 

(4)  Paris,  La  jeunesse  de  Robespierre,  p.  367  et  appendice,  p.  65. 

(5)  PiOLlN,  L'Eglise  du  Mans  pendant  la  Révolution,  t.  I,  p.  12. 


LA   DESTRUCTION   DES   PRIVILÈGES  40S 

comme  un  homme  à  peine  digne  «  du  poste  de  souffleur  d'en- 
censoir ».  Gomme  on  n'est  trahi  que  par  les  siens,  il  se  trouve 
que  l'auteur  anonyme  du  libelle  est  un  juge  au  tribunal  de 
l'évêché,  ennemi  de  Conzie,  mais  pour  tout  dire  ennemi  aussi 
de  Robespierre,  qu'il  qualifie  d'  «  agneau  enragé  ».  Le  haut 
clergé  exerce,  à  l'occasion,  des  représailles  :  à  Lyon,  un  grand 
vicaire  s'oublie  jusqu'à  désigner  d'un  geste  méprisant  les 
ecclésiastiques  du  second  ordre  et  les  traite  de  «  tas  de 
curés  (1)  ».  Parfois  des  retours  de  mansuétude  chrétienne 
substituent  tout  à  coup  à  des  scènes  de  reproche  des  scènes 
d'attendrissement.  A  Troyes,  un  prêtre  ayant  osé  attaquer 
très  vivement  l'évêque,  celui-ci,  comprimant  son  cœm',  va 
à  son  adversaire,  le  remercie  de  sa  franchise,  et  aux  applau- 
dissements de  toute  l'assistance,  l'embrasse.  Cependant, 
parmi  les  prélats,  il  en  est  quelques-uns  qui,  en  s'installant 
à  la  commission  des  cahiers,  ont  réussi  à  écarter  les  vœux 
les  plus  téméraires.  Tels  sont  les  évêques  de  Luçon  et  de 
Poitiers.  Alors  c'est  au  tour  des  curés  de  se  dire  joués  :  «  Le 
cahier,  écrit  avec  dépit  l'un  des  curés  vendéens,  n'est  à 
proprement  parler  que  le  cahier  de  Nosseigneurs  les  évêques; 
aussi  est-il  sans  ordre,  sans  énergie,  sans  style  et  sans  fran- 
çais (2).  » 

«  Je  crois  que  pour  la  députation  les  curés  feront  la  voile  », 
écrivait  familièrement  à  Necker  le  lieutenant  général 
d'Agen  (3).  Il  ne  se  trompait  pas.  Les  élections  furent  le 
triomphe  de  la  démocratie  ecclésiastique.  A  Soissons, 
l'évêque,  M.  de  Bourdeilles,  fut  jugé  si  impopulaire  que  ses 
amis  eux-mêmes  n'osèrent  le  présenter.  La  province  d'Artois 
ne  nomma  que  des  curés.  A  Amiens,  l'évêque  fut  élu,  mais 
par  239  voix  seulement  sur  457  votants.  Au  Mans,  l'évêque 


(1)  OCTLLOîî  DB  Moîmi»îT,  Mémoires  pour  servir  à  l'histoire  de  la  ville 
de  Lyon,  t.   I,  p.   38. 

(2)  LrAire  de  l'abbé  Jallet,  cure  de  Chérignc,  en  Poitou.  (CHASSIir,  La 
Préparation  de  la  guerre  de   Vendée,  t.  I,  p.  68.) 

(3)  Archives  nationales,  B™,  carton  1,  p.  104. 


104     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   REVOLUTION 

ne  triompha  qu'avec  peine,  et  par  l'influence  d'un  de  ses 
prêtres.  A  Bourges,  l'archevêque  fut  nommé,  mais,  dit-on, 
moins  par  sympathie  que  par  des  circonstances  particulières 
qui  ne  permirent  pas  de  l'exclure.  L'évêque  de  Luçon,  quoique 
ayant  accaparé  la  rédaction  des  cahiers,  fut  élu  le  dernier,  et 
pareilkment  l'évêque  de  PoitiersT  Dans  le  grand  diocèse  de 
Besançon,  les  sept  députés  furent  cinq  curés  et  deux  membres 
de  collégiales  de  second  ordre.  L'évêque  de  Tulle  échoua.  Il  en 
fut  de  même  de  l'évêque  d'Aire,  de  l'évêque  de  Troyes  et 
aussi  des  évêques  de  Dax  et  de  Belley,  qui  supportèrent  impa- 
tiemment le  mécompte  de  l'insuccès.  A  Mâcon,  à  Chalon-sur- 
Saône,  l'évêque  fut  pareillement  supplanté  par  des  curés. 
Sur  296  membres  ecclésiastiques  élus,  il  y  aurait  47  évêques, 
12  chanoines,  6  grands  vicaires,  23  abbés,  religieux,  profes- 
seurs ou  prêtres  sans  fonctions,  208  curés.  Que  ces  208  curés 
fussent,  même  en  partie  seulement,  attirés  vers  le  tiers  état, 
et  c'en  serait  fait  de  l'Eglise  privilégiée. 


IV 


Le  4  mai,  les  membres  des  trois  ordres  convoqués  à  Ver- 
sailles se  rendirent  processionnellement  de  Notre-Dame  à 
Saint-Louis.  Les  historiographes  nous  apprennent  que  les 
évêques  étaient  séparés  du  bas  clergé  par  un  corps  de  mu- 
sique. Ainsi  le  cérémonial  s'appliquait  à  graver  les  rangs 
loin  de  les  confondre.  La  messe  du  Saint-Esprit  fut  célébrée. 
En  une  harangue  de  circonstance,  l'évêque  de  Nancy,  M.  de 
la  Fare,  ofl'rit  au  roi  «  les  hommages  du  clergé,  les  respects 
de  la  noblesse,  les  très  humbles  supplications  du  tiers 
état  ».  Les  gens  du  tiers  écoutaient,  l'amour-propre  très  en 
éveil,  et  médiocrement  satisfaits  de  la  gradation.  En  re- 
vanche, ils  purent  applaudir  à  leur  aise  quand,  à  la  lin  du 


LA   DESTRUCTION   DES   PRIVILEGES  105 

discours,  le  prélat,  excitant  ceux  qu'il  venait  d'humilier, 
dépeignit  en  paroles  presque  factieuses  la  misère  des  cam- 
pagnes, la  patience  du  peuple,  «  vrai  peuple  martyr  »,  et 
l'odieuse  rapacité  des  agents  du  fisc. 

Le  5,  le  roi  ouvrit  solennellement  les  Etat^  Il  s'était,  à 
ce  qu'on  rapporte  (1),  répété  plusieurs  fois  son  discours  et 
le  prononça  avec  une  dignité  assurée  qui  plut.  Le  garde  des 
sceaux,  M.  Barentin,  gâta  par  l'abondance  des  lieux  com- 
muns les  plus  généreuses  maximes  et  les  conseils  les  plus 
sages.  Puis,  en  un  long  rapport,  Necker  accumula  les  chiffres 
et  les  faits  :  tel  était  le  goût  de  rhétorique  que  les  députés  lui 
reprochèrent  de  les  avoir  traités  comme  de  simples  notables 
ou  comme  les  membres  d'une  simple  assemblée  provinciale. 

Au  milieu  de  toutes  ces  pompes,  une  pensée  dominait. 
Les  pouvoirs  des  députés  seraient-ils  vérifiés  en  commun, 
c'est-à-dire  dans  l'assemblée  générale  des  trois  Ori'es?  Au 
contraire  chaque  ordre  contrôlerait-il  séparément  les  man- 
dats de  chacun  de  ses  membres?  La  question,  quoique  de 
simple  procédure,  serait,  suivant  l'issue,  féconde  en  consé- 
quences. Si  les  trois  ordres  se  rassemblaient  pour  délibérer 
en  commun,  même  en  vue  d'un  objet  limité,  il  était  vrai- 
semblable que,  le  précédent  s'érigeant  aussitôt  en  règle,  ils 
ne  se  sépareraient  plus;  or,  cette  fusion  des  Ordres,  ce  serait 
la  fin  de  l'ancien  régime. 

Le  6,  de  grand  matin,  un  placard  fut  affiché  qui  contenait 
ces  lignes  :  «  De  par  le  roi.  Sa  Majesté  ayant  fait  connaître 
aux  députés  des  trois  ordres  l'intention  où  elle  était  qu'ils 
s'assemblassent  dès  aujourd'hui  6  mai,  les  députés  sont 
avertis  que  le  local  destiné  à  les  recevoir  sera  prêt  à  neuf 
heures  du  matin.  »  Les  représentants  du  tiers  ne  connais- 
saient d'autre  «  local  »  que  la  salle  des  Menus-Plaisirs,  où  la 
veille  le  roi  avait  inauguré  les  Etats.  C'est  là  que,  dès  neuf 
heures,  ils  arrivèrent  par  groupes.  C'était  une  vaste  salle, 

(1)  Mme  Cavpan,  Mémoires,  t.  II.  p.  37. 


106     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

longue  de  120  pieds,  large  de  plus  de  50,  propice  aux  grands 
auditoires  et  aux  grands  effets  d'éloquence.  Eloquents,  les 
nouveaux  venus  ne  demandaient  pas  mieux  que  de  l'être, 
et  même  ils  ne  doutaient  point  qu'ils  ne  dussent  faire  beau- 
coup de  bruit  dans  le  monde.  Mais  à  cette  première 
heure,  ce  qui  dominait  en  eux,  c'était  l'embarras.  Tout 
leur  était  inconnu,  Versailles,  la  cour,  le  gouvernement,  les 
lieux  eux-mêmes.  De  traditions,  il  n'y  en  avait  point,  hormis 
les  précédents  de  1614,  bien  vieux  pour  qu'on  en  eût  cure. 
Les  représentants  se  groupèrent  par  province  ou  bien  au 
hasard  des  rencontres  faites  à  l'hôtel  ou  au  restaurant. 
Après  coup  on  a  établi  entre  eux  des  classifications.  A  ce 
début  il  n'y  en  avait  pas  l'ombre.  Ils  étaient  à  la  fois  impor- 
tants et  gênés,  secrètement  avides  d'un  mot  d'ordre,  mais 
aussi  très  impatients  de  paraître  commander;  car  rien  n'est 
indépendant  comme  l'inexpérience.  L'heure  s'avançait. 
On  attendit  les  gentilshommes,  les  ecclésiastiques.  Nul  ne 
vint.  En  revanche,  la  salle  s'emplit  d'hommes  de  toute 
sorte,  non  seulement  députés  mais  étrangers;  quiconque 
avait  une  mise  décente  entrait  librement  et  s'asseyait  sans 
façon  parmi  les  représentants.  Dans  cette  confusion, 
il  y  avait  urgence  à  introduire  un  peu  de  discipline.  Nul 
n'émergeait,  hormis  Mirabeau  connu  surtout  par  ses  vices, 
Target  par  ses  succès  au  palais,  Meunier  par  son  rôle  dans 
les  assemblées  du  Dauphiné,  sa  patrie.  Ni  Sieyès,  ni  Bailly 
n'étaient  là;  car  ils  seraient  envoyés  à  l'assemblée  par  la 
ville  de  Paris.  Or,  Paris  n'avait  pas  encore  achevé  les  opé- 
rations du  scrutin,  et  cette  session  ouverte  sans  que  les  élec- 
tions fussent  terminées  n'était  pas  une  des  moindres  sin- 
gularités d'une  époque  qui  en  compterait  beaucoup.  Faute 
de  mieux,  on  s'enquit  du  plus  âgé  des  élus  :  on  lui  confia  une 
sorte  de  police  et  on  lui  adjoignit,  pour  l'aider,  six  assis- 
tants. Le  principal  souci  se  portait  sur  l'attitude 
des  privilégiés.  Gomme  le  temps  s'écoulait  sans  qu'aucun 
d'eux  parût,   un  murmure  s'éleva  avec  une  réprobation 


LA   DESTRUCTION   DES   PRIVILEGES  107 

grandissante.  Sur  les  bancs,  on  se  rappelait  les  petites  humi- 
liations des  derniers  jours  :  les  nuances  de  rang  dans  la  pré- 
sentation au  roi,  les  gradations  méprisantes  de  l'évêque  de 
Nancy,  et  surtout  les  différences  de  costume  dans  la  pro- 
cession de  Notre-Dame  à  Saint-Louis.  «  Avec  nos  habits 
noirs,  disaient  les  uns,  nous  ressemblions  à  des  frères  des 
Ecoles  chrétiennes.  —  Non,  répondaient  les  autres,  mais 
plutôt  à  Orgon  dans  Tartufe  (1).  »  On  atteignit  midi,  puis 
une  heure.  Nobles  et  prêtres  n'arrivaient  point.  De  leur  abs- 
tention il  y  avait  un  bon  motif.  A  chacun  des  deux  premiers 
ordres  une  chambre  spéciale  de  délibération  avait  été  ré- 
servée dans  V Hôtel  des  Menus  :  c'était  pour  le  clergé  la  salle 
des  Gent-Suisses,  pour  la  noblesse  la  salle  des  Gardes.  Ils 
s'y  étaient  rassemblés,  venaient  même  de  décider  qu'ils 
procéderaient  séparément  à  la  vérification  des  pouvoirs. 
A  deux  heures  et  demie,  les  membres  du  tiers  état  se  sépa- 
rèrent, fort  déçus  de  leur  isolement,  mais  obstinés  plus  encore 
que  déçus. 

Dès  le  premier  jour,  les  trois  Ordres  venaient  de  se  fixer 
dans  l'attitude  où  ils  persévéreraient. 

Le  tiers  état,  après  cette  séance  résumée  en  une  attente 
de  cinq  heures,  semblait  mystifié.  Il  ne  l'était  qu'en  appa- 
rence. D'abord,  tandis  que  les  prêtres  et  les  nobles  étaient 
relégués  en  des  locaux  d'étendue  médiocre,  à  peine  suffisants 
pour  eux-mêmes,  ils  avaient,  eux,  gens  de  roture,  la  grande 
salle,  et  ayant  la  grande  salle,  ils  figureraient  aux  yeux  du 
peuple,  par  le  fait  seul  de  cette  image  matérielle,  la  vraie, 
l'unique  représentation.  A  ce  bénéfice  de  la  possession 
s'ajoutait  pour  eux  un  autre  avantage,  celui  d'avoir,  dès  le 
premier  jour,  discerné,  reconnu,  conquis  un  solide  terrain 
de  combat.  Ce  fut  l'instinctif  génie  de  chacun  et  de  tous  — 
sans  que  l'honneur  de  l'inspiration  puisse  revenir  spéciale- 
ment à  personne  —  de  comprendre  que  le  meilleur  moyen 

(1)  La  RÉVEliXKnE-l^iKAUX,  Mémoires,  p.  71. 


108     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

<ie  vaincre  l'adversaire  serait  de  l'énerver  par  obstination, 
de  ne  lui  laisser  en  quelque  sorte  d'autre  alternative  que 
la  responsabilité  d'un  brisement  ou  l'union.  Les  gens  du 
tiers  venaient  d'attendre  pendant  plusieurs  heures;  ils 
attendraient  pendant  plusieurs  jours,  plusieurs  semaines 
s'il  le  fallait,  jusqu'à  ce  que  par  patience  ils  amenassent  les 
dissidents  des  deux  autres  Ordres,  puis  les  deux  autres  Ordres 
eux-mêmes  à  venir  vers  eux.  Leur  devise  serait  obstination 
passive,  et  cette  obstination,  fruit  d'un  accord  tacite,  d'une 
intuition  collective,  simultanée,  conquerrait  la  victoire. 

La  noblesse  s'était  hâtée,  comme  le  tiers  état,  de  marquer 
son  orientation.  En  cette  séance  du  6  mai,  réunie  dans  la 
salle  des  Gardes,  elle  avait,  par  188  voix  contre  47,  voté  la 
vérification  séparée.  Les  seuls  dissidents  avaient  été  les 
députés  du  Dauphiné,  avec  eux  quelques  grands  seigneurs, 
inclinés  par  générosité  ou  coquetterie  vers  les  nouveautés, 
en  outre  quelques  amis  de  Necker.  Le  tiers  état  s'absorbe- 
rait dans  une  seule  pensée  :  conquérir  par  patience  la  fusion. 
La  noblesse  se  fixerait  dans  une  pensée  unique  aussi  : 
prolonger  la  séparation. 

Autant  la  noblesse  et  le  tiers  état  se  distinguaient  par 
le  net  relief  de  leur  volonté,  autant  l'ordre  ecclésiastique 
était  travaillé  de  pensées  divergentes.  Il  s'était  rassemblé 
dans  la  salle  des  Suisses  sous  la  présidence  du  cardinal  de 
La  Rochefoucauld,  personnage  plus  décoratif  par  les  titres 
qu'éminent  par  les  lumières.  Les  évêques  s'étaient  assis  sur 
des  bancs  à  part,  et  un  peu  plus  loin  les  curés.  Gomme  dans 
la  chambre  de  la  noblesse,  on  avait  décidé  la  vérification 
séparée,  mais  par  133  suffrages  seulement  contre  114.  Qu'on 
déplaçât  10  voix,  et  la  majorité  n'existerait  plus.  En  ce 
partage  d'opinions,  les  hauts  dignitaires  sentaient  l'urgence 
de  concéder  quelque  chose  pour  ne  pas  tout  perdre  :  beau- 
coup de  curés,  de  leur  côté,  inclinaient  à  accueillir  des 
accords  qui  préviendraient  toute  scission  publique  dans 
leur  Ordre,  tout  déchirement  dans  la  représentation  natio- 


LA   DESTRUCTION   DES   PRIVILÈGES  109 

nale.  Tandis  que  le  tiers  état  s'obstinerait,  tandis  que  la 
noblesse  se  cabrerait,  le  clergé  flotterait  entre  l'un  et  l'autre, 
avec  le  vague  espoir  d'étendre  son  arbitrage  sur  tous 
deux.  , 

Le  tiers  état  aurait  été  bien  mal  informé  s'il  avait  ignoré 
cette  disposition,  bien  mal  inspiré  s'il  l'eût  négligée.  Le  clergé 
divisé  lui  fournirait  l'appoint  numérique  et  moral  néces- 
saire pour  vaincre.  Le  7  mai  arrivèrent,  de  la  salle  des  Menus 
dans  la  salle  des  Suisses,  deux  messagers  :  c'était  Leroulx, 
doyen  du  tiers  état,  puis  Mounier,  représentant  du  Dau- 
phiné,  et  très  influent  sur  l'archevêque  de  Vienne.  Ils  de- 
mandèrent la  vérification   en   commun.  Alors   commença, 
entre  le  tiers  qui  avait  besoin  du  clergé  et  le  clergé  déjà 
attiré  en  partie  vers  le  tiers,  une  série  de  prévenances  pous- 
sées jusqu'à  la  coquetterie.  Les  délégués  furent  reçus,  dit 
une  relation  contemporaine,  «  avec  la  plus  grande  honnê- 
teté (1)  »,  puis  on  les  reconduisit  avec  de  grandes  marques 
d'honneur.  Dans  la  journée,  une  députation,  dans  laquelle 
on  fit  entrer  deux  évêques,  alla  porter  la  réponse  :  cette 
réponse  consistait  dans  la  promesse  de  désigner  des  com- 
missaires conciliateurs  qui  s'aboucheraient  avec  ceux  des 
deux  autres  ordres.  Le  clergé  insista,  en  outre,  auprès  de  la 
noblesse  pour  que  celle-ci  se  prêtât  aux  pourparlers.  Sur  ces 
entrefaites,  l'un  des  députés  du  tiers  état  mourut.  Aussitôt 
le  clergé  décida  que  la  première  messe  célébrée  serait  dite 
pour  lui;  une  députation  fut  choisie  pour  assister  aux  funé- 
railles, auxquelles  se  rendirent  d'eux-mêmes  presque  tous 
les  curés.  L'un  des  contemporains,  en  rendant  compte  des 
obsèques,   a   soin   de   remarquer   que   «   cette   cérémonie, 
toute  triste  qu'elle  a  été,  a  beaucoup  flatté  le  tiers  (2)  ». 
Puis   on  se  mit  à  nommer  les  commissaires.  Enfin,  pour 
bien  marquer  son   esprit   conciliant,  l'ordre   ecclésiastique 

(1)  Récits  des  principaux  faiu  qui  se  sont  passé  dans  la  salle  du  Clergé, 
par  l'abbé  Vallet.  p.  8. 

(2)  Ibid.,  p.   11. 


dlO      HISTOIRE   RELIGIEUSE  DE   LA   REVOLUTION 

suspendit   la  vérification  des   pouvoirs   de  ses  membres. 

L'inexpérience  allongeait  tout.  Ce  fut  le  23  mai  seulement 
que  les  commissaires  conciliateurs  purent  se  réunir.  La  no- 
blesse avait  choisi  huit  députés,  entre  autres  le  duc  de 
Luxembourg,  le  comte  d'Entraigues,  puis  Gazalès,  qui  déjà 
avait  laissé  échapper  ses  premières  bouffées  d'éloquence. 
Le  tiers  état  avait  nommé  pour  délégués  plusieurs  de  ceux 
qui  bientôt  monteraient  au  premier  rang  :  Thouret,  Le  Cha- 
pelier, tous  deux  avocats,  l'un  venu  de  Normandie,  l'autre 
de  Bretagne,  Rabaut  Saint-Etienne,  pasteur  réformé  et  fils 
de  pasteur,  en  outre  Target,  Mounier,  et  Barnave  encore 
inconnu.  Le  débat,  quoique  prolongé  pendant  deux  jours, 
fut  stérile  et  devait  l'être;  car  les  députés  du  tiers  avaient 
pour  mandat  exclusif  la  vérification  en  commun.  Quant  aux 
gentilshommes,  ils  se  jugeaient  constitués,  avaient  déjà 
entamé  dans  leur  chambre  leur  propre  vérification;  et  tout 
ce  qu'ils  pouvaient  ou  voulaient  accorder,  c'était  que,  le 
passé  se  trouvant  irrévocable,  la  question  fût  examinée  en 
vue  des  prochains  Etats  généraux.  Les  délégués  du  clergé 
étaient  les  archevêques  d'Arles  et  de  Bordeaux,  l'évêque  de 
Glermont,  un  archidiacre  et  quatre  curés.  Ils  laissèrent  se 
développer  les  prétentions  contradictoires.  Quand  nobles 
et  bourgeois  se  furent  tus,  l'un  d'eux  suggéra  un  plan  de 
conciliation  ;  leur  proposition  maintenait  la  vérification  par 
ordre,  mais  soumettait  aux  trois  ordres  réunis  les  élections 
contestées. 

Il  semble  que  les  députés  du  tiers  état  aient  attendu 
davantage  de  l'Ordre  ecclésiastique.  Dans  l'espoir  de  brus- 
quer le  succès,  ils  imaginèrent  une  démarche  solennelle,  bien 
propre  à  frapper  les  imaginations  et  à  rallier  d'un  mouve- 
ment spontané  les  curés  à  la  cause  du  peuple.  Le  27  mai,  les 
membres  du  clergé  étaient  dans  leurs  bureaux,  occupés  au 
dépouillement  des  cahiers,  quand  on  leur  annonça  une  dépu- 
tation  du  tiers.  En  hâte,  ils  rentrèrent  en  séance.  Aux  abords 
de  la  salle  et  dans  la  cour  des  Menus,  un  grand  nombre  de 


LA  DESTRUCTION  DES   PRIVILÈGES  111 

curieux  s'étaient  assemblés.  La  délégation,  très  nombreuse, 
avait  à  sa  tête  Target,  avocat  puissant  mais  de  langage 
emphatique,  un  peu  noyé  dans  son  éloquence.  En  des  paroles 
souvent  rapportées  depuis,  il  adjura  les  membres  du  clergé, 
«  au  nom  du  Dieu  de  paix  et  au  nom  de  la*  nation,  de  se 
réunir  à  eux  dans  la  salle  de  l'assemblée  générale  et  d'y  aviser 
aux  moyens  de  rétablir  la  concorde  ».Les  délégués  escomp- 
taient un  vote  d'acclamation.  Un  instant,  ils  purent  croire 
qu'ils  le  tenaient;  car  quelques  prêtres  et  avec  eux  l'évêque 
de  Chartres  proposèrent  qu'incontinent  la  fusion  s'opérât. 
Cependant  deux  des  députés  du  tiers  déclarèrent  qu'il  s'agis- 
sait, non  de  vues  à  échanger  dans  une  assemblée  générale, 
mais  d'une  délibération  à  commencer  immédiatement  et 
avec  le  vote  par  tête.  Sur  cette  remarque,  la  réflexion  reprit 
ses  droits,  et  la  décision  définitive  fut  ajournée. 

Cette  époque  fut  celle  de  la  plus  grande  confusion. 

La  chambre  du  tiers  état  éveillait  l'idée  d'une  grande 
puissance,  mais  d'une  puissance  inorganisée  et  qui  se  dé- 
gage mal  du  chaos.  Point  de  règlement  encore,  mais  de  sim- 
ples projets  pour  en  édicter  un;  point  d'ordre  du  jour  fixe; 
au  bureau,  un  doyen  entouré  d'assesseurs,  à  raison  d'un  par 
gouvernement  provincial;  point  de  reproduction  des  débats, 
mais  de  simples  notes;  partout  sur  les  bancs,  des  étrangers  (1). 
Un  jour  Malouet  ayant  demandé  qu'on  les  expulsât,  on  lui 
répondit  :  o  Y  pensez-vous?  nous  sommes  tous  frères.  » 
Quelques-uns  commençaient  à  se  créer  leur  place  :  ainsi  en 
était-il  de  Barnave,  dont  Mirabeau  disait  :  «  Ce  jeune  Dau- 
phinois annonce  de  grands  talents  et  particulièrement  ceux 
d'orateur.  »  Certains  représentants  observaient  en  silence 
les  lieux,  les  hommes,  et  traçaient  l'horoscope  de  leurs  col- 
lègues. Tel  était  Robespierre,  perspicace  par  envie  comme 
d'autres  par  génie.  «  Target,  écrivait-il,  dit  avec  emphase 


(1)  V.  Bailly,  Mémoires,  t.  I,  p.  76-88.  —  V.  aussi  Etienne  Dumont 
(de  Genève),  Souvenirs,  passim. 


112     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

des  choses  communes.  Quant  à  Mirabeau,  son  caractère 
moral  lui  ôte  toute  considération.  Mounier  jouera  ici  un 
moindre  rôle  que  dans  sa  province.  »  Puis  il  ajoutait,  en  un 
ton  où  perçait  déjà  le  dénonaiateur  :  «  Le  plus  suspect  des 
patriotes,  c'est  Malouet  (1).  »  Malouet,  ancien  intendant  de 
la  marine,  méritait  par  sa  sagesse  et  ses  lumières  ce  pro- 
nostic haineux.  Les  amours-propres,  perpétuellement  en 
éveil,  guettaient  partout  des  manques  d'égards  :  on  s'indi- 
gnait, tantôt  que  le  roi  eût  ajourné  une  réception,  tantôt 
qu'un  maître  des  cérémonies  eût,  sous  une  forme  un  peu 
familière,  assuré  le  doyen  de  «  son  vif  attachement  ».  Le 
nom  de  tiers  état  humiliait.  «  Ce  mot,  éc»r-ivait  Robespierre, 
est  ici  proscrit  comme  un  monument  de  l'ancienne  servi- 
tude. »  Aussi  une  autre  désignation  avait  prévalu,  celle 
à^ Assemblée  des  Communes,  nom  plus  éclatant  et  qui  réson- 
nerait mieux  dans  le  monde.  Cependant  aux  petitesses  de  la 
vanité  se  mêlaient  les  grandeurs  de  l'obstination.  Les 
députés  calculaient  en  chiffres  fort  précis  que,  sur  cent 
citoyens,  ils  en  représentaient  96.  «  Nous  sommes,  disaient-ils, 
les  mandataires  de  25  millions  d'hommes,  et  on  ne  nous 
fera  pas  faire  ce  que  nous  ne  voulons  point.  » 

En  sens  inverse  la  noblesse  s'exaspérait.  En  sa  chambre 
séparée,  elle  achevait  la  vérification  des  pouvoirs  de  ses 
membres.  Elle  s'était  accrue  des  dôputés  de  Paris,  nommés, 
comme  on  le  sait,  après  la  convocation  des  Etats  généraux. 
Ils  s'appelaient  Lally-Tolendal,  Clermont-Tonnerre,  Du- 
port,  Saint-Fargeau,  le  duc  de  La  Rochefoucauld,  et  à  dos 
degrés  fort  divers,  inclinaient  presque  tous  vers  le  parti  des 
réformes.  Mais  les  amours-propres  étaient  trop  engagés 
pour  qu'ils  pussent  exercer  une  influence  modératrice.  Puis, 
même  dans  les  esprits  les  plus  conciliants,  un  grand  scrupule 
naissait,  par  suite  des  mandats  très  impératifs  qui  enjoi- 
gnaient le  maintien  des  anciennes  formes.  Le  28  mai,  la 

(1)  Lettre  du  24  mai.  (Paris,  La  jeunesse  de  Robespierre,  appendice.) 


LA  DESTRUCTION   DES   PRIVILÈGES  US 

noblesse,  creusant  la  séparation,  proclama  la  distinction  des 
Ordres  comme  loi  fondamentale  de  la  monarchie. 

Quant  au  clergé,  de  jour  en  jour  il  se  désagrégeait.  L'ar- 
chevêque de  Paris,  M.  de  Juigné,  venait  d'être  nommé.  Avec 
neuf  autres  ecclésiastiques  dont  le  plus  notable  était  l'abbé 
de  Montesquieu,  il  avait  été  délégué  aux  Etats  généraux 
par  le  clergé  de  la  capitale.  Il  fit  dans  la  salle  une  entrée 
solennelle,  en  grand  costume  et  précédé  de  la  croix.  On  sa- 
vait le  prélat  très  attaché  à  l'ancien  régime.  Quelques  curés 
virent  dans  cet  appareil,  soit  une  dérogation  à  l'égalité,  soit 
un  essai  d'intimidation,  et  on  put  saisir  parmi  eux  un  léger, 
très  léger  murmure.  Plusieurs  prêtres  se  signalaient  par  leur 
zèle  novateur  :  tels  étaient  Dillon,  curé  du  Vieux-Pouzauges, 
Thibault,  curé  de  Souppes,  Gouttes,  curé  d'Argeliers,  puis 
Grégoire,  curé  d'Embermesnil.  Au-dessus  d'eux,  on  citait 
les  évêques  favorables  ou  acquis  à  la  cause  populaire  :  M.  de 
Lubersac,   évêque   de   Chartres,   M.   de   Seignelay-Golbert, 
évêque  de  Rodez,  M.  de  Cicé,  archevêque  de  Bordeaux,  puis 
le  vénérable   M.   Lefranc   de   Pompignan,    archevêque   de 
Vienne.  Fort  inquiets  de  leur  majorité  de  plus  en  plus  pré- 
caire, les  partisans  de  l'ancien  régime  cherchaient  un  expé- 
dient qui  leur  donnât  l'apparence  de  l'entente  avec  les  Gom 
munes  sans  les  contraindre  à  s'absorber  en  elles.  Leur  habi- 
leté serait  extrême  s'ils  parvenaient  à  devancer  le  tiers  en 
sollicitude  démocratique  et  à  noyer  dans  un  flot  de  mesures 
bienfaisantes  l'irritant  problème  de  la  vérification.  Sur  ces 
entrefaites,  un  prêtre,  M.  de  Coulmiers,  abbé  d'Abbecourt, 
fournit  la  diversion  souhaitée.  L'abbé  parla  de  la  rareté  des 
subsistances,  de  la  pénurie  des  blés,  déposa  même  sur  le 
bureau  un  horrible  morceau  do  pain  noir  pris  dans  une  mai- 
son voisine,  ce  qui  excita,  dit  un  témoin  oculaire,  «  beau- 
coup de  compassion  (1)  »;  puis  il  conclut  à  l'élection  d'un 
comité  pour  remédier  aux  misères  du  peuple.  L'idée  rallia 

(1)  Jiécit  des  principaux  faits  qui  se  sont  passé  dans  la  salle  du  Clergé, 
par  l'abbé  Vaujt,  p.  47. 

8 


114     HISTOIRE  RELIGIEUSE  DE  LA   RÉVOLUTION 

toutes  les  opinions,  et  aussitôt  l'évêque  de  Nîmes  fut  délé- 
gué vers  l'assemblée  du  tiers  pour  demander  qu'elle  s'as- 
sociât à  l'initiative  du  clergé.  L'évolution  ne  laissait  pas  que 
d'être  avisée.  Si  les  Communes  adoptaient  le  projet,  elles 
risquaient  que  la  vérification  *fût  reléguée  au  second  plan. 
Si,  au  contraire,  elles  négligeaient  la  suggestion,  elles  pa- 
raîtraient moins  empressées  que  les  privilégiés  pour  les  be- 
soins du  peuple.  Avec  une  rare  prestesse,  le  doyen,  qui  était 
Bailly,  esquiva  la  réponse  :  «  Que  messieurs  du  clergé,  dit-il, 
viennent  à  nous,  et  alors  nous  travaillerons  ensemble  à  sou- 
lager les  misères  publiques  et  à  en  prévenir  le  retour.  » 

En  cette  rivalité,  il  semblait  que  le  gouvernement  pût 
agir  utilement  sur  les  esprits,  et  il  ne  manquait  pas  de  voix 
pour  l'y  convier.  —  Malouet  aboucha  Mirabeau  avec  Necker. 
C'était,  autant  qu'on  peut  fixer  les  dates,  vers  la  fin  de 
mai  1789.  Mirabeau,  qui  avait  déjà  marqué  sa  place  dans 
l'assemblée,  craignait  l'anarchie  croissante,  semblait  disposé 
à  servir,  si  elle  était  raisonnable,  la  politique  royale.  Par 
malheur,  à  la  Cour,  on  le  détestait  sans  le  redouter  encore. 
La  réception  du  ministre  fut  froide,  avec  une  nuance  de 
dédain  comme  on  ferait  vis-à-vis  d'un  stipendié  qu'on  achète. 
Mirabeau,  méritant  peu  l'estime,  la  souhaitait  par-dessus 
tout.  Il  sortit  ulcéré,  et  d'allié  entrevu  devint  ennemi  (1). 
—  Dans  le  même  temps,  une  solution  fut  préconisée  qui 
consisterait  à  mêler  ensemble  les  éléments  qui  s'harmoni- 
saient, c'est-à-dire  à  fusionner  en  une  haute  chambre 
le  haut  clergé  et  la  noblesse,  puis  à  réunir  le  clergé  du 
second  ordre  aux  Communes.  La  combinaison  avait  été 
proposée  par  l'évêque  de  Langres,  M.  de  la  Luzerne.  Fût-on 
parvenu,  dans  l'ardent  travail  d'une  Révolution  commen- 
çante, à  contenir  l'une  des  deux  chambres  par  l'autre?  Nul, 
après  coup,  ne  le  peut  dire.  En  tout  cas,  rien  ne  fut  tenté.  — 
Cependant  Louis  XVI  souhaitait  la  paix,  et  avec  passion. 

(1)  Malouet,  Mémoires,  t.  I,  chap.  xi. 


LA   DESTRUCTION  DES   PRIVILÈGES  Ho 

Sur  son  initiative,  les  commissaires  conciliateurs  se  rassem- 
blèrent derechef,  en  présence  du  garde  des  sceaux.  Il  y  eut 
plusieurs  réunions.  Le  plan  déjà  proposé  fut  repris;  pour 
essayer  de  le  rendre  plus  acceptable,  on  y  ajouta  un  amen- 
dement qui,  en  cas  de  désaccord  entre  les  osdres  sur  les 
élections  contestées,  remettait  au  roi  la  décision  souveraine. 
Mais  l'arrangement  ne  fut  agréé  que  par  le  clergé;  la  noblesse 
ne  s'y  prêterait  que  par  obéissance;  le  tiers  état  le  rejeta. 

Depuis  un  mois,  les  députés  des  Communes  temporisaient. 
Tout  étant  miné  dans  le  clergé,  et  la  noblesse  seule  faisant 
bloc,  le  moment  parut  venu  des  coups  de  hardiesse.  Le 
10  juin,  Sieyès  proposa  une  dernière  invitation  aux  privi- 
légiés (il  avait  dit  d'abord  sommation)  pour  l'examen  des 
pouvoirs  en  commun.  S'ils  ne  se  rendaient  pas  de  suite  à 
la  salle  des  Etats,  on  commencerait  sans  eux  la  vérifica- 
tion générale,  et  on  prononcerait  défaut  contre  les  absents. 

On  savait  l'opposition  de  la  noblesse.  Que  ferait  le  clergé? 
Lell  juin,  il  n'y  avait  point  de  séance,  à  cause  de  la  Fête-Dieu. 
Spontanément,  en  une  extrême  surexcitation,  une  centaine 
de  curés  se  rassemblèrent.  Ils  voulaient  de  suite  se  rallier 
aux  Communes.  On  eut  peine  à  obtenir  de  leur  impatience 
un  sursis.  Le  12,  on  commença  dans  la  chambre  ecclésias- 
tique à  délibérer  sur  la  motion  de  Sieyès.  M.  de  Juigné,  arche- 
vêque de  Paris,  M.  de  Boisgelin,  archevêque  d'Aix,  prê- 
chèrent la  résistance.  La  même  cause  eut  aussi  pour  avocat 
un  prêtre,  député  de  Péronne,  qui  se  rendrait  bientôt  fa- 
meux par  son  éloquence  et  qu'on  appelait  l'abbé  Maury.  Pen- 
dant cinq  jours  la  discussion  traîna,  soit  par  incertitude  des 
esprits,  soit  par  attente  d'une  décision  royale  qui  épargne- 
rait l'embarras  de  se  prononcer.  Du  côté  du  pouvoir,  il 
n'y  eut  que  des  conseils,  mais  point  de  résolution,  et  les  mi- 
nistres du  roi  ne  surent  ni  remanier  les  Etats,  ni  les  guider, 
ni  les  dissoudre.  Tandis  que  les  débats  se  prolongeaiient  dans 
la  chambre  du  clergé,  on  voyait  de  temps  en  temps  un 
prêtre  se  lever,  se  glisser  silencieusement  hors  de  l'enceinte 


116     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   REVOLUTION 

et  passer  dans  la  salle  du  tiers.  A  la  vue  de  chaque  soutane, 
les  applaudissements  éclataient.  De  proche  en  proche,  ils  se 
continuaient  dans  la  foule  massée  au  dehors;  car  chaque 
jour  une  multitude  tout  enfiévrée  des  événements  accourait 
de  Paris  à  Versailles.  Trois  curés  arrivèrent  le  13  juin  aux 
Communes,  six  le  14,  deux  le  15,  six  le  16,  en  tout  dix-sept. 
Ceux  des  ministres  qui  étaient  liés  au  parti  de  la  cour  affec- 
taient le  dédain  :  «  Je  vous  fais  mon  compliment,  disait  avec 
ironie  le  garde  des  sceaux  Barentin  à  Bailly,  sur  les  con- 
quêtes que  vous  venez  de  faire.  —  La  conquête  est  petite, 
répliqua  Bailly,  mais  elle  est  le  présage  d'une  bien  autre 
victoire.  » 

Cette  victoire,  les  Communes  avaient  hâte  de  l'assurer. 
Le  12  et  le  13  juin,  dans  la  salle  des  Menus,  on  avait  procédé 
à  l'appel  des  membres  du  clergé  et  de  la  noblesse,  puis  des 
membres  du  tiers  état.  Ceux-ci  seuls  avaient  répondu.  Ainsi 
s'était  accompli  le  simulacre  de  la  vérification  des  pouvoirs. 
Mis  en  goût  d'usurpation,  les  députés  tentèrent  un  second 
coup  d'audace.  Se  jugeant  constitués,  ils  se  mirent  à  recher- 
cher pour  eux-mêmes  une  appellation  où  se  marquerait  à  la 
fois  l'effacement  des  anciennes  distinctions,  l'égalité  des  man- 
dataires du  peuple.  Plusieurs  motions  se  succédèrent, 
applaudies  d'abord,  puis  rejetées.  Sur  ces  entrefaites,  le 
16  juin,  un  député  inconnu  qu'on  appelait  Legrand  et  qui 
jamais  ne  sortirait  de  l'obscurité,  hasarda  le  nom  d'assemblée 
nationale.  Le  soir,  la  proposition  fut  reprise  par  Siéyès  et 
le  17  fut  adoptée  par  491  voix  contre  90. 

Dans  la  chambre  ecclésiastique  où  se  traînait,  à  propos 
de  l'examen  des  pouvoirs,  un  débat  déjà  tranché  ailleurs, 
beaucoup  de  curés  avaient  cessé  d'écouter.  Leurs  oreilles 
se  tendaient  vers  la  grande  salle,  la  seule  vibrante,  la  seule 
connue  du  peuple.  On  était  sur  le  point  d'aller  aux  voix 
quand  on  sut  le  vote  de  la  nouvelle  motion  Sieyès.  Il  n'y 
eut  point  de  séance  le  18  à  cause  de  l'octave  de  la  Fête- 
Dieu.  A  l'ouverture  de  la  séance  suivante,  sous  l'impression 


LA   DESTRUCTION   DES   PRIVILÈGES  il7 

toute  chaude  encore  de  l'événement,  le  scrutin  s'ouvrit.  Il 
y  eut  135  voix  pour  la  vérification  séparée,  127  pour  la  véri- 
fication en  commun,  puis  12  autres  voix  pour  ce  dernier  avis, 
mais  avec  la  réserve  de  la  distinction  des  ordres.  Brusque- 
ment le  cardinal  de  La  Rochefoucauld  leva  la  séance.  Après 
son  départ,  les  partisans  de  la  fusion  reprirent  leur  place, 
recommencèrent  l'appel,  rédigèrent  une  adresse  pour  de- 
mander la  vérification  dans  l'assemblée  générale.  Cette  adresse 
fut  signée  par  122  membres,  puis,  après  dîner,  par 
22  autres,  et  enfin  par  5  retardataires,  en  sorte  que  le 
nombre  total  des  adhérents  fut  de  149.  La  majorité  était 
mince,  peut-être  même  un  peu  racolée,  mais  on  la  tenait. 

On  sait  le  reste  :  la  stupeur  indignée  de  la  cour  à  la  nou- 
velle de  l'assemblée  nationale  constituée;  Louis  XVI  faisant 
fermer  le  20  juin  la  salle  des  Menus  sous  prétexte  des  pré- 
paratifs d'une  séance  royale;  les  députés  se  réunissant  dans 
l'enceinte  du  jeu  de  paume  et  y  jurant  de  ne  point  se  séparer 
avant  d'avoir  assuré  la  constitution  du  royaume;  le  pouvoir, 
tracassier  au  lieu  d'être  énergique,  faisant  fermer  le  jeu  de 
paume  aussi  bien  que  la  salle  des  Etats;  les  représentants 
à  la  fois  obstinés  et  nomades,  cherchant  le  22  juin  un  asile, 
d'abord  à  la  chapelle  des  Recollets,  puis  à  l'église  Saint- 
Louis. 

C'est  en  cette  église  que  se  consomma  la  fusion  de  la  dé- 
mocratie et  de  l'Eglise.  Depuis  quelque  temps,  les  gens  des 
Communes  étaient  en  séance,  quand  l'évêque  de  Chartres 
survint,  annonçant  l'arrivée  des  ecclésiastiques  qui  avaient 
voté  l'union.  Plusieurs  de  ces  prêtres,  s'illusionnant  encore 
et  limitant  la  portée  de  leur  démarche,  se  flattaient  de 
sauver  la  distinction  des  Ordres  en  acceptant  la  vérification 
en  commun.  Ils  entrèrent  par  les  portes  du  chœur,  conduits 
par  l'archevêque  de  Vienne.  A  leur  vue  l'assemblée  se  leva, 
puis  éclata  en  applaudissements.  Le  président  Bailly,  pour 
marquer  leur  préséance,  les  invita  à  se  ranger  dans  la  partie 
supérieure  de  la  nef  d'où  les  membres  du  tiers  état  s'étaient 


118     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE  LA   RÉVOLUTION 

courtoisement  retirés  (1).  Il  plaça  à  ses  côtés,  avec  de  grandes 
marques  de  respect,  M.  Lefranc  de  Pompignan.  Puis  au 
milieu  des  transports  et  des  embrassements,  il  célébra  les 
«  dignes  pasteurs  dont  les  noms  seraient  inscrits  dans  les 
fastes  de  la  patrie  ». 

Les  événements  qui  suivirent  n'appartiennent  plus  qu'à 
l'histoire  générale.  Il  n'était  bruit  que  de  la  conduite  du 
clergé  quand  s'ouvrit  le  23  juin  la  séance  royale.  Louis  XVI 
proclama  la  nécessité  du  vote  de  l'impôt  par  les  états  géné- 
raux, annonça  des  Etats  provinciaux  librement  élus,  promit 
l'abolition  de  la  taille  et  de  la  corvée,  la  suppression  des 
douanes  intérieures,  l'abolition  des  lettres  de  cachet,  la 
refonte  des  lois  civiles  et  criminelles.  Presque  tout  ce  que 
les  temps  nouveaux  réaliseraient  de  sage  reposait  en  subs- 
tance dans  la  déclaration  du  monarque.  Mais  l'heure  était 
passée  des  octrois  royaux.  L'impression  fut  d'ailleurs  gâtée 
par  les  paroles  finales.  Le  roi,  comme  il  eût  fait  en  un  lit 
de  justice,  ordonna  aux  trois  Ordres  de  se  séparer  de  suite 
et  de  reprendre  leurs  séances  dans  leurs  salles  séparées. 
Ayant  parlé  de  la  sorte,  Louis  XVI  se  retira,  suivi  des 
gentilshommes  et  aussi  des  membres  ecclésiastiques,  même 
de  ceux  qui  la  veille  avaient  voté  l'union.  Les  députés  des 
Communes  et,  avec  eux,  quelques  curés  restèrent,  résolus 
quoique  non  sans  inquiétude,  et  bien  éloignés  des  bravades 
que  la  légende  surajouterait  à  l'histoire.  La  force  publique 
se  montra,  puis  disparut;  et  cette  retraite  rendit  presque 
tout  le  monde  patriote.  Qu'ajouterai-jc?  Les  prêtres  qui, 
à  la  suite  de  l'archevêque  de  Vienne,  s'étaient  ralliés  le 
22  juin  aux  Communes,  puis  s'en  étaient  séparés  le  23, 
y  revinrent  le  24.  Le  25,  47  membres  de  la  noblesse  rejoi- 
gnirent aussi  l'assemblée  générale.  Le  26,  au  début  de  la 
séance,  on  vit  entrer  dans  la  salle  l'évêque  d'Orange,  puis 
l'évêque   d'Autun,  Talleyrand.  Pour  compléter  la  désagré- 

(1)  Le  Point  du  Jour,  23  juin  1789. 


LA   DESTRUCTION  DES   PRIVILEGES  11» 

gation,  un  peu  de  violence  ne  messiérait  pas.  Dans  les 
rues  de  Versailles,  l'archevêque  de  Paris  fut  poursuivi, 
insulté,  menacé,  contraint  de  promettre  qu'il  se  rallierait 
à  la  cause  du  peuple.  Docilement  il  se  rendit  à  l'assemblée 
et  y  fut  accueilli  avec  une  vénération  dédaigneuse.  Cette 
grande  conquête  achevait  la  victoire  du  tiers  état.  Mais  y 
avait-il  encore  un  tiers  état?  Ce  jour  du  26  juin  fut  le 
dernier  de  notre  histoire  où  ce  nom  gardât  une  significa- 
tion. Le  27,  Louis  XVI,  contremandant  tout  ce  qu'il  avait 
ordonné  le  23,  prescrivit  à  la  noblesse,  au  clergé,  la  fusion, 
en  sorte  que,  l'usurpation  devenant  le  droit,  les  Etats  géné- 
raux s'absorbèrent  dans  l'Assemblée  nationale.  L'Ordre 
ecclésiastique,  proclamé  dés  le  moyen  âge  le  premier  de 
tous,  reconnu  comme  tel  pendant  tout  l'ancien  régime,  con- 
firmé dans  ses  honneurs  par  l'édit  de  Louis  XIV,  maintenu 
dans  sa  préséance  cinq  jours  auparavant  par  Bailly  rece- 
vant l'archevêque  de  Vienne,  l'Ordre  ecclésiastique  avait 
cessé  d'exister. 


Les  privilèges,  entamés  par  l'abolition  des  Ordres,  seraient 
abattus  en  masse  dans  la  nuit  du  4  août. 

Depuis  le  27  juin,  les  événements  s'étaient  précipités. 
Le  14  juillet,  la  Bastille  avait  été  prise.  La  noavelle  avait 
provoqué  une  prodigieuse  excitation.  Les  paysans  s'étaient 
dit  :  a  Puisque  les  Parisiens  ont  détruit  leur  forteresse,  nous 
pouvons  bien  détruire  les  châteaux  »,  Et  ils  se  jetèrent 
sur  les  châteaux,  sur  les  abbayes  aussi. 

Ce  fut  une  franche-lippée  de  pillage,  une  fureur  de  tout 
casser,  un  brutal  accès  de  la  bête  populaire  démuselée.  On 
défonçait,  on  incendiait,  on  détruisait  bien  plus  encore 
qu'on  ne  volait.  Dans  tout  papier  au  sceau  royal,  on  dia- 


120     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

gnostiquait  au  hasard  une  charte  de  servitude;  et  en  mon- 
ceau on  brûlait  tout,  avec  de  grands  cris  d'esclaves  déchaînés. 
En  Normandie,  dans  le  Maine,  en  Languedoc,  ces  scènes  se 
répétèrent;  la  perturbation  fut  plus  grande  encore  en  Alsace, 
en  Franche-Comté,  en  Bourgogne,  en  Beaujolais.  A  Lyon, 
si  nous  en  croyons  un  conten^porain,  on  apercevait  au  loin, 
de  l'autre  côté  du  Rhône,  sur  la  rive  dauphinoise,  les  colonnes 
de  fumée  des  châteaux  qui  flambaient  (1). 

Ces  nouvelles,  arrivant  par  chaque  courrier  à  l'Assemblée 
nationale,  y  répandaient  l'effroi.  Los  plus  hardis  des  nova- 
teurs, presque  tous  fort  honnêtes  gens,  n'avaient  prévu  rien 
de  pareil.  On  imagina  un  arrêté  qui  recommanderait  au  peuple 
d'être  calme  et  d'exécuter  sagement  les  lois  en  attendant 
qu'elles  fussent  abolies.  Cet  arrêté  se  diluerait  dans  une  pro- 
clamation apaisante  que  les  curés  seraient  chargés  de  lire  au 
prône.  Cependant,  les  troubles  avaient  partout  pour  prétexte 
ou  pour  cause  la  haine  des  vestiges  féodaux.  L'heure  n'était- 
elle  pas  venue  de  sacrifier  ces  restes,  de  les  sacrifier  d'un  seul 
coup  comme  on  sacrifie  du  bois  mort?  C'est  ce  que  se  répé- 
taient, dans  la  journée  du  4  août,  quelques  représentants. 

En  cet  état  des  esprits  s'ouvrit  la  séance  du  soir.  Target 
lut  la  proclamation  projetée  la  veille.  A  ce  moment  se  leva 
le  vicomte  de  Noailles.  C'était  un  homme  jeune,  beau-frère 
de  La  Fayette,  comme  lui  soldat  de  la  guerre  d'Amérique, 
comme  lui  appartenant  à  la  minorité  libérale  de  la  noblesse, 
comme  lui  avide  de  popularité.  Il  observa  que  la  déclaration 
ne  serait  efficace  que  si  elle  s'accompagnait  de  grands  sacri- 
fices. Dans  cette  pensée,  il  proposa  de  décréter  que  l'impôt 
serait  désormais  égal  pour  tous  et  proportionnel  aux  revenus, 
que  les  charges  publiques  seraient  supportées  également 
par  tous,  que  les  droits  féodaux  seraient  rachetables,  que 
les  corvées  seigneuriales  et  toutes  les  servitudes  person- 
nelles seraient  abolies  sans  rachat. 

(1)  GuiixON  DE  MoUTLÉûN,  Mémoires  pout  servir  à  l'histoire  de  Lyon, 
t.    I,   p.    42. 


LA    DESTRUCTION   DES    PRIVILÈGES  Mi 

Tout  grava  l'impression,  et  la  solennité  des  circonstances, 
et  l'importance  des  réformes,  et  le  rang  de  ce  destructeur 
de  privilèges  qui  était  lui-même  un  des  plus  illustres  parmi 
les  privilégiés.  Ce  qu'un  grand  seigneur  venait  de  dire, 
un  autre  grand  seigneur,  le  duc  d'Aiguillon,  le  répéta.  «  Nous 
réprimons,  dit-il,  les  désordres;  ne  trouvent-ik  pas  leur 
excuse  dans  les  abus  qui  les  ont  enfantés?  »  Il  demanda, 
pour  les  villes,  corporations,  communautés,  individus,  la 
suppression  de  toute  exemption  personnelle.  Il  ajouta  pour- 
tant que  les  droits  féodaux  et  seigneuriaux,  quoique  suppri- 
més, devraient  être  perçus  jusqu'à  leur  remboursement. 
Dans  cette  réserve  il  y  avait  prévoyance,  inquiétude  aussi; 
car  il  était  à  redouter  que  le  peuple  fit  des  lois  votées  deux 
parts,  prenant  acte  de  sa  libération,  mais  répudiant  toute 
condition  onéreuse  de  rachat. 

Cette  ombre  soucieuse  ne  fit  que  passer.  Dans  la  brèche 
que  deux  gentilshommes  venaient  d'ouvrir  à  travers  leur 
propre  domaine,  tout  le  monde  se  précipita.  Une  foule  de 
députés,  nobles  pour  la  plupart,  entouraient  le  bureau, 
rivEJisant  de  motions,  luttant  pour  la  parole.  M.  de  Beau- 
harnais  proposa  la  suppression  de  toute  inégalité  dans  les 
peines,  l'admissibilité  de  tous  à  tous  les  emplois;  le  repré- 
sentant Cottin  réclama  l'abolition  des  justices  seigneuriales. 
Les  prélats  jusqu'ici  s'étaient  tus.  L'évêque  de  Nancy  de- 
manda que  le  rachat  des  droits  féodaux  s'étendît  aux  fonds 
ecclésiastiques,  que  l'argent  provenant  de  ce  rachat  s'appli- 
quât à  des  œuvres  de  bienfaisance.  L'archevêque  d'Aix  fit 
déclarer  nulle  toute  convention  qui,  en  tout  ou  en  partie, 
ressusciterait  le  régime  féodal.  L'évêque  de  Chartres  de- 
manda l'abolition  du  droit  exclusif  de  chasse.  Telle  était 
l'émulation  de  sacrifices  que  les  nobles  applaudirent,  même 
à  la  mesure  qui  restreignait  le  plus  passionnant  de  leurs 
plaisirs.  Toutefois  on  entendit  le  duc  du  Châtelet  murmurer  : 
«  Ah!  l'évêque  nous  prend  la  chasse,  moi  je  vais  lui  prendre 
aussi  quelque  chose  ».  Et,  en  effet,  un  instant  plus  tard,  il 


122     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   REVOLUTION 

fit  voter,  quoique  avec  rachat,  la  suppression  des  dîmes. 
Le  président  était  ce  jour-là  Le  Chapelier,  bourgeois  de 
Rennes,  avocat  très  distingué  au  Parlement  de  sa  province. 
Sur  l'assemblée  il  jetait  des  regards  stupéfaits,  ne  com- 
prenant rien  à  cette  griserie  de  sacrifices.  On  le  vit,  dit-on, 
tenter  un  ou  deux  efforts  tinîid«s  pour  interposer  un  peu 
de  réflexion  à  travers  les  entraînements;  puis  il  lâcha  les 
rênes,  jugeant  que,  s'il  plaisait  aux  évêques  et  aux  gentils- 
hommes de  se  dépouiller  avec  cette  furie,  il  n'avait,  lui 
roturier,  rien  à  y  redire.  Mirabeau  et  Sieyès,  ces  deux 
membres  influents  de  l'Assemblée,  n'étaient  point  là.  La 
nuit  était  déjà  fort  avancée,  et  les  motions  ne  cessaient 
point.  Quand  on  eut  sacrifié  son  propre  bien,  on  chercha  ce 
qu'on  pouvait  sacrifier  du  bien  d'autrui.  A  l'abandon  des 
privilèges  individuels  succéda  l'abandon  des  privilèges  col- 
lectifs. Les  représentants  des  pays  d'Etats  renoncent  aux 
privilèges  de  leur  province,  les  uns  sans  restriction,  les 
autres  sous  la  réserve  de  l'assentiment  de  leurs  électeurs. 
Après  les  privilèges  des  provinces,  ceux  des  villes  sont  jetés 
dans  le  même  creuset.  Nul  ne  s'aperçoit,  nul  ne  semble 
s'apercevoir  que  ce  qu'on  nomme  privilège  n'est  que  reste 
épargné  des  anciennes  libertés.  Le  temps  s'écoule.  Partout 
on  fouille,  en  quête  de  vestiges  à  détruire.  Qui  eût  pu, 
fussent  les  acteurs  eux-mêmes,  démêler  en  chaque  motion 
les  sentiments  complexes  qui  la  dictent?  Un  élan  de  géné- 
rosité inouïe  a  inspiré  les  premiers  renoncements.  Puis  les 
âmes  se  sont  exaltées  dans  l'émulation  des  abatages,  dans 
cet  emportement  des  foules  qui  se  grisent  à  briser.  L'ancien 
régime  est  si  enchevêtré  que  tout  ce  qui  simplifie  plaît  : 
de  là  le  goût  des  grandes  éclaircies.  Un  peu  d'envie  se  glissant 
jusque  dans  l'abnégation,  celui  qui  s'est  sacrifié  ne  veut 
pas  que  son  voisin  soit  indemne;  ainsi  les  privilèges  sont 
dénoncés  de  proche  en  proche  et  tombent  les  uns  sur  les 
autres  comme  des  arbres  sous  le  vent  sur  une  même  rangée. 
L'évêque  de  Goutances  fait  en  son  nom  le  sacrifice  du  droit 


LA   DESTRUCTION   DES   PRIVILEGES  123 

de  déport.  Quelques  curés  renoncent  à  leurs  bénéfices  pour 
s'en  tenir  à  leur  cure.  Un  député  du  clergé  de  Lorraine, 
généreux  aux  dépens  de  la  cour  de  Rome,  demande  la  sup- 
pression des  annates.  Parmi  les  motionnaires,  c'est  à  qui 
prendra  d'assaut  la  tribune.  Celui-ci  qui  est  officier  de 
justice  offre  l'abandon  de  ses  privilèges;  celui-là  propose, 
au  milieu  des  applaudissements,  que  la  vénalité  des  offices 
soit  abolie;  d'autres  réclament,  toujours  sous  couleur  de 
liberté,  la  suppression  de  leur  Parlement.  Un  député  du 
Beaujolais  se  glisse  jusqu'au  bureau  et  demande  la  réforme 
des  corporations  d'arts  et  métiers.  Point  de  vote,  mais  un 
murmure  presque  ininterrompu  d'acclamations;  aucune 
place  pour  la  réflexion,  mais  une  suite  d'élans  téméraires 
ou  superbes  qui  excluent  tout  délai.  Soit  étourderie  ou 
confusion,  soit  jalousie  de  popularité,  les  mêmes  projets 
se  reproduisent  plusieurs  fois.  Les  secrétaires  ont  peine  à 
fixer  tout  ce  qui  se  propose,  tout  ce  qui  s'adopte  ou  paraît 
s'adopter,  et  la  plume  tremble  dans  leurs  doigts  lassés. 
Enfin  un  peu  de  silence  se  fait,  moitié  par  fatigue  d'une 
séance  de  plus  de  six  heures,  moitié  par  impuissante  re- 
cherche d'une  institution  à  détruire.  Pour  célébrer  l'ancien 
régime  aboli,  le  duc  de  Liancourt  propose  une  médaille, 
l'archevêque  de  Paris  un  Te  Deum;  Lally-Tolendal  veut 
qu'à  Louis  XVI  soit  décerné  le  titre  de  restaurateur  des 
libertés  françaises.  Les  bouches  déjà  lasses  d'acclamer 
s'ouvrent  pour  un  dernier  cri  d'enthousiasme.  Puis  aux 
clartés  naissantes  de  l'aube,  la  salle  se  ferme  sur  ceux  qui, 
taillant  à  vif  dans  l'édifice  des  siècles,  à  la  fois  sages  et  fous, 
inconsidérés  et  sublimes,  viennent  de  couvrir  la  France  de 
débris. 

Le  lendemain,  dans  l'ivresse  dissipée,  les  députés  suppu- 
tèrent tout  ce  qu'ils  avaient  donné,  et  l'addition  de  leurs 
générosités  les  rendit  un  peu  mélancoliques.  Les  parents, 
les  amis,  les  gens  de  Cour  survinrent  et  leur  reprochèrent 
d'avoir  été  dupes.  Puis  leurs  mandats,  strictement  impératifs, 


124     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   REVOLUTION 

leur  revinrent  en  mémoire,  et  ils  ressentirent  le  trouble  de 
leurs  pouvoirs  dépassés.  C'est  dans  cette  disposition  qu'ils 
se  rendirent  à  l'Assemblée,  très  glorieux  en  apparence,  au 
fond  un  peu  déconvenus.  Tout  haut  ils  se  livraient,  suivant 
les  journaux  «  à  la  plus  douce  des  émotions  ».  Tout  bas,  très 
bas,  ils  se  disaient  :  qu'avon^-nous  fait?  Le  procès-verbal 
fut  lu;  il  contenait  dix-neuf  pages.  Toutes  les  motions  brû- 
lantes de  la  veille,  une  fois  fixées  sur  le  papier,  ne  parurent 
plus  que  lave  refroidie.  Les  jours  suivants,  quand  il  fallut 
traduire  en  décret  les  propositions  des  représentants,  on 
put  surprendre  en  quelques  discours  un  vague  désir  de 
rétrograder  un  peu  sans  paraître  se  repentir.  Mais  l'assem- 
blée ne  lâcherait  rien  de  sa  proie,  et  tout  ce  qui  avait  été 
décidé  dans  le  tumultueux  désordre  de  la  nuit  fameuse  se 
fixerait  dans  le  code  de  la  France  nouvelle.  Les  seuls  chan- 
gements auraient  pour  but  d'étendre,  non  de  restreindre 
les  sacrifices.  Ainsi  en  serait-il  pour  les  dîmes  ecclésiastiques. 

Elles  avaient  été  supprimées  le  4  août,  mais  moyennant 
rachat.  Fidèle  à  cette  règle,  le  projet  de  décret,  libellé  le  6 
par  le  comité  de  rédaction,  avait  stipulé  qu'elles  seraient 
convertibles  en  argent  et  que  les  redevables  se  libéreraient, 
soit  par  des  arrangements  amiables,  soit  suivant  un  taux 
fixé  par  la  loi.  Presque  aussitôt  cette  modération  déplut  à 
ceux  qui  voulaient,  non  transformer  la  dette,  mais  l'abolir. 
Ils  allèrent  répétant  que  la  dîme  ecclésiastique  n'était  pas, 
comme  les  droits  féodaux,  une  propriété,  mais  simplement 
un  impôt  et  que,  si  les  propriétés  se  rachètent,  il  n'y  a,  quant 
aux  impôts,  qu'à  les  supprimer.  Ils  ajoutèrent  que  l'allége- 
ment serait  dérisoire  si  on  devait  compenser  en  argent  ce 
qu'on  ne  paierait  plus  en  nature.  C'est  avec  cette  glose  toute 
nouvelle  que  le  projet  vint  le  10  août  à  l'Assemblée.  La  sup- 
pression pure  et  simple  eut  pour  avocat  Mirabeau.  Le  rachat 
eut  pour  défenseur  Sieyès. 

Mirabeau  commença  par  marquer  le  caractère  vexatoire 
de  la  dîme.  Il  énuméra  les  objets  multiples  sur  lesquels  elle 


LA   DESTRUCTION   DES    PRIVILEGES  125 

pouvait  porter  :  le  lin,  le  chanvre,  les  fruits,  les  olives,  quel- 
quefois les  fourrages  ou  les  animaux.  Il  dénonça  la  condition 
du  décimateur  qui  ne  participait  ni  aux  travaux  des  champs 
ni  aux  avances  pour  semences  ou  engrais,  ni  à  aucun  risque 
agricole,  ni  aux  impôts,  mais  venait  prélever  sa  part  sur  la 
récolte  toute  mûrie.  «  La  dîme,  poursuivit-il,  n'est?  point  une 
propriété;  elle  n'est  point  davantage  un  droit  foncier,  mais 
elle  est  une  simple  jouissance  annuelle.  Dés  lors  que  parle- 
t-on  de  rachat?  »  «  On  considère,  continua  Mirabeau,  la  dîme 
comme  une  institution  nationale,  et  elle  l'est  en  effet.  Mais  la 
nation  peut  retirer  ce  qu'elle  a  concédé.  Au  mode  antique 
établi  pour  la  subsistance  du  clergé,  elle  peut  substituer  un 
mode  tout  nouveau.  »  La  suite  du  discours  laissa  entrevoir 
cette  organisation  toute  nouvelle  qui  ne  serait  autre  que 
celle  du  clergé  appointé.  Mirabeau,  précisant  sa  pensée, 
parla  de  la  contribution,  du  subside  national  qui  salarie- 
rait les  officiers  de  police  et  d'instruction.  A  ces  paroles,  des 
bancs  du  clergé  s'éleva  un  violent  murmure.  «  J'entends, 
reprit  Mirabeau,  que  ce  mot  de  salaire  révolte.  Mais  il  fau- 
drait abjurer  les  préjugés  d'ignorance  orgueilleuse.  Il  n'y 
a  que  trois  manières  de  vivre  dans  la  société  :  être  mendiant, 
voleur  ou  salarié,  et  le  propriétaire  lui-même  est  le  premier 
des  salariés.  » 

On  s'ajourna  jusqu'à  la  séance  du  soir.  Quand  elle  s'ou- 
vrit, l'abbé  Sieyès  prit  la  parole. 

Il  était  alors  en  tout  l'éclat  de  son  prestige  qui,  dans  les 
années  suivantes,  décroîtrait  un  peu.  Sa  brochure  sur  le 
tiers  état  l'avait  popularisé.  A  l'ouverture  des  Etats  géné- 
raux, son  nom  s'était  retrouvé  dans  toutes  les  bouches, 
avec  un  grand  regret  de  son  absence.  Il  n'était  arrivé  qu'un 
peu  plus  tard,  avec  la  députation  de  Paris;  seul  parmi  les 
ecclésiastiques,  il  tenait  du  tiers  état  son  mandat.  Dès  les 
premiers  jours,  son  austérité,  la  brièveté  de  ses  sentences, 
son  silence  même  qui  semblait  plein  de  profondeurs,  accrut 
sa  réputation;  et  on  se  mit  à  l'admirer,  non  seulement  pour 


186     HISTOIRE  RELIGIEUSE  DE   LA  RÉVOLUTION 

ce  qu'il  disait,  mais  pour  tout  ce  qu'il  paraissait  retenir.  Il 
avait  su  intervenir  à  point  dans  la  réunion  des  ordres,  et  à 
son  nom  s'était  attachée  la  motion  qui  avait  constitué  l'As- 
semblée nationale.  A  cette  heure  il  surpassait  en  renommée 
Mirabeau.  Celui-ci  supportait  impatiemment  d'être  dis- 
tancé; et  il  lui  tardait  de  rouler  dans  les  flots  de  son  élo- 
quence, comme  un  caillou  dans  un  torrent,  les  sèches  et 
dogmatiques  sentences  de  l'importun  rival.  Pour  la  pre- 
mière fois,  ces  deux  hommes  se  trouvaient  en  face  l'un  de 
l'autre,  et  cette  lutte  de  prééminence  ajoutait  à  l'intérêt  du 
débat. 

Sieyés  ne  s'attarda  point  à  justifier  les  dîmes;  bien  au 
contraire  il  ne  dissimula  ni  les  contestations  dont  elles  étaient 
la  source,  ni  les  gênes  qu'elles  imposaient  à  l'agriculture. 
Mais  son  habileté  fut  de  marquer  de  suite  à  qui  leur  abolition 
profiterait.  D'abord  simples  offrandes  volontaires,  elles 
s'étaient  transformées  par  les  extensions  du  culte  en  cou- 
tume universelle,  puis  en  contribution  obligatoire.  Donc  les 
biens,  acquis  soit  par  héritage  ou  par  donation,  soit  à  titre 
onéreux,  n'étaient  passés  de  mains  en  mains  que  grevés  de 
cette  redevance.  Depuis  un  temps  immémorial,  la  valeur  in- 
trinsèque ou  les  revenus  des  immeubles  n'étaient  calculés 
que  sous  déduction  de  la  dîme.  Qu'on  la  supprimât  sans  in- 
demnité, sans  condition  onéreuse  de  rachat,  et  à  qui  ferait- 
on  un  présent?  Aux  propriétaires  qui  se  trouveraient  dé- 
grevés, c'est-à-dire  aux  riches.  A  qui  porterait-on  préjudice? 
A  l'Etat,  c'est-à-dire  à  la  communauté  qui  serait  obligée  de 
subvenir  par  la  voie  do  l'impôt  à  la  subsistance  de  ceux  que 
jusqu'ici  la  dîme  avait  nourris.  «  C'est  en  vain,  continua 
Sieyès,  qu'on  invoque  l'avantage  des  fermiers  :  les  proprié- 
taires, dans  le  renouvellement  des  baux,  supputeront  le 
bénéfice  de  la  dîme  supprimée  et  relèveront  dans  une  pro- 
portion égale  les  fermages.  On  allègue  l'intérêt  des  petits 
propriétaires  :  mais  qui  empêche  d'adoucir  pour  les  moins 
aisés  d'entre  eux  les  conditions  du  rachat?  »  Après  avoir 


LA   DESTRUCTION  DES  PRIVILEGES  127 

parlé  de  la  sorte,  Sieyès  mit  en  relief  le  danger  des  contra- 
dictions législatives  :  «  Vous  avex,  dit-il,  déclaré  le  4  août  la 
dîme  rachetable;  pouvez-vous,  le  10  août,  voter  qu'elle  sera 
supprimée  sans  rachat?  »  Il  poursuivit  :  «  Vous  proclamez  la 
dîme  abolie,  sauf  à  aviser  aux  moyens  de  la  remplacer.  Je 
n'aime  pas  ces  façons  étourdies  et  violentes.  On  ne  détruit 
pas  une  ville  en  laissant  à  l'avenir  le  soin  de  décider  com- 
ment on  la  rebâtira...  Voulez-vous,  continua  Sieyès,  qu'on 
dise  de  vous  que  le  bien  même,  vous  le  faites  mal?  »  Puis 
condensant  sa  pensée  en  une  de  ces  maximes  lapidaires  qu'il 
affectionnait,  il  ajouta  :  «  Vous  voulez  être  libres,  vous  ne 
savez  pas  être  justes.  »  La  conclusion  du  discours  fut  que  les 
dîmes  seraient  rachetables  de  gré  à  gré  entre  les  communau- 
tés et  les  décimateurs,  ou  d'après  le  mode  fixé  par  l'Assem 
blée  nationale.  Le  prix  du  rachat  serait  converti  en  revenus 
assurés  qui  seraient  employés  pour  l'Eglise,  pour  ses  mi- 
nistres, pour  les  pauvres.  —  Ainsi  parla  Sieyès,  mais  avec 
plus  de  raison  éloquente  que  d'efficacité.  Quelques-uns  chu- 
chotaient dédaigneusement  :  «  C'est  un  prêtre  qui  vient 
plaider  pour  les  intérêts  de  son  ordre.  »  Même  sur  les  bancs 
de  la  droite,  plusieurs  supputaient  les  bénéfices  de  la  mesure 
et  se  consolaient  de  tous  les  sacrifices  du  4  août  par  la  pers- 
pective de  la  dîme  abolie  sans  indemnité.  «  A  la  suppression 
pure  et  simple,  disait  l'un  des  plus  riches,  je  vais  gagner 
30  000  livres  de  rent*.  »  Sieyès,  qui  venait  de  s'exprimer  avec 
tant  de  sagesse,  avait  naguère  été  l'un  des  premiers  à  poussw 
la  Révolution,  et  il  semblait  qu'il  se  déjugeât  en  essayant 
si  vite  de  contenir  tout  ce  qu'il  avait  encouragé.  Quand  il 
fut  descendu  de  la  tribune,  son  adversaire,  Mirabeau,  alla 
à  lui,  le  complimenta  un  peu  ironiquement,  puis  lui  glissa 
ces  mots  :  «  Que  voulez-vous,  mon  cher  abbé?  Vous  avez 
déchaîné  le  taureau;  pouvez-vous  vous  étonner  qu'il  frappe 
de  la  corne  (1)?  » 

(1)  Et.  DxTMOîTT  (de  Genève),  Souvenir»    p.  147. 


128     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   REVOLUTION 

L'intervention  du  clergé  abrégea  le  débat.  A  la  disgrâce 
de  la  spoliation  il  préféra  le  dépouillement  volontaire. 
Le  11  août,  à  l'ouverture  de  la  séance,  plusieurs  curés  re- 
noncèrent à  leurs  dîmes.  Une  adresse  fut  rédigée  en  ce  sens 
et  recueillit  de  nombreuses  signatures.  L'archevêque  de 
Paris  consomma  le  sacrifice  :  «  Nous  remettons,  dit-il,  toutes 
les  dîmes  ecclésiastiques  entre  les  mains  d'une  nation  juste 
et  généreuse.  Que  l'Evangile  soit  annoncé,  que  le  culte 
divin  soit  célébré  avec  décence  et  dignité,  que  les  églises 
soient  pourvues  de  pasteurs  vertueux  et  zélés;  que  les 
pauvres  soient  secourus  :  voilà  la  destination  de  nos  dîmes. 
Nous  nous  confions  dans  l'Assemblée  nationale  pour  nous 
permettre  de  remplir  dignement  des  objets  aussi  respecta- 
bles et  aussi  sacrés.  » 

Ces  paroles  mirent  fin  à  toute  discussion.  La  dîme  fut 
déclarée,  non  rachetable,  mais  abolie.  Cependant  il  fallait 
pourvoir  à  tout  ce  qu'elle  soutenait.  L'Assemblée  qui  venait 
de  la  supprimer  déclara  qu'elle  «  continuerait  à  être  perçue 
en  la  manière  accoutumée  »  jusqu'à  ce  qu'on  eût  trouvé  un 
autre  moyen  de  subvenir  à  l'entretien  du  culte.  Et  on  ne  sait 
ce  qui  doit  le  plus  étonner,  ou  de  l'impéritie  qui  supprimait 
les  ressources  sans  aucune  vue  précise  de  leur  remplacement, 
ou  de  l'illusion  qui  se  flattait  d'obtenir  des  peuples  l'acquit- 
tement d'un  impôt  proclamé  inique  et,  en  principe,  détruit. 

On  était  au  milieu  d'août.  Si  l'Eglise  eût  fait  l'inventaire 
de  ce  qu'elle  avait  perdu  ou  sacrifié,  elle  aurait  reconnu 
que  de  ses  anciens  privilèges  il  ne  restait  presque  plus  rien. 
Depuis  le  27  juin,  elle  n'existait  plus  comme  ordre  politique. 
Dans  la  nuit  du  4  août,  elle  avait  renoncé,  comme  la  noblesse, 
à  tous  les  droits  seigneuriaux  attachés  à  beaucoup  d'évêchés, 
d'abbayes,  de  canonicats.  Elle  avait  en  outre  abdiqué  toutes 
ses  exemptions  pécuniaires,  toutes  ses  franchises  en  matière 
d'impôt.  Par  surcroît,  les  dîmes  venaient  de  lui  être  ravies. 

Les  jours  suivants  verraient  disparaître  le  peu  qui  avait 
échappé.  Le  23  août,  l'Assemblée,  en  discutant  la  Décla- 


LA  DESTRUCTION  DES  PRIVILEGES  IJ» 

ration  des  droits  de  V homme,  y  inséra  cette  formule  :  «  Nul 
ne  peut  être  inquiété  pour  ses  opinions,  même  religieuses.  » 
Donc,  plus  de  patronage  de  la  puissance  civile,  plus  de  re- 
cours au  bras  séculier.  La  conséquence  logique  (et  celle-là 
très  digne  de  réjouir  tous  les  vrais  chrétiens)  serait  l'abolition 
des  lois  rigoureuses  qui,  depuis  le  rappel  de  l'Edit  de  Nantes, 
avaient  frappé  les  protestants.  Ils  seraient  rétablis  dans  tous 
leurs  droits  civils  et  politiques,  admissibles  à  toutes  les 
charges,  relevés  de  toutes  leurs  déchéances;  plus  taard 
l'Assemblée  déciderait  même  qu'ils  seraient  remis  en  jouis- 
sance ou  indemnisés  de  leurs  biens  perdus  (1).  Quoique  avec 
des  visibles  retours  de  répugnances,  quoique  après  bien  des 
ajournements,  l'égalité  finirait  par  s'étendre  jusqu'aux  juifs, 
d'abord  aux  juifs  dits  juifs  portugais,  espagnols,  avignonais, 
puis  aux  juifs  de  Metz  et  d'Alsace  (2). 

Cependant  l'Eglise,  ramenée  vers  le  droit  commun,  ne 
garderait-elle  pas  une  sorte  de  primauté  d'honneur  justi- 
fiable par  son  antiquité,  par  ses  services,  par  la  solidarité 
de  ses  destinées  avec  celles  de  la  nation?  En  recevant,  le 
22  juin,  le  clergé  dans  l'église  Saint-Louis,  Bailly  s'était 
lui-même  souvenu  de  cette  prééminence,  l'avait  marquée 
par  son  langage,  et  en  assignant  aux  ecclésiastiques  leur 
rang,  avait  pris  soin  que  ce  rang  fût  le  premier.  Le  28  août, 
comme  on  abordait  le  débat  sur  la  Constitution,  un  repré- 
sentant, l'abbé  d'Eimar,  essaya  d'y  introduire  ce  principe 
que  «  la  religion  catholique  était  la  religion  de  l'Etat  ». 
Cette  motion  fut  repoussée.  Dans  les  temps  qui  suivraient, 
elle  serait,  à  deux  reprises  différentes  (3),  écartée  ou  éludée. 

Telle  serait  la  fin  de  l'Eglise  privilégiée.  Nous  ne  sommes 
qu'au  début  de  la  disgrâce.  Est-ce  même  la  disgrâce?  Doit-on 

(1)  V.  décrets  du  24  décembre  1789,  du  10  juillet  1790.  9  décembre  1790. 
(Dttveboiek,  Collection  des  lois,  t.  I,  p.  89  et  339,  t.  II,  p.  89.) 

(2)  V.  décrets  du  28  janvier  1790  et  du  28  septembre  1791.  {Collection, 
DuvEBGreR.  t.  I,  p.  90  et  t.  III,  p.  374.) 

(3)  Assemblée  constituaate,  séance  du  13  février  et  séance  da 
13  avril  1790. 


130     HISTOIRE  RELIGIEUSE    DE   LA   RÉVOLUTION 

regretter  tout  ce  que  le  temps  avait  amoncelé  d'honneurs 
humains  sur  la  religion  du  Christ?  L'accumulation  des 
dignités  périssables  n'était  souvent  que  le  poids  mort  qui 
alourdissait  les  âmes  dans  leur  essor  vers  Dieu.  C'est  pourquoi 
je  me  suis  appliqué  à  abréger  ce  chapitre.  Volontiers  même 
je  l'aurais  omis  si  le  cadre  général  du  sujet  se  fût  accom- 
modé de  cette  lacune.  Nous  allons  voir  le  clergé  de  France 
perdant  son  patrimoine  et  mutilé  dans  ses  ordres  religieux, 
puis  atteint  dans  sa  discipline,  et  frappé,  enfin,  dans  l'es- 
sence même  de  sa  foi.  A  travers  l'Eglise  dépouillée  de  ses 
privilèges,  puis,  ainsi  qu'on  va  le  dire,  de  ses  biens,  je  vou- 
drais me  hâter  vers  l'Eglise  souffrante,  militante,  persécutée, 
celle  qui  rachètera  les  tiédeurs,  les  défaillances  du  passé,  et 
méritera  de  revivre  à  force  d'expier. 


LIVRE  TROISIEME 

LA  SÉCULARISATION 


SOMHAIRB 

I.  —  Comment  la  sécularisation  s'accomplit  en  partie  double  :  sécularisa- 
tion des  biens  et  sécularisation  des  personnes. 

II.  —  Le  patrimoine  ecclésiastique  :  comment  l'idée  d'y  porter  atteinte 
rencontre,  même  sous  l'ancien  régime,  quelque  faveur.  —  La  situa- 
tion financière  en  1789  :  insuccès  des  combinaisons  de  Necker;  pre- 
mières motions  contre  les  biens  d'Eglise.  —  Comment  l'état  général 
empire  l'état  des  finances,  et  comment  le  désordre  des  finances  affer- 
mit le  dessein  de  chercher  le  remède  dans  la  sécularisation. 

III.  —  Motion  de  M.  de  Talleyrand,  évêque  d'Autun  (10  octobre  1789); 
r  <t  opération  »  sur  les  biens  ecclésiastiques;  Mirabeau;  Barnave;  le  pro- 
jet de  Malouet. —  Quelles  diversions  de  toute  sorte  interrompent  les  dé- 
bats. —  Ils  sont  repris  le  23,  puis  le  30  octobre;  défenseurs  et  adver- 
saires de  la  loi.  —  Le  Chapelier;  rédaction  adoucie  proposée  par  Mira- 
beau; vote  du  projet  (2  novembre  1789). 

IV.  —  Comment  et  pour  quelles  raisons  le  décret  éveille  peu  de  réproba- 
tion. —  Comment  des  décrets  successifs  développent  le  décret  du 
2  novembre  et  en  font  sortir  toutes  les  conséquences;  quels  sont  ces 
décrets.  —  A  la  sécularisation  des  biens  s'ajoute  la  sécularisation  des 
personnes;  proposition  de  Treilhard  (11  février);  les  vœux  monas- 
tiques: les  ordres  d'hommes,  les  ordres  de  femmes.  —  Suite  des  décrets. 

Proposition  Chasset  qui  remet  à  l'autorité  civile  l'administration 

des  biens  ecclésiastiques  (9  avril  1790). 

V.  —  Comment  la  proposition  Chasset  dissipe  les  dernières  illusions  du 
clergé.  —  Discussion.  —  La  motion  Gerle  :  quelle  émotion  elle  éveille; 
comment  elle  est  retirée  par  son  auteur,  reprise  parla  droite  et  rejetée. 
—  Vote  de  la  proposition  Chasset;  vote  des  lois  successives  qui  autori- 
sent, puis  qui  imposent  l'aliénation  des  biens  ecclésiastiques. 

VI.  —  Les  religieux  et  religieuses:  comment  s'écoule  l'hiver  de  1789 
à  1790;  première  enquête  du  Comité  ecclésiastique;  comment  cette  en- 
quête permet  de  dénombrer  approximativement  le  chiffre  des  religieux 
et  religieuses  en  1790.  —  Visites,  inventaires  et  interrogatoires.  — 


132     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   REVOLUTION 

Les  religieuses.  —  Nombreuses  défaillances  des  hommes;  fidélité  pres- 
que unanime  chez  les  femmes. 

VII.  —  L'opinion  publique  et  les  religieux;  comment  les  populations 
s'émeuvent  pour  les  reliques  ou  les  statues  pieuses.  —  Les  religieux 
dans  leurs  couvents  en  1790  :  misères;  comment  de  tous  côtés  on  se  dis- 
pute les  dépouilles  des  couvents;  absence  de  solidarité  entre  les  victimes. 
—  Comment  ce  qui  reste  de  religieux  fidèles  est  rassemblé  dans  les  cou- 
vents ou  monastères  conservés.  « 

VIII.  —  La  vente  des  immeubles  ecclésiastiques;  quand  elle  commence; 
sentiment  public;  l'Alsace;  oia  se  rencontrent  quelques  inquiétudes  ou 
quelques  mécomptes.  —  En  quelle  classe  se  recrutèrent  les  premiers 
acquéreurs;  comment  les  premières  ventes  furent  consenties  en  général 
à  un  taux  très  avantageux  pour  le  trésor.  —  Comment  les  biens, 
exceptés  de  la  vente,  y  seront  dans  la  suite  et,  par  décrets  successifs, 
englobés.  —  Les  assignats  :  comment  les  biens  ecclésiastiques  seraient 
bien  vendus,  mais  mal  payés. 


Sous  le  nom  général  de  sécularisation,  je  voudrais  grouper 
ici  deux  ordres  de  mesures.  Les  unes  atteignent  la  propriété 
ecclésiastique;  les  autres  visent  les  religieux  consacrés  à 
Dieu.  On  rend  au  siècle  les  biens  d'abord,  puis  les  personnes 
préalablement  dépouillées.  Les  deux  entreprises  s'entre- 
croisent, s'entr' aident,  en  sorte  qu'on  s'autorise  de  ce  que  la 
maison  est  sous  le  séquestre  pour  la  vider  de  ses  hôtes,  puis 
de  ce  que  les  hôtes  se  dispersent  pour  consommer  la  spolia- 
tion. Ce  double  travail,  incessamment  poursuivi,  prête  aux 
choses  un  certain  aspect  de  complication,  mais  l'entière 
clarté  ne  s'obtiendrait  qu'au  prix  de  la  vérité  sacrifiée.  Le 
dessein  s'accomplit  avec  une  remarquable  science  de  grada- 
tion. Le  premier  coup  est  porté  doucement.  Des  biens  ecclé- 
siastiques on  investit  la  nation,  mais  sans  en  dessaisir  encore 
l'Eglise,  et  celle-ci,  laissée  en  jouissance,  peut  entretenir  l'illu- 
sion d'un  provisoire  indéfini.  Bientôt  on  rassemble  les  états 
statistiques,  on  inventorie.  Entre  temps  le  législateur  jette 
un  regard  sur  les  moines,  sur  les  religieuses,  mais  tout  d'abord 


LA    SÉCULARISATION  133 

pour  les  protéger.  Il  ouvre  les  portes  à  ceux  qui  voudraient 
quitter  le  cloître,  mais  rassure  en  même  temps  ceux  qui 
veulent  y  demeurer,  en  sorte  que  tout  se  colore  de  liberté. 
Cependant  l'heure  est  venue  d'une  nouvelle  étape,  d'une 
nouvelle  usurpation  sur  les  biens  ecclésiastiques  :  on  en 
retire  l'administration  au  clergé.  Enfin,  par  décrets  succes- 
sifs, on  prescrit,  puis  on  ordonne  l'aliénation.  De  la  sécula- 
risation des  biens,  on  revient  à  la  sécularisation  des  per- 
sonnes. Même  en  cette  montée  de  hardiesse,  les  mesures  se 
dosent  si  bien  que  chaque  décret  isolé  semble  décret  de  clé- 
mence. Derrière  ceux  qu'on  épargne,  l'œil  voit  mal  ceux 
qu'on  frappe.  En  fermant  les  portes  des  monastères,  on  en 
maintient  quelques-uns  à  l'usage  des  obstinés  qui  veulent 
mourir  fidèles.  Provisoirement  on  laisse  aux  femmes  leurs 
asiles.  Par  là  on  obtient,  tantôt  le  silence  de  ceux  qui  espè- 
rent l'oubli,  tantôt  la  gratitude  de  ceux  qui  ne  seront  pros- 
crits que  demain.  Demain  ce  sera,  après  les  hommes,  le  tour 
des  femmes,  d'abord  des  femmes  qui  prient,  puis  de  celles 
qui  enseignent,  enfin  de  celles  qui  pratiquent  le  ministère 
de  miséricorde.  C'est  cette  œuvre  de  destruction  progressive 
qu'il  faut  dépeindre,  au  moins  à  ses  débuts,  car  elle  ne  s'achè- 
vera qu'avec  la  révolution  consommée. 


II 


De  tout  temps  les  richesses  du  clergé  avaient  éveillé  les 
convoitises  des  princes  :  de  là  une  doctrine  qui  transformait 
la  propriété  ecclésiastique  en  une  jouissance  révocable,  la 
plaçait  sous  la  haute  main  du  pouvoir  civil,  et  y  voyait  une 
réserve  suprême  pour  les  cas  de  détresse.  Les  légistes  avaient, 
en  termes  plus  ou  moins  voilés,  formulé  ces  maximes  et  les 
avaient  vulgarisées  par  leur  enseignement.  Les  derniers  ro  s, 


iSi     HISTOIRE  REl,IGIEUSE  DE  LA  RÉVOLUTION 

sans  toucher  au  patrimoine  sacré,  s'étaient  appliqués  pour 
qu'il  ne  s'accrût  pas.  C'est  ainsi  qu'en  1749,  un  édit  avait 
prohibé  toute  disposition  testamentaire  en  faveur  de 
l'Eglise;  quant  aux  acquisitions  par  dons  entre  vifs  ou  à 
titre  onéreux,  elles  ne  seraient  valables  que  moyennant  au- 
torisation (1).  Cependant  l^s  philosophes  se  faisaient  les 
continuateurs  des  légistes.  Plusieurs  économistes  reflétaient 
dans  leurs  écrits  les  mêmes  pensées, et  TuTgot,dsinsV Enq/clo- 
pédie,  proclamait  le  droit  du  gouvernement  à  supprimer,  par 
raison  d'utilité  publique,  toutes  les  fondations  (2).  La  mau- 
vaise gestion  de  beaucoup  de  biens  d'Eglise,  les  scandaleuses 
dissipations  des  abbés  commendataires  suggéraient,  même 
à  des  esprits  de  médiocre  hardiesse  et  de  probité  délicate, 
l'idée  de  grands  virements  qui  rendraient  les  revenus  ecclé- 
siastiques à  leur  véritable  fin.  Sur  ces  entrefaites  avaient  été 
rédigées  les  doléances  pour  les  Etats  généraux.  Rarement 
on  s'était  haussé  jusqu'à  un  plan  général  de  sécularisation. 
Mais  parmi  les  cahiers  du  tiers  état  et  aussi  de  la  noblesse, 
beaucoup  avaient  réclamé  qu'on  appliquât  au  culte  ou  à 
l'assistance  publique,  soit  les  bénéfices  sans  fonctions,  soit 
une  partie  des  richesses  monastiques.  Le  bas  clergé  lui-même, 
en  certains  bailliages,  s'était  plus  ou  moins  ouvertement 
approprié  ces  vues;  car  dans  le  domaine  ecclésiastique  il  dis- 
tinguait la  petite  propriété,  c'est-à-dire  la  sienne,  qu'il  ju- 
geait très  sacrée,  et  la  grande,  c'est-à-dire  celle  des  gros 
décimateurs,  dont  il  ne  porterait  qu'un  deuil  très  consolé. 

En  cette  condition,  si  une  suite  de  mécomptes  mettait  à 
nu  les  besoins  du  Trésor  public,  il  y  avait  lieu  de  conjecturer 
que  les  regards  se  porteraient  sur  les  biens  du  clergé  et 
qu'après  les  avoir  proclamés  le  patrimoine  des  pauvres,  on 
ajouterait  que  l'Etat  était  le  premier  des  pauvres. 

A  l'ouverture  des  Etats  généraux,  les  déclarations  finan- 
cières de  Necker  furent  d'abord  assez  rassurantes.  Il  n'ac- 

(1)  IsAMBERT,  Anciennes  lois  françaises,  t.  XXII,  p.  226. 

(2)  Encyclopédie,  au  mot  Fondations,  t.  VII,  p.  75. 


LA   SÉCULARISATION  iSS 

cusa  entre  les  recettes  et  les  dépenses  ordinaires  qu'un  écart 
de  56  millions.  A  cette  insuffisance  s'ajoutait  un  déficit  d'une 
trentaine  de  millions  sur  les  dépenses  extraordinaires.  En 
outre,  des  contrats  d'emprunts  antérieurs  imposaient  à 
l'Etat,  pour  une  période  assez  longue,  76  millions  de  rem-! 
boursements  annuels.  De  ces  embarras  on  pouvait  triom- 
pher de  deux  façons,  soit  par  initiative  audacieuse,  soit  par 
gestion  prudente  :  «  Si  Necker,  écrivait  Mirabeau,  avait 
l'ombre  de  talent  ou  des  intentions  perverses,  il  aurait  sous 
huit  jours  60  millions  d'impôts,  150  millions  d'emprunt,  et 
le  neuvième  jour  nous  serions  dissous  (1).  »  Moitié  par  pro- 
bité, moitié  par  médiocrité  de  génie,  le  ministre  préféra  à 
l'audace  la  prudence.  Sur  l'heure,  il  n'annonça  ni  impôts, 
ni  emprunt.  Il  se  contenta  d'exposer  un  plan  de  détail  qui, 
par  économies  partielles  et  un  meilleur  aménagement  du 
budget,  assurait  sur  les  dépenses  une  économie  de  50  mil- 
lions. C'était  la  voie  sage,  lente,  un  peu  timide,  la  meilleure 
peut-être.  Cette  sagesse,  pour  réussir,  exigeait  l'ordre  ma- 
tériel. Or  on  eut  la  Bastille  prise,  les  bureaux  des  aides  pillés, 
la  fraude  presque  publique  sur  le  sel,  la  disette  croissante  du 
blé,  toutes  les  perceptions  arrêtées. 

Le  7  août,  Necker  reparut,  un  peu  mélancolique.  Il  con- 
fessa la  pénurie  du  Trésor  et,  pour  satisfaire  aux  prochaines 
échéances,  proposa  un  emprunt  de  30  millions  à  5  pour  100. 
Les  noms  des  prêteurs  seraient  gravés  dans  un  livre  d'hon- 
neur qui  serait  conservé  pour  la  postérité.  L'Assemblée  sup- 
prima le  livre  d'honneur  et  abaissa  l'intérêt  à  4  1/2  pour  100. 
L'opération  échoua;  au  bout  de  quinze  jours,  on  n'avait  reçu 
que  2  600  000  livres  (2).  Le  27  août,  un  second  emprunt, 
cette  fois  de  80  millions,  fut  voté  et,  malgré  de  grands  avan- 
tages assurés  aux  souscripteurs,  ne  rencontra  lui-même  que 
le  plus  médiocre  succès. 

(1)  Lettre  de  Mirabeau,  mai  1789.  (Correspondance  de  Mirabeau  et  du 
comte  de  Lamarck,  t.  I.) 

(2)  Mémoire  présenté  par  Necker  à  l' Assemblée.  27  août  1589. 


136     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

Entre  temps,  plusieurs  avaient  proclamé  assez  haut  qu'il 
était  naïf  d'emprunter  quand  on  pouvait  prendre.  Le  pre- 
mier mot  avait  été  dit  par  Buzot,  le  futur  girondin.  Dès  le 
6  août,  il  avait  lancé  dans  l'Assemblée  cette  phrase  radi- 
cale et  tranchante  :  «  Je  soutiens  que  les  biens  ecclésiastiques 
appartiennent  à  la  nation.  »  iDeux  jours  plus  tard,  la  même 
thèse  avait  été  reprise  par  un  député  du  Gharolais,  le  mar- 
quis de  Lacoste.  Dans  l'espoir  de  détourner  l'orage,  les 
évêques  offrirent  d'hypothéquer  leurs  biens  pour  garantir 
les  engagements  de  l'Etat.  A  ce  moment  se  leva  un  jeune 
représentant  du  pays  de  Bigorre,  très  élégant  de  tenue,  très 
raffiné  de  langage.  Il  s'appelait  Barrère  de  Vieuzac,  et  serait 
connu  sous  le  nom  de  Barrère.  «  La  nation,  dit-il,  n'a  besoin 
que  d'elle-même.  »  Puis  il  insinua  en  termes  très  doux  qu'il  y 
aurait  candeur  à  hypothéquer  ce  que  bientôt  sans  doute  on 
aurait  à  soi.  Ainsi  parla-t-il,  s'exerçant  déjà  à  la  perfidie. 

A  cette  première  alerte,  le  clergé  échappa.  Mais  l'état 
général  des  esprits  et  la  pénurie  financière  croissante  n'au- 
torisaient qu'une  précaire  sécurité. 

Des  biens  d'Eglise  on  parlait  dans  le  public  comme  de 
propriétés  sans  maîtres.  Les  uns  y  voyaient  un  secours;  les 
autres,  plus  ardents,  y  aspiraient  comme  à  une  proie.  J'ai 
sous  les  yeux  plusieurs  des  brochures  contemporaines.  Elles 
ne  varient  guère.  Au  début  s'étale  la  peinture  des  abus 
ecclésiastiques.  Puis  un  plan  se  développe,  toujours  le  même, 
qui  consiste  à  salarier  le  clergé,  à  laisser  les  moines  s'éteindre 
avec  une  pension  de  quatre  à  cinq  cents  livres.  L'une  de  ces 
brochures  conclut  ainsi  :  «  Le  surplus  ira  à  notre  bon  roi.  » 
Une  autre  propose  de  faire  du  roi  l'abbé  général  de  toutes  les 
abbayes;  à  ce  titre,  il  réglera  à  son  gré  les  pensions  et  appli- 
quera «  le  reste  »  aux  besoins  de  l'Etat.  Quel  sera  ce  reste? 
Les  pauvres  ne  connaissent  point  de  limites  dans  la  suppu- 
tation des  biens  des  riches.  On  évalue  de  confiance  le  patri- 
moine du  clergé  à  10, 12, 15  milliards.  Un  jour  on  se  hasardera 
jusqu'à  lancer  sérieusement  le  chiffre  de  30  milliards. 


LA  SÉCULARISATION  137 

Cependant  ce  peuple,  aux  oreilles  tout  assourdies  par  les 
bruits  de  spoliation,  garde  avec  une  persévérance  remar- 
quable ses  habitudes  de  piété.  Il  demeure  dévot,  quoique 
avec  une  manière  nouvelle  à  ta  fois  enfiévrée  et  factieuse. 
Il  multiplie  les  services  religieux  pour  les  morts  du  14  juillet. 
«  Qu'elles  sont  touchantes,  ces  cérémonies  de  la  religion 
nationale  »,  écrit  le  rédacteur  des  Révolutions  de  Paris  (1)! 
Et  l'approbation  serait  complète  si  l'on  ne  remarquait  qu'à 
Saint-Martin  des  Champs  les  chaises  ont  été  cotées  «  24  solz  » 
et  que  la  quête  y  a  été  faite  par  Mme  la  présidente  de  Ro- 
sambo.  Puis  on  imagine  des  pèlerinages  à  Sainte-Geneviève 
en  actions  de  grâces  pour  la  liberté  conquise  :  on  fait  bénir 
sur  la  châsse  des  bouquets,  des  rubans  tricolores,  des  cierges, 
et  surtout  des  brioches  qu'on  rapporte  à  l'Hôtel  de  Ville  et 
qu'on  offre  à  Bailly.  Les  gens  du  faubourg  Saint-Antoine 
trouvent  mieux  encore  :  ils  partent,  «  accompagnés,  dit  un 
journal  du  temps,  des  jeunes  vierges  de  ces  cantons  et  pré- 
sentent en  ex  voto  à  la  patronne  de  la  capitale  une  réduction 
de  la  Bastille,  haute  de  quatre  pieds  ».  Sur  ces  entrefaites,  la 
garde  nationale,  ayant  reçu  ses  drapeaux,  juge  qu'il  y  a 
urgence  à  les  faire  incontinent  bénir.  Derechef  les  églises 
se  remplissent,  et  sous  les  voûtes  le  Te  Deum  retentit.  A 
Saint-Nicolas  des  Champs,  Lafayette,  pour  la  première  fois, 
se  montre  en  uniforme.  A  Saint-Roch,  Mme  Bailly  quête. 
Il  faut  un  prêtre  pour  célébrer  l'alliance  de  Dieu  et  de  la 
liberté  :  il  s'en  rencontre  plusieurs,  un  surtout,  d'éloquence 
à  la  fois  mystique  et  furibonde,  qui,  sur  ses  harangues  patrio- 
tiques, échafaude  sa  renommée.  On  l'appelle  l'abbé  Fauchet, 
vicaire  général  de  Bourges,  prédicateur  ordinaire  du  roi, 
abbé  commendataire  de  Montfort.  Tels  sont  du  moins  les 
titres  dont  il  orne  ses  brochures.  Plus  tard  il  abrégera  ses 
dignités  et  s'appellera  simplement  Fauchet,  évêque  consti- 
tutionnel du  Calvados.  En  l'église  Saint- Jacques  et  des  Saints- 

(1)  Révolution  de  Paris,  n»  4. 


138     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

Innocents,  il  suscite  un  tel  enthousiasme  qu'une  couronne 
civique  lui  est  sur-le-champ  décernée  et  que  deux  compa- 
gnies de  la  garde  nationale  le  conduisent  triomphalement  à 
l'Hôtel  de  Ville.  A  Notre-Dame,  il  annonce  que  les  temps 
sont  accomplis,  que  «  le  plus  esclave  de  tous  les  peuples  en 
est  devenu  le  plus  libre  ».  A  ce  langage  du  «  prédicateur  ordi- 
naire du  roi  »,  l'effervescence  ne  connaît  plus  de  limites  et 
pour  marquer  sa  joie,  la  garde  nationale  n'imagine  rien  de 
mieux  que  de  tirer  des  coups  de  feu  dans  l'église  (1).  Fauchet 
n'était  pas  au  bout  de  ses  faveurs.  A  quelques  jours  de  là, 
l'un  des  comités  de  l'Hôtel  de  Ville  proposa  qu'il  fût  nommé 
grand-aumônier  de  la  Commune.  Bailly  ayant  osé  com- 
battre, au  nom  de  l'égalité,  cette  appellation  de  Cour,  des 
murmures  s'élevèrent,  et  peu  s'en  fallut  que  le  maire  de 
Paris  ne  fût  suspecté  comme  un  simple  aristocrate. 

Cette  oisiveté  ardente,  cette  perpétuelle  divagation  sur  la 
place  publique  n'aidaient  guère  au  rétablissement  des 
finances.  Aides,  gabelles,  rien  ne  se  payait.  Les  ressources 
anciennes  étaient  taries  sans  qu'aucune  ressource  nouvelle 
eût  été  créée.  Le  24  septembre,  Necker  revint  de  nouveau  à 
l'Assemblée,  et  cette  fois  tout  à  fait  découragé.  H  énuméra 
tristement  tout  ce  qu'il  pouvait  retrancher  sur  la  guerre, 
les  affaires  étrangères,  les  haras,  les  pensions,  la  maison  du 
roi.  Puis  il  proposa,  sous  le  nom  de  contribution  patriotique, 
un  impôt  une  fois  payé  et  qui  serait  égal  au  quart  du  revenu. 
Chaque  citoyen  serait  taxé  suivant  son  propre  dire  sans 
qu'aucune  inquisition  ne  fût  tolérée,  et  cette  confiance,  non 
dépourvue  de  grandeur,  marquait  bien  cette  époque  inexpé- 
rimentée, toute  prête  pour  les  choses  folles,  pour  les  choses 
nobles  aussi.  Sur  le  projet,  longtemps  l'Assemblée  discuta. 
Enfin  Mirabeau  intervint,  évoqua  le  spectre  de  la  banque- 
route, fixa,  sous  cette  impression  de  terreur,  les  volontés 
indécises;  et  ce  ne  fut  pas  une  mince  humiliation  pour 

(1)  Bailly,  Mémoires,  t.  II,  p.  394. 


LA   SÉCULARISATION  439 

Necker  de  devoir  le  vote  à  un  rival  qu'il  détestait  et  de  qui 
lui-même  était  haï. 

Quelles  ressources  fournirait  cet  expédient?  On  ne  le  savait 
pas  bien.  Les  regards  pleins  de  convoitises  ne  se  détournaient 
des  biens  ecclésiastiques  que  pour  s'y  porter  de  nouveau. 
Le  26  septembre,  un  député  revendiqua  pour  les  besoins 
publics  l'orfèvrerie  des  églises.  C'était  comme  le  petit  sa- 
crifice en  attendant  le  grand.  Parmi  les  membres  du  clergé, 
plusieurs  se  raccrochèrent  à  l'espoir  d'obtenir,  en  cédant  de 
bonne  grâce,  en  cédant  de  suite,  quittance  sur  le  reste.  A  la 
tribune  on  vit  paraître  l'archevêque  de  Paris  qui  promit,  en 
son  nom  et  au  nom  d'un  grand  nombre  de  ses  collègues, 
d'abandonner  au  Trésor  toute  l'argenterie,  tous  les  orne- 
ments non  indispensables  à  la  décence  du  culte.  On  applau- 
dit, d'un  applaudissement  équivoque  qui  n'indiquait  qu'un 
appétit  mal  satisfait.  Le  28  septembre,  une  adresse  fut  lue 
par  laquelle  les  bénédictins  de  Saint-Martin  des  Champs 
faisaient  hommage  à  l'Etat  de  leurs  biens,  à  charge  de  pen- 
sion. Les  transports  éclatèrent.  On  sut  bientôt  que  la  motion 
n'était  que  l'œuvre  de  quelques  religieux  ou  frères  lais  sans 
mandat,  sans  autorité,  stipulant  témérairement  au  nom  de 
leur  ordre.  Mais  dans  le  public  l'impression  était  produite,  et 
l'on  s'encouragea  à  prendre  ce  qu'offraient  eux-mêmes, 
disait-on,  des  moines  patriotes. 

Sur  ces  entrefaites  se  consomma  l'attentat  des  5  et  6  oc- 
tobre. On  sait  les  événements  de  ces  deux  journées  :  la  rareté 
du  pain,  les  bruits  d'accaparement  exploités  contre  la  cour, 
le  veto  royal  travesti  en  moyen  de  despotisme,  ce  mot 
mystérieux,  incompris,  devenu  une  injure  dans  la  langue 
du  peuple,  le  banquet  des  gardes  du  corps  et  les  impru- 
dentes provocations  de  la  fidélité,  les  bandes  d'hommes  et  de 
femmes  s'acheminant  le  5  sur  Versailles,  la  soirée  agitée, 
la  nuit  d'une  sécurité  trompeuse,  le  matin  tragique,  le  roi 
entraîné  vers  Paris  et  commençant  son  long  martyre.  La 
stupeur  fut  immense  dansj  toute  la  France,  immense  aussi 


140     HISTOIRE   RELIGIEUSE  DE   LA   RÉVOLUTION 

en  Europe.  C'est  en  ce  temps-là  qu'à  M.  de  Ségur,  rentrant 
de  Russie  dans  son  pays,  le  général  polonais  Branitski  offrait 
une  paire  de  pistolets  :  «  C'est,  disait-il,  le  cadeau  le  plus 
utile  qu'on  puisse  aujourd'hui  faire  à  un  Français  (1).  »  Les 
mêmes  calomnies  qui  atteignaient  la  cour  salirent  comme  par 
éclaboussure  le  clergé.  A  *Paris,  à  Versailles  même,  les  dé- 
putés ecclésiastiques  furent  insultés.  Cependant,  sous  l'im- 
pression de  la  crainte  ou  du  dégoût,  une  centaine  de  députés 
s'éloignèrent,  demandèrent  des  congés  ou  cessèrent  de  venir 
à  l'Assemblée.  «  Dès  le  milieu  d'octobre,  dit  une  correspon- 
dance du  temps,  toutes  les  places  au  bureau  des  diligences 
étaient  retenues  jusqu'à  la  fin  du  mois.  »  Ceux  qui  partaient 
laissaient  à  leurs  adversaires  la  place  libre.  Pour  le  dépouille- 
ment de  l'Eglise,  l'heure  propice  était  venue. 


III 


Le  coup  était  prévu.  Ce  que  nul  n'eût  pressenti,  ce  fut 
la  main  qui  le  porta,  L'Assemblée  comptait  beaucoup  d'in- 
crédules, beaucoup  d'impies;  incrédules  ou  impies  gardèrent 
d'abord  le  silence  :  elle  avait  des  légistes,  des  économistes, 
des  philosophes;  les  uns  et  les  autres,  dans  le  premier  moment, 
se  turent  :  elle  s'était  divisée  en  comités  et  avait  en  parti- 
culier un  comité  ecclésiastique  ;  celui-ci  n'avait  encore  ébauché 
aucun  plan.  Pour  abolir  la  propriété  du  clergé,  le  promoteur 
fut  un  évêque. 

Cet  évêque  fut  Talleyrand.  A  première  vue,  nul  ne  sem- 
blait moins  préparé  pour  cette  hardiesse.  Ancien  agent  gé- 
néral du  clergé,  il  avait  proclamé  le  domaine  de  l'Eglise  in- 
tangible. Au  début  des  Etats  généraux,  il  avait  soutenu  la 

(1)  RÉOUB,  Mémoires,  t.  III,  p.  550. 


LA  SECULARISATION  141 

Cour,  conseillé  la  résistance,  et  ne  s'était  rallié  qu'assez  tard 
à  l'Assemblée  nationale.  Les  dévastations  qui  avaient 
suivi  le  14  juillet  l'avaient  atteint  jusque  dans  ses  intérêts 
propres  :  le  château  de  Sénozan,  l'un  des  plus  beaux  du  Ma- 
çonnais, incendié  le  28  juillet,  était  une  propriété  de  sa  fa- 
mille. Mais  plus  il  était  suspect,  plus  éclatant  devait  être  le 
gage  fourni  par  lui  à  la  cause  désormais  victorieuse.  En  pre- 
nant l'initiative  de  dépouiller  son  Ordre,  il  ravirait  à  la 
Révolution  le  droit  de  douter  de  lui,  aussi  bien  qu'à  lui- 
même  la  faculté  de  revenir  sur  ses  pas. 

La  spoliation,  qui  était  au  fond  des  choses,  ne  se  retrou- 
verait point  d'abord  dans  les  mots.  Ce  fut  le  10  octobre  que 
Talleyrand  gravit  la  tribune  pour  y  lire  sa  motion.  Celle-ci 
se  rattachait,  paraissait  se  rattacher  à  un  plan  général  de 
réorganisation  financière,  en  sorte  que  le  clergé  qui  allait 
être  dépossédé  ne  semblerait  atteint  qu'incidemment. 
Etait-il  même  atteint?  La  main  qui  frappait  était  très  douce, 
et  on  eût  dit  le  toucher  presque  caressant  qui  accompagne 
le  sacrement  de  confirmation.  Un  ton  très  simple,  une  aisance 
très  dégagée  achèveraient  de  tromper,  et  si  bien  que  tout 
serait  à  terre  sans  qu'on  eût  entendu  le  bruit  de  la  démoli- 
tion. 

L'évêque  d'Autun  commença  par  énumérer  les  grands 
besoins  de  l'Etat;  il  montra  l'inanité  des  expédients  proposés; 
puis,  en  une  revue  de  toutes  les  richesses  publiques  ou  privées, 
il  feignit  de  rechercher,  comme  indécis  encore,  où  se  décou- 
vriraient des  ressources  nouvelles.  C'est  ainsi  qu'il  vint  à 
parler,  comme  il  eût  fait  pour  la  chose  la  plus  simple,  d'une 
t  opération  sur  les  biens  ecclésiastiques  ».  S'affermissant  par 
degrés,  il  annonça  que  cette  opération  était  inévitable, 
puis  qu'elle  devrait  être  très  étendue.  Dans  les  esprits  ainsi 
préparés,  il  versa  des  doctrines  point  du  tout  nouvelles, 
mais  renouvelées  par  l'art  qui  les  graduait.  Il  reconnut  à  la 
puissance  civile  le  droit  de  détruire  dans  le  clergé  les  corpo- 
rations   particulières   devenues    inutiles   :    nécessairement. 


142     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

ajouta-t-il,  le  patrimoine  de  ces  corps  supprimés  devrait 
faire  retour  à  la  nation  :  les  bénéfices  sans  fonction  pourraient 
pareillement  être  abolis  avec  le  même  droit  de  réversion 
à  l'Etat.  Les  autres  bénéfices  seraient-ils  respectés?  On  eût 
pu  le  croire,  mais  il  n'en  était  rien.  Avec  la  même  hardiesse 
progressive  et  tranquille'  Talleyrand  n'admettait  le  droit 
des  bénéficiers  que  dans  les  limites  de  leur  subsistance.  La 
conclusion  suivait,  très  hardie,  mais  si  bien  ménagée  qu'elle 
se  dépouillait  de  ses  brutalités.  Elle  consistait  dans  la  recon- 
naissance du  droit  de  l'Etat  sur  tous  les  biens  d'Eglise,  sous 
la  double  charge  de  pourvoir  à  la  subsistance  du  clergé  et 
d'acquitter  les  fondations.  Tout  ce  qui  excéderait  cette 
charge  servirait  à  soulager  le  Trésor  dans  sa  détresse.  Tal- 
leyrand finissait  par  un  tableau  très  flatteur  de  l'avenir, 
beaucoup  trop  flatteur  même;  car  s'il  évaluait  les  biens  du 
clergé  à  deux  milliards  de  capital,  à  70  millions  de  revenu, 
c'est-à-dire  fort  au-dessous  de  leur  valeur,  il  paraissait 
croire,  par  une  illusion  singulière,  que  la  dîme,  supprimée 
comme  ressource  pour  l'Eglise,  pourrait,  sous  la  forme  d'une 
prestation  en  argent,  se  maintenir  au  profit  de  l'Etat. 

Dans  la  voie  tracée  par  un  évêque  se  précipitèrent  Mira- 
beau et  Barnave. 

Mirabeau  burina  de  sa  main  vigoureuse  les  traits  que 
Talleyrand  n'avait  osé  graver.  Après  l'habileté,  l'audace. 
Il  ressaisit  le  projet,  le  resserra,  en  dégagea  la  disposition 
maîtresse.  Sans  ambages,  il  demanda  que  tous  les  biens  du 
clergé  fussent  déclarés  propriété  de  la  nation.  La  seule  charge 
serait  la  dépense  du  culte  et  l'entretien  des  ministres  des 
autels.  Il  importait  de  désintéresser  une  portion  de  ceux 
qu'on  voulait  spolier  et  de  tenir  ainsi  l'ennemi  divisé.  A  la 
suite  de  Talleyrand,  Mirabeau  réclama  pour  les  curés  un 
traitement  minimum  de  1  200  livres,  outre  le  logement. 
Ainsi  parla-t-il,  moins  par  sollicitude  pour  les  petits  que 
pour  isoler  les  grands. 

Où  Mirabeau  s'avançait,  volontiers  s'engageait  Barnave. 


LA  SÉCOLARISATION  143 

En  ce  jeune  homme  de  vingt-neuf  ans,  arrivé  obscur  de  sa 
province,  dominait  la  soif  du  premier  rang,  et  l'insupportable 
dépit  de  la  grande  ombre  qui  le  couvrait.  Ici  son  ardeur 
n'avait  pas  besoin  des  excitations  de  la  jalousie.  Né  protes- 
tant, il  s'était  pénétré  dès  l'enfance  des  griefs  de  ses  coreli- 
gionnaires, et  tout  abaissement  des  catholiques  aurait  pour 
lui  la  saveur  d'une  vengeance.  En  son  discours  se  refléta 
tout  ce  que  son  âme  aux  apparences  calmes  recelait  de  res- 
sentiments contenus.  Hardiment  il  nia  qu'il  y  eût  une  pro- 
priété ecclésiastique.  Les  fondations  pieuses  n'étaient  à  ses 
yeux  qu'un  dépôt  avec  charges  entre  les  mains  du  clergé  : 
d'où  il  conclut  que  la  nation,  la  nation  souveraine,  pouvait 
saisir  le  dépôt  à  la  condition  d'acquitter  les  charges.  Une 
manière  assurée  et  tranchante,  une  froideiu*  qui  semblait 
exclure  toute  passion,  communiqua  à  ce  sophisme  un  certain 
aspect  de  logique.  Puis  Bamave  invoqua  les  exemples  passés  : 
les  princes  avaient  jadis  aliéné  des  biens  d'Eglise  :  l'Assem- 
blée nationale  ne  pourrait-elle  pas  faire  ce  qu'avaient  fait 
les  rois?  Un  argument  spécieux  suivit,  tiré  de  la  condition 
des  curés  :  privés  de  la  dîme,  les  pasteurs  du  second  ordre 
n'avaient  plus  de  subsistance  ;  il  fallait  pourtant  assurer  leur 
sort  ;  comment  y  pourvoir  sans  toucher  aux  biens  ecclé- 
siastiques? Le  discours  se  termina  par  une  nouvelle  et  hau- 
taine affirmation  du  droit  du  peuple  sur  tout  le  domaine  de 
l'Eglise.  De  Talleyrand  à  Mirabeau,  de  Mirabeau  à  Bar- 
nave,  la  gradation  se  marquait.  Talleyi-and,  en  prêtre  que 
secoue  encore  le  scrupule,  avait  insinué  la  confiscation; 
Mirabeau  en  tribun  l'avait  proclamée;  Barnave  en  sectaire 
s'y  complaisait  avec  dilection. 

Telle  fut  l'attaque,  attaque  plus  dangereuse  qu'originale; 
car  elle  se  bornait  à  répéter  les  arguments  que  les  philo- 
sophes avaient,  depuis  soixante  ans,  monnayés  à  l'usage 
des  masses.  On  entendit  les  défenseurs  du  clergé.  Ce  furent 
l'avocat  janséniste  Camus,  bientôt  cruel  ennemi  de  l'Eglise 
et  cette  fois  son  champion,  puis  l'abbé  d'Eymar,  enfin  l'abbé 


144     HISTOIRE   RtlLIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

Maury,  qui  se  donna  le  plaisir  d'opposer  à  Talleyrand, 
évêque  d'Autun,  promoteur  de  spoliation,  le  même  Talley- 
rand, plus  jeune,  simple  abbé  de  Périgord,  soutenant  contre 
la  maison  de  Savoie  le  caractère  sacré  des  biens  ecclésias- 
tiques. , 

Les  dispositions  de  l'Assemblée  exigeaient  un  sacrifice. 
En  ces  conjonctures,  un  représentant  de  l'Auvergne,  Ma- 
louet,  celui  que  déjà  on  appelait  le  sage  Malouet,  essaya 
d'une  transaction  qui  sauverait  ce  qui  était  encore  sauvable. 

Il  commença  par  définir  la  propriété  ecclésiastique.  «  Elle 
est,  dit-il,  la  dotation  du  culte  et  des  pauvres  :  c'est  en  ce 
sens  seul,  observa-t-il,  qu'on  peut  la  considérer  comme  le 
bien  de  la  nation.  »  Il  convia  l'Assemblée  à  garder  le  calme, 
à  s'élever  au-dessus  des  passions  :  «  Nous  avons,  poursuivit- 
il,  rallié  naguère  à  nous  les  ministres  de  l'Eglise  au  nom  du 
Dieu  de  paix;  pouvons-nous  aujourd'hui  nous  faire  leurs 
spoliateurs?  »  Il  marqua  que  le  sort  du  clergé  demeurerait 
un  peu  précaire  si  sa  subsistance  n'était  gagée  par  une 
dotation  en  immeubles.  Il  exprima  la  crainte  que  la  vente 
simultanée  d'une  masse  immense  de  biens-fonds  ne  provo- 
quât un  incroyable  avilissement  des  prix.  Ayant  parlé  de  la 
sorte,  il  exposa  un  plan  qui  visait  à  satisfaire  les  besoins 
publics  en  ménageant  l'Eglise.  —  Une  commission,  non  laïque 
mais  ecclésiastique,  déterminerait  le  nombre  d'évêchés, 
cures,  chapitres,  séminaires,  monastères  qui  devraient  être 
gardés,  et  la  quantité  de  biens-fonds  ou  de  revenus  à  assigner 
à  chacun  d'eux.  Ce  serait  donc  à  l'amiable  et  sur  l'avis  du 
clergé  lui-même  que  seraient  décidées  les  suppressions,  que 
serait  fixée  la  dotation  des  établissements  conservés.  Sur 
le  surplus  des  biens  on  prélèverait  de  quoi  alimenter  dans 
chaque  ville  et  bourg  une  caisse  de  charité  pour  le  soulage- 
ment des  pauvres.  C'est  seulement  quand  on  aurait  pourvu 
aux  besoins  du  culte  et  à  l'assistance  des  indigents  que 
l'excédent  du  patrimoine  ecclésiastique  pourrait  être  ap- 
pliqué aux  besoins  de  l'Etat. 


LA   SÉCULARISATION  145 

Dans  ce  projet  il  n'était  pas  malaisé  de  découvrir  une  large 
part  d'illusion.  Le  clergé,  même  ramené  par  les  circonstances 
à  des  pensées  très  résignées,  se  prêterait-il  à  fixer  lui-même 
ses  amoindrissements?  En  outre,  le  plan  reposait  sur  l'idée 
que  les  dîmes  continueraient  à  se  percevoir  ou,  sous  une 
forme  quelconque,  seraient  remplacées  :  car,  si  l'on  faisait 
abstraction  de  la  dîme,  les  rentes  et  revenus  du  clergé  attei- 
gnaient à  peine  cent  millions;  or,  quand  on  aurait  doté  les 
établissements  ou  les  titres  ecclésiastiques  conservés, 
quand  on  aurait  organisé,  même  sans  munificence,  les  bu- 
reaux de  charité,  cette  somme  ne  serait-elle  pas  à  peu  près 
absorbée?  —  En  dépit  de  ces  critiques,  la  combinaison  de  Ma- 
louet  substituait  à  l'injustice  le  désir  de  l'équité,  à  l'esprit 
de  lutte  l'esprit  de  paix.  On  ne  disposerait  de  l'Eglise 
qu'avec  le  concours  ou  du  moins  avec  l'avis  de  l'Eglise,  en 
sorte  que  si  l'on  provoquait  des  froissements,  on  aurait 
toute  chance  d'éviter  les  conflits  aigus.  De  son  antique  do- 
maine foncier  le  clergé  conserverait  assez  pour  être  indé- 
pendant, sinon  assez  pour  être  riche.  La  part  des  pauvres 
serait  réservée,  et  mieux  peut-être  qu'elle  ne  l'était  dans  le 
gaspillage  des  commendataires.  Que  reviendrait-il  à  l'Etat? 
Ici  régnait  l'incertitude.  Mais  quel  que  fût  le  profit,  il  serait 
recueilli  sans  spoliation  violente,  sans  alarme  pour  les  cons- 
ciences, sans  risques  pour  la  paix  civile. 

ïl  semble  que  ce  plan  qui,  à  distance,  attire  et  séduit,  se 
soit  perdu,  sur  l'heure,  dans  le  nombre  et  l'intensité  des 
préoccupations  publiques.  C'était  à  la  séance  du  13  octobre 
que  Malouet  avait  exposé  ses  vues.  Dès  le  lendemain,  toutes 
sortes  d'objets,  se  jetant  à  travers  l'ordre  du  jour,  interrom- 
pirent le  débat  des  biens  ecclésiastiques.  Le  discrédit  de 
toutes  les  autorités  anciennes  rendait  urgente  la  création 
de  pouvoirs  nouveaux  :  on  se  mit  à  discuter  une  loi  sur  les 
municipalités.  Le  roi,  à  la  suite  des  événements  du  6  octobre, 
avait  été  ramené  à  Paris  :  il  fallait  y  établir  le  gouverne- 
ment. Le  15  octobre,  les  députés  tinrent  leur  dernière  séance 

10 


146     HISTOIRE  RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

à  Versailles.  Quel  serait  à  Paris  leur  lieu  de  réunion?  Rien 
n'était  préparé.  En  attendant  que  l'enceinte  du  Manège, 
non  loin  des  Tuileries,  fut  prête  pour  les  recevoir,  l'arche- 
vêque leur  offrit  la  grande  salle  de  son  palais.  Ils  s'y  ins- 
tallèrent le  19  octobre,»  mais  diminués  par  les  congés, 
absences,  démissions  :  Mounier  avait  regagné  le  Dauphiné; 
Lally-Tolendal  allait  s'éloigner;  l'archevêque  de  Paris  était 
sur  le  point  de  partir  pour  la  Savoie.  Toutes  les  passions 
qui  avaient  excité  l'émeute  de  Versailles  continuaient  à 
gronder.  Le  21  octobre,  un  boulanger,  du  nom  de  François, 
sous  l'accusation  de  cacher  des  farines  et  de  vouloir  affamer 
le  peuple,  fut  massacré.  L'Assemblée  répondit  le  jour  même 
par  une  loi  sur  les  attroupements  qui  serait  connue  sous  le 
nom  de  loi  martiale.  —  A  l'agitation  matérielle  se  mêlait 
l'agitation  religieuse.  En  une  lettre  du  2  septembre,  Louis  XVI 
avait  sollicité  des  évêques  leur  intervention  morale  et  leurs 
prières  :  de  là  un  grand  nombre  d'instructions  pastorales. 
La  plupart  ne  prêchaient  que  l'apaisement.  Cependant  l'un 
des  évêques,  celui  de  Tréguier,  s'était  départi  de  cette  pru- 
dence, et  à  la  peinture  des  misères  récentes  avait  joint  des 
vœux  non  déguisés  pour  le  retour  à  l'ancien  régime.  Le  man- 
dement fut  dénoncé  à  l'Assemblée  |comme  un  signal  contre- 
révolutionnaire.  Sur  ces  entrefaites,  on  apprit  que,  dans  la 
petite  ville  de  Tréguier,  quelques  jeunes  gens  voulaient  con- 
fier à  des  gentilshommes  les  grad&s  dans  la  garde  nationale. 
Ce  projet  prit,  pour  les  yeux  prévenus,  un  aspect  de  complot; 
on  traita  de  conspiration  ce  qui  était  à  peine  une  ligue  toute 
locale  de  résistance;  et  contre  l'évêque  une  instruction  fut 
ordonnée  pour  crime  contre  la  sûreté  de  l'Etat  (1).  —  Ces  nou- 
velles, répandues  dans  le  peuple,  y  entretenaient  l'irritation. 
A  la  sortie  des  séances,  les  députés  ecclésiastiques  étaient 
hués.  On  les  poursuivait  avec  l'appellation,  toute  nouvelle 
alors,  de  calottins.  Autour  de  l'Assemblée,  des  brochures  se 

(1)  Archives   nationales,   Y    10507.    —    Assemblée   constituante,   séance 
du  22  octobre  1789. 


LA  SÉCULARISATION  147 

répandaient,  pleines  d'attaques  contre  le  dogme  ou  le  culte. 
La  plus  fameuse,  connue  sous  le  nom  de  catéchisme  du  genre 
humain,  serait  dénoncée  par  l'évêque  de  Clcrmont.  De  temps 
en  temps  quelques  religieux,  en  rupture  de  clôture,  venaient 
offrir  à  l'Assemblée,  au  nom  de  leurs  couvents,  des  biens  qui 
ne  leur  appartenaient  pas.  —  Au  milieu  de  cette  agitation,  k 
plus  grand  embarras  était  celui  des  finances.  Que  donnerait  la 
contribution  du  quart?  On  l'ignorait.  Les  particuliers  avaient 
été  invités  à  porter  leur  argenterie  à  l'hôtel  des  monnaies. 
Montres,  couverts,  petites  bourses  de  collégiens,  économies 
d'ouvrier,  tout  afflua,  avec  des  lettres  qu'on  aurait  tort  de 
juger  ironiquement;  car  plusieurs,  quoique  déparées  par  l'en- 
flure da  temps,  étaient  d'inspiration  admirable.  Quand  les 
caisses  publiques  furent  pleines  de  boucles  d'argent,  de  taba- 
tières, de  petites  cuillers,  de  pinces  à  sucre,  il  fallut  bien  se 
convaincre  que  ces  menus  dons  illustreraient  un  livre  de 
morale,  mais  ne  referaient  pas  les  finances.  C'est  ainsi  qpi'on 
fut  ramené  vers  la  discussion  des  biens  ecclésiastiques. 

On  la  reprit  le  23  octobre  pour  l'abandonner  le  jour  même, 
puis  on  y  revint  le  30.  Combien  la  motion  Malouet  parais- 
sait déjà  chose  vieillie!  Sans  souci  du  contre-projet  sauveur, 
la  lutte  se  concentra  entre  les  adversaires  et  les  partisans 
de  la  proposition. 

A  la  défense  du  décret  se  portèrent  en  masse  les  légistes  : 
Thouret,  Treilhard,  puis  tout  à  la  fin  Le  Chapelier.  Ils  tra- 
cèrent la  démarcation  entre  les  individus  et  les  corps  :  les 
uns  préexistaient  à  la  loi  et  tenaient  de  la  nature  des  droits 
imprescriptibles;  les  autres  n'existaient  que  par  la  nation 
qui,  les  ayant  créés,  pouvait  toujours  les  anéantir.  Le  droit 
de  suppression  se  transformerait  même  en  devoir  si  ces 
corps  avaient  cessé  de  répondre  à  leur  objet  primitif  et,  au 
lieu  de  rendre  des  services,  ne  représentaient  plus  que  des 
abus.  Or,  quels  n'étaient  pas  les  abus  dans  les  prieurés,  dans 
les  abbayes,  et  que  diraient  les  fondateurs,  si,  revenant  sur 
terre,  ils  voyaient  l'usage  fait  de  leurs  dons! 


148     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   REVOLUTION 

Mirabeau  avait  déjà  parlé.  Il  reparut  à  la  tribune.  Son 
discours  eut  surtout  pour  objet  de  vaincre  les  scrupules  que 
suggéraient  l'esprit  de  tradition  et  le  culte  des  morts. 
«  L'utilité  publique,  dit-il  brutalement,  est  la  loi  suprême.  Il 
faut  se  dégager  d'un  resj)ect  superstitieux  pour  ce  qu'on 
appelle  l'intention  des  fondateurs.  Gomment  des  particu- 
liers ignorants  et  bornés  auraient-ils  eu  le  droit  d'enchaîner 
à  leur  volonté  capricieuse  les  générations  qui  n'étaient 
point  encore?  Les  fondations,  toujours  multipliées  par  la 
vanité,  absorberaient  à  la  longue  tous  les  fonds,  toutes  les 
propriétés  particulières;  aussi  il  faut  bien  qu'on  puisse  à  la 
fin  les  détruire.  Aucun  ouvrage  des  hommes  n'est  fait  pour 
l'immortalité;  si  tous  ceux  qui  ont  vécu  avaient  eu  un  tom- 
beau, il  aurait  bien  fallu,  pour  trouver  des  terres  à  cultiver, 
renverser  ces  monuments  stériles  et  remuer  les  cendres  des 
morts  pour  nourrir  les  vivants.  »  L'Assemblée  applaudit  : 
mais  était-ce  bien  Mirabeau  qu'elle  acclamait?  Cette  portion 
de  la  harangue  reproduisait  mot  pour  mot  l'article  que,  dans 
l'Encyclopédie,  Turgot  avait  consacré  aux  fondations 

La  propriété  d'Eglise  eut  deux  sortes  de  champions  : 
Maury  qui,  se  levant  une  seconde  fois,  la  légitima  en  bloc, 
les  autres  membres  ecclésiastiques  qui  ne  la  défendirent 
qu'avec  la  pensée  résignée  d'en  sacrifier  une  partie. 

En  cette  assemblée  vieille  de  cinq  mois,  l'abbé  Maury,  très 
effrayé  d'abord  par  les  débuts  de  la  révolution,  commençait 
à  prendre  sa  place.  Déjà  il  apparaissait  avec  ses  principaux 
traits  :  l'audace,  la  vivacité  de  riposte,  l'improvisation  abon- 
dante et  toujours  prête,  une  attitude  où  il  entrait  plus  de 
fougue  que  de  gravité,  une  éloquence  souple,  aisée,  brillante, 
mais  qui  semblait  jeu  de  l'esprit,  plus  qu'inspiration  de 
l'âme.  Toute  cette  physionomie,  encore  un  peu  indécise,  se 
fixerait  plus  tard,  et  c'est  alors  qu'on  la  pourra  marquer. 
Maury  railla  d'abord  la  feinte  modération  de  ses  adversaires. 
«  On  prétend,  dit-il,  nous  exproprier  sans  nous  spolier  : 
mais  il  n'y  a  pas  de  mort  violente  sans  homicide,  ni  d'ex- 


LA   SÉCULARISATION  149 

propriation  sans  envahissement.  On  a  tenté,  continua-t-il, 
de  tracer  une  démarcation  entre  les  individus  qui  tiennent 
leurs  propriétés  du  droit  naturel  et  les  corps  qui  la  tiennent 
de  la  loi  :  la  distinction  n'est  que  subtile,  car  la  loi  est  à 
l'origine  de  toutes  les  propriétés,  quelles  qu'elles  soient;  elle 
les  consacre  et  les  protège  toutes.  On  a  parlé  de  l'incapacité 
d'aliéner  :  l'incapacité  d'aliéner  ne  vicie  pas  plus  la  propriété 
ecclésiastique  que  la  charge  de  substitution  ne  vicie  la  pro- 
priété laïque.  Vous  vous  plaisez  à  répéter,  poursuivit  l'abbé, 
que  vous  êtes  forts  et  que  nous  sommes  faibles  :  si  vous 
avez  la  force,  elle  vous  a  été  ddhnée  pour  nous  protéger, 
non  pour  nous  écraser.  »  Ainsi  se  déroula  le  discours,  vif, 
ponctué  de  traits  heureux,  mais  d'une  science  inégale  au  sujet 
qui  se  trouvait  effleuré  plutôt  qu'approfondi.  Maury,  dès 
cette  époque,  était  de  ceux  qui  volontiers  poussent  les  choses 
à  bout.  Il  termina  par  un  tableau  très  assombri  des  misères 
des  provinces,  de  la  fermentation  du  royaume,  des  ruines  ac- 
cumulées, et  il  s'assit  au  milieu  des  murmures  que  sa  nature 
provocante  aimait  presque  à  l'égal  des  applaudissements. 
Tout  ce  qui  était  intransigeance  chez  Maury  se  transfor- 
merait chez  ses  collègues  ecclésiastiques  en  appels  conci- 
liants. En  paroles  très  mesurées,  ils  proclamèrent  la  légiti- 
mité de  leur  domaine,  doublement  consacré  par  le  temps  et 
par  les  services  rendus.  Ils  confessèrent  d'ailleurs  les  abus, 
et  avec  une  remarquable  franchise.  Ils  remarquèrent  que, 
si  l'Eglise  était  dépouillée  de  ses  biens,  il  faudrait  établir 
un  impôt  pour  le  culte  :  si  le  peuple  supportait  cet  impôt, 
il  reverserait  en  détail  et  chaque  année  ce  que  l'Etat  aurait 
pris  en  bloc;  s'il  s'y  dérobait,  ce  serait,  pour  les  ministres  de 
la  religion,  le  dénument.  Ainsi  s'exprimèrent  deux  évêques 
et,  avec  eux,  l'abbé  de  Montesquieu,  le  plus  insinuant  parmi 
les  membres  du  clergé.  Ce  langage  révélait  un  grand  désir 
d'entente.  De  tous  les  prélats,  le  plus  qualifié  par  le  rang  était 
l'archevêque  d'Aix.  «  Si  le  crédit  ne  renaît  pas,  dit-il,  c'est 
en  vain  que  nous  entasserions  les  fonds  ecclésiastiques  dans 


150     HISTOIRE  RELIGIEUSE  DE  LA  REVOLUTION 

la  caisse  nationale.  »  Après  avoir  parlé  de  la  sorte,  il  marqua 
parmi  les  vrais  remèdes,  un  subside  extraordinaire  du  clergé. 
«  Le  clergé,  dit-il,  n'a  jamais  refusé,  dans  les  jours  de  détresse, 
d'aider  à  la  chose  publique.  Que  l'Assemblée  décide  ce  qu'il 
doit  donner;  il  s'y  soumettra.  » 

L'offre  était  habile  plus  encore  que  généreuse.  Elle  ravis 
sait  aux  auteurs  du  projet  leur  principal  argument,  celui  du 
déficit  à  combler,  et  il  ne  resterait  pour  le  décret  que  ceux  qui, 
à  tout  prix,  voulaient  prendre.  La  majorité  semblait  ébranlée. 
En  ces  conjonctures.  Le  Chapelier,  avec  une  dextérité  rare,  se 
chargea  de  ramener  les  modérés.  «  Si  le  clergé,  dit-il,  demeure 
propriétaire,  il  continuera  à  figurer  un  Ordre  dans  la  nation.  » 
A  cet  argument  fait  à  point  pour  piquer  l'esprit  d'égalité,  une 
autre  suggestion  s'ajouta  pour  réveiller  l'amour-propre  du  bas- 
clergé  :  «  Il  me  semble,  observa  Le  Chapelier,  que  si  j'avais 
l'honneur  d'être  ministre  des  autels,  j'aimerais  mieux  recevoir 
de  la  nation  que  d'une  assemblée  de  prélats  ou  d'abbés.  »  Le 
discours  se  termina  par  la  promesse  réitérée  d'une  dotation 
de  1  200  livres  au  profit  des  curés;  cette  dotation  serait  indé- 
pendante du  logement  et  pourrait  être  payée  en  grains. 

Le  Chapelier  avait  ressaisi  la  majorité.  Mirabeau  la  con- 
solida. Cet  homme,  aux  ardeurs  méridionales,  recelait  en 
lui  toutes  les  finesses  italiennes.  Les  plus  fougueux  d'appa- 
rence sont  souvent  aussi  les  plus  raffinés.  Dans  le  décret  il 
substitua  à  la  dépossession  formelle  du  clergé  une  rédaction 
adoucie,  équivoque,  qui  mettait  les  biens  ecclésiastiques 
à  la  disposition  de  la  nation.  Ainsi  la  nation  avait  la  main 
sur  le  patrimoine  de  l'Eglise,  mais  sans  qu'on  déterminât 
le  jour  où  cette  main  s'étendrait  jusqu'à  prendre.  La  con- 
fiscation subsistait  à  l'état  de  menace,  mais  sans  qu'on  en 
prononçât  le  nom.  Tous  ceux  qui  ne  demandaient  qu'à 
apaiser  leurs  scrupules  se  jetèrent  sur  l'expédient,  et  n'étant 
spoliateurs  qu'à  terme  imprécisé,  se  persuadèrent,  arrivèrent 
à  se  persuader  qu'ils  n'étaient  pas  spoliateurs  du  tout. 
Le  2  novembre,  par  568  voix  contre  346,  le  décret  fut  adopté. 


LA   SÉCULARISATION  151 


IV 


Il  fut  sanctionné  de  suite.  Il  fut  publié  sous  la  signature 
de  Louis  XVI,  sous  le  contre-seing  de  M.  de  Gicé,  garde  des 
sceaux  et  archevêque  de  Bordeaux.  La  loi,  dans  son  ensemble, 
s'offrait  avec  une  apparence  assez  débonnaire.  La  nation 
recouvrait  la  libre  disposition  des  biens  ecclésiastiques  :  il 
n'y  avait  en  ce  langage  rien  qui  scandalisât;  car  les  écrits  des 
légistes  et  les  maximes  courantes  enseignaient  la  haute 
maîtrise  de  l'Etat  sur  le  domaine  du  clergé.  Les  engagements 
pris  par  la  puissance  publique  avaient  de  quoi  rassurer  :  il 
serait  pourvu  avec  décence,  disait  le  décret,  aux  dépenses 
du  culte,  à  l'entretien  de  ses  ministres,  au  soulagement  des 
pauvres.  Le  nouveau  budget  de  l'Eglise  serait  réparti,  aux 
termes  de  la  loi,  sous  la  surveillance  des  administrations 
provinciales  :  or,  ces  administrations  se  composaient  presq^ue 
partout  d'hommes  éclairés,  équitables,  très  convaincus  de 
l'utilité  de  la  religion  quoique  souvent  teintés  de  philoso- 
phisme, et  pénétrés  de  ces  traditions  d'intégrité  qui  faisaient 
l'honneur  de  la  haute  bourgeoisie  française.  C'est  par  ces 
mains  probes  et  pures  que  les  ressources  tirées  des  anciens 
revenus  ecclésiastiques  iraient  alimenter  le  service  des  autels 
et  la  charité. 

Aussi  la  mesure,  enfermée  dans  un  texte  savamment 
adouci,  ne  rencontra  tout  d'abord  que  peu  ou  point  de  ré- 
probation. En  plusieurs  correspondances  contemporaines, 
nous  lisons  que  le  décret  fut  accueilli  avec  grand  plaisir  (1). 
Dans  la  bonne  compagnie,  aucun  émoi,  soit  que  la  portée  de 
la  transformation  échappât,  soit  qu'au  milieu  de  tant  de 

(1)  V.  notamment  :  Pierre  de  VAlssitexs,  LeUres  d'aristocrates,  p.  158. 


152     HISTOIRE  RELIGIEUSE  DE   LA  RÉVOLUTION 

destructions,  celle-là  parût  moins  téméraire  que  beaucoup 
d'autres.  Mme  de  Staël,  protestante  à  la  vérité,  fut  charmée 
du  rapport  de  Talleyrand  et  déclara  (ce  qui  surpassait  à  ses 
yeux  tous  les  autres  éloges)  qu'on  y  trouvait  des  pages 
dignes  de  Necker  (1).  Le  coup  fut  si  habilement  amorti  que, 
sur  l'heure,  on  n'entendit  aucun  cri,  pas  même  celui  des  vic- 
times. Les  curés  se  sentaient  peu  atteints.  Quant  aux  évêques 
et  aux  membres  du  haut  clergé,  ils  se  savaient  impopulaires 
et  aimaient  mieux  le  silence  qu'une  plainte  sans  écho.  Puis 
en  gentilshommes,  ils  jugeaient  peu  digne  de  se  lamenter 
pour  de  l'argent.  Ils  prévoyaient  d'autres  attaques,  celles-là 
contre  l'Eglise  elle-même,  et  se  réservaient.  Enfin  un  espoir 
très  général  restait,  celui  que  l'exécution  serait  lointaine, 
que  peut-être  même  on  y  échapperait.  Cette  opinion  était 
entretenue  jusque  dans  les  sphères  officielles;  et  dans  ses 
dépêches  au  cardinal  de  Bernis,  ambassadeur  à  Rome, 
M.  de  Montmorin,  ministre  des  relations  extérieures,  s'ap- 
pliquait à  rassurer  le  gouvernement  pontifical  (2). 

On  vit  alors  se  produire  pour  la  première  fois  une  pratique 
qui  se  répéterait  pendant  toute  la  Révolution.  Elle  consis- 
terait à  obtenir  de  l'Assemblée  des  votes  de  principe  qui, 
semblant  dépourvus  d'application  immédiate,  paraissant 
même  assez  inoffensifs,  seraient  acceptés  par  les  gens  des 
centres  :  puis  on  s'aiderait  du  principe  proclamé  pour  en 
tirer  pièce  à  pièce  les  conséquences.  Les  modérés,  enlacés 
par  leur  premier  vote,  ne  pourraient,  sous  peine  de  manquer 
de  logique,  se  dérober  aux  votes  subséquents  :  ainsi  arrive- 
rait-il qu'entraînés  sur  une  pente  savamment  ménagée,  sans 
palier  pour  se  retenir,  sans  point  d'appui  pour  remonter,  ils 
glisseraient  par  degrés,  avec  des  résistances  de  plus  en 
plus  amollies,  jusqu'à  des  mesures  qu'en  bloc  ils  eussent 
résolument  réprouvées. 

L'affaire  des  biens  du  clergé  fournit  le  modèle  initial  do 

(1)  Journal  de  Gouverneur  Morris,  p.  123. 

(2)  Archives  du  ministère  des  affaires  étrangères. 


LA   SÉCULARISATION  1R3 

cette  manière  captieuse.  La  loi  —  simple  loi  de  principe, 
disaient  certains  catholiques,  —  avait  été  votée  le  2  no- 
vembre. Cinq  jours  plus  tard,  Talleyrand  parut  à  la  tri- 
bune. Il  expliqua  du  ton  le  plus  tranquille  que  les  propriétés 
ecclésiastiques  ayant  été  déclarées  à  la  disposition  de  la 
nation,  on  pouvait  craindre  que  ce  bien,  devenu  le  bien  de 
tout  le  monde,  ne  fût  pillé  ou  dilapidé.  Pour  prévenir  cet 
abus,  l'évêque  d'Autun  demanda  que  les  scellés  fussent  mis 
sur  les  chartriers  et  que  des  meubles  il  fût  fait  inventaire. 
«  C'est  une  prise  de  possession,  »  s'écria  Cazalès  et  après  lui 
l'abbé  Maury.  L'Assemblée  sur  l'heure  refusa  les  scellés, 
refusa  l'inventaire.  Elle  se  borna  à  déclarer  que  les  biens 
ecclésiastiques  seraient  placés  sous  la  surveillance  de  l'au- 
torité. 

Six  jours  s'écoulèrent.  Le  bruit  courait  que  le  clergé 
abusait  de  ses  propriétés  comme  on  fait  d'un  bien  qu'on  va 
perdre.  Treilhard  reprit  en  partie  la  proposition  de  Talley- 
rand et  demanda  les  scellés  sur  les  chartriers.  L'évêque  de 
Clermont  se  leva  :  «  On  ne  met,  dît-il,  les  scellés  que  sur  les 
biens  des  morts,  des  banqueroutiers  ou  des  suspects.  —  C'est 
une  mesure  conservatoire  »,  répliqua  Treilhard.  Cette  fois, 
encore,  les  représentants,  après  une  épreuve  douteuse,  re- 
jetèrent la  mesure  des  scellés.  Toutefois  ils  imposèrent  aux 
chefs  des  communautés  ecclésiastiques  l'obligation  de  dé- 
clarer tous  leurs  biens  dans  les  deux  mois. 

Jusqu'ici  les  étapes  étaient  si  peu  sensibles  qu'à  peine 
on  les  pouvait  marquer.  On  atteignit  le  mois  de  décembre. 
L'Assemblée  créa  une  caisse  dite  de  Y  extraordinaire  dans 
laquelle  seraient  versés  les  fonds  de  la  contribution  patrio- 
tique. Par  malheur  cette  contribution  n'avait  produit 
presque  rien  (1).  Dans  la  caisse  nouvellement  créée,  il  fal- 
lait pourtant  mettre  quelque  chose.  C'est  alors  que,  dans  le 
décret  même,  un  article  se  glissa  qui  prescrivait  la  vente 

(1)  V.  Rapport  de  M.  Dupont,  député  de  Bigorre,  7  mars  1790. 


484     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   REVOLUTION 

de  domaines  de  la  couronne  et  de  domaines  ecclésiastiques 
jusqu'à  concurrence  d'une  somme  de  400  millions.  La  con- 
fiscation commençait,  mais  elle  s'insinuait  plutôt  qu'elle  ne 
se  proclamait;  elle  se  décrétait  partiellement,  incidemment. 
Incidemment  aussi,  sans  débat  pour  ainsi  dire,  fut  ordonnée 
la  création  de  400  millionB  de  bons  à  intérêt,  gagés  sur  les 
biens  à  vendre;  ce  serait  l'origine  des  assignats. 

L'Assemblée  se  défendait  de  toute  irréligion.  Dans  les  pro- 
cédés régnait  même,  par  intervalles,  une  déférence  courtoise* 
Le  23  novembre,  le  président  élu  iXit  l'archevêque  d'Aix, 
M.  de  Boisgelin;  un  peu  plus  tard,  ce  fut  l'abbé  de  Montes- 
quiou.  Dans  le  fracas  de  tout  ce  qui  s'abattait,  parlements, 
provinces,  institutions  de  toutes  sortes,  la  menue  besogne  des 
affaires  ecclésiastiques  passait  inaperçue.  L'année  1790 
s'ouvrit.  On  continua  de  s'acheminer  vers  le  but,  par  dé- 
crets de  détail,  isolément  négligeables,  intercalés  dans  les 
coins  de  séances,  et  qui  ne  seraient  graves  que  par  accumu- 
lation. Le  5  janvier,  on  décida  que  les  propriétés  des  béné- 
■  ficiers  qui  résidaient  hors  de  France  seraient  placées  sous 
séquestre  :  le  but  était  d'atteindre  l'archevêque  de  Paris 
qui,  abandonnant  un  peu  vite  son  diocèse,  s'était  réfugié 
en  Savoie.  Le  5  février,  il  fut  prescrit  que  tous  les  bénéficiers 
feraient  connaître  dans  le  mois  le  nombre  et  le  lieu  de  leurs 
bénéfices.  Ainsi  à  la  statistique,  ordonnée  le  13  novembre 
et  qui  révélerait  les  biens  de  chaque  communauté,  viendrait 
s'ajouter  une  autre  statistique,  personnelle  à  chaque  membre 
du  clergé;  et  les  deux  documents,  s'éclairant  l'un  par  l'autre, 
permettraient  de  ne  rien  perdre  de  la  proie  le  jour  où  l'on 
voudrait  la  saisir. 

Dans  cette  progression  continue,  l'Eglise  serait  bientôt 
atteinte  en  une  place  plus  sensible.  Au  travail  qui  dépouil- 
lerait les  couvents  se  joindrait  un  autre  travail,  celui  qui 
les  dépeuplerait. 

Déjà  le  28  octobre  1789,  un  décret,  surpris  à  l'Assemblée 
en  une  fin  de  séance,  avait  suspendu  à  titre  provisoire  l'émis- 


LA  SÉCULARISATION  185 

sion  des  vœux  solennels  dans  les  monastères.  Dans  le  Comité 
ecclésiastique,  l'avocat  Treilhard  avait  recueilli  l'idée  et 
l'avait  fort  élargie.  La  composition  du  Comité,  hostUe  aux 
trop  grandes  hardiesses,  avait  d'abord  fait  obstacle  à  la  pu- 
blication de  ses  vues.  Mais  le  Comité  venait  d'être  doublé, 
et  ce  remaniement  avait  assuré  la  majorité  aux  novateurs. 
Le  11  février  1790,  Treilhard,  désormais  certain  d'être  sou- 
tenu, parut  à  la  tribune.  Il  tenait  à  la  main  un  rapport 
prêt  depuis  deux  mois  déjà  et  qui,  sous  couleur  de  réforme, 
bouleversait  toute  la  vie  religieuse. 

Le  début  sembla  la  préface  d'un  édit  de  liberté.  Treilhard  re- 
marquait que,  sous  l'ancienne  loi,  le  pouvoir  civil  reconnais- 
sait les  vœux  et  s'employait  à  en  assurer  l'observation  exté- 
rieure. Le  rapporteur  rejetait  cette  immixtion  de  l'autorité 
laïque  en  des  objets  d'ordre  spirituel  :  c'est  pourquoi  il  procla- 
mait pour  tout  religieux  de  l'un  ou  de  l'autre  sexe  le  droit  de 
renoncer  à  ses  engagements  sacrés,  sans  avoir  d'autres  comptes 
à  rendre  qu'à  ses  supérieurs  et  à  Dieu.  A  qui  voudrait  rompre 
la  clôture,  les  portes  s'ouvriraient  toutes  grandes,  la  loi  sécu- 
lière ne  jugeant  pas  ce  qui  ne  relevait  que  de  la  conscience. 
Telle  était  la  doctrine  libérale.  A  peine  s'était-elle  formulée 
qu'elle  se  désavouait  elle-même.  Le  projet,  en  effet,  ne  se 
contentait  pas  d'ôter  aux  vœux  toute  sanction  légale,  mais 
faisant  violemment  irruption  dans  le  sanctuaire  de  la 
conscience,  il  les  interdisait  pour  l'avenir  :  par  là  il  usur- 
pait sur  le  domaine  spirituel  dans  l'acte  même  où  il  pré- 
tendait le  dégager  du  temporel.  Par  cette  prohibition  des 
vœux  solennels,  presque  tous  les  grands  Ordres  des  deux 
sexes,  les  plus  anciens,  les  plus  augustes,  se  trouvaient 
frappés.  Ils  ne  pourraient  recevoir  de  novices,  et,  ne  se 
recrutant  plus,  finiraient  par  extinction.  —  S'ils  étaient 
dans  l'avenir  condamnés  à  disparaître,  ils  étaient  soumis, 
dans  le  présent,  à  des  traitements  assez  divers.  Ici  se  retrou- 
vait, suivant  la  manière  de  la  révolution  commençante,  un 
habile  mélange  de  ménagements  et  de  rigueurs.  Les  reli- 


156     HISTOIRE   RELIGIEUSE  DE   LA   RÉVOLUTION 

gieux  des  monastères  et  des  couvents,  s'ils  optaient  pour  la 
vie  commune,  seraient  rassemblés  dans  quelques  maisons 
conservées,  et  là,  tristement  transplantés,  mesurant  d'après 
leurs  propres  jours  la  durée  de  leur  institut,  achèveraient 
un  à  un  de  mourir.  Quant  aux  religieuses,  Treilhard  propo- 
sait qu'un  règlement  spé«ial,  plus  débonnaire,  plus  adouci, 
fixât  leur  sort  viager.  Dans  la  discussion,  l'abbé  de  Montes- 
quieu obtiendrait  pour  elles,  à  titre  provisoire,  le  droit  de 
subsister  là  où  elles  avaient  vécu.  Il  ne  serait  d'ailleurs  rien 
innové,  jusqu'à  nouvelle  réglementation  dans  les  maisons 
d'éducation  ou  étaMi?»3ements  de  charité. 

La  proposition  de  Treilhard  fut  votée  le  13  février.  Puis 
de  la  sécularisation  des  religieux  on  revint  à  la  sécularisa- 
tion des  biens.  L'œuvre  avançait,  accomplie  par  petits 
bouts,  sans  beaucoup  d'ordre  bien  qu'avec  une  remarquable 
ténacité.  Jusqu'ici  la  seule  aliénation  votée  était  celle  de 
400  millions.  Cependant  un  certain  doute  naissait  sur  le 
succès  de  la  vente  :  on  redoutait  que  de  grands  immeubles, 
trop  vastes  pour  des  usages  privés,  trouvassent  malaisément 
preneur  :  surtout  on  appréhendait  que  les  acheteurs  ne 
fussent,  par  scrupule  de  conscience,  détournés  des  enchères. 
La  crainte  d'un  échec  suggéra  la  combinaison  d'une  vente 
qu'on  pourrait  appeler  vente  à  deux  degrés.  Tel  fut  l'objet 
d'un  décret  voté  le  17  mars  1790.  La  municipalité  de  Paris 
et  les  diverses  municipalités  du  royaume  seraient  admises, 
invitées  même  à  acquérir  tel  lot  de  biens  ecclésiastiques 
qu'il  leur  plairait  de  choisir;  puis  elles  les  revendraient  en 
détail  aux  particuliers,  avec  le  bénéfice  d'une  commission 
qui  serait  fixée  plus  tard  (1)  au  seizième  du  prix.  De  là  deux 
avantages  :  le  premier  serait  d'intéresser  aux  ventes  les  ad- 
ministrations communales  :  le  second,  beaucoup  plus  im- 
portant, serait  de  donner  à  tout  acquéreur  le  droit,  à  la 
vérité  un  peu  judaïque,   de  se  prétendre  adjudicataire  de 

(1)  Décret  du  14  mai  1790,  article  11 


LA   SÉCULARISATION  157 

seconde  origine.  Si  à  l'acquisition  s'attachait  un  discrédit 
moral  ou  une  censure  spirituelle,  la  municipalité,  corps 
anonyme,  prendrait,  semblerait  prendre  l'un  ou  l'autre  à  son 
compte.  Entre  ses  mains,  le  bien  se  purgerait  de  son  impu- 
reté, et  l'acheteur,  ne  recevant  des  villes  qu'une  propriété 
déjà  démarquée  de  l'Eglise,  jouirait  tout  ensemble  d'un 
patrimoine  agrandi  et  d'une  conscience  en  paix. 

Trois  jours  plus  tard,  le  20  mars,  les  affaires  religieuses 
revinrent  à  l'Assemblée.  Ce  fut  de  nouveau  Treilhard  qui 
les  y  porta.  Le  Comité  ecclésiastique  l'avait  choisi  pour  pré- 
sident. On  a  déjà  nommé  cet  homme  et  on  le  retrouvera 
bien  des  fois.  C'était  un  légiste  à  l'érudition  étendue,  au 
travail  infatigable,  à  l'esprit  faux  et  actif,  à  la  fois  très 
pétri  d'absolutisme  et  très  paré  de  liberté.  Sa  motion  fut  à 
double  fin,  visant  à  la  fois  les  biens  et  les  personnes.  Au 
mois  de  décembre,  l'Assemblée,  se  bornant  à  prescrire  une 
déclaration,  avait  refusé  d'ordonner  l'inventaire  dans  les 
maisons  religieuses.  Treilhard  proposa  que,  pour  les  couvents 
d'hommes,  il  fût  accompli  dans  la  huitaine  par  les  officiers 
municipaux.  Ceux-ci  dresseraient  en  outre  la  liste  des  reli- 
gieux avec  leur  nom,  leur  âge,  la  date  de  leur  profession.  Enfin, 
ils  interrogeraient  chacun  d'eux  sur  leur  volonté  de  rentrer 
dans  le  monde  ou  de  rester  dans  le  cloître.  La  proposition  fut 
faite  à  une  séance  du  soir  et  presque  sans  débat  fut  votée. 

Ainsi  se  rapprochait-on  des  biens  ecclésiastiques,  comme 
on  ferait  d'une  place  par  des  travaux  d'investissement. 
On  les  estimait,  on  les  dénombrait,  avec  une  certaine  hésita- 
tion à  porter  le  grand  coup.  Une  ahénation  de  400  millions 
avait  été  ordonnée  :  mais  le  reste  était  en  suspens;  et  par 
la  possession,  par  les  actes  de  gestion,  le  clergé  demeurait 
propriétaire  apparent  de  tout  ce  que  la  nation  avait  proclamé 
son  domaine.  Il  faudrait  enfin  dissiper  l'équivoque.  Le  9  avril 
1790,  le  représentant  Chasset,  organe  de  plusieurs  comités 
réunis,  déposa  un  projet  qui  se  résumait  en  deux  dispositions 
principales  :  la  première  transférait,  sauf  certaines  exceptions, 


188     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

à  l'autorité  civile,  c'est-à-dire  aux  directoires  de  départe- 
ment ou  de  district,  l'administration  des  biens  ecclésiasti- 
ques :  la  seconde,  qui  était  la  conséquence  de  la  première, 
proclamait,  comme  règle  de  l'avenir,  le  salaire  en  argent. 
Que  les  biens  désormais  Retournés  à  l'Etat  et  gérés  par  lui 
fussent  vendus,  qu'une  loi  de  détail  fixât  la  rétribution  du 
clergé,  et  toute  trace  de  l'ancienne  Eglise  propriétaire  serait 
effacée. 


Sous  ce  dernier  coup,  il  y  eut  dans  l'épiscopat,  presque 
résigné,  le  plus  souvent  silencieux,  un  sursaut  de  révolte. 

«  Vous  avez  fait,  disait  un  jour  à  ses  collègues  l'abbé 
Maury,  de  remarquables  progrès  dans  la  conquête  du  bien 
d'autrui.  »  Les  prélats  ne  s'emporteraient  pas  jusqu'à  ce 
rude  langage.  Mais  leurs  protestations  surgirent,  graves 
autant  qu'attristées.  Ils  rappelèrent  que  la  plupart  des 
cahiers  avaient  demandé  la  réforme  des  abus,  mais  non 
l'entière  destruction  du  passé.  Ils  prédirent  l'insuccès  des 
aliénations  qui,  accomplies  toutes  ensemble  ou  à  de  brefs 
intervalles,  ne  se  feraient  qu'à  des  cours  avilis.  Ils  observè- 
rent que,  l'Eglise  ne  soutenant  plus  les  indigents,  il  faudrait, 
comme  en  Angleterre,  établir  la  taxe  des  pauvres.  Ainsi  s'ex- 
prima l'évêque  de  Nancy.  L'archevêque  d'Aix  avait  naguère 
proposé  le  plus  large  concours  de  l'Eglise  pour  combler  le 
déficit  des  finances.  Sans  beaucoup  d'espoir  il  renouvela 
son  offre,  parla  d'un  emprunt  de  400  millions  qui  serait 
hypothéqué  sur  les  biens  du  clergé  et  dont  le  clergé  porte- 
rait tout  le  poids;  car  il  en  servirait  les  intérêts,  et  par  des 
ventes  successives,  il  en  rembourserait  le  capital.  Les  curés 
écoutaient  légèrement  anxieux.  Ils  avaient  souhaité  le  sa- 
laire. Sous  la  menace  d'être  dépouillés  de  leurs  modestes 


LA   SECULARISATION  15» 

biens-fonds  tout  de  même  que  les  évêques  ou  les  abbés  de 
leurs  grands  domaines,  ils  hésitaient,  devenaient  un  peu 
sombres,  mettaient  en  doute  la  solidité  des  engagements  de 
l'Etat.  Mais  l'Assemblée  semblait  résolue  à  homologuer  ce 
que  les  comités  avaient  décidé.  Après  tant  de  décrets  prépa- 
ratoires, elle  voulait  le  décret  définitif,  et  déjà  Treilhard, 
parlant  des  biens  ecclésiastiques,  les  désignait  sous  le  nom 
qui  leur  resterait  :  il  les  appelait  les  biens  nationaux. 

Sur  ces  entrefaites  un  incident  survint  qui,  en  gran- 
dissant le  débat,  le  déplaça  tout  à  coup, 

A  l'Assemblée  siégeait,  parmi  les  députés  de  l'Auvergne, 
un  chartreux  qu'on  appelait  dom  Gerle.  C'était  un  moine 
d'âme  exaltée  et  crédule,  d'esprit  étrange  et  faible,  dupe  des 
mots,  inhabile  à  maîtriser  ses  impressions,  tout  attiré  vers 
la  Révolution  comme  vers  un  rêve  brillant,  pieux  jusqu'au 
mysticisme  et  affilié  à  la  Société  des  Amis  de  la  Constitu- 
tion (1).  Il  faisait  partie  du  Comité  ecclésiastique  que  les 
membres  de  la  droite  accusaient  d'hostilité  contre  la  reli- 
gion. L'imputation  venait  d'être  reproduite  par  l'abbé  de 
Montesquiou.  Sous  l'attaque,  dom  Gerle  se  porta  vers  la 
tribune  :  «  Non,  dit-il,  il  n'y  a  point  de  parti-pris  dans  le 
comité  ecclésiastique;  non,  c'est  calomnier  l'assemblée  que 
de  déclarer  qu'elle  ne  veut  point  de  religion.  »  Puis,  pour 
tranquilliser  les  consciences,  il  invita  ses  collègues  à  décréter 
séance  tenante  «  que  la  religion  catholique,  apostolique  et 
romaine  était  et  demeurerait  toujours  la  religion  de  la  nation 
et  que  son  culte  serait  seul  autorisé  ». 

Dom  Gerle  n'avait  prévenu  personne,  et  tout  spontané- 
ment la  motion  jaillissait  de  son  âme  impétueuse  (2).  A  cet 
ardent  appel  jeté  à  travers  les  débats,  l'émoi  fut  extraordi- 
naire. Les  députés  ecclésiastiques  saisirent  quel  avantage 

(1)  La  société  des  Amis  de  la  Constitution  était  le  club  qui  serait  plus 
lard  connu  sous  le  nom  de  club  des  Jacobins. 

(2)  Francisque  Macs,  Dont  Gerle.  (Mémoires  de  l'Académie  de  Cler 
mont-Ferrand,  1865,  p.  444-446.) 


160     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

cette  intervention  leur  offrait.  En  plaidant  pour  les  biens 
d'église,  ils  étaient  mal  à  l'aise,  semblant  plaider  pour  eux- 
mêmes.  Ils  sentaient  les  arguments  rebattus,  la  cause  impo- 
pulaire, l'Assemblée  ne  les  écoutant  que  par  patience.  Voici 
que  la  motion  de  dom  Gerle,  venant  à  leur  secours  avec  une 
incroyable  opportunité^  substituait  aux  intérêts  matériels 
kl  religion  elle-même.  Si,  dans  l'élan  de  la  première  surprise, 
ils  obtenaient  une  solennelle  reconnaissance  de  l'Eglise  na- 
tionale, combien  cette  acclamation  de  la  foi  traditionnelle 
ne  les  consolerait-elle  pas  de  leur  patrimoine  ravi!  Ce  patri- 
moine, le  perdraient-ils  même  tout  à  fait?  La  courte  trêve 
qui  suivrait  le  vote  offrirait  peut-être  une  heure  favorable 
aux  transactions;  peut-être  pourrait-on  reprendre,  quitte 
à  accentuer  encore  les  sacrifices,  les  pensées  de  l'archevêque 
d'Aix.  De  la  sorte  les  finances  de  l'Etat  seraient  sauvées 
sans  que  le  passé  fût  entièrement  aboli. 

Aux  paroles  de  dom  Gerle,  la  droite  répondit  par  des 
acclamations.  Avec  une  équitable  sagesse,  elle  applaudit  un 
amendement  qui  tempérait  la  proposition  et  consacrait 
tous  les  droits  accordés  par  les  décrets  précédents  aux  non 
catholiques.  L'essentiel  serait  de  brusquer  le  vote.  Un 
instant  on  put  croire  qu'on  le  tenait.  Mais  déjà  il  était 
tard.  La  gauche,  d'abord  désemparée,  se  ressaisit.  Sa  tac- 
tique fut  de  réclamer  la  remise  au  lendemain.  Sur  l'ajourne- 
ment, une  première  épreuve  fut  douteuse  :  après  une  seconde 
épreuve,  le  président  leva  la  séance.  Les  membres  de  la 
droite  demeurèrent  quelque  temps  sur  les  bancs,  très  irrités, 
protestant,  réclamant  l'appel  nominal,  et  ce  ne  fut  que  bien 
tard  qu'ils  se  dispersèrent. 

Le  répit  permettait  à  la  gauche  de  discipliner  ses  forces. 
Elle  n'y  manqua  pas.  Il  fallaH  tout  d'abord  morigéner  dom 
Gerle,  cet  enfant  terrible  qui  avait  failli  tout  compro- 
mettre (1).  Il  s'apaisa  comme  il  s'était  emporté  et  s'excusa 

(1)  AuLAKD,  la  Société  des  Jacobins,  t.  I,  p.  59. 


LA   SÉCULARISATION  164 

de  l'incartade.  Au  palais  royal,  dans  les  cafés,  au  club  des 
Amis  de  la  Constitution,  de  grands  murmures  s'élevèrent 
contre  les  fanatiques  qui  aspiraient  à  restaurer  l'ancienne 
intolérance.  On  comptait,  non  sans  raison*,  que  les  députés 
indécis  fléchiraient  sous  cette  menaçante  agitation  et  se  ran- 
geraient où  les  porterait  la  peur.  Pendant  ce  temps,  les  re- 
présentants de  la  droite,  rassemblés  aux  Capucins,  tenaient 
aussi  leurs  conciliabules  :  ils  décidaient  que,  si  le  vote  leur 
était  défavorable,  ils  porteraient  leur  protestation  jusqu'au 
roi  et,  par  une  adresse  répandue  dans  le  pays,  publiet*aient 
les  périls  de  la  religion.  Mais  cette  ressource  leur  échapperait; 
car  le  garde  des  sceaux  averti  leur  manderait  officieusement 
que  le  roi  ne  les  recevrait  point.  Ils  venaient  d'effleurer  le 
succès.  Ce  qui  était  occasion  retardée  serait  occasion  perdue. 
On  le  vit  clairement  quand  le  lendemain,  bien  avant  la 
séance,  les  abords  de  l'enceinte,  les  tribunes  elles-mêmes  se 
remplirent  d'agitateurs.  Depuis  le  matin,  trois  cents  colpor- 
teurs répandaient  dans  la  ville  une  petite  feuille  intitulée  : 
Assemblée  des  Aristocrates  aux  Capucins;  nouveau  complot 
découvert  (1).  La  gauche  avait  un  avantage  :  la  proposition, 
combattue  par  elle,  après  avoir  déclaré  la  religion  catholique 
religion  de  la  France,  ajoutait  que  son  culte  seul  serait  reconnu 
comme  culte  public  :  de  là,  un  air  de  monopole  peu  compa- 
tible avec  les  maximes  nouvelles.  La  tactique  serait  de  mettre 
en  pleine  lumière  cet  aspect  du  projet  et  d'en  détourner  ainsi 
les  libéraux.  Pour  compléter  les  chances,  il  faudrait  en  outre 
rallier  à  soi  tout  ce  qu'on  pourrait  de  catholiques  :  on  y  réus- 
sirait en  étalant  vis-à-vis  de  l'Eglise  tant  de  respect  que  la 
proposition  Gerle,  submergée  sous  les  effusions  pieuses,  sem- 
blerait redondance  inutile.  Le  baron  de  Menou,  qui,  neuf  ans 
plus  tard,  en  Egypte,  se  ferait  musulman,  fut  le  porte-parole 
de  l'orthodoxie  :  «  Je  commence,  dit-il,  par  faire  ma  profession 
de  foi  :  je  respecte  la  religion  catholique,  apostolique  et  ro- 

(1)  RévolMiona  de  France  et  de  Brahant,  n»  21. 

11 


162     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

maine;  je  la  crois  la  seule  véritable  et  je  déclare  que  je  lui 
suis  soumis  de  cœur  et  d'esprit.  »  A  ces  mots,  tout  à  l'adresse 
des  catholiques,  Menou  ajouta,  à  l'adresse  des  libéraux  : 
«  Ma  conscience  et  mon  opinion  appartiennent  à  moi  seul; 
je  ne  dois  pas  plus  troubler  les  convictions  religieuses  des 
autres  qu'on  ne  doit  troubler  les  miennes...  il  ne  peut  donc 
y  avoir  de  religion  dominante.  »  Qui  n'eût  souscrit  à  un  lan- 
gage, à  la  fois  si  dévot  et  si  respectueux  du  droit  d'autrui? 
L'Assemblée  fut  ravie,  et  très  particulièrement  dom  Gerle 
qui  retira  sa  motion.  La  droite  la  reprit.  Gazalès  essaya  de 
parler;  il  en  fut  empêché.  Cependant  il  importait  de  ne  sou- 
mettre au  vote  de  l'Assemblée  qu'une  rédaction  attirante 
par  la  modération  de  ses  termes  et  par  le  nom  de  celui  qui 
la  présenterait.  Le  duc  de  La  Rochefoucauld  proposa  un 
ordre  du  jour  ainsi  conçu  :  «  L'Assemblée  nationale,  considé- 
rant qu'elle  n'a  ni  ne  peut  avoir  aucun  pouvoir  à  exercer 
sur  les  consciences  et  sur  les  opinions  religieuses;  que  la 
majesté  de  la  religion  et  le  respect  qui  lui  est  dû  ne  permet- 
tent pas  qu'elle  devienne  l'objet  d'une  délibération;  que 
l'attachement  de  l'Assemblée  nationale  au  culte  catholique, 
apostolique  et  romain,  ne  saurait  être  mis  en  doute  dans  le 
moment  où  ce  culte  seul  va  être  mis  par  elle  à  la  première 
classe  des  dépenses  publiques,  a  décrété  et  décrète  qu'elle 
ne  peut  ni  ne  doit  délibérer  sur  la  motion  proposée.  »  A  ce 
langage  qui  exagérait  le  respect  pour  échapper  à  l'hommage, 
la  gauche  se  pâma  d'aise,  admirant  le  bien  joué.  La  droite 
bondit  exaspérée.  D'Espréménil  s'écria  :  Lorsque  les  juifs 
crucifièrent  Jésus,  ils  lui  dirent  ;  nous  vous  saluons.  »  L'invec- 
tive manqua  son  effet  par  son  excès  même.  Pendant  une 
heure,  ceux  qu'on  appelait,  tantôt  du  nom  d'aristocrates, 
tantôt  de  celui  de  fanatiques,  s'agitèrent  impuissants  et 
furieux.  Puis,  désespérant  de  la  lutte,  ils  sortirent.  Au 
dehors,  ils  furent  accueillis  par  les  menaces;  car  les  abords 
du  Manège  étaient  fort  tumultueux,  et  Lafayette  avait  dû 
doubler  les  forces  de  la  garde  nationale.  Maury  fut  assailli 


LA   SÉCULARISATION  183 

par  la  foule  et  dut  chercher  un  refuge  dans  une  maison  de 
la  rue  Sainte-Anne.  Pendant  ce  temps,  la  séance  s'achevait. 
A  quatre  heures,  l'ordre  du  jour  de  M.  de  La  Rochefoucauld 
fut  voté. 

Le  lendemain  14  avril,  dans  l'Assemblée  toute  vibrante 
encore,  on  revint  aux  biens  ecclésiastiques.  La  défcdte  de  la 
veille  disait  le  sort  des  motions  qui  suivraient.  Séance  te- 
nante, le  projet  Chasset  fut  adopté.  Le  soir  même  Lindet, 
le  futur  évêque  constitutionnel  de  l'Eure,  écrivait  triompha- 
lement à  ses  commettants  :  «  Messieurs,  le  dernier  coup 
vient  d'être  porté  au  clergé  (1).  »  Et,  en  effet,  le  domaine  de 
l'Eglise  serait  désormais  aux  mains  de  l'autorité  civile. 

Il  ne  restait  plus  qu'à  mener  à  bien  l'opération  écono- 
mique qui  réaliserait  la  grande  proie.  Un  comité  avait  été 
établi  par  l'Assemblée  pour  l'aliénation  des  domaines  natio- 
naux. C'est  à  ce  comité  que  seraient  transmises  les  demandes 
des  municipalités  ou  même  les  offres  directes  des  particu- 
liers. Les  estimations,  à  moins  qu'elles  ne  fussent  fixées  par 
une  expertise,  seraient  de  vingt-deux  fois  le  revenu  pour 
les  terres,  de  vingt  fois  pour  les  rentes  en  nature,  de  quinze 
fois  pour  les  rentes  en  argent.  Les  ventes  se  poursuivraient 
au  directoire  du  district.  Elles  seraient  précédées  de  publica- 
tions, se  feraient  aux  enchères,  à  un  taux  qui  ne  pourrait  être 
inférieur  à  celui  des  estimations.  Une  portion  du  prix,  va- 
riant entre  12  et  30  pour  100,  serait  payée  de  suite;  le  reste 
se  réglerait  en  douze  annuités.  Telle  fut,  en  gros,  la  procé- 
dure organisée  (2).  La  droite  avait  renoncé  à  influencer  les 
débats.  Son  grand  souci  était  de  protester  contre  le  rejet  de 
la  motion  Gerle.  Sa  protestation  parut,  revêtue  de  297  si- 
gnatures, et  fut  distribuée  à  profusion.  Cependant  les 
municipalités,  prises  d'émulation,  envoyaient  à  l'Assemblée 
leurs  soumissions  à  l'effet  d'acquérir  les  biens  nationaux. 

(1)  LnfDïT,  Correspondance,  p.  132. 

(2)  Décret  du  14  mai  1790.  {Duvbegik»,  Collection  des  lois,  t.  I,  p.  172 
et  suiv.) 


164     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   REVOLUTION 

Bientôt  les  demandes  dépassèrent  de  beaucoup  la  valeur 
de  400  millions,  chiffre  de  la  vente  primitivement  ordonnée. 
Deux  décrets  successifs,  votés  en  juillet  et  en  octobre  1790  (1), 
autorisèrent,  puis  imposèrent  l'aliénation  générale  des  biens 
ecclésiastiques.  L'Etat  ne  conserverait  que  les  forêts.  Il  y 
eut  aussi  quelques  autres  exceptions  inspirées  par  des  rai- 
sons de  piété,  d'utilité  publique  ou  de  bienfaisance.  C'est 
ainsi  qu'on  ajourna  toute  décision  pour  les  biens  des  fonda- 
tions établies  dans  les  églises  paroissiales,  et  pareillement 
pour  les  propriétés  des  fabriques,  des  hôpitaux,  des  établis- 
sements d'instruction,  des  maisons  de  charité  (2).  La  suite 
du  récit  montrera  combien  de  temps  pèseraient  les  scru- 
pules et  comment  une  à  une  les  lois  postérieures  reprendraient 
tout  ce  que  la  Constituante  aurait  épargné. 


VI 


On  vient  de  voir  par  étapes  progressives  la  spoliation  se 
consommer.  Il  faut  maintenant  marquer  la  condition  des 
victimes. 

Elles  n'étaient  point  toutes  pareillement  à  plaindre.  Le 
clergé  séculier  maintenait  sa  hiérarchie  et  trouverait  dans 
le  salaire  une  compensation  pour  son  patrimoine  perdu.  Bien 
plus  sensible  serait  le  coup  pour  le  clergé  régulier:  il  n'y  au- 
rait de  joie  que  pour  les  religieux  ou  religieuses,  las  de  leur 
état  et  dès  à  présent  assurés  d'une  pension  (3);  pour  les 
autres,  la  ruine  serait  double  :  ruine  matérielle  par  la  perte 
des  biens,  ruine  morale  par  les  vœux  proscrits,  par  le  rocru- 

(1)  V.  DuvERGiER,  Collection  des  lois,  t.  I,  p.  235  et  suiv.,  p.  427  et  suiv. 

(2)  Décret  du  28  octobre  1790.  (Duvergieb,  Collection,  t.  1,  p.  427.) 

(3)  Décrets  des  13  et  20  février  1790.  (Duvkrgier,  Collection  des  lois, 
t.  I,  p.  100  et  101.) 


LA   SECULARISATION  165 

lement  arrêté;  et  le  seul  espoir  serait  de  garder  un  asile 
viager  dans  le  cloître  conservé  par  grâce. 

Ceux  contre  qui  l'Assemblée  venait  de  forger  tant  de  lois 
avaient  passé  depuis  un  an  par  tous  les  effarements  de  la 
tranquUlité  troublée,  par  toutes  les  émotions  de  la  colère, 
par  toutes  les  transes  de  la  peur,  par  toutes  les  angoisses 
pour  leur  vie  religieuse  menacée. 

Des  Etats  généraux  ils  avaient  retenu  peu  de  chose, 
hormis  le  souvenir  d'une  représentation  insuffisante  au 
bailliage.  Après  le  14  juillet,  leur  inquiétude  avait  commencé. 
Puis  la  loi  du  2  novembre  avait  paru.  Dès  lors,  pas  un  jour 
ne  s'était  écoulé  sans  souci. 

Par  les  gazettes  égarées  au  village,  par  les  déclamations 
des  clubs  naissants,  par  les  récits  des  voyageurs  aux  haltes 
des  diligences,  les  paysans  avaient  appris  que  les  biens 
d'Eglise  étaient  à  la  disposition  de  la  nation.  La  nation, 
n'était-ce  pas  eux?  Justement  on  entrait  dans  l'hiver.  Ils 
se  répandirent  en  tous  ces  bois  qu'on  appelait  hois  des  CJia- 
noinesses,  bois  des  Carmes,  bois  des  Bons-Pères,  et  se  donnè- 
rent à  cœur  joie  de  couper  taillis,  baliveaux,  gros  chênes 
même.  Puis,  réunis  en  bandes,  ils  se  mirent  à  détruire,  dans 
le  Midi,  les  murs  en  pierres  sèches  qui  clôturaient  les  vigno- 
bles, en  Normandie,  les  haies  vives  qui  séparaient  les  her- 
bages; un  autre  jour,  ils  fouillaient  en  terre,  déterraient  les 
bornes,  les  reportaient  plus  loin.  Par  tous  ces  moyens  ils 
agrandissaient,  aux  dépens  du  bien  de  moines,  les  biens  com- 
munaux. Les  plus  hardis  se  portaient  vers  le  prieuré  ou 
l'abbaye,  exigeaient  la  remise  des  titres  de  propriété  et 
indistinctement  détruisaient  tout.  Parmi  les  religieux,  les 
uns,  comme  l'abbé  de  Franquevaux  en  Languedoc,  n'ima- 
ginaient rien  de  mieux  que  de  se  réfugier  dans  les  villes  et 
d'y  mettre  en  sûreté  leurs  papiers  les  plus  précieux;  les 
autres  se  plaignaient  à  l'Assemblée,  mais  avec  un  médiocre 
espoir  d'être  entendus  :  tel  était  le  prieur  de  Saint-Etienne 
de  Gaen  qui,  après  avoir  parlé  de  biens  pillés,  de  papiers 


166     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

brûlés  dans  la  région  de  Falaise,  ajoutait,  en  manière  d'ex- 
cuse et  avec  une  indulgence  remarquable,  que  «  c'était  la 
manie  ordinaire  de  ces  cantons  (1)  ». 

Les  paysans,  si  prompts  à  s'arrondir,  étaient  prodigieu- 
sement en  éveil  pour  dénoncer  les  dilapidations  des  moines. 
Une  crainte  les  obsédai^.,  celle  que  les  religieux  ne  détournas- 
sent ce  qui  semblait  déjà  le  gage  de  la  nation.  En  plusieurs 
lieux,  des  sentinelles  se  relayèrent  pour  surveiller  tout  ce 
qui  sortirait  des  monastères  ou  dos  couvents.  Un  jour,  en 
Auvergne,  quelques  paysans,  en  fouillant  le  chariot  d'un 
fermier  abbatial,  y  découvrirent  douze  couverts  d'argent, 
six  cuillers  à  café,  trois  cuillers  à  ragoût,  onze  cent  quarante 
livres  en  nutnéraire.  Le  fermier  fut  arrêté  et  pendant  plu- 
sieurs jours  détenu,  sous  la  suspicion  de  vol  au  préjudice  de 
la  nation.  Mais,  en  général,  toutes  les  perquisitions,  toutes  les 
fouilles  furent  vaines,  et  les  papiers  des  archives  ne  révèlent 
que  de  rares  exemples  de  détournements. 

Ces  religieux,  enviés  comme  des  riches,  étaient  bien  près 
d'être  dépourvus  comme  des  pauvres.  Les  dîmes,  quoique 
légalement  maintenues  jusqu'à  ce  qu'elles  fussent  remplacées, 
ne  rapportaient  presque  plus  rien.  Les  fermiers  attendaient, 
défiants,  ne  sachant  bien  qui  était  le  vrai  propriétaire-  Plus 
de  régularité  dans  les  rentes  ou  dans  les  redevances.  Cepen- 
dant, à  la  porte  des  monastères,  les  curés  venaient  frapper, 
réclamant  non  sans  aigreur  leur  portion  congrue. 

Ainsi  s'écoulait  l'hiver.  L'unique  consolation  des  religieux 
fidèles  résidait  dans  les  regrets  qu'éveillait  en  beaucoup  d'en- 
droits l'annonce  de  leur  disgrâce.  En  leur  faveur  les  pétitions 
afïluaient  à  l'Assemblée.  Si  on  réunissait  toutes  celles  qui 
sont  éparses  dans  les  cartons  du  Comité  ecclésiastique,  on 
en  compterait,  je  crois,  plusieurs  centaines.  Presque  toutes 
rendent  hommage  à  la  charité  des  ordres  monastiques. 
Plusieurs  invoquent  les  cahiers  des  bailliages  qui  jamais 

(1)  Archives  nationales.  Papiers  du  Comité  ecclésiastique,  carton  14 
et  passim. 


LA   SECULARISATION  U7 

n'ont  entendu  conférer  à  leurs  mandataires  un  tel  pouvoir 
de  bouleversement.  En  certains  endroits,  il  y  eut  un  référen- 
dum sur  le  maintien  ou  la  suppression  des  maisons  existantes, 
et  les  résultats  numériques  en  furent  envoyés  à  rassemblée(l). 

Vers  le  commencement  de  mars,  dans  les  maisons  reli- 
gieuses des  deux  sexes,  arriva  un  questionnaire  à  remplir. 
On  réclamait  pour  chaque  établissement  sa  règle,  l'objet  de 
son  institution,  les  noms,  prénoms  et  âge  de  tous  ceux  qu'il 
abritait.  L'initiative  de  cette  enquête  appartenait  au  Comité 
ecclésiastique.  C'était  d'ailleurs  par  l'intermédiaire  officieux 
de  l'évêque  qu'en  chaque  diocèse,  il  transmettait  sa  demande 
aux  couvents.  Ainsi  l'apparence  de  l'union  subsisterait 
jusque  dans  les  actes  qui  préluderaient  au  brisement. 

Quoique  déguisée  sous  l'estampille  épiscopale,  cette  in- 
quisition troubla  fort.  Pourtant  on  ne  songea  point  à  se  dé- 
rober, et  très  docilement  la  statistique  fut  livrée.  Les  lettres 
d'envoi  adressées  au  Comité  ecclésiastique  surprennent  même 
par  leur  ton  d'obéissance.  Ceux  que  déjà  l'on  accuse  de  fa- 
natisme ne  se  lasseraient  que  bien  tard  de  la  soumission. 
Les  députés  sont  appelés,  o  nos  seigneurs  de  l'auguste  As- 
semblée nationale  »;  on  se  hasarde  à  les  nommer  «  les  régé- 
nérateurs de  la  patrie  ».  Parfois  l'excès  de  l'humilité  suggère 
des  formes  naïves,  presque  reconnaissantes,  qui  déconcer- 
tent. Au  diocèse  de  Périgueux,  la  supérieure  d'une  congré- 
gation hospitalière,  en  expédiant  son  état  au  président  du 
Comité  ecclésiastique,  s'exprime  en  ces  termes  :  «  C'est  bien 
trop  d'honneur  pour  moi  d'écrire  à  un  monsieur  si  respec- 
table et  si  distingué  à  qui  je  me  fais  gloire  d'obéir.  Je  supplie 
très  humblement  votre  bonté  de  pardonner  ce  qui  pourra 
vous  déplaire  dans  mon  style,  en  l'attribuant  à  mon  igno- 
rance (2).  » 

Cette  statistique  serait  précieuse  pour  l'histoire.  Elle 
fournit  l'élément  le   plus   important   pour   déterminer  le 

(1)  Papiers  du  Comité  ecclésiastique,  carton  47-51  et  passim. 

(2)  Archives  nationales.  Papiers  du  Comité  ecclésiastique,  carton  8. 


168     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

nombre  de  religieux  ou  religieuses  au  début  de  la  Révolution. 
Je  trouve  dans  les  relevés  conservés  aux  archives  20  975  re- 
ligieux y  compris  les  frères  lais,  27  393  religieuses  y  compris 
les  sœurs  converses,  en  tout  48  368  personnes.  L'énuméra- 
tion  n'est  pourtant  pas  complète,  car  il  semble  que,  pour 
quelques  diocèses,  certaines  déclarations  aient  manqué  ou 
se  soient  égarées.  En  outre  on  remarquera  que  les  états  ne 
s'appliquaient  qu'au»  ordres  où  les  règles  prescrivaient  les 
vœux  solennels.  C'est  pourquoi  l'on  chercherait  vainement, 
parmi  les  congrégations  d'hommes  les  Lazaristes  ou  les 
Eudistes,  parmi  les  congrégations  de  femmes  les  fdles  de  Saint- 
Vincent-de-Paul.  Pour  la  même  raison,  beaucoup  de  petites 
congrégations  répandues  dans  les  provinces  et  où  ne  se  pra- 
tiquaient que  des  vœux  renouvelés  d'année  en  année  se  dis- 
pensèrent d'envoyer  leur  déclaration.  C'est  ce  qu'expliquent 
les  é\êques  dans  leur  correspondance  avec  le  Comité  ecclé- 
siastique (1).  Le  chiffre  de  48  368  religieux  ou  religieuses  doit 
être,  de  ce  chef,  grossi  d'un  cinquième  pour  les  hommes,  de 
plus  d'un  quart  pour  les  femmes,  ce  qui  donnerait  pour  la 
France  entière  en  1790  une  population  globale  de  60  000  re- 
ligieux ou  religieuses  (2).  Ce  chiffre,  beaucoup  phis  élevé 
au  milieu  du  dix-huitième  siècle,  s'était,  depuis  quarante  ans, 
abaissé  pour  diverses  causes.  Une  commission  dite  des  régu- 
liers, instituée  en  1766,  avaitsupprimé neuf  congrégations  (3). 
Un  ordre,  considérable  par  son  importance,  par  la  grandeur 
de  ses  services,  l'ordre  des  jésuites,  avait  disparu.  Par  un 
édit  de  1768,  l'âge  des  vœux  avait  été  reculé.  L'esprit  du 
temps  avait,  plus  que  tout  le  reste,  contribué  à  diminuer  les 
vocations  religieuses.  Dans  les  statistiques  de  1790,  ce  qui 
frappe,  c'est  la  pénurie  de  sujets  jeunes  :  en  beaucoup  de 


(1)  Papiers  du  Comité  ecclésiastique,  carton  12. 

(2)  Ce  chiffre  est  pareillement  celui  qui  est  adopté  par  M.  Taine,  Ori- 
gines de  la  France  contemporaine,  t.  I,  appendice,  note  1. 

(3)  GÊKIN,  les  Monastères  et  la  Commission  des  réguliers.  (Re^ue  des 
questions  historiques,  juillet  1875,  p.  88-89.) 


LA   SECULARISATION  169 

couvents,  les  quatre  cinquièmes  des  religieux  ou  religieuses 
ont  dépassé  cinquante  ans,  et  il  semble  qu'en  bien  des  en- 
droits le  recrutement  ait  presque  cessé,  avant  même  que  la 
Révolution  ne  l'arrête  violemment. 

Ces  statistiques  étaient  à  peine  parties  quand,  au  mois 
d'avril,  à  la  porte  des  monastères  ou  des  couvents  d'hommes, 
on  vit  paraître  les  officiers  municipaux.  Ils  venaient,  en 
vertu  du  décret  du  20  mars,  pour  l'inventaire  d'abord,  puis 
pour  l'interrogatoire.  C'était  la  seconde  inquisition,  suivant 
de  près  la  première.  Un  peu  plus  tard,  les  délégués  des  ad- 
ministrations de  district  ou  de  département  se  présente- 
raient, pour  le  même  objet,  dans  les  maisons  religieuses  des 
deux  sexes. 

Une  expérience,  très  novice  encore,  présida  à  ces  préludes 
de  persécution.  Les  officiers  municipaux  venaient  d'être 
nommés.  Ils  étaient  le  plus  souvent  très  ignorants.  Ils  ne 
savaient  pas  toujours  où  commençait,  où  finissait  leur  com- 
pétence. Le  5  avril  1790,  les  religieux  de  l'abbaye  de  Mores 
virent  arriver  les  officiers  municipaux  de  Bar-sur-Seine,  puis 
ceux  de  Celles,  enfin  ceux  de  Landreville,  tous  venant  pour 
l'inventaire.  «  Nous  ne  pouvons,  écrivirent  les  moines  au 
Comité  ecclésiastique,  dépendre  à  la  fois  de  trois  municipa- 
lité. »  Quelques-uns  se  présentèrent,  rogues  et  durs.  D'autres, 
au  contraire,  transformèrent  leur  mission  en  mission  pieuse  : 
au  Lieu- Dieu,  en  Picardie,  les  officiers  municipaux  allèrent 
tout  d'abord  à  la  chapelle,  y  firent  leurs  prières  et  y  touchè- 
rent dévotement  les  reliques.  Parfois  les  abbés  avaient  été 
nommés  maires,  en  sorte  qu'ils  devaient  agir  contre  eux- 
mêmes.  Ailleurs,  les  gens  de  la  municipalité  étaient  aussi  les 
fermiers  de  l'abbaye  ou  du  prieuré.  Cependant,  pour  les 
messagers  de  l'Assemblée,  l'embarras  fut  grand  quand  ils 
durent  dresser  les  listes  de  l'inventaire;  il  redoubla  quand 
on  les  eut  introduits  dans  le  chartrier;  car  beaucoup  savaient 
à  peine  lire. 

Les  moines  se  montrèrent  en  général  assez  accommodants. 


170     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

Souvent  pour  leurs  visiteurs  ils  dressèrent  une  table  abon- 
dante et  obtinrent,  en  les  traitant  bien,  de  diriger  eux-mêmes 
les  opérations.  En  plusieurs  endroits  ils  mirent  leur  malice 
à  brouiller  d'avance  tous  les  titres,  tous  les  papiers;  en  quoi 
ils  usèrent  d'un  raffinement  superflu,  les  officiers  munici- 
paux n'ayant  pas  besoin  de  cette  ruse  pour  s'égarer.  Point 
d'action  concertée,  hormis  en  Alsace  où  la  Chambre  ecclésias- 
tique envoya  aux  bénéficiers,  abbés,  prieurs,  et  chanoines, 
un  modèle  de  protestation.  Quelques-uns  réclamèrent  des 
exceptions,  et,  assez  misérablement,  des  faveurs;  d'autres 
menacèrent  de  se  plaindre,  mais  à  qui?  A  l'Assemblée  na- 
tionale. Il  y  eut  des  discussions,  mais  de  détail,  beaucoup  de 
religieux  v(»ilant  bien  montrer  leur  couvent,  mais  point  leurs 
cellules.  En  cinq  ou  six  endroits  seulement  les  portes  se  fer- 
mèrent, mais  moins  par  suite  d'un  refus  absolu  que  par  la 
résolution  d'attendre  de  nouveaux  ordres  du  Comité  ecclé- 
siastique. 

Après  l'inventaire,  les  interrogatoires.  Autant  les  inventai- 
res, avec  leurs  incidents  médiocres  ou  vulgaires,  offrent  peu 
d'intérêt  pour  l'histoire,  autant  les  déclarations  de  volonté 
doivent  être  retenues  avec  soin;  car  elles  permettent  de  me- 
surer ce  qui  s'était  conservé  ou  éteint  de  flamme  chrétienne 
dans  les  asiles  consacrés  jadis  à  la  charité  et  à  l'étude,  à  la 
pénitence  et  à  la  prière. 

L'impression  est  très  diverse  suivant  qu'on  considère  les 
religieux  ou  les  religieuses. 

J'ouvre  les  cartons  des  archives  où  sont  consignées  les 
déclarations  des  rehgieux.  J'y  rencontre  quelques  procès- 
verbaux  qui  permettent  de  reconstituer  des  scènes  dignes 
des  meilleurs  temps  de  l'Eglise.  A  l'abbaye  bénédictine  de 
Maroilles,  au  diocèse  de  Cambrai,  le  prieur,  sur  la  nouvelle 
que  les  magistrats  vont  venir,  assemble  solennellement  las 
vingt  et  un  moines  de  son  monastère.  Il  leur  lit  la  formule 
de  leur  profession.  Puis  tous,  après  avoir  invoqué  Dieu,  dé- 
clarent que  «  leur  intention  et  leur  désir  sont  de  vivre  et  de 


LA   SÉCULARISATION  171 

mourir  sous  la  règle  qu'ils  ont  embrassée  et  dans  la  maison 
à  laquelle  ils  sont  attachés  par  le  vœu  le  plus  solennel  de 
stabilité  ».  On  décide  que  la  délibération  sera  inscrite  sur 
Je  registre  aux  actes  capitulaires  et  que  copie  en  sera  envoyée 
aux  officiers  municipaux  pour  être  transmise  par  eux  à 
l'assemblée  nationale  (1).  En  Alsace,  à  la  chartreuse  de 
Molsheim  qui  compte  vingt  rehgieux,  la  scène  est  la  même  et 
l'accord  est  égal.  Les  dominicains  de  la  Rochelle  donnent  le 
même  exemple  de  constance.  Chez  les  Capucins,  un  peu 
vulgaires,  d'allures  parfois  trop  libres,  mais  en  général 
zélés,  et  point  gâtés  par  la  richesse,  on  trouve  pareillement 
une  méritoire  fermeté  :  dans  leurs  couvents  de  Phalsbourg, 
de  Seyssel,  de  Ferrette,  de  Saint- Antonin-en-Rouergue,  pas 
une  défaillance.  Et  à  ce  signe,  on  devine  que  les  plus  pauvres 
seront  en  général  aussi  les  plus  fidèles. 

A  côté  de  cette  persévérance  unanime,  voici  la  défection, 
unanime  aussi.  Le  23  mars,  le  prieur  de  l'abbaye  de  Neu- 
bourg,  en  Basse-Alsace,  écrit  :  «  Tous  mes  confrères  se  féli- 
citent du  bonheur  qu'ils  ont  d'être  à  même  de  profiter  avec 
la  plus  vive  et  la  plus  tendre  reconnaissance  du  décret  de 
l'Assemblée  nationale  rendu  le  13  février  sur  la  suppression 
des  ordres  religieux  (2).  »  Le  prieur  de  l'abbaye  de  Preuiliy 
s'exprime,  au  nom  de  ses  dix  religieux,  en  termes  à  peu 
près  pareils  :  «  Comme  nous  sommes  tous,  écrit-il,  mes 
confrères  et  moi,  zélés  partisans  de  la  Révolution  actuelle, 
nous  n'attendons  que  le  premier  signal  pour  émigrer  de 
cette  maison  (3).  »  Au  diocèse  de  Blois,  les  religieux,  à  la 
première  nouvelle  du  décret,  se  font  couper  la  barbe,  laissent 
croître  leurs  cheveux  et,  dit  une  lettre  du  temps,  «  se  pro- 
mènent en  habits  courts  dans  la  ville  de  leur  résidence,  en 
manifestant  le  vif  désir  de  quitter  leur  cloître  ».  Puis  il  y 
a  les  déclarations  isolées  ou  collectives  qui  trahissent  tantôt 

(1)  Archives  nationales.  Papiers  du  Comité  ecclésiastique,  carton  13. 

(2)  Ibid.,  carton  10. 

(3)  Ibid.,  carton  10. 


172     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

le  dégoût  de  la  vie  religieuse,  tantôt  la  révolte  ouverte  : 
celui-ci  demande  «  à  briser  sa  chaîne  »  ou  veut  «  se  soustraire 
au  despotisme  outré  qui  règne  dans  l'ordre  de  Citeaux  »; 
tel  autre  déclare  en  style  de  club  «  qu'il  ne  reconnaît  que 
Dieu  et  la  loi  ». 

Ce  n'est  qu'à  titre  d'exception  qu'on  rencontre,  soit 
l'extrême  ardeur  d'être  fidèle,  soit  l'extrême  impatience 
de  déserter.  Ce  qui  d/)mine,  ce  n'est  ni  la  ferveur,  ni  l'apos- 
tasie. En  quel  sens  pencha  la  majorité?  Je  crois  que,  pour 
les  hommes,  la  part  de  la  faiblesse  fut  plus  grande  que  celle 
de  la  constance.  Mais  quels  furent  les  chiffres?  Toute  sta- 
tistique serait,  je  crois,  impuissante  à  classer  des  volontés 
qui  ne  se  démêlaient  point  elles-mêmes.  Les  religieux  sont 
interrogés  :  en  général,  ils  ne  répondent  ni  oui  ni  non.  Ils 
veulent  bien  l'épreuve,  mais  pas  trop,  et  en  de  molles  paroles 
marquent  avec  une  simplicité  sincère,  bien  humaine,  les 
limites  où  s'arrêtera  leur  courage.  Ils  souhaitent  garder 
la  vie  religieuse,  mais,  ajoutent-ils  en  se  reprenant,  «  autant 
qu'ils  le  pourront  »  ou  bien  encore  «  autant  qu'il  n'en  résul- 
tera pas  pour  eux  d'inconvénient  grave  et  important  ». 
Avec  une  prudence  très  en  éveil  sur  l'avenir,  ils  interrogent 
au  lieu  de  s'expliquer  :  «  Où  irons-nous?  resterons-nous 
dans  le  même  couvent?  »  Et  comme  les  officiers  munici- 
paux ne  peuvent  les  fixer,  eux-mêmes  se  dérobent  en  paroles 
évasives  ou  ajournent  l'heure  de  se  prononcer.  Ils  se  de- 
mandent s'ils  auront  une  pension,  quel  en  sera  le  chiffre, 
où  elle  leur  sera  payée.  Un  scrupule  les  agite  :  hors  de  leur 
couvent,  pourront-ils  dire  la  messe?  L'autorité  spirituelle 
les  relèvera-t-elle  de  leurs  vœux?  En  certains  couvents, 
on  sent  la  défiance,  la  crainte  des  supérieurs  :  c'est  ainsi 
qu'à  Valenciennes,  à  Vervins,  à  Fleurbaix,  les  chartreux 
demandent  à  faire  leur  déclaration  par  bulletins  cachetés 
afin  d'échapper  aux  reproches  du  prieur  ou  de  l'abbé.  Cet 
esprit  de  contention  est  assez  rare.  Le  plus  souvent  les 
paroles   de   ceux   qui  s'éloignent  se  voilent  d'excuses,  se 


LA   SÉCULARISATION  173 

tempèrent  de  doux  adieux.  Les  vieillards,  au  moment  de 
partir,  détaillent,  pour  se  justifier,  leurs  infirmités  :  ils  veu- 
lent, comme  dit  à  Tarascon  un  vieux  moine  de  90  ans, 
«  finir  leur  carrière  avec  douceur  »;  quelques-uns  expri- 
ment, dans  le  style  du  temps,  avec  une  bonne  grâce  plus 
mondaine  qu'évangélique,  leurs  «  sensibles  regrets  d'être 
séparés  de  leurs  aimables  confrères  ».  Certains  religieux  sont 
employés  au  dehors,  comme  desservants  de  paroisses, 
comme  vicaires,  comme  aumôniers;  ayant  quitté  le  couvent, 
ils  s'en  désintéressent  :  tel  ce  cordelier,  aumônier  au  régi- 
ment de  Noailles-Dragons,  qui  ne  «  demande  qu'à  finir  ses 
jours  dans  un  régiment  aussi  bien  composé  ».  Beaucoup 
plaident  pour  leur  maison,  mais  avec  des  arguments  tout 
humains  et  que  ne  traverse  aucune  grande  flamme  chré- 
tienne. L'abbé  de  Prémontré  sollicite  la  conservation  de 
son  monastère.  Est-ce  pour  les  souvenirs  qu'il  évoque? 
pour  les  morts  augustes  qui  reposent  en  terre  bénite?  pour 
tous  ceux  qui  font  encore  monter  vers  Dieu  la  prière?  Ces 
pensées  austères  sont  comme  reléguées  au  second  plan. 
«  Il  serait  grand  dommage,  dit  l'abbé,  qu'un  des  plus  beaux 
monuments  qui  existent  en  France  en  fait  d'établissement 
religieux  fût  destiné  à  n'être  bientôt  plus  qu'une  magni- 
fique ruine  environnée  de  broussailles,  triste  objet  de  la 
curiosité  des  voyageurs  (1).  »  Les  pauvres  moines,  dans 
leur  Ismgage,  se  peignent  sur  le  vif,  ni  héros,  ni  renégats, 
mais  réveillés  en  sursaut  dans  leur  tiède  quiétude,  dans 
leur  assoupissante  psalmodie.  Ils  ne  savent  pas,  ils  ne  com- 
prennent pas,  ils  ont  besoin  de  se  reconnaître.  Tout  ce  qui 
s'éveille  en  eux  de  sens  grossiers  ou  d'indépendance  mal 
assouplie  leur  suggère  de  sortir.  Puis  au  moment  de  s'y 
résoudre,  ils  se  rejettent  en  arrière,  par  épouvante  de  la  vie 
séculière  qu'ils  ne  connaissent  pas,  peir  habitude  de  la  règle 
qui  leur  impose  d'obéir  mais  les  décharge  de  penser,  par 

(1)  Archives  nationales.  Papiers  du  Comité  ecclésiastique,  carton  12. 


174     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

esprit  de  foi  aussi,  car  leurs  croyances  un  peu  engourdies, 
dès  qu'on  y  touche,  se  ravivent.  Oui,  au  fond,  ils  aiment 
leur  cloître,  mais  i'aiment-ils  jusqu'à  la  pauvreté,  jusqu'à 
l'entier  renoncement,  jusqu'au  péril,  jusqu'au  martyre? 
De  là  des  fidélités,  mais  conditionnelles,  avec  toutes  sortes 
de  petits  tributs  à  la  faiblesse  humaine.  A  Pont-à-Mousson, 
les  Prémontrés,  quand  on  les  interroge,  répondent  avec 
beaucoup  de  fermeté  qu'ils  veulent  vivre  et  mourir  dans 
leur  état  :  cependai^t  ils  ont  le  culte  des  lieux  oii  ils  ont  vécu; 
ce  qui  les  attache,  ce  n'est  pas  seulement  leur  cellule,  leur 
stalle  au  chœur,  c'est  aussi  leur  jardin,  leur  enclos,  les  fruits 
de  leur  pays  natal,  leur  gracieuse  nature  mosellane;  et  ils 
tempèrent  leur  engagement  :  «  Oui,  disent-ils,  nous  reste- 
rons fidèles,  à  la  condition  qu'on  ne  nous  transporte  pas 
dans  un  monastère  hors  de  la  Lorraine.  »  Parmi  les  décla- 
rations, il  en  est  quelques-unes  qui  sont  traversées  de  pres- 
sentiments. A  l'abbaye  de  Marmoutiers,  un  vieillard  de 
81  ans  réplique  à  ceux  qui  l'interrogent  :  «  Je  regrettere^i 
toute  ma  vie  les  devoirs  de  mon  état.  »  Puis  il  ajoute  tris- 
tement :  «  Si  je  me  décide  à  partir,  c'est  que  je  crains  d'y 
être  forcé  par  la  suite.  »  Dans  les  réponses  de  beaucoup  de 
moines  excellents,  on  retrouve  cette  phrase  :  «  Je  voudrais 
au  moins  être  assuré  de  rester  ici  ma  vie  durante.  »  Et  qîi 
sent  qu'ils  ne  l'espèrent  guère,  et  on  devine  qu'ils  voudraient 
être  plus  vieux  pour  ne  pas  voir  l'épreuve,  pour  dormir  leur 
dernier  sommeil  au  lieu  où  ils  ont  vécu. 

Je  me  suis  attardé  à  ces  interrogatoires,  car  ces  réponses 
peignent  sur  le  vif  tout  ce  que  la  vie  monastique  garde  à 
la  fois  d'intact  et  d'altéré.  Je  passe  aux  religieuses.  Avec 
elles  l'aspect  change,  et  d'un  grand  coup  d'aile  on  remonte 
de  la  plaine  vers  les  cimes. 

Elles  ont  le  noble  orgueil  de  leur  antiquité.  A  qui  les 
dénombre,  à  qui  les  interroge,  elles  montrent  les  actes 
augustes  qui  les  ont  établies.  Telle  abbaye,  comme  celles 
de  Saint- Jean  le  Grand  à  Autun  ou  de  Saint-Glossinde  à 


LA  SÉCULARISATION  473 

Metz,  remonte  au  septième  siècle.  A  Bourges,  l'abbaye  royale 
de  Saint-Laurent  a  été  établie  au  huitième  siècle  pour 
l'éducation  des  jeunes  Saxonnes.  Au  diocèse  de  Sens,  l'abbaye 
du  Lys  doit  son  origine  à  saint  Louis.  Les  patrons  s'ap- 
pellent, à  Montfleury,  Hurabert,  second  dauphin,  à  Bons 
près  de  Belley,  Marguerite  de  Savoie.  Et  ce  ne  sont  pas 
seulement  les  maisons  puissantes  et  riches  qui  se  prévalent 
de  cette  vénérable  antiquité,  mais  souvent  aussi  les  plus 
humbles.  A  Saint-Pol  en  Artois,  les  sœurs  grises  rappellent 
qu'elles  ont  été  fondées  en  1285  par  Guy  de  Chatillon,  comte 
de  Saint-Pol  «  pour  chanter  les  louanges  de  Dieu,  soigner 
les  malades,  instruire  la  jeunesse  de  la  ville  et  des  cam- 
pagnes »,  et  elles  finissent  ainsi  :  a  Puissent  les  services  que 
nous  avons  rendus  nous  mériter  l'insigne  faveur  que  nous 
ambitionnons  toutes  à  l'envi  de  vivre  et  de  mourir  dans  le 
religieux  asile  où  nous  bénissons  la  Providence  (1).  » 

Chez  beaucoup  de  religieuses  tout  à  coup  mises  en  contact 
avec  le  monde,  on  observe  comme  un  retour  sur  elles-mêmes 
et,  à  la  suite  de  ce  retour,  un  regret,  presque  un  remords. 
Brusquement  éclairées  par  les  lumières  du  siècle,  elles 
s'éveillent  avec  l'impression  très  vive  de  leurs  services 
alanguis,  vieillis  ou  incomplets.  Elles  ont  été  créées,  ici  pour 
élever  de  jeunes  Saxonnes,  là  pour  les  orphelines  des  croi- 
sades, ailleurs  pour  les  nouvelles  converties.  Sous  le  stimu- 
lant de  l'épreuve,  elles  se  demandent  quel  ministère  a  rem- 
placé celui-là,  et  tremblent  de  n'être  plus  que  les  gardiennes 
de  choses  mortes.  A  FaremoutierSjl'abbesse,  Mme  de  Durfort, 
produit  le  testament  de  la  fondatrice,  sainte  Fare,  qui,  en 
632,  a  donné  ses  champs,  ses  métairies,  ses  villages  pour 
la  création  d'un  monastère  «  où  Dieu  serait  honoré,  où 
l'aumône  serait  faite  aux  pauvres,  où  quelques  pensionnaires 
seraient  gratuitement  reçues  »;  puis,  après  une  sorte  d'examen 
de  conscience  silencieux,  elle  ajoute  comme  par  le  désir 

(1)  Archives  nationales.  Papiers  du  Comité  ecclésiastique,  carton  2. 


170     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

(l'une  vocation  renouvelée  et  agrandie  :  «  Si  l'auguste  nation 
nous  croit  capables  de  fonctions  qui  tendent  plus  efficace- 
ment à  l'utilité  publique,  nous  sommes  disposées  à  remplir 
ses  intentions,  et  en  cela  nous  ne  serons  que  les  interprètes 
fidèles  de  l'esprit  de  notre  règle  et  de  nos  fondateurs.  » 

Ni  la  ruine  qui  est  menaçante,  ni  la  dispersion  qui  est 
peut-être  proche,  n'inspirent  d'indignes  supplications.  L'ha- 
bitude d'invoquer  Dieu  a  déshabitué  d'implorer  les  hommes, 
et  les  prières  planent  trop  haut  pour  descendre  aisément 
jusqu'à  la  terre.  Je  lis  des  déclarations  très  fières,  j'en  note 
d'autres  d'une  humilité  excessive,  je  n'en  rencontre  aucune 
qui  soit  plate  ou  vulgaire.  Tout  au  plus  dans  les  correspon- 
dances conservées,  trouve-t-on  quelque  allusion  aux  titres 
que  les  maisons  religieuses  peuvent  avoir  à  la  bienveillance 
des  pouvoirs  publics.  En  une  lettre  des  Filles  de  saint 
Thomas,  on  relève  ce  passage  :  «  Nous  avons  élevé  beaucoup 
de  jeunes  filles  alliées  à  des  membres  de  l'Assemblée.  » 
Rares  sont  ces  évocations  des  liens  anciens.  En  ce  langage 
n'y  a-t-il  pas  d'ailleurs  une  ironie,  un  reproche  presque 
autant  qu'un  appel  à  la  reconnaissance? 

Beaucoup  de  religieux  pensent  à  eux  :  les  religieuses 
pensent  aux  autres.  J'ai  dit  qu'elles  n'implorent  pas; 
il  leur  arrive  pourtant  de  descendre  jusqu'à  la  prière,  non 
pour  elles-mêmes,  mais  pour  celles  que,  par  répercussion, 
leur  disgrâce  pourrait  atteindre.  Dans  les  couvents,  il 
y  a  de  pauvres  femmes  qui,  sans  quitter  l'habit  laïque, 
ont  donné  à  l'Ordre  leur  petit  pécule  à  la  condition  de  trouver, 
leur  vie  durante,  le  vivre  et  le  couvert  à  l'ombre  du  cloître; 
il  y  a  d'anciennes  filles  de  service;  il  y  a  des  personnes  pieuses 
et  indigentes,  employées  à  parer  la  chapelle,  à  toucher  l'orgue, 
et  pour  qui  l'aumône  se  déguise  sous  la  forme  d'une  rétri- 
bution. Pour  cette  clientèle  de  pauvres,  les  religieuses 
intercèdent;  pour  elles-mêmes  elles  se  confient  à  Dieu. 

Elles  s'y  confient  sans  scruter  les  duretés  ou  lee  adoucis- 
sements   de    leur    sort    futur.    Quelques-unes    faiblissent  : 


LA    SECULARISATION  177 

celle-ci  déclare  qu'elle  n'a  pu  «  s'habituer  à  un  état  qu'elle 
abhorre  »;  celle-là  se  plaint  «  d'avoir  été  traînée  depuis 
l'âge  de  six  ans  de  prison  claustrale  en  prison  claustrale  »; 
d'autres  protestent  «  contre  le  joug  tyrannique  de  leur 
supérieure  ».  Mais  toutes  celles  qui  persévèrent  portent 
dans  leur  réponse  la  sérénité  sainte  de  la  certitude  chré- 
tienne. Elles  ne  posent  pas  de  conditions  à  Dieu,  elles  ne 
veulent  prévoir  aucun  événement  qui  les  délie  d'être  fidèles. 
Elles  parlent  parce  qu'elles  croient,  et  elles  croient  d'une 
foi  simpliste,  intégrale,  qui  ne  mesure  ni  pour  le  présent, 
ni  pouir  l'avenir  le  péril  de  croire  :  «  Ce  serait  nous  donner 
la  mort  que  nous  arracher  du  cloître,  écrivent  les  Annon- 
ciades  de  Besançon.  »  «  Serait-il  vrai,  disent  les  Gla- 
risses  de  Rouen,  que  la  courte  durée  de  nos  jours  doive  être 
celle  de  notre  observance  régulière?  »  et  elles  ajoutent:  «  Nous 
sommes  prêtes  à  signer  notre  protestation  de  notre  sang.  » 
«  Pour  la  conservation  de  notre  saint  état,  disent  les  sœurs 
de  Saint- Joseph  de  Baugé,  nous  sacrifierions  mil  vies  si  nous 
les  avions.  »  A  Paris,  les  carmélites  rappellent  qu'au  Canada, 
l'Angleterre  protestEinte  les  protège  :  «  Comment  seraient- 
elles  proscrites  par  la  France  catholique  (1)?  » 

Les  statistiques  sont  fort  incomplètes.  Tout  ce  que  nous 
savons  des  abbayes,  des  couvents  révèle,  paraît  révéler 
une  fidélité  presque  unanime.  A  l'abbaye  cistercienne  de 
Kônigsbruck  au  diocèse  de  Strasbourg,  l'abbesse  réunit  au 
son  de  la  cloche  la  communauté,  notifie  le  décret  de  l'Assem- 
blée :  «  Mes  filles,  dit-elle,  vous  êtes  pleinement  libres.  » 
Aussitôt  toutes  renouvellent  leurs  promesses  et  déclarent 
qu'elles  aiment  mieux  mourir  que  de  devenir,  suivant  leur 
expression,  votifrages  (2).  A  l'abbaye  de  Maubuisson,  où 
il  y  a  vingt  religieuses,  à  Locmaria  où  il  y  en  a  vingt  et  une, 
à  Juvigny,  à  Valognes  où  il  y  en  a  cinquante-deux,  pas  une 
défection.  Les  religieuses  fidèles  sont  dans  le  département 

(1)  Archives  nationales.  Papiers  du.  Comité  ecclésiastique,  carton   IS. 

(2)  Ibid.,  carton  13,' 

là 


178     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

du  Doubs  trois  cent  vingt-neuf  contre  vingt-sept,  dans  les 
Côtes-du-Nord  cinq  cent  quinze  contre  quatre,  dans  l'Aude 
cent  quatre-vingt-treize  contre  deux.  Dans  les  Landes,  sur 
deux  cent  sept  religieuses,  il  n'y  a  pas  une  défaillance;  le 
Lot,  le  Lot-et-Garonne  avec  trois  cent  quatre-vingt-deux 
teligieuses  offrent  le  même  exemple  d'unanime  fermeté  (1). 

C'est  près  de  Dieu  que  les  saintes  filles  ont  établi  leur 
demem'e.  De  ce  haut  et  inviolable  refuge,  elles  parlent  avec 
une  sérénité  qui  he  connaît  ni  la  colère,  ni  la  peur.  Parmi 
les  lettres  conservées  aux  ArchiveSy  plusieurs  sont  de  vrais 
chefs-d'œuvre  par  le  souffle  qui  les  anime.  A  la  première 
nouvelle  de  la  suspension  des  vœux,  les  Annonciades  de 
Rodez  écrivent  à  l'Assemblée.  Elles  passent  rapidement, 
presque  dédaigneusement,  sur  leur  sort  matériel  :  «  Votre 
équité,  disent-elles,  nous  rassure  sur  notre  subsistance.  » 
Puis  elles  arrivent  au  grand  objet  de  leur  anxiété  :  «  Nous 
supplions  votre  sagesse  de  dissiper  les  doutes  qui  s'élèvent 
sur  notre  existence  religieuse.  Les  motifs  les  plus  saints,  les 
considérations  les  plus  douces  nous  attachent  à  notre  état. 
Libres  dans  notre  choix,  nous  n*avons  obéi  qu'à  l'impulsion 
de  notre  conscience.  La  main  qui  nous  a  guidées  vers  le 
cloître  a  su  verser  pour  nous  sur  ce  séjour  la  consolation 
et  la  paix.  Ce  que  nous  avons  fait,  nous  le  ferions  encore. 
Nos  vœux  librement  prononcés  ont  eu  Dieu  pour  objet,  la 
loi  pour  garant.  Le  ciel  les  a  reçus,  la  terre  les  a  ratifiés. 
Voilà  nos  titres,  voilà  le  nœud  indissoluble,  voilà  les  chaînes 
sacrées  qui  nous  lient.  Vous  ne  les  briserez  pas,  Nossei- 
gneurs. Pour  nous  rendre  notre  liberté,  vous  ne  nous  ôterez 
pas  celle  d'en  faire  le  sacrifice.  »  Et  elles  finissent  par  cette 
prière  :  «  Laissez-nous  mourir  en  paix  sous  le  même  toit 
et  sous  la  même  règle  (2).  » 

Cette  lettre  n'est  point  unique.  On  en  pourrait  trouver 
plusieurs  de  même  inspiration.  En  voici  une  qui,  dans  sa 

(1)  Archives  nationales.  Papiers  dU  Comité  ecclésiastique,  carton  17. 

(2)  Ihid.,  carton  16. 


LA   SECULARISATION  Itî 

brièveté,  est  plus  su^estive  encore.  A  Lyon,  les  sœurs  de 
Sainte-Claire  ont  appris  dans  leur  retraite  la  nouvelle  que 
les  vœux  étaient  interdits  et  que,  ne  pouvant  plus  recevoir 
de  novices,  elles  étaient  condamnées  à  s'éteindre.  Cependant 
les  magistrats  ont  cru  adoucir  le  coup  en  énumérant  les 
pensions  qui  seraient  accordées.  A  l'annonce  de  la  double 
mesure  qui  les  frappe  dans  leur  recrutement  et,  comme  pour 
les  dédommager,  leur  assure  un  salaire, les  saintes  religieuses 
s'alarment  pour  leur  pauvreté  et  puisqu'elles  doivent 
s'éteindre,  veulent  du  moins  finir  dans  l'entier  dénument 
évangélique.  Elles  écrivent  au  Comité  ecclésiastique:  «  Nous 
demandons  pour  toute  grâce  que  l'Assemblée  veuille  bien 
ne  pas  nous  contraindre  à  prendre  des  pensions  ou  des 
rentes.  Les  aumônes  et  les  bienfaits  ont  suffi  à  nos  sœurs 
pour  leur  nourriture  et  leur  entretien;  elles  leur  suffiront 
encore  :  leur  demande  étant  absolument  conforme  à  leur 
institut,  elles  espèrent  que  l'Assemblée  voudra  bien  la  leur 
accorder.   » 

Celles  qui  méprisent  à  ce  point  les  biens  terrestres  sauront 
aussi,  quand  l'heure  sera  venue,  mépriser  la  mort.  La  Révo- 
lution ajoutera  bientôt  un  nouveau  livre  aux  actes  des 
martyrs.  De  ce  livre  les  lettres,  les  déclarations  qu'on  vient 
de  citer  sont  comme  la  préface,  et  c'est  à  ce  titre  qu'elles 
méritent  d'être  gardées. 


VII 


Beaucoup  de  villes  avaient  demandé  par  voie  d'adresse 
le  maintien  de  leurs  couvents,  beaucoup  de  villages  la  conser- 
vation de  leur  abbaye.  Les  sympathies  n'allèrent  guère  au 
delà  de  ces  témoignages.  On  ne  signala  d'agitation  sérieuse 
qu'à  Montauban  où  subsistait  le  souvenir  des  anciennes 
luttes  entre  calvinistes  et  catholiques.  Là-bas  l'inventaire 


480     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   REVOLUTION 

devait  s'accomplir  le  10  mai  dans  la  maison  des  Cordelicrs. 
De  bonne  heure,  cinq  cents  ou  six  cents  femmes,  armées 
de  bâtons,  se  massèrent  devant  la  chapelle.  Les  plus  exaltées 
se  couchèrent  en  travers  des  portes,  disant  qu'il  faudrait 
leur  passer  sur  le  corps  pour  entrer.  La  municipalité  dut 
surseoir  à  l'opération.  Dans  la  journée,  un  conflit  surgit 
entre  les  catholiques,  excités  jusqu'à  la  plus  extrême  violence, 
et  les  protestants^  plusieurs  de  ceux-ci  furent  tués  ou  blessés. 

Diverses  causes  contribuèrent  à  prévenir  les  résistances. 
En  beaucoup  de  lieux,  les  religieux  étaient  aimés,  mais 
point  assez  pbur  qu'on  se  compromît  jusqu'aux  actes.  On 
avait  cru  d'abord  à  la  suppression  de  tous  les  ordres  régu- 
liers. Les  lois,  connues  dans  leur  détail,  adoucirent  l'impres- 
sion. On  sut  que  les  congrégations  hospitalières  et  ensei- 
gnantes seraient  sur  l'heure  épargnées,  que  les  religieuses 
garderaient  provisoirement  leurs  demeures,  que  la  seule 
exécution  immédiate  serait  le  rassemblement  des  moines 
en  quelques  maisons  conservées.  Cette  proscription  à  terme, 
dirigée  surtout  contre  les  vocations  futures,  perdit  son 
aspect  de  brutalité,  et  ceux  même  qui  volontiers  se  fussent 
émus  se  replièrent  dans  leur  paix.  Les  pouvoirs  publics 
n'épargnèrent  rien  pour  calmer  les  consciences.  En  une  adresse 
à  leurs  électeurs,  les  députés  du  bailliage  d'Amiens  s'expri- 
maient en  ces  termes  :  «  Que  la  suppression  des  ordres  reli- 
gieux n'alarme  pas  ceux  d'entre  vous  qui  reçoivent  des 
secours.  Ceux  que  l'Assemblée  nationale  vous  destine  seront 
aussi  abondants,  plus  utiles  et  mieux  dirigés.  Nous  veillons 
de  tout  notre  pouvoir  à  ce  que  la  religion  ne  perde  rien  de 
son  éclat  et  de  sa  sainteté...  Nous  prions  vos  respectables 
pasteurs  de  lire  à  leur  prône  et  de  vous  expliquer  ce  qui 
pourrait  n'être  pas  suffisamment  entendu  de  quelques-uns 
d'entre  vous.  » 

Quand  les  populations  s'émurent,  ce  ne  fut  pas  pour  les 
moines,  mais  pour  les  souvenirs  que  les  moines  conservaient. 
Les  monastères,  les  couvents  étaient  parfois  les  gardiens  de 


LA   SECULARISATION  181 

saintes  reliques  ou  bien  encore  de  statues  ou  d'images  ré- 
putées miraculeuses.  On  vit  alors  les  gens  des  villes  et  des 
campagnes  se  troubler,  s'ameuter  même,  pour  les  objets 
de  leur  culte.  A  Saint-Valery-sur-Somme,  dans  le  chœur  de 
l'abbaye,  était  déposée  la  châsse  du  saint  qui  avait  donné 
son  nom  à  la  bourgade.  Marins  et  bourgeois  n'eurent  point 
do  repos  qu'ils  n'eussent  transféré  dans  l'église  paroissiale 
les  restes  vénérés.  Leur  sollicitude  s'étendit  à  une  chapelle 
dépendant  du  patrimoine  abbatial  et  qui,  située  à  l'ontrée 
de  la  baie  de  Somme,  était  à  la  fois  pour  les  gens  do  mer 
un  signal  dans  leurs  navigations  et  un  lieu  de  pèlerinage  au 
retour.  Dans  l'Allier,  dans  l'Aisne,  au  milieu  de  populations 
peu  renommées  pour  leur  piété,  on  remarqua  la  même 
vigilance  pour  conserver  les  statues  ou  images  pieuses 
honorées  dans  les  sanctuaires  monastiques.  A  Elnes,  petite 
cité  épiscopale  au  sud  de  Perpignan,  ce  soin  jaloux  fut 
poussé  si  loin  qu'une  émeute  faillit  éclater.  Le  28  juillet  1790, 
arrivèrent  dans  la  ville  les  délégués  chargés  d'inventorier 
les  établissements  religieux.  Comme  ils  approchaient,  le 
tocsin  se  mit  à  sonner  :  devant  la  cathédrale  étaient  rangés 
d"S  hommes  à  l'aspect  fort  excité,  et  armés,  les  uns  de  bâtons, 
les  autres  de  haches.  Tout  effrayés,  les  commissaires  rétrogra- 
dèrent. Trois  jours  plus  tard  ils  revinrent,  escortés  cette  fois  de 
deux  brigades  de  gendarmerie,  de  cent  cinquante  soldats  de 
ligne  et  d'un  gros  détachement  de  gardes  nationaux  ;  ils  se 
heurtèrent  aux  officiers  mimicipaux,  aux  syndics  des  com- 
munautés ecclésiastiques,  aux  Régidors  des  confréries. 
Cette  fois  on  s'expliqua.  Ce  n'était  pas  contre  l'inventaire 
que  le  peuple  se  soulevait,  mais  contre  l'enlèvement  de  reliques 
vénérées  qui,  disait-on,  allaient  être  transportées  à  Per- 
pignan. Les  magistrats  promirent  que  les  précieuses  châsses 
ne  bougeraient  pas,  et  subitement  le  calme  se  rétablit  (1). 
Au  milieu  de  leurs  meubles  inventoriés,  dans  leurs  maisons 

(1)  Archives  nationales.  Papiers  du  Comité  ecclésiastique,  carton  96. 


182     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE  LA  REVOLUTION 

qui  déjà  n'étaient  plus  à  eux,  les  religieux  fidèles  vivaient 
les  premiers  jours  de  leur  vie  persécutée.  Tandis  qu'une  loi, 
à  la  vérité  provisoire  et  précaire,  laissait  les  religieuses 
dans  leurs  asiles,  ils  n'avaient,  eux,  d'autre  perspective  que 
la  concentration  en  quelques  monastères  conservés  où  ils 
attendraient  la  mort.  Déjà  ils  étaient  fort  diminués  par  les 
défections.  Parmi  ceux  qui  demeuraient  avec  eux,  ils  devi- 
naient des  vocations  douteuses,  prêtes  à  défaillir.  Cependant 
ils  ignoraient  où  on  les  transplanterait,  et  cette  incertitude 
accroissait  leur  »  anxiété.  Au  regret  du  changement  s'ajou- 
taient parfois  les  scrupules  de  la  conscience,  car  plusieurs 
avaient  fait  vœu  de  stabilité  dans  les  monastères  qu'ils 
seraient  contraints  de  quitter. 

De  plus  en  plus,  l'aisance  ou  la  richesse  se  transformait 
en  misère.  La  loi  du  14  avril  1790  avait  transféré  aux  auto- 
rités civiles  l'administration  des  biens  ecclésiastiques.  A 
défaut  de  fermages,  de  dîmes,  de  rentes,  des  pensions  avaient 
été  ou  seraient  votées  (1).  Mais  elles  ne  seraient  payables 
qu'au  1"  janvier  1791.  Des  monastères,  des  couvents, 
arrivent  aux  directoires  de  département  ou  de  district 
des  appels  lamentables.  A  Saumur,  les  Récollets  demandent 
qu'on  les  autorise  à  vendre  un  peu  de  mobilier.  Et  ils  ajoutent: 
«  Nous  espérons  de  votre  justice  et  de  votre  humanité  que 
vous  ne  laisserez  pas  mourir  de  faim  des  religieux  (2).  » 
Dans  le  Cher,  les  Augustins  d'Aubigny  et  plusieurs  autres 
communautés  implorent  un  secours  (3).  De  tous  côtés  les 
mêmes  prières  se  formulent  ;  qu'on  nous  permette  d'aliéner 
un  peu  de  bois  taillis,  un  peu  d'argenterie;  nous  sommes 
privés  de  tout.  Parfois  l'excès  du  dénuement  inspire  des 
lettres  amères  :  «  N'avez-vous  détruit  la  mendicité  que  pour 

(1)  Elles  varieraient  pour  les  religieux  entre  700  et  1  200  livres  et 
pour  les  religieuses,  seraient  fixées  à  700  livres. 

(2)  Lettre  du  19  mai  1790.  (Papiers  du  Comité  ecclésiastique,  car- 
ton 56.) 

(3)  Archives  nationales.  Papiers  du  Comité  eeclétiastique,  carton  74. 


LA   SÉCULARISATION  183 

Ift  faire  renaître  parmi  nous?  »  écrivent  les  bénéficiers  de 
Glandèvc.  Et  c'est  ainsi  que,  dans  rextrémité  du  besoin,  la 
pension,  d'abord  jugée  humiliante,  apparaît  comme  un 
bienfait. 

Tous  ces  pauvres,  riches  hier  encore,  entendent  monter 
jusqu'à  eux  les  requêtes  de  ceux  qui  se  disputent  leurs  dé- 
pouilles. Ils  assistent  vivants  au  dépècement  de  leur  héri- 
tage. Déjà  les  villes  réclament  pour  les  bibliothèques  muni- 
cipales les  livres,  les  manuscrits;  elles  voudraient  aussi 
les  chandeliers,  les  objets  d'orfèvrerie,  les  grilles  en  fer 
forgé.  Elles  ambitionnent  pour  leur  musée  les  émaux,  les 
tableaux,  les  ivoires.  Puis  les  cloches,  les  belles  cloches  sont 
un  grand  objet  de  convoitise.  «  Nos  cloches  sont  petites, 
écrivent  les  officiers  municipaux  de  Moytiers  au  diocèse  de 
Coutances,  donnez-nous  celles  de  Blanchelande  ou  de  Saint- 
Sauveur.  »  A  ce  partage  les  curés  ne  sont  pas  toujours  les 
moins  avides;  ils  rivalisent  d'ardeur  pour  attirer  dans  leur 
église  les  châsses,  les  aubes,  les  ostensoirs,  les  chasubles, 
tout  ce  qui  longtemps  les  a  éblouis. 

Au  milieu  des  douleurs,  voici  la  douleur  la  plus  granae. 
Aucune  solidarité  entre  les  proscrits  d'hier  et  ceux  qui  ne 
seront  proscrits  que  demain.  Nul  ne  soupçonne  tout  ce  que 
l'union  dans  la  disgrâce  recèle  de  force  et  ménage  de  conso- 
lations. Tout  le  monde  se  défend,  mais  en  invoquant  des 
exceptions.  Il  y  a  les  étrangers  qui  se  prévalent  du  béné- 
fice de  l'extranéité.  Il  y  a  le  clergé  d'Alsace  qui,  se  fondant 
sur  le  traité  de  Westphalie,  veut  se  tailler  une  condition 
à  part.  Le  désir  de  survivre  —  dût-on  survivre  seul  —  suggère 
certains  étalagas  de  services  qui  prennent  des  airs  de  dénon- 
ciation contre  l'inutilité  des  autres  :  ainsi  font  les  Augustins 
de  la  place  des  Petits-Pères  empressés  à  expliquer  qu'il 
n'y  a  rien  de  commun  entre  eux  et  les  autres  ordres.  La  loi 
a  établi  une  pension  plus  forte  pour  les  religieux  non  men- 
diants que  pour  les  religieux  mendiants  :  alors  c'est  à  qui 
se  dira  reUgieux  non  mendiant  et  étalera  ses  biens  après  les 


184     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA  REVOLUTION 

avoir  cachés.  Il  y  a  des  demandes  qui  déconcertent  :  à 
Montdidier,  des  religieuses  hospitalières  veulent  réparer  un 
bâtiment  qui  tombe  en  ruines;  elles  s'adressent  à  l'Assemblée 
et  sollicitent  un  secours  :  sur  quel  fonds?  Sur  le  fonds  des 
biens  ecclésiastiques  (1).  Au  village  d'Aniane,  le  curé,  au 
moment  de  célébrer  la  fête  des  Rogations,  s'adresse  au 
Comité  ecclésiastique;  il  lui  expose  qu'il  a  dans  sa  paroisse 
une  abbaye  de  Bénédictins  avec  laquelle  il  a  jusqu'ici  été 
obligé  d'assister  aux  processions.  Mais,  continue-t-il,  les  corps 
religieux  sont  supprimés.  Aussi  il  sollicite  comme  une  faveur  le 
droit  de  souligner,  lui  prêtre,  l'abandon  vis-à-vis  des  moines 
proscrits,  et  de  pouvoir  faire  —  ce  sont  ses  propres  paroles 
—  toutes  les  processions  sans  s'associer  aux  religieux  (2). 

Après  une  attente  plus  ou  moins  longue  suivant  les  dépar- 
tements, les  religieux  apprirent,  par  voie  de  notification, 
en  quels  monastères  ils  seraient  rassemblés.  Comme  font 
des  militaires  avec  une  feuille  de  route,  ils  s'acheminèrent 
vers  leur  destination  nouvelle.  Ils  partirent  sans  bruit, 
presque  sans  adieux.  Cependant,  en  Alsace,  des  pétitions 
très  vives  protestèrent,  à  Ribeauvillé  contre  le  départ  des 
Augustins,  à  Colmar  contre  celui  des  Capucins  :  «  Ils  sont 
chers,  disaient  les  pétitionnaires,  non  seulement  aux  catho- 
liques, mais  aux  luthériens  (3).  »  Les  instances  furent  si 
chaudes  qu'un  sursis  fut  accordé.  En  chaque  département, 
deux  ou  trois  maisons  reçurent  ce  qui  restait  de  religieux 
fidèles.  Malgré  les  instructions  contraires,  les  différents 
ordres  furent  souvent  mêlés  les  uns  aux  autres,  ce  qui  ren- 
drait malaisée  l'observation  des  règles  et  provoquerait 
parfois  des  dissentiments.  Vers  le  milieu  de  1791,  l'émi- 
gration serait  terminée,  et  les  portes  se  refermeraient  sur 
ces  lieux  de  retraite  conservés  par  grâce,  moitié  hospice 
de  vieillards,  moitié  prison. 

(1)  Archives    nationales.    Papiers  du  Comité  ecclésiastique,  carton  57. 

(2)  Ibid.,  carton  48. 

(3)  Ibid.,  carton  86. 


LA   SÉCULARISATION  185 


VIII 


A  la  fin  de  l'automne  de  1790,  sur  les  murailles  des  monas- 
tères et  des  couvents,  les  uns  encore  habités,  les  autres  déjà 
vides,  furent  apposés  les  placards  qui  annonçaient  les  adju- 
dications. L'exécution  avait  été  un  peu  entravée  par  l'inex- 
périence des  directoires  récemment  installés,  par  l'embarras 
des  formalités  et,  en  certains  endroits,  par  les  retards  dans 
l'impression  des  affiches.  A  Paris,  les  premières  ventes  se 
firent  le  18  octobre  1790.  Elles  commencèrent  dans  la  Gi- 
ronde et  dans  le  Gard  au  mois  de  novembre,  dans  le  Bas- 
Rhin  et  la  Seine-Inférieure  au  mois  de  décembre,  dans  les 
Gharentes  et  dans  le  Cher  au  mois  de  janvier  1791  seule- 
ment. 

De  l'aliénation  étaient  exceptés  les  forêts,  et  aussi  les 
biens  des  fondations,  des  fabriques,  des  établissements 
hospitaliers  et  enseignants.  Même  ainsi  délimitée,  l'opéra- 
tion était  immense  si  l'on  songe  que  le  patrimoine  ecclésias- 
tique valait  environ  trois  milliards.  L'importance  des  im- 
meubles à  réaliser  varierait  beaucoup,  depuis  les  modestes 
arpents  de  terre  attachés  aux  petites  cures  et  aux  chapel- 
lenies  jusqu'aux  grandes  fermes  des  évêchés  ou  des  abbayes. 
Les  mêmes  différences  se  retrouveraient  suivant  les  contrées. 
En  Flandre,  dans  le  Gambrésis,  en  Artois,  en  Alsace,  l'Eglise 
possédait  une  grande  partie  des  terres.  A  Paris,  si  on  eût 
relevé  sur  une  carte  les  biens  du  clergé,  on  eût  constaté  que, 
sur  la  rive  gauche,  les  enclos  ecclésiastiques  s'étendaient, 
au  sud  du  Luxembourg,  sur  un  tiers  du  sol.  Même  dans  le 
populeux  quartier  Saint-Honoré,  les  couvents  des  Gapucins, 
des  Jacobins,  des  Feuillants,  avec  leurs  cloîtres  et  leurs 
jardins,  avaient  découpé  de  vastes  îlots,  depuis  les  Tuileries 


186     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA  REVOLUTION 

jusqu'à  la  rue  Basse-du- Rempart  (1).  Tout  à  l'inverse, 
en  certaines  régions,  le  domaine  foncier  du  clergé  était 
comme  perdu  dans  la  propriété  laïque;  il  représentait  un 
peu  plus  de  5  pour  100  du  sol  dans  le  pays  de  Caux  (2), 
2  à  4  pour  100  dans  la  Charente- Inférieure  (3). 

On  avait  craint  que  les  scrupules  religieux  ne  fussent  un 
obstacle  pour  le  succès  des  enchères.  Comme  les  ventes 
approchaient,  on  put  observer  dans  le  public  des  répugnances 
fort  atténuées.  L'Etat,  en  échange  de  ce  qu'il  prenait,  avait 
solennellement  promis  de  pourvoir  au  culte,  à  ses  ministres, 
aux  pauvres.  Les  biens  d'Eglise  avaient  été  si  étrangement 
détournés  de  leur  fin  qu'on  avait  peine  à  y  voir  un  patri- 
moine sacré.  Le  pape  avait  protesté,  mais  par  une  protes- 
tation non  publique,  et  par  suite,  inconnue  aux  fidèles. 
Enfin  ceux  qui  voulaient  se  tromper  eux-mêmes  se  disaient, 
avec  plus  de  subtilité  que  de  bonne  foi,  que  les  biens  s'étaient 
purgés  de  leur  tache  originelle  en  passant  par  les  munici- 
palités. 

On  lit  dans  certains  documents  contemporains  que  le 
public  se  porta  aux  ventes  comme  à  une  fête.  J'ai  peine  à 
croire  à  cet  excès  de  joie.  Ce  qui  est  certain,  c'est  que  l'impro- 
bation  fut  peu  marquée,  peu  bruyante  surtout.  Il  n'y  eut 
de  vraie  résistance  qu'en  Alsace.  Là-bas,  une  crainte  terrible 
régnait,  celle  que  les  juifs,  en  accaparant  les  domaines 
ecclésiastiques,  n'y  détinssent  le  sol  comme  ils  détenaient 
déjà  les  capitaux.  Dès  le  printemps  de  1790,  une  protes- 
tation contre  la  vente  des  biens  d'Eglise  avait  recueilli  dans 
le  Bas-Rhin  quinze  mille  signatures  et  dans  le  Haut-Rhin 
six  mille  (4).  A  Strasbourg,  quand  le  premier  acquéreur  de  pro- 
priétés nationales  se  présenta  à  la  Société  des  amis  de  la 

(1)  ViALLAY,  la  Vente  des  biens  nationaux,  p.  198  et  carte. 

(2)  Lecabpentier,  la  Vente  des  biens  nationaux  dans  la  Seine-Inférieure. 
{Revue  historique,  septembre-décembre  1901,  p.  73.) 

(3)  Lemonnieb,  la  Vente  des  biens  nationaux  dans  la  Ckarente-Infé 
rieure.  {Revue  des  questions  historiques,  janvier  1906,  p.  142.) 

(4)  Discours  de  Rewbell  à  V Assemblée  constituante,  10  mai  179Q. 


LA  SÉCULARISATION  187 

Constitution,  on  le  félicita  comme  on  eût  fait  pour  un  acte 
d'héroïsme,  puis  on  lui  offrit  un  banquet  et,  au  sortir  de 
table,  un  fusil  lui  fut  donné  pour  se  défendre  contre  les 
aristocrates. 

En  plusieurs  classes  de  citoyens,  les  ventes  produisirent 
bien  quelque  émotion,  mais  une  émotion  où  les  scrupules 
religieux  n'entrèrent  pour  aucune  part. 

Les  fermiers  des  abbayes  se  troublèrent  d'abord,  dans 
la  crainte  que  les  ventes  n'emportassent  résiliation  de  leurs 
baux.  Dans  la  loi  du  14  mai  1790,  un  article  spécial  fut  inséré 
pour  sauvegarder  leurs  droits.  En  dépit  de  cette  garantie, 
ils  ne  se  sentirent  pas  rassurés,  et  ils  vécurent  quelques 
mois  dans  l'anxiété  de  l'éviction.  Ils  ne  se  calmèrent  que 
pour  passer  de  l'inquiétude  à  la  joie.  Leurs  fermages,  cal- 
culés en  général  sur  un  taux  très  modéré,  leur  avaient 
souvent  permis  de  grosses  économies  :  dans  les  temps  qui 
suivraient,  on  les  verrait  supputer  l'argent  mis  en  réserve, 
et  parfois  se  hausser  jusqu'à  acquérir  les  biens  dont  ils 
avaient  été  les  tenanciers. 

Il  y  eut  au  début  d'autres  mécontents,  ce  furent  en 
certains  endroits  les  paysans  eux-mêmes.  Ils  auraient  sou- 
haité, non  acheter,  mais  prendre.  Leur  rêve  eût  été  que  les 
biens  restassent  invendus  et  comme  vacants,  qu'ils  pussent, 
petit  à  petit  et  par  tolérance  tacite,  les  occuper.  Quand  ils 
entendirent  parler  des  premières  ventes  faites  par  gros  lots, 
loin  d'eux,  au  chef-lieu  du  district,  ils  éprouvèrent  plus  de 
dépit  que  de  satisfaction.  Roturier  ou  abbé  crosse,  qu'im- 
portait le  propriétaire  si  eux-mêmes  ils  n'y  gagnaient  rien. 
C'est  ainsi  que  la  même  opération  qui  bientôt  les  enrichirait 
parut  tout  d'abord  passer  au-dessus  d'eux. 

La  sécularisation  fît  quelques  victimes  frappées  par  réper- 
cussion. Parmi  les  possesseurs  de  bénéfices,  il  y  avait  en 
assez  grand  nombre  des  gens  du  monde,  des  lettrés,  abbés 
seulement  de  nom,  souvent  amis  des  philosophes.  Ils  avaient 
complaisamment  poussé  aux  nouveautés.  Voici  que  la  même 


188     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA  RÉVOLUTION 

révolution  qui  exaltait  leurs  idées  renversaient  leur  for- 
tune. Ils  se  trouvaient  atteints  comme  par  ces  boulets  de 
malheur  qui,  forgés  contre  des  ennemis,  s'égarent  de  loin 
en  loin  dans  les  rangs  amis.  Parmi  ces  disgraciés  fut  le  célèbre 
abbé  Morellet.  Il  avait  obtenu  en  1788  un  bénéfice,  celui 
de  Thimer,  d'un  revenu  de  16  000  livres  et  qui,  se  cumu- 
lant agréablement  avec  une  pension  de  4000  livres  sur 
les  économats,  lui  permettait  très  bonne  figure  dans  le 
monde.  Tout  s'écroula.  «  En  juin  1790,  a  écrit  mélan- 
coliquement Morellet,  je  me  rendis  à  Thimer  pour  la 
dernière  fois.  Là  je  vis  vendre  aux  enchères  la  maison 
que  j'avais 'réparée,  le  jardin  que  j'avais  planté.  »  Et  il 
ajoute  —  car  il  est  bon  latiniste  —  Barharus  has  segetes. 
Revenu  à  Paris,  il  n'eut  d'autre  ressource  que  de  conter 
sa  mésaventure  à  Mirabeau  :  «  Que  voulez-vous?  lui  répliqua 
celui-ci,  non  sans  ironie.  Votre  sort  est  celui  des  soldats 
blessés  dans  une  armée  victorieuse.  »  On  ignore  ce  que 
répliqua  l'abbé  à  la  consolation  que  lui  infligeait  Mirabeau. 

Les  actes  d'adjudication  n'indiquent  point  toujours  la 
profession  des  acquéreurs.  Il  semble  qu'ils  se  soient  recrutés 
dans  toutes  les  classes  sociales,  mais  en  particulier  dans  la 
bourgeoisie.  Parmi  les  acheteurs  figurent  des  hommes  de  loi, 
des  médecins,  des  notaires,  des  négociants,  des  entrepreneurs 
de  bâtisses,  puis  des  juges,  des  fonctionnaires.  A  ce  début  des 
opérations  on  rencontre  quelques  fermiers,  mais  peu  de  pay- 
sans. Dans  les  premières  ventes,  l'élément  rural  est  surtout 
représenté  par  les  marchands  de  bétail  ou  de  grains,  les 
meuniers,  les  maquignons,  les  maîtres  vignerons,  les  maîtres 
bûcherons,  gens  de  commerce  plus  encore  que  de  culture, 
joignant  à  l'âpreté  de  l'homme  de  la  terre  l'instinct  retors 
du  trafiquant,  connaissant  les  foires,  les  marchés,  sachant 
l'art  de  revendre,  et  déjà  devinant  l'art  de  morceler. 

On  serait  étonné  de  certains  noms  qui  figurent  au  bas  des 
procès-verbaux  d'ahénation.  On  trouve,  parmi  les  adjudica- 
taires, des  hommes  réputés  jusque-là  pour  leur  conscience 


LA   SECULARISATION  189 

délicate,  pour  leur  attachement  à  l'ordre  social  et  même 
pour  leur  fidélité  à  l'église.  Plusieurs  d'entre  eux  seraient 
plus  tard  traduits  devant  les  tribunaux  révolutionnaires.  On 
verrait  alors  les  malheureux  tout  éperdus  invoquer,  comme 
moyen  de  salut,  comme  preuve  de  civisme,  leur  condition 
d'acquéreurs  de  biens  nationaux.  Parmi  les  acquéreurs,  il  y 
eut,  non  seulement  de  hauts  bourgeois,  mais  quelques  gen- 
tilshommes qui  fourniraient  eux-mêmes  dans  les  années 
suivantes  le  second  ban  de  la  proscription.  Ainsi  arriverait-il 
que  la  nation  confisquerait,  comme  biens  d'émigrés,  des  biens 
que  les  émigrés  eux-mêmes  avaient  tout  récemment  acquis 
comme  biens  d'église. 

Voici  une  constatation  plus  déconcertante.  L'érudition 
contemporaine  s'est  apphquée,  en  diverses  provinces,  à 
dépouiller  un  à  un  les  dossiers.  Parmi  les  acquéreurs  des 
propriétés  ecclésiastiques,  on  peut  noter  des  prêtres  :  une 
vingtaine  dans  le  Bordelais,  quelques-uns  en  Anjou,  près  de 
cent  en  Berry.  Ces  prêtres  achetèrent,  non  seulement  les 
biens  de  leurs  cures  dont  ils  avaient  l'habitude  de  jouir, 
mais  parfois  d'autres  encore.  La  plupart  se  rallieraient  à  la 
constitution  civile  du  clergé,  mais  pas  tous;  car  on  en 
compte  qui  seraient  presque  simultanément  acquéreurs  de 
biens  d'Eglise  et  rebelles  à  la  loi  du  serment  (1). 

Dans  les  ventes,  il  y  eut  beaucoup  de  fraudes.  Il  arriva 
que  ceux  qui  étaient  chargés  de  présider  aux  adjudications 
furent  acquéreurs  par  personnes  interposées.  Afin  d'obtenir 
les  biens  à  vil  prix,  ils  restreignirent  la  publicité,  devancèrent 
l'heure  fixée  pour  les  opérations,  dissimulèrent  une  partie 
des  fermages  et  en  particulier  les  prestations  en  nature. 
D'autres  fois,  des  acheteurs  isolés  ou  syndiqués  écartèrent 
leurs  rivaux  par  promesses,  intimidation  ou  violences.  En 
dépit  de  ces  manœuvres  dolosives,  les  résultats  dépassèrent 
l'attente.  Le  plus  souvent,  les  prix  d'achat  dépassèrent,  tan- 

'  •  ^  "  \".!Oîi,  La  Vente  des  biens  nationaux  pendant  la  Révolution,  p.  43- 
40,  p.  80. 


t9é     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

tôt  d'un  quart  ou  d'un  tiers,  tantôt  de  la  moitié,  les  estima- 
tions. On  vit  se  capitaliser  des  biens  ruraux  à  moins  de 
3  pour  100,  des  immeubles  urbains  à  4  pour  100  (1).  A  ce 
début,  il  n'y  eut  de  mal  vendus  que  les  églises,  les  cloîtres, 
les  bâtiments  claustraux  :  on  ne  les  évalua  que  pour  les 
matériaux  à  démolir,  et  trop  souvent,  en  effet,  on  les  dé- 
molit. 

Ceux  qu'on  appelait  alors  les  patriotes  se  réjouissaient.  Ils 
envoyaient  à  l'Assemblée  des  nouvelles  triomphantes;  et  au 
cours  des  séances  les  lettres  étaient  lues  au  milieu  des  applau- 
dissements. Dès  lors  une  maxime  se  répandit,  celle  que  l'éco- 
nomie était  inutile.  N'avait-on  pas  la  grande,  l'inépuisable 
ressource  des  biens  du  clergé? 

Dans  la  langue  courante,  on  les  appelait  déjà  les  biens 
nationaux.  La  nationalisation  ayant  réussi,  l'idée  vint  de 
l'étendre.  Le  progrès  de  l'esprit  de  violence  stimulerait  les 
usurpations.  Toutes  les  exceptions  introduites  dans  les  lois 
de  1790  seraient,  les  unes  après  les  autres,  révoquées.  On 
avait  excepté  des  ventes  les  immeubles  affectés  aux  fonda- 
tions; une  loi  du  10  février  1791  (2)  les  y  comprendrait  :  on 
avait  excepté  les  biens  des  ordres  militaires  ;  deux  décrets 
des  17  mars  et  19  septembre  1792  en  prescriraient  l'aliéna- 
tion (3)  :  on  avait  excepté  les  palais  épiscopaux;  une  loi  du 
19  juillet  1792  ordonnerait  qu'ils  fussent  réalisés  (4)  :  on 
avait  excepté  les  biens  des  fabriques;  ils  seraient,  par  une 
loi  du  19  août  1792,  déclarés  propriété  nationale  (5)  :  on 
avait  excepté  les  maisons  des  religieuses;  les  couvents  de 
femmes,  en  vertu  d'une  loi  du  17  août  1792,  seraient  à  leur 
tour  vendus  (6)  :  on  avait  déclaré  intangibles  les  biens  des  hôpi- 
taux et  des  établissements  de  charité  :  ceux-ci,  par  les  lois 

(1)  VlALLAY.  La  vente  des  biens  nationaux,  p.  126. 

(2)  DuVERGiER,  Oollection  des  Lois,  t.  II,  p.  199. 

(3)  Jd.,  ihid.,  t.  IV,  p.  84  et  473. 

(4)  M,  ihid..  t.  IV,  p.  253. 

(5)  Id.,  ihid.,  i.  IV,  p.  338. 
(1)  Id.,  ibid..  t.  IV,  p.  319. 


LA   SÉCULARISATION  191 

des  19  mars  1793  et  23  messidor  an  II  (1)  subiraient  eux- 
mêmes  la  mainmise  de  la  puissance  publique. 

L'enrichissement  eût  été  sans  limites  si,  à  tant  de  nouvelles 
manières  de  prendre,  n'eût  correspondu  une  nouvelle  manière 
de  payer.  Un  papier-monnaie  avait  été  créé  dont  les  biens  ecclé- 
siastiques seraient  le  gage.  Il  deviendrait  fameux  sous  le  nom 
d'assignats.  A  une  première  émission,  une  deuxième  succéde- 
rait, puis  une  troisième.  L'Assemblée  constituante  jetterait 
dans  la  circulation  1 800  millions  d'assignats,  et  sa  prodigalité 
semble  prudence  si  on  la  compare  à  tout  ce  qui  sui^Tait.  L'as- 
signat, né  en  1790  des  biens  nationaux,  tuerait  le  bénéfice  des 
biens  nationaux  eux-mêmes.  Les  acquéreurs  s'étaient  engagés 
à  solder  par  annuités  le  prix  de  leur  adjudication.  Leurs  paie- 
ments échelonnés  vaudraient  ce  que  vaudraient  les  assignats. 
Or,  le  cours  des  assignats  serait  de  95  pour  100  en  1790;  il 
varierait  en  1791  entre  91  et  84  pour  100;  il  s'abaisserait 
en  1792  jusqu'à  61  pour  100  et  en  1793  jusqu'à 21  pour  100; 
quelques  années  plus  tard,  il  descendrait  à  rien.  Les  adjudi- 
cataires des  biens  d'église,  au  moins  ceux  du  début,  avaient 
acheté  cher;  mais  leurs  versements  successifs  coïncidant 
avec  la  dépréciation  progressive  de  l'assignat,  un  jour 
Tiendrait  où  ils  achèveraient  de  se  libérer  avec  des  billets 
qui  n'auraient  plus  que  la  valeur  du  papier. 

Cette  époque  où  l'assignat  commencerait  à  se  discréditer 
serait  aussi  celle  où  le  paysan,  ayant  enfin  compris  le  moyen 
de  s'enrichir,  entrerait  dans  l'opération.  Il  dépècerait  ce  qui 
resterait  des  biens  d'église  et  plus  encore  se  jetterait  sur  les 
biens  d'émigrés.  C'est  en  ce  sens  qu'il  hériterait  de  tous 
ceux  que  la  Révolution  dépouillerait.  Ce  fait  est,  au  point 
de  vue  social  économique,  pohtique,  religieux  même,  l'un 
des  plus  importants  de  l'époque  moderne.  Mais  cette  histoire 
est  déjà  celle  d'un  autre  temps,  et  c'est  dans  la  suite  de  ce 
récit  que  nous  la  retrouverons. 

(1)  DuvzBOtlB,  ColUetion  des  Lois,  t.  V,  p.  204. 


LIVRE  QUATRIEME 

LA  CONSTITUTION  CIVILE  DU  CLERGÉ 


SOMUAIRE 

I.  —  Comment  les  abus  passés  suggèrent  l'idée  de  larçes  réformes.  — 
Vœux  déposés  en  1789  dans  les  cahiers  du  clergé.  —  Le  Comité  ecclé- 
siastique de  l'Assemblée  :  rapport  lu  au  Comité  le  23  novembre  1789 
par  M.  Durand  de  Maillane;  mélange  de  vues  très  sages  et  de  témérités; 
ce  qui  paral3.se  les  projets  d'innovation  du  Comité  ecclésiastique. 

II.  —  Remaniement  du  Comité  ecclésiastique  (février  1790),  et  comment 
les  novateurs  sont  assurés  de  la  majorité.  —  Le  Comité  ecclésiastique 
renouvelé  :  ses  principaux  membres  :  Treilhard,  Lanjuinais,  Chasset, 
Durand  de  Maillane,  Martineau;  comment  la  droite  s'élimine;  les  mem- 
bres ecclésiastiques.  —  Esprit  général  qui  anime  le  Comité;  idée  de  la 
toute-puissance  de  l'Etat;  idée  du  prêtre  fonctionnaire;  le  prétendu 
retour  à  la  primitive  Eglise. 

III.  —  Les  évêques  et  leurs  alarmes.  —  Comment  ils  essaient  de  se  dé- 
fendre par  des  brochures;  comment  ils  se  flattent  de  désarmer  réassem- 
blée par  une  sorte  d'acquiescement  total  ou  partiel  au  projet  sur  les 
biens  ecclésiastiques.  —  Le  rapport  Chasset,  et  quelles  lumières  il 
jette  sur  les  projets  du  Comité  ecclésiastique.  —  Comment  le  rapport 
Martineau  (21  avril  1790)  dissipe  toutes  les  obscurités. 

IV.  —  Rapport  Martineau  sur  la  Constitution  civile  du  clergé.  —  Ce  que 
le  projet  supprime  :  les  chanoines.  —  Remaniement  des  diocèses  :  les 
circonscriptions  paroissiales.  —  Du  système  électif  appliqué  au  recru- 
tement du  clergé  :  quel  est  le  corps  électoral.  —  De  l'institution  cano- 
nique :  comment  elle  est  enlevée  au  pape.  —  Des  servitudes  des  évêques  : 
comment  leur  pouvoir  s'absorbe  dans  celui  des  vicaires  épiscopaux. 
—  Des  traitements  du  clergé  :  avec  quelle  sage  équité  ils  sont  réglés; 
salaire  et  propriété  immobilière.  —  De  la  dernière  disposition  du  projet 
Martineau,  et  quelle  arrière-pensée  elle  semble  révéler. 

V.  —  L'Assemblée  constituante  :  sa  composition  et  son  état  d'esprit  au 
moment  où  s'ouvre  la  discussion;  les  évêques:  l'abbé  Maury;  la  droite. 

VL  —  La  discussion  générale.  —  Les  évoques.  —  Les  défenseurs  du  pro- 
jet; Treilhard  et  les  légistes;  Camus  et  les  jansénistes;  de  quelques 

13 


194     HISTOIRE  RELIGIEUSE  DE  LA   RÉVOLUTION 

curés  partisans  du  décret;  Robespierre.  —  On  passe  à  la  discussion  des 
articles.  —  Physionomie  de  l'Assemblée  :  comment  les  débats,  ternes 
et  écourtés,  sont  disproportionnés  à  la  grandeur  du  sujet;  objets  divers 
qui  s'intercalent  à  travers  la  discussion.  —  Quels  sujets  retiennent  un 
peu  plus  l'attention  de  l'Assemblée  :  la  primauté  pontificale;  le  système 
électif;  le  salaire  et  les  derniers  vestiges  de  la  propriété  ecclésiastique. 

VII.  —  La  première  explosion  des  troubles  religieux.  —  La  ville  de 
Nîmes  :  les  catholiques  et  les  calvinistes.  —  Comment  à  l'harmonie 
succède  l'esprit  de  lutte.  —  Incidents  divers  qui  surexcitent  l'antago- 
nisme. —  Première  échauffourée  (2  et  3  mai  1790)  suivie  de  réconcilia- 
tion. —  Comment  la  réconciliation  dure  peu.  —  Exaspération  croissante 
des  âmes.  —  Comment  éclate  la  guerre  civile  (13  juin  1790).  —  Ar- 
rivée des  contingents  protestants.  —  Le  couvent  des  Capucins.  — 
Froment  et  l'inutile  défense  des  catholiques.  —  Les  journées  des  14 
et  15  juin.  —  Désastres  et  pillages.  —  Retour  au  calme.  —  Comment 
les  répressions  ne  s'exercent  que  contre  les  victimes. 

VIII.  —  Fin  des  débats  sur  la  Constitution  civile.  —  Physionomie  de 
l'Assemblée.  —  Nombreux  intermèdes.  —  Vote  des  derniers  articles. 

IX.  —  De  l'ensemble  du  décret  sur  la  Constitution  civile  du  clergé.  — 
Sur  quels  points  l'Assemblée  a  remanié  ou  changé  la  rédaction  du  Co- 
mité ecclésiastique.  —  Comment  la  Constitution  civile  n'est  de  nature  à 
satisfaire  ni  les  amis,  ni  les  ennemis  de  l'Eglise  —  Caractère  composite 
de  l'œuvre.  —  Comment  elle  n'a  rien  de  commun,  soit  avec  l'Eglise 
primitive,  soit  avec  l'Eglise  libre  telle  que  la  conçoivent  les  théories 
modernes.  —  Comment  elle  continue  l'idée  de  l'Eglise  d'Etat  et  semble 
vouée  à  la  servitude,  à  moins  qu'elle  n'engendre  la  guerre  civile.  — 
De  l'imprévoyance  de  l'Assemblée.  —  Quel  faible  espoir  réside  encore 
dans  l'intervention  de  Louis  XVI  et  la  sagesse  de  Pie  VI. 


Par  l'abolition  des  ordres  et  les  décrets  du  4  août,  l'Eglise 
avait  perdu  ses  privilèges.  Par  la  loi  du  2  novembre  1789 
et  les  lois  subséquentes,  elle  avait  perdu  ses  richesses.  Par 
la  loi  du  13  février  1790,  elle  avait  été  frappée  dans  ses 
ordres  monastiques.  Une  entreprise  plus  audacieuse  allait 
l'atteindre,  non  encore  dans  ses  dogmes,  mais  dans  sa  hié- 
rarchie, dans  sa  discipline,  dans  son  union  avec  le  Saint- 
Siège.  On  veut  parler  ici  de  la  Constitution  civile  du  clergé. 

Les  conceptions  fausses  sont  dangereuses,  moins  par  les 


LA  CONSTITUTION  CIVILE   DU  CLERGÉ  195 

erreurs  qu'elles  recèlent  que  par  la  portion  de  vérité  qu'elles 
contiennent.  C'est  sous  le  déguisement  de  cette  vérité 
qu'elles  s'insinuent,  gagnent  de  proche  en  proche,  pren- 
nent enfin  possession  des  esprits.  Les  membres  du  Comité 
ecclésiastique  de  l'Assemblée  avaient  saisi  dans  l'Eglise  des 
abus  très  réels,  très  graves  même,  déplorés  et  dénoncés  par 
les  chrétiens  les  plus  sincères.  Sous  la  séduisante  appa- 
rence de  guérir  ces  abus,  se  glisseraient  des  témérités  pires 
que  tous  les  maux  qu'on  prétendait  réformer. 

Les  vices  de  l'organisation  ancienne  n'étaient  pas  ma- 
laisés à  démêler.  Ils  s'étaient  révélés  non  seulement  dans 
les  cahiers  de  la  noblesse  ou  du  tiers  état,  mais  dans  ceux 
du  clergé. 

Appelés  à  rédiger  leurs  doléances,  les  curés  avaient  porté 
tout  d'abord  leurs  regards  en  haut.  A  la  place  de  leurs 
évêques,  ils  avaient  rêvé  d'autres  pasteurs,  plus  fidèles  à  la 
résidence,  plus  accessibles  par  le  rang,  plus  édifiants  par 
les  vertus.  Les  uns  avaient  demandé  que  le  roi,  pour  s'abriter 
contre  l'erreur,  s'entourât  d'un  conseil  de  conscience;  les 
autres  avaient  réclamé,  pour  l'élévation  à  l'épiscopat,  cer- 
taines conditions  d'ancienneté  et  un  âge  minimum  de  qua- 
rante ans.  Plusieurs  avaient  exprimé  le  souhait  que  l'évêque 
fût  choisi  parmi  les  prêtres  du  diocèse  à  pourvoir.  Enfin,  en 
quelques  bailliages,  on  avait  vu  poindre  l'idée  de  l'élection, 
limitant  ou  tempérant  le  choix  royal.  A  Blois,  les  cahiers  de 
l'ordre  ecclésiastique  avaient  proposé  que  les  nominations 
épiscopales  fussent  faites  sur  la  présentation  du  clergé;  à 
Beauvais,  ils  avaient  hardiment  sollicité  le  système  électif 
et  n'avaient  réservé  au  roi  que  le  droit  de  confirmation. 

Les  curés  ne  s'étaient  pas  montrés  moins  attentifs  à 
régler  leur  propre  condition.  En  plusieurs  endroits,  ils 
avaient  émis  le  vœu  que  les  fonctions  curiales  fussent 
données  au  concours,  qu'on  n'y  pût  être  promu  qu'à  trente 
ans  ot  après  cinq  années  de  sacerdoce.  Ils  avaient  surtout 
apporté  une  sollicitude  très  humaine  à  bien  établir  leur  con- 


196     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

dition  matérielle.  Par  des  supputations  très  minutieuses,  ils 
étaient  arrivés  à  fixer  un  minimum  pour  leurs  besoins, 
1  500  livres  pour  les  curés,  800  livres  pour  les  vicaires. 
Cependant  la  portion  congrue  n'atteignait  point  ce  chiffre;  ni 
la  dîme  ni  les  biens  curiaux  n'y  arrivaient  toujours.  Où  pren- 
drait-on ce  qui  manquait?  En  quelques  cahiers  s'était  claire- 
ment montré  le  dessein  de  combler  le  déficit  avec  les  biens 
des  hauts  dignitaires  ecclésiastiques.  «  Quel  riche  fonds,  disait 
le  clergé  de  Gien,  l'Etat  ne  trouverait-il  pas  pour  la  dotation 
des  pauvres  curés  ou  vicaires,  s'il  plaisait  au  roi  et  aux 
Etats  généraux  de  réduire  à  un  revenu  honnête  les  gros 
biens  de  Nosseigneurs  les  archevêques  et  évêques,  abbés 
commendataires,  couvents  riches.  »  Rare  était  cette  brutale 
ardeur  de  confiscation.  Mais  de  la  tendance  à  niveler  les 
traitements  avait  découlé  la  pensée  d'un  fonds  commun  à 
répartir  entre  les  membres  du  clergé  paroissial.  On  rencontre 
ici  l'idée  d'établir  des  «  caisses  ecclésiastiques  provinciales  », 
là  le  dessein  de  créer  une  «  caisse  centrale  de  religion  ».  Ail- 
leurs on  parle  d'assurer  aux  ecclésiastiques  une  «  pension 
honnête  ».  Les  nouveautés  que  le  clergé  se  contente  d'in- 
sinuer, le  tiers  état  les  précise.  A  Brest,  à  Caen,  à  Carcas- 
sonne,  il  exprime  le  vœu  que  les  prêtres  reçoivent  des 
appointements.  A  Digne,  la  rétribution  est  déguisée  sons  le 
nom  un  peu  plus  adouci  à"" honoraires.  Le  tiers  état  de  Ne- 
mours s'approprie  enfin  la  définition  qu'ont  formulée  les 
philosophes,  que  reprendra  la  Révolution,  et  qualifie  le 
service  de  l'autel  de  service  public,  relevant  à  ce  titre  du 
budget  de  l'Etat. 

En  leurs  cahiers  de  vœux,  les  curés  avaient  déposé  de 
bien  autres  germes  de  pensées.  Ils  jugeaient  bien  nombreux 
les  chapitres  de  chanoines  ou  les  collégiales,  n'eussent  point 
été  éloignés  de  les  restreindre  par  extinction,  auraient 
souhaité  que  les  corporations  maintenues  servissent  de  re- 
traite aux  ecclésiastiques  âgés  ou  infirmes.  Ils  prisaient 
moins  encore  les  grands  vicaires,  prêtres  souvent  jeunes  et 


LA   CONSTITUTION   CIVILE   DU   CLERGÉ  197 

ambitieux,  cassants  d'allures,  vains  de  leur  naissance,  et 
commandant  avec  une  inexpérience  impérieuse  sur  des 
matières  qu'ils  ignoraient.  Au-dessus  du  haut  clergé,  au- 
dessus  des  évêques,  il  y  avait  le  pape.  La  double  influence 
des  jansénistes  et  des  philosophes  avait  un  peu  affaibli, 
même  en  certaines  âmes  sacerdotales,  le  respect  de  la  pri- 
mauté romaine.  Jusque  dans  les  milieux  ecclésiastiques, 
on  s'élevait  volontiers  contre  les  tributs  prélevés  par  le 
Saint-Siège  sous  le  titre  d'annales  ou  sous  tout  autre  nom. 
Dans  le  cahier  du  clergé  de  Loudun,  on  lit  ces  lignes,  d'une 
ironie  à  peine  voilée  :  «  Sans  rompre  le  lien  sacré  qui  nous 
unit  au  chef  de  l'Eglise  universelle,  ne  pourrait-on  pas 
trouver  le  moyen  de  lui  rendre  l'hommage  de  notre  respect 
filial  d'une  manière  moins  préjudiciable  à  nos  finances?  »  — 
Cependant,  parmi  les  cahiers  du  clergé,  un  grand  nombre 
se  répandait  en  doléances  sur  l'état  de  la  religion,  sur  le 
discrédit  où  elle  était  tombée.  Et  par  ces  plaintes,  les  prêtres 
eux-mêmes  semblaient  appeler  des  réformes  qui  fussent 
à  la  proportion  du  mal. 

Réformateurs,  les  membres  du  Comité  ecclésiastique  ne 
doutaient  point  qu'ils  ne  fussent  appelés  à  l'être.  Ils  tra- 
vaillaient en  hâte,  comme  ceux  qui,  en  un  temps  limité, 
ont  beaucoup  à  détruire,  beaucoup  à  créer.  Dès  le  23  no- 
vembre 1789,  l'un  d'eux,  M.  Durand  de  Mailleme,  vint  lire 
à  ses  collègues  de  la  Commission  un  projet  qui  ne  visait  rien 
moins  que  l'entière  refonte  de  l'Eglise  gallicane. 

Il  est  malaisé  de  juger  ce  projet.  Il  abondait  en  aperçus 
sages,  en  paroles  édifiantes;  mais  au  milieu  de  vues  très  ac- 
ceptables, excellentes  même,  s'intercalait  une  grande  témérité 
qui  viciait  tout. 

Au  sommet  de  la  hiérarchie,  M.  Durand  de  Maillane  ren- 
contrait les  évêques.  En  cas  de  vacance,  une  liste  de  pré- 
sentation serait  dressée  conjointement  par  le  chapitre,  les 
deux  évêques  les  plus  voisins  du  siège  à  pourvoir,  et  aussi  la 
commission  administrative   départementale   qui   représen- 


498     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

terait  l'élément  laïc.  Cette  liste  comprendrait  trois  noms 
entre  lesquels  le  roi  choisirait.  Tel  était  l'expédient  imaginé 
pour  mettre  à  l'abri  du  hasard  ou  de  la  brigue  les  nomina- 
tions épiscopales.  —  Des  évêques,  le  rapporteur  descendait 
aux  chanoines  et  aux  membres  des  collégiales.  Il  ne  laissait 
subsister  qu'un  seul  chapitre  par  diocèse,  celui  de  l'église 
cathédrale,  et  très  radicalement  supprimait  tout  le  reste. 
Dans  ce  seul  chapitre  conservé,  toutes  les  charges  seraient  à 
la  collation  de  l'évêque,  seraient  pourvues  d'avantages 
égaux,  seraient  réservées  jusqu'à  concurrence  de  moitié 
aux  prêtres  du  diocèse.  —  C'est  sur  le  sort  des  curés  que 
M.  Durand  de  Maillane  s'étendait  le  plus  complaisamment. 
Ils  seraient  tous,  ainsi  que  les  vicaires,  choisis  par  l'évêque; 
ainsi  s^  trouvaient  abolis  les  anciens  droits  de  collation. 
Ils  seraient  peu  nombreux  et  préposés  seulement  aux  villes 
ou  aux  villages  de  quelque  importance  :  les  paroisses,  de 
population  ou  d'étendue  trop  minime,  seraient  desservies  par 
de  simples  vicaires.  Le  salaire  annuel  minimum  serait  de 
1  200  livres  pour  les  curés,  de  huit  ou  neuf  cents  livres  pour 
les  vicaires.  Ce  traitement  serait  garanti  de  la  façon  la  plus 
solennelle,  et  l'Assemblée,  en  déclarant  la  religion  catholique 
religion  de  l'Etat,  décréterait  solennellement  une  liste  reli- 
gieuse comme  elle  avait  décrété  une  liste  civile.  De  rigou- 
reuses conditions  d'âge  seraient  imposées  pour  l'exercice  du 
saint  ministère  :  nul  ne  pourrait  être  curé  avant  trente-cinq 
ans,  vicaire  avant  trente  ans.  Jusqu'à  trente  ans  les  jeunes 
prêtres  seraient  employés  dans  les  petites  écoles;  ils  travail- 
leraient à  orner  le  temple  et  rehausseraient  de  leur  présence 
et  de  leur  nombre  les  cérémonies  du  culte;  ils  s'exerceraient 
à  la  prédication,  mais  le  redoutable  ministère  du  confession- 
nal leur  serait  interdit.  Dans  ce  long  apprentissage,  ils 
acquerraient  la  maturité  de  l'esprit,  la  maîtrise  d'eux-mêmes; 
ils  tiendraient  d'ailleurs  leur  grande  place  dans  la  vie  parois- 
siale; car  les  catéchismes  leur  seraient  presque  exclusivement 
réservés.  En  de  belles  paroles,  aussi  pieuses  que  belles, 


LA   CONSTITUTION  CIVILE  DU  CLERGÉ  199 

Durand  de  Maillane  s'appliquait  à  rehausser  cette  humble 
fonction  :  «  Il  n'est  pas,  disait-il,  de  fonction  plus  impor- 
tante que  celle  par  où  je  veux  éprouver  les  nouveaux 
prêtres  avant  (ju'ils  arrivent  aux  fonctions  pastorales. 
C'est  par  les  premières  instructions  que  l'on  dresse  plus 
facilement  les  jeunes  cœurs  à  la  vertu.  C'est  par  les 
catéchismes  que  se  forment  dans  l'Eglise  les  bons  chrétiens. 
On  peut  s'égarer,  se  laisser  entraîner  dans  un  âge  plus  avancé; 
mais  on  n'oubUera  jamais  les  grandes  vérités  qui,  en  faisant 
aimer  les  lois  de  Dieu,  apprennent  à  mieux  observer  les  lois 
de  la  patrie.  »  —  Tel  était  le  plan  de  Durand  de  Maillane,  et 
il  paraissait  tracé  par  une  plume  sincère,  sous  l'inspiration 
d'une  pensée  vraiment  chrétienne.  Mais  voici  la  grande  inno- 
vation qui  le  rendrait  inacceptable  pour  tous  les  catholiques  : 
quand  l'évêque  aurait  été  nommé  par  le  roi,  la  confirmation 
canonique  serait  réservée  à  l'archevêque,  désigné  sous  le 
nom  de  métropolitain.  Nulle  intervention  du  pape  ne  serait 
nécessaire  ni  même  tolérée.  Vis-à-vis  du  souverain  pontife, 
le  prélat  nouvellement  nommé  n'aurait  d'autre  devoir  que 
de  lui  envoyer,  sous  forme  de  lettre,  sa  profession  de  foi,  en 
témoignage  d'union  avec  le  siège  apostolique.  Ainsi  se  trou- 
vait du  même  coup  viciée  toute  la  réforme,  car  elle  recelait 
le  schisme  dans  ses  plis.  (1) 

Dans  le  Comité  ecclésiastique  siégeaient  deux  évêques  : 
Vévêque  de  Clermont  qui  en  était  le  président,  puis  l'évêque 
de  Luçon.  En  son  rapport,  Durand  de  Maillane  n'avait  pas 
négligé  de  leur  rendre  hommage.  «  On  pourrait  sans  crainte, 
avait-il  dit,  les  présenter  comme  modèles.  »  Cet  éloge 
n'avait  pas  aveuglé  les  prélats  sur  le  péril  de  la  motion 
proposée.  Dans  le  projet  de  réorganisation  du  clergé  étaient 
d'ailleurs  englobées  d'autres  dispositions  qui  non  seulement 

(1)  V.  Plan  du  rapport  à  faire  à  l'Assemblée  nationale  par  son  Comité 
ecclésiastique  où  il  a  été  lu  par  Durand  de  Maillane,  membre  de  ce  Comité, 
dans  une  de  ses  séances,  le  23  novembre  1789.  (Archives  nationales,  AD»™, 
carton  31.) 


200     HISTOIRE  RELIGIEUSE   DE   LA   REVOLUTION 

consacraient  mais  hâtaient  la  confiscation  des  biens  ecclé- 
siastiques. Sur  les  15  membres  qui  composaient  le  comité, 
les  évêques  ralliaient  autour  d'eux  six  ou  sept  voix.  Ces 
six  ou  sept  voix,  jointes  à  leurs  deux  suffrages,  leur  permet- 
taient de  déjouer  toute  tentative  téméraire  ou  peu  ortho- 
doxe. Pendant  le  mois  de  décembre  1789,  pendant  le  pre- 
mier mois  de  l'année  suivante,  la  motion  Durand  de  Mail- 
lane  demeura  donc  en  suspens,  les  deux  partis  se  balançant 
et  se  refusant  à  transiger.  Les  novateurs  avaient  développé 
leurs  vues;  au  moment  de  les  réaliser,  ils  se  trouvaient 
comme  bloqués.  Pour  vaincre  l'opposition  passive  des 
prélats,  une  ressource  leur  restait,  celle  de  refondre  la  Com- 
mission elle-même  et  d'y  noyer  leurs  ennemis. 


II 


L'exécution  ne  tarda  pas.  Le  5  février  1790,  Treilhard, 
à  la  tribune  de  l'Assemblée,  énuméra  les  travaux  du  Comité 
ecclésiastique,  invoqua  son  insuffisance  à  remplir  sa  tâche 
et  demanda  qu'il  y  fût  adjoint  quinze  membres  nouveaux. 
Les  représentants  comprirent  ce  qu'on  réclamait  d'eux. 
Docilement  ils  se  prêtèrent  à  doubler  la  commission,  et  les 
choix  s'inspirèrent  de  l'esprit  qui  avait  inspiré  Treilhard  lui- 
même.  D'un  seul  mot  Durand  de  Maillane  a  dépeint  les 
résultats  de  cet  opportun  remaniement.  «  Dès  lors,  a-t-il 
écrit,  le  Comité  fut  en  état  d'aller  et  d'opérer  (1).  » 

La  même  besogne,  devenue  facile  par  impuissance  de 
tout  gêneur,  deviendrait  d'ailleurs  obligatoire.  Treilhard, 
qui  venait  de  proposer  le  doublement  du  comité,  suggéra 
une  autre  motion.  Sur  son  initiative,  l'Assemblée  décida 

(1)  DaBAND  DE  Maillane,  Histoire  du  Comité  ecclésiastique. 


LA    CONSTITUTION   CIVILE   DU   CLERGE  201 

que  le  comité  ecclésiastique  lui  «  présenterait  incessamment 
un  plan  constitutionnel  pour  l'organisation  du  clergé  ». 

Il  faut  entrer  dans  ce  comité  qui  a  reçu  par  un  vote  som- 
maire le  mEindat  impératif  de  réglementer  toute  l'Eglise 
de  France.  Les  réunions  se  tiennent,  non  dans  les  dépen- 
dances immédiates  de  la  salle  du  manège,  mais  à  Vhôtel  de  la 
Chancellerie.  Là  se  rassemblent  des  hommes  de  langage 
grave,  de  costume  austère,  de  probité  intacte,  affectant  ce 
rigorisme  intransigeant  qui  n'est  point  toujours  l'imago  de 
la  vraie  fermeté  de  l'âme,  disposés  à  se  montrer  sévères, 
mais  surtout  contre  l'Eglise  qui  se  défend  mal  ou  ne  se  dé- 
fend plus.  Entre  tous  ces  personnages  les  plus  importants 
sont  les  légistes.  Au  premier  rang  apparaît  Treilhard,  avocat 
renommé  du  barreau  de  Paris,  de  labeur  prodigieux,  d'élo- 
quence lourde  mais  puissante  par  l'amoncellement  d'éru- 
dition, en  revanche  d'âme  médiocre,  d'esprit  faux,  rogue 
d'apparence  pour  être  souple  plus  à  son  aise,  et  fait  pour 
s'encadrer  dans  toutes  les  servitudes,  celle  de  la  Révolu- 
tion qu'il  suivra  jusqu'à  voter  la  mort  du  roi  quoique  avec  le 
scrupule  du  sursis,  celle  de  l'Empire  qui  le  fera  sénateur 
et  comte.  Le  comité  l'a  choisi  pour  président  et  il  y  est 
le  premier  par  le  crédit,  quoique  l'un  des  moindres  par  la 
nature  morale.  —  Tout  autre,  à  côté  de  Treilhard,  est  Lan- 
juinais,  professeur  de  droit  canonique  et  avocat  au  parle- 
ment de  Rennes.  Dans  les  jours  de  péril  son  nom  deviendra 
synonyme  de  courage,  et  son  âme  haute  ne  se  traînera  dans 
aucune  servilité.  Mais  son  cœur  est  plus  vaillant  contre  le 
danger  que  son  intelligence  n'est  aguerrie  contre  le  sophisme. 
Entre  toutes  les  conceptions  fausses,  celle  d'une  Eglise  re- 
maniée de  toutes  pièces  par  l'Assemblée  a  conquis  son  esprit; 
il  s'y  est  attaché  avec  une  véhémence  impétueuse;  en  la 
soutenant  il  croit  accomplir  —  car  il  est  chrétien  sincère  — 
une  œuvre  méritoire,  et  en  Breton  entêté  il  met  à  la  défendre 
la  même  obstination  indomptable  qu'il  déploiera  plus  tard 
contre  les  factions.  —  Autour  de  la  table  du  comité,  d'autres 


202     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

figures  se  détachent  en  relief  :  Chasset,  très  mêlé  aux  affaires 
des  biens  d'Eglise,  et  grand  enquêteur  de  chiffres  en  un  temps 
où  la  statistique  est  presque  inconnue  :  Durand  de  Mail- 
lane,  avocat  d'Aix,  esprit  distingué,  âme  droite,  destiné  à 
traverser  la  Révolution  sans  souillure,  et  portant  avec  lui  le 
renom  de  son  récent  rapport  dont  les  conclusions  modérées 
seront  bientôt  dépassées  :  Martineau,  avocat,  comme  Treil- 
hard,  au  parlement  de  Paris,  laborieux,  actif,  érudit,  futur 
rapporteur  du  projet  définitif  qui  deviendra  la  Constitution 
civile.  —  Si  l'on  excepte  Treilhard,  hostile  à  la  religion  elle- 
même,  tous  ces  légistes  se  piquent  de  ne  poursuivre  que  les 
abus,  de  n'enlever  que  les  plantes  parasites  sur  le  vénérable 
tronc  de  l'Eglise,  d'être  en  un  mot  réformateurs  non  des- 
tructeurs. Par  malheur,  leur  compétence  est  toute  de  sur- 
face, e{  la  grande  œuvre  qu'ils  prétendent  refondre  leur 
échappe.  Plusieurs  ont  été  les  avocats  du  clergé  :  à  ce  titre 
ils  n'ont  pénétré  le  monde  ecclésiastique  que  par  ses  peti- 
tesses, ses  rapacités,  ses  compétitions  vaniteuses;  et  n'ayant 
vu  que  quelques  dossiers  pleins  de  misères,  ils  se  sont  per- 
suadés que  toute  la  vie  cléricale  n'est  que  la  répétition  de 
ces  mêmes  dossiers.  Ayant  placé  l'Eglise  trop  bas,  ils  placent, 
en  vrais  jansénistes  qu'ils  sont  pour  la  plupart.  Dieu  trop 
haut  :  de  là  une  opinion  doublement  faussée  par  l'exagération 
des  scandales  de  la  terre,  par  l'ignorance  de  la  bonté  divine. 
Ce  qu'ils  ont  de  savoir  achève  de  les  égarer  :  ils  sont  cano- 
nistes  ou  théologiens,  mais  juste  à  ce  point  d'instruction 
orgueilleuse  qui  complique  et  subtilise  l'esprit  sans  ouvrir 
le  sens  des  choses  sacrées.  Leur  érudition  est  remarquable, 
mais  souvent  elle  perd  en  précision  ce  qu'elle  a  conquis  en 
étendue  :  à  la  manière  des  hommes  du  dix-huitième  siècle, 
ils  ont,  par  un  méritoire  effort,  exploré  presque  tous  les 
domaines,  mais  presque  partout  se  sont  contentés  de  tracer 
des  contours.  Parmi  les  sciences  auxiliaires  de  la  science  re- 
ligieuse, l'histoire  est  l'une  de  celles  qu'ils  ont  le  plus  étudiée, 
mais  qu'ils  ont  le  moins  comprise.  Ce  qu'ils  savent  du  temps 


LA   CONSTITUTION  CIVILE   DU   CLERGÉ  203 

passé,  ils  l'adaptent  mal  au  temps  présent,  en  théoriciens 
qui  n'ont  jamais  connu  le  gouvernement  des  hommes,  en 
avocats  qui  ne  comioiissent  d'autres  affaires  que  celles  du 
Palais.  Ayant  observé  pendant  plusieurs  siècles  les  élections 
dans  l'Eglise  ils  commencent  à  s'éprendre  de  cette  pratique, 
dédaignent  d'analyser  ou  d'approfondir  tout  ce  qui  la  tem- 
pérait dans  les  âges  de  foi,  et  méditent  de  l'acclimater  de 
toutes  pièces  parmi  les  contemporains  de  Voltaire.  —  Tels 
apparaissent  dans  le  comité  renouvelé  les  légistes.  Durand  de 
Maillane  a  traduit  quelques-unes  de  leurs  pensées;  mais  soit 
modération  naturelle,  soit  émancipation  incomplète,  il  a 
esquivé  ou  adouci  les  plus  grandes  audaces  et,  d'un  bout  à 
l'autre  de  son  rapport,  s'est  enveloppé  de  piété.  Ses  collè- 
gues vont  graver  profondément  les  traits  que  sa  main  timide 
s'est  contentée  de  marquer.  Ils  sont  les  maîtres.  La  droite,  de- 
venue minorité  par  le  remaniement  de  la  Commission,  achève 
sa  défaite  en  s'éliminant  elle-même.  Parmi  ceux  qu'il  a  na- 
guère jprésidés,  l'évêque  de  Clermont  ne  paraît  plus,  et  se 
borne  à  recueillir  avec  effroi  tous  les  bruits  qui  parviennent 
jusqu'à  lui.  Ce  n'est  pas  que,  même  après  ces  retraites,  le 
comité  manque  de  prêtres.  Il  en  renferme  six  ou  sept,  mais  tels 
que,  pour  l'honneur  du  sacerdoce,  il  vaudrait  mieux  qu'ils  ne 
fussent  pas  là.  Aux  séances  on  les  voit  se  glisser  timidement 
jusqu'à  leur  place.  Ils  parlent  peu  et  cherchent  à  deviner, 
pour  s'y  modeler,  l'opinion  des  légistes  qui  décidément 
dominent.  Ils  sont  dociles,  avec  la  perspective  d'une  com- 
plaisance qui  sera  récompensée.  Ces  prêtres,  on  les  retrouvera 
plus  tard  dans  le  clergé  nouveau.  Celui-ci  s'appelle  Expilly 
et  deviendra  évêque  du  Finistère  :  celui-là  s'appelle  Thi- 
baut et  sera  évêcpie  du  Cantal  :  cet  autre  se  nomme  Massieu 
et  sera  promu  à  l'évêché  de  l'Oise. 

Il  fallait  aller  vite,  et,  pour  aller  vite,  concentrer  les  déli- 
bérations. Dans  le  comité,  une  sous-commission  fut  nommée 
pour  préparer  ce  qu'on  appelait  déjà  la  Constitution  civile 
du  clergé.  Tous  ceux  qui  élaborent  le  grand  projet  sont 


204     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

dominés  par  quelques  idées  maîtresses.  —  D'abord  ils 
croient  fermement  à  leur  toute-puissance.  Ont-ils  tort? 
Tout  proclame  leur  pouvoir,  et  le  mandat  redoutable  que 
leur  a  délégué  l'Assemblée,  et  de  récents  décrets  qui  ont 
grandi  outre  mesure  les  comités  en  leur  donnant  le  droit  de 
faire  toutes  recherches  dans  les  papiers  publics,  de  corres- 
pondre avec  toutes  les  autorités,  de  les  guider  par  tous  avis 
ou  éclaircissements  utiles.  A  quelque  temps  de  là,  l'abbé  de 
Montesquiou  pourra  dire  :  «  A  quoi  bon  monter  à  la  tribune? 
les  comités  ont  tout  décidé.  »  —  Ces  mêmes  hommes,  si 
pénétrés  d'eux-mêmes,  révèrent  pourtant  au-dessus  d'eux 
une  autre  puissance,  celle  de  l'Etat.  L'étude  des  lois,  des  lois 
romaines  surtout,  a  gravé  dans  leur  esprit  le  concept  d'une 
autoril^  supérieure  qui  a  le  droit  d'absorber  les  individus, 
de  briser  toutes  les  agglomérations  corporatives,  d'étendre 
partout  son  niveau  régulier,  et  qui  semble  si  nécessaire 
qu'elle  ne  cesse  de  paraître  légitime,  même  en  devenant 
tyrannique.  Cette  idée,  inculquée  dès  la  jeunesse,  est  des- 
cendue si  profondément  dans  les  intelligences  qu'aucune 
rénovation  des  choses  ne  l'en  bannira.  L'Etat,  maître  sou- 
verain, prendra  corps  dans  l'Assemblée,  puis  dans  le  peuple, 
comme  jadis  il  s'est  fixé  dans  le  roi;  et  à  travers  toutes  les 
ruines,  la  même  puissance,  permanente,  indestructible,  lé- 
gitimement oppressive,  ne  fera  que  changer  d'incarnation. 
—  Quand  tout  est  subordonné,  le  prêtre  pourrait-il  ne  pas 
l'être?  Le  législateur  nouveau  lui  assignerait  sa  place  dans 
la  grande  armée  des  fonctionnaires.  Il  n'aura  ni  privilèges 
ni  propriétés  corporatives;  comme  les  fonctionnaires,  il 
recevra  de  l'Etat  un  salaire;  comme  les  fonctionnaires,  il 
sera  assujetti  à  un  serment.  L'Etat  qui  le  paie  lui  circons- 
crira dans  quelles  limites  il  exercera  sa  juridiction  et,  en  lui 
assignant  sa  compétence  territoriale,  lui  marquera  aussi 
son  rang  hiérarchique.  Il  se  recrutera  à  la  façon  des  autres 
fonctionnaires;  et  si  l'élection  est  la  source  d'où  découlent 
les  offices  publics,  c'est  de  l'élection  aussi  qu'il  tiendra  sa 


LA   CONSTITUTION   CIVILE   DU  CLERGE  205 

charge.  En  légiférant  de  la  sorte,  les  gens  du  comité  sont-ils 
des  novateurs?  Ne  sont-ils  pas  plutôt  les  copistes  de  Raynal, 
des  Encyclopédistes,  de  Voltaire  surtout?  «  En  tous  pays, 
a  dit  Voltaire,  les  prêtres  doivent  être  nourris  de  l'autel 
puisqu'ils  servent  la  République  (1)  »,  «  Dans  un  Etat,  a-t-il 
ajouté,  ils  sont  à  peu  près  semblables  aux  précepteurs  dans 
la  maison  des  citoyens.  Ils  ne  peuvent  avoir  aucune  autorité 
sur  les  maîtres  de  la  maison,  à  moins  qu'on  ne  prouve  que 
celui  qui  donne  des  gages  doit  obéir  à  celui  qui  les  reçoit  (2).  » 
Ce  qui  s'exprime  avec  décence  dans  le  Dictionnaire  philo- 
sophique se  répète  avec  cynisme  dans  la  Correspondance. 
Au  Russe  Schouwalof,  Voltaire  écrit  en  1768  :  «  Il  n'y  a  que 
votre  illustre  souveraine  qui  sait  régner;  elle  paie  les  prêtres; 
elle  leur  ouvre  la  bouche  et  la  ferme;  ils  sont  à  ses  ordres,  et 
tout  est  tranquille  (3).  » 

Un  fonctionnaire  ne  doit  pas  servir  deux  maîtres;  de  là 
l'exclusion  de  l'autre  maître,  celui  qui  est  à  Rome.  Tout 
ici  avive  l'esprit  de  séparation.  Dans  les  Parlements,  les  lé- 
gistes ont  recueilli  l'écho  des  anciennes  luttes  contre  l'ultra- 
montanisme  et  pour  l'Eglise  gallicane.  Dans  les  hautes  et 
sévères  demeures  du  Marais,  ils  retrouvent,  à  travers  leurs 
souvenirs  de  jeunesse,  des  magistrats  austères  frappés  par 
les  condamnations  pontificales  contre  le  jansénisme  :  ces 
magistrats,  ils  les  ont  connus  et  révérés;  ils  ont  comparé  la 
dignité  de  leur  vie  chrétienne  au  désordre  de  l'orthodoxie 
libertine;  ils  les  ont  assistés  et  visités  dans  leur  vieillesse 
inconsolée;  et  voici  que,  puissants  à  leur  tour,  ils  tressaillent 
à  la  tentation  de  les  venger.  Puis  ils  ont,  comme  tout  le 
monde,  lu  Voltaire,  et  contre  le  Saint-Siège  le  pétillement 
de  ses  railleries  s'ajoute  à  l'amertume  douloureuse  de  leurs 
rancunes.  La  papauté  a  d'ailleurs  décru  dans  le  respect  pu- 
blic. Elle  n'a  plus  comme  aux  temps  apostoliques  l'auréole 

(1)  Dictionnaire  philosophique,  mot  Curé. 

(2)  Ihid.,  mot  Prêtre. 

(3)  Lettre  du  3  décembre  1768. 


206     HISTOIRE   RELIGIEUSE  DE   LA  RÉVOLUTION 

de  la  persécution,  comme  au  moyen  âge  le  prestige  de  la 
puissance,  comme  au  siècle  de  Léon  X  le  renom  des  lettres 
et  des  arts  protégés,  comme  au  temps  de  Paul  III  et  de 
Pie  V  le  double  honneur  du  Turc  refoulé  et  de  la  réforme 
protestante  combattue.  Elle  se  traîne  dans  la  mémoire  des 
services  antiques  qu'elle  ne  renouvelle  plus.  Ses  amis  ne  s'oc- 
cupent guère  d'elle.  Ses  ennemis  répandent  calomnieusement 
le  bruit  qu'elle  n'a  d'autre  souci  que  celui  des  prélèvements 
de  chancellerie  par  lesquels  elle  soutient  le  train  de  son  luxe  et 
de  ses  archaïques  cérémonies.  Dans  le  Comité  ecclésiastique, 
un  mot  se  murmure,  celui  d^éçêque  de  Rome,  mot  bref  et  osé 
où  touifc  le  schisme  se  condense.  Le  mot  s'écrit,  mais  un  peu 
timidement;  puis  il  s'efface,  reparaît,  s'efface  encore.  Le  plan 
est  d'affranchir  les  évoques  gallicans,  mais  non  tout  à  fait 
jusqu'à  l'oubli  du  Saint-Siège.  En  effet,  à  la  pensée  d'un  bri- 
sement complet,  les  plus  hardis  s'effraient  et,  en  travaillant 
à  distendre  le  lien,  ils  se  défendent  de  le  rompre  tout  à  fait. 
Les  prêtres  seront  donc  non  seulement  des  fonction- 
naires, mais  des  fonctionnaires  jalousement  nationalisés. 
Quelles  seront  leurs  fonctions?  Ici  se  continue  l'idée  d'assi- 
miler les  ministres  des  autels  aux  ministres  des  grands 
services  publics.  La  société  civile  a  des  officiers  préposés  à 
la  justice,  à  l'armée,  à  la  police.  Les  prêtres,  eux,  seront  des 
officiers  de  morale  et  d'instruction.  La  formule  a  été  fournie 
un  jour  par  Mirabeau.  Ceux  qui  ont  trouvé  la  définition  ou 
la  rééditent  se  défendent  qu'on  y  voie  aucune  idée  d'abais- 
sement. Le  curé  sera  un  fonctionnaire,  mais  le  plus  utile  de 
tous,  celui  qui  enseignera  aux  hommes  l'art  d'être  honnêtes 
et  heureux.  Il  sera  le  conseiller  des  familles,  le  conciliateur 
des  différends;  il  combattra  la  routine,  se  tiendra  à  l'affût 
des  progrès.  Il  prêchera  la  vertu  comme  le  Vicaire  savoyard 
de  V Emile  ou  «  tâchera  de  faire  des  gens  de  bien  et  de  l'être  » 
comme  le  Théotime  de  Voltaire  (1).  On  ne  le  supprime  pas; 

(1  )  Voi/TAIRB,  Dictionnaire  philosophique,  catéchisme  du  curée 


LA   CONSTITUTION   CIVILE   DU   CLERGÉ  807 

tout  doucement  on  le  laïcise.  Telle  n'est  pas  la  pensée  des 
légistes  dont  plusieurs  sont  des  chrétiens  très  sincères;  mais 
Voltaire  a  si  bien  pénétré  son  siècle  qu'ils  le  traduisent  sans 
le  savoir  et  sont  pour  ainsi  dire  voltairiens  malgré  eux. 

Il  fallait  revêtir  d'une  apparence  pieuse  cette  conception 
bizarre  qui,  sous  prétexte  de  renouveler  l'Eglise,  l'encadre- 
rait de  toutes  pièces  dans  la  hiérarchie  civile.  Le  clergé 
ayant  donné  l'exemple  de  grands  scandales,  et  s'étant  perdu 
par  de  grandes  richesses,  l'habileté  serait  de  se  parer  d'un 
nom  qui  évoquât  l'idée  d'une  extrême  pureté  de  mœui's 
et  d'un  détachement  tout  évangélique.  Dans  le  Comité  ecclé- 
siastique, on  se  mit  à  parler  du  retour  à  la  primitive  Eghse. 
Le  mot  fit  fortune;  et  on  ne  sait  ce  qu'on  doit  le  plus  admirer, 
ou  de  la  surprenante  assurance  qui  mit  en  circulation  la 
formule,  ou  de  l'ignorance  prodigieuse  qui  crédulement 
l'accueillit. 


III 


Les  évêques  étaient  aux  écoutes.  Ds  ne  savaient  qu'incom- 
plètement ce  qui  se  passait  dans  le  Comité.  Ce  qu'ils  re- 
cueillaient sufiisait  à  les  consterner.  Dès  le  commencement 
de  mars  1790,  ils  connurent  le  projet  de  remanier  les  diocèses, 
d'en  supprimer  un  grand  nombre,  d'en  maintenir  un  seul 
par  département.  Très  impressionnés  de  cette  nouveauté  bien 
qu'elle  ne  fût  pas  la  plus  dangereuse,  ils  cherchèrent  des  juris- 
consultes versés  dans  la  science  canonique,  les  choisirent, 
pour  qu'ils  ne  fussent  pas  suspects,  sur  les  limites  du  jan- 
sénisme, et  sollicitèrent  d'eux  un  avis  qui  fixât  les  droits 
réciproques  de  l'Eglise  et  de  l'Etat.  La  consultation,  signée 
de  l'avocat  Jabineau  et  de  huit  autres  noms,  parut  le 
15  mars  1790.  Jabineau  et  ses  confrères  s'étonnaient  qu'une 
assemblée,  connaissant  les  vrais  principes,  eût  pu  former 


208     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

un  projet  qui  les  heurtait  tous.  Ils  protestaient  contre  la 
subordination  de  l'Eglise  au  pouvoir  civil  et  rétablissaient 
l'indépendance  des  deux  domaines.  Puis  ils  réfutaient  fort 
savamment  la  prétention  du  pouvoir  séculier  à  déplacer,  à 
changer  ou  à  détruire,  par  sa  seule  volonté,  les  juridictions 
épiscopales.  «  Louis  XIV,  disaient-ils,  et  Joseph  II,  quel- 
que pénétrés  qu'ils  fussent  des  droits  de  l'Etat,  avaient 
reculé  devant  une  telle  usurpation.  » 

L'Assemblée  n'avait  que  faire  des  exemples  passés,  et  la 
candeur  des  prélats  eût  été  grande  s'ils  avaient  gardé  de 
longues  illusions  sur  l'efficacité  des  brochures.  Ils  essayèrent 
de  désarmer  par  sacrifice  ceux  qu'ils  désespéraient  de  con- 
vaincre par  persuasion.  En  s'allégeant  résolument  d'une 
partie  de  leurs  biens,  n'obtiendraient-ils  pas  que  les  juridic- 
tions et  la  discipline  de  l'Eglise  gallicane  fussent  respectées? 
L'abbé  de  Montesquiou  semble  avoir  caressé  cette  espérance. 
Le  17  mars  1790,  à  propos  de  la  vente  aux  municipalités 
d'une  portion  des  propriétés  ecclésiastiques,  il  prononçait 
ces  paroles  :  «  Cette  vente  intéresse  à  la  fois  la  nation  et  le 
clergé  lui-même  qui,  dans  mon  opinion,  ne  retrouvera  la 
paix  que  quand  vous  aurez  satisfait  à  votre  décret.  »  Ainsi 
s'exprima  le  plus  politique  parmi  les  représentants  du  clergé. 
Mais  cette  bonne  grâce  à  s'exécuter  soi-même  se  dépensait 
en  pure  perte;  car  l'Assemblée  se  souciait  peu  qu'on  lui 
concédât  en  partie  ce  qu'elle  avait  décidé  de  prendre  en 
totalité. 

On  continuait  à  épier  toutes  les  rumeurs.  Le  9  avril,  la 
motion  du  représentant  Ghasset,  q[ui  consommait  l'œuvre 
de  la  sécularisation,  révéla  comme  par  voie  de  conséquence 
le  sort  prochain  du  clergé.  Les  prêtres  n'ayant  plus  de 
patrimoine,  il  fallait,  suivant  un  mot  échappé  un  jour  à 
Mirabeau,  qu'ils  fussent  mendiants  ou  salariés.  Ghasset,  qui 
réclamait  l'abolition  du  régime  passé,  marqua  du  même 
coup  lo  régime  de  l'avenir.  Il  annonça  l'assimilation  des 
ressorts  diocésains   aux   ressorts  départementaux.  Il  parla 


LA   CONSTITUTION   CIVILE   DU   CLERGÉ  209 

d'une  nouvelle  délimitation  des  paroisses.  A  la  subsistance 
du  clergé  ainsi  réorganisé,  les  pouvoirs  publics  pourvoie- 
raient  par  voie  de  salaire.  Une  sorte  d'état  de  prévision 
indiqua  les  crédits  affectés  aux  traitements  des  évêques, 
aux  appointements  des  curés,  aux  pensions  pour  charges 
supprimées.  Les  chiffres  étaient  établis  sans  lésinerie;  car  ils 
montaient  à  ime  somme  total»  annuelle  de  133  millions, 
qui  s'abaisserait  d'année  en  année  par  l'extinction  gra- 
duelle des  pensions,  et  finirciit  par  diminuer  de  plus  de 
moitié.  Pour  qu'aucune  illusion  ne  subsistât,  Chasset  pro- 
clamait qu'il  avait  par  avance  concerté  son  langage  avec 
celui  du  Comité  ecclésiastique.  Dans  les  évaluations  budgé- 
taires, aucune  somme  n'était  prévue  pour  les  chanoines; 
d'où  l'on  conclut  que  l'intention  était  de  les  abolir. 

Ainsi  se  découvrait,  comme  par  fragments,  l'œuvre  éla- 
borée à  huis  clos.  Cependant,  sur  les  innovations  les  plus 
importantes,  un  reste  de  doute  planait.  Toutes  les  obscurités 
ne  tarderaient  pas  à  se  dissiper.  La  Commission  avait  choisi 
comme  organe  le  représentant  Martineau.  Le  21  avril  1790, 
il  déposa  son  rapport  sur  le  bureau  de  l'Assemblée. 


IV 


Ce  document,  fameux  à  juste  titre,  commençait  par  pro- 
clamer la  nécessité  de  la  religion.  Plus  elle  était  nécessaire, 
plus  il  importait  de  l'épurer.  Et  quel  meilleur  moyen  de 
l'épurer  que  de  rétablir  les  maximes  de  l'ancienne  discipline! 

Pour  restaurer  la  simplicité  de  l'Eglise  primitive,  Mar- 
tineau proposait  d'abord  toute  une  série  de  suppressions. 
Il  détruisait  tous  les  bénéfices  auxcjuels  n'était  attachée 
aucune  charge,  car,  disait-il  «  nul  ne  doit  vivre  de  l'autel 
que  celui  qui  sert  à  l'autel  ».  Il  retranchait  comme  inutiles 

14 


210     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

tous  les  chapitres  des  églises  collégiales.  Il  abolissait  pareil- 
lement, quoique  avec  une  certaine  hésitation, — car  le  projet 
Durand  de  Maillane  les  avait  maintenus  —  les  chapitres  des 
églises  cathédrales.  Parmi  les  prélats,  il  ne  laissait  subsister 
qu'un  seul  évêque  par  département,  et  avec  une  brièveté 
tranquille,  destituait  tous  les  autres.  Les  archevêques, 
réduits  à  dix,  seraient  désormais  désignés  sous  le  nom 
d'évêques  métropolitains.  Dans  les  villes  de  moins  de  dix 
mille  âmes,  un  seul  curé  serait  conservé.  Quant  aux  paroisses 
rurales,  une  opération  géométrique  mesurerait  leurs  terri- 
toires et,  si  elles  ne  s'étendaient  pas  à  trois  quarts  de  lieue 
de  tous  côtés,  elles  seraient  supprimées.  Elles  disparaîtraient 
pareillement,  quelle  que  fût  leur  étendue,  si  elles  n'étaient 
pas  à  plus  de  trois  quarts  de  lieue  d'un  bourg  ou  d'une 
ville. 

Ces  réductions  diminueraient  beaucoup  le  nombre  des 
prêtres.  Gomme  on  en  aurait  peu,  on  ne  doutait  pas  que 
désormais  ils  ne  fussent  excellents.  Voici  le  mode  de  recru- 
tement qui  assurerait  au  clergé  le  maximum  de  aualités 
professionnelles  et  de  vertus  morales  : 

Une  loi  du  22  décembre  1789  avait  conféré  le  droit  d'être 
électeur  dans  les  Assemblées  primaires  à  tout  citoyen  fran- 
çais, majeur  de  vingt-cinq  ans,  domicilié  depuis  un  an  dans 
le  canton,  non  serviteur  à  gages,  et  assujetti  à  une  contri- 
bution équivalente  à  trois  journées  de  travail.  L'exercice 
du  droit  de  vote  serait  subordonné  à  la  prestation  préalable 
du  serment  civique.  Ces  électeurs  du  premier  degré,  désignés 
sous  le  nom  de  citoyens  actifs,  nommeraient,  à  raison 
d'un  pour  cent,  des  électeurs  du  second  degré  pris  exclusive- 
ment parmi  ceux  qui  acquittaient  une  contribution  montant 
à  la  valeur  de  dix  journées  de  travail.  Ces  électeurs  du 
second  degré,  véritable  corps  politique,  formeraient  dans 
chaque  département  l'assemblée  électorale.  Ils  se  réuniraient 
dans  leurs  comices  départementaux  pour  nommer  les  repré- 
sentants du  peuple  ou  les  administrateurs  de  département, 


LA    CONSTITUTION   CIVILE   DU   CLERGE  211 

et  dans  leurs  comices  de  district  pour  nommer  les  adminis- 
trateurs ou  fonctionnaires  de  district. — C'est  à  ce  corps  poli- 
tique qu'était  réservé  le  choix  des  ministres  du  culte.  Les 
évêques,  hauts  fonctionnaires,  seraient  élus  par  les  électeurs 
de  tout  le  département,  les  curés,  fonctionnaires  moindres, 
par  ceux  du  district.  Aucune  présentation  venant  du  clergé 
ne  guiderait  les  votes,  et  la  même  compétence  qui  désignerait 
les  agents  de  l'ordre  civil  désignerait  aussi  ceux  de  l'ordre 
ecclésiastique.  Les  électeurs  du  district  éliraient  les  curés, 
sans  aucune  adjonction  spéciale  des  paroissiens  à  pourvoir 
de  pasteurs,  en  sorte  que  ceux-ci  tiendraient  leur  mandat 
de  la  petite  oligarchie  composant  l'Assemblée  du  district, 
mais  non  de  leurs  paroissiens,  seuls  intéressés  à  un  bon  choix. 
Nul  ne  serait  exclu  du  droit  électoral,  ni  les  libres  penseurs, 
ni  les  hérétiques,  ni  même  les  juifs.  La  seule  condition  pour 
participer  au  vote  serait  d'assister  à  la  messe  paroissiale 
qui  précéderait  le  scrutin.  —  Cette  conception,  nouvelle 
autant  qu'étrange,  permettait  de  mesurer  le  chemin  parcouru 
depuis  le  remaniement  du  premier  comité.  Au  mois  de  no- 
vembre, Durand  de  Maillane,  en  son  rapport,  avait  conféré 
aux  évêques  la  nomination  des  curés  et,  quant  aux  évêques 
eux-mêmes,  s'était  borné  à  organiser  un  système  de  présen- 
tation qui,  en  limitant  le  choix  royal,  préviendrait  les  abus 
du  favoritisme  ou  les  erreurs.  Cependant  par  un  reste  de 
prudence  qui  bientôt  serait  jugé  excessif,  Martineau  avait 
tenté  de  se  prémunir  contre  les  égarements  du  suffrage.  Le 
roi  serait  appelé  à  agréer  les  élections  épiscopales  et  pourrait 
exercer  à  deux  reprises  son  droit  de  ceto.  Ce  n'est  qu'après 
un  troisième  vote  se  fixant  sur  le  même  candidat  que  l'appro- 
bation royale  deviendrait  obligatoire  (1). 

Tel  était  le  système  par  lequel  le  Comité  ecclésiastique 
prétendait  ressusciter  les  acclamations  pieuses  des  fidèles 
dans  la  primitive  Eglise.  Quelle  que  fût  la  vertu  de  l'élec- 

(1)  Articles  13  et  14  du  titre  II  du  projet. 


212     HISTOIRE   RELIGIEUSE  DE   LA  RÉVOLUTION 

tion,  on  n'allait  pas  jusqu'à  prétendre  qu'elle  pût,  au  point 
de  vue  spirituel,  conférer  la  juridiction.  Donc  le  choix  popu- 
laire ne  se  confondrait  pas  avec  l'institution  canonique  ; 
celle-ci  serait  donnée  au  curé  par  l'évêque,  à  l'évêque  par 
le  métropolitain J  Ce  serait  aussi  le  métropolitain  qui,  en 
procédant  à  la  cérémonie  du  sacre,  conférerait  au  nouvel 
évêque  le  caractère  épiscopal.  En  cas  de  refus  d'institu- 
tion, on  assemblerait  pour  les  évêques  le  synode  de  la 
métropole,  pour  les  curés  le  synode  diocésain,  et  c'est  au 
synode  qu'appartiendrait  la  décision. 

Le  projet  du  comité,  remarquable  par  tout  ce  qu'il  inno- 
vait, ne  l'était  pas  moins  par  tout  ce  qu'il  passait  sous 
silence.  Un  nom  auguste,  celui  du  Saint-Père,  était  à  peine 
prononcé.  C'est  en  deux  textes  très  brefs  qu'on  semblait, 
comme  par  prétérition,  l'exclure.  L'article  4  (1)  interdisait 
«  à  toute  église  ou  paroisse  de  l'empire  français  de  recourir 
à  un  métropolitain  établi  sous  la  domination  d'une  puissance 
étrangère  ou  à  son  délégué  résidant  en  France  ou  ailleurs  »; 
et  bien  que  cet  article  fût  un  peu  ambigu,  il  n'était  pas 
invraisemblable  de  croire  qu'il  s'étendait  au  souverain 
pontife  lui-même.  L'article  20  (2),  beaucoup  plus  clair  en 
sa  précision,  après  avoir  établi  pour  les  évêques  les  formes 
nouvelles  de  l'institution  canonique,  ajoutait  :  «  Le  nouvel 
élu  ne  pourra  s'adresser  à  l'évêque  de  Rome.  Il  ne  pourra 
que  lui  écrire,  comme  au  chef  visible  de  l'Eglise  universelle, 
en  témoignage  d'unité  de  fof.  » 

Les  évêques  seraient  affranchis  du  pape,  mais  du  pape 
seulement;  en  leur  propre  palais  épiscopal  ils  trouveraient 
des  auxiliaires  qui,  sous  l'apparence  de  collaborateurs, 
seraient  leurs  maîtres.  Aux  anciens  grands  vicaires  étaient 
substitués  des  vicaires  épiscopaux,  au  nombre  de  douze  ou 
seize  suivant  l'importance  des  diocèses.  Ces  vicaires  épis- 
copaux, les  évêques  les  nommeraient;  mais  les  ayant  nom- 

(1)  Titre  I«'  du  projet. 

(2)  Titre  II  du  projet. 


LA   CONSTITUTION   CIVILE   DU   CLERGÉ  213 

mes,  ils  en  subiraient  le  joug;  car  ils  ne  pourraient  accomplir 
sans  eux  aucun  acte  de  juridiction  (1);  ils  n'auraient  pas 
plus  le  droit  de  les  destituer  que  de  s'élever  au-dessus  d'eux 
et,  en  ces  vicaires  supérieurs  réunis  en  corps,  résiderait, 
comme  en  une  collectivité  toute-puissante,  le  vrai  pouvoir 
épiscopal. 

La  suite  du  décret  avait  pour  objet  de  régler  la  condition 
matérielle  du  clergé.  Avec  une  remarquable  précision  de 
calcul,  le  projet  se  préoccupait  d'assurer  aux  ministres  du 
culte  une  vie  décente  qui  ne  fût  jamais  la  gêne,  jamais  le 
luxe  non  plus.  La  même  loi,  qui  faisait  du  prêtre  un  fonc- 
tionnaire, veillait  à  ce  qu'il  fût  un  fonctionnaire  convena- 
blement traité,  heureux  à  la  condition  d'être  souple,  et 
attiré  ou  retenu  dans  le  sacerdoce  par  d'enviables  perspec- 
tives d'aise  et  de  sécurité.  Dans  cette  minutieuse  supputa- 
tion, il  y  avait  esprit  de  justice  —  car  tous  ces  légistes 
étaient  gens  de  probité,  —  mais  il  y  avait  aussi  calcul,  car 
l'hûbileté  principale  serait  d'attacher  au  nouveau  régime 
assez  d'avantages  matériels  pour  que  les  «  pasteurs  du 
second  ordre  »  n'y  perdissent  rien  ou,  s'ils  y  perdaient,  se 
consolassent  de  leurs  pertes  par  la  perte  plus  grande  du 
haut  clergé.  Les  prélats,  dépouillés  de  l'ancienne  opulence 
si  funeste  à  leur  vertu,  étaient  dotés  sans  profusion  mais 
sans  parcimonie.  Les  archevêques,  désignés  dans  le  projet 
sous  le  nom  de  métropolitains,  recevraient  à  Paris 
50  000  livres,  ailleurs  20  000;  le  traitement  annuel  des 
évêques  serait  de  12  000  livres.  Les  traitements  des  vicaires 
épiscopaux  varieraient,  suivant  les  villes,  de  8  000  à 
2  000  livres.  Quant  aux  curés,  une  gradation  savante  les 
partageait,  comme  des  employés  de  finances  ou  d'adminis- 
tration, en  huit  classes,  depuis  Paris  où  les  émoluments 
étaient  fixés  à  6  000  livres  jusqu'aux  paroisses  de  moins 
de  mille  âmes  où  ils  s'abaisseraient  jusqu'à  1  200  livres. 

(1)  Article  15  du  titre  I*'  du  projet,  article  23  du  titre  IL 


214     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

Les  vicaires  paroissiaux,  nommés  par  les  évêques  sur  la 
présentation  des  curés,  recevraient  des  indemnités  qui  mon- 
teraient à  Paris  jusqu'à  2  400  livres  et  descendraient  dans 
les  plus  petites  bourgades  jusqu'à  700  livres.  Cette  échelle 
de  tarifs,  avec  sa  prévoyance  tout  humaine,  rapprochait 
de  plus  en  plus  le  prêtre  du  fonctionnaire  et  lui  soufflerait, 
comme  au  fonctionnaire,  toutes  les  petites  ambitions  de 
l'avancement.  Le  synode  diocésain  fixerait  chaque  année 
les  dépenses  nécessaires  du  séminaire.  Le  casuel  serait  sup- 
primé; quant  aux  oblations  volontaires  des  fidèles,  elles 
,  seraient  versées  dans  une  caisse  de  secours  pour  les  pauvres. 
Une  disposition  qui  ne  se  retrouverait  plus  dans  le  projet 
définitif  annonçait  une  revision  des  traitements  tous  les 
vingt  ans,  suivant  la  cherté  croissante  de  la  vie.  Ainsi  s'accu- 
mulaient les  textes,  d'une  sagesse  très  ordonnée,  très  louable 
même,  mais  un  peu  vulgaire  pour  qui  prétendait  ressusciter 
la  primitive  Eglise.  Le  désir  de  gagner  le  clergé  rural  sug- 
gérait même  une  combinaison  mixte  qui  associait  au  salaire 
en  argent  la  propriété  immobilière.  Dans  les  cures  dotées  de 
biens  fonds,  l'usufruit  des  biens  pourrait  être  laissé  aux 
curés,  jusqu'à  concurrence  et  en  déduction  du  quart  de  leur 
traitement.  Si  les  paroisses  n'avaient  point  d'immeubles, 
mais  des  biens  nationaux,  les  curés  pourraient  être  mis  en 
jouissance  de  ces  biens  dans  la  même  proportion.  Ces  dis- 
positions, que  la  rigoureuse  logique  de  l'Assemblée  ferait 
disparaître,  marquaient  une  concession  curieuse  aux  curés 
de  village,  très  ravis  du  salaire  mais  vaguement  inquiets 
sur  sa  solidité,  et  ne  lâchant  qu'à  regret  la  propriété  immobi- 
lière, celle  qui  demeure  sous  une  forme  tangible  et  ne  s'éva- 
nouit pas. 

Tel  était  le  projet  Martineau.  Tout  à  la  fin  un  dernier 
article  se  glissait  qui  était  ainsi  conçu  :  «  Le  roi  sera  supplié 
de  prendre  toutes  les  mesures  qui  seront  jugées  nécessaires 
pour  assurer  l'exécution  du  présent  décret.  »  Que  voulait- 
on  du  roi  par  ce  langage  énigmatique,  sinon  qu'il  aplanît 


LA   CONSTITUTION   CIVILE   DU   CLERGÉ  215 

du  côté  de  l'autorité  religieuse,  de  l'autorité  pontificale 
peut-être,  les  obstacles  aux  volontés  de  la  représentation 
nationale?  Sous  une  forme  péremptoire  et  commandante, 
les  membres  du  Comité  ecclésiastique  venaient  de  tracer 
le  plan  qui  renouvellerait  l'Eglise  de  France.  Au  moment 
de  signer  leur  œuvre,  il  semble  qu'un  doute,  un  léger  doute 
les  ait  saisis.  De  là  un  petit  frisson  de  crainte;  de  là  un 
petit  souffle  d'humilité  à  travers  l'orgueil;  de  là,  en  un  style 
équivoque  et  obscur  l'appel  à  une  intervention  royale  ~qui 
interpréterait  les  volontés  de  l'Assemblée,  les  tempérerait 
peut-être  pour  les  rendre  exécutables,  et  désarmerait  cette 
papauté  elle-même  dont  on  venait  presque  d'effacer  le  nom. 


Dans  l'Assemblée  allait  s'ouvrir  le  débat  qui,  suivant 
l'échec  ou  le  succès,  jetterait  la  France  dans  le  schisme  ou 
la  retiendrait  dans  l'unité. 

En  combattant  l'œuvre  du  Comité,  la  droite  lutterait 
sur  un  terrain  doublement  solide,  car  elle  défendrait  à  la 
fois  la  religion  et  la  sagesse.  Mais  des  circonstances  diverses 
concourraient  à  l'amoindrir  ou  à  la  désagrégei 

Si  l'on  eût  interrogé  un  à  un,  dans  un  entretien  privé,  les 
membres  de  l'Assemblée,  U  n'est  pas  douteux  qu'on  eût 
recueilli,  sur  les  lèvres  du  plus  grand  nombre,  des  assurances 
très  satisfaisantes  pour  l'ordre  matériel  et  l'ordre  social. 
Dans  la  Salle  du  Manège,  l'extrême  gauche  ne  comptait 
pas  150  membres.  Quand  Petion,  le  28  octobre  1789,  avait 
été  porté  à  la  présidence,  il  avait  recueilli  143  voix  :  ce 
chiffre  minime  représentait  à  peu  près  celui  des  hommes 
pervers  ou  décidément  dévoyés  (1).  Mais  beaucoup  de  dé- 

(1)  V.  ^  Moniteur,  t.  I,  p.  519.  Qote. 


216     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA  REVOLUTION 

pûtes,  quoique  très  attachés  au  parti  de  l'ordre,  n'étaient 
nullement  effarouchés  par  le  décret  sur  le  clergé  et,  dans 
le  catholicisme,  même  amendé  par  le  Comité  ecclésiastique, 
découvraient  encore  plus  de  religion  qu'ils  n'en  pratiqueraient 
jamais.  Quelques-uns  déploraient  en  secret  les  usurpations 
sur  le  domaine  ecclésiastique,  mais  par  mollesse  de  croyance 
ou  crainte  du  ridicule,  se  garderaient  bien  de  se  compro- 
mettre pour  des  prêtres.  Plusieurs  étaient  tellement  pénétrés 
des  scandales  de  l'ancien  régime  que,  de  confiance  et  sans 
examen,  ils  suivraient  quiconque  se  proclamerait  réfor- 
mateur. D'autres  enfin  affichaient  un  grand  respect  pour 
Dieu,  pour  l'Evangile;  quand  ils  avaient  parlé  de  la  sorte 
avec  une  piété  voisine  de  l'édification,  ils  se  ravisaient  et 
prenaient  grand  soin  qu'on  séparât  leur  cause  de  celle  des 
fanatiques.  Qu'on  les  pressât  un  peu  et  on  reculait  effrayé; 
car  ces  mêmes  hommes  englobaient  sous  le  nom  de  fana- 
tisme presque  tout  ce  que  la  tradition  des  peuples  avait 
jusque-là  proclamé  sacré. 

Ce  dédaigneux  éclectisme,  cette  foi  inerte  ou  rougissante 
d'elle-même,  ce  sentiment  chrétien,  non  éteint  mais  par- 
tout émasculé,  diminuerait  fort  les  chances  de  la  lutte. 
En  outre  les  rangs  s'étaient  déjà  éclaircis.  Après  le  6  octobre^ 
une  centaine  de  Constituants,  tous  de  la  droite,  avaient 
demandé  des  passeports.  D'autres  s'étaient  déshabitués  de 
venir  ou  s'abstenaient  de  voter.  Un  décret  tout  récent,  du 
3  avril  1790,  avait  même  ordonné  qu'on  imprimât  la  liste 
des   députés   absents. 

Il  n'y  avait  point  de  groupe  catholique,  mais  seulement 
des  catholiques  mêlés  dans  tous  les  groupes  de  la  droite 
ou  du  centre.  Ces  groupes  eux-mêmes  variaient  à  l'infini  : 
il  y  avait  l'extrême  droite,  la  droite,  puis  ces  monarchistes 
constitutionnels  qu'on  désignerait  sous  le  nom  de  monar- 
chiens,  enfin  tous  ces  affamés  d'indépendance  qui  se  rassem- 
blaient au  nombre  de  trois  ou  quatre  et  souvent  finissaient 
par  se  brouiller  entre  eux.  C'est  à  travers  tous  ces  émiet- 


LA  CONSTITUTION  CIVILE   DU   CLERGÉ  217 

tements  qu'il  faudrait  rechercher  les  adversaires  du  projet. 
Quand  on  croirait  les  avoir  découverts,  il  faudrait  les  unir 
pour  une  conduite  commune.  Ici  tous  les  efforts  risqueraient 
d'échouer,  car  la  discipline  était  ce  que  la  droite  de  la  Cons- 
tituante ignorait  le  plus. 

Ceux  que  l'on  convierait  à  combattre  étaient  déjà  lassés 
par  plusieurs  échecs.  Ils  avaient,  dans  les  questions  reh- 
gieuses,  subi  trois  grandes  défaites,  à  propos  des  biens 
ecclésiastiques,  à  propos  du  projet  Ghasset  qui  préjugeait 
en  plusieurs  points  la  Constitution  civile,  enfin  à  propos 
de  la  motion  Gerle.  Une  foi  robuste  eût  recommencé  la 
lutte.  Mais,  de  foi  robuste  il  n'y  en  avait  nulle  part. 

Sous  des  chefs  vigoureux  l'armée  eût  peut-être  repris 
courage.  Mais  où  trouver  ces  chefs? 

Il  y  avait  les  évêques  et,  puisqu'il  s'agissait  de  la  religion, 
il  paraissait  naturel  que  la  direction  leur  appartint.  Plusieurs 
étaient  très  considérables  par  le  rang,  les  qualités  d'esprit, 
l'expérience.  M,  de  Boisgelin,  archevêque  d'Aix,  se  recom- 
mandait par  son  jugement  pondéré,  son  habitude  des  grandes 
affaires;  et  ses  amis  ne  manquaient  pas  de  rappeler  avec 
quel  succès  éclatant  il  avait  jadis  participé  à  l'administra- 
tion de  la  Provence.  Le  nom  de  M.  du  Lau,  archevêque 
d'Arles,  évoquait  le  souvenir  d'un  rôle  prépondérant  dans  les 
Assemblées  du  clergé,  et  bien  qu'un  léger  embarras  de  pro- 
nonciation le  rendit  peu  apte  aux  longs  discours,  on  ne 
laissait  pas  que  de  compter  sur  lui.  En  M.  de  Bonal,  évêque 
de  Clermont,  on  louait  une  piété  sincère,  une  modération 
pleine  de  sagesse,  une  parole  douce,  ferme,  pénétrée  d'onc- 
tion, qui  émouvait  souvent  et  ne  blessait  jamais.  Quoique 
non  revêtu  du  caractère  épiscopal,  l'abbé  de  Montesquiou 
se  rapprochait  des  évêques  par  sa  naissance  et  aussi  par  les 
hautes  fonctions  qu'il  avait  remplies  comme  agent  général 
du  clergé.  Le  trait  dominant  de  sa  nature  était  la  finesse. 
Il  se  montrait  précis  et  simple  en  une  époque  où  domi- 
naient la  diffusion  et  l'enflure.  Au  risque  de  désobhger  ses 


218     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

amis,  il  poussait  jusqu'à  la  coquetterie  les  ménagements 
vis-à-vis  de  ses  adversaires.  Nul  n'était  plus  expert  que  lui 
en  l'art  des  amendements  conciliateurs,  des  combinaisons 
savantes;  et  dans  une  Assemblée  qui  eût  prisé  la  mesure 
plus  encore  que  la  force,  il  eût  tenu  l'une  des  premières  places. 
«  Méfiez-vous  de  ce  petit  serpent,  disait  de  lui  Mirabeau, 
car  il  vous  séduira.  »  —  Cependant  tous  ces  personnages, 
d'esprit  distingué  plutôt  que  supérieur,  semblaient  plus 
faits  pour  s'encadrer  avec  honneur  dans  une  époque  paisible 
que  pour  dominer  des  temps  agités.  Ils  n'avaient  ni  le  génie 
^qui  subjugue,  ni  l'éloquence  qui  entraîne,  ni  la  foi  ardente 
qui  transporte,  ni  l'indomptable  volonté  qui  violente  la 
victoire.  Quand  l'abbé  de  Montesquiou,  correct  et  courtois, 
paraissait  à  la  tribune,  volontiers  on  lui  accordait  la  bien- 
veillance que  méritait  un  prêtre  si  tolérant,  un  si  galant 
homme.  Mais  toutes  ses  habiletés  de  demi-teinte  se  per- 
draient dans  les  grandes  mêlées.  Quant  aux  évoques,  leur 
sort  serait  pire  encore;  car  leur  armure,  trop  pesante  pour 
les  petits  engagements,  n'était  point  assez  fortement  trempée 
pour  les  vraies  batailles.  S'ils  se  mettaient  à  parler,  un 
certain  respect,  fait  d'habitude,  de  bonne  éducation,  d'estime 
pour  des  talents  honorables,  leur  valait  d'abord  le  silence. 
Bientôt,  sous  la  répétition  des  mêmes  formules  vagues, 
onctueuses,  plaintivement  véhémentes,  l'attention  se  lassait. 
Ces  prélats  avaient  contre  eux  leur  grandeur  même.  Ils  ne 
parvenaient  pas  à  se  défaire  de  leur  aspect  décoratif.  Habi- 
tués à  parler  sans  contradicteurs,  ils  étaient  surpris  par 
l'inattention,  déconcertés  par  les  murmures,  cachaient  sous 
l'orgueil  blessé  ce  qui  n'était  souvent  que  timidité  ou 
embarras,  et  à  un  langage  peu  politique  ils  ajoutaient  des 
froissements  ou  des  retraites  plus  impolitiques  encore. 
Ainsi  s'étaient  montrés  jusqu'ici  les  évêques.  Au-dessous 
d'eux  s'agitait  tout  le  peuple  ecclésiastique,  c'est-à-dire 
les  200  curés,  membres  de  l'Assemblée.  Mais  les  uns,  déjà 
gagnés  par  les  nouveautés,  ne  cherchaient  que  l'avancement 


LA  CONSTITUTION   CIVILE   DU   CLERGE  219 

de  leur  fortune;  les  autres,  quoique  d'orthodoxie  intacte, 
se  sentaient  trop  séparés  des  prélats  pour  faire  masse 
autour  d'eux.  Sous  les  dédains  réitérés  en  haut,  sous  les 
jalousies  accumulées  en  bas,  la  solidarité  avait  péri;  et 
parmi  ces  prêtres  même  fidèles,  plusieurs,  sans  se  l'avouer 
à  eux-mêmes,  trouveraient,  dans  la  défaite  de  leurs  chefs, 
un  allégement  à  l'humiliation  de  leur  foi. 

Un  homme  dans  l'ordre  eclésiastique  semblait  pourtant 
un  champion  pour  le  grand  combat.  On  a  vu  l'abbé  Maury 
se  portant  à  la  défense  des  biens  du  clergé.  Combien  ici  la 
cause  ne  serait-elle  pas  plus  digne  de  l'inspirer!  Une  année 
de  débats  parlementaires  avait  assoupli  son  talent  qui  était 
alors  en  toute  sa  maturité.  Une  merveilleuse  faculté  de 
s'assimiler  toutes  choses  lui  permettait  d'être  prêt  à  toute 
heure  et  presque  sur  tous  les  sujets.  D'intelligence  prompte, 
de  présence  d'esprit  admirable,  il  excellait  dans  l'impro- 
visation, et  cela  en  un  temps  où  l'on  ne  connaissait  guère 
que  les  harangues  écrites.  Quoique  composés  sur  quelques 
notes,  ses  discours  se  déroulaient  en  un  ordre  méthodique, 
avec  une  abondance  d'arguments  qui  surprenait  à  la  fois 
ses  adversaires  et  ses  amis.  Gomme  tous  les  hommes  de 
tribune,  il  était  d'érudition  point  toujours  sûre,  mais  les 
contours  en  général  étaient  exacts,  et  l'habile  groupement  des 
faits  rendait  malaisée  la  réfutation.  Il  avait  la  clarté,  le 
mouvement,  l'à-propos  surtout.  Sous  les  interruptions  il 
rebondissait  loin  de  se  troubler,  et  ses  ripostes  se  précipi- 
taient, tantôt  légères  comme  un  trait,  tantôt  lourdes  comme 
une  massue.  Dès  cette  époque  il  avait  ses  admirateurs  :  tel 
Marmontel  qui  lui  rendit  le  plus  magnifique  hommage  (1); 
tel  Vergniaud  qui,  l'ayant  entendu  dans  l'une  des  tribunes 
de  l'Assemblée,  le  jugea  de  «  rare  talent  ».  Du  milieu  de  ses 
amis  de  la  droite,  il  se  détachait  avec  un  aspect  singulier, 
démocrate  d'allures,  ignorant  du  tact  mondain,  et  en  pér- 
il) Mabmontkl,  Mémoires,  t.  IV,  p.  242. 


220     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   REVOLUTION 

pétuel  contraste  avec  ceux  qu'il  défendait.  Fils  d'un  cor- 
donnier du  Gomtat-Venaissin,  il  n'avait  appris  dans  les 
salons  où  sa  vanité  aimait  à  se  produire  qu'une  politesse 
de  surface,  et  quand  il  s'oubliait  —  ce  qui  arrivait  souvent 
—  il  montrait  à  nu  sans  vergogne  toutes  les  brutalités  de 
son  origine,  toutes  les  ardeurs  de  son  pays.  Cette  apparence 
vulgaire  qui  nuisait  à  son  autorité  ne  laissait  pas  que  d'ajou- 
ter au  relief  de  sa  physionomie.  La  tribune  lui  appartenait; 
il  s'y  mouvait  avec  une  aisance  osée,  s'y  étalait  avec  sa 
carrure  puissante  de  plébéien  parvenu;  et  comme  un  jour 
u"n  de  ses  collègues  essaierait  de  s'y  substituer  à  lui,  on  le 
verrait  l'en  écarter  par  un  geste  de  pugilat.  «  J'ai  entendu, 
a  écrit  Montlosier,  les  craquements  de  la  tribune  (1).  »  Il 
y  avait  en  cet  homme  du  peuple  tout  frotté  de  littérature, 
tout  pétri  d'éloquence,  une  sorte  de  courage  fait  de  vigueur 
physique  et  de  sang-froid,  d'humeur  allègre  et  d'insolence. 
Armé  de  ce  courage,  il  pratiquait  cette  défense  agressive 
qui  commence  par  provoquer,  et  c'est  avec  ostentation 
qu'il  bravait  l'impopularité.  Au  dehors,  ce  même  courage 
le  soutenait  contre  ceux  qui  plus  d'une  fois  l'assaillirent;  car 
les  journaux  l'avaient  désigné  à  la  haine  par  des  insultes 
sans  nom.  Quand,  au  sortir  de  l'Assemblée,  des  groupes 
hostiles  l'enserraient,  il  ne  s'émouvait  guère;  mais  tantôt 
d'une  saillie  osée  et  cynique,  tantôt  d'un  grand  déploiement 
de  muscles,  il  déconcertait  ses  agresseurs;  au  besoin  il  les 
saisissait  au  collet  et  les  conduisait  lui-même  jusqu'au 
district.  La  foule  riait,  s'écartait  et  pardonnait  à  ce  prêtre 
d'être  prêtre,  tant  il  le  paraissait  peu!  Non,  par  les  appa- 
rences il  ne  l'était  guère.  Par  les  réalités,  l'était-il  davan- 
tage? —  Ici  se  montrait  la  faiblesse  de  cet  homme  fort.  Tout 
enfant,  en  son  échoppe  de  Valréas,  il  avait  rêvé  grandeurs. 
Malgré  l'envahissement  du  privilège,  l'Eglise  demeurait, 
entre  toutes  les  carrières,  celle  où  l'on  pouvait  le  mieux  se 

(1)  Montlosier,  Mémoires,  t.  I,  p.  54. 


LA   CONSTITUTION   CIVILE   DU   CLERGE  221 

passer  de  naissance.  Il  s'y  était  jeté,  s'était  poussé  par 
mérite,  par  travail,  par  intrigue,  avait  prêché  devant  les 
grands,  devant  le  roi,  avait  cueilli  des  couronnes  acadé- 
miques, avait  franchi  l'Académie  elle-même,  avait  obtenu 
une  abbaye,  puis  encore  un  prieuré.  Ainsi  avait-il  apparu 
à  l'Assemblée,  prêtre  qui  s'était  fait  prêtre  pour  grandir, 
non  pour  être  prêtre.  Rien  n'était  venu  détruire  cette 
impression  ou  l'atténuer.  Il  n'y  avait  ni  gravité  dans  ses 
mœurs,  ni  grande  dignité  dans  sa  tenue,  ni  austérité  dans 
ses  entretiens.  Ce  qu'il  eût,  malgré  tout,  regagné  de  crédit 
à  force  de  talent,  il  le  perdait  par  incartades.  L'empire  de 
l'éloquence  se  mesure  moins  aux  paroles  qui  se  prononcent 
qu'à  l'accent  qui  les  dicte,  et  quand  la  cause  est  celle  de  Dieu, 
nul  artifice  de  l'esprit  ne  remplace  l'élan  de  la  foi.  Où  il 
eût  fallu  un  apôtre  de  l'Evangile,  on  trouvait  un  condottiere 
de  l'ordre  ecclésiastique.  Le  condottiere  était  jouteur  sans 
égal,  d'incomparable  souplesse  pour  porter  ou  parer  les 
coups.  Mais,  comme  aucun  véhément  amour  ne  l'absor- 
berait, ni  celui  de  Dieu,  ni  celui  de  l'Eglise,  ni  celui  de  son 
pays,  il  ne  serait  jamais  que  le  premier  parmi  les  hommes 
secondaires.  Credidi,  propter  quod  locutus  sum,  a  dit  le 
psalmiste;  j'ai  cru,  c'est  pourquoi  j'ai  parlé.  Jamais  de  la 
poitrine  de  Maury  ne  jaillirait  ce  cri,  et  c'est  pourquoi  ja- 
mais non  plus  il  ne  serait  vraiment  grand. 

Trouverait-on  parmi  les  laïcs  ce  chef  que  vainement  on 
eût  cherché  dans  le  clergé?  Dans  la  droite,  on  eût  rencontré 
un  assez  grand  nombre  d'hommes  distingués.  En  gens  du 
monde,  ils  étaient  plus  versés  dans  l'art  de  la  conversation 
qu'exercés  dans  la  parole  publique.  Leurs  discours,  presque 
toujours  écrits,  point  toujours  composés  par  eux,  servaient 
à  peu  de  chose,  hormis  à  leur  vanité.  En  un  débat  dont 
l'Eglise  était  l'enjeu,  ils  auraient  de  bonnes  raisons  de  ré- 
cuser le  premier  rôle.  Les  plus  pieux  d'entre  eux  étaient  des 
jansénistes,  ou  bien  encore  des  hommes  étranges,  comme  ce 
Montlosier  qui,  suivant  ses  propres  expressions  «  allait  à  la 


222     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

tribune  de  colère  et  d'impatience  (1)  »  et  tirerait  parfois  de 
son  cœur  des  accents  superbes,  mais  en  des  harangues  d'un 
décousu  qui  confond.  Un  seul  homme  supérieur,  Gazalès, 
émergeait  du  milieu  de  ses  collègues.  Il  y  avait  en  sa  manière 
une  véhémence  simple  et  naturelle,  une  spontanéité  vive 
qui  n'excluait  pas  l'habileté,  un  accent  sincère  qui  allait 
droit  à  l'âme,  une  belle  indignation  contre  l'injustice,  un 
grand  respect  de  la  vérité  et  de  l'honneur.  Son  talent  se  coU' 
ronnait  de  désintéressement  et  de  loyauté.  Mais,  nouveau 
dans  les  affaires,  simple  officier  de  cavalerie  jeté  subitement 
■"dans  la  politique,  en  outre  de  petite  naissance,  il  semblait 

—  surtout  en  une  assemblée  qui  répugnait  à  toute  discipline 

—  fait  pour  combattre  avec  éclat  en  partisan,  non  pour 
commander.  De  savoir  très  nouvellement  acquis,  il  n'avait 
point  la  compétence.  Puis  ses  goûts,  sa  vie  un  peu  dissipée 
lui  interdisaient,  en  un  débat  d'ordre  religieux,  une  inter- 
vention trop  dominante.  Il  pourrait  être  un  allié  utile,  sin- 
cère, éloquent.  Il  ne  serait  rien  de  plus. 


VI 


La  discussion  générale  s'ouvrit  le  29  mai,  avec  un  grand 
aspect  d'ampleur  et  au  milieu  d'une  affluence  qui  bientôt 
se  lasserait.  Le  plus  considérable  parmi  les  membres  du  clergé 
M.  de  Boisgelin,  archevêque  d'Aix,  parut  le  premier  à  la 
tribune.  Son  langage  avait  été  concerté  sans  doute  avec 
celui  de  ses  collègues  —  car  l'évêque  de  Clermont  parlerait 
comme  lui  et  de  même  l'archevêque  d'Arles,  qui  d'ailleurs 
ne  prononcerait  que  quelques  mots.  —  Avec  une  gravité 
proportionnée  à  la  cause,  avec  une  modération  très  poli- 

(1)  MONTLOSrBB,  Mémoires,  t.  I,  p.  235. 


LA   CONSTITUTION   CIVILE   DU   CLERGE  223 

tique,  M.  de  Boisgelin  convint  de  l'opportunité  des  réformes. 
«  Si  le  comité  ecclésiastique,  dit-il  avec  une  pointe  d'ironie, 
veut  ramener  l'Eglise  à  sa  pureté  primitive,  ce  ne  sont  pas 
les  évêques,  successeurs  des  apôtres,  qui  pourront  contredire 
à  de  telles  pensées.  »  Puis  il  continua  en  ces  termes  :  a  A  ceux 
qui  nous  font  souvenir  de  nos  devoirs  nous  sommes  fondés 
à  rappeler  nos  droits,  »  Partant  de  là,  il  établit  les  préro- 
gatives de  l'autorité  spirituelle,  et  avec  beaucoup  d'énergie 
quoique  au  milieu  d'un  premier  bruit  de  murmures,  nia  la 
compétence  de  l'Assemblée  pour  changer  la  discipline  ecclé- 
siastique. Entre  les  nouveautés  du  projet,  il  dénonça  surtout 
le  bouleversement  des  juridictions  diocésaines.  En  quoi  son 
discours  manqua  peut-être  d'à-propos;  car,  en  paraissant 
remarquer  presque  exclusivement  les  atteintes  portées  aux 
circonscriptions  épiscopales,  il  semblait  plaider  la  cause 
personnelle  de  ses  collègues  plutôt  que  celle  de  l'Eglise  elle- 
même;  en  outre  il  reléguait,  avait  l'air  de  reléguer  au  second 
plan  des  hardiesses  bien  plus  grandes  :  tel  était  l'établisse- 
ment du  système  électif  pour  les  ministres  du  culte,  telle 
était  la  négation  du  droit  pontifical  en  matière  d'institu- 
tion canonique.  L'archevêque  d'Aix  conclut  en  réclamant 
que  l'Eglise  gallicane  fût  constituée  en  concile  national  : 
«  Dans  le  cas,  ajouta-t-il,  où  cette  proposition  serait  re-^ 
poussée,  nous  déclarons  ne  pas  pouvoir  participer  aux 
débats.  » 

Le  projet  du  comité  eut  quatre  sortes  d'apologistes  :  les 
légistes,  jaloux  de  défendre  l'œuvre  marquée  de  leur  estam- 
pille; les  jansénistes,  ravis  de  Rome  abaissée;  les  prêtres, 
déserteurs  de  l'ancienne  Eglise  et  impatients  de  prendre 
date  dans  l'ordre  nouveau;  enfin  les  hommes  d'extrême 
gauche,  attentifs  à  pousser,  par  la  réforme  religieuse,  la 
réforme  politique. 

Les  légistes  parlèrent  les  premiers.  Treilhard  fut  leur 
organe.  Nous  le  retrouverons  dans  toutes  les  affaires  reli- 
gieuses, toujours  préparant  à  l'Eglise  des  chaînes.  Dès  qu'il 


224     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

se  leva,  les  tribunes  l'acclamèrent,  comme  par  consécration 
anticipée  de  tout  ce  qu'il  allait  dire.  Il  traça  une  peinture, 
hélas!  facile,  des  abus  passés.  Puis  il  marqua  tout  ce  que  le 
projet  supprimait,  tout  ce  qu'il  établissait.  A  l'inverse  de 
l'archevêque  d'Aix,  il  mit  en  relief  le  système  électif  intro- 
duit dans  l'Eglise.  Loin  de  s'embarrasser  de  cette  innova- 
tion extraordinaire,  il  paya  d'audace  :  «  Ce  chapitre,  dit-il, 
ne  saurait  être  attaqué.  N'est-il  pas  évident  que  la  voie  des 
élections  assurera  à  l'Eglise  les  pasteurs  qui  conviendront 
le  mieux  aux  fonctions  ecclésiastiques?  »  Ayant  énuméré 
"les  réformes,  Treilhard,  avec  la  même  assurance  péremp- 
toire,  proclama  le  droit  de  l'Assemblée  à  les  accomplir  :  «  Je 
vais  essayer,  dit-il,  de  poser  les  limites  de  l'autorité  tempo- 
relle et  spirituelle.  »  Où  l'on  attendait  une  discussion,  on 
n'eut  guère  qu'une  série  d'affirmations  :  «  La  juridiction 
spirituelle,  déclara  Treilhard,  n'embrasse  que  la  foi  et  le 
dogme.  »  De  là  cette  conclusion  que  «  tout  ce  qui  relevait  de 
la  discipline  appartenait  à  l'autorité  temporelle  ».  Le  dis- 
cours se  continua  par  cette  maxime  tranchante  qui  pouvait 
servir  de  devise  à  tous  les  despotismes  :  «  Quand  le  souverain 
croit  une  réforme  nécessaire,  nul  ne  peut  s'y  opposer.  » 
Avant  de  finir,  Treilhard  esquissa  le  tableau  de  l'Eglise  nou- 
velle :  «  Vous  serez  vraiment,  dit-il  à  ses  collègues,  les  chré- 
tiens de  l'Evangile.  »  Il  traita  de  chimériques  toutes  les 
appréhensions,  se  porta  garant  de  l'adhésion  des  prêtres 
français,  annonça  qu'en  matière  religieuse  tous  les  bons 
citoyens  n'avaient  qu'un  cœur  et  qu'une  âme.  Il  descendit 
de  la  tribune,  salué  d'applaudissements  enthousiastes,  et 
comme  déjà  maître  de  l'Assemblée  et  de  sa  cause.  De  plu- 
sieurs côtés  on  demanda  l'impression  du  discours  qui  fut 
votée  d'acclamation.  «  Le  discours  de  Treilhard  fut  sublime  », 
écrivait  le  lendemain  le  Journal  des  Débats  et  décrets. 

Les  jansénistes  attendaient  depuis  un  siècle  leur  revan- 
che. Camus  fut  l'organe  de  leurs  rancunes.  Il  parla  deux  fois. 
On  a  déjà  nommé  cet  ancien  avocat  du  clergé,  intègre,  do 


LA   CONSTITUTION   CIVILE   DU   CLERGÉ  225 

science  très  réelle,  outre  cela  vertueux,  mais  d'une  vertu 
acre  à  faire  regretter  le  vice.  Vengeur  de  ceux  que,  dans  sa 
jeunesse,  il  avait  vus  persécutés,  il  ne  poursuivait  dans  les 
décrets  nouveaux  que  la  confusion  de  la  papauté;  et, 
dans  son  ardeur  à  dépouiller  Rome  il  était  prêt  à  jeter  en 
pâture  à  la  puissance  séculière  tout  ce  qu'il  ravissait  à 
l'autorité  sacrée.  De  ses  discours  faits  plutôt  pour  un  concile 
que  pour  une  assemblée  politique,  ces  mots  incroyables  se 
détachèrent  :  a  Nous  sommes  une  Convention  nationale; 
nous  avons  assurément  le  pouvoir  de  changer  la  religion, 
mais  nous  ne  le  ferons  pas.  » 

Cependant  dans  l'Assemblée,  au  milieu  des  curés  fidèles, 
d'autres  prêtres  s'agitaient,  tout  pénétrés  d'importance, 
tout  enfiévrés  de  convoitise.  Du  29  mai  au  1"  juin,  la  dis- 
cussion générale,  fermée  une  première  fois,  puis  rouverte, 
fournit  l' occasion  d'en  entendre  plusieurs.  Les  principaux 
fiu-ent  Gouttes,  futur  cvêque  de  Saône-et-Loire,  Gobel, 
futur  évêque  de  Paris,  Massieu,  futur  évêque  de  l'Oise, 
Dumouchel,  futur  évêque  du  Gard,  Jallet  futur  évêque  des 
Deux-Sèvres,  mais  qui  refuserait  la  mitre  et  peu  après  mourrait. 
Les  perspectives  ambitieuses  ne  les  absorbaient  point  tel- 
lement qu'un  peu  de  perplexité  ne  troublât  leur  défection. 
L'intérêt  de  leiu'S  discours  résida,  non  dans  leurs  arguments, 
médiocres  ou  déjà  répétés,  mais  dans  tout  ce  que  leurs  dé- 
clarations trahirent  d'arrière-pensées.  En  adhérant  aux 
décrets,  on  les  vit,  pour  s'amnistier  aux  yeux  des  autres, 
pour  s'absoudre  à  leurs  propres  yeux,  se  répandre  en  pro- 
testations d'amour  pour  l'Eghse,  promettre,  s'il  le  fallait, 
de  verser  leur  sang  pour  elle.  Ainsi  parla  l'abbé  Gouttes, 
l'abbé  Massieu,  et  au  côté  gauche,  plusieurs  ecclésiastiques 
se  levèrent  en  signe  d'assentiment.  Le  langage  de  Gobel, 
appuyé  par  l'abbé  Dumouchel,  fut  plus  suggestif  encore. 
En  cette  âme  timide,  craintive  à  la  fois  des  hommes  et  de 
Dieu,  se  débattaient  les  convoitises  et  les  remords.  Il  adhéra 
au   projet   dont  il  proclama  la  sagesse,  mais  avec  le  vœu 

15 


226     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

que  le  roi  suivît  pour  l'exécution  les  formes  canoniques. 

A  l'extrême-gauche  le  débat  importait  peu.  Il  n'aurait 
de  valeur  qu'à  titre  de  répercussion,  et  par  son  influence  sur 
la  Révolution  grandissante.  Un  seul  homme  se  leva,  qui  était 
alors  dédaigné  de  la  plupart,  redouté  seulement  d'un  petit 
nombre  :  ce  fut  Robespierre,  Son  discours  âpre,  tranchant, 
tout  pétri  d'envie,  passait  le  niveau  sur  tout  ce  qui  émer- 
geait. Il  demanda  qu'on  supprimât  les  cardinaux,  qu'on 
supprimât  les  archevêques,  qu'on  égalisât  les  traitements. 
^Puis,  insinuant  ce  qu'il  n'osait  dire,  à  la  fois  timide  d'ac- 
cent et  audacieux  de  pensée,  il  fit  valoir  la  convenance  de 
rattacher  plus  étroitement  les  ministres  du  culte  à  la  société 
civile.  Quel  serait  ce  lien  nouveau?  Robespierre  voulait 
parler  du  mariage  des  prêtres.  Il  ne  finit  pas.  Sa  motion,  à 
peine  devinée,  se  perdit  dans  une  formidable  montée  de 
murmures.  Et  cette  interruption  violente  qui  laissa  le  dis- 
cours inachevé  marqua  tout  ensemble  ce  que  l'Assembléee 
gardait  de  scrupules,  ce  que  Robespierre,  à  ce  début  de  sa 
carrière,  inspirait  de  méprisante  répulsion. 

Le  1«'  juin  on  aborda  la  discussion  des  articles.  Jamais 
débat  ne  fut  plus  inférieur  à  la  grandeur  du  sujet.  Les  évê- 
ques  avaient  annoncé  par  la  bouche  de  M.  de  Boisgelin  que, 
si  la  motion  d'un  concile  national  était  écartée,  ils  se  fixe- 
raient dans  l'abstention.  En  cet  effacement,  le  poids  de  la 
défense  retomba  sur  quelques  ecclésiastiques  du  second 
ordre  :  l'abbé  Jacquemart,  l'abbé  Goulard,  l'abbé  Grandin, 
l'abbé  Leclerc.  C'étaient  des  prêtres  respectables,  nullement 
hostiles  à  l'ordre  nouveau,  très  convaincus  des  abus,  très 
désireux  d'y  remédier  et  qui,  l'année  précédente,  dans  la 
chambre  du  clergé,  avaient  acclamé  Target  venant  leur 
tendre  la  main  «  au  nom  du  Dieu  de  paix  ».  Avec  bon  sens  et 
logique,  ils  signalèrent  les  imprudences,  dénoncèrent  les 
dangers,  essayèrent  d'amender  le  projet  jusqu'à  le  rendre 
moins  inacceptable.  —  Mais  dans  l'Assemblée  les  membres 
du  Comité  dominaient  en  maîtres.  Ils  avaient  des  auxiliaires 


LA   CONSTITUTION   CIVILE   DU   CLERGÉ  22Y 

plus  intransigeants  qu'eux-mêmes  :  c'était  Camus,  qui  plus 
d'une  fois,  reprit  la  parole  :  c'était  Barnave,  calviniste  de 
naissance  et  en  qui  bouillonnaient  les  rancunes  de  ses  core- 
ligionnaires. —  A  l'empressement  des  premiers  jours  avait 
succédé  une  indifférence  morne.  Peu  de  députés  sur  les  banc^; 
peu  de  monde  dans  les  tribunes  :  des  textes  mal  lus,  à  peine 
compris,  votés  au  milieu  de  brèves  et  ternes  paroles  :  un 
ordre  du  jour  surchargé  par  les  affaires  financières,  judi- 
ciaires, militaires,  et  de  là  une  grande  ardeur  à  abréger  : 
l'Eglise  de  France,  renouvelée  comme  au  pied  levé,  avec  une 
hâte  à  la  fois  cavalière  et  excédée.  Ce  que  l'impatience 
parlementaire  accordait  de  temps  à  la  Constitution  du  clergé 
se  trouvait  raccourci  par  toutes  sortes  de  diversions.  Le 
3  juin,  l'Assemblée  n'eut  pas  de  séance  :  c'était,  à  l'occasion 
de  la  Fête-Dieu,  procession  à  Saint-Germain-l'Auxerrois. 
Huit  jours  plus  tard,  nouveau  congé,  cette  fois  pour  la  pro- 
cession, dite  de  VOdave.  Derechef  entre  le  vote  de  la  veille 
et  celui  du  lendemain,  les  représentants  parcoururent  dévote- 
ment les  rues,  allongés  en  file  derrière  le  dais.  Pendant  ce 
temps,  au  Palais-Royal,  et  jusqu'aux  portes  de  la  salle  du  ma- 
nège^  des  pamphlets,  des  caricatures  immondes  se  distri- 
buaient impunément  contre  le  clergé.  Toutes  sortes  d'a- 
dresses arrivaient,  celles  des  villes  qui  soumissionnaient  pour 
l'acquisition  de  biens  nationaux,  celles  des  chanoines  qui 
protestaient  contre  leur  suppression,  celles  des  gens  d'Eglise 
privés  de  leurs  ressources  par  les  diminutions  du  culte  et 
clamant  leur  misère.  Sur  ces  entrefaites,  le  11  juin,  la  mort 
de  Franklin,  annoncée  par  Mirabeau,  fournit  un  nouveau 
sujet  de  harangues  supplémentaires,  et  un  deuil  de  trois 
jours  fut  ordonné.  Cependant  les  évêques,  décidés  à  garder 
le  silence  dans  l'Assemblée,  tentaient,  sans  beaucoup  d'es- 
poir, quelques  démarches  pour  conjurer  les  prochains  dan- 
gers. Ils  agissaient  à  la  fois  auprès  du  nonce  pour  que  le 
pape  se  montrât  conciliant  auprès  du  gouvernement  pour 
que  celui-ci,  s'il  en  était  temps  encore,  essayât  de  modérer 


228     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   REVOLUTION 

un  pou  le  Comité.  Mais  dans  l'épiscopat  l'unanimité  régnait- 
elle?  On  en  put  douter  en  lisant  le  15  juin  une  lettre  pastorale 
de  l'évêque  d'Angers  qui,  tout  débordant  de  satisfaction, 
invitait  ses  ouailles  à  remercier  l'Assemblée  pour  les  bien- 
faits qu'elle  accumulait  sur  la  France. 

Si  ternes,  si  écourtés  que  fussent  les  débats,  trois  dis- 
cussions ranimèrent  un  peu  l'attention  engourdie.  —  Les 
dispositions  sur  la  primauté  romaine  réveillèrent  quelques 
scrupules  de  foi.  —  Les  articles  qui  établissaient  le  régime 
«électif  provoquèrent  une  certaine  révolte  du  bon  sens.  — 
Enfin,  à  propos  de  la  délibération  sur  les  salaires,  se  mani- 
festa chez  les  curés  l'arrière-regret  de  la  propriété  territo- 
riale perdue. 

On  a  dit  comment  le  comité  ecclésiastique  avait,  par  son 
projet,  banni,  paru  bannir  le  pape  de  l'Eglise  de  France. 
L'article  4  du  titre  premier  interdisait  à  toute  église,  à  toute 
paroisse,  à  tout  citoyen  de  reconnaître  l'autorité  d'un  mé- 
tropolitain établi  à  l'étranger  ou  celle  de  ses  délégués  rési- 
dant en  France  ou  ailleurs.  Par  ces  paroles  ambiguës, 
qu'avait  voulu  dire  le  Comité?  Sûrement  il  avait  entendu 
proscrire  la  juridiction  des  évêques  belges  ou  allemands  qui 
s'exerçait  sur  certaines  portions  des  Flandres,  sur  certains 
territoires  de  Lorraine  ou  d'Alsace.  Mais  qui  s'inquiétait 
des  évêques  de  Tournay,  d'Ypres  ou  de  Spire?  Un  seul  nom 
se  fixait  sur  toutes  les  lèvres,  celui  du  pape.  Avec  une  fougue 
véhémente,  d'Espreménil  s'appliqua  à  dissiper  l'équivo- 
que :  «  Je  demande,  s'écria-t-il,  si  le  souverain  pontife  est 
renfermé  dans  cet  anathème.  »  D'Espreménil  appartenait 
à  l'extrême  droite,  et  sa  protestation  n'avait  rien  qui  surprît. 
La  curiosité  s'éveilla  quand  des  bancs  de  la  gauche  l'abbé 
Grégoire  se  leva  et  demanda  que  la  proposition  ne  fût  votée 
[  que  sans  préjudice  des  droits  du  Saint-Père.  Il  l'emporta,  et 
une  disposition  additionnelle,  acceptée  d'ailleurs  par  la 
commission,  affirma  «  l'unité  de  foi  et  de  communion  avec 
le  chef  visible  de  l'Eglise  ».  On  aurait  eu  tort  d'exagérer  le 


LA   CONSTITUTION  CIVILE   DU   CLERGE  229 

petit  succès.  La  rédaction  remaniée  consacrait  la  recon- 
naissance d'une  simple  primauté  d'honneur.  Il  n'y  fallait 
voir  rien  de  plus;  car,  à  quelques  jours  de  là,  l'Assemblée 
adhérerait  au  projet  du  comité  qui  refusait  l'institution 
canonique  au  pape  et  la  remettait  au  métropolitain. 

Quand,  le  9  juin,  les  députés  abordèrent  le  mode  de  pour- 
voir aux  offices  ecclésiastiques,  on  put  pareillement  saisir, 
en  bien  des  esprits,  des  doutes,  des  objections,  des  flotte- 
ments. L'abbé  Jacquemart  montra  avec  une  précision  re- 
marquable le  péril  de  transporter  de  toutes  pièces  dans 
l'ordre  religieux  le  système  électoral  politique.  Puis  il  de- 
manda que  les  évêques  fussent  élus  par  le  clergé  du  dépar- 
tement réuni  en  synode  et  auquel  on  pourrait  joindre  les 
membres  de  l'assemblée  administrative.  Ce  discours,  simple, 
sensé,  modeste,  fut  écouté  au  milieu  d'un  silence  universel 
et  ponctué  de  chaudes  approbations.  Par  un  témoignage 
accordé  bien  rarement  à  la  minorité,  l'impression  en  fut 
votée.  L'amendement  recueillit  aussitôt  de  notables  adhé- 
sions, celles  de  Goupil  de  Préfeln,  de  Garât  l'aîné,  de  Mar- 
tineau  lui-même  qui,  en  son  nom  personnel  et  sous  réserve 
des  sentiments  du  Comité,  déclara  l'approuver.  Deux  fois  on 
demanda  que  les  débats  fussent  fermés;  deux  fois  l'Assem- 
blée, si  expéditive  à  l'ordinaire,  décida  qu'ils  continueraient. 
Plusieurs  autres  amendements  furent  déposés,  soit  pour 
exclure  du  corps  électoral  les  non-catholiques,  soit  pour  y 
adjoindre  les  membres  du  clergé.  Pour  rallier  les  suffrages 
indécis,  il  fallut  l'intervention  de  Le  Chapelier,  celle  de  Bar- 
nave  lui-même,  et  ce  n'est  qu'après  deux  heures  de  discus- 
sion confuse  que  le  projet  de  la  commission  fut  adopté.  — 
Il  ne  le  fut  ni  sans  arrière-pensées  ni  sans  regrets;  car  six 
jours  plus  tard,  à  propos  de  l'élection  des  curés,  le  débat 
recommença.  Derechef  l'abbé  Jacquemart,  soutenu  par  un 
autre  prêtre,  l'abbé  Grandin,  prit  la  parole.  En  une  vive 
peinture  il  retraça  les  dangers  des  élections  curiales,  les  in- 
trigues des  vicaires  jeunes  et  ambitieux,  transformés  en 


230     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

solliciteurs  de  suffrages  auprès  des  châtelains,  des  riches 
fermiers,  des  paysans  eux-mêmes  :  «  Pour  réussir,  poursuivit- 
il,  il  faudra  visiter  les  châteaux  et  les  cabanes,  assister  aux 
noces  et  aux  banquets,  être  bon  compagnon,  agréable  con- 
vive, caresser  celui-ci,  donner  de  l'argent  à  celui-là.  La  popu- 
larité suppléera  aux  vertus,  et  les  prêtres,  stricts  observa- 
teurs de  leurs  devoirs,  seront  condamnés  à  vieillir  dans  les 
emplois  subalternes.  »  v  Le  sacerdoce,  ajouta  avec  gravité 
l'abbé  Jacquemart,  deviendra  en  moins  d'un  demi-siècle  le 
pire  de  tous  les  Etats.  »  Il  conclut  en  demandant  le  reorutc- 
*ment  par  la  voie  du  concours.  —  Une  animation  inaccou- 
tumée suivit  ces  paroles.  Comme  pour  l'élection  des  évêques, 
divers  amendements  s'entre-croisèrent.  Les  uns  sollicitèrent 
la  nomination  par  l'évêque,  comme  l'avait  voulu  dans  le 
projet  primitif  Durand  de  Maillane;  les  autres  proposèrent 
l'adjonction  au  corps  électoral,  soit  de  l'évêque  et  des  mem- 
bres de  son  conseil,  soit  du  clergé  du  district.  Longtemps  la 
discussion  se  poursuivit,  et  il  semble  que  si  la  rédaction  du 
comité  triompha,  ce  fut  bien  moins  par  complète  adhésion 
des  esprits  que  par  embarras  de  s'accorder  sur  les  amende- 
ments. 

Les  curés  enviaient  les  grandes  propriétés  abbatiales  et 
volontiers  les  tenaient  pour  inutiles  et  nuisibles.  Combien 
ne  jugeaient-ils  pas  différemment  les  biens  attachés  aux 
cures!  D'abord  c'était  leur  bien.  Puis  ces  biens,  en  général 
d'étendue  modeste,  n'éveillaient  pas  les  convoitises.  Par  la 
possession  de  la  terre,  ils  vivaient  en  communauté  d'intérêt 
avec  le  paysan.  Enfin,  paysans  eux-mêmes  pour  la  plupart, 
ils  appréciaient,  au-dessus  de  toute  richesse,  celle  du  sol. 
Qu'en  frappant  les  grands,  on  épargnât  les  petits,  tel 
était  leur  désir  :  les  petits,  c'étaient  eux.  Le  jour  où  avait 
été  discutée  la  motion  Chasset,  l'abbé  Grégoire  avait  plaidé 
pour  ses  confrères  et  demandé  que  la  dotation  des  curés 
fût  constituée  en  biens  fonds.  Le  Comité  ecclésiastique 
avait  recueilli  quelque  chose  de  ce  vœu,  et  le  projet  Marti- 


LA   CONSTITUTION  CIVILE  DU   CLERGE  231 

neau  avait  admis  que,  jusqu'à  concurrence  du  quart,  les 
revenus  des  curés  pussent  consister  en  immeubles.  Cepen- 
dant l'Assemblée  avait  proclamé,  à  titre  de  principe, 
l'inaptitude  du  clergé  à  toute  propriété  territoriale,  et  cette 
volonté,  très  formelle,  rendait  peu  probable  un  remanie- 
ment du  projet.  Le  17  juin,  les  curés  défendirent,  pour  la 
dernière  fois,  la  cause,  non  de  la  propriété  ecclésiastique, 
mais  de  leur  petite  propriété  qu'ils  aspiraient,  par  voie 
d'exception,  à  maintenir.  Assez  habilement  ils  choisirent 
pour  avocat  l'abbé  Gouttes,  membre  du  Comité  ecclésias- 
tique, très  influent  dans  l'Assemblée,  et  acquis  d'ailleurs  à 
la  Constitution  civile.  Gouttes  répéta,  quoique  avec  moins 
d'ampleur,  c[uelques-uns  des  arguments  développés  naguère 
par  l'abbé  Grégoire.  Le  discours  ne  laissa  pas  que  de  rencon- 
trer faveur.  Quand  on  alla  aux  voix,  deux  épreuves  furent 
déclarées  douteuses,  et  la  décision  fut  remise  à  la  séance 
suivante.  Le  lendemain  18  juin,  Martineau,  au  nom  du  Co- 
mité, proposa  une  rédaction  transactionnelle  qui  permettait 
d'accorder  aux  curés  une  contenance  maximum  d'un  arpent. 
La  prétention,  à  force  d'être  humble,  avait  chance  d'être 
adoptée.  L'Assemblée  tint  bon  et,  avec  une  logique  qui  ne 
comportait  pas  d'exception,  passa  sur  tous  le  niveau  du 
Balaire.  Beaucoup  de  curés,  même  parmi  les  plus  novateurs, 
murmurèrent.  Si  petit  que  fût  le  morceau  de  terre,  ils  en 
auraient  voulu  un.  Le  salaire  les  charmait  par  son  chiffre 
qui,  surtout  pour  l'époque,  n'était  pas  méprisable;  mais, 
même  garanti  par  de  solennelles  promesses,  il  ne  les 
consolait  pas  du  sol  qui  donne  chaque  année  sa  moisson 
sans  (ju'on  sollicite  ni  sans  qu'on  salue.  Grégoire  avait 
traduit  les  appréhensions  communes  quand,  deux  mois 
auparavant,  il  avait  dit  :  a  N'avons-nous  pas  à  redouter  que 
la  rareté  du  numéraire,  les  besoins  d'une  guerre  ou  tout 
autre  cause  ne  frappent  un  jour  les  pasteurs  d'un  brevet  de 
retenue?  » 
On  était  au  18  juin  et  déjà  la  portion  la  plus  importante 


232     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

du  décret  était  votée.  Sur  ces  entrefaites,  une  nouvelle 
grave  se  répandit  dans  l'Assemblée  :  à  Nîmes,  catholiques 
et  protestants  étaient  entrés  en  lutte.  Il  y  avait  là-bas  dos 
morts,  des  blessés,  et  des  explosions  de  haine  qu'aucune 
influence  ne  réussissait  à  contenir  ou  à  apaiser.  Sous  les  ar- 
deurs du  Midi,  en  des  âmes  crédules,  violentes  et  grossières, 
venaient  d'éclore  les  premiers  fruits  de  la  politique  reli- 
gieuse que  la  Constituante  acclamait  à  Paris. 


VII 


La  ville  de  Nîmes,  en  1789,  comptait  40  000  catholiques, 
13  000  calvinistes.  Si  les  catholiques  avaient  le  nombre,  les 
protestants,  adonnés  en  général  au  commerce,  détenaient, 
pour  une  notable  partie,  les  capitaux.  Dans  la  région  ou, 
comme  on  dirait  bientôt,  dans  le  département  du  Gard, 
les  deux  cultes  se  partageaient  très  inégalement.  A  l'est 
de  la  ville  et  sur  la  côte  du  Rhône,  depuis  Roquemaure 
jusqu'à  Arles,  on  ne  voyait  guère  que  des  catholiques.  A 
l'ouest,  au  contraire,  dans  les  villages  des  hautes  et  basses 
Cévennes,  les  protestants  formaient  en  beaucoup  d'endroits 
la  majorité;  ils  dominaient  surtout  dans  la  portion  de  la 
vallée  du  Gardon  qu'on  appelait  la  Gardonnenque,  et  dans  le 
pays  de  vignobles  qu'on  désignait  sous  le  nom  de  la  Vau- 
nage. 

La  Révolution,  loin  de  séparer  les  deux  communions,  parut 
d'abord  les  réunir.  Catholiques  et  protestants  comprimè- 
rent, les  uns  le  regret  de  leur  primauté  menacée,  les  autres 
le  désir  de  se  venger.  Les  élections  aux  Etats  généraux  s'ac- 
complirent en  un  grand  calme,  et  à  tel  point  que,  «  sur  les 
bords  du  Gardon  on  ne  voyait  plus,  dit  une  brochure  con- 
temporaine,   qu'une    seule    famille    ».   L'un  des  élus   fut 


LA  CONSTITUTION  CIVILE   DU   CLERGE  233 

Rabaut-Saint-Etienne,  pasteur  et  fils  lui-même  de  pasteur. 
Los  plus  notables  des  catholiques  applaudirent  à  la  réunion 
des  Ordres,  à  la  prise  de  la  Bastille.  Souvent  ils  se  confon- 
dirent avec  les  protestants  dans  les  mêmes  actions  de 
grâces  au  ciel.  C'est  ainsi  qu'à  Vauvert,  après  le  14  juillet, 
catholiques  et  réformés  chantèrent  ensemble  à  l'Eglise  un 
Te  Deum  avec  le  curé,  puis  entonnèrent,  ensemble  aussi,  un 
psaume  sur  la  place  avec  le  pasteur  (1). 

Cette  harmonie  ne  dura  pas,  et  bientôt  toutes  sortes  de 
froissements,  s'ajoutant  les  uns  aux  autres,  ravivèrent  les 
anciennes  rivalités. 

De  la  formation  de  la  garde  nationale  naquirent  à  Nîmes 
les  premiers  désaccords.  Les  protestants  furent  les  plus  em- 
pressés à  se  faire  inscrire.  Puis,  comme  ils  étaient  les  plus 
aisés,  ils  pourvurent  eux-mêmes  à  leur  armement,  à  leur 
équipement.  Ils  façonnèrent  l'état-major  à  leur  gré.  En  outre 
ils  recrutèrent,  en  grande  partie  parmi  eux,  un  petit  corps 
de  dragons,  monté  de  très  beaux  chevaux  et  de  tenue  presque 
luxueuse.  En  peu  de  temps,  vingt-quatre  compagnies  s'orga- 
nisèrent, avec  un  effectif  de  1 500  hommes  environ.  La  vigi- 
lance des  catholiques  ne  s'éveilla  que  tardivement.  Se  sen- 
tant distancés,  ils  s'encadrèrent  à  la  hâte  en  des  compagnies 
complémentaires  où  ils  dominèrent  à  l'exclusion  de  tous 
autres.  Ils  «hoisirent  pour  chefs  quelques  hommes  ardents, 
Descombiès,  l'avocat  Folacher,  François  Froment.  Cepen- 
dant les  fusils  étaient  rares;  comme  les  nouveaux  légion- 
naires étaient  pauvres,  ils  ne  pouvaient  ni  s'armer  ni 
s'habiller  à  leurs  frais.  On  les  vit  donc  monter  leurs  premières 
gardes  en  costume  d'ouvrier  et  souvent  pourvus  de  simples 
fourches  :  en  revanche  ils  portaient  assez  fièrement  la 
cocarde  blanche.  Ainsi  se  formèrent,  dès  le  début,  dans  la 
milice  nationale  deux  catégories  :  d'un  côté  les  catholiques, 
sortis  en  général  du  menu  ^peuple  et  ne  se  lassant  pas 

(1)  ROCVTÈBE,  Histoire  de  la  Révolution  française  dans  le  département 
du  Gard.  t.  I.  p.  51. 


234     HISTOIRE   RELIGIEUSE  DE   LA   RÉVOLUTION 

d'envier  les  beaux  habits,  les  belles  armes  qui  reluisaient  à 
côté  d'eux;  de  l'autre  les  protestants,  dédaigneux  des  nou- 
veaux enrôlés  qu'ils  qualifiaient  ironiquement  de  cébets  ou 
mangeurs  d'oignons  et  que,  par  un  contraste  singulier,  ils 
dénonçaient  en  même  temps  comme  aristocrates. 

L'automne  s'avançant,  oa  connut  la  loi  sur  les  bien^s  du 
clergé,  puis  le  premier  décret  sur  les  vœux  monastiques. 
Parmi  les  prêtres,  parmi  les  religieux  qui  avaient  salué  avec 
joie  la  Révolution,  plusieurs  se  refroidirent.  Ils  se  mirent  à 
craindre  que  le  même  régime,  qui  assurait  à  leurs  adversaires 
la  liberté,  n'inaugurât  pour  eux  la  suspicion. 

C'est  au  milieu  de  ces  rivalités  déjà  un  peu  ranimées  que 
se  préparèrent,  au  début  de  1790,  les  élections  municipales. 
Les  plus  influents  des  catholiques  souhaitaient  l'entente  avec 
leurs  anciens  rivaux.  L'un  des  vicaires  généraux,  M.  de  Ro- 
chemore,  protesta  publiquement  contre  toute  politique 
d'exclusion  (1);  le  baron  de  Marguerittes,  député  à  l'Assem- 
blée nationale,  proposa  que  les  calvinistes  eussent  un  nombre 
de  places  proportionné  à  leur  nombre.  Des  pourparlers  s'en- 
gagèrent. Ils  échouèrent  pour  plusieurs  causes,  mais  prin- 
cipalement par  les  prétentions  des  réformés  qui  réclamèrent 
la  moitié  des  sièges  et  en  outre  le  droit  de  choisir  le  maire  (2). 
Certains  catholiques,  intransigeants  jusqu'à  la  violence,  loin 
de  déplorer  la  rupture,  s'en  réjouirent  :  ils  allaient  partout, 
disant  des  huguenots  qu'il  fallait  «  n'avoir  rien  de  commun 
avec  ces  gens-là  ». 

Le  vote  assura  la  victoire  des  catholiques.  Un  seul  protes- 
tant fut  nommé.  Les  nouveaux  élus  triomphèrent  modes- 
tement. Le  28  mars  1790,  à  l'installation  de  la  municipalité, 
le  maire,  M.  de  Marguerittes,  fit  appel  à  l'union.  Cependant 


(1)  Rapport  du  représentant  Alquier  au  nom  des  comités  des  rapports 
et  des  recherches  sur  les  troubles  de  Nîmes,  Assemblée  nationale,  19  fé- 
vrier 1791.  (Archives  parlementaires,  t.  XXIII,  p.  304.) 

(2)  Compte  rendu  par  M.  de  Margueritte,  Assemblée  nationale,  22  fé- 
vrier 1791.  (Archiçes  parlementaires,  t.  XXIII,  p.  421. 


LA   CONSTITUTION   CIVILE   DU   CLERGÉ  Î35 

les  protestants  gardaient  rancune  de  leur  disgrâce.  Recou- 
vrant la  mémoire  après  une  année  de  sage  oubli,  ils  se 
remémoraient  l'édit  de  Nantes  révoqué,  les  lois  atroces,  les 
tribulations  de  leurs  pères,  et  par  instants  rêvaient  non  seu- 
lement égalité,  mais  représailles.  Sous  le  nom  d^Amis  de  la 
Constitution  ils  créèrent  un  club.  Puis  ils  pratiquèrent  des 
intelligences  dans  le  régiment  de  Guyenne  qui  tenait  gar- 
nison à  Nîmes.  Par  le  club  où  une  sélection  babilc  mêlerait 
aux  protestants  quelques  catholiques,  ils  battraient  en 
brèche  la  municipalité.  Par  les  soldats  de  Guyenne,  ils 
s'assureraient  des  auxiliaires  en  cas  de  sédition. 

Les  catholiques  notaient  ces  signes  et  par  intervalles 
subissaient,  eux  aussi,  le  repentir  de  leur  sagesse.  Sur  ce 
foyer  tout  prêt  à  s'allumer,  chaque  courrier  venu  de  Paris 
jetait  son  étincelle.  Un  jour  —  c'était  vers  la  fin  de  mars 
1790  —  on  apprit  que  Rabaut-Saint-Etienne  venait  d'être 
nommé  président  de  l'Assemblée.  Une  telle  élévation  surprit. 
Depuis  les  épreuves  des  pasteurs  du  désert  jusqu'à  la  con- 
c[uête  de  la  seconde  place  de  l'Etat,  quel  n'était  point  le 
chemin  parcouru!  Décidément  les  protestants  étaient  bien 
prompts  à  franchir  les  étapes.  On  avait  accepté  des  égaux  : 
bientôt  n'aurait-on  point  des  maîtres?  Ainsi  parlaient  les 
Nîmois  rassemblés,  au  premier  renonveau  du  printemps, 
sur  la  promenade  du  Grand  Cours.  Dans  le  même  temps,  on 
connut  les  disgrâces  des  religieux  :  ils  étaient  condamnés  à 
disparaître  :  on  allait  faire  l'inventaire  en  leurs  demeures. 
Certains  couvents  étaient  populaires  par  leurs  services,  par 
leurs  aumônes.  Contre  les  huguenots,  des  pamphlets  circu- 
lèrent, indignement  calomnieux.  Les  plus  actifs  distributeurs 
de  ces  odieux  libelles  étaient,  assurait-on,  les  capucins.  Pou- 
vait-on s'étonner  de  leur  propagande?  A  la  même  époque, 
les  protestants  montraient  leur  église  située  dans  le  plus 
beau  quartier  de  la  ville  à  Tanglc  de  l'Esplanade,  et  disaient 
ouvertement  :  «  Voilà  où  bientôt  nous  établirons  notre 
temple.  » 


236     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

Les  nouvelles  ne  chômaient  point.  On  connut  la  motion 
Chasset.  Puis  on  sut  le  vote  de  l'Assemblcc  qui,  à  propos  de 
la  motion  Gerle,  avait  implicitement  refusé  de  déclarer  la 
religion  catholique  religion  de  l'Etat.  On  était  au  temps 
de  Pâques.  Les  fidèles  se  pressaient  aux  putels.  En  un  lan- 
gage tout  imprégné  des  rudesses  du  patois  languedocien, 
des  prédicateurs  populaires  attisaient  les  colères.  Le  di- 
manche 20  avril  1790,  les  plus  militants  des  catholiques  se 
réunirent  en  l'église  des  Pénitents  blancs.  Les  chefs  étaient 
l'abbé  de  Lapierre,  théologal  du  chapitre,  puis  Vigne,  Fo- 
lacher,  tous  deux  capitaines  dans  les  nouvelles  compagnies 
de  la  garde  nationale.  Le  plus  actif  était  François  Froment, 
avocat,  receveur  du  chapitre,  homme  remuant,  courageux, 
très  mêlé  aux  menées  contre-révolutionnaires,  poursuivant 
en  outre,  dans  le  triomphe  des  catholiques,  sa  propre  ven- 
geance; car  une  accusation,  ourdie  en  grande  partie  par  des 
négociants  protestants,  avait  jadis  attaqué  la  probité  de 
son  père.  Une  adresse  fut  votée  à  l'Assemblée  constituante. 
On  y  réclamait  que  la  religion  catholique  fût  seule  déclarée 
religion  de  l'Etat,  que  seule  elle  jouît  du  culte  public.  On 
demandait  qu'il  ne  fût  fait  aucun  changement  dans  la  hié- 
rarchie ecclésiastique  sans  le  concours  d'un  concile  national. 
Les  représentants  du  peuple  étaient  suppliés  de  faire  rendre 
au  roi  la  plénitude  du  pouvoir  exécutif.  Le  roi  serait  appelé 
à  examiner  de  nouveau  tous  les  décrets  rendus  depuis  le 
mois  de  septembre  dernier  et  à  leur  donner,  s'il  y  avait  lieu, 
une  nouvelle  et  définitive  sanction.  L'adresse  fut  signée  par 
3  127  citoyens  nimois  :  1  560  autres  y  adhérèrent,  ne  sa- 
chant écrire.  Le  29  avril,  elle  fut  publiée  dans  le  Journal  de 
Nîmes.  Puis  elle  fut  imprimée  en  un  grand  nombre  d'exem- 
plaires et  envoyée  aux  principales  villes  du  midi. 

La  municipalité  se  tut,  un  peu  effrayée  de  ses  amis  et  ne 
voulant  ni  les  combattre,  ni  les  approuver.  Les  protestants 
crièrent  au  scandale.  Fort  habilement  ils  s'appliquaient  à 
démarquer  leur  étiquette  religieuse  et  se  désignaient  sous 


LA   CONSTITUTION   CIVILE   DU   CLERGE  237 

le  nom  de  patriotes.  Par  là  ils  attiraient  à  eux  beaucoup  de 
catholiques,  tièdes  pour  leur  foi,  mais  d'attachement  très 
vif  à  la  Révolution.  Par  la  voie  du  club,  ils  dénoncèrent  à 
l'Assemblée  les  agissements  des  fanatiques.  Gomme  s'ils 
eussent  été  sous  le  coup  d'un  complot,  ils  expédièrent  des 
émissaires  dans  la  Gardonnenque,  dans  la  Vannage,  pour 
s'assurer,  en  cas  de  péril,  des  auxiliaires.  Puis  les  intrigues 
redoublèrent  pour  conquérir  le  régiment  de  Guyenne. 

Ces  menées  réussirent,  elles  réussirent  même  trop  bien; 
car  de  ces  excitations  sur  les  soldats  naquit  la  première 
escarmouche,  prélude  de  la  vraie  bataille. 

Les  légionnaires  catholiques,  ceux  qu'on  appelait  dédai- 
gneusement les  Céhets,  avaient  conservé  la  cocarde  blanche 
qu'aucune  loi  n'interdisait  encore.  A  l'instigation  des  gardes 
nationaux  protestants,  l'un  des  sous-ofïiciers  du  régiment 
de  Guyenne  forma,  avec  quelques-uns  de  ses  camarades, 
la  gageure  de  la  leur  arracher.  G'était  le  dimanche  2  mai. 
Vers  six  heures  du  soir,  sur  le  Grand  Cours  tout  rempli  d'ani- 
mation et  de  bruit,  circulaient  les  Céhets.  Ils  étaient  fort 
minables  de  costume,  mais  étalaient,  non  sans  affectation, 
leurs  couleurs;  car,  entre  toutes  les  grandes  villes,  Nîmes 
offrait  cet  exemple  unique  que  l'exaltation  royaliste 
était  l'apanage  des  plus  pauvres.  Les  sous-officiers  de 
Guyenne  abordèrent  les  porteurs  de  cocarde,  les  sommèrent 
de  détacher  leurs  emblèmes  et,  sur  leur  refus,  les  leur  ravi- 
rent violemment.  A  cette  attaque  les  légionnaires  catholiques 
surgirent  de  tous  côtés,  ramassèrent  des  pierres,  fondirent 
sur  leurs  agresseurs,  les  acculèrent  jusqu'en  une  maison 
voisine.  Le  lendemain,  aux  rixes  se  mêlèrent  les  coups  de 
feu  :  il  y  eut  plusieurs  blessés  :  parmi  les  militaires,  un  gre- 
nadier fut  même  atteint  mortellement. 

Tel  fut  le  premier  conflit.  Le  4  mai,  contre  toute  attente, 
l'intervention  de  M,  de  Marguerittes  rapprocha  les  deux 
partis.  La  réconciliation  fut  aussi  bruyante  que  l'alerte  avait 
été  vive.  Gardes  nationaux  de  toute  opinion,  sous-officiers  et 


238     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE    LA   RÉVOLUTION 

soldats  de  Guyenne,  citoyens  de  toute  classe  se  rassemblè- 
rent sur  la  Place  des  Casernes  et  jurèrent  de  vivre  en  frères. 
«  Ils  firent  le  tour  de  la  ville,  dit  un  document  contemporain, 
en  se  tenant  par  la  main  et  en  s'embrassant  de  temps  en 
temps  (1).  »  Puis  «  ils  se  portèrent  en  dansant  vers  l'hôtel 
du  maire  pour  le  remercier  de  ses  soins  infatigables  ».  On 
chantait  des  couplets;  on  criait  :  Vive  le  roi!  Vive  la  nation! 
Vive  la  loi!  Vive  le  maire!  Vive  le  régiment  de  Guyenne! 
Vive  V union!  Le  soir,  les  mêmes  mains  qui  avaient  versé  le 
sang  s'enlacèrent  pour  la  farandole.  A  la  nuit  tout  s'illumina, 
hormis  toutefois  les  maisons  des  membres  du  club  (2). 
«  Toute  la  ville  est  dans  l'ivresse  du  bonheur,  mandaient 
dans  un  rapport  les  officiers  municipaux  (3).  » 

L'union  dura  ce  que  dure  un  feu  de  joie.  Les  illuminations 
du  4  mai  venaient  de  s'éteindre  quand,  le  lendemain  dès 
l'aube,  les  abords  de  la  maison  des  Capucins  se  remplirent 
de  monde.  C'était  le  jour  fixé  pour  l'inventaire  du  couvent. 
Les  femmes  surtout  s'agitaient,  de  dévotion  furieuse  et 
ardente  (4).  Quelques  jours  plus  tard,  on  apprit  que  M.  de 
Marguerittes  venait  d'être  cité  à  la  barre  de  l'Assemblée. 
Dans  le  même  temps,  on  sut  qu'à  Paris  la  Constitution 
civile  allait  être  discutée.  L'irritante  politique  des  Consti- 
tuants défaisait  un  à  un  les  efforts  des  gens  de  paix. 

Sous  le  coup  de  toutes  ces  excitations,  les  légionnaires  des 
deux  partis  recommencèrent  à  s'insulter.  Les  Cébets,  sur 
rinjon*tion  de  la  municipalité,  avaient  abandonné  la  co- 
carde blanche;  mais  en  signe  de  ralliement,  ils  adoptèrent 
des  houppettes  ou  poufs  rouges  au  chapeau.  Le  1<^'  juin,  jour 
de  la  procession  du  Saint-Sacroment,  on  crut  qu'on  allait 

(1)  Rapport  des  officiers  municipaux  de  Nîmes,  4  mai  1790.  (Archives 
nationales,  F^  3677.) 

(2)  Compte  rend«  par  M.  de  Marguerittes,  Assemblée  nationale,  22  fé- 
vrier 1791.  (Archives  parlementaires,  t.  XXIII,  p.  428-429.) 

(3)  Archives  nationales,  F^  3677. 

(4)  Rapport  du  représentant  Alquier  au  nom  des  Comités  des  recher- 
ches et  des  rapports.  (Archives  parlementaires,  t.  XXIII,  p.  354.) 


LA  CONSTITUTION  CIVILE   DU   CLERGE  239 

8e  battre  (1).  Cependant  l'époque  approchait  où  seraient  élus 
à  Nîmes  les  administrateurs  du  département.  Ce  serait  pour 
les  réformés  une  occasion  de  réparer  les  élections  munici- 
pales. Le  4  juin  se  réunit  l'assemblée  électorale.  Elle  sem- 
blait favorable  aux  patriotes.  Les  Cébets,  moitié  cimeux, 
moitié  hostiles,  se  pressaient  autour  du  local  des  séances. 
L'un  d'eux,  à  ce  qu'on  affirme,  injuria  deux  des  électeurs  (2). 
Les  commissaires  du  roi,  chargés  d'assurer  le  scrutin,  com- 
mandèrent des  patrouilles  et  les  confièrent  aux  dragons 
nationaux,  presque  tous  protestants.  Ces  patrouilles,  jour  et 
nuit,  au  pas  précipité  des  chevaux,  communiquaient  à  la 
ville  un  aspect  de  guerre.  Deux  ou  trois  personnes  furent 
renversées.  En  signe  do  dérision,  les  Cébets  ou  poufs  rouges 
rassemblèrent  des  ânes  et,  ainsi  montés,  organisèrent  une 
cavalcade  à  travers  les  rues.  La  municipalité  intervint, 
interdit  les  patrouilles,  se  contenta  d'ordonner  que  vingt 
dragons,  en  permanence  à  l'évêché,  se  tinssent  toujours 
prêts  à  monter  à  cheval.  C'était  trop  encore  au  gré  des 
poufs  rouges,  et  ils  observaient  avec  une  surexcitation  crois- 
sante ces  insolents  dragons  qu'ils  jalousaient  pour  leur  bel 
équipement,  qu'ils  haïssaient  comme  les  ennemis  de  leur 
foi.  Pour  maintenir  l'ordre,  une  force  restait,  le  régiment 
de  Guyenne.  Mais  les  protestants  et  leurs  amis,  déguisés 
sous  l'appellation  de  patriotes,  l'avaient  de  plus  en  plus 
gagné  par  dons,  promesses,  libations  (3).  Dans  ses  rapports, 
le  marquis  de  Bouzols,  commandant  en  second  de  la  pro- 
vince du  Languedoc,  dénonçait  le  péril.  Il  marquait  le 
réveil  des  fureurs  religieuses  à  Sommières  et  dans  toute 
la  région  cénévole.  Quant  aux  troupes  stationnées  à  Nîmes, 
il  écrivait  d'elles  dès  le  21  mai  :  «  Je  ne  réponds  plus  du 

(1)  Procès-verbal  de  la  municipalité   de  Nîmes  sur  les  événements 
des  13,  14,  15  juin.  (Archives  nationales,  V  8677.) 

(2)  François  Rouvièrb,  Histoire  de  la  Révolution  dans  le  département 
du  Gard,  t.  I,  p.  127-128. 

(3)  Archives  nationales,  V  3677 


240     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

régiment  de  Guyenne  (1).  »  C'est  ainsi  que,  sans  complot 
d'aucun  côté,  mais  par  une  continuelle  et  terrible  montée 
de  colère,  par  un  formidable  retour  des  passions  anciennes, 
on  se  trouvait  à  la  merci  du  premier  coup  de  fusil  qui  parti' 
rait. 


Le  13  juin  éclata  l'explosion.  C'était  un  dimanche.  Le 
chômage  du  jour  férié,  la  beauté  de  la  saison  favorisaient  les 
rassemblements.  Des  deux  côtés  l'animation  était  extrême. 
Les  catholiques  s'exaspéraient  surtout  de  ces  cavaliers  hugue- 
nots, gardiens  attitrés  de  l'assemblée  électorale,  patriotes, 
mais  en  paroles  seulement,  et  pratiquant  le  privilège  en 
prêchant  l'égalité.  Vers  six  heures  du  soir,  un  garde  natio- 
nal à  pouf  rouge  se  rendit  à  l'évêché  et  réclama,  d'abord 
verbalement,  puis  par  un  billet,  que  les  dragons  évacuassent 
l'édifice.  «  L'évêché,  disait-il,  n'est  point  un  corps  de  garde.  » 
Il  fut  d'abord  éconduit,  puis  retenu.  Une  certaine  obscu- 
rité pèse  d'ailleurs  sur  ce  commencement  de  querelle;  car 
on  n'a  jamais  ni  entendu  le  garde  national,  ni  produit  le 
billet  (2).  Tumultueusement  les  poufs  rouges  s'attroupèrent, 
réclamèrent  leur  camarade,  lancèrent  des  pierres  contre  le 
poste.  Les  dragons  parlementèrent  d'abord;  bientôt  écla- 
tèrent les  coups  de  feu.  Plusieurs  poufs  rouges  tombèrent 
tués  ou  blessés. 

A  l'hôtel  de  ville,  en  cette  soirée  du  dimanche,  il  n'y 
avait  que  trois  officiers  municipaux,  l'abbé  de  Belmont, 
M.  Ferrand  de  Missols,  M.  Pontier.  A  six  heures  et  demie, 
un  messager  survint  qui  annonça  les  troubles.  Le  bruit  des 
détonations  s'entendait  du  côté  de  la  cathédrale  et  se  pro- 
longeait vers  la  rue  des  Lombards.  Ferrand  et  Pontier  se 

(1)  Archives  nationales,  F'  3677. 

(2)  Compte  rendu  par  M.  de  Marguerittes,  Assemblée  nationale,  23  fé- 
vrier 1791.  (Archives  parlementaires,  t.  XXIII,  p.  472.)  Y.  aussi  »  Fro« 
MENT,  Massacre  de  Nimes,  p.  7  et  suiv. 


LA   CONSTITUTION  CIVILE   DU   CLERGE  241 

hâtèrent  vers  l'évêché,  s'interposèrent  entre  les  combattants 
et,  par  leur  intervention,  obtinrent  un  instant  de  trêve, 
mais  rien  qu'un  instant. 

Cependant  les  protestants  étaient  armés,  organisés, 
étaient  en  outre  maîtres  de  l'état-major,  avaient  enfin  pour 
eux  la  troupe  de  ligne.  Ce  jour-là  même,  la  compagnie  de 
garde  nationale,  qui  se  trouvait  de  service,  était  entièrement 
à  leur  dévotion.  De  là,  parmi  eux,  le  dessein  de  légaliser  à 
leur  profit  la  violence  et  d'écraser  leurs  adversaires  en  pa- 
raissant défendre  la  loi.  Après  le  départ  de  Ferrand  et  de 
Pontier,  un  seul  officier  municipal  était  demeuré  à  l'hôtel 
de  viUe,  l'abbé  de  Belmont.  Les  dragons  lui  dépêchèrent  des 
délégués,  demandant  qu'on  proclamât  la  loi  martiale,  qu'on 
déployât  le  drapeau  rouge.  La  perplexité  de  M.  de  Belmont 
fut  extrême.  Autant  qu'aucun  de  ses  collègues,  il  souhaitait 
le  maintien  de  l'ordre.  Mais  proclamer  la  loi  martiale,  c'était 
se  livrer  à  la  force  publique  :  or,  la  force  publique  se  compo- 
sait de  la  garde  nationale  dont  les  seules  compagnies  bien 
armées  étaient  protestante?,  des  dragons  nationaux  qui 
étaient  protestants,  du  régiment  de  Guyenne  qui  était  acquis 
aux  protestants. 

Il  se  résigna,  quoique  bien  à  regret.  A  la  chute  du  jour,  on 
vit  le  pauvre  prêtre,  moitié  libre,  moitié  contraint,  sortir  de 
l'hôtel  de  ville  et  déployer  au-dessus  de  sa  tête  le  drapeau 
rouge.  Tout  cet  appareil  fut  inutile.  Dans  les  rues  gisaient 
les  blessés  et  les  morts,  et  de  part  et  d'autre  l'animation 
était  au  comble.  Entouré  d'ennemis,  suspect  aux  calvinistes 
comme  catholique,  comme  officier  municipal,  comme  prêtre, 
l'abbé  de  Belmont  subissait  les  insultes,  les  coups  même  de 
ceux  dont  il  était  le  prisonnier  plutôt  que  le  conducteur. 
Sur  ces  entrefaites,  les  volontaires  à  houppe  rouge  survinrent; 
ils  se  ruèrent  sur  le  cortège,  arrachèrent  le  drapeau  et  déU- 
vrèrent  l'abbé  de  Belmont  lui-même  (1). 

(1)  Déclaration  de  l'abbé  de  Belmont.  {Archives  nationales,  V  i67i.) 

16 


242     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

La  nuit  fut  presque  calme,  mais  de  ce  calme  qui  précède 
les  redoublements  d'orage.  Le  lendemain,  14  juin,  dès  la 
pointe  du  jour,  on  aperçut,  du  coté  de  l'ouest  et  du  sud- 
ouest,  des  bandes  d'hommes  qui,  descendant  des  collines,  se 
déroulaient  à  travers  la  plaine  et  fonçaient,  comme  de  grandes 
taches  noires,  la  verdure  pâle  des  oliviers.  C'étaient  les  con- 
tingents protestants  de  la  Gardonnenque,  de  la  Vannage, 
avisés  en  hâte  de  la  prise  d'armes  et  accourant  à  l'aide  de 
leurs  coreligionnaires.  Ils  venaient  de  sept  à  huit  lieues 
Gomment,  en  si  peu  d'heures  avaient-ils  pu  être  prévenus, 
se  préparer  au  départ,  accomplir  la  longue  route?  Gette  ra- 
pidité incroyable  ne  peut  s'expliquer  que  par  des  messages 
antérieurs  qui  avaient  prescrit  de  se  tenir  prêts,  et  mis 
toutes  choses  à  point  pour  l'immédiat  secours. 

Vers  six  heures,  ces  bandes,  entrées  dans  Nîmes,  commen- 
cèrent à  se  ranger  sur  l'Esplanade.  Durant  toute  la  matinée 
arrivèrent  de  nouveaux  contingents.  Aux  protestants  se 
mêlaient  quelques  catholiques,  quelques  prêtres  même,  les 
uns  abusés  et  croyant  s'interposer  pour  la  paix,  les  autres 
traînés  en  manière  d'otages.  Les  armes  étaient  diverses, 
depuis  les  fusils  et  les  sabres  jusqu'aux  bâtons.  En  ces  âmes 
frustes,  violentes,  rudes  jusqu'à  la  férocité,  une  pensée  do- 
minait, la  vengeance  des  vexations  passées.  Les  yeux  s'allu- 
maient aussi  par  la  convoitise  du  butin,  et  plusieurs  portaient 
des  sacs  pour  le  pillage. 

Devant  cette  invasion  grandissante,  les  catholiques  com- 
prirent toute  l'horreur  de  leur  condition.  Ils  avaient  la 
double  infériorité  de  l'armement  et  de  l'organisation.  Ils 
auraient  à  la  fois  contre  eux  les  troupes  régulières  qui  re- 
présentaient l'ordre  et  les  troupes  indisciplinées  qui  ne 
connaissaient  que  la  violence.  Ils  seraient  proscrits  au  nom 
de  la  loi  et  massacrés  au  nom  de  la  force.  Pendant  la  nuit, 
Froment  et  Descombiès  avaient  envoyé  un  message  à  Mont- 
pellier à  M.  de  Bouzols,  commandant  en  second  la  pro- 
vince de  Languedoc,  pour  lui  demander  le  renfort  d'un  ré- 


LA  CONSTITUTION  CIVILE   DU  CLERGÉ  243 

giment  de  dragons  (1).  La  lettre  avait  été  interceptée  à 
Uchaud.  La  seule  autorité  propice,  c'étaient  les  officiers 
municipaux;  mais  ils  étaient  impuissants,  menacés  eux- 
mêmes  dans  leur  personne  et  dans  leur  vie. 

Un  affreux  épisode  montra  bientôt  à  quelle  extrémité 
Nîmes  était  livrée.  Sur  l'esplanade  où  campaient  les  gardes 
nationaux  des  campagnes,  s'élevait  le  couvent  des  Capu- 
cins. Il  occupait  à  peu  prés  l'emplacement  où  l'on  voit  au- 
jourd'hui l'église  Sainte-Perpétue.  Sur  le  soupçon  qu'il 
recelait  des  combattants  et  des  armes,  le  monastère  avait 
été  visité  dès  le  matin,  mais  sans  pillage.  Toutes  les  portes, 
toutes  les  fenêtres  avaient  été  soigneusement  fermées 
Vers  le  milieu  du  jour,  l'un  des  étrangers  campés  sur  la  place 
fut  blessé  mortellement  d'un  coup  de  feu.  Le  coup  fut-il 
tiré  de  la  maison  des  Capucins,  comme  l'ont  affirmé  les  cal- 
vinistes, en  s'appuyant  sur  de  nombreux  témoignages  (2>? 
L'accident  fut-il  dû,  au  contraire,  comme  l'ont  prétendu  les 
catholiques,  à  la  maladresse  d'un  des  gardes  nationaux  qui 
aurait  laissé  partir  son  arme  (3)?  Aussitôt  les  volontaires, 
ivres  de  fureur,  se  précipitèrent  vers  le  couvent.  Sous  leurs 
efforts  la  porte  céda.  Ils  s'engouffrent  dans  le  monastère, 
atteignent  cinq  capucins,  les  massacrent,  tuent  pareille- 
ment deux  jeunes  clercs  qui  balaient  l'église,  et  un  aide-jar- 
dinier. Meubles,  ustensiles,  livres,  ornements  sacerdotaux, 
tout  est  pillé  ou  volé.  Deux  ostensoirs  sont  brisés,  plusieurs 
vases  sacrés  sont  enlevés.  Ce  qui  survit  de  religieux  parvient 
à  s'échapper  (4). 

Le  plus  ardent  des  catholiques,  celui  qui  aspirait  au  rôle 

(1)  V.  pièces  annexées  au  rapport  du  représentant  Aiquier.  (Archives 
parlementaires,  t.  XXIII,  p.  320.) 

(2)  Rapport  du  représentant  Aiquier.  (ArcUives  parlementaires,  t.  XXII. 
p.  314.) 

(3)  Compte  rendu  par  M.   de  Marguerittes.   (Archives  parlementaires, 
t.  XXIII,  p.  475.) 

(4)  Rapport     du     représentant     Aiquier.     (Archives     parlementaires. 
i.  XXIII.  p.  314.) 


244     HISTOIRE  RELIGIEUSE   DE  LA   REVOLUTION 

de  chef,  était  François  Froment.  Depuis  la  veille  il  voyait 
tout  s'écrouler.  Du  dehors  aucun  secours.  Peu  ou  point 
d'armes.  Sur  les  compagnies  à  poufs  rouges,  trois  seulement 
s'étaient  rassemblées.  En  cette  extrémité,  avec  une  poignée 
d'hommes  résolus,  il  s'était  retranché  dans  une  tour  attenant 
aux  remparts  et  voisine  de  sa  propre  maison.  De  là,  il  domi- 
nait tout  un  des  quartiers  de  la  ville,  c'est-à-dire  les  Casernes, 
la  place  des  Carmes,  les  Galquières.  Autour  de  lui  s'étaient 
groupés  Descombiès,  Folacher  et  son  propre  frère,  Pierre 
Froment.  Pendant  plusieurs  heures,  ils  tinrent  bon.  Un 
sombre  fanatisme  les  animait.  Ferrand,  l'un  des  officiers 
municipaux,  catholique  mais  tout  affamé  de  conciliation, 
étant  venu  leur  demander  de  se  rendre,  ils  le  reçurent  fort 
mal  :  «  Ah,  dit  François  Froment,  si  la  municipalité  n'avait 
pas  autant  ménagé  nos  ennemis,  si  elle  avait  veillé  à  ce 
que  nous  fussions  armés  comme  eux,  nous  ne  serions  pas 
aujourd'hui  exposés  à  périr  (1).  »  Cependant  tous  les  appels 
étaient  demeurés  vains.  Vers  quatre  heures  du  soir,  Froment 
se  décida  à  parlementer.  L'envoyé  fut  un  domesti(|ue  de 
Descombiès  qui  s'avança  vers  le  poste  voisin,  portant  une 
lettre  et  agitant  un  drapeau  blanc.  Le  commandant  du  poste 
renvoya  cet  homme  à  l'assemblée  électorale  qui,  dans  l'im- 
puissance des  officiers  municipaux  et  dans  l'anarchie  géné- 
rale, avait  recueilli  l'autorité.  Les  commissaires  de  l'assem- 
blée survinrent  :  dans  la  rue,  des  négociations  s'engagèrent. 
Il  fut  convenu  que  Froment  et  ses  compagnons  mettraient 
bas  les  armes,  se  placeraient  sous  la  sauvegarde  de  l'assem- 
blée électorale.  Durant  ces  pourparlers,  les  plus  exaltés 
parmi  les  protestants  murmuraient,  réclamant  la  tête  des 
chefs.  Plusieurs  pièces  de  canon  avaient  été  amenées  de 
l'arsenal.  Sur  ces  entrefaites,  soit  imprudence,  soit  fanatisme, 
un  coup  de  feu  partit  de  la  tour  et  ranima  les  hostilités  à 
demi  suspendues.  Le  canon  tonna.  Après  une  courte  lutte, 

(1)  Procès-verbal   de  la  municipalité   de  Nîmes  sur  les  événements 
des  13,  14,  15  juin  1790.  (Archives  nalionaks,  F''  3677.) 


LA   CONSTITUTION   CIVILE   DU   CLERGE  245 

le  dernier  refuge  des  catholiques  fut  emporté.  Tous  ceux  qu'on 
put  saisir  parmi  les  combattants  furent  mis  à  mort.  Pierre 
Froment  fut  égorgé  et  son  cadavre  fut  jeté  du  haut  des  rem- 
parts. Descombiès,  Folacher,  François  Froment  parvinrent 
à  fuir. 

La  lutte  était  finie.  Il  n'y  avait  plus  de  place  que  pour  le 
massacre.  Il  s'étala  dans  toute  son  horreur.  Pendant  toute 
la  soirée,  des  perquisitions,  d'une  fureur  sauvage,  scru- 
tèrent tous  les  lieux  que  le  cri  public  dénonçait  comme  les 
asiles  des  vaincus.  Non  loin  de  la  tour  où  Froment  avait 
tenté  la  défense,  était  le  collège.  Des  bandes  s'y  portèrent, 
y  tuèrent  trois  hommes,  puis  tout  près  de  l'entrée  en  massa- 
crèrent trois  autres.  Dans  le  voisinage,  le  couvent  des 
dominicains,  dont  l'église  est  aujourd'hui  le  Grand  temple, 
fut  entièrement  dévasté.  Le  15  au  matin,  de  nouveaux 
contingents  arrivèrent  de  la  région  des  Cévennes.  D'après 
les  calculs  les  plus  dignes  de  foi,  le  nombre  des  étrangers 
s'élevait  à  près  de  quinze  mille.  Au  milieu  de  ces  hommes 
rudes,  ardents,  crédules,  tout  ressaisis  par  le  souvenir 
des  luttes  passées,  le  bruit  s'était  répandu  que  les  ca- 
tholiques avaient  voulu  égorger  les  calvinistes.  Ils  se  figu- 
reraient donc  être  des  vengeurs,  tandis  qu'ils  ne  seraient  que 
des  assassins.  Tous  les  citoyens  qui  avaient  porté  des  houppes 
rouges  étaient  recherchés  et,  s'ils  étaient  découverts,  im- 
molés. Que  si  on  leur  faisait  grâce  de  la  vie,  on  les  traînait, 
au  milieu  des  coups,  jusqu'à  la  maison  commune  :  la  seule 
ressource  des  magistrats  était  de  les  entasser  sans  examen 
dans  les  prisons,  et  cette  rigueur  s'appelait  elle-même  clé- 
mence; car  c'eût  été  les  livrer  à  la  mort  que  de  les  élargir  (1). 
L'un  des  ofiîciers  municipaux,  du  Roure,  qui,  dans  ces  con- 
jonctures, se  multiplia  pour  sauver  des  vies  innocentes,  a 
raconté  que,  toute  la  journée,  il  eut  auprès  de  lui  un  légion- 
naire étranger  qui  ne  cessait  de  lui  vanter  o  la  bonté,  la 

(1)  Procès-verbal  de  la  municipalité  de  Nîmes  sur  les  événements 
des  13,  14,  15  juin  1790.  {Archives  nationales,  V  3677.) 


246     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE  LA   RÉVOLUTION 

beauté  de  son  sabre,  bien  propre,  disait-il,  à  faire  sauter 
des  têtes  (1)  ».  On  assassinait  dans  les  rues,  dans  les  maisons, 
sur  les  places  publiques;  un  homme  fut  égorgé  jusque  dans 
l'hôtel  de  ville.  Ceux  des  protestants  que  n'égarait  pas 
cet  excès  d'emportement  demeuraient  impuissants  et  cons- 
ternés. Au  meurtre  s'ajouta  le  pillage.  On  a  évalué  à  une 
centaine  le  nombre  des  maisons  dévastées.  Ce  n'étaient  pas 
seulement  les  demeures  des  prêtres,  des  moines,  des  fonc- 
tionnaires suspects,  des  notables,  mais  aussi  celles  des 
artisans  :  parmi  les  victimes  des  déprédations,  on  compte- 
rait des  hommes  des  plus  humbles  métiers,  journaliers, 
coiffeurs,  maçons,  serruriers  (2).  La  lassitude  de  tuer  ou 
de  voler  commençait  à  alourdir  les  bras  quand,  vers  cinq 
heures  du  soir,  arrivèrent  les  gardes  nationaux  de  Mont- 
pellier. Grâce  â  eux,  vers  la  fin  du  jour,  l'ordre  commença 
à  se  rétablir.  Il  était  temps.  Le  nombre  des  morts,  d'après  les 
calculs  les  plus  atténués,  s'élevait  à  plus  de  trois  cents  (3). 

Une  avanie  manquait  aux  vaincus,  celle  d'être  traités 
en  coupables.  Cet  excès  de  disgrâce  compléta  leur  malheur. 
Le  thème  officiel  fut  d'abord  de  réduire  les  événements 
aux  proportions  d'une  querelle  entre  légionnaires;  puis, 
ce  rapetissement  ne  pouvant  se  soutenir,  on  feignit  d'im- 
puter aux  catholiques  un  complot  contre-révolutionnaire; 
de  la  sorte,  les  violences,  les  meurtres  eux-mêmes  se  voile- 
raient sous  les  entrainements  du  patriotisme;  les  désigna- 

(1)  Procès- verbal  de  la  municipalité. 

(2)  Archives  départementales  du  Gard,  I,  L*.  82. 

(3)  V.  Rapport  Alquier.  {Archives  parlementaires,  t.  XXIII,  p.  320.) 
M.  de  Marguerittes  estime  (Compte  rendu,  p.  477)  que  300  personnes 
furent  massacrées  dans  les  seules  journées  des  mardi  et  mercredi.  — 
Froment  (Massacres  de  Nîmes,  p.  15)  parle  de  «  plus  de  800  morts  », 
et  M.  de  Pontécoulant  (Histoire  des  révolutions  de  Nîmes  et  d' Uzès)  de  600. 
J'ai  cru  devoir  adopter  le  chiffre  produit  par  le  représentant  Alquier, 
rapporteur  du  Comité  des  recherches  et  des  rapports.  Ce  chiffre  est  certai- 
nement un  chiffre  minimum,  car  Alquier,  très  visiblement  favorable 
aux  réformés,  a  dû  voiler  plutôt  que  grossir  le  nombre  des  victimes.  — 
M.  Daudet  (Histoire  des  conspirations  royalistes  du  Midi,  p.  23)  s'est 
arrêté  aussi  à  cette  évaluation. 


LA   CONSTITUTION   CIVILE  DU   CLERGÉ  «47 

tions  confessionnelles  s'absorberaient  dans  celles  d'amis  ou 
d'ennemis  de  la  Constitution,  et  il  n'y  aurait  de  suspect 
que  les  victimes.  Le  16  juin,  tandis  que  les  cadavres  étaient 
transportés  au  cimetière  de  Vhôpital,  sur  le  chemin  de  Mont- 
pellier, et  qu'à  la  hâte  on  les  recouvrait  d'un  peu  de  chaux, 
les  administrateurs,  tout  récemment  élus  par  l'Assemblée 
électorale,  passèrent  en  revue  les  contingents  étrangers, 
les  flattèrent  autant  qu'ils  les  craignaient,  reçurent  leur 
serment  de  «  s'aimer  en  frères,  de  protéger  la  propriété,  de 
payer  les  impôts,  d'être  fidèles  au  roi,  de  ne  vouloir  qu'une 
sage  liberté,  de  révérer  l'Eternel  souverain  des  êtres  (1)  ». 
Ainsi  s'éloignèrent-ils,  non  seulement  impunis  mais  ab- 
sous. Ils  ne  partirent  pas  tous.  Il  en  resta  assez  pour 
l'oppression  des  catholiques.  Plusieurs  de  ceux-ci,  mal 
rassurés,  placèrent  sur  leur  porte  un  écriteau  avec  ces  mots  : 
Bon  citoyen,  afin  d'écarter  de  leur  demeure  la  proscription 
et  le  pillage  (2).  On  a  calculé  que  douze  cents  familles  cher- 
chèrent un  abri  hors  de  Nîmes.  Il  fallait  pallier  les  excès. 
Les  administrateurs  récoltèrent  quelques  certificats  de 
prêtres,  de  religieux,  attestant,  les  uns  qu'ils  avaient  été 
protégés,  les  autres  que  les  objets  du  culte  n'avaient  pas 
été  profanés  (3).  Sur  ces  entrefaites,  on  apprit  que  sept 
calvinistes  avaient  été  massacrés  dans  la  région  du  Rhône, 
entre  Nîmes  et  Beaucaire  (4);  et  les  protestants,  publiant 
avec  éclat  ces  immolations,  masquèrent  un  peu  sous  ces 
odieuses  représailles  leurs  propres  crimes.  Tout  fut  ménagé 
pour  l'humiliation  des  vaincus.  Les  officiers  municipaux 
avaient  été  élus  par  les  catholiques;  ils  seraient  plus  tard 
destitués  et  déclarés  non  rééligibles  (5).  Les  compagnies 
à  poufs  rouges  furent  désarmées;  des  vingt-quatre  compagnies 

(1)  Baeagnon,  Abrégé  de  l'histoire  de  la  ville  de  Nîmes,  t.  II,  p.  516. 

(2)  Procès-verbal  de  la  municipalité.  (Archives  nationales,  F'  3677.) 

(3)  Archives  départementales  du  Gard,  I,  L%  82. 

(4)  Rapport    du    représentant    Alquier.    (Archives    parlementaires, 
t.  XXIII,  p.  318.) 

(5)  Assemblée  nationale,  séance  du  26  février  1791. 


248     HISTOIRE  RELIGIEUSE   DE   LA   REVOLUTION 

conservées,  il  se  trouva  que  vingt-deux  furent  commandées 
par  des  protestants.  Le  commandement  de  la  Légion  fut 
confié  à  l'officier  qui  avait  braqué  les  canons  contre  la 
Tour  où  Froment  s'était  défendu.  Quelques  sous-ofïiciers 
du  régiment  de  Guyenne,  à  la  suite  de  la  bagarre  du  2  mai 
et  des  cocardes  blanches  violemment  arrachées,  avaient 
été  punis  de  prison;  ils  furent  délivrés,  complimentés;  on 
leur  offrit  des  couronnes,  on  donna  même  un  bal  en  leur 
honneur  (1).  Cependant,  en  cette  ville  de  Nîmes,  il  y  avait 
des  veuves  qui,  du  fond  de  leurs  demeures,  pleuraient  leur 
mari  assassiné.  On  soupçonnait,  parfois  on  connaissait  les 
meurtriers.  Elles  ne  purent  obtenir  justice.  Aucun  huissier 
ne  voulait  signifier  leurs  actes,  et  quiconque  se  chargeait, 
comme  avocat,  de  leurs  intérêts,  devenait  suspect  (2).  Le 
23  juin,  il  y  avait  149  personnes  en  prison  (3).  Tous  étaient 
des  catholiques.  «  On  emprisonnait,  dit  un  rapport  officiel, 
tous  ceux  qui  étaient  soupçonnés  d'avoir  participé  au  com- 
plot que  le  courage  des  bons  citoyens  avait  déconcerté  (4).  » 
Folacher  fut  arrêté  à  Villeneuve-de-Berg,  Descombiès  fut 
détenu  au  Pont-Saint-Esprit.  Quant  à  François  Froment,  il 
avait  trouvé  asile  dans  les  Etats  sardes.  Toutes  les  plaintes, 
tous  les  documents  allaient  se  perdre  à  Paris  aux  Comités  des 
recherches  et  des  rapports.  Au  mois  de  février  1791,  l'affaire 
de  Nîmes,  la  bagarre  de  Nîmes  comme  on  disait  par  euphé- 
misme, viendrait  enfin  à  l'ordre  du  jour  de  l'Assemblée  cons- 
tituante. Celle-ci  déciderait  l'amnistie  pour  tous,  hormis  pour 
ceux  qui  avaient  abattu  le  drapeau  rouge,  c'est-à-dire  pour 
une  quinzaine  de  catholiques.  Elle  conclurait  d'ailleurs  en 
invitant  les  Nîmois  «  à  rechercher  dans  les  douceurs  de  l'union 
la  plus  inaltérable  la  consolation  de  leurs  maux  ». 

(  J  )  RouviÈEE,  Histoire  de  la  Révolution  dans  le  département  du  Gard, 
t.  I.  p.  213. 

(2)  Compte  rendu  par  M.  de  Marguerittes,  et  pièces  annexées. 

(3)  François  Rouvière,  Histoire  de  la  Révolution  dans  le  déparlement 
du  Gard,  t.  I,  p.  174,  note. 

(4)  Archives  nationales,  F''  3C77. 


LA   CONSTITUTION   CIVILE   DU   CLERGE  249 


VIII 


J'ai  raconté  avec  quelque  détail  les  événements  de  Nîmes, 
non  par  recherche  d'irritants  souvenirs,  mais  pour  montrer 
comment  les  maximes  sectaires  arment  les  bras  criminels. 
L'Assemblée  constituante  forgeait  des  lois  contre  les  catho- 
liques comme  jadis  l'ancien  régime  avait  forgé  des  édits 
contre  les  protestants;  des  deux  parts,  la  conséquence 
était  pareille,  à  savoir,  l'exaspération  des  haines  hérédi- 
taires et  l'effusion  du  sang.  Tandis  que  s'allumaient  dans 
le  Midi  les  premiers  feux  de  la  guerre  civile,  la  discussion 
sur  l'état  du  clergé  se  poursuivait,  mais  de  plus  en  plus  iné- 
gale au  sujet  et  dans  une  indécente  impatience  de  finir. 

La  droite  s'était  fixée  dans  l'abstention.  Son  abstention 
elle-même  manqua  de  logique;  car  parfois,  sous  l'aiguillon 
de  la  mauvaise  humeur  ou  de  la  colère,  elle  essayait  quel- 
ques retours  offensifs.  C'étaient  des  attaques  impétueuses, 
mais  courtes,  non  poussées  à  fond,  en  sorte  qu'on  perdait 
la  dignité  du  silence  sans  conquérir  les  bénéfices  du  combat. 
Aucune  véhémente  enlevée  de  passion;  aucun  accent  de 
cette  foi  faite  de  certitude  qui  communique  sa  chaleur  à 
force  d'être  brûlante  :  aucun  cri  de  cette  robuste  espé- 
rance qui,  jusqu'au  dernier  souffle,  compte  sur  elle-même 
parce  qu'elle  compte  sur  Dieu.  A  la  théologie  plaideresque 
des  légistes  nul  n'opposa,  avec  une  autorité  dominatrice, 
la  vraie  science  des  choses  divines.  On  put  détruire  la  pri- 
mauté romaine  en  affectant  de  la  respecter,  sans  qu'aucune 
voix  maîtresse  répétât  le  mot  de  Bossuet  au  siècle  précédent  : 
«  0  Eglise  romaine,  que  ma  langue  s'attache  à  mon  palais 
si  jamais  je  t'oublie!  »  Quand  un  travestissement  osé  déna- 
turait la  primitive  Eglise,  il  manqua,  pour  tracer  le  vrai 


250     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

tableau  des  temps  apostoliques,  un  homme,  un  seul  homme, 
animé  du  souffle  des  premiers  fidèles,  capable  d'en  aimer 
la  sainte  pauvreté,  d'en  embrasser  les  souffrances,  d'en 
envier  jusqu'au  martyre.  Ces  sentiments  augustes  n'étaient 
point  éteints,  mais  tout  enfouis  sous  les  richesses,  les 
vanités,  la  science  humaine,  et  il  faudrait  déblayer  toute 
cette  couche  épaisse  pour  rendre  l'essor  aux  vertus  cap- 
tives. Qu'on  lise  les  débats  :  quelques  discours  sensés 
de  curés  sages  et  perspicaces;  quelques  interruptions  heu- 
reuses, et  c'est  tout.  Maury  ne  parut  point  à  la  tribune. 
Cazalès,  le  généreux  Cazalès,  y  monta  une  seule  fois.  Ce  fut, 
non  à  propos  des  grands  intérêts  religieux,  mais  pour  signaler 
l'insuffisance  du  traitement  des  évêques,  en  sorte  que  le 
haut  clergé  sembla  s'être  mis  en  peine  d'un  avocat,  non 
pour  l'Eglise,  mais  pour  son  argent.  Cazalès  eut  un  adver- 
saire, Robespierre  qui  jugeait  l'Assemblée  trop  généreuse, 
un  allié,  l'abbé  Gouttes  qui  méditait  d'être  évêque  et  le 
serait. 

Toutes  choses  se  rapetissant,  il  arriva  qu'en  dehors  même 
de  la  droite,  les  plus  grands  se  turent.  Dans  les  débats  n'in- 
tervinrent ni  Talleyrand  ni  Sieyès.  Une  abstention  fort 
remarquée  fut  celle  de  Mirabeau,  Il  n'avait  pour  les  questions 
religieuses  ni  goût  ni  compétence.  «  Il  faut,  disait-il  avec 
un  dédain  méprisant,  faire  taire  les  prêtres,  les  payer,  et 
les  laisser  tranquilles.  »  En  ce  temps-là  même  il  négociait 
avec  la  Cour.  En  ces  conjonctures,  son  abstention  s'inspi- 
rait d'une  double  crainte  :  celle  d'exaspérer  le  roi  en  sou- 
tenant la  Constitution  civile,  celle  de  risquer  sa  popularité 
en  la  combattant. 

En  cet  amoindrissement  des  débats,  les  hommes  de 
second  rang,  dédaignés  jusqu'ici,  se  poussaient.  Robespierre 
parla  quatre  fois.  Doucement,  traitreusement  il  montait, 
graduant  ses  audaces,  toujours  sur  les  bancs  quand  les 
autres  désertaient  l'enceinte,  et  recueillant  peu  à  peu  les 
bénéfices  de  l'ambition  opiniâtre  qui  ne  connaît  point  le 


LA   CONSTITUTION   CIVILE   DO   CLERGÉ  251 

repos.  Autour  de  lui  quelques  autres,  qui  resteraient  obscurs, 
tentaient  de  faire  leur  trouée.  Ces  interventions,  toutes 
conçues  dans  le  même  esprit,  dénonçaient  le  projet  pour  ses 
ménagements.  On  trouvait  les  traitements  trop  élevés,  les 
prélats  trop  grands,  les  surfaces  point  assez  nivelées.  Surtout 
on  n'admettait  point  que  le  droit  populaire  souffrît  une 
limite.  Les  évêques,  élus  par  le  suffrage,  étaient  tenus  de 
demander  la  confirmation  canonique,  et  cette  confirma- 
tion pouvait  leur  être  refusée  par  le  métropolitain.  Aux 
logiciens  de  la  gauche  l'exigence  parut  injurieuse,  nul  n'ayant 
le  droit  de  réformer  ce  que  le  peuple  avait  décidé.  Ainsi 
s'exprima  un  représentant  de  Bar-le-Duc  qu'on  appelait 
Duquesnoy.  Le  plus  singulier,  c'est  qu'il  trouva  pour  auxi- 
liaires deux  curés.  Bourdon,  curé  d'Evaux,  Dillon,  curé  du 
Vieux-Pouzauges.  Contre  cette  opposition,  surgissant  cette 
fois  à  gauche,  le  Comité  ecclésiastique  dut  défendre  son 
œuvre.  «  La  confirmation  canonique  des  évêques,  dit  Lan- 
juinais,  est  absolument  distincte  de  l'élection;  les  confondre, 
c'est  mêler  le  spirituel  et  le  temporel. «Comme les  objections 
continuaient,  un  peu  d'impatience  monta  jusqu'aux  lèvres 
de  ce  Breton  vaillant,  honnête  et  têtu.  «  L'Assemblée,  observa- 
t-il,  entend-elle  faire  des  lois  pour  la  religion  catholique,  ou 
pour  une  religion  toute  nouvelle  qu'il  lui  plairait  de  fonder?  » 
On  expédiait  chaque  jour  quelques  articles,  comme  on 
fait  d'une  besogne  fastidieuse  accomplie  par  petits  bouts. 
Les  intermèdes  se  multipliaient.  On  apprit  qu'une  sédition 
avait  éclaté  dans  le  Comtat-Venaissin,  que  des  troubles 
s'étodent  produits  à  Perpignan,  que  le  vicomte  de  Mirabeau, 
frère  du  grand  orateur,  avait  été  arrêté  à  Castelnaudary. 
Puis  il  y  avait  les  députations  à  recevoir,  et  jamais  sans 
accompagnement  de  discours.  Le  19  juin,  à  la  séance  du  soir, 
un  Prussien  qu'on  appelait  Anacharsis  Qootz  parut,  escorté 
de  quelques  étrangers  et  de  beaucoup  de  Français  déguisés 
en  étrangers.  Ces  gens  avaient  dévalisé  les  magasins  de 
décors  des  théâtres  et  s'étaient  costumés  en  Arabes,  en  Turcs, 


252     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   REVOLUTION 

en  Arméniens.  Tous  ensemble  ils  venaient  proclamer  l'union 
de  tous  les  peuples;  de  là  beaucoup  de  bruit,  de  grands 
attendrissements,  de  grandes  protestations  d'être  frères 
et  de  haïr  les  tyrans.  Cette  scène  eut  un  épilogue  mémorable. 
Sous  l'excitation  des  harangues,  il  plut  à  quelques  repré- 
sentants, appartenant  en  général  à  la  noblesse,  de  rééditer 
la  nuit  du  4  août.  On  commença,  sur  la  motion  d'Alexandre 
de  Lameth,  par  voter  la  destruction  des  figures  enchaînées 
qui  ornaient,  sur  la  place  des  Victoires,  la  statue  de  Louis 
le  Grand.  Bientôt  ce  fut  une  extraordinaire  griserie  de 
paroles,  une  enchère  inouïe  de  sacrifices.  M.  de  Lambel 
demanda  l'abolition  des  titres  et,  après  lui,  M.  Charles  de 
Lameth,  l'abolition  de  la  noblesse  héréditaire.  On  applaudit. 
Goupil  de  Préfeln  parut  alors  à  la  tribune  :  «  Abolissons 
dit-il,  le  titre  de  Monseigneur.  »  Et  les  acclamations  re- 
prirent. «  Qu'on  proscrive  les  livrées,  ajouta  le  vicomte  de 
Noailles.  »  «  Que  nul  ne  porte  plus  de  nom  de  terre,  mais 
simplement  le  nom  originaire  de  sa  famille,  poursuivit  Le- 
pelletier  de  Saint-Fargeau.  »  Quelques-uns,  de  sens  plus 
rassis,  essayèrent  de  modérer  cette  ardeur  d'abdication. 
Mais  les  sacrifices  se  précipitaient  avec  la  furia  d'une  charge 
de  cavalerie.  «  Supprimons  les  armoiries,  s'écria  M.  de  Mont- 
morency, et  ne  gardons  que  les  enseignes  de  la  liberté.  » 
«  Abolissons  les  titres  à^ Altesse,  à'Eminence,  observa  Lan- 
juinais.  »  Il  était  onze  heures  du  soir.  Au  pied  levé  l'Assem- 
blée vota  tout.  Le  lendemain  Mirabeau  s'appela  Riquetti; 
Montlosier,  Raynaud;  La  Fayette,  Motier;  d'Espreménil, 
Duval;  Saint-Priest,  Guignard.  Il  fallut  à  chaque  nom 
ajouter  une  glose.  Cependant,  en  cette  même  séance,  l'Assem- 
blée qui  abolit  la  noblesse  ancienne  en  créa  une  nouvelle. 
Il  fut  décidé  que  les  combattants  de  la  Bastille  recevraient 
un  brevet  d'honneur;  puis  on  décréta,  par  une  grande  res- 
semblance avec  les  anciennes  lettres  royales,  que  «  leurs  noms 
seraient  pour  jamais  conservés  dans  les  archives  de  la  liberté  ». 
Le  lendemain,  en  face  des  bancs  dégarnis,  on  reprit  avec 


LA   CONSTITUTION   CIVILE   DU   CLERGE  253 

une  lassitude  croissante  la  corvée  de  la  Constitution  civile. 
On  discuta  le  casuel  ecclésiastique.  Il  fut  supprimé,  mais 
moins  radicalement  que  ne  le  voulait  le  projet,  car  on 
toléra  quelques  honoraires,  non  pour  les  rites  religieux, 
mais  pour  les  pompes  accessoires  qui  accompagneraient 
les  mariages  ou  les  cérémonies  funèbres.  On  traita  ensuite 
de  la  résidence  :  il  fut  décidé  qu'aucun  prélat  ne  pourrait 
s'absenter  plus  de  quinze  jours  chaque  année,  hormis  dans 
le  cas  d'urgente  nécessité  et  avec  l'autorisation  du  direc- 
toire départemental.  L'organisation  nouvelle  laissait  sans 
ressources  ceux  qu'elle  dépossédait  :  de  là  des  indemnités 
pour  les  évêques  supprimés,  les  chanoines,  les  chapelains, 
les  bénéfîciers  de  toute  sorte.  Les  administrations  dépar- 
tementales furent  pareillement  autorisées  à  allouer  des 
secours  aux  employés  laïcs  des  églises,  laissés  sans  emploi. 
Cependant,  aux  abords  de  la  Salle  du  Manège,  se  pressaient 
de  nombreux  solliciteurs;  c'étaient  les  délégués  des  villes, 
anxieuses  de  conserver  leur  évêché  ou  convoitant  celui  d'une 
cité  voisine.  Les  membres  des  clubs,  déjà  fort  en  crédit, 
furent  en  général  chargés  de  ces  ambassades.  L'intérêt  local 
les  rendant  fort  dévots,  on  les  voyait  invoquer,  pour  gagner 
leur  cause,  la  beauté  de  leur  église,  très  digne  de  demeurer 
ou  de  devenir  cathédrale,  la  paix  de  leur  cité,  très  séante  au 
recueillement  sacerdotal,  la  commodité  des  édifices  vacants, 
très  propices  à  l'installation  des  séminaires.  L'ardeur  des 
compétitions  ne  laissait  pas  cpie  d'embarrassser  les  députés. 
En  plus  de  soixante  départements,  l'Assemblée  fixa  au 
chef-lieu  le  siège  de  l'évêché;  dans  les  autres,  elle  l'établit 
ailleurs,  soit  à  raison  de  la  convenance  des  locaux,  soit  par 
respect  des  souvenirs  anciens  ou  par  désir  de  partager  les 
faveurs.  Les  dix  évêchés  métropolitains  furent  établis  dans 
les  villes  de  Paris,  Rouen,  Reims,  Besançon,  Lyon,  Aix, 
Toulouse,  Bordeaux,  Bourges,  Rennes.  L'ensemble  du 
décret  fut  adopté  le  12  juillet.  Toutefois  les  dernières  dis- 
positions additionnelles  ne  furent  votées  que  le  24  juillet. 


254     HISTOIRE   RELIGIEUSE  DE  LA   RÉVOLUTION 


IX 


L'Assemblée,  déjà  entraînée  par  d'autres  soucis,  se  dé- 
tourna presque  de  son  œuvre  avant  qu'elle  fût  achevée. 
Cette  œuvre  a  porté  de  si  graves  conséquences  qu'il  importe 
d'approfondir  tout  ce  que  les  contemporains,  sollicités 
ailleurs,  n'ont  regardé  qu'en  courant. 

La  loi  définitive  reproduisait,  dans  son  économie  géné- 
rale, le  projet  du  comité,  mais  point  tout  à  fait;  car  elle  y 
apportait,  outre  quelques  retouches  de  détail,  quatre  modi- 
fications assez  notables,  et  en  ces  changements  se  marquait 
l'abolition  des  vestiges  que  le  Comité  n'avait  osé  effacer. 

La  commission  avait  réservé  aux  synodes  métropoli- 
tains ou  diocésains  l'arbitrage  des  conflits  entre  les  métro- 
politains et  les  évêques,  entre  les  évêques  et  les  curés,  entre 
les  curés  et  les  vicaires.  Ce  mot  synode,  la  Constituante  l'avait 
partout  rayé.  Peut-être  recula-t-elle  devant  l'embarras  de 
réglementer  de  telles  réunions.  Peut-être  aussi  redoutait-elle 
que  ces  assemblées,  surtout  si  elles  devenaient  périodiques, 
n'entretinssent  ou  ne  réveillassent  dans  le  clergé  cet  esprit 
de  corps  qui  aisément  dégénère  en  esprit  d'indépendance. 

Le  second  changement  portait  sur  la  nomination  des 
ministres  du  culte.  En  adoptant  le  régime  électif,  il  semble 
que  les  commissaires  aient  ressenti  la  frayeur  d'une  inno- 
vation si  hardie.  De  là  le  dessein  de  conférer  au  roi  une 
haute  tutelle  sur  le  corps  électoral  :  le  souverain  pourrait, 
d'après  le  projet,  casser  jusqu'à  trois  fois  les  élections 
épiscopales.  L'Assemblée  venait  d'abolir  cette  intervention, 
la  jugeant  incompatible  avec  la  plénitude  du  droit  populaire. 

Soit  reste  de  faveur  pour  le  régime  ancien,  soit  désir  de 
plaire  au  clergé  du  second  ordre,  le  projet  avait  gardé 


LA   CONSTITUTION  CIVILE  DO  CLERGE  255 

quelques  débris  de  la  propriété  cnriale.  La  rédaction  défi- 
nitive ne  reconnaissait  plus  qu'un  seul  mode  de  rétribution  : 
le  salaire  en  argent. 

L'Assemblée,  par  un  quatrième  et  dernier  changement, 
avait  marqué  sa  volonté  de  dérober  son  œuvre  à  tout  con- 
trôle, de  désavouer  par  avance  tous  pourparlers  ultérieurs. 
Les  membres  dn  Comité  ecclésiastique  n'avaient  dénoué 
que  d'une  main  un  peu  tremblante  les  liens  qui  rattachaient 
l'Eglise  gallicane  au  souverain  pontife.  Par  une  appellation 
dégagée  jusqu'à  l'impertinence,  ils  avaient  désigné  le  pape 
sous  le  nom  d'êvêque  de  Rome.  Ayant  été  très  novateurs 
dans  la  forme,  ils  s'étaient  ravisés  avant  de  poser  la  plume, 
et  avaient  écrit  ces  lignes  :  «  Le  roi  sera  supplié  de  prendre 
toutes  les  mesures  qui  seront  jugées  nécessaires  pour  l'exécu- 
tion du  présent  décret.  »  Ou  ce  texte  ne  signifiait  rien,  ou 
il  marquait  une  sorte  d'invite  à  négocier,  une  sorte  d'appel 
à  un  arrangement  par  les  voies  canoniques.  —  L'Assemblée, 
à  certains  égards,  s'était  montrée  plus  respectueuse  que 
son  comité;  car  au  mot  à^évêque  de  Rome  elle  avait  substitué 
celui  de  pape;  de  plus,  sm*  la  demande  de  l'abbé  Grégoire, 
elle  avait,  non  en-  un  seul  article  mais  en  deux,  protesté 
«  de  l'unité  de  foi  et  de  communion  avec  le  chef  de  l'Eglise 
universelle  ».  Elle  n'avait  cédé  sur  le  fond  que  pour  se  mon- 
trer plus  péremptoire  dans  la  forme.  Elle  avait  supprimé 
comme  inutile,  dangereuse,  la  latitude  laissée  au  roi.  Avec 
toute  l'âpreté  d'une  logique  implacable,  elle  avait  répété  : 
quand  un  décret  est  rendu,  le  roi  n'a  qu'un  devoir,  cehii 
d'en  assurer  l'exécution. 

Tel  fut  le  décret  devenu  fameux  sous  le  nom  de  Consti- 
tution civile  du,  clergé.  Peu  d'actes  ont  aussi  mal  résisté  au 
temps.  Vu  à  distance,  celui-ci  ne  répond  à  aucune  concep- 
tion nette.  Les  croyants  lui  reprocheront  d'avoir  altéré 
l'Eglise  catholique,  les  autres  de  l'avoir  beaucoup  trop 
conservée. 

Si  Ton'  embrasse  l'ensemble  de  l'œuvre,  l'aspect  semble 


2o6     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   REVOLUTION 

celui  d'un  édifice  composite,  tout  fait  de  mains  d'hommes, 
et  de  mains  présomptueuses  et  débiles.  Dans  la  Constitu- 
tion civile,  les  jansénistes  ont  cherché  une  revanche  contre 
Rome,  les  légistes  la  sujétion  de  l'Eglise,  les  âmes  candides 
la  réforme  des  abus  ;  puis  il  y  eut  les  voltairiens  qui  n'y 
voulurent  mettre  que  ce  qu'il  fallait  de  religion  pour  le 
peuple,  enfin  les  impies  déclarés,  qui  n'y  virent  qu'une  étape 
vers  l'anéantissement  de  toute  foi.  De  ces  collaborations 
de  pensées  est  née  une  confusion  immense.  Chaque  dispo- 
sition s'accompagne  de  gloses  contradictoires.  On  sent  une 
œuvre  à  plusieurs  faces,  fragile,  travaillée  de  germes  dis- 
solvants, et  destinée  à  périr,  soit  sous  la  foi  intégrale  qui 
renaîtra,  soit  sous  la  montée  de  l'incrédulité  qui  submergera 
tout. 

Entre  toutes  les  prétentions  des  Constituants,  aucune 
ne  fut  plus  impertinente  que  celle  de  restaurer  l'Eglise  pri- 
mitive. L'Eglise  primitive,  née  do  Jésus-Chrit,  s'était  déve- 
loppée par  elle-même,  en  dehors  du  pouvoir  qui,  pendant 
trois  siècles,  ne  la  connut  que  pour  la  persécuter  :  l'Eglise 
nouvelle,  née  d'un  vote  législatif,  ne  créait  qu'une  hiérarchie 
d'agents  officiels  consacrés  au  culte.  Dans  leurs  temples 
qui  n'étaient  encore  que  des  demeures  agrandies,  les  pre- 
miers fidèles  avaient  parfois,  d'une  acclamation  inspirée, 
désigné  leurs  chefs  :  un  prodige  d'ignorance  ou  d'illusion 
verrait  seul,  dans  les  Assemblées  de  département  ou  de 
district,  le  prolongement  de  ces  assemblées  pieuses  qui 
agissaient,  croyaient  agir  sous  la  suggestion  même  de 
l'Esprit-Saint.  L'Eglise  primitive  s'était  alimentée  de  la 
prière  en  commun,  sorte  de  dialogue  ardent  et  mystique 
entre  l'officiant  qui  appelait  Dieu  sur  l'autel,  et  les  assistants 
qui  achevaient  par  leurs  réponses  la  supplication  du  prêtre  : 
l'Eglise  nouvelle  s'élevait  sur  les  ruines  de  tous  les  asiles 
consacrés  à  la  prière.  Les  premiers  fidèles  avaient  vécu  tout 
imprégnés  du  souvenir  récent  du  Christ  qui,  en  absolvant 
Madeleine  la  pécheresse,  avait  enseigné  à  pardonner  et, 


LA   CONSTITUTION   CIVILE   DU  CLERGE  257 

en  expirant  sur  la  croix,  avait  enseigné  à  mourir;  de  là  une 
double  leçon,  celle  de  la  mansuétude  pour  autrui,  et,  pour 
soi-même,  de  l'immolation  :  l'Eglise  nouvelle  avait  deux 
sortes  de  parrains,  les  jansénistes  à  l'austérité  intolérante, 
les  voltairiens  aux  croyances  affaiblies  ou  demi-mortes; 
et  elle  n'apprendrait  pas  plus  des  uns  la  science  de  la  charité 
que  des  autres  la  science  du  sacrifice.  L'Eglise  primitive, 
tout  illuminée  des  clartés  évangéliques,  toute  vivifiée  de 
sa  flamme  intérieure,  s'était  élancée  à  la  conquête  du  monde, 
avec  le  grand  soulèvement  de  son  souffle  matinal  :  les  Cons- 
tituants, organisateurs  de  l'Eglise  nouvelle,  voyaient  dans 
la  religion,  non  une  puissance  triomphante,  mais  une  force 
déclinante;  la  jugeant,  pour  des  raisons  de  bonne  police, 
très  profitable  à  l'ordre  social,  ils  avaient  voulu  l'empri- 
sonner dans  un  cadre  officiel  où  elle  se  conserverait,  sans  se 
renouveler  ni  s'étendre.  Se  conserverait-elle  toujours?  La 
plupart  ne  le  croyaient  guère,  et  ne  songeaient  qu'à  abriter 
quelque  temps  encore  ce  que  le  peuple  vulgaire  gardait 
de  foi. 

Les  Constituants  n'avaient  pas  le  droit  de  se  réclamer 
du  passé.  Ils  n'étaient  pas  davantage  des  précurseurs.  Un 
système  naîtrait  plus  tard  qui,  en  dépouillant  l'Eglise  de 
ses  privilèges,  la  déchargerait  aussi  de  ses  dépendances. 
Elle  se  développerait,  en  dehors  de  toute  attache  officielle, 
par  la  libre  propagation  de  sa  doctrine,  par  la  salutaire 
contagion  de  ses  vertus.  Cette  théorie,  toute  moderne, 
pourrait,  autant  qu'aucune  autre,  favoriser  l'essor  de  la 
société  chrétienne,  sous  la  seule  condition  que  la  pratique 
en  fût  sincère.  Une  telle  conception  ne  paraît  pas  même 
avoir  effleuré  l'esprit  des  Constituants.  A  l'ancienne  préémi- 
nence de  la  tiare  sur  l'épée,  ils  ne  songèrent  qu'à  substituer 
une  prééminence  inverse.  Tout  de  même  qu'au  moyen  âge 
on  avait  dit  :  «  L'Etat  est  dans  l'Eglise  »,  ils  diraient  en 
renversant  la  formule  :  «  L'Eglise  est  dans  l'Etat.  »  Ils  l'y 
enserraient  en  effol,  et  jusqu'à  l'étoufler. 

17 


258     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

Eglise  d'Etat,  tel  est  le  nom  qui  convient  le  mieux  à 
l'œuvre  des  Constituants.  M?J  affranchis  de  l'ancien  régime 
tout  en  le  détruisant,  peu  originaux  quoique  téméraires, 
ils  piétinèrent  assez  servilement  dans  les  traces  mêmes  de 
ce  qu'ils  abolissaient.  Par  leurs  décrets,  la  religion  d'Etat 
se  perpétuerait,  avec  l'avantage  de  notables  abus  supprimés, 
mais  aussi  avec  de  grands  dangers  accrus 

Le  principal  serait  celui  de  la  servitude.  Sous  l'ancienne 
monarchie,  l'Eglise  d'Etat  était  protégée,  quoique  fort 
imparfaitement,  dans  son  indépendance  par  les  traditions 
vénérables  que  le  temps  avait  consacrées,  par  la  grandeur 
des  hommes  appelés  au  service  des  autels.  Le  haut  rang 
des  dignitaires  ecclésiastiques,  les  titres  augustes  attachés 
aux  églises  défiaient  les  trop  grands  empiétements  du  pouvoir 
civil  ou  du  moins  les  rendaient  malaisés.  Ce  qui  était  source 
de  vanité  tournait  donc  parfois  à  bienfait.  La  loi  nouvelle 
créait  toute  une  hiérarchie  de  fonctionnaires  faits  juste 
à  point  pour  servir.  Ils  commenceraient  de  bonne  heure. 
Toutes  les  charges  dépendant  de  l'élection,  les  plus  avisés, 
dés  leur  jeunesse,  courtiseraient  les  électeurs  du  district 
pour  obtenir  une  bonne  cure,  puis  les  courtiseraient  une 
seconde  fois  pour  obtenir  une  meilleure  cure.  Entre  temps, 
ils  salueraient  très  bas  les  officiers  municipaux  qui  lés  sur- 
veilleraient, et  peut-être  aussi  le  club,  maître  des  suffrages. 
Ainsi  se  formerait  tout  un  clergé  politicien.  La  course  aux 
honneurs  ne  s'arrêterait  pas  là.  Entre  les  plus  entrepre- 
nants des  curés  une  poussée  vigoureuse  commencerait  à 
qui  conquerrait  la  mitre.  Il  faudrait  faire  campagne  sur  un 
théâtre  agrandi  et  sourire  à  tous  les  électeurs  du  départe- 
ment. L'évêque  serait  le  type  du  fonctionnaire  bien  assoupli. 
Il  dépendrait  des  électeurs  par  les  gages  qu'il  leur  aurait 
donnés,  dépendrait  du  directoire  départemental  qui  le 
paierait,  le  dominerait  et,  en  cas  d'absence  de  plus  de  quinze 
jours,  lui  retiendrait  son  salaire.  Il  dépendrait  enfin  des 
vicaires  épiscopaux  qui,  formant  ensemble  une  sorte  d'épis- 


LA   CONSTITUTION   CIVILE   DU   CLERGÉ  ^^9 

copat  collectif,  comnraniqneraient  au  gouvernement  du 
diocèse  un  air  très  marqué  de  presbytérianisme.  Courbé 
sous  tant  de  jougs,  l'évêque  n'aurait  le  droit  de  se  relever 
que  vis-à-vis  d'un  seul  homme  :  le  pape.  Cette  indépendance, 
cette  unique  indépendance,  qui  jetterait  dans  le  schisme 
l'Eglise  de  France,  compléterait  la  servitude  de  cette  même 
église.  Jusque-là,  les  deux  souverainetés,  celle  de  Paris, 
celle  de  Rome,  s'étaient  contre-balancées,  et  jamais  les 
conflits  —  car  il  y  en  avait  eu  de  fort  aigus  —  n'étaient 
devenus  brisement.  En  dépit  de  toutes  les  compétitions,  de 
sages  accords  étaient  intervenus  qui  avaient  déterminé 
les  droits  des  deux  puissances,  et  permis  au  clergé,  aux 
catholiques,  de  rendre  à  chacun  des  deux  maîtres  une  juste 
mesure  de  devoir,  en  toute  dignité,  en  toute  liberté.  La 
primauté  romaine  disparaissant,  l'Etat  aurait  toute 
latitude  pour  étendre  sa  main  sur  la  société  religieuse  et, 
ne  discernant  plus  aucune  autre  puissance  à  côté  de  la 
sienne,  serait  enclin  à  ne  voir  dans  le  domaine  spirituel 
qu'un  démembrement  de  sa  propre  puissance.  L'Eglise 
se  trouverait  nationalisée  ;  mBis  en  devenant  Eglise  nationale, 
elle  deviendrait  du  même  coup  Eglise  asservie. 

Ce  serait  la  servitude,  à  moins  que  ce  ne  fût  la  révolte. 
La  Constitution  du  clergé  portait  en  elle,  en  cas  d'obéis- 
sance, l'esclavage,  en  cas  de  rébellion  des  consciences,  la 
guerre  civile.  On  n'échapperait  point  à  l'une  ou  à  l'autre 
alternative.  Cette  révolte,  si  elle  éclatait  jamais,  serait, 
comme  toutes  les  luttes  religieuses,  lente  à  éclater,  lente 
aussi  à  apaiser.  Elle  mêlerait  ses  ferments  à  toutes  les  agi- 
tations politiques  et  les  aggraverait.  Elle  vicierait  ou  rendrait 
vains  tous  les  retours  à  l'ordre,  tous  les  essais  de  concilia 
tien.  Elle  se  produirait  sous  toutes  les  formes,  débordante 
de  valeur  guerrière  aux  premiers  jours  de  l'insurrection 
vendéenne,  passivement  héroïque  sur  l'échafaud  où  monte- 
raient les  martyrs,  intransigeante  jusqu'à  l'étroitesse  au 
milieu  des  privations  et  dans  la  misérable  sécurité  de  l'exil. 


260     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

triste,  obstinée  et  douce  dans  les  demeures  où  tant  de  femmes 
pieuses,  traversant  les  temps  troublés  sans  s'avilir,  brave- 
raient tous  les  périls  plutôt  que  d'accepter  d'autres  prêtres 
que  les  prêtres  de  leur  foi.  Elle  subsisterait,  cette  résistance, 
quand  tout  le  reste  serait  réduit  ou  abattu,  et  elle  demeu- 
rerait si  tenace  que  le  seul  acte  qui  clôturerait  vraiment 
la  révolution  serait  celui  qui  rendrait  aux  consciences  la 
paix. 

L'imprévoyance  parlementaire  a  des  profondeurs  inson- 
dables. C'est  d'une  main  inconsciente  et  innocente  que  l'As- 
semblée donna  le  vol  à  toutes  les  semences  qui  répandraient 
tant  de  maux.  L'œuvre  accomplie,  elle  passa  tranquille- 
ment à  d'autres  objets,  sans  éprouver  aucun  besoin  de  se 
reposer,  car  distraitement,  d'un  cœur  léger,  d'un  esprit 
insouciant,  elle  avait  voté  tout  le  décret,  et  elle  ne  se  sentait 
pas  fatiguée  du  tout.  Elle  se  fixait  dans  la  contemplation 
des  abus  très  réels  qu'elle  avait  suppriniés  :  il  y  avait  moins 
d'évêchés,  une  meilleure  circonscription  des  paroisses  et 
des  diocèses,  un  partage  plus  équitable  des  avantages  maté- 
riels, une  plus  juste  distribution  des  honneurs.  Satisfaite 
d'avoir  établi  d'autorité  des  réformes  qu'avec  un  peu  de 
ténacité  patiente  on  eût  réalisées  d'accord  avec  la  puissance 
spirituelle,  elle  fermait  les  yeux  sur  le  reste  ou  ne  les  ouvrait 
que  pour  s'admirer.  Un  trait  peint  bien  l'excès  de  son  aveu- 
glement. Dans  ce  décret  qui  bouleversait  l'Eglise,  elle  n'avait 
pas  inséré  une  seule  disposition  qui  prévit  l'indocilité,  qui 
punit  la  désobéissance.  Elle  n'imaginait  pas  que  la  nation 
pût  répudier  ce  qu'elle,  assemblée  toute-puissante,  avait 
voulu. 

Cependant,  pour  les  âmes  assez  rares  qui,  dès  le  début, 
s'étaient  émues,  un  double  espoir  restait.  Le  roi,  armé  du 
droit  de  veto,  ne  réussirait-il  pas  à  conjurer  les  fautes  irré- 
parables? Le  pape,  de  son  côté,  ne  parviendrait-il  pas  à 
suggérer  quelque  expédient  sauveur?  Sur  Louis  XVI,  sur 
Pie  VI  reposaient  les  dernières  chances  de  conserver  la  paix 


LA   CONSTITUTION  CIVILE  DU  CLERGÉ  26! 

religieuse.  Au  moment  où  l'Assemblée  achevait  son  œuvre, 
quelques  jours  leur  restaient  pour  opposer,  si  elle  pouvait  être 
entendue  encore,  la  voix  de  la  sagesse  à  celle  de  la  témérité. 
Il  faut  ici  raconter  les  négociations  par  lesquelles  ils  s'effor- 
ceraient de  prévenir  le  mal  ou  de  le  tempérer. 


LIVRE  CINQUIÈME 

LE  PAPE,  LE  ROI,  LA  SANCTION 


SOUHAIRK 

I.  —  Pie  VI  :  les  diminutions  de  la  puissance  pontiilcale  :  la  rille  de 
Rome;  splendeurs  et  décadence;  le  cardinal  de  Bernis.  —  Comment 
Pie  VI  cherche  un  appui  dans  le  gouvernement  français  et  comment 
celui-ci  se  dérobe. 

II.  —  Premiers  sujets  d'inquiétude  du  côté  de  la  France  :  les  Etats  géné- 
raux :  les  annates  :  les  biens  ecclésiastiques  :  les  vœux  monastiques. 
—  Allocution  pontificale  du  29  mars  1790. 

III.  —  Comment  on  apprend  à  Rome  le  projet  de  Constitution  civile: 
inquiétudes  de  Pie  VI;  réserve  et  silence  calculé  du  gouvernement 
français;  sages  conseils  de  Bernis. 

rV.  —  Le  roi  à  Saint-Cloud  :  quels  scrupules  éveille  en  lui  la  Constitution 
civile  du  clergé.  —  Acceptation  ou  veto  ;  quelles  forces  restent  à 
Louis  XVI  :  la  tête  du  14  juillet  1790  :  quelles  considérations  engagent 
Louis  XVI  à  ne  point  entrer  en  lutte  avec  l'Assemblée.  —  M.  de  Cicé, 
archevêque  de  Bordeaux,  M.  Lefranc  de  Pompignan.  —  Plem  de  négo- 
ciations avec  Rome,  et  tentative  pour  obtenir  de  Pie  VI  une  appro- 
bation, au  moins  provisoire,  de  la  Constitution  civile.  —  Louis  XVI 
promet  sa  sanction,  mais  suspend  la  promulgation  des  décrets.  — 
Etranges  instructions  transmises  au  cardinal  de  Bernis. 

V.  —  Le  cardinal  de  Bernis  :  arrivée  du  courrier  qui  lui  apporte  ses 
instructions:  le  cardinal  est  reçu  en  audience  par  Pie  VI  (13  août  1790)  : 
affliction  du  pape;  ses  inquiétudes;  sa  modération  :  comment  il  donne 
peu  d'espoir  d'entente,  mais  promet  de  consulter  les  cardinaux.  — 
Comment  toutes  choses  se  précipitent  à  Paris  et  comment,  sous  la 
pression  de  l'Assemblée,  la  promulgation  est  ordonnée  (24  août  1790). 

VI.  —  Comment  une  dépêche  de  M.  de  Montmorin  et  une  lettre  de 
Louis  XVI  à  Pie  VI  annoncent  la  promulgation.  —  Grande  douleur 
de  Pie  VI,  comment  il  contient  son  émotion.  —  La  réunion  des  cardi- 
naux :  réflexions  anxieuses  de  Pie  VI  :  sa  résolution  de  ne  reculer  devant 
aucun  sacrifice  compatible  avec  l'unité  de  l'Eglise.  —  Comment  il 
apprend  qu'en  France  la  Constitution  civile  commence  à  être  appliquée. 


204     HISTOIRE   RELIGIEUSE  DE  LA  RÉVOLUTION 

VII.  —  Notification  de  la  Constitution  civile  aux  évêques  et  aux  cha- 
pitres. —  Protestations  de  l'épiscopat  :  mort  de  l'évêque  de  Quimper  ; 
Vexposition  des  principes  :  attitude  passive  des  évêques  et  comment 
ils  affectent  d'ignorer  la  loi.  —  Protestations  des  chapitres.  —  Les 
autorités  civiles;  comment  elles  ont  applaudi  aux  premières  mesures 
de  la  Révolution;  en  quoi  la  Constitution  civile  leur  agrée  fort  et  en 
même  temps  les  embarrasse  un  peu.  —  Mesures  d'exécution  contre 
les  chanoines.  —  Premières  mesures  coercitives  contre  les  évêques.  — 
De  quelques  symptômes  d'agitation  :  comment  l'Assemblée,  loin  d'être 
éclairée  par  ces  premiers  signes  d'opposition,  s'affermit  dans  le  dessein 
d'imposer  la  loi   nouvelle. 

VIII.  —  La  proposition  Voidel  :  rapport  lu  à  l'Assemblée  (26  novembre). 
—  Comment  et  à  qui  le  serment  est  imposé  dans  un  délai  fixé.  —  Effort 
de  la  droite  pour  obtenir  un  ajournement;  discussion  immédiate  : 
Mirabeau;  singulière  situation  de  cet  illustre  personnage;  comment  il 
semble  cacher,  sous  l'abondance  des  injures,  une  sorte  de  répit  pour 
le  clergé.  —  Discours  de  l'abbé  Maury.  —  Vote  du  projet  Voidel  (27  no- 
vembre 1790). 

IX.  —  Le  roi  :  la  cour:  impression  pénible  causée  par  la  loi  du  27  no- 
vembre 1790.  —  Louis  XVI  :  ses  perplexités  :  quels  avis  il  réclame: 
conseils  de  l'archevêque  d'Aix  et  mémoire  rédigé  par  celui-ci. Tentative 
nouvelle  pour  obtenir  du  pape  une  approbation  provisoire  de  la  Cons- 
titution; pression  exercée  sur  Pie  VI. 

X.  —  Le  cardinal  de  Bernis  reçoit  les  nouvelles  instructions  de  sa  cour 
(14  décembre  1790)  :  son  embarras.  —  Il  est  reçu  en  audience  par 
Pie  VI.  —  Nouvelle  délibération  des  cardinaux  :  billet  de  Pie  VI  au 
cardinal  de  Bernis.  —  Comment  le  pape  suspend  encore  sa  réponse 
définitive. 

XL  —  Le  mois  de  décembre  1790.  —  Anxiété  du  roi  :  comment  tout 
manque  pour  la  politique  de  résistance  :  Louis  XVI  :  les  ministres  : 
La  Fayette  :  Mirabeau  :  effarement  et  faiblesse  de  la  plupart  des 
évêques  qui  sont  alors  à  Paris.  —  Pression  de  l'Assemblée  :  réponse 
évasive  du  roi  :  nouvelles  instances.  —  La  cour  :  conseils  divers.  — 
Nouvelle  lettre  de  l'archevêque  d'Aix  et  ses  timides  avis.  —  Lettre 
attristée  de  M.  de  Saint-Priest.  —  Comment  le  roi  se  décide  à  capituler 
devant  l'Assemblée.  —  Message  du  26  décembre  et  sanction  de  la  loi 
sur  le  serment. 


Pie  VI,  élu  pape  en  1775,  avait  pu,  dès  les  premiers  jours 
de  son  pontificat,  percevoir  les  craquements  de  l'ancien 
édifice  religieux  qui  s'écroulait.  Contre  l'Eglise,  une  coali- 


LE   PAPE,   LE   ROI,   LA   SANCTION  265 

tion  générale  avait  rassemblé  les  princes  et  tous  les  beaux 
esprits.  Aux  assauts  des  philosophes,  qui  niaient  la  reli- 
gion, s'étaient  jointes  les  sourdes  attaques  des  jansénistes, 
qui  la  minaient  dans  son  chef  et,  sous  prétexte  de  l'épurer, 
risquaient  de  la  détruire.  La  suppression  des  jésuites,  con- 
sommée sous  Clément  XIV,  avait  ravi  à  la  papauté  sa  garde 
sacrée,  sans  lui  ramener  un  seul  de  ses  ennemis.  Pie  VI 
avait  subi,  avec  Joseph  II,  les  usurpations  des  grands  et, 
avec  Léopold  de  Toscane,  les  avanies  des  petits.  Du  plus 
puissant  jusqu'au  plus  débile,  c'était  à  qui  supprimerait 
le  plus  de  monastères,  mettrait  le  mieux  la  main  dans  le 
choix  des  évêques,  et,  sous  prétexte  de  libérer  l'esprit 
humain,  réglementerait  le  plus  étroitement  les  choses  cul- 
tuelles ou  liturgiques.  Il  n'était  pas  jusqu'à  la  cour  de 
Naples  qui  n'eût  jugé  l'heure  favorable  pour  l'émancipa- 
tion. Appelée  à  payer  à  la  cour  de  Rome  un  tribut  annuel, 
elle  s'était  refusée  à  l'acquitter  sous  les  antiques  formes 
féodales,  avec  les  génuflexions  traditionnelles  et  la  présen- 
tation de  la  haquenée  blanche.  Cette  petite  querelle  était 
devenue  gros  différend.  A  propos  de  ce  misérable  conflit, 
à  propos  de  Vaffaire  de  la  haquenée,  comme  on  disait  en 
style  diplomatique,  la  curie  romaine  avait  rempli  les  chan- 
celleries de  ses  plaintes,  soit  qu'à  la  manière  des  faibles  elle 
supportât  plus  impatiemment  les  manques  d'égards  que 
les  diminutions  de  puissance,  soit  qu'elle  vît  dans  ce  refus 
d'hommage  un  signe  décisif  où  se  montrait  le  déclin  de  l'an- 
cien respect. 

Le  bel  aspect  des  choses  extérieures  masquait  à  Rome 
les  diminutions  de  la  puissance  pontificale.  Chaque  hiver 
la  ville  se  remplissait  d'étrangers.  Les  illuminations  de 
Saint-Pierre,  les  chants  de  la  chapelle  sixtine,  les  cérémonies 
de  la  Semaine  Sainte,  les  fêtes  des  diverses  églises  natio- 
nales offraient  à  la  curiosité  des  uns,  à  la  dévotion  des 
autres,  des  attraits  sans  pareils.  Les  magnificences  du  culte 
cachaient  les  décadences  de  la  foi.  Même  dans  le  déclin  du 


266     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

prestige,  tous  les  attributs  de  la  souveraineté  la  plus  révérée 
demeuraient  intacts.  L'art  brillait  encore,  non  plus  l'art 
sévère  et  sublime  de  Michel-Ange,  mais  l'art  de  Ganova 
après  l'art  pompeux,  surchargé,  tout  drapé  du  Bernin,  et 
l'illusion  de  la  grandeur  se  pouvait  soutenir  pour  quiconque 
se  contentait  des  apparences  et  ne  pénétrait  pas  au  delà. 
Rome  n'était  plus  le  centre  des  affaires,  mais  demeurait  le 
centre  des  nouvelles,  par  la  constante  afïluence  des  touristes 
illustres  qui  s'y  remplaçaient.  Dans  les  dernières  années, 
d'augustes  voyageurs  étaient  venus,  le  grand-duc  Paul  de 
Russie,  le  roi  de  Suède  Gustave  III,  puis  Joseph  II  lui- 
même,  ennemi  de  l'Eglise,  mais  ennemi  fantasque,  énig- 
matique,  et  qui  prenait  parfois  des  façons  d'ami.  La  con- 
versation avait  remplacé  le  travail,  et  là  même  où  s'était 
déployé  le  génie  des  affaires,  l'esprit  se  contentait  de  briller. 
Mais  la  conversation  s'imprégnait  de  la  majesté  des  choses 
ambiantes  et,  même  lorsqu'elle  portait  sur  des  sujets  fri- 
voles, gardait  un  tour  grave  et  noble.  Comme  la  puissance 
civile  avait  ressaisi  tout  le  domaine  politique  et  en  outre 
s'arrogeait  volontiers  le  domaine  spirituel,  la  diplomatie 
chômait  souvent,  vide  d'emploi.  Les  principaux  efforts  se 
consumaient  en  sollicitations  pour  les  charges,  abbayes, 
canonicats  à  la  disposition  de  Rome,  en  demandes  de  réduc- 
tion sur  les  droits  de  chancellerie,  en  intrigues  pour  le  choix 
des  cardinaux,  en  démarches  pour  promouvoir  les  causes 
de  béatification  que  recommandait  le  zèle  pieux  des  prin- 
cesses ou  des  congrégations  religieuses.  Par  intervalles,  le 
bruit  se  répandait  d'une  indisposition  du  pape  :  aussitôt  les 
ambassadeurs,  ravis  d'être  occupés,  s'absorbaient  en  cu- 
rieux pointages,  et  pour  un  instant  se  remettaient  à  croire 
à  leur  importance  en  dressant,  non  toujours  sans  malice, 
la  liste  des  cardinaux  papables.  Une  surface  brillante  cachait 
toutes  les  misères,  et  quand  les  envoyés  des  puissances  se 
montraient  en  carrosse  de  gala  dans  les  rues  de  Rome,  nul 
n'eût  imaginé  que  des  personnages  si  bien  parés  fussent 


LE   PAPE,   LE    ROI,   LA    SANCTION  267 

inutiles,  ou  que  quelque  chose  eût  décru  dans  le  prestige  du 
Vatican.  Les  ambassades,  avec  les  églises  nationales  qui 
dépendaient  d'elles,  avec  les  institutions  pieuses  ou  chari- 
tables qui  reconnaissaient  leur  patronage,  avec  tout  ce  que 
le  temps  leur  avait  attaché  de  clientèle,  formaient  chacune 
un  monde  à  part,  et  tous  ces  mondes,  comme  autant  de 
satellites,  servaient  â  la  décoration  du  trône  pontifical.  Au 
fond  et  à  bien  juger  les  choses,  elles  étaient  surtout  des 
hôtelleries  à  l'usage  des  étrangers  de  distinction.  Mais 
quelles  hôtelleries  que  celles  où  se  montrait  tour  à  tour  tout 
ce  que  l'Europe  avait  de  plus  grand!  Parmi  les  ambassa- 
deurs, le  plus  en  vue  était  le  cardinal  de  Bernis,  archevêque 
d'Alby,  et  représentant  de  la  France.  Le  temps  avait  passé 
sur  les  dissipations  de  sa  jeunesse,  et  le  monde  ne  rappelait 
plus  qu'avec  une  malice  indulgente  les  poésies  légères  qui 
lui  avaient  valu  jadis  un  renom  si  peu  séant  pour  un  homme 
d'Eglise.  Vieux  de  soixante-treize  ans  à  la  veille  de  la  Révo- 
lution, il  était  par  l'âge  le  doyen  du  corps  diplomatique  : 
il  était  pareillement  le  premier  par  le  crédit,  le  premier  par 
les  dignités,  le  premier  aussi  par  les  profusions  magni- 
fiques. Nulle  hospitalité  n'égalait  la  sienne,  nulle  table 
n'avait  les  mêmes  délicatesses,  nulle  décoration  ne  portait 
la  marque  d'un  goût  plus  exquis.  Les  étrangers  emportaient 
de  Rome  jusque  dans  leur  pays  le  souvenir  de  ses  récep- 
tions où  la  bonne  grâce  était  plus  grande  encore  que  le  luxe, 
où  la  gravité  de  la  vieillesse  se  tempérait  d'indulgence  et 
d'abandon.  De  ses  succès  le  cardinal  jouissait  pleinement, 
en  fidèle  serviteur  du  roi  qui  croit  honorer  son  maître  en 
dépensant  noblement,  en  épicurien  mais  bienveillant  et  bon 
et  plus  attentif,  sur  le  déchn  de  l'âge,  aux  plaisirs  d'autrui 
qu'aux  siens  propres,  en  mondain  mais  assagi  par  les  années 
et  qui  se  remémore  qu'il  est  prêtre.  «  Je  suis,  écrivait-il  un 
jour,  le  second  personnage  de  Rome.  »  Cette  bouiïée  d'or- 
gueil ne  le  grisait  point  tellement  que  son  regard  ne  perçât 
l'atmosphère   tranquille   où   s'engourdissait   la  société  ro- 


268     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

maine.  En  des  heures  de  clairvoyance  très  vive  quoique 
incomplète,  il  lui  arrivait  de  pénétrer  les  périls  de  l'Eglise, 
ceux  de  son  pays,  les  siens  propres.  «  Je  suis  vieux,  man- 
dait-il dès  1787  au  ministre  des  affaires  étrangères,  mais  je 
voudrais  l'être  plus  encore,  car  j'avoue  que  l'avenir  me  fait 
peur  (1).  » 

Pie  VI,  par  ses  qualités,  par  ses  défauts  même,  semblait 
créé  tout  à  point  pour  prolonger,  même  à  travers  la  déca- 
dence, l'illusion  d'une  grandeur  non  atteinte.  D'admirable 
stature,  de  formes  robustes,  de  physionomie  assurée,  il  res- 
pirait la  confiance  et  semblait  la  commander  autour  de  lui. 
Il  portait  en  public  un  visage  reposé  qui  semblait  ignorer 
les  soucis  ou  les  défier.  Il  était  grand  faiseur  de  projets, 
grand  restaurateur  de  monuments,  grand  bâtisseur  sur- 
tout, comme  il  convient  à  ceux  qui  comptent  sur  l'avenir. 
A  l'inverse  de  Clément  XIV  économe  au  point  d'être  sor- 
dide, il  aimait  la  représentation,  la  dépense,  les  fêtes,  tout 
ce  qui  cadre  avec  le  train  des  jours  heureux.  Actif,  remuant, 
ne  ménageant  jamais  ses  forces,  ne  ménageant  guère  celles 
des  autres,  jaloux  d'agir  par  lui-même  au  point  d'effacer  ou 
d'annihiler  ses  serviteurs,  il  laissait  l'impression  d'une  âme 
qui  se  sent  maîtresse  du  temps,  du  pouvoir  et  de  la  vie.  Tel 
apparaissait  Pie  VI,  au  moins  par  les  côtés  qu'en  cette  pre- 
mière partie  de  son  règne  le  public  pouvait  saisir  :  car  plus 
tard,  sous  le  premier  choc  des  grandes  infortunes,  des  dons 
nouveaux  jailliraient  en  lui  qui  étonneraient  à  la  fois  ses 
adversaires  et  ses  amis,  à  savoir,  la  prudence  qui  évite  les 
éclats,  la  longanimité  qui  laisse  sans  vengeance  s'accumuler 
les  injures,  la  résignation  chrétienne  enfin  qui  est  plus  forte 
que  tous  les  malheurs,  dussent  les  malheurs  n'avoir  d'autre 
terme  que  la  vie. 

La  confiance  n'aveuglait  pas  Pie  VI  au  point  de  lui  voiler 

(1)  Dépêche  du  13  février  1787.  (Archives  du  ministère  des  affaires 
étrangères.)  —  Voir  aussi  le  Cardinal  de  Bernis,  par  M.  Frédéric  Masson, 
passim. 


LE  PAPE,   LE   ROI,   LA   SANCTION  269 

entièrement  ses  périls.  En  Autriche  régnait  l'hostilité,  en 
Allemagne  la  malveillance  raisonneuse,  parmi  les  petits 
princes  italiens  l'envie  des  grandeurs  pontificales  et  peut- 
être  la  convoitise  de  quelque  lambeau  du  territoire  ecclésias- 
tique (1).  Dans  ce  délaissement,  les  regards  du  pontife  se 
tournaient  vers  la  France.  Si  elle  effrayait  par  ses  philo- 
sophes, elle  attirait  par  son  roi,  si  pieux,  disait-on,  et  de 
mœurs  si  pures.  De  là  le  dessein  de  nouer  avec  le  prince  une 
aUiance  intime  et  de  ressaisir  par  lui  quelque  chose  de  tout 
ce  qui  échappait.  «  Tout  mon  espoir,  disait  un  jour  Pie  VI 
au  cardinal  de  Bernis,  repose  sur  l'amour  de  Sa  Majesté 
pour  la  religion,  sur  son  attachement  au  Saint-Siège,  sur 
sa  sage  politique.  »  De  son  côté,  le  cardinal  Buoncompagni, 
alors  secrétaire  d'Etat,  ne  se  lassait  pas  de  remercier  l'am- 
bassadeur de  France  pour  l'intérêt  que  «  le  fils  aîné  de 
l'Eglise  prenait  à  la  religion  persécutée  »,  Ainsi  s'appli- 
quait-on, avec  un  raffinement  très  calculé,  à  remercier  par 
avance  le  roi  pour  tous  les  services  qu'on  attendait  de  lui. 
Ni  les  dépêches  assez  rogues  du  ministre  des  affaires  étran- 
gères, M.  de  Montmorin,  qui  volontiers  comparait  le  gou- 
vernement du  Saint-Père  à  celui  du  grand  Turc,  ni  l'édit 
qui  restitua  l'état  civil  aux  protestants,  ni  la  suppression 
de  divers  ordres  religieux  ne  découragèrent  les  suggestions. 
En  dépit  de  l'opinion  publique  française,  très  défavorable 
à  la  papauté,  on  se  flattait  de  gagner  Louis  XVI,  de  l'at- 
tirer, de  conquérir  sa  protection,  en  paraissant  ne  pas  douter 
de  ses  sympathies.  Et  le  travail,  quoique  peu  visible,  était 
d'autant  plus  obstiné  que,  si  l'on  n'avait  pas  l'appui 
du  cabinet  de  Versailles,  on  risquait  fort  de  n'en  avoir 
aucun. 


(1)  Dépêche  du  cardinal  de  Bernis  à  M.  de  Montmorin,  14  mars  1787. 
(Archives  du  ministère  des  araires  étrangères.) 


270      HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 


II 


Pré  VI  et  ses  conseillers  se  débattaient  en  ce  mélange  de 
crainte  et  de  confiance,  quand  on  apprit  la  prochaine  con- 
vocation des  Etats  généraux.  Bientôt  quelques-unes  des 
innombrables  brochures  publiées  à  Paris  furent  introduites 
dans  Rome.  Elles  y  produisirent,  par  l'audace  des  nouveau- 
tés, une  impression  de  stupeur.  Cardinaux,  nobles  ro- 
mains, diplomates,  tous  guettaient  les  courriers  de  France. 
Ce  qui  accroissait  l'inquiétude  de  Bernis,  c'était  l'attitude 
de  son  gouvernement.  Montmorin  gardait  le  silence  ou, 
s'il  répondait  à  l'ambassadeur,  lui  parlait  de  toutes  choses, 
hormis  de  la  politique  de  son  pays.  Tantôt  il  s'égarait  en 
de  prolixes  développements  sur  les  promotions  de  cardi- 
naux ou  sur  les  affaires  de  Naples,  tantôt  il  déplorait,  avec 
de  longs  détails,  les  rigueurs  extraordinaires  de  l'hiver  qui 
avaient  fait  périr  tous  les  arbres  fruitiers.  A  quoi  Bernis,  ne 
voulant  pas  se  laisser  dépasser  en  banalités,  répliquait  avec 
une  nuance  de  persiflage  que  le  froid  avait  été  très  vif  aussi 
à  Rome,  mais  pourtant  n'avait  atteint  que  les  orangers  et 
les  citronniers.  Gomme  Montmorin  ne  remarquait  point  ou 
négligeait  cette  discrète  impertinence,  le  cardinal  se  hasarda 
vers  le  printemps  à  donner  à  ses  questions  un  tour  un  peu 
plus  pressant  :  «  Les  pays  étrangers,  écrivait-il  le  18  mars 
1789,  s'occupent  beaucoup  de  nos  affaires  intérieures.  »  Et 
il  ajoutait,  comme  pour  provoquer  quelque  information  ; 
«  Je  voudrais  pouvoir  annoncer  qu'elles  vont  s'arranger.  » 
Mais  le  ministre  ne  se  départissait  point  de  sa  réserve.  ïl 
se  contentait,  tantôt  d'annoncer  la  publication  d'un  bul- 
letin périodiaue  qui  résumerait  les  événements,  tantôt 
de  rassurer    par   des   phrases   générales   où   il    exprimait 


LE   PAPE,   LE   ROI,  LA   SANCTION  271 

l'espoir  que  «  la  voix  des  gens  sages  prévaudrait  (1)  ». 
Dans  la  nuit  du  4  août  1789  fut  portée  la  première  at- 
teinte notable  aux  intérêts  du  Saint-Siège.  Conformément 
à  d'anciens  usages  abolis  au  quinzième  siècle,  puis  rétablis, 
la  curie  romaine  percevait  des  droits  pour  les  expéditions 
des  actes  pontificaux  :  bulles,  brefs,  rescrits,  dispenses  de 
toute  sorte.  En  outre,  sur  les  principaux  bénéfices  vacants, 
elle  exerçait,  sous  le  nom  d'annates,  un  prélèvement  qui 
équivalait,  en  général,  à  la  première  année  du  revenu. 
L'opinion  publique  en  France  et  aussi  dans  les  autres  pays 
de  l'Europe  se  montrait  fort  hostile  à  cet  exode  de  capi- 
taux, en  évaluait  le  montant  à  des  sommes  fantastiques, 
exagérait  des  abus  d'ailleurs  fort  réels,  et  réclamait,  soit  un 
système  général  de  gratuité,  soit  que  les  pouvoirs  réservés 
au  Saint-Siège  fussent  transférés  aux  chefs  des  diocèses. 
Les  deniers  encaissés  par  le  Trésor  pontifical  dans  les  dix 
dernières  années,  pour  expéditions  de  toutes  sortes,  s'éle- 
vaient, non  au  chiffre  que  se  figurait  à  tout  hasard  le  public, 
mais  à  la  moyenne  annuelle  de  367  000  livres  tournois  (2). 
L'ardente  et  fiévreuse  inquisition  qui,  dans  la  nuit  du  4  août, 
rechercha  partout  les  abus  pour  les  supprimer,  ne  manqua 
pas  de  découvrir  ce  tribut  impopulaire  et,  sans  plus  ample 
examen,  l'abolit.  La  nouvelle  parvint  à  Rome  au  moment 
où  l'église  Saint-Louis  des  Français  se  parait  pour  la  fête 
du  roi,  La  perte  matérielle  toucha,  et  plus  encore  le  pro- 
cédé. Cependant  le  pape  était  résolu  à  se  montrer  patient. 
«  Que  ne  perdrais- je  pas,  disait-il  vers  ce  temps-là  à  Bernis, 
si  je  venais  à  perdre  l'appui  de  la  France?  »  Il  dévora  son 
déplaisir,  imposa  silence  au  Sacré-Collège.  Seulement  le 
13  septembre,  dans  une  lettre  très  confidentielle  à  Louis  XVI, 
il  l'exhorta,  en  un  langage  plein  de  sollicitude  paterncllo, 

(1)  Dépêches  de  M.  de  Montmorin  au  cardinal  de  Bernis,  31  mars  et 
28  avril  1789.  {Archiçes  du  ministère  des  affaires  étrangères.) 

(2)  Note  remise  par  le  nonce  à  M.  Lefranc  de  Pompignan,  archevêque 
de  Vienne,  août  1789.  {Archives  du  ministère  des  affaires  étrangères.) 


272      HISTOIRE   RELIGIEUSE  DE   LA   RÉVOLUTION 

«  à  veiller  sur  le  dépôt  de  la  foi,  à  ne  pas  permettre  que  l'er- 
reur s'emparât  du  sanctuaire  ».  Cette  lettre,  très  générale, 
ne  contenait  pas  un  mot  qui  pût  blesser.  Quant  aux  annates 
et  aux  autres  droits,  Pie  VI  annonça  d'abord  qu'il  en  sus- 
pendait le  recouvrement;  puis,  après  avoir  consulté  son 
conseil,  il  se  refusa  à  un  engagement  écrit.  En  fin  de  compte, 
il  paraît  avoir  été  convenu  que  provisoirement  la  percep- 
tion cesserait;  mais  cet  arrangement  serait  tenu  très  secret, 
de  façon  à  éviter  les  réclamations  des  autres  puissances 
catholiques.  On  n'exigerait  que  les  honoraires  des  employés 
préposés  au  service  des  expéditions  (1). 

Cette  affaire  s'absorba  bientôt  dans  une  émotion  plus 
grande.  Tandis  que  le  pape  et  les  cardinaux  goûtaient  dans 
leurs  villas  aux  environs  de  Rome  le  repos  des  vacances,  on 
connut  successivement  et  l'émeute  du  6  octobre,  et  la  loi  de 
sécularisation  des  biens  ecclésiastiques.  De  nouveau,  et 
sous  une  forme  plus  irritée,  le  murmure  du  Sacré-Collège 
monta  jusqu'à  Pie  VI.  Derechef  le  pape,  quoique  très  in- 
quiet, calma  les  colères.  Il  espérait,  voulait  espérer  encore. 
Le  10  novembre  1789,  Montmorin  mandait  à  Bernis  que 
l'Assemblée,  en  mettant  à  la  disposition  de  la  nation  les 
biens  ecclésiastiques,  n'en  avait  pas  déterminé  l'emploi. 
Cette  réserve  même  semblait  révéler  une  arrière-hésitation. 
Trois  semaines  plus  tard,  le  ministre,  en  une  dépêche  du 
1®'  décembre,  parlait  de  «  secours  à  tirer  des  biens  du  clergé  », 
d'expédients  qui  pourraient  «  tout  concilier  ».  Et  il  ajoutait  : 
«  Cette  affaire  sera  sans  doute  plus  d'une  fois  remise  sur  le 
tapis  avant  d'être  définitivement  terminée.  »  —  Dans 
l'entrefaite,  le  Saint-Père  avait  reçu  la  réponse  du  roi  à  son 
message  du  13  septembre.  Cette  lettre  formulait  de  si 
pieuses  assurances,  respirait  en  même  temps  une  si  profonde 
tristesse  que  le  seul  sentiment,  à  la  lecture  de  ces  lignes,  fut 

(1)  Dépêches  du  cardinal  de  Bernis  à  M.  de  Montmorin,  16  et  19  sep- 
tembre 1789.  —  Billet  du  cardinal  Campanclli  au  cardinal  de  Bernis, 
18  septembre  1789.  (Archives  du  ministère  des  affaires  étrangères.) 


LE   PAPE,   LE   ROI,   LA   SANCTION  273 

celui  de  la  pitié.  Pie  VI  venait  de  changer  son  secrétaire 
d'Etat,  le  cardinal  Buoncompagni,  et  avait  pris  pour  prin- 
cipal ministre  le  cardinal  Zelada.  C'était  un  vieiUard  de 
soixante-douze  ans,  plus  avide  de  repos  que  d'action,  ennemi 
des  mesures  rigoureuses,  et  tout  acquis  à  la  France.  Une 
considération  achevait  d'incliner  le  Saint-Père  à  la  modé- 
ration :  dans  les  conseils  de  Louis  XVI  siégeait,  non  seule- 
ment l'archevêque  de  Bordeaux,  M.  Champion  de  Cicé, 
mais  le  vénérable  M.  Lefranc  de  Pompignan,  ancien  arche- 
vêque de  Vienne,  et  le  pape  ne  pouvait  se  figurer  que  le 
vertueux  prélat,  qui  avait  tant  de  fois  dénoncé  les  philo- 
sophes, pût  jamais  faire  le  jeu  de  l'impiété. 

Gomme  l'automne  s'achevait,  on  vit  arriver  à  Rome  les 
premiers  émigrés  français,  le  comte  de  Vaudreuil,  les  Poli- 
gnac,  le  duc  et  la  duchesse  de  Guiche,  le  duc  de  Choiseul- 
Stainville  (1).  Déjà  l'approche  de  l'hiver  avait  rempli  la 
ville  d'étrangers.  Anglais,  Russes^  Allemands  interrogèrent 
les  nouveaux  venus.  Ceux-ci  racontèrent  le  14  juillet,  le 
6  octobre,  tout  ce  qui  faisait  l'unique  entretien  de  l'Europe. 
«  Je  prends  grand  intérêt,  écrivait  en  ce  temps-là  M.  de 
Maistre,  à  ce  sermon  terrible  que  la  Providence  prêche  aux 
rois.  »  Ce  «  sermon  de  la  Providence  »  n'était  point  encore 
assez  gravé  dans  les  cœurs  pour  que  le  goût  du  plaisir  en 
fût  banni.  Les  émigrés  avaient  transporté  avec  eux,  dans  une 
disgrâce  sans  doute  passagère,  tous  les  débris  du  luxe  dont 
ils  étaient  coutumiers.  On  les  vit  charmer  leurs  hôtes  par 
leur  bonne  grâce,  leurs  bons  mots,  leurs  profusions.  Ils 
n'avaient  d'autres  ennemis  que  leurs  laquais  qui  fredon- 
naient des  airs  patriotiques,  et  aussi  les  pensionnaires  de 
l'Académie  de  France,  affiliés  en  assez  grand  nombre  à  la 
franc-maçonnerie.  L'hiver  fut  plein  de  fêtes.  Le  plus  ma- 
gnifiquement hospitalier  fut  le  cardinal  de  Bernis,  jaloux 
de  prolonger  par  l'éclat  de  ses  réceptions  le  prestige  de  son 

(1)  Dépêches  du  cardinal  de  Bernis,  4  novembre  et  9  décembre  1789. 
(Archives  du  ministère  des  araires  étrangères.) 

18 


274     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

roi.  Cependant  il  calculait,  non  sans  mélancolie,  l'écroule- 
ment prochain  de  ses  superbes  revenus,  comme  archevêque 
d'Alby,  comme  abbé  commendataire  de  Trois-Fontaines  et 
de  Saint-Médard  de  Soissons.  Aussi  s'appliquait-il  à  régler 
ses  somptuosités  et,  suivant  sa  propre  expression,  «  à  y 
mettre  de  l'ordre  quoique  sans  lésinerie  ». 

Pour  Pie  VI  il  n'y  aurait  plus  de  vrai  repos.  Chaque  jour 
se  détachait  quelque  pierre  de  l'antique  édifice.  Au  com- 
mencement de  mars  1790,  on  connut  la  loi  sur  les  vœux  mo- 
nastiques et  sur  la  suppression  des  ordres  religieux.  Ainsi 
l'Eglise  se  trouvait  atteinte,  non  seulement  dans  ses  biens 
périssables,  mais  dans  les  institutions  où  elle  se  retrempait 
par  les  austérités  et  la  prière.  Tandis  que  Rome  s'abandon- 
nait aux  fêtes  du  Carnaval,  le  pontife,  tout  obsédé  de  la 
grandeur  des  conjonctures,  demeurait  perplexe  entre  un 
silence  qui  paraîtrait  inertie  et  une  protestation  qui  peut- 
être  exaspérerait.  Joseph  II  venait  de  mourir;  on  l'avait 
jugé  persécuteur  de  l'Eglise.  Serait-il  vrai  que  ce  qu'on  avait 
vu  ne  fût  qu'une  préface  et  que  le  livre  de  la  vraie  persé- 
cution ouvrît  seulement  ses  premières  pages?  Autour  du 
pape  bon  nombre  de  cardinaux  conseillaient  un  acte  public. 
A  ces  avis  s'ajoutaient  les  suggestions  des  émigrés  français, 
très  entraînés  par  la  chaleur  de  leur  imagination  et  empressés 
à  tout  précipiter.  On  parlait  d'une  encyclique  aux  évêques; 
on  ajoutait  même  que  le  pape  y  travaillait  déjà.  Le  cardinal 
de  Bernis  recueillait  doubles  informations  :  les  siennes 
d'abord,  puis  celles  du  chevalier  d'Azara,  ministre  d'Espa- 
gne, à  qui  le  liait  une  étroite  amitié.  Usant  du  crédit  que  lui 
valaient  son  rang,  son  âge,  sa  longue  pratique  des  affaires  ro- 
maines, il  courut  au  Vatican  et,  dans  un  entretien  de  deux 
heures  avec  le  pape,  lui  représenta  l'état  de  la  France,  l'ef- 
fervescence des  partis,  l'opportunité  de  temporiser.  «  Je 
sens  le  prix  de  vos  arguments,  répliqua  tristement  Pie  VI, 
mais  je  dois  satisfaire  à  mon  honneur,  à  ma  conscience;  je 
dois  protester  pour  les  lois  de  l'Eglise,  pour  les  droits  du 


LE   PAPE,   LE   ROI,   LA.   SANCTIOIf  275 

Saint-Siège.  —  Au  moins,  insinua  Demis,  que  Votre  Sain- 
teté s'exprime  en  termes  généraux,  sans  désigner  nommé- 
ment la  France.  »  Et  pour  mieux  persuader  le  Saint-Père, 
il  reprit  une  à  une  toutes  les  raisons  de  retarder  un  éclat. 
«  Nos  ennemis,  ajouta-t-il,  souhaitent  une  rupture.  C'est 
pourquoi  nous  devons  l'éviter.  »  Le  pape  avait  écouté  l'am- 
bassadeur, non  seulement  avec  patience,  mais  avec  la  plus 
affable  bonté.  Il  le  congédia  sans  lui  rien  promettre,  mais 
en  laissant  entendre  qu'il  prendrait  pour  règle  de  sa  con- 
duite son  affection  pour  Louis  XVI,  sa  sollicitude  pour  la 
France  (1). 

L'événement  répondit  à  ces  bienveillantes  assurances. 
Le  29  mars  1790,  Pie  VI,  ayant  tenu  un  consistoire  secret, 
dénonça  les  nouveautés  dangereuses  que  les  lois  récentes 
avaient  consacrées.  L'allocution,  quoique  très  véhémente 
dans  les  termes,  ne  laissait  pas  que  d'être  au  fond  assez 
débonnaire.  Elle  ne  fut  pas  publiée,  mais  fut  discrètement 
consignée  dans  les  actes  consistoriaux  pour  paraître  plus 
tard  quand  les  passions  seraient  apaisées.  Par  surcroît  de 
modération,  les  journaux  reçurent  l'ordre  de  se  taire  sur 
l'acte  pontifical.  Visiblement  le  Saint-Père  n'avait  d'autre 
dessein  que  de  libérer  sa  conscience  en  établissant  devant 
le  conseil  privé  des  cardinaux  qu'il  n'était  ni  aveugle  ni 
inerte  ni  intransigeant  sur  les  droits  de  l'Eglise.  Ce  devoir 
de  sa  charge  accompli,  il  s'appliquerait  à  amortir  lui-même 
le  bruit  de  sa  protestation.  En  deux  dépêches  du  7  et  du 
14  avril  1790,  Demis  mit  en  relief  la  méritoire  longanimité 
du  pape.  Ni  la  question  des  annates  ni  celle  des  biens  ecclé- 
siastiques ne  l'avait  arraché  à  son  silence.  Frappé  une  troi- 
sième fois  par  l'atteinte  aux  vœux  monastiques,  il  s'était 
résigné  à  rassembler  ses  griefs;  mais  il  avait  parlé  toutes 
portes  closes  :  «  Le  Sacré-Collège,  ajoutait  l'ambassadeur, 
a  donné  son  entière  approbation  à  la  sagesse  de  Pie  VI.  » 

(1)  Dépêche  du  cardinal  de  Bernis  à  M.  de  Montmorin,  16  mars  1790. 
{Archives  du  ministère  des  affaires  étrangères.) 


276     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA  RÉVOLUTION 

Attribuant  à  ses  démarches,  à  son  influence,  ces  résolutions 
si  bénignes,  le  cardinal  se  rendait  à  lui-même  témoignage  : 
«  J'espère,  écrivait-il,  que  le  roi  et  son  ministre  seront  con- 
tents. »  Cependant  Bernis,  si  frivole  en  sa  jeunesse  et  plus 
attentif,  même  en  son  âge  mûr,  au  monde  qu'à  l'Eglise, 
grandissait  au  contact  des  événements.  Après  avoir  constaté 
ce  qui  était,  ce  qu'il  jugeait  un  succès,  il  ne  laissait  pas 
ignorer  qu'un  succès  pareil  ne  se  remporterait  pas  deux 
fois.  Jugeant  le  rôle  d'informateur  insuffisant,  il  se  haussait 
jusqu'à  celui  de  conseiller  :  «  Si  l'on  continue,  disait-il,  à 
traiter  si  durement  l'Eglise  de  France,  je  ne  saurais  ré- 
pondre à  la  longue  de  la  patience  du  chef  de  l'Eglise  catho- 
lique. »  Puis,  avec  un  accent  un  peu  fier  et  en  homme  qui 
se  souvient  de  son  caractère  sacré,  il  marquait  les  limites"de 
sa  propre  docilité  :  «  On  peut,  disait-il,  exiger  de  moi  ce  qui 
est  possible,  mais  non  ce  qui  est  au-dessus  de  toutes  les 
forces  humaines  dans  des  choses  qui  intéressent  si  directe- 
ment l'honneur,  la  conscience  et  le  devoir.  » 


III 


Ceux  vers  qui  montaient  ces  dépêches  avaient  déjà  laissé 
échapper  le  gouvernail.  L'Assemblée  constituante  avait 
usurpé  les  affaires  religieuses  aussi  bien  que  les  affaires 
politiques.  A  l'heure  où  Bernis  communiquait  à  sa  cour  le 
premier  avertissement  de  Pie  VI,  le  Comité  ecclésiastique 
mettait  la  dernière  main  au  projet  de  Constitution  civile. 

Dès  le  commencement  de  mai  1790,  les  papiers  publics 
parvenus  à  Rome  annoncèrent  les  prochaines  innovations. 
Cardinaux,  prélats,  étrangers  de  distinction,  tous,  suivant 
le  degré  de  leur  intimité  ou  de  leur  crédit,  s'empressèrent 
autour  de  Bernis,  essayant  de  pressentir  ses  instructions 


LE   PAPE,   LE   ROI,   LA   SANCTION  277 

OU  de  sonder  ses  pensées.  Celui-ci  gardait  une  attitude  calme 
et  affectait  même  par  intervalles  de  masquer  ses  soucis 
sous  la  frivole  légèreté  de  sa  jeunesse.  Mais  son  assurance 
n'était  qu'empruntée.  Ce  qui  l'inquiétait  le  plus,  c'était  le 
silence  de  sa  cour.  En  cette  période  si  décisive  pour  l'Eglise, 
les  dépêches  de  Montmorin,  rares  et  courtes,  demeuraient 
muettes  sur  la  Constitution  civile  du  clergé.  Se  jugeait-il 
impuissant  à  rien  prévenir?  Estimait-il  que  son  incompé- 
tence en  matière  théologique  lui  commandait  la  réserve? 
Ou  bien  encore,  au  milieu  des  embarras  de  la  politique, 
plaçait-il  au  second  rang  les  questions  religieuses,  comme 
choses  qui  n'amènent  pas  d'émeutes  et  sont  toujours  sus- 
ceptibles d'arrangement?  Un  seul  souci  hante  le  ministre: 
prévenir  tout€  protestation  du  Saint-Père.  «  La  cour  de 
Rome,  écrit-il  dès  la  fin  de  mars,  ne  pourrait  que  se  com- 
promettre en  risquant  la  moindre  démarche  ».  a  Toute  lettre, 
quelle  qu'elle  soit,  ajoute-t-il  un  peu  plus  tard,  ne  ferait 
qu'échauffer  les  esprits  ».  Une  plainte,  même  générale, 
même  discrète  jusqu'à  l'effacement,  paraît  encore  excessive. 
La  recommandation  se  renouvelle  avec  tant  d'insistance 
qu'il  semble  que  tout  soit  sauvé  si  on  a  fermé  la  bouche 
au  pape.  Comme  Bernis  a  fait  valoir  la  modération  de 
Pie  VI,  attentif  à  ne  pas  publier  son  allocution  consisto- 
riale,  Montmorin  répond  d'un  ton  légèrement  dédaigneux  : 
«  Les  objets  qui  intéressent  la  curiosité  publique  sont  ici 
tellement  variés  qu'on  a  perdu  de  vue  au  bout  de  deux 
jours  le  consistoire  secret,  et  il  ne  parait  pas  qu'on  se  soit 
occupé  de  découvrir  ce  que  Sa  Sainteté  a  voulu  cacher  (1).  » 
Avec  une  insignifiance  voulue,  la  correspondance  se  rabaisse 
comme  pour  se  mieux  dérober.  Elle  s'éparpille  en  détails, 
peu  séants  à  force  d'être  prolixes,  sur  le  traitement  matériel 
et  les  diminutions  pécuniaires  de  l'ambassadeur.  Sur  ces 
entrefaites,  un  jour  vient  où  Montmorin  prend  la  plume 

(l)  Dépêche  de  M.  de  Montmorin  au  cardinal  de  Bernis,  11  mai  1790. 
(Archives  du  ministère  des  affaires  étrangères.) 


278     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

avec  un  grand  embarras.  C'est  que  l'Assemblée  constituante 
vient  de  rendre  le  décret  qui  abolit  les  titres,  et  supprime 
dans  les  actes  toutes  les  appellations  honorifiques.  Le  mi- 
nistre ne  sait  comment  annoncer  l'impertinente  nouvelle; 
il  se  confond  en  regrets,  en  excuses,  et  c'est  après  avoir 
épuisé  tout  ce  que  la  langue  française  fournit  de  protesta- 
tions obséquieuses  qu'il  se  décide  à  courber  toutes  les  gran- 
deurs du  cardinal  sous  le  niveau  de  l'égalité  récemment 
proclamée. 

L'anxiété  croissait  au  Vatican.  A  Paris  le  nonce,  Mgr  Du- 
gnani,  n'était  guère  mieux  informé  que  Bernis  ne  l'était 
à  Rome.  Mais  le  peu  qu'il  mandait  ne  pouvait  qu'inquiéter. 
Vers  la  fin  d'avril,  il  envoya  au  cardinal  Zelada  un  pam- 
phlet infâme  qui,  sous  ce  titre  :  la  Journée  du  Vatican, 
circulait  impunément  au  Palais  royal.  Le  10  mai  1790,  il  eut 
une  entrevue  avec  M.  de  Montmorin  :  «  Ah!  Jui  dit  celui-ci  en 
faisant  allusion  à  certains  articles  de  la  prochaine  Constitu- 
tion civile,  c'est  en  vain  que  j'ai  essayé  d'obtenir  du  Comité 
ecclésiastique  une  entente  quelconque  avec  le  Saint-Père  ». 
Parmi  les  évêques,  le  représentant  du  Saint-Siège  recueillait 
des  impressions  en  général  décourageantes.  Avec  une  inten- 
tion marquée,  ils  insistaient  auprès  de  lui  sur  la  nécessité  de 
céder  beaucoup.  «  Il  faut,  répétaient-ils,  que  Sa  Sainteté 
vienne  au  secours  de  l'Eglise  et,  même  au  prix  des  plus 
grands  sacrifices,  sauve  l'unité  ».  Si  l'on  en  croit  Dugnani, 
beaucoup  ne  paraissaient  pas  répugner  à  une  nouvelle  dé- 
marcation des  diocèses.  Le  nonce  était  un  ami  de  la  France, 
en  sorte  que  ses  informations,  loin  d'être  dictées  par  le  déni- 
grement, demeuraient,  selon  toute  apparence,  au-dessous 
de  la  vérité.  Sentant  la  crise  prochaine,  la  jugeant  inévitable, 
le  Saint-Père  se  réfugiait  en  Dieu.  Comme  les  fêtes  de  la 
Pentecôte  approchaient,  il  ordonna  qu'en  ces  jours  où  les 
fidèles  ont  coutume  d'invoquer  les  lumières  d'en  haut,  des 
prières  publiques  fussent  célébrées  dans  les  principales  églises 
de  Rome.  Elles  se  prolongèrent  à  Saint-Pierre,  à  Sainte-Marie- 


LE   PAPE,  LE   ROI,   LA   SANCTION  279 

Majeure,  à  Saint-Jean-de-Latran,  jusqu'au  dimanche  de  la 
Trinité,  et  au  milieu  d'un  extraordinaire  concours.  Chose  sin- 
gulière! Montmorin  prit  ombrage,  même  de  ces  cérémonies 
pieuses.  Il  craignait  que  quelques  évêques  français  ne  voulus- 
sent s'y  associer,  que  des  pèlerins  n'arrivassent  des  provinces 
méridionales,  que  le  bruit  de  ces  manifestations  ne  fournît 
un  prétexte  aux  révolutionnaires.  Quand  Pie  VI  connut 
cet  excès  de  circonspection,  un  peu  de  persiflage  lui  échappa 
à  travers  son  habituelle  patience  :  «  Ah!  dit-il  au  cardinal  de 
Bernis,  plût  à  Dieu  que  Sa  Majesté  très  Chrétienne  ne 
courût  d'autre  péril  que  celui  de  nos  prières  ». 

Laissé  sans  instructions,  l'ambassadeur  de  France  devi- 
nait tout  ce  que  son  gouvernement  négligeait  de  lui  mander. 
De  plus  en  plus,  ce  prélat  fastueux  et  mondain  s'épurait 
j«jsqu'à  la  conception  des  vertus  qu'd  avait  laissées  som- 
meiller. Il  avait,  au  début  de  la  Révolution,  beaucoup 
gémi  sur  la  perte  de  ses  biens  :  voici  qu'en  dépit  de  quelques 
regards  mélancoliques  sur  ses  richesses,  il  se  résignait  à  la 
médiocrité,  en  vieillard  qui  aura  toujours  assez  pour  mourir. 
Son  langage  se  pénétrait  d'une  piété  inaccoutumée.  Le 
26  mai,  au  moment  des  prières  publiques  ordonnées  par 
Pie  VI,  il  écrivait  à  M.  de  Montmorin  :  «  Nous  prions  ici 
de  tout  notre  cœur  pour  obtenir  du  Ciel  les  secours  dont 
la  religion,  la  papauté  et  les  peuples  ont  besoin,  même  dans 
l'ordre  politique  ».  Cependant  les  journaux,  les  correspon- 
dances, ne  laissaient  plus  aucun  doute  sur  les  atteintes 
portées  à  l'Eglise  de  France.  La  Constitution  civUe  se  dis- 
cutait. Déjà  un  grand  nombre  d'ai-ticles  avaient  été  votés. 
Une  seconde  fois,  Bernis  s'enhardit  jusqu'au  rôle  de  con- 
seiller :  «  Je  viens  de  lire  rapidement,  écrivait-il  le  30  juin 
à  M.  de  Montmorin,  ce  que  des  feuilles  imprimées  rap- 
portent de  l'Assemblée  nationale.  »  Il  ajoutait,  comme  par 
un  reproche  discret  au  ministre  qui  le  laissait  dans  l'igno- 
rance :  «  Il  est  vrai  que  ces  feuilles  n'ont  point  l'authenticité 
nécessaire.  »  Puis  il  relatait,  d'après  le  bruit  public,  ce  qu'il 


280     HISTOIRE   RELIGIEUSE  DE   LA   RÉVOLUTION 

savait  sur  les  articles  déjà  votés,  sur  ceux  qui  demeuraient 
encore  en  projet.  S'étant  exprimé  de  la  sorte,  il  poursuivait 
en  ces  termes  :  «  La  sanction  de  pareils  décrets  ne  peut  se 
faire  sans  l'avis  réfléchi  des  évêques  consultés,  des  docteurs, 
des  théologiens  et  des  canonistes  les  plus  instruits.  Une  telle 
sanction  intéresse  particulièrement  la  conscience  du  roi  très 
chrétien,  fils  aîné  de  l'Eglise;  elle  pourrait  occasionner  un 
schisme  si  elle  n'était  pas  conforme  aux  Canons,  aux  Conciles, 
et  aux  principes  établis  dans  le  royaume.  »  Avec  un  surcroît 
de  gravité,  avec  une  singulière  prévoyance,  Bernis  concluait  en 
ces  termes  :  «  Je  manquerais  essentiellement  à  mon  devoir  si 
je  n'avertissais  du  danger  qu'il  y  aurait  à  statuer  légèrement 
sur  une  matière  si  délicate,  si  importante,  et  dont  la  décision 
précipitée  aurait  infailliblement  les  suites  les  plus  funestes.  » 


IV 


Le  roi  était  à  Saint-Cloud.  Dans  cette  belle  retraite  où 
il  séjournait  pour  la  dernière  fois,  les  bruits  de  la  capitale 
ne  lui  arrivaient  que  par  sons  affaiblis.  Combien  le  pauvre 
prince  n'eût-il  pas  été  heureux  s'il  eût  pu  s'en  isoler  tout 
à  fait!  Quand,  des  hauteurs  qui  dominent  la  Seine,  les  hôtes 
du  château  apercevaient  de  loin  la  grande  ville,  ils  éprou- 
vaient une  volupté  intense,  celle  de  sentir  l'espace  entre 
leurs  ennemis  et  eux.  «  Paris,  écrivait  Mme  Elisabeth,  est 
bien  beau,  mais  dans  la  perspective;  je  le  vois  d'ici  comme 
je  veux  le  voir.  »  La  reine  se  reprenait  aux  goûts  champêtres 
et,  expansive  comme  on  l'est  dans  l'infortune,  se  répandait 
en  confidences  :  «  Combien  autrefois,  disait-elle,  n'ai-je  pas 
aspiré  à  me  trouver  à  Paris!  Qui  m'eût  dit  que  j'y  serais 
abreuvée  d'amertumes  (1)?»  Le  dauphin,  jouissant  du  grand 

(1)  Mémoires  de  la  duchesse  de  Tourzel,  t.  I,  p.  111. 


LE   PAPE,   LE   ROI,   LA   SANCTION  281 

air  et  des  grands  bois,  souriait  à  la  vie  comme  s'il  eût  eu  de 
longs  jours  à  vivre.  Le  roi  s'essayait  à  oublier  le  trône  et 
y  parvenait  quelquefois.  Libre,  il  l'était  encore,  quoique 
vaguement  surveillé,  quoique  déjà  suspecté  de  fuite.  Un 
jour,  en  une  de  ses  promenades,  il  ne  rentra  pas  à  l'heure 
accoutumée;  aussitôt,  dans  le  château,  le  bruit  s'accrédita 
qu'il  s'était  échappé. 

Bon  gré  mal  gré,  le  souci  des  affaires  renaissait.  Entre 
toutes  les  affaires,  la  plus  importante  était  celle  de  la  Cons- 
titution civile.  Elle  eût  été  grave  pour  tout  le  monde.  Pour 
Louis  XVI  elle  était  angoissante.  Non  seulement  croyant 
mais  pieux,  sa  couronne  le  touchait  moins  que  son  salut, 
et  il  était  de  ceux  qui  craignent  un  péché  plus  encore  qu'une 
faute.  A  la  voix  de  la  conscience  religieuse  s'ajoutait  pour 
lui  le  souvenir  des  engagements  solennels  pris  au  début 
de  son  règne.  N'avait-il  pas,  au  jour  de  son  sacre,  promis 
de  protéger  la  religion  catholique  et  de  ne  jamais  souffrir 
qu'une  atteinte  y  fût  portée? 

Vers  la  fin  de  juin,  on  ne  put  plus  conserver  aucun  doute 
sur  les  intentions  de  l'Assemblée.  La  droite  ne  combattait 
plus,  ayant  perdu  l'espoir.  Encore  quelques  jours,  et  l'en- 
semble du  projet  serait  adopté.  Dès  lors,  la  seule  question 
fut  de  savoir  si  le  roi  sanctionnerait  le  décret  ou  y  oppo- 
serait son  çeto. 

Opposer  son  ^^eto,  le  pouvait-il  efficacement?  Et  son 
prestige  demeurait-il  assez  intact  pour  lui  permettre  un 
acte  viril  d'autorité? 

Même  à  travers  la  voie  douloureuse  où  il  cheminait  depuis 
un  an,  le  pauvre  prince  avait  recueilli  maintes  fois  les  té- 
moignages d'amour  de  ses  sujets.  L'Assemblée,  tout  en 
limitant  inconsidérément  ses  attributions,  ne  le  dépouillait 
qu'en  l'environnant  de  respect.  Elle  lui  avait  décerné, 
après  le  4  août,  le  titre  de  Restaurateur  de  la  liberté  fran- 
çaise. Quand,  le  4  février  1790,  il  était  venu,  d'un  beau  mou- 
vement spontané,  dans  la  salle  du  Manège  pour  affirmer  son 


282     HISTOIRE   RELIGIEUSE  DE    LA  RÉVOLUTION 

union  avec  les  représentants  du  peuple,  son  langage  avait 
soulevé  de  telles  acclamations  que  jamais  monarque  n'en 
recueillit  de  plus  bruyantes.  Lorsque  les  députés  avaient 
dû  régler  la  liste  civile,  ils  avaient  laissé  courtoisement  au 
roi  le  soin  de  la  fixer  lui-même,  et  ils  avaient  mis  leur  bonne 
grâce  à  la  voter  sans  débat.  La  publication  du  livre  des 
pensions,  du  livre  rouge,  en  mettant  à  nu  les  pires  scandales 
du  favoritisme,  avait  atteint  la  cour  plus  encore  que  le 
monarque.  Pendant  l'hiver  de  1789  à  1790  Louis  XVÏ, 
triomphant  de  sa  timidité  naturelle  et  élargissant  l'étiquette, 
s'était  montré  un  peu  plus  au  dehors  ;  il  avait  visité  les  hôpi- 
taux, les  églises,  les  établissements  d'utilité  publique, 
s'était  même  aventuré  dans  les  faubourgs.  Presque  partout 
l'accueil  avait  été  chaleureux,  et  plus  d'une  fois  les  feuilles 
révolutionnaires  en  avaient  exprimé  leur  dépit.  Les  agita- 
teurs pervers,  qui  devaient,  dans  les  années  suivantes,  dé- 
cupler par  le  nombre  et  l'audace,  n'avançaient  que  par 
voie  oblique  ou  se  cachaient.  Beaucoup  de  ceux  qu'on 
appelait  alors  les  patriotes  étaient  des  démolisseurs  incons- 
cients, non  encore  tout  à  fait  gâtés,  badauds  plutôt  que 
fanatiques,  grisés  de  paroles  factieuses  plutôt  qu'animés  de 
desseins  criminels.  Bourgeois,  gardes  nationaux,  membres 
des  administrations  locales  souriaient  au  désordre,  y  aidaient 
même  quelquefois,  par  imprévoyance,  ineptie,  goût  de 
détruire;  mais  Louis  XVI,  avec  sa  bonhomie  un  peu  brusque, 
avec  sa  fruste  simplicité,  avec  son  amour  pour  son  peuple, 
demeurait  celui  que,  dans  leurs  jours  de  calme  et  de  sagesse, 
ils  appelaient  «  notre  bon  roi  ». 

Au  moment  où  s'achevait  le  débat  de  la  Constitution 
civile,  Louis  XVI  puisa  un  regain  de  force  dans  une  mani- 
festation qui  semblait  préparée  pour  humilier  la  royauté. 

Les  départements  avaient  expédié  à  Paris  des  délégués 
pour  célébrer  l'anniversaire  de  la  prise  de  la  Bastille.  Les 
fédérés  (c'est  ainsi  qu'on  appela  les  envoyés  des  provinces) 
assistèrent  le  14  juillet  à  une  fête,  moitié  patriotique  moitié 


LE   PAPE,  LE   ROI,   LA   SANCTION  283 

religieuse,  où  se  multiplièrent,  avec  l'appareil  théâtral  du 
temps,  les  symJDoles  de  l'ancien  régime  anéanti.  Le  roi,  par 
hasard,  fut  habile.  Il  vint  de  Saint-Cloud,  se  mêla  au  mou- 
vement et,  en  s'y  mêlant,  le  confisqua  à  son  profit.  Dans 
les  jours  qui  suivirent  le  14  juillet,  les  gardes  nationaux, 
demeurés  dans  la  capitale,  furent  reçus  aux  Tuileries, 
chargés  de  divers  postes  d'honneur,  présentés  à  la  famille 
royale.  L'effet  fut  prodigieux.  Ces  hommes  simples,  peu 
instruits,  entamés  plutôt  que  pervertis,  ne  résistèrent  pas 
à  la  bonté  du  monarque,  à  l'attirante  beauté  de  la  reine. 
Le  jeune  dauphin  surtout  les  toucha,  et  on  les  vît,  au  sortir 
du  jardin  réservé  à  l'enfant,  se  disputer  quelques  rameaux 
ou  quelques  feuilles  que  le  petit  prince  avait  touchés.  Encou- 
ragés par  la  débonnaireté  du  souverain,  ils  lui  exprimèrent 
leurs  vœux.  Avec  une  familiarité  ardente,  et  mieux  inspirés 
que  ne  le  furent  jamais  les  courtisans,  ils  l'exhortèrent  à 
visiter  les  provinces,  à  prendre  contact  avec  elles,  à  dissiper 
par  sa  présence  les  préjugés.  Ainsi  parlèrent  les  délégués  delà 
Touraine,  du  Poitou,  de  la  Normandie,  du  Dauphiné,  de  la 
Bretagne  (1).  Puis  se  répandant  à  travers  la  ville,  ils  la  rem- 
plirent du  cri  de  :  V^e  le  roi!  Avec  un  dépit  plein  de  colère, 
Marat  dans  VAmi  du  peuple,  Loustalot  dans  les  Révolutions  de 
Paris,  Camille  Desmoulins  dans  les  Révolutions  de  France  et 
de  Brahant  dénoncèrent  la  déviation  de  cette  fête  populaire 
devenue  presque  fête  royaliste.  Dans  la  correspondance  du 
futur  évêque  constitutionnel  Lindet,  nous  lisons  ces  lignes  : 
«  Si  la  cour  était  mieux  organisée,  quel  parti  ne  pourrait-dle 
pas  tirer  de  l'enthousiasme  absurde  des  têtes  françaises  (2)!  » 
Un  an  plus  tard,  au  retour  de  Varennes,  Barnave  exprimerait 
la  même  pensée  :  «  Ah!  disait-il  à  Mme  Elisabeth,  si  le  roi 
avait  su  profiter  de  la  fédération,  nous  étions  perdus  (3).  » 

(1)  Mémoires  de  la  duchesse  dç  Tourzel,  t.  I,  p.  147-151.  —  V.  aussi 
Mémoires  du  marquis  de  Ferrières,  t.  II,  p.  98  et  99. 

(2)  Correspondance,   p.   212. 

(3)  Mémoires  de  Mme  la  duchesse  de  Tourzel,  t.  I,  p.  151. 


284      HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

A  ne  consulter  que  les  apparences,  ce  regain  d'affection 
fidèle  semblait  convier  Louis  XVI  à  ressaisir  enfin  son 
pouvoir,  à  limiter  ses  longs  sacrifices.  Et  quelle  résolution 
eût  été  plus  avisée  que  celle  de  ne  pas  compliquer  par  un 
conflit  religieux  les  embarras  politiques! 

Toutes  choses  tournant  au  profit  de  la  Révolution,  il 
arriva  au  contraire  que  ces  témoignages  de  popularité 
amollirent,  loin  de  la  fortifier,  la  volonté  déjà  si  faible  du 
roi.  Pendant  l'été  de  1790,  Louis  XVI,  très  revenu  des 
projets  contre-révolutionnaires,  n'avait  d'autre  plan  que 
de  louvoyer  prudemment,  d'éviter  les  chocs,  d'observer 
la  Constitution,  et  d'attendre  que  la  pratique  en  montrât 
les  lacunes  ou  les  dangers.  Le  discours  du  4  février  1790 
avait  été  l'exposition  de  ce  programme,  et  le  prince  y  était 
demeuré  fidèle.  Dans  cette  politique,  toute  faite  de  ména- 
gements, le  roi  plaçait  son  appui  dans  les  bourgeois  des 
villes,  ravis  de  toute  supériorité  nobiliaire  effacée,  mais 
déjà  inquiets  que  la  Révolution  dépassât  leur  niveau,  dans 
les  masses  rurales,  charmées  des  privilèges  abolis,  mais 
n'imaginant  pas  que  leur  sort  pût  se  séparer  de  la  royauté, 
dans  les  corps  judiciaires  récemment  élus  et  en  général 
choisis  avec  sagesse,  dans  les  plus  honnêtes  des  directoires 
de  département  et  de  district,  dans  les  plus  modérées  des 
municipalités.  Mais  cette  harmonie  un  peu  fragile,  non 
tout  à  fait  exempte  de  défiances,  serait-elle  à  l'épreuve 
d'une  lutte  avec  l'Assemblée?  Le  14  juillet  et  dans  les  jours 
qui  avaient  suivi,  Louis  XVI  avait  recueilli,  avec  une  sur- 
prise pleine  de  joie,  les  hommages  des  fédérés.  Cependant 
les  mêmes  hommes  qui  criaient  :  Vive  le  roi/  criaient  plus 
fort  encore  :  Vii>e  La  Fayette/  Ces  amis  si  nouveaux,  de 
fidélité  sincère  mais  si  peu  affermie,  ne  seraient-ils  pas 
troublés,  rebutés  peut-être  par  un  conflit  avec  la  Consti- 
tuante, et  par  un  conflit  naissant  des  affaires  du  clergé? 
Le  peuple  était  ignorant,  la  bourgeoisie  voltairienne  ou 
janséniste,    et   plusieurs   jugeraient  sans   doute   misérable 


LE   PAPE,   LE   ROI,   LA   SANCTION  885 

qu'on  s'émût  ainsi  pour  des  prêtres.  Une  haute  et  maltresse 
prévoyance  eût  pu  pressentir,  mesurer,  dévoiler  avec  auto- 
rité tout  ce  qu'il  y  a  de  gravité  dans  les  querelles  religieuses, 
tout  ce  qu'elles  portent  en  elles  de  terribles  et  durables 
divisions.  Mais  à  cet  égard  tout  manquait,  et  un  prince 
capable  de  proclamer  ces  maximes,  et  une  nation  capable 
de  les  comprendre.  L'avenir  seul  montrerait  dans  ses  consé- 
quences funestes  l'œuvre  de  l'Assemblée.  C'est  ainsi  que 
Louis  XVI  puiserait  un  redoublement  de  perplexité,  même 
dans  le  passager  retour  de  la  faveur  publique.  Par  scrupule 
de  conscience,  il  inclinait  à  ne  point  céder  :  mais  en  même 
temps  son  âme  affamée  de  paix  tremblait  de  compromettre 
cette  politique  de  conciliation  dont  il  venait  de  goûter  les 
premiers  fruits. 

Déjà  le  décret  principal  sur  la  Constitution  civile  était 
voté;  il  ne  restait  plus  qu'à  régler  les  traitements  et  à  fixer 
les  dispositions  transitoires.  La  décision  royale  ne  se  pouvait 
plus  guère  différer.  En  ces  troublantes  conjonctures,  l'avis 
des  dignitaires  ecclésiastiques  serait,  aux  yeux  du  souverain, 
d'un  inestimable  prix.  Dans  les  conseils  du  monarque  sié- 
geaient, comme  on  l'a  dit,  deux  prélats  considérables  :  l'an- 
cien archevêque  de  Vienne,  M.  Lefranc  de  Pompignan, 
chargé  de  la  feuille  des  bénéfices;  puis  le  garde  des  sceaux, 
M.  Champion  de  Cicé,  archevêque  de  Bordeaux.  Le  premier 
avait  passé  sa  vie  à  combattre  l'incrédulité  et  jouissait 
d'une  grande  réputation  de  vertu,  mais  il  était  vieux,  déjà 
peut-être  un  peu  affaibli  —  car  il  devait  mourir  quelques 
mois  plus  tard  —  et  en  outre  pénétré  jusqu'à  l'excès  par 
la  gravité  des  dangers  publics.  Le  second  incarnait  assez 
bien  en  lui  ces  évêques  du  dix-huitième  siècle,  plus  curieux 
de  l'administration  civile  qu'absorbés  dans  leurs  fonctions 
saintes.  Il  avait  été  l'ami  de  Turgot,  avait  présidé  comme 
évêque  de  Rodez,  l'assemblée  provinciale  de  la  Haute- 
Guyenne.  La  Révolution  l'avait  d'abord  fort  effrayé;  puis 
se  ravisant  il  avait  été,  aux  Etats  généraux,  l'un  des  pro- 


286      HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE    LA   RÉVOLUTION 

moteurs  de  la  réunion  des  ordres,  ce  qui  lui  avait  valu,  au 
dire  de  Montlosier,  une  popularité  presque  égale  à  celle  de 
Necker.  Son  dévouement  à  l'Eglise  n'était  point  suspect; 
mais  la  longue  pratique  des  affaires  et  des  ambitions 
humaines  avait  un  peu  voilé  à  ses  yeux  l'auguste  et  rigide 
simplicité  des  choses  sacrées.  Loin  de  pousser  à  la  résistance, 
l'archevêque  de  Bordeaux  jugea  qu'il  y  aurait  moindre  mal 
à  ménager  l'Assemblée  qu'à  l'irriter  par  un  veto;  quant  à 
M.  Lefranc  de  Pompignan,  impressionné,  comme  il  l'écrirait 
quelques  jours  plus  tard  à  Pie  VI  lui-même  (1),  «  par  les 
nécessités  d'un  tétiips  douloureux,  par  l'imminent  péril  d'un 
schisme  »,  il  accepta  cet  avis  et  en  l'acceptant  se  l'appropria. 
Une  combinaison  surgit  qui  visait  à  satisfaire  la  repré- 
sentation nationale  sans  méconnaître  trop  ouvertement 
l'autorité  du  pape.  Le  roi  promettrait  sa  sanction,  mais 
ajouterait  qu'il  suspendait  la  promulgation  jusqu'à  ce  que 
l'issue  des  pourparlers  avec  Rome  permît  d'exécuter  les 
nouveaux  décrets.  L'expédient,  loin  d'être  habile,  n'était 
que  décevant.  On  s'assurait  des  délais;  et  avec  le  temps, 
pensait-on,  on  obtiendrait  du  Saint-Père  des  sacrifices,  de 
l'Assemblée  peut-être  des  concessions.  A  cet  égard  la  chi- 
mère était  double,  le  pape  ne  pouvant  pas  bouleverser  à 
son  gré  l'ancienne  discipline,  et  l'Assemblée  étant  trop 
vaine  pour  rien  retirer.  Par  ailleurs,  le  projet  ne  laissait  pas 
que  de  cacher  un  artifice  assez  raffiné.  En  donnant  la  parole 
au  chef  de  l'Eglise,  on  lui  laissait  la  responsabilité  du  refus, 
ce  qui  permettrait  de  le  dire  intraitable  et  de  s'amnistier 
soi-même  plus  aisément.  En  cet  arrangement  se  recon- 
naissait toute  la  politique  des  faibles  qui,  ne  voulant  point 
céder,  n'osent  point  non  plus  résister,  se  traînent  en  ajour- 
nements, se  flattent  d'avoir  tout  gagné  quand  ils  n'ont  fait 
qu'enhardir  leurs  ennemis,  s'imaginent  être  fort  avisés 
quand  ils   ont  échelonné  leurs  capitulations,   et  essayent 

(1)  Lettre  du  29  juillet  1790.  (Theinkr,  Documents  relatifs  aux  affaires, 
religieuses  de  F  tance,  t.  I.  p.  283.) 


LE   PAPE.   LE   ROI.   LA   SANCTION  287 

de  se  tromper  sur  leurs  fautes  en  les  dosant  en  deux  fois. 

Le  décret  complémentaire  sur  les  pensions  et  traitements 
fut  voté  le  24  juillet.  Vers  ce  temps-là  fut  remise  à  Louis  XVI, 
par  l'intermédiaire  du  nonce  Dugnani,  une  lettre  bien 
propre  à  raviver  ses  scrupules.  Elle  émanait  du  souverain 
pontife  et  portait  la  date  du  10  juillet.  Sentant  que  l'Assem- 
blée ne  reculerait  point  et  inquiet  jusqu'à  l'angoisse  pour 
l'Eglise  de  France,  le  pape  s'était  décidé  à  marquer  au  roi, 
par  un  avertissement  très  net  quoique  affectueux,  son 
jugement  sur  les  innovations  récentes.  «  Nous  vous  décla- 
rons, lui  écrivait-il,  de  la  manière  la  plus  expresse  que,  si 
vous  approuvez  les  décrets  relatifs  au  clergé,  vous  entraî- 
nez par  cela  même  votre  nation  entière  dans  le  schisme... 
Vous  avez  fait  de  grands  sacrifices  au  bien  de  vos  peuples, 
mais  vous  n'avez  pas  le  droit  d'aliéner  en  rien  ni  d'abandon- 
ner ce  qui  est  dû  à  Dieu  et  à  l'Eglise  dont  vous  êtes  le  fils 
aîné.  »  Le  pape,  pour  retenir  Louis  XVI  dans  la  fidélité 
au  Saint-Siège,  se  fiait  aux  archevêques  de  Bordeaux  et  de 
Vienne  à  qui  il  venait  d'écrire  :  «  Votre  Majesté,  mandait- 
il  au  prince,  a  dans  son  conseil  deux  archevêques  :  l'un, 
pendant  tout  le  cours  de  son  épiscopat,  a  défendu  la  reli- 
gion contre  les  attaques  de  l'incrédulité;  l'autre  possède 
une  connaissance  approfondie  du  dogme  et  de  la  discipline... 
Consultez-les  (1).  » 

A  quelle  date  Louis  XVI  eut-il  cette  lettre?  On  ne  le  sait 
point  exactement.  Mais  il  résulte  d'une  dépêche  de  M.  de 
Montmorin  au  cardinal  de  Bernis  (2),  qu'elle  lui  fut  remise 
avant  le  27  juillet.  Que  déciderait  le  pauvre  prince?  La 
remontrance  était  grave.  Mais  quoi!  le  pontife  désignait 
pour  conseillers  au  roi  précisément  ceux  dont  le  souverain 
venait  de  prendre  l'avis.  Or  cet  avis  avait  été  de  ne  point 

(1)  TiuinrRR,  Documents  relatifs  aux  affaires  religieuses  de  France, 
t.  I,  p.   5-7. 

(2)  Dépêche  du  27  juillet  1790.  (Archives  du  ministère  des  affaires 
étrangères.) 


288      HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

braver  l'Assemblée.  Le  pape,  renfermé  au  Vatican,  était 
sans  doute  mal  renseigné  sur  l'acuité  des  passions  publiques  : 
les  archevêques,  au  contraire,  vivant  au  centre  de  l'agitation, 
savaient  quels  sacrifices  extraordinaires  exigeaient  des  cir- 
constances, extraordinaires  aussi;  en  outre,  leur  rang  dans 
la  hiérarchie  sacrée  prêtait  à  leurs  conseils  un  caractère 
d'absolution.  Autour  du  prince  se  murmurait  partout  le 
mot  de  «  concessions  »  et  ceux  mêmes  qui  seraient  plus  tard 
très  fermes  n'osaient,  à  ce  premier  moment,  prêcher  la  ré- 
sistance. On  se  persuada,  on  parvint  à  se  persuader  qu'il  ne 
s'agissait  que  d'arrangements  provisoires,  que  rien  n'était 
définitivement  conclu,  que  le  champ  resterait  ouvert  aux 
négociations.  Louis  XVI  promit  de  sanctionner  la  loi.  Il 
déclara  seulement  qu'il  en  suspendait  la  publication  jusqu'à 
ce  que,  par  entente,  soit  avec  le  Saint-Siège,  soit  avec  les 
évêques,  il  eût  pourvu  aux  moyens  de  l'exécuter  (1). 

Il  fallait  traduire,  à  l'usage  de  la  chancellerie  romaine, 
cette  tortueuse  politique,  à  la  fois  candide  et  osée,  qui  pré- 
tendait bouleverser  l'Eglise  avec  le  consentement  de  l'Eglise 
elle-même.  Le  ministre  des  affaires  étrangères  se  récusa, 
alléguant  son  incompétence.  M.  de  Gicé,  archevêque  de 
Bordeaux  et  garde  des  sceaux,  prêta  sa  plume.  Si  nous  en 
croyons  M.  de  Montmorin,  il  eut  pour  collaborateur  (et  ce 
trait  seul  achève  de  peindre  la  confusion  des  esprits)  le  très 
vénérable  et  très  pieux  M.  Lefranc  de  Pompignan.  L'As- 
semblée était  près  et,  en  outre,  menaçante  :  le  pape  était 
loin,  débonnaire  et  désarmé.  C'est  au  pape  que  l'on  deman- 
derait les  sacrifices.  Les  instructions  gouvernementales, 
libellées  sous  la  forme  d'un  mémoire  au  cardinal  de  Bernis, 
commençaient  par  proclamer,  comme  un  fait  accompli,  l'ac- 
ceptation par  le  Roi  de  la  Constitution  civile.  Puis,  se  con- 
tredisant aussitôt,  elles  semblaient  subordonner  l'exécution 
du  décret  à  l'agrément  du  Saint-Siège,  «  à  la  sagesse  et  aux 

(1)  V.  DuEAND  DE  Maillanb,  Histoire  du  comité  ecclésiastique,  i».  86. 


LE   PAPE,   LE    ROI,   LA    SANCTION  289 

lumières  duquel  il  importait  de  recourir  avant  tout  ».  Ces 
formules  de  respect  n'étaient  d'ailleurs  qu'apparence;  car 
on  ne  consultait  le  chef  de  l'Eglise  qu'à  la  condition  qu'il 
fournit  de  suite  la  réponse  qu'on  lui  dictait  :  «  M.  le  cardinal 
de  Bernis,  disait  l'instruction,  devra  donner  au  Saint-Père 
une  connaissance  exacte  de  la  condition  où  se  trouve  la 
France  par  rapport  à  la  religion,  et  il  conclura  de  ces  cir- 
constances que  l'exécution  des  décrets  sur  la  religion  ne 
peut  souffrir  de  délai.  »  La  suite  du  document  énumérait 
les  motifs  que  développerait  l'ambassadeur  pour  déterminer 
l'approbation  pontificale.  Plusieurs  de  ces  motifs  étaient 
bien  fragiles.  D'autres  ne  pouvaient,  vis-à-vis  du  Saint-Père, 
être  exposés  sans  impertinence  :  c'est  ainsi  qpi'on  invoquait 
le  sentiment  de  l'Assemblée  qui  jugeait  la  constitution  du 
clergé  comme  «  étant  du  ressort  unique  de  la  puissance  civile  ». 
Les  rédacteurs  de  l'instruction,  jugeant  là  foi  chrétienne 
plus  affaiblie  encore  qu'elle  ne  l'était,  se  fondaient  pareille- 
ment sur  l'esprit  des  peuples  :  «  Leur  disposition  leur  ins- 
pirera, selon  toute  apparence,  de  l'éloignement  pour  les 
pasteurs  qui  les  guident  encore,  et  leurs  regards  se  tourne- 
ront vers  ceux  que  la  nouvelle  loi  leur  assigne.  Ils  affecte- 
ront, dès  ce  moment,  de  méconnaître  ceux  qu'ils  n'auront 
pas  élus.  »  Le  mémoire  se  continuait  par  un  double  hommage 
à  l'Assemblée  qui  avait  souvent  manifesté  l'intention  de  ne 
pas  toucher  à  la  religion,  et  au  roi  qui  préférerait  toujours 
se  concerter  avec  le  Saint-Siège.  Derechef  on  proclamait 
que  la  promulgation  était  urgente  et  que,  par  suite,  la  réponse 
du  Saint-Père  ne  se  pouvait  différer.  Sous  une  forme  péremp- 
toire,  peu  séante  chez  un  laïque,  tout  à  fait  singulière  chez 
un  évêque,  on  énumérait  les  sacrifices  que  consentirait  le 
Souverain  Pontife.  Il  devrait  autoriser  les  nouvelles  distri- 
butions des  métropoles.  Il  adhérerait  pareillement  à  la  nou- 
velle délimitation  des  diocèses.  Il  tolérerait  les  réformes  dé- 
crétées dans  les  églises  cathédrales  et  métropolitaines.  Il 
jugerait  bon  que  toutes  dispenses  fussent  désormais  conférées 

49 


«90      HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   REVOLUTION 

par  les  évêques.  Enfin  il  ne  s'opposerait  pas  au  système  qui 
établissait  partout,  pour  les  évêques  comme  pour  les  curés,  le 
régime  de  l'élection  et  transportait  à  l'évêque  métropolitain 
la  confirmation  canonique.  Ces  changements  qui  transfor- 
meraient toute  l'Eglise  de  France  étaient  énumérés  avec  un 
aplomb  tranquille,  et  avec  un  redoublement  d'insistance  pour 
que  la  réponse  ne  tardât  pas.  Cependant  on  admettait,  on 
voulait  bien  admettre,  que  le  pape  fût  un  peu  effarouché  de 
cette  promptitude  et,  avant  de  prendre  une  si  grande  déci- 
sion, tînt  à  se  ressaisir,  à  s'entourer  d'avis.  Aussi  on  consen- 
tait à  juger  toute  naturelle,  soit  une  consultation  du  sacré 
collège,  soit  des  conférences  entre  délégués  pontificaux  et 
délégués  français.  Seulement  ce  qu'on  sollicitait,  ce  qu'on 
réclamait,  ce  qu'on  exigeait  de  suite,  c'était  une  approba- 
tion proçisoire.  Ici  se  découvrait  la  véritable  disposition  du 
roi  et  de  ses  conseillers,  pressés  par  l'Assemblée,  n'osant  lui 
résister,  et  courbant  la  tête,  mais  avec  l'arrière-pensée  de 
se  relever  un  jour.  Ils  tiendraient  une  sorte  de  solution  qui 
n'en  serait  pas  tout  à  fait  une  et  qui  n'engagerait  qu'à  demi; 
puis  ils  attendraient  avec  l'espoir  vague,  indéterminé,  que 
le  temps  ou  la  raison  des  peuples  userait  les  nouveautés  et 
remettrait  toutes  choses  à  leur  place.  Ainsi  agissent  les 
faibles,  nullement  malhonnêtes  par  tempérament  ou  par 
intention  préconçue,  mais  glissant  par  leur  faiblesse  même 
dans  une  duplicité  inconsciente.  Cette  conduite,  faite  de  peur 
vis-à-vis  de  l'Assemblée,  ne  laissait  pas  que  d'être,  vis-à-vis 
du  pape,  singulièrement  osée.  Ce  qu'on  lui  demandait, 
c'était  d'autoriser  une  Eglise  nouvelle  pour  le  plus  grand 
service  de  la  politique  royale,  sauf  à  refaire  en  tout  ou  en 
partie  l'ancienne  Eglise  dès  que  cette  même  politique 
royale  serait  tirée  de  ses  embarras.  Soit  qu'on  n'imaginât 
point  de  bornes  à  la  condescendance  de  Pie  VI,  soit  qu'on 
le  crût  déjà  frappé  de  terreur,  on  poussait  plus  loin  l'exi- 
gence, et  on  se  hasardait  à  lui  suggérer,  non  seulement  de 
ne  point  combattre,  mais  de  patronner  la  Constitution  civile. 


LE    PAPE,   LE   ROI,   LA    SANCTION  291 

On  prévoyait  vaguement  quelque  résistance.  Aussi  le  pape 
était  supplié  de  prévenir  par  son  intervention  auprès  des 
fidèles  toute  cause  de  troubles,  d'unir  son  autorité  morale 
à  la  force  du  bras  séculier,  de  se  faire,  à  sa  manière,  gen- 
darme pour  l'exécution  des  décrets  de  l'Assemblée.  Cette 
intervention,  au  surplus,  serait  comme  le  reste,  provisoire; 
car  elle  durerait,  disait  l'instruction  avec  une  obscurité 
voulue,  jusqu'à  ce  que  les  choses  aient  pu,  être  mûrement 
traitées  à  la  satisfaction  commune  (1). 

A  ce  mémoire,  Montmorin  joignit  une  dépêche  pour  Bernis, 
dans  laquelle  il  recommandait  de  nouveau  la  hâte.  Le 
paquet  se  compléta  par  une  lettre  de  Louis  XVI  à  Pie  VI 
en  réponse  à  son  message  du  10  juillet.  Dans  cette  lettre, 
datée  du  28  juillet,  le  prince  protestait  en  termes  émus 
de  son  attachement  au  Saint-Siège.  «  Je  regarde,  disait-il, 
comme  un  de  mes  plus  beaux  titres  celui  de  fils  aîné  de 
l'Eglise.  Ces  sentiments  ne  s'affaiblissent  pas  au  milieu  des 
difficultés  qui  m'environnent.  »  Mais,  après  avoir  parlé  de 
la  sorte,  il  ajoutait  :  «  Je  communique  à  Votre  Sainteté  les 
décrets  de  l'Assemblée  nationale.  Mon  intention,  publique- 
ment déclarée,  est  de  prendre  les  mesures  nécessaires  pour 
leur  exécution.  »  Il  était  prêt,  poursuivait-il,  à  accueillir 
avec  respect  les  observations  du  Saint-Père;  toutefois  il  le 
suppliait  de  prendre  en  considération  l'état  de  l'Eglise  de 
France.  —  Toutes  ces  pièces  ayant  été  rassemblées,  un  cour- 
rier fut  appelé  auquel  on  ne  prescrivit  qu'une  chose  :  arriver 
vite  et  à  tout  prix.  Puis  les  conseillers  du  roi,  aussi  pressants 
vis-à-vis  du  pape  que  l'Assemblée  était  pressante  vis-à-vis 
d'eux,  se  mirent  à  supputer  fiévreusement  le  temps  indis- 
pensable pour  l'aUer  et  le  retour.  Entre  les  deux  voyages, 
l'impatience  laissait  à  peine  à  Bernis  quelques  heures  de 
répit  pour  courir  au  Vatican,  au  pape  quelques  heures  de 
réflexion  pour  changer  l'Eglise  de  France,  au  courrier  quel- 

(1)  Archives  du  ministère  des  affaires  étrangères. 


292      HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE    LA   REVOLUTION 

ques  heures  de  repos  pour  retraverser  l'Italie  et  regagner 
Paris.  «  Qu'on  aille  vite,  qu'on  aille  vite  »,  tous  les  documents 
se  résumaient  en  ces  mots.  Ainsi  parlaient  les  archevêques, 
ainsi  parlait  Montmorin;  et  ils  n'étaient  en  cela  que  les  fi- 
dèles interprètes  de  Louis  XVI,  trop  faible  pour  braver 
l'Assemblée,  trop  bon  chrétien  pour  braver  le  pape,  tortu- 
rant sa  pensée  à  concilier  l'inconciliable,  et  attendant  du 
Vatican  avec  angoisse  la  licence  de  capituler  sans  péché. 


A  Rome,  Bernis  s'effrayait  du  long  silence  de  sa  Cour, 
s'efforçait,  en  dépit  de  ses  inquiétudes,  de  garder  toute  son 
assurance  devant  les  étrangers,  et  continuait  à  transmettre 
à  M.  de  Montmorin  des  conseils  qui  sans  doute  demeureraient 
inécoutés.  Il  était  en  ces  dispositions  quand,  le  11  août, 
arriva  à  l'ambassade  le  courrier  de  cabinet  dépêché  par  le 
gouvernement  français.  Le  cardinal  déplia  le  paquet,  lut, 
relut  le  mémoire.  Quand  il  s'en  fut  pénétré,  son  impression 
fut  la  stupeur,  et  après  avoir  regretté  qu'à  Paris  on  s'obsti- 
nât à  se  taire,  il  regretta  davantage  encore  qu'on  se  fût 
décidé  à  parler. 

A  quatre  cents  lieues  de  son  pays,  il  jugeait  avec  le  calme 
de  l'éloignement,  avec  le  sang-froid  de  la  sécurité  personnelle, 
tout  ce  qu'on  ne  discernait  à  Paris  qu'à  travers  le  voile  de 
la  peur.  «  Les  instructions  sont  très  belles,  écrirait-il  à  quel- 
ques jours  de  là  à  M.  de  Montmorin.  »  On  peut  être  assuré 
que  ces  mots,  sous  sa  plume,  n'étaient  que  pure  politesse 
pour  un  document  archiépiscopal.  La  réflexion,  loin  de 
calmer  ses  perplexités,  les  accrut.  Son  embarras  fut  double, 
et  par  la  nature  inouïe  des  demandes,  et  par  la  hâte  plus 
inouïe  qui  refusait  tout  délai  pour  la  réponse. 


LE   PAPE,   LE   ROI,   LA   SANCTION  293 

Le  13  août,  l'ambassadeur  fut  reçu  par  le  Saint-Père.  Le 
pape,  depuis  deux  jours,  connaissait  la  sanction.  Cette  nou- 
velle, si  nous  en  croyons  une  dépêche  du  cardinal  Zelada, 
l'avait  plus  affligé  qu'aucune  autre  calamité  de  son  règne. 
La  perspective  d'une  négociation  ultérieure,  s'ouvrant  après 
coup,  n'avait  été  pour  lui  que  médiocre  allégement.  Pie  VI 
ne  cacha  point  à  Bernis  sa  surprise  douloureuse,  mais  n'ajouta 
à  l'expression  de  sa  tristesse  aucune  parole  malveillante  ou 
amère.  Bien  au  contraire,  il  loua  les  sentiments  religieux  du 
roi  et  avec  émotion  plaignit  ses  infortunes.  «  Je  suis,  dit-il, 
disposé  à  faire  pour  éviter  un  schisme  tout  ce  que  permettent 
la  conscience  et  l'honneur.  Mais  vous  comprendrez  qu'en 
une  matière  aussi  importante,  je  ne  puis  me  décider  légère- 
ment et  sans  consulter  les  cardinaux.  »  Bernis,  en  mainda- 
taire  fidèle  de  son  gouvernement,  répéta  tout  ce  que  ses 
instructions  lui  prescrivaient  de  dire.  Sans  produire  ces  ins- 
tructions elles-mêmes  qui,  présentées  dans  leur  teneur  ori- 
ginale, eussent  certainement  blessé,  il  parla  d'arrangements 
qui  ne  seraient  que  provisoires,  évoqua  l'image  des  troubles 
et  des  malheurs  qu'un  retard  pourrait  entraîner.  Le  Saint- 
Père  l'interrompit  :  «  Je  connais  votre  situation;  autant  et 
plus  que  vous  je  redoute  le  schisme;  mais  si  les  remèdes  doi- 
vent être  prompts,  ils  doivent  être  mûrement  réfléchis.  » 
Avec  un  accent  de  doux  blâme,  le  pontife  regretta  que  le  roi 
eût  été  amené  à  sanctionner  les  décrets  avant  tout  concert 
avec  lui.  «  Cette  sanction,  continua-t-il,  m'ôte  beaucoup  de 
moyens  que  j'aurais  pu  employer.  Aujourd'hui,  dans  le 
grand  conflit  des  opinions,  toute  décision  du  Saint-Siège 
peut  devenir  dangereuse,  et  conduire  au  schisme  ou  du  moins 
aux  plus  cruelles  divisions.  »  Pie  VI  savait,  par  les  lettres 
des  évêques  de  France,  les  répugnances  qu'éveillait  chez 
beaucoup  d'entre  eux  la  nouvelle  constitution  du  clergé. 
Avec  à-propos,  il  s'arma  de  ces  témoignages.  «  Les  décrets, 
dit-il,  blessent  autant  les  maximes  gallicanes  que  les  règles 
de  l'Eglise  universelle.  Je  pourrais  occasionner  de  grandes 


294      HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

scissions  dans  l'épiscopat  français,  soulever  même  une  partie 
du  clergé  contre  Rome  si,  par  quelque  arrangement  même 
provisoire,  je  n'avais  aucun  égard  aux  sentiments  d'une 
Eglise  qui  jusqu'ici  a  fait  tant  d'honneur  à  la  religion.  » 
Bernis  fut  saisi  par  la  justesse  de  cette  remarque.  Si  la  résis- 
tance de  Pie  VI  était  taxée  d'entêtement,  ses  concessions  ne 
seraient-elles  pas  taxées  de  faiblesse?  Pendant  deux  heures 
l'entretien  se  prolongea,  le  cardinal  développant  avec  une 
obéissance  correcte  la  politique  de  son  maître,  le  pape  se 
dérobant  avec  une  fermeté  triste  et  aussi  attentive  à  ne  rien 
accepter  qu'à  ne  rien  briser.  Il  fut  convenu  que  Bernis  enver- 
rait au  Saint-Père  un  extrait  de  ses  instructions  et  qu'il 
ferait  traduire  cet  extrait  en  italien  afin  que  l'intelligence 
en  fût  plus  aisée.  A  ces  pièces,  il  joindrait  un  mémoire  où 
seraient  consignées  les  vues  de  son  gouvernement.  Au  mo- 
ment de  lever  l'audience,  le  pape  dit  à  l'ambassadeur  : 
«  Je  vais  consulter,  sans  perdre  de  temps,  une  assemblée 
composée  de  cardinaux,  chefs  d'ordre,  préfets  de  congréga- 
tions. »  Par  là  il  entendait  marquer  sa  volonté  d'examiner 
les  demandes  françaises  sans  aucun  parti  pris  de  refus,  mais 
au  contraire  avec  un  grand,  un  sincère  désir  d'accommode- 
ment. La  seule  chose  qu'il  repoussât,  c'était  une  hâte  aussi 
incompatible  avec  la  gravité  des  conjonctures  qu'avec  les 
habitudes  traditionnelles  de  l'Eglise  (1). 

Le  courrier  envoyé  de  Paris  attendait.  Le  18  août  il  re- 
partit pour  la  France,  porteur  d'une  dépêche  de  M.  de  Ber- 
nis à  M.  de  Montmorin  et  d'une  lettre  de  Pie  VI  à  Louis  XVI. 
Dans  sa  dépêche,  l'ambassadeur  rapportait  son  entretien 
avec  le  Saint-Père,  faisait  valoir  la  bienveillance  constante 
du  pape,  exhortait  son  gouvernement  à  pratiquer  la  pa- 
tience et  à  l'imposer  autour  de  lui.  Quant  à  Pie  VI,  tout  en 
annonçant  au  roi  la  réunion  prochaine  des  cardinaux,  il 
s'abstenait  de  formuler  trop  d'espoir  sur  le  résultat  de  ces 

(1)  Dépêche  du  cardinal  de  Bernis  à  M.  de  Montmorin,  18  août  1/90. 
{Archives  des  affaires  étrangères.) 


LE   PAPE,  LE   ROI,   LA    SANCTION  295 

conférences.  Rappelant  sa  conduite  passée  :  «  Si  nous 
n'avons  pas,  disait-il,  prêché  sur  les  toits,  nous  n'avons  pas 
non  plus  dissimulé  la  vérité.»  Il  s'appliquait  enfin  à  pro- 
clamer, et  avec  une  fermeté  de  langage  qui  ne  laissait  place 
à  aucune  équivoque,  l'inaliénable  souveraineté  de  l'Eglise 
dans  les  matières  spirituelles  (1). 

Le  mot  décisif  se  prononcerait  à  Paris  bien  avant  que  le 
jugement  du  Saint-Siège  se  formulât  à  Rome.  Ce  que  l'As- 
semblée pénétrait  des  perplexités  royales  l'irritait  sans  suffire 
à  l'intimider.  Dans  la  double  infatuation  de  sa  toute-puis- 
sance et  de  son  savoir,  elle  n'imaginait  pas  que  ses  volontés 
souffrissent  un  délai  ou  qu'une  œuvre  sortie  d'elle  eût  be- 
soin de  revision.  Dès  le  commencement  d'août,  le  comité 
ecclésiastique  délégua  deux  de  ses  membres  auprès  du  garde 
des  sceaux  pour  réclamer  une  prompte  promulgation.  Hum- 
blement le  ministre,  (jui  n'était  autre  que  l'archevêque  de 
Bordeaux,  réclama  huit  jours.  Aux  démai'ches  privées 
s'ajoutèrent  les  sommations  publiques.  Le  16  août,  le  député 
Bouche  porta  à  la  tribune  les  impatiences  de  plusieurs  de 
ses  collègues  :  il  avait,  disait-il,  interrogé  le  garde  des  sceaux, 
et  celui-ci  av  it  attribué  le  retard  à  l'Imprimerie  royale; 
mais  le  directeur  de  l'Imprimerie  royale,  interrogé  à  son 
tour,  avait  déclaré  n'avoir  rien  reçu.  Trois  jours  plus  tard, 
Bouche  renouvela  sa  protestation.  Certains  incidents  surex- 
citèrent l'Assemblée  :  telle  fut  la  publication  d'un  mande- 
ment émané  de  l'évêque  de  Toulon  et  que  le  député  Sil- 
lery  dénonça  avec  un  grand  étalage  d'indignation.  Cepen- 
dant le  répit  de  huit  jours,  sollicité  par  M.  de  Cicé,  était 
expiré.  Le  comité  ecclésiastique  chargea  son  président, 
Durand  de  Maillane,  de  rappeler  au  ministre  ses  engage- 
ments :  si  de  nouveau  la  promesse  étedt  éludée,  l'Assemblée 
nationale  serait  solennellement  saisie  (2).  Qu'ajouterai-je? 

(1)  Lettre  de  Pie  VI  à  Louis  XVI,  17  août  1790.  (Thedobb,  Documenta 
relatifs  aux  affaires  religieuses  de  France,  t.  I,  p.  15-16.) 

(2)  DUKABD    DB   Maiixanx,   Histoire  du   comité  ecclésiastique,  p.  86. 


296     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA  RÉVOLUTION 

Sous  la  menace  le  gouvernement  céda,  et  à  la  première  capi- 
tulation qui  avait  promis  la  sanction  des  décrets  s'ajouta 
la  seconde  capitulation  qui  promit  de  les  promulguer. 
M.  Lcfranc  de  Pompignan,  déjà  atteint  de  la  maladie  qui 
devait  le  conduire  au  tombeau,  n'assista  pas  aux  derniers 
conseils  (1).  Le  24  août  1790,  avant  que  le  courrier  parti  de 
Rome  arrivât  à  Paris,  avant  même  que  la  réponse  du  pape 
eût  eu  le  temps  matériel  d'arriver,  la  Constitution  civile  fut 
publiée  et  passa  au  rang  des  lois  de  l'Etat. 


VI 


La  cour  de  Rome  redoutait  la  pression  de  l'Assemblée; 
mais  elle  n'imaginait  pas  chez  le  roi  de  France  cette  précipi- 
tation à  se  soumettre.  Le  mémoire  remis  par  Bernis  et  tous 
les  autres  documents  de  la  grande  affaire  furent  transcrits, 
afin  que  les  cardinaux,  membres  de  la  commission  d'exa- 
men, en  eussent  chacun  une  copie.  Le  Saint-Père,  se  hâtant, 
mais  à  la  manière  de  la  curie  romaine  qui,  même  lorsqu'elle 
se  figure  aller  vite,  n'est  jamais  bien  prompte,  se  mit  à 
consulter  tous  ceux  qui,  dans  son  entourage,  avaient  le 
renom  de  savants  théologiens  ou  de  canonistes  experts. 
«  Cette  question,  écrivait  Bernis,  agite  le  pape  jour  et  nuit.  » 
Cependant  il  importait  de  masquer  les  préoccupations,  de 
démentir  surtout  un  bruit  accrédité  parmi  les  étrangers  et 
déjà  colporté  par  la  presse  :  celui  d'une  rupture  imminente 
entre  Paris  et  Rome.  Le  meilleur  moyen  de  déconcerter  ces 
rumeurs,  ce  serait  de  garder  le  calme  extérieur  des  jours  les 
plus  paisibles,  d'observer,  sans  en  rien  omettre,  les  règles 

(1)  Lettre  de  M.  l'abbé  Pichot,  ancien  secrétaire  de  M.  Lefranc  do 
Pompignan,  à  M.  l'abbé  Emery,  8  mars  1802.  (Bibliothèque  du  séminaire 
de  Saint-Sulpice,   ?}ianuscrits.) 


LE   PAPE,  LE   ROI,   LA  SANCTION  897 

du  cérémonial  accoutumé.  La  date  du  25  août  ramenait  la 
Saint-Louis.  Elle  fut  célébrée  avec  toute  la  pompe  tradition- 
nelle, et  même  avec  un  redoublement  de  solennité.  L'arche- 
vêque d'Edesse  officia  pontifîcalement  à  Saint-Louis  des 
Français.  La  grand'messe  fut  chantée  par  les  musiciens  de 
la  chapelle  du  pape.  A  la  sortie  furent  exécutées  «  les  sym- 
phonies des  meilleurs  maîtres  ».  Puis  le  palais  de  l'am- 
bassade se  remplit  de  prélats,  de  princes  romains,  d'étrangers 
notables,  tous  venus  pour  épier  le  visage  du  cardinal  et  ne 
surprenant  sur  ses  traits  que  bonne  grâce  et  sécurité.  Les 
officieux  notèrent  tout,  «  jusqu'aux  rafraîchissements  qui 
furent  distribués,  rapportèrent-ils,  avec  abondance  et  de 
toute  espèce  ».  Pour  l'une  des  dernières  fois,  pour  la  dernière 
fois  peut-être,  se  retrouvait  le  Bernis  des  anciens  jours, 
comme  jadis  fastueux,  comme  jadis  magnifique,  cherchant 
à  tromper  les  autres,  à  se  tromper  aussi  lui-même,  et  dé- 
ployant avec  l'aisance  d'un  grand  seigneur  tout  l'appareil, 
moitié  mondain  moitié  religieux,  d'un  prince  de  l'Eglise 
qui  célèbre  la  fête  du  roi  très  chrétien. 

Dès  le  31  août,  Montmorin  mandait  avec  une  brièveté 
assez  rogue  à  Bernis  :  «  Sa  Majesté  a  fait  ce  que  sa  religion 
lui  a  inspiré.  »  Mais  ce  fut  le  roi  lui-même  qui  annonça  à 
Pie  VI  la  promulgation  définitive.  Sa  lettre,  datée  du  6  sep- 
tembre, rappelait,  sans  les  reproduire  de  nouveau,  les  argu- 
ments développés  dans  les  précédents  messages.  On  y  re- 
trouvait les  mêmes  sentiments  de  foi,  le  même  et  triste  aveu 
d'une  nécessité  inéluctable.  Pourtant  le  ton  général  était 
plus  sec,  presque  brusque,  et  dans  cette  brusquerie  se  trahis- 
sait l'embarras  de  se  justifier  (1). 

Au  cœur  de  Pie  VI  l'émotion  fut  d'abord  très  vive.  Ainsi, 
bien  avant  que  la  lettre  pontificale  du  17  août  fût  arrivée, 
la  Constitution  civile  avait  été  déclarée  loi  de  l'Etat;  ainsi 
on  n'avait  sollicité  de  conseils  que  pour  se  décider  avant  de 

(1)  Archives  du  ministère  des  affaires  étrangèret. 


298     HISTOIRE   RELIGIEUSE  DE   LA  RÉVOLUTION 

les  avoir  entendus.  Pie  VI  maîtrisa  bien  vite  ce  premier 
mouvement  de  l'âme.  Dans  les  événements  secondaires, 
l'incorrection  des  procédés  blesse;  qu'importaient  les  formes 
quand  il  s'agissait  du  destin  de  l'Eglise  de  France?  Puis 
visiblement  Louis  XVI  n'était  plus  libre,  il  ne  devenait  in- 
juste qu'à  force  d'être  débile;  et  le  Saint-Père,  lisant  entre 
les  lignes  de  la  lettre  royale,  devinait  tout  ce  que  la  brièveté 
même  du  langage  cachait  d'angoisses  inavouées. 

On  touchait  à  la  réunion  des  cardinaux.  Gomme  dans  les 
conjonctures  décisives,  des  prières  publiques  appelèrent  sur 
eux  les  lumières  divines.  Il  fut  convenu  qu'ils  fourniraient 
leur  avis  par  écrit  et  qu'ils  s'imposeraient  vis-à-vis  du  public 
le  secret  le  plus  absolu.  L'assemblée  se  tint  le  24  septembre. 
La  promulgation  récemment  faite  en  France  ne  laissait  pas 
que  de  décourager;  car  le  seul  espoir  serait  désormais  de 
mitiger  le  mal  plutôt  que  de  le  prévenir.  Accepter  la  Cons- 
titution civile,  nul  n'y  songeait.  Quant  à  la  condamner,  on 
ne  l'osait  encore,  par  crainte  du  schisme  et  aussi  par  un  reste 
de  confiance  dans  un  arrangement  in  extremis.  Dans  cet 
embarras,  la  vénérable  congrégation  adopta  un  avis  qui 
ne  l'engageait  guère  et  qui  n'était  pas  tout  à  fait  propor- 
tionné à  la  longue  préparation  de  ses  travaux.  Elle  conseilla 
que  le  pape  écrivît  deux  brefs  :  le  premier,  adressé  au  roi, 
résumerait  la  doctrine  de  l'Eglise  dans  les  questions  soule- 
vées par  l'Assemblée  nationale;  le  second,  adressé  aux 
membres  de  l'épiscopat  français,  les  exhorterait  à  proposer 
les  voies  les  plus  efficaces  pour  tranquilliser  les  consciences 
et  éviter  de  nouveaux  troubles. 

Appelé  à  dire  le  dernier  mot  dans  le  grand  conflit,  le  Saint- 
Père  usait  sa  pensée  à  chercher  quelque  moyen  sauveur.  Il 
savait  nettement  ce  qu'il  ne  voulait  pas  :  certes  il  ne  vou- 
lait pas  accepter  les  décrets  sur  le  clergé;  certes  il  ne  se  lais- 
serait pas  prendre  au  piège  d'une  approbation  provisoire. 
Mais  quand  il  s'agissait  de  formuler  autre  chose  qu'une 
négation,  sa  perplexité  tournait  à  l'angoisse.  Il  lisait,  reli- 


LE  PAPE,  LE   ROI,   LA   SANCTION  299 

sait,  sans  y  puiser  beaucoup  de  lumière,  les  opinions  des 
cardinaux.  Bien  qu'on  fût  à  cette  époque  des  vacances  où 
les  Romains  se  reposent  encore  un  peu  plus  que  de  coutume, 
il  ne  laissait  point  de  loisir  aux  autres  et  ne  s'en  permettait 
pas  à  lui-même.  Le  cardinal  Gampanelli,  l'un  de  ses  prin- 
cipaux auxiliaires,  était  malade,  et  cette  collaboration  ne 
laissait  pas  que  de  lui  manquer.  Au  grand  grief  de  la  Consti- 
tution civile  s'ajoutaient  pour  le  souverain  pontife  d'autres 
causes  de  déplaisir.  L'Assemblée  nationale  ne  négligeait 
aucune  occasion  de  témoigner  à  la  papauté  les  plus  injurieux 
dédains.  A  Paris,  les  journaux,  les  pamphlets  avaient  toute 
licence  pour  les  attaques  contre  le  Saint-Siège.  Pour  comble 
de  disgrâce,  des  émeutes  avaient  éclaté  dans  le  Gomtat- 
Venaissin,  avec  la  complicité  de  la  France,  déjà  prête  à 
confisquer  l'enclave  pontificale.  En  dépit  de  ces  avanies. 
Pie  VI  ne  perdait  sa  sérénité  que  pour  la  recouvrer  presque 
aussitôt.  Témoin  de  ce  rare  esprit  de  conciliation,  devenu 
aussi  grave  qu'il  avait  été  frivole  dans  sa  jeunesse,  Bernis 
multipliait  ses  conseils  à  son  gouvernement.  Après  avoir 
prêché  dans  l'entourage  du  pape  les  concessions,  il  prêchait 
la  modération  à  Paris,  et  dans  ce  rôle  se  haussait  jusqu'à 
l'éloquence  :  «  Il  faut  à  tout  prix,  répétait-il  dans  ses  dé- 
pêches, éviter  le  schisme.  »  Comme  Montmorin  s'obstinait 
à  demander  une  approbation,  au  moins  provisoire,  des  dé- 
crets :  «  Peut-on  exiger,  répliquait-il,  que  le  chef  de  l'Eglise 
catholique  en  détruise  tout  l'édifice?  »  «  Le  roi,  ajoutait-il 
dans  une  dépêche  du  13  octobre,  doit  bénir  le  ciel  d'avoir 
donné  à  l'Eglise  un  chef  aussi  sage  qui  cherchera  toujours 
de  bonne  foi  le  repos,  la  padx  de  la  France.  Que  d'autres 
papes  auraient  déjà  tout  brisé  (1)!  »  Cependant  Montmorin 
ne  se  lassait  pas  dans  ses  instances  :  «  Ce  serait,  écrivait-il 
le  5  octobre,  se  bercer  d'illusions  que  de  croire  qu'un  refus 
pourrait  ramener  les  esprits;  il  n'aurait  d'autre  effet  que  de 

(1)  Dépêches  du  cardinal  de  Bernis  à  M.  de  Montmorin,  6,  13,  20  oc- 
tobre 1790.  {Archives  du  ministère  des  affaires  étrangères.) 


300     HISTOIRE  RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

produire  une  scission.  »  Et  il  ajoutait  à  quelques  jours  de  là, 
par  une  prévision  alors  assez  générale,  quoique  plus  tard 
démentie  par  les  faits  :  «  Le  plus  grand  nombre  des  ecclé- 
siastiques cédera  sans  murmurer  (1).  » 

Le  22  octobre,  Bernis  fut  reçu  par  le  pape.  Pie  VI  avait  sur 
sa  table  un  gros  volume  qui  contenait  les  mémoires  des 
membres  du  sacré  collège.  «  J'ai  lu,  dit-il,  examiné,  pesé 
tout  cela.  »  Il  avait  aussi  sous  les  yeux  plusieurs  lettres  épis- 
copales,  notamment  de  l'archevêque  d'Aix  dont  il  prisait 
fort  les  talents  et  la  sagesse.  Il  ne  dissimula  pas  à  l'ambas- 
sadeur le  sentiment  des  cardinaux.  «  Ceux-ci,  répéta-t-il  à 
plusieurs  reprises,  sont  unanimes  à  juger  qu'on  ne  peut, 
sans  porter  un  coup  mortel  au  catholicisme,  approuver, 
tels  qu'ils  sont,  les  décrets  sur  le  clergé.  »  Cependant  le  pape 
insista  sur  ces  mots  :  tels  qu'ils  sont,  marquant  par  là  qu'il 
était  prêt  à  débattre  tous  les  projets  de  changements,  que, 
sa  conscience  une  fois  sauve,  aucun  sacrifice  ne  lui  coûte- 
rait. Il  poursuivit  sur  un  ton  de  reproche  :  «  Il  faut  moins 
de  temps  pour  détruire  que  pour  réparer.  Qu'on  me  donne, 
pour  soutenir  l'édifice  de  l'Eglise,  un  peu  du  temps  qu'on 
a  mis  à  l'ébranler.  »  Puis  le  Saint-Père  indiqua  ses  vues, 
conformes  aux  suggestions  du  sacré  collège  :  il  exposerait 
au  roi  l' affaire  du  clergé  :  il  chargerait  ensuite  les  évêques 
de  France  de  rechercher  les  moyens  praticables  pour  ac- 
corder les  décrets  de  l'Assemblée  nationale  avec  les  règles 
canoniques,  et  c'est  d'après  leurs  avis  qu'il  se  déciderait. 

En  deux  dépêches  à  son  gouvernement,  l'ambassadeur 
rapporta  l'entretien.  Derechef  il  fit  valoir  la  longanimité  du 
pape  qui  n'avait  porté  aucune  condamnation,  qui  n'avait 
même  formulé  aucune  censure.  Mais  l'heure  des  conseils 
efficaces  n'était-elle  point  passée?  Dans  l'audience  accordée 
au  cardinal  de  Bernis,  le  Saint-Père  avait  tristement  fait 
allusion  à  des  messages  reçus  d'Angers,  de  Boulogne,  et  qui 

(t)  Dépêches  de  M.  de  Montmorin  au  cardinal  de  Bernis,  5  et  26  oc- 
tobrc  1790.  (Archives  du  ministère  des  affaires  étrangères.^ 


LE   PAPE,   LE   ROI.   LA   SANCTION  301 

annonçaient  l'imminente  destruction  des  chapitres.  L'in- 
formation était  exacte.  Déjà,  sur  divers  points  de  la  France, 
la  fatale  Constitution  civile  commençait  à  s'exécuter,  et 
déjà  on  pouvait  surprendre  les  signes  avant-coureurs  de  la 
lutte  religieuse  qui  durerait  dix  années. 


VII 


Pendant  les  mois  de  septembre  et  d'octobre,  la  Constitu- 
tion civile  fut  publiée  dans  les  départements.  Elle  fut  affi- 
chée vers  la  fm  de  septembre  à  Nantes,  le  21  septembre  à 
Nîmes,  le  2  octobre  à  Lyon,  le  8  octobre  à  Bourges,  le  12  oc- 
tobre à  Digne.  Dans  certains  diocèses  fort  éloignés,  la  len- 
teur des  transmissions  amena  des  retards  plus  grands  en- 
core :  c'est  ainsi  qu'à  Senez,  au  fond  de  la  Provence,  les 
décrets  sur  le  clergé  ne  furent  placardés  que  le  7  novembre. 
Il  fallait  notifier  officiellement  aux  intéressés  la  nouvelle  loi. 
La  procédure  fut  presque  partout  la  même  :  au  chef-lieu  le 
procureur  général  syndic  du  département,  et  ailleurs  le  pro- 
cureur du  district  furent  chargés  de  signifier  aux  évêques 
que  tout  était  bouleversé  dans  leur  pouvoir  comme  dans 
leur  juridiction,  et  aux  membres  des  chapitres  ou  collégiales 
qu'ils  avaient  cessé  de  vivre. 

On  a  vu  les  dispositions  un  peu  tremblantes  des  prélats 
rassemblés  à  Paris.  Dans  les  provinces,  l'approche  du  danger 
inspira  en  général  des  pensées  plus  viriles.  Les  protestations 
surgirent.  Quelques-uns,  comme  l'évêque  de  Toulon,  comme 
l'évêque  d'Amiens,  avaient  déjà  parlé.  Il  y  eut  les  réfuta- 
tions savantes  :  telle  fut  celle  de  l'évêque  de  Boulogne, 
M.  Asseline,  qui,  dans  un  mandement  plein  de  vigueur,  mit 
en  relief  la  primauté  du  siège  apostolique,  définit  l'autorité 
épiscopale  et  celle  des  conciles,  fit  justice  des  prétentions  à 


302     HISTOIRE   RELIGIEUSE  DE  LA   RÉVOLUTION 

ressusciter  la  primitive  Eglise,  s'éleva  contre  des  innova- 
tions qui  eussent  effrayé  Louis  XIV  au  temps  de  ses  démêlés 
avec  le  Saint-Siège  et  qui  plus  récemment  avaient  décon- 
certé l'audace  de  Joseph  II  :  quarante  évoques  adhérèrent 
à  cette  lettre  pastorale  et  la  répandirent  parmi  leurs  ouailles. 
—  Ce  qui  était  chez  les  uns  discussion  théologique  se  tra- 
duisit chez  les  autres  en  quelques  traits  hautains.  Comme  le 
directoire  du  Rhône,  en  notifiant  à  l'archevêque  de  Lyon  la 
Constitution  civile,  l'avait  désigné  sous  l'appellation  d'écé- 
que  métropolitain  de  Rhône-et- Loire,  celui-ci  répliqua  fière- 
ment :  «  Je  vais  vous  parler  en  évêque,  en  archevêque,  en 
primat  des  Gaules,  titres  qui  se  sont  perpétués  dans  mon 
siège  depuis  saint  Irénée  jusqu'à  moi.  »  Ce  rappel  de  tant  de 
titres  augustes  ne  laissait  pas  que  d'avoir  sa  grandeur.  Com- 
bien la  leçon  n'eût-elle  pas  été  plus  autorisée  si  l'archevêque, 
M.  de  Marbeuf,  ce  successeur  de  saint  Irénée,  n'eût  dédaigné 
l'antique  métropole  des  Gaules  au  point  de  n'y  résider 
jamais!  —  Le  directoire  de  Morlaix,  en  notifiant  à  l'évêque 
de  Saint-Pol-de-Léon  la  suppression  de  son  évêché,  avait 
placé  sur  l'adresse  cette  suscription  :  A  M.  Vancien  évêque 
de  Léon.  L'évêque  était  M.  de  la  Marche,  ancien  officier  de 
cavalerie,  ayant  conservé  au  milieu  d'admirables  vertus 
l'allure  de  son  ancien  état,  fort  de  l'affection  de  ses  pieux 
Léonnais,  un  peu  roi  dans  sa  petite  ville  groupée  autour  de  la 
cathédrale  et  dominée  de  loin  par  le  Kreisker.  Ayant  re- 
connu le  cachet  du  directoire,  il  répondit  en  ces  termes  aux 
gens  du  district  :  «  Il  m'est  parvenu  par  la  poste  un  paquet 
adressé  à  M.  l'ancien  évêque  de  Léon;  ce  paquet  n'est  donc 
pas  pour  moi  et  je  ne  le  reçois  point.  »  Il  ajouta  avec  une 
tranquille  impertinence  :  «  Si,  comme  on  dit,  cet  envoi  a 
quelque  rapport  avec  la  Constitution  civile,  je  profite  de 
l'occasion  pour  dire  ce  que  j'en  pense.  »  Et  brièvement  il  fit 
justice  des  fameux  décrets.  —  Aux  discussions  érudites  ou 
profondes,  aux  répliques  dédaigneuses  se  joignirent  les  pro- 
testations véhémentes  ou  émues.  Soissons  avait  pour  évêque 


LE   PAPE,   LE   ROI,   LA   SANCTION  303 

M.  de  Bourdeilles.  C'était  un  vieillaid,  ancien  soldat  comme 
M.  de  la  Marche,  hautain,  intransigeant,  malaisément  ac- 
cessible à  ses  prêtres  et,  à  tous  ces  titres,  impopulaire,  mais 
animé  d'une  inébranlable  foi  qui  lui  communiquerait  une 
force   singulière    en   temps    d'adversité.    Le    directoire    de 
l'Aisne  lui  ayant  demandé,  dès  le  8  octobre,  s'il  entendait 
se  soumettre  au  serment  et,  en  cas  afTirmatif,  quel  jour  il  le 
prêterait,  il  répliqua  sur-le-champ  qu'il  ne  pouvait  qu'at- 
tendre le  jugement  du  Saint-Siège.  «  Je  fais  cette  réponse, 
ajouta-t-il,  comme  je  ferais  mon  testament  de  mort.  Mon 
âge,  mon  état  d'infirmité  écartent  tout  soupçon  que  j'aie 
pu  écouter  d'autre  voix  que  celle  de  ma  conscience.  Je  crois 
pouvoir  dire  avec  saint  Paul  :  «  Je  n'ai  péché  ni  contre  la  loi, 
ni  contre  l'Eglise,  ni  contre  César.  »  —  A  une  autre  extré- 
mité de  la  France,  à  Senez,  était  un  vieil  évêque  qui  avait 
vécu  au  milieu  des  bénédictions  de  son  peuple.  Quand  il  vit 
la  Constitution  civile  placardée  sur  les  murs  de  sa  petite 
cathédrale,  son  cœur  déborda  :  «  Je  ne  peux  pas  plus  re-  - 
noncer,  s'écria-t-il,  au  contrat  spirituel  qui  me  lie  à  mon 
Eglise  que  je  ne  puis  renoncer  aux  promesses  de  mon  bap- 
tême... Je  suis  à  mon  troupeau  à  la  vie  et  à  la  mort.  »  Et  en 
une  image  qui  parut  alors  excessive,  il  évoqua  le  souvenir 
des  anciennes  persécutions  :  «  Si  Dieu,  dit-il,  veut  éprouver 
les  siens,  le  dix-huitième  siècle  aura,  comme  le  premier  siècle, 
ses  martyrs.  »  —  Cependant  la  plupart  des  prélats  s'appli- 
quaient à  éviter  la  violence  qui  brise  ou  l'intransigeance  qui 
creuse  les  séparations  irréparables.  Malgré  l'ardeur  de  cer- 
taines paroles,  la  conclusion  se  résume  presque  toujours  en 
un  désir  anxieux  d'éviter  le  schisme,  en  un  vœu  pour  un 
concile  national,  en  une  demande  de  délai  pour  permettre 
l'accord  avec  le  Saint-Siège.  On  sent  une  guerre  qui  menace, 
mais  si  redoutée  par  l'Eglise  qu'elle  ira,  plutôt  que  de  s'y 
jeter,  jusqu'à  l'extrémité  des  sacrifices.  A  côté  des  lettres 
de  M.  de  la  Marche  ou  de  M.  de  Bourdeilles,  combien  d'au- 
tres s'appliquent  à  tempérer  par  l'aménité  des  formes,  par 


304     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

les  égards  personnels,  la  rigueur  doctrinale  des  réponses! 
L'évêque  de  Tulle,  en  accusant  réception  des  décrets  au 
procureur  général  syndic  de  la  Corrèze,  va  jusqu'à  le  re- 
mercier de  son  honnêteté.  L'archevêque  d'Auch,  très  éner- 
gique pourtant,  ayant  reçu  en  tournée  pastorale  la  signi- 
fication, se  répand  en  témoignages  de  sympathie  pour  les 
administrateurs  «  qu'il  révère,  dit-il,  et  chérit.  »  (1) 

Au  milieu  de  cette  émotion  naissante,  une  protestation 
surgit  qui  remua  vivement  les  âmes;  car  la  mort,  tout  en  la 
laissant  à  l'état  d'ébauche,  lui  imprima  comme  une  solen- 
nelle consécration. 

Le  siège  de  Quimper  avait  pour  évêque  M.  Gonen  de  Saint- 
Luc.  C'était  un  prélat  de  vieille  origine  bretonne,  double- 
ment respecté  pour  son  caractère  et  ses  vertus.  De  santé  pré- 
caire, il  ressentait  jusqu'à  l'angoisse  la  crainte  d'un  avenir 
que  sans  doute  il  ne  verrait  pas.  A  plusieurs  reprises,  il  avait 
signalé  aux  autorités  civiles  de  son  dépaHement  les  dangers 
de  l'Eglise  et  avait  même  communiqué  aux  prêtres  de  son 
chapitre  le  plan  d'une  lettre  pastorale  contre  la  loi  nouvelle. 
Il  était  depuis  trois  jours  très  malade  quand,  le  26  septembre, 
la  notification  des  récents  décrets  l'atterra.  «  C'est  mon 
arrêt  de  mort,  dit-il,  mais  je  veux  répondre  de  suite.  »  Il  se 
leva,  prit  la  plume,  mais  ses  forces  le  trahirent.  Il  appela 
alors  près  de  son  lit  un  de  ses  prêtres,  l'abbé  Boissière,  et  le 
chargea  de  coordonner  l'écrit  que  les  jours  précédents  il 
avait  préparé.  Le  lendemain,  la  protestation,  sommairement 
rédigée,  lui  fut  lue,  en  présence  de  témoins,  et  il  l'approuva. 
Peu  après,  devant  plusieurs  de  ses  chanoines,  il  la  compléta 
et,  en  des  paroles  recueillies  et  transcrites  aussitôt,  il  répéta, 
dans  une  profession  de  foi  suprême,  que  «  sur  le  point  de 
paraître  devant  Dieu  qui  juge  les  vivants  et  les  morts,  il 
voulait  remplir  son  dernier  devoir  pastoral  en  s'élevant 
contre  les  atteintes  portées  à  l'Eglise  de  Jésus-Christ  ».  Il 

(1)  Collection  Barruel,  t.  I,  p.  412  et  421,  t.  II,  p.  508.  —  Archives  na- 
tionales. Papiers  du  comité  des  recherches,  carton  25,  et  AD»^",  carton  32. 


LE    PAPE,   LE    ROI.    LA   SAxNCTION  305 

attestait  qu'en  cas  de  retour  à  la  santé,  il  refuserait  le  ser- 
ment. Il  signalait  enfin  «  tout  ce  que  la  Constitution  ren- 
fermait de  mortel  pour  l'Eglise,  pour  la  monarchie,  pour  tout 
ce  qu'avait  établi  la  sagesse  des  siècles.  »  La  pensée  de  l'évê- 
que  était  de  mander  auprès  de  lui  quelques-uns  des  membres 
du  directoire  et  au  moment  de  l'extrême  onction  —  car  déjà 
le  mal  semblait  sans  remède  —  de  leur  remettre  de  sa  main 
mourante  sa  protestation.  Mais  tant  de  soucis  avaient  épuisé 
les  forces  du  prélat.  Son  intelligence  s'obscurcit,  et  bientôt 
les  ombres  l'enveloppèrent  au  point  de  le  retrancher  du 
monde  des  vivants.  La  pièce  resta  donc  sans  signature,  sorte 
de  testament,  authentique,  afïirmait-on,  quoique  inachevé. 
Le  30  septembre,  M.  Conen  de  Saint-Luc  expira. 

En  tout  temps,  la  disparition  d'un  prélat  si  vertueux  eût 
été,  surtout  en  une  terre  si  chrétienne,  profondément  res- 
sentie. Ce  deuil,  coïncidant  avec  les  disgrâces  de  l'Eglise, 
communiqua  aux  regrets  publics  un  tour  plus  grave  et  plus 
poignant.  Le  5  octobre  fut  le  jour  des  funérailles.  La  veille 
et  le  matin  même  avant  l'aube,  tous  les  chemins  qui  con- 
duisaient vers  Quimper  se  remplirent  de  prêtres  et  de  laïcs. 
On  vit  affluer  vers  la  ville,  non  seulement  les  gens  de  Cor- 
nouailles,  mais  même,  venus  de  fort  loin,  ceux  du  pays  de 
Léon,  tous  déjà  inquiets,  tous  déjà  vaguement  irrités,  tous 
anxieux  de  savoir  ce  que  l'Eglise  courait  de  périls,  ce  qu'elle 
attendait  do  leur  dévouement  et  de  leur  foi.  Tandis  que  le 
glas  gémissait  dans  les  tours  de  la  cathédrale,  ils  purent 
remarquer  sur  les  murs  du  temple  les  premières  démoli- 
tions révolutionnaires,  c'est-à-dire  les  inscriptions  et  les 
écussons  des  anciens  évêques  effacés  à  coups  de  marteaux 
sur  les  enfeux.  Quand  se  furent  achevées  les  prières  des 
obsèques,  les  chanoines  produisirent  la  dernière  profession 
de  foi  du  mort.  Recteurs,  religieux,  professeurs  de  sémi- 
naires, tous  y  adhérèrent.  Le  directoire  du  Finistère  n'eut 
d'autre  ressource  que  de  contester  la  valeur  du  docu- 
ment; en  effet,  la  pièce  n'était  ni  écrite  de  la  main  du  dé- 


306     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

funt  ni  signée  par  lui.  Mais  les  chanoines  affirmaient  qu'il  y 
fallait  voir,  sous  sa  forme  la  plus  fidèle,  la  suprême  pensée 
du  prélat. 

Les  évêques,  membres  de  l'Assemblée,  avaient,  outre  les 
obligations  générales  de  leur  charge,  le  devoir  particulier 
d'éclairer  les  iSdèles  sur  la  loi  votée  malgré  eux  et  contre  eux. 
Sous  le  titre  é^ Exposition  des  principes  sur  la  Constitution 
civile  du  clergé,  ils  publièrent  le  30  octobre  1790  une  réfu- 
tation complète  de  la  loi.  Tout  ce  que,  dans  la  discussion,  ils 
s'étaient,  peut-être  un  peu  vite,  découragés  de  dire,  ils  le 
développèrent  avec  un  ordre  savant  et  lumineux.  L'arche- 
vêque d'Aix,  M.  de  Boisgelin,  tint  la  plume,  mais  s'appliqua 
à  traduire  fidèlement  la  pensée  de  tous  ses  collègues.  «  Je 
puis  affirmer,  écrivait-il  au  cardinal  de  Bernis,  qu'ils  ont 
tous  signé  chaque  ligne.  »  Le  mémoire  était  bref,  chose  re- 
marquable à  une  époque  où  la  prolixité  régnait  dans  les 
écrits.  Il  signalait  l'étrangeté  de  donner  comme  origine  au 
pouvoir  épiscopal  une  élection  modelée  sur  les  élections  poli- 
tiques. Il  marquait  l'état  de  dépendance  des  évêques,  su- 
bordonnés désormais  à  leurs  vicaires,  lesquels,  exerçant 
collectivement  l'autorité,  seraient  évêques  en  corps.  Il  rap- 
pelait qu'un  évêque  ne  peut  être  destitué  que  suivant  les 
formes  canoniques  et  que,  si  une  démission  peut  rendre  un 
siège  vacant,  elle  ne  supprime  pas  le  siège  lui-même.  Il 
s'élevait  contre  la  suppression  des  chapitres.  Il  affirmait  la 
primauté  apostolique.  Trente  archevêques  ou  évoques, 
membres  de  l'Assemblée  nationale,  lignèrent  l'exposé  qui 
reçut  en  outre  les  adhésions  de  93  prélats  (1), 

Telles  furent  les  protestations  épiscopales.  Ayant  libéré 
leur  conscience  vis-à-vis  de  Dieu  et  vis-à-vis  de  leurs  ouailles, 
les  évêques  se  retranchèrent  dans  une  attitude  passive  qui 
n'était  point  sans  habileté;  car  elle  obligerait  leurs  adver- 
saires, ou  à  entrer  en  composition  avec  eux,  ou  à  assumer 

(1)  V.  Baerttel,  Collection  ecclésiastique,  t.  I,  p.  236. 


LE   PAPE,   LE   ROI,   LA   SANCTION  307 

l'odieux  des  premiers  coups.  Ils  ne  combattraient  pas  vio- 
lemment la  loi,  mais  fixés  dans  une  sorte  de  rébellion  néga- 
tive, ils  feindraient  de  l'ignorer.  Il  y  avait  à  remanier  les 
circonscriptions  paroissiales  :  les  évêques  s'abstiendraient 
d'y  participer.  Toutes  les  limites  des  diocèses  étaient  bou- 
leversées :  les  évêques  supprimés  gardèrent  avec  une  assu- 
rance tranc[uille  leur  juridiction;  à  l'inverse,  ceux  qui  étaient 
dotés  de  territoires  accrus  répudièrent  tout  agrandissement. 
Les  anciens  vicaires  généraux  furent  conservés,  sans  souci 
des  vicaires  épiscopaux  que  créait  la  nouvelle  loi.  Gomme 
si  rien  n'était  changé,  les  chefs  des  diocèses  continuèrent 
à  conférer  les  dispenses;  ils  allèrent,  en  certains  endroits, 
jusqu'à  pourvoir  aux  cures  vacantes;  ils  administrèrent  le 
sacrement  de  confirmation  et  même  avec  moins  de  tiédeur 
qu'à  l'ordinaire.  Ajoutant  à  ce  renouveau  de  zèle  aposto- 
lique une  petite  bravade  de  gentilhomme,  ils  persistèrent 
même,  en  dépit  des  anciennes  défenses,  à  se  parer  dans 
les  actes  publics  de  tous  les  titres  attachés  à  leur  siège  et 
qui  s'harmonisaient  avec  la  splendeur  de  leur  rang. 

Après  les  évêques,  les  chanoines.  Leur  condition  était 
pire,  la  loi  les  courbant  tous  sous  le  même  arrêt  de  mort. 
En  outre,  un  moindre  intérêt  s'attachait  à  leur  existence, 
tant  leur  vie  molle,  rarement  coupable,  mais  souvent  peu 
utile,  avait  altéré  leur  institution  primitive!  La  proscrip- 
tion secoua  violemment  leur  torpeur,  et  ayant  médiocre- 
ment vécu,  ils  eurent  souci  de  bien  finir.  Donnant  plus  de 
regrets  à  leurs  fonctions  sacrées  qu'à  leurs  honneurs  ou  à 
leurs  biens,  ils  rappelèrent  leur  place  dans  la  hiérarchie 
chrétienne  et  les  objets  multiples  pour  lesquels  ils  avaient 
été  établis  :  ils  acquittaient  envers  Dieu  la  dette  journalière 
de  la  prière  publique;  ils  satisfaisaient  à  de  nombreuses 
fondations;  ils  étaient  dans  chaque  église  les  dépositaires 
de  la  tradition;  ils  formaient  le  conseil  de  l'évêque;  en  cas 
de  vacance  du  siège  épiscopal,  ils  pourvoyaient  au  gouver- 
nement du  diocèse.  Ainsi  s'exprimèrent  à  Rennes,  à  Saintes, 


308     HISTOIRE  RELIGIEUSE   DE   LA  REVOLUTION 

en  bien  d'autres  endroits,  les  chapitres  des  églises-cathé- 
drales (1).  La  protestation  était  fondée.  Elle  l'eût  été  plus 
encore  si,  en  beaucoup  de  lieux,  les  chanoines  ne  fussent  de- 
venus les  rivaux  presque  autant  que  les  conseillers  de 
l'évêquc,  si  l'inertie  n'eût  parfois  remplacé  le  zèle,  si 
la  dette  de  la  prière  publique,  déléguée  par  les  chanoines 
aux  chapelains  et  par  ceux-ci  à  des  auxiliaires  inférieurs, 
n'eût  paru  chose  à  charge,  rejetée  de  degré  en  degré  et 
comme  acquittable  au  rabais.  Certains  chapitres  essayèrent 
de  puiser  en  d'augustes  souvenirs  un  titre  à  être  épargnés. 
A  Tours,  les  chanoines  gardaient  le  tombeau  vénéré  de 
saint  Martin.  Plusieurs  des  chanoines  de  Lyon,  revêtus  du 
titre  de  Comtes  de  Lyon,  se  prévalurent  d'un  antique  droit 
de  souveraineté  sur  la  ville  :  ils  l'avaient,  disaient-ils,  aban- 
donné en  1307  à  Philippe-le-Bel,  mais  sous  la  réserve  de 
tous  leurs  privilèges  reconnus  inviolables  à  jamais  (2), 
Les  chanoines  de  Saint-Urbain  de  Troyes  rappelèrent  que 
leur  collégiale  avait  été  bâtie  sur  l'emplacement  de  la  maison 
d'Urbain  IV,  qu'elle  avait  été  dotée  par  l'église  de  Rome, 
à  qui  elle  payait  une  redevance;  de  la  sorte,  ils  tentèrent 
de  créer  à  leur  profit  un  de  ces  privilèges  d'extranéité  pré- 
cieux en  temps  de  révolution  (3).  En  plusieurs  endroits, 
les  chapitres  concentrèrent  pieusement  toutes  leurs  reven- 
dications sur  les  objets  spirituels.  A  Béziers,  à  Aire-sur-1  a-Lys, 
ailleurs  encore,  ils  déclarèrent  renoncer,  quoique  avec  dou- 
leur, à  leur  existence  corporative.  Tout  ce  qu'ils  réclamaient, 
c'était  la  liberté  de  poursuivre  leur  ministère,  dussent-ils 
subvenir  eux-mêmes  aux  frais  du  culte.  A  Saint-Omer,  les 
chanoines  prirent  l'engagement  solennel  de  continuer  en 
particulier  les  fonctions  qu'ils  ne  pourraient  plus  exercer 
en  public,  d'acquitter  les  messes  et  les  prières  pour  leurs 
fondateurs   et   bienfaiteurs.  «    De   la   sorte,  ajoutaient-ils, 

(1)  Archives  nationales,  AD»"',  carton  32. 

(2)  Ibid. 

(3)  Babbau,  Histoire  de  Troyes  pendant  la  Révolution,   t.  I,  p.  403. 


LE   PAPE,   LE   ROI.   LA   SANCTION  309 

ceux-ci,  pendant  quelques  années  encore,  ne  seraient  pas 
privés  des  secours  spirituels  qui  avaient  été  l'objet  de  leur 
foi  (1).  » 

Les  administrations  départementales  avaient  notifié  la 
loi.  En  face  de  ces  remontrances,  que  feraient-elles  pour 
en   assurer  l'exécution? 

Leur  embarras  ne  laisserait  pas  que  d'être  assez  grand. 
Elles  avaient  été  élues  à  la  fin  du  printemps  de  1790,  et  le 
choix  des  électeurs  s'était  en  général  fixé  sur  des  hommes 
modérés,  d'une  sagesse  un  peu  bornée,  ravis  de  grandir 
par  la  Révolution,  mais  la  proportionnant  à  leurs  visées, 
et  celles-ci  ime  fois  satisfaites,  n'aspirant  qu'à  la  paix.  Ils 
avaient  acclamé  l'acte  du  4  août  qui,  en  nivelant  tout  ce 
qui  était  au-dessus  d'eux,  avaient  réalisé  leur  vraie  manière 
d'entendre  l'égalité.  La  sécularisation  des  propriétés  ecclé- 
siastiques leur  avait  fort  agréé,  car  tout  ce  qu'ils  avaient 
lu  dans  l'encyclopédie  ou  chez  les  philosophes,  tout  ce 
qu'ils  avaient  appris  dans  leurs  études  de  légistes  leur  avait 
montré  les  biens  d'église  sous  l'aspect  d'un  domaine  pré- 
caire, toujours  sous  la  mainmise  de  l'Etat.  La  suppression 
des  congrégations  monastiques  n'avait  rien  eu  qui  leur 
déplût;  comme  les  religieuses  étaient  provisoirement  main- 
tenues dans  leurs  couvents,  comme  les  ordres  hospitaliers 
et  même,  sur  l'heure,  les  ordres  enseignants  échappaient  à 
l'immédiate  proscription,  ils  s'étaient  aisément  persuadés 
que,  du  vénérable  tronc  de  l'Eglise,  on  n'ébranchait  que 
le  bois  mort.  Sur  ces  entrefaites,  ils  avaient  connu  la  Cons- 
titution civile.  Certes,  en  bourgeois  teintés  de  jansénisme, 
ils  approuvaient  fort  qu'on  s'affranchît  de  Rome;  certes  le 
retour  à  la  primitive  église  résonnait  agréablement  à  leurs 
oreilles,  et  cette  formule,  inventée  à  souhait  pour  les  déve- 
loppements oratoires,  satisfaisait  à  la  fois  leur  ignorance  et 
leur  goût  de  rhétorique;  certes  ils  avaient  clamé  autant 

(1)  Deramscoubt,  Histoire  du  diocèse  d'Arras  pendant  la  Révolution, 
i.   II,  p.   62. 


310     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

que  personne  contre  les  chapitres  fastueux  et  inutiles, 
contre  les  évêques  grands  seigneurs  et  toujours  absents. 
Pourtant  l'œuvre  dans  son  ensemble  effrayait  un  peu  leurs 
timides  audaces.  Quoique  de  foi  bien  entamée,  ils  avaient 
été  façonnés  dans  l'ancien  moule  catholique  et  voulaient 
bien  qu'on  changeât  leurs  habitudes,  mais  pas  trop.  Par  un 
contraste  bizarre,  jamais  ils  ne  s'étaient  portés  davantage 
au  pied  des  autels  que  depuis  que  les  élections  les  avaient 
faits  les  magistrats  du  peuple.  En  beaucoup  d'endroits, 
les  scrutins  avaient  été  précédés  d'une  messe  chantée  et  d'un 
Veni  Creator.  Puis  la  Fédération,  la  fête  du  14  juillet,  les  nom- 
breuses élections  diverses  avaient  été  marquées  par  des 
Te  Deum.  On  a  calculé  qu'en  quelques  mois  les  autorités 
civiles  assistèrent,  à  Arras  à  quatre  grandes  cérémonies 
religieuses,  et  à  Besançon  à  neuf  (1).  Bien  entendu,  je  ne 
parle  ici  que  de  la  première  couche  de  patriotes,  ceux  qui, 
dès  la  fin  de  1791,  seront  rejetés  dans  le  Feuillantisme,  et 
parmi  ces  novateurs  bourgeois  je  ne  choisis  que  les  meilleurs. 
Ces  magistrats,  si  assidus  aux  églises,  ne  se  lassaient  pas  de 
déclarer  la  religion  immortelle;  il  est  vrai  qu'ils  déclaraient 
pareillement  immortelle  la  Constitution,  et  immortels  aussi 
les  assignats.  Comme  les  couvents  dépouillés  possédaient 
parfois  des  reliques  très  vénérées,  on  les  vit  en  certains 
endroits  procéder  eux-mêmes  à  la  translation  des  ossements 
dans  les  églises  paroissiales  et  conduire  pieusement  les 
théories  des  fidèles,  si  bien  que  la  spoliation  s'acheva  en 
procession  dévote.  En  cette  disposition  des  âmes,  la  Cons- 
titution civile  fut  applaudie  et  en  même  temps  déconcerta. 
Elle  gênait  ce  qui  subsistait  de  règles  consacrées  et  peut-être 
aussi  ce  qui  surnageait  de  foi.  Non,  on  n'aimait  point  le 
pape,  mais  un  vague  souvenir  du  catéchisme  demeurait, 
et  on  ne  s'acclimaterait  que  par  degrés  à  l'appeler  tout 

(1)  Sauzay,  Histoire  de  la  persécution  religieuse  dans  le  département 
du  Doubs,  t.I,  p.  163.  Dbbamecoijet,  Le  Clergé  du  diocèse  d' Arras  pen- 
dant la  Révolution,  t.  II,  p.  28  et  suiv. 


LE   PAPE,  LE   ROI,   LA   SANCTION  311 

uniment  l'évêque  de  Rome.  Les  administrateurs  des  dépar- 
tements et  des  districts  savaient  par  leur  élection  récente  ce 
qu'étaient  les  scrutins,  et  malgré  certaines  illusions  candides, 
se  figuraient  mal  un  évêque  ou  des  curés  élus.  Puis  ces 
évêques,  ces  grands  vicaires,  ces  prêtres  qu'en  bloc  ils  ju- 
geaient avec  sévérité,  il  arrivait  souvent  qu'en  particulier 
et  pris  un  à  un,  ils  les  révéraient  fort.  Les  documents  contem- 
porains abondent  en  témoignages  rendus  par  les  autorités 
civiles  aux  prélats.  On  loue  leur  «  bonté  »,  «  leurs  grandes 
aumônes  »,  «  leur  piété  solide  »,  et  même  (qui  l'eût  cru?) 
«  leur  simplicité  digne  des  temps  apostoliques  ».  On  rend 
hommage  aux  vertus  des  pasteurs  qui,  disent  pieusement 
les  magistrats  locaux,  «  dirigent  les  consciences  ».  Ce  seraient 
ces  hommes  qu'il  faudrait  contraindre  à  la  soumission, 
violenter  peut-être.  Dans  cette  tâche,  les  administrateurs 
de  département  ou  de  district  ne  pourraient  se  dérober;  ils 
seraient  au  premier  rang,  ils  seraient  les  vrais  exécuteurs 
de  la  loi;  et  c'était  bien  ce  qui  troublait  un  grand  nombre 
d'entre  eux. 

Plusieurs  motifs  vaincraient  promptemont  ces  légères, 
très  légères  hésitations  de  l'obéissance.  Quand  les  peuples 
ont  longtemps  vécu  sous  l'arbitraire,  le  mot  seul  de  loi  exerce 
sur  eux  un  empire  sacré,  et  l'adoration  de  cette  toute-puis- 
sance où  ils  se  mirent  eux-mêmes  remplace  tous  les  respects 
détruits.  En  outre,  sous  le  nom  de  Sociétés  populaires  ou  de 
Sociétés  des  amis  de  la  Constitution,  commençaient  à  s'établir 
dans  les  provinces  des  clubs  qui  déjà  surveillaient  les  auto- 
rités, les  dénonçaient,  les  dominaient;  or,  en  ces  concilia- 
bules, on  s'était  approprié  la  Constitution  civile  comme  on 
ferait  d'xm  levier  qui  soulèverait  tout  le  reste.  Enfin,  une 
dernière  considérai, ion  achevait  d'apaiser  les  scrupules. 
Sans  doute  les  décrets  sur  le  clergé  visaient  les  évêques,  les 
prêtres,  toute  la  hiérarchie  ecclésiastique,  mais  la  première 
besogne  n'avait  rien  qui  pût  effaroucher  à  l'excès.  Il  no 
s'agirait  d'abord  que  de  détruire  les  chanoines. 


312     HISTOIRE   RELIGIIÎUSE   DE    LA   REVOLUTION 

Vis-à-vis  d'eux,  l'exécution  consisterait  à  apposer  les 
scellés  sur  leur  mobilier  corporatif  et  aussi  sur  les  lieux  où 
ils  se  réunissaient,  soit  pour  délibérer,  soit  pour  chanter 
l'office.  De  la  sorte,  trouvant  portes  closes,  ils  seraient  con- 
traints de  se  dissoudre  ou  de  s'assembler  en  secret,  et  du 
même  coup  ceux  qu'on  appelait  les  pcftriotes  triompheraient. 
Ce  qui  semblait  très  simple  ne  laissa  pas  que  d'entraîner 
quelque  complication.  La  plupart  des  églises  dotées  de 
chapitres  étaient  en  même  temps  églises-cathédrales  ou 
paroissiales,  et  c'était  le  plus  souvent  dans  le  chœur  que  se 
récitaient  les  psaumes  sacrés.  De  là  un  réel  embarras  pour 
séparer  des  choses  malaisément  divisibles,  pour  mettre  à 
part  les  richesses  des  corporations  proscrites  sans  séquestrer 
les  objets  nécessaires  au  culte,  et  surtout  pour  interdire 
l'entrée  aux  chanoines  sans  fermer  l'accès  du  temple  aux 
fidèles.  Dans  leur  perplexité,  les  directoires  des  départe- 
ments tinrent  des  conduites  très  diverses.  Certaines  admi- 
nistrations, devenues  très  radicales  soit  par  excès  d'embar- 
ras, soit  par  crainte  de  mal  obéir,  prirent  le  parti  de  tout 
fermer.  Ainsi  fît  le  directoire  de  l'Aisne  qui  ordonna  de  clore 
la  cathédrale  de  Laon.  La  même  solution  simpliste  s'appliqua 
à  l'église  collégiale  de  Saint-Quentin  (1).  A  Tulle,  les  scellés 
furent  pareillement  apposés  sur  toutes  les  portes  de  la  cathé- 
drale. L'évêque  (c'était  le  même  qui,  quelques  jours  aupa- 
ravant, avait  remercié  le  procureur  général  syndic  de  son 
honnêteté),  l'évêque  prit  l'injure  fort  à  cœur.  «  Vous  avez, 
écrivit-il  avec  indignation,  fermé  l'église  aux  chanoines, 
vous  me  l'avez  fermée  à  moi-même  (2).  »  Tout  à  l'inverse, 
en  d'autres  départements,  une  tolérance,  faite  moitié  d'oubli, 
moitié  de  dédaigneuse  faveur,  ajourna  assez  longtemps 
l'exécution.  On  vit  donc  à  la  fête  de  la  Toussaint,  même  à 

(1)  Archives  nationales,  AD^^",  carton  32.  —  Fleury,  Le  Clergé  du 
département  de  l'Aisne  pendant  la  Révolution,  t.   I,  p.  139. 

(2)  Lettre  de  l'évêque  de  Tulle  aux  administrateurs  du  département, 
15  novembre  1790.  {Archives  nationales^  AD"",  carton  32.) 


LE   PAPE,   LE   ROI.   LA   SANCTION  313 

la  fête  de  Noël,  les  chanoines  revêtus  de  leur  mosette  et 
de  leur  aumusse,  officier  solennellement  à  leurs  stalles 
comme  aux  jours  les  plus  paisibles.  En  quelques  diocèses, 
ils  prolongèrent  leur  existence  jusqu'à  la  fête  de  l'Epiphanie. 
A  Bourges,  ils  ne  furent  dissous  que  le  11  janvier  1791  (1); 
à  Saint-Pons,  dans  l'Hérault,  ils  allumèrent  le  cierge  de  la 
Chandeleur  et  étaient  encore  en  fonctions  le  8  février  (2). 
Ces  premiers  proscrits  de  la  hiérarchie  ecclésiastique 
disparurent  obscurément.  Dans  la  grande  transformation 
du  monde,  qui  se  fût  inquiété  d'eux?  Le  vide  ne  se  marqua 
que  dans  certaines  petites  villes  qui  s'incarnaient  en  leur 
chapitre,  vivaient  de  ses  bienfaits,  et  n'avaient  d'autre 
raison  d'être  que  l'église-cathédrale  ou  collégiale  aux  flancs 
de  laquelle  elles  avaient  adossé  leurs  maisons.  Quand  les 
cloches  cessèrent  d'annoncer  les  psalmodies  quotidiennes, 
quand  la  lampe  d'argent,  allumée  jour  et  nuit  devant  l'autel, 
eût  été  descendue,  quand  dans  les  rues  toutes  verdies  de 
mousse  les  pas  se  firent  plus  rares  encore,  quand  on  vit  la 
petite  bande  des  scellés  se  détacher  sur  la  salle  capitulaire, 
sur  la  sacristie,  sur  le  trésor,  sur  les  grilles  du  chœur,  on 
comprit  que  la  même  révolution  qui  effaçait  tant  de  vestiges 
antiques  laisserait  déserts  les  lieux  où  s'était  développée 
toute  cette  vie.  L'évêché,  qui  disparaîtrait  avec  le  chapitre, 
consommerait  la  décadence.  Telle  fut  l'impression  à  Noyon, 
à  Saint-Omer,  à  Agde,  à  Tréguier,  à  Saint-Pol-de-Léon, 
petites  cités  hiératiques  qui  sommeilleraient  désormais  dans 
le  souvenir  de  tout  ce  que  jadis  elles  avaient  gardé.  Une 
certaine  irritation  éclata  aussi  quand  les  autorités,  par  pas- 
sion ou  crainte,  ajoutèrent  aux  rigueurs  légales  les  super- 
fluilés  de  leur  zèle.  C'est  ainsi  qu'à  Laon  le  peuple  réclama 
et  obtint  la  réouverture  de  la  cathédrale.  A  Saint-Quentin, 

(1)  Vicomte  de  Brimont,  M.  de  Puységur  et  les  églises   de  Bourges 
pendant  la  Révolution,  p.   98-99. 

(2)  Satjbei.,  Histoire  religieuse  du  département  de  VHérault   pendant 
la  Révolution,  t.  II,  p.  59. 


314     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

une  réprobation  pareille  contraignit  à  dégager  de  scellés 
la  grande  porte  de  l'église  collégiale  (1).  Mais  ailleurs  l'indif- 
férence régna.  En  une  seule  ville,  à  Cambrai,  on'  put  sur- 
prendre un  commencement  de  sédition.  Quand,  le  4  no- 
vembre, les  commissaires  voulurent  apposer  les  scellés  sur 
les  effets  mobiliers  du  chapitre,  ils  trouvèrent  la  cathédrale 
remplie  de  groupes  tumultueux,  et  telle  fut  l'hostilité  que 
les  délégués,  craignant  une  vraie  révolte,  aiournèrent  leur 
opération. 

Les  évêques  demeuraient  fixés  dans  leur  insolente  pas- 
sivité. Obstinément  ils  se  refusaient,  les  uns  à  étendre  leur 
juridiction,  les  autres  à  disparaître.  Avec  un  optimisme  un 
peu  naïf,  les  autorités  départementales  se  fièrent  d'abord, 
en  beaucoup  d'endroits,  à  l'empire  persuasif  des  brochures. 
Un  prêtre,  l'abbé  Lecoz,  qui  devait  être  avec  zèle  évêque 
constitutionnel  sous  la  Révolution  et  avec  non  moins  de 
zèle  archevêque  concordataire  sous  l'Empire,  avait  publié 
une  Défense  des  décrets  sur  le  clergé.  Le  directoire  du  Finis- 
tère décida  la  diffusion  «  de  ce  monument  de  patriotisme, 
bien  propre  à  absoudre  du  reproche  d'impiété  les  fonda- 
teurs de  la  plus  belle  constitution  de  l'univers  (2)  ».  Lecoz 
était  d'ailleurs  procureur  syndic  du  district  de  Quimper. 
La  brochure  fut  répandue  et  fut  jugée  si  convaincante  que 
le  département  d'Ille-et-Villaine  l'imprima  à  son  tour  à 
trois  mille  exemplaires.  Dans  l'Aisne,  un  curé,  du  nom  de 
Nusse,  avait  publié  un  mémoire  en  réponse  à  son  évêque. 
Le  directoire  charmé  prit  la  réfutation  à  son  compte,  en 
tira  deux  mille  quatre  cents  exemplaires,  l'envoya  à  toutes 
les  municipalités  (3).  L'effet  de  toute  cette  propagande  fut 
médiocre.  Par  degrés  les  administrateurs,  même  modérés, 
s'irritaient  de  la  résistance.  C'est  alors  que  la  correspon- 

(1)  Fleury,  Le  Clergé  du  département  de  V Aisne  pendant  la  Révolu- 
iion,  t.  I,  p.   139. 

(2)  Délibération  du  10  octobre  1790. 

(3)  Délibération  du  22  octobre  1790. 


LE  PAPE,   LE  ROI,   LA   SANCTION  315 

dance  des  directoires  fait  allusion  «  aux  moyens  de  réduire 
le  mauvais  vouloir  des  évêques  (1)  ».  Quels  seraient  ces 
moyens?  On  les  cherchait  un  peu  à  tâtons,  au  milieu  d'une 
double  inexpérience,  celle  des  magistrats  locaux,  celle  du 
comité  ecclésiastique  lui-même,  affolé  de  tout  ce  qu'on  lui 
demandait  de  conseils.  Les  rigueurs  se  diversifièrent  suivant 
les  lieux.  En  un  grand  nombre  de  départements,  la  solli- 
citude des  autorités  s'employa  à  prévenir  la  publication 
des  lettres  pastorales  :  les  délégués  se  transportaient  à  l'évê- 
ché,  saisissaient  les  exemplaires  des  mandements,  puis  ils 
pratiquaient  une  descente  chez  l'imprimeur  et  tantôt  bri- 
saient la  planche,  tantôt  la  mettaient  sous  les  scellés;  ces 
mesures  se  complétaient  par  la  défense  de  lire  en  chaire  le 
document  épiscopal.  Ailleurs,  les  autorités  locales  invitaient 
l'Assemblée  à  prendre  les  înitiatiti^es  qu'elles  n'osaient 
prendre  elles-mêmes  :  à  Dijon,  le  directoire  départemental 
signalait  l'attitude  incivique  de  l'évêqne  et  appelait  toutes 
les  sévérités  de  la  loi  sur  «  ce  ministre  supérieur  de  la  reli- 
gion (2)  »  :  à  Lannion,  le  procureur  syndic  dénonçait  l'évêque 
de  Tréguier,  M.  Le  Mintier,  connu  depuis  longtemps 
a  pour  sa  haute  et  sublime  aristocratie  ».  Un  moyen,  jugé 
fort  habile,  serait  de  priver  de  traitement  ceux  que  déjà 
on  appelait  des  rebelles.  A  Nantes,  à  Saint-Claude,  à  Tulle, 
cette  mesure  fut  appliquée  aux  prélats  par  le  directoire  du 
département,  et  bientôt  elle  s'étendrait  au  point  de  se  géné- 
raliser. Pour  réduire  les  évêques,  il  y  aurait  quelque  chose 
de  plus  efficace  que  de  supprimer  leurs  émoluments,  ce 
serait  de  subordonner  à  leur  obéissance  la  continuation 
du  culte.  Ainsi  en  jugea  le  district  de  Langres.  Avec  une 
hardiesse  qui  devançait  le  temps,  il  ferma  de  sa  propre 
autorité  la  cathédrale,  en  confia  les  clefs  au  secrétaire  du 

(1)  Lettre  du  procureur  général  syndic  du  département  de  la  Co-  ^ 
24  novembre  1790.  {Archives  nationales.  Papiers  du  comité  des  rech  rcJtea 
carton  25.) 

(2)  Archives  nationales.  Papiers  du  comité  des   recherches,  carton  25. 


316     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

district,  et  décida  qu'elles  seraient  remises  à  l'évêque  le 
jour  où  il  prêterait  serment  (1). 

Ces  rigueurs,  inégales,  incohérentes,  n'apaisaient  ni  ne 
changeaient  rien.  Une  foule  de  petits  conflits  naissaient,  et 
l'on  y  pouvait  voir  la  première  image  de  la  confusion  où 
l'on  marchait. 

A  Quimper,  où  la  mort  de  M.  Gonen  de  Saint-Luc  avait 
rendu  vacant  le  siège  épiscopal,  l'administration  du  diocèse 
appartenait  d'après  les  anciennes  règles  au  chapitre,  d'après 
la  Constitution  civile  aux  vicaires  épiscopaux.  Les  cha- 
noines, bien  qu'officiellement  dissous,  prirent  en  main  le 
gouvernement,  nommèrent  même  à  une  cure.  Le  directoire, 
après  avoir  consulté  le  comité  ecclésiastique,  déclara  le 
chapitre  aboli,  proclama  la  compétence  des  vicaires  épis- 
copaux. Mais  les  vicaires  épiscopaux  n'existaient  pas  encore, 
en  sorte  qu'une  seule  chose  régnait,  l'anarchie.  Le  plus  habile 
serait  de  précipiter  le  remplacement.  Le  28  octobre,  les 
électeurs  se  réunirent  à  Quimper.  Ils  étaient  peu  nombreux. 
Par  233  voix,  un  Constituant,  l'abbé  Expilly,  curé  de  Mor- 
laix,  fut  nommé.  Ce  fut,  dans  l'ordre  des  dates,  la  première 
des  élections  épiscopales.  En  mandant  ces  nouvelles  au 
cardinal  de  Bernis,  M.  de  Montmorin  ajoutait  :  «  M.  Expilly 
est  modéré,  mais  il  fera  valoir  ses  droits.  »  Il  les  fit  valoir  en 
effet,  mais  sans  beaucoup  d'illusions;  car  son  métropoli- 
tain, M.  de  Girac,  évêque  de  Rennes,  avait  marqué  par 
avance  sa  volonté  de  ne  se  prêter  à  aucune  institution  anti- 
canonique (2). 

Sur  divers  points  l'agitation  gagnait,  et  dans  l'Ouest, 
dans  le  Midi,  dans  le  Nord,  on  en  pouvait  noter  les  signes. 
Déjà  l'attitude,  jusque-là  passive,  se  nuançait  de  résistance. 
Dans  le  diocèse  de  Tréguier  circulait  une  profession  de  foi 
traduite  en  langue  bretonne  et  par  laquelle  les  curés  ou 

1)  Délibération  du  8  décembre  1790.  {Archives  nationales,  AD"^", 
carton  32.) 

(2)  Histoire  de  la  persécution  religieuse  dans  le  Finistère,  par  M.  Téphany. 


LE   PAPE,  LE  ROI,   LA   SANCTION  317 

vicaires  s'engageaient  à  ne  reconnaître  pour  pasteurs  aucun 
de  ceux  qui  auraient  reconnu  la  Constitution  civile  (1).  — 
A  Nantes,  une  adresse  signée  de  104  prêtres  protesta  publi- 
quement contre  le  décret  sur  le  clergé.  Ces  prêtres  n'étaient 
animés  d'aucune  hostilité  contre  le  régime  nouveau;  on  a 
même  remarqué  que  l'un  d'eux  appartenait  à  la  Société  des 
Amis  de  la  Constitution.  L'imprimé  fut  saisi  et  déféré,  le 
10  novembre,  à  l'administration  départementale.  Celle-ci 
demanda  à  l'Assemblée  constituante  des  poursuites  contre 
les  signataires  et,  en  attendant,  suspendit  vis-à-vis  d'eux 
tout  traitement  (2).  —  Dans  le  Gers,  on  vit  l'évêque  se 
présenter  lui-même  dans  une  réunion  où  l'on  procédait  à 
l'élection  d'un  curé  et  tenter  de  la  dissoudre  (3).  —  Pen- 
dant ce  temps,  à  l'autre  extrémité  de  la  France,  le  direc- 
toire de  l'Aisne  mettait  en  demeure  l'évêque  de  Soissons, 
M.  de  Bourdeilles,  de  fixer  le  jour  où  il  prêterait  serment. 
Le  prélat  protesta,  refusa  de  recevoir  les  délégués  envoyés 
pour  vaincre  sa  résistance,  prit  à  témoin  ses  prêtres  de  sa 
fidélité  à  l'Eglise.  Le  directoire  osa  alors,  par  une  décision 
du  12  novembre,  déclarer  l'évêque  déchu  de  sa  charge;  puis 
il  fixa  la  date  du  25  novembre  pour  l'élection  du  successeur. 
Cependant,  à  Paris,  le  zèle  fut  jugé  excessif  et,  sur  les  re- 
montrances d'un  des  députés  du  département,  la  délibéra- 
tion fut  supprimée  (4). 

Telle  était  la  condition  des  choses  vers  la  fin  de  l'automne 
de  1790.  Point  encore  de  lutte  ouverte,  mais  presque  par- 
tout un  calme  précaire;  point  d'agitation  dans  les  campa- 
gnes, lentes  aux  nouvelles,  très  vaguement  informées,  re- 
pliées jusqu'ici  dans  leur  paix  :  en  revanche,  dans  les  villes, 
autour  des  chapitres  ou  des  évêchés,  une  minorité  pieuse 


(1)  Archives  nationales.  Papiers  du  comité  des  recherches,   carton  25. 

(2)  Lallié,  Le  diocèse  de  Nantes  pendant  la  Révolution,  p.  50-54. 

(3)  Archives  nationales.  Papiers  du  comité  des    recherches,  carton  25, 

(4)  Flbuby,  Le  Clergé  du  département  de  V Aisne  pendant   la  Révolu- 
tion, t.  I,  p.  161  et  suiv. 


318     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

très  surexcitée;  chez  la  plupart  des  catholiques  une  attitude 
expectante,  avec  des  essais  timides  et  rares  d'organisation 
pour  la  résistance;  de  la  part  des  autorités  locales,  des  me- 
sures isolées  où  l'on  sent  poindre  la  persécution,  mais  celle 
qui  a  honte  d'elle-même,  se  dissimule  et  tâtonne.  Point  de 
flamme,  mais  partout  de  petites  flammèches  volant  eu  l'air. 
Quelle  serait  celle  qui  communiquerait  l'incendie? 

N'était-il  pas  encore  temps  d'étouffer  ces  foyers  de  dis- 
corde? Depuis  deux  mois,  la  Constitution  civile  avait  subi 
la  première  épreuve  de  l'expérience,  et  par  ce  premier  essai 
on  pouvait  pressentir  quelle  serait  la  perturbation  quand  les 
campagnes  seraient  atteintes  comme  les  villes,  quand  l'exé- 
cution descendrait  des  évêques  et  des  chanoines  aux  curés, 
quand  ceux-ci  seraient  touchés  à  leur  tour,  soit  par  le  repia- 
niemert  des  circonscriptions  paroissiales  ou  par  les  élections 
en  cas  de  vacance,  soit  par  la  contrainte  du  serment.  Tout 
était  commencé,  rien  n'était  irrévocablement  compromis. 
L'épiscopat,  très  effrayé,  très  transigeant  ne  demandait 
qu'à  sacrifier  le  superflu,  tout  le  superflu,  pour  conserver 
dans  l'ordre  spirituel  le  strict  indispensable.  Ce  qu'on  eût 
appris  de  la  cour  de  Ronae  si  on  avait  daigné  s'occuper  d'elle 
eût  montré  dans  l'esprit  de  Pie  VI  la  même  disposition  à 
tout  concéder,  hormis  l'unité  de  l'Eglise.  Qu'on  mît  à  profit 
l'avertissement  des  premières  réprobations,  qu'on  rema- 
niât l'œuvre  alors  qu'on  le  pouvait  faire  sans  s'infliger  à 
soi-même  un  trop  pénible  désaveu,  et  on  éviterait  la  plus 
redoutable  des  révoltes,  la  révolte  des  âmes. 

Pour  ce  retour  à  la  sagesse,  il  eût  fallu  ce  qui  manque  le 
plus  aux  peuples  en  travail  de  révolution,  ce  qui  manquait 
par-dessus  tout  à  l'Assemblée  constituante,  à  savoir  la 
modestie  et  l'esprit  de  transaction.  Les  Constituants,  malgré 
de  nombreux  mécomptes,  gardaient,  avec  l'orgueil  de  leur 
fausse  logique,  toute  l'infatuation  de  leur  toute-puissance. 
La  sagesse  conseillait  de  retoucher  les  décrets  sur  le  clergé; 
mais  l'art  des  retouches  est  ce  qu'ignorent  le  plus  les  nations 


LE   PAPE,   LE   ROI,   LA   SANCTION  M9 

dans  l'ivresse  d'un  récent  affranchissement.  Puis  cette  pru- 
dence ne  satisferait  ni  les  orgueilleux  qui  naïvement  se 
croyaient  infaillibles,  ni  les  jansénistes  qui  poursuivaient 
une  revanche  contre  Rome,  ni  les  impies  qui,  voulant  dé- 
truire, eussent  été  désolés  de  réformer.  La  loi  rencontrait 
des  répugnances;  loin  d'alléger  ces  répugnances,  on  s'ingé- 
nierait à  établir  par  force  ce  qu'on  ne  réussirait  pas  à  im- 
planter par  persuasion.  Loin  d'adoucir  la  Constitution  civile, 
on  l'aggraverait.  Comme  à  la  guerre  on  force  un  adversaire 
à  sortir  de  ses  lignes,  on  contraindrait  à  se  démasquer  ceux 
qui  jusque-là  s'étaient  retranchés  dans  une  résistance  néga- 
tive. Une  loi  nouvelle  forcerait  non  seulement  les  évêques, 
mais  les  prêtres  à  sortir  de  leur  attitude  expectante  et,  dans 
un  délai  fixé,  les  mettrait  en  demeure  de  se  déclarer  amis  ou 
ennemis. 


VIII 


Le  5  novembre,  un  représentant  obscur  qu'on  appelait 
Duquesnoy  monta  à  la  tribune  et  signala  la  moUesse  des 
autorités  à  exécuter  la  Constitution  civile.  «  Pourquoi,  dit-U, 
des  fonctionnaires  prennent-ils  encore  le  titre  aboli  d'arche- 
vêque? Pourquoi  le  chapitre  de  Notre-Dame  est-il  encore 
en  activité?  »  Il  conclut  en  demandant  que,  dans  la  quin- 
zaine, le  comité  ecclésiasticjue  rendît  compte  de  l'applica- 
tion des  décrets.  Le  lendemain,  Merlin  de  Doufii,  ancien 
avocat  du  clergé,  dénonça  les  troubles  de  Cambrai.  Dans 
la  même  séance,  un  représentant,  nommé  Lavie,  s'exprima 
en  ces  termes  :  t  Je  demande  que  les  corps  administratifs 
soient  autorisés  à  refuser  tout  traitement  aux  ecclésiasti- 
ques qui  s'obstineraient  à  protester  contre  les  décrets.  » 

Les  excitations  extérieiures  ne  manquaient  pas.  Elles 
venaient  de  tous  ceux  qui,  en  tenant  en  éveil  les  passions 


320     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

religieuses  aussi  bien  que  les  passions  politiques,  s'aidaient 
tour  à  tour  des  unes  et  des  autres  pour  précipiter  la  révo- 
lution. Parlant  des  évêques,  l'un  des  rédacteurs  des  Réso- 
lutions de  Paris  écrivait  avec  un  ricanement  sinistre  :  «  Deux 
ou  trois  de  ces  messieurs,  traduits  au  tribunal  du  peuple  et 
jugés  par  lui  sommairement,  auraient  rendu  les  autres  plus 
circonspects  (1).  »  Des  adresses  arrivaient  des  sociétés  popu- 
laires, invitant  aux  répressions.  Il  en  vint  d'Aix,  de  Tou- 
louse, d'Amiens,  de  Quimper.  Le  16  novembre,  l'adminis- 
tration départementale  des  Bouches-du-Rhône  réclamait 
une  prompte  exécution  de  la  loi.  L'administration  du  Var 
allait  plus  loin  et,  le  22  novembre,  imposait  aux  prêtres,  de 
sa  propre  autorité,  l'obligation  du  serment  dans  la  quin- 
zaine. 

Les  administrateurs  du  Var  ne  faisaient  que  devancer 
l'Assemblée.  Une  idée  s'accréditait  en  effet  parmi  les  Cons- 
tituants, c'était  celle  d'un  serment  imposé  à  date  fixe  et  qui, 
en  rangeant  le  clergé  en  deux  parts,  montrerait  où  prévalait 
la  révolte,  où  résidait  la  soumission. 

Le  Comité  ecclésiastique,  si  nous  en  croyons  l'un  de  ceux 
qui  y  siégeaient,  M.  Durand  de  Maillane,  se  montra  peu  fa- 
vorable aux  nouvelles  mesures.  Plusieurs  de  ses  membres 
en  craignaient  les  funestes  effets  (2).  Elles  furent  élaborées, 
à  ce  qu'il  semble,  sous  l'influence  dominante  du  Comité  des 
Recherches.  Un  député  obscur,  Voidel,  qui  ne  dut  qu'à  cette 
circonstance  une  passagère  notoriété,  fut  le  rapporteur  du 
projet. 

Le  26  novembre,  à  la  séance  du  soir,  il  se  présenta  pour 
lire  son  rapport.  Justement  l'Assemblée  venait  d'entendre 
une  délégation  de  gens  de  Nantes,  arrivés  tout  exprès  pour 
dénoncer  leur  évêque  et  en  demander  l'arrestation.  C'est 
à  ce  moment  que  Voidel  parut  à  la  tribune.  Il  commença 
par  vanter  les  maximes  de  l'Evangile  et  la  ferveur  des  pre- 

(1)  Révolution  de  Pans,  n»  71. 

(2)  DuRAXU  DE  Maillane,  Histoire  du  comité  ecclésiastique,  p.   123. 


LE   PAPE.   LE   ROI,   LA   SANCTION  321 

miers  fidèles.  A  ce  pieux  éloge  de  l'Eglise  ancienne,  on  ne 
put  douter  qu'une  attaque  se  préparât  contre  l'Eglise  nou- 
velle. Reprenant  la  thèse  maîtresse  déjà  développée  tant 
de  fois,  Voidel  affirma  que  la  Constitution  civile  ne  touchait 
point  au  dogme,  mais  seulement  à  des  objets  de  discipline 
ou  de  police  que  l'autorité  laïque  avait  compétence  pour 
résoudre.  Avec  un  art  assez  raffiné,  mais  qui  était  d'un 
pamphlétaire  plus  que  d'un  rapporteur,  il  énuméra,  parmi  les 
nombreux  abus,  ceux  qui  impressionneraient  le  plus  l'As- 
semblée et  surtout  le  public  des  tribunes  :  Les  conciles  ont 
prescrit  aux  évêques  la  résidence  :  on  sait  ce  qui  est  advenu 
de  cette  règle.  Ils  ont  défendu  la  pluralité  des  bénéfices  :  on 
sait  combien  d'évêques  ont  accumulé  sur  eux  les  revenus  de 
plusieurs  abbayes!  Des  protestations  fort  vives  se  sont  éle- 
vées contre  les  suppressions  de  paroisses  :  mais  naguère  on 
a  supprimé  l'une  des  paroisses  de  Metz,  et  on  en  a  rasé 
l'Eglise  pour  élever  sur  ses  ruines  un  palais  à  l'évêque.  La 
disparition  des  monastères  a  soulevé  de  nombreuses  récla- 
mations :  mais  parmi  les  évêques,  l'un  des  plus  ardents  à 
dénoncer  le  scandale  a  daté  sa  protestation  d'une  maison 
de  Célestins  qu'il  a  fait  supprimer  et  dont  il  jouit.  On  a 
signalé,  pour  les  élections  épiscopales,  le  danger  des  choix 
populaires  :  les  choix  étaient-ils  meilleurs  quand  ils  dépen- 
daient comme  jadis  des  ministres,  des  commis,  des  valets, 
des  femmes?...  Et  ici  le  rapporteur  s'arrêtait,  comme  saisi 
d'une  pudeur  vertueuse  qui  l'empêchait  d'achever.  —  Il 
fallait  justifier  la  loi  nouvelle  qui  venait  se  greffer  sur  la 
Constitution  civile.  Le  représentant  Voidel  affirma  qu'une 
ligue  s'était  formée  contre  l'Etat  et  —  ajouta-t-il  avec  uno 
assurance  osée  —  contre  l'Eglise.  Pour  appuyer  cette  affir- 
mation, il  cita  les  mandements  des  évêques,  les  protesta- 
tions des  chapitres,  flétrit  la  véhémence,  tourna  à  crime,  on 
la  taxant  d'hypocrisie,  la  modération  elle-même.  Puis  il 
recueillit  quelques  dénonciations  contre  les  curés  qui,  disait- 
on,  avaient  en  chaire  condamné  les  acquisitions  do  biens 

21 


322     HISTOIRE  RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

nationaux  ou  poussé  au  refus  de  l'impôt.  Le  rapporteur 
poursuivait  par  un  hommage  à  la  majesté  de  la  loi.  «  Quand 
la  volonté  publique  s'est  exprimée,  les  individus  n'ont  qu'à 
obéir.  »  C'est  en  effet  à  la  soumission  et  au  silence  qu'étaient 
conviés  tous  ceux  qu'atteignait  la  Constitution  civile.  Le 
rapport  se  terminait  dans  le  goût  du  temps  par  une  sorte 
d'adjuration  solennelle  :  «  Ministres  de  la  religion,  s'écriait 
Voidel,  cessez  de  regretter  les  hochets  de  la  vanité  qui  dé- 
gradaient la  maison  du  Seigneur...  Songez  que  la  Révolution 
a  fait  de  nous  des  hommes...  A  force  de  vertus,  forcez-nous 
au  respect.  Oubliez  vos  antiques  erreurs;  renoncez  à  vos  pré- 
jugés; ne  pensez  plus  à  ces  biens  qui  vous  avaient  perdus.  Il 
en  est  temps  encore;  désarmez  par  une  prompte  soumission  le 
peuple  irrité  de  votre  résistance;  le  décret  que  je  vais  pré- 
senter est  moins  une  loi  sévère  qu'une  mesure  d'indulgence.  » 
Plus  d'une  fois  ce  langage  souleva  les  applaudissements. 
Le  projet  de  loi,  dont  ce  long  rapport  n'était  que  la  préface, 
obligeait  au  serment  les  évêques  conservés  en  fonctions  et 
les  vicaires  épiscopaux,  les  curés  conservés  et  leurs  vicaires, 
les  supérieurs  et  directeurs  des  séminaires,  les  professeurs 
des  séminaires  ou  collèges,  et  tous  autres  ecclésiastiques 
fonctionnaires  publics.  Le  serment  serait  prêté  un  jour  de 
dimanche,  à  l'issue  de  la  grand'messe,  et  dans  la  huitaine  à 
partir  de  la  publication.  Toutefois,  les  ecclésiastiques,  mem- 
bres de  la  Constituante,  le  prêteraient  à  l'Assemblée  natio- 
nale, et  dans  la  huitaine  qui  suivrait  la  sanction.  La  formule 
serait  d^ètre  -fidèle  à  la  nation  et  au  roi  et  de  maintenir  la 
Constitution  décrétée  par  V Assemblée  nationale  et  acceptée  pal 
le  roi.  Comme  on  le  voit,  la  Constitution  civile  du  clergé 
n'était  point  expressément  nommée,  mais  l'intention  évi- 
dente du  législateur  était  de  la  comprendre  dans  le  mot 
générique  de  constitution,  et  nul  ne  songea  à  une  autre  in- 
terprétation. Quiconque  refuserait  le  serment  serait  censé 
avoir  renoncé  à  son  office  et  serait  remplacé.  Les  ministres 
du  culte  qui,  sans  avoir  prêté  serment,  continueraient  à 


LE   PAPE,  LE    ROI,   LA   SANCTION  323 

s*immiscer  dans  leurs  anciennes  fonctions,  seraient  pour- 
suivis comme  perturbateurs  du  repos  public  et  perdraient 
tous  les  droits  de  citoyens  actifs,  sans  préjudice  de  plus 
grandes  peines  s'il  y  avait  lieu.  Les  mêmes  poursuites 
seraient  exercées  contre  tous  ecclésiastiques  ou  laïcs  qui, 
par  coalition,  tenteraient  d'organiser  le  refus  d'obéissance 
contre  les  décrets  de  l'Assemblée. 

La  proposition  jetait  tout  à  coup  dans  une  phase  aiguë 
le  conflit  qui,  depuis  quelques  mois,  se  traînait.  La  droite 
contenait  mal  son  anxiété,  sa  colère.  Désespérant  de  faire 
repousser  la  motion,  elle  essaya  d'en  obtenir  l'ajournement. 
Dans  ce  dessein,  Cazalès  s'élança  vers  la  tribune;  des  mur- 
mures couvrirent  sa  voix.  Barnave  intervint  et  fit  voter  la 
discussion  immédiate. 

Elle  commença  donc  aussitôt,  mais  dans  un  déchaînement 
de  passion  où  se  perdrait  toute  pensée  conciliante.  On  vit 
se  lever  M.  de  Bonal,  évêque  de  Qermont.  C'était,  parmi  les 
évêques,  l'un  des  plus  autorisés;  à  peine  put-il,  en  quelques 
paroles  hachées  par  les  murmures,  réclamer  pour  l'Eglise  de 
France  le  droit  de  s'assembler  en  concile  et  d'y  régl&c  ce 
que  l'autorité  spirituelle  avait  seule  compétence  pour 
résoudre.  Un  peu  après  lui,  l'abbé  de  Montesquiou,  en  dépit 
de  son  habileté  et  de  son  crédit,  ne  rencontra  pas  meilleure 
fortune.  «  Il  n'obtint  que  l'indulgence  »,  a  écrit  l'un  des 
témoins  de  ces  débats  fameux  (1).  Et  pourtant  quelles 
n'étaient  point  les  concessions!  Entre  plusieurs  maux  l'abbé 
de  Montesquiou  choisissait  le  moindre  et,  pour  détourner  le 
péril  immédiat,  imminent,  d'im  serment  imposé  à  date  fixe, 
il  acceptait,  semblait  du  moins  accepter,  que  le  roi  pourvût 
à  l'exécution  de  la  Constitution  civile. 

Dans  cette  confusion,  deux  hommes  seuls  se  feraient  vrai- 
ment écouter  :  Mirabeau  dans  la  soirée  du  26;  l'abbé  Maury 
dans  la  journée  du  lendemain. 

(1)  FSBBIÀBSS,  MémoirtB,  t.  II,  p.  19S. 


324     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

La  condition  de  Mirabeau  était  singulière.  Pour  le  public, 
il  demeurait  le  tribun  de  génie  incarnant  en  lui  la  Révolu- 
tion. Mais  depuis  assez  longtemps,  des  liens,  très  soigneuse- 
ment dissimulés,  le  rattachaient  à  la  cour.  Il  lui  faisait 
passer  des  notes,  il  en  recevait  des  subsides;  pendant  l'été, 
à  Saint-Gloud,  il  avait  vu  secrètement  la  reine.  Il  n'avait 
point  pris  part  aux  débats  sur  la  Constitution  civile,  car  il 
était  très  incompétent  sur  les  questions  religieuses;  et  d'ail- 
leurs son  âme,  toute  pétrie  du  limon  terrestre,  n'avait 
jamais  été  soulevée  par  l'anxieuse  curiosité  des  choses 
divines.  Cependant  il  n'ignorait  pas,  il  ne  pouvait  ignorer 
la  recherche  obstinée  de  Louis  XVI  à  trouver,  tout  à 
l'extrême  des  concessions,  un  terrain  où  il  pût  se  fixer  sans 
courir  l'horrible  risque  d'être  damné.  Mirabeau,  bien  qu'à 
part  lui  il  jugeât  fort  misérables  ces  scrupules  timorés,  était 
contraint  de  paraître  en  tenir  compte.  De  là  chez  lui  un 
calcul  très  raffiné  pour  se  maintenir  au  degré  de  fougue 
qu'exigeait  sa  réputation  de  tribun,  et  pour  introduire,  en 
même  temps,  à  travers  le  projet  des  comités,  un  contre- 
projet  qui,  en  affectant  de  ne  rien  concéder  au  clergé,  en 
l'accablant  même  sous  les  traits  les  plus  insultants,  lui 
offrirait,  par  le  vague  des  termes,  un  moyen  de  se  dérober. 
Le  comte  de  Lamarck  était  l'intermédiaire  entre  la  cour 
et  le  grand  orateur.  Celui-ci,  dans  une  lettre  qu'il  lui  adressa 
quelques  heures  avant  la  séance,  s'exprimait  avec  une 
extrême  sévérité  sur  le  projet  Voidel  qu'il  jugeait  «  bien 
âpre,  bien  violent,  bien  superlative  ».  En  revanche,  il  par- 
lait d'une  contre-proposition  dont  il  était  l'auteur.  Cette 
contre-proposition  était,  disait-il,  pleine  de  rigueurs,  mais 
de  rigueurs  apparentes,  étalées  tout  en  surface;  et,  en  sup- 
primant habilement  tout  terme  fatal  pour  le  serment,  elle 
fournirait  aux  plus  réfractaires  un  échappatoire.  Mirabeau 
ne  dissimulait  pas  qu'il  serait  contraint  de  cacher  sous  les 
invectives  ce  secours  secret  :  «  Mais,  ajoutait-il,  ce  n'est 
qu'en  se  tenant  dans  une  certaine  gamme  qu'on  peut,  au 


LE    PAPE,  LE   ROI,   LA   SANCTION  325 

milieu  de  cette  tumultueuse  assemblée,  se  donner  le  droit 
d'être  raisonnable.  »  «  Peu  importe  le  discours,  observait-il 
comme  en  s'excusant,  ce  qui  reste  en  dernière  analyse,  c'est 
le  décret  (1).  » 

Quand  Mirabeau  prit  la  parole,  le  public,  qui  ignorait 
toute  cette  intrigue,  lui  fit  une  longue  ovation.  Sur  la  tri- 
bune il  dépUa  des  notes  qui  lui  avaient  été  fournies,  dit-on, 
par  l'abbé  Lamourette,  le  futur  archevêque  de  Lyon.  Sur 
ces  matériaux  préparés  par  un  autre,  il  soufflerait  le  feu  de 
sa  passion. 

11  avait  parlé  au  comte  de  Lamarck  d'une  certaine  gamme 
dans  laquelle  il  fallait  se  tenir.  Cette  gamme,  la  gamme 
révolutionnaire,  résonna  si  constamment  dcins  son  discours 
que  l'oreille  la  plus  attentive  n'eût  pu  marquer  une  disso- 
nance. Il  débuta,  comme  Voidel,  par  la  prétention  osée  de 
défendre  la  vraie  religion.  «  L'ennemi  de  la  religion,  dit-il, 
c'est  l'orgueil  et  le  fanatisme  des  prêtres;  le  calcul  est  de 
pousser  l'Assemblée  à  attaquer  le  dogme;  on  espère  de  la 
sorte  la  rendre  odieuse  et  mtéresser  la  piété  des  peuples  à 
sa  dispersion.  »  Avec  ime  violence  inouïe,  l'orateur  attaqua 
V Exposition  des  principes,  publiée  le  30  octobre  par  les 
évêques  appartenant  à  la  Constituante.  «  Les  évêques,  dit-il, 
en  appellent  à  la  papauté.  C'est  à  merveille.  Mais  quoi!  ils 
dictent  par  avance  au  pape  son  jugement  par  la  critique 
qu'ils  font  de  la  Constitution  civile.  Quels  sont,  continua 
Mirabeau,  ceux  qui  blâment  le  mode  d'élection  des  évê- 
ques? Ce  sont  ceux  qui  oseraient  à  peine  avouer  à  quelles 
intrigues  ils  doivent  leur  élévation  à  l'épiscopat.  On  sait  ce 
qu'était  la  feuille  des  bénéfices...  Je  ne  veux  pas  remuer  cette 
source  impure  qui  a  si  longtemps  infecté  de  sa  corruption 
profonde  l'Eglise  de  France.  Les  véritables  intrus,  ce  sont 
ceux  qui  sont  entrés  par  cette  voie  dans  le  bercail  du  trou- 
peau du  Seigneur.  »  Une  dissertation,  d'une  science  un  peu 

(1)  Correspondance  de  Mirabeau  et  du  comte  de  Lamarck,  t.  II,  p.  360-361. 


326     HISTOIRE    RELIGIEUSE   DE   LA   REVOLUTION 

hasardée,  suivait,  sur  la  juridiction  des  évêques.  Ainsi  par- 
lait Mirabeau,  allumant  de  sa  chaleur  tout  ce  que  le  travail 
d'autrui  lui  avait  fourni  d'arguments.  Il  avait  le  matin,  dans 
sa  lettre  au  comte  de  Lamarck,  annoncé  qu'il  devait  acheter 
par  une  certaine  violence  «  le  droit  d'être  raisonnable  ».  La 
dose  de  violence  était  comble,  et  le  stipendié  de  la  cour  avait 
si  bien  épaissi  son  masque  qu'il  pourrait  désormais  se  mon- 
trer modéré,  sans  aucun  risque  qu'on  le  crût  vendu.  Pour 
comble  de  raffinement,  le  contre-projet  qui  suivait  voilait 
encore  sous  quelques  aggravations  ce  qu'il  cachait  de  dis- 
positions favorables  :  il  déclarait  déchu  de  son  élection  tout 
évêque  qui  recourrait  au  Saint-Siège  pour  l'institution  cano- 
nique; il  étendait  le  serment  aux  prêtres  investis  du  minis- 
tère de  la  confession,  et  en  outre  il  suspendait  provisoirement 
les  ordinations.  Quant  aux  adoucissements,  ils  résidaient, 
non  dans  ce  que  le  projet  contenait,  mais  dans  ce  qu'il 
omettait  de  régler.  Nul  délai  fixe  n'était  imparti  pour  le 
serment,  et  cette  disposition  fondamentale  du  projet  Voidel 
se  trouvait  comme  escamotée  dans  le  tourbillon  d'éloquence 
qui  avait  transporté  le  public  des  tribunes.  Par  suite,  la 
redoutable  mise  en  demeure  était  ajournée;  par  suite  la 
Constitution  civile  demeurerait  provisoirement  dépourvue 
de  toute  sanction  positive,  de  toute  clause  pénale,  et  l'on 
pourrait  se  traîner  quelques  jours  encore  sous  l'empire 
d'une  loi  qui,  supposant  l'universelle  adhésion,  avait  né- 
gligé de  prévoir  la  désobéissance.  Tel  était  le  pauvre  service 
que  Mirabeau,  après  avoir  donné  le  change  à  l'Assemblée 
par  l'âpreté  de  ses  invectives,  offrait  au  roi,  à  la  Cour,  à 
ceux  qu'il  prétendait  protéger. 

Il  était  tard.  La  délibération  fut  remise  au  lendemain. 
La  droite  était  consternée.  Dans  la  harangue  de  Mirabeau, 
elle  n'avait  pu  découvrir  le  secours  honteusement  caché 
sous  l'abondance  des  injures.  Peut-être  eût-elle  dédaigné, 
si  elle  l'avait  discernée,  la  fragile  et  précaire  assistance, 
offerte  à  la  dérobée,  à  la  façon  d'une  aumône.  Le  27,  à  la 


LE   PAPE,   LE    ROI,   LA   SANCTION  327 

séance  du  soir,  l'abbé  Maury  se  leva,  moins  pour  le  succès 
que  pour  l'honneur.  Sentant  tout  perdu,  il  ne  ménagea 
rien  et,  ne  pouvant  se  flatter  de  vaincre,  se  donna  du  moins 
l'âpre  joie  d'exaspérer.  —  Il  commença  par  exprimer  ses 
regrets  pour  l'impatience  de  l'Assemblée  qui  se  refusait  à 
attendre  l'issue  des  négociations  avec  le  Saint-Siège  :  pour- 
quoi ne  pas  supporter  quelque  délai?  Pourquoi  ne  pas 
attendre  la  réponse  qu'on  a  demandée?  A  ces  mots  les  in- 
terruptions éclatèrent  :  «  Nous  n'avons  rien  demandé  », 
s'exclamèrent  rageusement  plusieurs  voix.  «  Sommes-nous 
Italiens  ou  Français?  »  s'écrièrent  d'autres  députés.  Le  re- 
présentant Voidel  et  après  lui  Mirabeau  avaient,  à  propos 
du  serment,  rouvert  le  débat  sur  la  Constitution  civile.  La 
vraie  sagesse  eût  été  peut-être  de  ne  pas  les  suivre  sur  ce 
terrain,  mais  d'ouvrir  à  la  discussion  une  nouvelle  voie, 
de  supposer  par  avance  le  refus  de  serment  et,  en  se  fondant 
sur  la  déclaration  des  droits,  de  revendiquer  d'ores  et  déjà 
pour  les  prêtres  insermentés  le  libre  exercice  du  culte. 
Maury  avait  les  hîirdiesses  de  la  parole  plutôt  que  celles  de 
l'esprit;  il  était  un  orateur  brillant  plutôt  qu'un  penseur, 
et  cette  thèse  ne  semble  pas  l'avoir  effleuré.  Ses  adversaires 
avaient  refait  l'apologie  de  la  législation  récente  :  il  en  refe- 
rait la  réfutation,  en  adversaire  prompt  à  la  riposte,  exercé 
à  une  joute  brillante,  et  jaloux  de  porter  des  coups  qui,  s'ils 
n'étaient  point  mortels,  laisseraient  du  moins  de  cuisantes 
marques.  Il  mit  en  relief  l'énormité  d'abolir  53  évêchés  dans 
le  royaume,  sans  aucune  forme  légale,  par  un  acte  absolu 
d'une  volonté  toute-puissante.  «  Quel  est  donc,  dit-il,  ce 
pouvoir  que  vous  vous  êtes  arrogé  et  qui  réunit  sur  vos  têtes 
les  attributions  de  législateurs,  de  pontifes,  de  juges?  »  A 
partir  de  ce  moment,  les  murmures  ponctuèrent  chaque 
phrase.  Maury,  loin  de  les  craindre,  ne  les  souhaitait-il  pas? 
Il  était  de  ceux  qui  volontiers  attendent  le  bien  de  l'exagé- 
ration du  mal.  L'un  de  ses  espoirs  résidait  dans  un  excès  de 
violence  qui  soufflerait  au  pays  l'esprit  de  réaction,  au  roi 


328     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   REVOLUTION 

l'énergie  de  la  résistance.  Le  président  était  Alexandre  de 
Lameth.  Il  pénétra  cette  pensée.  Toute  son  attention  se 
dépensa  à  prévenir  les  interruptions,  à  calmer  l'Assemblée. 
On  dit  que,  du  bureau,  il  se  pencha  plus  d'une  fois  vers  les 
secrétaires  :  «  L'abbé,  murmurait-il,  voudrait  bien  qu'on 
l'interrompît,  qu'on  le  forçât  à  descendre  de  la  tribune.  Je 
ne  lui  laisserai  pas  le  petit  plaisir  de  crier  à  l'oppression.  Je 
lui  maintiendrai  la  parole  malgré  lui  (1).  »  Le  discours  se 
poursuivit  avec  un  surcroit  de  provocante  hardiesse.  Comme 
les  rumeurs  redoublaient  :  «  Vos  prétentions,  dit  Maury,  ne 
sont  pas  plus  des  droits  que  vos  murmures  ne  sont  des  rai- 
sons. »  Parlant  de  la  juridiction  des  évoques  :  «  Il  est  impos- 
sible, observa-t-il,  qu'un  décret  puisse  conférer  la  juridiction 
spirituelle  aux  nouveaux  évêques  dont  on  érige  les  sièges, 
et  aux  prélats  anciens  dont  on  agrandit  le  territoire.  »  Il 
railla  le  système  d'élection  où  les  protestants,  les  juifs  eux- 
mêmes,  concouraient  au  choix  des  évêques  et  des  curés. 
Voidel  avait  signalé  la  longue  absence  de  l'archevêque  de 
Paris.  «  Vous  sied-il,  dit  Maury,  de  reprocher  son  absence  à 
un  prélat  que,  par  vos  menaces,  vous  avez  contraint  à  fuir?  » 
Ainsi  se  continuait  le  discours,  sans  beaucoup  de  suite,  mais 
ponctué  de  traits  acérés  ou  vengeurs.  Cependant  le  comité 
ecclésiastique  avait  grandi  ses  attributions  au  point  de  tout 
absorber.  «  Qu'est-ce  que  ce  comité?  s'écria  l'abbé  Maury. 
Je  n'y  vois  pas  un  seul  évêque,  seulement  quelques  curés 
connus  par  la  haine  qu'ils  ont  vouée  au  clergé.  Ce  comité 
s'est  substitué  au  pouvoir  exécutif.  Il  correspond  avec  les 
citoyens,  il  transmet  les  ordres,  il  se  charge  de  faire  exécuter 
les  décrets,  il  les  aggrave.  Il  s'est  fait  modestement  roi  de 
France.  »  Partant  de  là,  Maury  dénonça  la  tyrannie  de  ces 
commissions  qui  délibéraient  en  secret,  travaillaient  en 
secret,  introduisaient  comme  en  surprise  leurs  projets  par 
un  rapport,  et  précipitaient  le  vote  des  lois.  Le  discours 

(1)  FtBRiÈKES,  Mémoires,  t.  II,  p.  193. 


LE   PAPE.   LE   ROI,   LA    SANCTION  329 

se  termina  par  l'éloge  du  clergé  de  France,  par  une  allusion 
à  la  persécution  naissante  :  «  Prenez-y  garde,  dit  l'orateur, 
il  n'est  pas  bon  de  faire  des  martyrs.  » 

L'Assemblée  était  impatiente  d'aller  aux  voix.  Vainement 
Gazalès,  en  quelques  paroles  entrecoupées  de  rumeurs,  de- 
manda-t-il  l'ajournement.  Cependant  la  contre-proposition 
de  Mirabeau  demeurait  en  présence  du  projet  de  Voidel. 
Camus,  qui  détestait  Mirabeau  et  qui,  clairvoyant  par  haine, 
avait  peut-être  lu  à  travers  ses  pensées,  obtint  la  priorité 
pour  la  motion  Voidel.  Comme  on  allait  commencer  le 
vote,  une  partie  de  la  droite,  renouvelant  une  faute  assez 
fréquente,  déclara  qu'elle  n'y  participerait  point.  Le  décret 
fut  adopté.  C'était  le  27  novembre  1790,  date  mémorable 
dans  l'histoire  religieuse.  Jusque-là,  en  dépit  de  toutes  les 
divisions,  un  espoir  d'entente  avait  subsisté.  Suivant 
l'expression  d'un  des  contemporains,  M.  de  Montlosier,  o  la 
loi  du  27  novembre  coupa  tous  les  ponts  ». 


IX 


En  sanctionnant  la  Constitution  civile,  le  roi  avait  gardé 
un  reste  d'espoir  :  espoir  dans  le  pape  qui,  voyant  sa  dé- 
tresse, finirait  bien  par  l'aider  un  peu;  espoir  dans  l'esprit 
public  qui,  en  certains  départements,  se  prêterait  aux  mter- 
prétations  les  plus  bénignes;  espoir  enfin  dans  l'imprévu. 
Les  premières  lenteurs,  les  premières  incertitudes  de  l'exécu- 
tion n'avaient  pas  laissé  que  d'affermir  cet  optimisme.  On 
avait  atteint  la  fin  de  l'automne,  et  de  toute  la  hiérarchie 
ecclésiastique  il  n'y  avait  de  supprimé  que  les  chanoines. 
Soit  béate  confiance  en  leur  prestige,  soit  générosité  ou 
étourderie,  les  Constituants  n'avaient  point  prévu  les 
suites  de  l'insoumission,  et  pour  la  résistance  le  clergé  béné- 


330     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

ficiait  des  lacunes  d'une  loi  qui  avait  oublié  la  coercition 
ou  l'avait  dédaignée. 

On  s'entretenait  en  ces  pensées  quand  le  projet  nou- 
veau, en  imposant  un  délai  fixe  pour  le  serment,  en  pré- 
cisant les  conséquences  du  refus,  était  venu  assurer  à  la 
Constitution  civile  son  complément  pénal.  Aux  Tuileries, 
le  rapport  du  représentant  Voidel  avait  dissipé  ce  qui  restait 
d'illusions.  Puis  on  avait  lu,  et  avec  indignation,  le  discours 
de  Mirabeau.  Ce  qu'il  offrait  de  précaire  secours  se  noyait 
dans  ce  qu'il  prodiguait  d'injures.  L'archevêque  de  Tou- 
louse, quoique  en  relations  avec  le  grand  orateur,  écrivait 
au  comte  de  Lamarck  :  «  Le  discours  de  Mirabeau  m'a 
paru  encore  plus  détestable  en  le  lisant  que  lorsque  je  l'ai 
entendu.  Ceux  qui  pourront  saisir  ce  qui  s'y  trouve  d'intel- 
ligible n'y  verront  que  l'abus  de  déraisonner  (1).  »  Enfin, 
on  avait  su  l'éloquente  mais  inutile  intervention  de  Maury, 
le  désarroi  de  la  droite,  et  le  vote  qui  avait  tout  consommé. 

«  On  ne  peut  s'imaginer  la  consternation  qui  règne  ici  », 
écrivait  le  28  novembre  Mme  Elisabeth.  En  ces  conjonc- 
tures troublantes,  l'avis  le  plus  compétent  serait  celui  des 
évêques.  M.  Champion  de  Cicé  avait  quitté  le  ministère; 
M.  Lefranc  de  Pompignan  était  dangereusement  malade. 
Parmi  les  prélats  qui  siégeaient  à  l'Assemblée,  le  plus  consi- 
dérable par  le  rang  était  M.  de  Boisgelin,  archevêque  d'Aix. 
Ce  fut  à  lui  que,  dans  son  anxiété,  Louis  XVI  s'adressa. 

M.  de  Boisgelin  avait  donné  à  l'Eglise  une  double  preuve 
de  sa  fidélité  en  combattant  la  Constitution  civile  et  en 
rédigeant  tout  récemment  VExposition  des  principes.  Sol- 
licité de  suggérer  un  conseil  en  une  circonstance  aussi  grave, 
il  essaya  dans  une  lettre  au  roi,  datée  du  !«''  décembre,  de 
résumer  ses   pensées. 

Elles  révélaient  une  mollesse  singulière.  C'est  qu'en  pré- 
sence du  péril  imminent,  impossible  à  conjurer  désormais, 

(1)  Correspondance  de  Mirabeau  et  du  comte  de  Lamarck,  recueillie  par 
M.  DE  Bacoubt,  t.  II,  p.  364-365. 


LE  PAPE,  LE  ROI,   LA   SANCTION  331 

la  plupart  des  évêques  présents  à  Paris  subissaient  une 
crise  passagère  d'effarement.  Ils  s'effrayaient,  non  pour  eux- 
mêmes,  mais  pour  la  monarchie,  pour  la  religion.  Devant 
lépreuve  du  serment,  ils  tremblaient  pour  leurs  prêtres. 
Ils  se  persuadaient  que  la  perspective  de  83  places  d'évêques, 
de  1  200  places  de  vicaires  épiscopaux,  vaincrait  les  scru- 
pules des  ambitieux,  et  que  de  proche  en  proche  tout  le 
reste  fléchirait.  Ils  se  sentaient  en  union  médiocre  avec 
leur  clergé  qu'aux  jours  de  prospérité  ils  avaient  souvent 
dédaigné,  et  de  qui  les  séparait  l'infranchissable  barrière 
de  la  naissance.  La  réponse  de  M.  de  Boisgelin  se  pénétra 
de  toutes  ces  terreurs.  Afin  d'échapper  au  reproche  trop 
flagrant  d'inconséquence,  il  amplifia  un  peu  les  formules 
conciliantes  déposées  dans  VExposUion  des  principes,  et 
affecta  de  s'y  référer.  Puis  il  s'appliqua  à  détruire  les  illu- 
sions :  «  Il  y  a,  observait-il,  44  000  curés;  quelle  sera  la  faible 
proportion  de  ceux  qui  ne  seront  pas  retenus  par  la  crainte!  » 
Il  jugeait  qu'il  fallait  mettre  en  garde  la  cour  de  Rome 
contre  les  avis  venus  de  Turin,  contre  les  suggestions  des 
émigrés.  Il  ne  croyait  pas  à  une  explosion  publique  de  la 
foi  chrétienne,  et  (chose  assez  étrange  chez  un  évêque!) 
loin  de  souhaiter  cet  élan,  il  le  redoutait.  «  On  pense,  di- 
sait-il, que  le  peuple  serait  en  mouvement  pour  la  religion  : 
ce  serait  un  grand  mal;  il  n'y  a  rien  que  les  évêques  ne  doi- 
vent faire  pour  l'empêcher,  et  ce  mal  n'arrivera  pas,  car  il 
s'agit  de  questions  qui  sont  hors  de  la  portée  du  peuple  ». 
M.  de  Boisgelin  ajoutait  :  «  Il  serait  à  désirer  que  j'eusse 
la  liberté  d'aller  moi-même  à  Rome.  Je  serai  toujours  prêt 
à  m'y  rendre  au  premier  ordre  de  Votre  Majesté.  »  Et  il 
paraissait  croire  qu'en  exposant  la  situation  des  choses  à 
Paris,  les  sentiments  du  roi,  les  siens  propres,  il  arracherait 
au  Saint-Père  les  concessions  refusées  ou  différées  jusque-là. 
En  attendant,  il  résumait  en  un  mémoire  joint  à  sa  lettre 
et  destiné  à  être  transmis  à  Rome  tout  ce  que  l'état  de 
l'Eglise  de  France  semblait  exiger  de  sacrifices.  Dans  ce 


332     HISTOIRE  RELIGIEUSE   DE   LA    RÉVOLUTION 

mémoire  on  priait  instamment  le  pape  d'approuver  la  nou- 
velle division  des  métropoles  et  des  évêchés,  et  d'exhorter 
les  évêques  supprimés  à  consentir  à  la  suppression  de  leur 
diocèse.  Le  souverain  pontife  «  autoriserait  pareillement 
les  métropolitains  à  donner  l'institution  canonique  aux 
nouveaux  évêques,  en  attendant  qu'il  soit  fait  un  arrange- 
ment définitif  ».  Tout  «  en  se  réservant  de  répondre  sur  la 
suppression  des  chapitres  des  églises-cathédrales  »,  Pie  VI 
approuverait  l'établissement  des  vicaires  épiscopaux  qui, 
sans  empiéter  sur  la  juridiction  propre  et  personnelle  de 
l'évêque,  formeraient  son  conseil  habituel  et  permanent. 
Enfin,  le  pape,  sans  vouloir  rien  préjuger  encore  sur  la 
forme  des  élections,  exhorterait  les  évêques  à  instituer  dans 
leurs  cures  les  curés  élus,  à  moins  que  le  refus  se  justifiât 
par  leurs  mœurs  ou  leur  doctrine  (1). 

En  jetant  les  yeux  sur  ce  mémoire,  Louis  XVI  put  se 
rappeler  avoir  lu  quelque  chose  de  pareil.  Quatre  mois 
auparavant,  M.  Champion  de  Gicé  s'était-il  exprimé  en 
d'autres  termes?  Dans  l'extrémité  où  il  se  trouvait,  le  mal- 
heureux prince  n'avait  qu'une  pensée  fixe  :  trouver  un  biais 
pour  céder  sans  péché.  En  vérité,  pouvait-il  pécher  en 
s' appropriant  le  langage  d'un  archevêque!  Le  temps  pressait; 
car  on  sentait  que  l'Assemblée  impatiente  marchanderait 
jour  par  jour  les  délais.  Au  mémoire  de  M.  de  Boisgelin, 
M.  de  Montmorin  joignit  une  dépêche  pour  le  cardinal  de 
Bernis.  Il  le  priait,  le  suppliait  d'obtenir  du  pape  la  forme 
canonique  pour  les  changements  prévus  par  la  Constitu- 
tion civile.  «  L'Assemblée,  disait-il,  ne  reculera  pas.  »  Il 
ajoutait  :  «  Le  roi  suspend  encore  sa  sanction,  et  j'espère 
qu'il  pourra  la  susprendre  jusqu'à  l'époque  à  laquelle  nous 
recevrons  la  réponse  du  Saint-Père;  mais  croyez  que  cette 
époque  est  calculée  et  qu'il  est  impossible  d'aller  au  delà  ». 
«  La  crise  est  pressante,  continuait-il.  Si  vous  parvenez 

(1)  Pièces  trouvées  dans  l'armoire  de  fer  du  château  des  Tuileries, 
3^  Recueil,  pièces  LXXII  et  LXXIV  bis. 


LE    PAPE,   LE   ROI,    LA   SANCTION  333 

à  obtenir  ce  que  le  roi  et  les  évêques  désirent  du  pape,  vous 
aurez  rendu  le  plus  grand  service  qu'un  ministre  ait  jamais 
rendu  à  l'Eglise  et  à  l'Etat.  Si,  contre  mon  attente,  le  succès 
ne  couronnait  pas  vos  efforts,  vous  pouvez  vous  attendre 
à  tout.  »  Montmorin  s'appuyait  sur  l'opinion  des  évêques  : 
«  Tous  ceux  que  j'ai  vus,  disait-il,  et  j'en  ai  vu  beaucoup, 
pensent  comme  moi,  »  La  dépêche  se  poursuivait  avec  un 
assez  singulier  mélange  de  redites  confuses,  de  supplication 
éperdue  et  de  légère  intimidation  :  «  C'est  au  pape  à  aider 
le  roi.  Le  roi  a  fait  jusqu'ici  tout  ce  qui  était  en  son  pouvoir, 
et  peut-être  plus  que  les  circonstances  ne  lui  permettaient. 
C'est  au  pape  à  présent  de  l'aider.  Il  est  certain  que,  si  les 
choses  prenaient  une  tournure  fâcheuse,  Sa  Majesté  ne  pour- 
rait se  faire  aucun  reproche  puisqu'EUe  aurait  épuisé  tous 
les  moyens  qui  sont  en  son  pouvoir  et  a  été  peut-être  au 
delà  de  ce  qu'on  pouvait  attendre  de  l'attachement  le  plus 
profond  à  la  religion  de  ses  pères.  »  Montmorin  finissait  en 
ces  termes  :  «  Sa  Majesté  a  fait  à  cet  égard  tout  ce  qu'elle 
s'est  interdit  pour  ce  qui  la  concernait  personnelle- 
ment. »  Do  toute  cette  dépêche,  cette  dernière  phrase  était 
la  plus  vraie;  car  jamais  le  pauvre  prince  —  même  destiné 
à  céder  —  ne  s'était  évertué  pour  garder  ses  pouvoirs  comme 
il  se  torturait  pour  libérer  sa  conscience  (1). 

Le  mémoire  de  l'archevêque  et  la  dépêche  de  Mont- 
morin se  complétèrent  par  une  lettre  de  Louis  XVI  à  Pie  VI. 
Le  canevas  de  cette  lettre  semble  avoir  été  fourni  par  M.  de 
Boisgelin.  Le  roi  invoquait  le  «  danger  de  la  religion  »,  ajou- 
tait que  «  le  silence  ou  le  refus  de  Sa  Sainteté  déterminerait 
infailliblement  le  schisme.  »  En  hâte  tous  ces  documents 
furent  rassemblés.  Le  courrier,  envoyé  naguère  à  Rome, 
était  revenu.  Le  3  déceml^re  il  repartit.  Il  avait,  comme  à 
son  premier  voyage,  l'ordre  d'aller  vite,  mais  aussi  de  ne 
pas  trop  se  montrer  sur  la  route,  car  la  chatouilleuse  vanité 

(I)  Dépôche  de  M.  de  Montmorin,  3  décembre  1790.  {Archives  du  mi- 
nistère des   affaires  étrangères.) 


334     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

de  l'Assemblée  n'admettait  pas  qu'on  pût  débattre  ce 
qu'elle  avait  décidé,  et  elle  se  fût  effarouchée  si  elle  avait 
su,  paru  savoir  qu'on  négociait  officiellement  avec  le  pape. 


X 


Depuis  deux  mois,  la  correspondance  entre  le  cardinal 
de  Bernis  et  M.  de  Montmorin  pouvait  se  résumer  en  un 
dialogue  fort  court,  sans  conclusion  possible.  «  Nous  sommes 
à  la  veille  d'un  schisme,  disait  le  cardinal,  nous  y  verserons 
sûrement  si  l'Assemblée  ne  s'arrête  point  ».  —  «  Oui,  répli- 
quait le  ministre,  nous  sommes  à  la  veille  d'un  schisme, 
nous  y  verserons  sûrement  si  le  pape  ne  se  décide  à  de 
promptes,  à  de  radicales  concessions  ».  Les  dépêches  se 
multipliaient  sans  profit,  avec  le  même  accord  sur  la  gravité 
du  mal,  avec  la  même  divergence  sur  la  nature  du  remède. 
C'est  en  ces  conjonctures  que,  le  14  décembre,  après  onze 
jours  de  route,  arriva  le  courrier  de  cabinet  dépêché  par 
M.  de  Montmorin.  La  lecture  des  documents  venus  de 
Paris  plongea  Bernis  dans  la  plus  cruelle  perplexité.  Il 
avait  comme  diplomate  une  trop  longue  expérience  des 
affaires  romaines,  il  avait  comme  prêtre  trop  de  lumières, 
pour  entretenir  de  grandes  illusions  sur  le  succès  de  la  négo- 
ciation remise  à  ses  soins.  D'un  autre  côté,  tout  ce  qui 
vibrait  en  lui  de  patriotisme  s'alarmait  des  conséquences 
d'un  échec,  et  il  se  disait  que  la  France  devait  être  bien 
agitée  pour  qu'un  personnage  aussi  pondéré  que  l'arche- 
vêque d'Aix  prît  sur  lui  de  recommander  des  sacrifices  si 
extraordinaires.  Ce  qui  accroissait  son  embarras,  c'est  qu< 
les  demandes  à  présenter  au  Saint-Siège  n'étaient  que  la 
réédition  légèrement  retouchée  de  demandes  déjà  pro- 
duites. L'urgence  du  péril  amènerait-elle  la  papauté  à 
accepter  ce  qu'elle  avait  virtuellement  repoussé? 


LE   PAPE,   LE   ROI,   LA   SANCTION  335 

C'est  tout  obsédé  de  ces  pensées  que  le  cardinal,  dans  la 
soirée  du  14  décembre,  gravit  les  degrés  du  Vatican.   Il 
trouva  Pie  VI  profondément  troublé  des  affaires  françaises. 
Vers  lui  montaient  les  doléances  des  chanoines  dépossédés, 
les  réclamations  des  évêques  dépoudlés  de  leur  siège.  Une 
multitude  de  lettres  lui  arrivaient,  les  unes  sollicitant  ses 
directions,  les  autres  lui  suggérant  des  avis.  Ces  avis,  presque 
toujours    empreints    d'une    grande    frayeur,    dépeignaient 
pour  le  présent  un  état  douloureux,  pronostiquaient  pour 
l'avenir   une   condition   pire   encore.    Bernis   s'inspira   des 
instructions    de    Montmorin,    insista   sur   l'exaltation    des 
esprits,  montra  le  schisme  près  de  déchirer  l'unité  religieuse 
de  son  pays.  Il  ne  niait  pas  que  les  sacrifices  soUicités  du 
Saint-Père  ne  fussent  inouïs;  mais  il  demandait,  il  osait 
demander   si   une   situation    extraordinaire,    presque   sans 
précédents  dans  l'histoire,  n'autorisait  pas  des  concessions, 
extraordinaires   aussi.   Pie  VI  écouta  l'ambassadeur  avec 
bienveillance  quoique  avec   les  marques  d'une   singulière 
affliction.  Céder,  c'était  mutiler  l'Eglise;  résister  c'était  perdre 
peut-être  le  royaume  de  France.  Pour  justifier  son  attitude, 
le  pontife  se  prévalut  de  la  récente  Exposition  des  prin- 
cipes. «  Si  je  ratifiais,  dit-U,  en  tout  ou  en  partie  l'œuvre 
de  l'Assemblée,  j'encourrais  la  désapprobation  non  seule- 
ment de  l'Eglise  universelle,  mais  de  l'Eglise  gallicane,  » 
Plusieurs  fois,  le  pape  troublé  jusqu'à  l'angoisse  répéta  : 
«  Ah!  je  donnerais  ma  vie  avec  joie  pour  sauver  la  France 
d'un  schisme  et  prévenir  la  persécution  qui  menace  le  clergé 
de  ce  royaume.  »  Il  lut,  relut  la  lettre  de  Louis  XVI;  son- 
geant aux  malheurs  immérités  de  ce  prince,  l'émotion  le 
saisit,  et  à  tel  point,  dit  Bernis,  qu'il  versa  des  larmes.  La 
soirée  était  déjà  fort  avancée  quand  le  Saint-Père  congédia 
l'ambassadeur  :  a  Demain,  lui  dit-il,  je  convoquerai  les  car- 
dinaux, je  leur  remettrai  les  pièces,  ils  les  examineront.  » 
La  nuit  s'écoula  pleine  d'agitation  pour  Pie  VI.  On  le 
vit  se  lever,  passer  dans  sa  bibliothèque  et  se  plonger  dans 


336     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

le  travail.  Le  souvenir  de  l'Angleterre,  jadis  perdue,  l'assié- 
geait avec  la  puissance  d'une  obsession.  II  se  mettait  à  écrire, 
puis  s'arrêtait.  C'est  ce  qu'on  sut  peu  après  par  les  confi- 
dences de  ses  serviteurs. 

Le  16  décembre,  les  cardinaux  se  réunirent  au  nombre  de 
douze.  Pendant  qu'ils  étaient  assemblés,  Bernis  leur  fit 
passer  un  mémoire  que  longuement  ils  étudièrent.  Pie  VI 
voulut  lui-même  faire  connaître  à  l'ambassadeur  le  résultat 
de  la  conférence.  Dans  la  soirée,  il  lui  écrivit  le  billet  auto- 
graphe suivant  :  «  Parmi  les  douze  cardinaux  qui  composent 
la  congrégation,  il  ne  s'en  est  pas  trouvé  un  seul  qui  ait  été 
d'avis  que  nous  pouvons  en  conscience  faire  une  concession 
quelconque  sans  les  explications  convenables  et  nécessaires. 
Mais  ils  ont  conclu  unanimement  qu'il  faut  faire  des  ré- 
ponses paternelles  au  roi  et  aux  évêques,  en  autorisant 
ceux-ci  à  nous  proposer  eux-mêmes  les  articles  qu'ils  croient 
absolument  nécessaires  et  susceptibles  d'être  admis  par 
nous.  »  Pie  VI  ajouta  :  «  Nous  écrirons  au  roi  et  à  l'arche- 
vêque d'Aix  afin  que  ce  prélat  puisse  communiquer  notre 
lettre  aux  autres  évêques  de  France.  » 

Bernis  craignait  un  refus  absolu.  «  C'est  déjà  beaucoup, 
écrivait-il,  d'avoir  obtenu  une  réponse  qui  ne  soit  pas  tout 
à  fait  négative.  »  Cependant  les  chances  d'accord  allaient 
s'évanouissant.  Pie  VI  n'aspirait  qu'à  l'entente,  et  les  lettres 
qu'il  recevait  des  évêques,  les  messages  qui  lui  arrivaient 
de  simples  prêtres  lui  montraient  l'urgence  de  la  conciliation; 
mais  il  voulait  que  les  demandes  fussent  examinées  point 
par  point  avec  toute  faculté  de  rejet,  d'amendement  ou 
de  revision  :  l'Assemblée,  au  contraire,  avec  tout  l'orgueil 
étroit  de  la  fausse  logique,  trouvait  son  œuvre  intangible  et 
en  bloc  l'imposait.  Le  pape  réclamait  du  temps  :  l'Assemblée 
disputait  impérieusement  les  heures.  Le  Saint-Père  estimait 
indispensable  de  consulter  les  évoques  do  France  :  l'Assem- 
blée n'admettait,  on  toute  matière  ecclésiastique  ou  civile, 
d'autre  avis  que  le  sien  et,   elle  existante,  jugeait  toute 


LE   PAPE,   LE   ROI.   LA   SANCTION  837 

autre  délibération  superflue  ou  factieuse.  Pie  VI  retint  le 
courrier  arrivé  le  14  décembre  et  qui  devait  repartir  pour  la 
France.  Il  voulait  se  donner  le  loisir  d'une  suprême  réflexion  et 
peut-être  aussi,  dans  les  fêtes  de  Noël,  solliciter  une  dernière 
fois  les  lumières  d'en  haut.  Mais  déjà  à  Paris  toutes  choses 
allaient  se  précipitant. 


Kl 


Ce  mois  de  décembre  1790  fut,  pour  les  catholiques 
plein  d'angoisses.  Pièce  à  pièce,  et  en  attendant  le  serment, 
la  Constitution  civile  s'exécutait.  On  pourvoyait  aux  évêchés 
nouvellement  établis  :  le  23  novembre,  un  évêque  avait 
été  élu  pour  les  Ardennes;  le  12  décembre,  on  en  élut  un 
dans  la  Mayenne.  Les  autorités  départementales,  un  ins- 
tant indécises  ou  inertes,  s'éveillaient  sous  la  pression  de 
l'Assemblée.  Dans  l'Aude,  dans  le  Var,  ailleurs  encore,  elles 
prenaient  des  arrêtés  contre  les  prélats  qui,  malgré  la  sup- 
pression de  leur  siège,  s'obstinaient  dans  l'exercice  de  leur 
charge.  Les  traitements  étaient  abolis,  les  lettres  pastorales 
étaient  recherchées  et  détruites,  des  poursuites  étaient 
ordonnées.  Le  6  décembre,  le  représentant  Camus  publia 
son  Opinion  sur  la  Constitution  civile;  aussitôt  27  curés, 
membres  de  l'Assemblée,  y  adhérèrent;  de  là  une  grande 
crainte  que  cet  exemple  entraînât.  Les  partisans  de  l'état 
nouveau  prédisaient  les  chutes  :  «  Il  ne  faut  pas  croire, 
écrivait  Lindet,  futur  évêque  constitutionnel,  que  ces  bons 
apôtres  de  prélats  veuillent  être  martyrs  ou  confesseurs 
et  perdre  leurs  vingt  ou  trente  mille  francs.  »  Il  ajoutait  le 
11  décembre  :  «  Bien  des  gens  sont  assez  fous  pour  croire 
que  le  clergé  refusera  le  serment.  Il  y  aura  bien  quelques 
refus,  mais  le  nombre  en  sera  petit  (1).  » 

1     Oorrespondance,  p.   246,  247,   248. 

8S 


338     HISTOIRE   RELIGIEUSE  DE   LA   REVOLUTION 

Nulle  part  le  tVouble  n'était  plus  grand  qu'aux  Tuileries. 
Depuis  une  année,  une  longue  suite  de  concessions  émiettait 
les  restes  du  pouvoir  exécutif.  La  loi  récente  fournissait  une 
occasion  au  souverain  pour  marquer,  d'un  mot  vraiment 
royal,  la  limite  qu'il  ne  franchirait  pas.  Cette  fermeté  avisée 
eût  servi  la  religion,  la  monarchie;  elle  eût  servi  la  Révolu- 
tion elle-même  qui,  en  se  dégageant  des  querelles  religieuses, 
eût  éliminé  les  ferments  vicieux  destinés  tôt  ou  tard  à  tout 
corrompre.  Mais  pour  cette  politique  d'énergie  tout  manquait. 

Tout  manquait,  et  d'abord  le  monarque.  Chez  lui,  point 
de  coup  d'œil  royal,  aucun  de  ces  éclairs  de  raison  qui 
mettent  en  pleine  lumière  les  moyens  sauveurs.  Sa  vue, 
quoique  souvent  juste,  était  trop  peu  rapide  pour  les  chan- 
gements soudains  des  révolutions.  Quand  un  travail  lent 
avait  éclairé  son  intelligence,  un  travail  non  moins  lent 
commençait  pour  fixer  sa  volonté,  et  pendant  ce  temps 
tout  se  renouvelait  sur  la  scène,  les  acteurs  comme  les  décors. 
Par  intervalles  il  essayait,  comme  les  irrésolus,  d'échapper 
à  l'indécision  par  la  brusquerie,  et  par  là  il  achevait  de  tout 
gâter.  Ainsi  se  traînerait-il  à  la  suite  des  occasions  fuyantes, 
et  il  irait  de  la  sorte  jusqu'au  jour  où,  n'ayant  plus  qu'à 
souffrir,  il  se  transformerait  tout  à  coup  et  monterait  jus- 
qu'au sublime. 

Ce  superflu  de  lumières  et  de  décision,  le  pauvre  roi  le 
demanderait  vainement  à  ses  conseillers.  Hormis  M.  de 
Montmorin  qui  garderait  longtemps  encore  le  portefeuille 
des  relations  extérieures,  hormis  M.  de  Saint-Priest  qui 
se  retirerait  dans  quelques  jours,  tous  les  ministres  étaient 
nouveaux.  Ils  s'appelaient,  à  la  guerre  Duportail,  à  la 
marine  Fleurieu,  à  la  justice  Duport-Dutertre,  aux  finances 
Delessart.  C'étaient  des  hommes  obscurs,  probes  mais 
de  talent  médiocre,  de  dévouement  ordinaire  sauf  Deles- 
sart, vaniteux  et  impuissants  tout  ensemble,  à  la  fois 
grisés  et  intimidés  de  leur  élévation,  ne  voyant  rien  au 
delà  d'une  paix  précaire  proportionnée  à  la  courte  durée 


LE   PAPE,   LE   ROI.   LA   SANCTION  339 

de  leur  pouvoir.  Entre  tous  les  objets  qui  dépassaient  leur 
clairvoyance,  aucun  ne  leur  échappait  davantage  que  la 
Constitution  civile.  Leur  courte  raison  y  voyait  une  sorte 
de  moyen  terme  entre  l'irréligion  qui  les  effrayait  et  la 
vraie  foi  que  le  souffle  du  siècle  avait  affaiblie  ou  éteinte 
en  eux.  L'organisation  nouvelle  gardait  les  cérémonies  du 
culte,  l'essentiel  de  la  hiérarchie  ecclésiastique,  les  pompes 
officielles  consacrées  par  la  longue  habitude  des  peuples. 
Que  voulait-on  de  plus?  Le  reste  leur  apparaissait  comme 
obstination  de  dévot  ou  petitesse  d'âme  timorée.  Loin 
d'aider  le  roi,  ils  ne  lui  passeraient  ses  scrupules  qu'à  la 
condition  de  s'en  proclamer  eux-mêmes  très  affranchis. 
La  terreur  de  l'Assemblée  paralyserait  d'ailleurs  sur  leurs 
lèvres  tout  conseil  viril.  On  saisit  la  trace  de  cet  effroi  jusque 
dans  la  correspondance  de  M.  de  Montmorin,  si  supérieur  à  ses 
collègues  par  l'autorité,  par  l'attachement  à  son  maître, 
par  la  longue  pratique  des  affaires.  Un  jour,  dans  une  lettre 
au  directoire  du  Tarn  à  propos  de  son  archevêché  d'Alby, 
le  cardinal  de  Bernis  avait  laissé  échapper  cette  phrase  : 
«  Il  est  notoire  que  le  roi  a  consulté  le  pape.  »  Aussitôt  Mont- 
morin, informé  de  ce  langage  et  craignant  que  l'écho  en 
parvienne  jusqu'à  l'Assemblée,  morigène  doucement  l'am- 
bassadeur :  «  Le  fait  est  vrai,  lui  écrit-il,  mais  personne  ne 
peut  dire  en  être  instruit  légalement;  car  on  provoquerait 
des  explications  qui  ne  peuvent  être  données  sans  incon- 
vénients (1).  » 

Bien  au-dessus  des  ministres  à  qui  la  Constitution  créait 
un  état  très  subalterne,  deux  hommes,  l'un  par  éloquence, 
l'autre  par  ascendant  sur  le  peuple,  paraissaient  dominer 
la  Révolution.  C'était  Mirabeau,  c'était  La  Fayette.  Ni 
sur  l'un  ni  sur  l'autre  le  roi  n'eût  pu  s'appuyer.  Bien  qu'il 
fût  lo  stipendié  de  la  royauté,  bien  que  son  bon  sens  lui 
montrât  clairement  les   dangers   de  l'anarchie  croissante, 

(1)  Lettre  du  14  décembre  1790.  (Archiœa  du   ministère  des  affaires 

étrangères. 


340     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

Mirabeau  se  prêtait  plus  qu'il  no  se  donnait.  De  part  et 
d'autre,  on  n'était  allié  qu'en  cachette  et  en  se  réservant 
mutuellement  de  se  trahir  ou  de  se  désavouer.  Le  tribun 
ne  sacrifiait  pas  plus  à  la  cour  sa  popularité  que  celle-ci  ne 
le  créditait  de  sa  confiance.  Eût-il  consenti  à  se  compro- 
mettre qu'il  ne  se  fût  pas  risqué,  lui  libertin,  lui  ouverte- 
ment incroyant,  sur  l'enjeu  d'une  question  religieuse.  Il  eût 
craint  dans  cette  conduite  le  ridicule  plus  encore  que  l'in- 
succès. On  a  vu  son  attitude  dans  la  récente  discussion  sur 
le  serment.  Puis  il  n'exerçait  lui-même  qu'un  empire  contesté, 
sur  les  masses  qui  commençaient  à  le  suspecter,  sur  l'Assem- 
blée qui,  le  trouvant  trop  grand,  se  vengeait  de  son  génie 
en  le  souffletant  de  ses  vices.  —  Quant  à  La  Fayette,  sa 
principale  clientèle  résidait  précisément  dans  cette  portion 
des  classes  moyennes  que  charmait  la  Constitution  civile  et 
qui,  rêvant  églogues  religieuses,  se  délectait  dans  l'Eglise 
primitive  retrouvée.  D'ailleurs,  dans  sa  conception  funeste 
d'un  pouvoir  désarmé,  il  ne  jugeait  point  encore  la  royauté 
assez  affaiblie,  et  ne  se  porterait  décidément  à  son  secours 
qu'après  l'avoir  débilitée  au  point  de  la  rendre  inguéris- 
sable. 

Même  isolé  de  ces  secours,  peut-être  Louis  XVI  eût-il 
trouvé  dans  le  seul  stimulant  de  sa  foi  l'énergie  de  résister. 
Encore  eût-il  fallu  que  les  conseils  ecclésiastiques  missent 
dans  son  âme  la  fermeté  au  lieu  d'y  entretenir  l'indécision. 
Ici  se  place  une  des  causes  qui  aggravèrent  le  plus,  au  début, 
la  crise  religieuse.  Un  certain  nombre  d'évêques  se  trouvaient 
à  Paris;  c'étaient  en  général  les  plus  politiques,  les  autres 
gardant  la  résidence.  Or,  dans  le  maniement  trop  exclusif 
des  affaires  humaines,  la  plupart  de  ces  prélats  avaient  perdu 
cet  esprit  de  confiance  qui,  sans  trop  grand  calcul  des  consé- 
quences terrestres,  remet  tout  à  Dieu.  Ils  n'étaient  ni  assez 
simplistes  pour  être  résolus,  ni  assez  détachés  pour  être 
calmes,  ni  assez  croyants  pour  se  fixer  en  haut.  Ce  n'est  que 
petit  à  petit,  par  une  sorte  d'acclimatation  à  l'épreuve, 


LE   PAPE,   LE   ROI,  LA   SANCTION  341 

qu'ils  retrouveraient  au  fond  de  leurs  consciences  et  ramè- 
neraient à  la  surface  les  vertus  engourdies.  Sur  l'heure  ils 
balançaient  entre  les  maux  pour  discerner  le  moindre,  cher- 
chaient à  tâtons  la  route  loin  de  la  montrer,  et  au  lieu  d'exem- 
ples, apportaient  des  dissolvants.  Il  est  juste  d'ajouter  que 
le  silence  longanime  du  pape,  à  beaucoup  d'égards  si  sage, 
laissait  planer  une  ombre  d'incertitude  sur  les  concessions 
légitimes,  sur  les  sacrifices  interdits.  De  là  une  certaine 
excuse  pour  les  fluctuations. 

L'Assemblée  était  impatiente  de  sa  proie.  Il  lui  fallait, 
avant  que  l'année  finît,  tenir  la  religion,  comme  le  reste, 
sous  ses  pieds.  Déjà,  à  plusieurs  reprises,  des  murmures 
s'étaient  élevés  sur  la  prolongation  des  délais.  Le  23  dé- 
cembre, comme  la  séance  du  matin  s'ouvrait,  le  représentant 
Camus  prit  la  parole.  Il  demanda  que  le  président  se  rendît 
chez  le  roi,  s'enquît  des  motifs  qui  retardaient  la  sanction, 
et  priât  le  souverain  de  la  donner  incessamment.  La  motion 
fut  votée.  A  l'issue  de  la  séance,  c'est-à-dire  vers  le  milieu 
du  jour,  le  président  se  présenta  aux  Tuileries.  Louis  XVI 
fondait  encore  quelque  espoir  sur  les  concessions  du  pape, 
et  dans  cet  esprit  ne  s'appliquait  qu'à  temporiser.  Mais 
le  seul  aveu  officiel  de  pourparlers  avec  Rome  eût  soulevé 
une  tempête.  Ces  négociations,  nul  n'ignorait  qu'on  les 
eût  entamées;  toutefois  la  vanité  parlementaire,  l'une  des 
plus  irritables  de  toutes,  l'une  des  plus  puériles  aussi,  dé- 
fendait qu'on  en  prononçât  le  mot.  Contraint  d'omettre 
ce  qui  était  sur  toutes  les  lèvres,  le  pauvre  prince,  en  termes 
ambigus  et  qui  tournaient  inconsciemment  à  la  duplicité, 
protesta  de  son  attachement  à  la  Constitution.  Il  observa 
que  le  décret  du  27  novembre  n'était  que  la  conséquence 
du  décret  plus  général  rendu  au  mois  de  juillet  :  puisqu'il 
avait  sanctionné  l'un,  on  ne  devait  concevoir  aucun  doute 
sur  ses  dispositions  quant  à  l'autre.  Ayant  cru  apaiser  les 
représentants  par  ces  explications,  le  roi,  en  phrases  de  plus 
en  plus  vatnies,  parla  des  difficultés  d'exécution,  de  son 


342     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

respect  pour  la  religion,  de  démarches  dont  il  attendait 
l'effet  d'un  moment  à  l'autre,  de  son  désir  de  prendre  les 
moyens  les  plus  doux,  afin  que  la  tranquillité  ne  fût  point 
troublée;  puis  il  exhorta  l'Assemblée  à  lui  faire  crédit  de 
la  confiance  qu'il  méritait.  Gomme  ce  langage  manquait 
de  netteté,  le  prince  condescendit  à  le  résumer  dans  une 
note  écrite  qu'il  remit  au  président  sans  la  signer.  L'écriture 
n'eut  d'ailleurs  pas  plus  de  clarté  que  les  paroles  :  car  l'équi- 
voque était  au  fond  des  choses,  et  aucun  art  de  rédaction 
ne  la  pourrait  dissiper. 

Le  soir,  la  séance  se  rouvrit  au  milieu  d'une  afïluence  plus 
grande  qu'à  l'ordinaire.  Le  président  rendit  compte  de  sa 
visite  aux  Tuileries.  Derechef  Camus  se  leva.  C'était  par 
excellence  l'homme  des  motions  acerbes.  De  son  accent 
le  plus  aigre,  il  discuta  la  prérogative  royale,  puis  il  observa 
que  le  roi  parlait  à  tort  des  difficultés  d'exécution;  car  on 
ne  pouvait  exécuter  que  les  lois  sanctionnées  et  précisément 
celle  du  27  novembre  ne  l'était  pas.  La  moindre  allusion 
au  pape  avait  le  privilège  d'irriter.  Camus  ne  manqua  pas 
de  le  nommer  et,  soit  entraînement  de  paroles,  soit  rancune 
de  janséniste,  alla  jusqu'à  refuser  tout  chef  à  l'Eglise, 
hormis  Jésus  son  fondateur.  La  gauche  applaudit  la  négation 
hardie.  «  Quel  décret,  continua  Camus,  pourrions-nous  rendre 
si  nous  devions  toujours  attendre  la  décision  du  souverain 
pontife?  »  Il  conclut  en  proposant  une  nouvelle  démarche 
auprès  du  roi.  —  L'attaque  avait  été  osée.  La  défense  fut 
timide  avec  le  représentant  Toulongeon  qui  sollicita  en  termes 
très  humbles  un  ajournement  jusqu'au  1®'  janvier.  Elle 
se  releva  avec  l'abbé  Maury,  mais  en  un  discours  s£ins  espoir. 
A  une  heure  tardive  de  la  soirée,  l'Assemblée  vota  la  motion 
suivante  :  «  L'Assemblée  nationale  décrète  que  son  président 
se  retirera  demain  vers  le  roi  pour  le  prier  de  donner,  sur 
le  décret  du  27  novembre  dernier,  une  réponse  signée  de 
lui  et  contresignée  par  le  secrétaire  d'Etat.  » 

L'attitude  des  représentants  ne  laissait  au  roi  d'autre 


LA   PAPE,  LE   ROI,   LA   SANCTION  343 

alternative  que  la  résistance  ouverte  ou  l'entière  soumission. 
Aux  Tuileries,  la  journée  du  24  décembre  fut  pleine  de  con- 
fusion. Les  coiiseils  contradictoires  se  croisaient.  A  plusieurs 
reprises.  Madame  Elisabeth  supplia  son  frère  de  refuser  la 
sanction.  En  sens  inverse,  le  ministre  de  la  justice,  M.  Du- 
port-Dutertre,  subissant  lui-même  la  pression  de  l'Assem- 
blée, harcelait  le  prince  de  ses  obsessions,  l'adjurant  de 
céder,  de  céder  au  plus  vite  (1).  Une  conduite  tendait  à  pré- 
valoir qui  serait  la  pire  de  toutes  parce  (ju'elle  serait  la 
moins  royale  :  elle  consisterait  à  tout  concéder  dans  le  pré- 
sent, avec  la  restriction  mentale  de  tout  reprendre  en  cas  de 
meilleure  fortune.  Cependant  des  avis  qui  semblaient  fondés 
prédisaient  une  prochaine  démonstration  populaire,  et  l'image 
d'un  nouveau  6  octobre,  le  souvenir  des  périls  de  la  reine 
en  cette  journée,  achevait  de  troubler  l'âme  du  monarque. 

En  cette  détresse,  Louis  XVI  recourut  de  nouveau  à 
l'archevêque  d'Aix.  Le  prélat  s'entoura  lui-même  de  con- 
seils, lut  et  relut  les  débats  de  l'Assemblée,  puis  il  formula 
sa  réponse.  CeUe-ci,  qui  fut  retrouvée  plus  tard  au  (château 
des  Tuileries,  ne  porte  point  de  date,  mais  on  ne  peut  douter, 
d'après  le  contexte,  qu'elle  n'ait  été  écrite  dans  la  soirée 
du  24  décembre  ou  dans  la  matinée  du  lendemain. 

L'archevêque  commençait  par  une  critique  aussi  juste 
qu'inutile  des  décrets  de  la  représentation  nationale.  Il 
exprimait  le  regret  que  la  «  sage  et  vertueuse  réponse  »  du 
prince  n'eût  point  obtenu  la  confiance  qu'elle  méritait  si 
bien.  Il  déclarait  ensuite  que  «  les  évêques  sages  seraient 
forcés  de  refuser  le  serment  si  les  formes  n'étaient  point 
remplies  ».  Cette  profession  de  foi  semblait  la  préface  de 
conseils  virils.  Il  n'en  était  rien,  et  ce  même  prélat,  attentif 
à  sauvegarder  sa  propre  conscience,  ne  portait  au  pied  du 
trône  que  des  conseils  timides,  indignes  d'un  monarque  qui 
veut  régner.  En  un  langage  torturé,  comme  l'était  la  pensée 

(1)  Mémoires  de  Mme  la  duchesse  de  Tounel,  t.  I,  p.  218. 


344     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA  RÉVOLUTION 

elle-même,  il  semblait  absoudre  par  avance  l'acceptation 
du  décret,  mais  à  la  condition  que  cette  acceptation  parût 
«  un  acte  forcé  ».  On  reconnaîtrait  que  la  liberté  du  roi  n'exis- 
tait plus  s'il  avait  à  subir  à  plusieurs  reprises  les  instances 
de  l'Assemblée,  si  ses  ministres  étaient  impuissants  à  le 
défendre  contre  ces  obsessions,  si  des  menaces  d'émeute 
inspiraient  quelque  crainte  pour  la  sûreté  de  la  famille 
royale.  L'archevêque  d'Aix  jugeait  que  la  violence  morale 
résulterait,  non  seulement,  d'une  sédition  ouverte,  mais 
de  simples  signes  de  révolte.  «  Il  ne  faut  pas  attendre,  pour- 
suivait-il avec  \m  grand  raffinement  de  prudence,  que  les 
chefs  recourent  à  des  attroupements.  »  Ressaisissant  sa 
pensée,  il  ajoutait  :  «  L'insistance  opiniâtre  de  l'Assemblée 
devient,  dans  l'état  actuel,  la  loi  de  la  contrainte.  »  Cependant 
il  serait  urgent  de  reporter  sur  le  pape  cette  contrainte  que 
l'Assemblée  exerçait  sur  le  roi.  M.  de  Boisgelin  n'hésitait  pas. 
«  Un  second  courrier,  disait-il  avec  tranquillité,  devra  arra- 
cher au  pape  un  consentement  forcé.  »  Sans  doute  Pie  VI  ne 
refuserait  pas  de  prévenir  «  les  tristes  effets  dont  son  refus 
serait  la  cause  ».  «  Il  se  passerait,  continuait  l'archevêque, 
quelque  temps  entre  la  destitution  des  évêques  et  l'élection  de 
ceux  qu'on  voudrait  leur  substituer,  et  pendant  ce  temps  on 
pourrait  recevoir  la  réponse  de  Rome.  »  M.  de  Boisgelin  for- 
tifiait son  avis  en  l'appuyant  sur  celui  d'un  autre  personnage 
que,  sur  l'ordre  du  roi,  il  avait  consulté  :  «  Voilà,  concluait-il, 
le  résultat  de  notre  conférence.  »  Gomme  si  un  vague  remords 
l'eût  saisi,  il  se  hâtait  de  s'amnistier  lui-même  en  s'abritant 
sous  l'intérêt  public,  sous  l'intérêt  de  la  dynastie.  Il  finissait 
parl'expression  de  son  dévouement  à  la  personne  royale.  «  Je 
suis  prêt,  disait-il,  à  donner  ma  vie  pour  être  utile  au  roi.  »  Et 
cette  chevaleresque  protestation  qui  s'associait  à  de  timides 
avis  était  sincère  :  car  les  révolutions,  qui  obscurcissent  l'es- 
prit et  troublent  toutes  les  clairvoyances,  mettent  parfois 
des  conseils  pusillanimes  dans  la  bouche  d'hommes  vaillants. 
J'ai  tenu  à  reproduire  en  entier  ce  document.  Quelle  ne 


LE   PAPE,  LE   ROI,   LA   SANCTION  345 

devait  pas  être  la  perplexité  du  malheureux  roi  quand  il 
voyait  la  lumière  vaciller  dans  la  main  même  de  ceux  qui 
tenaient  le  flambeau!  Il  lut,  relut  cette  lettre.  Il  avait  un 
répit  de  quelques  heures,  car  c'était  le  jour  de  Noël,  et 
l'Assemblée  ne  siégeait  pas.  Tandis  que  les  cloches,  célé- 
brant la  grande  fête,  appelaient  pour  la  dernière  fois  les 
vrais  fidèles  dans  les  églises  bientôt  livrées  au  schisme,  le 
monarque,  chargé  de  soucis  au  milieu  de  l'allégresse  chré- 
tienne, put,  en  une  méditation  suprême,  mettre  en  balance 
le  péril  de  l'énergie  et  le  péril,  plus  grand  peut-être,  de  la 
faiblesse.  Le  soir,  un  rassemblement  de  quatre  ou  cinq 
cents  personnes,  formé  autour  des  Tuileries,  vint  pousser 
des  clameurs  jusque  dans  le  jardin  et  sous  les  fenêtres 
du  château.  On  eût  dit  que  la  Révolution,  agissant  comme 
à  point  nommé,  apportait  au  prince  juste  ce  degré  de  con- 
trainte qu'exigeait  la  casuistique  de  M.  de  Boisgelin.  La 
nuit  s'écoula  pleine  de  trouble.  Le  lendemain,  26  décembre, 
dès  le  matin,  un  dernier  message  arriva  au  souverain.  Il 
émanait  de  l'un  de  ses  plus  loyaux  serviteurs,  M.  de  Saint- 
Priest,  qui  venait  de  quitter  le  ministère.  En  termes  d'une 
tristesse  résignée,  M.  de  Saint-Priest  exhortait  le  monarque 
à  accueillir  les  vues  du  garde  des  sceaux  Duport-Dutertre, 
«  si  Sa  Majesté  n'y  trouvait  rien  qui  fût  trop  contraire  à 
ses  principes.  »  Il  ajoutait,  en  homme  qui  sentait  le  prix  du 
temps,  qui  subissait,  lui  aussi,  la  terreur  de  l'Assemblée  :  «  Je 
supplie  en  grâce  Votre  Majesté  de  finir  ce  matin,  si  cela  est 
possible,  l'affaire  de  l'acceptation  (1),  »  Que  pouvait  le  malheu- 
reux roi?  Eperdu  sous  les  avis  dissolvants,  affamé  de  paix  pu- 
blique, troublé,  non  pour  lui-même  mïiis  pour  les  siens,  par 
les  sinistres  images  de  l'émeute,  Louis  XVI  se  dit  qu'après 
tout  il  ne  pouvait  pécher  en  marchant  dans  les  traces  d'un  ar- 
chevêque, et  il  se  résigna  à  consommer  la  grande  humiliation. 
Le  message  qui  abaissait  devant  l'Assemblée  la  vieille 

(1)  Pièces  trouvées  au  château  des  Tuileries,  S'  Recueil,  pièce  CLXXV. 


346     HISTOIRE  RELIGIEUSE   DE   LA  RÉVOLUTION 

royauté  chrétienne  et  menaçait  de  briser  quatorze  siècles 
d'unité  religieuse  était  conçu  en  ces  termes  :  «  Je  viens 
d'accepter  le  décret  du  27  novembre  dernier;  en  déférant 
au  voeu  de  l'Assemblée  nationale,  je  suis  bien  aise  de  m'ex- 
pliquer  sur  les  motifs  qui  m'avaient  déterminé  à  retarder 
cette  acceptation  et  sur  ceux  qui  me  déterminent  à  la  donner 
en  ce  moment.  Je  vais  le  faire  ouvertement,  franchement, 
comme  il  convient  à  mon  caractère  :  ce  genre  de  commu- 
nication entre  l'Assemblée  nationale  et  moi  doit  resserrer 
les  liens  de  cette  confiance  mutuelle  si  nécessaire  au  bonheur 
de  la  France.  J'ai  fait  plusieurs  fois  connaître  à  l'Assemblée 
nationale  la  disposition  invariable  où  je  suis  d'appuyer 
par  tous  les  moyens  qui  sont  en  moi  la  constitution  que 
j'ai  acceptée  et  juré  de  maintenir.  Si  j'ai  tardé  à  prononcer 
V acceptation  sur  un  décret,  c'est  qu'il  était  dans  mon  cœur 
de  désirer  que  les  moyens  de  sévérité  pussent  être  prévenus 
par  ceux  de  la  douceur;  c'est  qu'en  donnant  aux  esprits 
le  temps  de  se  calmer,  j'ai  dû  croire  que  l'exécution  de  ce 
décret  s'effectuerait  avec  un  accord  qui  ne  serait  pas  moins 
agréable  à  l'Assemblée  nationale  qu'à  moi.  J'espérais  que 
ces  motifs  de  prudence  seraient  généralement  sentis;  mais 
puisqu'il  s'est  élevé  sur  mes  intentions  des  doutes  que  la 
droiture  connue  de  mon  caractère  devait  éloigner,  ma 
confiance  en  l'Assemblée  nationale  m'engage  à  accepter. 
Je  le  répète  encore,  il  n'est  pas  de  moyens  plus  sûrs,  plus 
propres  à  calmer  les  agitations,  à  vaincre  toutes  les  résis- 
tances, que  la  réciprocité  de  ce  sentiment  entre  l'Assemblée 
nationale  et  moi;  elle  est  nécessaire,  je  la  mérite,  j'y  compte.  » 
Quand  le  26  décembre,  à  la  fin  de  la  séance,  le  président 
fit  connaître  cette  lettre,  la  gauche  de  l'Assemblée  acclama 
bruyamment,  non  le  roi,  mais  sa  propre  victoire.  Si  nous 
en  croyons  le  journal  de  Camille  Desmoulins,  les  applaudis- 
sements se  prolongèrent  pendant  dix  minutes  (1).  Il  fut 

(1)  Révolutions  de  France  et  de  Brabant,  n°  57. 


LE  PAPE,  LE   ROI,   LA   SANCTION  347 

décidé  que  le  document  serait  imprimé,  qu'il  serait  envoyé 
aux  municipalités.  Puis,  à  la  chute  du  jour,  à  travers  la 
ville,  les  colporteurs  se  répandirent,  clamant  la  sanction. 
Dans  les  masses  qui  plus  tard  seraient  profondément  re- 
muées, l'émotion,  sur  l'heure,  fut  médiocre.  Dans  ime  cor- 
respondance du  temps,  je  lis  ces  mots  :  «  Il  n'y  a  que  les 
gens  de  bien  qui  soient  désolés.  »  Il  restait  à  notifier  au 
Saint-Père  la  résolution.  Le  message  ne  laissait  pas  que 
d'être  délicat  :  car  deux  fois  on  avait  consulté  le  pape,  et 
deux  fois  on  s'était  décidé  avant  que  le  temps  matériel  pour 
sa  réponse  fut  écoulé.  M.  de  Montmorin  se  tira  d'embarras 
en  invoquant  l'impatience  publique.  Il  ajouta  brièvement 
et  sans  autres  explications  :  «  Sa  Majesté,  considérant  cet 
état  de  choses,  s'est  décidée  à  sanctionner  le  décret  sur  l'état 
du  clergé  (1).  » 

Louis  XVI  avait  cédé,  et  misérablement,  avec  la  seule 
excuse  des  conseils  timorés  qui  avaient  circonvenu  sa 
faiblesse.  Il  avait  montré  par  là  à  ses  ennemis  qu'ils  pou- 
vaient tout  entreprendre,  à  ses  amis  qu'il  était  vain  de  comp- 
ter sur  lui,  et  il  retrouverait  plus  menaçante  l'émeute  qu'il 
avait  refusé  a'afîronter.  Ce  n'est  pas  sans  confusion  qu'on 
lit  aujourd'hui  cette  lettre  embarrassée,  diffuse,  humiliée, 
où  le  pauvre  prince  a  consigné  sa  capitulation.  Heureuse- 
ment la  destinée,  clémente  jusque  dans  ses  plus  grandes 
rigueurs,  réservait  une  revanche  à  l'honneur  du  roi  de 
France.  Deux  ans  plus  tard,  jour  pour  jour,  en  cette  même 
fête  de  Noël,  non  plus  dans  un  palais  mais  dans  une  prison, 
non  plus  au  bruit  des  cloches  joyeuses,  mais  dans  le  silence 
morne  d'un  cachot,  non  plus  au  milieu  de  conseillers  dis- 
solvants, mais  dans  la  solitude  visitée  seulement  par  Dieu, 
Louis  XVI  reprendrait  la  plume,  et  n'ayant  plus  d'issue 
que  vers  les  choses  éternelles,  abandonné  de  tous  excepté 
de  Celui  qui  ne  trompe  jamais,  tirerait  soudain  de  son  cœur 

(1)  Dépêche  du  28  décembre  1790.  (Archives  du  ministère  des  affaires 
étrangères.) 


348     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

des  acconts  si  sublimes  qu'ils  arracheront  des  larmes  à 
nos  plus  lointains  descendants.  Dans  une  des  vitrines  des 
Archives  est  conservé  pieusement  en  une  place  d'honneur 
le  testament  royal,  et  avec  raison;  car  aucun  des  joyaux 
de  la  couronne  n'égale  celui-là.  Aux  yeux  des  âges  futurs, 
tous  les  écrits  équivoques,  maladroits  ou  vulgaires  s'effa- 
ceront dans  la  radieuse  beauté  de  l'écrit  suprême.  Devant 
l'image  terne,  indécise,  souvent  attristante  de  Louis  XVI 
roi,  s'interpose  l'image  presque  surhumaine  de  Louis  XVI 
captif.  Dans  la  lumière  épurée  où  se  détache  le  prince  déjà 
touché  de  la  marque  divme  s'évanouissent  toutes  les  ombres 
dont  le  monarque  s'enveloppa.  Et  à  celui  qui  cueillit  la 
palme  du  martyre,  la  postérité  pardonnera  de  n'avoir  pas 
su,  quand  il  le  fallait,  saisir  l'énée  de  justice 


LIVRE    SIXIEME 

LES  DEUX  ÉGLISES 


SOMUAIRK 

I.  —  Le  serment  à  V Assemblée  :  l'abbé  Grégoire;  Tallejrrand;  Gobel; 
signes  d'intolérance  dans  l'Assemblée;  Barnave;  Cazalès. 

II.  —  La  séance  du  4  janvier  1791  :  l'agitation  au  dehors;  les  disposi- 
tions du  clergé;  dernière  tentative  de  l'abbé  Grégoire  :  Barnave.  — 
L'appel  nominal;  l'appel  collectif.  —  Serments  prêtés  ou  refusés  parmi 
les  membres  ecclésiastiques  de  l'Assemblée. 

III.  —  Le  serment  à  Paris.  —  Manœuvres  et  pression.  —  La  journée  du 
9  janvier  1791  :  l'église  Saint-Sulpice  :  les  gardes  nationaux  officient 
dans  certaines  églises.  —  Proportion  des  serments  prêtés  et  refusés 
dans  le  clergé  de  Paris.  —  L'Assemblée  nationale  :  quelles  craintes 
percent  sous  son  assurance  :  loi  du  7  janvier  1791  :  Instruction  du 
21  janvier. 

IV.  —  Le  serment  dans  les  départements.  —  Les  curés  :  quels  sentiments 
contradictoires  éveille  en  eux  la  Révolution  :  l'homme  de  Dieu  et 
l'homme  de  la  terre.  —  Comment  l'année  1789  est,  malgré  certains 
signes  troublants,  l'année  des  espérances  :  l'année  1790  et  ses  désillu- 
sions. —  La  Constitution  civile  :  impressions  des  curés  de  campagne. 

—  Comment  le  décret  du  27  novembre  détruit  tout  espoir  d'entente. 

—  Terrible  crise  morale  :  quelles  raisons  poussent  à  prêter  ou  à  refuser 
le  serment.  —  Serments  et  refus  purs  et  simples  :  serments  restrictifs  : 
par  quelles  formules  variées  à  l'infini  les  prêtres  essayent  de  satis- 
faire à  la  fois  à  la  loi  civile  et  à  leur  conscience.  —  Quelle  a  été  la 
proportion  des  ecclésiastiques  assermentés  et  des  prêtres  fidèles  : 
épiscopat  :  clergé  des  villes:  clergé  rural;  quels  éléments  complexes 
rendent  toute  supputation  difficile  :  quels  chiffres  paraissent  devoir  être 
adoptés. 

V.  —  Première  organisation  de  l'Eglise  nouvelle.  —  Elections  épisco- 
paies.  —  De  l'Institution  canonique  et  du  sacre;  quel  embarras  met  un 
instant  en  périll 'Eglise  constitutionnelle.  —  Talleyrand  :  le  sacre  dans 
l'Eglise  de  l'Oratoire  (24  février  1791)  :  les  consécrations  qui  suivent. 

—  Les  élections  des  curés  :  comment,  à  Paris,  le  recrutement  du  clergé 


350     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE  LA   RÉVOLUTION 

constitutionnel  est  assez  aisé  :  comment,  en  province,  on  peut  dès  l'abord 
deviner  toutes  les  divisions  qui  éclateront. 

VI.  —  Installation  des  évêques  constitutionnels.  —  Les  catholiques  non 
conformistes  :  leurs  critiques,  leurs  épigrammes  :  où  réside  le  vrai 
danger. 

VII.  —  Les  populations  des  campagnes  :  comment  jusqu'ici  elles  ont  été 
peu  atteintes  par  les  innovations  religieuses.  —  Comment  la  loi  sur  le 
serment  scinde  en  deux  le  clergé  :  quelles  contrées  sont  particulière- 
ment troublées.  —  Les  deux  curés,  les  deux  cultes  :  mise  en  quarantaine 
de  l'assermenté.  —  Les  brefs  du  pape  (10  mars  et  13  avril  1791).  — 
Premiers  symptômes  de  lutte  civile. 

VIII.  —  Les  modérés  :  Bailly;  La  Fayette;  les  membres  du  directoire  de 
Paris  :  comment  ils  craignent  d'être  débordés.  —  Symptômes  crois- 
sants d'intolérance  religieuse  :  Mesdames,  tantes  du  roi,  arrêtées  à  Arnay- 
le-Duc  :  scènes  honteuses  dans  les  chapelles  où  ofTicient  les  non-confor- 
mistes.—  Arrêté  mémorable  du  département  de  Paris  (11  avril  1791): 
en  quoi  il  empire  et  améliore  la  situation  des  catholiques  fidèles,  et 
comment  il  établit,  quoique  avec  d'inquiétantes  restrictions,  la  liberté 
des  cultes.  —  Scènes  de  violence  à  l'église  des  Théatins.  —  L'arrêté  du 
département  de  Paris  devant  l'Assemblée  :  théorie  de  Treilhard  :  dis- 
cours de  Talleyrand  et  de  Siéyès:  loi  du  7  mai  1791  :  au  prix  de  quels 
sacrifices  elle  accordait  la  liberté  :  quelle  pourrait  être,  sous  le  régime 
de  cette  loi,  la  condition  des  catholiques  romains. 

IX-  —  Comment  tout  conspire  pour  rendre  impuissant  tout  essai  de 
liberté  des  cultes.  —  L'Assemblée  :  nouveaux  décrets  rigoureux.  —  Dé- 
sordres et  violences  :  scènes  du  Palais  royal;  nouvelles  scènes  à  l'église 
des  Théatins.  —  Impuissance  de  l'autorité  et  surtout  des  ministres.  — 
Le  roi  :  sa  faiblesse  :  comment  sa  conduite  offre  un  curieux  mélange 
d'hommages  et  de  résistances  à  la  Constitution  civile. 

X.  —  Le  personnel  de  l'Episcopat  constitutionnel  :  les  hommes  :  les  carac- 
tères :  les  premiers  actes.  —  Tournées  pastorales  :  déceptions  et  ava- 
nies de  toute  sorte  :  les  fidèles;  les  prêtres;  les  religieuses  :  comment, 
sous  l'accumulation  des  mécomptes,  les  évêques  intrus,  d'abord  bien 
intentionnés,  s'exaspérèrent  :  comment  s'affermit  en  eux  l'idée  de  faire 
appel  au  bras  séculier.  —  Où  est  le  bras  séculier  de  la  Révolution. 

XI.  —  Les  clubs  :  leur  origine;  clubs  de  village  ou  de  petite  bourgade; 
clubs  dans  les  villes;  clubs  à  Paris.  —  Les  clubs  et  la  religion.  —  Com- 
ment les  clubs  sont  attirés  vers  la  constitution  civile  :  comment  les 
prêtres  constitutionnels  sont  à  leur  tour  attirés  vers  les  clubs.  —  Com- 
ment les  membres  des  clubs,  dans  les  provinces,  reçoivent  les  évêques, 
les  haranguent,  organisent  les  fêtes  en  leur  honneur.  —  Comment  ils 
deviennent,  de  thuriféraires,  dénonciateurs,  et  provocateurs  de  mesures 
persécutrices.  —  Essais  d'intimidation  ou  d'émeute  :  les  religieuses; 
les  Carmélites  des  Couëts. 

XII.  —  L'événement  de  Varennes  (21  juin  1791).  —  Quelle  en  fut  la  réper- 
cussion sur  les  affaires  religieuses.  —  Idée  de  soumettre  à  un  régime 
d'exception  les  prêtres  assermentés.  —  Arrêtés  départementaux  inter- 
nant ou  éloignant  les  réfractaires.  —  Gomment  l'Assemblée  constituante 


LES  DEUX  ÉGLISES  35i 

homologue  l'arrêté  du  département  du  Bas-Rhin  (17  juillet  1791).  — 
De  diverses  mesures  prises  ou  réclamées  par  les  autorités  locales.  — 
Quel  est  le  sort  de  la  loi  libérale  du  7  mai. 
Xin.  —  La  fin  de  l'Assemblée  constituante. —  De  quelques  symptômes 
de  crainte  ou  de  repentir  :  idée  de  fortifier  un  peu  le  pouvoir  royal  : 
répression  du  Champ-de-Mars,  et  mesures  de  réaction.  —  Impuissance 
des  constituants  :  comment  la  principale  cause  de  cette  impuissance 
réside  dans  la  constitution  du  clergé.  —  De  quelques  mesures  où  se 
marque  un  léger  retour  de  tolérance  religieuse  :  l'amnistie.  —  Le  roi 
accepte  la  Constitution  (13  septembre  1791):  sous  quelle  impression 
l'Assemblée  se  sépare. 


Un  délai  de  huitaine  était  accordé  pour  le  serment  aux 
membres  ecclésiastiques  de  l'Assemblée.  Le  27  décembre 
1790,  on  venait  de  discuter  un  projet  sur  l'organisation  de  la 
force  publique,  quand  l'abbé  Grégoire  parut  à  la  tribune. 
C'était  un  prêtre  ardent  jusqu'au  fanatisme  pour  la  révolu- 
tion, d'un  esprit  très  sujet  à  l'erreur  ou  aux  entraînements, 
dépourvu  des  dons  éminents  qui  font  le  philosophe,  le  poli- 
tique ou  l'orateur,  mais  désireux  de  garder  la  foi  chrétienne, 
très  pénétré  de  ses  devoirs  sacerdotaux,  et  entouré  de  l'es- 
time qui  s'attache  à  la  droiture,  au  courage,  à  la  régularité 
de  la  vie.  Il  n'approuvait  point  la  Constitution  civile,  mais 
satisfait  que  le  dogme  demeurât  sauf,  il  jugeait  que  le  parti 
le  plus  sage  était  la  soumission.  Son  discours  écouté  en  un 
profond  silence  —  car  on  sentait  que  plusieurs  y  cherche- 
raient une  direction  —  fut  une  défense  plutôt  qu'une  apo- 
logie. Il  commença  par  attester  «  son  inviolable  attachement 
aux  lois  de  la  religion  aussi  bien  qu'à  celles  de  la  patrie  ». 
«  De  cette  religion  divine  nous  serons,  dit-il,  constamment 
les  missionnaires;  nous  en  serions,  s'il  le  fallait,  les  martyrs. 
Il  ajouta  :  «  Après  le  plus  mûr,  le  plus  sérieux  examen,  nous 
déclarons  ne  rien  apercevoir  dans  la  Constitution  qui  puisse 


852     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

blesser  les  vérités  saintes  que  nous  devons  croire  et  ensei- 
gner. »  En  homme  qui  ne  met  dans  les  lois  que  ce  qu'il  y  veut 
voir,  il  présenta  des  nouveaux  décrets  une  glose  fort  adoucie; 
il  garantit,  non  sans  quelque  témérité,  le  zèle  religieux  de 
l'Assemblée;  puis  il  exprima  ses  vœux  pour  la  paix  du 
royaume,  pour  l'union  entre  les  ouailles  et  les  pasteurs. 
Enfin  il  prononça  la  formule  du  serment.  Il  eut  soin  d'adhérer 
non  seulement  à  la  Constitution  en  général,  mais  très  expli- 
citement à  la  Constitution  civile  du  clergé.  La  variante  d'ail- 
leurs importait  peu,  la  Constitution  contenant  la  Constitution 
civile  comme  le  tout  contient  la  partie.  Comme  Grégoire 
achevait  son  discours,  un  assez  grand  nombre  de  prêtres  se 
détachèrent  de  leur  banc  et  à  leur  tour  se  disposèrent  à  jurer. 
On  en  compta  soixante-deux.  Il  y  avait  cinquante  et  un 
curés  et  trois  ou  quatre  professeurs;  le  reste  se  composait 
d'ecclésiastiques  qu'excitaient  les  superfluités  du  zèle  ou  la 
poussée  de  l'ambition,  car  ils  n'étaient  pas  fonctionnaires, 
et  on  ne  leur  demandait  rien.  Dans  les  tribunes,  les  specta- 
teurs se  chuchotaient  les  noms.  Il  y  avait  l'abbé  Gouttes, 
naguère  président  de  l'Assemblée;  Dumouchel,  recteur  de 
l'Université  de  Paris;  Expilly,  qui  venait  d'être  nommé 
évêque  de  Quimper;  puis  les  curés  Jallet,  Balard,  Lecesve, 
qui  avaient  eu  naguère  leur  heure  de  célébrité,  car  les  pre- 
miers, en  1789,  à  l'époque  de  la  réunion  des  Ordres,  ils 
s'étaient  ralliés  au  tiers-état. 

En  rendant  compte  de  cette  journée,  le  représentant 
Lindet  écrivait,  avec  quelque  dépit  :  «  Aucun  évêque  ne 
s'est  laissé  entraîner  (1).  »  Le  28  décembre,  la  séance  venait 
à  peine  de  s'ouvrir  quand  on  vit  paraître  M.  de  Talleyrand. 
Dans  la  salle,  encore  presque  vide,  il  y  avait  à  peine  cent 
personnes.  Il  semblait  avoir  à  dessein  choisi  ce  moment,  en 
homme  de  goût  affiné  qu'eussent  humilié  des  acclamations 
vulgaires.  Il  était  un  peu  plus  pâle  qu'à  l'ordinaire,  avec  ce 

(1)  Correspondance,  p.   254. 


LES   DEUX   ÉGLISES  358 

sourire  mystérieux  où  l'on  pouvait  à  volonté  tout  lire.  Il 
avait,  contre  l'habitude,  revêtu  ses  insignes  et  portait  la 
croix  pectorale.  Il  gravit  la  tribune,  marchant  moins  lente- 
ment que  de  coutume  et  comme  pressé  d'acquitter  une 
importune  corvée.  Les  rares  assistants  s'attendaient  à  un 
discours.  Il  se  garda  d'en  faire,  soit  que  la  rhétorique  des 
harangues  l'excédât,  soit  que,  croyant  encore  un  peu  moins 
à  l'Eglise  constitutionnelle  qu'à  l'autre,  il  jugeât  indigne 
d'un  gentilhomme  l'hypocrisie  du  dévouement.  Avant  que 
l'enceinte  ne  se  remplît,  il  se  retira  à  la  dérobée,  comme  sur 
la  pointe  des  pieds,  un  peu  honteux  de  la  palinodie,  heureux 
en  même  temps  d'être  libéré.  Eglise  ancienne.  Eglise  nou- 
velle, il  se  hâterait  d'échapper  à  l'une  et  à  l'autre,  les  jugeant 
toutes  deux  condamnées  à  mort  et  n'aimant  pas  les  agonies. 

Du  28  décembre  au  1"  janvier,  il  y  eut  encore  quatorze 
serments.  Les  masses,  jusque-là  ignorantes  ou  inertes,  com- 
mençaient à  s'éveiller  un  peu.  «  Il  y  aura  bientôt,  disait-on, 
du  nouveau  dans  les  Eglises.  »  Beaucoup  de  brochures  cir- 
culaient pour  ou  contre  les  décrets.  Cependant  les  religieuses, 
dans  les  chapelles  de  leurs  couvents,  élevaient  vers  le  ciel  de 
ferventes  supplications.  Des  mains  invisibles  propageaient 
dans  les  rues  ou  glissaient  sous  les  portes  des  feuilles  de  pro- 
testation, des  formules  de  prières,  de  pieuses  effigies  du 
Sacré-Cœur;  et  toute  cette  propagande  clandestine,  à  la  fois 
timide  et  ardente,  offrait  les  premières  images  d'une  reli- 
gion qui  se  cachait  (1). 

Le  dimanche  2  janvier,  un  personnage  parut  à  la  tribune, 
décoré  comme  Talleyrand  de  la  croix  pectorale.  Etait-ce 
bien  un  évêque?  S'il  y  avait  des  degrés  dans  l'épiscopat,  il 
y  eût  occupé  le  dernier  rang.  Simple  coadjuteur  de  l'évêque 
de  Bâle,  il  n'exerçait  sa  juridiction  que  sur  les  parties 
françaises  de  ce  diocèse.  Ce  prélat  s'appelait  Gobel  et  por- 
tait le  titre  d'évêque  de  Lydda.  Ses  amis  le  disaient  chari- 

(1)  V.  FkbriîpïS,  MémoircF,  t.  II,  p.  204. 

8S 


354     HISTOIRE  RELIGIEUSE  DE   LA   RÉVOLUTION 

table,  bon,  de  foi  un  peu  molle  mais  non  sérieusement  en- 
tamée. Il  était  d'esprit  médiocre,  de  goûts  fastueux,  d'âme 
vaniteuse,  à  la  fois  ambitieux  et  débile,  pusillanime  autant 
que  vain,  et  perpétuellement  partagé  entre  deux  craintes, 
celle  de  Dieu  et  celle  des  hommes.  Pour  écarter  tout  reproche 
de  tiédeur,  il  excusa  par  son  état  de  santé  son  retard  à 
rendre  hommage  à  la  loi;  puis  il  jura,  mais  avec  un  préam- 
bule qui  insistait  sur  les  droits  de  la  juridiction  spirituelle  et 
exprimait  la  persuasion  que  l'Assemblée  n'avait  rien  voulu 
décider  de  contraire  au  salut  des  âmes.  On  eût  dit  que,  par 
ce  langage,  il  voulût,  tout  en  prêtant  le  serment,  le  retenir 
en  partie,  et  cumuler,  avec  les  applaudissements  du  public, 
le  pardon  de  sa  propre  conscience.  Ce  manège  ayant  été 
éventé,  il  reprit  la  parole,  protesta  de  son  attachement  à 
la  Constitution  civile,  expliqua  que  le  seul  but  de  ses  ména- 
gements avait  été  de  calmer  les  scrupules  de  ses  prêtres 
d'Alsace,  fort  troublés  par  les  lois  nouvelles.  Ainsi  se  peignit- 
il  doublement  en  ces  deux  harangues,  avec  la  foi  tremblante 
qui  avait  soufflé  ses  restrictions  et  avec  la  lâche  faiblesse  qui 
rétractait  les  restrictions  elles-mêmes. 

Quatre  nouveaux  serments  furent  prononcés  le  2  janvier. 
On  en  recevrait,  en  outre,  vingt-deux  autres  le  lendemain. 
Quoique  les  défaillances  fussent  assez  nombreuses,  elles 
étaient  loin  du  chifPre  espéré.  Sous  le  dépit  de  l'insuccès,  la 
gauche  et  avec  elle  le  centre  s'emportèrent  dans  une  grande 
montée  d'intolérance.  On  le  vit  bien  quand,  peu  après  l'in- 
tervention de  Gobel,  M.  de  Bonal,  évêque  de  Glermont,  se 
leva  pour  proposer  une  formule  de  serment,  très  explicite 
sur  les  droits  de  la  puissance  civile,  mais  restrictive  sur  tous 
les  objets  spirituels.  Dans  le  public,  dans  l'Assemblée,  les 
murmures  éclatèrent  :  «  Nous  ne  voulons,  dit  Treilhard, 
qu'un  serment  pur  et  simple.  »  Ces  âpres  paroles  furent  cou- 
vertes d'applaudissements.  Sous  les  invectives,  M.  de  Bonal 
dut  quitter  la  tribune.  Pendant  la  nuit  il  fît  imprimer  son 
discours.  Le  lendemain,  autour  de  l'Assemblée,  on  le  distri- 


LES   DEUX  ÉGLISES  355 

buait  sous  ce  titre  :  Opinion  que  M.  Vévêque  de  ClermorU 
a  voulu  prononcer,  mais  quele  despotisme  du  côté  gauche  Va 
forcé  de  déposer  simplement  sur  le  bureau  (1). 

La  séance  du  3  janvier  s'ouvrit  sous  cette  impression 
irritée.  Le  lendemain  expirerait  le  délai  de  huitaine  imparti 
pour  le  serment.  Plusieurs  éprouvaient  quelques  scrupules 
d'appliquer  à  la  lettre  les  rigueurs  de  la  loi,  et  de  déclarer 
forclos  ceux  qui  n'avaient  pas  juré.  Barnave  se  chargea  de 
vaincre  les  dernières  pudeurs  des  modérés.  Protestant,  il 
assouvissait  les  rancunes  de  ses  coreligionnaires;  ambitieux, 
il  poussait  à  tout  hasard  sa  réputation  et,  en  saisissant  la 
première  place  en  un  débat  mémorable,  caressait  l'espoir 
d'égaler  enfin  ce  Mirabeau  insupportable  à  son  envie.  En 
cet  homme  destiné  à  se  montrer  bientôt  si  courageux,  si 
clairvoyant,  se  personnifia,  en  ces  jours,  l'esprit  d'âpreté  qui 
creuse  les  dissentiments  irréparables.  En  un  langage  précis, 
sans  flamme,  sans  objurgation  mais  sans  pitié,  il  adjura 
l'Assemblée  de  ne  rien  ajouter  à  cette  huitaine  stricte  après 
laquelle  il  y  aurait  deux  clergés,  deux  Eglises,  deux  Frances 
aussi. 

La  décision  n'alla  pas  sans  une  suprême  défense.  Cazalès 
eut  l'honneur  de  ce  noble  effort.  Il  fut  habile,  persuasif, 
véhément  sans  violence,  attristé  sans  amertume,  clairvoyant 
sur  les  maux  futurs  et,  malgré  les  clameurs  hostiles,  attentif 
à  ne  rien  exaspérer.  Il  représenta  que  les  évêques  ne  dési- 
raient que  la  paix,  et  que  leur  résistance  n'avait  d'autre 
origine  que  les  obligations  de  leur  conscience.  Il  puisa  dans 
leur  conduite  même  la  preuve  de  leur  modération  :  ils  au- 
raient pu,  après  avoir  rédigé  VExposition  des  Principes,  y 
faire  adhérer  le  clergé  de  second  ordre  :  c'eût  été  la  guerre  : 
ils  s'étaient  gardés  d'agir  de  la  sorte  et,  loin  d'élargir  le 
conflit,  n'avaient  cherché  que  la  conciliation  :  ils  attendaient 
la  réponse  du  pape;  fallait-il  leur  refuser  un  délai?  Cazalès 

(1)  L'Ami  du  roi  (de  Royou).  3  et  4  janvier  1791. 


356     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE    LA    REVOLUTION 

poursuivit  :  «  Ce  n'est  pas,  dit-il,  aux  représentants  du  peuple 
français  à  mettre  des  citoyens  dans  l'alternative  d'être 
impies  ou  rebelles.  »  Il  rappela  les  attaques  contre  le  clergé 
et  combien  elles  avaient  rencontré  de  crédulité  dans  les 
masses  :  «  Il  est  certain,  observa-t-il,  que  les  ministres  du 
culte  ont  de  nombreux  ennemis,  qu'on  a  voulu  les  rendre 
odieux  au  peuple  et  qu'ils  seraient  les  premières  victimes 
des  troubles  si  une  guerre  civile  ou  religieuse  se  déclarait.  » 
Le  discours  se  termina  en  une  invocation  à  la  bonté,  à  la  pru- 
dence, à  la  sagesse  de  l'Assemblée,  c'est-à-dire  en  termes 
presque  humbles,  mais  de  cette  humilité  des  vaillants  qui 
peuvent  supplier  sans  s'abaisser. 

Cazalès  avait  pour  lui  le  talent  et,  avec  le  talent,  le  renom 
d'estime  qui  s'attache  au  courage.  Mais  l'Assemblée,  enivrée 
du  pouvoir  de  tout  faire,  subissait  ces  accès  d'intolérance 
collective  qui  rendent  le  despotisme  parlementaire  plus 
brutal  qu'aucun  autre.  Elle  se  refusa  à  écouter  cet  homme 
à  l'âme  droite,  au  cœur  chevaleresque,  surgissant  au  dernier 
moment  pour  épargner  une  faute  irréparable  à  son  pays. 
Gomme  Cazalès  avait  observé  que  si  l'Assemblée  agissait 
avec  rigueur,  elle  destituerait  peut-être  soixante  ou  quatre- 
vingts  de  ses  membres  :«Tant  mieux!  avait  répliqué  aussitôt 
une  partie  du  côté  gauche.  »  Ce  parti  pris  d'iniquité  prédisait 
le  vote,  et  la  motion  de  Barnave  fut  adoptée. 


II 


Ce  jour  du  4  janvier  serait  donc  le  dernier  jour  de  grâce, 
celui  où  les  membres  ecclésiastiques  de  l'Assemblée  devraient 
se  soumettre  ou  abdiquer  leur  ministère. 

Dès  le  matin,  dans  la  clarté  sombre  de  l'hiver,  la  Révo- 
lution mobilisa  ses  troupes.  Des  hommes  résolus,  quoique 


LES  DEUX   ÉGLISES  357 

en  petit  nombre,  occupèrent  les  abords  de  l'Assemblée. 
Dos  pamphlets,  des  journaux  circulaient;  des  cris  de  mort 
étaient  vociférés  contre  ceux  qui  ne  se  conformeraient  point 
à  la  loi.  Une  circonstance  attisait  les  passions.  L'avant- 
veille,  la  municipalité  avait  fait  placarder  le  décret  du 
27  novembre.  Or,  par  suite  d'une  violence  de  subalterne  ou 
d'une  erreur,  les  placards  dénonçaient  comme  perturbateurs 
du  repos  public  quiconque  se  refuserait  à  jurer.  La  diffa- 
mation était  flagrante,  car  on  flétrissait  comme  criminels 
ceux  qui,  par  le  refus  de  serment,  n'encouraient,  ne  pou- 
vaient encourir  que  la  perte  de  leurs  fonctions.  Bailly, 
maire  de  Paris,  prévenu,  s'était  empressé  de  faire  poser  de 
nouvelles  affiches.  Mais  le  remplacement  n'avait  pu  s'opérer 
partout;  d'ailleurs,  le  souvenir  de  la  première  lecture  sub- 
sistait. De  là,  dans  les  masses,  une  impression  qui  ne  s'effa- 
cerait pas,  celle  d'une  mise  hors  la  loi  contre  les  ecclésias- 
tiques fidèles,  celle  d'une  sorte  de  solidarité  entre  les  prêtres 
non  conformistes  et  les  ennemis  de  la  patrie  (1). 

Dans  l'intérieur  de  la  salle  avait  été  aménagé  le  même 
appareil  d'intimidation.  Une  organisation,  qui  se  perfec- 
tionnerait sous  l'Assemblée  législative,  avait  déjà  créé  des 
bandes  soudoyées,  composées  en  grande  partie  de  soldats 
licenciés  ou  déserteurs,  et  dont  l'office  était  de  peser,  par 
clameurs  ou  violences,  sur  les  délibérations.  Bien  avant  la 
séance,  les  galeries  se  garnirent  de  ces  hommes  de  désordre, 
peu  nombreux  encore  mais  disciplinés,  et  tout  prêts  à  la 
manœuvre  des  applaudissements  ou  des  vociférations.  Ce 
qui  restait  de  places  vides  fut  bien  vite  assailli  par  les  gens 
des  clubs,  et  tout  ce  monde,  grouillant  dans  les  tribunes, 
s'apprêta  par  avance  à  déconcerter  les  résistances,  à  saluer 
les  défections. 

(1)  Voir  déclaration  de  Bailly,  maire  de  Paris  {séance  de  l' Assemblée 
constituante,  4  janvier  1791)  et  lettre  du  garde  des  sceaux  {séance  de 
l'Assemblée  constituante,  5  Janvier).  —  V.  aussi  Fërhièbes,  Mémoires, 
t.   II,  p.  208. 


358     HISTOIRE   RELIGIEUSE  DE   LA  RÉVOLUTION 

Dans  le  clergé,  les  faibles  avaient  déjà  succombé;  il  ne 
restait  que  les  forts.  Quoique  agités  d'un  certain  trouble 
—  car  ils  n'étaient  point  encore  façonnés  à  la  persécution  — 
ils  s'encourageaient  virilement  à  ne  pas  fléchir.  Le  mérite 
serait  moindre  pour  les  évêques,  stimulés  par  le  point 
d'honneur,  que  pour  les  curés,  poussés  vers  la  Révolution 
par  les  contacts  d'origine,  menacés  par  la  misère,  soutenus 
seulement  par  leur  foi.  Parmi  ceux-ci  plusieurs  manifes- 
tèrent des  sentiments  admirables.  Quelques  heures  avant 
la  séance,  un  des  curés  du  Ponthieu  écrivait  à  l'évêque 
d'Amiens  :  «  Je  vivrai  et  mourrai  inviolablement  attaché 
au  corps  des  évêques,  ayant  pour  chef  le  chef  même  de 
l'Eglise  universelle.  »  Et  il  ajoutait  :  «  Quant  à  la  vie  maté- 
rielle, il  est  une  Providence  qui  me  dit  et  me  démontre  que 
les  lys  ne  filent  pas  et  que  les  oiseaux  ne  font  pas  de  pro- 
visions (1).  » 

Un  débat  inécouté  sur  le  jury  occupa  le  commencement 
de  la  séance.  A  deux  heures,  l'ordre  du  jour  fut  interrompu 
pour  les  prestations  de  serment,  et  au  bruissement  des  voix 
succéda  soudain  le  silence.  L'abbé  Grégoire,  en  politique 
homme  de  combat,  en  religion  homme  de  paix,  tenta  un 
dernier  effort  sur  ses  collègues  ecclésiastiques.  Par  un  rai- 
sonnement si  subtil  qu'il  s'accommoderait  mal  avec  l'en- 
tière sincérité,  il  établit  que  l'Assemblée  «  ne  jugeait  point 
les  consciences,  qu'elle  n'exigeait  pas  même  un  assentiment 
intérieur  ».  Puis  ressaisissant  sa  pensée  et  assimilant  la  loi 
du  serment  aux  lois  civiles,  il  traça  une  distinction  entre 
l'obéissance  légale,  seule  chose  qui  pût  être  demandée,  et 
l'entière  adhésion  intellectuelle  et  morale  qui  ne  relevait 
que  du  for  intérieur.  Devenu  sophistique  à  force  de  vouloir 
être  conciliant,  il  développa  en  termes  peu  intelligibles 
cette  thèse  très  obscure,  se  défendit  d'ailleurs  de  favoriser 
les  restrictions  mentales  et,  sur  l'extrême  limite  de  la  sou- 

(1)  Lettre  de  M.  Rollin,  curé  de  Verton,  3  janvier  1791  (Deramecoubt, 
Histoire  du  diocèse  d'Arras  pendant  la  Révolution,  t.  II,  p.  96). 


LES  DEUX  ÉGLISES  359 

mission  et  de  la  résistance,  essaya  de  définir  un  minimum 
d'adhésion  qui  préviendrait  la  guerre.  Il  termina  son  dis- 
cours par  ces  mots  :  «  Attaché  par  une  union  fraternelle, 
par  un  respect  inviolable  à  mes  respectables  confrères  les 
curés,  à  nos  vénérables  supérieurs  les  évêques,  je  désire 
qu'ils  acceptent  cette  explication,  et  si  je  connaissais  une 
manière  plus  fraternelle,  plus  respectueuse  de  les  y  inviter, 
je  m'en  servirais.  » 

Ce  terrain  d'accord  était  trop  mouvant,  trop  instable 
pour  ne  pas  s'écrouler  aussitôt.  Barnave  d'ailleurs  veillait. 
Il  fut  le  mauvais  génie  de  ces  jours  funestes.  Avec  lui, 
l'homélie  apaisante  devint  impérieuse  mise  en  demeure. 
De  sa  voix  jeune,  nette,  froidement  tranchante,  il  somma 
ses  collègues  de  mettre  un  terme  aux  paroles  et  d'en  venir 
aux  actes.  Puis,  se  hâtant  vers  la  conclusion,  il  requit  du 
président  l'appel  nominal  de  tous  les  membres  ecclésias- 
tiques de  l'Assemblée  qui  étaient  fonctionnaires  publics  : 
ils  seraient  interpellés  un  à  un  sur  leur  volonté  de  prêter  ou 
de  refuser  le  serment. 

Forts  de  leur  majorité,  décidés  à  cet  écrasement  que 
permet  le  nombre,  les  députés,  cette  fois  encore,  obéirent 
au  geste  de  Barnave.  Le  président  annonça  l'appel  nominal. 
Cependant,  aux  abords  du  manège  et  dans  le  jardin  des 
Tuileries,  les  rassemblements  avaient  grossi  et  étaient  de- 
venus fort  tumultueux.  On  y  suivait,  par  les  émissaires 
venus  de  l'intérieur,  tous  les  incidents  de  la  séance.  A  la 
nouvelle  que  l'instant  était  venu  pour  le  serment,  les  cla- 
meurs redoublèrent.  On  vociférait  :  A  la  lanterne  les  rebelles/ 
A  la  lanterne  ceux  qui  ne  jureront  pas/  Le  bruit  arrivait 
jusque  dans  la  salle.  Cazalès,  se  tournant  vers  le  président  : 
a  Entendez-vous,  dit-il,  les  cris  qu'on  pousse  autour  de  cette 
enceinte?  »  Quoique  plus  contenu,  le  public  des  galeries 
achevait  de  se  discipliner  pour  les  murmures  ou  les  accla- 
mations. C'est  dans  cet  appareil  que  commença  Tappel 
nominal. 


360     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

(Le  premier  appelé  fut  l'évoque  d'Agen.  «  Je  ne  donne, 
dit-il,  aucun  regret  à  ma  place,  aucun  regret  à  ma  for- 
tune; j'en  donnerais  à  la  perle  de  votre  estime  que  je  veux 
mériter;  je  vous  prie  donc  d'agréer  le  témoignage  de  la 
peine  que  je  ressens  de  ne  pouvoir  prêter  le  serment.  »  Après 
l'évêque,  on  appela  un  simple  prêtre,  l'abbé  Fornetz,  curé 
de  Puymiclan.  Il  s'exprima  en  ces  termes  :  «  Je  dirai,  avec 
la  simplicité  des  premiers  chrétiens  :  je  me  fais  gloire  et 
honneur  de  suivre  mon  évêque,  comme  Laurent  suivit  son 
pasteur.  »  Après  l'abbé  Fornetz,  l'abbé  Leclerc  s'avança  : 
«  Je  suis  enfant  de  l'Eglise  catholique...  »  Jusque-là  le  res- 
pect, la  surprise,  une  certaine  estime  accordée  bon  gré  mal 
gré  au  courage  avaient  contenu  les  murmures,  mais  la  con- 
tinuité des  refus  tournait  à  la  manifestation.  La  courte 
tolérance  des  Constituants  était  à  bout.  Violemment  ils 
interrompirent.  Ils  avaient  double  pouvoir  pour  tout  oser, 
étant  le  nombre  et  en  outre  se  parant  de  la  liberté.  On  avait 
laissé  toute  licence  à  l'abbé  Grégoire  qui  prêchait  la  sou- 
mission :  on  décida  de  ne  permettre  qu'un  non  sans  phrases 
à  ceux  qui  se  dérobaient  au  serment.  On  avait  décidé  l'appel 
nominal  :  sans  souci  de  se  contredire,  puisqu'on  était  tout 
puissant,  on  décréta  que,  l'appel  nominal  ne  tournant  pas 
bien,  il  n'y  aurait  pas  d'appel  nominal.  «  La  majorité  seule 
fait  la  loi  »,  clamait  impérieusement  le  président,  M.  Emery. 
Une  inextricable  confusion,  fermant  ou  rouvrant  les  débats, 
laissait  s'entrecroiser  les  motions  contradictoires.  «  Frappez, 
mais  écoutez,  avait  dit  quelques  instants  auparavant  l'abbé 
Maury.  »  On  frapperait,  mais,  par-dessus  tout,  la  résolution 
était  de  ne  rien  écouter. 

A  l'appel  nominal  qui  avait  mal  réussi,  l'Assemblée  substi- 
tua l'interpellation  collective.  «  En  conséquence  des  ordres 
de  l'Assemblée,  dit  le  président,  j'interpelle  les  ecclésias- 
tiques fonctionnaires  qui  n'ont  pas  prêté  serment  de  monter 
à  la  tribune  pour  se  conformer  aux  décrets.  »  Nul  ne  bougea, 
hormis  un  curé  qu'on  appelait  Landrin  et  qu'incontinent  les 


LES   DEUX  EGLISES  361 

tribunes  canonisèrent.  Ce  serment,  ajouté  à  trois  autres  prêtés 
au  début  ou  au  cours  de  la  séance,  élevait  à  quatre  pour  cette 
journée  du  4  janvier  le  nombre  total  des  jureurs.  «  L'Assem- 
blée, observa  M.  Emery  comme  pour  convier  aux  défec- 
tions, a  déclaré  à  plusieurs  reprises  qu'elle  n'entendait  point 
toucher  au  spirituel.  »  «  Que  l'Assemblée  consigne  cette  dé- 
claration par  un  décret!  »  s'écria  impétueusement  Cazalés. 
Le  président,  promenant  son  regard  sur  les  bancs  :  «  Ne  se 
présente-t-il  plus,  dit-il,  personne  pour  prêter  serment?  »  A 
cette  interrogation,  la  seule  réponse  fut  un  long  silence,  les 
prêtres  demeurant  cloués  à  leur  place  dans  une  muette  con- 
fession de  leur  foi.  L'attente  durait  depuis  un  quart  d'heure, 
plus  impressionnante  qu'aucun  bruit  de  paroles,  quand  un 
vieillard,  se  levant,  gravit  la  tribune.  C'était  l'évêque  de 
Poitiers.  Les  spectateurs  des  galeries  se  préparèrent  à  applau- 
dir, escomptant  une  faiblesse  :  «  J'ai  soixante-dix  ans,  dit 
l'évêque,  j'en  ai  passé  trente-cinq  dans  l'épiscopat,  où  j'ai 
fait  tout  le  bien  que  je  pouvais  faire.  Accablé  d'années,  je 
ne  veux  pas  déshonorer  ma  vieillesse,  je  ne  veux  pas  prêter 
serment.  »  Sous  le  mécompte  de  ce  langage,  les  murmures 
firent  explosion.  Le  prélat  ajouta,  avec  un  accent  d'humihté 
chrétienne  :  «  Je  prendrai  mon  sort  en  esprit  de  pénitence.  » 
Et  il  regagna  sa  place,  acclamé  de  la  droite  qui,  réconfortée 
par  cette  constance,  ressaisissait  un  peu  son  courage  aibattu. 
Le  temps  s'écoulait.  Derechef  Cazalès  demanda  que  l'As- 
semblée consignât  dans  un  décret  sa  volonté  de  ne  point 
toucher  aux  choses  spirituelles.  La  motion  fut  repoussée. 
Maury,  qui  avait  à  plusieurs  reprises  essayé  de  parler,  tenta 
de  nouveau  de  se  faire  entendre.  Sous  les  protestations  des 
tribunes,  sa  voix  impopulaire  fut  étouffée.  Il  était  cinq 
heures.  «  Pour  la  dernière  fois,  dit  le  président,  j'invite  les 
membres  ecclésiastiques  à  prêter  le  serment.  »  Personne  ne  se 
leva.  La  proposition  de  Barnave  portait,  dans  sa  seconde 
partie,  que  tous  les  ecclésiastiques  dont  le  serment  ne  serait 
pas  consigné  dans  les  procès-verbaux  de  l'Assemblée,  seraient 


362     HISTOIRE  RELIGIEUSE   DE   LA  RÉVOLUTION 

remplacés  comme  le  voulait  le  décret  du  27  novembre.  Au 
milieu  des  murmures  de  la  droite,  la  motion  fut  adoptée. 

Le  vote  du  4  janvier  inaugurait  l'ostracisme  pour  le  clergé 
de  France.  «  La  conduite  de  l'Assemblée  vis-à-vis  du  clergé, 
a  écrit  Montlosier  dans  ses  Mémoires,  ne  fut  pas  seulement 
inique,  mais  atroce  (1).  »  Du  moins  la  séance  qui  venait  do 
finir  avait  sauvegardé,  et  au  delà,  l'honneur.  «  Ce  jour  a 
honoré  la  religion,  écrivait  le  lendemain  l'évêque  d'Uzès, 
et  nous  nous  sommes  retirés,  fiers  de  notre  glorieuse  pau- 
vreté (2).  »  Sur  quarante-quatre  évêques  ou  archevêques, 
deux  seulement  firent  défection  :  Talleyrand  et  Gobel. 
Parmi  les  curés,  quatre-vingt-onze  faiblirent.  A  cette  liste,  il 
faut  ajouter  seize  prêtres,  les  uns  engagés  dans  l'enseigne- 
ment, les  autres  libres  de  tout  lien.  L'addition  de  tous  ces 
chiffres  faisait,  pour  les  membres  ecclésiastiques  de  la  Cons- 
tituante, un  total  de  cent  neuf  jureurs.  Le  lendemain  et  les 
jours  suivants,  ce  nombre  diminua  par  une  vingtaine  de  ré- 
tractations, les  unes  portées  à  l'Assemblée  qui  ne  voulut 
point  les  recevoir,  les  autres  consignées  en  des  lettres  aux 
journaux  (3).  Ces  défalcations  ramenèrent  à  quatre-vingt- 
neuf,  c'est-à-dire  à  un  peu  moins  du  tiers  de  la  représentation 
ecclésiastique,  le  nombre  des  jureurs.  A  ces  ouvriers  de  la 
première  heure,  la  Révolution  paierait  sans  tarder  sa  dette 
de  reconnaissance.  Dix-neuf  deviendraient  évêques  (4). 


(1)  T.  I,  p.  373. 

(2)  Lettre  de  Mgr  de  Béthizy,  évêque  d'Uzès,  5  janvier  1791,  lue  dans 
la  séance  de  l'Assemblée  constituante  du  22  février  1791. 

(3)  V.  VAmi  du  Roi,  janvier  1791,  passim. 

(4)  Ce  furent  Aubry  (évêque  de  la  Meuse);  Bécherel  (évêque  de  la 
Manche);  Charrier  de  la  Roche  (évêque  de  la  Seine-Inférieure);  Dumouchel 
(évêque  du  Gard);  Expilly  (évêque  du  Finistère);  Gausserand  (évêque 
du  Tarn);  Gobel  (évêque  de  Paris);  Gouttes  (évêque  de  Saône-et-Loire); 
Grégoire  (évêque  de  Loir-et-Cher);  Joubert  (évêque  de  la  Charente); 
Laurent  (évêque  de  l'Allier);  Lecesve  (évêque  de  la  Vienne);  Lindet 
(évêque  de  l'Eure);  Marolles  (évêque  de  l'Aisne);  Massieu  (évêque  de 
l'Oise);  Rigouard  (évêque  du  Var);  Royer  (évêque  de  l'Ain);  Thibaut 
(évêque^ du  Cantal);  Saurine  (évêque  des  Landes). 


LES   DEUX  ÉGLISES  3S3 


III 


Le  2  janvier  1791,  le  décret  du  27  novembre  avait  été 
publié  dans  le  département  de  la  Seine.  Après  les  députés 
ecclésiastiques,  le  clergé  de  Paris.  Aux  portes  des  églises,  des 
avis  apposés  par  les  soias  de  la  municipalité,  annoncèrent 
que  le  serment  serait  prêté  à  la  messe  paroissiale,  le  dimanche 
9  janvier. 

Aussitôt  im  grand  travail  commença,  pour  vaincre  par 
intimidation  toutes  les  résistances.  De  petites  feuiUes,  col- 
portées par  les  crieurs  publics,  propagèrent,  avec  toutes 
sortes  de  commentaires  injurieux,  la  liste  des  députés  ré- 
fractaires.  Dans  la  presse,  les  attaques  contre  les  prêtres 
fidèles  n'avaient  jamais  cessé;  elles  redoublèrent  d'ardeur. 
Marat,  dans  VAmi  du  Peuple,  prêchait  le  crime;  Prudhomme, 
dans  les  Révolutions  de  Paris,  soufiQait  la  violence;  Camille 
Desmoulins,  dans  les  Révolutions  de  France  et  de  Brahant,  ne 
maniait  que  le  sarcasme,  mais  le  sarcasme  cruel  qui  blesse  et 
tue.  Sur  les  affiches  de  théâtre,  pendant  les  premiers  jours  de 
janvier,  on  relève  les  titres  suivants  :  Calas  ou  le  fanatisme, 
les  Vœux  forcés,  les  Rigueurs  du  cloître,  Jean  Calas,  Jean- 
Jacques  Rousseau  à  ses  derniers  moments,  Y  Autodafé  ou  le 
tribunal  de  V Inquisition,  puis  la  Liberté  reconquise  ou  le 
despotisme  renversé,  pièce  dont  on  donne,  le  7  janvier,  une 
représentation  gratuite.  Ce  que  le  théâtre  ne  pouvait  pas  dire 
s'insinuait,  à  ce  début  de  l'année,  sous  forme  d'almanachs, 
de  scènes  dialoguées,  de  catéchismes  patriotes.  Les  excita- 
tions se  complétaient  par  les  caricatures  contre  le  pape,  les 
évêques,  les  abbés,  contre  les  curés  aussi,  mais  plus  rare- 
ment; car  ils  étaient  peuple,  et  par  un  manège  double,  on 
travaillait  à  les  réduire  par  peur  et  à  les  enlacer  par  caresses. 


364     HISTOIRE    RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

La  municipalité,  pour  grossir  les  apparences  de  défection, 
n'hésita  pas  à  dénaturer  la  loi;  non  seulement  elle  convoqua 
pour  prêter  serment  les  ministres  du  culte  fonctionnaires 
publics,  c'est-à-dire  les  curés,  vicaires  professeurs,  mais 
elle  engloba,  pour  chaque  paroisse,  dans  la  même  invita- 
tion, tous  les  ecclésiastiques  domiciliés  dans  le  ressort 
paroissial.  Cette  conduite,  peu  légale,  ne  laissait  pas  que 
d'être  habile.  On  sait  combien  do  prêtres,  les  uns  d'esprit 
faux  ou  indisciplinés,  les  autres  de  mœurs  ou  d'orthodoxie 
suspecte,  viennent  se  perdre  dans  l'immensité  de  Paris.  Ces 
hommes,  ayant  souffert  ou  cru  souffrir  de  l'Eglise  ancienne, 
trouveraient  naturellement  l'Eglise  nouvelle  excellente  et, 
tout  grisés  d'émancipation,  se  précipiteraient  dans  la  ser- 
vitude du  serment.  —  Cependant,  vis-à-vis  des  curés  des 
principales  paroisses,  vis-à-vis  de  ceux  dont  l'exemple  entraî- 
nerait, les  sollicitations  individuelles  ne  parurent  ni  super- 
flues ni  déplacées.  Si  nous  en  croyons  les  récits  du  temps,  le 
maire  Bailly,  le  garde  des  sceaux  Duport-Dutertre,  pesèrent 
de  toute  l'autorité  de  leurs  suggestions  sur  l'abbé  Marduel, 
curé  de  Saint-Roch  (1).  Le  curé  de  Saint-Sulpice  fut  pareil- 
lement circonvenu  (2).  Le  curé  de  Saint-Eustache,  l'abbé 
Poupard,  chef  d'une  paroisse  immense  et  de  plus  confesseur 
du  roi,  parut  encore  plus  précieux  à  conquérir;  on  assure 
même  que  Mirabeau  ne  dédaigna  pas  de  se  faire  théologien 
pour  la  circonstance  et  passa  toute  une  nuit  à  le  pénétrer 
de  ses  arguments  (3). 

A  la  veille  du  jour  décisif,  l'activité  redoubla.  Le  8  au  soir, 
de  petites  feuilles  imprimées  furent  colportées  à  foison.  Elles 
portaient  ces  titres  :  Examen  pacifique  du  serment  :  Légiti- 

(1)  Conversation  de  AI.  le  maire  de  Paris  avec  M.  Marduel,  son  curé. 
Paris,  Crapart,  1791  (cité  par  l'abbé  Delarc,  l'Eglise  de  Paris  et  la  Révo- 
lution française,  t.  I,  p.  287).  —  Histoire  du  serment  à  Paris,  par  M... 
(abbé  Bossard),  p.  18-22. 

(2)  Histoire  des  événements  arrivés  sur  la  paroisse  Saint-Sulpice  pendant 
la  Révolution,  p.  36-39.  Imprimerie  Crapart,  1792. 

(3)  Mémoires  de  Mme  Campan,  t.  II,  p.  136. 


LES   DEUX    ÉGLISES  365 

mité  du,  serment  civique.  On  y  répétait  que  l'Assemblée  n'avait 
point  touché  à  la  religion  :  elle  n'avait  aboli  aucun  sacre- 
ment :  elle  n'avait  supprimé  aucune  cérémonie,  ni  la  messe, 
ni  les  vêpres,  ni  les  processions,  ni  «  même  l'offrande  du  pain 
bénit  ».  On  ajoutait  cpie,  si  les  Pères  du  Concile  de  Trente 
pouvaient  revenir,  ils  approuveraient  les  décrets  de  l'Assem- 
blée nationale. 

La  municipalité,  si  confiante  en  apparence,  prit  pourtant 
une  précaution,  celle  de  mettre  sur  pied  la  force  publique. 
Le  dimanche  9  janvier  dès  le  matin,  un  grand  nombre  de 
gardes  nationaux  se  rassemblèrent.  Cette  vigilance  ne  fut 
point  inutile  :  dans  l'une  des  églises,  à  Saint-Sulpice,  une 
bagarre  éclata,  qui  aurait  pu  devenir  conflit. 

Entre  toutes  les  paroisses,  celle  de  Saint-Sulpice  était 
l'une  des  plus  considérables,  car  vers  l'ouest  elle  étendait 
ses  limites  jusqu'à  l'extrémité  du  faubourg  Saint-Germain. 
Elle  était  desservie  par  une  communauté  de  plus  de  qua- 
rante prêtres,  renommés  pour  leurs  lumières  et  leurs  vertus. 
Le  curé,  M.  de  Pancemont,  était  zélé,  pieux,  et  surtout  d'une 
admirable  charité.  «  Si  Saint-Sulpice  succombe,  disait-on, 
tout  succombera.  »  De  leur  côté,  les  ennemis  de  l'Eglise  com- 
prenaient quel  serait  pour  eux  le  prix  d'un  succès.  Pour  servir 
leurs  desseins,  les  hommes  de  désordre  ne  manquaient  point. 
Non  loin  de  là  siégeait  le  Club  des  CordeUers. 

De  bonne  heure  des  groupes  suspects  se  formèrent  sur  la 
place.  Puis,  avant  l'heure  de  la  grand'messe  paroissiale,  la 
nef  et  les  bas-côtés  se  remplirent  d'une  assistance  très  di- 
verse où  se  mêlaient  aux  fidèles  et  aux  curieux  les  gens 
avides  de  troubles.  Dans  un  des  coins  de  la  vaste  église 
s'était  massé  un  détachement  de  la  garde  nationale  dont  on 
voyait  reluire  les  fusils.  Après  l'Evangile,  le  curé  monta  en 
chaire,  au  milieu  d'un  grand  calme  apparent.  Cependant 
on  remarqua  que  les  prêtres  et  les  séminaristes,  au  lieu  de 
se  placer  comme  d'habitude  en  face  de  lui,  se  serrèrent  à  sa 
droite  et  à  sa  gauche,  comme  pour  le  protéger.  Le  prône  fut 


366     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

écouté  en  silence;  il  fut  suivi  d'un  compte  rendu  sur  les 
œuvres  charitables  de  la  paroisse.  Le  curé  allait  descendre  les 
degrés  et  regagner  l'autel  quand  des  cris  répétés,  montant 
vers  lui,  retentirent  :  Le  serment!  Le  serment!  Il  étendit  le 
bras,  annonça  qu'il  voulait  parler.  Les  clameurs,  de  plus  en 
plus  bruyantes,  couvrirent  sa  voix.  L'un  des  vicaires,  doué 
d'un  organe  très  puissant,  essaya  de  dominer  le  tumulte, 
reprocha  aux  manifestants  leur  irrévérence,  et  ne  réussit 
qu'à  accroître  le  trouble,  par  ses  efforts  pour  l'apaiser.  Ce- 
pendant la  frayeur  avait  poussé  vers  les  portes  beaucoup  des 
assistants,  et  ils  s'y  pressaient  au  risque  de  s'y  étouffer.  Du 
haut  de  la  chaire,  M.  de  Pancemont  marquait  courageuse- 
ment, en  paroles  entrecoupées  par  le  bruit,  sa  volonté  de  se 
refuser  au  serment,  et  ses  prêtres,  par  leurs  signes,  s'asso- 
ciaient à  sa  résolution.  Le  désordre  croissait.  Les  plus  animés 
des  perturbateurs  étaient  montés  sur  les  confessionnaux,  et 
de  là  criaient  :  A  la  lanterne!  à  la  lanterne!  Heureusement 
les  gardes  nationaux,  fendant  la  foule,  parvinrent  jusqu'au 
pied  de  la  chaire,  l'entourèrent,  protégèrent  la  retraite  du 
curé  et  l'accompagnèrent,  avec  l'aide  de  paroissiens  fidèles, 
jusqu'à  la  sacristie.  Là,  sous  la  faiblesse  de  l'âge,  sous  le 
coup  de  l'émotion,  le  vénérable  prêtre  tomba  en  défail- 
lance. Pendant  ce  temps  éclataient,  au  dehors,  des  rixes  que 
l'intervention  de  la  force  publique  empêcha  de  dégénérer 
en  bataille.  Le  Saint-Sacrifice  s'acheva  dans  un  calme  re- 
latif. M.  de  Pancemont  fut  reconduit  chez  lui.  Il  y  trouva 
l'honnête  Bailly,  qui,  prévenu  du  trouble,  s'était  empressé 
d'accourir.  Il  blâma  fort  les  manifestants,  mais  plus  encore 
le  curé  qui,  dit-il,  était  cause  de  tout  par  sa  désobéissance  à 
la  loi  (1). 

Cette  matinée  éclaira  des  scènes  de  fidélité  vaillante  et 
aussi  de  contagieuse  faiblesse.  Dans  la  petite  paroisse  de 

(1)  Histoire  du  serment,  par  M...  (Bossard),  1791,  p.  29-33.  —  Histoire 
des  événements  arrivés  sur  la  paroisse  Saint-Sulpice  pendant  la  Révo- 
lution, 1792.   Imprimerie  Crapart,  p.  40-45. 


LES   DEUX   ÉGLISES  367 

Saint-Hippolyte,  à  l'extrémité  du  faubourg  Saint-Marcel,  ni 
les  dispositions  hostiles  ni  les  menaces  de  pillage  ne  purent 
vaincre  la  constance  du  curé  et  de  ses  vicaires.  A  Sainte- 
Marguerite,  l'abbé  de  Beaurecueil,  vieillard  de  près  de  quatre- 
vingts  ans,  et  doyen  des  curés  de  Paris,  témoigna  sa  foi  par 
des  paroles  tout  apostoliques.  A  Saint- Roch,  l'abbé  Marduel 
résista  à  toutes  les  pressions.  —  En  revanche,  à  Saint-Etienne 
du-Mont,  sur  vingt  et  un  prêtres,  vingt  prêtèrent  serment. 
A  Saint- Jacques-du-Haut-Pas,  deux  ecclésiastiques  seuls 
résistèrent.  Dans  la  grande  et  populeuse  paroisse  de  Saint- 
Eustache,  l'abbé  Poupart  succomba  pareillement  et  entraîna 
dans  sa  défaillance  la  plus  grande  partie  de  son  clergé.  A 
Saint-Laurent,  il  n'y  eut  que  trois  refus.  Dans  plusieurs  pa- 
roisses, tout  le  monde  jura  (1). 

L'après-midi,  à  l'office  des  vêpres,  on  vit,  en  diverses 
églises  où  le  clergé  avait  refusé  le  serment,  une  scène  qui  tou- 
chait à  la  comédie.  La  loi  du  27  novembre  interdisait  à  tout 
ecclésiastique  insermenté  toute  immixtion  dans  le  minis- 
tère sacré.  Soit  crEÙnte  de  poursuites,  soit  espoir  d'impres- 
sionner le  peuple  par  une  sorte  de  grève  du  culte,  plusieurs 
curés  prirent  à  la  lettre  la  prescription  de  s'abstenir.  A 
l'heure  accoutumée,  les  gens  de  service  allumèrent  les  cierges, 
les  cloches  se  mirent  en  branle,  mais  aucun  prêtre,  aucun 
chantre  ne  parut  à  l'autel.  Les  assistants,  venus  en  grand 
nombre,  attendirent,  s'impatientèrent,  et,  en  fin  de  compte, 
avisèrent  les  gardes  nationaux  rassemblés  dans  les  postes 
voisins.  Ceux-ci  accoururent  et  puisqu'on  manquait  d'offi- 
ciants, n'imaginèrent  rien  de  mieux  que  d'officier  eux-mêmes. 
A  Saint- Jean-en-Grève,  à  Saint-Gervais,  à  Saint-Roch,  à 
Saint-Sulpice,  le  chœur  se  remplit  de  «  soldats  citoyens  sans 
armes  »  qui  entourèrent  le  lutrin  et  se  mirent  à  chanter  les 
psaumes.  Les  feuilles  patriotes  se  déclarèrent  charmées  du 

(1)  V.  Histoire  du  serment  à  Paris,  par  M...  (abbé  Bossard),  1791, 
passim.  —  V.  aussi  V Eglise  de  Paris  pendant  la  Révolution  française, 
par  l'abbé  Dblabc,  t.  I,  chap.  vn. 


368     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

spectacle.  Le  journal  les  Révolutions  de  Paris  exprima  sa 
joie  par  les  lignes  suivantes  :  «  Qu'on  ne  dise  pas  que  la  reli- 
gion est  perdue  quand  les  fidèles  en  remplissent  les  devoirs 
d'une  manière  si  touchante!  Les  prêtres  auront  beau  déserter 
le  culte  de  la  patrie,  il  restera  encore  de  vrais  adorateurs  en 
esprit  et  en  vérité,  et  les  intrigues  des  papistes  ne  prévaudront 
pas  contre  le  catholicisme,  seule  religion  reconnue  par 
l'Etat  (1).  » 

Quelle  fut,  pour  Paris,  la  proportion  des  serments  prêtés 
ou  refusés?  On  ne  le  saurait  que  plus  tard,  et  on  le  saurait 
mal;  car  on  ne  le  saurait  que  par  une  statistique  faussée.  La 
municipalité  avait,  comme  on  l'a  dit,  élargi  le  décret  du 
27  novembre  et  l'avait  arbitrairement  étendu  à  tous  les 
ecclésiastiques.  On  avait  donc  vu  arriver  dans  chaque 
paroisse,  au  jour  du  serment,  non  seulement  les  curés,  non 
seulement  les  vicaires  attitrés,  mais  beaucoup  d'autres  à  qui 
la  loi  ne  demandait  rien.  Au-dessous  des  vicaires,  au-dessous 
des  prêtres  employés  à  des  titres  divers,  il  y  avait  les  prêtres 
sans  pouvoirs,  puis  les  précepteurs,  habitant  dans  des  mai- 
sons particulières,  enfin  la  classe  assez  nombreuse  des  prêtres 
interdits,  la  classe  non  moins  nombreuse  des  moines  sortis 
de  leurs  couvents.  Tous,  ils  furent  appelés  à  opter  entre 
l'Eglise  ancienne  qui  les  avait  médiocrement  traités,  qu'eux- 
mêmes  avaient  médiocrement  honorée,  et  l'Eglise  nouvelle 
qui  leur  offrait  l'appât  d'une  place  à  reconquérir.  Quelques 
ecclésiastiques  jurèrent,  dit -on,  deux  fois.  Pour  faire 
nombre,  on  aligna  à  la  suite  du  cortège  des  diacres,  des 
sous-diacres,  de  simples  tonsurés,  et  on  jugea  que,  pour 
jurer,  ils  valaient  bien  des  prêtres.  Puis,  pour  allonger  la 
file,  se  rangèrent,  pêle-mêle,  en  plusieurs  paroisses,  les 
sacristains,  les  choristes,  les  serpents,  gens  qui,  vivant  du 
culte,  ne  s'inquiétaient  que  de  maintenir  le  cérémonial  et 
estimaient  que  toute  église  où  on  fait  de  la  musique  est  vrai- 
Ci)  Révolutio.is  de  Paris,  n»  80,  p.  60. 


LES  DEUX   ÉGLISES  369 

ment  l'église  orthodoxe.  Les  relevés  ainsi  établis  fournirent 
un  total  de  six  cent  vingt-neuf  serments  tandis  que  les  cal- 
culs qui  paraissent  les  plus  exacts  ne  fixent  qu'à  quatre  cent 
cinquante  environ  le  chiffre  des  prêtres  fidèles.  Mais  cette 
statistique  a  été  inspirée  par  un  désir  si  évident  de  forcer  les 
chiffres,  elle  a  si  complaisamment  ajouté  aux  prêtres  ayant 
charge  d'âmes  tout  ce  qui  gravitait  autour  des  autels,  qu'on 
ne  saurait  attribuer  à  ces  évaluations  la  portée  rigoureuse 
d'un  document  historique.  Combien  différent  serait  le  ta- 
bleau, si  l'on  n'y  cornprenait  que  les  prêtres  investis  d'un 
vrai  ministère  sacerdotal  ou,  pour  parler  le  langage  du 
temps,  les  prêtres  fonctionnaires  publics,  c'est-à-dire  les 
seuls  que  la  loi  assujettît  au  serment!  Parmi  les  vicaires  géné- 
raux, il  n'y  eut  pas  un  seul  serment.  Il  en  fut  de  même  au 
séminaire  Saint-Sulpice.  Parmi  les  directeurs  ou  professeurs 
des  divers  séminaires,  il  n'y  eut  que  deux  jureurs.  Il  y  avait 
à  Paris  cinquante-deux  curés  :  deux  cures  étaient  vacantes  : 
cinquante  curés  furent  appelés  au  serment  :  vingt-trois  le 
prêtèrent;  vingt-sept  le  refusèrent.  La  majorité  considé- 
rable inscrite  dans  l'état  officiel  ne  fut  obtenue  que  par  l'ad- 
jonction des  ecclésiastiques  étrangers  ou  sans  fonction,  des 
moines  en  rupture  de  vœux  et  aussi  de  gens  d'église  qui 
n'étaient  point  prêtres  du  tout.  Qu'on  défalque  cet  appoint, 
et  la  majorité  ne  deviendra-t-elle  pas  minorité  (1)? 
L'Assemblée  constituante  suivait  attentivement  l'exécu- 


(1)  Tableau  des  ecclésiastiques  de  la  ville  de  Paris  qui  ont  prêté  le  ser- 
ment ordonné  par  le  décret  de  V Assemblée  nationale  du  27  novembre. 
L'Etat  se  termine  par  cette  note  :  «  Certifié  par  moi,  soussigné,  conforme 
aux  minutes  des  déclarations  et  procès-verbaux  déposés  au  secrétariat 
de  la  municipalité  de  Paris.  Le  secrétaire-greffier  :  Dejoly.  —  Dans  cette 
statistique  ofiicielle,  je  relève  trente-trois  religieux  ou  ci-devant  reli- 
gieux, vingt  et  un  chanoines  ou  chapelains,  quarante-deux  aumôniers 
de  la  garde  nationale,  un  ancien  aumônier,  un  «  bénéficier  »,  un  «  ancien 
fonctionnaire  »  un  curé  du  «  département  de  Versailles  »,  et  en  outre 
cent  cinquante  prêtres  environ  dont  on  aimerait  à  connaître  le  minis- 
tère. —  Je  note  en  outre  cinq  diacres,  six  sous-diacres,  sept  clercs  ton- 
surés, un  «  acolyte  »,  un  »  instituteur  »,  quatre  sacristains,  deux  «  maîtres 

24 


370     HISTOIRE   RELIGIEUSE  DE   LA   RÉVOLUTION 

tion  de  ses  décrets.  Il  ne  semble  pas  qu'elle  ait  soupçonné  la 
statistique  triomphante  qui  plus  tard  serait  publiée.  Elle 
appréhendait  les  refus  de  serment,  redoutait  la  pénurie  de 
sujets  pour  remplacer  les  prêtres  fidèles.  Dès  le  7  janvier, 
cette  pensée  soucieuse  avait  inspiré  une  loi  qui  abaissait 
temporairement,  pour  les  dignités  ecclésiastiques,  les  con- 
ditions édictées  par  la  Constitution  civile.  Tout  prêtre, 
actuellement  curé  ou  ayant  cinq  ans  de  fonctions  publiques 
ecclésiastiques,  pourrait  être  élu  évêque  et,  quelle  que  fût 
sa  résidence,  serait  éligible  dans  toute  la  France.  Tout  prêtre, 
ayant  cinq  ans  de  prêtrise,  serait  de  même  éligible  aux  cures 
en  tous  les  départements  sans  exception,  ou  pourrait  être 
nommé  vicaire  épiscopal.  Quant  aux  vicaires  paroissiaux, 
ils  pourraient  être  pris  indistinctement  par  les  curés  parmi 
tous  les  prêtres  français  (1).  Ce  relâchement  des  exigences 
primitives  laissait  clairement  percer  les  alarmes.  Parlant  des 
prêtres  patriotes,  le  curé  d'Argeliers,  futur  évêque  consti- 
tutionnel d'Autun,  disait  :  «  C'est  comme  une  goutte  d'eau 
dans  la  mer  (2).  » 

Ce  qui  préoccupait  le  plus,  c'étaient  les  dispositions  des 
provinces.  Sur  la  proposition  du  représentant  Alquier,  il  fut 
décidé  que  le  comité  ecclésiastique  élaborerait  un  projet 


d'école  »,  quatre  musiciens,  deux  choristes,  un  maître  de  musique,  un 
serpent. 

Voir  aussi  (mais  avec  quelques  réserves,  car  on  y  trouve  des  traces 
de  passion  ou  d'erreur).  Tableau  comparatif  exact  et  impartial  contenant 
les  noms,  offices  et  diocèses  des  ecclésiastiques  de  la  ville  de  Paris  qui 
ont  prêté  le  serment  civique  les  9  et  16  janvier  et  de  ceux  qui  l'ont 
refusé.  Paris,  Girouard,  1791,  p.  10.  —  Voir  pareillement  Hisïoire  du 
serment  à  Paris,  par  M...,  passim.  —  Voir  enfin  Pisani,  l'Eglise  de 
Paris,  chap.  vn. 

On  observera  que  ces  calculs  ne  s'appliquent  qu'à  la  ville  de  Paris. 
Dans  la  banlieue,  au  moins  dans  la  banlieue  nord  et  ouest,  la  seule 
pour  laquelle  nous  possédions  des  chiffres  précis,  la  grande  majorité 
prêta  serment.  (Voir  Archives  nationales.  Papiers  du  comité  ecclésiastique, 
D"",  carton  44). 

(1)  Loi  du  7-9  janvier  1791  (Dtivbkgibr,  Collection  des  Lois,  t.  II,  p.  145). 

(2)  Séance  du  7  janvier  1791. 


LES   DEUX   ÉGLISES  371 

d* instruction  sur  la  Constitution  civile,  qpie  cette  instruction 
serait  transmise  aux  autorités,  qu'elle  serait  publiée  partout. 
La  résolution  devint  même  l'origine  d'une  assez  vive  dispute. 
Mirabeau  présenta  un  projet  que  le  Comité  accueillit  et  que 
le  14  janvier  il  lut  en  séance  publique.  Mais,  à  la  lecture. 
Camus,  qui  ne  prisait  d'autre  théologie  que  la  sienne,  marqua 
à  plusieurs  reprises  sa  réprobation.  Camus  était  aussi  aigre 
que  Mirabeau  était  emporté,  et  les  théologies  de  ces  deux  per- 
sonnages qui,  d'ailleurs,  se  détestaient,  s'entrechoquèrent 
très  violemment.  L'Assemblée  se  prononça  pour  Camus  et, 
pour  comble  de  disgrâce,  confia  quatre  jours  plus  tard  à 
l'abbé  Grégoire  la  présidence  qu'ambitionnait  Mirabeau. 
Celui-ci  bondit  sous  le  procédé,  dénonça  ce  qu'il  appelait  «  la 
bûcherie  de  l'Assemblée  (1)  »  et  de  dépit  se  tourna  un  peu 
plus  vers  la  Cour  (2),  mais  d'un  retour  tardif  et  inutile,  car 
lui-même,  deux  mois  plus  tard,  mourrait.  Cependant  le  Co- 
mité ecclésiastique  avait  chargé  le  représentant  Chasset  de 
rédiger  V Instruction.  Le  21  janvier  1791,  celui-ci  lut  son  tra- 
vail en  séance  publique.  Le  projet  rééditait,  sans  les  rajeunir 
beaucoup,  tous  les  arguments  cent  fois  développés  à  l'appui 
de  la  Constitution  civile.  Il  affirmait,  à  quatre  reprises  diffé- 
rentes, que  la  foi  n'était  point  en  danger.  Il  proclamait  l'at- 
tachement de  l'Assemblée  à  la  religion  catholique  dont  le 
pape  était  le  chef  visible.  II  mettait  en  relief  le  zèle  des  re- 
présentants à  placer,  au  premier  rang  des  dépenses  publi- 
ques, le  traitement  du  clergé  et  l'entretien  du  culte.  Un 
danger  sur  lequel  Chasset  se  gardait  d'insister,  mais  qui 
dominait  tous  les  esprits,  serait  celui  de  remplacer  en  masse 
tous  les  prêtres  destitués  pour  refus  de  serment.  Avec  une 
habileté  fort  opportune,  le  projet  décidait  que  les  prêtres, 
même  réfractaires  au  serment,  pourraient  continuer  leurs 

(t)  Lettre  de  Mirabeau  au  comte  de  Lamarck,  15  janvier  1791.  (Cor- 
respondance de  Mirabeau  avec  le  comte  de  Lamarck,  t.  IL  p.  370. 

(2)  V.  Correspondance  de  Mirabeau  avec  le  comte  de  Lamarck,  t.  II, 
passim,  et  aussi  Maloubt,  Mémoires,  t.  II,  chap.  XV. 


372     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

fonctions  jusqu'à  ce  qu'ils  fussent  remplacés.  De  la  sorte, 
on  prévenait  la  brusque  interruption  du  culte,  on  s'as- 
surait un  répit  pour  le  choix  des  nouveaux  pasteurs  et,  en  se 
rendant  à  soi-même  service,  on  paraissait  faire  acte  de  tolé- 
rance vis-à-vis  des  adversaires.  Cette  disposition,  la  plus  im- 
portante de  toutes,  était  la  seule  qui  tranchât  sur  la  banalité 
du  reste,  h^ Instruction  fut  adoptée  et  aussitôt  fut  envoyée 
au  Directoire,  avec  ordre  de  la  propager  jusque  dans  les  vil- 
lages les  plus  reculés.  Vers  les  départements,  en  effet,  tous  les 
regards  se  tournaient. 


IV 


Le  clergé  des  petites  villes,  le  clergé  rural  surtout,  fixe- 
rait, par  sa  constance  ou  sa  faiblesse,  l'échec  ou  le  succès  de 
la  Constitution  civile.  Il  faut  remonter  un  peu  en  arriére 
pour  marquer  l'état  d'esprit  où  le  trouverait  la  mise  en 
demeure  du  serment. 

L'analyse  la  plus  subtile  serait  impuissante  à  démêler 
tout  ce  que  la  Révolution,  apprise  par  rumeurs  incomplètes 
et  tardives,  avait  déposé  d'idées  contradictoires  dans  le 
cerveau  des  curés  de  campagne.  En  eux  coexistaient  deux 
hommes  :  l'homme  de  Dieu,  façonné  dans  le  sanctuaire  et 
attiré  vers  le  ciel;  l'homme  de  la  terre,  bourgeois  ou  paysan, 
ramené  lourdement  vers  le  sol.  La  Révolution,  très  idéale 
et  très  matérielle  tout  ensemble,  avait  à  la  fois  surexcité 
l'un  et  l'autre.  A  l'un,  elle  avait  montré  les  maximes  évan- 
géliques  de  plus  en  plus  rayonnantes,  le  pauvre  devenu 
moins  pauvre,  les  petits  rapprochés  des  grands,  en  haut 
plus  de  fraternité,  en  bas  moins  d'humiliation;  à  l'autre, 
elle  avait  brutalement  réjoui  les  yeux  par  la  disgrâce  de 
tous  ceux  qu'il  n'aimait  pas.  —  L'homme  de  Dieu  avait  mur- 
muré dans  l'allégresse  :  «  Il  n'y  aura  plus  d'opprimés  »,  et 


LES  DEUX  ÉGLISES  373 

il  avait  rendu  grâces  au  ciel  comme  de  ses  propres  chaînes 
brisées  :  l'homme  de  la  terre  s'était  dit  :  «  Il  n'y  aura  plus  de 
maîtres  »,  c'est-à-dire  plus  de  haut  clergé,  et  il  s'était  dilaté 
dans  l'âpre  bonheur  de  ne  plus  servir.  —  L'homme  de  Dieu, 
noyé  dans  la  contemplation  d'un  avenir  meilleur,  avait 
répété  les  paroles  de  Jésus  :  «  Bienheureux  les  doux,  bien- 
heureux les  humbles,  bienheureux  ceux  qui  ont  soif  de  la 
justice  »  :  l'homme  de  la  terre,  paysan  de  race  et  non  démar- 
qué, avait  fixé  les  yeux  sur  le  banc  bientôt  détruit  du  sei- 
gneur et  avait  enflé  sa  voix  au  verset  du  Magnificat  :  Depo- 
suit  patentes  de  sede.  —  L'homme  de  Dieu,  dans  l'impuis- 
sance désolée  de  son  presbytère,  avait  ouï,  montant  jus- 
qu'à son  cœur,  la  plainte  gémissante  ou  sourdement  irritée 
de  ses  ouailles  :  celui-ci  pliait  sous  la  corvée;  celui-là,  pour 
fraude  sur  le  sel,  capture  de  gibier,  contravention  forestière, 
retard  vis-à-vis  du  collecteur,  avait  été  brutalement  em- 
prisonné; cet  autre  avait  perdu  toute  sa  récolte  foulée  par 
l'insolente  bande  des  chasseurs;  puis  il  avait  vu  le  château 
désert  ou  ne  rouvrant  ses  portes  que  pour  le  scandale,  et  le 
scandale  aussi  jusque  dans  l'Eglise,  sous  le  camail  du  cha- 
noine inutile  ou  sous  la  robe  violette  de  l'évêque  libertin. 
Or,  voici  qu'il  entendait  parler  d'une  Assemblée  réunie 
là-bas  à  Versailles,  composée  d'hommes  éclairés,  vertueux, 
sensibles,  ayant  le  pouvoir  comme  la  volonté  de  restaurer 
toutes  choses,  de  rendre  surtout  à  l'Eglise  sa  pureté  primi- 
tive; et  à  cette  éclaircie  d'un  ciel  nouveau,  il  s'était  soulevé 
sous  un  grand  souffle  d'espérance.  —  Tel  avait  été  le  rêve 
de  l'homme  de  Dieu.  Pendant  ce  temps,  l'homme  de  la  terre 
faisait,  lui  aussi,  son  rêve.  Il  rêvait  de  grandes  surfaces 
aplanies  :  dans  l'universel  nivellement  rien  qui  fît  saillie; 
des  évêques  évangéliques  qui  ressembleraient  aux  curés, 
et  des  curés  (n'était-il  pas  curé?)  qui  ressembleraient  aux 
évêques;  une  fraternité  qui  ramènerait  à  l'état  de  frères  tous 
les  supérieurs;  plus  de  chanoines  altiers  dans  les  hautes 
cathédrales;    plus    d'abbés    dominant    orgueilleusement   le 


374     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

sol,  percevant  insolemment  la  dîme  et  jetant  au  pasteur 
chargé  du  ministère  l'aumône  de  la  portion  congrue;  plus 
de  ces  patrons  ecclésiastiques  qui,  sous  prétexte  d'un  an- 
tique exercice  des  fonctions  curiales,  venaient  dans  la  pa- 
roisse, aux  jours  de  fête  ou  de  procession,  se  faire  offrir 
l'encens  ou  prendre,  comme  de  droit,  la  première  place.  Le 
rêve  se  continuait  avec  cette  joie  démocratique  qui  se  com- 
plaît aux  grands  amas  de  choses  brisées.  Bientôt  le  rêveur 
ramassait  quelques-uns  de  ces  débris  et,  pour  son  usage  per- 
sonnel, les  reprenait,  A  l'âpre  plaisir  d'envier  succédait  le 
plaisir  plus  tranquille  de  s'arrondir  soi-même.  Des  innom- 
brables arpents  de  terres  abbatiales  on  pourrait  bien  dé- 
tacher un  arpent  ou  deux  pour  le  bien  curial;  ce  serait  peu 
de  chose,  une  simple  rectification,  une  simple  bordure,  ce 
qu'eût  souhaité  dans  la  modestie  de  ses  goûts  le  vicaire 
savoyard.  Il  y  avait  tant  d'ornements  dans  les  couvents  qui 
étaient  si  riches;  on  en  pourrait  transporter  quelques-uns 
dans  les  paroisses  qui  étaient  si  pauvres;  on  y  joindrait 
quelques  reliques,  ce  qui  sanctifierait  les  convoitises.  Puis 
:  a  dîme,  si  odieuse  quand  elle  était  recueillie  par  les  moines, 
prenait  un  aspect  bien  respectable  quand  elle  était  perçue 
par  le  pasteur  lui-même.  Ainsi  rêvait,  d'un  rêve  fort  matériel, 
l'homme  de  la  terre.  Au  réveil  il  fixait  ses  rêves.  Lui  aussi, 
il  savait  qu'il  existait  une  Assemblée  nationale.  En  des  péti- 
tions qui  subsistent  encore,  il  exposait  à  ceux  qu'il  appelait 
les  tt  flambeaux  du  royaume  »  ou  les  «  colonnes  de  la  Liberté  » 
le  programme  de  ses  ambitions.  Celui-ci  souhaite  l'élection 
des  évêques  par  le  clergé.  Celui-là  discute  sur  les  émoluments; 
il  réduit,  comme  de  juste,  le  traitement  des  prélats  qui 
auront  bien  assez  avec  4  000  livres  s'ils  sont  archevêques 
et  3  000  s'ils  sont  évêques;  il  déploie  une  égale  parcimonie 
pour  les  curés  de  ville  qui  «  n'ont  pas  besoin  de  cheval  »; 
en  revanche,  un  chiffre  minimum  de  1  800  livres  semble  à 
peine  suffisant  pour  les  curés  de  village,  sujets  à  des  dépla- 
cements, et  qui  doivent  «  faire  le  dimanche  quelques  bonne- 


LES  DEUX  ÉGLISES  S75 

tetés  ».  Puis  on  disserte  sur  le  costume  :  on  voudrait  enlever 
un  peu  de  violet  aux  évêques,  en  donner  un  peu  aux  curés. 
Cependant,  le  décret  sur  les  propriétés  ecclésiastiques  a  été 
rendu.  Alors  des  presbytères  ruraux  les  mémoires  arrivent 
à  la  fin  de  1789  à  l'Assemblée;  l'un,  n'ayant  pas  de  jardin, 
sollicite  timidement  celui  du  prieuré  voisin;  l'autre,  plus 
hardi,  flétrit  les  «  orgueilleux  égoïstes  du  haut  clergé  »  et 
demande  nettement  le  bien  des  moines  (1). 

Rares  sont  les  prêtres  ainsi  absorbés  par  l'intérêt  matériel 
ou  par  l'envie.  Presque  aussi  rares  sont  ceux  qui  ne  cher- 
chent dans  les  événements  que  le  bien  des  pauvres  et  le 
règne  de  Dieu.  En  ces  âmes  se  mêlent  le  plus  souvent  les 
germes  bienfaisants  ou  pervers,  et  ces  germes  naissent  à  de 
telles  profondeurs,  grandissent  en  s'accrochant  si  mystérieu- 
sement qu'ils  forment  un  tout  indivisible,  pétri  de  bien  et 
de  mal.  Qu'on  se  figure  les  curés  en  leurs  presbytères.  Les 
courriers  étant  rares,  les  nouvelles  leur  arrivent  par  masses. 
Ils  ne  savent  pas,  ne  comprennent  pas.  Doivent-ils  applaudir 
ou  pleurer?  Toutes  les  lumières  leur  manquent  :  celles  d'ici- 
bas,  car  leur  savoir  est  court;  souvent  aussi  celles  d'en  haut, 
car  le  souffle  du  siècle  les  a  touchés,  et  ils  n'ont  pas  cet 
humble  et  tranquille  détachement  qui  nait  de  la  foi  inté- 
grale. Ils  tiennent  par  la  hiérarchie  cléricale  à  l'ordre  pri- 
vilégié, par  la  naissance  au  peuple;  mais  du  privilège  ils 
goûtent  si  peu,  dans  le  peuple,  au  contraire,  ils  ont  gardé 
de  si  fortes  racines.  Donc,  en  fin  de  compte,  ils  se  décident 
à  se  réjouir,  et  d'abord  sans  scrupules,  car  la  Déclaration 
des  droits  répète  ce  que  Jésus  est  venu  annoncer.  —  Cepen- 
dant, ils  analysent  leurs  sensations,  et  voici  qu'ils  se  troublent. 
Ils  se  réjouissent,  mais  de  quoi?  Est-ce  bien  de  la  charité 
plus  abondamment  répandue  sur  la  terre?  Est-ce  des  supé- 
riorités sociales  plus  âprement  abaissées?  —  Pourtant,  le 
prêtre,  en  son  petit  coin  perdu,  voit  s'agréger  une  à  une  les 

(1)  Archives  nationales.  Papiers  du  comité  ecclésiastique,  D^'^,  cartoa  51 
et   passiin. 


376     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

molécules  de  ce  qui  sera  la  Révolution.  Il  voit  naître  les 
premiers  conciliabules  qui  seront  le  club,  les  premiers  ras- 
semblements qui  seront  la  garde  nationale,  les  premières 
petites  feuilles  imprimées  qui  deviendront  le  journal.  A  ces 
signes  sa  défiance  se  ranime.  On  lui  a  dit  que  la  Révolution 
ne  ferait  que  propager  l'Evangile,  et  il  s'étonne,  il  s'effraie 
des  ouvriers  que  le  Seigneur  envoie  pour  cultiver  sa  vigne. 
Il  se  rejette  en  arrière,  mais  à  l'instant  la  tentation  se  fait 
plus  forte,  plus  subtile.  Ceux  même  qu'il  soupçonne  le  cir- 
conviennent, l'enlacent,  distinguent  sa  cause  de  celle  des 
privilégiés,  le  rangent  parmi  les  bénéficiaires  de  l'ordre 
nouveau,  et  le  traitent  si  respectueusement  de  «  vertueux 
pasteur  »  qu'il  finit  par  croire  à  la  vertu  de  gens  qui  parlent 
si  bien.  Tout  ce  que  la  morgue  du  haut  clergé  a,  goutte  à 
goutte,  déposé  de  rancune  en  son  cœur,  revient  derechef 
à  la  surface  avec  un  insupportable  arrière-goût  d'humilia- 
tion. Non,  il  n'est  pas  de  l'ancien  régime,  et  que  lui  a  donné 
l'ancien  régime  pour  qu'il  le  soutienne?  Il  se  dit,  en  capitu- 
lant avec  ses  scrupules,  que  si  Dieu  défend  de  haïr,  il  ne 
défend  pas  de  se  souvenir.  Puis  il  est  infiniment  flatté  de 
passer  pour  un  curé  patriote,  à  l'instar  de  ces  curés  d'élite 
qui  siègent  à  l'Assemblée.  Peu  à  peu  il  s'habitue  à  l'idée  des 
grands  abatages;  cette  conception  d'une  société  nivelée 
qui  ravit  son  âme  égalitaire  charme  pareillement  son  or- 
gueil, car  dans  la  destruction  des  hauts  manoirs,  des  hautes 
abbayes,  le  presbytère,  seule  chose  respectée,  s'élèvera 
tout  de  même  un  peu  au-dessus  du  reste,  et  il  sera  —  seul  — 
grain  de  sable  un  peu  plus  gros  dans  la  poussière  triturée. 
Alors,  il  parait  se  décider  tout  à  fait,  orne  de  rubans  trico- 
lores sa  chasuble,  chante  des  messes  civiques,  prononce  des 
prônes  civiques,  entonne  des  Te  Deum  en  abondance.  Ce- 
pendant, quand  à  l'autel  il  se  retourne  vers  les  fidèles,  il 
s'étonne  de  voir  dans  la  nef  tous  ceux  que  jusqu'ici  il  n'a 
vus  qu'ailleurs.  Est-ce  lui  qui  a  converti  les  nouveaux 
néophytes  ou  n'est-il  pas  lui-même  d'ores  et  déjà  leur  pri- 


LES   DEUX   ÉGLISES  377 

sonnicr?  Redevenu  soucieux,  il  rentre  en  sa  maison  curiale, 
ouvre  fié\Teusement  son  bréviaii'e,  cherche  sans  le  trouver 
quelque  verset  qui  l'apaise,  récite  le  Veni  creator  pour  de- 
mander la  lumière;  celle-ci  ne  descendant  pas,  il  achève  de 
s'angoisser  et,  là-bas,  dans  sa  solitude,  avec  un  premier 
tressaillement  de  terreur,  il  remplace  le  Te  Deum  par  le 
Miserere. 

Malgré  certains  signes  troublants,  l'année  1789  avait  été 
l'année  des  espérances.  L'année  1790  fut  déjà  celle  des 
mécomptes.  On  avait  tout  promis  aux  «  vertueux  pasteurs 
du  second  ordre  ».  En  attendant,  en  chaque  paroisse  rurale, 
la  gêne  régnait,  presque  la  misère.  L'Assemblée  avait,  en 
principe,  aboli  les  dîmes,  puis  avait  déclaré  qu'elles  seraient 
payées  à  titre  provisoire  jusqu'à  leur  remplacement.  De  la 
loi,  le  paysan  n'avait  retenu  que  le  principe  et  s'était,  d'au- 
torité, donné  quittance  plénière  pour  l'avenir.  Il  arriva 
donc  que  les  curés  qui  percevaient  eux-mêmes  la  dîme  et  en 
vivaient,  tombèrent  dans  le  dénuement.  Dans  les  paroisses 
où  la  dîme  était  perçue,  soit  par  les  abbés  des  monastères, 
soit  par  tout  autre  patron  ecclésiastique,  à  charge  d'abcin- 
donner,  sous  le  nom  de  portion  congrue,  une  pension  fixe  au 
desservant,  la  situation  ne  fut  pas  meilleure  :  les  abbés, 
les  prieurs,  tous  ceux  qu'on  appelait  les  gros  décimateurs, 
ne  recueillant  plus  rien,  ne  donnèrent  plus  rien.  Aussi  les 
pauvres  desservants  revenaient-ils  de  l'abbaye  les  mains 
vides,  soupçonneux,  persuadés  que  la  dîme  avait  bien  pro- 
duit quelque  chose,  et  médiocrement  sustentés  par  la 
Déclaration  des  droits  de  rhomme.  Pour  comble  d'ennui,  les 
curés  subissaient  eux-mêmes  de  pressantes  doléances.  Sou- 
vent ils  n'avaient  été  mis  en  possession  de  leur  titre  curial 
que  par  la  résignation  d'un  titulaire  qui  avait  stipulé  à  son 
profit  quelque  petite  pension.  Tous  ces  anciens  curés  ne 
croyaient  pas  plus  à  la  pauvreté  de  leurs  successeurs  que 
ceux-ci  ne  croyaient  à  la  pauvreté  des  couvents  et,  fort 
aigrement,  ils  réclamaient  le  pain  promis  à  leur  vieillesse. 


378     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

Donc,  de  haut  en  bas  on  se  disputait,  on  s'imputait  mu- 
tuellement le  recel  de  quelques  ressources  inavouées.  Par- 
fois, un  huissier,  un  procureur,  se  rencontrait,  essayant  de 
tondre  quelque  chose  sur  toutes  ces  misères.  En  fin  de 
compte,  les  malheureux  prêtres  recouraient  à  l'Assemblée  (1). 

En  quel  humble  langage,  on  aurait  peine  à  le  soupçonner 
Celui-ci  s'adressait  aux  «  régénérateurs  de  la  patrie  »;  celui- 
là,  pour  se  rendre  plus  agréable,  datait  sa  lettre  de  «  l'an  II 
de  la  liberté  ».  Les  membres  du  comité  ecclésiastique  se  ré- 
pandaient en  paroles  émollientes.  Ils  exhortaient  les  paysans 
à  payer  cette  année,  cette  année  encore,  quelque  chose  de  la 
dime;  puis  ils  promettaient  aux  curés  de  lire  leurs  mémoires, 
leur  témoignaientjà  défaut  de  faveurs  tangibles,  toutes  sortes 
de  menus  égards,  et,  ne  pouvant  leur  donner  ni  or  ni  argent, 
versaient  sur  eux  des  flots  d'espérance.  Le  30  avril  1790,  ils 
écrivaient  à  l'un  des  curés  d'Eure-et-Loir  :  «  Les  décrets  de 
l'Assemblée  nationale  relatifs  aux  traitements  des  curés  vous 
promettent  un  traitement  beaucoup  plus  heureux  que  celui 
dont  vous  avez  joui  jusqu'ici  (2).  »  Combien  de  lettres  pa- 
reilles ne  retrouverait-on  pas  dans  les  archives!  En  attendant 
ces  «  heureux  traitements  »,  on  s'appliquait  à  enlacer  ou  à 
retenir  par  les  honneurs  ces  ouvriers  nécessaires  de  la  Révo- 
lution naissante,  et  quel  honneur  plus  grand  que  celui  de 
voir  deux  cents  curés  siéger  sur  les  bancs  de  l'Assemblée! 
L'un  de  ces  pasteurs  patriotes,  l'abbé  Gouttes,  venait  d'être 
appelé  à  la  présidence;  et  les  Constituants,  par  cette  haute 
confiance,  avaient  voulu,  disait-on,  rendre  hommage  au 
corps  tout  entier. 

Les  honneurs  étaient  loin  et  posés  seulement  sur  quelques 
têtes.  La  gêne  était  imminente  et  presque  universelle.  Cer- 
taines avanies  très  sensibles  accrurent  les  déboires.  Les 
municipalités  procédaient  à  la  répartition  de  la  contribution 

(1)  Archives  nationales.  Papiers  du  comité  ecclésiastique,  D^^^,  carions  i9, 
50   et  passim. 

(2)  Ibid.,  D"",  carton   47. 


LES  DEUX  ÉGLISES  57» 

patriotique,  volontaire  à  l'origine  et  devenue  forcée.  Qui  fut 
surchargé  outre  mesure?  Souvent  le  curé.  «  On  agissait  de  la 
sorte,  dit  un  document  contemporain,  par  pique  ou  déri- 
sion. »  Puis  le  mal  de  la  délation,  ce  mal  qui  déshonorera 
toute  l'époque  révolutionnaire,  commença  à  sévir  :  l'un  fut 
dénoncé  pour  excès  de  zèle,  l'autre  pour  tiédeur,  un  troisième 
pour  prône  incivique,  un  quatrième  pour  abatage  de  quel- 
ques vieux  pommiers  sur  le  bien  curial.  Dans  le  même  temps, 
on  vit  poindre  la  violence  contre  quiconque,  parmi  les 
prêtres  de  campagne,  avait  déplu.  Un  jour,  dans  l'Eure-et- 
Loir,  un  curé  se  présenta  pour  voter  à  l'Assemblée  primaire 
d'Anet  :  on  lui  refusa  le  droit  de  suffrage;  comme  il  protes- 
tait, on  le  contraignit  à  s'enfuir,  et  bientôt  se  multiplieraient, 
en  maints  endroits,  les  exemples  de  cet  ostracisme.  Dans  la 
Gironde,  im  autre  curé  fut  chassé  de  sa  cure  et  menacé  de 
mort  s'il  y  rentrait  jamais. 

Une  tradition  de  l'ancien  régime  remettait  au  curé  le  soin 
d'annoncer  aux  paroissiens,  par  la  voie  du  prône,  les  actes 
principaux  de  la  puissance  publique.  Cette  coutume,  con- 
firmée par  l'Assemblée  nationale,  devint,  pour  les  prêtres  de 
conscience  déhcate,  un  sujet  d'anxiété.  Ils  recevaient  les 
décrets,  les  proclamations,  avec  injonction  de  les  notifier  aux 
fidèles.  Quand  eux-mêmes  s'en  étaient  pénétrés,  un  grand 
scrupule  les  saisissait  d'imprimer  par  leur  lecture  la  consé- 
cration de  la  chaire  chrétienne,  soit  à  l'abolition  des  pro- 
priétés ecclésiastiques  ou  à  la  suppression  des  vœux  rehgieux, 
soit  à  toutes  les  maximes  téméraires  qu'il  plaisait  au  pouvoir 
civil  de  propager.  Bientôt  les  autorités  locales  se  mirent  à 
imposer  aussi  la  lecture  de  leurs  arrêtés,  en  sorte  qu'aux  lois 
générales  s'ajoutèrent  toutes  les  élucubrations  subalternes. 
Submergés  sous  l'abondance  des  papiers  publics,  aussi 
effrayés  de  se  révolter  qu'embarrassés  d'obéir,  les  pauvres 
prêtres  cherchaient  misérablement  quelque  biais.  Celui-ci 
ajournait  les  lectures  ou  les  expurgeait;  celui-là  les  rejetait 
à  la  fin  de  l'oûice  et  les  étouffait  de  son  mieux  dans  le  brou- 


380     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE    LA   RÉVOLUTION 

haha  de  la  sortie.  Le  29  avril  1790,  en  un  mandemdht  à  son 
clergé,  le  vieil  évêque  de  Senez  en  Provence  dénonça  cette 
transformation  de  la  chaire  sacrée.  «  On  assimile,  disait-il, 
votre  ministère  à  celui  des  crieurs  publics,  nos  églises  sont 
devenues' des  maisons  de  ville,  et  le  lieu  saint  n'est  plus  dis- 
tingué d'une  assemblée  de  municipalité.  »  Plus  tard,  on 
pousserait  la  prétention  jusqu'à  contraindre  les  prêtres  à 
publier  en  chaire  les  ventes  des  biens  ecclésiastiques.  Cette 
fois  l'Assemblée  elle-même  déclarerait  abusif  cet  excès  d'as- 
servissement. 

L'Assemblée  se  mit  à  discuter  la  Constitution  civile.  Une 
chose  plut  infiniment  aux  curés,  le  traitement  minimum 
de  1  200  livres.  La  dîme,  décidément  irrécouvrable,  leur 
rendait  urgent  ce  salaire.  Avec  une  précision  de  calcul  plus 
humaine  qu'apostolique,  ils  s'appliquèrent  à  supputer  ce 
qu'ils  pourraient,  en  devenant  salariés,  cumuler  de  ressources 
éventuelles.  Ils  ne  perdirent  que  par  degrés,  comme  on  l'a 
dit,  l'espoir  de  combiner  avec  la  dotation  en  argent  une  cer- 
taine dotation  territoriale.  Cependant  l'ensemble  de  la  loi, 
lu  à  tête  reposée,  leur  dévoila  toutes  les  innovations  qui  bou- 
leverseraient les  anciennes  règles.  C'est  alors  que  l'inquiétude 
prit  vraiment  possession  de  leur  cœur. 

L'année  1790  s'écoula.  Du  chef  de  l'Eglise  on  ne  savait 
rien;  car  il  n'avait  encore  révélé  sa  pensée  par  aucun  docu- 
ment public.  Entre  le  haut  et  le  bas  clergé,  entre  les  évêques 
et  leurs  subordonnés,  la  différence  du  rang  s'interposait, 
empêchant  cette  confiance  intime  qui  crée  la  solidarité. 
Dans  leurs  courses  à  la  ville,  les  curés  allaient  volontiers 
consulter  ceux  qui,  dans  le  rayon  restreint  du  district, 
avaient  la  réputation  de  beaucoup  savoir  et  d'être  bien  in- 
formés. C'étaient  le  plus  souvent  des  légistes,  très  pré- 
venus contre  Tultramontanisme  quoique  parfois  d'âme  très 
chrétienne,  très  pénétrés  de  la  «  puissance  du  Prince  »  et 
transportant  cette  toute-puissance  à  l'Assemblée.  Ils  ef- 
frayaient leurs  visiteurs  par  le  danger  de  braver  la  loi;  puis. 


LES   DEUX  ÉGLISES  881 

s'ingéniant  à  les  apaiser,  ils  leur  récitaient  quelque  chose  où 
s'entremêlaient  le  dictionnaire  philosophique  de  Voltaire, 
l'Evangile  de  Jésus-Christ,  et  aussi  ce  cinquième  Evangile 
que  Rousseau  avait  formulé  dans  la  profession  de  foi  du 
Vicaire  savoyard;  enfin  ils  leur  montraient  le  décret  sur  la 
Constitution  civile  :  un  roi  (et  quelle  n'était  pas  la  piété  de 
Louis  XVI!)  l'avait  signé  :  un  archevêque  l'avait  contre- 
signé. Les  curés,  tout  affamés  de  lumière,  lisaient,  relisaient 
le  préambule  de  la  loi  :  Louis,  par  la  grâce  de  Dieu,  voulait  et 
ordonnait  ce  qui  suit.  L'œuvre  avait  donc  été  ratifiée  par 
le  roi,  par  le  roi  très  chrétien!  Ainsi  se  rassuraient-ils,  igno- 
rant jusqu'à  quel  point  le  malheureux  prince  avait  perdu  la 
puissance  d'ordonner,  aussi  bien  que  l'énergie  de  vouloir. 

Bientôt,  vers  l'automne,  on  parla  de  rigueurs,  mais  contre 
qui?  Contre  les  chanoines  richement  dotés,  contre  les  évê- 
ques.  Des  autres  il  n'était  point  question.  L'orage  grondait, 
mais  sur  les  hauteurs  :  en  se  faisant  petit,  on  le  laisserait 
passer;  et  dans  leur  presbytère  modeste,  beaucoup  de  curés 
se  terrèrent,  avec  cette  sécurité  égoïste,  inconsciemment  en- 
vieuse, du  roseau  qui  plie  quand  le  chêne  est  brisé. 

Le  décret  du  27  novembre  1790  ravit  la  dernière  cnance 
de  se  dérober  en  s'effaçant.  Des  plus  grands  jusqu'aux  plus 
humbles,  le  serment  obligatoire  serait  la  pierre  de  touche  où 
se  reconnaîtrait  l'obéissance  ou  la  rébellion.  Pour  les  âmes 
sacerdotales,  ce  mois  de  décembre  fut  plein  d'angoisses. 
Vaguement  on  espérait  encore  une  entente  avec  Rome,  une 
détente  dans  l'Assemblée.  Un  jour  —  ce  fut  pendant  le  mois 
de  janvier  1791,  à  une  date  plus  ou  moins  éloignée  suivant  les 
régions  —  le  décret  fut  placardé,  au  chef-lieu  du  département 
d'abord,  puis  au  district,  enfin  dans  les  villages.  Ce  jour-là 
commença  le  délai  de  huit  jours  imparti  pour  la  soumission. 

Alors  s'ouvrit  la  grande  crise.  Il  y  avait  certains  prêtres 
au  cœur  simple,  à  l'esprit  résolu,  à  la  foi  robuste,  qui  s'orien- 
taient sans  hésiter  vers  le  devoir  et,  avec  une  intrépidité 
tranquille,  presque  joyeuse,  remettaient  tout  à  Dieu.  L'éclec- 


382     HISTOIRE  RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

tisme  avait  trop  désagrégé  les  croyances,  trop  amolli  les 
volontés  pour  que  ce  viril  dessein  de  confesser  l'Eglise,  pour 
que  cette  sainte  volupté  de  souffrir  en  son  nom  fût  le  lot  du 
plus  grand  nombre.  —  Tout  à  l'inverse,  d'autres  prêtres,  en 
minorité  aussi,  se  précipiteraient  dès  la  première  heure,  avec 
tout  l'empressement  du  zèle,  dans  l'ordre  nouveau.  —  Entre 
ces  deux  groupes,  l'un  et  l'autre  restreints,  une  masse  im- 
mense s'agitait,  composée  d'hommes  bons,  bienveillants, 
sensibles  aux  maux  d'autrui,  charitables  même,  suffisam- 
ment pieux,  d'une  culture  intellectuelle  sérieuse  quoique 
trop  amincie  en  surface,  d'une  foi  sincère  bien  qu'un  peu 
molle,  d'un  tempérament  inaccoutumé  à  la  lutte  et  qui 
jamais  ne  s'était  trempé  en  prévision  de  l'épreuve.  Depuis 
qu'avait  grandi  le  conflit  religieux,  l'anxieux  désir  était 
celui  d'une  combinaison  qui  permît  d'être  fidèle  et  libérât 
d'être  héroïque.  En  ces  âmes,  engourdies  dans  un  train 
de  vie  paisible  et  jetées  tout  à  coup  en  pleine  tempête,  allait 
se  livrer  le  plus  rude  des  combats. 

Tout  se  coalisait  pour  conseiller  l'obéissance.  —  Le  ser- 
ment, conçu  en  termes  généraux,  semblait  s'appliquer  en 
bloc  à  toute  la  Constitution,  en  sorte  que  le  refus  prendrait 
un  aspect  contre-révolutionnaire  et  s'appellerait  dans  le 
peuple  rébellion.  —  L'ancien  régime  aboli  laissait  dans  la 
hiérarchie  ecclésiastique  des  vides  immenses  à  combler  :  de 
là,  pour  quiconque  plierait,  l'espoir  d'une  promotion  sans 
pareille.  Au  contraire,  le  châtiment  de  la  résistance  serait 
l'exclusion  de  la  cure,  la  suspicion,  l'abandon,  la  persécution 
peut-être,  et  une  précaire  existence  de  missionnaire,  sans 
asile,  sans  place,  sans  pain.  —  Une  insistance  habile  à  prê- 
cher la  soumission  osait  ajouter  aux  mobiles  humains  l'in- 
térêt de  la  religion  elle-même  :  on  laissait  entendre  que  le  re- 
fus de  serment,  en  privant  temporairement  les  fidèles  de  pas- 
teur, en  étalant  le  spectacle  public  de  discordes  confession- 
nelles, discréditerait  le  vrai  christianisme  loin  de  le  servir  : 
on  partait  de  là  pour  insinuer  que,  s'il  y  avait  un  schisme.Je 


LES   DEUX   ÉGLISES  383 

vrai  schismatique  serait  le  réfractaire  :  ce  serait  lui  qui  por- 
terait la  responsabilité  de  la  scission.  Il  se  trouvait  donc  que, 
par  un  audacieux  renversement  des  rôles,  on  proclamait  la 
défection,  non  seulement  amnistiée,  mais  méritoire,  en  l'abri- 
tant sous  le  service  de  Dieu. 

Par  toutes  les  bouches,  en  ces  derniers  jours,  arrivaient 
au  prêtre  ces  suggestions.  Elles  leur  parvenaient  par  les 
magistrats  civils,  par  les  administrateurs  des  départements, 
ou  des  districts,  en  majorité  très  ardents  pour  le  décret  et 
tenaces  jusqpi'à  l'obsession.  Aux  utopistes,  crédules  et  can- 
dides, ils  vantaient  la  primitive  Eglise  restaurée;  aux  cupides 
ils  énuméraient  les  gros  traitements;  aux  ambitieux  ils  éta- 
laient les  honneurs;  puis,  montrant  les  suites  de  l'obstina- 
tion, ils  effrayaient  les  avides  de  bien-être  par  la  perspective 
de  l'indigence,  les  pusillanimes  par  la  crainte  du  courroux 
populaire,  les  vieillards,  les  infirmes,  par  l'expulsion  de  leur 
demeure.  Cependant,  pour  soulever  les  âmes,  leur  grand 
levier  serait  l'envie.  Ils  ne  manquaient  pas  de  rappeler  les 
injiistices  anciennes,  les  démarcations  insultantes  jusque 
dans  le  temple  de  Dieu.  A  ces  souvenirs,  les  meilleurs  eux- 
mêmes  vibraient  parfois  de  révolte  et  marquaient  que,  s'ils 
demeuraient  fidèles,  ce  serait  sans  solidarité  avec  ceux  qui 
les  avaient  humiliés. 

n  y  avait  d'autres  pressions,  pression  de  la  famille  et 
des  amis  taxant  d'entêtement  la  fidélité,  pression  des  jour- 
naux enregistrant  un  à  un  les  serments  et  s'efforçant  de 
créer  la  contagion  de  l'obéissance,  pression  des  bandes  ve- 
nues de  la  ville  et  essayant  l'intimidation.  En  certains  en- 
droits circulaient  de  faux  brefs  du  pape  autorisant  la  sou- 
mission. Enfin,  dans  chaque  région,  quelques  prêtres,  les 
uns  par  tiu-bulence  d'esprit,  ambition,  rancune,  les  autres 
peut-être  par  conviction  sincère,  s'étaient  faits  les  infa- 
tigables champions  des  lois  nouvelles.  Ils  allaient,  venaient, 
se  dépensaient  en  paroles,  répandaient  leurs  écrits  ou  ceux 
des  autres.  Les  archives  départementales,  les  annales  dioeé- 


384     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   REVOLUTION 

saines  ont  conservé  les  noms  de  plusieurs  d'entre  eux  : 
c'est  dans  l'Artois,  Duflos,  curé  d'Hcsmond;  en  Normandie, 
Lefessier,  curé  de  Bérus;  dans  l'Aisne,  Nusse,  curé  et  maire 
de  Ghavigny;  dans  le  Finistère,  Lecoz.  A  leur  propagande 
s'ajoutaient  les  lettres  qu'envoyaient  de  Paris  les  députés 
assermentés  de  l'Ordre  ecclésiastique. 

Harcelés  de  la  sorte,  les  malheureux  prêtres  ont  peine  à 
se  ressaisir.  Ils  cherchent  à  se  joindre,  se  consultent,  tâchent 
de  combiner  un  plan  de  conduite.  Dans  un  rapport  du 
temps,  nous  lisons  ces  lignes  :  «  On  ne  voit  que  des  pelotons 
de  prêtres  s'aboucher,  parler  mystérieusement  entre  eux. 
Quelques-uns  se  félicitent.  Le  plus  grand  nombre  tour- 
mente sa  pensée  pour  aviser  aux  moyens  d'éluder  le  terrible 
décret  et  de  déjouer  les  mesures  des  officiers  municipaux... 
Ils  réduisent  en  problème  les  chances  de  la  fortune  qui  pour- 
raient amener  une  contre-révolution;  ils  ont  l'oreille  au 
guet  sur  toutes  les  nouvelles  et  ne  manquent  pas  de  donner 
cours  à  celles  qui  peuvent  leur  être  favorables  (1)  ».  Le 
principal  travail  est  de  trouver  une  formule  conciliatoire 
que  l'autorité  civile  accepte  et  que  l'orthodoxie  ne  réprouve 
pas.  Il  semble  que,  dans  plusieurs  régions,  on  se  soit  accordé 
sur  les  termes  du  serment;  car  en  certains  districts,  comme 
celui  de  Gray,  on  retrouvera  sur  les  lèvres  d'un  grand 
nombre  de  prêtres  les  mêmes  restrictions  renfermées  dans 
les  mêmes  mots.  Rentrés  chez  eux  à  la  suite  de  ces  confé- 
rences, les  curés,  dans  la  solitude  du  presbytère  qu'ils 
quitteront  bientôt,  implorent  le  ciel  par  le  jeûne,  la  péni- 
tence, la  prière.  Quelques-uns  essayent  de  reculer  le  terme 
fatal.  Ils  demandent  un  délai  de  quinzaine,  de  huitaine. 
D'autres  invoquent  le  serment  civique,  prêté  par  eux  jadis, 
et  tentent  de  persuader  à  la  municipalité  que,  par  cet  acte, 
ils  ont  satisfait  à  la  loi.  Ainsi  parlent-ils,  se  torturant  à  la 
recherche  d'un  compromis;  car  ces  hommes,  qu'on  englobera 

(1)  Rapport  du  maire  de  Saint-Florent,  district  d'Issoire.  (Papiers 
du  comité  ecclésiastique,   D"  \  caitoii  DG.)  ' 


LES    nr.UX   EGLISES  385 

SOUS  l'appellation  de  fanatiques;  sont  humbles  à  cette  heure 
jusqu'à  verser  dans  l'humiliation,  et  parfois  on  leur  souhai- 
terait quelque  accès  de  cette  belle  fierté  humaine  qui 
sauvegarde  non  seulement  le  salut  là-haut,  mais  ici-bas 
l'honneur. 

Le  grand  jour  arrive.  C'est  un  dimanche.  La  messe  com- 
mence. Les  officiers  municipaux  sont  présents,  souvent  assis 
à  l'ancien  banc  seigneurial,  car  généralement  on  ne  l'a  aboU 
que  pour  s'y  mettre  soi-même.  Beaucoup  de  monde  :  outre 
les  dévots,  les  curieux;  puis  c'est  l'époque  où  les  campa- 
gnards, libres  de  l'agriculture,  fréquentent  volontiers 
l'église.  L'évangile  s'achève.  Voici  le  prône.  Le  prêtre  monte 
en  chaire.  C'est  l'instant  du  serment.  Souvent  rien  ne  fait 
pressentir  dans  le  discours  qui  commence  l'engagement 
décisif  qui  devra  le  terminer.  Le  paysan  n'aime  à  dire  ni 
oui  ni  non  et,  quand  son  intérêt  est  en  jeu,  son  intelligence 
épaisse  se  délie  soudain  en  prodigieux  subterfuges.  Les 
curés,  si  épurés  qu'ils  soient,  sont  à  leur  manière  paysans. 
Il  en  est  qui  font  une  longue  homélie  sur  les  droits  réci- 
proques de  l'Eglise  et  de  la  société  civile,  et  au  milieu  de 
la  harangue,  ghssent  négligemment,  en  mots  précipités,  ma! 
articulés,  souvent  mêlés  de  latin,  la  phrase  où  ils  enferment 
leurs  restrictions.  Puis  ils  prêtent  le  serment.  Le  serment, 
qui,  espère-t-on,  sera  seul  acte,  est  pour  les  hommes;  la 
phrase,  un  peu  honteusement  murmurée,  d'une  voix  volon- 
tairement tombante,  est  pour  les  oreilles  de  Dieu.  Beaucoup 
de  ces  pauvres  prêtres  parlent  de  mourir  pour  l'Eglise;  en 
quoi  ils  ne  se  doutent  point  par  quel  terrible  rappel  les  évé- 
nements prochains  les  prendront  au  mot;  puis,  pour  balancer 
cet  acte  de  foi,  ils  jurent  de  mourir  pareillement  plutôt 
que  de  souffrir  la  contre-révolution,  et  par  ce  sang  promis 
des  deux  côtés,  ils  se  flattent  d'avoir  apaisé  la  terre  et  le 
ciel.  Il  y  a  peu  de  refus  purs  et  simples,  mais  des  réserves 
qui  varient  à  l'infini.  Celui-ci  jure  de  respecter  la  Consti- 
tution «  quant  au  temporel  »;  celui-là  promet  de  maintenir 


386     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

de  tout  son  pouvoir  la  Constitution  civile  du  clergé  «  autant 
et  comme  l'Eglise  et  la  religion  catholique,  apostolique  et 
romaine  le  lui  permet  ».  Un  troisième  limite  son  adhésion 
à  «  tous  les  articles  compatibles  avec  la  religion  catholique, 
apostolique  et  romaine  ».  Un  quatrième  excepte  le  gouver- 
nement spirituel  des  âmes  «  sur  lequel  l'auguste  Assemblée 
s'est  déclarée  incompétente  (1)  ».  La  latitude  est  grande 
pour  les  municipalités.  Sont-elles  bienveillantes?  Elles 
n'enregistreront  que  le  serment.  Sont-elles  mal  disposées 
ou  le  prêtre  est-il  impopulaire?  Elles  souligneront  toutes 
les  réserves.  Elles  ne  sont  d'ailleurs  pas  tout  à  fait  maî- 
tresses. Au  fond  de  l'église  il  y  a  souvent  des  délateurs 
attentifs  qui  ont  noté  les  paroles  et  argueront  de  faux  ce 
qui  aura  été  acte.  —  Cependant,  il  arrive  parfois  que  le  curé, 
en  son  prône,  n'ajoute  rien  à  la  prédication  ordinaire.  Il 
remonte  à  l'autel,  continue  le  sacrifice,  consacre  l'hostie, 
consomme  les  saintes  espèces.  Puis,  quand  l'office  est  fini, 
au  moment  où  tout  l'auditoire  s'écoule,  il  s'avance,  non 
vers  la  chaire  mais  vers  la  balustrade  du  chœur  comme 
pour  une  annonce  oubhée,  et  au  milieu  de  tous  les  bruits 
de  la  sortie,  dépêche  en  hâte  quelques  paroles  mal  entendues 
que  la  municipalité  recueillera  comme  elle  pourra.  —  Il  y  a 
une  dernière  épreuve  pour  le  curé.  Du  serment  on  dressera 
un  procès-verbal,  et  ce  procès-verbal  il  devra  le  signer.  On 
voit  des  prêtres  pris  tout  à  coup  de  remords;  dans  la  nuit 
ib  ont  réfléchi;  décidément  ils  ne  veulent  pas,  ils  ne  peuvent 
pas  :  au  moment  de  tracer  leur  nom,  la  plume  tremble  dans 
leurs  doigts;  ils  repoussent  le  papier,  et  d'un  brusque  bond 
en  arrière,  se  rejettent  dans  le  sein  de  leur  mère  l'Eglise. 
—  Des  municipalités  les  procès-verbaux  seront  envoyés  au 
district,  de  là  aux  départements.  L'embarras  ne  sera  pas 
mince  pour  traduire  des  formules  souvent  ambiguës,  pour 
peser  des  pensées  qui  à  dessein  se  sont  voilées.  «  Il  y  a  des 

(1)  Archives  nationales.  Papiers  du   Oomité  ecclésiastique»  D»"',  car- 
tons 94,   96,  97,   98  et  passim. 


LES   DEUX   EGLISES  387 

prêtres,  écrira  un  peu  plus  tard  au  comité  ecclésiastique 
le  Directoire  de  la  Mayenne,  qui  ont  si  bien  entortillé  leur 
serment  qu'il  ne  sera  possible  de  les  juger  que  par  leur  rap- 
prochement ou  leur  éloignement  du  nouvel  évêque  (1)  ». 

Des  volontés  si  peu  précises  sont  malaisées  à  tra- 
duire par  des  chiffres.  Un  sérieux  intérêt  s'attache  pour- 
tant à  fixer  les  évaluations,  c'est-à-dire  à  rechercher  quelle 
fut,  dans  le  haut  et  dans  le  bas  clergé,  la  part  de  la  faiblesse, 
la  part  de  la  fidélité. 

Pour  les  évêques,  le  calcul  est  fort  simple.  Parmi  les 
prélats  préposés  aux  divers  diocèses,  quatre  seulement 
jurèrent  :  Talleyrand,  évêque  d'Autun,  Brienne,  archevêque 
de  Sens,  Jarente,  évêque  d'Orléans,  Lafont  de  Savine,  évêque 
de  Viviers.  Il  semble  que  l'Eglise  de  France  se  soit  plutôt 
purgée  qu'affaiblie  par  ces  défections.  On  connaît  Tal- 
leyrand; le  cardinal  de  Brienne  était  surtout  fameux  par  ses 
vices.  M,  de  Jarente  par  ses  dettes.  Quant  à  Lafont  de  Sa- 
vine, il  se  recommandait  par  des  qualités  attirantes,  mais 
montrait  en  même  temps  une  telle  incohérence  d'esprit 
qu'on  put  plus  d'une  fois  douter  de  sa  raison.  A  ces  quatre 
personnages  il  faut  ajouter  trois  coadjuteurs  ou  évêques 
in  partibus,  à  savoir  :  Gobel,  coadjuteur  de  l'évêque  de 
Bâle,  Martial  de  Brienne,  coadjuteur  de  son  oncle  à  Sens, 
Dubourg-Miraudot,  évêque  de  Babylone. 

Gomme  on  le  voit,  le  partage  est  ici  bien  net.  Il  n'est 
guère  moins  aisé,  si  les  recherches  se  bornent  au  clergé 
urbain  et  surtout  aux  curés  des  villes  importantes.  Dans 
les  grands  centres,  la  fidélité  est  la  règle,  la  faiblesse  l'excep- 
tion. A  Strasbourg,  il  n'y  a  que  trois  jureurs  :  un  curé,  un 
vicaire  et  le  professeur  Brendel  qui  serait  évêque  du  Bas- 
Rhin.  Metz,  Besançon,  Reims,  Ghâlons-sur-Marne,  Amiens, 
offrent  les  mêmes  exemples  de  résistance.  A  Arras,  les  onze 
curés  de  la  ville  refusent  le  serment,  hormis  un  seul  qui, 

1)  Archives  nationales.  Papiers  du  comité  ecclésiastique,  DU'.cartOQ  84. 


388     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   REVOLUTION 

incontinent,  reçoit  la  mitre.  Lille,  quoique  au  milieu  de  la 
catholique  Flandre,  est  un  peu  moins  fidèle;  on  y  enregistre, 
parmi  les  curés,  trois  défaillances,  mais  la  majorité  tient  bon. 
A  Nantes,  sur  81  prêtres,  52  se  dérobent  au  serment.  A 
Rennes,  un  seul  curé,  un  seul  vicaire  obéissent  aux  décrets. 
Les  villes  du  Midi  sont,  en  général,  encore  plus  fermes  que 
celles  du  Nord.  A  Bordeaux,  trois  prêtres  seulement  se  sou- 
mettent à  la  Constitution  civile.  A  Montpellier,  pas  un  curé, 
pas  un  vicaire  ne  jure.  A  Nîmes,  de  tous  les  curés  de  la  ville, 
un  seul  faiblit.  A  Aix,  il  n'y  a  d'autres  défections  que  celle 
d'un  vicaire.  Même  dans  les  départements  du  Centre,  où 
la  majorité  s'abandonne,  on  retrouve  dans  les  grandes  villes 
une  courageuse  constance;  ainsi  en  est-il  à  Tours,  à  Limoges, 
à  Bourges.  A  Nevers,  sur  onze  curés,  neuf  demeurent  fidèles. 
Une  seule  cité  fait  tache  :  Orléans,  où,  à  la  suite  de  Jarente, 
l'unanimité  du  clergé  se  précipite  dans  la  soumission.  Il  y 
eut  aussi,  croyons-nous,  beaucoup  de  serments  à  Lyon. 
A  ne  considérer  que  l'ensemble,  les  adhésions  se  noient 
dans  le  grand  courant  de  la  résistance.  Telle  est  la  condition 
des  choses  dans  les  grands  centres  où  l'instruction  plus 
solide  met  davantage  à  l'abri  du  sophisme,  où  les  fausses 
nouvelles  sont  plus  aisément  démasquées,  où  une  situation 
matérielle  meilleure  rend  les  âmes  moins  accessibles  aux 
suggestions  de  l'envie  (1). 

Jusqu'ici  l'avantage  demeure,  et  avec  une  indéniable 
évidence,  aux  prêtres  non  conformistes.  La  recherche,  au 
contraire,  se  complique  singulièrement,  si  des  villes  impor- 
tantes on  descend  jusque  dans  les  bourgades,  jusque  dans 
les  campagnes,  si  on  s'efforce  de  dénombrer,  dans  la  grande 
armée  des  curés  et  des  vicaires,  ceux  qui  faiblirent,  ceux  qui 

(1)  V.  Archives  nationales,  Papiers  du  comité  ecclésiastique,  D"'^',  car- 
tons 21  et  22,  carton  80  et  passim.  — V.  aussi  Lallié,  Le  diocèse  de  Nantes 
pendant  la  Révolution,  p.  128;  Debamecourt,  Le  clergé  et  le  diocèse  d'Arrns 
pendant  la  Révolution,  t.  II,  p.  107;  Vicomte  de  Bbimont,  M.  de  Puy- 
ségur  et  l'église  de  Bourges  pendant  la  Révolution,  p.  91;  Lb  Sueuk,  Le 
clergé  picard  pendant  la  Révolution,  t.  II,  p.  64. 


LES  DEUX   ÉGLISES  389 

furent  fidèles.  Les  Archives  nationales  conservent  (1)  pour 
quarante-sept  départements  les  états  envoyés  à  l'Assemblée 
par  les  directoires  des  chefs-lieux  et  contenant  le  relevé  des 
serments  prêtés  ou  refusés.  Cinq  de  ces  états,  ceux  de  l'Orne, 
des  Bouches-du-Rhône,  de  la  Corse,  de  la  Dordogne,  de  la 
Marne,  ne  s'appliquent  qu'à  un  seul  district  ou  offrent  de 
trop  évidentes  lacunes  poiu*  qu'il  convienne  d'en  tenir 
compte.  Le  tableau  des  quarante-deux  autres  départements 
présente  un  total  de  23  093  prêtres  appelés  à  jurer.  Sur 
ces  23  093  prêtres,  13  118  ont  prêté  le  serment,  9  975  l'ont 
refusé,  ce  qui  fournit  pour  100  prêtres,  une  proportion  de 
56  à  57  jureurs  contre  43  à  44  réfractaires  (2).  Cependant, 
deux  questions  s'élèvent.  Cette  statistique  ofïîcielle  mérite- 
t-elle  une  entière  créance?  En  second  lieu,  en  la  supposant 
tout  à  fait  digne  de  foi,  convient-il  de  l'appliquer  par  ana- 
logie à  l'universalité  du  territoire  français? 

Je  crois  qu'on  courrait  grand  risque  d'erreur  si,  pour  la 
comparaison  numérique  des  deux  clergés,  on  adoptait  sans 
examen  les  tableaux  gardés  dans  les  archives.  Avant  de  les 
accueillir,  il  convient  de  les  soumettre  à  une  critique  ri- 
goureuse. 

J'observe  d'abord  qu'en  un  assez  grand  nombre  de  com- 
munes, les  officiers  municipaux  étaient  favorables,  zélés 
même  pour  la  religion.  De  là,  chez  eux,  le  désir  de  conserver 
le  calme  dans  la  paroisse  et,  pour  le  conserver,  d'éviter  tout 
changement.  Que  le  curé  fût  pieux,  charitable,  populaire, 
et  ce  désir  s'accroîtrait  de  toute  l'affection  qu'il  aurait  su 
inspirer.  En  cet  état  d'esprit,  si,  à  l'instant  du  serment,  un 
scrupule  It'gitime  suggérait  au  prêtre  quelques  réserves,  la 

(1)  Archives  nationales.  Papiers  du  Comité  ecclésiastique,  cartons  21  et  22. 

(2)  La  proportion  exacte  est  de  56,80  contre  43,20  pour  100.  —  M.  Ph. 
Sagnac,  dans  une  intéressante  étude  publiée  par  la  Revue  d'histoire  mo- 
derne et  contemporaine,  novembre  1906,  arrive  à.  la  proportion  de  57,6 
pour  100.  Cette  différence  tient  sans  doute  à  ce  qu'il  ne  comprend  pas 
dans  sa  statistique  le  département  du  Nord,  et  y  fait  rentrer  la  Marne, 
la  Seine- Inférieure  et  l'Ariège. 


390     HISTOIRE   RELIGIEUSE   DE   LA   RÉVOLUTION 

pensée  dominante  des'magistrats^serait  d'adoucir,  d'omettre 
même,  dans  lem*  acte  officiel,  des  restrictions  qui  rangeraient 
le  pasteur  parmi  les  réfractaires.  Le  curé,  en  formulant  ses 
réserves  du  haut  de  la  chaire,  avait  libéré  sa  conscience. 
Il  signerait  le  procès-verbal  en  fermant  volontairement  les 
yeux.  S'il  n'y  avait  pas  de  club  au  village,  la  bienveillante 
omission  ne  serait  point  dénoncée,  et  l'autorité  supérieure 
enregistrerait  une  soumission  pure  et  simple.  Ce  qui  ten- 
drait à  prouver  la  fréquence  de  cette  demi-collusion,  c'est 
que  beaucoup  de  prêtres  portés  comme  assermentés  refu- 
seraient bientôt,  soit  de  reconnaître  l'évêque  constitutionnel, 
soit  de  lire  son  mandement.  Ne  serait-ce  pas,  au  moins  en 
partie,  ceux  que  le  zèle  officieux  de  la  municipalité  aurait 
sauvés  et  qui,  sur  une  nouvelle  mise  en  demeure,  publie- 
raient, cette  fois  sans  accommodement  possible,  leur  sépa- 
ration d'avec  la  nouvelle  Eglise? 

L'étude  des  relevés  suggère  une  autre  observation.  Les 
états  ne  devraient  comprendre  que  les  prêtres  fonctionnaires, 
seuls  assujettis  au  serment,  à  savoir  les  évêques,  les  grands 
vicaires,  les  curés,  les  vicaires,  les  supérieurs  ou  directeurs 
des  séminaires,  les  professeurs.  Or,  sur  la  liste  des  assermentés, 
on  trouve  des  religieux  ou  prêtres  habitués,  affranchis  de 
toute  obligation,  mais  venus  pour  jurer  à  la  suite  des  autres 
ecclésiastiques.  J'en  remarque  24  dans  l'Allier,  91  dans  le 
Puy-de-Dôme,  24  dans  la  Charente,  22  dans  la  Moselle, 
40  à  50  dans  les  Gôtes-du-Nord,  9  dans  l'Hérault,  4  dans  la 
Gôte-d'Or,  une  quinzaine  dans  le  Var.  Gomme  la  colonne 
des  insermentés  n'est  faite  que  de  prêtres  fonctionnaires, 
il  importe  que  celle  des  assermentés  ne  soit  composée  que 
des  mêmes  éléments.  A  cette  condition  seule,  les  états  offi- 
ciels peuvent  servir  à  la  comparaison  numérique  des  deux 
clergés.  Il  faut  donc  de  deux  choses  l'une,  ou  défalquer  de 
la  liste  des  assermentés  tous  les  prêtres  non  tenus  au  ser- 
ment, c'est-à-dire  environ  230  noms,  ou  élargir  démesu- 
rément le  cadre  et  faire  porter  le  calcul  sur  l'ensemble  du 


LES   DEUX  ÉGLISES  391 

clergé  séculier  et  régulier,  mais  alors  la  balance  pencherait 
d'un  poids  énorme  du  côté  des  insermentés,  car  le  nombre  des 
ecclésiastiques  non  fonctionnaires  qui  ont  juré  par  ambi- 
tion ou  superfluité  de  zèle  est  minime,  en  comparaison  de 
tous  ceux  qui,  n'ayant  aucun  engagement  à  prendre,  se  sont 
gardé  d'en  prendre  aucun. 

Voici  une  autre  remarque.  Bien  qu'au  début  de  1791 
les  membres  du  clergé  fussent  encore  en  immense  majorité 
au  milieu  de  leurs  ouailles,  déjà  plusieurs  évêques,  un  cer- 
tain nombre  de  grands  vicaires,  quelques  curés  s'étaient 
éloignés  de  leur  résidence  et  avaient  cherché  un  asile,  soit 
en  quelque  autre  partie  du  territoire  français,  soit  à  l'étran- 
ger. On  peut  évaluer  à  six  ou  sept  par  département  ces 
émigrés  de  la  première  heure.  De  là,  cinq  ou  six  cents  ecclé- 
siastiques que  les  tableaux  officiels  ne  mentionnent  pas, 
mais  qui  doivent  être  ajoutés  à  la  liste  des  insermentés,  si 
l'on  veut  mesurer  exactement  les  forces  respectives  des 
deux  Eglises. 

Les  dates  auxquelles  ont  été  envoyés  par|les  directoires 
les  états  départementaux,  fournissent,  en  outre,  des  indi- 
cations très  suggestives.  Sur  les  quarante-sept  états  con- 
servés aux  Archives,  deux  sont  partis  en  mars  1791,  seize 
en  avril,  douze  en  mai;  dix-sept  seulement  ne  portent  point 
de  date  ou  portent  une  date  postéreure  au  mois  de  mai. 
Il  faut  calculer  que  ces  tableaux  avaient  été  arrêtés  par  les 
municipalités  plusieurs  semaines  avant  qu'ils  ne  fussent 
expédiés  par  les  administrations  départementales.  Il  en 
résulte  que  la  moitié  d'entre  eux  est  antérieure  au  grand 
mouvement  de  rétractation  qu'amèneraient  les  brefs  de 
Pie  VI,  condamnant  la  Constitution  civile,  brefs  connus 
seulement  dans  les  campagnes  à  la  fin  du  printemps.  Au 
moment  où  elles  parvenaient  à  la  c