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Full text of "Les mystères de la Russie, Tableau politique et moral de l'Empire russe ... Ouvrage rédigé d'après les manuscits d'un diplomate et d'un voyageur"

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LES  MYSTÈRES 


iir. 


LA  RUSSIE 


Paris.  -»  lni|Miiiicr>p  Schneider  et  Lancrand, 
me  d'Krrurih,  1. 


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LES  MYSTÈRES 


LA  RUSSIE, 


TABLKAU 


POLlTlQtJK  ET  MORAL  DE  L'EMPIRE  ROSSE. 


UBuariM   *'m 


PAR  M.  FREIIERIC  LACROIX. 


PARIS, 

PAGNEBRE,    ÉDITEUR, 


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AVANT-PROPOS. 


Ce  livre  a  pour  objet  de  faire  connaître  Tempire  de.  Russie  dans  ses  vices  et 
ses  qualités,  dans  sa  force  et  sa  faiblesse.  Il  complète  et  rectifie  ce  qui  a  été 
publié  sur  cet  étrange  pays,  encore  à  l'élat  d  énigme  sur  bien  des  points. 

L'auteur  s'est  attaché  à  ne  rien  dire  qui  ne  concourût  à  la  démonstration 
dont  il  a  fait  la  base  de  son  travail.  Il  se  flatte  d'avoir  su  éviter  les  hors-d'œuvre 
et  les  digressions,  dont  le  moindre  inconvénient  est  de  dérouter  et  de  fatiguer 
le  lecteur. 

Après  avoir  exposé  le  principe  et  la  nature  du  gouvernement  russe,  il  fait 
connaître  Thomme  en  qui  ce  principe  se  personnifie,  c'est-à-dire  l'empereur. 
Puis,  continuant  ses  déductions,  en  prenant  le  despotisme  toujours  pour  point 
de  départ,  il  montre,  dans  des  chapitres  séparés,  Tinfluence  de  la  forme  poli- 
tique sur  le  caractère  et  les  mœurs  du  peuple  russe.  Il  fait  un  tableau  complet 
de  la  noblesse,  du  servage,  du  clergé  ;  il  énumère  et  fait  toucher  du  doigt  les 
ressources  réelles  de  cet  empire,  si  mal  appréciées  par  les  autres  nations  euro- 
péennes. Il  a  fait  entrer  dans  un  long  chapitre  consacré  à  l'armée  russe  des  ren- 
seignements tout  à  fait  nouveaux,  non-seulement  sur  l'organisation  du  système 
militaire  et  sur  les  forces  effectives  de  ce  pays,  mais  encore  sur  la  guerre  de 
Circassie.  La  marine,  les  finances  de  l'État,  l'agriculture,  le  commerce  et  l'in- 
dustrie ont  chacun  leur  part  dans  ce  minutieux  examen.  Un  chapitre  sur  la 
Sibérie  complète  Taperçu  sur  la  législation  et  la  justice.  La  politique  du  cabinet 
de  Saint-Pétersbourg  à  l'égard  des  peuples  conquis  a  sa  place  réservée,  et  l'on 
pense  bien  que  la  Pologne  a  le  triste  privilège  d'occuper  à  elle  s»îule  dans  cet 
ouvrage  autant  et  plus  d'espace  que  les  infortunes  de  ses  sœurs  en  esclavage,  k 
Crimée,  la  Bessarabie,  la  Géorsie,  etc. 

Pour  éviter  l'accumulation  des  faits  sur  quelques  points  isolés  du  fivre,  ou 
peut-être  une  logique  sévère  aurait  dû  les  placer,  on  les  a  dis.^éûiih'és  ;ï!ari.s 
tout  le  cours  de  l'ouvrage.  Cette  méthode  avait  d'autant  moinôd'fcccnVenieùt 
que  la  matière,  étant  essentiellement  complexe,  se  prêtait  à  cet  éparpillement 
des  réciLs  et  des  révélations.  Ainsi  on  a  pu  placer  dans  les  chapitres  Servage, 
Noblesse^  Justice  et  (Lms  plusieurs  autras,  des  faits  qui,  procédant  directement 

M.  R.  4 


2  INTRODUCTION. 

du  principo  aulocraliquc,  auraicnl  dû  rigoureusement  figurer  dans  le  chapitre 
Despotisme^  mais  qui  cependant  pouvaient  fort  bien  être  enregistrés  ailleurs. 
11  ne  faut  donc  pas  chercher  dans  chaque  chapitre  isolément  tout  ce  que  com- 
porte le  sujet  qu'on  y  traite  ;  il  est  nécessaire  de  lire  les  divisions  correspon- 
dantcSf  pour  avoir  un  ensemble  complet. 

Quoique  les  Mystères  de  la  Russie  soient,  au  fond,  un  livre  éminemment  sé- 
rieux, on  y  trouvera  un  grand  nombre  d'anecdotes  et  de  récits,  dans  lesquels 
l'auteur  s'est  appliqué  à  déguiser  la  gravité  de  sa  thèse  sous  la  variété  de  la  forme. 

Celui  qui  livre  ici  au  public  ses  impressions  et  ses  jugements  sur  la  Russie 
a  écrit,  on  le  verra,  en  pleine  connaissance  de  cause.  Les  lecteurs  s'aperce- 
vront tout  d'abord  qu'un  pareil  ouvrage  n'a  pu  être  composé  que  de  ma- 
tériaux recueillis  dans  le  pays  même.  L'auteur  a  rejeté  avec  soin  tout  ce  qui  ne 
lui  a  pas  paru  avoir  le  caractère  de  la  certitude;  c'était  le  seul  moyen  de  ne 
laisser  aucune  prise  aux  dénégations  sérieuses.  Du  reste,  il  aurait  pu  se  dis- 
penser de  ces  précautions  oratoires,  car  il  demande  à  être  jugé  sur  son  œuvre, 
persuadé  que  la  vérité  se  trahit  trop  bien  d'elle-même  dans  chacune  de  ses 
pages,  pour  avoir  besoin  d'être  afGrmée  d'avance. 

11  est  à  l'abri  de  toute  supposition  fAcheuse  sur  le  mobile  qui  l'a  guidé. 
Il  n'a  puisé  ses  inspirations  dans  aucun  motif  de  rancune;  sa  fran- 
chise n'a  eu  à  reculer  devant  aucune  de  ces  obligations  morales  qui 
naissent  naturellement  de  services  rendus  et  acceptés;  aucun  lien  de  re- 
connaissance ne  rattache  au  peuple  ou  aux  personnes  dont  il  a  tracé  le 
portrait.  Il  était  donc  placé  dans  les  plus  désirables  conditions  d'impartia- 
lité, et  il  a  pu  écrire  sans  préoccupation  d'animosité  systématique,  comme 
aussi  sans  scrupule  de  délicatesse. 

Encore  un  mot  :  l'auteur  des  Mtjslères  de  la  Russie  n'a  été  que  juste. 
Par  des  motifs  qu'on  trouvera  exposés  plus  loin,  il  n!a  pas  été,  il  n'a  pas  voulu 
être  indulgent.  11  n'avait  aucime  raison  de  ménager  de  hauts  pei'sonnages, 
traités  jusqu'ici  avec  une  réserve  par  trop  diplomatique.  Seulement  il  a  tenu 
à  donner  une  preuve  de  l)on  goût  et  de  respect  pour  les  convenances,  en 
élaguant  de  son  livre  tout  ce  qui  aurait  pu  prêter  directement  au  scandale; 
et  certes,  sur  ce  point,  il  affirme  que  plus  d'un  éminent  fonctionnaire  de  la 
cour  de  Russie,  a  commencer  par  l'empereur,  lui  doit  delà  reconnaissance  pour 
ce  qu'il  a  jugé  à  propos  de  laisser  dans  l'ombre.  Mais  ce  qu'il  a  mis  en  lu- 
mière suffit  pour  faire  bien  connaître  ce  monde  singulier,  si  différent  des  so- 

V  V       ^      ^       ^ 

••|:ciQ^<U*ni>di'i^ès;df.rOccident,  et  qu'on  peut  même  proclamer  sans  modèle  et 

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LES    MYSTÈRES 


DE 


LA   RUSSIE. 


CHAPITRE    I. 


Nature  du  gouvernement  russe.  Omnipotence  de  Tempereor.  —  Catéchisme  russe.  —  Pro- 
gramme des  qualités  d*ua  despote  russe.  —  Tentative  de  suicide  punie  de  la  bastonnade. 

—  Infaillibilité  du  |>ouvoir  autocratique;  les  victimes  ignorent  pourquoi  on  les  persécute; 
le  major  Masson  et  les  Mémoires  secrets  sur  la  Russie;  Kolzebue  exilé  en  Sibérie;  exil 
du  prince  Dolgorouki. —  Un  viol  moral.—  Justice  du  despotisme  ~  Mansuétude  de  Timpé* 
ratrîce  Anne.  —  Point  de  discussion  avec  le  despotisme  ;  singuliers  quiproquo.  —  Nature 
des  supplices  en  Russie.  —  Le  knout.  —  Supplice  de  madame  Lapoukbin.  —  Supplice  du 
skross-stroï. —  Toujours  le  bâton!  —  Le  comte  Panin  et  le  pivcepleur,  —  Curieux 
exemples  de  volonté  despotique  et  d*obéissance  ;  la  flotte  incendiée  et  reconstruite;  plan- 
tation d'une  promenade  en  hiver  ;  palais  rebâti  eu  un  an.  —  PoUronoerie  du  despotisme  ; 
espionnage;  violation  du  secret  des  lettres;  anecdotes.  —  La  censure  en  Russie;  le  Dieu 
malin;  \eÈ  Méditations  de  Lamartine;  le  Journal  des  Débats;  guillollnades  littéraires. 

—  Lois  sur  les  absents  et  les  voyageurs  ;  ce  qu*il  en  coûte  aux  Russes  pour  résider  à 
Paris.  — Éducation  de  la  nation;  la  crainie»  moyen  de  gouvernement  ;  la  femme  sau- 
vée des  eaux  et  l'impératrice.  —  L*ôtiqueUe  en  Russie;  respects  ofûciels  envers  le  sou-* 
verain.  —  Les  couilisans  russes.  —  Le  naturaliste  Pallas  en  Crimée.  —  Traits  curieux  de 
courtisannerie  :  le  favori  en  chasse  ;  la  comédienne  et  le  prince  Korsakoff;  voyage  detla- 
tberine  II  ;  voyage  de  l'empereur  Alexandre  ;  manière  de  foire  la  foule  sur  le  passage  d*un 
autocrate  ;  bestiaux  changés  en  figurants  de  théùlre.  —  Voyage  de  Tempereur  Nicokis  : 
toujours  la  comédie;  le  comte  de  Witt,  le  plus  ingénieux  des  courtisans;  ville  bâiie  en 
six  mois;  jardin  poussé  en  vingt-quatre  heures  ;  les  arbres  du  comte  Potucki  ;  histoire 
d'une  parenté;  rosières  improvisées.  —  L&cbeté  des  courtisans  russes;  aventure  de  Paul 
Jones  ;  le  duc  de  Mortemart  et  Tempereur  Nicolas;  histoire  de  la  disgr&ce  de  Souwaroff; 
le  triomphe  décommandé. 


8i  la  Russie  eut  été  mieux  connue  du  temps  de  Montesquieu,  au  lieu 
d'avoir  lea  regards  sans  cesse  tournés  du  côté  des  États  musulmans  « 
l'auteur  de  VEsprit  des  Lois  n'aurait  eu  qu'à  analyser  le  régime  social  et 
politique  de  Tempire  moscovite,  et  ses  déductions  sur  le  gouvernement 
despotique  eussent  été  à  Tabri  de  toute  contestation;  car  sa  théorie  se 
fût  bornée  à  Texposé  d*uu  fait,  d'une  réalité  palpable. 


4  LES  MYSTERES 

La  Russie,  en  efTet,  offre  à  un  bien  plus  haut  degré  que  la  Perse  et  la 
Turquie  Tidcal  du  pouvoir  absolu,  en  ce  sens  qu'on  y  voit  cette  espèce  de 
gouvernement  enfanter,  avec  une  logique  inflexible,  toutes  ses  consé- 
quences naturelles,  et  emprunter  même,  pour  se  fortifier,  Tappui  du 
fjouvernement  militaire.  Chez  les  Russes,  le  principe  despotique  est  armé 
de  pied  en  cap. 

En  Perse  et  en  Turquie,  il  existe  une  législation  écrite,  d'autant  plus 
vénérable  qu'elle  constitue  la  religion  elle-même.  Le  souverain  est  sou- 
mis, comme  le  plus  humble  de  ses  sujets,  à  ces  lois  émanées  du  repré- 
sentant de  Dieu  sur  la  terre;  ses  caprices  ne  peuvent  aller  au  delà  des 
limites  que  le  Koran  leur  oppose  ;  il  est  omnipotent  comme  administra- 
teur, c'est-à-dire  comme  exécuteur  de  la  loi,  mais  nullement  comme  lé- 
gislateur, et  encore  moins  dans  Tordre  religieux. 

En  Chine,  le  chef  de  TKlat  est  assisté  d'un  conseil  ou  tribunal,  qui 
examine  sa  conduite  et  jouit  du  droit  de  remontrance. 

Partout  ailleurs,  en  Europe,  comme  en  Amérique,  le  pouvoir  despo- 
tique a  toujours  été  modifié,  ou  du  moins  tempéré,  soit  par  des  institutions 
protectrices,  soit  par  les  traditions  religieuses. 

En  Russie,  rien  ne  gène  les  allures  du  souverain.  La  volonté  de  Tera- 
percur  est  la  loi  suprême.  Il  est  V autocrate,  c'est-à-dire  qu'il  ne  puise 
qu'en  lui-même  la  puissance  et  le  droit  de  gouverner.  Il  est  son  conseil 
d'Etat  et  son  sénat.  Bien  plus,  il  est  le  chef  de  la  religion,  le  délégué  de 
Dieu  sur  la  terre,  presque  Dieu  lui-même.  Rien  n'existe  que  par  lui  et 
pour  lui.  Il  peut  tout  créer  et  tout  détruire;  il  dispose  de  la  liberté  et  de 
la  vie  de  chacun  de  ses  sujets,  à  commencer  par  le  plus  éminent^ 
Il  ne  doit  compte  à  personne  de  sa  volonté  ni  de  ses  actes  ;  il  ordonne, 
et  tous  obéissent  ;  il  frappe,  et  tous  se  résignent.  Avec  bien  plus  de  raison 
que  Louis  XIV,  il  peut  dire  :  «  L'Etat,  c'est  moi.  )>  Il  peut  même  ajouter  : 
«  La  Russie  tout  entière,  c'est  moi.  »  Malgré  les  lois  qui  reconnaissent  la 
propriété,  il  peut,  en  vertu  du  droit  de  conRscation,  de  vie  et  de  mort, 
se  considérer  comme  propriétaire  de  tout  ce  qui  existe  dans  son  empire. 
Point  d'assemblées,  point  de  conseil  qui  fixent  le  chiffre  annuel  des  im- 
pôts; l'empereur  seul  règle  et  administre  le  revenu  national.  Point  de 
ministère  investi,  sous  sa  propre  responsabilité,  du  droit  de  déclarer  la 
guerre  ;  un  mot  de  l'autocrate  suflit  pour  armer  la  nation  et  la  faire  mar- 
cher contre  ses  ennemis.  Ce  qu'on  appelle  le  sénat  n'a  rien  à  voir  à  la 
politique;  c'est  une  assemblée  délibérative  dont  les  attributions  se  bor- 
nent à  juger  les  appels  des  sentences  rendues  par  les  tribunaux  infé- 

Ml  y  a  un  proverlM;  russe  qui  dit  :  «  Près  du  (zar  le  pouvoir,  près  du  l2ar  la  mort,  n 


DE   LA   RUSSIE.  5 

rieurs,  à  examiner  les  plus  insignifiantes  questions  d'administration,  et 
à  enregistrer  les  ordonnances  de  l'empereur.  Le  tzar  est  le  seul  directeur 
des  affaires  étrangères  de  Tempirc  ;  il  a  des. commis  désignés  sous  le  nom 
àeministre^s,  et  qui  souvent  se  transforment  en  simples  expéditionnaires. 
Le  souverain  est  la  source  de  tous  les  honneurs,  de  tous  les  emplois. 
Tout  émane  de  lui,  tout  aboutit  à  lui.  L'armée,  la  marine,  l'instruction 
publique,  toutes  les  forces  nationales  sont  dans  sa  main.  Il  est  infaillible 
comme  Dieu  même.  Que  dis-je?  plus  puissant  que  Dieu,  il  peut  vouloir 
et  faire  qu'un  crime  soit  métamorphosé  en  une  action  louable.  —  Si  l'on 
considère  maintenant  que  cette  autorité  sans  limites  s'appuie  sur  des 
institutions  militaires  qui  décuplent  sa  force,  et  qu'elle  s'exerce  sur  une 
nation  à  qui  l'habitude  de  l'esclavage  a  fait  dès  longtemps  oublier  les 
droits  imprescriptibles  de  l'homme,  on  restera  convaincu  de  la  vérité 
de  ce  que  nous  disions  en  commençant,  à  savoir  :  que  le  gouvernement 
russe  est  l'idéal  du  pouvoir  despotique;  on  pourrait  même  dire  un  idéal 
aggravé  de  tout  ce  que  l'abus  de  l'autorité  peut  enfanter  de  plus  horrible, 
de  plus  monstrueux,  de  plus  extraordinaire. 

Charles  XII,  pendant  une  de  ses  campagnes,  irrité  de  la  résistance  que 
le  sénat  de  Suède  opposait  à  ses  volontés,  écrivit  aux  mécontents  qu'il 
leur  enverrait  une  de  ses  bottes  pour  les  faire  obéir.  Il  semble  que  ce 
trait  soit  emprunté  à  l'histoire  de  Russie;  quoi  qu'il  en  soit,  il  peint  mer- 
Teilleusement  la  nature  du  despotisme. 

En  Russie,  l'absence  de  toute  tradition  procédant  du  catholicisme,  le 
caractère  même  de  la  nation,  tout,  jusqu'au  climat,  concourt  à  rendre 
plus  facile  l'exercice  de  l'autorité.  L'arbitraire  a  devant  lui  un  champ 
illimité,  et  il  le  parcourt,  sans  crainte  même  de  l'assassinat,  qui,  s'il 
frappe  quelquefois  le  despote,  n'atteint  jamais  le  principe  du  gouver* 
nement. 

La  nature  du  gouvernement  russe,  l'obéissance  aveugle  due  à  l'empe- 
reur, le  fanatisme  que  le  pouvoir  inculque  à  la  nation  pour  la  personne 
et  l'autorité  du  souverain,  tout  cela  se  trouve  formulé  dans  le  document 
suivant,  que  nous  donnons  comme  une  pièce  éminemment  curieuse  et 
importante.  C'est  un  catéchisme  russe  publié  par  ordre  du  gouvernement 
et  imprin^é  à  Wilna,  capitale  de  la  Lithuanic,  en  1832.  Il  est  destiné  à 
Tusage  des  écoles  et  des  églises  dans  les  provinces  polonaises  de  la  Russie. 

Queslion  première.  —  Comment  doit-on  envisager  raulorité  de  rcmpereur,  selon 
Tesprit  du  cliristianisme? 

Réponse,  —  Comme  émanant  directement  de  Dieu. 

Deuxième  demande,  —  Sur  quoi  cela  est- il  fondé  dans  la  nature  des  choses? 
Réponse,  —  C*e8t  par  la  volonté  de  Dieu  que  les  hommes  vivent  en  société  ;  de  là, 


fl  LES  MYSTERES 

les  diverses  relations  qui  constituent  la  société  qui,  pour  plus  de  sûreté»  se  subdivise 
en  parties  appelées  nations,  dont  le  gouvernement  se  trouve  confié  à  un  prince,  roi 
ou  empereur,  en  d*autres  termes,  à  un  chef  suprême.  Nous  voyons  ainsi  que,  comme 
riiomme  n^esisle  que  selon  la  volonté  de  Dieu,  la  société,  et  particulièrement  le  su- 
prême pouvoir  et  Tautorité  de  notre  seigneur  et  matlre,  le  tzar,  n'émanent  aussi  que 
de  la  même  volonté  divine. 

Troiêième  demande,  -^  Quels  sont  les  devoirs  qu*en  qualité  d*humbles  sujets  la 
religion  nous  enseigne  envers  S.  M.  Tempereur  de  Russie? 

Répon$e,  —-Nous  lui  devons  culte,  obéissance,  fidélité,  payement  dimpôts,  service, 
amour  et  prières,  le  tout  pouvant  être  compris  dans  les  deux  mots  :  culte  et 
fidélité. 

Quairième  demande,  —  En  quoi  doit  consister  ce  culte,  et  comment  doit-il  se  ma- 
nifester? 

Répanêe.  —  Par  le  respect  le  plus  absolu  dans  nos  paroles,  mouvements,  conduite, 
pensées  et  actions. 

-     Cinquième  demande.  —  Quelle  est  Tobéissance  que  nous  devons  à  l'empereur? 

Réponse.  —  Une  obéissance  entière,  passive  et  illimitée  sous  tous  les  rapports. 

Sixième  demande.  ^~  En  quoi  consiste  la  fidélité  que  nous  lui  devons? 

Réponee.  —  Dans  rexécuiion  rigoureuse  de  ses  ordres,  sans  examen  ;  dans  Taction 
de  nous  acquitter  de  nos  devoirs  envers  lui,  et  de  faire  tout  ce  qu'il  exi^e  sans 
murmurer. 

Septième  demande.  -—  Est-ce  pour  nous  une  stricte  obligation  de  payer  les  impôts 
à  notre  gracieux  souverain  Tempereur  ? 

Réponse.  —  Il  est  de  notre  devoir  de  payer  chaque  impôt  selon  ses  commande** 
ments,  quant  à  la  somme  et  quant  au  terme. 

Huitième  demande.  -*  Sommes-nous  obligés  au  service  de  S.  M.  l'empereur? 

Réponse.  —  Certainement.  Nous  devons,  lorsqu'il  l'exige,  nous  sacrifier  en  obéis* 
sant  à  sa  volonté,  soit  dans  le  service  civil,  soit  dans  le  service  militaire,  ainsi  qu'il 
le  juge  à  propos. 

Neuvième  de^nande.  —  Quels  sentiments  de  bienveillance  et  d'amour  devons-noas  ii 
Tempereur? 

Réponse.  -^  Nous  devons  témoigner  notre  bonne  volonté  et  notre  aflfection,  selon 
notre  position,  en  tâchant  de  contribuer  à  la  prospérité  de  notre  pays  natal,  la 
Russie  (1),  aussi  bien  qu'à  celle  de  notre  père  Tcmpcrcur  et  de  son  auguste  fa- 
mille. 

Dixième  demande.  —  Sommes-nous  obliges  de  prier  pour  l'empereur  et  la  Russie, 
notre  pays? 

Réponse.  »  Oui,  nous  devons  prier  en  public  et  en  particulier,  en  implorant  le. 
Tout-Puissant  d'accorder  à  l'empereur  la  santé,  le  bonheur  et  la  sûreté  de  sa  per- 
sonne. La  même  chose  s'appltifuc  à  notre  pays,  qui  constitue  une  partie  indivisible 
de  l'empire. 

Onzième  demande,  —  Quels  sont  les  principes  opposés  k  ces  devoirs? 
'  Et  non  la  Pologne! 


DE   LA  RUSSIE.  7 

Réponêe.  -*  Le  raanqne  de  respect,  la  désobéUsance,  rinOdéliié,  la  malveillance, 
la  irablgon,  la  mulineiie  et  la  révolte. 

DouMiême  demande.  —  Le  manque  de  respect  et  rinûdélilé  h  Tégard  de  Tcmpc- 
reur,  comment  doivent-ils  être  considérés  sous  le  point  de  vue  religieux  ? 

Réponse,  —  Gomme  le  péché  le  plus  détestable,  le  crime  le  plus  horrible. 

Treizième  demande,  —  Ainsi  la  religion  nous  défend  de  nous  révolter  et  de  ren« 
verser  le  gouvernement  de  l'empereur? 

it/poiutf.—- Elle  nous  défend  de  faire  chose  semblable,  n*importe  dans  quelles  cir- 
constances. 

Quatorzième  demande.  — Outre  le  culte  que  nous  devons  à  Tempereur,  avons-nous 
h  témoigner  du  respect  aux  autorités  publiques  qui  émanent  du  souvera'n? 

Réponte,^Ou\^  parce  qu'elles  en  émanent,  parce  qu'elles  le  représentent,  et  parce 
qu'elles  sont  instituées  à  sa  place,  de  manière  que  l'empereur  est  partout. 

Quinzième  demande.  —  Par  quelles  raisons  devons-nous  remplir  les  devoirs  qui 
viennent  d*étre  énoncés? 

Réponu.  -*  Par  des  raisons  de  double  nature  ;  les  unes  naturelles,  les  autres  ré- 
vélées. 

Seizième  demande,  —  Quelles  sont  les  raisons  naturelles? 

Réponee,  -*  Outre  ce  qui  a  été  dit,  les  voici  :  l'empereur  étant  le  chef  de  la  nation, 
le  père  de  ions  ses  sujets,  qui  forment  une  patrie  commune,  la  Russie  mérite  déjà 
par  là  le  respect,  la  gratitude  et  Tobéissance  ;  car  le  bien  public,  comme  la  sécurité 
individuelle,  dépendent  de  la  soumission  qu'on  témoigne  à  ses  ordres. 

DiX'Mepiiémê  demande,  -*  Quelles  sont  les  raisons  révélées  de  ce  culte? 

RépoMe.  —  Ces  raisons  consistent  en  ce  que  Tempereur  est  le  lieutenant  et  le  mi- 
nistre de  Dieu  pour  exécuter  ses  commandements.  La  désobéissance  à  l'empereur 
s'ideniiiie  par  conséquent  avec  la  désobéissance  envers  Dieu  lui-même,  qui  récom- 
pensera dansTautre  monde  notre  culte  et  notre  obL'issance  envers  l'empereur,  comme 
il  punira  sévèrement,  et  pendant  toute  réternité,  ceux  qui  pourraient  y  manquer. 
Dieu  nous  ordonne,  d'ailleurs,  de  donner  notre  amour  et  d'obéir,  du  fond  de  notre 
kme,  k  chaque  autorité,  et  particulièrement  à  l'empereur,  non  par  considérations 
temporelles,  mais  par  crainte  du  dernier  jugement. 

Diw-'huilième  demande.  <—  Quels  sont  les  livres  qui  prescrivent  ces  dcvoh'S  ? 

Réponse,  —  L'Ancien  et  le  Nouveau  Testament,  et  en  particulier  les  Psaumes,  les 
Évangiles  et  les  Épitres  apostoliques. 

JHx-neuioième  demande,  —  Quels  exemples  confirment  ces  doctrines  ? 

Réponse.  —  L'exemple  de  Jésus-Christ  lui-même,  qui  vécut  et  mourut  sujet  de 
l'empereur  de  Rome,  et  se  soumit  respectueusement  au  décret  qui  le  condamnait  à 
mort.  Nous  avons,  de  plus,  l'exemple  des  apôtres  qui  aimaient  et  respectaient  égale- 
ment les  autorités,  enduraient  patiemment  les  cachots,  selon  la  volonté  des  empe- 
reurs, et  ne  se  révoltaient  pas,  comme  des  malfaiteurs  et  des  traîtres.  Nous  devons 
donc  aussi  suivre  ces  exemples,  savoir  souffrir  et  nous  taire. 

Vingtième  demande.  —  L'usage  de  prier  Dieu  pour  le  bonheur  du  souverain,  à 
quelle  époque  a-t-il  pris  naissance? 


8  LES  MYSTÈRES 

Réponte,  ^  L*usagfî  des  prières  publiques  pour  les  empereurs  date  de  Tiiilroduc- 
lion  même  du  cbrisiianisme  ;  c'est  le  legs  le  plus  magnifique  et  le  plus  précieux  que 
nous  aient  laissé  les  siècles  passés. 

Telles  sont  les  doctrines  impies,  les  abominables  impostures  que  Ton 
inculque  aux  enfants  polonais  et  russes.  C'est  là  le  catéchisme  de  l'au- 
tocratie ^  le  symbole  de  la  foi  dans  un  État  despotique. 

Dans  le  pays  dont  nous  traçons  le  tableau,  toutes  choses  sont  si  rigou- 
reusement ordonnées  suivant  la  logique  du  pouvoir  absolu,  que  tout  ce 
qu'on  va  lire  n'est  en  quelque  sorte  que  le  développement  de  ce  qui  pré- 
cède. C'est  pourquoi,  avant  de  dire  ce  qu'est  la  Russie,  et  de  faire  le  ta- 
bleau de  son  organisation,  dont  les  détails  viendront  plus  loin,  il  fallait 
exposer  la  nature  de  son  gouvernement. 

On  a  dit  qu'il  faudrait  un  ange  pour  gouverner  un  pays  soumis  au  ré- 
gime de  l'autorité  absolue.  On  ne  considère  pas  que  l'ange,  devenu  auto- 
crate, ne  tarderait  pas  à  déposer  ses  ailes  et  à  se  transformer  en  simple 
mortel.  Cette  espèce  de  gouvernement  donne  trop  beau  jeu  à  la  volonté 
et  à  tous  les  mauvais  penchants  de  la  créature,  pour  qu'on  puisse  long- 
temps résister  à  sa  funeste  influence.  A  moins  de  citer  les  rois  fainéants 
ou  imbéciles  qui  consentent  à  régner  au  milieu  de  l'anarchie,  il  serait  dif- 
ficile de  désigner  un  despote  qui  n'ait  été,  systématiquement  ou  par 
occasion,  violent,  brutal,  capricieux,  injuste,  souvent  cruel  et  sanguinaire. 
Aussi  ne  faut-il  pas  s'étonner  de  retrouver  ce  programme  d'excellentes  qua- 
lités sur  le  trône  de  Russie.  La  Sibérie,  la  Pologne,  d'innombrables  faits 
hautement  significatifs ,  et  que  nous  signalerons  en  leur  lieu  et  place, 
disent  assez  que  l'empereur  actuel  peut  se  reconnaître  dans  ce  portrait. 

Nous  énumérons  ici  les  attributs  et  les  signes  caractéristiques  du  des- 
potisme. Mais  l'autocratie  a  ses  signes  particuliers  et  veut  être  analysée  en 
dehors  des  théories  générales,  comme  ces  cadavres  qui,  après  des  cas  de 
maladie  peu  ordinaires,  sollicitent  l'attention  minutieuse  de  la  science. 

Le  despotisme  russe  ne  veut  pas  que  les  gouvernés  se  trouvent  malheu- 
reux sous  son  joug,  et  aspirent  à  une  condition  meilleure.  —  Un  pauvre 
mougik  *  employé  chez  un  perruquier  de  Saint-Pétersbourg,  ne  pouvant 
plus  tolérer  les  mauvais  traitements  que  lui  infligeait  la  barbarie  de  son 
maître,  résolut  d'en  finir  avec  la  vie  et  se  coupa  la  gorge;  mais  il  ne  fit 
que  se  blesser  et  fut  porté  à  l'hôpital,  où  on  lui  prodigua  les  soins  les  plus 
assidus. 

La  blessure  fermée,  le  malade  fut  bientôt  rétabli.  Il  sortit  de  l'hospice, 
et  le  voilà  fort  satisfait  de  son  coup  de  rasoir  manqué.  Mais  le  tour  du 

*  Pav«an,  FPrf  russe. 


DE   LA  RUSSIE.  D 

despotisme  était  venu.  En  Russie,  ne  se  tue  pas  qui  veut.  Un  paysan  qui 
attente  à  ses  jours  vole  son  seigneur,  s*il  appartient  à  un  noble,  ou 
rempercur,  s'il  est  serf  de  la  couronne.  D'ailleurs,  le  suicide  d'un  pauvre 
diable  tend  à  prouver  que  tout  le  monde  n'est  pas  également  heureux  dans 
l'empire  des  tzars.  C'est  donc  une  insulte  au  pouvoir,  à  l'empereur.  Quoi 
de  plus  logique  ?  Aussi,  le  convalescent  fut-il  bien  et  dûment  fustigé, 
pour  apprendre  à  vivre.  Il  fut  beaucoup  plus  malade  du  knout  que  du 
rasoir.  Un  peintre  français  de  notre  connaissance,  qui  soigna  ce  malheu- 
reux  après  son  châtiment,  ne  pouvait  comprendre  une  si  stupide  barbarie. 
Sa  surprise  eût  été  moins  profonde,  s'il  eût  quelque  peu  réfléchi  aux  con- 
séquences nécessaires  du  gouvernement  absolu,  tel  qu'il  existe  et  se  pra- 
tique dans  cet  heureux  empire.  Le  mougik  n'avait  rien  à  dire;  il  Je  com- 
prit et  s'abstint  de  murmurer.  D'ailleurs,  qui  aurait  accueilli  ses  plaintes? 
Il  se  contenta  de  guérir  et  de  restituer  à  son  maître  la  jouissance  de  sa 
personne,  miraculeusement  sauvée  du  suicide  et  du  bâton. 

En  Russie,  quand  le  despotisme  vous  frappe,  de  quelque  part  qu'il 
vienne,  la  plupart  du  temps,  vous  ignorez  la  cause  de  votre  disgrâce.  Au 
fond,  rien  n'est  plus  naturel  :  comme  le  pouvoir  autocratique  est  infail- 
lible, et  qu'il  n'y  a  pas  à  raisonner  avec  lui,  il  est  tout  à  fait  inutile  qu'il 
daigne  apprendre  à  la  victime  pourquoi  il  là  persécute  ou  la  tue.  Un  Dieu 
peut  et  doit  se  passer  de  jugements  contradictoires;  le  tzar  n'est-il  pas 
une  incarnation  de  la  Divinité? 

n  faut,  sous  peine  de  tomber  dans  une  fatigante  prolixité,  s'en  tenir,' 
quant  à  présent,  aux  exemples  les  plus  célèbres  :  —  le  major  Masson,  de- 
puis longtemps  au  service  de  la  Russie  et  secrétaire  des  commandement3 
d'Alexandre,  alors  grand-duc,  fut,  un  jour,  arrêté  et  envoyé  hors  des  fron~ 
tièrçs  par  ordre  de  l'empereur  Paul  I".  Il  ignora  toujours  le  véritable  motif 
de  cette  brutale  expulsion,  et  il  était  réduit  à  supposer  qu'il  devait  ce  traite- 
ment tout  à  fait  autocratique  à  sa  ressemblance  avec  le  colonel  Laharpe,  pré- 
cepteur des  grands  ducs,  et  que  le  tzar  détestait.  Masson  se  vengea  cruelle- 
ment par  la  publication  de  ses  Mémoires  secrets  sur  la  Russiey  et  vraiment 
l'exécution  fut  terrible.  Kotzebue  comprit  mieux  le  despotisme  russe.  Gomme 
le  major  Masson,  il  fut  enlevé  et  transporté  en  Sibérie,  sans  se  douter  seu- 
lement de  ce  qui  avait  pu  servir  de  prétexte  à  cette  proscription.  Il  n'en 
sut  pas  davantage  durant  tout  le  temps  de  son  exil.  A  son  retour  auprès  de 
l'empereur,  bien  loin  de  se  plaindre,  il  devint  le  plus  plat  serviteur  de 
Paul  I*'. C'était  un  homme  sans  dignité,  mais  qui  savait  sa  Russie  par  cœur. 

Le  prince  Dolgorouki  a  été  privilégié.  Quand  on  l'a  appelé  à  Saint- 
Pétersbourg  en  1845,  il  savait  fort  bien  que  c'était  pour  le  punir  d'avoir 
publié  en  France,  sans  la  permission  de  l'empereur,  une  brochure  assu- 


40  LES  MYSTÈRES 

rément  fort  innocente  et  signée  d'un  pseudonyme  ^  Arrivé  à  Gronstadt, 
il  fut  arrêté,  ainsi  que  tous  ses  domestiques  (car  dans  ce  pays  il  faut  que 
le  flls  paye  pour  son  père,  le  serviteur  pour  son  maître);  ses  papiers  et 
tous  ses  effets  furent  mis  sous  les  scellés ,  et  quelques  jours  après,  le 
prince  s'acheminait  vers  la  frontière  de  TOural,  où  il  restera  en  exil  jus* 
qu'à  ce  qu'il  plaise  à  son  seigneur  et  maitre  de  prononcer  le  mol  pardon. 
Du  reste,  et  pour  le  dire  en  passant,  sans  que  ceci  soit  un  horfr-d'œuvre, 
cette  famille  Dolgorouki  est  dès  longtemps  accoutumée  aux  allures  du 
despotisme  moscovite.  Nous  voyons  un  prince  de  ce  nom  condamné  à 
mort  par  l'impératrice  Anne  Ivanowna  (1740),  pour  avoir  tenu  quelques 
propos  un  peu  légers  sur  sa  très-chaste  majesté  ;  un  autre  Dolgorouki  fut 
par  le  m^me  jugement,  ou  plutôt  par  le  même  décret,  condamné  au  même 
supplice,  pour  avoir  malignement  interprété  les  vues  politiques  de  la 
tzar i ne  et  offensé  sa  personne  sacrée  par  des  paroles  peu  respectueuses. 
On  voit  que  les  autocrates  de  Russie  n'ont  guère  pour  habitude  de  suivre 
le  noble  exemple  de  ces  empereurs  romains,  qui  disaient  à  un  préfet  du 
prétoire  :  «  Si  quelqu'un  parle  mal  de  notre  personne  ou  de  notre  gou« 
vernement,  nous  ne  voulons  point  le  punir  :  s'il  a  parlé  par  légèreté, 
il  faut  le  mépriser;  si  c'est  par  folie,  il  faut  le  plaindre;  si  c'est  avec 
l'intention  de  nuire,  il  faut  lui  pardonner  ^.  » 

Mépris  de  la  liberté  individuelle,  insouciance  de  la  vie  des  hommes, 
atteinte  violente  à  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  respectable  dans  l'ordre  so^ 
cial,  lâche  abus  de  la  force  et  de  la  toute-puissance,  tous  les  moyens  sont 
bons  au  despotisme.  Le  pouvoir  sans  contrôle  s'habitue  si  bien  à  ces 
façons  d'agir,  que,  blasé  sur  les  procédés  qu'il  emploie,  il  en  arrive  à 
s'attaquer  aux  sentiments  les  plus  intimes  de  l'homme,  à  la  foi  religieuse 
elle-même.  C'est  tout  simplement  un  viol  moral,  c'est-à-dire  le  crime  le 
plus  abominable. 

Chasser  les  juifs  du  territoire  russe  ou  polonais,  persécuter  les  calho«* 
liques,  ordonner  que  toute  église  latine  qui  sera  détruite  ou  qui  tombera 
en  ruine  ne  pourra  être  relevée  qu'à  la  condition  de  devenir  église  grec- 
que, ce  sont  menus  plaisirs  de  despote  fanatique,  et  l'empereur  Nicolas 
ne  se  fait  faute  de  profiter  sur  ce  point  de  l'exemple  de  tant  d'autres 
souverains  dont  l'histoire  a  signalé  les  fureurs  intolérantes.  Mais  le  txar 
fait  plus  et  mieux  :  ne  pouvant  convertir  les  Israélites,  et  ne  voulant  pas 
se  priver  de  leurs  services  militaires,  il  fait  enlever  leurs  enfants,  les  place 
dans  ses  écoles  préparatoires,  les  fait  baptiser  et  élever  dans  la  religion 

*  Notice  sûr  les  principales  familles  de  la  Russie,  par  le  comte  d^Almagro.    * 
««  Siid  ex  leviiate  processerit,  contemnendum  est;  si  ex  in<^anfa,  miserallone  dignissf- 
mam  ;  si  ab  injuria,  reroittendam.  > 


DE  LA  RUSSIE.  44 

grecque.  Ccst  de  la  propagande  à  la  façon  de  Mahomet.  De  tous  les  griefs 
que  la  justice  et  rhumanilé  peuvent  formuler  contre  le  despotisme  russe, 
celui-ci  est  assurément  le  plus  grave.  Nous  ne  connaissons  rien  de  plus 
odieux  que  cette  violence  faite  à  la  conscience  d'un  peuple»  que  cette 
escroquerie  morale,  que  cette  inoculation  frauduleuse  d'une  croyance 
étrangère.  UÂrabe  ou  le  Turc  qui  soumet  son  esclave  à  la  castration 
pour  en  faire  plus  tard  Pinnocent  gardien  de  son  harem,  est  moins  cri- 
minel que  le  Russe  qui  vole  l'enfant  juif  à  sa  famille,  pour  le  baptiser  en 
vertu  de  la  suprême  volonté  d'un  despote. 

Les  actes  du  despotisme  sont  aussi  variés  que  la  manifestation  de  la 
volonté  et  que  les  caprices  de  l'homme.  Ils  portent  souvent  l'empreinte 
de  la  mobilité  naturelle  à  un  pouvoir  qui  n'a  que  l'embarras  4u  choix 
non-seulement  entre  la  justice  et  l'iniquité,  mais  encore  entre  les  infinies 
nuances  qui  séparent  ces  deux  extrêmes.  La  bizarrerie,  la  contradiction 
et  même  la  folie  se  comprennent  dans  un  juge  qui  prononce  au  gré  de 
ses  passions  bonnes  ou  mauvaises,  et  qui  peut  envoyer  un  homme  à  la 
mort  sous  l'impression  d'un  cauchemar  douloureux  ou  d'une  digestion 
laborieuse.  —  Un  pauvre  diable,  prisonnier  on  Sibérie,  s'échappe, 
je  ne  s^is  comment,  et  parvient  à  gagner  sa  ville  natale,  Odessa.  On  le 
découvre,  et  sa  femme,  coupable  de  lui  avoir  donné  asile,  est  condamnée 
à  le  suivre  dans  le  lieu  d'exil  où  il  va  être  reconduit.  Un  aubergiste  va 
trouver  le  gouverneur  général,  lui  expose  que  cette  femme,  depuis  long- 
temps h  son  service,  lui  est  indispensable,  et,  en  conséquence,  demande 
sa  grâce.  La  condamnée  est  aussitôt  amnistiée.  Épouse  dévouée,  elle  était 
digne  de  l'exil;  cuisinière  habile,  elle  méritait  toute  l'indulgence  de  son 
juge. 

Telle  est  la  justice  du  despotisme. 

Qu'on  ne  dise  pas  que  le  despotisme  i  la  russe  n'est  dangereux  que 
lorsque  le  souverain  est  une  de  ces  natures  perverses  qui  font  le  déses- 
poir  d'un  peuple  et  Ja  honte  de  l'humanité.  Il  est  redoutable  par  l'abus» 
même  exceptionnel,  qu'on  en  peut  faire,  et,  certes,  la  tentation  est  trop 
forte  pour  que  le  tempérament  le  plus  modéré  n'y  cède  pas  quelquefois, 
l/empcreur  Alexandre,  tout  juste  et  humain  qu'il  était  par  caractère,  a 
eu,  comme  un  autre,  ainsi  qu'on  le  verra,  ses  moments  de  criminelle 
violence  et  do  déplorable  iniquité.  Toutes  les  femmes  qui  ont  régné 
sur  la  Russie,  quoique  s'appliquant  à  adoucir  les  mœurs  de  la  cour  et  de 
la  nation,  ont  commis  ou  laissé  commettre  des  actes  de  cruauté  et  de 
coupable  arbitraire.  On  sait,  entro  autres,  que  l'impératrice  Anne,  inspi* 
rée  par  l'infâme  Biren,  fit  tuer,  mutiler  ou  exiler  plus  de  soixanle-<dix 
mille  personnes. 


42  LES  MYSTERES 

Avec  le  despotisme  russe,  point  de  discussion  possible.  L'ordre  donné 
ou  signé  par  le  maître  est  invraisemblable,  impossible;  il  n'importe; 
l'exécution  doit  suivre  immédiatement.  Ce  que  l'empereur  dit  doit  être 
bien,  ce  qu'il  veut  doit  être  praticable.  Le  factionnaire  discute-t-il  la 
consigne  que  lui  a  donnée  son  caporal?  Il  la  suit  souvent  sans  la  com- 
prendre, sans  chercher  même  à  s'en  expliquer  le  sens.  Le  Russe  à  qui 
son  supérieur  a  daigné  transmettre  une  injonction  quelconque  n'est, 
comme  le  soldat  en  sentinelle,  qu'un  instrument  aveugle  chargé  d'ac- 
complir tel  acte  délibéré  et  résolu  par  un  plus  puissant,  un  ressort  passif 
obligé  d'obéir  machinalement  à  l'impulsion  qu'il  a  reçue. 

On  conçoit  que  l'habitude  d'ordonner,  sans  formes  et  sans  examen,  des, 
châtiments  qui  sont  aussitôt  infligés,  peut  occasionner  d'étranges  inci- 
dents, de  cruelles  méprises  et  des  complications  d'autant  plus  déplo- 
rables, qu'elles  n'étaient  pas  prévues.  Voici  une  anecdote  qui  montre  ce 
que  l'innocence  la  plus  sûre  d'elle-même  peut  avoir  à  redouter  du  despo- 
tisme russe.  C'est  le  comte  de  Ségur,  ancien  ambassadeur  de  France  à 
Saint-PéteFsbourg,  qui  parle  : 

«  Un  matin,  je  vois  arriver  chez  moi,  avec  précipitation,  un  homme 
troublé,  agité  à  la  fois  par  la  crainte,  par  la  douleur,  par  la  colère;  ses 
cheveux  étaient  hérissés,  ses  yeux  rouges  et  remplis  de  larmes,  sa  voix 
tremblante,  ses  habits  en  désordre.  C'était  un  Français. 

«  Dès  que  je  lui  eus  demandé  la  cause  de  son  trouble  et  de  son  chagrin  : 
—  Monsieur  le  comte,  me  dit-il,  j'implore  la  protection  de  Votre  Excel- 
lence contre  un  acte  afTreux  d'injustice  et  de  violence:  on  vient,  par 
ordre  d'un  seigneur  puissant,  de  m'outrager  sans  sujet,  et  de  me  faire 
donner  cent  coups  de  fouet. 

«  —  Un  tel  traitement,  lui  dis-je,  serait  inexcusable,  quand  même  une 
faute  grave  l'aurait  attiré  ;  s'il  n'a  pas  de  motif,  comme  vous  le  prétendez, 
il  est  inexplicable  et  tout  à  fait  invraisemblable.  Mais  qui  peut  avoir 
donné  un  tel  ordre? 

c(  —  C'est,  me  répondit  le  plaignant,  S.  E.  M.  le  comte  de  Bruce,  gou- 
verneur de  la  ville. 

a  —  Vous  êtes  fou,  repris-je  ;  il  est  impossible  qu'un  homme  aussi 
estimable,  aussi  éclairé,  aussi  généralement  estimé  que  l'est  M.  le  comte 
de  Bruce,  se  soit  permis  à  l'égard  d'un  Français  une  telle  violence,  à 
moins  que  vous  ne  l'ayez  personnellement  attaqué  et  insulté. 

—  c(  Hélas!  monsieur,  répliqua  le  plaignant,  je  n'ai  jamais  connu  M.  le 
comte  de  Bruce.  Je  suis  cuisinier;  ayant  appris  que  M.  le  gouverneur  en 
voulait  un,  je  me  suis  présenté  à  son  hêtel  ;  on  m'a  fait  monter  dans  son 
appartement.  Dès  qu'on  m'a  annoncé  à  Son  Excellence,  elle  a  ordonne 


DE    LA   RUSSIE.  45 

qu*on  nie  donnât  cent  coups  de  fouet,  ce  qui  sur-le-champ  a  été  exécuté. 
Mon  aventure  peut  vous  paraître  invraisemblable,  mais  elle  n'est  que  trop 
réelle,  et  mes  épaules  peuvent  au  besoin  servir  de  preuves  '.  » 

Bref,^l*ambassadeur  promet  au  malheureux  cuisinier  une  éclatante  ré- 
paration s'il  dit  la  vérité,  mais  le  menace  de  toute  sa  colère  s'il  a  menti. 
Il  écrit  aussitôt  au  comte  de  Bruce  pour  lui  demander  des  explications  ca- 
tégoriques et  immédiates.  Après  quelques  heures  d'attente,  voici  ce  qu'il 
apprend  :  le  gouverneur  avait  pour  cuisinier  un  Russe  né  dans  ses  terres  ; 
cethonime  venait  de  s'enfuir  de  la  maison  de  son  maître,  après  l'avoir  volé. 
Un  châtiment  exemplaire  l'attendait  à  son  retour.  Or,  c'était  dans  ces 
circonstances  que  le  cuisinier  français  s'était  présenté. Quand  on  le  condui- 
sit vers  le  gouverneur,  celui-ci  était  assis  devant  son  bureau,  le  dos  tourné 
à  la  porte  de  son  cabinet.  Le  domestique  qui  introduisait  l'étranger  dit  en 
entrant  :  «  Monseigneur,  voici  le  cuisinier.  »  Le  comte,  sans  se  retourner, 
s'écria  :  «  Eh  bien,  qu'on  lui  donne  cent  coups  de  fouet,  comme  je 
l'ai  ordonné.  »  Le  domestique  referma  brusquement  la  porte,  et  mal- 
gré les  protestations  du  pauvre  cuisinier,  le  traîna  dans  la  cour,  où, 
aidé  de  ses  camarades,  il  le  gratifia  des  coups  de  fouet  destinés  à  l'esclave 
déserteur. 

Il  va  sans  dire  que  tout  fut  expliqué  et  réparé  tant  bien  que  mal.  Mais 
notre  complitriotc  n'en  avait  pas  moins  été  flétri  et  battu.  Si  la  discussion 
d'un  ordre  émané  d'un  homme  puissant  était  tolérée  en  Russie,  de  pareils 
quiproquo  seraient-ils  possibles? 

M.  de  Ségur  fait  suivre  le  récit  de  cette  singulière  aventure,  de  quel- 
ques reflexions  qui  viennent  ici  fort  à  propos.  «  Tous  ces  cflets,  tantôt 
cruels,  tantôt  bizarres,  et  rarement  plaisants,  d'un  pouvoir  dont  rien  n'ar- 
rête ou  ne  suspend  au  moins  l'action,  sont  les  conséquences  inévitables  de 
l'absence  de  toutes  institutions  et  de  toutes  garanties.  Dans  un  pays  où 
Tobéissance  est  passive,  et  la  remontrance  interdite,  le  prince  ou  le  maître 
le  plus  juste  et  le  plus  sage  doit  trembler  des  suites  d'une  volonté  irréflé- 
chie, ou  d'un  ordre  donné  avec  trop  de  précipitation.  » 

Le  même  diplomate  raconte  un  autre  fait  qui,  pour  être  ridicule,  n'en 
est  pas  moins  significatif,  en  ce  qu'il  donne  une  juste  idée  de  la  stupide 
exactitude  à  laquelle  les  souverains  et  grands  seigneurs  russes  ont  habitué 
leurs  subordonnés  dans  l'exécution  de  leurs  ordres.  —  L'impératrice  Ca- 
therine Il  avait  un  chien  qu'elle  afTectionnait  singulièrement  et  qu'elle 
appelait  Suderland,  en  mémoire  d'un  Anglais  qui  le  lui  avait  donné  et  qui 


*  Mémoires  ou  Souvenirs  et  anecdotes^  par  M.  le  comle  de  S<'gui',  lom.  Tl,  pag.  2ôC  de 
la  troisième  édition. 


U  LES  MY8TÈKES 

portail  ce  uoiii.  Ce  chieu  vint  à  luourir,  et  la  tzariiic  orduiuia  qu'où  IVni- 
paillàt.  De  boiiche  eu  bouche  l*ordrc  «  de  faire  empailler  Suderlaud  » 
arriva,  sans  autre  commentaire,  au  chef  de  la  police.  Or,  il  y  avait  à  Saint- 
Pétersbourg  uu  étranger  fort  riche»  naturalisé  Russe,  et  porteur  du  même 
nom  que  le  caniche  défunt.  Ce  fut  lui  que,  par  la  plus  burlesque  méprise, 
Tofficier  de  police  voulut  faire  empailler  vivant.  Heureusement  il  était 
banquier  de  Timpératrice,  et,  grâce  à  ce  titre,  il  obtint,  non  sans 
beaucoup  de  supplications  et  de  larmes,  la  faveur  d'en  appeler  à  la  clé- 
mence de  Catherine.  Instruite  de  ce  qui  se  passait,  la  tzarine  ne  fut  pas 
médiocrement  cfTrayéc  des  résultats  que  pouvait  avoir  un  caprice  im- 
périal mal  compris,  et  rendit  la  liberté  à  riiomouyme  de  feu  son 
é|>agneul. 

On  est  presque  tenté  de  demander  pardon  au  lecteur  de  lui  raconter  de 
pareils  détails,  car  ils  sont  si  invraisemblables,  qu'on  a  d'abord  quelque 
peine  à  y  croire.  Mais  la  Russie  est  la  terre  classique  des  merveilles;  il 
s'y  passe  des  choses  tellement  extraordinaires,  que  quiconque  ne  connaît 
pas  bien  cet  étonnant  pays,  les  reléguera  dans  le  domaine  de  la  fable  et 
du  mensonge.  Cette  incrédulité  est  le  partage  de  tous  les  étrangers  dans 
les  premiers  temps  de  leur  séjour  en  Russie.  Ce  n'est  qu'à  force  de  voir, 
de  leurs  propres  yeux,  des  prodiges  encore  plus  frappants,  après  avoir 
étudié  l'absolutisme  moscovite  dans  ses  conséquences  rigoureusement  lo- 
giques, qu'ils  finissent  par  croire  à  ce  qu'ils  avaient  rejeté  comme  im> 
possible.  Nos  lecteurs  passeront  peut-être  par  les  mêmes  impressions 
en  lisant  les  faits  et  les  récits  disséminés  dans  cet  ouvrage.  Nous  autres, 
libéraux  d'Occident,  nous  sommes  si  peu  habitués  à  ces  excentricités 
gouvernementales,  que  lorsqu'on  nous  raconte  les  mystères  de  ce 
monde  étrange,  nous  sommes  toujours  prêts  à  crier  au  mirack.  Mais 
notre  pyrrhonisme  est  bien  forcé  de  céder  devant  la  réalité,  tout  en  con- 
venant que  le  despotisme  enfante  parfois  des  événements  et  des  combi- 
naisons que  la  folie  entée  sur  le  spleen  le  plus  bizarre  pourrait  à  peine 
produire  dans  ses  plus  violents  accès. 

<(  Dans  les  pays  despotiques,  dit  Montesquieu,  on  est  si  malheureux, 
que  l'on  y  craint  plus  la  mort  qu'on  ne  regrette  la  yie  :  les  supplices  y 
doivent  donc  être  plus  rigoureux.  Dans  les  États  modérés,  on  craint  plus 
de  perdre  la  vie  qu'on  ne  redoute  la  mort  en  elle-même  :  les  supplices 
qui  ôtent  simplement  la  vie  y  sont  donc  suffisants  ^  »  Il  ajoute  :  «  Les 
bonmies  extrêmement  heureux  et  les  hommes  extrêmement  malheureux 
sont  également  portés  à  la  dureté...  Ce  que  l'on  voit  dans  les  hommes  eii 

*  Esprit  dei  lois^  cbup.  ix. 


DE  LÀ   RUSSIE.  45 

|Kirticulier  se  trouve  dans  les  diverses  nations.  Chez  les  peuples  sauva- 
ges, qui  mènent  une  vie  très-dure,  et  chez  les  peuples  des  gouvernements 
despotiques  où  il  n*y  a  qu'un  homme  exorbitamment  favorisé  de  la  for- 
tune, tandis  que  tout  le  reste  en  est  outragé,  ou  est  également  cruel.  » 

Cette  théorie  sur  la  difTérence  des  supplices  suivant  la  nature  des  gou- 
vernements doit  être  ainsi  complétée  en  ce  qui  concerne  la  Russie  :  dans 
un  Etat  soumis  au  régime  autocratique  la  vie  de  Thomme  étant  tenue 
pour  rien,  les  supplices  ont  ordinairement  pour  objet  de  faire  souffrir 
et  de  Détrir,  plutôt  que  de  tuer.  Supprimer  purement  et  simplement  un 
coupable  de  la  société,  .ce  serait,  manquer  le  but  que  se  propose  le  souve- 
rain despotique»  savoir  :  de  venger  l'injure  faite  à  sa  toute-puissance  reli- 
gieuse et  politique,  et  de  rappeler  au  sujet,  par  un  traitement  ignomi- 
nieux, sa  condition  infime  et  essentiellement  précaire.  En  Russie,  la 
peine  de  mort  n'est  presque  jamais  appliquée,  et  elle  n'existe  que  parce 
que  le  tzar  peut  la  décréter  suivant  sou  bon  plaisir.  Mais  on  a  trouvé 
mieux  ;  le  knout  a  le  double  avantage  de  flétrir,  et  de  tuer  quelquefois, 
de  sorte  que  dans  bien  des  cas,  c'est  la  peine  capitale  déguisée.  Puis  la 
murque  au  front  a  remplacé  l'arrachement  des  narines;  enfin  la  Sibérie 
complète  le  châtiment  en  retranchant  le  condamné  du  milieu  de  seé 
concitoyens,  et  en  le  vouant  à  un  supplice  de  tous  les  jours,  surtout 
quand  il  doit  travailler  aux  mines.  Pour  les  simples  délits,  le  bâton  sudit  : 
il  dégrade  l'homme  et  quelquefois*  le  tue,  comme  le  knout.  Cette  législa- 
tion pénale  est  donc  en  merveilleuse  liarmonie  avec  les  principes  de 
l'autocratie. 

Le  knout  est,  en  apparence,  fort  bénin;  ce  n'est  autre  chose  qu'uA 
fouet  composé  d'une  longue  courroie  de  cuir  spécialement  préparée  pour 
cet  objet.  Quand  celui  qui  le  manie  a  l'habitude  du  métier,  et  qu'il  a 
affaire  à  un  sujet  de  constitution  délicate,  il  peut  le  tuer.  Un  peut  donc 
considérer  le  knout  comme  l'équivalent  de  la  guillotine,  avec  l'hypocrisie 
et  l'ignominie  de  plus,  avec  la  célérité  de  moins. 

Avant  de  décrire  ce  genre  de  fustigation  tel  qu'il  se  pratique  aujour- 
d'hui, nous  raconterons  le  supplice  de  la  belle  et  trop  célèbre  madame  La- 
poukhin.  Nous  suivrons  le  récit  de  l'abbé  Chappe  d'Âuteroche  qui  tenait 
toutes  les  circonstances  du  fait  d'un  témoin  oculaire'. 

'  On  pent  voir  le  Voyage  en  Sibérie  par  cet  ecclésiastique,  membre  de  PAcadémie  des 
sciences  de  Paris.  Ce  curieux  ouvrage,  qui  révéla  bien  des  turpitudes  et  bien  des  choses 
élrances,  fat  réfuté  par  l*Impératrioe  Catherine  II  eUe-mème.  La  réfutation  porte  le  titre  de 
l'Antidote.  La  tzarine  était  pei-suadée  qUe  l'abbé  Chappe  avait  écrit  par  ordre  de  M.  de 
Chotseul,  alors  ministre.  Elle  n  eu  était  que  plus  furieuse.  Nous  verrons  plus  loin  que  Ja 
fameuse  madame  Dachkoff  voulait  venir  à  Paris  tout  exprès  pour  brûler  la  cervelle  au  véri* 
djque  abbé. 


46  LES   MYSTÈRES 

« 

m 

Madame  Lapoukhiii  était  une  des  plus  charmantes  femmes  de  la  cour 
d'Elisabeth.  Imprudemment  liée  avec  un  ambassadeur  étranger,  qui  tra- 
mait un  complot,  elle  fut  compromise  dans  cQtte  intrigue,  et  condamnée 
à  recevoir  le  knout.  Elle  s'avança  au  supplice  dans  un  négligé  qui  rehaus- 
sait les  charmes  de  sa  personne.  «Longtemps  recherchée  à  la  cour  pour 
son  esprit  et  sa  beauté  ,  elle  espérait  que  quelques-uns  /  au  moins  * 
de  ses  anciens  amis  viendraient  Tencourager  par  leur  présence  dans  ce 
moment  formidable  ;  elle  ne  connaissait  pas  la  bassesse  des  courtisans 
russes.  Son  regard,  promené  sur  la  multitude  qui  l'environne,  n'aperçoit 
qu'une  foule  avide  de  voir  couler  le  sang  d'une  femme.  Cependant  ^Ue 
rafTermit  son  courage  et  surmonte  son  émotion.  Elle  ne  savait  pas  encore 
tout  ce  qu'elle  allait  subir  d'humiliations  et  de  tortures  de  toute  espèce. 

L'un  des  exécuteurs  lui  arrache  une  espèce  de  mantelet  qui  lui  couvrait 
la  poitrine.  Cet  outrage  fait  reculer  Madame  Lapoukin;  elle  pâlit,  répand 
des  larmes  de  honte  et  se  débat  pudiquement  sous  la  flétrissante  étreinte 
des  misérables  charges  de  la  torturer.  Mais  elle  lutte  vainement,  et 
en  quelques  minutes  les  vêtements  qui  couvraient  la  partie  supérieure 
de  son  corps  ont  disparu.  A  la  vue  de  cette  malheureuse  jeune  femme, 
nue  jusqu'à  la  ceinture  et  à  d^u  morte  de  désespoir,  la  populace  qui 
contemple  ce  hideux  spectacle  fait  entendre  un  frémissement  doulou- 
reux. Les  sentiments  délicats  trouvent  toujours,  même  dans  la  mul- 
titude la  plus  ignorante  et  la  plus  grossière,  quelques  cœurs  pour  les  com- 
prendre. Tout  à  coup  l'un  des  bourreaux  la  prend  par  les  deux  mains,  et, 
se  retournant  brusquement,  il  la  place  sur  son  dos  recourbé,  en  l'élevant 
de  quelques  pouces  au-dessus  du  sol.  Un  autre  se  saisit  de  ses  membres 
délicats,  et  lui  fait  prendre  sur  le  dos  de  son  camarade  l'attitude  qui  con- 
vient le  mieux  à  ce  genre  de  supplice  ;  .tantôt  il  lui  appuie  sa  large  et  sale 
main  sur  la  tête  pour  l'obliger  à  la  tenir  baissée,  tantôt  il  semble  la  ca- 
resser, comme  l'assassin  qui  flatte  la  victime  dont  il  va  déchirer  le  flanc. 

Le  bourreau  s'arme  aussitôt  du  knout.  Il  s'éloigne  de  quelques  pas, 
en  mesurant  de  l'œil  l'espace  qui  lui  est  nécessaire  ;  il  saisit  le  fouet 
avec  les  deux  mains,  et,  faisant  un  saut  en  arrière,  il  applique  à  la  con- 
damnée un  coup  de  cet  instrument  terrible.  Cette  première  atteinte  en- 
lève une  bande  de  peau  depuis  le  cou  jusqu'aux  reins,  et  ce  sanglant 
sillon  témoigne  de  l'adresse  de  l'exécuteur.  Il  mesure  de  nouveau  l'in- 
tervalle de  rigueur,  et  frappe  encore  la  victime  évanouie.  En  quelques  mi- 
nutes, les  épaules  et  les  reins  de  la  pauvre  femme  sont  complètement  dénu- 
dés. Des  torrents  de  sang  s'échappent  de  cette  plaie  multiple.  Le  bourreau 
redouble,  et  creuse  à  plaisir  dans  ces  chairs  vives  et  pantelantes.  C'est 
un  spectacle  à  fendre  ini  ca»ur  d'airain;  la  populace  en  supporte  la  vue 


:Mî  NEW  vcpt      ; 

» 


V.  K^tr-^TUÈrv  iiiteralemeni  a  travers  tes  range,  parce  que  le  condamné  reçoit  les  coups 
de  baguette  en  passant  à  travers  une  baie  (\§  soldats. 


M.  B 


• 


1 


i 


DE   LA   RUSSIE.  H 

avec  un  stoïcisme  que  la  pudique  terreur  de  madame  Lapoukhin  avait  un 
moment  ébranlé,  mais  que  Taspect  et  l'odeur  du  sang  transforment 
presque  en  férocité.  Enfin»  quanta  il  ne  reste  plus  une  parcelle  de  peau 
à  enlever,  la  patiente  est  délivrée,  mais  épuisée  et  mourante  *. 

Ce  n*éfiiit  pas  assez.  On  lui  coupa  encore  la  langue,  et  ce  corps  mutilé 
fut  illimédiatement  envoyé  en  Sibérie,  pour  terminer  par  Texil  un  supplice 
commencé  par  le  knout. 

D'ordinaire«  on  arrachait  les  ailes  du  nez  aux  individus  condamnés  à 
la  déportation  en  Sibérie.  Madame  Lapoukhin,  comme  criminelle  de 
lèse-majesté,  avait  dû  subir  un  raffinement  de  barbarie.  Comment  sup- 
porta-t-elle  sans*  mourir  d'aussi  épouvantables  tortures,  c'est  ce  qu'il  est 
diflicile  de  comprendre.  Elle  fut  rappelée  d'exil  sous  le  règne  de  Pierre  III, 
et  offrit  un  exemple  bien  rare  d'une  faible  femme  échappée  à  la  mort,  à 
la  suite  d'un  supplice  qui  tue  quelquefois  des  hommes  vigoureusement 
constitués. 

Aujourd'hui  le  condamné  qui  doit  recevoir  le  knout  est  conduit  devant 
un  pieu  fixé  en  terne,  et  croisé,  à  son  extrémité  supérieure,  par  une  pièce 
de  bois  arrondie,  posée  horizontalement  de  manière  à  forfrier  deux  an- 
gles droits  avec  le  poteau  qui  la  soutient.  Un  solide  anneau  de  fer  est 
scellé  au  bas  du  pieu.  Le  condamné  est  placé  de  façon  à  ce  que  sa  poi- 
trine repose  sur  la  pièce  de  bois  horizontale,  que  ses  bras  pendent  en 
avant,  et  que,  par  conséquent,  son  dos  soit  convenablement  arrondi.  Un 
lien  commun  assujettit  ses  mains,  et,  passant  dans  l'anneau  rivé  au  bas  du 
poteau,  va  saisiret  garrotter  ses  pieds.  Il  est  donc  réduit  à  une  immobilité 
complète.  Le  mode  d'exécution  est  le  même.  Quand  le  bourreau  le  veut 
bien,  il  tue  le  patient  en  quelques  secondes  :  il  lui  suffit  de  faire  en  sorte 
que  le  fouet,  s'enroulant  autour  du  corps,  aille  chercher  la  poitrine  et 
atteigne  la  place  du  cœur. 

Le  supplicié  jette,  à  chaque  coup,  des  cris  déchirants.  Mais  tout  est 
prévu,  et  de  peur  que  les  spectateurs  ne  s'attendrissent,  un  roulement 
continuel  de  tambours  couvre  la  voix  du  malheureux  qui  se  lamente. 

^i  If  knou^  équivaut  à  la  guillotine,  le  CKposi»  cmpoii  (skross-^trcH)  ^ 
peut  être  assimilé  à  la  fusillade.  Voici  en  quoi  consiste  ce  supplice  : 

Après  lecture  du  jugement  en  présence  du  légiment  assemblé,  Texé- 
cutevr  s'empare  du  condamné  et  lui  attache  solidement  les  deux  mains  à 
l'extrémité  du  canon  de  son  fusil.  Un  autre  exécuteur  tient  la  crosse 
devant  lui  et  à  la  hauteur  de  la  ceinture,  de  telle  sorte  que  la  baïon- 

» 

■  Vtir  la  gravure. 

s  C'est-à-dire  liltéralemenl  à  travers  les  rangs,  parce  que  le  condamné  reçoit  les  coups 
de  baguette  en  passant  à  travers  Une  haie  4#  soldats. 

M.  B.  5 


b 


AH  LES  MYSTÈRES 

nette  est  horizontalomcul  dirigée  vers  le  ventre  du  patient.  Deux  aidei 
soutiennent  le  soldat  par  les  bras»  pour  rempêchcr  de  tomber  en  arrière 
ou  de  côté.  Un  roulement  de  tambouf  donne  le  signal  du  supplice.  Le 
condamne,  à  qui  Ton  a  préalablement  rasé  k  moitié  de  la  télc  d'arrière 
en  avant,  se  met  en  marche  et  parcourt  te  front  des  deux  lignts  de  sol- 
dats qui  forment  la  haie.  Chaque  soldat  est  armé  d*uuc  baguette  dér  noi* 
setier  très-flexible,  dont  il  frappe  son  malheureux  camarade,  au  moment 
où  celui-ci  arrive  devant  lui  *.  Si  le  supplicié  veut  accélérer  le  pas,  pour 
éviter  les  coups  ou  hAter  sa  délivrance,  la  baïonnette  du  fusil,  main* 
tenue  par  ses  mains  et  poussée  par  le  bourreau  qui  soutient  la  crosse, 
lui  perce  le  ventre.  S'il  veut  se  laisser  tomber,  il  en  est  empêché  par 
les  deux  aides.  Quand  il  a  passé  devant  les  deux  files,  l'une  après 
l'autre,  il  est  rare  qu'il  ne  soit  pas  près  d'expirer.  S'il  s'évanouit  pendant 
l'exécution,  et  qu'on  juge  qu'il  n'y  a  pas  possibilité  de  passer  outre,  il 
est  transporté  à  l'hôpital  où  on  lui  donne  tous  les  soins  que  réclame  son 
état.  Aussitôt  guéri,  il  subit  le  reste  du  châtiment,  car  la  justice  russe  fait 
bonne  mesure  et  ne  trompe  jamais  ses  clients  sur  la  quantité. 

En  1841,  tous  fumes  témoin  à  Moscou  d'une  triple  exécution  mili- 
taire. C'étaient  trois  soldats  nouvellement  recrutés,  condamnés,  pour 
avoir  volé  et  battu  leur  ancien  seigneur,  les  deux  moins  coupables  à  deux 
mille  coups  de  baguettes,  le  troisième  à  trois  mille  coups.  L'un  des  trois 
patients  mourut  des  suites  de  la  bastonnade;  celui  qui  avait  reçu  les  trois 
mille  coups  s'en  tira  assez  bien  ;  quant  au  troisième,  il  ne  put  aller  jus- 
qu'au bout.  On  le  livra  aux  chirurgiens,  et  après  sa  guérison,  il  reçut  son 
reliquat  de  compte.  Le  public  de  Moscou'  avait  été  convoqué  à  cette  exé* 
cution  par  circulaire  spéciale  du  maître  de  police,  envoyée  à  domicile, 
comme  s*il  se  fût  agi  d'une  fête. 

N'arrêtons  pas  plus  longtemps  nos  regards  sur  ces  atrocités.  Ce  que 
nous  avons  encore  à  dire  sur  la  barbarie  de  la  législation  russe,  et  sur  les 
effets  les  plus  terribles  du  despotisme,  trouvera  naturellement  sa  place 
dans  les  chapitres  Sibérie,  Justice,  Pologne,  Servage,  Armée,  V Empereur 
et  sa  Famille,  etc.  Il  nous  suffit  quant  i  présent  d'avoir  indiqué  Je  ca- 
ractère de  cette  législation  pénale,  parfaitement  adaptée,  comme  M  voit, 
aux  principes  et  à  la  nature  du  gouvernement  autocratique. 

Le  despotisftie  russe,  dans  son  inflexible  logique,  pousse  Tûsage 
du  bâton  jusqu'à  l'abus  le  plus  révoltant.  Dans  ce  pays ,  le  bâton 
«st  Vultima  ratio  de  l'homme  envers  son  semblable  ;  tout  ce  qui  est 
noble  ou  officier  a  le  droit  de  battre  quelqu'un,  homme  ou  femme 

*  Voir  ta  gravuro. 


n 


•18 


LES  MYSTÈRES 
lilÛEfiA-VÊrs  la  vAntrA  du  patîpnl   Diuix  sùàbél 


LE  SSROSS-STBOÏ,  SIPPUCE  DES  BAGlEnES. 

PiUir  par  Pigntrrc,  édiilor. 


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*^  *ô  J;f;^o^ 


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DE  LA   RUSSIE.  49 

iiidiblincttiineut,  car  lo  sexe  le  plus  faible  n'est  pas  à  l'abri  de  cet 
odieux  châtiment.  L'éducation  des  serfs  et  des  soldats  se  fait  par  le  bâton. 
Uu  paysan  u'a-t*il  pas  asses  d'intelligence  ou  l'oreille  assez  juste  pour  ap- 
prendre la  musique?  —  Le  bâton.  Un  soldat  ne  tourne-t-il  pas  assez  \ite 
sur  SCS  talons»  est-il  gauche  ou  stupide»  ou  bien  manque<t-il  quelque  chose 
à  sa  tenue?  —  Le  bâton.  Pour  la  désobéissance  de  Fesclave  envers  son 
maître,  le  bâton  ;  pour  un  de  ces  milles  petits  délits  dont  nos  domestiques 
se  rendent  chaque  jour  coupables,  le  bâton  ;  au  marchand  russe  qui  aura 
manqué  de  respect  a  un  noble,  le  bâton  V  Partout  et  toujours  cet  ignoble 
instrument  de  honte  et  d'oppression  violente.  Ceci  seul  peint  tout  un  or- 
dre  social. 

Le  bâton  est  tellement  dans  les  habitudes  des  nobles  de  Russie,  qu^ils 
ne  conçoivent  pas  un  autre  moyen  de  répression  ou  de  vengeance  pour 
les  délits  ou  les  offenses  ordinaires.  Les  Russes  les  plus  distingués  par 
l'éducation  et  les  manières  ne  s'en  font  pas  faute.  A  ce  propos  il  nous 
revient  en  mémoire  un  fait  qui  nous  paraît  éminemment  caractéristique. 
"  Le  comte  Panin,  ancien  ministre  de  Paul  I^',  habitait  son  château,  en 

compagnie  de  son  médecin,  M.  D ,  de  sa  gouvernante,  madame  P..., 

et  d*un  autre  Français  qui  faisait  Péducation  de  deux  jeunes  garçons. 
Les  attentions  du  précepteur  pour  madame  P...,  tout  innocentes  qu'elles 
étaient,  déplurent  au  comte  Panin,  et  lui  inspirèrent  un  vif  sentiment  de 
jalousie.  L'expulsion  du  jeune  homme  fut  résolue.  Un  jour,  le  comte  fait 
entrer  le  médecin  dans  son  cabinet  et  lui  dit  :  «  Docteur,  j'ai  à  vous  con- 
sulter sur  un  sujet  important;  je  me  flatte  que  vous  serez  de  mon  avis. 
Dubois  (c'était  Tinslituteur)  est  un  drôle  que  je  veux  mettre  à  la  porte; 
mais  ce  n'est  pas  assez  de  le  chasser  ;  je  veux  le  punir  plus  efficacement. 
J'ordonnerai  à  quelques-uns  de  mes  paysans  d'aller  l'attendre  sur  la 
route,  de  l'arrêter,  et  de  lui  administrer  une  vigoureuse  bastonnade.  Il 
ne  mérite  pas  moins,  n'est-ce  pas;  qu'en  pensez-vous?  » 

Aussi  stupéfait  qu'indigné,  ledocteurD répondit  qu'en  France  une 

pareille  action  serait  appelée  crime  et  lâche  gucl-apens.  Et  il  s'empressa 
d'aller  révéler  à  M.  Dubois  le  projet  du  noble  comte.  Le  jeune  précepteur 


y  Ua  taiUear  de  Bordeaux,  le  nommé  Boutoux,  établi  \  St-Pétersbourg,  refuse  nn  jour 
de  faire  de  nouveau  crédit  à  uu  seigneur  qui  lui  devait  déjà  une  asseï  forte  somme.  Le  notii) 
se  floche  et  donne  un  soufDet  au  roturier,  qui  a  TimperUnence  de  ne  vouloir  pas  être  dupé 
par  un  grand  seigneur.  Le  tailleur  riposte,  et  le  noble  va  le  dénoncer  comme  coupable  de 
ravoir  frappé.  Le  malheureux  Boutoux  est  arrêté,  reçoit  la  bastonnade,  e^t  obligé  de 
vendre  son  établissement  à  vil  prix  et  de  déguerpir  aussitôt.  —  On  voit  qu^en  Bussie,  ce  ne 
sont  pas  seulement  les  Busses  qui  ont  k  redouter  le  bùton  «t  le  knout.  Là,  le  fouet  est  cos* 
mopolite. 


20  LES  MYSTÈRES 

partit,  et,  grâce  aux  pistolets  dont  le  docteur  Tavait  muni,  il  sortit  sans 
obstacle  des  terres  de  M.  de  Panin. 

A  dater  de  ce  moment,  M.  D....^,  s'aperçut  que  le  comte  le  traitait 
avec  une  froideur  marquée.  Il  ne  tarda  pas  à  être  obligé  de  le  quitter  '. 

Le  comte  Panin  était  pourtant  un  homme  éclairé,  spirituel,  affichant 
des  idées  philosophiques  et  se  donnant  pour  très-libéral.  Mais  il  était 
Russe,  avant  tout,  et  pour  un  noble  russe,  le  bâton  est,  vis*à-vis  d'un  in- 
férieur, Pargument  le  plus  naturel. 

Que  tout  plie,  que  tout  obéisse,  que  tout  se  courbe  humblement  devant 
la  volonté  d'un  supérieur,  tel  est  Tunique  axiome  des  Busses  ;  et  les  sup- 
phces  sont  les  instruments  pratiques  de  cette  théorie.  La  nature  elle- 
même  doit  céder  le  pas  au  despotisme  :  dès  que  Teftipereur  a  dit  :  a  Je  le 
veux,  »  il  ne  doit  plus  y  avoir  d'obstacles,  plus  d'impossibilités  maté- 
rielles. 

Sic  volo,  sic  Jubeo,  sit  pro  ratione  voluotas. 

Les  conditions  de  temps  que  réclament  toutes  choses  dans  les  pays 
soumis  à  la  vulgaire  raison  n'existent  pas  pour  un  autocrate.  Tout  doit 
se  soumettre,  même  ce  qui  est  du  domaine  de  la  création  et  des  révolu- 
tions physiques  du  globe.  Pour  l'empereur,  l'hiver  ne  doit  pas  avoir  de 
frimas,  l'été  de  chaleurs  ardentes.  Si  le  soleil  cessait  d'éclairer  notre 
planète,  et  que  S.  M.  Nicolas  l^^  s'avisât  de  dire  :  «  Que  la  lumière  soit!  » 
il  faudrait  bien,  bon  gré  mal  gré,  que  la  lumière  fût,  sauf  à  l'autocrate  à 
se  contenter  d*un  soleil  factice,  comme  tant  de  choses  dont  les  tzars  s'en- 
orgueillissent et  qui  sont  ce  que  le  chrysocale  est  à  l'or  pur.  Bref,  imagi- 
nez tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  phénoménal,  de  plus  fantastique,  de  plus 
incroyable,  et  vous  n'aurez  pas  encore  une  idée  exacte  de  ce  que  peut 
produire,  par  tous  les  moyens  possibles,  la  volonté  de  cet  homme-Dieu 
qui  se  fait  appeler  l'empereur  de  toutes  les  Bussies. 

Le  5  juin  1796,  la  foudre  tombe  dans  le  port  de  Wasili-Ostrow  et  brûle 
toutes  les  galères,  tous  les  chantiers,  et  plus  de.  soixante  maisons  d'ou- 
vriers. Aussitôt  un  ukase  solennel  de  l'impératrice  Catherine  II  ordonne 
que  tout  le  dommage,  évalué  à  quatre-vingts  millions  de  roubles,  dispa- 
raisse en  moins  de  six  semaines,  et  que  la  flotte,  reconstruite,  soit  prête 
à  quitter  le  port  avant  l'arrivée  des  glaces.  Un  mouvjement  extraordinaiffe 
se  fait  dans  St-Pétersbourg.  Tout  est  en  émoi,  tout  doit  concourir  à  l'ac- 
complissement des  désirs  de  Sa  Majesté.  De  nombreux  courriers  partent 

>  M.  Dubois  est  actaelleinent  miaislre  du  culte  protestant  dans  un  des  départements  de 
l*esl  de  la  France.  * 


DE  LA  RUSSIE.  24 

à  franc  éirier  pour  porter  le  pompeux  ufcase  jusqu'aux  confins  les  plus 
reculés  de  l'empire.  Ordre  est  eni?oyé  à  Arkhangcl  de  diriger  immédia- 
tement sur  la  capitale  des  matériaux  et  des  ouvriers  munis  de  leurs  outils. 
Rcvel  et  Riga  reçoivent  la  même  injonction.  Il  s'agit  de  reconstruire  et 
d'équiper  à  neuf  plus  de  cent  galères  portant  de  deux  à  trois  cents  hom- 
mes armés.  Certes  ce  ne  sera  pas  trop  de  toutes  les  ressource»  de  la  Rus- 
sie pour  exécuter  une  pareille  tâche  dans  un  aussi  court  espace  de  temps. 
Les  hommes  arrivent,  ils  travaillent  nuit  et  jour,  ils  s'épuisent  et  meurent 
de  lassitude;  mais  l'ouvrage  avance...  Hélas!  il  faut  bien  le  dire,  il  ne 
put  être  achevé  pour  le  terme  prescrit,  parce  que  toutes  les  puissances 
maritimes  du  monde,  réunies,  n'y  seraienipoint  parvenues,  mais  ce  qu'on 
fit  n'en  fut  pas  moins  miraculeux,  et,  dans  tous  les  cas,  l'impératrice 
avait  été  obéie  ^. 

L'empereur  Paul  imagine,  un  matin,  de  faire  planter  deux  promenades 
magnifiques  dans  la  perspective  de  Newski.  On  était  en  plein  hiver,  ait 
milieu  du  plus  grand  froid  de  l'année;  la  terre  était  couverte  de  neige  et 
glacée  à  plusieurs  pieds  de  profondeur.  On  passera  outre.  L'autoqf^ate 
veut  une  promenade,  il  la  veut  immédiatement,  c'est-à-dire  dans  quel- 
ques jours,  afin  qu'aux  premiers  rayons  du  soleil  printanicr,  les  arbres^ 
s'ils  ne  meurent  pas,  puissent  donner  quelques  feuilles.  Cette  promenade 
sera  double  et  aura  quatre  rangs  d'arbres;  elle  s'étendra  dans  un  espace 
de  deux  verstes  ou  deux  kilomètres;  elle  sera  environnée  de  barrières 
peintes  de  diverses  couleurs.  Les  arbres  devront,  au  moment  de  leur 
plantation,  avoir  quinze  ou  vingt  pieds  de  haut.  Il  faut  que  tout  cela  se 
fasse,  car  Paul  I*  a  la  volonté  d'un  tyran  et  l'ardeur  capricieuse  d'un 
fou.  Des  entrepreneurs  se  présentent;  ils  se  chargent  de  tout  moyennant 
un  prix  convenu. 

On  se  mit  à  l'œuvre.  Pendant  trente  jours,  dix  mille  ouvriers  jurent 
employés  à  cette  extravagante  besogne.  Les  arbres  étaient  arrachés  et  re- 
plantés avec  leurs  racines  et  avec  la  terre  où  ils  étaient  nés.  Les  fosses 
destinées  à  les  recevoir  étaient  creusées  à  une  grande  profondeur,  mais 
on  ne  pouvait  fendre  qu'à  coups, de  hache  le  sol  durci  par  la  gelée; 
quand  le  circuit  de  la  fosse  était  tracé,  on  plaçait  au  centre  un  tas  de  bois 
et  de  fagots  qu'on  faisait  brûler  pour  détremper  et  ramollir  la  terre.  L'hé- 
ritier du  trône,  le  grand-duc  Alexandre,  inspectait  les  travaux,  et  stimu- 


'  GeUe  anecdote  est  tirée  d'une  note  manuscrite  du  duc  de  Bassano,  inscrite  en  marge  d'un 
Tolnme  du  célèbre  voyage  de  Ciarke  en  Russie,  volume  qui  est  entre  nos  mains.  On  lit  an 
iras  :  m  Note  fournie  par  M.  Sokolniki.  »  M.  Soliolnilti  était  en  captivité  à  St-Péter8l)ourg  à 
l'époque  de  cet  événement. 


n  LES  MYSTERE» 

l«it  le  sèle  des  ouvriers.  Il  savah  que  la  colère  de  son  irascible  père  tom- 
berait sur  lui  tout  le  premier,  si  tout  n'était  pas  terminé  à  Tépoque 
désignée.  Bref,  les  arbres  furent  déracinés  et  replantés,  les  promenades 
sablées  et  environnées  de  gazon  pris  sous  la  neige,  les  barrières  et  les 
banes  posés  et  peints,  tout  cela  dans  Tespace  voulu.  Chaque  arbre  trans- 
planté coùt|tit  soixante-dix  francs,  et  les  entrepreneurs  ne  les  avaient  ga- 
rantis que  pour  trois  ans,  comme  une  montre  suspecte.  L'essentiel  pour 
Tenipereur,  c'était  qu'ils  donnassent  des  feuilles  au  printemps  suivant;  en 
oourtisans  qui  savent  leur  métier,  les  arbres  se  gardèrent  bien  de  mourir. 

L'empereur  Nicolas  a  fait  mieux  encore.  II  a  voulu  que  le  palais 
d'Hiver,  détruit  il  y  a  quelques  années,  fût  entièrement  rebâti  dans  l'es* 
paco  d'un  an.  Ce  tour  do  force  a  été  exécuté;  mais  des  six  mille  ouvriei*s 
employés  à  ce  travail  pendant  l'hiver  le  plus  rude,  combien  en  cst*il  qui 
ont  succombé  àTexcès  de  la  fatigue  et  du  froid? 

'  Les  Russes  sont  fiers  de  leurs  monuments  aux  formes  colossales,  des 
gigantesques  palais  qui  embellissent  ou  plutôt  qui  attristent  leur  capi- 
tale^ Mais  quand  on  songe  à  l'effrayante  consommation* d'hommes  qu'a 
exigée  la  construction  de  ces  édifices,  le  sentiment  qu'on  éprouve  en  visi- 
tant Pétersbourg  est  tout  autre  que  celui  de  l'admiration.  Là  où  des  mil^ 
lions  d'individus  sont  aux  ordres  et  à  la  discrétion  d'un  maître  unique  et 
tout-puissant,  de  pareils  travaux  n'ont  rien  do  surprenant  ni  de  méritoire, 
car  ni  les  bras  ni  l'argent  ne  manquent  jamais.  Le  despotisme  a  élevé  les 
pyramides  d'Egypte;  en  bâtissant  les  monuments  do  St-PétersbOfirg  il  n'a 
fait  qu'accomplir  un  acte  tout  simple  de  sa  volonté.  Ce  qui,  en  pareille  ma- 
tière, constitue  le  mérite  des  pays  soumis  à  un  gouvernement  modéré, 
c'est  qu'on  y  fait  des  choses  tout  aussi  belles,  de  meilleur  goût  et  plus 
utiles,  avec  des  moyens  infiniment  plus  bornés;  seulement  on  sait  s'y  ré- 
signei^aux  conditions  de  temps,  tandis  que  le  pouvoir  aristocratique  sacri- 
fiera la  fortune  publique  et  la  moitié  d'une  génération  pour  satisfaire  en 
quelques  mois  un  caprice  ou  un  besoin  de  vanité.  Il  est  dans  la  nature  du 
despotisme  de  jouir  beaucoup  et  vite  ;  il  s'inquiète  peu  du  lendemain  ; 
après  lui  le  déluge!  Quand  les  sauvages  d'Amérique  veulent  avoir  du 
fruit,  ils  coupent  l'arbre  au  pied  et  cueillent  tout  ce  qu'il  porte.  Voilà  le 
gouvernement  despotique. 

Le  despotisme,  surtout  en  Russie,  est  essentiellement  ombrageux  et 
poltron.[Il  sait  si  bien  se  rendre  justice  à  lui-même,  qu'il  craint  toujours  la 
colère  des  gouvernés.  La  nation  courbe  la  tête  et  se  laisse  frapper  en 
silence;  mais  un  jour  vient  où,  poussée  à  bout,  elle  se  lève  et  égorge 
Toppresscnr.  La  noblesse  russe  est  à  plat  ventre  devant  l'empereur;  mais 
si  ses  intérêts,  trop  longtemps  froissés,  éveillent  ses  susceptibilités,  elle 


DE  LA  RUSSIE.  25 

éclate  et  assassine  le  maître.  Rien  n*est  plus  dangereux,  on  le  sait»  qii'un 
lâche  révolté.  Quand  les  serfs  russes  s'insurgent,  c'est  pour  tout  tuer,  tout 
incendier,  tout  détruire.  Les  tzars  n'ignorent  pas  ces  conséquences  nor« 
maies  de  la  nature  de  leur  pouvoir;  aussi  tremblent-ils  toujours  pour  leur 
couronne  et  même  pour  leurs  jours.  L'oreiller  du  despotisme  doniy  de 
cruelles  insomnies.  Tout  peut  être  danger  pour  un  tel  gouvernement,  sur^ 
tout  en  présence  de  la  civilisation  occidentale,  qui,  avec  ses  lumières  et  ses 
perfectionnements  en  toute  chose,  apporte  en  Russie  le  désir  d'un  régime 
plus  rationnel  et  de  vagues  aspirations  vers  la  liberté.  Il  faut  donc  que  le 
pouvoir  autocratique  se  défende  contre  les  importations  intellectuelles  de 
hi  France  et  de  l'Angleterre,  tout  en  cherchant  à  s'approprier  une  certaine 
partie  de  leur  civihsation.  Il  faut  qu*il  reste  constamment  cuirassé  en  pré- 
sence de  ces  ennemis  redoutables. 

Et  il  se  cuirasse,  en  effet  :  dans  aucun  pays  l'espionnage  n'est  mieux  or* 
ganisé  qu'en  Russie.  A  Pétersbourg,  les  murs  ont  des  oreilles.  La  police  a 
recruté  des  serviteurs  dans  toutes  les  classes  de  la  société ,  de  sorte  que 
dans  chaque  maison,  à  plus  forte  raison  dans  chaque  lieu  public,  il  y  a 
des  traîtres  tout  prêts  à  dénoncer  au  maître  ou  à  ses  subordonnés  un  mot 
hostile  ou  seulement  suspect»  une  pensée  mal  exprimée  ou  mal  comprisa* 
L>8pionnage  est  si  général  dans  ce  pays,  qu'on  ne  comprend  pas  ooni«- 
ment  il  peut  s'y  trouver  deux  individus  qui  osent  se  confier  l'un  à  l'autre 
les  choses  intimes  de  leur  cœur  ou  de  leur  esprit. 

Ici,  nous  avons  à  peine  besoin  de^le  dire,  le  secret  des  lettres  est  pure 
fiction.  Aucun  cachet  n'est  sacré  pour  la  police  russe.  Ceci  s'avoue  hautÉ» 
raent^  publiquement»  comme  une  chose  toute  simple.  Voici,  à  ce  sujet,  un 
mot  d'une  naïveté  charmante  :  Un  jour  de  l'année  1850,  un  diplomate 
français  alla  se  plaindre  à  un  employé  supérieur  de  la  poste  de  St-Péters* 
bourg  de  ce  que  les  lettres  qui  lui  étaient  adressées  par  courrier  ordinaire 
étaient  toujours  en  retard.  —  a  C'est  singulier»  répondit  l'employé»  et  je 
ne  comprends  pas  comment  cela  peut  se  faire ,  car,  pour  expédier  vos 
lettres  plus  promptement,  j'y  ai  mis  un  commis  de  plus.  »  Au  premier  de 
l'an,  le  diplomate  mit  un  billet  de  500  francs  dans  la  main  de  Thonnète 
fonctionnaire,  en  lui  disant  :  «  Ce  sera  peur  un  second  commis.  » 

Cette  infâme  habitude  du  gouvernement  russe  est  si  bien  connue  et  des 
nationaux  et  des  étrangers,  que  personne  n'emploie  la  voie  de  la  poste 
pour  exprimer  sa  pensée  sur  les  matières  qui  touchent  à  la  politique.  Il 
on  résulte  que  la  violation  du  secret  des  lettres  est  parfaitement  inutile. 

La  défiance  de  tout  ce  qui  a  forme  de  lettre  est  telle,  en  ce  pays,  que  les 
plis  qui  ne  parviennent  pas  à  leur  adresse  par  l'entremise  officielle  de  la 
poste  sont,  parcela  même,  suspects.  Un  voyageur  anglais,  M.  Raikea,  chargé 


24  LES  MYSTÈRES 

de  remettre  une  lettre  à  la  grande-duchesse  Hélène,  envoya  son  domes- 
tique au  palais  de  cette  princesse,  avec  ordre  de  déposer  le  paquet  entre 
les  mains  de  son  chambellan  ou  de  son  secrétaire.  Grande  fut  sa  surprise 
lorsqu'il  vit  revenir  le  domestique  et  qife  celui-ci  lui  apprit  que  le  cham- 
bellan avait  repoussé  la  lettre  comme  si  elle  avait  été  empestée,  et  avait 
positivement  refusé  de  la  recevoir.  M.  Raikes  fut  obligé  de  décliner  ses  noms 
et  qualités  et  d'exhiber  son  passe-port,  pour  qu'on  osât  accepter  le  message. 

Les  particuliers  eux-mêmes,  se  modelant  sur  les  princes,  partagent  ces 
ridicules  terreurs.  Il  est  d'usage  dans  les  grandes  maisons  de  refuser  toutes 
les  lettres  dont  on  ne  connaît  pas  bien  exactement  l'origine. 

La  censure  est  un  puissant  moyen  de  défense  contre  les  idées  de  liberté. 
Aussi  le  gouvernement  russe  fait-il  grand  cas  de  cette  arme,  qu'il  croit 
très-redoutable.  Aucun  livre,  aucune  brochure,  aucun  numéro  de  journal, 
pas  une  feuille,  pas  une  ligne  imprimée,  n'est  introduit  en  Russie,  du 
moins  ostensiblement,  sans  avoir  été  examiné,  épluché,  lacéré  et  débar- 
rassé de  tout  ce  qui  pourrait  sonner  mal  à  l'oreille  impériale.  Gomme  dans 
le  royaume  des  cieux ,  il  y  a  beaucoup  d'appelés  et  peu  d'élus ,  car  la 
censure  moscovite  est  si  niaisement  chatouilleuse,  qu'elle  fulmine  souvent 
ses  anathèmes  contre  les  productions  littéraires  les  plus  inoffensives.  Nous 
en  donnerons  plus  loin  la  preuve. 

Gatherine  II,  qui  savait  si  bien  prendre  les  allures  d'un  philosophe, 
n'en  faisait  pas  moins  exercer  la  censure  avec  tous  les  raffinements  d'in- 
quisition et  de  bêtise  qui  caractérisent  cette  institution  dans  les  États  des- 
l^otiques.  G'ètait  un  agent  de  police  nommé  Legendre  qu'elle  avait  chargé 
d'exercer  ce  noble  métier  pour  tout  ce  qui  s'imprimait  à  St-Pétersbourg 
en  langues  étrangères.  Ge  digne  homme  retrancha  d'une  pièce  de  vers  où 
l'on  parlait  de  l'Amour  les  mots  sacramentels  :  Ce  Dieu  malin^  et  il  mo- 
tiva la  suppression  sur  ce  qu'il  était  de  la  dernière  indécence  de  donner 
l'épithète  de  malin  à  un  dieu.  Tout  ce  que  l'auteur  put  obtenir  de  lui,  ce 
fut  de  substituer  le  mot  badin  à  l'adjectif  qui  avait  si  fort  choqué  le  pieux 
exécuteur  des  hautes  œuvres  littéraires  de  Gatherine.  Une  autre  fois,  il 
supprima  d'une  ode  à  la  louange  de  la  tzarine  une  strophe  où  se  trou- 
vaient ces  deux  vers  : 


Partout  la  foudre  gronde  et  le  glaive  s'aiguise  ; 
Un  roi  tombe  du  (r6ne  et  son  sceptre  se  brise. 


Allusion  aux  préparatifs  de  guerre  faits  en  1790,  et  aux  commence- 
ments de  la  révolution  française.  G'était  un  crime  d'oser  entrevoir  que  le 
trône  de  Louis  XVI  s'écroulerait. 


DE  LA   RUSSIE.  25 

Aujourd'hui  la  censure  a  fort  à  faire  en  Russie»  le  nombre  des  jour- 
naux et  d'ouvrages  étrangers  ayant  considérablement  augmenté  depuis 
▼ingt  ans.  Mais  les  limiers  de  l'empereur  Nicolas  suffisent  à  leur  tâche  ; 
leur  impitoyable  main  souille  toutes  les  créations  de  la  pensée  ;  leurs 
ciseaux  s'attaquent  à  tous  les  produits  de  l'imprimerie.  A  l'époque  où 
le  tzar  actuel  était  reyêtu  du  noble  emploi  de  censeur  en  chef,  on  vit 
une  traduction  en  langue  italienne  des  Méditations  de  M.  de  Lamar- 
fine,  être  l'objet  des  plus  pitoyables  tracasseries.  Chaque  vers  était  dé- 
claré impie  ou  séditieux,  ou  tout  au  moins  dangereux;  il  fallait  changer, 
rogner,  épurer,  supprimer*  Quel  mailyre  pour  l'illustre  chantre  du  pè- 
krinage  de  ChUde-Harold  !  Faites  donc  des  vers  pieux  et  royalistes,  pour 
être  ainsi  livré  aux  bétes  !  —  Rien  de  curieux  comme  les  exécutions  cen- 
soriales  dontleJoumai  des  D^ftato  est  souvent  la  victime  à  St-Pétersbourg. 
Ce  n'est  pas  assez  pour  le  gouvernement  de  livrer  ce  journal  à  ses  abon- 
nés de  Russie  au  prix  de  500  francs  par  an  ;  il  faut  encore  qu'il  le  leur 
envoie  en  lambeaux  et  tellement  défiguré,  que  cette  feuille,  pourtant  si 
innocente  ailleurs,  est  quelquefois  réduite  aux  nouvelles  diverses^  au  feuil- 
leton et  aux  anuouces.  Le  Journal  des  Débats  révolutionnaire  eu  Russie  ! 

Les  massacres  auxquels  préside  le  bureau  de  censure  atteignent  tant 
de  victimes,  qu'on  a  dû  régulariser  l'action  de  cette  guillotine  littéraire. 
Les  livres  étrangers  sont  mis  en  coupe  réglée,  c'est-à-dire  que  pério- 
diquement les  censeurs  envoient  aux  libraires  un  tableau  imprimé  de 
tous  les  ouvrages  autorisés,  mutilés  ou  entièrement  supprimés.  Nous  pos- 
sédons plusieurs  de  ces  curieuses  listes,  les  unes  en  russe,  les  autres  en 
français.  On  y  voit  parmi  les  ouvrages  entièrement  prohibés  :  les  Essais 
tkéologiques^  de  M.  Chenevière  ;  lu  Lettre  sur  lesaint-siégej  par  l'abbé  La- 
cordaire;  Ithiel,  ouvrage  de  controverse  religieuse,  par  M.  Poupot,  pas- 
teur protestant  de  l'école  de  Sorèze  ;  le  Valet  du  Diabley  par  Raban  ;  le 
livre  du  Peuple^  par  M.  de  Lamennais  (cela  allait  sans  dire);  Aymar^ 
par  M,  de  Latouche;  le  Mémoire  sur  M.  de  Talleyrand^  par  MM.  Place  et 
Florens  ;  une  Carpe  dans  un  baquety  par  M.  Amédée  de  Rast  ;  V Histoire 
générale  du  dix-hmtième  siècle ,  par  M.  Ragon;  les  articles  Condorcety 
Consommation^  Constant  et  Culture,  de  l'Encyclopédie  nouvelle,  dirigée 
par  MM.  Pierre  Leroux  et  Jean  Reynaud,  et  beaucoup  d'autres  produc- 
tions allemandes  ou  françaises.  Au  nombre  des  livres  mutilés,  on  remar- 
que :  le  Capitaine  Paul,  par  M.  Alexandre  Dumas,  plusieurs  livraisons  du 
Dictionnaire  de  la  Conversation  et  de  V Encyclopédie  nouvelle,  déjà  citée; 
les  Mémoires  secrets,  de  M.  d'AUonvilIe  ;  Marie-Antoinette  devatit  le  dix- 
neuvième  siècle,  par  madame  Simon-Yiennot,  etc. Nous  avons  aussi  en- 
tre les  mains  quelques  débris  d'ouvrages  lacérés.  Ce  sont  des  fragments 
M.  K.  4 


26  LES  MYSTÈRES 

dés  ChambeUnns  vràinaires^  du  Pachû  à  mille  et  une  ifueueSy  par  le  capi- 
.  laine  Marryai,  et  de  plusieurs  autres  publications.  Toutes  ces  pages  dé- 
tachées portent  les  traces  des  ciseaux  de  la  censure.  Les  unes  ont  été  ar- 
rachées, d'autres  coupées.  De  toutes  ces  mutilations,  celle  dont  deux 
feuillets  de  M.  Alphonse  Esquiros  ont  été  l'objet  nous  a  paru  la  plus 
curieuse.  Il  nous  est  impossible  de  deviner  ce  qui ,  dans  le  passage  re- 
tranché, à  pu  exciter  la  susceptibilité  des  gendarmes  littéraires  de  Russie*. 
Le  système  de  défense  contre  les  principes  et  les  idées  de  l'Occident  ne 
serait  pas  complet,  si  le  gouvernement  russe  permettait  un  contact  pro- 
longé entre  sbs  sujets  et  les  jacobins  '  de  France  ei  d'Angleterre.  Mais  on 
peut  bien  penser  que  le  despotisme  moscovite  y  a  mis  bon  ordre.  Il  a 
rendu  son  cordon  sanitaire  aussi  compacte  et  aussi  rigoureux  que  possible; 
il  a  si  peur  d'être  troublé  dans  ses  jouissances  !  Malheur  à  lui  si  les 
Russes  s'imprégnaient  de  la  civilisation  démocratique!  Un  ukase  interdit 
à  tout  noble  russe  de  séjourner  à  l'étranger  plus  de  quatre  années  consé- 
cutives^ aux  individus  des  autres  classes  plus  de  trois  ans.  Quand  Tabsence 
se  prolonge  au  delà  de  ce  temps,  les  biens  du  délinquant  sont  confisqués*. 
Quant  aux  fortunes  médiocres,  la  faculté  de  voyager  leur  a  été  complètement 


<  Voici  la  reproduction  textuelle  de  ce  passage  ;  le  lecteur  jugera  : 

«  ti  y  a  deux  pages  dans  la  vie  de  Jésus  :  Tune  écrite  avec  du  sang,  Tantre  avec  de  la 
gloire. 

c  Uq  enfant  du  peuple  qui  vient  au  monde  dans  une  élable,  un  artisan  qui  manie  la  hache 
et  le  rabot,  un  juif  que  les  peuples  de  la  terre  repoussent  et  méprisent,  un  séditieux  battu  de 
verges  devant  un  peuple  qui  rit,  une  tête  de  malfaiteur  bonne  pour  le  crachat  et  le  soufflet, 
un  chef  de  bande  qu'on  renie  et  désavoue,  un  criminel  pendu  au  gibet,  un  cadavre  sur  lequel 
on  jette  un  peu  de  terre  et  d*oubli,  voilà  toute  Tbistoire  de  THoiime. 

«  Tournons  la  page  maintenant. 

«  Un  envoyé  promis  depuis  quatre  mille  ans,  un  berceau  que  les  rois  de  la  terre  viennent 
adorer,  une  vie  entourée  de  merveilles  et  de  prodiges,  une  main  qui  commande  aux  sépul- 
cres et  les  force  à  lâcher  leur  proie,  des  pieds  qui  marchent  sur  les  flots  de  la  mer,  une  doc- 
trine sublime  et  tout  empreinte  de  vérité,  un  regard  qui  touche  et  change  les  cœurs,  une 
mort  volontaire  et  toute-puissante,  des  sentinelles  qui  n'ont  pu  garder  un  cadavre,  un  sup- 
plicié qni  envahit  et  conquiert  le  monde,  une  croyance  qui  traverse  dix-neuf  siècles,  nne 
parole  restée  debout  et  immortelle  parmi  les  ruines  et  les  débris  de  tous  les  systèmes 
humains,  un  gibet  qui  voit  tomber  devant  lui  tous  les  sceptres  de  la  terre,  une  existence  de 
vertu  suivie  d'une  éternité  de  gloire,  voilà  l'hisloire  du  Dieu.  > 

*  En  Russie,  tout  ce  qui  a  des  opinions  tant  soit  peu  libérales  est  idco^tn. 

"  Cet  ukase  est  du  17  avril  1834.  Afin  que  les  Russes  ne  puissent  pas  alléguer  qu'ils  n*en 
ont  pas  connaissance,  on  les  oblige,  quand  on  leur  délivre  un  passe-port,  à  prendre  par  écrit 
et  à  signer  l'engagement  de  se  conformer  à  l'ordonnance  impériale. 

Un  autre  ukase,  en  date  du  24  mars  1S37,  complète  le  premier,  et  règle  la  mise  en  séques- 
tre des  biens  des  voyageurs  qui  prolongent  leur  absence  au  delà  du  terme  prescrit.  On  y  iil 
qtt*une  simple  visite  des  autorités  sur  les  domaines  de  l'absent  sufHt  pour  constater  Tabsence 
et  la  contravention.  Ce  second  ukase,  dont  le  texte  russe  est  entre  nos  mains,  n'est  pas 
moins  curieux. 


DE  LA   RUSSIE.  27 

enlevée  de  fait  par  la  récente  ordonnance  qui  élève  à  200  roubles  argent, 
ou  700  francs  par  an,  le  prix  des  passe-ports  pour  Télrangcr.  Les  com- 
merçants ne  peuvent  sortir  des  limites  de  l'empire  qu'en  se  résignant 
à  être  suivis,  partout  où  ils  se  rendent,  par  Tœil  de  la  police  russe  ^ 

Quelques  Russes  des  deux  sexes  résident  presque  en  permanence  à 
Paris,  à  Londres  et  dans  les  capitales  des  autres  grands  Etats;  mais  c'est  à 
condition  qu'ils  y  joueront  ce  rôle  d'observateur  que  chez  nous  on  quali- 
fie volontiers  d'un  nom  flétrissant.  Quant  à  M.  Demidoff  et  à  quelques  au- 
tres russes  opulents,  ils  savent  ce  qu'il  en  coûte  en  cadeaux  aux  fonction- 
naires influents  ^t  même  à  la  famille  impériale,  pour  se  faire  tolérer  en 
France.  Mais  Paris  vaut  bien  quelques  millions  dépensés  en  joujous  de 
malachite  et  autres  colifichets  auxquels  l'eppcreur  et  son  auguste  épouse 
paraissent  fort  sensibles  ^. 

La  loi  du  17  avril  1834  n-a  pas  seulement  pour  but  de  réprimer  les  fan- 
taisies voyageuses  des  Russes;  elle  contient,  en  outre,  des  dispositions 
dont  l'objet  est  de  prévenir  tout  désir  de  mariage  entre  les  femmes  russes 
et  des  étrangers.  On  ne  peut  empêcher  que  la  femme  ne  suive  la  condition 
et  le  domicile  de  son  mari  ;  mais  en  passant  sous  une  domination  étran- 
gère, elle  est  tenue,  en  vertu  de  cet  ukase,  de  vendre,  dans  le  délai  de  six 
mois,  les  biens  immeubles  qu'elle  possède  en  Russie  ;  e\  le  gouvernement 
prélève  10  potir  100  sur  les  capitaux  quelle  emporte  de  son  pays  ! 

Jusqu'à  quel  point,  et  combien  de  temps  toutes  ces  précautions  préser- 
veront-elles le  gouvernement  russe  des  dangers  de  la  propagande  occi- 
dentale, nous  ne  savons;  toujours  est-il  que  l'autocratie  se  défend  de  son 
mieux  contre  l'invasion  intellectuelle  et  morale  de  la  France.  Elle  s'en- 
ferme dans  ses  domaines  comme  dans  une  forteresse,  et,  du  haut  de  ses 
triples  remparts,  elle  regarde  au  loin  pour  voir  si  elle  n'aperçoit  pas 
quelque  ennemi  sous  la  forme  d'un  livre,  d'un  journal  ou  d'une  idée. 
Comme  l'avare  qui  ne  perd  pas  de  vue  son  trésor,  elle  veille  avec  un  soin 
farouche  à  la  conservation  de  son  pouvoir,  criant  :  Qui  vive  !  au  moindre 


I  Voici,  diaprés  une  pièce  originale  imprimée  en  Russie,  et  que  nous  possédons,  la  teneur 
de  rengagement  signé  par  les  négociants  : 

«  Je  soussigné,  après  avoir  pris  communication  de  la  circulaire  de  M.  le  directeur  du 
aiii|i#tère  (les  aflîiires  intérieures,  en  date  du  25  mai  18^5,  et  adressée  à  tous  les  gouverneurs 
pjyiis,  déppse  la  présente  obligation  dans  la  chancellerie  de  M.  le  gouverneur  général  mili- 
taire de  ***  ;  je  promets  de  présenter  chaque  fois  le  pa?se-port  pour  l'étranger,  qui  m'a  été 
délivré  dans  cette  chancellerie,  et  de  le  faire  viser  par  MM.  les  consuls  et  agents  russes  rési- 
dant daps  les  villes  étrangères  où  je  me  trouvei-al  pour  affaires  de  commerce  ou  par  lesquelles 
je  passerai.  » 

'  On  assure  qu^assez  récemment  Timpérairice  a  consenti  à  recevoif  de  M.  A.  Demidoff  un 
petit  temple  en  malachite,  qui  avait  coûté  une  somme  énorme. 


28  LES  MYSTÈRES 

bruit  du  dehors,  et  croisant  la  baïonnette  devant  toute  chose  et  tout  indi- 
vidu qui  lui  porte  ombrage. 

Mais  les  garanties  les  plus  sûres  du  despotisme  moscovite  sont  dans 
l'organisation  de  la  société  qui  l'entoure  et  dans  l'éducation  qu'il  donne 
au  peuple  dont  il  dirige  et  monopolise  l'exploitation. 

c(  J'ai  vu,  dit  Voltaire,  des  enfants  de  valets  de  chambre  à  qui  on  disait  : 
Monsieur  le  marquis,  songez  à  plaire  au  roi  ;  et  j'ai  ouï  dire  qu'à  Venise 
les  gouvernantes  recommandent  aux  petits  garçons  de  bien  aimer  la  répu- 
blique ,  et  que  dans  les  sérails  de  Maroc  et  d'Alger  on  crie  :  Prends  garde 
au  grand  eunuque  noir.  »  C'est  cette  dernière  formule  qui  fait  le  fonds  de 
l'éducation  des  Russes;  seulement  au  lieu  d'un  grand  eunuque  noir,  il  y  a 
un  empereur  à  qui  il  faut  savoir  plaire  et  dont  on  doit  craindre  le 
courroux. 

La  crainte!  —  voilà  le  principe  et  le  grand  ressort  du  gouvernement 
autocratique.  Tous  les  Russes  sont  élevés  dans  la  terreur  superstitieuse  de 
tout  ce  qui  rappelle  l'idée  de  pouvoir.  Obéir  et  se  taire,  adorer  l'empereur 
si  l'on  peut,  le  redouter  à  défaut  d'autre  sentiment,  faire  abnégation  de 
soi-même  pour  tout  rapporter  à  des  maîtres  exigeants,  refouler  tout  élan 
de  l'esprit  ou  du  cœur  vers  l'indépendance,  se  résigner  à  n'être  toute  sa 
vie  qu'un  soldat  sous  les  armes ,  ne  faire  usage  de  l'ouïe  et  de  la  vue  que 
pour  entendre  et  pour  voir  ce  que  prescrit  ou  autorise  le  pouvoir,  se  con- 
damner au  rôle  de  muet  sur  la  politique,  l'histoire,  la  philosophie  et  les 
matières  religieuses,  s'habituer  à  la  dissimulation,  au  mensonge,  à  la  flat- 
terie, à  la  bassesse,  tel  est  le  catéchisme  dans  lequel  les  Russes  apprennent 
la  vie  sociale.  En  général,  ils  se  montrent  élèves  soumis  et  se  laissent  aisé- 
ment façonner.  Soit  influence  prolongée  du  despotisme  sur  leur  race,  soit 
tendance  de  leur  nature  semi-asiatique,  ils  profitent  rapidement  des 
leçons  qu'on  leur  donne  et  deviennent  sans  efforts  ce  qu'on  veut  qu'ils 
soient. 

L'empereur  est  le  point  de  mire  de  toutes  les  pensées,  le  pivot  autour 
duquel  se  meut  toute  cette  étrange  société.  Il  faut  faire  tant  de  choses  pour 
lui  plaire,  et  se  garder  de  tant  d'autres  choses  pour  ne  pas  l'offenser,  que 
ce  dieu  mortel  est,  en  quelque  sorte,  l'unique  préoccupation  des  nobles 
russes.  Ceux  qui  ne  l'aiment  pas  le  craignent. —  Catherine  II  regardait  un 
jour,  des  balcons  de  l'Ermitage,  la  débâcle  de  la  Neva.  Elle  voit  une  jeune 
fille  tomber  dans  l'eau  et  envoie  sur-le-champ  à  son  secours.  La  pauvre 
fille  une  fois  sauvée,  l'impératrice  veut  la  voir,  et  se  la  fait  amener  toute 
grelottante  de  froid.  Elle  la  fait  habiller  de  vêtements  tirés  de  sa  propre 
garde-robe,  et  la  congédie  en  lui  donnant  quelque  argent  et  en  lui  recom- 
mandant de  venir  la  voir  quand  elle  voudrait  se  marier.  À  peine  sortie  du 


DE   LA  RUSSIE.  29 

palais,  ia  jeune  Russe  est  interrogée  sur  ce  qui  vient  de  lui  arriver  :  — 
«  Âh!  s'écrie-t-elle,  j'ai  été  plus  épouvantée  en  entrant  chez  la  souveraine 
qu'en  tombant  dans  la  rivière  M  »  Ce  mot  peint  admirablement  les  senti- 
ments qu'un  autocrate  inspire  à  son  peuple,  sentiments  si  vifs  et  si  ineffa- 
çables que  les  bienfaits  même  ne  peuvent  les  affaiblir.  — On  ne  sau- 
rait trouver  une  plus  éloquente  définition  du  despotisme  moscovite. 

Dans  les  gouvernements  modérés  ou  démocratiques ,  le  souverain  se 
contente  des  égards  et  des  respects  que  lui  attirent  ses  hautes  fonctions. 
Moins  il  se  montre  exigeant,  plus  la  vénération  et  la  sympathie  des  citoyens 
sont  empressées  à  se  manifester  en  sa  présence.  Le  peuple  anglais  pousse, 
sur  le  passage  de  la  reine,  de  joyeux  hurrah!  auxquels  il  n'est  pas  obligé; 
personne  ne  refusera  au  président  des  États-Unis  le  coup  de  chapeau  tout 
à  fait  volontaire  que  les  citoyens  de  ce  pays  adressent  au  premier  magistrat 
de  la  république.  En  Russie,  les  démonstrations  de  l'amour  des  sujets  pour 
le  monarque  sont  obligatoires.  Dans  un  État  où  tout  est  réglementé,  disci- 
pliné, numéroté,  on  ne  pouvait  laisser  au  libre  vouloir  des  gouvernés  la 
forme  des  rapports  publics  entre  eux  et  le  maître  suprême.  La  Russie  est 
le  pays  de  l'étiquette,  et  ici  l'étiquette  n'est  pas,  comme  ailleurs,  confinée 
dans  la  résidence  du  souverain;  elle  envahit  les  lieux  publics,  elle  court 
les  rues  et  les  promenades,  elle  s'installe  au  théâtre;  en  un  mot,  on  la 
rencontre  partout  où  peut  se  montrer  en  présence  de  ses  adorateurs  ce 
fétiche  qu'on  nomme  le  tzar. 

Quand  l'empereur  assiste  officiellement  et  ostensiblement  au  spectacle, 
il  faut  qu'avant  le  lever  du  rideau  et  dans  les  entr'actes ,  tous  les  specta- 
teurs se  tiennent  debout  et  tournés  vers  le  soleil  impérial. 

Quand  l'autocrate  parcourt  en  voiture  ou  autrement  sa  bonne  ville  de 
StrPétersbourg,  tous  ceux  qui  se  trouvent  sur  son  passage  sont  tenus  de 
s'arrêter,  de  se  découvrir  et  de  s'incliner.  Si  l'on  est  en  voiture,  il  faut 
descendre,  quelque  temps  qu'il  fasse,  et  se  présenter  sans  pelisse. 
Paul  P'  infligea  maintes  fois  les  punitions  les  plus  sévères  à  des  gens  qui, 
ne  le  connaissant  pas  ou  n'ayant  pas  été  avertis  à  temps,  ne  s'étaient  pas 
arrêtés  pour  lui  rendre  hommage  ^.  On  dira  que  Paul  était  un  tyran 
bizarre  et  extravagant,  que  Nicolas  est  moins  exigeant,  et  se  promène  le 
plus  souvent  incognito.  Cela  est  vrai  ;  mais  ce  que  ne  fait  pas  cet  empereur, 
il  peut  le  faire.  Son  successeur  pourra  remettre  en  pratique  tous  ces  usages 
qui  n'ont  pas,  que  nous  sachions,  été  abrogés  par  aucun  ukase.  De  ce 
qu'un  souverain  n'abuse  pas  souvent  d'un  privilège  ou  d'une  mauvaise  loi, 


*  Mémoires  secreti  sur  la  Russie,  t.  III,  pag.  4S3. 

*  Voir  plus  ioiii  les  détails  sur  Paul  l«r. 


50  LES  MYSTÈRES 

ce  n'a&ipas  à  dire  que  ce  privilège  ou  cette  loi  soit  sans  danger  pour  les 
gouveraés.  Au  surplus,  le  honteux  et  absurde  cérémonial  dont  nous  ve- 
nons de  parler  est  toujours  usité  entre  militaires.  Malheur  au  soldat  qui« 
n'apercevant  pas  Tofficier  qui  passe,  ne  s'arrête  pas  pour  le  saluer!  les 
coups  de  poing  dans  le  visage  ou  de  bâton  sur  le  dos  lui  rappellent  la 
consigne  à  laquelle  il  a  involontairement  manqué. 

Gomment,  avec  cette  constante  préoccupation  de  ce  qui  peut  plaire  ou 
déplaire  à  leurs  supérieurs,  les  Russes  pourraient-ils  conserver  cette 
noble  fierté  qui  est  le  signe  caractéristique  des  esprits  indépendants? 
Quel  est  le  cœur,  quelle  est  Tintelligcnce  qui  pourrait  résister  à  Tin- 
fliience  de  cette  atmosphère  d'obéissance  servilc?  A  dire  vrai,  tpute  la 
politique  du  despotisme  moscovite  tend  à  cet  abaissement  continu  de  la 
nation.  Tout  est  combiné  de  façon  à  ce  que  personne  ne  puisse  échapper 
complètement  à  l'action  délétère  de  cette  odieuse  propagande. 

Los  ordres,  et  surtout  les  ordres  militaires  qui,  dans  tous  les  autres 
pays,  sont  destinés  à  récompenser  les  services  rendus  à  la  patrie  et  à 
exciter  l'émulation,  ne  sont  en  Russie  qu'un  moyen  pour  le  souverain  de 
rémunérer  la  bassesse  et  d'exciter  l'ambition  des  courtisans.  C'est  peu  : 
pour  se  rendre  le  maître  de  tous  les  dévouements  et  de  tous  les  esprits, 
le  pouvoir  a  organisé  la  nation  de  telle  manière  que  la  carrière  do  chaque 
individu  dépend  du  monarque.  Il  y  a  une  aristocratie;  mais  comme  la 
naissance  n'en  forme  pas  le  fondement,  comme  on  ne  parvient  h  la  no- 
blesse que  par  la  faveur  du  tzar,  il  en  résulte  que  tous  les  désirs  des  su- 
jets aboutissent  à  l'autocrate,  que  tout  relève  de  lui,  que  tout  espère  en 
lui.  De  là,  dans  tout  individu,  une  ambition  démesurée  et  un  esprit  d'in- 
trigue qui  gâtent  les  meilleures  qualités;  de  là  s^ussi  la  courtisanerie 
plate  et  ignominieuse  et  tous  les  vices  qu'enfante  ce  fléau,  digne  fruit  du 
despotisme. 

Les  Russes  sont  les  plus  habiles  courtisans  qu'il  y  ait  au  monde.  Dans 
aucun  pays  l'art  de  flatter  le  maitre,  de  s'insinuer  dans  ses  bonnes  grâces, 
d'évincer  de  dangereux  concurrents  par  toute  sorte  de  moyens,  n'est  pra- 
tiqué avec  autant  d'adresse  persévérante  que  dans  celui-ci.  C'est  là  qu'il 
faut  chercher  le  type  du  vil  flagorneur  qui,  pour  parvenir  aux  honneurs 
et  à  la  richesse,  sacrifie,  au  besoin,  parents,  amis,  liens  sacrés,  devoirs 
de  probité  et  de  Iqyauté.  Reste  à  savoir  si  l'empereur  peut  éprouver,  pour 
cette  tourbe  bassement  adulatrice,  un  sentiment  autre  que  le  mépris. 

Ne  craignez  pas  que  les  Russes  laissent  jamais  échapper  un  mot  qui  soit 
désagréable  à  l'autocrate.  S'il  survient  un  accident  fâcheux,  tel  que  la 
tempête  qui,  en  1839,  fit  noyer  des  centaines  de  personnes  dans  le  trajet 
de  St-Pétersbourg  à  PétcrhoIT,  soyez  certain  que  personne  n'en  parlera,  de 


DE  LA  RUSSIE.  54 

peur  d*affliger  le  maître,  oU  plutôt  de  crainte  d'exciter  sa  maiiTaise  hu- 
meur qui  pourrait  retomber  lourdement  sur  la  nation.  En  Russie^  tin  ikit 
n'a  pas  toujours  la  Taleur  d'un  fait;  il  est  soutint  considéré  comiiie  non 
advenu,  quelque  capital,  quelque  grave  qu'il  soit.  L'histoire  elle-même 
n'est  sérieuse,  aux  yeux  de  ces  gens-là,  que  pour  certaines  choses  et  cer- 
taines périodes.  Tout  ce  qu'elle  met  à  la  charge  des  empereurs  de  Russie 
ou  de  leurs  agents,  est  censé  ne  pas  exister;  tout  ce  qu'on  y  pourrait 
trouver  qui  fût  de  nature  à  contrarier  le  tzar  est  mis  prudembent  sous 
le  boisseau.  Que  ne  peut-on  la  refaire  tout  entière,  et  n'y  laisser  que  ce 
qui  peut  flatteries  despotes!  Silence  absolu,  silence  éternel  sur  une  mul- 
titude  d'événements  anciens  ou  récents,  mensonge  sur  beaucoup  d'autres, 
telle  est  l'hygiène  morale  à  laquelle  la  courtisanerie  a  habitué  les  sou* 
verains  de  Russie. 

Il  ne  se  trouvera  jamais  dans  ce  pays  une  voix  assez  sincère  pour  osèr 
dire  toute  la  vérité.  L'empereur  voudrait  n'être  pas  trompé  qu'il  le  serait 
toujours  ;  triste  condition  des  despotes  !  Il  ne  saura  même  jamais  la  situa- 
tion exacte  de  ses  vastes  domaines,  quelles  sont  les  provinces  qui  souf- 
frent, les  populations  qui  se  plaignent,  les  améliorations  que  réclament 
telles  00  telles  parties  de  l'empire.  Tous  les  voyageurs  russes,  officiels 
ou  autres,  savants  ou  non,  qui  ont  parcouru  les  possessions  du  tzar,  ont 
menti  à  qui  mieux  mieux,  pour  faire  leur  cour  au  souverain.  Le  célèbre 
Pallas  lui-même,  ce  judicieux  naturaliste  qui,  le  premier,  a  fait  connaître 
la  nature  physique  de  la  Russie  méridionale,  n'a  trouvé  que  des  éloges 
pour  tout  ce  qu'il  a  vu  ^  Tous  les  états  statistiques,  tous  les  rapports  en- 
voyés par  les  gouverneurs  de  provinces  à  l'empereur  sont  mensongers. 
Nicolas  ne  connaît  même  pas  exactement  la  population  de  son  royaume. 
Un  de  nos  amis,  qui  vient  de  terminer  un  long  et  utile  voyage  dans  le  sud 
de  la  Russie,  a  constaté  d'énormes  différences  entre  les  chiffres  officiels 
et  les  chiffres  vrais.  Quel  pays  que  celui  où  les  fonctionnaires  so  croient 
obligés  de  mentir  sur  de  semblables  matières  ! 

Dans  nos  pays  de  franc-parlcr  et  d'habitudes  semi-démocratiques,  nous 
né  pouvons  imaginer  jusqu'à  quel  point  d'extravagance,  et  presque  de 
folie  les  Russes  poussent  l'esprit  de  courtisanerie.  Prenez  l'histoire  de 
Russie  règne  par  règne,  et  vous  trouverez,  presque  à  chaque  page,  de- 
puis les  siècles  antérieurs  jusqu'à  nos  jours,  de»  exemples  prodigieux  de 

*  dallas  hit  victime  de  ceUe  faiblesse.  Il  fit  h  Calberine  II  iin  bb!ea\i  s!  séduisant  de  ia 
brimée,  qae  cette  im^jératriee,  pour  le  récompenier  de  seA  travaux,  lui  doirna  de  vastes 
domaines  dans  celte  terre  promise.  Or,  il  se  trouva  justement  que  les  nouvelles  possessions 
du  professeur  faisaient  partie  d'un  territoire  extrêmement  insalubre.  Le  malheureux  cour- 
Usàn  y  végéta  misérablement,  et  Rnit  par  y  mourir  de  la  fièvi'e. 


52  LES  MYSTÈRES 

cette  déplorable  tendance.  Sous  Catherine  II ,  le  comble  de  Thabileté 
courtisanesque  consistait  à  flatter  l'amant  en  titre  de  la  tzarine.  Il  n'était 
sorte  de  bassesses  auxquelles  les  gens  de  cour,  et  jusqu'à  des  militaires  et 
de  vieux  généraux,  ne  se  résignassent  pour  se  faire  bien  venir  du  favori. 
Cela  soulève  le  cœur  de  dégoût.  Un  jour,  ZoubofT,  chassant  dans  les  envi- 
rons de  la  capitale,  s'arrêta  sur  le  chemin  de  St-Pétersbourg  à  Tzarskoe- 
Célo.  Les  grands  seigneurs  qui  venaient  à  la  cour,  les  paysans,  toutes  les 
voitures,  les  courriers  officiels,  et  jusqu'à  la  poste,  s'arrêtèrent  et  ne  pas- 
sèrent outre  que  lorsque  le  jeune  homme ,  las  d'attendre  le  lièvre  sur  la 
route,  jugea  à  propos  de  se  remettre  en  chasse,  et  cette  halte  dura  plus 
d'une  heure.  —  Sous  l'empereur  Paul,  c'était  à  son  favori  Koutaïcofif  qu'il 
fallait  savoir  plaire,  et  les  courtisans  faisaient  assaut  de  platitude  pour 
se  concilier  la  bienveillance  de  l'ancien  valet  de  chambre  du  tzar.  Le  plus 
sûr  moyen  de  lui  faire  la  cour,  c'était  de  combler  de  présents  sa  maîtresse, 
madame  Chevallier,  actrice  du  Théâtre-Français  de  St-Pétersbourg.  Or, 
voici  le  biais  que  les  intrigants  avaient  trouvé  :  les  loges  du  théâtre  étaient 
louées  à  l'année,  mais  toutes  les  fois  que  l'on  donnait  des  pièces  plus  in- 
téressantes, l'abonnement  était  suspendu  au  profit  des  principaux  acteurs 
et  des  premières  actrices,  et  c'était  alors  chez  les  bénéficiaires  qu'on  allait 
prendre  et  payer  les  billets  de  loges.  Quand  la  suspension  de  l'abonne- 
ment était  au  profit  de  la  Chevallier,  les  grands  seigneurs  se  faisaient  in- 
scrire chez  elle  pour  des  loges.  Le  billet  était  de  20  à  25  roubles,  mais  ils 
se  payaient,  entre  les  mains  de  la  maîtresse  de  Koutaïcoff,  jusqu'à 
5  et  600  roubles.  Quelques-uns  valurent  à  l'insatiable  comédienne  le 
double  et  le  triple  de  cette  dernière  somme.  Ces  libéralités  étaient  soi- 
gneusement enregistrées  en  regard  des  noms  de  leurs  auteurs,  et  la  liste 
était  soumise  au  favori  qui  prenait  note  de  ceux  qui  s'étaient  montrés  le 
plus  généreux,  et  les  recommandait  aux  faveurs  de  l'autocrate.  Ce  nau- 
séabond tripotage  était  connu  de  tout  le  monde  à  St-Pétersbourg,  et  per- 
sonne n'y  trouvait  à  redire.  Mais  voici,  toujours  sur  le  même  sujet,  un 
fait  plus  spécialement  caractéristique  : 

Le  prince  KorsakofT,  commissaire  de  l'empereur  à  l'armée  de  Condé, 
était  rentré  à  St-Pétersbourg  en  même  temps  que  les  troupes  russes  fai- 
sant partie  de  la  coalition.  Il  avait  pour  secrétaire  un  Alsacien  nommé 
Prud'homme.  Un  jour  d'abonnement  suspendu  au  bénéfice  de  la  Cheval- 
lier, ce  secrétaire  fut  chargé  d'aller  demander  un  billet  à  l'actrice;  et 
comme  le  prince  KorsakofT  avait  appris  que,  pour  obtenir  quelque  chose 
de  l'empereur,  il  fallait  faire  l'aumône  à  la  maîtresse  du  grand  écuyer,  il 
recommanda  à  Prud'homme  de  payer  largement  la  loge  demandée.  Le 
secrétaire  s'acquitta  de  la  commission;  mais  le  prince  ne  lui  ayant  pas 


DB  LA   RUSSIE.  55 

désigné  le  chiffre  de  l'offrande,  il  crut  faire  les  choses  très-grandement 
en  donnant  100  roubles.  En  apprenant  sa  maladresse,  le  prince  entre  en 
fureur  et  accuse  le  secrétaire  de  sa  ruine.  Toutefois,  pour  tâcher  de  ré- 
parer la  béYue,  il  court  chez  un  bijoutier  et  achète  pour  1,200  roubles 
de  diamants  qu'il  envoie  sur-le-champ  à  la  Chevallier.  Charmée  autant 
que  surprise  de  ce  riche  cadeau,  la  comédienne  délivre  gratuitement 
un  billet  de  fauteuil  à  Prud'homme,  invite  le  prince  à  un  thé  pour 
le  présenter  à  son  amant,  et,  quelques  jours  après,  Paul  I*'  donne  à 
Korsakoff  le  commandement  d'un  régiment  en  garnison  à  St-Péters« 
bourg.  —  Tout  le  monde  admira  et  envia  le  savoir-faire  du  prince  cour- 
tisan. 

Quoique  la  noblesse  russe  ait  peu  d'affection  pour  l'empereur  actuel, 
qui,  ainsi  qu'on  le  verra,  contrarie  souvent  ses  vues  et  ses  intérêts,  elle 
n'en  «st  pas  moins  bassement  adulatrice  envers  lui.  N'a-t-on  pas  vu , 
en  1837,  les  seigneurs  de  la  province  de  Penza  décider  qu'une  maison, 
dans  laquelle  le  tzar  s'était  arrêté  dans  un  de  ses  voyages,  serait  convertie 
en  chapelle,  où  l'on  réciterait  tous  les  jours  des  prières  pour  la  conserva- 
tion des  jours  de  ce  souverain? 

Le  célèbre  voyage  de  Catherine  II  en  Crimée  est  au  nombre  des 
exemples  les  plus  frappants,  et  des  mensonges  dont  se  paye  l'aveugle  va- 
nité des  souverains  moscovites,  et  de  ce  que  peut  l'ardeur  courtisanesque 
de  la  nation  russe. 

Les  autocrates  ne  voyagent  pas  aussi  mesquinement  que  les  rois  consti- 
tutionnels et  les  présidents  de  républiques.  Le  cortège  de  Catherine  se 
composait  de  quatorze  voitures  et  de  cent  soixante-quatre  traîneaux.  Cinq 
cent  soixante  chevaux  attendaient  l'auguste  voyageuse  à  chaque  relais. 
Comme  on  était  aux  jours  les  plus  courts,  la  nuit  était  fort  longue;  il 
fallait  donc  marcher  dans  les  ténèbres  ;  mais  la  nuit  existe-t-elle  pour  une 
impératrice  de  Russie?  Des  deux  côtés  de  la  route,  à  de  très-faibles  dis- 
tances, on  avait  dressé  d'immenses  bûchers  de  sapins,  de  cyprès,  de  bou- 
leaux et  de  pins,  auxquels  on  mettait  le  feu  quelques  instants  avant  l'ar- 
rivée du  cortège.  Ces  réverbères,  d'un  nouveau  genre,  faisaient  oublier  la 
clarté  du  soleil.  Pour  procurer  ce  royal  amusement  à  la  tzarine,  il  avait 
fallu  dévaster  des  bois  précieux,  mettre  en  réquisition,  faire  travailler  et 
battre.  Dieu  sait  combien  de  pauvres  paysans;  mais  un  monarque  russe 
s'inquiète  peu  de  cela,  si  même  il  peut  le  savoir. 

Toutes  les  villes  que  traversait  l'impératrice  étaient  soigneusement  en- 
dimanchées et  se  présentaient  aux  regards  de  la  souveraine,  toutes  pim- 
pantes et  toutes  joyeuses  de  la  posséder  dans  leurs  murs.  Rien'de  triste, 
rien  d'afBigeant  sur  le  passage  de  Catherine.  Partout  le  bonheur,  la  joie, 
M.  R.  5 


34  LES   MYSTERES 

l*abondance.  —  Heureux  peuple  que  le  peuple  russe pendant  les 

voyages  de  ses  maîtres  ! 

Le  1*'  mai  1787,  après  deux  mois  de  séjour  a  Kioff,  Timpératrice  s'em- 
barqua sur  leBorysthène,  suivie  d'une  flotte  magnifique.  Cette  flotte  était 
composée  de  plus  de  quatre-vingts  bâtiments  portant  trois  mille  hommes^ 
marins  ou  soldats;  à  leur  tête  s'avançaient  sept  galères  de  forme  élégante  ; 
peintes  avec  goût,  et  doilt  les  nombreux  équipages  étaient  vctus  avec 
une  pai'faite  uniformité.  Sur  les  tillacs  on  avait  disposé  de  somptueux  ap- 
partementSy  resplendissants  d'or  et  de  soie  ^ 

L'habile  Potemkin,  qui,  en  perdant  le  titre  d'amant  de  la  tzarine,  avait 
conservé  toutes  ses  bonnes  grâces,  s'était  ingénié  à  semer  la.  route  de  sa 
bienveillante  souveraine  de  tout  ce  qui  pouvait  flatter  son  amour-propre 
d'impératrice.  Des  milliers  de  prétendus  curieux,  mis  avec  un  luxe  de 
propreté  peu  ordinaire  en  Russie,  couvraient  les  rives  du  Dnieper,  sa- 
luaient l'auguste  visiteuse  de  bruyantes  acclamations,  et  lui  offraient  en 
tribut  les  productions  de  leurs  provinces.  Des  escadrons  de  Cosaques,  pos- 
tés là  tout  exprès,  manœuvraient,  en  caracolant,  dans  les  plaines  que  bai- 
gnent les  eaux  du  fleuve.  Des  villages  postiches,  bâtis  pour  la  circon- 
stance, s'élevaient  çà  et  là  pour  égayer  le  paysage  et  faire  croire  que  le 
désert  n'existait  plus  en  Russie.  <x  Les  villes,  les  bourgades,  les  maisons 
de  campagne  et  quelquefois  de  rustiques  cabanes,  étaient  tellement  ornées 
et  déguisées  par  des  arcs  de  triomphe,  par  des  guirlandes  de  fleurs,  par 
d'élégantes  décorations  d'architecture,  que  leur  aspect  complétait  l'illu- 
sion au  point  de  les  transformer  à  nos  yeux  en  cités  superbes,  en  palais 
soudainement  construits,  en  jardins  magiquement  créés  ^.  » 

Potemkin  avait  soin  de  ne  faire  arrêter  la  flotte  qu'en  face  des  villes 
ou  des  villages  bâtis  dans  des  sites  pittoresques.  D'immenses  troupeaux 
avaient  été  amenés  dans  les  steppes  environnants  pour  rompre  runi** 
formité  de  leur  aspect.  Une  quantité  innoinbrable  de  bateaux  mantes 
par  des  jeunes  garçons  et  des  jeunes  filles,  parés  de  leurs  plus  beaux  vê- 
tements, accompagnaient  la  flotte,  en  chantant  les  louanges  de  la  grande^ 
de  la  bonne,  de  l'incomparable  et  toute-puissante  Catherine. 
Tout  cela,  en  Russie,  s'appelle  de  la  vérité  l... 
A  Krementchuk,  la  tzarine  descendit  dans  une  maison  aussi  vaste  qu'é** 
légante.  Un  jardin  anglais  avait  été  improvisé  à  l'aide  de  rochers  roulés 
à  grand'pcine,  de  gazon  récemment  semé,  et  d'arbres  transplantés,  a 

■  Ségur,  Mémoires^  ou  SouvHiin  Bt  amedoUs,  t.  tll,  iwg.  94.  tf .  de  Ségur  était  aa  nombre 
des  diplomates  étrangers  à  qui  Catherine  avait  permis  de  voyager  avec  elle,  pour  se  garantir 
contre  Tennuf. 

•  Ségur,  t.  m,  pag.  96, 


DE   LA  RUSSIE.  55 

force  de  bras,  avec  leurs  racines  et  leur  feuillage.  Ici,  nouvelle  parade  de 
nobles,  de  marchands  et  de  paysans  recrutés  des  provinces  voisines  et 
dûment  endimanchés. 

Il  est  un  incident  de  ce  voyage  qui  ne  doit  pas  être  passé  sous  silenco. 
Le  comte  SchérémetofT  donna  à  l'impératrice  une  fête  splendide  dans  une 
de  ses  terres,  située  à  une*faible  distance  de  Moscou.  Au  nombre  des  di- 
vertissements, était  la  représentation  d'un  grand  opéra  russe.  L'auteur  des 
paroles  et  celui  de  la  musique,  l'architecte  qui  avait  construit  la  salle  de 
spectacle,  le  peintre  qui  l'avait  décorée,  les  acteurs  et  actrices,  les 
figurants  et  figurantes  du  ballet,  les  musiciens  de  l'orchestre,  étaient  tous 
des  serfs  du  comte  SchérémetofT.  C'était  un  opéra  moscovite  pur-sang. 
Il  faut  connaître  les  mœurs  russes  pour  imaginer  le  nombre  de  coups  de 
bâton  à  l'aide  desquels  tous  ces  paysans  avaient  été  dressés  à  ces  différents 
exercices  ! 

L'empereur  d'Autriche,  Joseph  II,  qui  vint  rendre  visite  à  Catherine 
pendant  sa  fastueuse  pérégrination,  exprima  d'une  façon  remarquable 
son  opinion  sur  toutes  ces  merveilles.  Comme  M.  de  Ségur  le  question- 
nait sur  les  nouveaux  établissements  de  la  Russie  méridionale,  il  lui  dit  : 
«  J'y  vois  plus  d'éclat  que  de  réalité...  Tout  paraît  facile  quand  on  prodi- 
gue l'argent  et  la  vie  des  hommes.  Nous  ne  pourrions  tenter  en  Allemagne 
ni  en  France  ce  qu'on  hasarde  ici  sans  obstacle.  Le  maître  ordonne;  des 
milliers  d'esclaves  travaillent.  On  les  paye  peu  ou  point;  on  les  nourrit 
mal;  ils  n'osent  laisser  échapper  un  murmure,  et  je  sais  que  depuis  trois 
ans,  dans  ces  nouveaux  gouvernements,  la  fatigue  et  l'insalubrité  des 
marais  ont  fait  périr  cinquante  mille  hommes,  sans  qu'on  les  plaignit,  et 
même  sans  qu'on  en  parlât.  »  Ce  jugement,  qui  tire  son  importance  au- 
tant de  sa  justesse  que  du  rang  de  l'homme  qui  l'a  formulé,  nous  dispense 
do  tous  commentaires. 

Trente-sept  ans  plus  tard,  la  courtisanerie  russe  se  signalait  par  des 
actes  absolument  semblables.  L'empereur  Alexandre  visitant,  en  4824, 
les  colonies  militaires  de  la  Russie  méridionale,  assista  à  la  même  comé- 
die, entendit  les  mêmes  mensonges.  Le  général  de  Witt  fit  des  dépenses 
énormes  et  mil  en  jeu  toutes  les  ressources  d'une  imagination  féconde, 
pour  faire  croire  à  l'autocrate  que  les  nouveaux  établissements  de  cava- 
lerie étaient  dans  l'étal  le  plus  llorissant.  Les  maisons  furent  badigeon- 
nées, les  routes  garnies  d'arbres  coupés  la  veille  dans  les  bois  environ- 
nants, et  destinés  à  parader  pendant  un  jour,  que  dis-je?  pendant  quelques 
minutes.  On  loua  des  hommes  et  des  enfants  pour  faire  foule  autour  du 
tzar;  des  troupeaux  de  moutons  et  de  gros  bétail,  également  loués, 
complétaient  la  décoration,  et  donnaient  la  plus  séduisante  idée  de  l'ai- 


56  LES  MYSTÈRES 

sancc  des  habitants  et  de  la  richesse  du  pays.  Lorsqu'ils  avaient  Gni 
leur  exhibition  d'un  c6té,  on  les  chassait  sur  un  autre  point  où  ils 
servaient  à  un  nouveau  spectacle,  comme  ces  comparses  de  théâtre  qui, 
pour  simuler  un  grand  nombre  de  soldats,  passent  et  repassent  sans 
cesse  sous  les  yeux  du  spectateur,  sortant  par  une  coulisse  et  rentrant 
aussitôt  par  une  autre.  Beaucoup  de  ces  malheureux  bestiaux  périrent  de 
fatigue,  durant  ces  étranges  évolutions.  Mais  les  propriétaires  furent  bien 
et  dûment  indemnisés  par  le  commandant  des  colonies,  qui,  à  l'aide  d'un 
surcroit  d'exactions  envers  ses  administrés,  se  remboursa  très-largement. 
—  Parmi  les  autres  supercheries  destinées  à  donner  le  change  à  l'em- 
pereur sur  la  véritable  situation  des  gouvernements  méridionaux,  il  en 
est  une  qui  mérite  une  mention  spéciale  :  en  face  de  la  maison  où  s'ar- 
rêtait le  tzar,  avait  été  installée  tout  exprès  une  boulangerie  improvisée, 
et  une  jolie  marchande  y  vendait  des  petits  pains  parfaitement  sembla- 
bles à  ceux  qu'on  mange  à  St-Pétersbourg. 

Malgré  son  intelligence,  Alexandre  s'y  laissa  tromper  comme  son 
aïeule,  et  quelque  temps  après,  il  expirait  à  Taganrok  dans  la  persua- 
sion qu'il  avait  rendu  la  vie  et  le  bonheur  aux  steppes  immenses  de  la 
Russie  méridionale. 

Même  charlatanisme  intéressé,  mêmes  adulations,  mêmes  stratagèmes 
pour  le  voyage  de  l'autocrate  actuel  dans  les  mêmes  gouvernements.  Tous 
les  villages  situés  sur  la  route  que  l'empereur  et  l'impératrice  devaient 
suivre  pour  se  rendre  à  Odessa  furent  badigeonnés  et  coquettement 
peints.  Partout  où  il  y  avait  une  ou  plusieurs  maisons  brûlées,  le  vide 
laissé  par  l'incendie  était  dissimulé  derrière  un  mur  ou  décoration  de 
bois  élevé  pour  la  circonstance.  Deux  voyageurs  français  de  notre  con- 
naissance se  sont  précisément  trouvés  dans  une  bourgade  russe  au  moment 
où  les  autorités  y  procédaient  à  ce  rafistolage  officiel.  —  Les  routes  furent 
aussi  remises  en  état,  mais  de  quelle  façon  !  Là  où  il  existait  des  trous 
ou  des  fondrières,  on  jetait  un  tas  de  fagots  que  l'on  recouvrait  de  sable 
fin,  et  toutes  les  inégalités  du  chemin  disparaissaient.  Mais  ce  sol  mouvant' 
n'aurait  pu  supporter  le  poids  d'un  cheval.  Plusieurs  jours  avant  le  pas- 
sage de  la  famille  impériale,  il  était  interdit  aux  voyageurs  de  suivre  ou 
de  traverser  la  route,  afin  de  n'y  pas  creuser  d'ornières  et  de  n'en  pas 
rider  la  surface.  Il  fallait  donc  aller  à  travers  champs,  pour  ne  rien 
déranger  à  la  comédie  qui  allait  se  jouer. 

C'était,  on  se  le  rappelle,  en  1837;  l'empereur  allait  passer  en  revue 
les  troupes  composant  les  colonies  militaires  du  Sud,  et  visiter  les  princi- 
pales villes  russes  du  littoral  de  la  mer  Noire.  Le  point  de  réunion  dési- 
gné aux  chefs  de  corps  était  U  ville  d'Odessa.  Mais  la  banlieue  d'Odessa 


DE  LA  RUSSIE.  57 

n'était  guère  propre  à  servir  de  théâtre  à  de  grandes  manœuvres.  D'ail- 
leurs Odessa  est  une  ville  toute  construite,  toute  formée.  Le  beau  mérite 
de  i*ecevoir  un  descendant  de  Pierre  le  Grand  dans  une  ville  qui  a  mis 
un  demi-siècle  à  s'élever,  comme  si  elle  eût  été  bâtie  dans  un  pays  de 
régime  constitutionnel  !  Il  faut  quelque  chose  de  plus  étonnant,  une  mer- 
veille, un  miracle,  un  chef-d'œuvre  de  courtisancrie.  Le  comte  Woronzofîf, 
gouverneur  de  la  Russie  méridionale,  et  le  comte  de  Witt,  commandant 
en  chef  des  colonies  militaires,  décident  la  création  d'une  ville  nouvelle. 
M.  de  Witt  s'y  entend,  Dieu  merci,  et  l'habile  prestidigitateur,  qui  en  1824 
sema  tant  de  prodiges  sur  les  pas  d'Alexandre,  n'est  pas  homme  à  recu- 
ler devant  une  difGculté  de  cette  nature. 

La  ville  fut  créée  en  cfTct,  et  elle  s'appela  Wosnecensk.  Dans  l'espace 
de  quelques  mois  Odessa  vit  surgir  à  quelques  verstes  de  ses  murs,  d'a- 
bord quelques  maisons,  puis  des  rues  entières,  puis  des  palais;  oui,  des 
palais,  un  pour  l'empereur  et  sa  famille,  l'autre  pour  Son  Excellence  le 
comte  de  Witt,  qui  se  serait  bien  gardé  de  coucher  sous  la  tente  avec 
les  officiers  qui  avaient  l'honneur  de  lui  obéir.  Combien  de  milliers  de 
soldats  et  de  paysans  furent  arrachés,  les  uns  à  leurs  garnisons,  les  au- 
tres à  leurs  travaux  et  à  leurs  familles,  pour  édifier  cette  flatterie  sous 
forme  de  ville;  combien  sont  morts  à  la  peine,  de  froid  ou  de  faim,  de 
fatigue  ou  sous  le  knout,  c'est  ce  que  nous  ne  savons  et  ce  que  sans 
doute  nul  ne  sait.  Il  fallait  que  cela  fût,  et  tout  fut  exécuté  à  la 
lettre. 

Mais  est-ce  tout?  Non.  Le  comte  de  Witt,  une  fois  le  pavillon  impérial 
construit,  vint  à  penser,  en  homme  aussi  galant  que  bien  avisé,  que  l'im- 
pératrice ne  se  plairait  guère  dans  une  habitation  privée  de  jardin.  — 
Vite,  qu'on  entoure  la  demeure  sacrée  d'un  magnifique  jardin  anglais  ! 
—  Il  n'y  a  pas  d'arbres.  —  Qui  dit  cela?  Des  factieux.  Il  faut  qu'il  y  en 
ait,  et  il  y  en  aura  quelque  part,  près  ou  loin,  ici  ou  là,  n'importe. 
Dût-on  ravager  la  propriété  d'un  ami,  d'un  parent,  d'un  frère,  on 
se  procurera  des  arbres ,  et,  qui  mieux  est ,  des  arbres  tout  venus , 
tout  chargés  de  feuillage.  Ainsi  fut-il  fait.  —  Il  existait  non  loin  d'O- 
dessa une  fort  belle  propriété  ayant  appartenu  au  comte  Potocki  et 
confisquée  à  la  suite  de  la  révolution  de  Pologne,  à  laquelle  ce  Polonais 
3vait  pris  part.  Le  comte  Potocki  est  le  frère  du  comte  de  Witt  '  ;  mais 


'  Voici  iliistoire  de  la  parenté  du  comte  de  WiU  et  du  comte  Potocki  : 
Le  comte  de  Witt,  père  de  celui  dont  il  est  question,  était  Hollandais,  au  service  de  Polo- 
gne. L*ainbassadeur  polonais  à  Constantinople,  ayant  un  jour  aperçu  au  bazar  des  esclaves 
une  Jeune  Grecque  d*ttne  beauté  remarquable,  la  fit  acheter  pour  son  compte  par  un  mu- 


38  LES  MYSTÈRES 

un  courtisan  russe  n'y  regarde  pas  de  si  près.  —  Par  ordre  du  général, 
des  milliers  d'arbres  furent  arrachés  dans  le  parc  du  noble  proscrit,  et 
transplantés,  avec  leur  terre  natale,  dans  le  jardin  du  château  de  Wosne- 
censk.  Partout  ailleurs  qu'en  Russie  un  pareil  acte  serait  une  infamie; 
dans  l'empire  des  tzars  c'était  une  chose  toute  simple.  D'ailleurs,  il  fallait 
à  l'impératrice  un  rideau  de  verdure,  une  décoration  d'opéra-comique. 
Les  arbres  du  comte  Potocki  étaient  si  beaux,  qu'e  vraiment  il  eût  été 
difficile  de  résister  à  la  tentation.  Et  qui  pourrait  dire  d'avance  com- 
bien chacun  d'eux  rapporterait  à  l'ingénieux  créateur  de  tant  de  mer- 
veilles? 

Mais  est-ce  tout,enGn?  —  Mon  Dieu!  non.  — Il  était  à  craindre  que  la 
vue  des  steppes  immenses  de  la  Nouvelle-Russie  ne  produisît  une  fâcheuse 
impression  sur  l'esprit  des  augustes  personnages.  La  suprême  habileté 
consistait  donc  à  leur  dissimuler  le  désert,  c'est-à-dire  à  leur  faire  croire, 
à  eux  et  aux  étrangers  venus  à  Wosneceiisk,  que  cette  partie  des  domaines 
du  tzar  possédait  de  riches  métairies,  des  fermes  peuplées  de  paysans  heu- 
reux. Il  s'agissait,  en  un  mot,  de  réaliser  en  vingt-quatre  heures  la  Nor- 
mandie dans  les  plaines  arides  de  la  Russie.  Que  fit-on? 

On  enleva  de  Podolie  les  plus  jolies  esclaves  qu'on  pût  rencontrer,  et 
on  les  amena  à  Wosnecensk.  Voilà  des  fermières  toutes  trouvées,  et  des 
plus  accortes.  Ces  jeunes  filles,  convenablement  attifées,  et  déguisées  en 
laitières,  ne  pouvaient  que  donner  aux  hôtes  du  comte  de  Witt  une  excel- 
lente idée  de  la  population  agricole  du  pays.  Et  puis,  avantage  non 
moins  précieux,  après  avoir  paradé  sous  les  yeux  de  rimpératricc,  elles 
rendraient  un  nouvel  office,  en  servant  aux  plaisirs  des  soldats,  pour 
être  enfin  proclamées  et  couronnées  rosières.  —  On  a  nié  le  fait;  mais 
il  faudrait  prouver  à  tous  les  étrangers  qui  ont  été  témoins  de  cette  abo- 
mination qu'ils  ont  mal  vu  ou  qu'ils  ont  menti. 

Le  comte  de  Witt  fut  royalement  récompensé  de  ses  flatteries  :  — 
100,000  rouhles  argent,  ou  environ  350,000  francs,  une  pluie  de  déc»- 

sulmao,  et  renvoya  à  son  souverain,  qui  ne  pouvait  manquer  d'être  sensible  à  ce  cadeau. 

Or,  le  comte  de  Witt  était  alors  gouverneur  de  Kaminieck,  et  quand  la  belle  Grecque  passa 
dans  sa  ville,  il  la  trouva  si  fort  de  son  goût,  qu'il  s'abstint  de  l'envoyer  à  son  adresse  et  la 
garda  pour  lui.  Plus  tard,  il  Tépousa,  et  de  cette  union  naquit  le  comte  de  Witt,  cet  Ingénieux 
militaire  qui  s*entend  si  bien  à  créer  des  villes  en  six  mois,  à  improviser  des  rosières,  comme 
on  le  verra  tout  à  l'heure,  et  à  faire  pousser  des  arbres  en  une  nuit. 

Devenue  veuve  ou  séparée  de  son  mari  (le  divorce  était  d'un  usage  très-fréquent  en  Polo- 
gne), l'ancienne  esclave  grecque  devint  comtesse  Polocki,  et  donna  le  jour,  entre  autres 
enfants,  au  comte  Potocki  dont  nous  avons  parlé.  Le  général  de  Witt  et  M.  Potocki  se  trou- 
vent donc  être  frères,  frères  de  mère,  il  est  vrai,  et  issus  de  pères  différents  ;  mais  tout  autre 
qu'un  courtisan  russe  se  contenterait  de  ce  lien  de  parenté,  et  le  tiendrait  pour  suffisamment 
respectable. 


DE   LA   RUSSIE.  59 

rations  et  de  faveurs  de  toute  nature,  furent  le  salaire  de  ses  eoneep- 
f  ions  de  courtisan.  —  Nous  n*aTons  pas  entendu  dire  qu'il  ait  demandé 
à  l'empereur  charmé  la  grâce  de  son  frère,  qui  lui  avait  fourni  de  si 
beaux  arbres,  et  qui,  par  conséquent,  était  pour  quelque  chose  dans  sa 
réussite. 

Nous  nous  flattons  d'avoir  peint  assez  exactement  le  courtisan  russe. 
Pourtant  un  trait  essentiel  manque  encore  à  l'esquisse  de  sa  physio- 
nomie. 

Ici  nous  retrouvons  encore,  et  plus  nettement  caractérisée,  la  fatale  in- 
Duence  du  despotisme.  Le  despotisme  abaisse  tous  ceux  qui  subissent  son 
action  ;  il  rétrécit  les  esprits,  avilit  les  caractères  et  endurcit  les  cœurs,  au 
point  de  les  rendre  étrangers  à  tout  sentiment  de  charité,  de  délicatesse 
et  de  générosité.  En  Russie,  dès  qu'un  homme  de  cour  tombe  en  disgrâce, 
tout  le  monde  s'éloigne  de  lui.  Il  n'a  plus  d'amis,  de  protecteur;  le  dé- 
sert se  fait  autour  de  sa  personne  maudite  :  c'est  Gain  après  son  crime, 
c'est  l'excommunié  du  moyen  âge  à  qui  on  refusait  l'eau  et  le  sel,  et  dont 
on  craignait  le  contact  odieux.  M.  de  Ségur  raconte  que  le  célèbre  Améri- 
cain Paul  Jones,  compagnon  de  victoire  du  prince  de  Nassau,  étant  revenu 
à  St-Pétersbourg,  fut  l'objet  d'une  accusation  calomnieuse  inventée  par 
ses  ennemis.  L'impératrice  Catherine  II  retira  immédiatement  sa  bienveil- 
lance à  l'amiral  étranger,  et  aussitôt  Paul  Jones  fut  délaissé  de  tous  les 
Batteurs,  qui,  l'instant   d'auparavant,  le  fatiguaient  de  leur  encens. 
Lorsque,  plus  généreux  que  ces  lâches  courtisans,  M.  de  Ségur  alla  por- 
ter ses  consolations  à  l'intrépide  marin,  il  le  trouva  en  proie  au  déses- 
poir et  décidé  à  se  brûler  la  cervelle.  Son  isolement  était  complet  ;  tous  ses 
prétendus  amis  le  fuyaient  comme  un  pestiféré;  aucun  avocat  ne  voulut  se 
charger  de  sa  cause ,  aucun  fonctionnaire  ne  consentit  à  l'écouter  :  son 
domestique  même  le  quitta;  de  telle  sorte  qu'il  se  trouvait  entièrement  seul 
au  milieu  d'une  ville  immense.  La  colère  de  la  souveraine  l'avait  atteint; 
c'en  était  assez  pour  le  faire  traiter  comme  un  misérable  marqué  du  signe 
de  la  réprobation'.  Grâce  cependant  à  l'ambassadeur  français,  les  calons 
niateurs  furent  confondus,  l'innocence  de  Paul  Jones  brilla  au  grand  jour, 
et  l'impératrice,  désabusée,  avoua  qu'elle  avait  eu  tort.  Sur-le-champ,  et, 
comme  par  l'effet  d'un  talisman,  les  courtisans  afDuèrent  chez  l'amiral , 
et  ce  fui  à  qui  d'entre  eux  trouverait  les  mots  les  plus  chaudement  sympa- 
thiques pour  le  plaindre  de  sa  disgrâce  momentanée  et  le  féliciter  de  sa 
victoire  sur  ses  ennemis. 

Nous  ttvons  cité  cet  exemple  parce  qu'il  est  célèbre  et  significatif;  nous 
avrioiis  pu  en  mentionner  mille  autres.  Transportons^nous  d'un  saut  dans 
le  siècle  actuel,  et  nous  trouverons  encore  à  signaler  des  faits  non  moins 


40  LES  MYSTÈRES 

éloquents.  —  Le  duc  de  Mortemart,  ambassadeur  de  France  à  Sl-Pét«rs- 
bourg,  en  1830,  ayant  été  visiter  l'église  de  Kasan,  et  y  ayant  vu  de  nom- 
breux trophées  composés  en  partie  de  drapeaux  pris  sur  nos  armées,  déclara 
qu'il  ne  mettrait  plus  le  pied  dans  cette  église  où  se  trouvaient  réunis,  avec 
un  faste  aussi  insultant  que  puéril,  des  souvenirs  pénibles  pour  un  Fran- 
çais. Quelque  temps  après,  letzar,  guéri  d'une  maladie  grave,  contractée  à 
la  fin  de  la  guerre  de  Turquie,  jugea  à  propos  de  se  décerner  un  Te  Deum 
pour  remercier  le  ciel  de  l'avoir  conservé  à  ses  sujets.  Ce  Te  Deum  devait 
être  chanté  dans  l'église  de  Kasan.  M.  de  Mortemart,  officiellement  in- 
vité à  la  cérémonie,  refusa  d'y  assister.  Il  sentait  que  comme  Français 
il  ne  pouvait,  sans  faiblesse,  prendre  part  à  une  solennité  qui  devait 
avoir  lieu  au  milieu  des  témoignages  matériels  de  nos  revers,  que,  comme 
ambassadeur  de  France,  il  ne  le  pouvait  sans  lâcheté.  En  conséquence, 
et  malgré  les  plus  pressantes  sollicitations,  il  persista  noblement  dans 
son  refus  et  s'abstint. 

Son  absence  fut  remarquée,  et  l'empereur  en  témoigna  un  vif  mécon- 
tentement. Aussitôt  tous  les  courtisans  qui,  la  veille,  n'avaient  que  des 
sourires  pour  l'ambassadeur,  se  retirent  de  lui,  et  il  se  fait  à  ses  côtés 
un  vide  tel,  qu'il  aurait  pu  se  croire  infecté  de  quelque  maladie  conta- 
gieuse. —  Quelques  jours  se  passèrent  ainsi,  dans  la  solitude  la  plus 
absolue.  —  Enfin,  un  matin,  M.  de  Mortemart  est  appelé  auprès  de  Tem- 
pereur.  Il  s'y  rend,  et  Nicolas,  qui  avait  compris  l'inconvenance  de  sa 
mauvaise  humeur,  le  loue  de  sa  résolution  et  lui  fait  compliment  de  son 
patriotisme.  11  eût  mieux  valu  comprendre  plus  tôt,  et  ne  pas  donner, 
par  une  colère  déplacée,  la  preuve  d'une  âme  assez  peu  élevée  pour  ne 
pas  apprécier  les  sentiments  honorables  chez  les  autres. 

Dès  que  le  bruit  se  fut  répandu  que  M.  de  Mortemart  était  rentré  en 
grâce,  l'hôtel  de  l'ambassade  française  ne  fut  pas  assez  vaste  pour  conte- 
nir la  foule  des  gens  de  cour.  Pendant  plusieurs  jours  le  diplomate,  un 
instant  mis  en  quarantaine,  jouit  d'un  crédit  énorme;  il  en  profita  pour 
obtenir,  en  faveur  de  nos  compatriotes  et  de  la  France,  des  concessions 
auxquelles  l'empereur  s'était  jusque-là  obstinément  refusé. 

Mais  l'exemple  le  plus  curieux  de  cette  lâcheté  des  courtisans  russes, 
c'est  la  disgrâce  de  Souwaroff.  Ce  héros  de  la  Russie  revenait  à  St-Péters- 
bourg,  chargé  des  lauriers  que  son  heureuse  étoile,  et  l'infériorité  numé- 
rique des  Français,  lui  avaient  permis  de  moissonner  en  Italie.  Enthou- 
siasmé des  succès  de  son  généralissime,  malgré  la  honteuse  défaite  de 
Zurich,  Paul  l^^  ordonna,  par  un  ukase  spécial,  que  Souwaroff  ferait  à 
St-Pétersbourg  une  entrée  triomphale.  Le  cérémonial  était  tracé  d'avance. 
Un  corps  considérable  de  cavalerie,  dragons,  hussards  et  Cosaques  à  che- 


DE    LA   RUSSIE.  44 

Taly  devait  aller  à  la  rencontre  du  vainqueur  de  la  Trebia,  à  plusieurs  lieues 
de  la  capitale  ;  vingt  mille  hommes  d'infanterie  étaient  commandés  pour 
former  la  haie  sur  son  passage;  ordre  était  donné  d'illuminer  toutes  les 
mes  de  la  ville  ;  le  triomphateur  devait  être  conduit  dans  un  char  impé- 
rial, avec  la  plus  grande  pompe,  au  palais  de  l'autocrate,  pour  y  occuper 
l'appartement  que  la  bienveillance  du  maître  lui  avait  fait  préparer;  enfin, 
pour  perpétuer  la  mémoire  de  cet  homme  illustre,  il  avait  été  décidé  qu'on 
élèverait  sur  la  plus  grande  place  de  St-Pétersbourg  un  monument  de 
marbre  et  d'airain  rappelant  à  la  fois  et  les  traits  du  héros  et  ses  victoires 
les  plus  brillantes.  Certes,  il  fallait  que  la  reconnaissance  de  Paul  fût  bien 
vive  pour  décerner  à  un  général,  à  un  sujet,  des  honneurs  dignes  d'un 
souverain.  On  trouvera  peut-être,  dans  cet  étalage  de  gratitude,  une  preuve 
nouvelle  de  l'excentricité  du  caractère  de  Paul  ;  mais  personne,  à  coup  sûr, 
ne  blâmera  le  sentiment  qui  avait  dicté  le  programme  de  cette  fête  na- 
tionale. 

Voici  maintenant  le  revers  de  la  médaille  : 

L'empereur  apprend  que  Souwaroff  s'est  permis  de  ne  pas  exécuter  un 
ordre  émané  de  sa  toute-puissance  ;  c'était  une  affaire  d'étiquette  mili- 
taire, un  détail  insignifiant  et  absurde,  une  vétille,  presque  rien  ^  Aussi- 
tôt la  désobéissance  du  généralissime  est  pompeusement  mise  à  l'ordre  du 
jour  de  tous  les  corps  d'armée,  et  le  triomphe  est  contremandé.  Souwaroff 
arrive,  dangereusement  malade,  épuisé,  mourant.  Il  entre  à  St-Péters- 
bourg au  milieu  de  la  solitude  et  du  silence  le  plus  complet.  Il  se  fait  con  - 
duire  chez  sa  mère,  dans  un  quartier  éloigné;  et  là,  dévoré  de  chagrin, 
désespéré  de  l'ingratitude  de  cet  homme  dont  il  a  sauvé  la  couronne,  il 
meurt  comme  un  lépreux,  dans  un  triste  et  solennel  isolement!... 

L'empereur  daigna  dire  que  la  mort  de  Souwaroff  était  une  calamité 
publique ,  mais  que  sa  désobéissance  avait  terni  ses  lauriers.  Aussitôt  la 
tourbe  des  gens  de  cour  de  s'écrier  :  <(  C'était  un  grand  homme,  mais  il 
donnait  lui-même  l'exemple  de  l'indiscipline.  »  —  0  race  méprisable  des 
courtisans,  race  plus  méprisable  encore  des  courtisans  russes  ! 

Voilà  ce  que  deviennent  les  hommes  sous  l'action  prolongée  de  l'auto- 
cratie. 


■  L*empereur  voulait  que  le  commandant  en  chef  nommftt  à  tour  de  rôle  un  des  généraux 
de  rarmée,  qui  devait  être  le  général  du  jour,  recevoir  les  ordres  de  son  supérieur  et  les 
transmettre  à  qui  de  droit.  Cétait  ce  règlement  que  SouwarofT  avait  violé.  Le  prince  Bagra- 
tion  était  le  seul  officier  supérieur  en  qui  il  eût  confiance;  il  l'avait  maintenu  général  du  jour 
pendant  toute  la  campagne.  De  là  le  mécontentement  des  autres  généraux,  de  là  d*odieuses 
dénonciations  (les  courtisans  russes  sont,  en  vérité,  capables  de  tout)  ;  de  là,  enfin,  la  fureur 
de  Tautocrate. 

M.  R.  6 


42  LES  MYSTÈRES   DE   LA  RUSSIE. 

Npiifi  |e?miqQpsy  ou  pliitOt  nov^s  su^pen^oDs  ici  çe\ie  étude  sut  1^  des- 
potisme rus^e.  Le3  chapitres  suivants  ejfi  seront,  en  quelque  sorte,  l^s 
carolUires  ;  car,  nous  l'avons  dit,  la  Russie  est  un  pays  irnpitoyab}ep[)iepl 
logique.  Plut  0  Dieu,  pour  la  moralité  et  la  condition  matérielle  de  s^s  ha- 
bitants, qu'il  le  fût  un  peu  moins  ! 


CHAPITRE   IL 


Xi'XMFSAKVA  ST   SA   FAMIXiXiB. 


Portrait  de  l'empereur  Nieolas  Pawlowitch.  —  Le  souverain  et  le  père  de  famHie.  —  ten- 
dance funeste  des  facultés  intellectuelles  de  Pempereur.  —  Comment  son  préceptenr 
devînt  baron.  —  Le  tzar  parle  bien  français;  il  aime  les  calembours.  -^  Ses  goûts  litté^ 
rtires.  —  Sa  raanle  de  deuils.  —  Aulogfaphe  de  sa  main.  —  CaporaiUme  en  soldAto^ 
manie  ;  détails  curieux;  mot  caractéristique  du  grand-duc  Constantin;  anatomie  militaire, 
l*exercice  à  nu;  la  Russie  est  un  vaste  corps  de  garde;  culte  de  la  discipline  et  de  l'éti- 
quette militaire;  sujétion  de  runiforme;  le  général  Langeron  et  le  g^a^d-duc  Michel.  -^ 
Disgrftce  du  général  Mouravieff.  —  L'empereur  aiftne  à  poser  ;  ses  mœurs  privées.  — 
Histoire  galante  d'un  empereur  de  la  Chine,  de  son  ministre  de  la  police  et  de  la  femme 
d'un  mandarin.  —  Caractère  de  Nicolas.  —  La  vérité  sur  sa  conduite  pendant  l'insurrec- 
tion militaire  de  1825  ;  détails  sur  cet  événement.  —  Anecdote  sur  M.  Demidoff.  —  Atti- 
tude de  Nicolas  à  Tépoque  du  choléra,  pendant  là  éampagne  de  1828,  vis-à-vis  de  la  no^ 
blesse  russe  et  à  la  suite  des  révolutions  de  juillet  et  de  Pologne.  —  Anecdote  au  sujet 
des  événements  de  1850.  —  Libéralité  de  Nicolas  envers  quelques  étrangers.  —  Actes  de 
barbarie;  mot  caractéristique  de  l'empereur  au  sujet  de  la  citadelle  de  Varsovie.  —  Juge- 
ment sur  le  tzar  Nicolas.  — -Portrait  et  earaclère  de  Timpératrice.  —  La  chevelure  et  la 
barbe  du  chef  d'orchestre.  —  Mohâieur  et  Madame  Nicolcu.  —  Portrait  et  caractère  du 
grand^uc  héritier.  —  Comment  les  Russes  respectent  l'ordre  de  succession  au  trône.  — 
Histoire  du  mariage  du  grand-duc  héritier.  —  Le  duc  de  Leuchteniberg.  —  La  grande- 
duchesse  Olga.  —  Projet  de  mariage  entre  cette  princesse  et  le  duc  de  Bordeaux  ;  clauses 
du  contrat;  véritables  motifis  de  la  rupture  des  négociations.  —  Le  grand-duc Michel. 


On.  Ta  Toir  maintenant  dans  quel  homme  le  principe  du  despotisme  se 
trouve  actuellement  incarné. 

L'empereur  Nicolas  Pawlowitch  *  est  né  le  7  juillet  1796  et  a  par  cotisé- 
quentquarante-huitans.  Il  y  a  des  gens  quilc  trouvent  magnifique;  un  goût 
plus  délicat  apprécierait  avec  moins  d'enthousiasme  ses  formes  massives  et 
presque  gigantesques.  Une  taille  de  deux  mètres  moins  quelques  centimè- 
tres et  une  charpente  à  l'avenant  suffisent  bien  pour  constituer  un  Hercule  ; 
mais  quftnd  la  distinction  et  une  certaine  élégance  manquent  à  cet  ensem- 

•  Fltâ  de  t'aut. 


44  LES   MYSTÈRES 

ble,  on  est  tout  simplement  un  colosse  et  non  un  homme  véritablement 
beau.  Or,  c'est  là  précisément  le  cas  de  Tempereur  de  Russie.  Une  précoce 
obésité  ne  fait  qu'aggraver  ce  caractère  de  vulgarité  cyclopéenne.  La 
graisse  sied  mal  aux  Titans,  surtout  quand  les  Titans  ont  l'indécente 
habitude  de  porter  des  vêtements  qui  accusent  toutes  les  formes  du  corps. 
La  fureur  du  pantalon  collant  fait  ressembler  S.  M.  l'autocrate  Nicolas  à 
ces  écuyers  du  Cirque-Olympique  qui  mettent  leur  amour-propre  à  dessi- 
ner leurs  muscles  les  plus  microscopiques.  Quand  le  torse  et  les  mem- 
bres se  chargent  d'embonpoint,  cela  n'est  plus  seulement  inconvenant , 
cela  devient  essentiellement  disgracieux;  et  la  seule  chose  qui  vienne 
tout  d'abord  à  l'esprit  en  voyant  de  pareilles  proportions  en  long  et  en 
large,  c'est  :  «  Combien  cet  homme  pèse-t-il?  » 

Le  visage  de  l'empereur  ne  manque  pas  de  dignité  ;  un  certain  port  de 
tête  soigneusement  étudié  et  une  afTectation  de  gravité  hautaine  aident  à 
la  lettre  et  complètent  la  ma}estiu)8ité  du  souverain  de  toutes  les  Russies. 
Ce  charlatanisme,  du  reste,  ne  messied  pas  à  la  personne  physique  du 
tzar.  Les  allures  théâtrales  vout  généralement  bien  aux  hommes  qui 
tiennent  du  tambour-major,  la  simplicité  ne  leur  convient  pas. 

L'habitude  du  commandement  et  la  volonté  opiniâtre  se  lisent  aisé- 
ment sur  ce  visage  empreint  d'un  orgueilleux  contentement  de  soi-même. 
Les  yeux,  sévères  et  froids,  expriment  la  dureté  inflexible.  Le  développe- 
ment trop  prononcé  de  toute  la  partie  inférieure  de  la  figure,  la  longueur 
de  la  lèvre  supérieure,  et  un  certain  empâtement  des  mâchoires  et  du 
menton,  révèlent  la  prédominance  des  instincts  matériels  sur  l'intelli- 
gence, la  prédilection  de  la  forme  en  toute  chose,  et  le  manque  de  distinc- 
tion dans  les  sentiments  et  les  idées.  L'aspect  général  est  glacial,  intimi- 
dateur, repoussant.  Pas  un  éclair  de  bénignité  dans  cet  œil  mat  et  sans 
reflet  ;  pas  un  moment  de  bonté  souriante  sur  cette  bouche  magistrale- 
ment sérieuse.  C'est  la  physionomie  la  plus  autocratique  qui  se  puisse 
voir,  c'est  le  despotisme  fait  homme,  la  plus  irréprochable  personnifica- 
tion du  pouvoir  absolu.  A  ce  point  de  vue,  l'empereur  Nicolas  peut  of- 
frir un  sujet  d'étude  assez  intéressant. 

Il  y  a  dans  toute  la  personne  de  ce  souverain  quelque  chose  d'apprêté, 
de  guindé,  de  faux,  ou  plutôt  de  pédantesquement  officiel.  On  voit  qu'il 
pose  toujours,  qu'il  se  regarde  passer,  qu'il  cherche  à  imposer  le  res- 
pect et  la  crainte  par  son  attitude  pleine  de  hauteur  et  d'arrogante  fierté. 
L'usage  constant  de  l'uniforme  a  roidi  ses  mouvements  et  donné  un  tour 
particulier  à  tous  ses  gestes.  On  peut  dire  qu'il  est  toujours  sous  les  armes 
et  qu'il  ne  quitte  jamais  le  hausse-col.  C'est  un  type  éminemment 
militaire,  sans  toutefois  qu'il  y  ait  en  lui  rien  de  notablement  martial; 


DE   LA  RUSSIE.  45 

c'est  plutôt  un  modèle  de  soldat  discipliné  qu'une  physionomie  d'homme 
de  guerre. 

Un  coup  d'oeil  jeté  sur  le  portrait  qui  accompagne  ce  texte  complétera 
ridée  qu'on  doit  se  former  de  l'empereur  Nicolas'.  Passons  à  la  personne 
morale. 

Il  y  a  en  lui  deux  individus.  Quand  il  est  sur  le  terrain  politique,  c'est 
un  despote,  souvent  un  tyran,  toujours  un  maître  menaçant  et  terrible.  Il 
laut  que  rien  ne  lui  résiste,  et  il  est  sans  pitié  pour  tout  ce  qui  peut  porter 
ombrage  à  son  pouvoir.  Il  est  acerbe  dans  son  langage,  quelquefois  cruel 
et  inexorable  dans  ses  vengeances,  tellement  jaloux  de  son  omnipotence, 
qu'il  craint  toujours  qu'on  ne  cherche  à  y  porter  atteinte  ;  de  là  sa  sévé- 
rité, qui  parfois  tourne  à  la  barbarie. 

Mais  dès  qu'il  rentre  dans  la  vie  privée,  dès  qu'il  daigne  redevenir 
homme,  il  se  transforme  volontiers.  C'est  alors  le  père  de  famille  af- 
fectueux et  indulgent,  l'âmi  loyal  et  dévoué,  si  toutefois  un  autocrate  peut 
être  l'ami  de  quelqu'un.  Il  est  fâcheux  que  le  souverain  domine  trop  le 
simple  mortel,  que  le  Dieu  absorbe  l'homme. 

Nicolas  est,  sans  contredit,  un  homme  intelligent,  mais  point  un 
homme  d'esprit.  Malheureusement  il  est  à  craindre  qu'il  n'ait  en  lui  le 
germe  de  cette  excentricité  qu'on  a  remarquée  chez  plusieurs  membres  de 
sa  famille.  Paul,  son  père«  était  fou  ;  Alexandre,  son  frère,  est  mort  dans 
un  état  mental  assez  extraordinaire  ;  Constantin,  son  autre  frère,  a  tou- 
jours ofTert  les  symptômes  d'un  dérangement  de  cerveau  ;  Nicolas,  par 
l'inégalité  de  son  caractère,  par  la  violence  de  son  langage  et  de  ses  actes 
politiques,  par  sa  haine  absurde  de  tout  ce  qui  est  réforme  et  rénovation, 
annonce  devoir  tôt  ou  tard  arriver  à  cette  situation  intellectuelle  qui, 
sans  être  la  folie,  n'en  est  pas  moins  une  infirmité  véritable. 

Rien  dans  son  langage  ni  dans  ses  manières  n'annonce  qu'il  ait  reçu 
une  éducation  brillante.  Il  a  été  élevé  par  un  Suisse  d'une  capacité  fort 
médiocre  ^,  et  c'est  sans  doute  à  cela  qu'il  faut  attribuer  Taccent  légère- 
ment genevois  qu'il  a  quand  il  parle  français.  Du  reste,  il  possède  fort 
bien  notre  langue,  comme  la  plupart  des  Russes  de  famille  aristocratique  ; 
mais  il  parait  l'avoir  étudiée  bien  plus  dansses  tours  familiers  que  dans  ses 
délicatesses  et  ses  ressources  de  bon  aloi.  Il  est  assez  initié  au  langage  des 

<  Voir  la  gravure. 

'  Voici  comment  ce  précepteur  suisse  fut  anobli  :  un  jour,  Paul  l^'  passant  auprès  de  lui, 
lui  dit  eu  manière  de  plaisanterie  :  «Bonjour,  baron.  »  A  ce  mot  de  baron^  quMl  prend  au 
sérieui,  le  précepteur  tombe  à  genoux,  et  remercie  Tempereur  de  la  faveur  insigne  quMl 
vient  de  lui  accorder  en  lui  conférant  un  tilre  de  noblesse.  L^empereur  se  montra,  ce  jour- 
là,  homme  d*espnt;  il  conflqna  le  titre  de  baron,  et  s^amusa  pendant  plusieurs  jours  de 
cette  plaisante  aventure. 


46  LES  MTSTÈhES 

gsrmihs  de  Paris  pour  laisser  échapper  de  temps  à  autre,  dans  le  tête-à- 
téte  sans  cérémonie,  des  expressions  qui  ont  un  singulier  parfum  d'ar- 
got d'atèlicr.  Il  se  figure  sans  doute  que  ces  façons  roturières  captent  la 
confiance  de  l'auditeur,  quand  celui-ci  est  un  artiste  ou  un  commis- 
voyageur.  Il  excelle  aussi  dans  le  calembour,  et  en  remontrerait  sur  ce 
point  à  Odry  lui-même.  Il  faut  dire  que  les  Russes,  en  général,  sont  affec- 
tés de  cette  déplorable  manie,  une  des  plaies  de  rintelligencc  ;  ceux  qu'on 
rencontre  dans  les  salons  de  Paris,  malgré  leur  habitude  du  monde,  ne 
sont  pas  exempts  de  cette  triste  infirmité.  — C'est  un  des  traits  caracté- 
ristiques des  peuples  à  moitié  barbares  d'imiter  les  nations  policées  daits 
leiïrs  plus  mauvaises  coutumes  et  d'emprunter  à  la  civilisation  ses  résul- 
tats les  plus  frivoles.  Les  Russes  sont  de  grands  enfants.  —  En  Russie, 
les  jeux  de  mots  des  grands  personnages  font  le  tour  de  la  capitale,  et 
l'admiration  qui  les  accueille  est  un  encouragement  pour  leurs  auteurs. 
Tout  le  monde,  à  St-Pétersbourg,  a  répété  ce  calembour  du  grand-duc 
Michel,  frère  de  l'empereur.  Une  actrice  venait  d'épouser  un  comédien 
nommé  Sonnet,  et  le  grand-duc  de  s'écrier  :  «  C'est  fort  bien  ;  mais  il  ne 
faut  pas  qu'elle  fasse  des  petits  sans  Sonnet,  w  —  Quelle  délicatesse  de 
goût  !  et  que  de  pareils  lazzi  sont  bien  placés  dans  la  bouche  d'une  altesse 
impériale!  Une  autre  fois,  c'était  M.  Narichkin  qui  recevait  les  félicita- 
tions des  amateurs  de  ces  facéties.  On  parlait  de  la  guerre  qui  venait 
d'être  déclarée  par  la  Russie  à  la  Porte  Ottomane.  L'impératrice  mère 
s'exprimait  d'un  ton  très-animé;  mais   elle  était  à  tout  instant  inter-' 
rompue  par  le  briiit  d'une  porte  qui  criait  sur  ses  gonds.  —  «  Qu'est 
cela?  dit-elle.  —  C'est,  répondit  M.  Narichkin,  la  porte  qui  demande  des 
sefcours  à  la  graisse.  » 

Il  faut  qu'on  nous  pardonne  ces  citations.  Il  n'y  a  pas  de  détails  trop  fu- 
tiles dans  le  portrait  d'un  peuple  et  de  ses  gouvernants.  Une  anecdote,  un 
Ertoit  remarquable,  un  fait  en  apparence  insignifiant,  peignent  quelquefois 
un  pays  ou  un  homme  beaucoup  mieux  que  ne  feraient  de  longues  phrases 
et  toutes  les  fleurs  du  jardin  de  la  rhétorique. 

Nicolas  se  contente  de  bien  parler  le  français  et  parait  abdiquer  toute 
prétention  au  goût  littéraire.  S*il  en  était  autrement,  nous  serions  forcé 
de  dire  que  ces  prétentions  sont  assez  mal  justifiées.  Les  Russes  et  l'em- 
pereur lui-même  auront  à  se  reprocher  longtemps  d'avoir  fait  frapper  une 
médaille  en  l'honneur  du  vicomte  d'Arlincourt.  C'est  là  un  péché  trop 
gros  pour  être  facilement  pardonné.  Ou  ne  saurait  s'imaginer,  au  sur- 
plus, le  nombre  d'écrivains  qui,  relégués  chez  nous,  avec  justice,  dans  la 
tourbe  des  infiniment  petits,  jouissent,  sur  les  bords  de  la  Neva,  d'une 
réputation  colossale.  La  Russie  est  la  consolation  des  littérateurs  affligés , 


DE  LA   RUSSIE,  47 

rôle  émincmiueat  charitable,  et  dont  notre  république  des  lettres  ne  doit 
pas  se  plaindre,  car  elle  ne  manque  pas  de  génies  incompris  et  de  talents 
persécutés. 

Le  manque  de  goût  et  .de  tact  esl  un  trait  distinctif  ds  Nicolas.  Sans 
recourir  aux  faits  que  nous  avons  recueillis  à  Tappui  de  cette  opinion, 
lious  citerons  deux  incidents  di^  récent  voyage  du  tzar  en  Angleterre  : 
le  premier  jour  de  son  arrivée  dans  la  Grande-Bretagne,  rautocr^te  don- 
n;ait  s^  main  à  baiser  à  tout  le  monde.  Un  peu  plus  tard,  s'aperecvant 
jque  ces  manières  autocratiques  conveiiaient  fort  médiocrement  au  peuple 
anglais,  il  distribua  force  poignées  de  main.  A  une  revue  passée  à  Wind- 
sor, on  l'a  entendu  dire  :  a  Mes  camarades,  les  soldats  ajQglais,  ici  pré- 
sents. »  Un  homme  d'esprit  et  de  goût  se  serait  plié  aux  habitudes  bri- 
tanniques sans  tomber  dans  cet  excès  de  choqu^ante  trivialité.  La  veille 
ou  Tavant-veille  de  son  départ  de  Londres,  les  Anglais  4»nt  dopné  un  bal 
splendide  au  bénéfice  des  réfugiés  polonais.  Ou  croira  difficilement  que 
JNicolas  ait  eu  Tidéede  contribuer  à  la  souscription  4^t  d'envoyer  12,500  fir. 
à  une  dame  patronesse.  Le  bourreau  de  la  Pologne,  le  persécuteur  d^ 
tant  de  héros  vaincus,  s'associer  publiquement  à  une  fête  polonaise  !  Ceci 
n'est  pas  seulement  une  grossière  inconvenance  ;  c'est  aussi  une  soUiae 
assaisonnée  de  cruauté.  C'est  ce  que  le  président  du  comité  polonais, 
lord  Dudley  Stuart,  a  fait  sentir  ^  Nicola;^,  en  refusant  sa  souscription. 
La  leçon  a  été  dure,  mais  qui  dira  qu'elle  n'était  pas  méritée. 

Suivez  un  homme  dans  ses  habitudes  intimes,  dans  ses  goûts  familiers, 
et  vous  devinerez  bien  vite  la  nature  et  la  portée  de  son  esprit,  L^empe- 
reur  Nicolas  a  la  passion  des  détails.  Il  s'occupe  de  tout,  se  fait  reiiidre 
compte  de  tout;  il  lit  tous  les  jugements  d/Bs  tribunaux  civils,  poiur  les 
modifier  ou  les  réformer  ;  tout  ce  qui  se  fait  dans  son  empire,  en  ma- 
tière politique  ou  administrative,  lui  passe  sous  les  yeux.  C'est  là  we 
activité  de  pot-au-feu,  qui  dénote  un  esprit  singulièrement  terre  à  terre 
et  mesquin  I  II  y  a  dans  cet  autocrate  du  sergenlrfour^'ier  jet  du  tene^ur 
de  livres. 

l\  inspecte  asse?  souvent  l'école  des  Cadets,  qui  est  réoi^e  .piolyiteobnj- 
que  de  la  CUissie^  et  son  désir  de  tout  voir,  de  tout  jl^xe  par  lui-méi^e^  se 
trahit  dans  ces  occasions.  Sa  visite  n'est  jamais  aniM>ncée  :  il  tient  trop  à 
prendre  ses  gens  en  défaut  !  Il  se  glisse  dans  les  couloirs  sur  lesquels 
s'ouvrent  les  classes,  et  regarde  à  travers  le  judas  ménagé  tout  exprès 
dans  chaque  porte.  S'il  aperçoit  un  élève  appuyé  nonchalamment  sur  son 
banc,  ou  qui,  suffoquant  dans  son  uniforme.  Ta  déboutonné  pour  quelques 
minutes,  le  professeur  est  à  l'instant  renvoyé  comme  coupable  de  ne  .pas 
veiller  assez  rigoureusement  au  yojipcct  de  la  discipline  et  de  la  tenue  mi- 


48  LES  MYSTÈRES 

iitaire.  Sa  tournée  finie,  il  rentre  dans  son  palais  tout  satisfait  de  lui-même, 
et  tout  fier  de  la  façon  triomphante  dont  il  sauvegarde  les  intérêts  de  son 
royaume.  D'autres  occupations  tout  aussi  graves  l'attendent  dans  sa  rési- 
dence impériale  :  son  cabinet  de  travail  est  surmonté  d'un  télégraphe,  et 
c'est  lui,  le  tzar,  le  maître  suprême,  qui,  de  sa  propre  main,  fait  mouvoir 
les  bras  de  l'instrument  aérien,  dont  un  Français,  M.  Château,  lui  a  appris 
le  mystérieux  langage.  A  ce  trait  on  reconnaît  en  même  temps  le  cerveau 
étroit  qui  se  complaîtaux  détails  infimes  et  le  despote  ombrageux  qui  craint 
qu'une  main  infidèle  ne  tronque  ou  ne  modifie  la  formule  télégraphique 
de  sa  volonté.  Celui-là  connaîtrait  bien  peu  les  nécessités  et  les  habitudes 
logiques  de  l'autocratie. qui  s'étonnerait  de  voir  un  puissant  empereur 
gravement  occupé  à  agiter  les  ficelles  d'une  mécanique  à  signaux. 

L'autographe  que  nous  donnons  plus  loin  est  une  preuve  frappante  de 
cette  prédilection  pour  les  menues  choses  delà  vie  politique.  On  y  voit  M.  de 
Bcnkendorff,  ministre  de  la  police,  demander  à  l'empereur  dans  quelle 
tenue  il  faudra  se  présenter  à  la  table  impériale ,  et  s'il  convient  qu'un 
certain  colonel  prussien,  sans  doute  de  passage  à  St-Pétersbourg,  figure  à 
la  parade  à  pied  ou  à  cheval.  Ces  questions  sont  trop  graves  pour  que  le 
tzar  dédaigne  de  s'en  occuper.  Aussi  répond-il  :  —  «  En  tenue  de  gala  *  et 
cordons  prussiens.  J'ai  ordonné  que  tous  les  officiers  fussent  à  cheval,  et 
Gr'unwald  leur  arrange  cela.  »  Tout  à  l'heure  nous  avons  vu  Nicolas  em- 
ployé du  télégraphe;  le  voici  grand  maître  des  cérémonies.  —  Maître 
Jacques  aurait-il  passé  empereur? 

Mais  c'est  particulièrement  en  tout  ce  qui  concerne  l'armée  et  la  tenue 
militaire  que  l'empereur  Nicolas  montre  son  amour  désordonné  pour  le 
détail.  S'agit-il  de  supprimer  ou  d'ajouter  un  bouton  de  guêtre,  d'élargir 
d'un  centimètre  les  parements  d'un  uniforme,  de  changer  la  plaque  d'un 
shako,  ou  d'examiner  toute  autre  question  de  cette  imjportance  ,  c'est  Sa 
Majesté  l'autocrate  de  toutes  les  Russies  qui  délibère  sur  ces  matières 
transcendantes,  et  qui  résout  le  problème  avec  cette  sagacité  de  maréchal 
des  logis  qui  le  distingue.  Il  n'est  pas  rare  de  voir  le  cabinet  du  tzar  en- 
combré de  baïonnettes,  de  sabres,  de  casques,  de  bonnets  de  police, 
d'uniformes,  de  selles  de  cavalerie,  d'épaulettes ,  de  buflleteries  et 
autres  oripeaux  militaires,  le  tout  destiné  à  exercer  l'imagination  in- 
ventive de  Nicolas  et  à  subir  sa  haute  et  judicieuse  critique.  Voilà,  certes, 
du  temps  bien  employé!  Auprès  de  pareils  sujets  de  méditation,  que 
sont  les  intérêts  du  peuple  et  de  la  noblesse ,   les  lamentations  de  la 

■  n  y  a  dans  Tautographe  :  en  npa.34HiiUHaa  4>opMa,  ou  eu  caractères  français,  prasd- 
nUsehnaïa  forma,  ce  qui  signifle  :  ■  en  tenue  de  fôte  ou  de  gala.  » 


DE  LA  RUSSIE. 


49 


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^       ,^r 


Anlograpbes^-de  rcmperear  Nicolas  et  do  comte  de 
Bcnckeudorfr. 


^ 


M.  K. 


50  LES  MYSTÈRES 

Pologne,  rhonncur  de  rarmée  russe  qui  coule  par  tous  les  pores  dans  les 
montagnes  du  Giucasc,  et  tant  d'autres  choses  aussi  importunes  que 
futiles?  Les  prisonniers  de  Sibérie  se  plaignent.  — Qu'ils  attendent:  Sa 
Majesté  est  absorbée  par  l'étude  d'un  modèle  de  coiffure  pour  l'infanterie. 
—  Les  habitants  d'une  province  sont  décimés  par  la  famine.  —  A  demain 
l'examen  de  leurs  réclamations  :  aujourd'hui  l'empereur  se  doit  tout  entier 
à  la  question  des  moustaches,  envisagée  au  point  de  vue  civil  et  militaire. 
Après  de  mûres  réfledans,  le  gracieux  souverain  daigne  enfin  fulminer  un 
ukase  dont  voici  la  traduction  :  «  Sa  Majesté  l'empereur  a  remarqué  elle- 
même,  indépendamment  des  rapports  qui  lui  sont  parvenus  à  cet  égard, 
qu'une  foule  de  fonctionnaires  civils  se  permettaient  de  porter  des  mous- 
taches et  de  laisser  croître  leur  barbe  à  la  manière  des  Israélites,  ou  de 
ne  pas  se  raser,  par  imitation  des  modes  françaises.  Sa  Majesté  a  trouvé 
ce  procédé  fort  inconvenant.  Elle  a,  en  conséquence,  ordonné  à  tous  les 
chefs  de  l'administration  civile  de  s'opposer  formellement  à  ce  que  leurs 
subordonnés  portent  des  barbes  et  des  moustaches,  attendu  que  les 
moustaches  ne  peuvent  être  portées  que  par  les  militaires  '.  »  —  A  la 
bonne  heure!  voilà  qui  est  digne  d'un  grand  souverain  !  Pour  couronner 
convenablement  cette  œuvre  de  réforme,  l'auguste  rédacteur  de  cette  loi 
mémorable  aurait  dû  dire  en  terminant  :  «Mandons  et  ordonnons  à  tous 
les  perruquiers  et  barbiers  de  notre  empire  de  tenir  la  main  à  l'exécution 
de  la  présente  ordonnance.  »  Il  est  vrai  que  cela  allait  de  soi-même. 

Du  reste,  les  soins  minutieux  que  l'empereur  Nicolas  donne  à  tout  ce 
qui  regarde  la  tenue  militaire  peuvent  être  rapportés  à  une  autre  passion 
tout  à  fait  dominante  chez  ce  monarque,  à  la  soldatomanie. 

Cette  idée  fixe  est  commune  à  tous  les  empereurs  de  Russie,  et, 
il  faut  le  dire,  elle  est  assez  naturelle.  Dans  un  pays  où  le  pouvoir  n'a 
guère  pour  appui  que  la  force  brutale,  où  tout  repose  sur  l'armée,  il  est 
tout  simple  que  le  souverain,  à  force  de  se  préoccuper  de  l'institution  qui 
constitue  le  seul  fondement  de  sa  puissance  ,  finisse  par  s'impré- 
gner de  l'esprit  militaire  au  point  d'arriver  à  la  manie  proprement 
dite.  Pierre  III  n'était  heureux  qu'au  milieu  de  ses  soldats;  Paul  P' 
poussa  cette  prédilection  jusqu'à  la  folie  la  mieux  caractérisée,  jusqu'au 
délire.  Tous  les  jours,  quelque  temps  qu'il  fît,  il  consacrait  trois  ou  quatre 
heures  à  la  wach'parade.  Vêtu  d'un  simple  uniforme  vert  foncé,  chaussé 
de  grosses  bottes,  et  coiffé  d'un  immense  chapeau  des  plus  burlesques,  il 
employait  toutes  ses  matinées  à  exercer  les  régiments  de  sa  garde.  —  La 
tête  nue,  malgré  l'intensité  du  froid,  battant  la  semelle  pour  se  réchauf- 

>  Gazette  du  ^énat  du  26  avril  1S57. 


DE  LA  RUSSIE.  51 

fer,  le  liez  au  vent,  une  main  derrière  le  dos  et  de  Tautre  tenant  sa  canne, 
qu'il  levait  et  baissait  en  cadence,  en  criant  :  Ra%y  dwa,  ra%y  dwa  (un, 
deux,  un, "deux);  sottement  glorieux  de  braver,  sans  fourrures,  vingt 
ou  YÎngl-cinq  degrés  de  froid,  cet  homme  était  devenu  l homme-parade  S 
et  réalisait  ridéal  du  sergent  instructeur.  Assisté  par  ses  deux  fils  aînés, 
il  se  livrait  avec  volupté  à  toutes  les  jouissances  du  caporalisme.  Il  allait 
et  venait,  commandant  l'exercice,  attentif  à  tous  les  mouvements,  gour- 
mandant  les  maladroits,  et  leur  inculquant  à  grands  coups  de  canne  la 
science  du  port  d'armes,  faisant  avancer  celui-ci,  reculer  celui-là,  relevant 
la  tête  à  l'un,  serrant  la  ceinture  à  l'autre,  et  toujours  merveilleusement 
secondé,  dans  toutes  ces  importantes  opérations,  par  son  fils  cadet,  son 
digne  élève,  le  grand-duc  Constantin. 

Alexandre  eut  moins  à  s'occuper  de  ces  puérilités.  La  situation  de  l'Eu- 
rope, à  l'époque  de  son  avènement,  était  trop  sérieuse,  pour  qu'il  pût, 
comme  son  père  et  son  frère,  jouer  à  la  poupée  avec  ses  soldats.  La  guerre 
le  détourna  de  la  parade,  le  bruit  des  batailles  lui  fit  oublier  l'exercice  à 
poudre  .'Néanmoins  il  ne  démentit  pas  le  sang  paternel,  et  montra  que, 
lui  aussi,  avait  su  lire  avec  succès  dans  le  manuel  du  conscrit. 

Mais  Nicolas  a  fait  refleurir  les  beaux  temps  dû  la  soldatomanie.  La 
manœuvre  est  son  plaisir  le  plus  vif,  sa  récréation  la  plus  recherchée. 
Nul  ne  s'entend  mieux  que  lui  à  dresser  un  soldat,  à  le  manipuler,  à  le 
dompter,  à  l'abrutir  militairement,  à  le  transformer  en  automate  orga- 
nisé. Lui-même  donne  l'exemple  ;  il  manie  le  fusil  avec  une  habileté  pro- 
digieuse, et  offre,  l'arme  au  bras,  le  plus  irréprochable  grenadier  qui  se 
puisse  voir.  Il  surpasse  tous  ses  subordonnés  en  science  théorique  et  pra- 
tique, comme  il  les  domine  par  sa  haute  taille. 

Quantum  tenta  soient  inter  viburna  eupressi. 

Il  excelle  à  faire  mouvoir  un  corps  de  troupes.  Sa  voix  pleine  et  so- 
nore articule  le  commandement  avec  énergie  et  précision.  Son  attitude 
impérieuse  et  ses  mouvements  intentionnellement  majestueux  imposent 
l'obéissance  à  ses  ordres.  Admirable  cavalier,  il  parcourt  avec  la  rapidité 
d'une  flèche  le  front  de  ses  régiments  et  se  porte  avec  prestesse  partout 
où  sa  présence  lui  semble  nécessaire.  Son  cheval  est  le  seul  à  s'a- 
percevoir de  l'accroissement  de  son  embonpoint.  Toute  courtisanerie 


«  Pour  faire  leur  cour  à  l'empereur,  les  plus  vieux  généraux,  les  officiers  les  plus  caco- 
chymes, osaient,  sans  respect  pour  leurs  rhumatismes  et  leurs  catarrhes  chroniques,  venir 
à  la  parade  sans  pelisse  et  aussi  légèrement  vêtus  que  Tempereur.  Les  Russes  sont  courti- 
sans jusqu^à  la  fluxion  de  poitrine  inclusivement. 


52  LES  MYSTÈRES 

à  part,  l'empereur  Nicolas  est  vraiment  magnifique  à  la  tête  de  ses  sol- 
dats, et  le  titre  de  premier  caporal  des  deux  mondes  lui  est  légitime- 
ment dû* 

Yaut-il  mieux  que  cela,  et  peut-on  dire  de  lui  que  c'est  un  militaire  dis- 
tingué? Hélas!  ceux  de  nos  compatriotes  qui  Tout  suivi  dans  la  campa- 
gne de  1828  contre  les  Turcs  savent  qu'en  présence  de  l'ennemi,  l'em- 
pereur Nicolas  se  réduit  à  zéro,  et  qu^il  manque  absolument  des  qualités 
naturelles  qui 'font  les  généraux  habiles.  Quant  à  la  guerre  de  la  Pologne, 
qui  lui  aurait  fourni  d'excellentes  occasions  d'acquérir  l'expérience  qui 
lui  manquait  et  qui  lui  manque  encore,  il  n'en  faut  point  parler,  car 
on  sait  que  le  tzar  s'est  dispensé  d'y  paraître  en  personne,  tout  en  dé- 
plorant sans  doute  ce  despotisme  de  la  grandeur  souveraine  qui,  en  pa- 
reille circonstance,  attache  presque  toujours  les  rois  au  rivage. 

Avoir  une  armée  admirablement  disciplinée  et  stupidement  obéissante, 
des  soldats  dont  la  tenue  soit  irréprochable  dans  les  circonstances  pfO- 
cielles,  qui  fassent  l'exercice  comme  des,  mannequins  mus  par  des  res- 
sorts intérieurs,  tel  est  le  but,  tel  est  le  rêve  des  empereurs  de*  Russie. 
Un  jour,  quelqu'un  faisait  observer  au  grand-duc  Constantin  que  les 
guerres  contre  la  France  avaient  singulièrement  formé  les  soldats  russes. 
a  Bah  !  répondit  le  prince.  Là  guerre  gâte  le  soldat.  »  Cette  admirable 
naïveté  révèle,  à  elle  seule,  la  tendance  des  autocrates  en  matière  mili- 
taire. Nicolas,  comme  ses  devanciers,  veut  des  automates  qui  paradent 
proprement  et  suivant  la  rigueur  des  principes.  Le  reste  est  peu  de 
chose,  et  le  point  de  vue  moral  n'occupe  pas  le  moins  du  monde  ces  im- 
prévoyants despotes.  Aussi  verra-t-on  à  quels  résultats  ont  abouti  ces 
efforts  exclusifs  vers  un  perfectionnement  tout  superficiel. 

Chez  l'empereur  Nicolas,  la  fureur  du  caporalisme  est  devenue, 
pous  l'avons  dit,  prédominante.  Elle  le  suit  partout,  et  le  soldat  se 
trahit,  à  chaque  instant,  sous  l'uniforme  de  généralissime.  Il  y  a 
quelques  années,  un  atelier  de  peintres  étrangers  avait  été  installé  par 
ordre  du  tzar  dans  une  salle  du  palais  de  l'Ermitage,  voisin  du  palais 
d'hiver  qu'habite  la  famille  impériale.  C'était  un  des  plus  agréables 
passe-temps  du  César  d'aller  causer  familièrement  avec  les  artistes  cam- 
pés auprès  de  lui.  Dès  qu'il  entrait  dans  l'atelier,  il  se  saisissait  d'un 
tambour  destiné  à  servir  de  modèle,  et,  les  baguettes  à  la  main,  il  se  li- 
vrait, avec  une  joie  enfantine,  à  toute  sorte  d'exercices  musicaux  capables 
d'assourdir  les  oreilles  les  moins  délicates.  La  vérité  historique  veut 
qu'on  reconnaisse  que  Sa  Majesté  est  de  première  force  sur  cet  instru- 
ment. On  ne  trouverait  pas  dans  la  garde  nationale  parisienne  Un  tam- 
bour officiel  qui  accentue  le  roulement  avec  une  aussi  merveilleuse  volu- 


DE  LA  RUSSIE.  55 

bilité,  qui  module  avec  autant  de  perfection  tous  les  rhythmes  adaptés  au 
pas  ordinaire  et  au  pas  accéléré.  Il  n'y  a  et  ne  peut  y  avoir,  à  ce  sujet, 
qu'un  avis  parmi  les  heureux  mortels  qui  ont  été  â  même  d'apprécier  le 
talent  de  l'empereur  de  toutes  les  Russies. 

Ce  qui  frappe  ici ,  ce  n'est  pas  tant  la  puérilité  de  cet  empereur  qui 
aime  à  faire  montre  de  son  talent  sur  le  tambour,  que  l'idée  de  ce  qu'il 
lui  a  fallu  de  résolution  bizarre  et  de  patience  pour  acquérir  ce  singulier 
talent.  Car  enfin,  personne  n'a  l'art  du  tambour  inné.  Or  se  représente- 
t-on  un  prince,  un  héritier  d'un  grand  empire,  prenant  des  leçons  de 
tambour,  et  étudiant  gravement,  pendant  un  temps  plus  ou  moins  long, 
les  ressources  de  ce  gracieux  instrument? 

Cette  tympanomanie  fut  très-favorable  à  un  des  peintres  français  qui 
hantaient  l'atelier  de  l'Ermitage  :  par  un  singulier  hasard,  cet  artiste 
avait  conservé  de  sa  vie  militaire  une  grande  habileté  sur  le  tambour. 
Un  jour,  l'empereur,  en  s'approchant  de  l'atelier,  entend  un  magnifique 
roulement.  «  Qu'est  cela,  dit-il,  en  entrant,  et  qui  donc   manie  ainsi 

les  baguettes?  —  C'est  moi,  répond  M,  T »  Et  le  tzar  de  féliciter 

chaudement  le  peintre.  En  même  temps,  il  prend  un  autre  tambour,  et 
les  voilà  tous  deux  luttant  de  savoir-faire,  faisant  retentir  les  échos  du 
palais  du  bruit  de  leur  abominable  charivari.  A  partir  de  ce  moment, 
la  plus  étroite  sympathie  régna  entre  le  monarque  et  l'artiste.  Il  n'a- 
vait manqué  qu'un  verre  de  rogomme  pour  cimenter  une  amitié  née 
sous  de  si  bruyantes  auspices.  Malheureusement  le  peintre,  se  crut  au- 
torisé à  pousser  la  familiarité  avec  l'empereur  jusqu'à  le  traiter  tam- 
bour battant.  Il  ne  savait  pas  que  les  caresses  d'un  autocrate  sont  perfi- 
des comme  les  jeux  du  chat  avec  sa  victime.  Après  avoir  longtemps  fait 

patte  de  velours,  Nicolas  fit  sentir  ses  griffes  à  M.  T ,  qui  dut  plier 

bagage  et  quitter  au  plus  vite  St-Pétersbourg  et  la  Russie. 

L'empereur  ne  se  contentait  pas  de  tambouriner  dans  l'atelier  de 
l'Ermitage;  il  se  plaisait  aussi  à  faire  l'exercice  avec  un  fusil  qui 
se  trouvait  là  à  titre  de  modèle.  Et  certes,  il  exécutait  la  charge  en 
douze  temps  avec  une  précision  qu'aurait  enviée  le  plus  expert  in- 
structeur de  l'armée  prussienne.  —  Quand  Nicolas  entrait  dans  la  salle, 
en  jetant  les  yeux  sur  les  tableaux  commencés,  il  apercevait  d'un  coup 
d'œil  les  erreurs  que  l'artiste  avait  commises  dans  les  détails  de  la  tenue 
militaire.  C'était  un  bouton  placé  trop  haut  ou  trop  bas,  ou  un  sous-pied 
trop  large  d'un  ou  deux  millimètres,  que  sais-je?  Le  plus  petit  lapsus 
était  immédiatement  dépisté  par  le  sagace  caporal,  et  rectifié  avec  tout  le 
sérieux  d'un  professeur  d'armes.  M.  Ladurnèrc,  un  des  peintres  dont  il 
est  ici  question,  était  particulièrement  estimé  de  Nicolas,  parce  que  dans 


54  LES  MYSTÈRES 

ses  tableaux  de  bataille,  fort  médiocres  du  reste,  il  s'étudiait  à  repro- 
duire tous  les  détails  de  Tuniforme,  jusqu'aux  agrafes  des  habits  et  aux 
numéros  inscrits  sur  les  boutons. 

Comment  espérer  d'un  tel  monarque  la  moindre  indulgence  pour  les  né- 
gligences des  subalternes?  Demandez  aux  officiers  russes  s'il  est  possible 
de  trouver  un  supérieur  plus  brutal  et  plus  méticuleuscment  sévère  que 
Nicolas?  Un  fait  entre  mille  montrera  l'importance  que  cet  empereur  at- 
tache à  des  choses  qui  n'en  ont  pas  réellement  et  donnera  la  mesure  de  la 
violence  de  son  caractère  :  —  Après  les  manœuvres  de  Wosnccensk,  en 
1837,  le  tzar  alla  inspecter  le  corps  de  Crimée  commande  par  le  général 
Mouravief.  Ces  troupes,  spécialement  chargées  des  travaux  du  port  de 
Sévostopol,  et  maniant  la  pelle  et  la  pioche  pendant  les  deux  tiers  de  l'an- 
née, étaient  et  devaient  être  moins  bien  exercées  que  celles  des  colonies 
militaires  du  Sud.  L'empereur,  qui  avait  été  enchanté  de  la  tenue  des 
troupes  de  Wosnecensk,  depuis  longtemps  dressées  par  le  comte  de  Witt, 
s'aperçut  aisément  de  rinférioritc  de  la  garnison  de  Sévostopol.  Au  lieu 
de  recommander  au  général  l'instruction  de  ses  soldats,  il  entra  tout  d'a- 
bord en  fureur  et  apostropha  grossièrement  le  commandant  Mouravief  à  la 
tétc  de  ses  régiments.  Il  fit  plus  :  il  publia  un  ordre  du  jour  destiné  à  être 
envoyé  dans  toutes  les  provinces  de  l'empire,  et  dans  lequel  il  signalait  le 
général  Mouravief  comme  un  homme  indigne  d'exercer  plus  longtemps 
des  fonctions  supérieures  dans  l'armée.  En  même  temps  il  destitua  le  mal- 
heureux officier'. 

Tel  maître,  tel  valet.  Nulle  part  cet  aphorisme  n'est  plus  vrai  qu'en 
Russie.  Il  suffit  que  l'autocrate  aime  à  s'occuper  de  tout  ce  qui  touche  à 
la  discipline  militaire,  pour  que  les  courtisans  et  la  famille  impériale 
elle-même  croient  devoir  imiter  son  exemple.  Le  grand-duc  Michel  n'est 
pas  moins  infecté  de  ce  goût  ridicule  que  son  auguste  frère.  Ce  prince 
est  si  entiché  de  caporalisme,  qu'il  fit  pendant  un  assez  long  temps  ma- 
nœuvrer dans  une  galerie  de  son  palais  une  compagnie  de  magnifiques 
grenadiers  entièrement  nus.  Assisté  de  son  médecin,  il  étudiait  au  point 
de  vue  anatomique  toutes  les  évolutions ,  et  cherchait  à  modifier  l'exer- 
cice suivant  le  jeu  naturel  des  muscles.  —  «  Docteur,  il  me  semble  que 
le  cubitus  ne  se  meut  pas  librement  dans  le  mouvement  que  je  viens  de 
commander.  Qu'en  pensez-vous?  —  Le  tarse  et  le  tendon  d'Achille  ne 
sont-ils  pas  gênés  par  ce  changement  de  position?  —  Je  crois  que  si  je 

■  Un  voyageur  français,  qui  avait  vu  M.  Mouravief  charge  d'embonpoint  et  même  beau- 
coup trop  gros,  le  trouva,  quelques  mois  après,  d'une  maigreur  effrayante.  Le  pauvre 
homme  ne  pouvait  se  consoler  de  Taffront  qu'il  avait  reçu  à  la  face  de  toute  l'armée  russe, 
pour  quelques  manoeuvres  ou  quelques  mouvements  d'exercice  imparfaitement  exécutés. 


DE   LA  RUSSIE.  55 

faisais  porter  Tarmc  un  peu  plus  haut,  la  cuisse  se  développerait  mieux* 
—  N'y  aurait-il  pas  moyen  de  faire  saillir  davantage  les  muscles  pecto- 
raux? »  Et  cette  clinique  militaire  continuait  ainsi  pendant  plusieurs, 
heures  consécutives.  Nous  ne  jurerions  pas  que  Son  Altesse  Royale  n'ait 
pas  complété  ses  études  de  physiologie  soldatesque  en  disséquant  elle- 
même  quelques  grenadiers,  pour  imiter  l'exemple  de  ces  professeurs  d'é- 
quitation  qui,  le  scalpel  h  la  main,  cherchent  dans  les  flancs  entr'ouverts 
des  chevaux  de  nouveaux  principes  de  science  hippique.  Le  prince  au* 
rait  fait  déshabiller  la  Russie  pour  se  donner  le  délicieux  spectacle  d'une 
armée  innombrable  manœuvrant  in  naturalibus.  Mais,  soit  que  son  frère 
le  tzar  en  eut  conçu  quelque  jalousie,  soit  que  la  grande-duchesse  sa 
femme  craignit  que  la  vue  quotidienne  d'un  bataillon  d'Antinous  n'inspi- 
rât à  son  époux  le  goût  exclusif  de  la  statuaire  antique.  Son  Altesse  Royale 
dut  renoncer  à  son  joujou  anatomique,  et  se  contenter  de  la  gloire  d'a- 
voir reculé,  par  ces  conceptions  éminemment  originales,  les  limites  du 
caporalisme. 

Les  voyageurs  s'écrient  :  a  La  Russie  est  un  vaste  corps  de  garde  !  )» 
Oui,  sans  doute,  et  il  serait  impossible  qu'il  en  fût  autrement.  Tout,  ici, 
est  organisé  suivant  les  goûts  et  les  caprices  du  souverain.  Le  souverain 
aime  à  jouer  au  soldat;  il  est  tout  simple  que  les  sujets  se  prêtent  à  ses 
fantaisies  et  se  fassent  militaires  au  moins  par  l'habit.  Aussi,  quand  vous 
arrivez  à  Sir-Pétersbourg,  vous  semble-t-il  que  vous  entrez  dans  une  im« 
mense  citadelle,  dans  un  véritable  camp.  En  Russie,  tout  est  soumis  à  la 
discipline  militaire,  et  la  nation  entière  est  constamment  l'arme  au  bras. 
Tout  ce  qui  tient  au  gouvernement  de  prés  ou  de  loin,  porte  l'uniforme; 
les  juges,  les  étudiants,  les  professeurs  n'en  sont  pas  dispensés.  L'uni- 
forme, dans  cet  étrange  pays,  est  l'objet  d*un  culte  particulier,  c'est  le 
signe  de  la  sujétion,  et,  à  ce  titre,  il  ne  saurait  être  mieux  à  sa  place. 
Les  Russes  aiment  beaucoup  le  bal  masqué  ;  eh  bien ,  les  hommes  n'y 
peuvent  paraître  qu'en  uniforme,  et  un  petit  manteau  suspendu  derrière 
le  collet  de  l'habit  constitue  à  lui  seul  le  déguisement.  —  L'impératrice 
ayant,  un  jour,  assisté  à  la  représentation  d'un  proverbe  chez  un  diplomate, 
en  fut  si  ravie,  qu'elle  pria  l'empereur  de  lui  procurer  le  même  plaisir  dans 
son  propre  pabis.  Le  tzar  refusa,  «  parce  que  les.acteurs  seraient  obligés  de 
mettre  bas  l'uniforme,  et  qu'une  pareille  licence  à  la  cour  serait  d'un 
très-mauvais  effet.  »  —  L'étiquette  militaire,  voilà  la  religion  des  Russes 
qui  entourent  le  souverain.  Malheur  au  fonctionnaire  qui,  même  avec  les 
motifs  les  plus  légitimes,  manquerait  à  cette  loi  rigoureuse  !  Du  reste,  les 
sujets  se  façonnent  aisément  aux  absurdes  obligations  que  leur  impose 
cette  vie  d'automate.  Voici  une  anecdote  qui  montre  jusqu'àquel  point  les 


56  LES  MYSTÈRES 

supérieurs  poussent  rexigcncc  et  les  subordonnés  la  soumission  en  matière 
d'étiquette  et  d'uniforme.  Le  général  Langeron,  ce  renégat  qui  a  si  long- 
temps porté  les  armes  contre  la  France,  était  cloué  dans  son  lit  par  un  vio^ 
lent  accès  de  goutte.  Tout  à  coup  sa  femme  annonce  le  grand-duc  Michel.  Ce 
fut  un  coup  de  théâtre  :  le  général  jette  son  bonnet  de  nuit,  demande  sa  ca- 
pote, qu'il  endosse,  met  son  hausse-col,  et  s'arrange  de  manière  à  recevoir 
le  prince  dans  la  tenue  la  plus  sévère.  Et  il  était  moribond  !  et  il  avait  les 
deux  jambes  presque  paralysées  !  —  Cependant  le  général  Langeron  était 
un  des  militaires  les  plus  estimés  à  St-Pétersbourg.  Il  était  comblé  des 
faveurs  de  la  famille  impériale  ;  on  l'aimait  particulièrement  à  la  cour, 
non-seulement  à  cause  de  ses  services,  mais  eucore  et  surtout  à  cause  de 
son  caractère  enjoué,  de  son  esprit  et  de  ses  bons  mots.  Il  pouvait  donc 
se  croire  autorisé  à  se  dispenser,  durant  ses  accès  de  goutte,  du  cérémo- 
nial ordinaire  en  présence  de  ses  chefs.  Il  n'en  était  rien.  Fixé  depuis 
trente  ans  en  Russie,  il  s'était  plié  aux  habitudes  de  la  discipline  mosco- 
vite, et  tenait  à  ne  pas  déplaire  à  son  tout-puissant  patron,  dont  la  faveur 
tient  quelquefois  à  un  bouton  de  guêtre  ou  à  un  passe-poil.  Ce  fait  nous  a 
été  raconté  par  une  personne  qui  en  a  été  témoin. 

Du  reste,  l'empereur  Nicolas  lui-même  a  fait  mieux  que  cela  :  pendant 
toute  la  cérémonie  du  mariage  de  sa  fille  avec  le  duc  de  Leuchtenberg 
(1839),  on  l'a  vu,  oubliant  la  solennité  du  lieu  et  de  la  circonstance,  et 
surmontant  l'émotion  qu'il  devait  éprouver,  se  déranger  à  chaque  instant 
pour  rectifier  les  infractions  à  l'usage  et  au  programme  officiel.  On  le 
voit,  en  Russie  l'étiquette  passe  avant  toutes  les  convenances,  et  avant 
d'être  père  on  est  soldat,  c'est-à-dire  une  machine  soumise  à  certaines 
règles  décrétées  par  un  maniaque  que  préoccupent  sans  cesse  les  formules 
de  Vécole  de  bataillon  et  les  traditions  de  la  parade. 

Encore  si  ces  habitudes  d'esprit  et  d'allure  étaient  compensées,  chez 
Nicolas,  par  des  instincts  bienveillants  et  des  élans  de  magnanimité! 
Mais,  il  faut  bien  le  dire,  cet  autocrate  porte,  dans  tous  ses  actes,  dans 
toutes  ses  résolutions,  cette  roideur,  cette  froide  dureté  qui  se  font  re- 
marquer dans  ses  manières  quand  il  pose  devant  un  corps  d'armée.  On 
peut  citer  de  lui  des  traits  nombreux  qui  révèlent  sinon  une  insigne 
cruauté,  du  moins  une  grande  insensibilité  et  une  violence  qui  cède  quel* 
quefois  aux  conseils  de  la  politiquo  et  de  la  raison  d'État,  mais  jamais  à 
ceux  de  la  clémence.  Et  d'abord  toute  sa  conduite  envers  la  Pologne 
vaincue  *  témoigne  d'un  esprit  de  vengeance  qui  touche  à  la  barbarie. 
Mais  tenons-nous-en,  quant  à  présent,  aux  faits  isolés,  et  nous  en  trou- 
verons de  non  moins  significatifs. 

■  Voir  le  cbapitre  consacré  à  la  Pologne. 


DE   LA  RUSSIE.  57 

Il  n'est  pas  rare  de  voir  cet  empereur  aggraver,  de  son  propre  mouve- 
ment, le  châtiment  des  malheureux  que  la  loi  a  frappés.  Beaucoup  de  ju- 
gements ont  été  modiCés  par  lui,  et  presque  toujours  dans  le  sens  d'une 
augmentation  de  peine.  Nous  en  rappellerons  trois  exemples  qui  se  rap- 
portent à  des  faits  assez  connus.  En  1827,  on  découvrit  l'existence  d'une 
société  politique  organisée  parmi  les  officiers  du  corps  lithuanien.  Le  fils 
du  général  Ilgestrom  était  du  nombre  des  affiliés.  Tous  furent  arrêtés  et 
condamnés  par  un  conseil  de  guerre  à  être  dégradés  et  envoyés  dans  les 
garnisons  de  la  Sibérie.  Il  semble  que  le  châtiment  était  assez  sévère,  car 
il  brisait  la  carrière  des  condamnés  et  leur  infligeait  un  exil  éternel.  Mais 
la  justice  de  l'empereur  n'aidait  pas  encore  prononcé.  L'arrêt  fut,  comme 
d'ordinaire,  soumis  à  Nicolas,  qui,  usant  de  son  droit  souverain  de  révi- 
sion, fulmina  contre  tous  les  prévenus  la  condamnation  aux  mines  !  Or, 
nous  l'avons  dit  dans  le  précédent  chapitre,  en  Russie,  le  despotisme  use 
peu  de  la  peine  de  mort,  parce  que  le  principal  objet  de  la  législation  pé- 
nale, dans  un  État  de  régime  autocratique,  c'est  de  flétrir  l'homme  et  de 
lui  rappeler,  par  un  châtiment  ignominieux,  que  sa  condition  est  essen- 
tiellement précaire.  Dans  cet  ordre  d'idées  le  travail  des  mines  est  la  peine 
la  plus  sévère  après  le  supplice  capital  ;  car  il  entraîne  et  implique  l'exil, 
les  galères,  le  knout  et  toutes  les  misères  du  forçat  russe  en  Sibérie  '.  On 
voit  que  la  sévérité  de  Nicolas  s'exerce  avec  discernement,  et  qu'avec  lui 
les  condamnés  ne  perdent  jamais  au  change. 

*.  Même  cruauté  dans  l'affaire  du  porte-enseigne  Anguel,  que  nous  ra- 
conterons plus  loin  dans  tous  ses  détails.  Anguel  avait  été  condamné  à 
passer  deux  fois  à  travers  les  verges  d'un  escadron.  L'empereur,  jugeant 
que  ce  n'était  pas  assez  pour  un  délit,  à  coup  sûr  très-véniel,  écrivit  en 
marge  du  jugement  :  a  J'approuve  l'arrêt,  mais  j'ordonne  que  le  cou- 
pable passe  trois  fois  à  travers  les  verges  de  deux  escadrons,  qu'il  soit 
destitué  de  son  grade  à  perpétuité,  sans  pouvoir  quitter  le  service  de  la 
Russie  ^  ni  avancer  dans  aucun  cas.  L'arrêt  doit  être  exécuté  immédiate- 
ment. »  Or,  passer  trois  fois  à  travers  les  verges  de  deux  escadrons,  ou 
recevoir  environ  deux  mille  coups  de  bâton,  c'est  tout  simplement  la 
mort.  Nous  l'avons  déjà  fait  remarquer  :  en  Russie  on  ne  guillotine  pas, 
mais  on  tue  sournoisement  avec  le  knout,  qui  a,  de  plus,  l'avantage  de 
flétrir  la  victime  ;  on  ne  fusille  pas  les  militaires,  mais  on  les  fait  hy- 
pocritement expirer  sous  le  bâton,  dans  des  tortures  atroces  et  avec  le 
sentiment  de  leur  dégradation  morale. 


*  Voir  le  chapitre  Sibérie. 

*  Anguel  éUitSaxon. 


8 


58  LES  MYSTÈRES 

En  1828,  quelques  Polonais,  accusés  de  complot  contre  le  gouverne- 
ment russe,  furent  traduits  devant  le  sénat  et  acquittes,  faute  de  preuves. 
Mais  ils  n'échappèrent  pas  à  la  vengeance  de  l'empereur.  La  justice  les 
avait  absous,  la  haine  du  despote  les  condamna.  Deux  fureilt  envoyés  en 
Sibérie,  le  reste  fut  placé  sous  la  surveillance  de  la  police.  Les  juges, 
c'est-à-dire  les  sénateurs,  subirent  une  détention  d'un  an  à  Varsovie. 

Le  fait  suivant  est  encore  plus  odieux  :  il  prouve  que  Nicolas  n'est  pas 
exempt  de  cette  bizarrerie,  souvent  cruelle,  qui  est  le  propre  d'un  grand 
nombre  de  despotes. 

Un  homme,  un  Français,  employé  comme  professeur  dans  un  collège  de 
St-Pétersbourg,  est  chargé,  un  dimanche,  de  conduire  les  élèves  à  là 
messe.  Pendant  l'office,  il  s'assied  sur  une  chaise  placée  par  hasard  au- 
près de  lui.  Or,  dans  la  religion  grecque,  il  est  défendu  de  s'asseoir  durant 
le  service  divin.  Le  prêtre  fait  signe  à  l'étranger  de  se  lever  ;  celui-ci 
n'obéit  pas  au  geste  menaçant  du  pope. 

Certes,  il  ne  viendra  à  l'idée  d'aucun  homme  de  sens  que  M.  R 

{ c'était  le  Français  en  question)  eût  la  coupable  et  folle  intention  d'offen- 
ser la  susceptibilité  religieuse  des  Russes,  évidemment  il  était  sous 
l'empire  d'une  préoccupation  toute-puissante,  ou  obligé,  par  une  subite 
indisposition,  de  se  tenir  assis.  La  raison  disait  cela  ;  mais  les  nécessités 
du  despotisme  disaient  autre  chose.  Le  fait  fut  rapporté  à  l'empereur, 
pape  et  juge  suprême.  Quelques  jours  auparavant,  pareille  chose  s'é- 
tait passée  sous  les  yeux  môme  du  tzar,  et  dans  des  circonstances  bien 
plus  graves  :  un  secrétaire  du  ministre  de  Sardaigne,  assistant  à  la  messe 
dans  la  chapelle  impériale,  avait  trouvé  de  bon  goût  de  rester  debout  au 
moment  où  les  fidèles  se  prosternaient  pour  l'adoration.  L'empereur  avait 
été  vivement  blessé  de  cette  conduite,  évidemment  dictée  par  une  pensée 
blâmable  ;  mais  comme  il  s'agissait  d'un  membre  du  corps  diplomatique,  it 
avait  fermé  les  yeux,  attendant  qu'une  occasion  s'offrît  de  thâtier  le  secré- 
taire de  légation  sur  le  dos  de  quelque  individu  sans  importance.  —  Le 
moilâcheté  nesi  pas  rayé  du  dictionnaire  des  gouvernements  despotiques. 

Le  professeur  se  trouvait  dans  le  même  cas  que  le  sujet  du  roi  de  Sar- 
daigne, avec  cette  différence,  pourtant,  que  tout  se  réunissait  pour  le  ren- 
dre parfaitement  excusable.  Mais  l'empereur  est  irrité  et  il  faut  qu'il  se 
venge.  Qu'ordonnera-t-on  du  coupable?  l'en verra-t-on  en  Sibérie?  lui  don- 
tiera-t-on  le  knout?  —  Ce  serait  trop  peu.  Heuretisement  l'empereur  Ni- 
colas a  des  ressources  d'imagination  que  n'ont  pas  les  rois  constitution- 
nels. —  «  Ce  Français  doit  être  fou,  dit-il;  qu'on  l'enferme  dans  un  hô- 
pital d'aliénés  !  » 

L'ordre  fut  ponctuellement  exécuté.  Le  malheureux  Français  fui  saiài. 


DE  LA  RUSSIE.  59 

garrotté,  afTiiblé  de  la  camisole  de  force  et  jeté  dans  un  cabanon.... 
Il  en  sortit  au  bout  de  quelques  jours,  grâce  aux  énergiques  sollicita- 
tions de  l'ambassadeur  français,  mais  il  en  sortit  complètement  fou.  L'em- 
pereur avait  dit  :  «  Cet  homme  est  un  insensé.  »  Il  n'avait  fait  que 
prédire  ce  qui  arriverait  par  son  ordre.  —  On  n'a  pas  besoin  d'ajouter 
que  le  professeur  fut  immédiatement  expulsé  de  Russie  '. 

Un  document  précieux,  et  qui  a  une  importance  historique,  nous  offre 
le  tzar  Nicolas  peint  par  lui-même.  C'est  le  discours  adressé  par  cet  em- 
pereur à  la  municipalité  de  Varsovie,  le  16  octobre  1855.  Nous  reprodui- 
sons ici  cette  pièce,  en  rétablissant  les  passages  qui  avaient  été  supprimés 
dans  le  texte  publié  en  France  : 

«  Je  sais,  messieurs,  que  vous  avez  voulu  me  parler  ;  je  connais  même 
le  contenu  de  votre  discours,  et  c'est  pour  vous  épargner  un  mensonge  que 
je  désire  qu'il  ne  me  soit  pas  prononcé.  Oui,  messieurs,  c'est  pour  vous 
épargner  un  mensonge ,  car  je  sais  que  vos  sentiments  ne  sont  pas  tels 
•que  vous  voulez  me  le  faire  accroire. 

«  Et  comment  y  pourrai-je  ajouter  foi,  quand  vous  m'avez  tenu  ce 
même  langage  la  veille  de  la  révolution  ? 

«  N'est-ce  p^s  vous-mêmes  qui  me  parliez,  il  y  a  cinq  ans,  de  fidélité, 
de  dévouement,  et  qui  me  faisiez  les  plus  belles  protestations  d'attache- 
ment? Quelques  jours  après,  vous  avez  brisé  vos  serments,  vous  avez 
commis  des  actions  horribles. 

«  L'empereur  Alexandre,  qui  avait  fait  pour  vous  plus  qu'un  empereur 
de  Russie  n'aurait  du  faire,  qui  vous  a  comblés  de  bienfaits,  qui  vous  a 
favorisés  plus  que  ses  propres  sujets,  et  vous  a  rendus  la  nation  la  plus  flo- 
rissante et  la  plus  heureuse,  l'empereur  Alexandre  a  été  payé  de  la  plus 
noire  ingratitude. 

«  Vous  n'avez  jamais  pu  vous  contenter  de  la  position  la  plus  avanta- 
geuse, et  vous  avez  fini  par  briser  vous-mêmes  votre  bonheur.  Je  vous  dis 
ici  la  vérité  pour  éclaircir  notre  position  mutuelle,  et  pour  que  vous  sa- 
chiez bien  à  quoi  vous  en  tenir;  car  je  vous  vois  et  vous  parle  pour  la 
première  fois  depuis  les  troubles. 

«  Messieurs,  il  faut  des  actions  et  non  pas  des  paroles;  il  faut  que  le 
repentir  vienne  du  cœur.  Je  vous  parle  sans  m'échauffer;  vou8  voyez  que 
je  suis  calme  ;  je  n'ai  pas  de  rancune  et  je  vous  ferai  du  bien  malgré 


'  M.  R a  fait  ane  longue  maladie,  suite  naturelle  du  traitement  barbare  quMl  avait 

subi  par  ordre  de  Nicolas.  H  habite  actuellement  Paris,  et  il  est  Tacile  de  voir,  quand  on  lui 
parle  de  la  Russie  et  de  St-Péters]M)urg,  que  son  intelligence  a  gardé  des  traces  funestes  du 
terrible  ébranlement  qu*elle  a  éprouvé. 


60  LES  MYSTÈRES 

vous.  Le  maréchal  que  voici  remplit  mes  intentions  ',  me  seconde  dans 
mes  vues,  ei  pense  aussi  à  votre  bien-être.  (A  ces  mots,  les  membres  de  la 
députation  saluent  le  maréchal.)  Eh  bien,  messieurs,  que  signifient  ces 
saints?  Avant  tout,  il  faut  remplir  vos  devoirs.  Il  faut  se  conduire  en 
honnêtes  gens.  Vous  avez,  messieurs,  à  choisir  entre  deux  partis  :  ou 
persister  dans  vos  illusions  d'une  Pologne  indépendante,  ou  vivre  tran- 
quillement et  en  sujets  fidèles  sous  mon  gouvernement. 

<c  Si  vous  vous  obstinez  à  conserver  vos  rêves  de  nationalité  distincte, 
de  Pologne  indépendante,  et  de  toutes  ces  chimères,  vous  ne  pouvez 
qu'attirer  sur  vous  de  grands  malheurs.  J'ai  fait  élever  ici  une  citadelle, 
et  je  vous  déclare  qu'à  la  moindre  émeute  y  je  ferai  foudroyer  la  ville  ;  je  dé- 
truirai Varsoviey  et  certes,  ce  ne  sera  pas  moi  qui  la  reratirai! 

«  Au  bout  du  compte,  je  suis  content  que  les  choses  en  soient  arrivées 
à  ce  point  que  je  ne  doive  plus  être  qu  empereur  de  Russie  ;  c'est  en  ce  carac- 
tère que  je  vois  en  vous  mes  sujets,  etc.  » 

Le  style,  c'est  l'homme.  Ce  langage  vulgaire  et  brutal,  trivial  et  vio- 
lent, ces  menaces,  ce  ton  de  matamore  vindicatif,  cette  éloquence  sau- 
vage hypocritement  abritée  derrière  de  mensongères  protestations  de 
calme  et  de  sang-froid,  tout  cela,  c'est  l'empereur  Nicolas*peint  de  pied 
en  cap,  c'est  le  despote  daguerréotype.  Aussi  nous  dispensons-nous  de 
tout  commentaire. 

Pour  tracer  le  portrait  de  Nicolas,  nous  n'avons  pas  recours,  on  le 
voit,  aux  assertions  hasardées  qui  courent  le  monde  et  qui  représentent 
ce  monarque  tantôt  comme  un  modèle  de  douceur  et  de  vertus,  tantôt 
comme  un  monstre  capable  des  forfaits  les  plus  atroces.  Nous  ne  relevons 
pas  tout  ce  qui  a  été  dit  sur  le  mystère  de  la  mort  d'Alexandre,  sur  la 
disparition  subite  du  grand-duc  Constantin,  et  la  fin  non  moins  étrange 
du  maréchal  Diébitch.  Nous  savons  que  la  Russie  est  la  terre  classique 
des  trépas  inexplicables  et  fantastiques  ;  que  la  cour  de  St-Pétersbourg 
est  comparable  à  ces  mobiles  planchers  de  théâtre,  dans  lesquels  s'ou- 
vrent d'invisibles  trappes  qui  escamotent  les  personnages  voués  aux  ou- 
bliettes par  le  tyran  du  mélodrame.  Nous  aimons  mieux  mettre  sur  le 
compte  du  hasard,  de  l'apoplexie  et  du  choléra  bien  des  catastrophes  qui 
ont  exercé  la  maligne  sagacité  des  écrivains  hostiles  à  la  Russie.  Nous 
laissons  de  côté  tout  ce  qui  n'a  pas  le  caractère  de  la  certitude,  et  nous 
ne  jugeons  des  hommes  et  des  choses  que  d'après  des  faits  incontesta- 
bles, des  documents  écrits,  notre  propre  témoignage,  et  celui  des 
hommes  les  plus  dignes  de  foi. 

1  Paskéwitch. 


DE  LA  RUSSIE.  61 

Examinons  maintenant  une  autre  face  du  caractère  de  l'empereur  Ni* 
colas. 

La  plupart  des  yoyagcurs,  et  M.  de  Gustine  entre  autres,  attribuent 
à  l'autocrate  une  grande  fermeté  de  caractère,  une  rare  énergie  et  un 
courage  à  toute  épreuve.  Telle  n'est  pas  l'opinion  des  étrangers  qui  ont 
été  à  même  de  juger  l'auguste  personnage  dans  la  campagne  de  1828. 
Toutes  les  fois  qu'il  s'agissait  de  prendre  un  parti  vigoureux  et  décisif, 
Nicolas  se  montrait  irrésolu,  timide,  inquiet,  outre  mesure,  des  chances 
de  succès.  C'est  l'avis  de  toutes  les  personnes  qui  ont  suivi  attentive- 
ment les  opérations  de  cette  guerre,  qu'un  ennemi  plus  vigilant  et  plus 
actif  que  les  Turcs  [auraient  tiré  un  immense  avantage  des  pusillanimes 
hésitations  du  Fabius  moscovite. 

Veut-on  d'autres  preuves  de  cette  timidité  instinctive?  Qu'on  examine 
l'attitude  de  Nicolas  vis-à-vis  de  la  noblesse  de  son  empire.  On  le  verra 
risquer  modestement  et  à  petit  bruit  des  tentatives  de  réforme  nuisibles 
aux  intérêts  de  l'aristocratie,  et  y  renoncer  avec  éclat  dès  que  les  nobles 
murmurent  et  passent  des  représentations  à  la  menace. 

Pour  ne  citer  qu'un  fait  qui  a  produit  une  vive  sensation,  nous  rap- 
pellerons l'ukase  du  2  avril  1842  qui  contenait  des  dispositions  favora- 
bles aux  serfs  et  pouvait,  à  la  rigueur,  être  considéré  comme  un  furtif 
acheminement  vers  l'émancipation  des  paysans.  Tout  aussitôt  l'aristocra- 
tie réclame  et  s'agite  ;  cette  atteinte  bien  humble  et  bien  indirecte  à  ses 
privilèges  excite  sa  colère,  et  le  bruit  de  ses  doléances  arrive  jusqu'à  l'o- 
reille du  monarque.  Voilà  Nicolas  mis  en  demeure  de  prouver  son  éner- 
gie et  sa  fermeté.  Mais  les  mécontents  le  connaissaient  bien.  Le  3  du 
même  mois,  c'est-à-dire  le  lendemain  dujour  où  l'ukase  réformateur  avait 
été  publié,  une  nouvelle  ordonnance  vint  calmer  les  ressentiments  des 
seigneurs  ameutés.  Dans  ce  second  ukase,  l'empereur  se  défendait  de 
toute  intention  d'affranchir  les  serfs,  et  déclarait  que  les  dispositions  dont 
on  se  plaignait  ne  devaient  être  regardées  que  comme  réglementaires  et 
sans  aucune  portée  sérieuse.  «  Sa  Majesté,  ajoutait  le  ministre  de  l'inté- 
rieur Pérowski,  en  m'ordonnant  de  communiquer  tout  ce  qui  est  dit  ci- 
dessus  à  MM.  les  gouverneurs  militaires  et  civils,  leur  impose  en  même 
temps  les  obligations  suivantes  :  1^^  de  veiller  avec  soin  à  ce  qu'il  ne  soit 
fait,  à  l'occasion  dudit  ukase,  aucune  fausse  interprétation,  comme,  par 
exemple,  celle  de  l'affranchissement  des  paysans  ;  si  parmi  eux  ou  parmi 
les  personnes  d'une  autre  condition,  il  s'en  trouvait  qui,  contre  toute 
vraisemblance,  cherchant  à  répandre  des  bruits  faux  et  dangereux,  trom- 
passent le  peuple,  d'arrêter  ces  coupables  et  de  les  livrer  à  toute  la  ri- 
gueur des  lois;  2®  de  veiller  également  à  ce  que  les  paysans  demeurent 


62  LES  MYSTERES 

dans  robéissance  et  sous  le  pouvoir  légitime  de  leurs  seigneurs;  s'il  s'en 
trouvait  d'insoumis,  de  les  rappeler  sur-le-champ  à  leurs  devoirs,  autant 
que  possible  par  des  moyens  de  douceur,  et,  s'il  le  fallait,  par  toute  la 
sévérité  que  les  lois  autorisent.  » 

La  reculade  vous  scmble-t-ellc  assez  complète?  Trouveriez-vous  dans 
l'histoire  des  monarchies  modernes  beaucoup  d'exemples  d'une  pareille 
faiblesse? 

Ce  qui  s'est  passé  à  la  cour  de  Russie  et  dans  le  for  intérieur  du  tzar, 
au  moment  de  la  révolution  de  juillet,  est  fort  peu  connu.  Ce  que  nous 
allons  en  raconter,  d'après  des  témoignages  irrécusables,  apportera  de 
nouvelles  preuves  h  l'appui  de  nos  assortions.  —  Constatons  d'abord  que 
le  tzar  avait  prévu  ce  qui  se  passerait  en  France.  Un  jour  du  mois  d'a- 
vril 1830,  il  manda  notre  ambassadeur,  M.  le  duc  de  Mortemart,  l'en- 
gagea à  monter  en  traîneau  à  côté  de  lui,  et,  malgré  un  froid  piquant,  qui 
gratifia  le  diplomate  d'un  gros  rhume,  ils  firent  le  tour  de  la  capitale, 
tous  deux  seuls,  et  n'ayant  pour  témoin  de  leur  entretien  que  le  cocher , 
qui  ne  comprenait  pas  un  mot  de  français.  L'empereur  dit  à  M.  de  Mor- 
temart que  le  cabinet  des  Tuileries  préparait  un  coup  d'Etat  contre  les 
libertés  de  la  France.  —  A  ces  mots,  l'ambassadeur  se  récria  et  affirma 
que  son  auguste  interlocuteur  se  trompait.  Il  n'avait,  en  effet,  reçu  de 
son  gouvernement  aucune  communication  qui  pût  lui  faire  seulement 
soupçonner  que  tels  fussent  les  projets  du  ministère  Polignac.  Nicolas  in- 
sista, et  déclara  qu'il  était  parfaitement  informé  et  au  courant  de  toutce 
qui  se  tramait  chez  nous  contre  nos  franchises  politiques.  Il  ajouta  que 
c'était  folie  à  Charles  X  de  vouloir  pousser  à  bout  le  peuple  français,  déjà 
profondément  irrité  ;  qu'il  y  allait  de  sa  couronne,  peut-être  même  de  sa 
vie  ;  que  les  puissances  signataires  des  traités  de  1815  voyaient  avec  un 
vif  déplaisir  ces  dangereuses  aberrations.  S'animant  peu  à  peu,  et  donnant 
involontairement  des  signes  physionomiques  d'inquiétude  et  de  frayeur, 
il  fit  «1  M.  de  Mortemart  un  sombre  tableau  des  désordres  que  l'obstina- 
tion réactionnaire  des  Bourbons  allait  infailliblement  occasionner.  Enfin, 
il  termina  par  cette  phrase,  qui  est  un  véritable  document  d'histoire  con- 
temporaine :  «  Dites  bien  au  roi  Charles  X  que  si  nous  avons  garanti  à  sa 
famille  la  couronne  de  France,  nous  avons  garanti  à  la  nation  française 
la  charte  et  les  institutions  qui  en  découlent;  dites-lui  que,  s'il  viole  le 
pacte  solennellement  juré,  nous  nous  considérerons  comme  dégagés  en- 
vers lui,  et  que  nous  ne  prendrons  plus  conseil  que  de  l'intérêt  de  nos 
peuples.  » 

Pour  qui  connaît  la  politique  stalionnaire  et  antilibérale  du  tzar,   ce 
langage  s'explique  par  la  crainte  que  lui  inspirait  l'orage  formé  au-dessus 


DE  LA  RUSSIE.  65 

de  la  France,  et  nullement  par  une  généreuse  inspiration  d'équité  envers 
la  nation  française.  Quoi  qu'il  en  soit,  et  c'est  ce  que  nous  avons  voulu 
constater  par  ce  récit,  la  révolution  de  juillet  était  prévue  par  Nicolas. 
Le  tzar  avait  calculé  la  marche  des  choses  et  des  événements,  et  d'ail- 
leurs, les  rapports  de  ses  nombreux  espions  ne  lui  laissaient  aucun  doute 
sur  l'issue  de  la  lutte  engagée  chez  nous  entre  le  pouvoir  et  le  pays.  II 
savait  un  conflit  inévitable,  et  il  devinait  qu'il  serait  fatal  à  la  branche 
aînée  des  Bourbons. 

Or  un  danger  prévu  perd  beaucoup  de  ses  proportions.  On  le  redoute 
moins  précisément  parce  qu'on  a  le  temps  ou  de  l'écarter  ou  de  l'atté- 
nuer; et  certes,  depuis  avril  jusqu'à  juillet,  Nicolas  avait  eu  tout  le  loisir 
de  se  familiariser  avec  Tidée  de  ce  péril  qui,  d'abord,  lui  avait  semblé  si 
formidable.  Qu'arriva-t-il  cependant  ? 

Quand  la  nouvelle  de  la  révolution  lui  parvint,  l'empereur  fut  saisi  à 
la  fois  d'une  colère  violente  et  d'une  terreur  profonde.  Gomme  il  se  ren- 
dait en  toute  hâte  chez  son  frère,  le  grand-duc  Michel,  pour  lui  faire  part 
de  ce  terrible  événement,  il  rencontra  dans  une  pièce  d'attente  une  fran- 
çaise, mademoiselle  Meunier,  lectrice  de  la  grande-duchesse  :  «  Eh  bien, 
s'écria-t-il  d'un  ton  furieux  et  le  visage  altéré,  vos  compatriotes  font  de 
belles  choses  !  Cette  race  maudite  en  veut  donc  au  repos  de  l'univers  1  » 
Et  laissant  la  pauvre  demoiselle  consternée  de  cette  singulière  apostro- 

the,  il  poursuivit  son  chemin  avec  les  marques  d'une  agitation  fébrile, 
a  réflexion  fut  impuissante  à  calmer  cette  significative  émotion.  L'empe- 
reur voyait  le  fantôme  de  93  se  dresser  à  l'occident  et  menacer  de  nou- 
veau le  principe  monarchique.  C'en  était  assez  pour  lui  inspirer  une  de 
ces  résolutions  désespérées  qui  trahissent  la  frayeur;  il  se  promit  de  dé- 
clarer la  guerre  à  la  France,  et  tout  fut  préparé  pour  entrer  en  campagne, 
avant  que  nous  pussions  nous  reconnaître  et  aviser  aux  moyens  de  nous 
défendre. 

Mais  il  était  écrit  que  le  tzar  serait  préservé  des  suites  de  son  cruel 
émoi  par  une  nouvelle  alerte  encore  plus  forte  et  plus  féconde  en  redou- 
tables péripéties.  La  Pologne  fit  aussi  sa  révolution,  et  l'étincelle  échap- 
pée de  Varsovie  allait  sans  doute  embraser  les  éléments  révolutionnaires 
qui  couvaient  sourdement  en  Europe.  Désormais  il  y  avait  une  barrière 
infranchissa]3le  entre  la  Russie  et  la  France.  Il  faudrait  d'abord  combattre 
les  Polonais,  et  quel  que  fût  le  résultat  de  la  lutte,  il  serait  déplorable 
pour  l'armée  russe  qui  ne  pourrait  plus  se  montrer  sur  les  champs  de 
bataille  de  l'Occident  que  mutilée,  fatiguée  et  peut-être  épuisée.  Le  tzar 
était  en  proie  aux  plus  poignantes  perplexités.  Enfin,  il  s'arrêta  à  un 
parti  qui  prouve  d'une  manière  éclatante  et  sans  réplique  l'excès  de  sa 


64  LES  MYSTÈRES 

terreur  :  il  fit  faire,  lui,  l'empereur  de  Russie,  le  despote  vindicatif,  des 
propositions  d'arrangement  aux  chefs  de  la  révolution  polonaise!  Les 
principaux  articles  de  ce  programme  de  conciliation  étaient  :  que  la  na- 
tionalité polonaise  serait  reconnue  et  garantie;  que  la  Pologne  serait  gou- 
vernée par  un  vice-roi  polonais,  nommé  par  l'empereur,  il  est  vrai,  mais 
choisi  parmi  trois  candidats  présentés  par  le  sénat;  que  le  royaume  de 
Pologne  s'administrerait  lui-même,  et  que,  pour  garantie  de  la  bonne  foi 
du  tzar  dans  l'exécution  de  ces  engagements,  pour  donner  à  l'indépen- 
dance de  ce  royaume  reconstitué  toute  sécurité  du  côté  de  la  Russie, 
toutes  les  forces  moscovites  entretenues  jusque-là  en  Pologne  seraient 
immédiatement  et  pour  toujours  rappelées.  Rapprochez  ceci  du  discours 
de  Varsovie  cité  plus  haut,  et  dites  s'il  est  possible  d'attribuer  ces  propo- 
sitions à  un  sentiment  de  générosité  ou  de  justice? 

Plus  tard,  quand  Nicolas  vit  la  marche  toute  pacifique  que  prenait  en 
France  le  torrent  révolutionnaire,  quand  il  fut  bien  et  dûment  assuré 
des  dispositions  plus  que  bénignes  du  gouvernement  issu  des  barricades, 
il  se  montra  intraitable  envers  les  Polonais.  Gomme  le  duc  de  Mortemart 
retournait  en  Russie,  en  passant  par  le  duché  de  Posen,  sa  voiture  fut, 
pendant  une  nuit  ténébreuse,  arrêtée  dans  un  bois  par  des  Polonais  qui 
venaient  le  supplier  d'intercéder  pour  eux  auprès  de  l'empereur.  Mais  il 
n'était  plus  temps.  M.  de  Mortemart  fit  tous  ses  efforts  pour  fléchir  la 
colère  de  l'autocrate,  désormais  privée  du  contre-poids  de  la  peur  ;  tout 
fut  inutile,  et  Nicolas,  délivré  de  ses  mortelles  appréhensions,  donna 
un  libre  cours  à  ses  sanguinaires  rancunes  contre  un  peuple  vaincu. 

On  a  beaucoup  vanté  la  conduite  de  l'empereur  Nicolas  dans  l'insur- 
rection militaire  qui  éclata  lors  de  son  avènement  au  trône,  et  aussi  pen- 
dant le  choléra,  en  1832.  Rétablissons  les  faits  dans  toute  leur  vérité,  et 
l'on  verra  que,  chez  ce  monarque,  la  première  impression  dans  les  con- 
jonctures périlleuses,  c'est  la  peur,  et  que  le  courage  ne  lui  vient  que  lors- 
que le  poltron  se  révolte.  Il  est  vrai  qu'alors  il  devient  véritablement  hé- 
roïque, et  que  quelquefois  même  il  touche  au  sublime;  mais  il  n'arrive 
jamais  à  cet  état  d'exaltation  qu'après  avoir  passé  par  la  couardise.  — 
Dans  l'insurrection  de  1825,  il  fut  d'abord  hésitant,  troublé,  indécis;  il 
ne  descendit  sur  la  place  publique  que  lorsqu'il  vit  qu'il  y  allait  non-seu- 
lement de  son  trône,  mais  aussi  de  son  existence  et  de  celle  de  toute  sa  fa- 
mille. —  Au  moment  de  l'invasion  du  choléra,  il  quitta  prudemment 
St-Pétersbourg  et  alla  se  réfugier  à  Péterhoff,  résidence  impériale  située  à 
quelques  vers  tes  de  la  capitale.  Par  son  ordre,  un  cordon  sanitaire  fut 
formé,  afin,  non  pas  d'interdire  l'entrée  de  la  ville,  mais  d'empêcher 
qu'on  en  sortit  et  que  le  fléau  se  propageât  jusqu'à  l'asile  de  sa  très-pol- 


DE  LA   RUSSIE.  65 

tronne  majesté.  Le  corps  diplomatique  ne  lui  dissimulp  point  Tétonne- 
ment  que  lui  causait  cette  fuite  inopportune  ;  mais  la  pusillanimité  rem- 
porta, et  le  tzar  persista  à  rester  éloigné  du  foyer  de  l'épidémie.  Cepen- 
dant son  absence  commença  à  être  mal  interprétée  par  le  peuple  ;  quel- 
ques fanatiques  énergumènes  répandaient  des  bruits  d'empoisonnement  ; 
la  difliculté  de  se  procurer  des  vivres,  difficulté  résultant  de  la  défense  de 
sortir  de  lavilleunefoisqu'onyétaitentréySurexcitala  colèredela  populace 
russe.  Sept  ou  huit  mille  mougiks,  armés  de  haches,  se  réunirent  sur 
une  des  places  de  Pétersbourg  et  préludèrent  à  la  révolte  et  à  l'assassinat 
en  poussant  des  hurlements  épouvantables.  Plusieurs  bourgeois  furent 
égorgés  comme  empoisonneurs.  En  un  instant,  la  terreur  fut  au  comble, 
et  personne  n'osa  plus  sortir.  L'absence  de  l'empereur  aggravait  cet  état 
de  choses.  Le  maître  ayant  disparu,  par  une  conséquence  naturelle  du 
gouvernement  despotique ,  tous  les  ressorts  de  l'administration  étaient 
paralysés.  On  marchait  droit  à  l'anarchie  et  peut-être  à  une  révolution, 
qu'aurait  favorisée  l'éloignement  de  la  garnison,  envoyée  en  Pologne. 
Enfin,  l'empereur,  prévenu  de  ce  qui  se  passait,  se  décida  à  reparaître  : 
l'heure  du  courage  avait  tardiveiQent  sonné!  Il  part  dans  une  calèche» 
ayant  pour  toute  escorte  cinq  ou  six  cavaliers,  se  dirige  tout  droit  vers 
le  théâtre  de  l'émeute,  harangue  la  foule  avec  une  éloquence  entraî- 
nante» se  prosterne  pour  implorer  la  clémence  du  Tout-Puissant,  et  la 
multitude  qui  l'entoure  tombe  à  genoux  avec  lui,  persuadée,  subjuguée, 
fascinée  par  sa  présence  et  ses  exhortations. 

Voilà  comment  le  courage  de  Nicolas  se  manifeste.  Il  est  presque  tou- 
jours précédé  d'un  accès  de  pusillanimité.  Le  premier  mouvement  est  un 
acte  de  faiblesse  ;  le  second  est  quelquefois  une  inspiration  d'admirable 
intrépidité.  Est-ce  là  le  courage  véritable,  le  courage  dans  la  sérieuse  ac- 
ception de  ce  mot? Harpagon  est-il  moins  avare  pour  se  mettre,  une  fois 
le  temps,  en  frais  de  gala? 

Mais  la  courlisanerie  russe  tient  à  faire  de  l'autocrate  un  héros,  que 
dis-je?  un  demi-dieu,  et  elle  a  trouvé  de  complaisants  échos,  même  au 
milieu  de  nous  ! 

Nicolas  a  des  goûts  et,  des  habitudes  domestiques  assez  simples.  Le 
cabinet  qu'il  occupe  dans  le  palais  d'hiver,  sa  résidence  pendant  huit 
mois  de  l'année,  est  d'une  élégance  de  bon  goût,  mais  nullement  somp- 
tueux. L'ordinaire  de  sa  table  n'a  rien  du  faste  oriental  ni  de  la  recher- 
che gastronomique  de  nosLucullus  modernes.  Toute  la  dépense  de  bouche 
est  réglée  suivant  un  marché  à  forfait  conclu  avec  le  maître  d'hôtel  en 
chef.  Toutes  les  fois  qu'il  y  a  bal  à  la  cour,  les  frais  du  souper  sont  cal- 
culés sur  le  pied  de  1,000  roubles  par  cinquante  personnes.  Du  moins, 
M.  R.  9 


66  LES   MYSTÈRES 

tels  étaient  les  arrangements  de  l'empereur  avec  son  cuisinier  il  y  a  quel- 
ques années.  Ceci  annonce,  de  la  part  de  Nicolas,  des  instincts  d'écono- 
mie assurément  fort  louables,  et  qui  n'impliquent  pas  l'avarice.  La  libé- 
ralité de  ce  souverain  nous  parait  même  hors  de  doute  et  incontestée, 
surtout  quand  elle  s'exerce  envers  les  étrangers.  En  pareil  cas,  est^e  gé- 
nérosité naturelle,  ou  désir  de  se  faire  au  dehors  un  renom  de  munifi^ 
cence,  nous  ne  savons.  Quoi  qu'il  en  soit,  nous  connaissons  de  Nicolas 
des  actes  de  largesse  qui  prouvent  qu'il  est  exempt  de  cette  lèpre  morale 
quQ'le  peintre  d'Eugénie  Grandet,  aidé  de  Molière,  a  si  énergiquemeni 
caractérisée. 

M.  de  Monlferrand,  architecte  français,  établi  depuis  longtemps  en 
Russie,  reçut  de  Nicolas  100,000  francs,  et  une  pension  de  5,000  francs, 
pour  avoir  élevé  la  colonne  d'Alexandre.  M.  Château^  qui  a  établi  en 
Russie  deux  lignes  télégraphiques  de  jour  et  de  nuit,  a  touché  pour  prix 
de  ses  travaux,  200,000  francs,  et  jouit  encore  en  France  d'un  traite* 
ment  de  20,000  francs*. 

Les  Russes  sont  très-fiers  de  ces  grandioses  façons  d'agir  de  leur  em- 
pereur envers  certains  étrangers.  Ils  citent  avec  orgueil  les  noms  des 
voyageurs  qui  ont  trouvé  à  la  cour  du  tzar  une  hospitalité  empressée  el 
de  fastueuses  prévenances.  Il  est  de  fait  que  Nicolas  exerce  entera  les 
curieux  qui  arrivent  dans  son  empire  le  merveilleux  talent  de  charlatan 
qui  le  distingue,  et  qu'il  emploie  à  l'égard  de  ceux  qui  en  valent  la  peine 
de  prodigieuses  ressources  d'habileté.  Mais,  quand  on  arrive  à  connaître 
un  peu  complètement  la  Russie  et  l'homme  qui  la  gouverne,  on  finit  par 
perdre  ses  illusions  sur  ce  point,  et  les  yeux  les  plus  prévenus  sont  bien 
obligés  de  s'ouvrir  et  de  voir  la  vérité.  Nous  pourrions  citer  plusieurs  de 
nos  compatriotes  qui  savent  à  quoi  s'en  tenir  sur  la  sincérité  de  ces  dé-^ 
monstrations  envers  les  étrangers  ;  nous  nous  bornerons  quant  à  présent 
à  un  nom  et  à  un  fait  : 

M.  Glapeyron  était  ingénieur  au  service  de  l'empereur  NiGola&,  et  atta- 
ché, avec  le  grade  de  coloneU  à  l'une  des  grandes  institutions  publiqiiea 
de  St-Pétersbourg.  Après  la  révolution  de  juillet,  il  devint  suspeel, 
ccHume  tout  ce  qui,  en  Russie,,  portait  le  nom  de  Français.  Sur  U  déoon- 


^  tf .  Cbâiieau  ayant  inventé  un  perfeclionnement  à  son  procédé  télégraphique,  l'empereur 
Fa  léf  Ué  à  raveair  k  St.-Péler9iM)Ufg  pour  appliquer  ses  nouvelles  idées.  M.  Cbateau  s*esi 
mis  à  la  dispoûUon  de  l'autoerale  à  oondUion  qu'il  ne  serait  pas  obligé  de  UAn  le  voyage 
de  Russie,  qu*on  lui  allouerait  100,000  francs,  et  qu'on  donnerait  une  magniSque  ^ar^re 
de  diamants  à  sa  femme.  Nicolas  ayant  trouvé  ces  conditions  un  peu  dures,  TafTalre  en  est 
vestée  le.  Nous  eitons  ces  détails  afin  de  montrer  de  quelle  manière  les  gens  qui  connAiSsent 
liien  le  despotisme  ont  coutume  de  traiter  avec  IuJ« 


DE  LA   RUSSIE.  «7 

ciftiion  d'un  misérable,  qui  avait  besoin  d'acheter  un  grade  ou  une  difitinc* 
tloQ  par  Un  infâme,  mensonge,  il  fut  condamné  par  l'empereur  à  expier 
par  l'exil  les  opinions  libérales  qu'on  lui  supposait.  Et  ici  l'on  va  voir 
quelle  lâche  perfidie  le  despotisme  russe  sait  mettre  à  son  service,  pour  ne 
rencooCrer  aucune  opposition  à  l'exécution  de  ses  volontés  :  M.  Clapeyron 
iîit  maddé  ehet  son  supérieur,  qui  lui  dit  du  ton  le  plus  mielleux  que 
l'ingénieur  chargé  des  travaux  de  certain  gouvernement  du  nord  de  l'em- 
pire était  soupçonné  de  malversation  ;  que  l'empereur  désirait  envoyer 
dans  cette  province  un  homme  probe  et  capable  ;  que  son  choix  était 
tombé  sur  lui,  et  qu'il  eût  en  conséquence  à  partir  dans  les  vingt- 
quatre  heures. 

Ne  se  doutant  pas  du  piégc  qu'on  lui  tendait,  M.  Clapeyron  partit,  en 
effet,  dans  la  plus  parfaite  sécurité.  En  arrivant  dans  la  ville  qu'on  lui 
avait  désignée,  il  prit  la  place  de  Tingénicur  mis  à  l'index  et  la  haute  direc- 
tion des  travaux.  Mais  l'illusion  ne  dura  pas  longtemps.  Quelques  jours 
après,  arriva  un  ordre  secret  qui  lui  apprit  qu'il  était  là  par  la  volonté  de 
l'autocrate,  en  punition  d'un  crime  qu'on  ne  se  donnait  pas  la  peine  de 
lui  signaler. 

Au  bout  de  cinq  mois  seulement,  et  sur  les  pressantes  réclamations  de 
iiolre  ambassadeur,  il  fut  remis  en  liberté.  Ce  fut  en  vain  qu'il  sollicita  du 
ministre  de  la  police  une  réhabilitation  à  laquelle  il  devait  tenir  et  des 
explications  auxquelles  il  croyait  avoir  droit.  On  lui  opposa  toujours  un 
silence  hypocrite  ou  des  fins  de  non-reeevoir.  Bref,  fatigué  de  la  position 
intolérable  que  lui  avait  faite  cette  étrange  aventure,  M.  Clapeyron  donna 
sa  démission  et  revint  en  France,  où  il  attend  encore  des  éclaircissements 
quelque  peu  satisfaisants  sur  ses  cinq  mois  de  déportation  '. 

On  ne  sait  ce  qu'on  doit  flétrir  le  plus  énergiquement,  de  cette 
bçon  leste  et  dégagée  de  confisquer  la  liberté  d'un  homme  et  de  briser 
sa  carrière  après  avoir  exploité  ses  talents,  ou  de  cette  perfidie  qui  em- 
prunte le  langage  de  Tamitié  pour  frapper  sans  résistance  une  victime 
noblement  confiante. 

Nous  ne  peignons  pas  ici  un  portrait  isolé,  mais  bien  un  tableau  de 
famille.  Nous  allons  donc,  après  avoir  consacré  à  Nicolas  l'espace  qui  était 
dû  à  sa  personne  impériale,  nous  occuper  de  l'impératrice,  du  grand-duc 
héritier  et  des  autres  princes  du  sang. 

L'impératrice  Alexandra  Feodorowna  est,  comme  on  sait,  la  sœur  du 
roi  de  Prusse  actuel.  Elle  a  dû  être  fort  jolie  femme,  mais  chez  elle  la 
décadence    physique  est   arrivée  avant  l'âge.    L'expression  souffrante 

*  M.  Clapeyron  est  acloellemeiil  ingénieur  en  chef  des  mines  de  France. 


68  LES  MYSTERES 

de  SCS  yeux  bleus,  ses  orbites  profondes  et  énergiquement  encadrées  de 
noir»  son  nez  saillant  au  milieu  d'un  \isagc  amaigri ,   les  rides  qui 
sillonnent  son  cou,  sa  grande  taille  qui  aspire  à  se  courber,  tout  en 
elle  atteste  ou  de  cruels   chagrins   ou  de    grandes  fatigues.  La  série 
d'enfants  auxquels  elle  a  donné  le  jour  n'a  sans  doute  pas  peu  con- 
tribué à  accélérer  cette  déchéance  corporelle.   L'existen€e  à  laquelle 
cette  princesse  s'est  condamnée  en  acceptant  la  main  d'un  autocrate  a 
fait  le  reste.  La  vie  des  grands,  en  Russie,  est  éminemment  monotone  : 
le  plaisir  de  la  promenade  et  de  la  campagne  n'existe  que  pendant  deux 
mois  environ,  et  encore  est-il  souvent  compromis  par  de  soudains  refroi- 
dissements de  température  ou  par  des  chaleurs  intolérables.  Quant  au 
spectacle,  c'est  une  récréation  assez  fatigante  pour  une  impératrice,  et , 
dans  tous  les  cas,  fort  peu  hygiénique.  Reste  le  bal,  et  c'est  à  ce  pis  aller 
que  la  tzarine  s'est  vouée  avec  tout  l'excès  d'ardeur  qu'elle  ne  trou- 
vait pas  à  dépenser  autrement.  Les  Allemandes  raffolent  de  la  valse  : 
S.  M.  Âlexandra  Fcodoroivna  valsa  et  dansa;  elle  valsa  avec  fureur,  avec 
frénésie  ;  elle  dansa  avec  passion  et  exubérance;  ce  fut  l'unique  aflairc  de 
sa  vie,  la  constante  préoccupation  de  sa  pensée.  Elle  donnait  quelquefois 
des  matinées  dansantes  qui  se  prolongeaient  jusqu'au  lendemain,  et  où  on 
la  voyait  toujours  en  place  et  à  son  poste.  Il  n'est  pas  possible  de  suppo- 
ser que  cette  infatigable  persistance  fût  le  résultat  d'une  obéissance  pas- 
sive à  des  ordres  supérieurs  ou  aux  nécessités  de  l'étiquette.  Un  pareil 
dévouement  et  une  abnégation  aussi  continue  mériteraient  le  nom  de 
martyre,  la  danse  n'étant  plus,  dès  lors,  qu'un  supplice  atroce.  Non,  c'était 
affaire  de  goût  chez  la  tzarine,  et  elle  s'est  livrée  à  ce  penchant  avec  un 
entraînement  qui  devait  nécessairement  lui  être  fatal,  comme  tous  les 
exercices  violents  auxquels  les  organisations  faibles  ne  peuvent  s'accoutu- 
mer. C'était  sa  seule  passion,  et  elle  s'y  abandonna  avec  d'autant  moins 
de  réserve,  que  son  auguste  époux  ne  trouvait  rien  a  redire  à  un  plaisir 
aussi  innocent.  Ce  culte  effréné  pour  Terpsichore  a  détruit  la  santé  de 
l'impératrice;  la  danse  a  été  pour  elle  un  moyen  de  suicide,  volontaire  ou 
non;  on  pourrait  lire  sur  son  visage  dévasté  le  nombre  de  nuits  qu'elle  a 
consacrées  à  cette  dangereuse  gymnastique. 

Mais  quoi?  La  tzarine  n'a-t-elle  pas  en  elle-même  des  ressources  qui 
lui  permettent  de  se  priver  sans  regret  de  ces  turbulentes  jouissances  ? 
Sans  être  une  Catherine  II,  ne  peut-elle  pas  trouver  dans  l'étude  de  la  lit- 
térature, de  l'histoire  et  des  arts,  une  suffisante  compensation  à  ses  pei* 
nés  intérieures  et  aux  soucis  de  la  royauté?  faudrait-il  croire,  avec  des 
gens  qui  prétendent  la  bien  connaître,  que  les  plaisirs  de  l'esprit  lui 
étant  interdits  par  l'imperfection  de  son  organisation  intellectuelle,  elle 


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1)E   LA  RUSSIE.  69 

est  réduite  à  rechercher  de  moins  nobles  passe-temps?  Il  est  difficile  de  sa- 
voir la  vérité  sur  l'intelligence  des  princes  et  surtout  des  princesses.  Les 
uns  et  les  autres  ont  toujours  à  leur  service  tant  de  courtisans  qui  se  char- 
gent d'avoir  de  l'esprit  pour  leurs  maîtres,  qu'on  ne  sait  jamais  à  quelle 
limite  s'arrête  le  chiffre  des  emprunts. 

Si  l'on  interroge  le  peuple  russe  et  quelques  voyageurs  qui  ont  été 
bien  accueillis  à  la  cour  de  St-Pétersbourg,  on  aura  du  caractère  de  l'im- 
pératrice la  plus  favorable  idée.  Mais  il  est  permis  de  se  demander  si  le 
peuple  et  les  étrangers  sont  bien  à  même  de  connaître  et  d'apprécier  les 
qualités  morales  de  cette  souveraine.  Dans  un  Etat  tel  que  la  Russie, 
l'empereur  seul  peut  être  bien  connu,  parce  que  lui  seul  ordonne,  punit 
ou  fait  grâce.  La  femme  du  monarque  n'intervient  jamais,  soit  qu'elle  ait 
le  sentiment  de  sa  faiblesse,  soit  qu'elle  craigne  d'offenser  l'autorité  ja- 
louse du  maître  suprême.  Avec  un  despote  comme  Nicolas,  surtout,  il 
n'y  a  point  place  dans  l'empire  pour  une  femme,  quelque  utile  que  pût 
être  son  assistance.  Il  s'ensuit  que  la  nation  ne  sait  de  la  tzarine  que  son 
sourire  gracieux  quand  elle  passe  en  voiture,  quelques  actes  de  bienfai- 
sance, et  ce  que  les  courtisans  publient  sur  l'excellence  de  son  cœur  et  de 
son  intelligence.  Quant  aux  voyageurs,  ils  recueillent  de  la  bouche  de 
l'impératrice  quelques  propos  flatteurs  pour  leur  pays,  quelques  paroles 
officiellement  bienveillantes,  et  les  voilà  publiant  que  la  tzarine  est  un  mo- 
dèle de  douceur  et  de  bonté. 

Nous  ne  nous  inscrirons  pas  en  faux  contre  ce  jugement,  parfaitement 
conforme  aux  lois  de  la  galanterie  française.  Nous  dirons  seulement  que 
dans  sa  famille,  l'impératrice  ne  jouit  pas  de  la  même  réputation  d'amé- 
nité et  d'indulgence.  En  Allemagne  etmême  parmi  ses  plus  proches  parents, 
elle  passe  pour  être  dure,  impérieuse,  et  pour  n'avoir  rien  de  la  bonhomie 
germanique.  Soit  que  son  caractère  ait  été  modifié  par  le  chagrin,  soit 
que,  forcée  de  renoncer  aux  privilèges  de  la  jeunesse  *,  elle  veuille  se 
dédommager  de  la  perte  des  hommages  qui  s'adressaient  à  la  /emme  par 
l'obéissance  due  à  Ximpirairvce.  on  dit  qu'elle  se  montre  sévère  et  froide- 
ment dédaigneuse  à  ceux  qui  l'approchent.  Y  a-t-il  ici  exagération  ou 
mensonge?  Nous  ne  prononcerons  pas  sur  ce  point  délicat,  aimant  mieux, 
quand  il  s'agit  d'une  femme,  laisser  supposer  le  bien  que  d'aflfrmer 
le  mal. 

Le  despotisme  a  des  tentations  si  fortes,  qu'on  se  demande  si  la  tzarine 
n'y  a  jamais  succombé. 

Si  Ton  cherchait  bien,  peut-être  trouverait-on  dans  quelques  faits  signifi- 

■  LMmpéraU'ice  est  née  le  13  juillet  1798  ;  elle  a  donc  46  ans. 


70  LES  MYSTERES 

caiifs  la  preuve  qu'elle  u'a  pas  plus  résisté  qu'uu  autre  à  cette  épidémie  mo- 
rale. Et,  par  exemple,  comment  qualifierait-on  ce  fait  dont  plusieurs  centai- 
nes de  personnes,  russes  et  ctrangères,  ont  été  témoins?  A  Tépoque  des 
grandes  parades  de  Wosnecensk,  le  commerce  de  la  ^ille  d'Odessadonnaun 
magnifique  bal  à  la  famille  impériale.  On  croira  difficilement  que  ceux  qui 
payaient  les  violons  fussent  exclus  de  la  fête  ;  ce.  fut  pourtant  ce  qui  ar^ 
riva  :  le  commerce,  qui  donnait  le  bal,  n'y  assista  pas.  Des  nobles  russes, 
des  princes,  de  hauts  personnages  subir  le  contact  4e  ces  petites  gens  ! 
fi  donc!  Cependant  tout  allait  au  mieux,  quand  l'impératrice  avise  le  chef 
d'orchestre,  dont  la  longue  barbe  et  la  chevelure  pendante  étaient  assez 
remarquables,  mais  n'avaient  rien  de  surprenant  dans  un  étranger.  Sa 
Majesté  se  déclare  fort  scandalisée  qu'un  musicien  se  permette  d'exhiber 
fièrement  devant  elle  le  signe  de  la  servitude  et  de  la  roture  '.  Sur  un 
mot  échappé  de  sa  bouche,  l'artiste  est  prié  de  sortir,  et,  après  une  courte 
absence,  il  rentre  dans  la  salle  sans  barbe  et  les  cheveux  courts.  La  vo* 
lonté  de  la  femme  du  souverain  devait,  quelque  capricieuse  qu'elle  fût, 
être  à  l'instant  même  exécutée,  car  le  despotisme  russe  n'admet  ni  ajour- 
nements ni  moyens  termes. 

On  a  dit  que  l'empereur  Nicolas ,  tout  en  aimant  sa  femme  ,  la 
rendait  malheureuse.  En  général,  il  semble  assez  difficile  qu'une 
femme  trouve  le  bonheur  auprès  d'un  despote,  c'est-à-dire  d'un  homme 
chez  qui  la  faculté  de  faire  tout  ce  qui  lui  plaît  provoque  naturellement 
les  abus  de  la  volonté.  Et  quand  cet  homme  a,  comme  Nicolas,  des  habitu- 
des de  sévérité  exagérée  et  de  dureté  inflexible,  il  est  encore  plus  malaisé, 
co  semble,  que  ceux  qui  lui  sont  attachés  par  des  liens  indissolubles 
puissent  jouir  auprès  de  lui  d'une  félicité  sans  nuages.  Â  vrai  dire,  les 
princesses  allemandes  qui  ont  le  courage  d'épouser  des  princes  russes 
jouent  presque  toujours  de  malheur.  Pour  ne  pas  remonter  bien  haut, 
Sophie  de  Brunswick,  femme  du  tzaréwitch  Alexis,  la  régente  Anne,  mère 
infortunée  d'Iwan  III,  ont  eu  cruellement  à  se  repentir  d'avoir  accepté  le 
dangereux  honneur  de  faire  partie  de  la  famille  impériale  russe;  Cathe- 
rine II  eut  beaucoup  à  souffrir  de  la  brutalité  soldatesque  de  Pierre  III, 
et,  chose  inouïe,  ne  trouva  le  repos  que  dans  le  crime;  on  sait,  ou  plutôt 
on  pAit  se  douter  de  ce  que  les  deux  femmes  de  Paul  V^,  Natalie  de 
Darmstadt,  et  Marie  de  Wurtemberg,  ont  eu  à  endurer  des  étranges  vio- 
lences et  des  caprices  de  ce  fou  couronné  ;  Elisabeth  de  Bade,  en  donnant 
sa  main  à  Alexandre,  se  condamna  à  une  existence  de  tristesse  et  de  lar- 


'  Ed  Russie»  il  n'y  a  que  les  mougiks  ou  paysans  qui  portent  la  barbe  et  les  cheveux 
longs. 


DE  LA  RUSSIE.  71 

« 

mes  ;  quelque  temps  seulement  a^ant  d'eipircr,  cet  empereur  à  bout  de 
galanteries,  et  tarditement  honteux  de  ses  écarts  de  conduite^  parut  s'a- 
perceToir  qu'il  avait  pourtpouse  uii  ange  de  douceur  et  de  résignation  ; 
quant  au  grand-duc  Constantin,  il  fit  deux  victimes,  et  la  première,  qui 
était  une  princesse  de  Saxe-Gobourg,  expia  par  une  mort  prématurée  le 
tort  d'avoir  cru  au  bonheur  conjugal  avec  un  caporal  affublé  d'un  titre 
de  vice-roi.  Mous  souhaitons  sincèrement  que  l'impératrice  Âlexandra 
Feodorowna  ne  grossisse  pas  celte  liste  déjà  trop  longue! 

Si  l'on  se  fie  aux  apparences,  l'empereur  Nicolas  est,  sinon  toujours, 
du  moins  assez  souvent,  et  devant  des  personnes  qui  en  peuvent  rendre 
témoignage,  époux  affectueux  et  bienveillant.  Il  a  même,  comme  un  sim- 
ple bourgeois,  ses  moments  d'épanchements  intimes  et  de  familière  bon* 
bomie  avec  l'impératrice.  C'est  alors  qu'il  daigne  se  laisser  aller  à  la  plaî- 
santerie  plus  ou  moins  assaisonnée  de  sel  attique.  Il  se  plait  à  appeler  la 
tsarine  «  madame  Nicolas^  »  Nous  avons  même  vu  une  liste  de  souscrip- 
tion en  tète  de  laquelle  était  écrit  de  la  main  de  l'autocrate  :  «  Monsieur 
e  t  madame  Nicolas.  »  C'est  là  un  maximum  d'expansion  rarement  dé-> 
passé;  et  qui  peut  dire  à  combien  d'actes  de  despotisme  conjugal  ces  sou- 
rires passagers  servent  de  compensation? 

On  a  fait  grand  bruit  de  la  sévérité  de  mœurs  de  Nicolas,  on  l'a  même 
proposé  à  tous  les  maris  comme  un  modèle  de  constance  et  de  fidélité.  A 
Dieu  ne  plaise  que  nous  cherchions  à  détruire  de  douces  illusions  et  à  se- 
mer la  division  dans  un  auguste  ménage  ;  mais  forée  nous  est  de  dire  que 
de  méchants  bruits  ont  souvent  couru  à  St-Pétersbourg  sur  l'empereur. 
Si  Ton  en  croit  certaines  gens  malintentionnés,  S.  M.  Nicolas  ne  se  con- 
tenterait pas  d'imiter  Louis  XIV  sous  le  rapport  de  l'ambition  et  do  pA- 
Iriotisme  ;  il  aurait  avec  ce  grand  roi  un  autre  point  de  t'essembtanoe,  et 
dennerait  un  démenti  à  ceux  qui  l'accusent  de  n'avoir  jamais  ressenti  que 
de  chastes  ardeurs.  Apres  tout^  un  grain  de  galanterie  ne  messied  pas  à  un 
despote,  et  il  ne  suffit  pas  de  boire  et  de  battre  pour  être  digne  de  ce  sur- 
nam  Ae  liMiUe  à  quatre  qui  allait  si  bien  an  royal  amant  de  la  belle  G^ 
brielle. 

Suif  aat  les  mêmes  personnes  qui  osent  nier  la  fidélité  eônjngalc  de 
raytocratef  les  premières  infractions  au  pacte  matrimonial  remonteraient 
à  une  époque  déjà  quelque  peu  ancienne.  On  vit,  dit-on,  plus  d'une  fois 
ce  souverain,  à  Odessa,  en  1828,  se  livrer  avec  la  belle  et  charmante  prin- 
cesse 0 à  ces  familiarités  qui,  d'abord  innocentes,  finissent  presque 

teujaurs  par  devenir  coupables.  Le  tsar  aimait  à  poursuivre  la  jeune  prîn- 
eease  au  bord  de  la  mer^  et  à  lui  faire,  en  présence  de  l'impératrice,  toutes 
sortes  d'agaeertes,  enfantillages  inoffensife  et  meitaçMts  seulement  pmtr 


72  LES  MYSTÈRES 

l'avenir.  Ceux  qui  observaient  ces  folâtres  ébats  auguraient  mal  de  pareils 
préliminaires.  Leurs  prévisions  se  seraient-elles  vérifiées? 

A  propos  de  celte  princesse,  il  est  à  remarquer  que  lorsqu'une  demoi- 
selle noble  est  très-jolie,  elle  est  infailliblemjent  nommée  dame  d'honneur, 
et  que  les  plus  belles  d'entre  les  dames  d'honneur  sont  presque  toujours 
désignées  pour  accompagner  l'empereur  et  l'impératrice  dans  leurs  voya- 
ges. C'est  pur  hasard,  assurément,  tnais  le  hasard  est  quelquefois  si  mau- 
vaise langue  ! 

Nous  sommes  ici  sur  un  terrain  brûlant  ;  nous  le  sentons,  et  avons 
hâte  de  le  quitter.  Loin  de  nous  le  désir  de  donner  au  livre  que  nous 
écrivons  l'allure  et  le  caractère  d'une  chronique  scandaleuse  ;  nous  lais- 
sons à  d'autres  le  facile  plaisir  de  démolir  à  petits  coups  cette  réputa- 
tion d'agneau  sans  tache  dont  l'autocrate  jouit  au  dehors.  A  vrai  dire,  nous 
ne  voyons  pas  de  quelle  importance  pourraient  être  nos  révélations. 
Qu'un  despote,  qu'un  homme  qui  n'a  qu'à  formuler  sa  volonté  et  ses  ca- 
prices pour  être  obéi,  ait,  dans  les  accès  de  son  humeur  erotique,  la  fan- 
taisie d'user  et  même  d'abuser  de  cette  omnipotence;  que,  pour  se  dis- 
traire des  ennuis  du  pouvoir,  il  s'aventure  de  temps  à  autre  sur  le  fleuve 
de  Tendre,  et  daigne,  pour  quelques  instants,  échanger  la  massue  d'Her- 
cule pour  la  quenouille  d'Omphale;  c'est  ce  qui  nous  parait  tout  naturel 
et  fort  peu  digne  d'attention  sérieuse.  Se  figurc-t-on  d'ailleurs  qu'il  en 
pût  être  autrement?  Quel  ange,  ayant  les  formes  matérielles  de  Nicolas, 
entouré  du  prestige  de  la  souveraineté  et  armé  de  l'énorme  ascendant  que 
donne  l'autorité  absolue,  résisterait  aux  séductions  d'un  entourage  fémi- 
nin rompu  à  toutes  les  ruses  de  la  coquetterie?  Il  ne  faut  pas  demander 
aux  hommes  plus  qu'ils  ne  peuvent  faire  et  donner,  et  iHaut  se  montrer 
juste,  même  envers  un  despote. 

A  quoi  n'est  pas  exposé  un  souverain  puissant,  entouré  de  femmes  se' 
duisantes,  et  qui  s'ennuie  de  la  monotonie  de  son  intérieur?  Un  empereur 
de  la  Chine,  renommé  dans  tout  son  empire  et  au  dehors  par  sa  conti- 
nence et  par  sa  fidélité  maritale,  vit,  un  jour,  une  jeune  princesse,  femme 
d'un  mandarin  diplomate  et  nièce  de  la  main  gauche  d'un  monarque  yoî- 
sin.  La  beauté  de  la  noble  étrangère  le  frappa  tout  d'abord  de  surprise, 
puis  elle  l'émut  profondément;  enfin  il  fut  obligé  de  s'avouer  à  lui- 
même  qu'il  était  amoureux  de  la  jeune  femme,  amoureux  fou,  amoureux 
comme  un  simple  mortel,  lui,  le  maître  du  céleste  empire,  le  monarque 
invincible,  le  fils  du  Ciel,  le  modèle  de  la  vertu  conjugale! 

Si  l'impératrice  le  savait?  —  Hélas!  elle  le  sut!  Durant  une  fête  qui  se 
donna  dans  la  résidence  impériale,  le  fils  du  Ciel  laissa  imprudemment 
éclater  sa  coupable  passion  ;  il  ne  perdit  pas  du  regard  la  princesse,  dansa 


DE   LA  RUSSIE.  75 

souvent,  trop  souvent,  avec  elle,  lui  adressa  mille  compliments  flatteurs 
et  scandalisa  tous  les  assistants  par  ses  impétueuses  galanteries.  Il  y  eut 
de  la  brouille  dans  le  royal  niéuage,  car  la  souveraine  n'était  pas  assez 
aveugle  pour  ne  s'être  pas  aperçue  des  façons  d'agir  de  son  auguste  époux 
pendant  toute  la  durée  de  la  fête. 

Or,  au  moment  où  le  céleste  souverain  espérait  fléchir  la  rigueur  de 
l'objet  aimé,  quelqu'un  lui  dit  que  la  princesse  étrangère,  pour  laquelle  il 
aurait  donné  et  ses  domaines,  et  sa  couronne,  et  ses  sujets,  et  sa  propre 
femme,  était  la...  (comment  dirai-jc  ce  mot?)  la...  favorite  de  son  mi- 
nistre de  la  police.  Et  c'était  la  vérité  !  Le  grand  mandarin  de  la  police, 
malgré  ses  soixante-huit  ans  bien  sonnés,  faisait  encore  le  papillon.  Bien 
plus,  le  vieux  Céladon  se  ruinait  en  folles  dépenses  pour  l'objet  de  sa  ca- 
duque idolâtrie  ;  tous  les  ans  il  faisait  venir  d'une  grande  ville  étrangère 
qu'on  appelle  Paris  une  quantité  de  riches  objets  de  toilette  et  de  bijoux 
destinés  à  sa  bien-aimée.  Il  se  ruinait,  le  brave  homme,  tant  sa  flamme 
était  vive  !  Tout  cela,  l'empereur  le  sut,  et  ce  fut  pour  lui  un  vrai  coup  de 
foudre.  Il  était  si  amoureux! 

Toutefois  il  ne  se  laissa  pas  aller  au  découragement;  il  se  savait  tout- 
puissant,  bel  homme  et  persévérant  en  diable.  Il  persista  donc;  mais  la 
jeune  étrangère  préférait  la  tendresse  paisible  de  son  mandarin  aux  amours 
orageux  et  dangereux  d'un  empereur,  d'autant  plus  qu'elle  n'ignorait  pas 
les  brusqueries  de  Sa  Majesté  et  les  terribles  écarts  de  sa  volonté  fan- 
tasque. 

Le  fils  du  Ciel  fut-il  heureux?  ou  bien  fut-il  dédaigné  et  repoussé?  On 
ne  sait.  Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que  le  mari  de  l'étrangère  fut  nommé 
ambassadeur  auprès  d'un  souverain  du  Nord,  et  que  la  princesse  dut  quit- 
ter la  capitale  du  céleste  empire.  Mais  on  croit  qu'elle  trouve  encore  le 
moyen  de  vorr,  de  temps  à  autre,  son  cher  mandarin  septuagénaire.  Un 
astrologue  chinois  a  même  prédit  que,  durant  l'été  de  cette  bienheureuse 
année  1844,  les  deux  amants  se  rencontreraient  dans  une  ville  d'un  petit 
royaume  voisin  de  l'empire  du  milieu,  laquelle  est  renommée,  dans  toute 
l'Asie,  pour  ses  eaux  minérales  et  ses  maisons  de  jeu.  Peut-être,  averti  de 
la  publicité  donnée  à  ce  rendez-vous,  le  mari  de  la  princesse  sera-t-il  assez 
bien  avisé  pour  ne  pas  se  séparer  de  sa  fidèle  compagne  pendant  cette 
belle  saison. 

Quant  à  l'empereur,  il  se  consola  par  d'autres  amours.  Dieu  merci,  un 
fils  du  Ciel  n'est  pas  à  cela  près  d'une  favorite,  et  il  peut  jeter  le  mou- 
choir à  plus  d'une  femme,  noble  ou  bourgeoise,  trop  heureuse  de  cette 
faveur  insigne. 

Le  mariage  de  l'empereur  Nicolas  avec  Alexandra  Feodorowna  a  été 
M.  R.  40 


74  LES  MYSTÈRES 

pemarquablement  fécond.  Voici  les  noms  et  Fâge  des  enftints  qui  en  sont 
issus  : 
Alexandre  Nicolaïewitch  *,  né  le  29  avril  1818; 
Marie  Nicolaïewna  ^,  née  le  18  août  1819,  mariée  le  14  juillet  1859 
avec  le  prince  Maximilien-Joscph-Eugè]|;ie-Âuguste ,  duc  de  Leuchtcn- 
berg  ; 

Olga  Nicolaïewna,  née  le  11  septembre  1822; 
Alexandra  Nicolaïewna,  née  le  7  juillet  1825; 
Constantin  Nicolaïewitch,  né  le  21  septembre  1827; 
Nicolas  Nicolaïewitch,  né  le  8  août  1831  ; 
Michel  Nicolaïewitch,  né  le  25  octobre  1832. 

Occupons-nous  d'abord  du  grand-duc  Alexandre,  Tainé  des  enfants  et 
par  conséquent  l'héritier  du  trône. 

Dans  sa  constitution  physique  comme  dans  son  caractère,  le  grand-duc 
héritier  parait  tenir  plus  du  sang  allemand  que  de  la  race  slave.  L'une  et 
l'autre  sont  empreints  de  ce  cachet  de  mollesse  qui  est  le  propre  des  tem- 
péraments lymphatiques.  On  devine  que  ce  jeune  homme,  si  gracieux 
sous  l'élégant  uniforme  de  cosaque,  est  faible  moralement  et  corporelle- 
ment.  On  cherche  vainement  dans  ses  formes  et  ses  allures  le  type  d'après 
lequel  son  père  est  modelé.  C'est  le  rejeton  dégénéré  d'un  arbre  vigou- 
reux ;  ce  n'est  même  pas  une  pâle  et  incomplète  copie  d'un  colosse  :  il 
n'en  est  que  l'ombre. 

La  nullité  de  caractère  de  ce  prince  fait  présumer  que  si,  à  la  mort  de 
son  père,  les  rênes  de  l'État  tombent  dans  ses  mains,  Tœuvre  de  Nicolas 
s'écroulera  de  tout  son  poids,  ne  trouvant  pas  d'épaules  assez  solides  pour 
la  porter.  Cet  inconvénient,  inhérent  au  principe  de  l'hérédité  monar- 
chique, est  bien  plus  grave  en  Russie  que  partout  ailleurs,  parce  que  là 
où  l'autorité  réside  tout  entière,  et  sans  contre-poids,  dans  la  main  d'un 
seul  y  la  faiblesse  du  souverain  expose  l'État  à  des  maux  incalculables. 
Mais  les  Russes  se  préoccupent  médiocrement  de  ces  périls,  la  question 
étant  d'abord  de  savoir  si  le  tzarcwitch  Alexandre  est  destiné  à  régner. 
En  effet,  l'ordre  de  succession,  qui  est  la  première  loi  d'un  État  monar- 
chique, est  compté  pour  rien  en  Russie.  Depuis  Pierre  P,  qui  s'arrogea 
le  droit  de  désigner  son  successeur,  le  trêne  des  tzars  a  été  presque  tou- 
jours occupé  par  des  usurpateurs.  Catherine  F*  devient  impératrice  par  la 
grftce  de  Mentcbikoff,  qui  a  Taudace  de  la  proclamer,  ce  qui  a  feit  dire 
qu'un  garçon  pâtissier  avait  fait  une  servante  souveraine  de  toutes  les 


*  Fils  de  Nicolas. 
'Fille  de  Nicolas. 


DE.  LA  RUSSIE.  75 

Russîes;  Pierre  II  n'a  eu  d'autre  titre  qu'un  testament;  Anne  est  élue  par 
l'armée,  le  conseil  et  le  sénat;  Iivan  monte  sur  le  (rdne,  grâce  à  un  simple 
ukase;  Elisabeth  dit  dans  son  manifeste  qu^elle  s'empare  de  la  cou- 
ronne de  son  père,  parce  que  telle  est  la  volonté  du  peuple  et  des  gardes 
révoltés.  Sous  ce  prétexte,  elle  condamne  l'empereur  légitime,  un  enfant 
sans  défense,  à  une  prison  éternelle;  ses  frères  subissent  le  même  sort. 
Pierre  III  doit  le  pouvoir  suprême  au  bon  plaisir  d'Elisabeth  ;  il  est  dé- 
trôné et  éloufie  par  ordre  de  sa  femme,  Catherine  II,  qui,  toute  souillée 
du  sang  de  son  époux,  déclare  que  c'est  Dieu  même  qui  l'appelle  à  l'em- 
pire. Ce  n'est  pas  assez  pour  elle  d'avoir  assassiné  Pierre  III,  elle  fait  en- 
core massacrer  l'empereur  Iwan,  toujours  captif,  et  une  fille  d'Elisabeth, 
sa  bienfaitrice.  Paul  P'  et  Alexandre  ne  furent  redevables  du  diadème 
qu'à  leur  naissance  ;  mais  Nicolas  est  empereur  en  vertu  du  testament 
d'Alexandre  et  de  la  renonciation  de  son  frère  aîné  Constantin.  De  pareils 
précédents  autorisent  à  croire  que  si  les  Russes  ou  la  famille  impériale 
ne  veulent  pas  du  tzaréwitch  Alexandre  pour  maître,  la  substitution  d'un 
usurpateur  à  l'héritier  légitime  sera  chose  assez  facile  et  tout  à  fait  dans 
les  usages.  Toutefois  il  se  pourra  que  la  noblesse  tienne  au  jdune 
Alexandre»  précisément  parce  que  sa  faiblesse  promet  un  champ  plus  libre 
aux  prétentions  des  seigneurs. 

En  attendant,  le  rôle  du  grand-duc  héritier  est  parfaitement  nuL  De 
temps  en  temps  son  père  le  charge  de  parcofirir  certaines  parties  de  l'em- 
pire, pour  entretenir  dans  les  populations  lointaines  le  feu  sacré  de 
l'amour  et  de  l'obéissance  au  souverain;  le  jedne  pHnce  a  même  été,  il  y 
a  quelques  années,  envoyé  en  Sibérie,  où  il  a  fait  un  très-H)Ourt  séjour,  et 
où  sa  présence  n'a  été  signalée  par  aucun  bienfait  envers  les  prisonniers. 
Mais  ces  voyages  ofBciels  sont  à  peu  près  les  seuls  privilèges  de  la  posi- 
tion actuelle  du  tzaréwitch,  qui  n'est,  pour  le  moment,  que  le  très- 
humble  sujet  et  serviteur  de  son  auguste  père.  Il  a  même  dû  prêter,  à 
l'époque  de  sa  majorité,  le  serment  que  l'ombrageux  despotisme  des  avi- 
tocrates  exige  de  leurs  propres  fils.  Voici  la  formule  de  ce  serment^  telle 
qu'elle  a  été  prononcée  par  le  grand-duc  Alexandre  le  4  mai  1834,  jour 
de  sa  majorité  *,  après  un  Te  Deum  solennel  chanté  dans  la  grande  cba-* 
pelle  de  la  cour  : 

a  Au  nom  du  Dieu  tout-puissant,  devant  son  saint  Évangile,  je  jure  et  promets  de 
servir  fidèlement  et  loyalement  Sa  Majesté  Impériale,  mon  très-gracieux  souverain  et 
père,  et  de  Itii  obéir  en  toutes  choses,  sans  épargner  ma  Vie  et  jusqu'à  la  dernière 
fotitle  de  mon  sang;  de  garantir  et  défendre  de  toutes  mes  facultés^  de  toutes  me^ 

*  La  majorité  pour  les  princes  de  la  famille  impériale  russe  est  ûxée  k  seize  ans. 


76  LES   MYSTERES 

forces  et  de  tous  mes  moyens  les  droits  et  privilèges  de  Tautocratie  souveraine  de  la 
puissance  et  de  Tautorité  de  Sa  Majesté  Impériale,  établis  ou  à  établir  par  les  lois, 
en  coopérant  à  tout  ce  qui  peut  concourir  au  service  de  Sa  Majesté  Impériale  et  au 
bien  de  Fempire,  en  ma  qualité  d'héritier  du  trône  de  toutes  les  Russies,  aiusi  que 
du  royaume  de  Pologne  et  du  grand-duclié  de  Finlande, 'réunis  à  cet  empire.  Je  jure 
et  promets  d'observer  dans  toute  leur  force  et  leur  inviolabilité  tous  les  règlements 
pour  Tordre  de  succession  au  trône  et  les  dispositions  de  la  pragmatique  sanction 
concernant  la  famille  impériale,  tels  qu'ils  sont  établis  par  les  lois  fondamentales  de 
Tempire,  comme  je  puis  en  répondre  devant  Dieu  à  son  jugement  dernier. 

a  Seigneur,  Dieu  de  nos  pères  et  roi  des  rois  1  enseigne,  éclaire  et  dirige-moi  dans 
la  grande  tâche  qui  m'est  réservée  ;  que  la  haute  sagesse  qui  siège  sur  ton  trône 
m'accompagne  ;  fais  la  descendre  des  cieux,  afin  que  je  puisse  discerner  ce  qui  est 
agréable  à  tes  yeux  et  ce  qui  est  juste  selon  tes  lois.  Que  mon  cœur  soit  dans  tes 
mains.  Ainsi  soit-il  !  » 

Sept  ans  après  avoir  prêté  ce  serment,  qui  caractérise  si  bien  le  pou- 
voir défiant  et  soupçonneux  des  tzars,  et  qui  révèle  les  craintes  qu'inspi- 
rent aux  empereurs  de  Russie  les  membres  de  leur  propre  famille,  le  tza- 
réwitch  Alexandre  Nicolaïewitch  épousait  Marie-Aiexandrowna,  fille  de 
Louis  II,  grand-duc  de  Hesse-Darmstadt.  L'histoire  de  ce  mariage  est 
trop  singulière  pour  que  nous  la  passions  sous  silence,  La  voici  dans  ses 
principaux  détails  : 

Le  grand-duc  héritier  se  mourait  de  spleen  ;  pour  le  guérir,  son  père 
résolut  de  le  marier,  et  il  jeta  naturellement  les  yeux  sur  ces  cours  d\41- 
lemagne  qui  ont  l'heureux  privilège  de  fournir  aux  princes  et  aux  prin- 
cesses nubiles  des  sujets  des  deux  sexes  tout  à  fait  propres  à  améliorer 
les  races  royales  en  décadence.  Le  prince  avait  déjà  parcouru  une  partie 
de  l'Allemagne,  et  son  cœur  était  resté  froid.  Il  avait  vu  bien  des  princesses 
séduisantes  par  leur  esprit  ou  par  les  grâces  de  leur  personne,  et  au- 
cune d*elles  n'avait  su  fixer  ses  hommages.  Le  prince  promenait  son 
ennui  de  royaume  en  province,  et  ne  trouvait  pas  le  remède  qu'il  cher- 
chait,  ou  plutôt  qu'on  cherchait  pour  lui.  Son  père  commençait  à  se  dés- 
espérer de  l'issue  que  paraissait  promettre  cette  pérégrination  matrimo- 
niale ;  il  pressait  son  fils  de  faire  un  choix  ;  mais  le  jeune  homme  conti- 
nuait le  cours  de  ses  impressions  de  voyage,  aussi  insensible  aux  attraits 
des  blondes  Allemandes  que  s'il  eût  eu  le  cœur  triplement  bardé  de  fer, 
comme  le  hçros  du  poëte  latin.  Faudrait-il  donc  renoncer  à  trouver  une 
épouse  pour  le  grand-duc  dans  cet  essaim  de  jeunes  princesses  dont  il 
passait  bravement  la  revue?  Le  tzar  serait-il  réduit  à  demander  au  roi 
Louis-Philippe  une  de  ses  filles  en  mariage  pour  son  fils  aine?  Cruelle 
extrémité,  et  à  laquelle  l'éternel  célibat  du  prince  lui  eût  semblé  préfé- 
rable. Uù  était  le  Villiaume  qui  ferait  briller  le  flambeau  de  l'hymen  pour 


DE   LA   RUSSIE.  77 

ce  rejeton  d'un  puissant  empereur?  Le  fils  du  tzar  Nicolas  serait-il  donc 
obligé  de  se  jeter  à  la  tète  de  la  première  \enue,  ou  devait-il  se  résigner 
à  mourir  incompris? 

Cependant  il  était  un  petit  Etat  allemand  que  la  jeune  altesse  impériale 
n'avait  pas  encore  visité  :  c'était  le  duché  de  Hesse-Darmstadt,  Guidé  sans 
doute  par  un  pressentiment  secret,  le  grand-duc  se  dirigea  vers  la  capi. 
taie  de  cet  État,  sans  rien  espérer  toutefois  de  la  nouvelle  exhibition  de 
jeunes  filles  à  laquelle  il  allait  indubitablement  assister. 

Louis  II  accueillit  l'héritier  du  trône  russe  avec  toute  la  magnificence 
que  comportait  le  budget  de  son  petit  royaume.  Son  cœur  de  père  voyait 
déjà  un  gendre  dans  le  prince  moscovite.  Il  lui  présenta  deux  de  ses 
filles,  comptant  bien  que  l'une  d'elles  triompherait  de  la  froideur  du 
jeune  homme.  Il  se  trompait;  Alexandre  fut  simplement  poli,  et  rien  ne 
trahit  en  lui  cette  émotion  sur  laquelle  l'excellent  père  avait  fondé  ses 
plus  chères  espérances. 

Au  nombre  des  jeunes  personnes  qui  composaient  la  cour  du  grand- 
duc,  l'altesse  voyageuse  en  avait  remarqué  une  dont  l'attitude  pleine  de 
modestie  et  la  mise  remarquablement  simple  faisaient  contraste  avec  le 
luxe  et  le  ton  officiel  qui  régnaient  autour  d'elle.  Évidemment  elle  n'était 
pas  de  la  famille,  car  à  table,  au  spectacle,  partout  elle  avait  le  second 
rang  et  semblait  complètement  oubliée,  sinon  dédaignée.  Était-ce  donc 
une  Gendrillon  ou  une  de  ces  créatures  infortunées  que  la  pitié  d'un  pa- 
rent recueille  quelquefois  et  tolère  par  pur  esprit  de  charité  ?  Pourquoi  le 
grand-duc  Louis  ne  l'avait-il  pas  présentée  à  son  hôte?  Pourquoi  cette 
affectation  de  dédain  pour  une  jeune  fille  chez  qui  on  pouvait  deviner  de 
précieuses  qualités,  et  qui,  loin  de  déparer  le  cercle  brillant  où  elle  était 
admise,  aurait  dû  y  tenir  la  première  place?  Youlait-on  la  soustraire  aux 
regards  du  prince,  de  peur  qu'il  ne  fit  une  comparaison  peu  favorable  aux 
deux  filles  du  grand-duc? 

Ce  mystère  piqua  la  curiosité  d'Alexandre;  puis  les  grâces  naïves  de  la 
jeune  personne  firent  impression  sur  lui  ;  puis  enfin,  le  charme  opérant 
de  plus  en  plus,  il  se  sentit  fasciné,  vaincu,  tout  à  fait  pris  d'amour. 
Alors  le  grand-duc  Louis  fut  questionné,  et  il  déclara  que  la  princesse 
dont  on  lui  demandait  le  nom  était  sa  fille 

Sa  fille  1...  Pourquoi  donc  cette  indifférence,  ce  dédain  si  blessant? 
Pourquoi  cette  préférence  si  marquée  pour  ses  sœurs? 

A  la  cour,  le  moi  pourquoi  est  souvent  indiscret  :  ill'était  particulière- 
ment chez  Louis  II.  Dans  les  familles  princières,  comme  dans  le  foyer  do- 
mestique des  simples  sujets,  il  y  a  quelquefois  des  mystères  qu'il  ne  faut 
pas  chercher  à  approfondir.  Nous  pouvons  toutefois  soulever  un  coin  du 


78  LES  MYSTERES 

voile  qui  cachait  au  tzaréwitch  le  secret  de  l'étrange  position  de  la  jeuue 
princesse  à  la  cour  de  son  propre  père. 

C'est  une  histoire  singulière,  et  qui  a  même  un  côté  dramatique.  Un 
chambellan  du  grand-duc  avait  autrefois  brûlé  d'une  flatîime  coupable 
pour  la  grande-duchesse.  Un  jour,  la  princesse  mit  au  monde  un  enfant  du 
sexe  féminin,  sans  que  la  joie  qui  accueille  d'ordinaire  un  nouveau-né 
régnât  dans  le  palais  de  son  auguste  époux.  Les  courtisans  s'entre- 
tenaient tout  bas  et  remarquaient  l'expression  chagrine  du  visage  du 
grand-duc.  Ce  fut  bientôt  le  secret  de  tout  le  monde;  et  chacun  put 
prévoir  que  le  souci  et  la  division  venaient  d'entrer  dans  la  demeure  du 
souverain. 

Gomme  il  faut  bien  que  la  fureur  du  commentaire,  qui  tourmente  les 
esprits  oisifs,  trouve  toujours  à  se  satisfaire,  les  habitants  de  la  ville  de 
Darmstadt  ne  se  firent  faute  de  gloser  sur  ce  qui  se  passait  dans  ces 
hautes  régions,  dont  l'accès  n'est  pas  interdit  à  la  malignité  populaire. 
L'opinion  publique,  échauffée  par  des  rumeurs  malveillantes,  attribua  au 
grand-duc  des  actes  de  vengeance  dignes  de  défrayer  un  mélodrame.  On 
prétendit  que  le  chambellan  avait  eu  à  déjouer  de  formidables  complots 
contre  sa  vie,  et  que  l'agent  subalterne  du  crime  était  tombé  victime  de 
son  imprudent  dévouement.  D'autres  bruits  tout  aussi  absurdes  circulè- 
rent dans  la  capitale  de  la  Hesse,  et  trompèrent,  pendant  quelque  temps, 
l'avide  crédulité  de  la  multitude.  L'imagination  allemande  se  plaît  aux 
conceptions  bizarres;  il  n'était  pas  surprenant  que  les  chagrins  dômes, 
tiques  de  Louis  II  devinssent  le  thème  des  mensonges  les  plus  extra- 
vagants. 

L'enfant  qui  avait  c^usé  tout  cet  émoi  fut  élevée  dans  le  palais  ducal  ; 
mais  privée  de  l'appui  de  sa  mère,  qu'une  mort  prématurée  avait  déli- 
vrée d'une  longue  perspective  de  chagrins,  la  pauvre  jeune  fille  fut  traitée 
en  étrangère.  Elle  expia  par  des  humiliations  de  chaque  jour  son  appa- 
rition dans  une  famille  dont  elle  était  soupçonnée  d'avoir  souillé  l'écus- 
son.  Les  germes  heureux  dont  la  nature  l'avait  dotée  durent  se  dévelop- 
per dans  l'isolement  et  le  silence.  Jamais  initiation  plus  douloureuse  aux 
misères  de  la  vie  ne  servit  de  châtiment  à  un  crime  plus  involontaire. 
'  Mais  l'heure  avait  sonné  où  les  choses  allaient  changer  de  face.  Gen- 
drillon  avait  plu  au  tzaréwitch,  et  elle  fut  immédiatement  demandée  en 
mariage.  Un  tel  honneur  ne  pouvait  être  refusé  par  un  grand-duc  de 
Darmstadt.  Le  28  avril  1841,  St-Pétersbourg  célébra  par  des  réjouissances 
publiques  l'indissoluble  union  du  fils  aîné  de  l'empereur  Nicolas  avec 
Maria  Alexandrowna,  la  jeune  princesse  dédaignée  et  persécutée. 

La  femme  de  l'héritier  du  trône  de  toutes  les  Russies  est  donc  d'origine 


DE  LA  RUSSIE.  79 

suspecte,  et  ses  fils,  futurs  héritiers  du  même  trône,  auront  peut-être  du 
sang  roturier  dans  les  veines. 

0 exigences  du  principe  d'hérédité  monarchique !^ 6  pureté  des  races 
royales!  n'étes-vous  donc  aussi  que  des  fictions? 
,  Quoi  qu*il  en  soit,  ce  mariage  promet  d'être  heureux,  et  l'empereur 
Nicolas  n'aura  probablement  pas  à  se  repentir  d'ayoir  cédé  aux  désirs  de 
son  fils. 

Il  a  aussi  trouvé  dans  le  duc  Maximilien  de  Leuchtenberg  un  gendre 
selon  son  cœur.  Ce  jeune  prince  s'est,  en  effet,  accommodé  avec  une  faci- 
lité merveilleuse  aux  habitudes  de  la  cour  de  Russie,  et  se  montre  d'une 
obéissance  sans  réserve  à  toutes  les  fantaisies  de  son  beau-père.  Dans  une 
circonstance  assez  mémorable,  il  a  poussé  la  résignation  jusqu'à  accepter 
un  rôle  odieux  dans  une  comédie  militaire  donnée  par  l'empereur.  Il  s'a- 
gissait d'une  représentation  de  la  bataille  de  Borodino  ou  de  laMoscowa, 
véritable  fête  de  caporal  dont  l'idée  était  due  à  Nicolas.  Or,  on  sait  que, 
d'après  les  Russes,  la  bataille  de  la  Moscowa  fut  gagnée  par  eux  et  que  les 
Français  furent  battus  à  plate  couture.  C'est  ainsi  qu'on  écrit  l'histoire  dans 
cet  heureux  pays  !  Eh  bien,  le  commandement  du  corps  de  troupes  qui,  dans 
cette  petite  guerre  commémorative,  devait  représenter  l'armée  française 
en  déroute,  avait  été,  par  une  délicate  attention,  réservé  au  duc  de  Leuch- 
tenberg, au  fils  d'Eugène  Beauharnais  !  Et  le  fils  d'Eugène  accepta  !  et 
il  ne  comprit  pas  ce  qu'il  y  avait  de  honteux  dans  cette  ignoble  parodie 
jouée  par  le  descendant  d'un  homme  illustre,  d'un  des  plus  héroïques 
compagnons  d'armes  de  Napoléon  !  Quand  l'inttépide  Beauharnais  enfon- 
çait les  bataillons  russes,  frappés  d'admiration  et  de  terreur  au  spectacle 
de  tant  de  valeur  chevaleresque,  qui  lui  eût  dit  que,  moins  de  trente  ans 
après  notre  victoire,  un  de  ses  fils,  traître  à  son  nom,  et  au  mépris  des 
plus  vulgaires  convenances,  viendrait  sur  ce  même  champ  de  bataille, 
s'associer  solennellement  à  un  mensonge  historique,  et  se  charger  du  per- 
sonnage ridicule  de  la  journée?  Un  pareil  acte  suffit  pour  faire  apprécier 
l'intelligence  et  le  caractère  du  prince  de  Leuchtenberg.  Il  n'y  a  rien  à 
espérer  d'un  tel  homme,  et  la  France  ne  sera  pas  tentée  de  le  revendi- 
quer comme  un  de  ses  enfants. 

Que  Wicolas  s'applaudisse  donc  d'avoir  un  gendre  si  empressé  à  le 
comprendre  et  à  lui  plains  Nous  ne  savons,  toutefois,  s'il  doit  se  féliciter 
de  l'avoir  uni  à  sa  fille  Marie.  Bien  des  gens,  et  aussi  quelques  malini? 
journaux,  ont  prétendu  qu'il  eût  mieux  convenu  à  la  grande-duchesse 
Olga ,  et  que  cette  jeune  princesse  n'était  pas  éloignée  de  partager  cet  avis. 

Jusqu'à  ce  moment  cette  pauvre  duchesse  Olga  a  eu  peu  de  chance,  ou 
s'est  montrée  bien  difficile  dans  le  choix  d'un  époux.  Elle  a  refusé  tous 


80  LES  MYSTÈRES 

les  prétendants  à  sa  main  et  ne  s'est  laissé  fléchir,  une  fois,  que  pour  su- 
bir le  désappointement  le  plus  poignant  pour  une  jeune  fille  qui  se  croit  à 
la  veille  de  se  marier.  Il  s'agissait  du  duc  de  Bordeaux,  et  l'empereur  Ni- 
colas, tout  joyeux  de  faire  pièce  à  Louis-Philippe,  avait  réussi  à  vaincre  les 
scrupules  de  sa  fille.  Le  mariage  était  arrêté,  et  le  contrat  dressé.  Il  y  étajt 
stipulé,  entre  autres  choses,  que  le  ducde  Bordeaux  prendrait  le  titre  de  duc 
de  Moldavie  et  résiderait  à  St-Pétersbourg  ;  que  si  jamais  il  remontait  sur  le 
trône  de  ses  pères,  il  y  aurait  alliance  entre  la  France  et  la  Russie  ;  que 
les  sujets  russes  seraient  traités  chez  nous  sur  le  même  pied  que  les  ci- 
toyens français,  et  réciproquement.  Ce  contrat  fut  envoyé  aux  chefs  du 
parti  légitimiste,  avec  autorisation  de  faire  telles  observations  qui  leur 
paraîtraient  convenables  dans  l'intérêt  de  leur  cause.  Les  fortes  tètes  de 
la  légitimité  demandèrent  que  le  titre  de  duc  de  Moldavie  ne  fût  pas  im- 
posé au  jeune  prince  et  que  la  duchesse  de  Berry,  traitée  un  peu  légère- 
ment dans  le  contrat,  y  fût  qualifiée  de  reine-douairière  de  France.  Tout 
allait  au  mieux,  lorsque  l'étourdcric  de  la  comtesse  de  Luchesi  Palli  fit 
tout  remettre  en  question.  L'imprudente  mère  de  Henri  V  dit  et  répéta 
hautement  qu'il  n'en  serait  pas  de  son  fils  comme  du  duc  de  Leuchteii* 
berg  qui  n'était  que  le  plus  humble  serviteur  de  Nicolas  ;  que  le  duc  de 
Bordeaux,  étant  roi  de  France,  marcherait  l'égal  du  tzar;  que  bien  loin  de 
l'autoriser  à  changer  de  religion,  comme  on  l'espérait  à  St-Pétersbourg, 
elle  entendait  que  la  grande-duchesse  Olga  se  fit  catholique  ;  enfin,  elle  fit 
si  bien,  que  l'empereur  et  l'impératrice,  instruits  de  ses  prétentions,  lui 
déclarèrent  que  tout  était  rompu.  Tel  est  l'historique  de  ce  projet  de  ma- 
riage sur  lequel  le  parti  légitimiste  avait  fondé,  avec  raison,  de  si  grandes 
espérances,  et  qui  eût  été  une  véritable  bonne  fortune  pour  la  branche 
aînée  des  Bourbons  de  France. 

Il  nous  reste  encore,  pour  compléter  le  tableau  de  la  famille  impériale, 
à  parler  des  sœurs  et  du  frère  de  Nicolas. 

L'empereur  a  une  sœur  du  nom  de  Maria  Pawlawna,  née  le  16  fé- 
vrier 1786,  et  devenue  grande-duchesse  de  Saxe-Weimar. 

Anna  Pawlawna,  autre  sœur  de  Nicolas,  née  le  19  janvier  1795,  est  reine 
des  Pays-Bas. 

Le  grand-duc  Michel  Pawlowitch  est  le  frère  cadet  du  tzar,  plus  jeune 
de  deux  ans  seulement  *  ;  sa  femme,  la  grande-duchesse  Hélène,  née  le  13 
janvier  1807,  est  fille  du  prince  Paul,  frère  de  Guillaume,  roi  de  Wurtem- 
berg. Trois  enfants  sont  nés  de  ce  mariage,  ce  sont  :  Maria  Michaïlowna  \ 

>  Il  est  né  le  9  février  1798. 
«  Fille  de  Michel. 


DE  LA  RUSSIE.  S\ 

née  en  1825,  Elisabeth  Michaïlowna,  née  en  1826,  et  Catherine  Michaï- 
lowna,  née  en  août  1827. 

S.  A.  I.  Michel  Pawlowitch  est  un  bel  homme,  dans  Tacception  maté- 
rielle de  ces  mots,  moins  colossal  toutefois  que  l'autocrate.  Si  Nicolas  est 
le  premier  caporal  de  l'empire,  Michel  mérite  qu'on  lui  assigne  le  second 
rang.  C'est  un  bon  inspecteur  aux  revues,  et  voilà  tout;  du  reste,  complè- 
tement nul  à  la  guerre,  nullité  qu'il  croit  racheter  par  une  sévérité  ridi- 
cule et  souvent  odieuse.  Ce  que  nous  avons  dit  précédemment  achèvera 
le  portrait  de  ce  prince  au  point  de  vue  militaire. 

On  peut  citer  du  grand-duc  Michel  des  traits  qui  prouvent  que  ce  prince 
comprend  et  pratique  aussi  bien  que  son  frère  le  machiavélisme  russe. 
En  voici  un  entre  autres. 

Un  grand  nombre  d'officiers,  impliqués  dans  la  conspiration  de  1825, 
avaient  été  dégradés  et  servaient  comme  simples  soldats.  Le  bataillon  dans 
lequel  ils  avaient  été  incorporés  s'éUit  aussi  recruté  d'autres  jeunes  gens 
dont  les  tendances  libérales  avaient  paru  suspectes.  Cette  petite  troupe, 
composée  de  sept  ou  'huit  cents  hommes,  tous  soldats  d'élite  et  frappés 
d'une  condamnation  pour  motifs  politiques,  se  trouvait  au  nombre  des  corps 
russes  qui,  pendant  la  guerre  de  1828  contre  la  Turquie,  avaient  mis  le 
siège  devant  la  ville  d'Ismaïloff.  Le  grand-duc  Michel  commandait  en 
chef  l'armée  de  siège.  Après  plusieurs  jours  de  travaux  préparatoires, 
on  résolut  de  frapper  un  coup  décisif.  La  brèche  à  peine  ouverte,  le 
grand-duc  se  porta  devant  le  bataillon  des  condamnés,  et  lui  ordonna  ^e 
monter  le  premier  à  l'assaut,  a  Voici,  dit-il,  le  moment  de  vous  réhabili- 
ter aux  yeux  de  l'empereur  et  de  la  nation.  Sachez,  en  vous  couvrant  de 
gloire,  dans  ce  jour  mémorable,  mériter  le  pardon  de  votre  souverain  !  » 
Aussitôt  il  fait  battre  la  charge,  et  le  bataillon  s'élance  sur  les  remparts 
de  la  place.  Mous  avons  dit  que  la  brèche  était  à  peine  ouverte  ;  ajoutons 
qu'elle  était  encore  absolument  impraticable^  et  qu'il  y  avait  folie  ou 
crime  à  y  aventurer  des  malheureux,  certains  d'y  trouver  une  mort  inu- 
tile. —  Le  bataillon  suspect  fut  abandonné  sur  les  murs  par  le  reste  de 
Tarmée.  Pas  un  seul  des  militaires  qui  le  composaient  n'échappa  au  sabre 
des  Turcs!...  Le  gouvernement  russe  fut  débarrassé  dans  un  seul  jour 
d'une  phalange  de  jeunes  gens  dont  les  idées  l'inquiétaient,  et  le  grand- 
duc,  qui  avait  à  se  reprocher  mainte  bévue  comme  général,  put  se  con- 
soler en  pensant  qu'à  défaut  de  science  militaire,  il  avait  fait  preuve,  de- 
vant IsmaïlofT,  d'une  habileté  politique  tout  à  fait  à  la  hauteur  du  système 
gouvernemental  de  son  bien-aimé  frère. 

Tout  rigide  observateur  du  décorum  qu'il  est  en  public,  à  l'instar  de 
l'empereur,  le  grand-duc  Michel  n'en  a  pas  moins  le  goût  des  grosses 

M.    R.  H 


82  LES  MYSTÈRES   DE   LA  RUSSIE. 

plaisanteries,  dans  la  conversation  familière.  Il  afTectionnait  particulière- 
ment, il  y  a  quelques  années,  un  comédien  français,  homme  d'un  esprit 
facétieux  et  assez  indépendant.  Il  se  plaisait  aux  boutades  de  l'artiste, 
et  tolérait  tout  ce  que  lui  inspirait  sa  franchise.  Disons  ici,   sans  faire 
aucune  application  injurieuse,  qu'il  n'est  pas  rare  de  voir  les  grands  sei- 
gneurs russes  admettre  dans  leur  intimité  de  complaisants  parasites  des^ 
tinés  à  remplir  auprès  d'eux  l'ofiice  de  bouffons.  Tout  est  permis  à  ces 
individus  dont  l'emploi  est  d'amuser  leurs  patrons.  On  leur  laisse  toute 
liberté  de  pensée  et  de  parole,  parce  que  rien  de  ce  qui  sort  de  leur  bou- 
che ne  peut  être  pris  au  sérieux.  Les  Russes  ne  comprennent  l'indépen- 
dance d'esprit  que  chez  les  gens  sans  importance.  Chez  les  autres,  elle 
est  criminelle.  En  d'autres  termes,  la  vérité  n'est  tolérée  dans  ce  pays, 
qu'à  condition  d'émaner  d'une  source  qui  lui  ôte  toute  sa  valeur  réelle  : 
elle  déplaît  dès  qu'elle  a  une  origine  respectable.  Le  laisser  aller  de 
certains  personnages  de  ce  pays  envers  leurs  fous,  et  leur  intraitable 
sévérité  envers  des  interlocuteurs  moins  futiles,  sont  chose  bien  connue 
des  étrangers  qui  ont  observé  attentivement  les  mœurs  delà  société  russe. 
Nous  avons  parlé  de  la  familiarité  du  grand-duc  Michel  avec  son  acteur 
favori  ;  voici  l'autre  partie  de  la  démonstration  :  a  Je  me  souviens,  dit 
M.  May  S  qu'après  une  conversation  d'une  demi-heure  avec  le  grand-duc 
Ck>n8tantiq,  dans  laquelle  j'avais  montré  tout  le  respect  que  je  croyais  lui 
devoir,  il  m'éqhappa  de  confirmer  ses  opinions  sur  quelques  matières  en 
lui  disant  : — Vous  avez  raison,  monseigneur. — Je  parlais  au  sérieux  ;j'ex- 
primais  naturellement  ma  conviction.  Aussitôt  cette  réplique,  il  éclata  de 
rire,  et  la  relevant  :  «J'ai  raisonl  dit-il;  en  vérité,  j'ai  raison!  Dieu  soit 
loué!  c'est  fort  heureux  1  j'ai  raison!  j'ai  raison!  cela  est  étonnant!  —  Et 
s'adressant  aux  généraux  qui  Tentouraiont  :  —  Trouvez-vous  qu'en  effet 
j'aie  raison,  messieurs?-^ Des  marques  de  la  plus  grande  hilarité  servirent 
de  réponse  à  cette  interpellation.  En  examinant  les  figures,  je  vis  bien 
qu41  était  impossible  que  le  grand-duc  eût  jamais  tort.  »  Si  M.  May  eût 
été  un  comédien,  Son  Altesse  Impériale  l'eût  laissé  dire  sans  observations. 
Constantial  cette  physionomie  manque  à  notre  esquisse  ;  et  vraiment, 
nous  ne  résisterions  pas  au  désir  de  crayonner  cette  hideuse  figure  de  grand- 
duo  moscovite,  s'il  nous  était  loisible  de  consacrer  aux  hommes  qui  ne 
sont  plus  et  qui  n'ont  pas  laissé  une  grande  place  dans  l'histoire,  un  espace 
dû  aux  choses  contemporaines.  Force  nous  est  donc  de  renoncer  quant  à 
présent  au  plaisir  de  l'anachronisme,  et  de  clore  ici  la  série  de  nos 
silhouettes  impériales,  sauf  à  les  parfaire  par  des  détails  qui  se  trouve- 
ront disséminés  dans  la  suite  de  cet  ouvrage. 

•  St.^Pétersbourg  et  la  tlussie  en  <829.  T.  !«',  pag.  206* 


CHAPITRE   m. 


I,MB  SQOSÈTÉB  8SCBJBTBS  ST  lUL  GOMSFZaATZOW  M  ISaS. 


Origine  des  sociétés  secrètes  de  Russie.  —  Les  ChevcUiers  russes,  —  VUnion  du  Salut.  ~ 
Wnion  du  Bien  public.  —  But  de  ces  associations.  —  Union  des  Boyards,  —  Projets 
d'insurrection  et  d'assassinat  contre  Alexandre.  —  Mort  de  cet  empereur.  —  Journée  du 
14  décembre  1825.  —  Conduite  de  Nicolas  avant  et  pendant  le  combat.  —  Jugement  des 
conspirateurs.  —  Exécution  des  condamnés  à  mort.  —  Cruautés  inutiles.  —  H.  Demidofî 
et  le  livre  jaune.  —  Réflexions  sur  ces  événements. 


Dans  le  courant  du  précédent  chapitre,  il  a  été  plus  d'une  fois  question 
de  la  conspiration  de  1825.  Comme  cet  événement,  qui  a  inauguré  le 
règne  de  l'empereur  Nicolas,  a  eu  et  peut  encore  a^oir  une  haute  portée 
politique,  nous  allons  en  rappeler  les  principales  circonstances.  Ce  sera 
pour  nous  l'occasion  de  parler  des  sociétés  secrètes  qui  ont  longtemps 
agité  et  inquiètent  encore  la  Russie.  Notre  récit  complétera,  d'ail- 
leurs, certaines  faces  du  caractère  de  Nicolas,  que  nous  n'avons  pu  qu'é- 
baucher. 

Durant  toutes  les  guerres  de  l'empire,  le  tzar  Alexandre  fut  adoré  de 
son  peuple.  Sa  douceur  et  sa  magnanimité,  jointes  à  un  courage  sans  osten- 
tation et  à  un  vif  sentiment  de  patriotisme,  l'avaient  placé  dans  l'estime 
et  dans  l'amour  de  ses  sujets  bien  plus  haut  que  tous  les  empereurs  qui 
l'avaient  précédé  sur  le  trône.  Les  Russes  étaient  si  peu  habitués  à  tant 
de  mansuétude  et  de  grandeur  d'àme,  que,  vaincus  par  le  prestige  d'une 
si  noble  nature,  ils  conçurent  pour  leur  souverain  cette  affection  enthou- 
siaste qu'inspirent  les  hommes  véritablement  grands  par  l'intelligence  et 
par  le  cœur. 

Mais  la  défaite  de  la  France  et  le  triomphe  définitif  de  la  coalition  ou- 
vrirent à  Alexandre  une  voie  nouvelle,  où  il  s'engagea  avec  toute  l'ardeur 
d'un  esprit  convaincu.  Il  fut  le  promoteur  et  le  patron  de  la  Sainte-Al- 
liance. Or,  le  pacte  conclu  sur  les  ruines  de  la  France  impliquait  tout  un 
système  politique  nouveau  et  en  désharmonie  complète  avec  les  idées  que 
la  révolution  française  avait  vulgarisées.  C'était,  malgré  la  charte,  le  re- 
tour aux  choses  du  passé,  avec  une  teinte  sinistre  de  religiosité;  c'était 


84  LES  MYSTÈRES 

une  réaction  bien  caractérisée  et  aggraTée  de  mysticisme.  Madame  de 
Krûdncr  avait  passé  par  là,  et  Ton  put  voir  la  trace  de  son  influence  sur 
l'autocrate  jusque  dans  les  proclamations  et  les  manifestes  qui  furent, 
sous  la  plume  d'Alexandre,  les  prolégomènes  du  quintuple  traité.  Bientôt 
vint  l'application  des  principes  aux  faits.  Il  y  eut  beaucoup  à  réprimer, 
beaucoup  à  punir.  La  sourde  fermentation  qui  régnait  dans  plusieurs  États 
européens  fit  explosion  :  Naples  et  le  Piémont  firent  entendre  un  cri  de 
révolte,  et  il  fallut  protéger  systématiquement,  par  la  force  des  baïon- 
nettes, l'absolutisme  monarchique  contre  les  idées  de  rénovation  et  de 
liberté.  Que  l'empereur  Alexandre  agît  suivant  sa  propre  impulsion,  ou 
qVil  cédât  aux  conseils  de  la  fougueuse  politique  de  l'Autriche,  ce  n'en 
était  pas  moins  à  lui  qu'on  faisait  remonter  la  responsabilité  et  l'odieux 
de  la  répression.  Chef  et  protecteur  de  l'alliance,  c'était  vers  lui  que  se 
tournaient,  en  môme  temps,  les  regards  de  ses  associés  et  la  colère  des 
peuples  souffrants.  Le  fardeau  était  lourd;  le  tzar  n'en  fut  pas  effrayé. 

Gîtte  position  nouvelle  réagit  sur  le  caractère  d'Alexandre;  il  s'impré- 
gna peu  à  peu  de  cet  esprit  rétrograde  dont  il  s'était  constitué  le  défenseur 
providentiel.  La  constitution  de  Pologne  mal  exécutée,  les  promesses 
faites  par  lui  à  ce  royaume  voisin  déloyalement  éludées,  quelques  actes 
d'implacable  rigueur,  d'autres  faits  non  moins  significatifs,  furent  les 
symptômes  d'une  grave  modification  dans  les  idées  et  les  tendances  de 
l'empereur. 

Cette  évolution  inattendue  coïncida  précisément  avec  un  mouvement 
en  Sens  contraire  dans  l'esprit  des  populations.  La  jeunesse  allemande, 
irritée  de  l'ingratitude  des  gouvernements  germaniques,  oublieux  de  son 
héroïque  dévouement,  s'agitait  dans  l'ombre  et  s'organisait  en  sociétés 
secrètes.  Quant  aux  Russes,  tous  ceux  qui  avaient  séjourné  en  France 
rapportaient  dans  leur  patrie  des  désirs  de  liberté  qui,  jusqu'à  ce  mo- 
ment, étaient  restés  éloignés  de  leur  cœur.  Ce  peuple  français,  que  de 
grossiers  imposteurs  leur  avaient  peint  comme  un  essaim  de  barbares  et 
de  brigands,  leur  était  enfin  apparu  tel  qu'il  était,  c'est-îi-dire  bon,  géné- 
reux, intelligent,  et  supérieur  aux  autres  nations  en  lumières  et  en  civili- 
sation véritable.  La  propagande  du  libéralisme  les  avait  trouvés  dociles 
à  ses  leçons,  et  ils  retournaient  en  Russie  avec  un  bagage  d'idées  consti- 
tutionnelles très-suffisant  pour  commencer  l'éducation  révolutionnaire 
de  leurs  compatriotes.  La  plupart  des  officiers  qui  avaient  fait  partie  du 
corps  d'armée  d'occupation  étaient  plus  ou  moins  convertis.  Les  vain- 
queurs avaient  été  absorbés  par  les  vaincus,  et  le  triomphe  matériel  avait 
été  payé  d'une  défaite  morale. 

Les  guerres  avec  la  France  furent  donc  pour  les  Russes  un  moyen  d'é- 


DE  LA  RUSSIE.  85 

ducation  politique.  Les  guerres  d'Amérique  avaient  eu  la  même  influence 
sur  nos  pères;  mais  entre  nous  et  les  Russes  il  y  eut  cette  différence  re- 
marquable, que  la  France,  adoptant  les  idées  de  liberté  dans  leur  caractère 
le  plus  universel  et  le  plus  désintéresse,  entendait  les  appliquer  à  toutes 
les  classes  de  la  société  et  à  tous  les  peuples,  tandis  que  les  Russes  ne 
voulaient  de  la  liberté  que  pour  certaines  catégories  de  citoyens  et  ne 
travaillaient  que  pour  eux-mêmes. 

Du  reste,  dès  1816,  l'esprit  d'opposition,  suscité  par  les  violences  du 
despotisme,  s'était  manifesté  en  Russie  comme  en  Allemagne.  Les  cam- 
pagnes de  1813, 1814  et  1815,  et  le  contact  de  TOccidenl,  avaient  préparé 
l'initiation  de  nos  ennemis  aux  principes  qu'ils  se  flattaient  d'anéantir. 
Cette  action  avait  été  si  prompte,  que  la  première  pensée  des  associations 
secrètes. en  Russie  doit  être  rapportée  à  cette  époque. 

Par  une  étrange  combinaison,  le  sentiment  révolutionnaire  trouva,  en 
Russie,  un  puissant  auxiliaire  dans  les  instincts  les  plus  égoïstes  du  cœur 
humain.  L'affranchissement  des  serfs  avait  toujours  été  la  noble  utopie  de 
l'empereur  Alexandre,  et  plusieurs  actes  décisifs  avaient  prouvé  que  tôt 
ou  tard  la  volonté  du  tzar  s'accomplirait.  Une  recrudescence  de  tyrannie 
de  la  part  des  seigneurs  amena  chez  l'autocrate  un  redoublement  de  gé- 
néreuse pitié  pour  les  esclaves.  Des  faits  horribles,  presque  incroyables, 
avaient  éveillé  la  sollicitude  du  souverain  pour  les  victimes.  On  parlait 
de  traitements  épouvantables  infligés  à  des  serfs.  On  racontait,  entre  au- 
tres, que  la  femme  d'un  général  se  plaisait  à  martyriser  une  jeune  fille 
qui  la  servait  ;  qu'elle  étudiait  sur  elle  les  effets  de  l'acupuncture,  et  se 
délectait  à  ses  cris  de  douleur  quand  elle  la  forçait  à  marcher  nu-pieds 
sur  des  charbons  ardents,  ou  à  plonger  sa  main  dans  l'eau  bouillante. 
L'infâme  alla  expier  ses  crimes  en  Sibérie,  et  son  mari  partagea  sa  con- 
damnation pour  avoir  toléré  ces  atrocités.  Des  mesures  générales  donnè- 
rent une  tardive  sécurité  aux  malheureux  paysans.  Mais  Alexandre  n'i- 
gnorait pas  que  ces  concessions  aux  opprimés  lui  attireraient  l'animosité 
des  oppresseurs.  La  noblesse,  froissée  dans  ses  intérêts  et  dans  son 
amour-propre,  ne  pardonna  point  ces  attaques  à  ses  antiques  privilèges; 
elle  murmura  et  forma  des  projets  de  vengeance,  dont  l'empereur  ne  tint 
pas  compte,  bien  résolu  qu'il  était  à  poursuivre  l'œuvre  d'émancipation 
rêvée  par  son  bienfaisant  génie.  L'orgueil  et  Tégoïsme  mécontents  donnè- 
rent la  main  au  libéralisme,  et  de  cette  union  monstrueuse  sortit  une 
conspiration  en  règle  contre  l'autorité  du  tzar,  conspiration  qui  avait 
pour  but,  non  plus  une  révolution  de  palais,  mais  un  changement  de  forme 
gouvernementale. 

D'autres  causes  non  moins  efficaces  concouraient   à   exciter   contre 


86  LES  MYSTÈRES 

Alexandre  une  partie  de  la  nation  russe.  On  crut  voir  dans  la  destitution 
du  prince  Galitzin,  ministre  des  cultes  et  de  l'instruction  publique,  et 
dans  son  remplacement  par  l'amiral  Chiclikoff,  la  preuve  péremptoire  des 
vues  rétrogrades  de  rerapereur.  Dans  son  discours  d'installation,  Chich- 
koff  osa  dire  que  les  classes  inférieures  de  la  société  n'avaient  pas  besoin 
d'instruction,  et  que  les  lumières  étaient  beaucoup  plus  funestes  qu'utiles 
à  des  hommes  nés  pour  obéir.  C'était  là  un  programme  d'absolutisme  sans 
métaphores  et  sans  restriction.  De  déplorables  événements,  attribués  par 
le  peuple  à  la  colère  divine,  et  habilement  exploités  par  les  chefs  des  mé- 
contents, ajoutèrent  de  nouveaux  éléments  à  la  fermentation  qui  régnait 
déjà  :  le  palais  de  Tsarskoc-Sélo  fut  dévoré  par  les  flammes;  l'empereur 
tomba  malade  au  moment  du  mariage  du  grand-duc  Michel,  et  St-Pé- 
tersbourg  faillit  être  anéanti  par  une  inondation  de  la  Neva.  Les  pertes 
matérielles  occasionnées  par  ce  dernier  désastre  réduisirent  au  désespoir 
un  grand  nombre  de  familles  de  négociants  et  de  propriétaires.  Or  les 
hommes  aigris  par  le  malheur  sont  beaucoup  plus  accessibles  que  les 
gens  heureux  aux  suggestions  des  partis  politiques.  Alexandre  lui-même 
parut  profondément  affecté  par  cette  douloureuse  catastrophe.  Le  moment 
était  venu  où  cette  âme  tendre  et  dépourvue  d'énergie,  désormais  privée 
du  stimulant  de  la  gloire  militaire,  allait,  l'illuminisme  aidant,  tomber 
dans  les  vagues  tristesses  du  découragement  et  dans  cette  léthargie  mo- 
rale qui  est  la  mort  de  l'esprit.  La  certitude  qu'il  était  entouré  d'ennemis, 
et  rimpossibililé  de  saisir  le  complot  corps  à  corps  jetaient  le  trouble  et 
l'inquiétude  dans  ce  cœur  déjà  plein  de  sinistres  pressentiments.  Une  sur- 
dité presque  totale,  en  aigrissant  son  humeur  et  en  lui  donnant  le  goût  de 
la  solitude,  rendit  l'empereur  à  peu  près  inabordable.  «  La  musique  et  les 
spectacles  surtout  lui  étaient  insupportables;  sa  cour  était  devenue  d'un 
sombre  effrayant.  Hors  deux  ou  trois  concerts,  et  la  mascarade  obligée  du 
jour  de  l'an,  les  échos  du  palais  d'hiver  ne  répétaient  que  les  cris  des 
corbeaux,  dont  les  troupes  innombrables  allaient  passer  la  nuit  sur  les 
toits  de  ce  vaste  édifice  *.  »  En  un  mot,  Alexandre  n'avait  plus  rien  de 
ce  qui  l'avait  fait  autrefois  chérir  de  son  peuple,  rien,  si  ce  n'est  quel- 
ques qualités  du  cœur,  que  la  noblesse  courroucée  lui  imputait  à  crime, 
car  c'était  dans  cette  source  vive  des  sentiments  charitables  que  le  tzar 
avait  puisé  les  nobles  résolutions  dont  ses  ennemis  les  plus  acharnés  vou- 
laient précisément  tirer  vengeance. 

C'est  à   cette   disposition   d'esprit  qu'il    faut  attribuer   les    mesures 
odieuses  exercées,  en  1823  et  1824,  par  la  police  russe,  contre  un  grand 

>  May,  l.  Il,  pag.  543. 


DE   LA   RUSSIE.  87 

nombre  d*ctrangers  injustement  soupçonnés  de  desseins  criminels;  c'est 
aussi  cet  état  continuel  d'in(fuiétudc  qui  décida  Alexandre  à  aller,  en 
1825,  visiter  son  armée  de  Podolie.  Il  voulait  s'assurer  par  lui-même  des 
dispositions  suspectes  de  ses  officiers,  et  étudier  la  conspiration  dans  son 
foyer  le  plus  actif. 

Profitant  de  toutes  les  circonstances  qui  avaient  favorisé  leurs  desseins, 
et  de  la  profonde  modification  qu'avait  subie  le  caractère  de  l'empereur, 
les  sociétés  secrètes  s'étaient  fortifiées  dans  l'ombre,  et  avaient  grandi, 
grâce  surtout  à  la  discrétion  absolue  dont  Thabileté  de  la  police  faisait  un 
devoir  à  tous  leurs  membres.  La  franc-maçonnerie  se  propageait  en  Rus- 
sie, et  comptait  des  adeptes  dans  les  hautes  classes,  aussi  bien  que  dans 
Tarmée.  Il  existait  une  association  dite 5oci^^^t/es  Chevaliers  rmses^  dont  le 
but  était  de  mettre  un  terme  aux  abus  révoltants  qui  entachaient  toutes  les 
branches  de  l'administration  publique.  Cette  société,  qui  avait  eu  pour 
fondateurs  le  général  Michel  Orloff,  le  comte  Mamonoff  et  M.  Tourgué- 
neff,  actuellement  conseiller  d'Etat,  avait  tout  d'abord  rallié  bon  nombre 
d*adhérents;  mais  son  programme,  qu'on  pouvait  interpréter  au  besoin 
dans  le  sens  d'une  réforme  sociale  complète,  avait  quelque  chose  de 
trop  vague  pour  pouvoir  devenir  un  symbole  de  foi  politique.  Les  Cheva^ 
liers  russes  se  rallièrent  à  une  autre  société,  formée  en  même  temps 
que  la  leur.  Celle-ci  se  faisait  appeler  VUnwn  du  Salut  ou  des  Vrais  et 
fidèles  Enfants  de  la  Patrie.  Les  statuts  avaient  été  rédigés  par  le  colonel 
Pestel,  homme  énergique  et  sincèrement  dévoué  aux  idées  démocratiques 
dont  l'aurore  semblait  enfin  vouloir  luire  sur  la  Russie,  Cette  association 
se  divisait  en  trois  catégories  :  les  frères,  les  hommes  et  les  boyards.  Ces 
derniers  composaient  seuls  le  conseil  suprême,  dont  les  décisions  enga- 
geaient tous  les  membres  indistinctement.  On  reconnaît  ici  déjà  la  ja- 
louse influence  de  l'aristocratie.  Les  réceptions  étaient  à  peu  près  sem- 
blables à  celles  des  francs-maçons.  Le  candidat,  avant  toute  initiation, 
s'engageait,  par  serment,  à  garder  un  secret  absolu  sur  tout  ce  qui  allait 
lui  être  révélé.  Pour  être  admis,  il  prêtait  un  second  serment  et  jurait  de 
se  consacrer  tout  entier  à  l'œuvre  dont  il  était  destiné  à  prendre  sa  part. 
Bientôt  cette  société  prit  le  nom  d'Union  du  fiien public.  Elle  déclara  dans 
ses  règlements  que  son  unique  but  était  le  bien  de  la  patrie,  but  tout  à 
fait  conforme  aux  vues  du  gouvernement  lui-même  :  elle  ajoutait  que  ses 
délibérations  secrètes  n'avaient  d'autre  objet  que  de  la  mettre  à  l'abri  de 
l'œil  malveillant  et  des  commentaires  calomnieux  de  la  police.  Toutefois, 
sous  cette  apparente  bénignité  d'intentions,  elle  cachait  la  résolution  bien 
arrêtée  de  changer  les  institutions  de  la  Russie.  La  société  se  composait  de 
quatre  sections,  dirigées  par  un  comité  central ,  siégeant  à  St-Pétersbourg. 


88  LES  MYSTÈRES 

La  première  était  chargée  de  poursuivre  un  but  exclusivement  philanthro- 
pique. Les  établissements  de  charité  rentraient  dans  ses  attributions  et 
étaient  placés  sous  son  contrôle  immédiat.  La  deuxième  section  devait 
s'occuper  de  la  propagation  des  lumières,  s'attacher  à  la  culture  morale 
et  intellectuelle  de  la  jeunesse,  lui  donner  Tcxemple  des  vertus  civiques 
et  privées,  et  l'encourager  au  bien  par  ses  leçons.  A  la  troisième  était  dé- 
volu le  soin  de  surveiller  la  magistrature,  de  corriger  les  abus  dans  Tor- 
dre judiciaire,  et  de  faire  rendre  justice  à  qui  de  droit.  L'économie  poli- 
tique et  la  science  sociale  constituaient  la  mission  des  membres  de  la  qua- 
trième section.  Le  pouvoir  exécutif  était  exercé  par  le  comité  central. 
Point  de  cérémonies  spéciales  pour  les  initiations.  On  se  bornait  à  exiger 
du  récipiendaire  une  déclaration  écrite  d'adhésion  aux  statuts  de  la  so- 
ciété. Plus  tard,  cette  déclaration  était  brûlée,  sans  toutefois  qu'il  sût 
que  ce  témoignage  matériel  de  sa  complicité  avait  été  anéanti.  Chaque 
membre  était  tenu  de  verser  dans  la  caisse  commune  la  vingt-cinquième 
partie  de  son  revenu  annuel. 

Quelque  puéril  et  impraticable  que  fût,  en  apparence,  le  plan  de  phi- 
lanthropie adopté  par  cette  association,  il  n'en  était  pas  moins,  au  fond, 
très-sérieux,  car  il  impliquait  le  bouleversement  des  choses  existantes,  et 
une  refonte  complète  des  institutions  tant  politiques  que  sociales.  On  dé- 
libéra longtemps,  en  effet,  sur  ces  graves  questions.  Enfin  les  principes 
quasi-républicains  l'emportèrent.  Puis,  abordant  le  problème  le  plus 
délicat,  l'Union  Centrale  vota,  à  la  pluralité  des  voix,  la  mort  de  Tem- 
pereur  Alexandre. 

Ici,  une  observation  :  n'est-il  pas  étrange  qu'au  milieu  de  toutes  les 
idées  nouvelles  qui  fermentaient  dans  l'esprit  des  conspirateurs,  et  fai- 
saient l'objet  de  leurs  discussions,  il  ne  fût  pas  le  moins  du  monde  ques-^ 
tion  de  l'aflTanchissement  des  serfs?  Quoi!  voilà  des  hommes  épris  de  la 
liberté,  des  réformateurs  philanthropes,  et  le  mot  égalité  est  banni  de  leurs 
rêves  politiques!  Ils  veulent  régénérer  la  société  de  leur  patrie,  ils  ont  à 
cœur  le  bien  public  et  le  bonheur  de  l'individu,  et  ils  ne  songent  pas  qu'il 
y  a  autour  d'eux  des  millions  d'hommes  qui  souffrent  dans  leur  liberté  et 
dans  leur  dignité,  dans  leur  corps  et  dans  leur  âme!  Ils  proclament  les 
saintes  maximes  de  la  fraternité,  et  ils  veulent  perpétuer  la  servitude  de 
l'immense  majorité  de  leurs  semblables  !  Il  y  a  là  une  grave  révélation  d'un 
fait  fondamental  :  le  profond  égoïsme  des  conspirateurs  et  la  démoralisa- 
tion résultant,  pour  les  hommes  les  plus  éclairés  d'un  État,  de  cette  insti- 
tution monstrueuse  qu'on  nomme  l'esclavage.  En  présence  d'un  pareil  déni 
de  justice,  il  est  impossible  de  voir  dans  la  plupart  des  membres  influents 
des  sociétés  secrètes  de  Russie  autre  chose  que  des  ambitieux  qui  dissimu- 


DE  LA  RUSSIE.  89 

laient  leurs  Tues  intéressées  et  leurs  désirs  de  \engeance  sous  le  masque 
d'un  libéralisme  généreux,  et  prenaient  pour  instruments  quelques  jeunes 
gens  au  cœur  plus  droit  et  plus  sincère. 

Quand  les  points  essentiels  de  la  profession  de  foi  des  conspirateurs 
furent  bien  flxés,  la  division,  inévitable  en  si  grave  occurrence,  et  sur- 
tout en  si  nombreuse  compagnie,  s'introduisit  dans  l'association.  Saisis  de 
frayeur  ou  de  remords,  un  grand  nombre  d'aHiliés  cherchèrent  des  pré- 
textes pour  se  retirer.  Craignant  une  scission  éclatante,  les  chefs  déclarè- 
rent, en  février  1821,  la  société  dissoute,  et  livrèrent  aux  flammes  les  rè- 
glements et  tous  les  documents  écrits.  C'était  le  seul  moyen  d'éliminer 
les  poltrons  et  les  contradicteurs.  L'Union  se  reforma  à  St-Pétersbourg 
en  1822;  elle  s'était  maintenue  dans  le  sud,  grâce  à  l'activité  de  Pestel, 
qui  se  dévouait  corps  et  âme  au  triomphe  de  ses  opinions. 

Mais,  depuis  sa  reconstitution,  cette  société  avait  changé  de  nom;  elle 
se  faisait  appeler  V  Union  des  Boyards^  et  se  divisait  en  deux  classes,  les 
croyants  et  les  adhérents.  A  la  première  était  réservé  le  privilège  de  nom- 
mer les  membres  du  directoire  et  de  contrôler  ses  actes.  Pour  se  faire  ad- 
mettre, il  fallait  subir  des  épreuves  physiques  et  morales.  II  y  avait  plu- 
sieurs degrés  d'initiation,  et  le  candidat  n'était  reçu  qu'après  avoir  salis- 
fait  rigoureusement  à  toutes  les  conditions  requises. 

Les  Boyards  unis  discutèrent  les  bases  d'une  constitution  pour  la  Rus- 
sie; ils  adoptèrent  la  forme  monarchique,  mais  en  laissant  à  l'empereur 
une  autorité  si  restreinte,  que  le  souverain  n'était  plus  qu'un  magistrat, 
comme  le  président  de  la  république  des  Etats-Unis.  Quant  au  pays,  ils  le 
divisaient  en  provinces,  formant  des  États  indépendants,  mais  unies  entre 
elles  par  un  lien  fédératif.  Il  y  avait  tcudance  manifeste  au  gouvernement 
républicain;  mais  tous  les  adeptes  n'apercevaient  pas  la  pente  qui  les  con- 
duisait invinciblement  a  cette  conclusion.  Il  n'est  pas  sans  intérêt  de  sa- 
voir que  la  première  idée  d'un  gouvernement  républicain  fut  émise  par 
Novikoff.  Il  y  avait  eu  en  1820,  à  St-Pétersbourg,  une  délibération  du  co- 
mité central,  dans  laquelle  Pcstcl  avait  exposé  les  avantages  et  les  incon- 
vénients du  régime  monarchique  et  de  la  forme  républicaine.  Après  une 
longue  discussion,  on  était  allé  aux  voix,  et  la  république  avait  été  una- 
nimement adoptée.  Nicolas  Tourguéneff,  entre  autres,  avait  exprimé  son 
opinion  en  s'écriant  :  «  Un  président  sans  phrases  !  »  Ainsi  le  mot  ter- 
rible avec  lequel  un  révolutionnaire  français  avait  tué  un  roi,  était  déjà 
naturalisé  en  Russie;  le  progrès  avait  été  rapide! 

En  1823,  les  princes  Serge  Troubetzkoï  et  Obolenski  furent  nom- 
més présidents  des  croyants,  conjointement  avec  Mouravieff ,  déjà  re- 
vêtu de  ces  fonctions.  Quelque  temps  après,  on  s'occupa  de  mettre  en 
M.  a.  ^2 


dO  LES  MYSTÈRES 

relations  la  société  du  Nord  avec  celle  du  Sud,  dont  Pestol  était  toujours 
le  chef  infatigable.  Cette  dernière,  qui  avait  aussi  un  directoire,  subissait 
rinfluence  de  deux  autres  comités,  dont  Tun,  celui  de  Kamenka,  étaitpré- 
sidé  par  Davydoff  et  par  le  prince  Serge  Volkonski,  et  l'autre,  celui  de 
Yassilkoff,  obéissait  au  colonel  Serge  MouravieffApostol  et  au  sous-lieute- 
nant Bestoujeff.  Une  insurrection  militaire  était  le  moyen  adopté  par 
cet'te  association  pour  se  défaire  du  gouvernement;  la  destruction  de  la 
famille  impériale  tout  entière  avait  été  délibérée  et  résolue.  Cette  société, 
si  bien  organisée  et  maintenue  par  les  soins  du  colonel  Pestel,  était  en 
rapport  avec  l'association  secrète  de  Pologne,  dont  la  seule  préoccupation 
était  rindépendance  de  ce  pays.  Il  était  donc  important  pour  FUnion  du 
Nord  de  s'allier  à  la  société  du  Sud.  Ce  fut  le  prince  Troubctzkoï  qui  fui 
chargé  de  la  négociation. 

Ici  pas  plus  que  là,  après  pas  plus  qu'avant,  il  ne  fut  question  de  l'affran- 
chissement des  serfs.  Pas  un  mot  même  sur  l'amélioration  de  la  condition 
des  paysans!  C'était  toujours  et  partout  la  même  pensée  aristocratique, 
mêlée  de  vagues  aspirations  vers  une  liberté  égoïste  et  restrictive. 

On  remarquera  que  nous  nous  bornons  à  citer  les  noms  des  chefs  les 
plus  importants.  11  nous  parait  inutile  de  mentionner  les  agents  subal- 
ternes, et  cette  pléiade  de  dévouements  plus  ou  moins  actifs  qui,  au  mo- 
ment de  la  lutte,  désertèrent  leur  drapeau,  ou  qui,  après  le  combat,  se 
mirent  au  service  de  l'homme  dont  ils  avaient  juré  la  mort. 

La  société  du  Sud  apprit,  un  jour,  que  l'empereur  et  le  grand-duc  Nico- 
las arriveraient  prochainement  à  la  forteresse  de  Bobruisk,  pour  passer  en 
revue  les  troupes  de  la  dix-neuvième  division  militaire.  L'occasion  était 
trop  bonne  pour  que  les  conspirateurs  la  laissassent  échapper.  Le  comité 
de  Vassilkoff  résolut  de  tenter  une  insurrection.  Voici  ce  qui  fut  arrêté  : 
quelques  hommes  sûrs  endosseraient  l'uniforme  du  régiment  de  Schweî- 
kovski,  et  s'empareraient  d'Alexandre  et  de  Nicolas;  on  soulèverait,  en 
même  temps,  les  troupes  du  camp,  puis  on  marcherait  sur  Moscou  en  en- 
traînant toutes  les  forces  militaires  échelonnées  sur  la  route.  Une  fois  ar- 
rivée à  Moscou,  l'insurrection  verrait  ses  rangs  se  grossir  de  tous  les  sei- 
gneurs mécontents,  en  très-grand  nombre  dans  cet  asile  de  la  vieille  no- 
blesse russe.  Si  ce  projet  était  imprudemment  combiné,  il  avait  du  moins 
le  mérite  de  la  hardiesse  ;  mais  il  n'y  eut  pas  lieu  d'en  risquer  l'exécu- 
tion, les  conjurés  ayant  jugé  «^propos  d'y  renoncer. 

L'année  suivante,  c'est-à-dire  en  1824,  même  velléité  d'insurrection. 
L'empereur  était  attendu  à  Bélaïa-Tserkoffpour  l'inspection  du  troisième 
corps.  Il  fut  convenu  que  le  tzar  une  fois  mort,  Serge  Mouravieff,  Schweï- 
kovski  et  Tiesenhausen  soulèveraient  les  troupes,  se  rendraient  à  Mos- 


DE  LA  RUSSIE.  94 

cou  ci  à  KieiT,  d'où  Mouravieff  marcherait  sur  St-Pélersbourg»  afin  de 
joindre  ses  forces  à  celles  de  l'Union  du  Nord.  Mais  cette  fois  encore,  les 
conspirateurs  durent  ajourner  leurs  espérances,  le  voyage  de  l'autocrate 
ayant  été  contremandé. 

Dans  cette  même  année  1824,  V  Union  des  Boyards  entra  en  pourparlers 
avec  la  société  patriotique  polonaise.  Bestoujeff-Roumin  et  le  Polonais 
Krzyzanowski,  commissaires  des  deux  associations,  jetèrent  les  bases  d'un 
arrangement  qui,  en  rapprochant  les  membres  de  l'une  et  l'autre  société, 
devait  augmenter  les  forces  de  la  double  conspiration.  Les  Russes  s'enga- 
gaient  à  respecter  l'indépendance  de  la  Pologne,  et  à  lui  rendre  les  pro- 
vinces qui  lui  avaient  été  extorquées.  Les  Polonais  promettraient,  en  retour, 
d'empêcher  le  grand-duc  Constantin  de  passer  en  Russie,  au  moment  où 
le  complot  ferait  explosion  ;  ils  devaient  aussi  attaquer  en  môme  temps, 
pour  tenir  l'ennemi  en  échec  sur  plusieurs  points  à  la  fois.  La  révolution 
accomplie,  ils  proclameraient  la  république.  Cette  action  simultanée  ne 
pouvait  être  que  favorable  aux  vues  des  conjurés  des  deux  pays  ;  mais,  au 
seul  mot  d'indépendance  de  la  Pologne,  la  plupart  des  membres  de  VU- 
nioH  des  Boyards,  n'écoutant  que  leur  haine  nationale  pour  leurs  voisins, 
refusèrent  de  souscrire  à  cet  acte  de  conciliation  ;  en  sorte  que  la  réunion 
resta  à  l'état  de  projet.  Déjà  dans  une  autrp  circonstance,  on  avait  pu  ap- 
précier l'esprit  étroit  et  exclusif  des  chefs  dos  sociétés  russes.  Un  membre 
de  V  Union  du  Salut,  Alexandre  Mouravieff,  avait  reçu  du  prince  Troubetzkoï 
une  lettre  qui  annonçait  qu'Alexandre  était  décidé  à  restituer  à  la  Pologne 
toutes  les  provinces  conquises  par  la  Russie,  et  que,  prévoyant,  de  la 
part  des  Russes,  une  vive  opposition,  l'empereur  avait  pris  le  parti  de  se 
retirer  à  Varsovie  avec  toute  sa  cour.  Cette  nouvelle,  toute  invraisem- 
blable et  fausse  qu'elle  était,  produisit  une  grande  agitation  parmi  les 
conspirateurs.  Ils  déclarèrent  le  tzar  traître  à  la  patrie,  et  arrêtèrent  im- 
médiatement sa  mort.  Le  prince  Schakovskoï  proposa  de  consommer 
l'attentat  le  jour  où  son  régiment  serait  de  garde  auprès  de  l'autocrate. 
Yakoucbkine  se  dévoua  pour  frapper  le  despote.  Mais  au  milieu  de  ces 
entraînements  irréfléchis,  plusieurs  associés,  effrayés  de  cet  accès  de  su- 
bite frénésie,  firent  dosages  représentations,  et  protestèrent  si  vivement, 
que  leurs  collègues  les  plus  ardents  durent  céder  à  leurs  avis,  et  considé- 
rer leur  décision  comme  non  avenue.  Ce  fait,  toutefois,  montre  quelle 
était  la  portée?  du  libéralisme  des  patriotes  russes.  Tout  pour  la  Russie! 
rien  pour  la  Pologne  conquise  et  opprimée  ! 

Cependant  la  société  du  Sud,  toujours  alerte,  toujours  aux  aguels,  se  mit 
en  rapport  avec  une  autre  association  secrète,  dont  on  avait  jusque-là  ignoré 
l'existence  ;  c'était  la  société  des  Slaves  réunis.  Celle-ci,  composée  de  trente- 


92  LES  MYSTÈRES 

six  membres,  presque  tous  officiers  d'artillerie,  se  proposait  de  réunir  en 
une  seule  république  fédérative  les  huit  pays  slaves  dont  les  noms  étaient 
inscrits  sur  l'anneau  octogone  de  la  société  ;  c'étaient  la  Russie,  la  Pologne, 
la  Bohème,  la  Moravie,  la  Hongrie,  la  Servie»  la  Valachie  et  la  Moldavie. 
Bestoujeff,  chargé  de  négocier  avec  cette  société,  fit  facilement  compren- 
dre à  ses  membres  qu'il  était  de  l'intérêt  commun  de  se  réunir,  et  qu'a- 
vant de  songer  aux  peuples  voisins,  il  fallait  assurer  les  destinées  de  la 
Russie.  Les  deux  associations  ^e  fondirent  Tune  dans  l'autre,  et  il  fut 
convenu  qu'on  attendrait  l'arrivée  de  l'empereur  à  Bélaïa-Tserkoff,  en 
1825,  pour  faire  une  tentative  sérieuse  de  révolution.  Jusque-là,  on  devait 
chercher  à  faire  de  nouveaux  prosélytes,  propager  l'esprit  de  révolte  dans 
les  régiments,  stimuler  les  seigneurs  qui  ne  s'étaient  pas  encore  déclarés, 
en  un  mot,  augmenter,  par  tous  les  moyens  possibles,  les  forces  de  la 
conspiration. 

Les  choses  en  étaient  là  lorsqu'on  apprit  que  l'empereur  venait  de 
mourir  à  Taganrok,  en  désignant  pour  héritier  du  trône  le  grand*- 
duc  Nicolas,  au  préjudice  de  Constantin,  qui,  il  est  vrai,  avait  renoncé 
à  la  couronne  du  vivant  d'Alexandre.  Cette  nouvelle  jeta  le  trouble  dans 
le  sein  des  associations.  Quelques  membres,  parmi  lesquels  on  cite  Ba- 
tenkoff,  firent  observer  que  Toccasion  était  perdue  et  ne  se  représente- 
rait peut-ctre  pas  avant  un  demi-siècle  ;  que  le  serment  une  fois  prêté  à 
Nicolas,  il  n'y  aurait  plus  aucun  espoir  de  réussir  ;  qu'à  tout  prendre, 
une  monarchie  était  encore  nécessaire  en  Russie,  et  qu'en  conséquence 
il  fallait  renoncer  aux  projets  qu'on  avait  formés.  La  dissolution  de 
la  société  fut  mise  en  question.  Mais  les  chefs  de  l'Union  du  Nord 
résolurent  de  persévérer.  Le  moment  était  venu  de  nommer  un  direc- 
teur suprême ,  un  général  à  qui  tous  les  membres  de  la  société  obéi- 
raient dans  la  crise  qui  se  préparait.  Le  prince  Serge  Troubetzkoï  fut  élu 
dictateur;  choix  doublement  malheureux,  d'abord  en  ce  qu'il  prouvait 
que  les  conjurés  n'avaient  renoncé  à  aucune  de  leurs  idées  aristocrati- 
ques, ensuite  parce  qu'il  était  impossible  de  trouver  un  homme  plus  dé- 
pourvu que  Troubetzkoï  des  qualités  que  doit  réunir  un  chef  de  complot. 
Ce  prince  était,  en  effet,  un  malheureux  aussi  dénué  de  bon  sens  que  de 
courage.  Ses  complices  ne  devaient  pas  l'ignorer;  mais  son  titre  émi- 
nent  lui  avait  fait  donner  la  préférence,  tant  les  Russes  les  plus  avancés 
en  libéralisme  avaient  conservé  leurs  préjugés  de  caste  et  leur  respect 
superstitieux  pour  la  noblesse. 

Du  reste,  à  la  veille  du  combat  comme  six  mois  auparavant,  pas  d'unité 
de  vues,  pas  d'idées  communes;  la  division  des  forces,  l'incertitude  dans 
laquelle  flottaient  les  membres  les  plus  influents,  diminuaient  encore  les 


DE   LA  RUSSIE.  95 

chances  de  succès.  11  est  vrai  que  les  conspirateurs  comptaient  beaucoup 
sur  la  connivence  de  Farmée  et  môme  d'une  partie  du  peuple  ;  mais  c'était 
précisément  là  une  erreur  fondamentale.  Avec  des  soldats  russes  et  une  na- 
tion façonnée  à  l'esclavage,  on  peut  espérer  faire  réussir  une  révolution  de 
palais,  mais  nullement  une  révolution  de  principes  ;  en  d'autres  termes, 
les  éléments  sur  lesquels  on  se  flattait  d'agir  au  moment  du  combat,  de- 
vaient être  tenus  pour  rien,  n'étant  pas  suffisamment  préparés  à  la  trans- 
formation qu'on  prétendait  leur  faire  subir.  Ainsi,  confusion  de  vues, 
anarchie  d'influences,  choix  d'un  chef  incapable  et  pusillanime,  impossi- 
bilité de  compter  sur  la  démocratie  de  l'armée  et  de  la  nation,  tout  se 
réunissait  pour  faire  craindre  un  échec. 

Néanmoins  on  dressa  un  programme  de  ce  qu'il  y  aurait  à  faire,  une 
/3is  que  le  pouvoir  serait  renversé.  On  devait  installer  un  gouvernement 
provisoire  dont  le  premier  soin  serait  de  faire  élire  des  députés  par  les 
provinces:  décréter  la  formation  de  deux  chambres  législatives,  dont  une 
viagère  ;  créer  des  chambres  provinciales,  qui  auraient  constitué  des  lé- 
gislations particulières  semblables  à  celles  des  Etats-Unis  d'Amérique  ; 
transformer  les  colonies  militaires  en  milice;  remettre  le  commande- 
ment de  la  citadelle  de  St-Pétersbourg  à  la  municipalité  ;  proclamer  l'in- 
dépendance des  universités  de  Moscou,  de  Dorpat  et  de  Wilna,  etc.  — 
Rien  encore  au  sujet  de  l'esclavage!...  —  Rien  non  plus  sur  la  difficile 
question  de  savoir  quel  serait  le  chef  du  nouveau  gouvernement.  On  parla 
d'Alexandre,  le  jeune  fils  de  Nicolas;  mais  cette  proposition  ne  fut  pas 
prise  au  sérieux.  La  nécessité  de  l'extermination  de  toute  la  famille  im- 
périale était  dans  tous  les  esprits,  et  l'on  ne  se  préoccupait  pas  de  dési- 
gner à  l'avance  l'héritier,  plus  ou  moins  constitutionnel,  de  la  couronne 
qu'on  allait  briser. 

Au  milieu  de  ce  pêle-mêle  d'idées  et  de  plans  contradictoires,  les  déli- 
bérations continuaient.  Le  domicile  de  RylèiefT  était  le  rendez-vous  des 
conjurés.  Le  12  décembre,  c'est-à-dire  l'avant-veille  du  jour  du  combat, 
une  conférence  eut  lieu  entre  le  prince  Troubetzkoï ,  les  frères  Bes- 
toujeff,  le  prince  Obolenski,  Kahovski,  Arbouzoff,  le  prince  Alexandre 
Odoïevski,  Poustchin,  Batenkoff,  Répin,  Yakoubovitch,  le  comte  Konov- 
nitzin  et  Stchépin-Rostovski.  Nouvelle  réunion  dans  la  soirée  du  13.  Le 
lendemain  devait  paraître  le  manifeste  de  Nicolas  sur  son  avènement  au 
trône,  et  le  sénat  avait  ordre  de  se  réunir  à  sept  heures  du  matin  pour  les 
préparatifs  de  la  prestation  du  serment.  La  solennité  des  circonstances 
excitait  l'enthousiasme  des  uns,  ébranlait  le  courage  des  autres,  et 
donnait  à  tous  cette  émotion  qui  naît  dans  les  cœurs  les  plus  éner- 
giques à  l'approche  d'un  danger  formidable.  Nicolas  Bestoujcff  affir- 


06  LES  MYSTÈRES 

défaut  d'ensemble,  rincapacité  et  la  lâcheté  des  principaux  meneurs, 
s'opposèrent  à  ce  qu'on  profitât  des  circonstances  qui  favorisaient  l'insur- 
rection. On  perdit  beaucoup  de  temps  en  discours  inutiles  ;  puis,  faute 
encore  plus  grave,  on  fit  boire  les  soldats  outre  mesure,  pour  les  exalter 
et  les  pousser  à  une  résistance  furieuse.  Il  en  résulta  qu'un  grand  nom- 
bre d'hommes  armés  dont  la  coopération  aurait  pu  être  d'un  poids  im- 
mense pour  les  conspirateurs  restèrent  immobiles,  à  moitié  abrutis  par 
l'ivresse,  ne  sachant  à  quel  chef  obéir,  et  se  bornant  à  crier  :  A  bas  Nicolas  ! 
Vivent  Comtantin  et  sa  femme  la  constitution! Il  est  vrai  que  Nicolas  ne  dé- 
ployait pas  une  activité  plus  exemplaire  ;  car  déjà  depuis  plusieurs  heures, 
la  sédition  parcourait  les  rues  et  les  places  de  la  capitale  les  armes  à  la 
mam,  et  l'empereur  était  encore  confiné  au  fond  de  son  palais.  Sa  bra- 
voure délibérait. 

Cependant  le  péril  approchait  de  la  demeure  impériale.  Nicolas  avait 
tout  à  craindre  de  la  colère  des  insurgés,  et  il  y  avait  autant  de  danger 
pour  lui  à  rester  derrière  le  rideau,  qu'à  descendre  sur  le  théâtre  de  l'é- 
meute. Hésiter  plus  longtemps  eût  été  signer  son  arrêt  de  mort,  ou  tout 
au  moins  sa  déchéance.  Heureusement  le  tzar  avait  eu  le  temps  de  la  ré- 
flexion, et  le  sentiment  de  sa  formidable  position  lui  avait  fait  trouver 
enfin  une  inspiration  décourage.  Vers  les  quatre 'heures  du  soir,  il  sort 
à  pied,  suivi  seulement  du  comte  Miloradowitch,  gouverneur  de  St-Péters- 
bourg  ;  il  fait  halte  sur  l'esplanade  de  l'Amirauté,  vis-à-vis  la  perspective  de 
Newsky,  réunit  autour  de  lui  quelques  centaines  de  partisans,  et  après  un 
quart  d'heure  de  nouvelle  délibération,  il  marche,  achevai,  vers  les  révol- 
tés. Miloradowitch,  qui  l'accompagne,  harangue  les  soldats  mutinés.  Mais  à 
peine  a-t-il  prononcé  quelques  mots,  qu'un  coup  de  pistolet   tiré  par 
Kahovski  le  blesse  mortellement  et  Tétcnd  aux  pieds  de  son  maître.  Nul 
doute  que  le  coup  ne  fût  destiné  à  l'empereur,  mais  la  bonne  étoile  de 
l'autocrate  le  préserva  de  la  mort  et  lui  réservait  encore  de  longs  jours. 
Les  troupes  fidèles  commencent  alors  un  feu  terrible,  et  le  combat  devient 
général.  Kahovski,  qui  déjà  avait  tué  Miloradowitch,  atteint  d'une  seconde 
balle  le  colonel  Stiirler;  l'intrépide  Yakoubowitch  se  déchaîne  comme  un 
lion  et  terrasse  tout  ce  qui  s'offre  à  ses  coups  ;  Kùchelbecker  vise  le  grand- 
duc  Michel,  mais  les  marins  de  la  garde  détournent  l'arme  prête  à  faire 
feu.  La  mitraille  creuse  de  sanglants  sillons  dans  les  rangs  des  insurgés, 
et  le  champ  de  bataille  est  bientôt  jonché  de  cadavres  et  de  blessés  '.Nico- 
las, devenu  un  héros,  préside  à  cette  exécution  et  dirige  la  foudre  qui  frappe 
ses  ennemis.  Enfin  le  feu  des  révoltés  se  ralentit  ;  encore  quelques  efforts 

*  Voir  la  gravure. 


96 


LES  MYSTERES 


défaut  d'ensemble,  rincapacité  et  la  lâcheté  des  principaux  meneurs. 


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ASÎOR,    LENOX 
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DE   LA  RUSSIE.  97 

de  la  part  des  troupes  fidèles,  et  tout  sera  fini.  Avant  neuf  heures  dii  soir, 
en  effet,  la  place  d'Isaac,  dont  les  révoltés  s'étaient  rendus  maîtres,  était 
balayée,  et  la  vengeance  du  tzar  était  satisfaite  ;  il  n'y  eut  plus  qu'à  con- 
fier aux  flots  discrets  de  la  Neva  les  corps  mutilés  des  quinze  cents 
malheureux  qui  avaient  succombé  dans  cette  triste  et  mémorable 
journée. 

Pendant  cette  lutte  de  quelques  instants,  que  faisaient  les  principaux 
chefs  du  complot?  que  faisait  le  prince  Troubetzkoî,  ce  Romain  qui  devait 
frapper  le  tyran  et  guider  ses  amis  à  la  victoire?  — Le  lâche  avait  fui, 
éperdu,  même  avant  le  combat,  et  avait  couru  i  Tétat-major  général 
pour  y  prêter  serment  à  Nicolas,  à  l'homme  dont  il  avait  juré  de  répandre 
le  sang;  il  se  trouva  mal  à  plusieurs  reprises  et  finit  par  se  réfugier  dans 
la  maison  de  M.  de  Lebzeltern,  ambassadeur  d'Autriche  et  son  beau-frère. 
Ryleîef,  non  moins  pusillanime,  déserta  son  poste  à  l'exemple  de  Trou- 
betzkoî. Balenkoff  ne  tarda  pas  à  le  suivre;  le  colonel  Boulatoff  ne  parut 
qu'un  instant,  et  comme  simple  spectateur,  quoiqu'il  eût  dit,  en  chargeant 
ses  pistolets,  au  moment  de  sortir  de  son  domicile  :  «  On  verra  aujour- 
«  d'hui  qu'il  existe  en  Russie  des  Brutus  et  des  Riégo.  »  Le  prince 
Odoïevski  se  cacha  sous  l'arche  d'un  pont  et  n'en  sortit  que  pour  cher- 
cher un  asile  chez  son  oncle,  le  sénateur  Dmitri-Landskoî,  qui»  en  bon 
courtisan,  s'empressa  de  le  conduire  à  l'empereur. 

La  conspiration  éclata  sur  d'autres  points  de  l'empire  ;  mais  ces  tenta- 
tives partielles  furent  sans  résultat.  Moscou  ne  bougea  pas.  Pestel  était 
arrêté,  ainsi  que  Serge  et  Matthieu  Mouravieff;  mais  délivré  par  quelques 
membres  de  l'association  des  Slaves  réuftis,  Serge  entra  dans  YassilkofT  à 
la  tête  d'une  troupe  d'hommes  déterminés.  Avant  de  quitter  ce  bourg, 
pour  se  porter  sur  Kieff,  il  fit  bénir  le  drapeau  du  régiment  de  Tcher- 
nigoff,  qui  s'était  rallié  à  lui  ;  l'aumônier  célébra  l'office  divin,  et  lut  aux 
soldats  assemblés  le  code  politique  composé  par  Bestoujeff-Roumin.Mais 
il  fallut  employer  d'autres  moyens  pour  décider  la  troupe  à  marcher;  on 
dut,  comme  à  St-Pétersbourg,  parler  des  droits  de  Constantin  et  signaler 
l'usurpation  de  son  frère.  Enfin,  on  quitta  Yassilkoff.  A  quelque  distance 
on  rencontra  une  compagnie  de  mousquetaires  qui  se  laissa  facilement 
entraîner;  poursuivant  sa  marche,  Mouravieff  fut  rejoint  sur  les  hau- 
teurs d'Oustinofka,  par  un  détachement  de  la  brigade  du  général  Roth 
qui  avait  été  chargé  de  le  poursuivre  et  de  l'arrêter.  Un  engagement  de- 
vint inévitable.  Les  conjurés  firent  d'abord  bonne  contenance;  mais  Mou- 
ravieff ayant  été  blessé,  dès  le  commencement  de  l'action,  ses  propres 
soldats  le  livrèrent  lâchement  à  l'ennemi  ;  Bestoujeff-Roumin  fut  égale* 
ment  fait  prisonnier.  Plus  heureux  que  son  frère,  Hippolyte  Mouravieff 
M.  R.  ^15 


98  LES  MYSTÈRES 

fut  tué  dans  le  combat;  un  autre  conjuré,  le  lieutenant  Kozmin  se  brûla 
la  cervelle.  Le  reste  de  la  troupe  fut  pris  sans  défense  sur  le  champ  de 
J^ataille^  ou  arrêté  a  quelque  distance  de  là.  Ceci  se  passait  le  13  janvier 
1826. 

Retournons  à  St'Pctersbourg. 

Dans  la  nuit  qui  suivit  le  combat,  le  comte  deNesselrode,  ministre  des  af- 
faires étrangères,  somma  l'ambassadeur  d'Autriehe  délivrer  le  prince  Trou- 
betzkoi.Iliallutcéder,etlelâche  fut  arrêté. Conduit  devant  Tcmpereur,  il  se 
renferma  d'abord  dans  un  système  absolu  de  dénégation  ;  mais  les  papiers 
qu'il  avait  eu  la  sott(f  imprudence  de  laisser  chez  lui,  ayant  été  saisis  et 
apportés  à  Nicolas,  Troubetzkoî  fut  oblige  de  confesser  la  vérité.  Alors  il 
se  crut  autorisé  à  faire  les  révélations  les  plus  complètes.  Il  nomma  tous 
ceux  des  conspirateurs  qu'il  connaissait,  e](posa  leurs  desseins  et  entra 
dans  les  plus  minutieux  détails.  Puis^  pour  couronner  dignement  son 
(Euvrc,  il  se  précipita  aux  pieds  de  l'autocrate,  en  lui  demandant  la  vie 
à  mains  jointes  ot  les  larmes  aux  yeux.  «  Vous  vivrez,  répondit  Nico- 
las avec  un  accent  dans  lequel  il  y  avait  plus  de  pitié  dédaigneuse  que  de 
colère,  vous  vivrez*  si  toutefois  la  vie  vous  parait  supportable  après  ce 
que  vous  venez  de  faire.  »  Le  misérable  accepta,  préférant  à  une  fin  glo- 
rieuse une  existence  chargée  d'opprobre.  A  ses  compagnons  la  mort  sur 
l'échafaud,  une  mort  sans  ignominie  et  héroïquement  affrontée;  à  lui^ 
chef  du  complot)  la  vie  avec  l'abjection^  la  vie  du  réprouvé  que  poursuit 
le  mépris  de  ses  concitoyens  et  du  monde  entier.  Ce  fardeau  lui 
parut  léger,  car  autant  il  était  faible  pour  accomplir  un  devoir  de 
dévouement  et  de  courage,  autant  il  avait  de  force  pour  supporter  rîfl« 
famie! 

Il  est  à  regretter  que  M.  de  Custine  dans  son  ouvrage,  d'ailleurs  si  re* 
marquable,  ait  jugé  à  propos  de  faire  de  Troubetzkoî  une  espèce  do  héros 
digne  de  toute  la  sympathie  des  gens  de  cœur.  Mieux  informé,  il  eût  été 
moins  jaloux  d'apitoyer  ses  lecteurs  sur  le  sort  d'un  homme  pour  le^ 
^itel  il  est  impossible  d'éprouver  d'autre  sentiment  que  celtii  d'une  pro^ 
fonde  répulsion^ 

Le  procès  des  conjurés  dura  six  mois^  six  mois  d'angoisses  et  d'affreuse 
inquiétude  pour  les  familles  qui  comptaient  quelqu'un  des  leurs  parmi 
les  prisonniers.  Ici,  nous  voyons  paraître  l'empereur  Nicolas  dans  toute 
la  vérité  de  son  caractère  :  nous  le  voyons  se  charger  lui^mi^me  du  rèle 
odieux  de  juge  instructeur,  faire  comparaître  les  prévenus  devant  lui,  en 
tète  a  tête,  Ica  interroger,  et  employer  avec  eux  tous  ces  petits  moyens  de 
procureur  du  roi  qoi^  dans  bien  des  cas,  remplacent  si  avantageusement 
là  torture  *,  nous  le  voyons  se  complaire  à  tirer  des  vaincus  l'aveu  de 


DE  LA  RUSSIE.  9d 

toutes  leurs  espérances»  de  tous  leurs  plans,  examiner,  retourner  le  com- 
plot dans  tous  les  sens,  le  presser  pour  en  faire  sortir  tout  ce  qu'il  pou-» 
Tait  rendre,  en  un  mot  remplir  l'emploi  d'inquisiteur  avec  une  habileté 
et  une  ardeur  plus  dignes,  à  coup  sûr,  d'un  Jeflries  que  d'un  puissant  sou^ 
Terain.  Après  six  mois  on  pouvait  espérer  que,  plus  calme  et  généreuse* 
ment  oublieux  de  la  tentative  de  ses  ennemis  politiques,  le  tzar  jugerait 
ayec  modération  et  voudrait  donner  l'exemple  d'une  habile  magnant* 
mité.  Mais  l'esprit  de  vengeance  parlait  trop  haut  dans  son  cœur  pour 
y  laisser  place  à  des  dispositions  bienveillantes.  L'arrêt  fut  rendu 
en  juillet  1826,  et  le  sénat  en  endossa  la  responsabilité.  Sur  cent  vingt 
et  un  accusés,  trente-six  furent  condamnés  à  mort,  la  plupart  des  autres 
aux  travaux  forcés  à  perpétuité  ou  à  temps,  avec  perte  des  titres  de  no* 
blesse,  et  à  l'exil  perpétuel  en  Sibérie;  quelques-uns  à  servir  comme 
soldats  dans  des  garnisons  éloignées.  Cinq  d'entre  eux  furent  mis  en  de- 
hors de  toute  catégorie  et  condamnés  à  être  écartelés,  savoir  t  le  colonel 
Pestcl,  le  sous^lieutenant  Ryleïeff,  le  lieutenant*colonel  Serge  Mouravieff 
Apostol,  le  sous-lieutenant  Bestoujeff-Roumin  et  le  lieutenant  Kahowski. 
Voici  comment  l'arrêt  fut  modifié  par  la  clémente  volonté  de  l'empereur  : 
les  cinq  coupables  condamnés  à  être  écartelés  obtinrent  l'insigne  faveur 
d'être  simplement  pendus.  Trente  et  un  condamnés  de  la  première  caté-^ 
gorie,  qui  devaient  avoir  la  tête  tranchée,  furent  envoyés  aux  travaux 
forcés  à  perpétuité,  après  avoir  été  préalablement  dégradés.  Ceux-ci  en- 
coururent la  mort  civile,  et  par  un  raffinement  de  barbarie  dont  chez 
nous  on  n'aurait  jamais  l'idée,  ils  perdirent  jusfju'à  leurs  noms  '  !  Perdre 
jusqu'à  son  nom!  Cette  abolition  complète  de  l'homme  n'a-t-elle  pas  quel- 
que chose  d'eiîrayant? 

Les  femmes  ne  furent  pas  épargnées.  Madame  L ,  entre  autres,  fut 

exilée  en  Sibérie. 

.  La  vengeance  de  l'empereur  poursuivit  ses  ennemis  jusque  dans  la 
tombe.  Il  fut  déclaré  dans  la  sentence  que,  quant  aux  insurgés  tués  près 
d'Oustinofka,  on  placerait  sur  le  tertre  où  reposaient  leurs  cendres,  non 
une  croix  ou  quelque  autre  signe  de  piété  chrétienne,  mais  des  potences 
portant  leurs  noms.  Cette  exécution  en  effigie  après  le  jugement  suprême 
de  Dieu,  ce  supplice  posthume,  ces  noms  cloués  sur  un  gibet  au-desaus 
de  quelques  ossements,  en  disent  plus  sur  l'esprit  de  la  législation  pénale 


'  Voici  les  noms  des  plus  marquants  parmi  ces  trente  et  un  condamnés  : 
Le  prince  Troubetzkol,  le  lieulenant-colonel  Matthieu  Mouravieff  Apostol,  le  colonel 
Davydoff,  le  général-major  prince  Serge  Volkonski,  le  colonel  Schweikowski,  le  capitaine  eQ 
second  prince  Stcbèpin-Rostowski,  le  conseiller  d*État  Nicolas  Tourgueneff. 


400  LES  MYSTÈRES 

russe,  et  aussi  sur  le  caractère  de  Nicolas,  que  ne  feraient  les  commentai- 
res les  plus  détaillés. 

On  affirme  que  mandé,  la  veille  de  son  exécution,  devant  l'empereur, 
Pestel  lui  donna  des  conseils  sur  la  manière  de  gouverner  la  Russie  con- 
formément aux  vœux  et  aux  intérêts  des  classes  aristocratiques.  Il  l'en- 
gagea surtout,  dit-on,  à  favoriser  beaucoup  plus  que  ses  prédécesseurs  les 
idées  de  nationalité.  Nicolas  a  suivi  ces  avis,  si  tant  est  qu'ils  aient  été 
donnés,  ce  qui  nous  parait  douteux,  car  Pestel  était  trop  franchement  ré- 
volutionnaire pour  ouvrir  à  l'autocrate  la  voie  du  salut,  et  fermer  le  che- 
min aux  conspirateurs  futurs. 

Le  25  juillet  1826,  le  bruit  du  tambour  apprit  aux  habitants  de  la  ca- 
pitale que  la  justice  du  tzar  allait  être  satisfaite.  Les  troupes  qui  devaient 
assister  à  l'exécution  furent  réunies  sur  les  glacis  de  la  citadelle.  Puis  les 
cinq  condamnés  à  mort  furent  conduits  devant  l'échafaud.  Gomme  l'instru- 
ment du  supplice  n'était  pas  encore  dressé,  les  malheureux  durent  rester 
pendant  plus  d'une  heure  spectateurs  de  ces  horribles  préparatifs.  Les 
condamnés  à  l'exil  parurent  ensuite  et  furent  placés  devant  le  front  du 
régiment  dont  chacun  d'eux  avait  fait  partie.  Quant  à  ceux  qui  n'étaient 
pas  militaires  ou  dont  les  régiments  ne  se  trouvaient  pas  à  St-Péters« 
bourg,  on  les  réunit  au  pied  de  l'échafaud.  Après  lecture  de  la  sentence, 
on  les  fit  mettre  à  genoux,  on  leur  cassa  leurs  épécs  sur  la  tête,  on  leur 
arracha  leurs  uniformes,  leurs  épaulettes,  leurs  décorations,  on  jeta  le 
tout  dans  un  grand  brasier  allumé  près  du  gibet  ;  puis  on  les  fit  défiler 
devant  les  potences,  et  on  les  reconduisit  à  la  citadelle,  pour  les  diriger 
sur  le  lieu  de  leur  déportation. 

Le  tour  des  condamnés  à  mort  était  venu.  Pestel,  Ryleîeff,  Mouravieff, 
BestoujefT-Roumin  etKahowski,  couverts  de  capotes  grises,  dont  le  capu- 
chon leur  enveloppait  entièrement  la  tête,  montèrent  sur  l'échafaud  avec 
résolution.  Eux,  du  moins,  avaient  compris  que  des  hommes  politiques, 
que  des  conspirateurs,  devaient  savoir  mourir  avec  courage.  Ce  fut  un 
moment  tristement  solennel  que  celui  où  les  bourreaux  s'emparèrent  des 
cinq  victimes.  La  foule  qui  entourait  le  lieu  funèbre  sentait  instinctive- 
ment qu'avec  ces  nobles  jeunes  gens  allait  mourir,  pour  ne  renaître  que 
dans  un  avenir  éloigné,  tout  espoir  d'une  situation  plus  tolérable  pour  la 
Russie.  II  y  avait,  d'ailleurs,  dans  la  population  de  la  capitale  une  se- 
crète sympathie  pour  ces  hommes  qui  avaient  mis  leur  vie  au  service  de 
leurs  opinions.  Aussi  l'émotion  fut-elle  générale  et  des  plus  vives,  quand 
on  vit  les  cinq  patients  arrivés  sur  le  seuil  de  l'éternité.  Elle  redoubla 
quand  on  aperçut  trois  d'entre  eux  tomber  tout  à  coup  de  toute  la  hauteur 
du  gibet  et  enfoncer  dans  leur  chute  le  plancher  de  l'échafaud.  Les  cor- 


DE  LÀ  RUSSIE.  401 

des  qui  les  suspendaient  s'étaient  brisées,  et  les  malheureux  durent  être 
une  seconde  fois  témoins  des  préparatifs  de  leur  supplice.  Dans  cet  instant 
suprême,  dans  cette  minute  de  relâche  entre  la  vie  et  la  mort,  l'intrépide 
Pestel  trouva  assez  de  sang-froid  pour  s'écrier  :  a  Triste  pays  que  celui  où 
l'on  ne  sait  même  pas  pendre  un  homme  !  »  Paroles  dont  l'amertume  ré- 
vèle Fabsence  de  tout  regret,  et  qui,  dans  leur  farouche  concision,  con- 
tiennent un  légitime  anathème  contre  une  société  assez  avilie  pour  ne  pas 
vouloir  de  la  liberté. 

Madame  RyleiefT,  en  apprenant  le  sort  de  son  mari,  devint  folle  de  dés- 
espoir. La  princesse  Troubetzkoi  et  madame  MouraviefT  obtinrent  la 
triste  faveur  de  suivre  leurs  époux  en  Sibérie.  L'empereur  Nicolas  s'est 
toujours  montré  d'une  dureté  sans  égale  envers  cette  famille  Troubetzkoi. 
On  le  lui  a  reproché  très-vivement  sans  réfléchir  que  par  sa  déplorable 
conduite  le  chef  de  cette  famille  avait  perdu  tout  droit  non-seulement  à 
la  clémence,  mais  encore,  ce  qui  est  pis,  à  l'estime  du  tzar.  Quant  à  la 
princesse  sa  femme,  plusieurs  Russes  autrefois  affiliés  aux  sociétés  secrè- 
tes, et  tout  à  fait  dans  les  mystères  de  la  conspiration,  nous  ont  affirmé 
qu'elle  avait  partagé  et  la  culpabilité  et  les  torts,  pour  ne  pas  dire  les  cri- 
mes, de  son  époux. 

L'autocrate,  une  fois  son  ressentiment  bien  et  dûment  assouvi,  s'a-* 
musa  à  faire  de  la  clémence,  mais  il  en  fit  à  sa  manière.  C'est  ainsi  que« 
pour  prouver  qu'il  ne  rendait  pas  les  familles  des  condamnés  responsa- 
bles des  erreurs  d'un  ou  de  quelques-uns  de  leurs  membres,  il  fit  donner 
une  somme  de  50,000  roubles  au  père  de  l'infortuné  Pestel.  Et  le  père 
de  Pestel  accepta  !...  Ce  n'est  vraiment  qu'en  Russie  que  se  peuvent  voir 
de  pareilles  énormités.  Du  reste,  Nicolas  a  montré  plus  tard,  par  sa  con- 
duite envers  la  Pologne,  combien  il  était  peu  sincère  en  proclamant  la 
non-solidarité  des  parents  en  matière  criminelle. 

Il  y  eut,  pendant  plusieurs  mois  après  la  journée  du  14  décembre,  do 
nombreuses  arrestations,  des  condamnations  clandestines  infligées  à 
d'obscurs  agents  du'  complot,  bien  des  larmes  répandues,  bien  des  dé- 
vouements mis  à  l'épreuve,  bien  des  lâchetés  impunément  commises. 
Parmi  les  épisodes  qui  se  rattachent  au  dernier  acte  de  cet  événement,  il 
en  est  un  que  nous  raconterons  d'autant  plus  volontiers  que  nous  le 
croyons  tout  à  fait  inconnu  du  public,  et  qu'on  y  voit  figurer  un  homme 
dont  le  nom  a  été  souvent  répété  chez  nous  : 

M.  Paul  DemidofT,  frère  de  M.  Anatole  Demidoff,  qui  habite  la  France, 
était  du  nombre  des  conspirateurs.  Il  vivait  à  Moscou  avec  madame  B*^, 
fenune  d'un  bijoutier  du  Palais-Royal.  Le  complot  une  fois  découvert  et 
avorté,  la  police  fit  des  perquisitions  chez  tous  les  individus  suspects,  ou 


403  LES  MYSTÈRES 

qui  avaient  été  dénoncéâ  par  Troubetzkoï  et  les  autres  traîtres  ses  dignes 
émules.  Ordre  fut  donné  au^  autorités  de  Moscou  de  faire  une  descente 
ches  M.  Paul  Demidoff  et  d'y  chercher  les  preuves  de  sa  complicité. 
M*  Pemidoff  était  absept  de  Moscou,  mais  madame  B*^*  fut  instruite  des 
intentions  de  la  police.  Elle  savait  qu'un  secrétaire  placé  dans  la  chambre 
de  son  amant  contenait  un  carnet  dans  lequel  Paul  Demidoff  avait  cou* 
tume  d'enregistrer  tout  ce  qui  concernait  la  conjuration  ;  ce  carnet,  il 
l'appelait  le  livre  jaune,  et  lui  seul  avait  le  privilège  de  l'ouvrir.  Préve- 
nue de  ce  qui  se  prépare,  madame  B^"*"^  court  au  secrétaire  pour  en  arra- 
cher le  livre  fatal...  Pas  de  clef!  Elle  la  cherche,  et  ne  la  trouve  pas!.*. 
Les  agepts  de  la  police  doivent  approcher.  Que  faire?.,.  Une  inspiration 
soudaine  lui  vient  à  l'esprit  :  elle  entasse  des  matières  combustibles  au-^ 
tour  du  secrétaire  et  y  met  le  feu.  En  quelques  instants  le  meuble  est  dé- 
truit par  les  (lammes,  et  le  livre  jaune  est  réduit  en  cendres,  a  Mainte- 
nant qu'ils  viennent,  »  s'écrie  madame  B*^*.  Toutes  les  perquisitions 
furent  inutiles  ;  le  seul  témoignage  matériel  de  la  complicité  de  Paul  De^ 
midoff  était  anéanti. 

Jetons  un  coup  d'œil  rapide  sur  les  événements  que  nous  venons  de 
raconter.  Nous  serons  d'abord  frappés  d'une  particularité  quia  sans  doute 
déjà  fixé  l'attention  de  nos  lecteurs  :  c'est  la  couleur  éminemment  aristo- 
cratique et  militaire  de  cette  conspiration.  11  suffit,  pour  s'en  convaincre, 
d'examiner  son  personnel.  Sur  les  cent  vingt  et  un  accusés  qui  figurèrent 
au  procès,  il  n'y  en  avait  que  cinq  ou  six  qui  n'appartinssent  pas  aux  clas- 
ses nobles  ou  qui  ne  fissent  point  partie  de  l'armée.  Dans  l'ordre  mili- 
taire on  trouve  :  deux  cornettes,  douze  enseignes,  dix-neuf  sous-lieu- 
tenants, vingt  et  un  lieutenants  ,  vingt  capitaines,  trois  majors,  dix 
lieutenants  -  colonels ,  treize  colonels  et  deux  généraux-majors.  Dans 
l'ordre  civil,  on  compte  deux  assesseurs  et  un  secrétaire  de  collège,  un 
chirurgien,  un  scribe  et  deux  conseillers  d'État  ;  enfin  la  noblesse  est 
représentée  par  trois  barons,  deux  comtes  et  sept  princes,  qui  sont  :  Trou* 
betzkoï,  Obolcnski,  Bariatinski,  Serge  Volkonski,  Stchépin-Rostowski, 
Yaléricn  Galitzin  et  Schakowskoï.  Qu'on  remarque  bien  que  nous  laissons 
çn  dehors  de  cette  énumération  tous  ceux  qui,  en  considération  de  la  part 
secondaire  qu'ils  avaient  prise  au  complot,  ne  figurèrent  pas  dans  l'in- 
struction jusqu'au  jour  de  l'arrêt.  Eh  bien,  un  pareil  personnel  indique 
suffisamment  la  portée  de  la  conspiration.  Certes,  il  faut  reoonnaitre 
qu'en  Hussie  les  projets  de  révolution  n'ont  de  chances  de  succès  qu'au- 
tant qu'ils  trouvent  des  adhérents  dans  la  noblesse  et  dans  l'armée,  les 
deux  seules  puissances  de  l'État.  Mais,  d'un  autre  côté,  les  conspirations 
prétoriennes  et  aristocratiques  ne  peuvent  jamais  avoir  ce  caractère  de 


DE  LA  RUSSIE.  40S 

sympathique  universalité  qui  donne  tant  de  force  aux  révolutions  démo- 
cratiques. En  Russie  le  peuple  n'est  rien,  il  n'existe  pas  socialement  par^ 
lant.  Le  peuple  armé  lui-même^  c'est-à-dire  le  soldat,  est  parfaitement  nul 
de  toute  façon i  Les  tentâtiyes  de  ehangement  politique  ne  peuvent  donc 
venir  que  des  castes  dominantes,  et  il  est  difficile  d'admettre  que  celles^], 
entichées  de  préjugés  fondés  sur  leurs  plus  chers  intérêts^  éprouvent  jamais 
autre  chose  que  des  éruptions  révolutionnaires  à  fleur  de  peau.  On  a  déjà 
vu  à  qtioi  se  réduisaient  les  vues  rénovatrices  des  sociétés  secrètes  dont 
nous  avons  parlé.  Un  changement  de  forme  politique  mal  compris  par  la 
plupart  des  afBliés,  et  indépendant  de  toute  solution  sur  la  question  de 
la  servitude  et  sur  la  question  polonaise,  tel  était  le  programme  des  mé*- 
contents^  et  vraiment,  c'était  pou  I 

Toutefois  c'était  beaucoup  pour  la  Russie,  pays  de  despotisme  immtta-* 
hle  et  de  passive  obéissance.  D'ailleurs,  une  modification  grave  dans  les 
institutions  politiques  d'un  État  entraîne  presque  toujours  et  forcément 
des  changements  sérieux  dans  les  institutions  sociales.  Une  fois  le  bou* 
Ict  révolutionnaire  lancé,  qui  peut  dire  où  il  s'arrêtera  et  où  frapperont 
ses  ricochets  ?  La  traînée  de  poudre  semée  sur  le  sol  russe  par  les  conspi-^ 
ratcursde  1825  aiirait  probablement  dépassé  la  limite  qu'on  lui  avait  d'à-* 
bord  assignée^  Ge  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que  les  paysans  espéraient 
en  secret,  et  que,  pendant  plus  de  deux  ans  après  l'inutile  combat  du  14 
décembre,  ils  se  refusèrent  à  payer  l'obroh  ',  croyant  que  c'en  était  fait  de 
la  servitude.  Ce  fait  prouve  que  les  conséquences  d'un  bouleversement 
politique  en  Russie  auraient  pu  être  tout  autres  que  celles  auxquelles  les 
eonjurés  avaient  borné  leurs  espérances. 

Quand  un  principe  juste  et  rationnel  a  germé  au  milieti  d'une  nation,  il 
faut,  bon  gré,  mal  gré,  qu'il  atteigne  tout  son  développement  logique.  C'est 
la  vapeur,  dont  la  force  d'expansion  a  besoin  d'espace  et  brise  tout  ce  qui 
lui  fait  obstacle.  L'idée  révolutionnaire  importée  de  France  en  Russie  fera 
mn  chemin^  il  n'en  faut  pas  douter.  Un  gouvernement  despotique  est  plus 
exposé  qne  tout  autre  au  fléan  des  conspirations^  surtout  quand  il  se 
combine  avec  le  gouvernement  militaire.  C'est  la  destinée  du  pouvoir  des 
empereurs  moscovites  d'être  sans  cesse  en  butte  aux  vengeances  d'une 
foule  d'intérêts  froissés  ;  et  le  principe  démocratique  accomplira  son  irré- 
sistible évolution  à  la  faveur  du  jeu  des  ambitions  contrariées  et  de  la  fer- 
mentation des  mécontentements.  Croit-on,  par  hasard,  qu'il  n'existe  plus 
de  sociétés  secrètes  dans  ce  pays?  Nous  ne  voulons  pas  dire  ce  que  nous 
savons  à  cet  égard,  de  peur  de  compromettre  et  des  dévouements  re^peo 

t  C*est  ta  fedevaûce  à  là4aelle  les  serfs  rasses  dont  âssujeufs. 


404  LES  MYSTÈRES  DE  LA  RUSSIE. 

* 

tables,  et  des  projets  que  nous  approuvons  du  fond  du  cœur.  Nous  nous 
bornons  à  affirmer  que  les  dangers  auxquels  Tcmpcrcur  Nicolas  se  flatte 
d'avoir  opposé  des  remèdes  souverains  sont  toujours  menaçants.  N'a-t-on 
pas  vu,  en  1838,  une  association  clandestine,  évidemment  formée  des  dé- 
bris de  celles  de  1825,  découverte  à  Moscou,  et  neuf  de  ses  membres,  ap- 
partenant à  la  noblesse,  condamnés  à  servir  comme  simples  soldats?  Le 
prince  Galitzin,  gouverneur  de  Moscou,  ne  fut-il  pas  destitué  pour  n'a- 
voir pas  dénoncé  cette  société  dont  il  n'ignorait  pas  l'existence?  Nous 
nous  bornons  à  ce  fait,  qui  est  du  domaine  public  ;  quant  à  ceux  dont  la 
connaissance  nous  est  personnelle,  nous  nous  garderons  bien  de  les  divul- 
guer, et  nous  croyons  que  la  police  de  Nicolas  y  perdra  son  latin,  les 
Russes  possédant  les  deux  qualités  fondamentales  du  conspirateur,  une 
discrétion  à  toute  épreuve,  et  une  impénétrable  dissimulation. 

Malheureusement  les  éléments  que  les  esprits  les  plus  avancés  veulent 
faire  servir  à  l'exécution  de  leurs  desseins  sont  ou  insuffisants  ou  tout  à 
fait  contraires  à  l'œuvre  de  régénération.  La  société  russe  porte  l'empreinte 
profonde  de  la  servitude,  et  aux  vices  de  l'esclave  elle  joint  ceux  du  bar- 
bare qui  n'a  emprunté  à  la  civilisation  moderne  que  ses  plus  perni- 
cieuses conséquences.  Égoîsme,  bassesse,  libertinage,  friponnerie,  des- 
potisme, tels  sont  les  traits  caractéristiques  de  la  noblesse  moscovite.  Les 
exceptions,  car  il  y  en  a,  et  de  très-honorables,  sont  tout  individuelles  et 
peu  nombreuses.  La  bourgeoisie  n'existe  pas.  Le  peuple,  courbé  sous  un 
joug  de  fer,  croupit  dans  l'ignorance  et  la  superstition.  L'armée  peut  se 
diviser  en  deux  catégories  :  les  soldats,  qui  n'ont  d'autre  sentiment  que 
celui  d'une  soumission  stupide  à  leurs  chefs  ;  les  officiers,  que  les  habitudes 
de  jeu,  de  rapine,  de  mendicité  et  de  tyrannie  démoralisent  infaillible- 
ment. Que  reste-t-il  donc  comme  instrument  du  progrès  et  des  révolu^ 
tiens?  Quelques  cœurs  d'élite,  quelques  intelligences  hors  ligne,  qui  ne 
savent  trop  sur  quelles  bases  on  pourrait  agir  dans  l'occasion,  et  qui  tra- 
vaillent dans  l'isolement.  Il  faut  y  ajouter  la  vieille  aristocratie,  mécon- 
tente de  la  cour,  et  dont  le  farouche  orgueil  sera  toujours  facilement 
exploité  par  les  révolutionnaires  intelligents,  triste  ressource,  après  tout, 
pour  une  entreprise  de  régénération. 

Tout  porte  donc  à  croire  que  la  lumière  ne  luira  pas  de  sitôt  sur  la 
Russie,  et  que  le  bienfait  de  la  liberté  est  réservé,  dans  ce  pays,  aux  gé- 
nérations futures.  En  attendant,  les  révolutions  de  palais  s'y  succéderont 
sans  profit  pour  les  classes  inférieures,  ni  pour  les  institutions  politiques. 
Sous  ce  rapport,  l'empereur  Nicolas  a  encore  plus  à  craindre  que  son 
prédécesseur,  car  la  hauteur  de  ses  manières  et  ses  procédés  violents  lui 
ont  fait  plus  d'un  ennemi  personnel  dans  la  noblesse  et  surtout  dans 
l'armée. 


CHAPITRE   IV. 


VOaT&AIT  BT  CABJLOTÈOLm  BS8  aUSSSS. 


Uaiformité  de  caractère  et  de  formes  physiques  expliquée  par  la  configuration  géodésique 
de  la  Russie.  ~  Influence  de  riiumidité  sur  la  constitution  des  Russes.  »  Portrait  des 
Russes.  —  Traits  généraux  de  leur  caractère  :  mobilité,  facilité  d*assimilation .  —Singulier 
mode  d'éducation.  —  Hommes  transformés  en  tuyaux  d'orgue.  —  Merveilleux  talent 
d'imitation.  —  Penchant  au  vol  ;  anecdote  curieuse.  —  Statistique  criminelle.  —  Esprit 
de  vengeance;  aventure  d'une  danseuse  espagnole;  vengeance  d'un  général  russe.— 
Habitudes  de  flagornerie.  —  Caractères  excentriques  ;  singulières  manies  ;  Souworoff; 
anecdote  sur  ce  général  et  M.  de  Lameth.  —  Extrême  susceptibilité  des  Russes.  — 
Pourquoi  les  Russes  ne  méritent  pas  l'indulgence  des  étrangers.  — Bonnes  qualités  des 
Rosses.  —  Duels  très-rares  en  Russie;  histoire  de  deux  duels  curieux.  —  Caractère  de  la 
noblesse  :  manie  des  décorations,  préjugés  de  caste.  —  Singulière  conversation.  —Orgueil 
des  seigneurs  ;  ostentation,  prodigalité.  —  Un  prince  marchand  de  bric-à-brac.  —  Jactance 
des  nobles;  anecdote.  —  Frivolité  ;  mauvais  goût  ;  programme  d'un  divertissement  mytho- 
logique. —  Insolence  et  brutalité.  —  Un  Crésus  moscovite  et  son  médecin.  —  Pripon- 
nerie;foit8  à  l'appui.  —Despotisme  de  l'aristocratie  russe;  aventure  d'un  perruquier 
français.  —  Caractère  de  la  classe  bourgeoise.  —  Caractère  des  paysans. 


Nous  avons  exposé  la  nature  du  gouvernement  russe;  nous  avons  en- 
suite fait  connaître  à  nos  lecteurs  rhomme  en  qui  se  personnifie  le  prin- 
cipe autocratique,  et  l'esquisse  de  cette  physionomie  impériale  nous  a 
amenés  à  rappeler  en  quelques  pages  Tévénement  qui  inaugura  le  règne 
de  Nicolas.  Nous  reprenons  maintenant  le  développement  de  notre  thèse^ 
et  nous  allons  montrer  quelle  a  été  l'influence  du  despotisme  sur  la  na- 
tion russe. 

Avant  de  tracer  le  portrait  physique  et  moral  des  Russes,  il  faut  que  le 
lecteur  nous  suive  dans  quelques  considérations  géographiques,  indispen- 
sables pour  expliquer  ce  que  nous  avons  à  dire  sur  la  constitution  physio- 
logique et  intellectuelle  de  ce  peuple. 

La  première  chose  qui  frappe  l'observateur  attentif  en  Russie,  c'est 

M.  R.  44 


^06  LES  MYSTERES 

Tétrange  uniformité  de  caractère  et  de  formes  corporelles  qui  règne  entre 
les  habitants  des  diverses  provinces,  quelques  gouvernements  méridio- 
naux exceptés.  On  s'explique  cette  régularité  du  type  national,  quand  on 
examine  la  configuration  géodésique  de  Tempire  moscovite. 

La  Russie  n'est,  en  quelque  sorte,  qu'une  vaste  plaine  depuis  St-Pé- 
tersbourg  jusqu'à  Tobolsk  ;  une  seule  chaîne  de  montagnes  la  traverse  du 
sud  au  nord  sous  le  75*^  degré  de  longitude.  Les  monticules  ou  buttes 
qu'on  rencontre  dans  quelques  endroits,  à  Moscou,  par  exemple,  sont 
peu  élevés.  Le  nivellement  exécuté  par  l'abbé  Chappe-D'Àuteroche,  sur 
une  étendue  de  près  de  sept  cents  lieues  de  l'est  à  l'ouest,  confirme 
l'exactitude  de  ces  assertions.  Le  savant  ecclésiastique  a  constaté  l'exis- 
tence de  deux  plateaux  principaux  intercalés  dans  cette  plaine.  Le  plus 
bas  a  une  hauteur  moyenne  de  62  mètres  au-dessus  du  niveau  de  la  mer; 
l'autre  ne  dépasse  pas  500  mètres.  Ce  dernier  occupe  la  majeuire  par- 
tie de  l'espace  de  700  lieues.  Les  plaines  intermédiaires  n'ont  guère 
plus  de  160  mètres  de  hauteur  moyenne.  Les  inégalités  y  sont  rares; 
elles  ne  dépassent  pas  480  mètres  au-dessus  du  niveau  de  la  mer^  et 
140  environ  au-dessus  du  plan  sur  lequel  elles  surgissent;  ajoutons  que 
leur  étendue  est  souvent  de  vingt  lieues  de  diamètre,  et  qu'on  parvient  à 
leur  sommet  par  des  pentes  insensibles.  La  chaîne  qui  sépare  la  Sibérie 
de  la  Russie  proprement  dite  constitue  la  zone  montagneuse.  Elle  est  la 
seule  qu'on  trouve  sur  cette  surface  de  700  lieues  de  long  sur  500 
de  large.  Ces  montagnes  ne  s'élèvent  moyennement  qu'à  280  mètres  au- 
dessus  du  plan  qui  les  supporte.  Quelques-unes  seulement,  dans  les  en- 
virons d'Ekathérinenbourg  et  de  Solikanskaia ,  ont  jusqu'à  618  et 
942  mètres  de  hauteur. 

Ainsi  cette  partie  de  la  Russie  n'offre,  en  général,  aux  regards,  que 
des  plaines  immenses  presque  de  niveau.  On  n'y  voit  point,  comme  en 
France,  de  brusques  inégalités  de  terrain  et  ces  bassins,  si  différents  les 
uns  des  autres,  qui  renferment  des  populations  si  variées.  La  Franee, 
malgré  sa  médiocre  étendue,  présente  des  types  dont  la  diversité  «st 
frappante.  Il  ne  faut  pas  être  un  observateur  bien  sagace  pour  apprécier 
les  traits  distinctifs  qui  séparent  les  Gascons  des  Normands»  les  Picards 
des  Provençaux,  les  Bretons  des  Auvergnats ,  les  habitants  du  Jura  de 
ceux  du  Berri.  La  même  variété  se  fait  remarquer  dans  les  productions 
de  notre  pays.  En  Russie,  au  contraire,  où  le  sol  est  presque  partout  de 
niveau,  on  voit  les  mêmes  produits  végétaux  depuis  St-Pétersbourg  jus- 
qu'à Tobolsk  :  un  peu  de  blé,  du  chanvre,  des  pins,  des  sapins  et  quel- 
ques espèces  de  bois  blanc.  Même  uniformité  dans  le  règne  animal.  On 
rencontre  dans  les  bois  les  mêmes  bêtes  fauves,  dans  les  rivières  les 


DE  LA  RUSSIE.  H7 

mêmes  poissons,  à  Texception  du  sterlet  V  qui  devient  plus  rare  à  me- 
sure qu'on  approche  de  Pétersbourg.  Les  quelques  arbres  fruitiers  qui 
croissent  dans  les  environs  de  Moscou,  et  les  oiseaux  aquatiques  qui  fré- 
quentent de  préférence  les  marécages  de  la  Sibérie  n'infirment  point  la 
loi  générale.  Cette  loi  comprend  la  race  humaine  elle-même.  Qui  a  vu  les 
Russes  d'une  province  connaît  la  nation  entière.  Partout,  à  quelques  insi- 
gnifiantes exceptions  près,  même  taille,  mêmes  mœurs,  même  tournure 
d'esprit,  mêmes  qualités  et  mêmes  défauts ,  passions  semblables,  usages 
identiques,  costume  et  habitations  uniformes.  On  remarque  bien  çà  et  là 
un  peu  plus  de  gaieté  dans  les  habitants  des  plateaux  élevés  que  dans 
ceux  des  plaines  basses  ;  mais  cette  nuance  est  beaucoup  moins  sensible 
que  dans  les  autres  pays. 

En  Russie,  les  rivières  ont  fort  peu  de  pente,  à  cause  de  l'égalité  de 
niveau  des  plaines  qu'elles  traversent  ;  les  eaux  pluviales  et  celles  qui  pro- 
viennent de  la  fonte  des  neiges  ont  un  écoulement  qui  ne  suffit  pas  à  les 
épuiser.  II  en  résulte  que  ce  pays  est,  en  général,  excessivement  humide. 
L'été,  les  chaleurs  sont  de  trop  courte  durée  pour  que  le  soleil  puisse 
dessécher  le  sol;  de  là  ce  grand  nombre  de  marais  que  le  voyageur 
étonné  rencontre  même  au  milieu  du  continent  et  à  trois  ou  quatre  cents 
lieues  de  toute  mer.  Les  effets  désastreux  de  cette  hutnidité  sur  la  santé 
de  l'homme  pourraient  être,  jusqu'à  un  certain  point,  combattus  par  la 
pureté  de  l'atmosphère  hyémale  ;  mais  dès  que  le  froid  devient  rigoureux, 
les  habitants  se  renferment  dans  leurs  demeures,  où  ils  respirent  un  air 
vicié  par  des  exhalaisons  infectes  et  par  les  vapeurs  qui  s'échappent  des 
poêles  ;  ils  vivent  sans  exercice  sous  l'action  d'une  température  étouf- 
fante et  exposés  à  des  influences  si  délétères,  que,  sans  l'usage  des  bains, 
il  leur  serait  impossible  de  résister  longtemps  à  uti  pareil  genre  d'exis- 
tence; Le  système  nerveux  se  ressent  singulièrement  de  cette  hygiène  exté- 
rieure. 11  finit  par  s'émousser  et  par  arriver  à  une  insensibilité  que  l'ha- 
bitude de  la  flagellation  dans  les  bains  ne  fait  qu'augmenter.  «  Il  faut 
écorcher  un  Russe  pour  lui  donner  du  sentiment,  »  dit  Montesquieu;  la 
forme  hyperbolique  à  part,  ceci  est  d'une  parfaite  exactitude.  L'abiis  du 
bâton  est  donc  moins  grave  en  Russie,  au  point  de  vue  purement  phy- 
sique, qu'il  no  le  serait  partout  ailleurs.  On  est  habitué  à  voir,  dans  ce 
pays,  de  pauvres  mougiks,  après  avoir  reçu  une  violente  bastonnade,  se 
relever  et  retourner  à  leurs  travaux  sans  donner  le  moindre  signe  de 
douleur. 


*  Poisson  très-estimé  en  Russie,  et  qui  est  Tobjet  d'un  grandi  commerce  dans  iMntérieur  de 
i*empire. 


408  LES  MYSTÈRES 

Un  autre  résultat  de  l'action  de  l'humidité  sur  les  Russes,  c'est  de  fa- 
voriser chez  eux  la  prédominance  du  tempérament  lymphatique  et  le  dé- 
veloppement des  scrofules.  La  constitution  scrofuleuse  a  aussi  une  autre 
cause  plus  efficace  peut-être  :  c'est  l'influence  des  maladies  vénériennes, 
excessivement  communes  et  mal  soignées.  Presque  tous  les  gens  du 
peuple  sont  attaqués  de  cet  horrible  mal,  qui,  lorsqu'il  ne  tue  pas  l'indi- 
vidu qu'il  a  envahi,  dégénère  et  s'atténue,  grâce  à  l'usage  des  bains  de 
vapeur.  Mais  le  germe  se  transmet  de  génération  en  génération  ;  de  là 
l'apparition  des  scrofules  qui,  comme  on  sait,  ont  une  connexion  si  posi- 
tive et  si  intime  avec  le  mal  vénérien. 

Souvent,  toutefois,  le  tempérament  prend  le  dessus,  et  alors,  puisant 
dans  la  richesse  d'un  sang  généreux  des  ressources  de  vie  et  de  santé 
qui  ont  triomphé  d'un  ennemi  redoutable,  les  Russes  acquièrent  cette 
force  musculaire  et  ces  formes  athlétiques  qui  font  d'une  certaine  portion 
du  peuple  moscovite  une  petite  nation  d'Hercules.  Quand  le  Russe  a 
échappé  aux  terribles  épreuves  de  la  vie  de  soldat,  oh  !  alors,  il  est  aussi 
invulnérable  que  s'il  avait  été  trempé  dans  les  eaux  du  Styx  ,  comme  le 
ciment,  qui  devient  de  plus  en  plus  dur  et  consistant,  quand  il  est  exposé 
à  l'air  libre.  Depuis  l'aristocrate  sensuel,  qui,  après  s'être  saturé  de  mets 
exquis,  ronge  avec  volupté  une  rave  ou  un  concombre  cru,  jusqu'au  sale 
habitant  de  la  Sibérie,  qui  se  nourrit  de  poisson  putréfié,  et  invite  ses 
voisins  à  venir  se  régaler  avec  lui  de  l'arrière-faix  de  sa  femmie  en 
couche  \  tous  les  Russes  qui  ont  résisté  aux  premières  misères  de  leur 
existence  semblent  être  les  hommes  les  plus  robustes,  les  plus  insen- 
sibles, les  plus  capables  de  supporter  les  extrêmes  de  froid  et  de  chaleur, 
comme  les  excès  de  gloutonnerie  et  d'abstinence.  En  sortant  d'une  étuve, 
ils  se  roulent  tout  nus  dans  la  neige  et  s'endorment  impunément  sur 
un  glaçon.  Ils  passent  sans  inconvénient  des  travaux  les  plus  rudes 
à  l'inaction  la  plus  complète.  Après  le  jeûne  le  plus  austère,  ils  se 
gorgent  de  viande  sans  en  être  le  moins  du  monde  incommodés  ;  ils 
vivront  avec  un  soukaré,  ou  biscuit,  et  un  oignon,  aussi  bien  qu'avec 
l'ordinaire  le  plus  substantiel.  Voilà  ce  qui  fait  du  Russe  un  soldat,  à 
certains  égards,  si  précieux  ;  mais  ce  sont  précisément  ces  avantages 
physiques,  c'est  cette  absence  de  sensibilité  nerveuse,  qui  privent  ce 
peuple  de  toute  spontanéité  d'intelligence,  de  tout  élan,  et  même  de  tout 
génie. 

Le  Russe  pur  sang  offre  à  l'observation  de  l'artiste  une  superbe  étude 
d'académie.  Ses  grands  yeux  bleus,  son  teint  blanc,  sa  chevelure  flot- 

«  Voir  GméUn  et  Mûller. 


DE  LA  RUSSIE.  409 

lante,  sa  longue  barbe  qui  cache  les  imperfections  de  la  partie  inférieure 
du  visage,  l'expression  douce  et  paisible  de  sa  physionomie,  sa  haute 
taille,  ses  formes  irréprochables,  font  de  ce  représentant  semi-asiatique 
de  la  race  slave  un  type  remarquable  de  beauté  matérielle,  avec  une  teinte 
particulière  de  mélancolique  résignation  et  d'intelligence  passive.  Un 
examen  plus  attentif  fait  apercevoir  dans  le  regard  ce  quelque  chose  d'as* 
tucieux  et  d'hypocrite  qui  donne  aux  yeux  de  quelques  peuples  orientaux 
un  caractère  si  reconuaissable.  —  Tout  ce  que  nous  venons  de  dire  doit 
s'entendre  des  hommes  ;  quant  aux  femmes,  elles  sont  généralement 
d'une  laideur  disgracieuse,  que  leur  saleté  rend  encore  plus  frappante. 
C'est  là  une  anomalie  singulière,  mais  qui,  pourtant,  n'est  pas  sans 
exemple.  —  Nous  parlons  ici  du  Russe  primitif,  et  que  n'ont  pas  encore 
altéré  les  habitudes  de  la  vie  civilisée. 

Le  caractère  des  Russes  participe  des  deux  natures  asiatique  et  euro- 
péenne. Mais  ici  il  faut  distinguer  ce  qui  est  commun  à  la  race  entière 
et  ce  qui  est  particulier  aux  individus  d'une  seule  classe.  Nous  allons 
commencer  par  le  type  général. 

Un  des  traits  les  plus  saillants  de  la  nation  russe,  le  plus  saillant  peut- 
être,  c'est  la  merveilleuse  faculté  de  s'assimiler  les  usages,  les  idées  et 
les  langues  des  autres  peuples.  Mirabeau  avait  remarqué  que  les  Russes 
étaient  excessivement  malléables,  et  cette  observation  était  parfaitement 
juste.  On  fait  du  paysan  moscovite  ce  qu'on  veut.  Sous  la  main  de 
son  maitre  il  reçoit  toutes  les  empreintes  possibles,  se  modifie,  s'a* 
méliore  ou  s'éclaire,  devient  musicien,  ouvrier  adroit,  mais  tout  cela 
pourtant  dans  de  certaines  limites  et  sans  dépasser  jamais  ce  niveau  que 
le  talent  d'imitation  suffît  à  atteindre  et  que  le  génie  seul  dépasse.  Il  est 
vrai  que  l'agent  nécessaire  de  cette  éducation,  c'est  le  bâton  ;  mais  il  faut 
convenir  que  ce  rude  précepteur  accomplit  des  miracles.  Rien  de  plus 
curieux  par  exemple,  que  la  manière  dont  on  élève  les  soldats.  Quand  on 
confie  un  bataillon  de  recrues  à  un  officier,  on  lui  fournit  le  drap  et  le 
cuir  nécessaires  à  l'habillement  de  tous  ces  malheureux.  On  croit  peut- 
être  que  l'officier  s'informe  quels  sont  les  hommes  du  bataillon  qui  sont 
capables  de  faire  les  habits  et  les  souliers  ?  —  Erreur.  Il  dit  indistincte- 
ment, et  sans  autre  guide  que  le  caprice,  à  l'un  :  «  Toi,  tu  seras  tailleur;  » 
à  l'autre  :  a  Toi,  cordonnier;  »  à  un  troisième  :  a  Toi,  musicien;  »  et 
ainsi  de  suite  pour  tous  les  métiers  qui  entrent  dans  les  nécessités  de  la 
vie  militaire.  Si  les  élus  murmurent,  on  leur  fait  une  distribution 
préalable  de  coups  de  bâton ,  puis  on  leur  donne  quelques  méchants  outils, 
en  leur  enjoignant  d'aller  s'essayer  à  tirer  l'aiguille  et  l'alêne.  S'ils  ne 
réussissent  pas,  nouvelle  bastonnade,  et  toujours  ainsi,  jusqu'à  ce  qu'ils 


UO  LES  MYSTÈRES 

aient  Confectionné  une  botte  ou  un  habit  passable^  ou  qu'ils  sachent  jduer 
la  marche  du  régiment.  Un  voyageur  qui  entendait  un  Colonel  se  vanter 
d'en  user  ainsi  pour  former  les  grenadiers  de  Moscou^  lui  fit  observer 
que  parmi  les  soldats  nouvellement  enrôlés  il  y  en  avait  plusieurs  qui, 
dans  leurs  villages,  avaient  exercé  les  métiers  dont  on  avait  besoin,  ce  Au 
lieu  de  choisir  vous-même,  ajoula-t-ii,  que  ne  les  interrogez-vous?  Celui 
qui  sait  jouer  de  la  balaMka  '  aurait  été  un  bon  fifre,  et  celui  qui,  de 
lui-même,  apprit  à  faire  les  lapki  ^  serait  devenu  le  meilleur  cordon- 
nier. —  Oh  1  répondit  le  colonel ,  on  voit  bien  que  vous  êtes  étranger  et 
que  vous  ne  contiaisseE  pas  les  Russes;  parmi  tous  ces  marauds,  il  n'en 
est  pas  un  seul  qui  voulût  avouer  son  talent.  »  Et  l'oflicier  disait  vrai. 
Les  Russes  ont,  comme  tous  les  esclaves,  Thabitude  du  mensonge  et  de  la 
dissimulation.  On  les  force  à  se  faire  soldats;  ils  se  vengent  en  ne  révé- 
lant pdsles  qualités  qui  pourraient  les  rendre  utiles  à  leur  pays. 

Le  genre  d'éducation  auquel  on  soumet  ces  pauvres  gens  a  pour  effet» 
on  le  conçoit,  d'oblitérer  ce  qu'ils  peuvent  avoir  d'intelligence,  et  de  les 
transformer  en  véritables  machines.  On  ne  peut  se  faire  une  idée  de  l'a- 
bus que  le  despotisme  moscovite  fait  du  moral  de  Thomme.  Entre  ses 
mains  l'être  le  mieux  doué  devient  en  peu  de  temps  un  automate  ;  il  n'y  a 
pas  d'organisation,  quelque  riche  qu'elle  soit,  qui  puisse  résister  à  cette 
action  pernicieuse.  Aussi,  en  Russie,  tout  le  monde  et  toutes  choses  por- 
tent l'empreinte  de  la  servitude.  Les  arts  eux-mêmes,  les  arts  qui  ne  vi* 
veut  que  par  la  liberté,  sont  esclaves  comme  tout  le  reste.  Groirait-on  par 
exemple,  que  les  Russes  ont  inventé  une  musique  esclave?  Telle  est  pour- 
tant l'exacte  Vérité.  On  dresse  une  cinquantaine  de  serfs  à  souffler  dans 
des  cornets  de  différente  grandeur,  et  dont  chacun  ne  rend  qu'un  son. 
Toute  la  difficulté  pour  l'exécutant,  c'est  de  pousser  ce  son  en  temps  op- 
portun ;  et  le  bâton  le  lui  apprend.  C'est  donc  une  espèce  d'orgue,  dont 
les  tuyaux  sont  isolés  et  représentés  chacun  par  un  homme.  Chaque  mu- 
sicien n'a  devant  lui  qu'une  seule  et  même  note  qu'il  fait  entendre  au 
moment  voulu.  Ces  étranges  orchestres  parviennent  à  jouer  ainsi  des 
morceaux  assez  compliqués,  et  dont  l'effet  est  des  plus  agréables,  surtout 
la  nuit,  à  la  campagne.  Mais  se  figurc-t-on  l'abrutissement  d'une  créature 
humaine,  condamnée  à  produire  éternellement  la  même  note?  Se  repré- 
sente-t-on  l'existence  de  ces  hommes-tuyaux  qui,  par  ordre  d'un  maître 
impitoyable,  consacrent  leur  vie  et  leur  intelligence  à  introduire  toujours 
la  même  quantité  d'air  dans  un  cornet,  transformé  par  là  en  instrument 


■  Espèce  de  luth  à  deax  cordes  dont  se  servent  les  paysans  russes. 
*  Chaussure  d*écorce  de  tilleul. 


DE  LA  RUSSIE.  444 

de  supplice  ?  C'est  le  système  cellulaire  appliqué  à  un  art  essentiellement 
libéral.  C'est  l'emprisonnement  solitaire  dans  une  note  de  musique.  Nous 
défions  le  génie  le  plus  rigoureux  de  ne  pas  succomber  à  un  pareil  régime  ; 
et  nous  ne  comprenons  pas  que  les  infortunés  qui  le  subissent  ne  devieq- 
nent  pas  fous  après  quelques  années  de  cet  exercice  monophone.  Ceci  est 
d'autant  plus  criminel,  que  les  Russes  sont  généralement  très-bien  orga- 
nisés pour  la  musique;  on  sait  que  les  excellents  pianistes  se  comptent 
dans  ce  pays  par  milliers  :  rien  ne  serait  donc  plus  facile  que  d'apprendre 
à  des  paysans  convenablement  choisis  à  jouer  d'un  instrument  quelcofi- 
que  ;  mais  il  faudrait  y  mettre  du  temps  et  des  soins,  et  l'on  trouve  plus 
simple  d'enseigner  à  ces  pauvres  diables,  le  knout  aidant,  à  remplir  l'of- 
fice d'un  ressort  dans  une  mécanique.  Aussi  l'esclave,  au  lieu  de  devenir 
musicien,  devient*il  un  ré  ou  un  /a,  rien  de  plus,  rien  de  moins. 

Du  reste,  tout  ce  qui  est  du  domaine  de  l'imitation  proprement  dite 
rentre  dans  les  attributions  du  génie  russe.  Ce  peuple  imite  tout,  et  avec 
une  perfection  merveilleuse.  Il  contrefait  avec  l'unique  secours  de  ses 
mains  et  de  quelques  grossiers  outils,  les  machines  les  plus  compliquées, 
les  objets  industriels  les  plus  délicats,  et  tous  les  produits  dont  la  con- 
fection exige,  dans  d'autres  pays,  le  concours  de  plusieurs  individus.  Sous 
ee  rapport,  il  y  a  analogie  complète  entre  les  Russes  et  les  Chinois.  On 
trouve  en  Russie  une  foule  d'hommes  du  peuple,  sans  aucune  éducation, 
qui  copient  avec  une  exactitude  prodigieuse  tout  ce  qui  est  portrait  ou  ta- 
bleau. «  J'ai  vu,  ditClarke,  le  portrait  de  l'empereur  Paul  en  miniature, 
exécuté  par  un  pauvre  esclave  qui  avait  aperçu  le  tzar  une  fois  seulement 
dans  un  voyage  que  ce  prince  fit  à  Moscou.  Dans  tout  ce  qui  avait  rapport  à  la 
ressemblance  et  aux  détails  de  la  représentation,  c'était  l'ouvrage  le  plus 
étonnant  qu'on  eût  peut-être  jamais  vu.  La  copie  produisait  l'eniet  de  l'o- 
riginal vu  au  travers  d'une  lentille  qui  diminue  les  objets...  Un  noble 
russe  emprunta  à  un  de  ses  amis  un  tableau  de  Diétrieh  dans  le  style  de 
Polemburg.  La  personne  à  qui  appartenait  ce  tableau  avait  apposé  son  ca- 
chet au  revers  de  la  toile  et  y  avait  écrit  des  vers  de  sa  composition.  Au 
moyen  de  ces  remarques,  elle  croyait  bien  garantir  l'originalité  de  son 
tableau  ;  mais  on  copia  si  parfaitement  et  la  peinture  et  les  vers  inscrits, 
que  eette  reproduction,  mise  dans  le  cadre  de  l'original,  fut  rendue  à  son 
propriétaire  sans  qu'il  s'aperçût  de  la  fraude  ;  elle  ne  fut  connue  que  plus 
lard  et  par  l'aveu  du  peintre  copiste.  »  Ne  vous  semble-t^il  pas  lire  une 
histoire  qui  aurait  eu  pour  théâtre  la  Chine  et  pour  acteur  un  de  ces  ha- 
biles febrîcants  de  Canton  qui  imitent  les  étoffes  jusque  dans  leurs  moin- 
dres défauts  et  les  œuvres  des  peintres  européens  jusque  dans  les  aspéri- 
tés de  la  toile  ? 


442  LES  MYSTÈRES 

Quant  à  la  facilité  avec  laquelle  les  Russes  apprennent  et  prononcent 
les  idiomes  étrangers,  elle  n'est  pas  exclusivement  le  résultat  d'une  fa- 
culté inhérente  à  la  race  slave.  Elle  peut  être  aussi  attribuée  à  une  cause 
physiologique  :  la  prononciation  de  la  langue  moscovite  est  tellement 
tourmentée,  qu'elle  habitue  les  muscles  de  la  bouche  à  tous  les  mouve- 
ments auxquels  ils  peuvent  se  plier  ;  aussi  aucune  langue  étrangère  ne 
trouve-t-elle  la  bouche  des  Russes  rebelle. 

A  cette  facilité  les  Russes  joignent  une  tendance  miraculeuse  à  l'assi- 
milation morale  et  intellectuelle,  une  puissance  d'identification  peut-être 
sans  autre  exemple.  Rien  de  plus  curieux  que  d'étudier  les  diverses  mé- 
tamorphoses d'un  noble  russe  dès  qu'il  est  hors  de  son  pays.  On  le  voit 
devenir  successivement  gai  et  caustique  comme  un  Français,  fou  de  mur 
sique  comme  un  Italien,  excentrique  comme  un  Anglais,  flegmatique 
comme  un  Allemand,  rampant  comme  un  esclave,  fier  comme  un  répu- 
blicain. Puis,  après  l'avoir  vu  changeant  de  mode,  de  manière  de  vivre, 
d'allures,  de  langage  et  d'opinion  dans  chacun  des  pays  qu'il  a  visités, 
on  sera  stupéfait  de  la  promptitude  avec  laquelle  ce  même  homme,  si  li- 
béral naguère,  redeviendra,  une  fois  de  retour  en  Russie,  plat  courtisan, 
despote  inexorable,  en  un  mot  moscovite  renforcé.  C'est  ce  talent  de 
transformation  qui  explique  les  dispositions  surprenantes  de  presque  tous 
les  Russes  pour  le  métier  de  comédien. 

Cette  extrême  mobilité  implique  jusqu'à  un  certain  point  la  dissimu- 
lation, ou  du  moins  elle  y  touche  de  bien  près.  Les  Russes  sont,  en  effet, 
et  par-dessus  tout,  profondément  dissimulés,  et  c'est  pour  cela  qu'il  est  si 
facile  de  recruter  dans  .ce  pays  d'excellents  agents  de  police  et  d'admira- 
bles diplomates.  Un  Russe  nous  disait  un  jour  :  «  Yous  croyez  nous  con- 
naître après  plusieurs  années  de  séjour  chez  nous.  Yous  vous  trompez. 
Nous  vous  accueillons  avec  affabilité,  nous  simulons  la  franchise  avec 
vous  ;  mais  nous  ne  nous  laissons  jamais  deviner,  et  vous  nous  ignorez 
encore  quand  vous  quittez  notre  pays.  -»  Celui-ci,  du  moins,  a  eu  un  in- 
stant de  franchise. 

Les  Français,  si  confiants  et  si  expansifs,  se  laissent  aisément  tromper 
par  les  airs  de  bonhomie  que  les  Russes  savent  prendre  quelquefois  pour 
masquer  leurs  pensées.  Il  faut  dire  qu'en  général,  l'aristocratie  mosco- 
vite, qui  tient  à  passer  pour  très-civilisée,  se  pique  d'une  grande  poli- 
tesse envers  les  étrangers.  A  l'égard  des  Français,  cette  politesse  devient 
excessive,  parce  qu'elle  prétend  s'élever  à  la  hauteur  de  cette  fine  fleur 
d'élégance  et  de  distinction  qui  caractérise  chez  nous  les  éducations  d'é- 
lite. La  plupart  du  temps,  nous  prenons  le  change  et  ne  nous  doutons 
pas  que  les  Russes  entretiennent  contre  nous  au  fond  du  cœur  une  inimi- 


DE   LA   RUSSIE.  115 

lift  qui  se  révèle  quand  l'occasion  s'en  présente.  Tout  ce  qui  est  Français 
esty  par  cela  seul,  suspect  en  Russie.  On  nous  accueille  partout  avec 
une   apparente   cordialité  et  Ton  nous  surveille  comme  des  ennemis. 

Point  d'abandon,  point  de  cordialité  dans  l'amitié  des  Russes.  Un  cer- 
tain sentiment  de  gène  et  de  contrainte  se  révèle  dans  toutes  leurs  pro- 
testations de  dévouement,  et  leurs  démonstrations  sont  toujours  restric- 
tives. Esclavage!  ce  mot  sinistre  se  lit  sur  le  front  de  tous  les  sujets  de 
l'autocrate  ;  et  il  suffit  pour  donner  la  raison  de  bien  des  défauts  et  des 
vices  dont  l'esprit  et  le  cœur  des  Russes  sont  infestés.  Là  où  l'expression 
d'une  pensée  indépendante  est  un  délit  et  peut  devenir  un  crime,  où  la 
terreur  est  le  premier  moyen  de  gouvernement,  et  la  flatterie  la  clef  de 
tous  les  honneurs,  on  doit  s'attendre  à  trouver  un  peuple  hypocrite  et 
constamment  boutonné  jusqu'au  menton.  L'astuce  et  la  fourberie  sont  les 
compagnes  obligées  de  la  servitude.  Quand  ces  deux  penchants  manquent 
à  une  nation  esclave,  c'est  qu'elle  est  déjà  trop  abrutie  par  le  despotisme 
pour  songer  à  opposer  la  ruse  à  la  force  brutale. 

Les  Russes  voient  partout  le  fantôme  de  la  police.  L'espionnage  est 
chez  eui  si  général  et  si  admirablement  pratiqué,  qu'ils  soupçonnent 
toujours  autour  d'eux  des  oreilles  chargées  d'écouter  leurs  propos,  et  des 
yeux  payés  pour  les  surveiller.  Le  moyen,  avec  cela,  de  n'être  pas  passé 
maître  en  dissimulation?  Les  Russes  qui  habitent  l'étranger  en  sont  là. 
Nous  en  avons  connu  plusieurs  qui,  à  Paris  même,  se  croyaient  envelop- 
pés d'un  réseau  de  machinations  redoutables,  et  tremblaient  que  leurs  re- 
lations, fort  innocentes  du  reste,  avec  quelques  membres  de  l'opposition, 
ne  leur  attirassent  quelque  méchant  tour  de  la  façon  de  Nicolas.  L'un 
d'eux,  toutes  les  fois  que  nous  avions  l'honneur  de  lui  faire  visite,  ren- 
voyait son  valet  de  chambre,  venait  ouvrir  lui-même,  fermait  toutes  les 
portes  avec  le  plus  grand  soin,  scrutait  du  regard  toutes  les  pièces  de 
l'appartement  pour  s'assurer  si  quelque  perfide  Sinon  ne  s'était  pas  in- 
troduit dans  la  place  ;  le  pauvre  homme  aurait  volontiers  regardé  dans 
les  armoires  et  sondé  tous  les  meubles.  Enfin,  quand  son  inspection  était 
terminée,  il  entamait  la  conversation,  mais  d'une  voix  si  basse,  qu'il  fal-> 
lait  prêter  attentivement  l'oreille  pour  l'entendre.  Le  malaise  de  notre 
interlocuteur  et  toutes  ses  précautions  contre  une  trahison  possible  nous 
auraient  fort  diverti,  si  le  personnage  ne  nous  eût  pas  semblé  avant  tout 
digne  de  pitié. 

Faites  donc  un  peuple  franc  et  loyal  avec  de  pareilles  craintes  incessam- 
ment suspendues  sur  sa  tête  ! 

Si  la  dissimulation  et  la  fausseté  peuvent,  jusqu'à  un  certain  point,  se 
justifier  par  l'influence  des  institutions,  il  n'en  est  pas  de  même  du  pen- 

M.   R.  45 


444  LES  MYSTÈRES 

chant  au  vol  qui,  il  faut  bien  le  dire,  est  général  en  Russie  et  commun 
à  toutes  les  classes.  Passe  encore  pour  la  mauvaise  foi  :  c'est  un 
point  de  ressemblance  avec  la  Grèce  et  Carlhage  ;  il  faut  bien  aussi 
que  la  teinte  asiatique  se  trahisse  de  plus  d'un  côté  chez  ce  peuple 
«ncore  si  peu  européanisé.  Mais  Tamour  du  vol  ne  trouve  même  pas 
son  excuse  dans  la  fatalité  phrénologique.  Et  par  malheur,  la  société 
russe  tout  entière ,  sauf  les  exceptions  individuelles ,  bien  entendu, 
est  entachée  de  ce  vice  honteux.  Du  général  au  dernier  soldat,  du  minis* 
tre  au  plus  humble  commis  d'administration,  du  noble  au  paysan,  tout 
vole  plus  ou  moins,  tout  pille  en  grand  ou  en  petit.  Ce  qu'il  y  a  d'aggra- 
vant,  c'est  que  l'opinion  publique  en  Russie  ne  flétrit  pas  ces  infâmes  ha- 
bitudes comme  elles  le  sont  partout  ailleurs.  Pour  beaucoup  de  Russes, 
ee  qu'il  faut  craindre  le  plus  quand  on  est  convaincu  de  vol  et  arrêté,  ce 
n'est  pas  d'être  puni  et  méprisé,  c'est  uniquement  d'être  obligé  de  resti- 
tuer l'objet  dérobé.  C'est  vraiment  chose  surprenante  que  le  peu  de  ré- 
pulsion qu'on  témoigne  en  général  dans  ce  pays  pour  une  passion  aussi 
basse  et  aussi  coupable.  Et  cette  absence  de  répression  morale  favori^ 
singulièrement  le  penchant  national.  On  ne  saurait  trop  conseiller  aux 
étrangers  qui  parcourent  la  Russie  de  ne  jamais  rien  laisser  sur  les  meu* 
blés  de  leur  chambre.  La  prudence  veut  aussi  que,  quand  on  sort,  on 
ferme  sa  porte  non-seulement  à  clef,  mais  encore  à  l'aide  d'un  cadenas 
solidement  fixé.  Quant  à  la  montre  et  à  la  bourse  du  voyageur,  elles  ne 
sont  en  sûreté  que  lorsqu'on  se  tient  éloigné  de  toute  réunion  un  peu 
nombreuse  dans  un  lieu  public,  et  même  des  églises.  C'est  un  dicton  russe 
que  ce  qui  n'est  pas  renfermé  appartient  à  tout  le  monde.  Ceci  devrait 
être  inscrit  en  tête  du  Guide  de  l'étranger  en  Russie,  afin  de  s'épar- 
gner des  surprises  peu  agréables  en  arrivant  dans  cette  heureuse 
contrée. 

L'influence  de  la  religion  grecque  ne  serait-elle  pas  pour  quelque  chose 
dans  celte  étrange  démoralisation  ?  Ce  serait  là  un  sujet  assez  digne  d'ê- 
tre approfondi,  mais  que  nous  sommes  obligé  de  laisser  de  côté.  Ce  qu'il 
y  a  de  certain  et  de  très-remarquable,  c'est  que  tandis  que  les  Russes 
chrétiens  du  rite  grec  sont  voleurs,  les  Tatarcs  musulmans  sont  d'une 
probité  exemplaire,  les  Sibériens  païens  d'une  bonne  foi  à  toute  épreuve, 
les  Livoniens,  les  Esthoniens  et  les  Finnois,  de  la  communion  lu- 
thérienne, d'une  loyauté  et  d'une  honnêteté  parfaites.  La  conclusion 
semble  donc  assez  naturelle  ;  toutefois  nous  laissons  la  question  in- 
décise *• 

»  •  Le  culle  des  images  a  cependant  Introduit  un  heureux  prôjugô  chez  les  Russes.  Celui 


DE  LA   RUSSIE.  415 

«  Les  Russes  sont-ils  bonne  paye?  »  demandions-nous,  un  jour;  à  un 
marchand  français  établi  à  Moscou.  —  «  Oui,  répondit-il,  pourvu  qu'on 
les  fasse  toujours  payer  d'avance.  »  Ce  jugement  nous  parut  aussi  heureu- 
sement formulé  que  celui  de  Pierre  le  Grand,  qui  refusa  d'expulser  les 
juifs  de  son  empire  en  disant  :  «  Je  ne  les  crains  pas,  car  mes  Russes  leur 
en  remontreraient,  d  Et  il  ajouta,  comme  on  sait  :  «  Trois  juifs  pour  un 
Russe.  »  Les  Juifs  ont,  du  moins,  le  mérite  d'avoir  profité  du  progrès 
moral  qui  s'est  accompli  en  Europe  depuis  un  siècle,  et  de  s'être,  en 
assez  grand  nombre,  élevés  au  rang  des  hommes  que  l'opinion  publi- 
que entoure  d'une  légitime  considération,  tandis  que  les  Russes  d'aujour- 
d'hui sont,  à  peu  de  chose  près,  les  Russes  du  temps  de  Pierre  1". 

Il  faut  dire  toutefois  que  les  Russes  sont  beaucoup  plus  filous  que  vo- 
leurs audacieux.  Rs  ont  une  horreur  invincible  pour  Teffraction,  et  quand 
ils  tuent,  c'est  rarement  pour  s'approprier  le  bien  de  la  victime.  R  s'en- 
suit que  la  plus  mince  clôture  suffit  pour  mettre  en  sûreté,  même  au  mi- 
lieu d'une  ville.  A  Sl-Pétersbourg,  on  peut  parcourir  de  nuit  les  rues 
les  plus  désertes,  sans  avoir  à  craindre  ces  attaques  qui  rendent  Paris  si 
dangereux  dans  l'obscurité.  Si  l'on  a  quelque  chose  à  redouter,  c'est  de 
la  part  des  boutechniks,  ou  agents  de  police,  qui  sont  les  plus  infâmes 
coquins  et  les  plus  odieux  brigands  qui  existent.  Sur  les  chemins,  même 


qui,  sans  scrupule,  forcera  un  coffre-fort,  n*osera  briser  un  cachet.  Voici  un  fait  :  ayant  un 
jour  donné  à  un  jeune  soldat  qui  me  servait  deux  roubles  pour  deux  lettres  que  je  lui  ordonnair» 
de  porter  à  la  poste,  je  sortis.  A  mon  retour,  je  vois  qu*on  a  forcé  mon  coffre  et  enlevé  dix 
roubles  eu  cuivre  qui  s*y  trouvaient.  J*apprends  que  mon  soldat  a  joué  et  perdu  besiucoup 
d'argent  avec  les  courriers  de  la  chancellerie,  et  je  le  fais  en  vain  chercher.  Je  le  dénonce 
comme  déserteur.  Trois  jours  après,  il  se  présente,  se  jette  à  mes  pieds  et  demande  grâce, 
avoue  qu'il  a  volé  les  dix  roubles,  et  qu'il  s*est  caché  au  fond  des  bois,  mais  que  la  faim  et  le 
repentir  te  ramènent.  Loin  de  le  livrer  comme  voleur  et  déserteur,  je  me  contente  d'ordonner 
à  un  bas  ofGcier  de  lui  distribuer  vingt  coups  de  baguette.  A  cet  ordre,  il  se  jette  encore  à 
mes  pieds,  et  me  supplie,  en  pleurant,  de  le  faire  punir  plus  sévèrement,  afin,  dit-il,  çu't'I  ne 
lui  reste  rien  tur  la  conscience  ;  quHl  méritait  pour  le  moins  cent  coups^  et  qu'il  en  att- 
rait davantage  si  je  ^envoyais  au  régiment.  Il  insiste  longtemps  pour  obtenir  cette  sin- 
gulière grùce.  Surpris  d'une  telle  requête  et  touché  de  son  repentir  ,  j'étais  loin  de  la  lui 
accorder,  mais  je  lui  dis:  «  Maintenant  que  lu  as  tout  avoué,  dis-moi  aussi  ce  que  tu  as  fait 
de  mes  lettres,  qui  sont  importantes.  —  Monsieur,  je  les  ai  portées  à  la  poste.  —  Voudrais-tu 
donc  me  foire  croire  que  tu  n'auras  pas  commencé  par  jouer  les  deux  roubles  que  je  t'avais 
remis,  avant  de  briser  mon  coffre?  —  Oh  !  dit-il.  Dieu  me  préserve  tT avoir  touché  à  un 
argent  qui  appartenait  à  une  chose  cachetée,  w  Effectivement,  après  avoir  perdu,  rouble 
après  rouble,  ce  qu'il  avait  enlevé,  il  avait  porté  les  lettres  et  l'argent  à  la  poste,  et  j'en  reçus 
les  réponses  dans  le  temps!  »  {Mémoires  secrets  sur  la  Russie^  par  le  major  Masson,  t.  2, 
p.  74.)  l\  est  bon  d'observer  que  si  le  peuple  a  le  respect  du  cachet,  en  revanche,  le  gouver- 
nement Ta  fort  peu.  Nous  avons  déjà  dit  comment  les  serviteurs  de  Nicolas  comprennent  le 
secret  des  lettres.  L'auteur  de  l'ouvrage  que  nous  venons  de  citer  aurait  donc  dû  faire  une 
disUnction. 


1 


416  LES   MYSTÈRES 

sécurité.  Point  de  bandes  sanguinaires  qui  parcourent  les  campagnes  le 
poignard  à  la  main,  et  assassinent  pour  voler.  Le  Russe  n'est  point  fé- 
roce. Il  ne  tue  guère  que  par  vengeance,  ou  dans  un  accès  de  fureur 
produit  par  l'ivresse.  Cependant  la  statistique  suivante,  sans  avoir  rien 
d'effrayant,  prouve  que  les  crimes  sont  assez  fréquents  en  Russie  : 

En  1821,  sur  une  population  de  10,593,251  âmes,  habitaiit  le  plateau 
de  rOka,  qui  renferme  la  ville  de  Moscou,  on  compta  225  homicides  ; 
en  1822,  200.  En  prenant  la  moyenne  des  deux  années,  on  trouve  1  homi- 
cide sur  50,000  habitants.  En  divisant  par  catégories  on  arrive  à  ce  résul- 
tat moyen  :  141  hommes,  33  femmes  et  37  enfants.  On  a  remarqué  que 
les  meurtres  d'enfants  étaient  le  plus  communs  parmi  les  paysans  et 
beaucoup  plus  rares  parmi  les  soldats  qu'on  ne  devrait  s'y  attendre.  Le 
plus  grand  nombre  des  personnes  tuées  avaient  été  victimes  de  la  colère 
et  de  l'ivresse,  et  avaient  succombé  sous  des  coups  de  poing  ou  de  bâton. 
Le  nombre  moyen  d'homicides  commis  à  l'aide  d'instruments  tranchants 
ne  fut  que  de  26  hommes  et  de  6  femmes,  ce  qui  ne  représente  que  le 
quart  du  nombre  des  individus  morts  sous  le  bâton  ou  sous  les  coups  de 
poing.  4  hommes  et  1  femme  seulement  périrent  par  les  armes  à  feu.  11 
n'y  eut  durant  les  deux  années  que  6  empoisonnements,  dont  3  pouvaient 
passer  pour  accidentels.  —  Quant  aux  relations  de  famille,  voici   leur 
part  dans  cette  statistique  :  un  père  fut  assassiné  par  son  Gis,  une  mère 
de  même;  5  maris  furent  tués  par  leurs  femmes;  23  femmes  par  leurs 
maris  ;  1  fils  par  son  père:  il  y  eut  3  fratricides.  Presque  tous  les  crimes 
dans  les  familles  eurent  lieu  dans  la  classe  des  paysans;  cependant  on 
voit  figurer  trois  cas  de  ce  genre  dans  le  bilan  du  clergé.  —  Sur  les  423 
homicides   commis    dans    le    cours    de   ces   deux  années,   il   n'y   eut 
que  206  meurtriers  arrêtés  et  mis  en  jugement.  On  constata  toutefois  que, 
sur  ce  nombre  total,  127  meurtres  devaient  être  attribués  à  des  paysans  ; 
20  à  des  soldats  congédiés  ou  déserteurs,  7  à  des  individus  se  livrant  au 
commerce,  6  c^  des  membres  du  clergé,  4  à  des  gentilshommes.  On  sait 
en  outre,  que  80  meurtres  furent  commis  par  des  femmes,  savoir  :  72  in- 
fanticides, 5  homicides  sur  des  maris  et  3  cas  indéterminés.  Il  est  très- 
remarquable  de  ne  voir  que  6  assassinats  de  seigneurs  par  leurs  esclaves. 
—  Il  ne  nous  paraît  guère  possible  qu'il  y  ait  diminution  notable  dans 
ces  chiffres  pour  les  années  qui  ont  suivi  1821  et  1822,  l'instruction 
ne  s'ctant  pas  répandue  dans  les  masses  populaires,  et  rien  n'ayant  pu 
modifier  les  diverses  classes  de  la  société  russe  dans  le  sens  d'une  amé- 
lioration morale. 

Nous  serions  disposé  à  croire  que  l'esprit  de  vengeance  est  pour  beau- 
coup dans  ce  dénombrement  de  meurtres.  Le  Russe  est  émineuimeut 


DE  LA  RUSSIE.  Ul 

vindicatif,  et  s'il  ne  sent  pas  l'injure  adressée  à  sa  dignité  d'homme, 
dont  il  n'a  que  faire,  il  n'oublie  pas  Tatteintc  portée  à  ses  intérêts  ou  à 
son  égoïsme.  Nous  ne  voulons  pas  nous  étendre  sur  ce  point,  qui  pour- 
rait donner  lieu  à  bien  des  récits  intéressants.  Nous  nous  bornerons  à 
citer  deux  faits,  dont  l'un  date  à  peine  d'une  année,  et  dont  l'autre  est 
personnel  à  un  individu  dont  le  nom  n'est  pas  sans  une  certaine  célébrité. 

Mademoiselle  Lolla  Montés,  danseuse  espagnole,  était,  l'an  dernier,  à 
Varsovie.  Le  ministre  de  la  police,  séduit  par  les  charmes  de  la  belle 
andalouse,  se  persuada  qu'il  n'avait  qu'à  se  montrer  pour  la  subjuguer, 
et  que,  d'ailleurs,  la  clef  d'or  lui  ouvrirait  aisément  ce  cœur  dont  il  rêvait 
la  conquête.  Il  avait  compté  sans  la  fierté  castillane.  La  danseuse  rejeta 
les  oflVes  du  galant  fonctionnaire,  qui,  revenu  plusieurs  fois  à  l'assaut,  fut 
toujours  repoussé  avec  perte. 

Un  grand  seigneur  russe,  un  délégué  du  tzar,  ne  pouvait  tolérer  un  pa- 
reil acte  d'indépendance,  et  le  ministre  imagina  une  vengeance  qui,  dans 
tout  autre  pays,  eût  été  trouvée  ignoble,  mais  qui  dans  une  ville  russe 
pouvait  passer  tout  simplement  pour  ingénieuse  :  il  organisa  une  cabale 
contre  l'artiste,  et  pendant  une  représentation  donnée  par  elle,  il  la  fit 
siffler  à  outrance.  La  danseuse,  qui  jusque-là  n'avait  recueilli  que  bravos, 
couronnes  et  billets  parfumés,  surprise  d'un  si  brusque  changement  d'hu- 
meur de  la  part  du  public,  attribua  d'abord  cette  bruyante  manifestation 
à  un  caprice  facile  à  conjurer.  Mais  l'orage  continua,  et  ne  pouvant  plus 
douter  de  l'origine  des  sifflets,  elle  s'arrêta  tout  à  coup,  s'approcha  de  la 
rampe,  et  d'une  voix  pleine  de  colère,  elle  révéla  au  public  l'infamie  du 
ministre  de  la  police. 

La  prison,  et  peut-être  pis,  eût  puni  la  danseuse  de  cet  acte  de  courage, 
si  le  digne  fonctionnaire  n'eût  pas  craint,  en  la  faisant  arrêter,  de  s'atti- 
rer le  ressentiment  des  augustes  patrons  de  mademoiselle  Lolla  Mon- 
tés. La  jeune  Espagnole  était,  eu  effet,  spécialement  protégée  par  l'empe- 
reur, et,  grâce  à  cette  égide,  elle  put  quitter  Varsovie  sans  être  in- 
quiétée ^ 

M.  le  comte  de  Ségur,  se  trouvant  àKieff  avec  l'impératrice  Catherine  II, 
avait  fait  connaissance  avec  le  général  Kamenski.  Un  de  nos  compatriotes 
qui  était  entré  au  service  de  cet  officier  vint  se  plaindre  à  notre  ambassa- 
deur des  mauvais  traitements  que  lui  infligeait  le  général  et  des  persécu- 


*  Cette  baate  protection  s'est  manifestée  par  roclroi  d*une  passe  en  vertu  delaqueUe  ma- 
demoiselle Lolla  Montés  peut  parcourir  les  domaines  du  tzar  sans  avoir  rien  à  redouter  ni  de 
la  police  ni  de  la  douane.  De  tous  les  artistes  étrangers,  elle  est,  nous  le  croyons,  la  seule, 
avec  mademoiselle  Tagliont,  qui  ait  été  honorée  de  celte  précieuse  faveur  de  Tautocrate. 


us  LES   MYSTÈRES 

lions  dont  il  était  l'objet.  M.  de  Ségur  intervint,  le  Russe  ne  voulut  d'a- 
bord rien  entendre  ;  alors  le  diplomate  déclara  à  M.  Kamenski  que  s'il 
ne  promettait  pas  de  laisser  désormais  tranquille  le  Français  qu'il  avait 
jusque-là  poursuivi  de  son  ressentiment,  lui,  M*  de  Ségur,  irait  d'abord 
eomme  ambassadeur,  se  plaindre  à  l'impératrice,  et  qu'ensuite,  comme 
militaire  français,  il  lui  demanderait  raison  des  insultes  faites  à  un  com- 
patriote, insultes  qui  lui  seraient  désormais  personnelles,  puisqu'il  pre- 
nait la  victime  sous  sa  protection.  C'était  ainsi  que  nos  diplomates  com- 
prenaient alors  la  dignité  du  nom  français.  Soit  lâcheté,  soit  crainte  d'ir- 
riter Catherine,  le  général  promit  ce  qu'exigeait  M.  de  Ségur;  mais 
il  lui  garda  rancune  et  attendit  patiemment  l'occasion  de  se  venger. 

Longtemps  après,  dans  la  première  guerre  des  Français  contre  les 
Russes,  guerre  si  glorieusement  terminée  par  le  traité  deTilsitt,  le  géné- 
ral Philippe  de  Ségur,  fils  de  l'ambassadeur,  fut  blesse  et  fait  prisonnier. 
On  le  conduisit  devant  le  général  Kamenski.  Le  Russe  se  rappela  qu'il 
avait  une  dette  de  vengeance  à  payer  au  nom  de  Ségur.  Sur  le  refus  éner- 
giquemcnt  formulé  par  le  prisonnier  de  lui  révéler  la  situation  et  les 
forces  de  l'armée  française,  le  misérable  lui  ordonna  de  se  rendre  immé- 
diatement à  pied,  et  sans  être  pansé,  à  un  endroit  situé  à  plus  de  vingt 
lieues  du  théâtre  du  combat.  Or,  les  chemins  étaient  impraticables,  et 
l'on  s'enfonçait  dans  la  neige  jusqu'aux  genoux.  M.  de  Ségur  se  mit  en 
marche,  mais  le  spectacle  de  ses  souffrances  émut  les  officiers  qui  l'ac- 
compagnaient. Indignés  de  la  cruauté  de  leur  général,  ils  placèrent 
le  blessé  sur  une  kibitka  ',  et  le  firent  transporter  jusqu'au  lieu  dé- 
signé. 

A  défaut  d'esprit  de  vengeance,  le  fanatisme  suffirait  pour  donner  au 
caractère  des  Russes  une  teinte  parfois  quelque  peu  sinistre.  Ici,  bien 
entendu,  il  n'est  question  que  du  Russe  primitif  :  celui-ci  pousse  la  su- 
perstition jusqu'à  l'extravagance,  le  fanatisme  jusqu'à  la  férocité.  C'est  le 
propre  de  tous  les  peuples  ignorants  et  faciles  à  exalter,  et  les  Russes 
peuvent  être  placés  au  premier  rang  dans  cette  catégorie. 

L'habitude  de  l'obéissance  aveugle  les  porte  à  la  crédulité.  Aussi  tous 
les  imposteurs  qui  ont  voulu  se  faire  passer  pour  héritiers  légitimes  du 
trône  moscovite  ont-ils,  à  toutes  les  époques,  rallié  autour  d'eux  bon 
nombre  d'adhérents.  Essayez  de  tromper  ainsi  le  peuple  français?... 

De  ce  que  les  Russes  sont  crédules  et  superstitieux,  il  ne  faut  pas  con- 
clure qu'ils  manquent  d'intelligence.  Ils  sont,  au  contraire,  spirituels, 
sagaces,  pénétrants,  aussi  prompts  à  comprendre  qu'à  exécuter,  sans  génie, 

■  Peltt«  voiture. 


DE  LA  RUSSIE.  Ufl 

toutefois,  sans  spontanéité,  sans  initiative.  Il  est  difficile  de  dire  jusqu*à 
quel  degré  de  pcrrectionnement  l'éducation  pourrait  les  conduire,  mais  & 
coup  sâr  ils  se  développeraient  rapidement  à  la  faveur  de  la  liberté  et 
d'un  enseignement  approprié  à  leur  situation  intellectuelle. 

Quant  à  présent,  la  flatterie  et  Tobéissancc  sont  le  but  de  Tédu- 
cation  de  tous  les  Russes.  Il  faut  croire  que  cet  enseignement  répond 
à  un  besoin  secret  de  la  nature  moscovite,  car  ils  profitent  merveilleuse- 
ment des  leçons  de  flagornerie  qu'on  leur  donne.  Et  ici,  il  faut  bien  dis- 
tinguer :  car  on  se  tromperait  singulièrement  si  Ton  attachait  au  mot 
eourtisany  quand  il  s'agit  d'un  Russe,  ces  idées  de  spirituelle  urbanité, 
d'élégance  de  mœurs,  de  fine  courtoisie  qui  s'appliquent  si  bien  aux  mar- 
quis de  la  cour  de  Louis  XIV.  Les  Russes  sont  rarement  polis  sans  plati* 
tude,  et  flatteurs  sans  bassesse.  Rien  de  plus  affligeant,  de  plus  doulou- 
reux à  voir,  que  l'attitude  d'un  Russe  en  présence  d'un  supérieur.  Ce 
sont  des  gestes  servîtes,  une  tenue  honteusement  obséquieuse,  des  com- 
pliments &  brûle-pourpoint,  un  encens  grossier  dont  l'interlocuteur  n'est 
pourtant  pas  suffoqué.  Cet  oubli  de  la  dignité  de  l'homme  et  du  citoyen, 
cette  dégradation  volontaire,  saisissent  le  cœur  de  l'étranger  »d'un  senti- 
ment de  pitié  mêlé  de  mépris  dont  il  est  impossible  de  se  défendre,  pour 
peu  qu'on  soit  habitué  au  langage  et  aux  manières  des  nations  libres.  Le 
Russe  à  demi-éclairé  surtout  est  nauséabond  ;  c'est  le  plus  vil  des  hommes, 
et  la  plus  abjecte  créature  qui  se  puisse  rencontrer. 

Il  y  a,  en  Russie  fort  peu  de  ce  qu'on  appelle  de  grands  caractères.  Et 
il  est  à  remarquer  que  lorsqu'un  homme  sort  du  commun,  la  bizarrerie 
et  l'excentricité  apparaissent  presque  aussitôt.  C'est  ce  qui  arrive  toujours 
chez  les  nations  qui  ne  sont  pas  soumises  h  une  opinion  publique  uni- 
forme, ni  à  l'empire  des  convenances  sociales,  du  goût  ou  même  de  la 
mode.  Pierre  le  Grand  avait  la  manie  d'arracher  les  dents.  RomanzofT 
affichait  des  singularités  incroyables.  Potemkin  passait  des  journées  en- 
tières à  épousseter  ses  diamants.  Les  Soltikoff,  les  Narichkin  ont  leurs 
tics  de  famille  ;  les  Dolgorouki  ne  peuvent  souffrir  ni  les  chats  ni  les 
pommes  ;  et  ainsi  pour  beaucoup  d'autres.  Quant  à  l'originalité  du  célè- 
bre Souworoff,  tout  h  monde  la  connaît.  Cet  homme  tenait  quelque  peu 
du  singe,  et  avait  assurément  des  moments  de  folie.  Il  restera  dans  l'his- 
toire comme  un  type  étrange  et  hideux  du  pasquin  militaire,  du  bouffon 
en  uniforme.  Et  c'est  un  des  plus  grands  caractères  de  la  Russie 
moderne*  1 

'  Voici  un  des  plus  jolis  tralls  de  la  vie  de  cetliomme  extraordinaire  ! 
Pendant  le  voyage  de  Catherine  II  dans  la  Russie  méridionale,  SouworoiY  se  trouva  à  Kieff 
en  même  temps  que  les  ambassadeurs  de  quelques  puissances  et  Alexandre  de  Lameth,  qui 


^20  LES  MYSTÈRES 

Mettons  au  nombre  des  plus  graves  défauts  des  Russes  leur  extrême 
susceptibilité.  Ils  sont  si  chatouilleux,  qu'un  mot  équivoque,  un  rien  les 
blesse  et  les  irrite.  Les  dures  vérités  que  les  publicistes  étrangers  se  per- 
mettent sur  leur  pays  et  sur  leur  gouvernement  ont  surtout  le  privilège  de 
froisser  au  plus  haut  point  leur  amour-propre.  Il  ne  paraît  pas  un  livre, 
pas  une  brochure,  péFs  un  article  de  journal  tant  soit  peu  hostile  à  leurs 
institutions  et  à  leurs  habitudes  morales,  qu'ils  ne  jettent  aussitôt  les 
hauts  cris,  et  ne  se  croient  obligés  de  riposter  par  des  réfutations,  expli« 
cations,  rectifications  que,  par  malheur,  personne  ne  lit.  Ils  ne  prennent 
pas  garde  que  cette  susceptibilité  donne  raison  à  leurs  adversaires.  D'où 
vient,  en  effet,  tant  de  bile  acrimonieuse,  si  les  écrivains  auxquels  ils 
prétendent  répondre  n'ont  débité  que  mensonges  et  calomnies?  Est-ce 
qu'une  grande  nation  se  préoccupe  des  fables  que  l'on  invente  sur 
elle  chez  ses  voisins?  Qu'importe  à  la  France  que  des  plumes  plus  ou 
moins  véridiques  fassent  connaître  ses  imperfections  ?  qui  de  nous  s'est 
préoccupé  des  bavardages  de  mistress  Trollop  ?  Les  républicains  des 
États-Unis  se  sont-ils  davantage  émus  des  satires  de  cette  humoriste  fille 
d'Albion?  Tous  les  poètes  et  les  prosateurs  russes  se  coaliseraient  pour 
fulminer,  chacun  à  son  tour  bu  en  masse,  un  manifeste  politico-littéraire 
contre  nous,  que  nous  nous  sentirions  fort  peu  touchés  de  ces  attaques. 
Serviteurs  de  l'empereur  Nicolas,  que  vous  êtes  maladroits!  Et  que  vous 
entendez  mal  les  intérêts  de  votre  maître  et  de  vos  concitoyens  !  Les  as- 
sertions de  vos  antagonistes  trouvent  la  plus  triomphante  confirmation 
dans  votre  dépit,  et,  en  vérité,  ils  n'auraient  pu  rencontrer  de  meilleurs 
avocats. 

c<  Mais,  dites-vous,  si  nous  sommes  tels  que  vous  nous  dépeignez, 
pourquoi  ne  pas  nous  encourager  au  bien?  pourquoi  ne  pas  chercher, 
par  un  langage  amical,  et  par  d'affectueux  conseils,  à  nous  améliorer,  à 
nous  inspirer  le  désir  du  progrès?» 

Hypocrite  humilité  !  Si  vous  étiez  au  nombre  de  ces  peuples  qui 
cherchent  avidement  la  lumière,  il  y  a  longtemps  que  vous  auriez  mis 


voyageait  pour  son  agrément.  Ce  dernier  était  déjà  connu  pour  sa  mauvaise  tète,  et  annon- 
çait devoir  être  un  intrépide  duelliste,  ce  qu'il  devint  en  efTet.  Présenté  à  Souworofî,  voici  le 
singulier  entretien  quMl  eut  avec  lui  : 

«  De  quel  pays  ètes-vous?  lui  demanda  brusquement  le  général  russe.  ~  Français,  répon- 
dit Lameth.^  Quel  état  ?  —  Militaire.  —  Quel  grade?  —  Colonel  -^  Votre  nom  ?  ^  Alexandre 
de  Lametb.  —  C'est  bon  1  • 

Un  peu  surpris  de  ce  brutal  interrogatoire,  Lameth  voulut  prendre  sa  revanche,  et,  re- 
gardant fixement  Souworoff,  il  lui  demanda  à  son  tour,  du  même  ton  : 

c  De  quel  pays  ètes-vous  ?  —  Russe.  —Quel  état?  ^Militaire.  —Quel  grade  ?  —  Général. 
—  Quel  nom  ?  —  SouworofT.  -—  C'est  bon  i  » 


DE  LA  RUSSIE.  ^21 

à  profit  les  leçons  que  TOccident  civilisé  vous  envoie  incessamment.  Vous 
auriez  fait  comme  les  États-Unis,  qui,  beaucoup  plus  jeunes  que  vous  dans 
la  vie  politique  et  sociale,  vous  ont  néanmoins  dépassés  de  mille  lieues  et 
se  sont  mis  bravement  au  pas  de  l'Europe  policée.  Mais  vous,  vous  res- 
tez cloîtrés  daus  vos  monstrueuses  institutions.  Vous  avez  fermé  Toreille 
au  bruit  des  idées  dont  la  lutte  se  faisait  entendre  autour  de  vous.  Que 
dis-je  !  En  toute  circonstance,  vous  vous  êtes  montrés  disposés  à  combat- 
tre l'esprit  de  rénovation.  Où  est  le  temps  où  votre  impératrice  Cathe- 
rine II  s'inspirait  de  Voltaire  et  de  Beccaria  pour  écrire  son  instruction 
au  code  russe,  qui  eut  l'honneur  d'être  mise  à  Vindex  en  France*? 
Comme  un  enfant  hargneux  et  entêté,  non-seulement  vous  avez  constam- 
ment refusé  de  vous  associer  au  mouvement  de  la  grande  famille  sociale, 
mais  encore  vous  avez  de  tout  temps  conservé  envers  vos  frères,  les  au- 
tres peuples,  une  attitude  pleine  d'arrogance  et  de  menace.  Votre  gou- 
vernement est  le  symbole  de  tout  ce  qui  est  rétrograde,  le  représentant 
de  tout  ce  qui  rappelle  au  reste  de  l'Europe  un  passé  détestable.  Votre 
société  apparaît  aux  esprits  généreux  comme  une  immense  borne  au  mi- 
lieu de  l'espace  où  se  meut  le  genre  humain,  comme  un  anachronisme 
obstiné,  comme  un  bloc  de  granit  auquel  les  efTorts  de  dix  générations 
n'ont  pu  faire  brèche.  Citez  donc  un  seul  service  rendu  par  vous  au 
monde.  Où  sont  vos  grands  écrivains,  vos  philosophes,  vos  savants,  vos 
économistes,  vos  orateurs  inspirés?  Que  vous  devons-nous,  nous  dont 
vous  sollicitez  l'indulgence?  Vous  auriez  tout  juste  la  valeur  d'un  zéro, 
au  milieu  de  nous,  si  votre  force  de  résistance  et  votre  rôle  hostilement 
passif  ne  vous  rendaient  jusqu'à  un  certain  point  dangereux.  En  échange 
des  connaissances  que  nous  vous  avons  inoculées,  et  qui  vous  ont  donné 
la  force  matérielle  et  le  bien-être,  vous  nous  avez  apporté  la  guerre,  la 
lutte  sans  merci  ni  générosité  ;  vous  êtes  les  ennemis  de  la  France,  à 
cause  de  ses  tendances,  de  l'Angleterre  en  Asie,  de  l'Autriche  en  Orient, 
de  la  Prusse  chez  elle-même.  Vous  nous  avez  pris  une  partie  de  nos  scien- 
ces, de  nos  jouissances  de  luxe,  de  nos  progrès  dans  l'art  militaire,  et 
pour  tout  remerciment,  vous  avez  présenté  à  nos  poitrines  la  pointe  des 
lances  de  vos  Cosaques.  En  reconnaissance  de  tout  le  bien  que  vous  a  fait 
l'Occident,  vous  vous  êtes  constitués  les  champions  de  tout  ce  qui  rêve 
encore  le  despotisme  brutal  et  l'arbitraire  violent.  N'êtes-vous  pas  les  pa- 
trons empressés  de  tous  les  intérêts  égoïstes  et  de  tous  les  esprits  malades 


*  n  est  vrai  que,  quelques  années  plus  tard,  tous  les  livres  français  étaient  proscrits  en 
Russie,  et  que  cette  même  impératrice  faisait  confisquer  VAvis  au  peuple^  par  Tlssot,  en 
disant  que  «  le  peuple  n'avait  pas  besoin  d'avis.  » 

M.  K.  46 


422  LES  MYSTÈRES 

qui  veulent  comprimer  les  naturelles  aspirations  des  peuples  à  une  con- 
dition meilleure  ?  N'avez-vous  pas  des  menaces  à  l'appui  de  tous  les  plans 
liberticidesi  des  boulets  au  service  de  toutes  les  théories  d*oppression  po- 
litique? 

Et  vous  invoquez  notre  bienveillance  !  et  vous  exigez  qu'on  vous  traite 
comme  un  écolier  docile  en  qui  son  maître  a  placé  de  légitimes  espéran- 
ces ?  —  Franchement,  ce  serait  perdf e  son  temps  et  ses  métaphores,  et 
vous  seriez  tous  les  premiers  à  rire  de  notre  simplicité.  Souffrez  que,  dés- 
espérant pour  longtemps  de  votre  éducation,  les  écrivains  qui  vous  ju- 
gent parlent  de  vous  avec  quelque  sévérité.  C'est  une  espèce  de  knout  à 
laquelle  il  doit  vous  être  facile  de  vous  résigner,  tous  qui  faites  du  fouet 
et  du  bâton  un  si  efficace  moyen  de  gouvernement.  Tout  ce  qu'on  peut 
vous  accorder,  c'est  d'attribuer  vos  imperfections  et  vos  vices  à  la  fatale 
influence  de  vos  institutions  :  et  c'est  aussi  ce  que  nous  faisons.  Le  mal 
que  nous  observons  chez  vous,  nous  en  cherchons  la  cause  dans  le  milieu 
politique  où  vous  vivez.  Ayez  le  courage  d'en  sortir,  et  vous  pourrez 
encore  profiter  des  avis  de  vos  instituteurs  en  civilisation. 

Vous  nous  menacez  de  vos  rancunes  *,  et  nous  faites  entendre  que  vqub 
pourriez  bien  à  la  fin  nous  retirer  votre  amitié?  —  Ce  serait  perdre  beau- 
coup sans  doute  ;  mais,  cq  conscience,  cette  amitié,  quelle  preuve  sérieuse 
nous  en  avez-vous  donnée?  Pour  ne  remonter  qu'à  1830,  quelle  marque 
de  sympathie  nationale  nous  est  venue  de  chez  vous  ^?  ne  vous  êtes-vous 
pas  associés  à  tous  les  actes  et  à  toutes  les  pensées  hostiles  dirigés  contre 
nous  ?  Voire  autocrate  ne  s'est-il  pas  montré  dans  ses  discours  comme  dans 


*  Voir  Lettre  d-un  Russe  à  un  journaliste  français  sur  les  diatribes  de  la  pressé 
antirusse,  brochure  anonyme,  mais  que  nous  savons  être  du  comte  Tolstoï,  ancien  con- 
spirateur en  1825,  aujourd'hui  sujet  fidèle  et  plus  que  dévoué  de  l'empereur  Nicolas. 

?  Dans  toutes  les  maisons  de  poste,  sur  les  routes  de  Hussie,  on  aperçoit  de«  images  gros- 
sièrement enluminées,  représentant  les  Français  à  Bfoscou  ;  les  Busses  y  sont  figurés  U 
torche  à  la  main,  et  accomplissant  ce  grand  acte  de  patriotisme  stupide  qu*on  appelle  l'in- 
cendie de  Moscou.  Quant  aux  Français,  on  les  voit  commettant  des  atrocités  et  recevant  des 
•nfanti  sur  la  pointe  de  leurs  baïonnettes.  Ceci  se  voyait  encore  en  iS37.  L^empereur  a-t-il 
Çrdçuné  que  ces  ignobles  caricature^  disparussent  de  la  cabane  de  ses  Çidèlçji  employa  |j^ 
pertes? 

Cest  là  un  échantillon,  entre  mille,  de  Tamitié  des  Russes  pour  la  France. 

Rappelons  encore  qu*en  1630,  après  notre  glorieuse  révolution,  ce  sentiment  d*faostilité 
amire  nous  éclata  A^  la  Bianière  la  moins  équivoque.  U  n'était  question  à  StrPiHersliiNiig 
que  de  mettre  une  bonne  fois  à  la  raison  ces  écervelés  de  Français  qui  se  faisaient  un  jeu  d'a- 
giter le  monde.  Les  ofQciers  russes  disaient  aux  petits  marchands,  en  leur  achetant  les  pro- 
duits de  notrç  industrie  :  <  Ce  que  vous  nous  vendez  10  francs,  nous  rachèterons  bi^at6t 
i  franc  à  Par|s  même.  >  Dans  une  revue  passée  par  rempereur,  soldats  et  officiers  ^nt  eo" 
tendre  k  plusieurs  reprises  ce  cri  farouche  ;  c  f^ùs  !  Paris  !  > 


DE  LA  RUSSIE.  125 

ses  conceptions  politiques,  renncmi  acharné  et  systématique  de  nos  idées 
et  de  nos  tendances? 

Vous  faites  sonner  bien  haut  l'hospitalité  empressée  que  les  étrangers 
trouvent  dans  voire  pays»  —  Il  y  a  plusieurs  espèces  d'hospitalité  :  Thos- 
pitalité  intéressée,  Thospitalité  vaniteuse,  et  l'hospitalité  charitable.  Dans 
laquelle  de  ces  catégories  faut-il  placer  la  vôtre?  Nous  ne  savons  ;  mais 
en  considérant  votre  extrême  susceptibilité  et  votre  horreur  des  révéla- 
tions, on  peut  croire  que  vous  ne  faites  si  bon  visage  aux  étrangers  que 
pour  les  séduire  par  les  apparences  et  les  empêcher  d'apercevoir  ce  qu'il 
y  a  au  fond  de  votre  prétendue  civilisation.  Quels  sont  d'ailleurs  les  étran- 
gers pour  lesquels  vous  êtes  si  avenants  ?  Ceux  qui  vous  arrivent  patron- 
nés par  leur  ambassadeur  et  étayés  de  lettres  d'introduction  pour  vos 
personnages  les  plus  influents;  ceux  que  leurs  titres  nobiliaires  ou  mili- 
taires recommandent  à  votre  vanité  aristocratique.  Mais  qu'un  voyageur 
arrive  au  milieu  de  vous  sans  avoir  le  droit  de  se  dire  duc,  marquis,  où 
maréchal  de  France,  ou  général;  que,  pour  comble  d'infortune,  il  ne  soit 
pas  assez  fourni  d'argent  pour  faire  brillante  figure  à  St-Pétersbourg,  et 
Dieu  sait  l'accueil  que  lui  fera  ce  que  vous  appelez  votre  haute  société  ! 
Chez  un  peuple  civilisé,  la  véritable  hospitalité  n'est  pas  celle  qui  s'exerce 
dans  les  riches  salons,  chez  tel  ou  tel  grand  seigricur,  chez  tel  ou  tel  gros 
financier;  c'est  celle  qui  consiste  à  assurer  à  tout  étranger  riche  ou  pau- 
vre, noble  ou  roturier,  illustre  ou  obscur,  égards  empressés,  sans  faste 
et  sans  éclat,  protection  légale,  sécurité  complète',  assistance  désintéres- 
sée. Celte  espèce  d'hospitalité,  on  la  trouve  en  France,  en  Allemagne,  en 
Angleterre.  La  trouve-t-on  chez  vous? 

Vous  vous  faites  un  immense  mérite  d'entretenir  à  grands  frais  dans 
votre  pays  bon  nombre  d'étrangers.  —  Mais, ces  étrangers  vous  ont  rendu, 
ce  semble,  quelque  peu  service,  en  vous  aidant  de  leurs  lumières,  en  diri- 
geant vos  établissements  industriels,  en  instruisant  vos  enfants,  en  for- 
mant vos  officiers  et  vos  ingénieurs,  en  construisant  vos  palais,  en  don- 
naht  à  votre  commerce  une  activité  que,  sans  eux,  il  n'aurait  jamais 
connue.  Si  vous  les  aviez  expulsés,  que  seraient  devenues  vos  écoles  et 
vos  manufactures  ?  Pendant  bien  longtemps  encore  vous  aurez  besoin 
de  nous.  Si  la  main  qui  vous  soutient  abandonne  un  seul  instant  les  li- 
sières, vous  tomberez  comme  des  enfants  débiles.  S'il  eu  est  ainsi,  et 
vous  ne  pouvez  le  nier,  quels  sont  les  bienfaiteurs,  quels  sont  les 
obligés? 

Vous  fermerez,  dites-vous,  les  portes  de  voire  empire  aux  voyageurs  ? 
— Vous  avez  donc  de  bien  sérieux  motifs  pour  ne  pas  vous  faire  voir  à  qui 
veut  vous  étudier  et  vous  peindre?  Au  surplus,  faites  suivant  votre  ran- 


U4  LES  MYSTÈRES 

cune  et  vos  terreurs  ;  fermez  toutes  vos  barrières,  calfeutrez-vous  soi- 
gneusement, réalisez  une  Chine  européenne.  L'Occident,  à  coup  sûr,  ne 
vous  rendra  point  la  pareille.  Vos  nationaux  seront  toujours  bien  accueil- 
lis chez  nous,  et  s'il  leur  vient  en  fantaisie  d'écrire  sur  la  France  quel- 
que ouvrage  bien  sévère,  bien  mortifiant,  tenez-vous  pour  assurés  que 
personne  n'y  prendra  garde,  et  que  même  nous  rirons  volontiers  de  nos 
défauts  avec  celui  qui  en  aura  fait  la  peinture  exacte. 

Ce  qu'il  y  a  de  plaisant,  c'est  que  les  Russes,  qui  se  plaignent  qu'on 
visite  leur  pays  pour  divulguer  ensuite  leurs  secrets,  entretiennent  chez 
nous  d'innombrables  espions  qui  ne  se  contentent  pas  d'exercer  leur  in- 
fâme métier  dans  les  hautes  régions  de  la  politique,  et  qui  s'introduisent 
traîtreusement  jusque  dans  nos  foyers  domestiques  pour  révéler  à  leurs 
maîtres  nos  plus  intimes  pensées. 

Et  tandis  que  nous  Voyageons  chez  eux  à  visage  découvert,  à  nos  ris^ 
ques  et  périls,  en  avouant  hautement  notre  mission  d'examen,  eux  nous 
étudient  en  secret,  dans  l'ombre,  sans  que  nous  puissions  nous  méGer  de 
l'ennemi  qui  surveille  nos  actions  et  stéréotype  nos  paroles,  pour  en 
faire  un  usage  odieux.  N'est-il  pas  étrange  que  le  peuple  qui  a  poussé  la 
théorie  de  la  police  jusqu'à  l'idéal  du  genre,  se  formalise  à  ce  point  d'être 
espionné  ouvertement,  en  toute  loyauté? 

L'auteur  des  Mystères  de  la  Russie  a  voulu  profiter  de  l'occasion  qui  se 
présentait  naturellement  pour  dire  toute  sa  pensée  à  ce  sujet  et  pour  ex- 
poser les  motifs  qui  l'ont  décidé  à  mettre  de  côté  toute  puérile  indul- 
gence. 11  tenait  à  faire  connaître  les  graves  considérations  qui,  tout  en  le 
préservant  des  allures  d'un  Alceste,  l'ont  également  éloigné  du  langage 
mielleux  d'un  Philinte. 

Complétons  la  physionomie  générale  de  la  nation  moscovite  par  l'énu- 
mération  de  ses  bonnes  qualités. 

Le  Russe  est  naturellement  brave,  hospitalier  et  charitable.  Par  bra- 
voure nous  n'entendons  pas  cette  obstination  fanatique  qui  porte  le  soldat 
moscovite  à  rester  inébranlable  en  présence  d'une  mort  certaine.  Non,  le 
Russe  vaut  mieux  que  cela,  et  il  serait  l'homme  le  plus  intrépide,  si  l'on 
ne  prenait  pas  le  soin  de  l'abrutir  par  l'habitude  d'une  obéissance  stupide 
et  par  le  despotisme  d'une  discipline,  ridicule  à  force  d'être  exagérée. 
Quant  à  l'hospitalité,  nous  voulons  parler  de  celle  qu'exerce  avec  une  no- 
ble simplicité  le  serf  russe,  pauvre  et  méprisé,  et  non  de  cette  bienveil- 
lance fastueuse  que  les  étrangers  trouvent  chez  la  plupart  des  grands  sei- 
gneurs. 

Il  faut  aussi  féliciter  les  Russes  d'être  exempts  de  certains  préjugés  qui 
sont  la  plaie  des  peuples  les  plus  civilisés.  Ainsi,  chez  eux,  la  naissance 


DE  LA  RUSSIE.  ^25 

n'a  jamais  clé  regardée  comme  supérieure  au  mérite.  L'ancienneté  des 
parchemins  y  est  comptée  pour  peu.  Ce  qu'ils  appellent  noblesse  a  une 
origine  vraiment  respectable  et  précieuse,  la  liberté;  car  le  mot  russe 
dworannoï  qui  désigne  un  noble,  signifie  propiiétaire  de  biens  ruraux, 
parce  que  l'homme  libre  seul  peut  en  posséder.  Noble  est  donc  ici  syno- 
nyme A^homme  libre.  Les  parvenus^  dans  ce  pays,  sont  considérés  à  l'égal 
et  quelquefois  bien  plus  que  les  aristocrates  qui  ne  se  sont  donné  que  la 
peine  de  naître.  Le  mérite  y  prime  l'hérédité,  et  l'on  sait  que  l'ordre  de 
ia  noblesse  y  est  organisé  de  telle  fagon  que  tout  le  monde,  depuis  le  plus 
humble  serf,  peut  y  arriver.  Cette  institution  ainsi  entendue  est  passa- 
blement démocratique  et  offre  des  avantages  qui  malheureusement  sont 
neutralisés  par  le  maintien  de  la  servitude. 

Le  faui  point  d'honneur  qui  a  engendré  l'usage  du  duel  n'existe 
pas  non  plus  en  Russie ,  ce  qui  n'empêche,  certes,  pas  les  Russes 
d'être  courageux  et  de  savoir,  quand  il  le  faut,  braver  la  mort.  Tel 
officier  qui  aura  riposté  à  un  soufflet  par  un  coup  de  canne,  sans  exiger 
d'autre  réparation,  montera  sur  la  brèche  d'une  ville  assiégée  avec  une  rare 
intrépidité.  Il  faut  convenir  toutefois  que  la  pratique  du  duel,  restreinte 
dans  de  certaines  limites,  indique  chez  un  peuple  une  noble  susceptibi- 
lité, un  sentiment  d'honneur  qui  peut  quelquefois,  sans  doute,  s'égarer, 
mais  qui  est  le  signe  d*une  fierté  digne  d'estime  et  d'un  légitime  amour 
de  l'indépendance  individuelle.  Le  duel  est,  d'ailleurs,  un  moyen  préven- 
tif assez  efficace  ;  et  il  est  même  remarquable  que  les  peuples  qui  en  ont 
le  plus  usé  et  abusé,  comme  la  France,  par  exemple,  sont  ceux  qui  prati- 
quent le  plus  rigoureusement  les  règles  de  la  politesse  et  le  respect  de 
celte  indépendance  personnelle  dont  nous  venons  de  parler.  Il  est  triste 
de  voir  des  militaires  tolérer  des  insultes  graves  et  se  contenter  de  ré- 
pondre à  des  coups  par  des  coups.  C'est  là  ce  qui  se  voit  souvent  en  Rus- 
sie. L'officier  n'est  plus,  dès  lors,  qu'un  laquais  ou  qu'un  portefaix  en 
uniforme  ;  et  ce  n'est  vraiment  pas  la  peine  de  porter  une  épée  quand  on 
sait  si  bien  jouer  du  poing.  Hâtons-nous  de  dire  que  les  officiers  russes 
qui  ont  reçu  une  bonne  éducation  se  conduisent  tout  autrement.  Nous 
pouvons  citer  des  exemples  assez  remarquables  de  duels,  qui  ont  eu  lieu 
en  Russie,  malgré  la  sévérité  des  lois  et  le  redoutable  déplaisir  du  sou- 
verain. 

Un  colonel  d'un  régiment,  en  garnison  à  Varsovie,  voulait  forcer  un 
lieutenant  à  donner  sa  démission.  C'est  ainsi  qu'en  usent  les  officiers  su- 
périeurs pour  faire  avancer  leurs  favoris  ;  ils  persuadent  aux  uns  de 
changer  de  régiment,  aux  autres  de  jeter  l'uniforme  aux  orties  et  d'en- 
trer dans  le  service  civil.  Le  lieutenant,  que  le  colonel  persécutait  de  ses 


426  LES  MYSTERES 

ëbllicitaiioné,  refusait  obstinémcril  de  se  retirer,  et  sa  résistance  irritait 
son  supérieur.  Un  jour,  le  jeune  officier  va  trouver  le  colonel  chez  lui 
s6us  prétexte  de  lui  présenter  une  requête.  Que  se  passa-t-il  dans  cet  cn- 
IrelicH,  on  ne  Ta  jamais  su.  Mais  au  bout  de  quelques  instants,  les  em- 
ployés de  Tadministration  du  régiment,  dont  le  bureau  était  au-dessous  de 
Tappartement  du  colonel,  virent  le  commandant  et  son  visiteur  descen- 
dre J)récipitaniment  et  dans  une  agitation  inexprimable.  —  «  Donnez- 
•  tioiis  des  pistolets!  s'écria  le  colonel  en  entrant  dans  le  bureau;  un  duel, 
un  duel  à  mort  avec  monsieur  !  »  Et  son  visage  exprimait  la  plus  violente 
colère.  Les  tnilitaires  présents  à  cette  scène  essayèrent  de  le  calmer.  Mais 
toutes  les  représentations  furent  inutiles.  On  apporta  des  pistolets,  dont 
l'un  fut  chargé  et  Tautrc  resta  vide.  Le  combat  eut  lieu  dans  le  bureau 
niéitie.  Le  sort  donna  le  pistolet  chargé  au  lieutenant,  qui  tira  sur  sonad- 
térsaire  à  bout  portant,  et  le  lua.  On  n'a  jamais  pu  savoir  les  véritables 
causes  de  ce  duel  étrange. 

Le  duel  de  P a  fait  grand  bruit  dans  toute  la  Russie.  Un  homme 

qiii  honorait  sa  patrie  par  son  talent,  et  qui  avait  devant  lui  un  brillant 
avenir,  paya  de  sa  vie  un  amour  immérité  pour  une  femme  indigne  de 
lui.  Nous  croyons  les  circonstances  qui  précédèrent  ce  funeste  événement 
tout  à  fait  ignorées,  môme  en  Russie. 

P *  soupçonnait  la  fidélité  de  sa  femme.  Des  lettres  anonymes  et 

qilelques  avis  officieux  lui  avaient  appris  qu'un  de  ses  amis,  un  Français 
ail  service  de  la  Russie,  trompait  indignement  sa  confiance.  P ré- 
solut de  s'assurer  de  la  vérité,  et  voici  le  stratagème  qu'il  imagina. 

Il  ihvile  son  ami  à  dîner.  Après  le  repas,  on  passe  dans  le  salon.  Deux 

bougies  brûlaient  sur  un  guéridon.  En  se  promenant,  P en  éteint 

une,  et  feignant  de  vouloir  la  rallumer,  il  éteint  la  seconde.  Au  mo- 
ment où  l'obscurité  se  fait,  il  se  noircit  les  lèvres  de  noir  de  fumée,  et, 
saisissant  sa  femme  dans  ses  bras,  dépose  un  baiser  sur  sa  bouche.  Un 
instant  après,  il  rentre  avec  de  la  lumière  ;  son  premier  regard  se  dirige 
sur  son  ami,  et  il  aperçoit  des  traces  de  couleur  noire  sur  ses  lèvres. 
Plus  de  doute;  l'infidélité  est  matériellement  constatée.  Le  lendemain 
lé  malheureux  époux  tombait  mortellement  frappé  en  duel  pdr  son 
rival. 

Un  examen  plus  minutieux  des  traits  généraux  du  caractère  russe  nous 
entraînerait  trop  loin.  Nous  allons  donc  entrer  dans  les  variétés  de  ce 


*  Nous  ne  dondons  que  riniliate  de  ce  nom,  bien  connu  et  même  célèbre  en  Riissie.  On 
comprendra  notre  discrétion  quand  on  verra  qu'il  est  ici  question  d'une  femme  dont  il  nt 
nous  appartient  pas  de  flétrir  la  conduite  par  le  châtiment  de  la  publiciié. 


DE  LA  RUSSIE.  427 

caractère,  c'est-à-dire  étudier  à  part  chacune  des  grandes  fractions  d^  U 
nation  moscovite.  Ici  comme  précédemment,  nous  prévenons  le  lecteur 
que  nous  jugeons  d'après  la  masse,  et  que  nous  laissons  les  exceptions  en 
dehors  de  toute  appréciation  et  de  toute  formule. 

Une  chose  qui  frappe  tout  d'abord  l'étranger  en  Russie,  c'est  le  non}- 
brc  immense  de  gens  portant  des  décorations  de  toutes  couleurs.  A  la  pro- 
menade, dans  les  rues,  dans  les  salons  aristocratiques,  dans  les  clubs,  par- 
tout vous  ne  voyez  que  poitrines  chamarrées  de  rubans  et  de  crpix.  La 
première  idée  qui  vous  vient  naturellement  à  l'esprit^  c'est  que  vous  êtps 
au  milieu  d'une  population  où  les  hommes  de  mérite  et  les  grands  ci- 
toyens sont  en  majorité,  et  où  la  vertu  court  les  rues.  Votre  admiration 
s'attiédit  quand  vous  apprenez  que  la  plupart  de  ces  croix  dont  les  Russes 
font  si  grand  étalage,  s'accordent  à  l'intrigue  et  à  la  bassesse;  que  les  dé- 
corations, dans  ce  pays,  ne  sont  respectables  que  sur  l'uniforme  de  quel- 
ques militaires,  qui  les  ont  conquises  à  la  pointe  de  leur  épée. 

Parmi  les  hochets  dont  se  paye  la  vanitQ  des  nobles  russes,  les  décora- 
tions occupent  la  première  place.  C'est  une  manie  effrénée,  le  rêve  4.4 
tout  ce  qui  porte  le  titre  d'homme  libre,  la  passion  dominante  des  hautes 
classes  de  la  société.  Les  Russes  ne  s'aperçoivent  pas  que  cette  profusipj(| 
ridicule  de  rubans  révèle  une  de  leurs  plus  tristes  inflrmités  ^lo^9I^99 
une  vanité  colossale  aggravée  de  puérilité  et  de  niaiserie.  Ils  ne  voiçp^ 
pas  non  plus  que  ces  enfantillages  ont  pour  eux  des  conséquences  gray^s, 
en  ce  sens  que  le  souverain,  qui  est  l'unique  dispensateur  de  toutes  les 
distinctions,  profite  de  cette  monomanie  poijr  se  faire  d^3  créatures,  et 
demande  à  ses  sujets  en  obéissance  et  en  résignation  )i)eauc9Dp  plus  qu'il 
ne  leur  donne  en  faveurs  de  toute  espèce. 

Un  médecin  français  de  notre  connaissance  ^yant  consenti  à  épiousor  la 
maîtresse  d'un  grand  seigneur  russe,  trouva,  le  jour  de  se?  noces,  deux 
décorations  sous  sa  serviette.  C'était  une  agréable  surprime  que  lui  avait 
ménagée  son  généreux  ami.^Cettc  nouvelle  se  répandit  parmi  ceux  de  nos 
compatriotes  qui  habitaient  Moscou,  et  l'un  d'eux,  homme  d'esprit,  atta- 
cha quelques  jours  après,  sur  le  dos  du  nouveau  marié,  uqe  affiche  por- 
tant ces  mots  :  ce  A  vendre  ou  à  louer,  un  homme  fraîchement  décoré.  » 
Nous  avons  cité  ce  fait  pour  montrer  avec  quelle  facilité  s'obtieunent  les 
décorations  en  Russie. 

Tout  ce  qui  appartient  à  la  noblesse  est  infatué  des  même^  idée?,  des 
mêmes  préjugés  de  caste.  Les  Russes  ne  comprennent  pas  qu'un  homme 
puisse  jouir  de  l'estime  de  ses  concitoyens  sans  porter  un  titre  honori- 
fique. Ils  ne  conçoivent  pas  davantage  qu'on  soit  quelque  cho3e  sans  être 
rangé,  comme  un  mollusque  ou  un  insecte,  dans  xxuQ  classe  particulière. 


128  LES  MYSTÈRES 

Pour  eux,  il  n'y  a  d'Etats  respectables  que  ceux  dont  tous  les  habitants 
sont  divisés  en  catégories  bien  distinctes,  comme  le  sont  les  animaux  d'a- 
près les  principes  de  l'histoire  naturelle.  L'absence  de  castes  est,  à  leurs 
yeux,  l'anarchie.  Ils  croient  sincèrement  qu'un  peuple  libre  est  un  peuple 
sans  dignité,  sans  avenir,  et  qu'un  homme  non  classé  est  un  vagabond. 
Qu'on  nous  permette  de  rapporter  ici  une  conversation  curieuse  que  nous 
eûmes,  il  y  a  quelques  années,  avec  un  sénateur  russe.  Elle  résume  assez 
bien  les  opinions  de  ces  grands  enfants  du  Nord.  La  scène  se  passait  à 
table,  en  présence  de  plusieurs  autres  Russes  qui  approuvaient  du  geste 
et  du  regard  tout  ce  que  disait  l'honorable  sénateur  : 

«  Monsieur,  est-ce  que  vous  servez?  me  demanda  mon  voisin. 

—  Comment  Tentendez-vous?  répondis-je. 

—  Je  demande  si  vous  êtes  militaire. 

—  Non,  monsieur,  j'ai  trop  d'indépendance  dans  le  caractère  pour 
avoir  jamais  désire  les  honneurs  de  l'épaulette. 

—  Indépendant  !  mais  il  faut  bien,  pourtant,  que  vous  reconnaissiez  un 
supérieur  quelconque,  que  vous  obéissiez  à  quelqu'un. 

—  Je  n'obéis  qu'aux  lois  de  mon  pays,  et  personne  au  monde  n'a  le 
droit  de  me  donner  un  ordre.  Ah!  si,  je  me  trompe,  j'obéis  à  mon 
commandant  quand  je  suis  de  garde,  car  j'oubliais  de  vous  dire  que  je 
fais  partie  de  la  garde  nationale.  » 

La  figure  de  mon  interlocuteur,  qui  s'était  d'abord  quelque  peu  assom- 
brie, devint  plus  souriante. 

«  Ah!  vous  faites  partie  de  la  garde  nationale,  c'est  fort  bien.  Vous 
êtes  sans  doute  officier  ? 

—  Non,  monsieur.  » 

Le  visage  de  mou  sénateur  se  rembrunit  de  nouveau,  avec  une  teinte 
marquée  de  surprise. 

«  Mais,  enfin,  vous  avez  un  grade  quelconque? 

—  Pas  le  plus  petit  grade. 

—  Qu'êtes-vous  donc? 

—  Je  suis  simple  chasseur,  ou,  si  vous  Taimez  mieux,  soldat. 

—  Ah  !  » 

Que  de  choses  dans  cette  exclamation  !  Et  comme  je  baissais  dans  l'o- 
pinion de  mon  interrogateur  ! 

a  Vous  n'êtes  pas  officier,  poursuivit^il,  mais  vous  le  serez  sans 
doute  un  jour? 

—  J'espère  bien  ne  l'être  jamais.  » 
Stupéfaction  générale. 

«  Et  pourquoi  donc? 


DE  LA  RUSSIE.  429 

—  Parce  que  les  ennuis  du  commandement  ne  sont  pas  compensés  par 
quelques  misérables  jouissances  d'amour-propre.  » 

Mon  Russe  était  fort  désappointé.  II  paraissait  chagrin  d'être  obligé 
de  me  retirer  son  estime.  Je  vis  qu'il  lui  restait  une  lueur  d'espoir 
à  mon  égard,  et  qu'il  allait  se  retourner  d'un  autre  côté.  En  ef- 
fet, après  quelques  minutes  de  silence,  il  continua  ainsi  l'interro- 
gatoire. 

«  Monsieur  votre  père,  qu'est-il? 

—  Monsieur,  je  me  plais  à  penser  que  vos  questions  ne  vous  sont  dic- 
tées que  par  un  sentiment  de  bienveillance,  dont  je  vous  remercie.  S'il 
en  était  autrement,  je  les  trouverais  fort  étranges.  Voua  me  demandez 
ce  qu'est  mon  père  ?  il  est  maire  de  la  petite  ville  qu'il  habite. 

—  Ah  !  il  est  maire  !  » 

Ici  la  physionomie  du  digne  Moscovite  s'épanouit. 
«  A  la  bonne  heure  !  s'écria-t-il.  Et  il  est  probable  que  vous  le  serez 
vous-même  un  jour? 

—  II  y  a  tout  à  parier  que  non. 

—  Je  ne  vous  comprends  pas.  Après  tout,  qu'êtes-vous?  à  quelle  classe 
appartenez-vous? 

—  Je  suis  citoyen  Français,  et  n'appartiens  à  aucune  classe. 

—  Mais  que  porte  votre  passeport? 

—  Propriétaire  ;  et  cela  veut  dire  que  je  ne  suis  rien  :  ce  qui  n'empê- 
che pas  que  je  ne  sois,  dans  l'estime  de  bien  des  gens,  aussi  haut  placé  que 
beaucoup  de  ducs  et  pairs  et  pas  mal  de  princes. 

—  Tenez,  vous  devriez  entrer  au  service  de  la  Russie.  Vous  êtes  in- 
telligent,  instruit,  vous  parviendriez  promptement.  Vous  auriez  un  tschinn 
(un  rang),  et  seriez  quelque  chose. 

—  Je  vous  suis  obligé,  monsieur,  de  votre  sollicitude,  mais  permettez 
que  je  reste  ce  que  je  suis. 

—  C'est  dommage.  Vous  d^ébuteriez  par  la  quatorzième  classe  de  la 
noblesse,  et  vous  pourriez  espérer  d'arriver  assez  promptement  à  la  hui- 
tième. 

—  J'aime  mieux  être  de  la  première  dans  mon  pays.  » 

Le  sénateur  ne  m'adressa  plus  la  parole.  J'étais  décidément  un  homme 
absurde  et  fort  peu  estimable. 

Je  n'étais  pas  même  décoré  !  r 

c<  Hélas!  me  dis-je  tout  bas  à  moi-même,  fera-t-on  jamais  des  Russes  un 
peuple  digne  de  la  liberté?  » 

On  conçoit  que  des  hommes  aussi  entichés  de  préjugés  aristocratiques, 
et  aussi  fiers  de  quelques  vaines  distinctions,  poussent  l'orgueil  et  la 

M.   R.  47 


450  LES   MYSTÈRES 

morgue  aussi  loin  que  possible.  Pour  un  noble  russe,  un  bourgeois  est 
un  homme  méprisable  et  dont  il  faut  fuir  le  contact;  un  paysan,  une  bètc 
brute,  quelque  chose  qui  n'existe  et  ne  se  meut  que  par  la  Tolonté  d'un 
plus  puissant*  Inutile  de  dire  que  les  nobles  ne  reçoivent  ni  ne  Tisitent 
les  marchands  de  leur  nation.  Ce  dédain,  ils  retendent  jusqu'aux  négo- 
ciants étrangers,  qu'ils  assimilent  aux  petits  commerçants  de  leur  pays. 
Cependant,  la  nécessité  a  quelquefois  rapproché  la  noblesse  moscovite  de  la 
roture.  A  l'exemple  de  ces  gentilshommes  français  qui,  après  les  désordres 
de  la  régence  et  les  déceptions  de  la  banque  de  Law,  se  résignèrent  à  dé- 
roger au  point  d*épouser  de  petites  bourgeoises  riches,  on  a  vu  un  cer* 
tain  nombre  de, seigneurs  russes  chercher  dans  l'industrie  la  réparation 
du  déficit  que  la  débauche,  le  jeu  ou  de  folles  prodigalités  avaient  creusé 
dans  leur  fortune.  Mais,  en  devenant  marchands  ou,  tout  au  moins,  fa- 
bricants, ces  enfants  perdus  des  classes  privilégiées  conservaient  toute 
leur  fierté  et  leurs  allures  princières. 

L'orgueil  est  le  propre  dé  toutes  les  aristocraties  ;  mais  quand  Tes* 
clavage  existe  dans  un  Etat,  l'influence  de  cette  institution,  en  inspi- 
rant à  la  caste  dominante  un  injuste  mépris  pour  le  serf,  ajoute  un 
caractère  aggravant  à  la  tendance  égoïste  et  vaniteuse  des  grands.  La  no- 
blesse anglaise  ne  hante  pas  les  petites  gens,  mais  elle  ne  les  méprise  ni 
comme  hommes  ni  comme  citoyens.  L'aristocratie  russe,  au  contraire, 
habituée  à  commander  à  des  malheureux  qu'elle  considère  comme  des 
animaux  ou  comme  des  choses,  a  plus  que  du  dédain  pour  tout  ce  qui  lui 
est  inférieur  en  position  sociale.  C'est  donc,  sous  ce  rapport,  la  pire  de 
toutes  les  aristocraties. 

Un  autre  trait  distinctif  de  ce  qu'on  appelle  la  haute  société  russe,  c'est 
l'ostentation,  l'amour  de  briller.  On  reconnaît  là  une  des  faces  de  l'or- 
gueil et  de  la  vanité.  Que  de  nobles  moscovites  se  sont  ruinés  par  le  luxe 
de  leur  maison,  de  leurs  équipages  et  de  leur  toilette,  en  consacrant  à  des 
festins  et  à  des  bals  splendides  des  revenus  hors  de  proportion  avec  de  si 
folles  dépenses  1  II  résulte  de  ce  penchant  que  les  seigneurs  russes,  à  l'ex- 
ception de  ceux  qui  ont  des  fortunes  colossales,  sont  la  plupart  du  temps 
sans  argent.  Et  comme  ils  ne  sauraient  renoncer  à  leur  vie  fastueuse,  ils 
achètent  tant  qu'ils  peuvent^  sans^payer,  et  usent  de  tous  les  moyens 
pour  se  procurer  des  ressources.  Nous  ne  dirons  pas,  comme  Clarke , 
qu'ils  vendraient  tout  ce  qu'ils  possèdent,  <i  depuis  leur  femme  jusqu'à 
leur  chien,  d  Mais  nous  affirmons,  avec  le  même  voyageur,  qu'ils  ne  se 
font  pas  scrupule  de  mettre  en  gage  ou  de  céder  à  vil  prix  les  meubles  de 
leur  hôtel  et  leurs  habillements.  11  en  est  qui  passent  une  partie  de  leur 
temps  à  de  honteux  tripotages  dont  ils  espèrent  quelque  profit.  D'autres, 


DE  LA  RUSSIE.  45« 

réduits  aux  derniers  expédients,  se  sont  faits  marchands  do  bric-à<brac. 
Un  prince  Troubctzkoï,  le  père  peut-être,  ou  Toncle,  de  celui  dont  nous 
avons  raconté  les  tristes  exploits,  était  devenu  marchand  de  minéraux, 
de  tableaux,  de  bas,  de  bonnets,  de  quincaillerie,  d'antiquités,  enfin  de 
tout  ee  qui  constitue  TapproTisionnement  d'une  boutique  et  d'un  musée. 
11  achetait  tout  ce  qu'il  pouvait  trouver,  pour  le  revendre  avec  bénéfice. 
Plusieurs  pièces  de  son  hôtel  étaient  encombrées  des  objets  destinés  à 
alimenter  son  petit  commerce.  Les  étrangers  n'étaient  pas  médiocrement 
surpris  de  voir  un  prince  menant  grand  train,  et  afTcctant  des  allures 
grandioses,  occupé  d'un  pareil  trafic.  Et  le  digne  homme  s'y  entendait 
merveilleusement.  Il  connaissait  toutes  les  ruses  par  lesquelles  les  bro- 
canteurs ont  coutume  de  séduire  et  de  tromper  le  chaland.  II  surfaisait 
effrontément,  vantait  outre  mesure  les  bonnes  qualités  de  l'objet  convoité, 
en  dissimulait  les  côtés  défectueux,  cajolait,  flattait,  pressait  la  pratique» 
et  finissait  presque  toujours  par  triompher.  «On  pouvait,  ditClarkeS 
tout  acheter  de  son  altesse,  depuis  un  soufflet  jusqu'à  un  tableau  deClaude 
Lorrain.  Dans  la  même  pièce  étaient  étalés  des  mouchoirs  de  poche,  des 
bas,  des  fleurs  artificielles,  des  éventails,  de  l'eau  de  Cologne,  du  savon, 
de  la  pommade,  des  peintures,  des  livres,  des  fusils,  des  pistolets,  des 
minéraux,  de  la  bijouterie,  des  harnais,  des  selles»  des  brides,  des  pipes, 
de  vieux  habits,  des  sabres,  des  oiseaux  empaillés,  des  bronzes,  des  bou- 
des,  des  boutons,  des  tabatières,  des  perruques,  des  montres,  des  boites 
et  des  souliers.  c<  Ma  maison,  nous  dit-il  en  nous  voyant,  est  a  votre  ser* 
vice  et  à  celui  de  tout  autre  qui  voudra  l'acheter.  Je  vous  la  vendrai  pour 
un  seul  rouble,  pourvu  que  vous  veuillez  aussi  me  donner  un  rouble  de 
chacun  des  articles  qui  composent  son  mobilier.  »  Tandis  que  nous  mar* 
chandions  avec  le  prince,  il  reçut  un  billet  qu'il  lut  tout  haut:  c'était  le 
prince  L...,  qui  lui  empruntait  de  l'argept.  «Voici  un  homme,  dit  alors 
sou  altesse,  qui  a  un  salon  d'un  million  de  roubles,  et  qui  m'en  demande 
quarante-cinq  pour  payer  ses  dépenses  dans  le  pays.  Vous  voyez  comme 
nous  allons  en  Russie  ^  !  x> 

L'amour  de  l'ostentation,  qui  distingue  les  nobles  russes,  les  porte  à 
afficher  beaucoup  plus  de  générosité  qu'ils  n*en  ont  réellement.  À  les  enten- 
dre, nul  ne  récompense  plus  libéralement  un  service  rendu,  nul  n'est  plus 
magnifique,  plus  large  en  affaires,  plus  grand  seigneur  envers  ses  subal- 
ternes salariés.  11  y  a  au  fond  àb  tout  cela  de  grossiers  mensonges.  Un 


*  Clarke  écrivait  en  1810. 

*  Édooard-Daniel  Ctarke,  Voyages  en  Russie^  en  Tartatie  et  en  Turqwcy  t.  I,  p.  107. 


452  LES  MYSTÈRES 

exemple,  entre  cent  que  nous  pourrions  citer,  suffira  pour  montrer  ce  qu'il 
faut  croire  de  cette  verbeuse  jactance  : 

M.  P.  D jouissait  d'une  fortune  énorme,  qui  a  rendu  son  nom  cé- 
lèbre à  l'étranger.  Un  jour,  il  fut  atteint  d'un  accès  de  goutte  remontée 

dans  l'estomac.  11  fit  appeler  le  docteur  D ,  médecin  de  l'ambassade 

de  France.  Quelques  jours  après,  il  était  parfaitement  rétabli,  et  cette 
guérison  fut  attribuée  à  un  quasi-miracle  opéré  par  le  génie  du  docteur. 
C'était  pour  le  convalescent  une  excellente  occasion  de  faire  claquer  son 
fouet.  Il  répandit  le  bruit  qu'il  avait  envoyé  un  million  de  roubles  à  son 
sauveur.  La  nouvelle  circula  aussitôt  dans  tout  St-Pétersbourg,  et  l'em- 
pereur lui-même  en  parla  au  maréchal  Maison,  qu'il  chargea  de  ses  féli- 
citations pour  le  médecin  français.  Malheureusement  il  n'y  avait  pas  un 

mot  de  vrai  dans  l'assertion  accréditée  par  M.  P.  D Le  docteur  avait 

reçu  pour  tout  salaire  3,000  roubles  (environ  3,300  fr.),  et  une  épingle 
en  brillant  de  peu  de  valeur. 

Pour  continuer  ce  jeu  de  vanité,  M.  P.  D voulut  s'attacher  complè- 
tement le  médecin  à  qui  il  devait  la  santé  et  la  vie  même.  On  conçoit  que 
le  docteur  mit  ses  services  à  un  prix  élevé.  L'opulent  moscovite  dut  s'en- 
gager à  lui  donner  30,000  francs  par  an,  pendant  cinq  années.  Ce  traité 
fit  grand  bruit  dans  la  capitale  ;  tout  le  monde  en  parla,  et  la  vanité  de 
M.  D......  en  fut  agréablement  chatouillée  :  c'était  tout  ce  qu'il  voulait. 

Du  reste,  personne  ne  s'avisa  de  dire  que  c'était  folie  de  donner  30,000  fr. 
par  an  à  un  médecin.  Les  Russes  n'y  trouvèrent  rien  à  redire,  et  se  con- 
tentèrent d'admirer. 

Ce  même  médecin,  qui  pendant  cinq  ans  donna  les  soins  les  plus  assi- 
dus, les  plus  edicaces  et,  on  peut  le  dire,  les  plus  pénibles,  à  son  riche 

malade,  a  été  complètement  oublié  sur  le  testament  de  M.  P.  D Bien 

mieux,  quand  il  a  réclamé  à  la  succession  le  prix  d'une  caisse  de  livres 
perdue  par  la  faute  et  pour  le  service  de  son  ingrat  patron,  l'exécuteur 
testamentaire  a  refusé  d'acquitter  cette  dette  d'honneur  ! 

La  fatuité  et  l'habitude  de  la  fanfaronnade  sont  les  corollaires  de  l'os- 
tentation. Les  Russes  ne  sont  pas  exempts  de  ce  complément  d'imperfec- 
tion. Qu'un  peuple  soit  fier  de  lui-même,  cela  se  conçoit  quand  il  a,  comme 
les  Français,  une  histoire  brillante,  des  traditions  chevaleresques,  un  ma- 
gnifique renom  militaire,  une  réputation  universelle  d'esprit  et  de  courage, 
le  premier  rang  dans  les  sciences,  le  premier  pas  en  civilisation.  Mais  ce 
qui  peut  s'excuser  lorsque  toutes  ces  conditions  se  trouvent  réunies,  peut- 
il  seulement  se  comprendre  de  la  part  des  Russes,  barbares  encore  à  moitié 
enveloppés  des  langes  de  Tenfance  sociale?  M'est-il  pas  souverainement 
divertissant  de  voir  les  sujets  de  l'empereur  Nicolas  se  croire  sérieuse- 


DE  LA   RUSSIE.  455 

ment  la  première  nation  du  monde,  se  donner  pour  le  peuple  le  plus 
avancé,  le  plus  éclairé,  le  mieux  organisé,  et  s'attribuer  hautement  une 
mission  de  régénération  politique,  religieuse  et  morale? 

Ils  se  croient  une  mission  sociale,  et  les  plus  civilisés  d'entre  eux  sont 
les  hommes  les  plus  futiles,  les  plus  légers  qu'il  y  ait  au  monde.  Deman- 
dez aux  libraires  français  et  belges  qui  ont  des  correspondants  à  St-Pé- 
tersbourg,  quels  sont  les  livres  qu'ils  expédient  de  préférence  et  en 
plus  grand  nombre  dans  ce  pays?  Ils  vous  répondront  que  la  majeure 
partie  de  leurs  envois  se  compose  de  tous  les  romans  nouveaux,  bons  ou 
mauvais,  de  toutes  les  rapsodies  qui  paraissent,  de  toutes  ces  œuvres 
éphémères  qui  chez  nous  passent  entièrement  inaperçues,  et  aussi,  il  faut 
le  dire,  des  productions  les  plus  licencieuses  qui  sortent  de  la  presse 
étrangère.  Si  vous  examinez  une  bibliothèque  de  grand  seigneur  russe, 
vous  serez  surpris  de  voir  plusieurs  milliers  d'ouvrages  frivoles  pour  quel- 
ques douzaines  de  livres  sérieux  et  véritablement  instructifs,  le  tout,  bien 
entendu,  admirablement  relié  en  cuir  du  pays.  Quelques-uns  de  ces  per- 
sonnages imiteraient  volontiers  le  style  de  ce  favori  de  Catherine  II  qui 
ordonna  à  un  libraire  de  lui  composer  une  bibliothèque,  en  lui  don- 
nant pour  toute  instruction  de  mettre  les  petits  volumes  en  haut  et  les 
grands  en  bas.  —  Écoutez  une  conversation  dans  un  salon  de  l'aristo- 
cratie russe,  vous  n'entendrez  guère  que  des  plaisanteries  sur  les 
personnes  absentes  (car  les  Russes  sont  très-railleurs  et  très-médisants), 
des  bavardages  insignifiants  sur  quelques  œuvres  littéraires,  la  plupart 
du  temps  fort  mal  appréciées,  des  épigrammes  assez  finement  aigui- 
sées, force  calembours,  et  bon  nombre  d'autres  facéties  d'un  goût  plus  ou 
moins  épuré;  presque  jamais  rien  de  sérieux,  même  dans  la  bouche  des 
hommes,  rien  qui  puisse  donner  lieu  à  des  discussions  importantes.  La 
défense  de  s'occuper  de  politique,  autrement  que  pour  approuver  tout  ce 
que  fait  le  gouvernement,  favorise  ces  instincts  futiles  et  entretient  dans 
les  intelligences  les  plus  distinguées  de  puériles  habitudes  de  pensée  et  de 
réflexion. 

Les  Busses  sont  intelligents,  nous  venons  de  le  dire,  après  l'avoir  déjà 
affirmé  plusieurs  fois  ;  ils  ont  même  de  l'esprit,  de  la  pénétration,  de  la 
finesse.  D'où  vient  donc  que  la  plupart  de  leurs  conceptions  sont  si  im- 
parfaites, et  si  souvent  entachées  de  mauvais  goût?  C'est  que  leur  édu- 
cation est  incomplète,  et  même  à  peine  ébauchée  ;  c'est  qu'ils  se  ressen- 
tent de  l'état  de  barbarie  où  leur  société  est  encore  plongée  et  dont  les 
plus  éclairés  d'entre  eux  ne  sont  sortis  que  d'hier.  —  Comme  preuve  de 
ce  mauvais  goût,  nous  citerons  un  fait  qu'un  témoin  oculaire  nous  a  ra- 
conté. 


j{ôi  LES  MYSTÈRES 

L'empereur  s'était  confiné,  pendant  la  semaine  sainte,  au  palais 
d'ÂnitchkofT,  où  il  se  reposait  du  bruit  et  des  fatigues  de  sa  vie  habi- 
tuelle. Pour  distraire  Taugustc  famille,  les  courtisans  eurent  l'ingénieuse 
idée  d*organiser  un  divertissement  travesti  dans  lequel  ne  figureraient 
que  des  personnages  mythologiques.  Pour  rendre  la  plaisanterie  plus 
piquante,  on  résolut  de  distribuer  les  rôles  de  façon  à  ce  que  chaque 
acteur  offrit  une  contradiction  choquante  avec  l'individu  qu'il  devait 
représenter. 

Voici  une  petite  partie  du  programme  :  Diane,  le  comte  S.  P.,  l'homme 
le  plus  lourd  et  le  plus  laid  de  toutes  les  Hussics.  —  Les  neuf  Mmes^ 
neuf  officiers  de  taille  colossale,  et  de  proportions  effrayantes.  —  Véiius, 
le  prince  Y...,  taillé  à  peu  près  de  même,  et,  en  outre,  affligé  d'une  laideur 
phénoménale.  —  Les  trois  Grâces,  le  comte  L...  vieillard  septuagénaire 
et  presque  aveugle^  accompagné  de  deux  courtisans  non  moins  ingambes, 
et  non  moins  clairvoyants.  —  Hermle,  madame  A...  qui  passe  pour  une 
des  femmes  les  plus  mignonnes  et  les  plus  délicates  de  la  capitale.  —  Val- 
cain,  une  dame  d*une  beauté  et  d'une  grâce  achevées.  —  Le  Temps,  de- 
vait être  représenté  par  un  petit  enfant,  qui  se  trouva  malade  le  jour  de 
la  représentation,  ce  qui  fit  dire  à  Yulcain  :  «Le  temps  nous  a  manqué.» 
(Toujours  des  calembours  !)  Diane  parut  conduisant  en  laisse  le  chien  fa- 
vori de  l'empereur,  attention  délicate  et  qui  donnait  au  divertissement 
un  atticisme  tout  particulier.  Si  l'animal  eût  aboyé,  la  joie  des  acteurs 
eut  été  complète.  Mais  il  ne  jugea  pas  à  propos  de  mêler  sa  voix  harmo- 
nieuse à  celle  des  personnages,  qui  récitèrent  chacun  une  pièce  de  vers, 
moitié  russe,  moitié  français. 

Que  dites-vous  de  celte  carnavaladeV  n*cst-ce  pas  que  tout  cela  est  bien 
inventé  et  d'un  goût  irréprochable?  Quelle  délicatesse  d'imagination! 
quelles  charmantes  plaisanteries  !  et  que  ces  grotesques  déguisements 
sont  dignes  de  gens  qui  s'appellent  modestement  les  Français  du  Nord  ! 
—  Nous  devons  dire  à  la  louange  de  Tempereur  Nicolas  et  de  sa  femme, 
qu'ils  parurent  fort  peu  enchantés  de  ces  arlcquinades,  et  que,  malgré 
les  efforts  inouïs  risqués  par  les  exécutants,  voire  par  l'aveugle  septuagé- 
naire, pour  dérider  l'auguste  visage,  Tautocrate  eut  assez  d'esprit  pour 
ne  pas  même  daigner  sourire  '.  . 

'  La  cour  de  Catherine  II,  qui  se  piquait  dMmiter  en  tout  les  Français,  et  qui  avait  tant  à 
cœur  de  se  montrer  digne  de  la  fervile  admiration  de  Voltaire,  a  laissé  à  la  génération  russe 
actuelle  des  exemples  de  mauvais  goût  tout  à  fait  analogues  à  celui  dont  on  vient  de  lire  les 
détaUs.  Les  courtisans  donnèrent  un  tournoi  où,  plusieurs  heures  durant,  des  troupes 
nombreuses  de  paladins  pourfendirent  des  lions  bourrés  de  foin  et  transpercèrent  de  leurs 
vaillantes  épées  des  Sarrasins  de  carton.  Chaque  quadrille  représentait  une  nation  et  en 
portait  le  costume.  Les  fonctioDS  déjuge  du  camp  étaient  remplies  par  le  maréchal  Munich, 


DE  LA  RUSSIE.  U5 

Parmi  tous  ces  hommes  de  cour  aux  manières  si  polies,  au  langage  si 
mielleux»  il  n'est  pas  rare  d'en  rencontrer  dont  le  caractère,  publiquement 
dominé  par  l'empire  des  convenances,  prend  sa  revanche  dans  le  foyer 
domestique.  L'insolence,  la  dureté  et  la  brutalité  de  ces  grands  seigneurs 
envers  leurs  subordonnés,  et  même  envers  leurs  femmes,  sont  connus  de 
tous  ceux  qui  approchent  d'eux  et  devinent  leur  vie  intime,  s'ils  ne  la 
connaissent  pas.  On  en  voit  aussi  qui  à  ces  allures  grossières  joignent 

cette  excentricité  dont  nous  avons  parlé.  M.  P.  D ,  que  nous  avons  eu 

l'occasion  de  citer,  était  un  type  assez  curieux  en  ce  genre.  Il  avait  fait 
ses  études  à  Paris  et  parlait  français  avec  ce  parfum  de  délicatesse  et  de 
pureté  qui,  chez  nous,  est  la  marque  d'un  esprit  distingué.  Mais  ce  qui 
chez  un  Français  eût  été  le  signe  d'une  éducation  d'élite  n'était  chez 
lui  que  l'effet  de  ce  talent  d'imitation  pour  lequel  les  Husscs  ne  reconnais- 
sent pas  de  rivaux.  Il  avait  conservé  sous  son  vernis  parisien  une  haine 
profonde  contre  tout  ce  qui  était  français.  C'était  le  caractère  le  plus  bi- 
zarre :  il  alliait  une  élégance  remarquable  à  une  grossièreté  révoltante. 
Des  singularitéspar  trop  extraordinaires  l'avaient  fait,  à  tort,  soupçonner 
de  folie;  c'était  tout  simplement  un  de  ces  originaux  maussades  et  dange- 
reux de  qui  on  dit,  pour  excuser  leurs  incartades  :  il  est  timbré.  Grâce 
aux  maguitiques  cadeaux  qu'il  faisait  à  l'impératrice  et  même  au  tzar  Ni- 
colas, grâce  aussi  à  sa  réputation  d'excentricité,  il  se  faisait  pardonner 
bien  des  choses  qui  eussent  été  trouvées  coupables  chez  un  autre.  Il  ap- 
pelait l'empereur  Nic4)la8'Morbus,  plaisanterie  fort  peu  spirituelle,  mais 
dont  l'autocrate  ne  faisait  que  rire.  Sa  brutalité  passait  quelquefois  toutes 
les  bornes;  mais  il  suffisait  de  lui  répondre  avec  fermeté  pour  le  dompter 

et  le  réduire  au  silence.  Le  docteur  D lui  prodiguait  les  soins  les 

plus  attentifs.  Quand  le  Crésus  moscovite  avait  ses  accès  de  goutte,  il  cou- 
chait près  de  lui  et  se  levait  au  moindre  appel.  Une  nuit,  le  goutteux 
apostropha  Tiolemment  le  médecin,  et,  entre  autres  avanies,  lui  repro- 
cha, en  termes  injurieux,  sa  naissance  roturière.  —  «  Je  suis  plus  noble 
que  vous,  répondit  le  jeune  Français,  car  vous  n'êtes  que  de  la  quatrième 
classe,  tandis  que  dans  mon  pays,  où  tous  les  hommes  sont  égaux,  je  n'ai 
personne  au-dessus  de  moi.  D'ailleurs,  qu'on  nous  ouvre  à  tous  deux  la 
veine,  et  l'on  verra  si  mon  sang  n'est  pas  plus  riche,  plus  noble  que  le 

ce  vieux  guerrier  plus  qu'octogénaire,  el  qui,  après  avoir  passé  une  partie  de  sa  vie  sur  les 
champs  de  baUille,  Tauire  en  Sibérie,  avait  consenti,  sans  respect  pour  ses  cbevenx  blancs, 
à  jouer  un  rôle  ridicule  devant  la  cour  assemblée.  Pour  compléter  la  charge,  ce  fut  une 
femme,  la  comtesse  de  Boutourlin,  qui  remporU  le  premier  prix. 

Les  courtisans  de  Catherine  trouvaient  tout  cela  délicieux.  On  voit  que  les  Russes  d'au- 
jourd'hui n'ont  pas  dégénéré. 


^56  LES  MYSTÈRES 

YÔtre.  Sachez  aussi  que  j'ai  plus  de  cœur  que  vous,  et  que  je  ne  me  lais- 
serai jamais  insulter  par  un  paltoquet  de  votre  espèce.  Mourez  donc  de  la 
goutte  et  ne  comptez  plus  sur  mes  soins.  »  Après  cette  furibonde  sortie» 
le  docteur  se  retira,  en  fermant  violemment  la  porte  de  la  chambre,  et 
alla  se  .coucher.  —  Le  lendemain  matin,  il  reçut  une  superbe  bague  que 
lui  envoyait,  sans  dire  mot,  M.  D ,  tout  honteux  de  son  odieux  empor- 
tement de  la  veille. 

Si  tous  les  médecins  étrangers  attaches  à' des  seigneurs  russes,  et  tous 
les  outchitels  (précepteurs),  comprenaient  aussi  bien  le  soin  de  leur 
dignité,  messieurs  les  boyards  seraient  un  peu  plus  sociables. 

Encore  une  fois,  il  y  a  des  exceptions.  Nous  avons  connu  des  Russes 
qui,  parleur  excellente  éducation,  leur  politesse  exquise,  leurs  sentiments 
élevés,  leurs  connaissances  aussi  variées  que  profondes,  méritaient  d'être 
comparés  aux  hommes  les  plus  distingués  des  autres  pays.  Mais  la  géné- 
ralité est  telle  que  nous  la  dépeignons  ;  et  nous  n'avons  à  nous  préoccuper 
ici  que  de  la  règle  commune. 

C'est  au  même  point  de  vue  que  nous  signalerons  chez  les  nobles  l'us- 
ses  une  mauvaise  foi  révoltante,  et  de  déplorables  habitudes  d'impro- 
bité.  Ici,  nous  pourrions  nous  dispenser  d'insister,  la  friponnerie  des  sei- 
gneurs moscovites  n'étant  que  trop  connue.  Tout  le  monde  sait  que  ces 
honorables  personnages  ne  se  font  aucun  scrupule  de  ne  payer  ni  leurs 
créanciers  ni  leurs  domestiques.  De  marchand  à  boyard,  le  mot  crédit 
est  synonyme  de  celui  de  cadeau  ;  aussi  les  commerçants  indigènes  ou 
étrangers  se  gardent-ils  bien  d'accorder  des  facilités  de  payement  à  ces 
débiteurs  peu  délicats.  Il  n'y  a  peut-être  pas  un  seul  négociant  de  Sl-Pé- 
tersbourg  ou  de  Moscou  qui  n'ait  été  dupé,  mystifié,  ignoblement  volé  par 
quelque  escroc  affublé  d'un  titre  nobiliaire.  Cela  est  triste  à  dire,  mais  le 
irait  est  trop  général  pour  que  nous  puissions  le  laisser  dans  l'ombre. 
Cette  improbité  va  quelquefois  jusqu'à  la  filouterie.  Les  poches  des  étran- 
gers ne  sont  pas  à  l'abri  de  toute  invasion  ennemie,  même  dans  les  réu- 
nions les  plus  brillantes.  Dans  les  bals  de  la  cour,  où  l'on  n'admet  que  des 
gens  titrés,  il  se  trouve  parfois  des  voleurs  de  haut  parage  qui  font  la 
montre,  la  bourse  et  le  portefeuille,  avec  une  adresse  dont  serait  jaloux 
plus  d'un  habitué  de  notre  police  correctionnelle.  Ceci  nous  rappelle  la 
colère  de  ce  pauvre  roi  de  Suède  qui,  après  le  combat  du  9  juillet  1790 
contre  les  Russes,  fit  dîner  à  sa  table  les  officiers  prisonniers ,  et  surprit 
l'un  d'eux  au  moment  oiî  il  volait  une  assiette  d*argent.  L'indignation  du 
monarque  eût  été  moins  vive  s'il  eût  tant  soit  peu  connu  son  monde. 

Enregistrer  tous  les  faits  qui  sont  à  notre  connaissance,  et  qui  viennent 
à  l'appui  de  nos  assertions  sur  ce  vice  infâme,  ce  serait  vouloir  fatiguer 


DE  LA  RUSSIE.  ^37 

le  lecteur.  D'ailleurs  nos  récits  offriraient  une  certaine  monotonie,  dont 
nous  tenons  à  nous  garder.  Nous  nous  contenterons  d'extraire  de  nos 
documents  un  fait  qui  montre  de  quel  excès  d'impudence  et  de  mauvaise 
foi  un  noble  russe  sait  quelquefois  rehausser  sa  friponnerie. 

Un  Français,  précepteur  chez  un  grand  seigneur  qui  résidait  dans  son 
château,  attendait  depuis  longtemps  les  honoraires  promis,  et  ne  voyait 
rien  venir.  Il  se  décida  enfin  à  réclamer  le  payement  de  ce  qui  lui  était 
dû  depuis  plus  de  deux  ans.  Le  seigneur  répondit  avec  grossièreté,  Tout- 
chitel  répliqua  vivement,  et  une  querelle  s*engagea.  Le  boyard  furieux 
menaça  le  Français  de  le  faire  bâtonucr,  à  quoi  celui-ci  répondit  qu'il 
tuerait  le  premier  qui  oserait  mettre  la  main  sur  lui.  Intimidé  par  l'éner- 
gie du  précepteur,  le  boyard  se  radoucit  et  promit  de  payer.  Néan- 
moins plusieurs  jours  se  passèrent  encore  sans  que  cet  engagement  fût 
rempli. 

Sur  ces  entrefaites,  l'outchilel  apprend  qu'un  aide  de  camp  de  l'empe- 
reur est  en  tournée  d'inspection  dans  la  province.  11  trouve  moyen  de 
l'instruire  de  ses  démêlés  avec  le  seigneur,  et  l'aide  de  camp  s'empresse 
de  réprimander  le  débiteur  récalcitrant  ;  il  le  menace  de  la  colère  de 
l'empereur  s'il  persiste  dans  sa  conduite  déloyale.  Force  était  de  s'exé- 
cuter. Que  fait  le  boyard?  Il  paye,  mais  en  monnaie  de  cuivre.  Or,  comme 
la  monnaie  de  cuivre  est  d'un  poids  considérable,  le  précepteur  aurait  été 
obligé,  pour  transporter  la  somme  entière  à  St-Pétersbourg,  de  louer  un 
chariot  tout  exprès  ;  et  la  vue  d'un  si  grand  nombre  de  sacs  d'argent  l'aurait 
infailliblement  fait  assassiner,  ou  tout  au  moins  dévaliser  en  route.  Il 
préféra  partir  les  mains  vides,  et  le  seigneur  ne  se  fit  pas  faute  de  lui  rire 
au  nez,  au  moment  où  il  quitta  sa  maison. 

Nous  avons  connu  un  autre  Français,  également  précepteur  chez  un 
Russe  qui,  pour  ne  pas  le  payer,  parvint  à  lui  faire  croire  q^ie  la  police 
le  poursuivait,  par  ordre  de  l'empereur,  et  lui  persuada  de  s'enfuir,  avec 
quelques  roubles  dans  sa  poche.  Il  va  sans  dire  que  le  crédule  outchitel 
n'a  jamais  reçu  une  obole  de  son  débiteur. 

Nous  connaissons  aussi  des  ouvriers  français  qui,  appelés  en  Russie 
pour  diriger  des  manufactures  et  de  grandes  exploitations,  ont  été,  après 
avoir  livré  leurs  secrets,  et  formé  d'autres  ouvriers,  brutalement  expul- 
sés, au  mépris  des  contrats  les  plus  formels. 

Nous  n'en  dirons  pas  davantage  sur  ce  point,  et  nous  renvoyons  aux 
chapitres  Mœurs,  Noblesse  et  Servage.  On  verra  aussi,  dans  le  dernier  de 
ces  chapitres,  jusqu'où  les  nobles  russes  poussent  le  despotisme,  la  bru- 
talité et  la  cruauté  envers  les  malheureux  qui  leur  obéissent.  Ce  despo- 
tisme, ils  ne  se  contentent  pas  de  l'exercer  envers  leurs  esclaves.  Les 

M.  R.  48 


458  LES  MYSTERES 

étrangers  eux-mêmes  en  sont  souvent  victimes.  Parmi  les  exemples  de 
celte  tyrannie  qui  nous  reviennent  en  mémoire,  il  en  est  un  que  nous  ci- 
terons, parce  qu'il  est  remarquable  et  significatif. 

Un  perruquier  français,  nommé  Auguste  Moine,  mais  plus  connu  sous 
son  prénom  d'Auguste,  avait  son  établissement  au  pont  des  Maréchaux 
(Kouznetskoï  mosle).  Un  soir,  après  avoir  fait  la  partie  avec  un  de  ses 
amis,  il  sortit  de  son  arrière-boutique  pour  raccompagner,  et  comme  il 
faisait  chaud,  il  ne  remit  pas  sa  redingote,  qu'il  avait  quittée.  En  traver- 
sant le  magasin,  il  est  appelé  par  sa  femme,  qui  lui  demande  le  prix  d'une 
coiffure.  Auguste  se  retourne  pour  répondre,  et  reconnaît  dans  ses  nou- 
velles pratiques  le  prince  et  1.1  princesse  W i  ;  il  les  salue  très-hum- 
blement; mais  le  genlillâtre  avait  été  choqué  de  sa  mise  irrévérentieuse. 
«De  quel  droit,  lui  dit-il,  vous  présentez-vous  sans  habit  devant  un 
homme  de  mon  rang?  —  Je  supplie  Son  Altesse  de  m'excuser,  dit  poli- 
ment le  coiffeur,  je  ne  la  savais  pas  dans  le  magasin,  et  j'allais  reconduire 
un  ami,  quand  ma  femme  m'a  appelé.  —  Les  Français  sont  tous  des  inso- 
lents, s'écrie  le  prince  furieux,  il  est  temps  de  leur  donner  des  le- 
çons de  politesse.  Vous  aurez  de  mes  nouvelles,  monsieur  le  perru- 
quier! » 

Le  lendemain  un  domestique  en  livrée  remet  à  Auguste  une  lettre  dans 
laquelle  il  est  invité  à  se  rendre  chez  la  princesse  ***  pour  la  coiffer.  C'é- 
taituninfâme  guet-apens.Il  court  à  l'adresse  indiquée,  entre,  traverse  une 
longue  file  d'appartements,  et  attend  une  heure  entière.  Enfin,  plusieurs 
domestiques  paraissent,  le  saisissent,  le  garrottent,  et  au  même  instant  le 
maître  du  logis,  le  prince  W i,  se  présente.  A  un  signal  du  noble  per- 
sonnage, les  domestiques  tombent  sur  le  malheureux  Auguste  et  l'acca- 
blent de  coups.  Le  patient  a  beau  s'expliquer,  demander  grâce,  implorer 
la  générosité  de  son  client  ;  celui-ci  reste  inflexible,  et  les  valets  redou- 
blent; quand  le  prince  jugea  que  c'était  assez  :  «  C'est  bien,  dit-il,  main- 
tenant qu'on  le  place  sur  un  traîneau  et  qu'on  le  mène  chei  le  major  du 
quartier  qui  le  gratifiera  d'une  cinquantaine  de  coups  de  bâton,  pour 
achever  son  éducation.  »  Cet  ordre  fut  exécuté.  Par  bonheur,  Auguste 
rencontra  un  brave  homme,  incapable  de  commettre  un  acte  d'inutile 
cruauté.  Surpris  de  le  voir  arriver  dans  un  si  pitoyable  état,  le  major  le 
questionna,  et  quand  il  sut  la  vérité,  il  prit  sur  lui  de  lui  rendre  la  liberté, 
sauf  à  examiner  l'affaire.  Le  bruit  de  cette  aventure  se  répandit  aussitôt 
dans  toute  la  ville  de  Moscou.  Tous  les  Français  résidents  demandèrent  à 
grands  cris  une  réparation  éclatante  de  l'insulte  faite  à  la  nation  dans  la 
personne  d'un  de  ses  membres  ;  ils  se  rendirent  chez  le  consul  pour  le 
sommer  d'envoyer  un  rapport  circonstancié  à  l'ambassadeur  de  France, 


,  DE   LA  RUSSIE.  ^39 

Mais  le  prince  W i,  instruit  de  ce  qui  se  tramait  contre  lui,  fit  cir- 
convenir le  perruquier,  et  moitié  à  prix  d'argent,  moitié  par  la  menace, 
il  obtint  de  lui  un  désistement. 

Auguste  Moine  est  mort,  mais  parmi  les  Français  qui  habitent  Moscou, 
ou  qui  s'y  trouvaient  à  l'époque  dont  il  est  ici  question,  il  n'en  est  assuré- 
ment pas  un  seul  qui  ne  se  rappelle  l'événement  que  nous  venons  de  ra- 
conter. 

N'allons  pas  plus  loin  sur  cette  matière.  Nous  serions  entraîné  à  dire 
bien  des  choses  qui,  toutes  vraies  qu'elles  sont,  pourraient  nous  faire 
soupçonner  d'animosité  contre  les  Russes. 

Les  femmes  russes  appartenant  à  la  noblesse  et  qui  ont  reçu  une  bonne 
éducation  peuvent  être  comparées,  pour  la  grâce,  les  manières,  le  bon 
Ion  et  l'esprit,  aux  Françaises  les  plus  distinguées.  Mais  chez  la  plupart,  ces 
brillantes  qualités  n'effacent  pas  l'influence  d'une  civilisation  fausse  et  in- 
complète. Il  n'est  pas  rare  de  trouver  des  dames  russes  des  mieux  élevées, 
qui  se  montrent  aussi  dures  et  aussi  cruelles  envers  leurs  esclaves  que  les 
hommes  les  plus  endurcis  au  spectacle  des  misères  humaines.  Telle  femme 
du  monde  dont  vous  avez  vingt  fois  apprécié  la  conversation  attrayante,  le 
goût  parfait,  les  connaissances  variées,  l'élégance  raffinée  et  la  douceur  ap- 
parente, donnera,  tout  encausantavec  vous  de  littérature  ou  de  beaux-arts, 
l'ordre  de  fustiger  jusqu'au  sang  une  de  ses  esclaves  qui  aura  commis 
quelque  maladresse  très-excusable.  On  cite  des  atrocités  révoltantes  com- 
mises par  des  dames  de  la  plus  haute  noblesse  russe;  on  impute  mcnie  à 
quelques-unes  des  faits  que  la  plume  se  refuse  à  raconter,  tant  la  barbarie 
s'y  mêle  à  la  plus  extravagante  lubricité.  Mais  ici,  ce  n'est  pas  le  caractère 
russe  qu'il  faut  accuser;  ce  sont  les  institutions ,  c'est  surtout  l'esclavage, 
ce  fléau  qui  torture  le  serf  et  démoralise  le  maître,  qui  martyrise  le  corps 
de  la  victime  et  pervertit  le  cœur  du  bourreau.  Les  dames  russes  sont 
élevées  au  milieu  d'un  troupeau  de  créatures  méprisées,  qu'elles  ont  pris 
l'habitude  de  faire  agir  et  mouvoir  au  moindre  signe,  au  moindre  regard. 
Pour  elles,  un  domestique  a  toujours  été  moins  qu'un  animal,  moins  que 
le  dogue  qui  garde  la  porte  de  leur  château.  Dès  leur  tendre  enfance  elles 
ont  fait  sur  leurs  serviteurs  un  apprentissage  de  sévérité  fatal  à  elles- 
mêmes.  En  apprenant  à  parler,  elles  ont  appris  à  commander,  et  les  pre- 
miers mots  bégayés  par  leur  bouche  enfantine  ont  été  des  arrêts  de  con- 
damnation. Le  spectacle  fréquent  des  supplices  les  a  cuirassées  contre  la 
sensibilité.  Elles  en  viennent  à  voir  battre  et  tuer  des  hommes  et  jusqu'à 
de  faibles  femmes,  sans  s'émouvoir  des  cris  du  patient,  de  ce  sang  qui 
ruisselle  à  leurs  pieds,  de  ces  lambeaux  de  chair  que  le  knout  enlève  à 
chaque  nouvelle  atteinte.  Que  peut-on  espérer  d'une  pareille  éducation? 


^40  LES  MYSTÈRES 

Les  leçons  de  la  morale  la  plus  philanthropique  ne  parviennent  pas  à  dé* 
truire  ces  impressions  du  premier  âge.  La  jeune  fille  grandit  sous  l'ac- 
tion des  mêmes  idées,  des  mêmes  préjugés  ;  et  quand  elle  est  dcYenuc 
femme,  elle  offre  les  plus  hideux  contrastes  de  douceur  et  de  cruauté,  de 
mansuétude  et  de  violence,  de  délicatesse  de  mœurs  et  de  brutalité.  Sup- 
primez l'esclavage,  et  le  maître  se  moralisera  en  même  temps  que  le  serf 
affranchi. 

Il  ne  faut  pas  non  plus  se  fier  aux  manières  et  au  langage  des  femmes 
de  l'aristocratie  russe  pour  juger  leurs  habitudes  intimes  et  leurs  mœurs. 
On  verra  dans  le  chapitre  suivant  ce  qu'il  faut  penser  de  cette  haute  so> 
ciété  féminine  qui,  au  premier  abord,  parait  si  séduisante  et  si  exemple 
de  vices. 

Encore  un  mot  sur  la  noblesse  russe.  Il  est  à  remarquer  que  l'ingrati- 
tude n'est  pas  un  de  ses  moins  odieux  penchants.  Les  fastes  modernes  de 
la  Russie  en  fournissent  une  preuve  éclatante.  Pierre  111  fut  le  bienfaiteur 
de  l'aristocratie  moscovite.  II  publia  une  ordonnance  qui  permettait  aux 
nobles  de  l'empire  de  se  soustraire,  quand  bon  leur  semblerait,  au  service 
militaire  et  de  voyager  à  l'étranger,  ce  qui  leur  avait  toujours  été  interdit. 
Il  les  affranchit  en  même  temps  de  l'espèce  de  servitude  où  les  avaient  tou- 
jours maintenus  les  souverains  moscovites.  Certes,  ces  concessions  étaient 
immenses.  Aussi  la  noblesse  voulut-elle,  dans  le  premier  élan  de  sa 
reconnaissance,  élever  au  tzar  une  statue  en  or.  Mais  le  bienfait  fut 
bientôt  oublié,  et  lorsque  Catherine  eut  fantaisie  de  monter  sur  le  trône, 
elle  trouva  cette  même  noblesse  empressée  à  lui  prêter  le  secours  de  son 
influence,  de  ses  richesses  et  de  ses  bras  pour  accomplir  ses  sanguinaires 
desseins.  Pierre  111  fut  détrôné,  puis  assassiné  par  ceux-là  même  dont  il 
avait  brisé  les  entraves. 

D'après  tout  ce  qu'on  vient  de  lire  sur  le  caractère  de  ce  peuple,  on  re- 
connaîtra que,  s'il  est  quelques  Russes  que  la  nation  la  plus  policée  et  la 
plus  probe  s'honorerait  de  compter  au  nombre  de  ses  enfants,  la  majorité 
de  la  noblesse  ne  mérite  ni  estime  ni  sympathie.  Celte  partie  de  la  nation 
moscovite  a  tou^  les  défauts  de  Isi  castes  et  tous  les  vices  que  peuvent  lui 
inoculer  de  détestables  institutions,  sans  compter  les  instincts  particuliers 
à  la  race  slave  et  aux  Asiatiques. 

Mais  il  est  temps  de  jeter  un  coup  d'œil  sur  les  autres  classes  de  la 
société  russe. 

Les  mots  bourgeoisie  et  tiers  état  désignent  fort  mal  cette  classe  d'indi- 
vidus qui,  en  Russie,  végète  entre  la  noblesse  et  le  peuple,  entre  les 
hommes  libres  et  les  esclaves.  Cette  catégorie  participe  beaucoup  plus  des 
derniers  rangs  que  de  la  caste  supérieure,  et,  à  vrai  dire,  elle  est  tout  à 


DE   LA  RUSSIE.  Ul 

fait  peuple^  dans  le  sens  le  plus  restreint  et  le  plus  triste  de  ce  mot.  Elle 
comprend  tous  ces  marchands  qui,  grâce  à  une  permission,  chèrement 
payée  à  leurs  maîtres,  peuvent  se  livrer  au  commerce  et  s'enrichir,  sou- 
vent au  profit  de  quelques  voleurs  affublés  de  titres  éminents.  Il  ne  faut 
donc  pas  s'étonner  que  le  commerçant  russe  ait  tous  les  défauts  inhérents 
à  sa  condition  méprisée  et  précaire. 

Il  semble  vraiment  que  les  souverains  russes  se  soient  appliqués  à 
maintenir  cette  classe  dans  une  situation  infime  et  presque  abjecte,  pour 
l'empêcher  d'arriver  à  un  degré  de  force  et  d'influence  qui  lui  permettrait 
de  tenir  la  balance  entre  la  noblesse  et  le  peuple.  Rien  de  plus  odieux, 
par  exemple,  que  les  moyens  dont  se  servit  Catherine  II  pour  condamner 
la  bourgeoisie  de  son  empire  aux  éternels  dédains  des  seigneurs  et  des 
serfs.  Nous  rappellerons  ici  les  termes  de  l'ukase  par  lequel  cette  impé- 
ratrice estima  et  tarifa  en  quelque  sorte  l'honneur  des  bourgeois  mosco- 
vites. Nous  croyons  qu'il  n'existe  dans  aucune  législation  rien  de  compa- 
rable à  cette  loi,  modèle  de  barbarie  et  de  machiavélisme.  En  voici  les 
principaux  articles  : 

(c  Celui  qui  insultera  un  bourgeois  par  parole  ou  par  écrit,  sera  con- 
damné à  payer  la  somme  que  le  bourgeois  paye  annuellement  à  la  ville  et 
au  trésor. 

<c  Celui  qui  le  frappera  avec  la  main,  sans  armes,  payera  à  TofTcnsé  le 
double  de  ce  que  ce  dernier  paye  annuellement. 

c(  Celui  qui  insultera  la  femme  d'un  bourgeois,  doit  lui  donner  le  dou- 
ble de  ce  que  son  mari  paye  chaque  année  à  la  ville  et  au  trésor.  Si  la 
femme  paye  elle-même  un  impôt,  celui  qui  l'insultera  doit  payer  le  dou- 
ble de  ce  qu'elle  et  son  mari  payent  annuellement. 

a  Celui  qui  insultera  les  filles  d'un  bourgeois,  est  obligé  de  payer  qua- 
tre fois  autant  que  leur  père  et  mèr6  payent  annuellement. 

«  Celui  qui  insultera  des  enfants  bourgeois  en  bas  âge,  payera  la  moitié 
de  ce  que  les  père  et  mère  payent  annuellement. 

«(  Celui  qui  insultera  un  fils  de  bourgeois  qui  sera  majeur,  payera  la 
somme  que  celui-ci  paye  annuellement  tant  à  la  ville  qu'au  trésor,  de  tel 
état  et  de  telle  condition  qu'il  soit.  » 

Ce  n'est  pas  tout.  Catherine,  voulant  engager  ses  sujets  à  doter  l'hos- 
pice des  enfants  trouvés,  décréta  «  qu'un  bourgeois  qui  donnerait  à  cet 
établissement  depuis  25  jusqu'à  1,000  roubles  ou  plus,  recevrait  pareille 
somme  de  quiconque  l'insulterait,  et  même  le  double,  si  l'on  portait  la 
main  sur  lui.  » 

Voilà  ce  que  vaut  l'honneur  d'un  bourgeois  russe,  ainsi  que  celui  de  sa 
femme,  de  ses  filles,  de  ses  fils  en  bas  âge  et  de  ses  fils  majeurs.  On  peut 


U2  LES  MYSTERES 

pour  quelques  roubles  se  donner  le  plaisir  d'insulter  toute  une  famille,  à 
commencer  par  son  chef.  On  peut  même,  pour  un  léger  surcroît  d'amende, 
aller  jusqu'aux  voies  de  fait.  —  Et  si  les  voies  de  fait  avec  la  maiHf  sans 
armes,  vont  jusqu'au  meurtre?  —  L'ukase  ne  s'explique  pas  là-dessus. 
Ce  sera  donc  encore  l'amende  pure  et  simple.  Un  bourgeois,  un  vil  com- 
merçant vaut-il  davantage?  —  Et  remarquez  que  le  bourgeois  opulent, 
qui  paye  une  plus  forte  taxe  S  reçoit  bien  plus  pour  une  insulte  que  le 
petit  marchand.  D'où  il  suit  logiquement  que  l'honneur  des  riches  est 
bien  au-dessus  de  l'honneur  des  pauvres. 

Inspirez  donc  des  sentiments  d'honneur,  de  délicatesse  et  de  loyauté  à 
un  peuple  avec  de  pareilles  lois  ! 

Aussi  le  négociant  russe  n'a-t-il  d'analogue  que  le  juif  d'Orient  pour  la 
platitude,  la  bassesse  et  la  cupidité.  Entrez  dans  une  boutique  de  St-Pé- 
tersbourg;  voyez  l'air  servilement  cauteleux  avec  lequel  le  marchand 
vous  surfait  des  trois  quarts  sur  le  prix  de  l'objet  que  vous  voulez  ache- 
ter. Observez  le  ton  patelin,  l'astucieuse  politesse  du  Moscovite.  Il  vous 
prodigue  les  noms  les  plus  flatteurs,  les  titres  les  plus  brillants.  Il  ne  par- 
lerait pas  plus  humblement  ni  plus  mielleusement  à  son  seigneur  et  maî- 
tre. Vous  admirez  les  ruses  et  les  détours  qu'il  emploie  pour  vous  tenter. 
Vous  vous  étonnez  du  sourire  éternellement  gracieux  qui  épanouit  ses  lè- 
vres, de  ses  courbettes,  de  son  attitude  obséquieuse,  de  son  invincible  té- 
nacité; vous  êtes  assourdi  par  la  volubilité  de  sa  parole,  par  l'exubérance 
de  son  éloquence  mercantile.  Laissez-le  aller  jusqu'au  bout,  et  dépenser, 
toujours  souriant,  toutes  les  ressources  de  sa  rhétorique  adulatrice.  Puis, 
quand  il  aura  dévidé  son  chapelet  de  compliments,  d'encouragements  et 
de  protestations  engageantes,  offrez-lui  sans  vergogne  le  quart  de  ce  qu'il 
vous  a  demandé.  Loin  de  le  croire  humilié  de  l'opinion  que  vous  avez  de 
sa  probité,  insistez,  et  vous  le  verrez  accepter  sans  honte  et  sans 
scrupule  le  marché  ainsi  réduit.  Quiconque  ne  connaît  pas  les  mar- 
chands russes,  ne  peut  se  faire  une  idée  du  brocanteur  servile  et  ram- 
pant. 

Souvent  cet  homme,  qui  a  fait  tant  de  frais  de  courtisanerie  pour  vous 
faire  acheter  un  objet  de  mince  valeur,  est  beaucoup  plus  à  son  aise  que 
vous  et  n'a  plus  besoin  de  travailler.  Mais  il  veut  passer  pour  pauvre,  de 
peur  que  son  maître,  le  sachant  riche,  ne  l'oblige  à  lui  abandonner  tout 
le  fruit  de  ses  économies.  C'est  cette  crainte  qui  a  donné  aux  marchands 


'  Les  marchands  russes  payent  au  gouvernement  un  impôt  calculé  d'après  le  capital  em- 
ployé dans  leur  commerce. 


DE  LA  RUSSIE.  445 

russes  ci  en  général  à  tous  les  esclaves  de  ce  pays  rhabitude  de  thésauri- 
ser et  d'enfouir  leurs  richesses  '. 

Le  marchand  russe  aime  ses  enfants,  remplit  exactement  ses  engage* 
menis  envers  ses  confrères,  non  par  délicatesse  —  il  ne  sait  trop  ce  que 
veut  dire  ce  mot,  —  mais  pour  conserver  son  crédit.  Il  est  hospitalier 
et  charitable,  se  montre  résigné  aux  coups  du  sort,  quand  la  mauvaise 
fortune  le  frappe,  et  fait  un  emploi  honorable  de  son  argent,  quand  il 
peut  s*en  servir  ostensiblement  et  sans  crainte.  Voilà  ses  qualités  les  plus 
marquantes. 

Le  mougik,  ou  paysan  russe,  vaut  mieux,  cent  fois  mieux,  que  ses  maî- 
tres. Créature  déshéritée  des  biens  de  ce  monde,  sans  propriété^  sans  mo- 
raie,  sans  honneur,  et  même  sans  religion,  il  est  hospitalier,  humain, 
serviable,  fidèle  et  courageux.  Le  moins  civilisé  est  toujours  le  meil- 
leur, et  plus  on  s'éloigne  des  capitales,  plus  on  a  chance  de  rencontrer  le 
type  primitif  et  patriarcal  du  mougik.  —  Les  exemples  de  dévouement 
sont  assez  fréquents  parmi  eux.  Malgré  la  terreur  et  la  répulsion  qu'in- 
spirent  au  paysan  russe  les  misères  de  Tétat  de  soldat,  on  a  vu  des  jeunes 
gens  se  jeter  aux  pieds  des  recruteurs  et  les  supplier  de  les  emmener  à  la 
place  d*un  frère  plus  utile  à  sa  famille  ^.  Il  en  est  qui,  en  dépit  de  Tabru* 
tissement  produit  par  la  servitude,  sont  susceptibles  d'élan  et  de  coura- 
geuse spontanéité,  lorsqu'il  s'agit  de  leur  liberté.  Quand  Alexis  Mikhaï- 
lowitch,  père  de  Pierre  P,  manifesta  l'intention  d'abolir  l'esclavage,  on 
vit  aussitôt  un  nombre  immense  de  serfs  se  rassembler  et  marcher  en 


?  Les  aeignettra  russes  ne  veulent  pas  toujours  accepter  la  rançon  offerte  par  Tesclave  qut 
s'est  enrichi  dans  le  commerce.  Ils  se  conteulent  quelquefois  de  confisquer  son  trésor,  et 
le  renvoient  à  la  glèbe.  C'est  tout  simplement  uu  vol,  une  infâme  escroquerie,  mais  les  choses 
I)ortent  un  autre  nom  en  Russie.  —  U  est  des  nobles  qui,  après  s'être  ruinés  au  jeu,  ont  fait 
des  recherches  minutieuses  chez  tous  leurs  serfs  pour  s'emparer  de  tout  ce  quUls  y  trouve- 
raient. Aussi  Tesclave  qui  a  enfoui  sou  pécule  se  laisserait-il  égorger  plutôt  que  de  révéler 
sa  cachette.  Quelquefois  môme  il  meurt  sans  avoir  pu  confier  son  secret  à  ses  enfants.  Et 
Targent  qu*it  a  amassé  par  vingt  ans  de  travaux  se  trouve  ainsi  perdu  pour  tout  le  monde. 

*  f  On  m*avaU  inléressé  à  un  jeune.homme  qui  était  venu  de  deux  cents  lieues  supplier 
qu'on  le  prit  dans  un  régiment  k  la  place  de  son  frôre  qui  avait  une  famille.  J'en  parlai  aa 
ministre  de  la  guerre,  en  lui  détaillant  un  dévouement  qui,  selon  moi,  méritait  qu'on  donnftt 
la  liberté  au  soldat  sans  reteuir  son  généreux  frère.  J'aurais  peut-être  réussi,  mais  un  pa« 
rent  da  ministre,  qui  était  présent,  se  mit  à  dire  :  c  Ah!  il  faudrait  donc  renvoyer  tous  les 
soldats;  ear  j'ai  été  mille  fois  témoin  de  pareils  traits  qui  vous  étonnent.  »  Je  fus  interdit, 
ne  sa^chanl  ce  que  je  devais  le  plus  admirer,  du  bon  naturel  des  esclaves  russes  ou  de  la 
dureté  de  leurs  seigneurs.  Celui-ci  avait  été  pris  par  Pougatscheff,  *  enfermé  dans  un  sac, 
et  près  d'être  jeté  dans  la  rivière,  lorsqu'un  parti  russe  le  délivra.  »  (Masson,  Mémoires 
JKfreCx  êmr  la  H^iêh,  I.  II,  p.  82,  note  3f .  ) 

*  Le  faux  Pierre,  111,  qot,  sai\i  de  hordes  iiombreases  de  Cosaqu's,  At  trembler  nn  moment  l'impératrice 
Catherine  H  snr  son  tn)ne. 


iU  LES   MYSTÈRES 

masse  sur  Moscou  »  qui  s'opposait  aux  volontés  du  tzar.  Des  que  Cathe- 
rine II  parla  de  son  code  russe  et  de  ses  vues  libérales  à  l'égard  des  serfs, 
ceux-ci  se  levèrent  au  nombre  de  plus  de  cent  mille  pour  se  soustraire  à 
la  tyrannie  de  leurs  maîtres.  Plusieurs  seigneurs  furent  égorgés,  ce  qui 
fournit  à  l'impératrice  un  prétexte  pour  se  rétracter.  Pougatscheff  aussi 
promit  la  liberté  aux  esclaves,  et  aussitôt  la  population  opprimée  tres- 
saillit et  s'agita.  On  raconte  que  le  prince  Scherbatoff,  en  rentrant  chez 
lui,  à  Moscou,  fut  aussi  scandalisé  que  surpris  de  voir  son  palais  illuminé 
et  d'entendre  le  bruit  d'une  orgie  tumultueuse.  Il  trouva  ses  domestiques 
à  table  et  sablant  ses  meilleurs  vins.  Ce  spectacle  le  transporte  de  colère  ; 
il  ordonne  aux  séditieux  de  se  retirer  et  leur  promet  un  châtiment  exem- 
plaire. Mais  quelle  n'est  pas  sa  stupéfaction  lorsqu'un  des  convives  se 
lève  et  lui  crie  :  «  Écoute,  prince  Alexandre ,  sois  moins  brutal  ;  tu 
pourrais  te  repentir  de  ta  méchanceté,  car  notre  vengeur  n'est  pas  loin 
d'ici.  »  Le  prince  ne  se  le  fit  pas  dire  deux  fois,  et  sachant  qu'en  effet 
Pougatscheff  était  près  de  Moscou,  il  se  retira  en  toute  hâte  '. 

En  l'absence  de  toute  excitation  à  la  révolte,  le  paysan  russe  est  rési- 
gné à  son  sort,  comme  l'esclave  façonné  au  joug.  Il  est  obéissant,  et  se 
plie  sans  murmurer  aux  plus  absurdes  caprices  de  son  seigneur.  Son 
ignorance  est  celle  du  sauvage  à  qui  personne  ne  s'est  jamais  donné  la 
peine  de  rien  apprendre.  Un  de  nos  amis  a  vu  un  mougik  soigner  un 
de  ses  camarades  affecté  d'un  vomissement  de  sang,  en  lui  bouchant  et 
lui  tamponnant  alternativement  la  bouche  et  le  nez  avec  desétoupes.  Chez 
le  paysan  russe,  ce  n'est  pas  bêtise,  c'est  ignorance.  11  pousse  la  crédulité 
à  un  excès  fabuleux,  lorsque  c'est  son  supérieur  qui  parle.  Devenu  soldat, 
ses  chefs  lui  persuaderaient  aisément  que  la  nuit  est  le  jour,  ou  toute  au- 
tre facétie  de  cette  force.  Il  croit,  les  yeux  fermés,  et  s'en  rapporte  aveu- 
glément à  ses  maîtres,  ainsi  qu'à  la  petite  image  de  saint  qu'il  porte  sus- 
pendue à  son  cou,  pour  se  garantir  de  tout  maléfice.  Au  siège  d'Otschakoff, 
sous  le  règne  de  Catherine  II,  un  piquet  de  soldats  allant  occuper  un  poste 
avancé,  rencontre  un  officier  de  tranchée  qui  leur  crie  :  «  Où  allez-vous, 
malheureux?  les  Turcs  tiennent  le  poste  où  l'on  vous  envoie.  Retournez 
à  votre  régiment,  ou  vous  allez  être  massacrés.  »  Les  soldats  rient  du 
conseil  de  l'officier  :  «  Le  prince  Dolgorouki  nous  a  dit  qu'il  répondait  de 
nous,  s'écrient-ils,  nous  n'avons  rien  à  craindre.  »  Dans  leur  confiante 
crédulité,  ils  continuent  leur  course ,  et  sont  tous  égorgés  par  l'en- 
nemi! 

Le  mougik  est  encore  plus  superstitieux,  et  c'est  en  grande  partie  au 

■  Casléra,  Histoire  de  Catherine  II,  t.  IV,  p.  329. 


iSASSlNAT  DE  LAROHEVÉQUE  AMBBOISE. 


DE  LA  RUSSIE. 


445 


M.  K 


49 


DE  LA  RUSSIE.  445 

clergé  moscovite  qu*il  doit  ce  bienfait.  La  superstition  aidant,  les  in- 
stincts sauvages  prennent  quelquefois  le  dessus,  et  alors  Tesclavc  russe 
devient  féroce  et  verse  le  sang  avec  une  joie  frénétique.  Sans  vouloir  em- 
piéter ici  sur  ce  que  nous  avons  à  dire  au  sujet  de  la  religion  en  Russie, 
nous  rappellerons  un  fait  célèbre  dans  les  annales  de  ce  pays  : 

En  1771,  la  peste,  colportée  par  Tarmée  russe  qui  combattait  les  Turcs, 
se  déclara  à  Moscou.  Dans  les  premiers  temps,  les  médecins  effrayés,  et 
déroutés,  voyaient  les  malades  mourir  par  centaines  entre  leurs  mains. 
La  terreur  était  extrême  dans  la  ville.  Tout  à  coup  on  répand  le  bruit 
qu'une  image  de  la  Vierge  placée  à  la  porte  du  Kremlin  a  la  vertu  d'éloi-* 
gner  la  contagion.  Le  peuple  se  rend  en  foule  autour  de  l'image  et  dépose 
à  ses  pieds  des  offrandes  de  toute  nature.  Bientôt  le  concours  devint  im- 
mense, et  comme  dans  cette  multitude  il  se  trouvait  des  individus  ayant 
le  germe  du  fléau,  ceux  qui  en  avaient  jusqu'alors  été  exempts  en  furent 
atteints  et  moururent.  La  place  et  les  rues  adjacentes  furent  encombrées 
de  morts  et  de  mourants,  lundis  que  les  survivants  s'empressaient  autour 
de  la  Vierge  vénérée.  Ambroise,  archevêque  de  Moscou,  s'apercevant  que 
cette  réunion  d'hommes  sur  un  même  point  favorisait  singulièrement  le 
développement  de  la  maladie,  Gt  enlever  l'image  et  les  offrandes.  Aussi- 
tôt le  peuple  furieux  l'accuse  de  sacrilège  et  de  vol  ;  il  enfonce  les  portes 
d'un  monastère  où  le  prélat  s'était  réfugié.  Ambroise  court  au  sanctuaire 
de  l'église,  où,  suivant  les  usages  du  culte  grec,  les  prêtres  seuls  ont  le 
droit  d'entrer.  Il  se  croit  en  sûreté  dans  cette  sainte  retraite.  Mais  un  en- 
fant l'avait  aperçu  et  s'était  hâté  de  révéler  son  asile.  La  populace  déchai- 
née  se  précipite  dans  l'église,  saisit  levieillard  par  les  cheveux,  et  le  traîne 
à  la  porte  pour  le  massacrer.  Ambroise  voit  qu'il  ne  lui  reste  plus  une 
seule  chance  de  salut  et  qu'il  faut  se  préparer  à  mourir.  Il  obtient  de  ses 
assassins  la  permission  de  communier  une  dernière  fois.  Il  monte  à  Tau- 
tel  et  accomplit  le  divin  sacrifice  en  présence  de  la  multitude,  qui  attend, 
en  frémissant  de  rage,  la  fin  de  la  pieuse  cérémonie.  A  peine  a-t-il  achevé, 
que  les  meurtriers  le  saisissent  de  nouveau,  le  poussent  hors  de  l'église 
et  regorgent  sur  les  marches  du  péristyle  '. 

Qu'on  imagine  de  quoi  est  capable  une  pareille  populace  quand  elle  est 
poussée  au  désordre  par  les  fumées  de  l'eau-de-vic  jointes  aux  excitations 
furieuses  de  la  superstition?  Sans  l'ivrognerie,  le  paysan  russe  serait  le 

'  Voir  la  gravure. 

Catherine  II  raconte  ce  fait  dans  une  de  ses  leUres  à  Vol  lai  i*e.  Elle  termine  par  celle  étrange 

réflexion  :  «  En  vérité,  ce  fameux  dix-huitième  siècle  a  bien  là  de  quoi  se  glorifier!  Nous 

voilà  devenu  bieu  sages  :  »  Il  nous  semble  que  le  dix-  huilième  siècle  est  fort  peu  responsable 

de  ce  que  faisaient  les  barbares  de  Moscou  tandis  que  TOccident  s'épanouissait  à  la  lumière. 

M.  K.  ^9 


446  LES   MYSTÈRES   DE   LA  RUSSIE. 

plus  souvent  pacifique  et  débonnaire.  L'ivresse  lui  fait  commettre  des 
actes  de  barbarie  auxquels  répugne  sa  nalurc.  Mais  elle  n'est  la  plupart 
du  temps  pour  lui  qu'un  moyen  d'oublier  les  coups  de  bâton  qu'il  a  reçus 
la  veille.  Alors  il  se  laisse  tomber  au  coin  d'une  rue,  et  reste  sur  le  sol 
glacé,  jusqu'à  ce  qu'un  boutechnik  vienne  le  relever,  le  débarrasser  de 
l'argent  qu'il  peut  avoir  en  poche  et  le  conduire  à  l'officier  de  police.  L'u- 
sage veut  que  tout  individu,  homme  ou  femme,  qui  est  tombé  ivre,  soit 
condamné  à  balayer  les  rues  pendant  tant  d'heures  ou  de  jours.  Ceci  nous 
rappelle  un  fait  qui  nous  causa  une  inexprimable  surprise.  Passant,  un 
jour,  sur  une  place  de  Pétersbourg,  nous  aperçûmes  un  homme  fort  bien 
mis  et  portant  chapeau  noir,  occupé  à  arracher  les  herbes  qui  croissent 
entre  les  pavés.  Nous  fîmes  peu  d'attention  à  cet  individu,  que  nous  sup- 
posâmes n'être  qu'un  original  ou  un  maniaque.  Le  lendemain,  au  même 
endroit,  nous  vîmes  le  même  personnage,  toujours  absorbé  par  son  étrange 
occupation.  Cette  fois,  nous  remarquâmes  auprès  de  lui  deux  soldats  de 
police  qui  suivaient  tous  ses  mouvements  et  le  surveillaient  de  près.  Nous 
nous  retournions  pour  demander  à  un  passant  le  mot  de  cette  énigme, 
quand  nous  aperçûmes  un  peu  plus  loin  cinq  ou  six  dames,  élégamment 
parées,  et  qui,  un  balai  à  la  main,  nettoyaient  activement  le  pavé  de  la 
place  '.  Nous  ne  pouvions  revenir  de  noire  surprise,  et  nous  aurions  pris 
cette  singularité  pour  un  trait  de  mœurs,  à  coup  sûr  fort  excentrique, 
quand  un  de  nos  amis  nous  expliqua  que  le  monsieur  à  l'habit  noir  et  les 
élégantes  balayeuses  étaient  l'un  un  ivrogne  de  profession,  l'autre  des 
filles  publiques,  que  la  police  avait  ramassés  ivres  dans  les  rues. 

'  Voir  la  gravure. 


il'! 


446  LES  MYSTÈRES   DE  LA  RUSSIE. 

plus  souvent  pacifique  et  débonnaire.  L'ivresse  lui  fait  commettre  des 


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CHAPITRE   V. 


MaUKS    BT     U8AGZ8. 


SAIPIT-PÉTERSBOURG. 


Libertinage.  —  Statistique  des  mariages  à  St*Pétersbourg.  —  Pruderie  des  dames  russes 
en  public.  —  Lupanars.  —  Vo^fage  pittoresque  de  deux  demaisetles  de  Marseille.  ^  Gom- 
ment on  entend  la  pudeur  en  Russie  ;  anecdole.  —  Les  bains  russes;  description  de  ces 
établissements.  —  Droit  du  seigneur.  —  Dépravation  sous  le  règne  de  Caltierine  II;  ce 
que  c'était  que  le  poste  de  favori  de  IMmpéralrice  et  comment  on  y  parvenait.  —  Le 
club  physique;  horribles  saturnales.  —  Passion  du  jeu;  anecdote.  —  Penchant  à  la  vo- 
lupté, sensualité,  ivrognerie,  gloutonnerie.  Soupe  de  trois  cents  francs.  —  Malpropreté; 
anecdotes  curieuses.  —  Baptême  russe.  —  Cérémonie  des  funérailles.  —  Bénédiction  des 
eaux  k  St-Pétersl)ourg.  —  Ennui  des  bals  en  Russie.  —  Étiquette  dans  les  repas.  — 

—  Usages  singuliers.  —  Multitude  prodigieuse  de  domestiqués.  —  Autres  usages  étranges. 

—  Passion  de  la  mode;  anecdote.  Uniformité  et  monotonie.  —  Coup  d'œil  sur  Sl-Pé« 
tersbourg  :  fondation  de  cette  ville.  —  Graves  inconvénients  de  sa  situation.  —  Tableau 
des  inondations  qui  Font  dévasté  à  différentes  époques.  —  Rigueurs  de  son  climat;  souf- 
frances du  peuple  dans  les  grands  froids.  —  Marché  aux  provisions  gelées.  —  Aspect  gé- 
néral de  St-Pétersbourg.  —  Caractère  de  ses  monuments.  -^  Rues  désertes.  —  Saleté. 

—  Pas  d'auberges  passables.  ~  Thé&tres.  —  Chasse  aux  chiens. 


La  société  russe  est  restée  trop  longtemps  plongée  dans  la  barbarie, 
son  premier  épanouissement  au  soleil  de  la  civilisation  a  été  trop  brus* 
que»  trop  imprévu,  pour  qu*cllc  n'ait  pas  gardé  dans  ses  mœurs  des  tra* 
ces  nombreuses  de  sa  condition  primitive»  et  pour  que  l'influence  subite 
du  monde  policé  ne  lui  ait  pas  clé,  sous  bien  des  rapports,  fatale.  Il  était 
naturel,  en  effet,  que  les  Russes  cherchassent  d'abord  dans  les  ressources 
toutes  nouvelles  que  leur  apportaient  les  nations  étrangères  des  moyens 
de  jouissance  en  rapport  avec  leurs  habitudes  sensuelles.  Un  peuple  aussi 
profondément  empreint  du  cachet  asiatique,  et  qu'une  religion  toute  de 
momeries  prédisposait  aux  plaisirs  grossiers  delà  matière,  devait  néces- 
sairement voir  dans  son  initiation  aux  arts  de  l'Europe  chrétienne  une 
source  précieuse  et  attrayante  de  satisfactions  charnelles.  La  première 


448  LES  MYSTERES 

chose  que  font  les  sauvages  quand  on  les  entoure  de  tout  ce  que  la  civili- 
sation offre  d'utile  à  Thomme,  c'est  de  contenter  mieux  qu'ils  ne  peuvent 
le  faire  dans  leurs  forêts  leurs  besoins  matériels  et  de  donner  carrière 
aux  instincts  de  la  brute.  Les  Russes  ont  fait  de  même,  et  en  cela,  ils  ont 
suivi  les  conseils  de  la  nature. 

Une  autre  cause  non  moins  efficace  les  poussait  dans  cette  voie  :  dans 
un  État  où  toutes  les  richesses  sont  le  partage  d'une  seule  caste,  il  est 
bien  difficile,  ou,  pour  mieux  dire,  impossible  que  la  classe  privilégiée 
ne  fasse  pas  abus  de  ses  trésors  au  profit  de  ses  moins  nobles  penchants. 
Grâce  à  ces  richesses,  la  noblesse  moscovite  a  pu  se  livrer  à  toutes  les  or- 
gies de  sensualisme  qui  pouvaient  allécher  son  immoralité.  Elle  a  fait, 
dès  les  premiers  temps  de  son  éducation  sociale,  des  pas  de  géant  sur  ce 
périlleux  chemin,  si  bien  qu'on  a  pu  dire  avec  raison  que  les  Russes 
étaient  pourris  avant  d'être  mûrs.  Oui,  c*cst  là  un  monde  étrange  et  re- 
poussant, offrant  des  signes  de  décrépitude  quoique  encore  dans  l'enfance, 
déjà  saturé  de  la  vie  quoique  l'essayant  à  peine.  C'est  parmi  les  nations 
du  globe  un  exemple  unique  d'adolescence  sénile,  mélange  iuforme  des 
imperfections  du  jeune  âge  et  des  vices  de  la  vieillesse. 

Le  libertinage  est  général  en  Russie,  mais,  appliqué  au  peuple,  ce  mot 
ne  doit  pas  conserver  son  acception  ordinaire  ;  il  ne  peut  convenir  qu'à 
la  classe  aristocratique.  Ici  la  galanterie  n'a  pas  ces  allures  élégantes 
et  de  bon  goût  qu'elle  a  eues  chez  quelques  autres  nations,  chez  nous, 
par  exemple,  du  temps  de  Louis  XIV.^EIIe  a  quelque  chose  d'éhonté 
qui  dénote  la  débauche  et  une  profonde  dépravation.  Elle  se  complique 
d'autres  vices  qui  la  rendent  hideuse;  elle  s'enlaidit  de  tout  ce  qu'elle 
emprunte  à  l'ivrognerie,  à  la  passion  du  jeu  et  à  une  mauvaise  éducation 
sociale. 

Les  grands  seigneurs  russes  cachent  sous  des  manières  quelquefois  dis- 
tinguées les  goûts  les  plus  licencieux.  Ils  n*ont  pas  renoncé  aux  tradi- 
tions de  Catherine  II,  cette  impératrice  de  libidineuse  mémoire.  La  mo- 
rale vulgaire  est  trop  au-dessous  de  ces  messieurs  pour  qu'ils  daignent 
s'y  conformer.  Du  reste,  ils  trouvent  tant  de  facilités  auprès  des  femmes  de 
leur  pays,  qu'il  leur  semble  que  les  étrangères  elles-mêmes  n'aient  rien  à 
leur  refuser.  Les  Françaises  établies  à  Moscou  et  à  Sl-Pétersbourg  ont 
tous  les  jours  à  rougir  et  à  s'indigner  des  propositions  que  leur  font  ces 
nobles  mauvais  sujets.  Il  va  sans  dire  qu'avec  de  pareilles  habitudes  les 
Russes  tiennent  pour  fort  peu  de  chose  le  lien  du  mariage.  Rien  n'est 
plus  commun  que  de  voir  un  grand  seigneur  délaisser  sa  femme  au  bout 
de  quelques  mois  d'union.  Il  est  vrai  que  ces  dames  se  vengent  ample- 
ment, tout  en  conservant  les  apparences  de  la  modestie. 


DE  LÀ  RUSSIE.  449 

Voici,  du  reste,  des  faits  et  des  chiffres,  qui  peuvent  servir  comme  de 
thermomètre  à  la  moralité  publique.  Dans  les  premières  années  de- 
puis 1811  jusqu'à  1821,  le  nombre  moyen  des  mariages  à  St-Pétcrsbourg 
a  été  de  1  sur  200  habitants.  Depuis  quelques  années  on  ne  compte  plus 
qu'un  mariage  sur  340  individus  ;  à  Moscou  1  sur  239.  A  Paris,  dans  la 
même  période,  on  a  constaté  1  mariage  sur  160  habitants;  à  Rome  1 
sur  170. 

Le  rapport  des  enfants  trouvés  aux  enfants  légitimes  a  été  à  St-Péters- 
bourg,  de  1800  à  1804,  comme  1  est  à  11  ;  en  1834  il  était  comme  1  à  6. 
Et  cependant  le  nombre  moyen  des  mariages  dans  cet  espace  de  temps 
était  beaucoup  plus  considérable  que  maintenant.  En  France,  les  enfants 
naturels  sont  aux  enfants  légitimes  dans  la  proportion  de  1  à  33. 

Ces  chiffres  n'ont  pas  besoin  de  commentaires.  Ils  sont  la  preuve  la 
plus  incontestable  de  la  dépravation  des  mœurs  en  Russie. 

Les  Russes  sont  dissimulés  jusque  dans  le  libertinage.  Nulle  part  la 
conversation  n'est  plus  décente,  plus  collet-monté  que  dans  les  salons  des 
riches  Moscovites.  Les  femmes  surtout  s'étudient  à  garder  le  décorum,  et 
à  rester  chastes  dans  leurs  discours.  Mais  telle  femme  charmante  qui  aura 
feint  de  rougir  devant  vous  d'un  mot  innocemment  équivoque,  se  dédom- 
magera dans  le  tète-à-tête  de  la  gêne  qu'elle  se  sera  imposée  pendant  tout 
un  jour.  Prudes  et  même  bégueules  dans  le  monde,  elles  jettent  le 
masque  dès  qu'elles  peuvent  s'abandonner  au  désordre  de  leurs  sens. 
Suivant  nous,  c*est  la  pire  espèce  de  coquettes.  Mieux  vaut  cent  fois 
la  franche  et  loyale  sensualité  des  Italiennes. 

Dans  ce  pays,  la  prostitution  ne  court  pas  les  rues  en  toilette  fas- 
tueuse, et  ne  prend  pas  le  passant  au  collet,  ce  dont  il  faut  féliciter  les 
Russes.  Il  n'existe  même  pas  à  St-Pétersbourg  d'établissements  léga- 
lement autorisés;  on  se  borne  à  tolérer  ceux  qui  s'élèvent.  En  gé- 
néral ils  sont  tenus  par  des  juifs,  qui  s'attachent  à  y  faire  régner 
l'ordre  et  la  décence.  Ce  sont  communément  des  Suédoises  et  des 
Norwégiennes  qui  peuplent  ces  asiles  mystérieux.  Grandes,  bien  faites, 
gracieuses  et  avenantes,  elles  réalisent,  avec  leurs  yeux  bleus  et  leurs 
cheveux  blonds,  le  type  de  la  femme  du  Nord.  Elles  sont  douces,  rési- 
gnées, peu  intéressées.  Avec  elles  il  n'y  a  jamais  de  marché  préalable;  la 
générosité  a  toute  latitude,  et  l'on  ne  se  plaint  jamais  de  la  modicité  du 
salaire.  Mais  les  seigneurs  moscovites,  blasés  par  de  longues  débauches, 
préfèrent  souvent  à  ces  pauvres  filles  de  sales  Kalmoukes  et  de  hideuses 
Kirghizes,  que  la  prévoyance  du  maître  de  la  maison  tient  en  réserve  pour 
les  cas  extraordinaires. 

Ces  établissements  sont  fort  bien  achalandés,  grâce  surtout  au  zèle  des 


45e  LES  MYSTÈRES 

maîtres  d'auberges  et  de  bains.  Dès  qu'un  voyageur  arrive  dans  un  hôtel, 
on  lui  demande  s'il  désire  une  compagne  pour  la  nuit.  Il  en  est  de  même 
dans  les  bains,  où,  sur  l'offre  du  patron,  on  peut  choisir,  pour  se  faire 
masser,  un  homme  ou  une  femme.  L'étranger  s'étonne  d'un  pareil 
cynisme,  mais  il  ne  tarde  pas  à  apprendre  que  tel  est  l'usage  toléré  par 
les  mœurs  du  pays. 

Il  y  a  des  spéculateurs  qui,  connaissant  bien  les  goûts  des  seigneurs 
russes,  font  métier  de  courir  les  foires  des  grandes  villes,  avec  des  lupa- 
nars ambulants  dont  ils  sont  les  chefs.  Un  voyageur  a  vu  à  Makarieff  un 
Parisien  qui  promenait  ainsi  une  trentaine  de  malheureuses  femmes.  Il  y 
en  avait  pour  tous  les  goûts,  des  Géorgiennes,  des  Persanes,  des  Turques, 
des  Grecques,  des  Suédoises,  des  Tatares  et  même  des  Chinoises.  Il  paraît 
que  l'honnête  industriel  avait  une  clientèle  nombreuse  et  recueillait  force 
roubles. 

Elles  connaissaient  aussi  les  Russes  ces  deux  demoiselles  de  Marseille 
que  nous  rencontrâmes  en  1857  à  la  foire  de  Nijni-Novogorod.  Ces  deux 
princesses  tournaient  la  tête  à  tous  les  boyards;  tous  les  jours,  à  la  même 
heure,  elles  sortaient,  passaient  sur  le  pont  dans  une  toilette  éblouissante 
et  faisaient  de  nouvelles  victimes.  Elles  furent  reconnues  à  Nijni-Novogo- 
rod par  un  perruquier  natif  d'Agcn  qui,  à  ce  qu'il  parait,  avait  eu  l'hon* 
neur  de  faire  leur  connaissance  à  Marseille.  Elles  racontèrent  alors  que, 
tourmentées  du  désir  de  faire  leur  tour  d'Europe,  elles  avaient  quitté 
leur  ville  natale,  traversé  l'Italie,  la  Grèce,  la  Turquie  et  pénétré  en  Rus- 
sie, où,  grâce  à  leurs  charmes,  elles  étaient  accueillies  partout  avec  ma* 
gnificence.  En  voyage,  elles  étaient  escortées  par  une  vingtaine  de  Cosa- 
ques qui,  la  lance  haute,  criaient  sur  leur  passage  :  «Place,  place!» 
comme  s'ils  eussent  accompagné  des  princesses  du  sang  impérial.  Nos 
deux  vertueuses  compatriotes  parcoururent  ainsi  triomphalement  toute  la 
Russie  et  rentrèrent  à  leur  établissement  de  Marseille  après  avoir  visité, 
sans  bourse  délier,  la  plus  grande  partie  des  Etats  européens.  Nous  les 
attendons  à  la  publication  de  leurs  impressions  de  voyage  chez  les  Russes. 
Certes,  jamais  pérégrination  plus  étrange  ne  fut  tentée  et  accomplie. 
Nous  défions  les  touristes  anglais  de  mettre  en  parallèle  rien  d'aussi 
original. 

Ce  qui  étonne  surtout  l'étranger,  c'est  l'absence  de  toute  pudeur  chez 
les  femmes  russes  vis-à-vis  des  hommes  qui  les  servent.  La  même  prude 
qui  aura  refusé  de  prendre  votre  bras  parce  qu'il  y  aurait  eu  indécence  à 
l'accepter,  découvrira,  sans  scrupule,  ses  charmes  les  plus  secrets  aux 
regards  de  ses  domestiques  mâles.  Mais  ceci  s'explique  de  soi-même  : 
il  est  convenu  en  Russie  qu'un  esclave  n'est  pas  un  homme,  qu'il 


DE  LA  RUSSIE.  451 

n'a  ni  les  sens,  ni  les  désirs  de  ceux  à  qui  il  obéit;  dès  lors,  les  fem- 
mes les  plus  réservées  se  conduisent  en  leur  présence  comme  s'ils  appar- 
tenaient à  cette  phalange  d'êtres  incomplets  qui  ont  l'honneur  de  gar- 
der le  harem  des  sultans.  On  voit  souvent  des  dames  se  baigner  devant 
leurs  domestiques,  recevoir  de  leurs  mains  le  linge  qui  les  attend  au  sor- 
tir de  l'eau,  et  se  faire  essuyer  par  eux.  Si  vous  vous  récriez,  elles  répon- 
dront :  «  Y  pensez-vous?  sont-ce  des  hommes?  »  —  «  Me  trouvant  à  la 
campagim  chez  une  dame,  dit  Tauleur  des  Mémoires  secrets  *,  elle  voulut, 
un  Jour,  se  donner  le  plaisir  de  la  pêche.  Elle  envoya  chercher  des  filets, 
et  ordonna  à  quelques-uns  de  ses  domestiques  de  se  déshabiller  pour  se 
jeter  à  l'eau.  Ils  se  mirent  devant  leur  maîtresse  nus  comme  Adam  avant 
sa  chute  devant  Eve.  Elle  leur  donnait  des  ordres ,  dirigeait  la  pêche  et 
regardait  d'un  air  de  mépris,  vraiment  comique,  leurs  membres  rapetisses 
par  l'eau  et  le  froid.  » 

Du  reste,  il  ne  faut  pas  blâmer  outre  mesure  les  dames  russes  de  cette 
impudeur.  Quiconque  n'a  pas  étudié  les  effets  de  l'esclavage  sur  l'esprit 
du  maître  et  du  serf,  ne  peut  se  faire  une  juste  idée  des  ravages  -que  l'in- 
fluence du  préjugé  de  race  produit  dans  les  cœurs  les  plus  honnêtes  et 
dans  les  intelligences  les  plus  droites.  Aucune  monstruosité  ne  paraît  im- 
possible^ fuand  il  est  question  de  la  servitude  et  de  ses  résultats  moraux. 
Si  les  mêmes  actes  impudiques  dont  nous  venons  déparier  ne  s'observent 
pas  dans  nos  colonies,  ne  voit-on  pas  les  nègres  et  les  négresses  rester 
complètement  nus  jusqu'à  l'âge  de  dix  ou  douze  ans  devant  nos  chastes 
créoles  et  devant  leurs  filles?  Personne  aux  Antilles  ne  s'est  encore  avisé 
qu'il  y  eut  à  cela  la  moindre  indécence. 

Quant  aux  paysans  russes,  ils  paraissent  ignorer  complètement  ce  que 
c'est  que  la  pudeur.  Et  ici,  nous  retrouvons  l'influence  de  la  religion 
aussi  bien  que  celle  de  l'esclavage.  Dès  son  enfance  le  mougik  est  habitué 
à  voir  ses  parents  et  ses  voisins  tout  nus  dans  le  bain.  Peu  à  peu  il  s'ac- 
coutume à  ce  spectacle,  la  sensibilité  du  désir  s'émousse  dans  son  cœur  et 
dans  ses  sens  ;  ce  qui  remplirait  de  trouble  et  d'émotion  un  homme 
moins  blasé,  le  trouve  froid  et  indifférent.  Ne  lui  parlez  pas  de  chasteté, 
de  décence  ;  il  ne  vous  comprendrait  pas.  On  voit  que,  par  suite  de  l'édu- 
cation morale  des  serfs  russes,  il  ne  reste  même  pas  pour  consolation  à 
ces  malheureux  la  virginité  des  impressions  et  ce  charme  de  l'imprévu 
qui  est  une  des  plus  vives  jouissances  de  l'amour. 

Nous  venons  de  parler,  en  passant,  des  bains  russes.  Se  représcnte- 
t-on  une  foule  d'individus,  de  tout  sexe  et  de  tout  âge,  se  mêlant,  dans  l'é- 

■  T.  II, p.  (46,  notes. 


452  LES  MYSTÈRES 

tat  de  nature  le  plus  absolu,  au  milieu  d'une  atmosphère  chargée  de  va- 
peur, et  se  frottant  les  uns  les  autres  pour  se  débarrasser  de  la  crasse 
immonde  qui  couvre  leur  corps  ?  Tel  est  Tétrange  tableau  qu'offre  un 
bain  russe  partout  ailleurs  qu'à  St-Pétersbourg  et  à  Moscou.  Chaque  vil- 
lage possède  une  maison  spécialement  affectée  aux  bains  de  vapeur.  L'é* 
tablisscment  se  compose  de  trois  pièces.  La  première,  où  l'on  se  déshabille, 
est  chauffée  à  la  température  du  corps  ;  la  seconde  est  plus  chaude  et  sert 
de  transition;  la  troisième  est  l'étuve.  Le  local  se  loue  2  roubles  et 
demi,  ou  environ  2  francs  50  centimes.  Or,  comme  peu  de  paysans  peu- 
vent se  permettre  celte  dépense,  ils  se  rassemblent  en  nombre  plus  ou 
moins  considérable  et  partagent  les  frais.  Ils  sont  là  tout  nus,  dans  une 
promiscuité  révoltante,  plusieurs  familles  réunies,  père,  mère,  fils  et  filles, 
suant  à  flots,  se  livrant  à  toute  sorte  de  dangereux  attouchements,  se  jetant 
sur  le  corps  des  seaux  d'eau  presque  bouillante,  se  flagellant  avec  des  ver- 
ges de  bouleau,  se  massant,  s'essuyant,  tout  cela  au  milieu  des  conversa- 
tions, des  éclats  de  rire,  et  des  actes  de  lubricité  que  provoque  le  mélange 
des  sexes  '.  La  police  russe,  d'ordinaire  si  chatouilleuse,  ne  s'inquiète  pas  le 
moins  du  monde  de  ces  scènes  scandaleuses.  Mais  il  y  a  plus  :  le  bain  ter- 
miné, femmes  et  hommes  sortent,  toujours  parfaitement  nus,  traversent 
la  rue  et  vont  se  jeter  dans  la  rivière  qui  coule  près  de  là.  Le  voyageur, 
en  parcourant  un  village  russe,  aperçoit  quelquefois,  à  sa  grande  stupé- 
faction, des  troupes  d'individus  qui,  dans  le  costume  du  premier  homme, 
se  montrent  sans  scrupule  à  tous  les  regards,  entourent  sa  voiture,  l'exa- 
minent avec  curiosité,  causent  entre  eux,  et  vont  ensuite  tranquillement 
se  rouler  dans  la  neige  ou  se  plonger  dans  l'eau  froide.  Nous  n'avons  pas 
besoin  de  détailler  les  conséquences  de  semblables  habitudes  pour  la  mo- 
ralité de  la  population  russe.  Cela  se  comprend  de  reste.  Nous  ferons  re- 
marquer seulement  la  contradiction  singulière  qu'offrent  de  pareils  usages 
avec  la  pruderie  des  classes  aristocratiques.  La  Russie  est  le  pays  des  con- 
trastes, parce  que  les  extrêmes  de  la  civilisation  s'y  heurtent  à  chaque 
instant  aux  extrêmes  de  la  barbarie.  Le  dandy  y  coudoie  le  sauvage,  et  la 
brutalité  de  l'homme  primitif  s*y  montre  à  côté  des  habitudes  raffinées 
de  l'Européen  policé.  De  ces  deux  éléments,  quel  est  celui  qui  l'emporte? 
De  quel  côté  la  balance  penche-t-elle?  Personne  n'hésilera  à  le  dire  :  du 
côté  de  la  barbarie. 

A  St-Pétersbourg  les  bains  communs  sont  interdits;  mais,  en  revan- 
che,  il  est  permis  au  baigneur  de  charmer  les  ennuis  de  l'isolement  par 
la  société  d'une  compagne  qui,  moyennant  un  faible  salaire,  se  met  en- 

>  Voir  la  gravure. 


n 


452 LES  MYfiT^ffl^    _. 


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«•  —  • 


DR  LA   RUSSIE.  455 

licremcnt  à  sa  disposition.  —  Si  quelques-uns  de  ces  établissements  sont 
d'une  propreté  tolérable,  le  plus  grand  nombre  est  inabordable  pour  tout 
étranger  qui  n'est  pas  encore  accoutumé  à  rafTreusc  saleté  dans  laquelle 
se  complaisent  les  Russes  de  toutes  les  classes.  Le  cœur  se  soulèye  de  dé- 
goût à  l'aspect  de  l'espèce  de  caverne  enfumée  où  tous  êtes  obligé  de  pé- 
nétrer. Vous  frémissez  en  voyant  dans  quel  repaire  d'insectes  vous  dépo- 
sez vos  vêtements,  et  au  milieu  de  quelles  immondices  vous  allez  aspirer 
une  vapeur  étouffante.  Quelle  difTérence  avec  les  bains  turcs  !  Ici  la  squa- 
lidiié  hideuse,  révoltante;  là,  la  propreté  la  plus  recherchée,  des  flots 
d'eau  limpide  et  les  parfums  du  savon  de  Candie  ;  en  Russie,  l'indé- 
cence ,  le  libertinage  ;  à  Gonslantinoplc,  la  pudeur  la  plus  exquise,  la 
chasteté,  l'observation  de  toutes  les  convenances.  En  vérité,  les  Russes 
devraient  bien  profiter  de  leur  contact  avec  les  musulmans  pour  prendre 
d'eux  des  leçons  de  moralité  et  de  propreté.  Ce  serait  toujours  autant  de 
gagné,  en  attendant  l'empire  des  sultans  ^ 

Le  bain  de  vapeur  est  la  santé  du  paysan  russe  ;  mais  il  le  dégrade 
moralement,  en  lui  donnant,  dès  l'enfance,  des  désirs  de  libertinage  qui, 

'  Le  voyageur  Clarke  fut,  comme  l)eaucoup  d*aulres  étrangers,  victime  des  bains  russes. 
Comme  en  faii^ant  le  rècil  de  nos  propres  mésaventures,  on  pourrait  croire  que  nous  .exa- 
gérons, nous  préférons  donner  ici,  au  lieu  de  nos  impressions  personnelles,  celles  du  célèbre 
Anglais.  Du  resie,  la  manière  dont  notre  auteur  raconte  son  supplice  d'une  heure  est  si 
plaisante  et  en  même  temps  si  précise,  que  nous  ne  saurions  trouver  ni  dans  nos  souvenirs, 
ni  dans  aucun  autre  ouvrage,  une  meilleure  description  des  bains  russes.  Nous  citerons 
donc  le  passage  de  Clarke  : 

c  Comme  je  souffrais  d*un  rhumatisme  produit  par  le  changement  subit  qu*éprouva  la 
température  de  Moscou,  Ton  me  persuada  d'essayer  d'un  bain  russe.  Rien  ne  peut  être  ni 
plus  sale,  ni  plus  dégoûtant  que  ces  établissements.  Ils  sont  ordinairement  remplis  de  ver- 
mine. Ou  m'avait  recommandé  de  choisir  ce  qu^on  appelle  le  bain  géorgien^  situé  dans  le 
Loboda  ou  faubourg,  et  qui  passe  pour  le  meilleur  de  Moscou.  Il  me  fallut  plus  de  courage 
pour  y  pénétrer  que  n^en  eussent  montré  plusieurs  de  mes  compatriotes  dans  une  occasion 
si  peu  importante.  Qu'on  se  figure  une  petite  butte  de  bois;  à  l'une  des  extrémités  un  antre 
ol>scur  et  affreux  comme  l'entrée  du  Tariare.  Deux  hommes  à  longue  barbe,  tout  à  fait  nus, 
me  conduisirent,  et  me  montrant  une  planche  couverte  d'un  simple  drap  avec  un  orei-ler,  ils 
médirent  de  déposer  là  mes  babils  et  de  me  reposer,  si  je  le  souhaitais.  Cependant  nombre 
dlnsectes,  et  surtout  de  grillons,  usurpaient  la  seule  partie  du  drap  sur  laquelle  je  pouvais 
m'asseoir.  Aussitôt  que  j*eus  6té  mes  habits,  on  me  conduisit  par  un  passage  noir  k  l'endroit 
appelé  le  Itain,  dont  je  vais  décrire  en  détail  toutes  les  circonstances. 

•  A  main  gauche,  étaient  des  citernes  pleines  d'eau,  et  sur  le  bord  de  ces  citernes,  fe  trou- 
vait nne  rangée  de  vases  d'airain  poli  ;  à  gauche,  une  étuve,  et  dans  le  milieu  de  la  pièce  une 
marche  pour  arriver  ii  une  plate-forme  élevée  au-dessus  du  plancher.  La  vapeur  chaude  étant 
ainsi  réunie  près  du  toit,  plus  le  liaigneur  monte,  plus  est  grand  le  degré  de  chaleur  auquel  il 
s*expose.  On  dispose  la  température  au  degré  qui  convient  à  la  personne  qui  prend  le  bain. 
De  chaque  côté  de  la  plate-forme  est  une  étuve  exactement  semblable  aux  pierres  funé- 
raires de  nos  cimetières.  Des  roseaux  couvrent  leur  surface  extérieure,  et  au-dessus  du  lit 
de  roseaux,  on  étend  un  linge.  On  m'engagea  k  monter  sur  Tune  de  ces  étuves  et  à  m'é- 
tendre  sur  le  drap.  Je  me  trouvais  élevé  presque  au  niveau  du  toit,  et  la  chaleur  de  la 
M.  R.  20 


454  LES  MYSTÈRES 

privés  de  leur  attrait  le  plus  vif,  c'est-à-dire  la  pudeur,  finissent  par  n'èlre 
plus  que  de  la  bestialité.  L'amour  ne  peut  être  pour  ces  malheureux  qu'un 
besoin  grossier  semblable  à  celui  qu'éprouvent  les  animaux,  et  tout  à  fait 
dépourvu  des  sentiments  qu'y  attachent  les  peuples  civilisés.  Nous  avons 
vu  dans  un  village  voisin  de  St-Pétersbourg  un  mougik  qui  avait  fait 
deux  enfants  à  sa  propre  fille.  Cet  homme  n'aurait  pas  compris  qu'on  l'en 
blâmât  ;  et,  en  effet,  personne  parmi  ses  voisins  ne  trouvait  à  reprendre 
à  sa  conduite.  M.  May  raconte  qu'un  jour,  étant  à  se  promener  à  la  cam- 
pagne avec  un  seigneur  de  ses  amis,  ils  furent  accostés  par  un  paysan 
qui  supplia  son  maître  de  vouloir  bien  prendre  les  prémices  de  sa 
fiancée,  son  âge  et  ses  forces  ne  lui  permettant  pas  de  s'en  charger  lui- . 
même. 

N'e8t*ce  pas  le  renversement  de  toutes  les  idées  morales  admises  par 
presque  tous  les  peuples,  policés  ou  non  ? 

Les  seigneurs  trouvent  leur  compte  à  la  démoralisation  de  leurs  escla- 
ves; ils  en  profitent  pour  s'approprier  celles  de  leurs  femmes  et  de  leurs 
filles  qui  ont  le  bonheur  de  leur  plaire.  Aussi  se  gardent-ils  bien  de  leur 
inculquer  des  idées  qui  leur  inspireraient  plus  de  dignité  et  de  respect 
d'eux-mêmes.  La  noblesse  russe  ne  veut  pas  perdre  les  agréments  de  ce 
droit  du  seigneur  qui,  dans  ce  pays,  s'exerce  du  consentement  de  tout  le 
monde. 

vapeur  provoqua  immédiatement  dans  mon  corps  la  plus  abondante  transpiration.  J'avais 
négligé  de  prendre  mon  thermomètre  ;  mais  la  température  du  bain  russe  est  bien  connne. 
Suivant  Storch,  elle  varie  de  104  à  IS2®  Fabrenheit,  et  quelquefois  aux  dernières  marches, 
près  du  toit,  elle  est  de  20**  au-dessus  de  la  chaleur  de  la  fièvre.  Ainsi  placé,  un  homme 
commença  à  me  frotter  partout  avec  une  étoffe  de  laine  coupée  en  sac,  couvrant  Fane  de  ses 
mains,  jusqu^à  ce  que  la  surface  extérieure  de  la  peau  fût  enlevée.  Cette  opération  terminée, 
il  me  fit  descendre  et  jeta  plusieurs  vases  d'eau  chaude  sur  ma  tête,  d'où  elle  coula  par  tout 
mon  corps.  Il  me  mil  ensuite  sur  le  plancher,  lava  mes  cheveux  avec  ses  mains,  égraiignant 
ma  tête  dans  toutes  ses  parties  avec  ses  on;$les,  genre  de  service  qui  platt  beaucoup  aux 
Russes  et  pour  des  raisons  qu'il  est  inutile  d'expliquer  ici.  Après  cela,  il  me  fit  de  nouveau 
monter  sur  Tétuve,  où  il  m'étendit  encore  une  fois.  Il  prépara  une  abondante  écume  de 
savon,  y  trempa  un  morceau  d'étoffe  de  laine,  et  en  frotta  de  nouveau  tout  mou  corps.  Ait 
moment  de  descendre,  je  fus  encore  arrosé  de  flots  d'eau  ;  on  me  fit  ensuite  étendre  sur 
i'étuve  pour  la  troisième  fois;  et  Thorome  qui  me  servait  m'annonça  que  j'allais  éprouver 
le  plus  haut  degré  de  chaleur.  Pour  m'y  préparer,  on  me  dit  de  me  coucher  sur  le  visage  et 
de  baisser  ta  tête;  puis  on  apporta  des  branches  de  bouleau  avec  leurs  feuilles;  on  les  trempa 
dans  l'eau  chaude  et  l'écume,  et  l'on  s'en  servit  pour  commencer  à  me  frotter  denouveaa. 
En  même  temps,  comme  on  jetait  des  flots  d'eau  chaude  sur  des  boulets  de  canon  rougis  et 
sur  la  principale  étuve,  la  vapeur  devint  si  brûlante  autour  de  moi,  que  je  crus  sentir  passer 
un  torrent  de  feu  sur  mes  membres.  Si  je  me  hasardais  à  lever  un  instant  la  tête,  je  croyais 
respirer  des  flammes.  Il  m'était  impossible  de  supporter  cet  état  plus  longtemps;  mais  dans 
l'impuissance  de  jeter  des  cris,  je  m'efforçai  de  descendre  de  I'étuve,  et  je  parvins  à  la  partie 
la  plus  basse  de  la  pièce,  où,  assis  sur  le  plancher,  et  les  portes  étant  ouvertes,  j'eas  bientôt 
recouvré  assez  de  force  pour  pouvoir  sortir  du  bain.  *  (Glarke,  t.  T,  p.  185.) 


DE  LA  RUSSIE.  455 

Et  que  serait-ce  si  Tempereur  Nicolas  ue  mainteuait  pas,  autant  que  pos- 
sible, ses  sujets  dans  Tobscrvalion  des  convenances  publiques  et  dans  les 
bornes  d'uùe  décence  au  moins  apparente?  C'est  à  la  sévérité  de  l'autocrate 
et  de  l'impéralricc  que  Ton  doit  attribuer  la  pruderie  actuelle  des  dames 
russes.  Il  n'en  a  pas  été  toujours  ainsi.  Sous  le  règne  de  Catherine  II,  les 
femmes  de  la  plus  haute  aristocratie,  enhardies  par  l'exemple  de  la  souve- 
raine, avouaient  publiquement  leurs  désordres  et  faisaient  parade  de  leurs 
débauches.  Le  vent  était  au  libertinage  effronté,  et  les  Russes  s'y  laissaient 
entraîner  avec  cette  facilité  d'impression  qu'on  leur  connaît. 

C'était  le  bon  temps  !  Et  la  régence  du  duc  d'Orléans  n'a  pas  eu  d'or- 
gies  aussi  échevelées.  Imaginez  Messalinc  sur  le  trône  d'un  pays 
barbare  ! 

La  situation  de  favori  de  l'impératrice  n'était  pas,  comme  on  pourrait 
le  croire,  un  rôle  non  avoué  et  honteusement  relégué  dans  les  mysté- 
rieuses turpitudes  du  palais  des  tzars.  C'était  une  place,  un  poste  public, 
une  véritable  fonction  à  laquelle  le  titre  d'aide  de  camp  n'enlevait  rien 
de  son  importance,  et  qui,  rétribuée  aux  dépens  des  deniers  publics,  con- 
duisait quelquefois  à  une  influence  politique  incontestée.  L'emploi  n'était 
jamais  vacant;  un  amant  eu  remplaçait  un  autre,  et  il  n'y  avait  pas  d'tn- 
terim  à  remplir.  Douze  favoris  se  succédèrent  ainsi.  Après  Soltikoff, 
qui  passa  longtemps  pour  le  père  de  Paul  P,  Stanislas  Poniatoivski, 
créé  roi  de  Pologne  par  la  suprême  volonté  de  sa  maîtresse.  Puis,  à  la 
suite,  Grégoire  Orloff,  Wassiltschikoff,  Potemkin,  qui  devint  et  resta 
pendant  longues  années  le  premier  personnage  de  l'empire  ;  Zawadoffski, 
Zoritsch,  KorsakolT,  Lanskoï,  dont  la  mort  inspira  des  idées  de  suicide  à 
la  Izarine  éplorée  ;  Ycrmoloff,  Momonoff  et  Platon  Zouboff,  qui,  à  l'âge 
de  vingt-quatre  ans,  consentit  à  passer  dans  les  bras  d'une  Phryné  plus 
que  sexagénaire  '•  On  n'arrivait  pas  à  ce  poste  privilégié  sans  subir  un 
examen  préalable  d'où  dépendait  l'admission  définitive  ou  le  refus.  Quand 
la  tzarine  avait  jeté  les  yeux  sur  un  jeune  homme,  elle  le  faisait  prévenir 
qu'elle  le  trouvait  à  son  gré,  puis  son  médecin  allait,  par  son  ordre,  s'as- 
surer de  l'état  de  santé  du  candidat.  Si  le  résultat  de  l'inspection  était 
de  tout  point  satisfaisant,  le  même  jour  l'heureux  élu  était  mandé  au  pa- 
lais, installé  dans  un  magnifique  appartement  situé  au-dessous  de  celui 
de  Catherine,  et  comblé  des  plus  riches  présents.  Celait  un  spectacle  nau- 
séabond de  voir,  dans  les  dernières  années  de  sa  vie,  cette  femme  pro- 
mise à  une  immortelle  célébrité,  se  livrer  avec  des  jeunes  gens  et  des 
courtisanes  aux  excès  de  la  plus  ignominieuse  débauche.  L'existence  de 

1  CaUierine  avait  soixanle-cinq  ans  qaand  Zouboff  déviai  son  favori. 


456  LES  MYSTÈRES 

cette  impératrice  fut  une  longue  orgie  d'amour  lubrique.  Elle  eut  sur  la 
nation  russe  une  influence  désastreuse  au  point  de  vue  moral.  Les  traces 
en  sont  encore  visibles. 

La  dépravation  s'était  infiltrée ,  comme  un  virus  contagieux ,  dans 
toutes  les  classes  de  la  société  et  notamment  dans  la  noblesse.  Plus  de 
li«ns  respectables,  plus  de  passions  pures  et  dévouées.  L'amour  cynique 
et  grossièrement  charnel  avait  remplacé  les  affections  du  cœur.  On  dé- 
couvrit à  Moscou  une  association  qui,  sous  le  nom  significatif  de  club  phy- 
sique^ réunissait  tout  ce  que  peut  concevoir  Térotisme  le  plus  extrava- 
gant. Des  maris  y  faisaient  recevoir  leurs  femmes,  des  frères  leurs  sœurs. 
On  exigeait  des  femmes  la  beauté  et  la  jeunesse  ,  des  hommes  la  santé  et 
une  qualité  qu'on  devine  de  reste.  Il  y  avait  des  initiations  en  règle,  et 
le  candidat  devait  subir  des  épreuves  dont  on  soupçonne  la  nature.  Les 
hommes  recevaient  les  dames,  et  réciproquement.  On  se  réunissait  à  cer- 
tains jours  fixés  pour  se  livrer  pêle-mêle  à  l'accomplissement  des  mys- 
tères qui  constituaient  la  base  de  cette  étrange  institution.  Après  un  ma- 
gnifique festin,  le  sort  désignait  les  couples  destinés  à  être  unis  durant 
toute  la  fête.  On  aurait  longtemps  ignoré  l'existence  de  ce  club  si,  la  ré- 
volution française  ayant  éveillé  le  zèle  de  la  police  russe,  on  n'avait  fait 
des  perquisitions  qui  amenèrent  la  révélation  de  ces  turpitudes.  Comme 
la  plupart  des  membres  de  l'association  appartenaient  à  des  familles 
puissantes  par  leur  naissance  ou  leur  position ,  le  gouvernement  ferma 
les  yeux  et  Taffaire  fut  assoupie.  Que  pouvait  dire  Catherine,  elle  qui 
donnait  l'exemple  du  scandale,  elle  qui,  malgré  sa  capricieuse  sévérité 
envers  quelques-uns  de  ses  courtisans,  favorisait  si  puissamment  la  pro- 
pagation de  cette  gangrène  morale'? 

Certes,  les  règnes  de  Paul,  d'Alexandre  et  de  Nicolas  ont  réparé  bien 
des  maux  et  guéri  bien  des  plaies.  Il  n'entrera  dans  la  pensée  de  per- 
sonne que  les  Russes  soient  aussi  dépravés  qu'ils  l'étaient  du  temps  de 
Catherine  II;  mais,  encore  une  fois,  les  traces  étaient  trop  profondes 
pour  avoir  pu  s'effacer  complètement;  d'ailleurs,  ce  qui  en  reste  est 
trop  en  harmonie  avec  les  tendances  de  la  race  moscovite  et  avec  ses 
mœurs  nationales  pour  pouvoir  de  sitôt  disparaître. 

Si  les  Russes  cachent  avec  soin  leur^  habitudes  de  libertinage,  ils  ne 
prennent  pas  la  même  peine  pour  la  passion  du  jeu,  qui  est  générale 


'  Celle  impôralrice  fonda  un  hospice  deslinc  à  recevoir  cinquanle  dames  atlaqiiées  de 
cerlaine  maladie  honleuse  que  nous  n'avons  pas  besoin  de  nommer.  Les  femmes  qui  deman* 
daienl  à  y  être  admises  n*élaienl  tenues  de  révéler  ni  leurs  noms,  ni  leurs  qu:tlilés.  Elles 
élaienl  soignées  avec  autanl  d'erapressemenl  et  d'éj^ards  que  de  discrétion.  On  dit  môme 
que  ce  deruier  mol  étail  brodé  ou  imprimé  sur  le  linge  qui  servail  à  leur  usage. 


DE   LA  RUSSIE.  ^57 

pnrrai  eux,  sans  en  excepter  les  femmes.  En  Russie  tout  le  monde  joue, 
depuis  le  grand  seigneur,  tout  fier  de  ses  titres  honorifiques,  jusqu'au 
mougik,  qui  n'a  que  quelques  copceks  à  risquer,  depuis  le  marchand 
jusqu'au  plus  humble  soldat.  Rien  de  plus  affligeant  que  de  voir  une 
femme  jeune  et  belle  passer  toutes  ses  soirées  à  chercher  des  émo- 
tions dans  les  vicissitudes  de  la  bouillotte  et  du  whist.  Et  ce  qu'il  y  a 
de  plus  révoltant,  c'est  que  joueurs  et  joueuses  se  permettent  souvent  de 
tromper  leur  partner,  sans  que  ces  friponneries  soient  énergiquement 
blâmées  et  punies.  Nous  avons  vu,  il  y  a  quelques  années,  un  officier  gé- 
néral russe,  surpris  en  flagrant  délit  de  tricherie,  vertement  rappelé  aux 
devoirs  de  la  probité,  mais  aussi  bien  accueilli  dans  le  monde,  après  cette 
action  coupable,  qu'il  l'était  auparavant. 

L'impératrice  mère  jouait,  un  soir,  avec  quelques  seigneurs  de  la 
cour,  un  jeu  appelé  lepasse-dix.  Il  est  d'usage  que  chaque  joueur  inscrive 
sa  dette  sur  une  carie  avec  un  morceau  de  fusain  ou  de  charbon,  coutume 
fort  sale,  pour  le  dire  en  passant;  puis,  quand  la  dette  est  payée,  on 
efface  le  chilTre  au  moyen  d'une  petite  brosse.  La  princesse,  à  la  fin  de  la 
partie,  trouva  un  déficit  dans  sa  bourse,  et  s'aperçut  qu'un  de  ses  adver- 
saires ne  lui  avait  pas  payé  ce  qu'elle  lui  avait  gagné.  Elle  réclama,  et 
M.  de  ***,  qui  était  le  délinquant,  pensant  que  l'impératrice  mère  était 
assez  riche  pour  se  passer  de  cet  argent,  eut  l'elTronterie  de  répondre  : 
«c  Ce  sont  sans  doute  MM.  Brosse  et  C  qui  se  chargent  de  payer  cette 
bagatelle.  »  Un  cynique  jeu  de  mots  expliquait  une  escroquerie.  —  Les 
femmes  trichent  aussi  ;  mais  on  conçoit  qu'avec  elles  il  est  plus  difficile 
de  se  plaindre  et  de  se  faire  payer.  Avis  aux  étrangers  qui  seraient  tentés 
de  prendre  les  cartes  en  compagnie  d'une  belle  Russe. 

Les  Russes  sont  éminemment  voluptueux,  comme  tous  les  hommes 
qui  ont  des  esclaves  toujours  disposés  à  se  prêter  à  leurs  plaisirs  et  à  leurs 
caprices.  Chez  les  femmes  ce  penchant  aboutit  à  une  sensualité  em- 
preinte d'un  certain  caractère  oriental.  On  voit  souvent  des  dames  qui 
se  piquent  de  sévérité  de  mœurs,  se  retirer,  après  leur  repas,  dans  leur 
boudoir,  s'étendre  nonchalamment  sur  les  coussins  de  leur  divan,  se 
faire  apporter  des  confitures,  des  fruits  et  des  dragées,  et  manger  jus- 
qu'à ce  qu'elles  finissent  par  s'endormir,  tandis  que  deux  esclaves  s'oc- 
cupent l'une  à  leur  frictionner  légèrement  la  plante  des  pieds,  l'autre  à 
leur  passer  les  mains  dans  les  cheveux  '.  —  Ce  n'est  pas  seulement  en  Tur- 
quie que  l'on  trouve  des  odalisques. 

Chez  les  hommes,  la  sensualité  mène  tout  droit  a  l'ivrognerie,  à  la 

*  Voir  la  gravare. 


138  LES  MYSTERES 

gloutonnerie  et  au  libertinage.  Les  seigneurs  qui  résident  dans  leurs  do- 
maines, ne  sachant  comment  tuer  le  temps,  remploient  à  manger,  à 
boire,  à  fumer,  à  visiter  leur  harem  et  à  dormir.  Trois  repas  par  jour  ne 
leur  suffisent  pas  ;  dans  les  intervalles,  ils  se  bourrent  de  confitures,  de 
sucreries,  de  thé,  de  café,  de  sorbets  et  de  punch.  Véritable  existence  de 
Sybarite  affamé.  Quelquefois,  pour  se  préparer  à  la  sieste,  ils  se  font  gratter 
les  pieds  par  un  domestique,  ou  ordonnent  à  leurs  bouiTons  de  leur  ra- 
conter des  histoires  extravagantes.  Cette  hygiène  ne  peut  qu'exercer 
une  action  déplorable  sur  les  facultés  intellectuelles  et  sur  la  santé  de 
ces  voluptueux  personnages.  Ajoutez  que  les  cfiets  de  ce  régime  épicu- 
rien ne  sont  pas  combattus  par  un  exercice  salutaire.  Quand  le  noble 
russe  s'est  amplement  saturé  de  viande,  de  vin  et  d'eau-de-vie,  au  lieu 
de  faciliter  la  digestion  par  la  chasse  ou  la  promenade,  il  reste  dans 
l'inaction  et  tombe  dans  la  torpeur,  comme  ces  serpents  qui,  après  avoir 
englouti  leur  proie,  se  laissent  aller  à  un  sommeil  voisin  de  la  léthargie. 
Aussi  une  obésité  précoce,  la  goutte  et  l'apoplexie  sont-elles  les  compa- 
gnes ordinaires  de  ce  genre  de  vie. 

C'est  surtout  les  jours  de  gala  qu'il  faut  étudier  la  capacité  dévorante 
des  seigneurs  campagnards.  L'étranger  est  étonné  de  la  profusion  de 
mets  et  de  vins  de  toute  espèce  dont  la  table  est  chargée  ;  car  on  pense 
bien  que  ces  vaniteux  hobereaux  ne  laissent  pas  échapper  d'aussi  bonnes 
occasions  d'exercer  leur  penchant  a  l'ostentation.  Tel  boyard  criblé  de 
dettes  et  déjà  ruiné,  n'hésitera  pas  a  servir  à  ses  convives  une  soupe  au 
sterlet  qui  lui  coûte  2  et  300  roubles  ^  Le  reste  est  à  l'avenant.  Le  Cham- 
pagne et  les  liqueurs  coulent  à  flots.  Il  y  aurait  à  boire  et  à  manger  pour 
cent  personnes,  et  tout  cela  s'engouffre  dans  quelques  estomacs!  Le  maî- 
tre do  la  maison  donne  l'exemple.  Il  se  gorge  de  victuaille,  tient  tête  aux 
plus  intrépides  buveurs  et  reste  le  dernier  sur  la  brèche,  quand  toutefois 
il  ne  tombe  pas  sous  la  table. 

Ce  sont  là  les  mœurs  d'un  peuple  qui  se  prétend  policé,  et  qui  s'at- 
tribue une  mission  religieuse  et  sociale  dans  ce  monde  ! 

Quant  aux  paysans,  ils  imitent  leurs  maîtres,  et  en  cela,  ils  ne  font  que 
suivre  leurs  instincts.  Ils  faut  les  voir  à  certaines  époques  de  réjouis- 
sance publique,  à  Pâques  par  exemple.  Dès  que  le  prêtre  a  par  ces  mots  : 
le  Christ  est  reèsmcité,  annoncé  la  fin  des  rigueurs  du  carême,  l'orgie 
populaire  commence,  pour  se  prolonger  toute  une  semaine.  L'ivresse,  le 

'  La  oukay  ou  soupe  au  poisson,  est  un  luxe  de  grand  seigneur.  Ce  potage  se  compose  du 
jus  de  différents  poissons;  on  y  coupe  par  morceaux  des  sterleis  de  toutes  les  grosseurs.  Or, 
le  sterlet  est  quelquefois  d'un  prix  exorlrilant;  la  moindre  soupe  de  ce  genre  ne  coûte  pas 
jltoins  de  soixante  à  quatre-vingts  roubles. 


DE  LA  RUSSIE.  n9 

jeu,  la  luxure  immonde^  les  excès  de  nourriture,  les  chants  aminés,  sont 
lc9  passe-temps  par  lesquels  la  tourbe  des  esclaves  célèbre  la  résurrection 
du'Seigneur.  C'est  un  spectacle  curieux,  mais  qui  soulève  le  cœur,  et  l'é- 
tranger qui  y  a  assisté  reste  convaincu  qu'aucun  peuple  au  monde  ne 
possède  une  pareille  faculté  de  déglutition  et  de  digestion.  —  Heureuse- 
ment le  mougik  n'a  pas  Tcau-de-vie  méchante.  Chez  lui,  d'ordinaire,  l'é- 
briété  ne  se  traduit  pas  en  accès  de  colère.  Elle  produit  d'abord  la  gaieté, 
puis  une  espèce  d'état  comateux  qui  se  termine  le  plus  souvent  par  un 
long  somme,  et  quelquefois  par  la  mort.  Tout  cela  se  passe  au  milieu  de 
la  saleté  la  plus  horrible,  de  la  plus  repoussante  squalidité.  Car,  on  le 
sait,  les  Russes  sont  le  peuple  le  plus  malpropre  de  l'univers  entier, 
et  c'est  là  un  trait  de  mœurs,  ou  de  caractère,  commun  à  toute  la 
nation. 

Que  le  paysan  moscovite  croupisse  dans  l'ordure,  au  sein  d'une  atmos- 
phère   chargée   de  vapeurs  infectes;   qu'il    se   laisse  ronger  par   les 
insectes  qui  naissent,  vivent  et  meurent  dans  sa  chevelure  et  sur  son 
corps;  qu'il  se  nourrisse  des  aliments  les  plus  grossiers,  tels  que  la  graisse 
et  des  racines  crues  ;  qu'il  conserve  jusqu'à  leur  destruction  complète  des 
vêtements  gras,  puants  et  contenant  nombreuse  garnison;  nul  ne  s'en 
étonne,  sachant  la  triste  condition  physique  et  morale  dans  laquelle  gé- 
missent ces  pauvres  gens  ;  mais  on  éprouve  une  surprise  mêlée  de  dcgoât 
en  voyant  les  nobles  russes  partager  le  même  penchant  à  la  malpropretés 
Nous  ne  parlons  pas  ici,  on  le  comprend,  des  Russes  qui  ont  voyagé  et 
qui  ont  rapporté  des  pays  étrangers  des  habitudes  plus  conformes  à  la  ci- 
vilisation ;  il  n'est  pas  non  plus  question  de  ceux  qu'une  bonne  édu- 
cation et  la  fréquentation  des  voyageurs  les  plus  distingues  ont  façonnés 
aux  manières  élégantes  de  la  vie  occidentale  ;  il  s'agit  du  Russe  primitif, 
du  gentilhomme  qui  a  conservé  les  qualités  et  les  dé^juts  de  sa  race  et  de 
sa  caste,  du  grand  seigneur  en  qui  le  moscovite  domine  encore,  en  un 
mot,  du  véritable  boyard.  Eh  bien  ,  ce  puissant  seigneur  qui  commande 
à  des  centaines  d'esclaves  est  aussi  sale,  aussi  grossier  dans  ses  mxurs 
que  les  malheureux  sur  qui  s'exerce  son  autorité.  Ce  n'est  pas  à  St-Pé- 
tersbourg,  ce  n'est  même  pas  à  Moscou  qu'il  faut  chercher  ce  type  natio- 
nal ;  c'est  à  la  campagne,  dans  les  châteaux  éloignés  des  grandes  villes. 
Allez,  sans  être  attendu,  visiter  un  de  ces  orgueilleux  gentillâtrcs  ;  vous 
êtes  sûr  de  le  trouver  à  moitié  aviné,  mangeant  des  raves  et  buvant  du 
kouass,  couvert  de  sales  haillons,  le  visage  crasseux  et  ombragé  d'une 
barbe  de  huit  jours,  les  cheveux  en  désordre  et  offrant,  par  de  nombreux 
échantillons  ambulants,  les  preuves  d'une  horrible  population  de  parasi- 
tes. S'il  vous  donne  à  dîner,  quelque  riche  qu'il  soit,  vous  le  verrez  se  re- 


UO  LES  MYSTÈRES 

paitrc,  avec  volupté,  de  concombres  crus,  de  choux  aigris,  d'eau-de-vie  de 
grain  ;  vous  apercevrez  avec  terreur  le  domestique  chargé  de  vous  servir, 
crachant  dans  une  assielte  et  l'essuyant  avec  un  linge  hideusement  mal- 
propre ;  pour  peu  que  vous  ayez  bonne  vue,  vous  distinguerez  peut-être 
quelques  habitants  égarés  de  la  chevelure  de  votre  voisin  arpentant  la 
table  et  cherchant  un  asile.  Devant  vous,  derrière  vous,  à  droite,  à  gau- 
che, dans  votre  assiette,  dans  tous  les  ustensiles  qui  vous  servent,  partout 
enfîn,  vous  verrez  des  traces  d'une  saleté  phénoménale.  Bien  heureux  si 
vous  n'en  emportez  pas  sur  vous-même  !  «  Les  horreurs  de  la  cuisine  russe 
sont  inconcevables  !  »  s'écrie  un  écrivain  dans  sa  juste  indignation.  Nous 
ne  pouvons  dire  autrement. 

Les  poux  (il  faut  bien  nous  résoudre  à  les  appeler  par  leur  nom)  ont 
pris  possession  de  toute  la  population  russe.  Cet  affreux  insecte  semble 
naturalisé  sur  tout  ce  qui  porte  une  peau  moscovite.  Grands  et  petits, 
noblesse,  bourgeoisie  et  serfs,  marchands  et  officiers,  payent  un  tribut  in- 
cessant à  cet  hôte  aussi  ignoble  qu'importun.  N'espérez  'pas  vous  en  ga- 
rantir. Le  lit  d'auberge  dans  lequel  vous  dormez  avec  confiance,  le  canapé 
où  vous  vous  étendez,  les  fauteuils  de  votre  chambre,  vos  tapis,  vos  ri- 
deaux, votre  domestique,  les  personnes  que  vous  fréquentez,  sont  égale- 
ment infestés  de  cette  abominable  vermine,  infaillible  produit  de  la  sa- 
leté. Les  Russes  s'en  soucient  fort  peu,  tant  ils  y  sont  accoutumés!  Quand 
Potemkin  était  à  table,  et  qu'il  parvenait  à  saisir  un  de  ces  incommodes 
ennemis,  il  l'écrasait  tranquillement  sur  son  assiette  retournée,  a  Je  me 
rappellerai  toujours,  dit  l'auteur  des  Mémoires  secrets,  le  jour  où  je  fus 
présente  au  général  Melissino.  Il  était  occupé  à  faire  l'épreuve  d'un  beau 
microscope  anglais  dont  il  venait  de  faire  emplette,  et  environné  d'ofli- 
ciers  de  son  corps.  Il  appela  son  valet  de  chambre  pour  lui  demander  un 
insecte,  afin  de  le  placer  dans  le  foyer  du  verre.  Mais  à  peine  eut-il  ex- 
primé ce  désir,  que  je  vis  trois  ou  quatre  de  ces  officiers,  poudrés  à  blanc, 
s'empresser  de  prévenir  le  domestique  et  présenter  à  la  fois  leur  capture  ; 
de  manière  que  le  général,  embarrassé  du  choix,  donna  la  préférence  au 
domestique,  qui  avait  été  aussi  prompt  que  les  officiers  à  saisir  une  proie 
derrière  son  oreille.  J'étais  si  émerveillé,  que  je  ne  remarquai  point  ce 
que  devinrent  les  animaux  refusés  '.  » 


«  <  Les  Russes  ont  un  jeu  Dational,  dfgne  pendant  des  courses  de  New-Market,  où  l'on  se 
sert  de  poux  au  lieu  de  coursiers.  Ou  voit  sur  quelques  marchés  de  St-Péiersbourg  et  de 
Moscou,  des  revendeurs  tirer  un  cercle  sur  un  banc,  et  placer  chacun  un  pou  au  centre.  Ce- 
lui dont  le  petit  coureur  parvient  le  premier  du  centre  à  la  circonférence  du  cercle,  gagne 
l'enjeu.  Pierre  le  Grand  jouait  lui-même  quelquefois  à  ce  jeu-là  dans  les  cabai'ets  et  autres 
lieux  qu^il  aimait  à  fréquenter  incognito.  On  assure  que  ce  prince  célèbre  n'clâit  pas  le  der- 


DE   LA   RUSSIE.  161 

Comment  il  se  fait  que  les  Russes  en  apparence  les  plus  propres  ne 
soient  pas  exempts  de  ce  fléau,  c'est  ce  qu'il  est  facile  d'expliquer.  Les 
personnages  les  plus  éminents  vivent  entourés  de  serviteurs  qui  s'as- 
seoient sur  les  chaises  et  les  divans  quand  le  maître  est  absent,  et  cou- 
chent étendus  sur  le  parquet  (carun  esclave  russe  est  rarement  jugé  digne 
de  coucher  dans  un  lit).  Ces  domestiques  infestent  de  poux  tout  ce  qu'ils 
touchent,  et  le  seigneur  hérite  de  leurs  richesses  égarées.  Les  belles  da- 
mes en  sont  là.  Quand  elles  vont  en  visite,  en  descendant  de  voiture,  ou 
en  entrant  dans  l'antichambre,  elles  confient  à  leurs  laquais  leurs  pelisses 
de  fourrure.  Les  domestiques  s'en  enveloppent  et  quelquefois  se  couchent 
dessus;  et  quand  leur  maîtresse  reparait,  ils  lui  jettent  sur  les  épaules  la 
chaude  palatine  déjà  envahie  et  fourmillante.  Et  le  lendemain,  s'il  vous 
arrive  de  vous  trouver  assis,  dans  un  élégant  salon,  à  côté  d'une  femme 
dont  vous  admirez  la  beauté  délicate  et  la  toilette  exquise,  il  n'est  pas 
impossible  qu'en  lui  adressant  quelque  propos  galant  vous  aperceviez 
un  odieux  parasite  cutané  prenant  ses  ébats  dans  les  boucles  parfumées 
de  ses  cheveux,  entre  un  diamant  de  la  plus  belle  eau  et  un  camélia  plein 
de  coquetterie. 

Mais  laissons  ce  sale  sujet,  que  nous  demandons  pardon  à  nos  lecteurs 
d'avoir  abordé.  Aussi  bien  il  est  inutile  d'insister,  les  voyageurs  étant 
unanimes  sur  ce  point,  et  personne,  pas  même  les  Russes,  n'étant  disposé 
à  nier  le  fait. 

S'il  est  certains  détails  de  malpropreté  qui  peuvent  trouver  leur  expli- 
cation, et  même  à  la  rigueur,  leur  justification,  dans  le  climat  d'un  pays, 
il  en  est  d'autres  qui  ne  peuvent  être  mis  que  sur  le  compte  des  habitants. 
Le  peuple  russe  est  naturellement  sale.  Pour  ne  citer  qu'un  trait  entre 
mille  :  rien  n'oblige  les  Russes  à  se  moucher  avec  leurs  doigts.  C'est 
pourtant  ce  qu'ils  se  permettent  souvent,  sans  se  douter  qu'en  ceci  ils 
font  une  chose  souverainement  dégoûtante.  Les  officiers  et  les  prêtres  de 
ce  pays  ne  s'en  privent  pas.  Nous  avons  vu  sur  le  bâtiment  qui  nous  dé- 
barqua à  Cronstadt  un  officier  supérieur  qui  paraissait  être  une  des  au- 
torités du  port,  et  qui  se  donnait  de  grands  airs  d'omnipotence,  se  mou- 
cher gravement  de  cette  façon,  comme  un  sauvage  de  la  basse  Bretagne 
ou  du  Cantal.  Souvent  on  voit,  au  prône,  le* prédicateur  s'interrompre  et 
se  tourner  de  côté  pour  commettre  la  même  ordure. 


nier  à  trouver  dans  sa  superbe  chevelure  ranimai  nécessaire  pour  participer  au  jeu.  »  (Mas* 
son,  t  UI,  p.  4t0.) 

Nous  ne  pouvons  dire  si  cet  usage  subsiste  encore,  mais  il  y  a  toute  apparence  que  les 
gens  du  peuple  n*y  ont  pas  renoncé. 

11.   B.  21 


U2  LES  HYSTËRES 

Le  peintre  russe  Swebach,  bien  connu  en  France  >  a  raconté  le  fait  sui- 
vant à  un  de  nos  amis  :  ÉtantàSt-Pétersbourg,  son  médecin  lui  ordonna, 
pour  nous  ne  savons  quelle  maladie,  des  bains  dans  lesquels  il  devait 
verser  quelques  bouteilles  de  rhum.  Les  domestiques  de  la  maison  et  du 
voisinage  demandèrent  la  faveur  de  se  partager,  pour  la  boire,  Teau  des 
bains  ainsi  aromatisée.  Le  mougik  qui  servait  Swebach  ne  se  fit  pas  prier; 
tous  les  jours  il  vendait  le  punch  léger  provenant  de  la  baignoire  de  son 
maître;  si  bien  que  le  remède,  d'abord  fort  dispendieux,  finit  par  ne  plus 
rien  coûter  au  malade  ^  Ce  trait  de  malpropreté  ne  peut  guère,  nous  le 
pensons,  être  rapporté  à  rinfluence  du  climat.  C'est  de  la  saleté  native  et 
nationale,  ni  plus  ni  moins. 

Ce  penchant  des  Russes  se  révèle  jusque  dans  leurs  actes  d'ostentation, 
jusque  dans  leurs  jouissances  de  luxe.  Il  n'est  personne  qui  n'ait  remar- 
qué à  St-Pétersbourg  et  à  Moscou  la  malpropreté  des  plus  riches  équi- 
pages, le  mauvais  entretien  des  harnais  et  des  cuivres  des  voitures,  la 
mise  quelquefois  incroyablement  dégoûtante  des  laquais,  et  bien  d'autres 
détails  que  nous  ne  voulons  pas  énumcrer  ici. 

Les  Russes  ne  peuvent  donc  s'en  défendre  :  ils  ne  comprennent  pas  la 
propreté.  Et  cela  est  fâcheux  à  dire  ;  car  la  pratique  de  la  propreté  est 
une  véritable  vertu  qui  suppose  et  implique  des  instincts  délicats,  une 
éducation  distinguée,  l'entente  du  bien-être  et  de  l'hygiène,  l'amour  des 
choses  convenables  et  dignes. 

Et  voyez  comme  tout  s'enchaine,  comme  tout  se  tient,  comme  ce 
peuple  russe  est  logique,  malgré  quelques  contradictions  plus  apparentes 
que  réelles  :  libertinage,  absence  de  pudeur,  sensualité  grossière,  passion 
du  jeu,  habitudes  de  débauche,  ivrognerie,  saleté,  tout  cela  va  fort  bien 
ensemble  et  suit  un  ordre  normal  de  déductions.  En  constatant  la 
première  de  ces  imperfections,  nos  lecteurs  auraient  deviné  les  au^ 
très. 

Qu'on  remarque  bien  que  nous  nous  bornons  à  étudier  le  côté  des 
mœurs  russes  le  plus  saillant  et  le  plus  caractéristique.  Nous  ferons  tout 
à  l'heure  de  même  pour  les  usages.  Nous  n'écrivons  pas  un  livre  futile- 
ment descriptif;  nous  ne  devons  dire  que  ce  qui  peut  concourir  au  but 
que  nous  nous  proposons,  et  ce  but,  nous  l'avons  dit,  c'est  de  faire  con- 
naître la  nation  russe  dans  ses  défauts  et  ses  qualités,  l'empire  moscovite 
dans  sa  force  et  sa  faiblesse. 


*  Le  maréchal  de  Richelieu  prenait,  lui»  des  bains  de  lait,  et  le  liquide  était  ensuite  donné 
aux  pauvres.  Mais  le  domestique  chargé  de  celle  distribution  se  gardait  bien  de  dire 
d*où  provenait  la  boisson  dont  il  gratifiait  ses  courtisans. 


DE   LA  RUSSIE.  463 

Nous  ne  croyons  pas  avoir  besoin,  «près  tout  ce  que  nous  a?ons  dit  et 
raconté,  de  détailler  le  caractère  et  de  signaler  la  tendance  des  usages  en 
Russie.  Sur  ce  point  comme  sur  tout  autre  on  doit  s'altendre  à  trouver 
les  Russes  en  arrière  de  plusieurs  siècles.  N'en  déplaise  aux  futurs  régé- 
nérateurs et  conquérants  du  monde,  la  barbarie  se  révèle  chez  eux  dans 
tous  les  détails  de  la  vie  sociale,  aussi  bien  que  dans  Torganisation  po* 
litique. 

L'auguste  cérémonie  qui  consacre  l'entrée  de  l'homme  dans  la  vie  est 
elle-même  empreinte  de  sauvagerie.  Dans  les  maisons  riches,  voici  com- 
ment se  pratique  le  baptême  :  deux  tables  sont  disposées  dans  une 
chambre  ;  l'une  est  couverte  d'images  saintes  ,  l'autre  supporte  un 
grand  bassin  en  argent  rempli  d'eau  et  entouré  de  petits  cierges.  Le 
pope,  après  avoir  consacré  les  fonts  baptismaux,  prend  l'enfant,  et  le 
déshabille  ;  puis  il  le  plonge  par  deux  fois  dans  le  bassin,  et  si  complé* 
tement,  qu'il  faut  que  la  tête  elle-même  disparaisse  sous  Teau,  au  risque 
d'étouffer  le  nouveau-né.  Autrefois  cette  immersion  avait  lieu  dans  l'eau 
froide.  Mais  peu  à  peu  l'eau  chaude  a  été  adoptée,  et  l'Église  grecque  a 
approuvé  cette  modification.  Toutefois  le  peuple  russe,  qui  tient  stupide- 
ment à  ses  anciennes  coutumes,  pratique  encore  le  baptême  comme  jadis. 
Plusieurs  enfants  sont  offerts  en  même  temps  au  baptême,  et  le  prêtre  les 
plonge  dans  l'eau  glacée,  si  l'on  se  trouve  en  hiver.  Parmi  ces  malheu» 
reuses  petites  créatures,  il  en  est  qui  ne  peuvent  supporter  cette  doulou- 
reuse opération  et  qui  meurent.  Il  est  aussi  arrivé  quelquefois  que  des 
enfants  ont  glissé  des  mains  du  pope  et  se  sont  noyés.  Dans  ce  cas,  le 
prêtre  se  borne  à  dire  :  «  Il  a  plu  à  Dieu  d*appeler  cet  enfant  a  lui  ;  pas- 
sez-m'en un  autre.  »  Et  les  parents  se  soumettent  sans  murmurer  à 
l'arrêt  de  la  Providence  ,  si  ingénieusement  formulé  par  l'ecclésiastique. 

Quand  c'est  un  homme  fait,  un  Tatare,  par  exemple,  ou  un  Turc,  qui 
se  fait  baptiser,  on  peut  imaginer  à  quels  scandales  l'usage  de  l'immersion 
donne  lieu,  surtout  lorsque,  ce  qui  n'est  pas  rare,  des  femmes  assistent  à 
la  cérémonie. 

Des  rites  encore  plus  barbares,  en  ce  qu'ils  sont  entachés  d'une  ridicule 
superstition,  accompagnent  l'homme  dans  son  dernier  asile.  En  Russie, 
les  funérailles  sont,  quand  le  défunt  en  vaut  la  peine,  célébrées  avec  une 
grande  magnificence.  De  longues  files  de  prêtres,  de  chantres  et  de  pleu- 
reurs, de  nombreux  porteurs  de  croix,  de  bannières  et  d'emblèmes  reli- 
gieux, escortent  le  cercueil,  qui  généralement  est  peint  d'une  couleur 
éclatante.  Une  fois  arrivé  dans  l'église,  le  corps,  dépouillé  du  linceul, 
est  exposé  aux  regards  des  assistants  pendant  tout  le  service  divin. 

Il  est  d'usage  de  mettre  dans  une  des  mains  du  cadavre  un  certificat 


idi  LES  MYSTERES 


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DE  LA   RUSSIE.  ^65 

un  grand  trou  a  été  d'avance  pratiqué  dans  la  glace,  qui,  à  cette  époque,  a 
d'ordinaire  de  cinq  à  six  pieds  d'épaisseur.  Au-dessus  du  trou  est  suspen- 
due une  colombe,  autre  emblème,  ou,  si  l'on  veut,  autre  superstition.  Le 
matin,  l'empereur,  sa  femme  et  toute  leur  famille,  accompagnée  de  la  cour, 
assistent  au  service  divin,  qui  dure  depuis  onze  heures  jusqu'à  midi.  Dès 
que  l'office  est  terminé,  la  procession  sort  du  palais,  ayant  à  sa  tête  un 
prêtre  portant  une  lanterne  et  plusieurs  autres  chargés  de  bannières,  de 
croix  et  d'images  vénérées.  L'archevêque  et  tout  le  clergé  de  la  capitale 
paré  de  ses  plus  riches  ornements,  les  chantres  de  la  cour,  les  pages,  les 
officiers  aux  gardes,  forment  la  première  partie  du  cortège  ;  puis  vient  le 
tzar  suivi  des  grands-ducs  et  accompagné  des  dignitaires  de  TËtat, 
des  généraux  et  des  courtisans,  tous  tête  nue  et  marchant  en  silence. 

Dès  que  l'empereur  est  arrivé  au  pavillon,  l'archimandrite  récite  les 
prières  d'usage  et  les  chantres  lui  répondent.  Pour  bénir  le  fleuve,  le 
prélat  plonge  une  croix  d'argent  dans  le  trou  qui  s'ouvre  à  ses  pieds,  puis 
il  présente  à  l'autocrate  une  coupe  pleine  de  cette  eau  consacrée.  Une 
salve  d'artillerie  annonce  la  fin  de  la  cérémonie  *.  Des  fenêtres  du  palais, 
l'impératrice  et  les  dames  d'honneur  contemplent  la  spectacle  de  la  foule 
qui  couvre  les  rives  du  fleuve.  Quant  à  l'empereur,  forcé  de  rester  la  tête 
découverte  pendant  plus  de  vingt  minutes,  par  un  froid  des  plus  vif&,  il 
faut  qu'il  subisse,  sans  mauvaise  humeur  apparente,  ce  long  et  absurde 
supplice.  Nousle  plaindrions  sincèrement,  si  Nicolas  n'avait  pas  une  santé 
à  l'épreuve  de  toutes  les  températures.  Nous  nous  doutons  cependant  que 
cette  usage,  renouvelé  du  mariage  de  la  mer  avec  les  doges  de  Venise, 
n'est  pas  précisément  agréable  à  l'empereur,  quelque  robuste  qu'il 
soit. 

Les  acteurs  les  plus  marquants  de  cette  scène  n'ont  pas  plutôt  disparu, 
que  la  multitude  qui  encombre  les  quais  se  précipite  vers  le  temple  pour 
se  disputer  l'eau  bienfaisante  que  le  prêtre  vient  de  bénir.  On  voit  des 
mères  empressées  plonger  leurs  enfants  dans  le  trou  sanctifié,  tandis  que 
des  fidèles  ahuris  se  battent  pour  remplir  leurs  cruches.  C'est  une  lutte, 
une  cohue,  un  pêle-mêle  indescriptibles.  Les  distributions  de  comestibles 
en  France,  avant  la  révolution  de  juillet,  ne  produisaient  pas  tant  de  tu- 
multe, ni  de  scènes  scandaleuses.  Enfin,  quand  tout  le  monde  est  satisfait, 
la  multitude  s'écoule  lentement,  et  St-Pétersbourg  rentre  dans  sa  tran^ 
quillité  et  son  silence  habituel. 

A  part  la  danse  et  le  chant,  nous  ne  voyons  dans  les  mœurs  et  les  cou- 
tumes des  Russes,  rien  de  bien  gai  et  de  vraiment  récréatif.  Les  riches 

'  Voir  la  gravure. 


466  LES  MYSTÈRES 

eux-mêmes  n'oqt  jamais  l'air  de  s'amuser.  Les  bals  les  plus  brillants  sont 
froids,  guindés,  monotones,  souTerainemcnt  ennuyeux.  Le  coup  d'oeil 
en  est  splendide,  à  cause  de  la  quantité  d'uniformes  et  des  éblouissantes 
toilettes  des  femmes.  Mais  tout  y  est  froid,  glacial,  et  le  thermomètre  de 
la  gaieté  y  est  toujours  à  zéro  et  même  au-dessous.  Il  est  convenu  en 
Russie  que  l'on  s'amuse  de  cette  façon,  Brunet  disait  :  c<  Qu'importe  qu'on 
s'ennuie,  pourvu  qu'on  s'amuse?  » 

Les  dîners  ne  sont  pas  plus  divertissants.  Malgré  la  profusion  presque 
ridicule  des  mets  et  la  magnificence  extravagante  du  service,  il  règne  tou- 
jours à  la  table  des  Russes  un  ton  cérémonieux  et  apprêté  qui  en  bannit 
la  conversation  animée  et  le  rire  de  bon  aloi.  Chaque  observation  de  dé- 
tail rappelle  à  l'étranger  qu'il  est  chez  un  peuple  élevé  dans  le  respect 
puéril  de  l'étiquette  et  du  code  des  convenances  officielles.  Il  n'en  est  que 
plus  surpris  quand  il  voit,  avant  ou  après  le  repas,  les  dames  se  servir  de 
la  même  cuiller  que  leur  voisin  pour  manger  des  confitures.  Et  son  éton- 
nemeut  redouble  en  voyant  des  femmes  très-prudes  dans  leurs  propos, 
rendre  aux  hommes  sur  la  joue  le  baiser  qu'elles  ont  reçu  sur  la  main. 
Explique  qui  pourra  ces  bizarreries.  Conciliez  donc  aussi  avec  ce  culte 
du  décorum  la  passion  du  jeu  qui  possède  les  femmes  les  plus  distin- 
guées, et  l'habitude  de  fumer,  dont  ces  dames  ne  sont  pas  davantage 
exemptes  ? 

Il  faut  être  fait  à  ces  façons  étranges  pour  n'en  être  pas  choqué.  Quel 
est,  par  exemple,  le  voyageur  nouvellement  débarqué  qui  verrait  de  sang- 
froid  l'ordre  aristocratique  adopté  à  la  table  des  gentillàtres  moscovites? 
Chacun  est  servi  d'après  ses  titres  et  son  rang.  Les  meilleurs  morceaux 
sont  pour  les  personnages  les  plus  huppés;  les  restes  sont  dévolus  aux 
inférieurs.  Dans  un  pays  dont  tous  les  habitants  sont  classés  et  rangés  par 
cases  distinctes,  de  pareilles  coutumes  n'ont  rien  que  de  très-naturel. 
L'essentiel  pour  le  nouveau  venu,  c'est  de  vaincre,  s'il  le  peut,  le  dégoût 
et  le  mépris  que  lui  inspirent  des  mœurs  aussi  profondément  empreintes 
de  servilisme  et  de  préjugés  absurdes. 

Âh!  c'est  bien  là  l'Orient,  avec  sa  barbarie  fastueuse  et  ses  idées 
étroites  ;  c'est  l'Asiatique,  courbé  sous  le  joug  d'une  vénération  supersti- 
tieuse pour  ses  supérieurs,  plein  d'orgueil  et  d'ostentation,  amoureux 
d'un  luxe  exagéré  et  d'une  magnificence  tournant  au  clinquant,  toujours 
entouré  d'une  tourbe  d'esclaves  obéissants,  et  tirant  vanité  du  nombre 
d'individus  qui  vivent  aux  dépens  de  ses  trésors.  L'assimilation  est  com- 
plète, car  en  Russie,  chaque  noble  quelque  peu  à  son  aise  compte  à  son 
service  une  masse  d'êtres  dégradés  qui  préfèrent  la  vie  fainéante  des  ri- 
ches hôtels  de  St-Pétcrsbourg  ou  de  Moscou,  aux  travaux  de  l'agriculture 


THE  NEW  vrr,(       ( 


DE  LA   RUSSIE.  467 


DE  LA  RUSSIE.  467 

et  de  rindustrie.  Il  est  impossible,  quand  on  ne  l'a  pas  vu  de  ses  propres 
yeux,  de  se  faire  une  juste  idée  de  la  multitude  de  valets  qui  encombre  la 
demeure  des  hobereaux  moscovites.  Ici,  on  oompte  ses  domestiques,  non 
par  douzaine,  mais  par  centaine.  Un  membre  de  la  famille  Orloff  en  pos- 
sédait quatre  cents.  A  table,  vous  en  i^oyez  toujours  un  bataillon,  quelque 
restreint  que  soit  le  cercle  des  convives.  Dans  les  cours,  dans  les  anti- 
chambres, dans  les  salons,  dans  tous  les  recoins  de  la  maison,  vous  aper- 
cevez des  figures  de  laquais.  De  1801  à  1832,  la  population  domestique 
de  St-Pétersbourg  a  quadruplé  et  est  devenue  tout  à  fait  hors  de  propor- 
tion avec  les  besoins  des  gentilshommes,  dont  le  nombre  a  seulement  tri- 
plé durant  cette  période.  C'est  un  fait  constaté  par  les  statistiques  publiées 
en  Russie  même  '.  Ces  statistiques  nous  apprennent  aussi  que  plus  d'un 
tiers  des  seigneurs  russes  n'ont  pas  les  moyens  d'entretenir  des  domes- 
tiques, et  par  conséquent  font  des  dettes  pour  les  nourrir;  que  d'autres, 
formant  un  second  tiers,  en  louent  au  mois  ou  à  la  journée.  A  ces  myria- 
des de  serviteurs  il  faut  ajouter  les  paysans,  les  gens  de  diverses  condi- 
tions, ei  mime  les  bourgeois  qui  s'engagent  comme  domestiques.  Au  bout 
du  calcul  on  trouvera  qu'en  1832  il  y  avait,  en  moyenne,  à  St-Péters- 
bourg,  neuf  domestiques  par  gentilhomme  !  Se  figure-t-on  l'influence  que 
doit  avoir  sur  le  reste  de  la  population  cette  armée  de  fainéants  qui,  par 
métier  aussi  bien  que  par  désœuvrement,  se  livre  à  tous  les  vices  les  plus 
honteux ,  et  alimente  incessamment  les  prisons  ainsi  que  les  tribunaux 
correctionnels? 

Mais  telle  est  la  mode,  et  un  seigneur  russe  croirait  déroger  s'il  n'était 
pas  environné  d'une  phalange  compacte  de  mauvais  drôles  portant  la  li* 
vrée,  les  uns  splendidement  harnachés,  les  autres  percés  aux  coudes  et 
couverts  de  guenilles,  le  tout,  bien  entendu,  sale,  puant,  et  grouillant  de 
vermine. 

L'usage,  Fétiquette,  la  mode,  voilà  trois  mots  qui,  à  eux  seuls,  font  la 
religion  de  la  noblesse  russe;  voilà  les  objets  de  son  culte  le  plus  em«« 
pressé,  ses  divinités,  ses  fétiches.  Mais  partout  où  le  préjugé  peut  faire 
invasion  et  dominer,  l'usage  et  la  mode  s'en  imprègnent.  Ce  sont  les 
exigences  aristocratiques  qui  ont  fait  adopter  dans  ce  pays  tant  de  cou- 
tumes étranges  et  ridicules.  Pourquoi,  par  exemple,  à  la  fin  du  spectacle^ 
les  voitures  à  deux  chevaux  ne  partent-elles  pas  avant  que  les  équipages 
à  quatre  chevaux  aient  défilé  ;  pourquoi  en  est-il  de  même  à  la  porte  des 
grands  seigneurs?  Voilà,  certes,  un  usage  bien  absurde;  c'est  à  la  vanité 


'  Voir,  entre  autres  documents,  le  Panorama  de  St^Péterêhourg,  par  M.  Alexandre 
Bachoatsky,  ouvrage  dédié  à  Tempereur,  et  qui  porte  la  date  de  1854. 


H8  LES  MYSTÈRES 

de  la  gentilhommcrie  moscovite  que  les  petites  fortunes  en  sont  rede^ 
vables.  Il  en  résulte  que  l'étranger  qui  veut  pouvoir  quitter  une  maison 
quand  il  lui  plait,  est  obligé  de  faire  la  dépense  de  quatre  cheyaux.  Et 
croirait-on  que  l'empire  de  ces  exigences  va  jusqu'à  la  suppression  com- 
plète, dans  certains  cas,  des  voitures  à  un  seul  attelage?  Il  y  a  plus  d'un 
hôtel,  plus  d'un  palais  à  St-Pctersbourg,  devant  lequel  personne  n'oserait 
se  présenter  autrement  que  dans  un  carrosse  traîné  par  un  quadrige.  — 
Mais,  comment  faire  quand  on  n'est  pas  assez  riche  pour  se  donner  qua- 
tre chevaux?  —  Les  seigneurs  russes  ont  prévu  la  difficulté  et  l'ont  réso- 
lue par  une  autre  sottise  :  l'équipage  à  deux  chevaux  n'est  pas  de  mise, 
mais  le  traîneau  à  un  seul  cheval  est  non-seulement  toléré,  mais  encore 
considéré  comme  de  très-bon  goût.  De  sorte  qu'on  arrive  au  bal  dans  une 
petite  voiture  découverte,  transi  de  froid,  blanchi  de  neige,  tandis  qu'on 
aurait  pu  se  donner  le  plaisir  d'un  landau  bien  clos  et  bien  commode, 
traîné  par  deux  chevaux.  Ainsi  le  veut  l'usage  russe. 

Il  faut  remarquer  pourtant  que  les  femmes,  dans  leur  capricieuse  vo- 
lonté, n'écoutent,  en  matière  de  mode,  que  leur  fantaisie,  et  ne  recon- 
naissent qu'imparfaitement  la  domination  des  préjugés.  Leur  passion 
pour  la  mode  n'a  ni  frein  ni  limite.  Elles  s'y  livrent  avec  fureur,  et  aussi, 
il  faut  le  dire,  avec  goût  et  élégance.  Elles  épient  et  suivent  avec  une  ri- 
goureuse exactitude  toutes  les  modifications  que  nos  modistes  et  nos 
couturières  font  subir  à  la  toilette  des  femmes.  Elles  se  plient  avec  une 
grâce  toute  particulière  à  ces  brusques  changements,  et  se  montrent, 
sous  ce  rapport,  les  dignes  émules  de  nos  petites  maîtresses  les  plus 
renommées. 

Cette  fureur  de  la  mode  nous  rappelle  un  fait  assez  plaisant  qui, 
malgré  sa  date  un  peu  ancienne ,  peut  être  sans  inconvénient  rap- 
porté ici. 

Deux  Anglais  se  rendirent  à  un  bal  auquel  ils  avaient  été  invités  par 
un  riche  seigneur  de  Moscou.  C'était  sous  le  règne  de  Paul  P.  Pour  se 
conformer  à  un  ukase  de  cet  empereur  concernant  les  Anglais,  les  deux 
étrangers  avaient  fait  une  queue  de  leurs  cheveux  courts,  qui  offraient  le 
coup  d'œil  le  plus  ridicule,  surtout  auprès  des  longues  chevelures  des 
Russes.  A  peine  entrés  dans  les  salons  du  gentilhomme  moscovite,  ils  fu- 
rent abordés  par  plusieurs  individus  qui  leur  demandèrent  poliment  le 
nom  et  l'adresse  de  leur  coiffeur.  Ils  crurent  d'abord  qu'on  se  moquait 
d'eux,  et  ils  allaient  se  fâcher  sérieusement  lorsqu'ils  s'aperçurent,  à  leur 
étonnement,  que  ces  questions  étaient  faites  de  bonne  foi,  et  sans  arrière- 
pensée  railleuse.  Le  lendemain  soir,  nos  deux  voyageurs  virent  arriver 
chez  eux  un  barbier  qu'ils  reconnurent  pour  celui  qui  les  avait  poudrés 


DE  LA  RUSSIE.  469 

le  jour  du  bal,  pauvre  hère  qui,  jusque-là,  avait  misérablement  végété. 
L'estimable  artiste  venait  remercier  les  deux  Anglais  de  lui  avoir  envoyé 
une  foule  de  jeunes  nobles  qui  avaient  tenu  absolument  à  avoir  les  che- 
veux coupés  par  lui.  «  Ma  fortune  est  faite,  s'écria-t-il,  et  c'est  à  vous, 
messieurs,  que  je  la  devrai.  Maintenant  la  mode  est  donnée,  je  suis  sûr 
de  mon  affaire.  »  —  Cette  aventure  n'en  resta  pas  là  ;  les  ofGcicrs  de  po- 
lice sachant  que  les  jeunes  gens  qui  s'étaient  fait  tondre  avaient  paru 
dans  leur  nouvelle  toilette  sur  les  promenades  publiques,  les  répriman- 
dèrent vertement  et  les  menacèrent  de  la  colère  de  l'empereur.  Force 
fut  aux  lions  de  Moscou  de  s'affubler  de  perruques.  Quant  aux  deux 
Anglais,  ils  durent  se  tenir  enfermes  chez  eux  du  matin  au  soir,  de  peur 
de  s'attirer  un  traitement  bien  autrement  rigoureux. 

En  somme,  et  pour  nous  résumer,  les  mœurs  et  usages  des  Russes,  in- 
téressants à  étudier  au  point  de  vue  social  et  philosophique,  n'olTrent 
rien  de  bien  original.  L'étranger  quelque  peu  observateur  a  bientôt  péné- 
tré le  fond  de  cette  société  et  sait  bien  vite  à  quoi  s'en  tenir  sur  la  légiti- 
mité de  ses  prétentions  aux  manières  et  aux  sentiments  des  nations  civi- 
lisées. Pour  la  bien  connaître,  il  n'est  pas  nécessaire  de  visiter  en  détail 
toutes  les  provinces  de  ce  vaste  empire.  L'uniformité  que  nous  avons  si- 
gnalée dans  le  type  physique  et  dans  le  caractère  des  Busses  se  retrouvant 
dans  les  mœurs  et  dans  les  coutumes,  il  sufGt  de  voir  Pctersbourg, 
Moscou,  et  quelques  villages  un  peu  éloignés  de  ces  deux  capitales,  pour 
pouvoir  apprécier  l'ensemble  complet.  Voilà  pourquoi  plusieurs  voya- 
geurs ont  pu,  après  quelques  mois  seulement  de  résidence  en  Russie,  ju- 
ger en  toute  connaissance  de  cause  les  diverses  classes  de  la  population 
moscovite. 

Uniformité,  monotonie,  telle  est  la  double  étiquette  imposée  par  la 
nature  elle-même  à  ce  pays.  La  surface  morale  de  cet  empire  est  tout  aussi 
plane  que  sa  surface  physique.  Partout  on  y  sent  une  odeur  de  steppe,  et 
les  hommes  y  sont  aussi  nivelés  que  le  sol. 

Cette  tendance  à  l'uniformité  est  si  naturelle  aux  Russes,  que,  même 
en  se  construisant  une  capitale,  ils  n'ont  pu  en  faire  abstraction.  Ils  vou- 
laient bâtir  une  grande  ville,  et  ils  ont  fait  une  steppe.  St-Pétersbourg 
est  la  monotonie  et  l'ennui  sous  forme  de  rues,  de  places  publiques  et  de 
monuments.  Nulle  part  le  granit  n'est  aussi  officiel,  aussi  fatigant  au 
regard,  et  il  n'y  a  pas  de  mausolée  plus  attristant,  dans  sa  vaniteuse  ma- 
gnificence, que  cette  capitale  aux  immenses  édifices. 

Ce  sujet  nous  amène  naturellement  à  jeter  un  coup  d'œ.il  sur  St-Péters- 
bourg ;  nous  le  faisons  d'autant  plus  volontiers,  qu'une  description  pure 
et  simple  de  cette  ville  serait,  à  tout  autre  endroit  de  cet  ouvrage,  un  inu- 
M.  R.  22 


no  LES   MYSTÈRES 

tile  hors-d'œuTre,  tandis  qu'ici  elie  se  rattache  de  plus  d'un  côté  aux  ma- 
tières que  nous  venons  de  traiter,  c'est-à-dire  au  tableau  du  caractère, 
des  mœurs  et  des  usages  du  peuple  russe.  Il  va  sans  dire  que  notre  aperçu 
sera  extrêmement  succinct,  et  que,  fidèle  à  notre  programme,  nous  ne  di- 
rons rien  qui  ne  profite  à  notre  démonstration  générale.  Ce  n'est  pas  une 
description  que  nous  allons  faire,  mais  simplement  un  examen  ayant  son 
but  et  sa  portée. 

Lorsque  Pierre  T',  après  la  mort  de  son  frère,  se  vit  maître  du  pou- 
voir, il  entreprit  l'immense  tâche  de  civiliser  le  peuple  barbare  dont  les 
destinées  lui  étaient  confiées.  Il  voyagea  dans  l'Europe  occidentale,  afin 
de  s'initier  à  la  vie  et  aux  arts  des  peuples  policés.  Il  visita  la  Hollande, 
et  fut  frappé  de  ce  que  peut  une  nation  industrieuse  qui  a  résolu  de  con- 
quérir sur  la  nature  les  ressources  qu'elle  lui  a  refusées.  Préoccupé  du 
projet  de  doter  son  empire  d'une  marine  militaire  et  marchande,  il  étudia 
l'art  de  la  construction  navale,  examina  attentivement  la  manière  dont 
la  ville  d'Amsterdam  avait  été  mise  à  l'abri  des  invasions  de  l'Océan,  et 
prit  à  son  service  des  ingénieurs  expérimentés. 

Revenu  dans  ses  domaines,  le  tzar  conçut  l'idée  de  créer  dans  le  golfe 
de  Gronstadt  un  port  marchand  et  militaire.  La  largeur  et  la  profondeur 
de  la  Neva  à  son  embouchure  lui  parurent  propres  à  faciliter  l'exécution 
de  ce  dessein.  Quant  aux  inconvénients  de  la  position,  il  ne  s'en  inquiéta 
pas,  ses  vues  n'allant  pas  alors  au  delà  de  la  fondation  d'un  chantier  et 
d'un  refuge  pour  quelques  navires. 

Pour  protéger  la  formation  de  cet  établissement  maritime,  il  fit  con« 
struire  une  forteresse  sur  la  rive  droite  du  fleuve,  dans  une  ile  formée 
par  deux  bras  de  la  Neva.  Puis  s'éleva  l'Amirauté  sur  la  rive  gauche  de 
la  Grande  Neva,  puis  enfin  le  palais  de  Bois.  Bientôt  après,  Pierre  se  dé- 
cida à  bâtir  une  ville  sur  le  modèle  d'Amsterdam,  et  il  en  jeta  les  fonde- 
ments dans  Wassili-Oslroff,  île  formée  par  la  Grande  et  la  Petite  Neva. 
On  y  creusa  des  canaux,  et  on  y  construisit  quelques  maisons  en  bois.  Il 
fallut  dessécher  le  terrain,  le  sillonner  de  saignées  pour  le  débarrasser 
des  eaux  qui  l'encombraient,  car  on  travaillait  sur  un  marécage.  Bref,  le 
projet  de  la  nouvelle  Amsterdam  devenant  de  plus  en  plus  difficile  à  exé- 
cuter, le  tzar  fit  combler  les  canaux,  qui  sont  devenus  des  rues.  Wassili- 
Ostroff  est  aujourd'hui  un  des  beaux  quartiers  de  St-Pétersbourg. 

Alors  seulement  Pierre  rcva  une  grande  et  belle  ville  destinée  à  deve- 
nir la  capitale  de  la  Russie.  Les  deux  rives  de  la  Neva  étaient  bordées,  à 
une  grande  distance,  de  terrains  marécageux.  Cette  difficulté  n'arrêta  pas 
l'indomptable  autocrate.  Il  fit  dessécher  et  défricher  ce  sol  mobile,  in- 
consistant ;  pour  le  rendre  propre  à  supporter  des  palais  et  des  édifices 


DE   LA  RUSSIE.  n4 

considérables,  il  fit  percer  une  multitude  de  canaux  souterrains  ou  de- 
vaient se  rendre  les  eaux  stagnantes  et  les  infiltrations  des  neiges.  Il 
traça  de  belles  et  larges  rues,  et  força  les  boyards  à  y  construire  des  mai- 
sons. Peu  à  peu  le  rayon  de  la  ville  s'agrandit,  la  population  s'accrut,  et 
St'Pctersbourg  devint  une  cité  maritime  dont  le  brillant  avenir  était  fa« 
cile  à  prophétiser. 

Telle  est  l'origine  de  cette  capitale.  Elle  est  assise,  on  le  voit,  sur  un 
marais  del'Ingrie,  à  l'extrémité  septentrionale  de  la  Russie,  sous  le  soixan- 
tième degré  de  latitude  nord. 

On  est  tout  d'abord  frappé  de  la  singulière  situation  de  cette  ville  rela- 
tivement au  reste  de  l'empire  moscovite.  On  se  demande  si  cette  position 
géographique  ne  prive  pas  de  vastes  Etats  d'un  centre  nécessaire,  n'affai- 
blit pas  l'action  du  gouvernement  sur  les  populations  éloignées,  et  ne 
livre  pas  une  grande  partie  du  pays  aux  dangers  des  révoltes  et  des 
révolutions.  Certes,  il  est  difficile  de  démontrer  que  ces  considérations 
sont  mal  fondées. 

Ici,  de  peur  qu'on  ne  nous  accuse  de  partialité,  nous  citerons  l'opinion 
d*un  écrivain  parfaitement  compétent,  et  dont  le  jugement  ne  sera  récusé 
par  personne,  du  savant  Robert  qui  a  écrit  sur  St-Pétersbourg  la  page 
suivante  : 

a  En  général,  on  ne  peut  trop  s'étonner  que  ce  soit  dans  un  climat  si 
âpre,  sur  un  terrain  marécageux,  sans  consistance,  dans  une  contrée  dé- 
serte, stérile,  peu  salubre,  couverte  de  sables  et  d'immenses  forets,  que 
le  tzar  Pierre  ait  songé  à  élever  St-Pétersbourg,  position  qui  met  ses  ha- 
bitants dans  la  nécessité  de  s'approvisionner  à  grands  frais  dans  les  pro- 
vinces éloignées.  Ajoutons  à  cela  que  la  Neva,  sur  laquelle  St-Pétersbourg 
est  construite,  reste  communément  gelée  six  mois  consécutifs  ;  que,  dès 
lors,  les  vaisseaux  ne  peuvent  en  sortir  que  fort  tard  et  sont  obligés  de 
rentrer  bientôt;  que  lors  même  que  les  glaces  sont  fondues,  ils  ne  peu- 
vent en  sortir  que  par  un  vent  d'est,  et  que,  dans  ces  parages,  durant 
l'été,  il  ne  règne  souvent  que  des  vents  d'ouest;  que  les  eaux  douces  de 
la  Neva  pourrissent  les  vaisseaux  en  peu  d'années.  Si  on  considère,  en 
outre,  que  le  local  de  St-Pétersbourg  est  sujet  à  des  inondations  qui  y 
causent  quelquefois  de  grands  ravages  ;  que  la  rigueur  du  froid  y  faisant 
donner  la  préférence  aux  constructions  en  bois,  elle  est  exposée  à  des 
incendies  fréquents  et  très-redoutables  ;  si  on  observe  enfin  que  le  tzar, 
en  approchant  de  la  mer  sa  capitale,  pour  y  favoriser  le  commerce,  l'a 
éloignée  du  centre  de  son  empire  où  il  était  si  essentiel  qu'elle  se  trouvât, 
à  cause  de  son  immense  étendue  ;  si  on  considère  enfin  que,  par  cette 
position  maritime,  il  n'a  rien  gagné  pour  le  commerce,  puis  qu'en  le  fixant 


n2  LES  MYSTERES 

k  St-Pétersbourg,  il  l'a  ruiné  à  Ârkhangel,  on  doit  conclure  que,  sous  les 
rapports  les  plus  importants  et  les  plus  essentiels,  l'assiette  de  St-Pétcrs- 
bourg  n'est  nullement  heureuse.  Mais  Pierre  P'  avait  la  télé  pleine  des 
prodiges  qu'il  avait  vus  s'opérer  en  Hollande  par  le  commerce  ma- 
ritime ;  son  génie  ardent  lui  avait  aisément  persuadé  qu'il  réaliserait 
au  fond  du  golfe  de  Finlande  le  spectacle  que  lui  avait  offert  le  Zuy- 
derzéc.  » 

Complétons  cette  opinion  par  quelques  considérations  et  quelques  faits 
authentiques  : 

Si  la  capitale  eût  été  placée  au  centre  de  l'empire,  il  est  très-certain 
que  le  rebelle  PougatschefT  n'aurait  pu  parvenir  à  soulever  des  masses 
considérables  de  paysans  en  se  faisant  passer  pour  Pierre  III.  Catherine  II 
aurait  ét^  immédiatement  instruite  du  danger  qui  menaçait  sa  couronne, 
et  quelques  jours  auraient  suffi  pour  étouffer  la  sédition  ;  ou,  pour  mieux 
dire,  jamais  pareille  entreprise  n'aurait  été  essayée.  Les  mêmes  périls 
menacent  aujourd'hui  l'empereur  Nicolas.  La  plus  grande  partie  de  ses 
États  peut  être  occupée  par  une  armée  insurgée ,  et  l'autocrate  se  voir 
bloquer  dans  sa  capitale,  avant  qu'un  seul  régiment  se  soit  mis  en  mar« 
chc  pour  sa  défense. 

Comme  place  frontière,  les  dangers  ne  sont  pas  moindres.  Cela  tombe 
sous  le  sens  et  n'a  pas  besoin  de  démonstration.  Rappelons  cependant  ce 
qui  se  passa  durant  la  guerre  contre  Gustave  III.  Dix  fois  les  Suédois  fu- 
rent au  moment  d'envahir  St-Pétersbourg,  et  ils  y  seraient  entrés,  s'ils 
avaient  eu  des  escadres  un  peu  plus  habilement  dirigées  et  des  troupes 
un  peu  plus  décidées  à  se  battre.  En  1790,  plusieurs  bataillons  enne- 
mis débarquèrent  à  cinq  milles  de  cette  capitale,  et  s'emparèrent  du 
poste  important  de  PardakofTski,  qui  ouvrait  à  Gustave  la  capitale  russe. 
L'alarme  fut  des  plus  vives  à  St-Pétersbourg,  et  un  adversaire  plus  actif 
aurait  profité  de  cette  alerte  pour  enlever  la  ville,  paralysée  par  le  trou- 
ble et  la  terreur.  Huit  mille  Russes  ne  purent  déloger  deux  mille  Suédois 
de  ce  poste,  et  le  dégel  s'opposa  à  ce  que  des  renforts  leur  parvinssent  à 
temps  pour  venir  à  bout  de  la  place.  —  En  cas  de  guerre  avec  une  grande 
puissance  maritime,  telle  que  l'Angleterre  ou  la  France,  St-Pétersbourg 
sera  à  la  merci  d'une  flotte  ennemie.  L'escadre  russe  de  la  Baltique  une 
fois  battue,  il  ne  restera  plus,  pour  protéger  la  capitale,  que  la  forteresse 
de  Cronstadt;  or,  n'en  déplaise  aux  Russes,  qui  déclarent  cette  place  im- 
prenable, il  n'y  a  pas  de  remparts,  quelque  solides  et  bien  défendus 
qu'ils  soient,  qui  puissent  résister  longtemps  aux  moyens  de  destruction 
dont  disposent  aujourd'hui  les  flottes  nombreuses  assistées  par  des  bâti- 
ments à  vapeur. 


DE  LA  RUSSIE.  05 

L'écrivain  que  nous  ayons  cité  parle  des  inondations  auxquelles 
St^Pétershourg  est  exposé.  Nous  allons^  à  ce  sujet,  rappeler  quelques 
dates  tristement  éloquentes  : 

Le  premier  événement  de  ce  genre  dont  les  chroniqueurs  fassent  men- 
tion eut  lieu  entre  les  années  1060  et  1066.  «  En  ce  temps-là,  dit  un  vieil 
auteur,  parut  une  comète  dont  Tinfluence  fit  couler  les  eaux  du  YolkofT 
(lequel  a  son  embouchure  dans  le  lac  Ladoga)  cinq  jours  de  suite  au  re- 
bours de  leur  courant  naturel.  »  —  Suivant  Webcr,  en  1691,  la  mer  en- 
vahissant le  lit  de  la  Neva,  couvrit  les  lieux  où  s'élève  aujourd'hui  St-Pé- 
lersbourg.  L'inondation  atteignit  Nyenschantz,  ville  qui  était  située  au 
confluent  de  l'Okhta  et  de  la  Neva.  D'après  le  récit  des  pêcheurs  finois 
qui  habitaient  l'île  actuelle  de  Pétersbourg,  ces  désastres  se  renouvelaient 
tous  les  cinq  ou  six  ans. 

Voici  maintenant  l'énumération  des  plus  fortes  inondations  depuis  la 
fondation  de  la  ville  jusqu'à  l'époque  présente  : 

Le  5  novembre  1715,  St-Pétcrsbourg  fut  presque  tout  entier  sous  les 
eaux,  qui  emportèrent  tous  les  ponts,  et  détruisirent  les  quais  et  les  chan- 
tiers. —  Autre  débordement  en  1716.  La  même  tempête  ravagea  le  port 
militaire  de  Reval.  —  Le  5  novembre  1721,  un  vent  d'ouest  qui  soufflait 
avec  violence  depuis  neuf  jours,  fit  refluer  la  Neva  vers  sa  source,  et  mit 
la  ville  à  deux  doigts  de  sa  perte.  Dans  les  quartiers  les  plus  élevés,  les 
chevaux  eurent  de  l'eau  jusqu'au  poitrail;  dans  les  parties  basses,  l'inon- 
dation atteignit  sept  pieds  quatre  pouces.  Dans  toutes  les  rues  on  allait  en 
bateau.  Le  tzar  Pierre,  qui  se  trouvait  à  une  fête  donnée  par  l'ambassa- 
deur d'Allemagne,  ne  put  regagner  son  palais  qu'avec  des  difficultés 
inouïes.  —  Le  10  du  même  mois,  le  fleuve,  redevenu  menaçant,  jeta  de 
nouveau  l'épouvante  dans  St-Pétersbourg  ;  mais  il  rentra  bientôt  dans  son 
lit.  —  Le  6  octobre  1723,  inondation  désastreuse.  —  Le  23  du  mois  sui- 
Tant,  laNéva,  chargée  de  glaçons  flottants,  se  répandit  sur  la  ville,  au 
grand  dommage  des  habitants.  —  Le  1""  novembre  1725,  une  crue  ino- 
pinée endommagea  les  quartiers  les  plus  voisins  de  la  rivière  ;  l'impéra- 
trice, qui  se  rendait  à  l'église  de  la  Sainte-Trinité,  fut  surprise  en  route 
par  les  flots  menaçants  du  fleuve,  et  dut  revenir  en  toute  hâte  au  palais 
d'Été.  —  Le  18  septembre  et  le  1"  novembre  1726,  les  eaux  débordent 
de  nouveau,  a  L'amiral  Alexis  Tvanovitch  NagaîefT,  parlant  de  la  dernière 
de  ces  inondations,  rapporte  qu'au  moment  de  la  crue,  il  se  trouvait  de 
garde  à  la  citadelle  de  Cronstadt.  Après  avoir  chassé  du  corps  de  garde 
Nagaîeff  et  ses  compagnons,  l'eau  les  poursuivit  de  rempart  en  rempart; 
puis  ayant  couvert  toute  la  plate-forme  des  canons,  elle  força  ces  militai- 
res à  aller  s'établir  sur  les  canons  de  la  citadelle,  où  battus  par  les 


474  LES   MYSTÈRES 

vagues  de  la  mer,  ils  demeurèrent  jusqu'à  minuit  désespérant  de  leur 
vie  *.  »  —  Le  12  octobre  1729,  le  15  septembre  1752,  les  10  septembre 
et  13  décembre  1736,  la  Neva  menace  encore  la  capitale  de  Tempire 
russe. —  Le  17  août  1744,  désastre  encore  plus  lamentable.  —  En  1752, 
les  eaux  s'élèvent  à  huit  pieds  cinq  pouces  au-dessus  de  leur  niveau 
ordinaire,  et  se  maintiennent  à  cette  hauteur  huit  jours  consécutifs.  Les 
pertes  furent  immenses.  —  Le  29  septembre  1756,  la  ville  est  encore  en- 
vahie par  une  nappe  d'eau  de  huit  pieds  de  hauteur.  —  En  octobre  1757 
les  glaces  de  la  Neva  se  rompent,  et,  poussées  par  les  vagues  qui  les  sou- 
lèvent, viennent  fracasser  les  fortifications  et  la  citadelle  de  Cronstadt. 
Les  quais  et  les  rues  adjacentes  sont  également  dévastés.  —  Le  25  août 
1762,  ouragan  formidable  qui  occasionne  un  débordement,  et  endommage 
plusieurs  navires  devant  Cronstadt.  —  Mais  Tévénemcnt  de  ce  genre  le 
plus  déplorable  par  ses  résultats,  fut,  dans  la  période  du  dix-huitième 
siècle,  celui  du  10  septembre  1777.  Les  habitants  de  St-Pétcrsbourg  fu- 
rent surpris,  la  nuit,  par  l'inondation  qui,  dès 'six  heures  du  matin,  attei- 
gnit dix  pieds  sept  pouces.  Un  grand  nombre  périrent.  Plusieurs  rues 
furent  encombrées  de  barques,  de  galiotes  et  de  gros  bateaux.  Un  navire 
marchand,  d'assez  fort  tonnage,  arriva  devant  le  palais  et  monta  sur  le 
quai  de  granit  où  il  resta  échoué.  Un  autre  bâtiment  qui  arrivait  de  Lu- 
beck  fut  jeté  par  le  vent  à  dix  sagèncs  ^  du  littoral  dans  un  bois  qui  cou- 
vrait encore  une  partie  du  Yassili-Ostroff.  —  Nous  ne  donnerons  point  de 
détails  sur  les  catastrophes  de  1788,  de  1802,  et  de  1822.  Nous  arrivons 
à  celle  de  1824,  la  plus  mémorable  de  toutes. 

On  était  au  7  novembre.  Les  eaux,  déjà  grossies  par  de  fortes  pluies» 
s'élevèrent  progressivement,  poussées  par  un  ouragan  furieux.  Bientôt 
la  plus  grande  partie  de  la  capitale  fut  envahie.  La  masse  d*eau  qui  la 
couvrit  était  d'une  hauteur  effrayante,  et  la  tempête  l'agitait  comme  la 
mer  durant  une  tourmente.  La  Neva  remontait  son  cours  avec  une  rapi- 
dité prodigieuse,  emportant  les  ponts  de  bateaux  et  tout  ce  qui  lui  faisait 
obstacle,  disséminant  dans  les  rues  et  sur  les  places  des  embarcations  de 
toutes  les  grandeurs,  se  brisant  en  lames  écumantes  contre  les  murs  des 
palais,  et  entraînant  dans  ses  abîmes  les  malheureux  qui  n'avaient  pu  se 
soustraire  à  sa  poursuite.  Le  palais  d'Hiver  était  assailli  par  des  vagues 
mugissantes,  dont  l'écume  s'élevait  jusqu'à  l'étage  le  plus  voisin  de  la 
toiture.  De  larges  et  lourdes  feuilles  de  fer  battu,  arrachées  par  la  violence 
de  l'ouragan,  au  palais  de  l'état-major  général,  volaient  dans  toutes  les 


■  Panorama  de  St-Pétershourq,  t.  II,  p.  47. 
*  Environ  21  mètres  20  centimètres. 


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A-noK.    LENOX 


DE  LA  RUSSIE.  ^5 


rtus  de  »1 ,600,000  KUogrammes. 


DE  LA  RUSSIE.  ^5 

directions;  les  cloisons  qui  entouraient  cet  édifice  encore  inachevé  furent 
ébranlées  par  le  choc  de  deux  grands  trottoirs  en  bois  que  l'eau  avait 
poussés  contre  elles.  Une  barque  s'engagea  dans  une  ruelle  et  la  barra 
complètement.  On  voyait  une  foule  d'individus,  surpris  par  l'inondation 
dans  les  rues,  grimper  aux  poteaux  des  réverbères,  monter  sur  les  arbres 
des  boulevards,  essayer  d'atteindre  aux  fenêtres  des  maisons,  et  chercher 
un  refuge  isur  l'impériale  des  voitures,  tandis  que  les  chevaux  se  débat- 
taient dans  les  angoisses  d'une  horrible  agonie.  Deux  gros  bâtiments  de 
transport  vinrent  s'accrocher  au  balcon  d'un  hôtel,  deux  autres  forcèrent 
le  passage  d'une  rue  étroite.  Dans  le  voisinage  de  l'Amirauté,  on  aperce- 
vait des  croix  qui,  arrachées  dans  les  cimetières  les  plus  éloignés,  flot- 
taient au  hasard  et  rencontraient  dans  leur  marche  de  nouveaux  cadavres, 
errants  comme  elles  au  gré  des  flots  en  fureur  '. 

Vers  le  soir,  les  eaux  se  retirèrent,  mais  le  désastre  était  complet.  La 
nuit  fut  horrible,  et  l'impossibilité  d'éclairer  la  ville,  ajouta  à  la  terreur 
des  habitants.  Le  jour  se  leva  enfin  sur  cette  capitale  bouleversée,  rava- 
gée, blessée  en  mille  endroits.  On  s'aperçut  que  des  maisons  avaient  dis- 
paru,  que  dans  certaines  rues  des  éboulements  avaient  eu  lieu,  que  le 
granit  des  quais  avait  étjè  ébranlé,  que  des  édifices  solidement  construits 
avaient  éprouvé  de  fortes  avaries  ;  en  un  mot,  on  put  contempler  un 
spectacle  étrange  et  lamentable,  image  du  chaos,  et  triste  pendant 
de  ces  scènes  de  destruction  que  les  tremblements  de  terre  laissent 
après  eux. 

II  fut  officiellement  avoué  que  le  nombre  des  personnes  qui  avaient 
péri  s'élevait  à  quatre  cent  quatre- vingts.  Si  l'on  tient  compte  de  l'impos- 
sibilité où  l'on  est  dans  ce  pays  de  despotisme  de  dire  la  vérité  sur  les 
catastrophes  de  cette  nature,  on  sera  convaincu  que  ce  chiffre  doit 
être  porté  au  quadruple,  si  ce  n'est  plus.  Quatre  cent  soixante-deux  mai- 
sons furent  détruites  de  fond  en  comble  ;  trois  mille  six  cent  quatre-vingt- 
une  furent  endommagées.  Trois,  mille  six  cents  têtes  de  bétail  disparu- 
rent. A  la  bourse,  trois  cent  mille  pouds  de  sucre  ^,  une  égale  quantité 
de  sel,  six  cent  mille  pouds  de  farine  ^,  cinq  cent  mille  roubles  d'eau-de- 
vie  de  grain,  enfin  des  vins  étrangers,  des  denrées  coloniales,  dos  cé- 
réales ,  etc. ,  pour  une  valeur  de  plusieurs  millions  de  roubles ,  furent 
totalement  perdus. 

St-Pétersbourg,  on  le  conçoit,  a  eu  de  la  peine  à  se  relever  de  ce 
désastre.  Et  peu  s'en  est  fallu  que  cette  malheureuse  ville  n'ait,  depuis 

'  Voir  la  gravure. 

'  Plus  de  4,800,000  kilogrammes. 

'  Plus  de  81,600,000  kUogrammes. 


ne  LES  MYSTÈRES 

cette  époque,  été  visitée  à  plusieurs  reprises  par  le  même  fléau.  On  vît 
en  1827 ,  le  29  juin  (chose  extraordinaire  ) ,  les  eaux  monter  à  près  de 
cinq  pieds.  Nouvelle  crue  le  15  décembre  1830,  avec  rupture  des  glaces, 
qui  menacèrent  de  tout  renverser.  Le  17  août  1853,  débordement  qui, 
par  bonheur,  cessa  promptemcnt. 

Que  dites-vous  de  ce  tableau?  Yoilà,  certes,  une  capitale  bien  située, 
bien  protégée  contre  la  fureur  des  éléments  !  Et  c'est  pour  bâtir  une  ville 
ainsi  exposée  à  une  destruction  soudaine  que  Pierre  le  Grand  a  sacrifié 
la  vie  de.  cent  mille  paysans,  morts  en  travaillant  à  ses  fragiles  fonde- 
ments ou  enterrés  par  milliers  dans  les  éboulcments  de  terrain  !  Ce  qu'on 
a  dépensé  depuis,  en  hommes  et  en  argent,  pour  consolider  ce  château 
de  cartes,  on  peut  s'en  faire  une  idée.  L'imagination  s'effraye  des  efforts 
que  le  despotisme  russe  a  dû  faire  pour  se  créer  une  ville  magnifique, 
en  dépit  de  la  nature,  qui  s'y  est  toujours  opposée. 

Mais  poursuivons  la  démonstration. 

Le  climat  de  Pétcrsbourg  est  tel  que  l'indiquent  et  la  latitude  de  cette 
ville  et  sa  position  topographique.  Horriblement  froid  et  humide,  il 
oblige  les  habitants  à  de  continuelles  précautions  pour  se  garantir  de  ses 
influences.  En  hiver,  le  thermomètre  de  Réaumur  descend  souvent  à 
30  degrés,  et  alors  le  séjour  de  cette  capitale  est  intolérable.  Constam- 
ment entourés  d'une  température  de  serre  chaude,  et  couverts  d'épaisses 
fourrures,  les  riches  ne  ressentent  pas  les  eCTets  du  froid,  mais  les  pau- 
vres en  souffrent  cruellement.  Les  nuits  surtout  sont  affreuses.  Le  linceul 
de  neige  et  de  verglas  qui  s'étend  sur  St-Pétersbourg  semble,  dans 
l'obscurité,  devenir  plus  lourd  et  plus  glacial.  Malheur  à -ceux  que  les 
misères  de  leur  profession  obligent  à  rester  dehors!  Les  boutcchniks, 
par  exemple,  et  les  sentinelles  sont  souvent  trouvés  gelés  dans  leurs  gué- 
rites. Malheur  à  vous-même  qui,  à  l'abri  de  votre  chaude  pelisse,  croyez 
pouvoir  braver  ces  30  degrés  Réaumur,  malheur  à  vous,  si  vous  exposez 
la  moindre  partie  de  votre  corps  à  l'air  libre!  Vous  apercevez  quelquefois 
dans  les  rues  deux  individus  gravement  occupés  à  se  frotter  le  nez  ou  les 
joues  avec  de  la  neige;  sans  cette  précaution,  ces  parties  du  visage,  déjà 
paralysées  par  le  froid,  seraient  atteintes  de  gangrène.  —  Ainsi  donc, 
au  dehors,  des  souffrances  cruelles,  des  accidents  terribles,  la  mort  même 
quelquefois;  dans  l'intérieur  des  maisons,  une  température  d'étuve,  des 
vapeurs  de  poêle,  lourdes  et  assoupissantes;  pas  d'air  respirable,  pas 
d'exercice  possible,  pas  de  soleil;  toujours  la  neige,  le  givre,  la  glace  i 
plusieurs  pieds  de  profondeur  dans  le  sol,  des  brouillards,  un  vent  pi- 
quant et  parfois  insupportable,  voilà,  en  quelques  mots,  un  aperçu  du 
climat  de  St-Pétersbourg  pendant  huit  mois  de  l'année. 


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DE  LA   RUSSIE.  <7T 


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DE   LA   RUSSIE.  <7T 

Cest  lo  moment  où  le  thermomètre  devient  le  sujet  do  toutes  les  c&n- 
versations.  L'alcool  ou  le  mercure  a-t-il  baissé  ou  s'est-il  élevé  de  quel- 
ques degrés,  tout  le  monde  en  parle,  sans  s'épargner  les  commentaires. 
Fahrenheit,  Réanmur  et  l'échelle  centigrade  ont  les  honneurs  des  préoe* 
cupaiions  de  tous  les  Russes  de  bonne  compagnie.  Et  cette  thermomè- 
tromanîe  se  prolonge  aussi  longtemps  que  la  mauvaise  saison. 

C'est  aussi  le  temps  où  les  ménagères  et  les  cuisiniers  font  leurs  pro- 
visions de  viandes  pour  une  grande  partie  de  la  période  hivernale.  Tout 
ce  qu'on  achète  est  gelé  et  doit  se  conserver  dans  le  même  état.  Bien  de 
plus  curieux  que  le  marché  où  se  vendent  toutes  ces  denrées.  Vous  y  voyez 
des  tas  énormes  d'animaux  entiers,  roidis  par  le  froid,  et  offrant  Tappa* 
rcnce  de  cadavres  pétrifiés  *.  Veaux,  moutons,  porcs,  volaille,  gibier,  tout 
est  réduit  à  l'état  de  marbre;  et  quand  la  pratique  demande  un  morceau 
d'un  animal,  c'est  à  coups  de  hache  qu'on  fractionne  la  marcliandise.  Ces 
provisions  doivent  être  ensuite  empilées  avec  force  neige,  et  quand  on 
veut  s'en  servir,  on  les  fait  dégeler. 

Arrive  une  température  douce  au  milieu  de  l'hiver,  et  voilà  les  habi- 
tants de  St-Pétersbourg  dans  les  transes.  Tous  les  approvisionnements 
de  viande  sont  perdus.  Mais  c'est  encore  là  le  moins  fâcheux.  La  capitale 
tirant  toutes  ses  ressources  alimentaires  du  dehors,  et  même  des  pro- 
vinces les  plus  éloignées  ^,  elle  se  trouve  tout  à  coup  privée  de  subsis- 
tances. La  neige  fondue  sur  les  chemins  et  les  rivières  dégelées  ne  per- 
mettent plus  les  longs  voyages;  par  suite,  point  d'arrivages,  et  la  disette 
menace  Sl-Pétersbourg. 

Ce  n'est  pas  tout  :  une  élévation  insolite  de  température,  en  hiver, 
fond  la  croûte  de  glace  qui  couvre  la  capitale,  détrempe  le  sol  des  envi- 
rons, produit  une  humidité  pernicieuse,  et  occasionne  des  maladies  qui, 
par  leur  généralité,  affectent  un  caractère  épidémique. 

Le  moindre  inconvénient  d'une  baisse  considérable  du  thermomètre, 
dans  cette  saison,  c'est  de  transformer  St-Pétersbourg  en  un  océan  de 
boue  mêlée  de  neige  à  moitié  fondue.  Les  rues  sont  alors  impraticables > 
et  malheur  à  celui  qui  s'y  aventure  ! 

Le  même  désagrément  se  reproduit  tous  les  ans  au  printemps,  c'est-à- 
dire  quand  le  dégel  devient  général  et  définitif.  Alors,  pendant  plus  d'un 

■  Voir  la  gravare. 

*  Il  n'y  a  pas  de  ville  qui  tire  ses  approvisionnemenU  ;de  bouche  d'aussi  loin.  La  plus 
grande  partie  dul)étaU  vient  d'Astrakhan,  ainsi  que  des  bords  du  Don  et  du  Volga,  et  fait 
par  conséqueot  an  voyage  de  plus  de  quatre  cents  lieues  de  France  pour  aller  à  la  bouche- 
rie. Souvent  on  voit  sur  la  même  table  le  sterlet  du  Volga,  le  veau  d'Arkbangel,  le  mou- 
ton d  Astrakhan^  le  bœuf  de  l'Ukraine,  le  faisan  de  Hongrie  et  de  Bohème. 

H.  R.  25 


479  LES  MYSTÈRES 

mois,  on  patauge  dans  la  capitale  comme  en  plein  marais»  et  l'atmosphère 
est  changée  d*une  humidité  malfaisante. 

L'été  proprement  dit  dore  environ  deux  mois  et  demi.  Et  quel  étél 
Des  rariaCions  de  terhpél^ature  si  brusques,  qu'il*  faut  se  hâter  de  changer 
de  Tétemébts,  sous  peine  de  suer  à  flots,  ou  de  risquer  une  fluxion  de 
poitrine  ;  une  chaleur  étouffailte  succédant  tout  à  coup  à  un  temps  pres^ 
que  froid,  et  réciproquement.  Les  bons  habitants  de  St-Pétersbourg  se 
éontenténtde  cela.  Que  dis-je7  ils  sont  fiers  du  climat  de  leur  pafs  et  des 
agréments  de  l«ur  capitale  1  A  leur  aise  !  qu'ils  gardent  leurs  illusions 
et  leurs  trente  degrés  de  froid,  nlélés  d'inondations,  de  boue,  de  brouiU 
lardB,  et  de  quelques  jours  de  soleil.  Ce  n^est  pas  nous  qui  leur  porte- 
rons envie. 

'  Nous  noQs  bornons  à  ces  quelques  lignes  sur  la  situation  et  le  climat 
de  St-Pétersbourg.  De  plus  amples  détails  seraient  superflus. 
Considérons  maintenant,  à  vol  d'oiseau,  l'ensemble  de  cette  ville. 
Si  nous  ne  redoutions  l'étrangeté  de  la  comparaison,  nous  dirions  que 
l'aspect  général  de  Pétersbourg  est,  comme  celui  du  tïar  Nicolas,  gla- 
cial et  plus  étonnant  que  majestueux.  C'est  une  cité  éminemment  offi- 
cielle, toujours  eh  uniforme,  toujours  sous  les  armes  ;  ses  grandes  lignes 
régulières,  ses  immenses  palais,  ses  places  incommensurables,  ses  rues 
tirées  au  cordeau»  ses  masses  de  pierres  et  de  granit^  remplissent  d'abord 
l'étranger  de  surprise  et  d'admiration,  et  finissent  par  fatiguer  «es  re- 
gards. On  bherche  la  vie  dans  ce  colosse  aux  mille  bras;  on  ne  la  trouve 
pas.  Partout  le  désert,  l'uniformité  et  l'ennui.  Pétersbourg  a  été  conçu 
dans  des  proportions  si  gigantesques,  que  même  avec  une  population  à 
peu  près  suffisante,  la  solitude  semble  y  régner  éternellement.  A  part 
quelques  localités,  ^ende^-vous  des  promeneurs  ou  des  gens  d'aflfaires, 
les  rues  ressemblent  à  ces  faubourgs  de  nos  villes  de  province  où  Ton 
n'aperçoit  que  d6  rares  passants,  et  où  l'heribç  dispute  la  voie  publique  au 
pavé.  Pierre  le  Grand  et  ses  successeurs  ont  voulu  faire  une  ville  magni*^ 
Ûqûé;  ils  ont  réussi  en  un  point,  mais  ils  ont  fait  une  ville  avant  tout  et 
superlativement  ennuyeuse.  C'est  Versailles  en  grand,  Versailles  tel  qu'il 
est  aujourd'hui,  Versailles  veuf  de  la  :Splehdide  cour  de  Louis  XIV,  de 
Sës  milli^rls  de  courtisans  et  de  son  peuple  de  laquais,  Versailles  Vide, 
pompeusement  insignifiant,  et  majestueusement  insipide. 

On  ne  saurait  croire  combien  cette  impassible  régularité  qu'on  remar- 
que dans  les  édifices  de  Pétersbourg,  combien  celte  rigidité  de  lignes, 
celte  sévérité  de  formes  et  cet  aspect  uniformément  massif,  deviennent, 
à  la  longue,  insupportables  aux  yeux  du  Voyageur.  Cela  est  beau,  si  vous 
le  voulez  absolument;  mais  cela  manque  de  grâce  et  d'harmonie;  cela 


DE  LA  RUSSIE.  v^^ 

est  démesurément  grqndj  mais  point  du  tout  gratidiqsç^  dans  le  vra^  sens 
de  ce  mot.  Mieux  vaut  cent  fois  une  de  nos  cités  du  moyen  âge,  biei> 
tortueuse,  bien  énigmatique,  pleine  de  surprises  pour  Tesprit  et  le  regard» 
et  recelant  dans  la  pierre  de  ses  vieilles  églises  tout  un  passé  parfumé 
de  poésie.  La  poésie!  cherchez-en  donc  à  St-Pétersbourg  !  Tout  ce  quç 
je  Yois  ici  est  jeune,  à  peine  achevé ,  privé  de  l'auguste  baptême  do  l'hiç- 
loire.  Quels  souvenirs  attachants  ou  mémorables  appellent  l'attention  de 
l'observateur  sur  ces  monuments  si  fiers  de  leur  magnificence?  Il  faut 
être  Russe  pour  voir  avec  émotion  la  maison  de  Pierre  P%  et  sa  chaloupe^ 
et  les  autres  objets  qui  viennent  du  même  monarque.  Pour  ^o^$,  étran- 
gers, ces  reliques  n'ont  qu'un  intérêt  de  curiosité  et  laissent  1q  ccpur 
aussi  froid  que  l'imagination.  Qu'y  a-t-il  encore  à  visiter?  Rien»  absolu^ 
ment  rien  que  des  monceaux  de  pierres,  de  marbre,  de  fer  et  de  bropze» 
des  palais  d'un  kilomètre  de  long,  des  rues  d'une  largeu]:  prodigieuse» 
des  squares  dont  Pœil  ne  peut  mesurer  l'étendue,  tout  cela  dépourvu  de 
seus,  dévie,  tout  cela  monotone,  silencieux,  solitaire  et  attristant»  Qoniina 
une  vaste  nécropole  peuplée  de  fastueux  tombeaux. 

Encore  si  l'art  prenait  sa  revanche  sur  l'histoire  et  la  poqfie  absentes  1 
Mais,  tout  le  monde  le  sait,  les  plus  beaux  édifices  de  St-Pétershourg  ont 
un  cachet  de  mauvais  goût  qui  choque  le  regard  le  moius  expérinientà. 
C'est  partout  une  lourde  imitation  de  la  renaissance,  une  insipide  et  in* 
complète  résurrection  de  la  forme  grecque,  quelque  chose  de  froid» 
comme  le  climat  de  la  Russie,  de  faux  comme  la  civilisation  moscovite» 
d'ennuyeusement  symétrique,  comme  le  monde  officiel  de  cette  capitale. 
Les  Russes  ont  cru  ajouter  à  la  valeur  intrinsèque  de  leurs  monuments» 
en  y  prodiguant  avec  une  inutile  libéralité  les  matériaux  les  plus  précieux  ; 
ils  ont  manqué  leur  but.  L'art  se  passe  de  clinquant;  il  yaut  par  lui- 
même,  par  sa  poésie  intime,  par  sa  beauté  propro.  Votre  église  d'baae, 
malgré  le  marbre,  le  porphyre,  l'or  et  l'argent  que  vous  y  avez  entassés, 
n'en  est  pas  plus  belle,  ni  plus  harmonieusement  conçue.  On  aperçoit 
bien  dans  ces  basiliques  aux  riches  coupoles  et  dans  c^s  palais  gigaun 
tesques  des  détails  dignes  de  l'approbation  des  connaisseurs,  mais  l'en-' 
semble  est  toujours  fautif,  lourd,  désagréable,  fatigant  et  en  contradiction 
avec  les  règles  de  l'art,  comme  avec  les  exigences  du  goût. 

Nous  ne  parlons  pas  de  la  malpropreté  des  rues  et  des  maisons.  Saleté 
et  magnificence,  voilà  St-Pétersbourg,  s'écrie  un  voyageur.  Ces  deux  mots 
résument  assez  bien  le  caractère  de  cette  ville. 

C'est  surtout  dans  les  hôtels  publics  que  cette  saleté  règne  sans  partage. 
Dans  les  auberges  les  plus  renommées,  l'ordure  s'étale  sans  conteste, 
pour  le  plus  grand  déplaisir  du  voyageur.  Au  dehors,  dans  la  rue,  luxe  et 


480  LES  MYSTÈRES 

splendeur,  constructions  admirables,  espace,  air  libre,  lumière  ;  au  de- 
dans, aspect  repoussant,  ignorance  ou  mépris  du  comforty  immondices 
dégoûtantes.  La  vermine  et  la  poussière  ont  pris  possession  de  Tapparte- 
Tuent  que  vous  louez  fort  cher,  et  ce  ne  sont  pas  les  domestiques  de  la 
maison  qui  vous  en  débarrasseront*.  Cet  inconvénient  ne  contribue  pas 
médiocrement  à  rendre  fort  désagréable  le  séjour  des  hôtels  de  cette  ville. 
II  y  a  en  Espagne  plus  d'une  posada  de  village  moins  maussade  et 
moins  repoussante  que  les  maisons  garnies  les  mieux  achalandées  de  Pé- 
tetsbourg. 

L'étranger  qui  n'a  pas  accès  au  palais  impérial  a  bientôt  tout  vu,  tout 
examiné,  dans  celte  capitale  d'où  la  variété  semble  avoir  été  bannie  à  des- 
sein. Il  ne  lui  reste  plus,  pour  distractions,  que  la  promenade  aux  Iles  ^, 
et  en  hiver  le  spectacle.  Encore  le  théâtre  aura-t-il  peu  de  charmes  pour 
lui,  s'il  connaît  le  répertoire  de  notre  Vaudeville  et  de  notre  Gymnase, 
s'il  est  habitué  au  talent  des  meilleurs  acteurs  de  Paris,  et  s'il  a  le  goût 
délicat  en  cette  matière.  Car  il  verra  à  Pétersbourg  toutes  les  petites  piè- 
ces qu'il  a  vues  en  France,  jouées  par  des  comédiens  médiocres,  qui  pour 
la  plupart,  n'ayant  pu  réussir  chez  nous,  sont  allés  tenter  la  fortune  en 
Russie.  Remarquez  qu'au  spectacle,  comme  partout,  dans  ce  pays,  il  y  a 
une  étiquette,  un  règlement  officiel  dont  il  est  dangereux  de  ne  pas  suivre 
à  la  lettre,  toutes  les  prescripticms  :  ainsi,  il  est  permis  d'applaudir,  mais 
il  est  interdit  de  siffler.  Un  simple  chut!  est  toléré  pour  exprimer  la  dés- 
approbation. Notre  compatriote,  M.  Gallois,  depuis  peu  propriétaire  du 
Cirque-Olympique,  fut  expulsé  de  la  Russie  uniquement  pour  s'être  per- 
mis de  siffler  au  spectacle.  Aucune  excuse  ne  fut  acceptée.  Le  crime  était 
trop  capital  pour  pouvoir  être  pardonné!... 

Rentré  chez  lui,  bienheureux  le  voyageur  fatigué,  s'il  n'est  pas  tenu 
éveillé  une  partie  de  la  nuit  par  le  vacarme  que  font  dans  la  rue  les  chiens 


■  Nous  préférons  toujours,  en  pareille  matière,  citer  l'opinion  et  les  impressions  des 
aotres,  ne  voulant  pas  nous  exposer  au  reproche  de  partialité  et  d'exagération.  Ici  donc 
nous  laisserons  encore  parler  un  voyageur  k  qui  on  ne  soupçonnera  certes  pas  de  Taniroosité 
contre  les  Russes. 

«  Je  demeurais  à  Pétei'sbourg,  dit  M.  Marmier  *,  dans  un  bôtel  que  Ton  m^avait  indiqué 
comme  un  des  meilleurs.  Tous  les  sept  ou  huit  jours,  quand  mon  mougik,  las  de  b&illcr  sur 
rescalier,  ne  savait  plus  que  faire,  il  venait  relever  la  couverture  de  mon  lit,  versait  un  peu 
d*eau  fraîche  dans  ma  cuvette,  et  s'en  allait  enchanté  d'avoir  accompli  de  telles  merveilles. 
Quant  k  nettoyer  une  commode,  essuyer  un  fauteuil,  c'était  une  œuvre  par  trop  indigne  de 
lui  ;  il  laissait  paisiblement  les  flots  de  poussière  s'amasser  sur  les  meubles.  > 

'  Les  Jles  sont  un  marais  masqué  par  de  la  verdure.  C'est  la  promenade  en  Ikveur  durant 
la  saison  chaude. 
*  Lettres  tturla  Rnsife,  r.  1,  p.  366  f  1811). 


DE  LA  RUSSIE.  484 

pourchassés  par  les  agents  de  la  police.  C'est  peu  d'avoir  échappé  au  dan- 
ger, Irès-réel,  d'être  dévoré,  dans  certains  quartiers,  par  ces  animaux, 
aussi  féroces  pour  les  étrangers  que  les  chiens  de  Constantinople  ;  il  faut 
encore  subir  leurs  hurlements  quand  on  n'a  plus  à  redouter  leurs  atta- 
ques. De  deux  à  six  heures  du  matin,  des  escouades  d'employés  traquent 
ces  malheureuses  bctes  dans  les  carrefours,  tendent  des  filets  à  l'extré- 
mité des  rues,  et  y  poussent  leurs  ennemis  à  grands  coups  de  bâton. 
Cette  chasse  ne  se  fait  pas  sans  un  certain  tumulte,  auquel  il  faut  être  ha- 
bitué pour  ne  pas  donner  au  diable  une  police  aussi  peu  soucieuse  du  re- 
pos  des  citoyens. 

Pour  revenir  au  caractère  général  de  St-Pétersbourg,  dont  nous  n'avons 
voulu  donner  qu'une  esquisse,  on  voit  qu'il  est  logiquement  conforme  au 
type  physique  du  pays,  lequel  influe  si  puissamment,  comme  nous  Tavons 
démontré,  sur  la  nature  morale  des  habitants.  La  steppe,  c'est-à-dire  l'u- 
niformité, la  monotonie,  l'ennui,  se  retrouvent  dans  l'ensemble  comme 
dans  les  détails  de  la  capitale  de  la  Piussie.  La  vie  est  nécessairement  si 
peu  variée  dans  cette  ville,  que  les  Russes  qui  y  résident  n'y  trouvent 
rien  qui  les  sollicite  à  une  modification  de  leurs  mœurs  et  de  leurs 
usages. 

La  civilisation  aura  donc  fort  à  faire  pour  changer  les  tendances  mo- 
rales et  les  coutumes  de  ce  peuple  ;  car  tout  ce  qui  peut  agir  directement 
sur  lui,  action  du  gouvernement,  influence  de  la  religion,  tout,  jusqu'à 
la  nature  physique,  conspire  à  le  maintenir  dans  les  mêmes  erre- 
ments. 


CHAPITRE  VI. 


AXUtGIOir  XT  CUXLOé. 


Iiitrodaciion  du  christianisme  en  Russie.  —  En  quoi  consiste  le  schisme  russe.  —  Réforme 
religieuse  de  Pierre  l's  abolition  du  patriarcat,  création  du  saint  s^^node,  etc —  Point 
de  guerres  religieuses  en  Russie.  —  Secte  des  raskoinilîis;  croyances  bizarres;  fanatisme. 
—  Le  clergé  noir  et  le  clergé  blanc.  —  Costume  de  l'un  et  de  Tautre.  —  Bonheur  des 
femmes  d'ecclésiastiques.  —  Ignorance  et  dépravation  des  prêtres.  —  Curieux  échantillon 
de  rinstruction  religieuse  en  Russie  —  Mépris  du  peuple  pour  les  prêtres.  -^  Pauvreté 
et  condition  précaire  du  bas  clergé.  —  Prix  courants  des  indulgences.  ^  Richesses  des 
couvents  et  des  églises.  —  Hiérarchie  eeclésiaslique.  —  Omnipotence  religieuse  de  Tem- 
pei*eur;  il  peut  faire  des  saints  et  les  deslîluer;  curieux  exemples  à  l'appui.  —  Parade 
grotesque  ordonnée  par  Pierre  le  Grand  pour  ridiculiser  le  clergé.  —  Excessive  sévérité 
de  Nicolas  pour  tout  ce  qui  tient  à  la  religion;  persécuUon  contre  l'élise  ruthénienne  ; 
horribles  cruautés;  séductions;  système  d'embauchage. —  Superstition  des  Russes, — 
Leur  respect  fanatique  pour  les  images  des  saints.  —  La  dévotion  se  mêlant  à  la  fripon- 
nerie et  h  la  prostitution.  ^Croyance  extravagante  aux  miracles;  exemples  curieux.  ^ 
^fnguliei*&  tableaux  d'église  ;  la  Vierge  blessée.  —  Les  vérités  de  Pâques;  aventures  d'ua 
voyageur  français.  —  Actes  extérieurs  de  dévotion;  attitude  du  peuple  russe  les  fêtes  et 
dimanches;  nombre  prodigieux  de  jours  de  fête;  manie  des  pi^lerina^es  et  des  bénédic- 
tions. —  Jeûnes  austères  des  Russes  pendant  le  carême-  —  Grand  nombre  de  cultes  dans 
l'empire  russe.  —  Histoire  de  l'expulsion  des  jésuites. 


Nous  ne  voulons  pas  nous  laisser  aller  au  facile  plaisir  de  faire  de  lon- 
gues dissertations  sur  l'influence  des  religions,  sur  les  moyens  de  modi- 
fier les  croyances  des  Russes,  et  de  les  amener  à  la  foi  catholique.  Indé- 
pendamment deTennui  qui  s'attache  toujours  à  de  pareilles  amplifications, 
elles  nous  semblent  ici  tout  à  fait  hors  de  propos.  Nous  allons  citer  des 
faits,  rappeler  quelques  dates  et  époques,  quelques  souvenirs  intéressants. 
C'est  assez  pour  le  tableau  que  nous  voulons  tracer. 

Tout  le  monde  sait  que  l'introduction  du  christianisme  en  Russie  date 
du  commencement  du  onzième  siècle.  A  l'époque  du  schisme  de  Photius, 
patnarche  de  Constantinople,  des  missionnaires  grecs,  partisans  de  la 
doctrine  schismatique,  prêchèrent  en  Moscovie  les  dogmes  chrétiens  et  y 


LES  MYSTÈRES  DE  LA  RUSSIE.  48S 

firent  de  nombreux  prosélytes.  Ce  qui  constitue  principalement  les  diver^ 
gcnces  des  deux  Églises,  grecque  et  latine,  c'est  d'abord  que  la  première 
fefuse  de  reconnaître  la  suprématie  et  l'autorité  souTeraine  du  pape,  et 
qu'en  second  lieu,  elle  n'admet  pas  que  le  Saint-Esprit  procède  du  PèHs 
et  du  Fils,  mais  seulement  du  Père  par  le  Fils.  C'est  pour  cela  que  les 
chrétiens  du  rite  grec  font  le  signe  de  la  croit  autrement  que  les  Latins, 
et  ne  disent  pas  le  Gloria  Patri.  Il  y  a  encore  d'autres  points  de  scission  : 
ainsi  les  Grecs  baptisent  par  immersion,  et  les  Latins  par  aspersion. 
Geu\*-ci  consacrent  avec  du  pain  a%yme,  les  premiers  avec  du  pain  levé, 
et  ils  administrent  le  sacrement  de  rcucharistie  sous  les  deux  espèces. 
Les  Husses  ne  croient  pas  au  purgatoire  tel  que  le  comprennent  les 
catholiques;  ils  croient  seulement  que  ceux  qui  meurent  dans  le  péché 
ne  sont  pas  damnés  éternellement,  et  qu'ils  peuvent  étl'e  arrachés  à 
l'enfer  par  les  prières  et  les  aumônes. 

Le  tzar  Pierre  I**  a  révolutionné  l'empire  de  Russie  sous  tous  les  rap- 
ports, et  a  réformé  jusqu'aux  institutions  religieuses  fondamentales.  Il 
subordonna  l'Église  a  l'État,  et  ajouta  au  pouvoir  temporel  du  souverain 
une  autorité  spirituelle  sans  contrôle.  11  enleva  aux  prêtres  le  droit  de  vie 
et  de  mort,  qu'ils  exerçaient  depuis  Wladimir  Monomaque.  Il  abolit  le 
patriarcat,  et  le  remplaça  par  un  collège  ou  synode  perpétuel  composé 
d'une  quinzaine  de  membres ,.  évoques  ou  archimandrites ,  mais  tous 
nommés  par  l'autocrate.  Ce  tribunal  fût  investi  du  droit  de  régler  toute 
la  discipline  ecclésiastique,  d'examiner  les  mœurs  et  la  capacité  des  évé- 
ques,  de  résoudre  les  questions  religieuses,  autrefois  soumises  à  la  dé^ 
•cisibn  du  patriarche  ;  enfin  de  vérifier  les  revenus  des  monastères  et  de 
présider  à  la  distribution  des  aumônes.  Le  saint  synode  devait  rester 
soumis  à  l'empereur,  et  même  le  sénat  devait,  en  certaines  circonstances, 
avoir  la  préséance  sur  lui. 

Rien  de  plus  sage  que  la  plupart  des  règlements  religieux  de  Pierre. 
Il  fut  décrété  que  nul  ne  pourrait  entrer  dans  les  Ordres  monastiqueà 
avant  l'âge  de  trente  ans;  que  les  militaires  et  les  cultivateurs  ne  pour«> 
raient  jamais  être  admis  dans  un  couvent  sans  l'autorisation  dn  souverain 
6u  du  sytiode  ;  qu'un  homme  marié  ne  serait  reçu  dans  Un  monastère, 
ftnême  apfès  le  divorce,  qu'autant  que  sa  femme  se  lerait  religieuse  de 
son  plein  gré>  et  qu'ils  n'auraient  pas  d'enfants.  Aucun  fonctionnaire  de 
l'État  ne  put  quitter  le  service  public  pour  endosser  le  froc,  sans  une 
permission  expresse.  11  ftit  enjoint  aux  moines  de  .travailler  de  leurs 
mains  à  quelque  métier.  On  établît  que  les  religieuses  ne  sortiraient  ja- 
mais de  leur  monastère;  qu'on  leur  donnerait  la  tonsure  à  Page  de  ciA'- 
t}nantè  atis,  comme  aux  diaconesses  de  l'Église  primitive;  que  si,  avant 


484  LES  MYSTÈRES 

d'avoir  reçu  la  tonsure,  elles  Youlaieat  se  marier,  elles  le  pourraient,  et 
y  seraient  même  encouragées.  Pour  que  ces  filles,  dont  la  dévotion  prive 
la  société  d'une  augmentation  de  population  quelquefois  précieuse,  fussent 
de  quelque  utilité  à  TÉtat,  le  tzar  voulut  qu'on  les  employât  à  des  ouvrages 
manuels  appropriés  aux  habitudes  de  leur  sexe.  Pour  combattre  Toisi* 
veté,  signalée  par  Pierre  comme  une  des  plaies  des  monastères,  il  fut 
ordonné  aux  moines  de  travailler  activement  et  sans  relâche,  et  de  servir 
les  pauvres.  Les  soldats  invalides  furent  distribués  dans  les  couvents, 
avec  injonction  aux  religieux  d'avoir  soin  de  ces  vieux  serviteurs  de  Tem- 
pire.  Quelques  monastèrea  de  Tun  et  de  Tautre  sexe  furent  destinés  à  re* 
cevoir  des  orphelins  et  à  les  élever.  Il  fut  interdit  aux  curés  d'employer 
plus  d'un  de  leurs  enfants  au  service  de  leur  église,,  hors  le  cas  où  la  pa- 
roisse le  demanderait  elle-même. 

Tout  cela,  et  bien  d'autres  règlements  que  nous  passons  sous  silence, 
fut  inspiré  à  Pierre  par  la  légitime  et  très-louable  volonté  de  faire  servir 
la  religion  et  ses  serviteurs  à  un  but  réellement  utile.  Ce  souverain,  dont 
la  vaste  intelligence  avait  devancé  la  Russie  du  dix-huitième  siècle,  com- 
prenait] que  le  pouvoir  doit  être  libre,  que  les  ministres  d'un  culte  ne 
doivent  pas  être  mis  en  position  de  gêner  l'action  de  l'autorité  politique, 
et  que  dans  un  pays  tel  que  la  Russie,  il  est  dangereux  de  favoriser  la  fon- 
dation d'établissements  peuplés  d'oisifs  et  de  célibataires. 

C'est  peut-être  à  cette  subordination  du  clergé  qu'il  faut  attribuer  le 
caractère  pacifique  et  peu  ombrageux  de  l'Eglise  moscovite.  N'ayant  pas 
de  puissance  à  partager  ni  à  garder,  les  prêtres  de  ce  pays  n'ont  jamais 
ressenti  pour  des  sectes  rivales  ces  haines  jalouses,  dont  l'ambition  est  la« 
cause,  et  qui  ont  souillé  l'histoire  de  bien  des  peuples.  Leur  premier  de- 
voir étant  d'obéir,  ils  sont  peu  à  peu  devenus  tolérants,  et  quand  ils  ont 
eu  à  lutter  contre  des  schismes  intérieurs,  ils  n'ont  jamais  montré  cette 
passion  quelquefois  sanguinaire  qui  a  caractérisé  ailleurs  bien  des  guerres 
religieuses.  C'est  un  grand  bien  pour  la  Russie  et  l'on  ne  saurait  trop 
l'en  féliciter. 

Certes  les  occasions  de  guerres  religieuses  n'ont  pas  manqué  aux  Rus- 
ses; car  ils  ont  eu  leurs  sectes  comme  tous  les  cultes  qui  ont  régné  ou 
régnent  encore  sur  ce  monde.  Mais  ces  sectes  n'ont  jamais  eu,  grâce  à 
l'action  répressive  du  pouvoir  politique,  des  tendances  dangereuses.  La 
seule  que  les  historiens  et  les  voyageurs  aient  l'habitude  de  citer,  est  celle 
des  Raskolnikis  ou  staroi-vertsi  (vieux  croyants);  encore  cette  fraction  de 
l'Église  russe  ne  se  fait-elle  remarquer  que  par  l'excentricité  de  ses 
croyances  et  la  bizarrerie  de  ses  pratiques. 

Cette  secte,  la  plus  ancienne  de  toutes,  date  du  douzième  siècle.  Elle 


DE  LA  RUSSIE.  iSH 

a,  comme  toutes  ses  semblables,  la  prétention  d'observer  bien  plus  rigou- 
reusement que  ses  rivales  et  que  le  culte  dominant  les  préceptes  de  Jé- 
sus-Christ et  de  ses  apôtres.  Elle  tient  ses  assemblées  dans  des  maisons 
particulières,  et  fuit  le  contact  dc^  gens  dont  les  mœurs  corrompues' of- 
friraient aux  fidèles  un  spectacle  dangereux.  Les  raskolnikis  croient  que 
c'est  un  énorme  péché  de  dire  trois  fois  alléluia  ;  ils  ne  le  disent  que 
deux  fois.  Ils  donnent  la  bénédiction  avec  Vindex  et  le  doigt  du  mi- 
lieu seulement,  disant  qu'il  y  a  sacrilège  à  la  donner,  comme  les  évê- 
ques  russes,  avec  les  trois  autres  doigts.  A  l'époque  où  on  les  persécu- 
tait, plusieurs  d'entre  eux  se  laissèrent  couper  la  main  plutôt  que  défaire 
le  signe  de  la  croix  avec  trois  doigts.  Ils  croient  aussi  qu'un  prêtre  qui  a 
bu  de  l'eau-de-vie  est  indigne  de  conférer  le  baptême.  Longtemps  en  butte 
aux  tracasseries  du  clergé  moscovite  secondé  par  le  gouvernement,  ils  sont 
arrivés  à  cet  état  d'exaltation  qui  fait  affronter  et  rechercher  le  martyre. 
Pierre  I«  essaya  par  tous  les  moyens  de  les  faire  renoncer  à  leurs 
croyances.  Il  ne  put  y  parvenir.  Un  de  ces  sectaires  voulut  venger  ses 
frères  persécutés.  Il  pénétra  jusqu'au  tzar,  mais  au  moment  de  frapper, 
il  eut  horreur  de  son  crime  et  en  fit  l'aveu.  Au  lieu  de  pardonner,  Pierre 
redoubla  de  rigueur.  Mais  Tenthousiasme  des  raskolnikis  s'accrut  en  pro- 
portion de  la  colère  du  souverain.  L'un  d'eux,  nommé  Toma,  eut  l'audace 
de  prêcher  ouvertement,  à  Moscou,  contre  l'invocation  des  saints  et  quel- 
ques  autres  dogmes  de  l'Eglise  dominante.  On  se  contenta  d'abord  de  le 
réprimander  et  on  l'exhorta  à  abandonner  ses  erreurs.  Les  prêtres  russes 
ne  savaient  pas  de  quoi  est  capable  la  foi  religieuse  poussée  jusqu'à  la  pas- 
'  sion  délirante.  Sans  tenir  compte  de  leurs  menaces,  Toma  s'arme  d'une 
hache,  et  se  rend,  le  jour  de  la  fête  de  saint  Alexis,  dans  l'église  la  plus 
fréquentée  ;  il  fend  les  flots  de  la  foule  qui  encombrait  le  temple,  et  frap- 
pant à  coups  redoublés,  il  met  en  pièces  une  image  du  saint  et  une  autre 
de  la  Yiergc;  puis  il  s'élance  dans  la  chaire  pour  haranguer  la  multitude; 
mais  il  est  aussitôt  arrêté  et  jeté  en  prison.  Le  clergé  voulut  éprouver  jus- 
qu'au bout  ce  courage  farouche.  Il  condamna  le  coupable  à  tenir  sa  main 
droite,  armée  de  la  même  hache,  au-dessus  d*un  brasier  ardent  jusqu'à 
ce  qu'elle  fût  consumée,  puis  à  être  brûlé  vif.  Toma  subit  le  supplice  sans 
pâlir  et  sans  se  plaindre.  Tant  que  sa  voix  put  se  faire  entendre,  il  tonna 
contre  ses  ennemis  et  leur  reprocha  ce  qu'il  appelait  leurs  impiétés.  La 
même  ferveur  animait  ses  coreligionnaires,  et  tous  auraient  affronté  les 
tortures  pour  le  triomphe  de  leur  foi.  Réduits  au  désespoir,  plusieurs 
centaines  de  ces  fanatiques  se  renfermèrent  dans  un  temple,  y  mirent  le 
feUy  et  moururent  avec  joie,  comme  mouraient  les  premiers  chrétiens.  — 
Vaincu  par  tant  d'opiniâtreté,  le  tzar  essaya  contre  eux  l'arme  du  ridicule 
M.  K.  24 


486  LES  MYSTÈRES 

ci  du  mépris  :  il  ordonna  que  chacun  d*eux  portât  sur  ses  vêtements  un 
lambeau  d'étoffe  jaune,  qui  le  signalerait  aux  risées  du  peuple.  Mais  l'es- 
poir de  l'autocrate  fut  encore  trompé  :  les  raskolnikis  se  firent  honneur 
de  cosigne  de  réprobation.  A  moins  de*  les  exterminer  tous,  il  était  im- 
possible de  prolonger  cette  lutte  contre  des  hommes  indomptables.  Pierre 
n'ignorait  pas,  d'ailleurs,  que  parmi  les  raskolnikis  se  trouvait  un  grand 
nombre  des  plus  honnêtes  marchands  de  son  empire.  En  conséquence,  il 
suivit  les  conseils  de  la  politique  qui  lui  commandait  de  mettre  un  terme 
à  ses  inutiles  sévérités.  Aujourd'hui  lés  staroï-vcrtsi  ne  sont  pas  moins 
exclusifs  ni  moins  fermes  dans  leurs  doctrines,  et  l'on  retrouve  encore 
chez  eux  cet  enthousiasme  religieux  qui  fait  accomplir  aux  faquirg 
indiens  tant  de  prodiges  de  tolonté  stupidc. 

Le  clergé  russe  se  divise  en  deux  corps  :  les  moiiles  et  les  prêtres  ré- 
guliers. Les  premiers  forment  ce  qu'on  appelle  le  ckrgé  noir.  Seuls  ils 
peuvent  aspirer  aux  plus  hautes  dignités  ecclésiastiques.  Leur  costume 
se  compose  d'une  robe  noire  appelée  talar,  d'un  grand  chapeau  de  même 
couleur,  rond,  sans  ailes,  et  recouvert  d'un  voile  noir.  Leurs  longs  che- 
veux couvrent  leurs  épaules ,  et  leur  barbe  s'étale  en  liberté  sur  leur 
poitrine. 

Le  clergé  blanCy  alimenté  par  les  petits  séminaires,  est  la  pépinière  des 
prêtres  ou  popes.  Une  robe  brune  boutonnée  du  haut  en  bas,  recouverte 
d^un  talar  à  larges  plis  et  à  manches  pendantes ,  un  grand  bonnet  en  ve- 
lours brun  ou  rouge,  et  orné  d'une  bande  de  fourrure,  la  chevelure  et  la 
barbe  longues,  tel  est  le  costume  des  ecclésiastiques  de  cette  catégorie. 
Poui»  être  reçu  pope,  il  faut,  de  toute  rigueur,  être  marié  ;  et  quand  un 
pope  devient  veuf,  il  ne  peut  se  remarier,  ni  rester  prêtre.  Il  faut  qu'il  se 
retire  dans  un  couvent.  Aussi  la  femme  d'un  prêtre  russe  esl-ellè  la  créa- 
tore  la  plus  heureuse  du  monde.  Point  de  contrariétés  de  la  part  de  son 
époux,  indulgence  plénière  pour  ses  caprices  et  ses  attaques  de  nerfs, 
soins  empressés  à  la  moindre  indisposition,  nourriture  abondante,  égards 
tfélieats,  enfin  tout  ce  qui  peut  contribuer  à  entretenir  la  santé  et  à  pro- 
longer la  vie  de  la  plus  gracieuse  moitié  du  genre  humain.  Que  de 
femmes  russes  envient  le  sort  de  ces  êtres  privilégiés  ! 

Ignorants,  libertins,  ivrognes  et  sales,  tels  sont  les  popes.  L'éducation 
qu'ils  ont  reçue  au  séminaire  suffit  tout  au  plus  à  les  dégrossir,  et  elle  ne 
fait  guère  qu'obscurcir  leur  intelligence  par  l'étude  d'une  théologie  gros- 
sièt*ement  absurde.  Ce  sont  eux  pourtant  qui  sont  chargés  d'élever  et  d'in- 
j^trnire  &  leur  tour  les  enfants  destinés  à  Téfat  ecclésiastique. 

Voici  un  échantillon  de  ce  qu'ils  enseignent  à  la  jeunesse  moscovite. 
C'est  uît  examen  subi  par  des  séminaristes.  L'un  d'eux  tire  d'une  urne 


DE  LA  RUSSIE.  487 

cette  question  :  Qiiid  est  angélus  (qu'est-ce  qu'un  ange).  Alors  s'établit  le 
dialogue  suivant. 

Le  Prêtre.  Dites-moi  ce  que  c'est  qu'un  ange. 

L'Elève.  C'est  un  esprit  saint  qui  sert  Dieu  dans  le  ciel. 

Le  Prêtre.  C'est  juste.  Combien  y  a-t-il  d'anges  au  ciel? 

L'Élève.  Il  y  en  a  une  quantité  qu'il  serait  difficile  d'énumérer. 

Le  Phètre.  Pardon;  on  peut  très-bien  l'éimmérer.  Qui  d'entre  vous 
peut  médire  combien  il  y  a  d'anges  au  ciel? 

U:f  autre  Élève.  On  en  compte  douze  légions. 

Le  Prêtre.  Et  combien  dans  chaque  légion? 

L'Élève.  Au  temps  où  la  Bible  fut  écrite,  chaque  légion  se  composait 
de  quatre  mille  cinq  cents  anges. 

Le  Prêtre.  Prenez  la  craie  et  faites-nous  sur  le  tableau  cette  multipli- 
cation. 

L'élève  calcule  et  trouve  pour  résultat  cinquante-quatre  mille  anges. 

Le  Prêtre.  Fort  bien.  Maintenant,  de  quel  sexe  sont  losanges? 

L'Élève.  Il  serait  difficile  de  le  dire  au  juste. 

Le  Prêtre.  Oui;  mais  quelle  est  leur  forme  extérieure?  Ressemble- 
t-elle  à  celle  du  sexe  masculin  ou  féminin,  ou,  pour  m'expliquer  plus 
clairement,  quels  vêtements  portent-ils  quand  ils  se  mêlent  aux 
hommes  ? 

L'Élève.  Des  vêtements  qui  tiennent  le  milieu  entre  ceux  de  l'un  et  do 
l'autre  sexe,  une  sorte  de  robe  flottante. 

Le  Prêtre.  Très-bien  *. 

Quel  respect  le  peuple  russe  peut-il  avoir  pour  des  prêtres  aussi  igno- 
rants, et  dont  les  mœurs  blessent  la  morale  la  plus  vulgaire?  A  part  quel? 
ques-uns,  en  très-petit  nombre,  tous  méritent  le  mépris  dont  les  couvrent 
non-seulement  les  nobles,  mais  encore  les  paysans.  Ceux-ci  comprennent 
fort  bien  la  situation  avilissante  où  se  complaisent  leurs  pasteurs  spiri- 
tuels. Quand  ils  s^e  sont  enivrés  avec  eux,  ils  ne  reculent  pas  devant  une 
partie  de  coups  de  poing,  dénoûment  assez  ordinaire  de  ces  ignobles  or- 
gies. Qu'est-ce  qu'un  pope  pour  un  mougik?Un  homme  qu'il  faut  res- 
pecter tant  qu'il  est  dans  l'exercice  de  ses  saintes  fonctions,  mais  qui, 
dans  les  relations  vulgaires  de  la  vie,  doit  être  relégué  au  dernier  rang, 
presque  dans  la  catégorie  des  êtres  immondes.  Pour  lui,  il  n'y  a  pas  assez 
de  sarcasme  injurieux,  pas  d'insulte  assez  humiliante.  «  Qu'un  Russe 
prêt  à  entreprendre  un  voyage  rencontre  sur  sa  route  un  pope,  il  regarde 


■  Kobl,  Meisen'im  innarefi  von  Bussland  und  Polen;  traduction  de  M.  X.  Marmier, 
dans  ses  Lettrée  sur  la  Russie,  la  Finlande  et  la  Pologne,  t.  II,  p.  59. 


488  LES  MYSTERES 

cette  apparition  comme  de  mauvais  augure,  et  crache  à  terre  pour  dé- 
truire rinfluence  sinistre  qui  le  menace.  Qu'on  invite  à  s'asseoir  à  table 
un  Russe  qui  a  déjà  diné  :  «  Croyez-vous,  dit-il,  que  je  sois  un  pope,  pour 
dîner  deux  fois  *?  » 

II  y  a  quelque  chose  de  profondément  douloureux  à  voir  la  condition 
méprisée  de  ces  prêtres,  de  ces  ministres  d'un  Dieu  que  révèrent  tant  de 
millions  d'hommes.  Et  ce  qu'il  y  a  de  plus  affligeant ,  c'est  que ,  nous  le 
répétons,  ce  mépris  est  mérité.  A  qui  faut-il  faire  remonter  la  faute  delà 
dégradation  intellectuelle  et  morale  de  ces  pauvres  gens?  A  la  religion 
grecque  et  au  gouvernement  russe  ;  à  la  religion  qui  ne  leur  prescrit  que 
des  momeries  ridicules  ;  au  gouvernement  qui,  dans  l'intérêt  de  son  om- 
nipotence, les  maintient  à  dessein  dans  l'ignorance  et  dans  Tabjection.  Le 
pouvoir,  en  Russie,  comme  partout,  peut  et  doit  protéger  ses  prérogatives 
contre  tout  envahissement  du  clergé  ;  mais  comme  il  est  dans  la  nature 
du  despotisme  d'exagérer  les  dangers  de  sa  position,  et  d'abuser  des 
droits  qu'il  croit  avoir  sur  l'homme,  les  empereurs  moscovites  poussent 
leurs  précautions  contre  le  bas  clergé  jusqu'au  crime,  c'est-à-dire  jusqu'à 
désirer  et  faire  que  les  serviteurs  du  Christ  soient  réduits  à  vivre  dans  le 
plus  profond  avilissement.  C'est  là  du  machiavélisme  tout  pur,  et,  il  faut 
bien  le  reconnaître,  ce  machiavélisme  porte  ses  fruits;  car,  d'un  côté,  les 
prêtres  étant  méprisés,  le  gouvernement  n'a  rien  à  en  redouter,  et  de 
l'autre,  les  instituteurs  naturels  des  pauvres  étant  ignorants  et  vicieux, 
les  classes  intimes  ne  peuvent  sortir  de  la  condition  inférieure  qui  fait 
leur  faiblesse. 

Pour  achever  de  les  assimiler  au  peuple,  on  condamne  ces  malheureux 
prêtres  à  une  éternelle  pauvreté.  Ils  sont  obligés,  pour  vi^rc,  de  cultiver 
de  leurs  propres  mains  le  coin  de  terre  attenant  à  leur  presbytère,  de  se 
livrer  aux  travaux  les  plus  fatigants,  et  aussi  de  chercher  toutes  les  occa- 
sions d'arracher  à  la  charité  de  leurs  paroissiens  quelques  chétives  au- 
mônes. Non*seulement  ils  font  de  fréquentes  quêtes  parmi  les  fidèles, 
mais  encore,  pour  s'assurer  une  augmentation  de  profils,  ils  tarifent  tout 
ce  qui  tombe  sous  leur  juridiction.  Les  péchés  et  les  châtiments  ont 
chez  eux  leurs  prix  courants  comme  des  marchandises.  Pour  racheter 
un  vol,  tant  de  douzaines  d'œufs;  pour  la  plus  légère  infraction  à  un 
jeune,  tant  de  poules;  pour  un  blasphème,  des  monceaux  de  victuailles. 
Le  pénitent  se  soumet  humblement  aux  arrêts  de  son  supérieur,  et  il  don- 
nera jusqu'à  sou  dernier  copek  pour  obtenir  l'absolution.  Le  prêtre  ex- 
ploite habilement  ce  désir,  et  augmente  le  prix  de  ses  denrées  spirituelles 

I  Marinier,  t.  II,  p.  37. 


DE  LA  RUSSIE.  489 

en  proportion  de  Timportance  qu'y  attache  le  fidèle.  Dans  ce  pays,  la  rc- 
ligîon*  s'approprie  les  principes  de  l'économie  politique,  et  se  plait  sur- 
tout à  pratiquer  cette  maxime  commerciale  d'après  laquelle  le  prix  doit 
toujours  être  en  raison  directe  de  la  demande. 

Tristes  nécessités  de  l'indigence  qui  est  l'éternel  partage  de  ces  mi- 
nistres de  Dieu!  La  politique  s'est  attachée  à  rendre  leur  situation  aussi 
dépendante  et  précaire  que  possible.  Ils  sont,  comme  le  dernier  des  sujets 
de  l'autocrate,  exposés  à  être*  envoyés  en  Sibérie.  La  loi  ci\ile  ne  leur  at- 
tribue aucun  privilège,  et  bien  qu'ils  soient  hommes  libres,  ils  peuvent 
être  condamnés  à  servir  dans  l'armée  comme.simpIes  soldats.  C'est  ainsi 
que,  pendant  la  guerre  de  Suède,  sous  le  règne  de  Catherine  II,  on  enleva 
plusieurs  milliers  de  fils  de  prêtres,  dont  on  forma  des  bataillons  d'artil- 
lerie ;  plusieurs  de  ces  jeunes  gens  avaient  commencé  leurs  fonctions  sa- 
cerdotales. Ils  furent  brutalement  arrachés  à  leurs  autels,  à  leurs  femmes, 
à  leurs  champs,  pour  apprendre  à  tirer  le  canon  et  à  verser  le  sang  de 
leurs  semblables.  Nous  croyons  nous  rappeler  qu'un  fait  semblable  s'est 
produit  durant  les  dernières  guerres  de  la  Russie  contre  la  France. 

Si  les  prètrejs  sont  pauvres,  les  églises  sont  prodigieusement  riches. 
Toutes  possèdent  un  trésor  qui  ferait  envie  à  plus  d'un  petit  souverain 
temporel.  L'or,  l'argent,  les  pierreries,  les  étoffes  splcndides,y  sont  con- 
servés et  ofTerts  avec  orgueil  aux  regards  des  visiteurs.  La  religion  grec- 
que ne  cesse  de  prêcher  la  nécessité  des  aumônes  à  l'église.  Les  empe- 
reurs, comme  leurs  sujets,  ont  suivi  ce  précepte,  et  leurs  offrandes  ont 
constitué  au  clergé  russe  le  plus  admirable  matériel  d'ustensiles,  d'orne- 
ments et  d'objets  précieux.  Rien  de  plus  éblouissant  que  l'aspect  d'une 
église  moscovite  un  jour  de  grande  cérémonie.  Le  sanctuaire,  l'autel,  l'é- 
vèque  qui  officie,  les  ecclésiastiques  qui  l'entourent,  tout  resplendit  de 
l'éclat  de  l'or  et  des  pierreries.  Nos  messes  solennelles  dans  nos  plus  opu- 
lentes cathédrales  ne  peuvent  donner  une  idée  du  luxe  et  de  la  magnifi- 
cence déployés  par  les  prélats  de  l'Église  rusjse.  Ainsi,  ces  mêmes  prêtres 
qui  ne  trouvent  sous  le  toit  conjugal  que  pauvreté  et  privations,  possèdent 
en  commun  plus  de  trésors  que  n'en  recèlent  les  palais  de  tous  les  souve- 
rains d'Orient.  Chez  eux,  le  dénûment,  les  vêtements  grossiers,  souvent 
même  le  manque  du  nécessaire  ;  à  l'église,  dans  les  temples  d'un  Dieu 
humble  et  résigné,  les  chasubles  étincelantes,  les  mitres  chargées  de 
diamants,  les  vases  sacrés  incrustés  de  rubis  et  d'éméraudes,  tout  ce  que 
le  génie  asiatique  peut  produire  de  plus  somptueux.  Quelles  idées  de  pa- 
reils contrastes  n'éveilleraicnt-elles  pas  dans  l'esprit  des  popes,  si  l'intel- 
ligence de  ces  hommes  n'était  pas  oblitérée  dès  l'enfance  ! 

Au  clergé  noir  sont  réservées,  nous  l'avons  dit,  les  hautes  dignités  ec- 


490  LES  MYSTÈRES 

clésiastiques.  Aussi  le  laisse-i-on  acquérir  une  iiistrMction  plus  en  harmo- 
nie avec  la  position  qu'il  occupe.  La  plupart  de  ses  membres  sont  beau- 
coup plus  éclairés  que  ceux  du  clergé  blanc  ;  ils  sont  aussi  plus  respectes, 
bien  que  leurs  mœurs  ne  soient  pas  exemptes  de  gros  péchés. 

Le  titre  de  métropolitain  est  le  plus  élevé  qui  existe  aujourd'hui  en 
Russie.  Il  y  a  trois  métropolitains,  l'u^  à  St-Péters bourg,  un  autre  à  Mos- 
cou, le  troisième  à  Kieff.  Mais  ces  prélats,  ainsi  que  tout  leur  état-major, 
archevêques,  évoques,  archimandrites,  protopopes,  popes,  archidiacres, 
diacres,  sacristains,  sont  soumis  sans  réserve  à  la  suprême  autorité  de 
1-empercur,  chef  de  la  religion,  comme  il  l'est  du  gouvernement  tempo- 
rel. Le  synode  lui-même  n'est  qu'une  commission  obéissant  aux  volontés 
du  tzar.  Il  y  a  deux  ans,  le  président  de  ce  saint  tribunal  était  un  colonel 
de  cavalerie,  aide  de  camp  de  S.  M.  Nicolas.  C'est  tout  dire.  —  Mais  ce 
pouvoir  de  l'empereur  va  bien  au  delà  des  règlements  et  de  la  discipline 
ecclésiastiques  ;  il  s'étend  jusqu'aux  choses  qui  sont  du  domaine  exclusif 
de  la  conscience.  L'autocrate  est  à  lui  seul  pape  et  concile.  II  tranche  les 
questions  les  plus  difficiles  de  la  théologie,  modifie  le  culte  comme  il  l'en- 
tend, impose  des  croyances  nouvelles,  décrète  des  saints  et  les  destitue. 
«  Il  n'y  a  pas  longtemps  qu'en  ouvrant  le  caveau  d'une  cathédrale,  celle 
de  Novogorod,  si  je  ne  me  trompe,  on  y  trouva  le  corps  d'un  métropoli- 
tain parfaitement  conservé.  Là-dessus,  grand  miracle,  rapport  du  saint 
synode,  décision  de  l'empereur  qui  appelle  à  Tétat  de  bienheureux  le  pré- 
lat honoré  si  visiblement  de  la  faveur  du  ciel  ;  on  transporte  pompeuse- 
ment les  membres  du  nouvel  élu  dans  une  châsse  splendide  ;  mais  à  peine 
avaient-ils  été  exposés  à  l'air,  qu'ils  tombent  en  poussière.  Cette  première 
déception  en  amène  une  autre  :  on  s'enquiert  des  vertus  du  défunt,  et 
l'on  apprend  par  la  rumeur  publique  que  c'était  un  homme  fort  vicieux^ 
qui  n'avait  eu  d'autre  ambition  que  celle  de  vivre  joyeusement  sur  cette 
terre,  sans  s'inquiéter  de  ce  qui  lui  arriverait  dans  le  ciel.  Nouveau  rap- 
port à  l'empereur  qui,  cette  fois,  se  fâche  sérieusemeut,  et  public  un  au- 
tre ukase  par  lequel  il  destitue  l'impudent  métropolitain  et  condamne  son 
vil  cadavre  à  être  transporté  en  Sibérie  '.  »  L'empereur  Paul  I",  tout  sol- 
dat qu'il  était,  ne  se  privait  pas  du  plaisir  de  faire  des  saints.  Un  numéro 
de  la  Gazette  impéiiale  de  St-Pétersbourg,  daté  du  7  décembre  1798, 
nous  apprend  qu'on  trouva  dans  la  ville  de  Trotma,  en  179(>,  le  cadavre 
d'un  moine  qui,  durant  sa  vie,  s'était  signalé  par  nombre  de  miracles. 
L'empereur,  vu  le  rapport  du  très-saint  synode,  s'empressa  de  canoniser 


.  '  Marmier,  Lettres  sur  la  Mussie,  t.  U,  p.  5U. 


DE   LA  RUSSIE.  49\ 

le  pieux  personnage,  et  de  déclarer  ses  ossements  parfaitement  propres  à 
opérer  des  guérisons'. 

Presque  tous  les  successeurs  de  Pierre  le  Grand  ont  traité  la  religion  et 
le  clergé  avec  plus  de  sérieux  et  de  respect  que  ce  réformateur  de  la  Russie. 
La  raison  en  est  simple  :  depuis  Pierre  V%  les  souTerains  moscovites, 
n'ayant  plus  rien  à  craindre  des  corps  ecclésiastiques,  n'ont  eu  d'autre 
intérêt  que  d'encourager  la  superstition  et  la  crédulité,  de  seconder  l'œu- 
vre d'obscnrantismë  si  bien  commencée  et  continuée  par  les  prêtres.  Pierre, 
au  contraire,  avait  à  combattre,  à  lutter  contre  les  gens  d'Église.  Il  vou- 
lait abattre  leur  puissance,  modifier  profondément  leur  condition,  et  les 
courber  sous  le  joug  des  souverains  temporels  ^  Toutes  les  armes  lui 
étaient  bonnes  pour  attaquer  les  prêtres.  Plus  d'une  fois  il  ne  craignit  pas 
de  les  rendre  ridicules,  en  les  forçant  à  prendre  part  aux  farces  les  plus 
grossières.  Il  insultait  aux  plus  augustes  cérémonies  de  la  religion,  en 
les  transformant  en  ignobles  mascarades.  Pour  se  moquer  du  catholicisme 
dont  la  Sorbonne  lui  avait  vanté  l'excellence,  il  nomma  pape  uil  fou 
nommé  Sotoff.  Un  jour,  il  imagina  de  le  marier.  Le  bouffon  avait  quatre- 
vingt-quatre  ans  ;  on  lui  choisit  une  veuve  de  son  âge,  et  la  noce  fut  potn- 
peosement  annoncée.  Le  tzar  voulut  que  les  invitations  fussent  faites  par 
quatre  bègues;  des  vieillards  décrépis  conduisaient  la  mariée;  quatre  des 
plus  gros  hommes  de  Russie  servaient  de  coureurs.  Le  tîar  lui-même 
marchait  en  tête,  à  côté  de  cardinaux  nommés  par  lui  pour  la  circon- 
stance. La  musique  était  sur  un  char  traîné  par  des  ours  qu'on  piquait  avec 
des  pointes  de  fer,  et  qui,  par  leurs  grognements,  formaient  une  basse 
fondamentale  tout  à  fait  appropriée  aux  airs  barbares  joués  par  les  musi- 
ciens. Les  époux  furent  bénis  dans  la  cathédrale  par  un  vieux  prêtre, 

*  Voici  le  texte  de  Takase  impérial  : 

«  Nous,  Paul,  elc ayant  été  assuré  par  un  rapport. spécial  du  trës-saint  synode^  de  la 

découverte  qui  a  été  faite  dans  le  couvent  de  Spasso-Soumorin,  des  ossements  miraculeux 
du  très-vénérable  Féodose,  lesquels  ossements  miraculeux  se  distinguent  par  Theureuse 
gaérisoti  de  tous  ceux  qui  y  ont  recours  avec  une  enUère  confiance,  nous  prenons  la  décou- 
verte de  ces  saints  ossements  comme  un  signe  véritable  que  le  Seigneur  Jette  sur  notre 
règne  les  regards  les  plus  distingués  et  les  plus  gracieux.  C'est  pourquoi  nous  élevons  notre 
fervente  prière  et  noire  gratitude  au  dispensateur  suprême,  et  chargeons  notre  très-saint 
Synode  d^annoncer  dans  tout  notre  empire  cette  découverte  remarquable,  selon  les  usages 
prescrits  par  la  sainte  Église  et  par  les  saints  Itères,  etc.,  etc. 

c  Le  28  septembre  1798.  • 

*  Les  changements  introduits  par  ce  prince  dans  les  institutions  religieuse^  de  son  em- 
pire etcitbrent  d'aiMnrd  bien  deâ  mécontéhtements  et  des  murmures.  Un  prêtre  publia  un 
libellé  dans  lequel  U  disait  que  Pierre  était  î Antéchrist.  Voltaire,  avec  sa  malice  bouffonne, 
rappelle  qu'un  autre  prêtre  répondit  que  ce  souverain  ne  pouvait  être  T Antéchrist,  attendu 
que  le  nombre  6^6  ne  se  trouvait  pas  dans  son  nom  et  qu'il  n'avait  point  le  signe  de  la 
bête. 


"^ 


-192  '  LES  MYSTÈRES 

aveugle  et  sourd,  à  qui  on  avait  mis  des  lunettes  '.  Tout  le  reste  élaità 
l'avenant,  et  cette  indigne  profanation  fut  couronnée  par  le  déshabille  du 
pape  et  de  sa  jeune  épouse. 

Pierre  111  suivit,  sous  ce  rapport,  Tcxemplc  de  son  aïeul,  mais  il  ne 
rimita  que  dans  ce  que  sa  conduite  envers  le  clergé  avait  eu  de  trop  sé- 
vère. II  dépouilla  l'Église  grecque  d'une  partie  de  ses  richesses;  il  fit  en- 
lever des  couvents  les  images  des  saints,  objets  d'une  vénération  fana- 
tique; il  exila  Tarchevèque  de  Novogorod  qui  voulait  s'opposer  à  cet  enlè- 
vement :  il  afTectait  pour  la  religion  dominante  un  souverain  mépris.  Le 
clergé  russe  se  vengea  cruellement.  Il  répandit  d'un  bout  de  l'empire  à 
l'autre  que  Pierre  n'avait  embrassé  la  communion  grecque  que  pour  ar- 
river au  trône,  et  qu'au  fond  du  cœur  il  était  luthérien.  Mille  autres  bruits 
de  même  nature,  semés  à  dessein  par  les  moines  irrités,  attirèrent  sur 
l'empereur  la  désaffection  et  la  colère  du  peuple.  Et  quand  la  sanguinaire 
Catherine  eut  résolu  d'arracher  la  couronne  du  front  de  son  époux,  elle 
trouva  la  nation  toute  disposée  à  se  défaire  d'un  souverain  qui  avait  osé 
heurter  à  ce  point  les  préjugés  populaires. 

Certes,  ce  n'est  pas  l'empereur  Nicolas  qui  commettrait  de  pareilles  ir- 
révérences envers  l'Eglise  et  ses  serviteurs.  Il  comprend  si  bien  que  la 
religion,  telle  qu'on  l'entend  et  qu'on  la  pratique  dans  sonempirccstnéces- 
saire  à  son  despotisme,  qu'il  est  sans  pitié  pour  tout  ce  qui  peut  porter 
atteinte  à  ce  fondement  de  sa  puissance.  Sa  sévérité  en  tout  ce  qui  touche 
aux  matières  religieuses  est  impitoyable.  On  l'a  vu  destituer  un  malheu- 
reux employé  d'une  administration  publique,  pour  avoir,  en  traduisant 
une  Orientale  de  M.  Victor  Hugo,  osé  dire  :  «  Si  j'étais  Dieu.  »  En  toute 
occasion,  il  déploie  un  zèle  pieux  qui  ferait  croire  que  sa  dévotion  tourne 
au  fanatisme.  Les  persécutions  de  Catherine  II  contre  le  clergé  ruthé- 
nien,  il  les  a  ressuscitées  et  remises  à  l'ordre  du  jour.  On  sait  que 
les  ruthéniens  professent  la  religion  grecque  avec  quelques  restrictions  : 
ainsi  ils  reconnaissent  l'autorité  du  pape,  et  cela  a  suffi,  on  le  pense  bien, 
pour  exciter  contre  eux  la  haine  des  souverains  russes.  L'Église  ruthé- 
nienne  est  unie  à  l'Église  romaine,  et  c'est  encore  un  titre  à  l'animo- 
sité  des  tzars.  Elle  comprenait  autrefois  les  évcchés  de  Kicffetde  LéopoU 
la  Podolic  et  la  Yolhynie,  une  partie  du  palatinat  de  Lublin,  et  les  gou- 
vernements de  Smolensk,  Czernikoff,  Poltawa,  Karkoff  et  Ekatherinos- 
laff,  en  tout  plus  de  dix  millions  d'âmes.  C'est  contre  cette  population 
que  Catherine  et  son  petit-fils  Nicolas  ont  exercé  leurs  fureurs  implaca- 
bles. Tous  les  moyens,  les  plus  violents  comme  les  plus  perfides,  ont  été 

■  Voltaire,  Bittoire  de  Hutsie, 


DE  LA  RUSSIE.  49S 

mis  en  œuvre  par  l'empereur  actuel  pour  convertir  ces  malheureux.  Une 
ordonnance  de  1795  portait  que  tout  catholique,  prêtre  ou  laïque»  qui 
s'opposerait  aux  progrès  du  culte  dominant  ou  empêcherait  la  réunion  à 
rÉglise  russe  de  familles  ou  de  villages  séparés,  serait  traité  comme  re- 
belle. En  1833,  Nicolas  fit  revivre  cet  ukase  qui  devint  entre  ses  mains 
une  arme  redoutable.  Des  missionnaires  furent  envoyés  dans  les  villages 
peuplés  de  ruthéniens,  et  ces  étranges  apôtres  organisèrent  une  propa- 
gande à  la  façon  de  Mahomet.  Il  faut,  sous  peine  de  confiscation,  d'exil, 
et  de  pis  encore,  écouter  les  homélies  de  ces  évangélistes  de  nouvelle 
espèce.  Riche  ou  pauvre,  tout  doit  céder,  tout  est  frappé  en  cas  de  résis- 
tance. Les  popes  se  font,  au  besoin,  accompagner  d'une  escouade  de  sol- 
dats, dont  la  seule  vue  excite  les  paysans  à  la  révolte.  Une  collision  a  lieu, 
et  le  sang  coule.  Les  baïonnettes  triomphent  aisément  des  refus  de  ces 
pauvres  gens,  et  la  conversion  de  tout  le  village  est  enlevée  à  la  pointe  de 
répée.  Laissons  encore  parler  M.  Marmier  :  «  Il  y  a  quelques  années, 
dit-il,  une  commission  ecclésiastique,  escortée  de  deux  bataillons,  s'em- 
para d'une  église,  assembla  les  habitants  et  leur  déclara  qu'ils  devaient, 
par  ordre  suprême  de  l'empereur,  se  rallier  à  la  religion  dominante.  Ils 
s'y  refusèrent;  les  soldats  fondirent  sur  eux  le  sabre  à  la  main;  les  uns 
moururent  sous  les  coups,  d'autres  se  précipitèrent  vers  un  étang  re- 
couvert d'une  glace  légère;  les  soldats  les  poursuivirent,  brisèrent  la 
glace,  et  les  malheureuses  victimes  de  la  foi  furent  englouties  dans  les 
eaux.  » 

Les  agents  du  gouvernement  russe  ne  se  bornent  pas  à  ces  actes 
odieux  ;  ils  emploient  à  l'égard  des  paysans  les  moyens  de  séduction  les 
plus  infâmes.  Argent,  aliments,  eau-de-vie,  récompenses  considérables, 
ils  promettent  tout  ce  qui  peut  entraîner  des  gens  qui  manquent  du 
nécessaire  ;  puis  ils  leur  arrachent  une  demande  de  réunion  à  l'Ëglisc 
russe,  demande  que  le  tzar  daigne  toujours  agréer.  C'est  par  des  men- 
songes grossiers,  par  de  fallacieuses  assurances,  autant  que  par  l'intimi- 
dation, que  les  Russes  ont  obtenu  l'acte  d'union  de  Polock,  dont  nous 
parlerons  ailleurs.  Trois  évéques  ruthéniens  se  laissèrent  séduire  et  se 
rallièrent,  en  1838,  avec  un  assez  grand  nombre  de  paroissiens,  à  l'Eglise 
moscovite.  Mais  le  métropolitain  et  le  reste  du  clergé  n'ont  cessé  de  pro- 
tester contre  cet  acte  de  coupable  faiblesse,  déterminé  par  les  honteuses 
intrigues  de  la  Russie. 

Quant  aux  persécutions  que  l'empereur  Nicolas  fait  subir  aux  popula- 
tions catholiques,  il  en  sera  question  plus  loin,  à  l'occasion  delà  Pologne. 
Nous  ne  voulions  ici  qu'indiquer  les  sentiments  de  l'autocrate  à  l'égard  des 
cultes  nationaux  dissidents,  sentiments  uniquement  inspirés  par  une  po4i- 
M.  B.  35 


494  LES  MYSTÈRES 

tique  qui  veut  tout  dominer,  tout  courber  sous  ses  lois.  À  cette  politique,  il 
faut  des  esclaves  qui  ne  reconnaissent  d'autre  autorité  spirituelle  et  tem- 
porelle que  celle  de  Tempcreur;  il  lui  faut  aussi  des  prêtres  ignorants 
qui  entretiennent  le  peuple  dans  la  superstition  et  laissent  son  intelli- 
gence dans  les  ténèbres.  Le  jour  où  les  masses  opprimées  ouvrent  les 
yeux  à  la  lumière,  le  despotisme  est  perdu. 

Grâce  à  son  ingénieux  système  d'abrutissement,  l'autocratie  moscovite 
est  encore  loin  d'avoir  à  redouter  le  réveil  des  classes  populaires.  La  vraie 
religion,  celle  qui  prend  sa  source  dans  les  mystérieuses  retraites  du 
cœur  et  dans  les  profondeurs  de  la  conscience,  élève  l'âme,  la  purifie,  et 
la  dispose  à' ces  nobles  élans  qui  font  accomplir  des  actes  héroïques  de 
courage  ou  de  dévouement.  La  superstition,  au  contraire,  fausse  l'intelli- 
gence, paralyse  toute  initiative,  avilit  et  dégrade  les  peuples  les  plus  heu- 
reusement doués.  Or,  les  Russes  sont  affligés  de  ce  fléau  intellectuel  et 
moral  ;  ils  le  sont  à  un  tel  point,  qu'ils  ne  le  cèdent,  à  cet  égard,  à  aucune 
peuplade  sauvage.  Le  Russe  est  l'être  le  plus  crédule  et  en  même  temps 
le  plus  obstiné  dans  ses  croyances.  Heureux  les  autocrates  d'avoir  affaire 
à  une  pareille  nation  ! 

Un  Russe  n'entreprendra  jamais  rien  un  lundi,  ce  jour  étant  considéré 
par  lui  comme  éminemment  néfaste.  Si  vous  vous  êtes  mis  en  voyage  ce 
jour-là,  et  qu'il  vous  mésarrive,  c'est  l'influence  du  lundi  qui  en  est 
cause.  Les  dames  russes,  aussi  ignorantes  que  belles,  partagent  ce  pré- 
jugé superstitieux. 

Si  une  maladie  épidémique  se  déclare  quelque  part,  c'est  le  mauvais 
œil,  c'est  un  maléfice  qui  l'a  engendrée.  Aussitôt  on  a  recours  aux 
exorcismes,  aux  conjuratigns  et  aux  prières  pour  chasser  le  malin  esprit. 
Si  un  cheval  est  pris  de  coliques,  c'est  évidemment  qu'il  a  avalé  le  diable 
sous  la  forme  d'un  serpent  caché  sous  l'herbe.  Vite  on  va  chercher  le  ma- 
réchal ferrant  du  village  voisin,  cet  être  privilégié  qui  possède  des  se- 
crets magiques  pour  guérir  les  animaux  que  tourmente  le  démon. 

Les  gens  du  peuple  ne  mangent  jamais  du  pigeon,  parce  que  le  Saint- 
Esprit  s'est  manifesté  sous  la  forme  de  cet  oiseau. 

L'insecte  noirâtre  cft  puant  qui  infecte  lea  cuisines  de  toutes  les  mai- 
sons, dans  certaines  parties  de  l'empire,  est  le  bon  génie  du  foyer  domes- 
tique. Il  présage  aux  gens  du  logis  richesse  et  bonheur.  Aussi  ces  abomi- 
nables petites  bêtes  sont-elles  inviolables.  Quand  on  veut  s'en  débarrasser^ 
00  ouvre  les  fenêtres  et  on  attend  tout  bonnement  que  l'air  glacial  les 
tue. 

Le  vol  des  corneilles  est  encore  consulté  par  quelques-ana.  —  Des 
pièces  de  monnaie  bénites,  enterrées  aux  quatre  coins  d'une  maison  en 


DE   LA  RUSSIE.  495 

consiructioni  sont  un  excellent  préservatif  contre  un  grand  nombre  de 
calamités.  —  Il  Va  sans  dire  que  les  cartes  sont  regardées  comme  un 
moyen  infaillible  de  deviner  Tavenir.  —  Mais  ce  n'est  pas  le  seul.  La 
veille  de  Noël,  par  exemple,  les  jeunes  filles  se  réunissent  pour  savoir  si 
^Ues  sont  destinées  à  se  marier  bientôt.  Elles  tracent  un  cercle  avec  des 
grains,  et  placent  au  centre  un  coq  mis  à  une  diète  rigoureuse  depuis 
vingt-quatre  heures.  La  personne  devant  qui  se  trouve  le  tas  de  grains 
sur  lequel  le  coq  se  précipite  tout  d^abord,  est  celle  qui  se  mariera  la  pre- 
mière. S'il  arrive  qu'ayant  soif  il  boive  beaucoup,  le  mari  sera  à  coup  sûr 
nn  ivrogne;  si  Toiseau  vient  à  chanter,  on  se  réjouit,  car  c'est  le  signe 
certain  du  bonheur  conjugal. 

Si  Ton  nous  faisait  observer  que  des  superstitions  analogues  existent 
ailleurs  et  même  dans  les  pays  les  plus  civilisés,  nous  répondrions  que 
dans  ces  pays,  chez  nous  par  exemple,  les  superstitions  populaires  ne 
subsistent  que  dans  certaines  localités  en  petit  nombre  et  parmi  la  classe 
inférieurô>  En  Russie,  au  contraire,  le  fait  est  général,  commun  au 
peuple,  à  la  classe  bourgeoise  et  à  la  noblesse  illettrée.  II  n'y  a  donc  au*- 
cune  comparaison  possible,et  la  Russie  est,  sur  ce  point,  comme  sur  tant 
d'autres,  en  dehors  de  toute  assimilation. 

Ici  la  dévotron  aux  saints  n'est  autre  chose  que  de  la  superstition. 

Il  est  peu  de  Russes  qui  ne  portent  sur  eux  une  petite  image  de  saint 
Nicolas,  leur  grand  patron,  et  Ton  ne  peut  s'imaginer  la  kyrielle  de  dé- 
monstrations par  laquelle  ces  grands  enfants  témoignent  leur  respect  à 
ce  talisman  toutes  les  fois  qu'ils  veulent  se  préserver  d'un  malheur  oU 
qu'ils  espèrent  quelque  chose  d'heureux.  Tous  les  soldats,  sans  exception, 
possèdent  une  de  ces  images  révérées  ;  ils  se  figurent  qu'elle  les  garantit 
de  la  mort.  —  Un  postillon  russe  ne  se  mettra  jamais  en  route  sans  se 
recommander  à  son  patron,  en  se  découvrant  la  tète,  et  en  faisant  trois 
signes  de  croix.  Il  recommence  à  chaque  image  qu'il  rencontre,  et 
termine  sa  course  en  remerciant  les  saints  de  l'avoir  protégé  pendant  le 
voyage.  —  Quand  un  homme  réussit  dans  un  commerce  ou  dans  la  cul- 
ture de  ses  champs,  ou  bien  dans  l'industrie,  ses  voisins  lui  empruntent, 
moyennant  un  certain  prix,  l'image  à  laquelle  ils  attribuent  sa  pros- 
périté. Alors  l'usufruitier  provisoire  du  saint  se  confond  envers  lui  en 
respects,  en  tendresses  et  en  oITrandes  de  toute  sorte;  il  ne  le  quitte  pas 
une  minute.  Si,  pendant  son  absence,  un  étranger  arrive  à  son  domicile 
et  demande  à  voir  le  saint,  sa  femme  répond  qu'il  est  aux  champs  ou  en 
voyage. 

Cette  superstition,  car  on  ne  peut  dire  autrement,  vient  quelquefois  en 
aide  au  vice  et  à  la  friponnerie.  Tel  individu  qui  a  transformé  sa  maison 


496  LES  MYSTERES 

en  tripot,  et  gagne  l'argent  de  ses  adversaires  à  Taide  des  plus  indignes 
filouteries,  allumera  des  cierges  autour  de  l'image  de  saint  qui  orne  son 
salon,  et  la  parera  splendidement  pour  se  rendre  le  sort  plus  propice.  Sa 
dévotion  ne  Tem péchera  pas  de  tricher  comme  d'habitude.  Le  saint  ne 
peut  pas  tout  faire;  il  faut  bien  s'aider  un  peu.  — Les  filles  publiques 
ont  aussi  leur  saint  dans  leur  chambre  ;  elles  ne  se  livrent  jamais  sans 
voiler  l'image  vénérée,  et  sans  éteindre  la  lampe  qui  brûle  à  côté.  Moyen- 
nant ces  précautions,  elles  sont  persuadées  que  le  péché  reste  ignoré  des 
esprits  célestes. 

Quand  on  pense  que  parmi  tous  ces  saints  si  dévotement  révérés,  il  en 
est,  en  assez  grand  nombre,  qui  proviennent  directement  de  la  fabrique 
des  empereurs,  on  ne  peut  s'empêdier  de  sourire  au  spectacle  de  tant 
d'aveugle  crédulité.  D'autres  ont  été,  de  leur  vivant,  des  personnages  fort 
peu  dignes  d'estime  et  de  respect.  Saint  Alexandre  Newski,  par  exemple, 
ce  héros  canonisé  à  qui  les  Russes  ont  voué  une  si  fervente  piété  et  dont 
les  dépouilles  reposent  dans  un  mausolée  couvert  d'or,  d'argent  et  de 
pierres  précieuses,  était  le  plus  lâche,  le  plus  exécrable  tyran  qui  ait  ja- 
mais existé.  Il  fit  massacrer  les  habitants  de  Novogorod,  ville  commer- 
çante et  riche,  qui  se  défendait  courageusement  contre  les  Tatars.  Mais 
les  flots  de  sang  répandus  par  lui  ont  été  oubliés  par  les  itusses,  qui  lui 
ont  donné  une  des  premières  places  dans  leur  calendrier. 

Au  fait,  la  cruauté,  la  férocité  même,  n'empêchent  pas  d'opérer  des  mi- 
racles, et  les  Russes  croient  si  volontiers  à  tout  ce  qui  tient  du  prodige  ! 
Il  n'est  pas  d'absurdité,  si  extravagante  qu'elle  soit*,  qui  ne  trouve 
crédit  parmi  eux* 

Voici  saint  Serge,  qui  jeta  un  cri  formidable  dans  le  sein  de  sa  mère,  et 
vint  au  monde  possédant  parfaitement  les  commandements  de  l'Église. 
Ce  vénérable  enfant  refusait  le  lait  maternel  les  jours  de  jeûne  et  de  ca- 
rême '.  Quand  il  fut  en  âge  de  recevoir  la  première  instruction,  ses  pa- 
rents s'aperçurent  qu'il  ne  pouvait  même  pas  apprendre  à  lire.  Mais  un 
moine  lui  ayant  donné  un  morceau  de  pain  bénit,  et  lui  ayant  souhaité  la 
connaissance  des  saintes  Écritures,  il  lut  couramment  un  psaume,  sans 
épeler  le  moins  du  monde.  Bref,  Serge  se  fit  religieux  et  fonda  un  cou- 
vent, qui  est  devenu  le  célèbre  monastère  de  Troîtza  (Trinité),  à  quelques 
lieues  de  Moscou.  Dès  ce  moment,  sa  vie  ne  fut  plus  qu'une  série  non 
interrompue  de  jeûnes,  de  macérations,  et  aussi  de  miracles.  Tantôt  il 
d<mnait  de  la  brioche  à  un  ours  qui  venait  ensuite  lui  faire  de  fréquentes 


■  Extrait  d'un  discours  sur  la  vie  de  saÏRl  Serge,  prononcé  par  le  métropolitain  Philaiëte. 
Moscou,  1822. 


DE  LA  RUSSIE.  ^97 

visites  de  remerciment  ;  tantôt,  nouveau  Moïse,  il  faisait  jaillir  une 
source  du  pied  d'un  arbre;  un  jour,  il  ressuscita  un  enfant,  et  une  autre 
fois  il  guérit  un  boyard  de  Thydrophobic  par  la  seule  puissance  de  ses 
prières.  Après  sa  mort,  ses  reliques  continuèrent  à  opérer  des  prodiges. 
C'est  le  moins  que  puisse  faire  la  momie  d*un  personnage  qui  exécutait 
des  tours  de  force  si  extraordinaires  avant  d'être  né. 

Voici  ensuite  saint  André.  Les  Russes  racontent  qu'au  temps  où  !'£• 
glise  grecque  se  sépara  de  l'Église  latine,  André  s'embarqua  à  Rome  sur 
une  miaule  de  foin,  et  qu'il  se  servit  pour  aviron  d'un  roseau  qui  avait  eu 
l'attention  de  se  pétrifier  au  moment  ou  la  meule  s'était  mise  à  voguer.  Les 
vêtements  du  saint  et  ses  ornements  d'église  le  suivaient  dans  une  mallç 
qui  flottait  de  la  même  façon.  Les  reliques  d'André,  sa  meule  et  sa  malle, 
précieusement  gardées  à  Novogorod,  ont,  depuis  le  merveilleux  voyage, 
opéré  quantité  de  miracles,  tous  plus  authentiques  les  uns  que  les  autres. 

—  Dans  la  même  ville,  on  montre  une  image  du  Christ  sur  laquelle  on  ra- 
conte une  histoire  non  moins  prodigieuse  :  l'auteur  du  tableau  avait  re- 
présffité  Jésus  la  main  étendue  et  bénissant  paternellement  le  peuple  de 
Novogorod.  Le  lendemain,  le  peintre  s'aperçut,  avec  une  surprise  mêlée 
de  frayeur,  que  la  main  du  Sauveur  était  fermée.  Il  crut  s'être  trompé,  se 
remit  au  travail,  et  rétablit  sa  première  conception.  Mais  à  peine  avait-il 
terminé,  que  le  Seigneur  ferma  de  nouveau  la  main.  Enfin,  le  troisième 
jour,  comme  l'artiste  allait  encore  étendre  les  doigts  récalcitrants,  il  en- 
tendit une  voix  qui  lui  cria  :  «Ne  me  représente  pas  la  main  ouverte,  car 
dans  cette  main  je  tiens  Novogorod,  et  si  je  l'ouvre,  la  ville  est  perdue.  » 
On  se  doute  bien  que  le  peintre  ne  se  le  fit  pas  dire  deux  fois.  —  Une  des 
portes  du  Kremlin  est  ornée  d'une  image  de  saint  Nicolas  qui,  dit-on, 
resta  intacte  au  milieu  des  débris  fumants  laissés  par  les  troupes  fran- 
çaises en  1812.  Cette  conservation  de  la  sainte  image  n'a  pu  être  que  le 
fait  d'un  miracle.  Depuis  cette  époque  mémorable,  le  peuple  assiège  saint 
Nicolas,  se  prosterne  devant  lui,  l'entoure  de  cierges  brûlants,  et  lui  at- 
tribue toute  sorte  de  facultés  extraordinaires.  —  Une  autre  porto  du 
Kremlin  rappelle  des  merveilles  bien  plus  surprenantes  :  une  image  du 
Christ,  aujourd'hui  sombre,  poudreuse,  enfumée,  est  censée  avoir  arrêté 
l'invasion  des  Tatars,  en  jetant,  par  son  seul  aspect,  l'épouvante  parmi 
ces  hordes  pillardes.  Ce  n'est  pas  tout  :  les  Français  ne  purent  jamais, 
pendant  leur  séjour  à  Moscou,  détruire  cette  image,  dont  ils  avaient 
juré  la  perte.  Les  Russes  ne  passent  jamais  sous  cotte  porte  sans  se 
découvrir  el  se  signer.  L'étranger  qui  se  refuserait  à  cet  acte  de 
respect  envers  la  sainte  relique  s'exposerait  aux  plus  cruelles  avanies. 

—  A  quelque  distance,  est  une  image  de  la  Vierge,  qui  a  fait  la  campagne 


198  LES   MYSTÈRES 

de  1813,  à  la  suite  ou  plutôt  en  tète  des  armées  russes,  et  qui,  suivant 
ses  adorateurs,  a  indubitablement  amené  tous  nos  désastres.  Le  général 
Koutousoff  la  montra  à  ses  soldats  quelques  instants  avant  la  bataille  de 
la  Moscowa,  et  cette  vue  élcctrisa  les  phalanges  moscovites. 

Tous  les  tableaux  qui  décorent  les  églises  russes  sont,  sans  exception, 
recouverts  de  plaques  d'argent  ou  de  cuivre  argenté.  Cette  cuirasse  mé- 
tallique ne  laisse  voir  quo  la  figure  des  personnages,  leurs  mains,  leurs 
pieds  et  en  général  toutes  les  parties  du  corps  où  la  chair  est  à  nu.  Rien 
de  plus  étrange  et  de  plus  barbare,  au  point  de  vue  de  Fart,  que 
cotte  carapace  brillante,  couverte  de  dessins  représentant  des  fleurs 
et  autres  ornements.  Et  ce  qui  rend  ces  tableaux  encore  plus  singu- 
liers, c'est  l'auréole  dorée,  également  en  métal ,  qui  entoure  la  tète 
des  saints  personnages.  Les  rayons  qui  composent  cette  couronne  se 
détachent  du  fond  de  la  plaque  argentée  et  font  saillie  sur  le  tableau. 
Nous  possédons  deux  de  ces  peintures  achetées  par  nous  au  Kremliu. 
L'une  d'elles  représente  la  Vierge  tenant  l'enfant  Jésus.  Le  visage  de  la 
Vierge  porte  une  blessure  d'où  s'échappent  quelques  gouttes  de  sang.  La 
croyance  générale  est  que  cette  blessure  a  été  faite  par  un  soldat  fran- 
çais, durant  l'occupation  de  Moscou,  que  le  sang  jaillit  aussitôt  de  la  plaie, 
et  que  le  coupable  tomba  mort  à  l'instant  même.  On  conçoit  que  cette 
image  soit  devenue  chère  aux  Russes.  C'est  une  des  plus  vénérées  parmi 
celles  qui  ornent  les  églises  de  Moscou,  et  le  nombre  en  est,  Dieu  merci, 
assez  grand  I  Quand  un  Russe  est  malade,-  et  désespère  de  sa  gucrison 
par  les  moyens  thérapeutiques,  il  se  fait  apporter  la  Vierge  et  implore  son 
utile  intervention.  Les  prêtres  tirent  profit  de  cette  crédulité,  et  n'exhi- 
bent le  tableau  original  que  moyennant  finance.  Chaque  image  a  son 
tarif  comme  une  marchandise.  Nous  avons  vu  un  riche  habitant  de 
Moscou  payer  2,000  roubles  la  vue  de  la  Vierge  blessée,  qui,  bien  en- 
tendu, ne  Tempécha  pas  d'aller  ad  patres. 

Dans  chaque  magasin,  grand  ou  petit,  dans  chaque  maison,  se  trouve 
un  tableau  du  genre  de  ceux  dont  nous  venons  de  donner  la  des- 
cription. Les  marchands  étrangers  eux-mêmes  sont  obligés  de  se*  con- 
former à  cet  usage.  Quand  un  Russe  entre  dans  le  magasin,  au  lieu  d'ôter 
son  chapeau  ou  son  bonnet  devant  le  maître  de  la  maison,  il  salue  dévo- 
tement la  sainte  imago,  fait  ses  trois  signes  de  croix  et  débite  quelques 
patenôtres,  après  quoi  il  parle  d'affaires.  Ces  démonstrations  pieuses  ne 
l'empêcheront  pas  de  nier  impudemment  sa  dette  si  le  marchand  ne  l'o- 
blige pas  à  payer  comptant.  En  Russie,  dévotion  est  bien  loin  d'être  sy- 
nonyme de  moralité. 

Ajoutons,  à  propos  de  ces  tableaux,  placés  dans  chaque  boutique, 


DE  LA  RUSSIE.  4»9 

qu'ils  donnent  lieu  à  un  usage  assez  bisarre  :  à  Pâques,  les  prêtres  en- 
trent dans  chaque  maison,  et,  après  avoir  adressé  letirs  prières  à  l'image 
du  Sauveur,  embrassent  sur  la  bouche  tous  les  gens  qui  se  trouvent  dans 
Tappartcment.  Or,  comme  ces  personnages  sont  fort  sales,  on  conçoit  ce 
que  cette  cérémonie  a  d'inconvenant  dans  tous  les  cas,  et  de  dégoûtant 
presque  toujours.  Il  faut,  en  outre,  faire  l'aumône  à  l'homme  d'église 
et  le  gorger  d'eau«do-vic. 

.  Ce  jour-là,  ies  particuliers  se  font  aussi  des  visites,  arrosées  de  force 
libations,  et  accompagnées  de  baisers  sur  les  lèvres.  On  s'aborde  en  disant  : 
«  Jésus-Christ  est  ressuscité  ;»  et  on  répond  :  «  Oui,  il  est  ressuscité;  x> 
on  se  donne  mutuellement  des  œufs,  et  l'on  se  sature  d'alcool.  Ainsi 
dans  chaque  maison,  à  chaque  visite  ;  et  comme  cela  dure  toute  la  jour- 
née, et  le  lendemain,  et  le  surlendemain,  il  est  rare  que  les  plus  intrépi- 
des buveurs  ne  soient  pas  trois  fois  rapportés  chez  eux  ÎTres  morts,  en 
compagnie  des  v  prêtres  avec  qui  ils  ont  sablé  le  rogomme.  Quelle  déliea- 
tesse  de  mœurs  ! 

A  ce  propos,  nous  nous  sommes  rappelé  la  comique  aventure  de  l'abbé 
Cbappe  d'Auteroche,  qui,  étant  à  Tobolsk,  on  Sibérie,  le  jour  de  Pâques, 
dut  subir  les  inévitables  visites  d'usage.  Qu'on  nous  permette  de  citer  le 
piquant  récit  que  le  docte  abbé  a  fait  de  ses  ennuis  : 

«  Occupé  dans  la  matinée  à  des  calculs  d'astronomie,  je  ne  m'aperçus 
pas  qu'un  Russe  était  dans  ma  chambre.  Ne  voulant  pas  apparemment  me 
déranger,  il  s'était  placé  à  mes  côtés,  mal  à  propos  pour  lui  et  pour  moi; 
car  m'étant  levé  avec  vivacité,  pour  me  promener  dans  l'appartement, 
nos  physionomies  se  choquèrent  si  rudement,  qu'il  fit  la  culbute  sur  le 
plancher  et  moi  sur  une  malle.  Quoique  je  fusse  aussi  étourdi  de  cetéyé* 
nement  que  de  voir  dans  mon  appartement  ce  Russe,  que  je  n'avais  pas 
l'honneur  de  connaître,  je  fus  à  lui  pour  lui  demander  excuse  de  cet  acci* 
dent.  Je  lui  présentai  ma  main  pour  l'engager  à  s'asseoir  ;  il  me  tendit  la 
sienne;  je  trouvai  un  œuf  dans  la  mienne.  Cet  œuf  m'étonna,  parce  que  je 
n'étais  pas  encore  remis  du  coup  de  tête  que  javais  reçu.  J'étais  d'ailleurs 
fort  embarrassé  pour  répondre  à  tout  ce  qu'il  me  disait;  car  il  me  parlait 
toiyours,  comme  si  j'eusse  entendu  sa  langue.  Je  ne  cessais,  de  mon  côté, 
de  lui  témoigner  par  des  signes  de  la  tête,  des  pieds  et  des  mains,  com* 
bien  j'étais  sensible  à  toutes  ses  honnêtetés.  11  s'en  fut  enfin,  et  me  parut 
(ort  mécontent.  Je  me  disposais  à  me  remettre  à  mon  travail  lorsqu'un 
autre  Russe  entra  dans  ma  chambre.  On  décidait  aisément,  à  sa  marche, 
qu'il  n'était  pas  à  jeun.  11  vint  à  moi  pour  m'embrasser.  Comme  il  ré- 
pandait une  odeur  d'eau-de-vie  très-désagréable,  je  fis  un  mouvement 
pour  n'être  pas  embrassé  sur  la  bouche;  mais  il  ne  me  fut  pas  possible  de 


200  LES  MYSTÈRES 

m'en  défendre.  Ce  Russe  me  donna  aussi  un  œuf;  mais  j'étais  déjà  assez 
au  fait  pour  lui  faire  présent,  à  mon  tour,  de  celui  que  j'avais  reçu.  Il  me 
quitta  cependant  encore  mécontent,  n 

Le  pauvre  astronome  apprit,  le  soir,  que  le  mécontentement  des  deux 
honnêtes  moscovites  venait  de  ce  qu'il  ne  leur  avait  pas  offert  de  Teau- 
de-vie. 

La  religion  grecque  favorise  ces  usages  dans  lesquels  Tivrognerie  a  sa 
large  part;  elle  vient  aussi  en  aide  à  la  superstition,  en  ordonnant  une 
foule  d'actes  extérieurs  qui  remplacent  la  prière  mentale  et  les  élans  du 
cœur.  Il  n'existe  pas  de  peuple  qui  témoigne  sa  piété  'par  un  aussi  grand 
nombre  de  démonstrations  matérielles.  Toutes  les  fois  qu'un  Russe  passe 
devant  une  chapelle  ou  une  image  de  saint,  il  salue,  se  prosterne  et  mar- 
motte des  prières.  Le  Dieu  ou  le  saint  que  les  soldats  et  les  mougiks  por- 
tent dans  leur  poche  est  aussi  l'objet  d'un  culte  éminemment  démonstra- 
tif. On  voit  souvent  un  paysan  tirer  son  petit  fétiche  de  son  sanctuaire, 
c'est-à-dire  de  son  pantalon,  cracher  dessus  et  le  frotter  avec  la  main  pour 
le  bien  nettoyer,  puis  le  placer  devant  lui  sur  un  meuble  ou  une  pierre, 
et  tomber  à  genoux  en  faisant  mille  signes  de  croix,  en  poussant  d'énor- 
mes soupirs,  et  en  récitant  les  quarante  '  Gospodi  pomUoï  (mon  Dieu,  aie 
pitié  de  moi).  La  cérémonie  achevée,  il  ferme  la  boite  et  remet  son  petit 
Dieu  dans  sa  poche. 

C'est  surtout  les  dimanches  et  les  jours  de  fête  qu'il  faut  observer  les  pra- 
tiques religieuses  des  Russes.  A  Moscou,  par  exemple,  à  Moscou  la  ville 
sainte  par  excellence,  on  voit  des  milliers  d'individus  se  presser  autour 
des  chapelles  et  des  images,  aller  d'une  église  à  l'autre  pour  y  baiser 
les  reliques  qu'elles  renferment,  puis  allumer  des  bougies  devant  un 
portrait  de  Jésus-Christ  ou  de  la  Vierge,  et  se  jeter  la  face  contre  terre, 
en  murmurant  avec  volubilité  d'interminables  litanies.  Pendant  l'office 
divin,  ce  sont  à  tout  moment  dès  signes  de  croix  et  des  génuflexions.  La 
foule  des  fidèles  est  toujours  en  mouvement.  Il  est  vrai  que  cette  espèce 
de  gymnastique  est  nécessaire,  car  la  religion  grecque  obligeant  les  pa- 
roissiens à  se  tenir  debout  pendant  toute  la  durée  de  la  messe,  qui  est 
excessivement  longue,  les  assistants  ne  pourraienty  résister  s'ils  ne  chan- 
geaient pas  souvent  de  position.  —  Notez  que  toutes  ces  démonstrations 
se  renouvellent  à  chaque  fête  ;  or,  il  n'y  a  pas  de  pays  où  les  fêtes  soient 
aussi  multipliées  qu'en  Russie.  Il  serait  difficile  de  les  compter,  le  nom- 
bre de  ces  solennités  augmentant  suivant  le  caprice  des  empereurs.  Mais 


I  Le  nombre  quarante  a  qttelqae  chose  de  sacré  et  de  mystérieux  dans  les  idées  reli' 
gieuses  des  Russes. 


DE  LA  RUSSIE.  201 

on  peut  affirmer  que  les  Russes  chôment  au  moins  de  cent  cinquante  à 
deux  cents  fêtes  par  an  '  ! 

Un  peuple  aussi  habitué  aux  actes  extérieurs  de  la  dévotion  doit  être 
grand  partisan  des  pèlerinages.  Les  Russes  aiment  fort  ce  genre  de  péni- 
tence. Ceux  des  parties  méridionales  de  Tempire  vont  à  Jérusalem,  pieds 
nus  et  demandant  Taumône  chemin  faisant.  Les  voyageurs  qui  se  rendent 
de  Gonstantinople  à  Odessa  se  trouvent  quelquefois  entourés,  sur  le  bateau 
à  vapeur,  d'une  foule  déguenillée  et  horriblement  puante.  Ce  sont  des 
pèlerins  russes  revenant  de  la  terre  sainte.  Les  habitants  des  autres  pro- 
vinces de  la  Russie  accomplissent  de  fréquents  pèlerinages  aux  reliques 
les  plus  révérées.  Catherine  II,  la  sceptique,  la  voltairienne  Catherine, 
pour  flatter  les  préjugés  dévots  de  ses  sujets,  alla,  pieds  nus,  de  Moscou 
au  couvent  de  Troïtza  ;  ce  qui  n'empêchait  pas  Thypocrite  impératrice  de 
tonner  contre  la  superstition  et  la  bigoterie  dans  ses  lettres  au  philosophe 
de  Ferney. 

Le  peuple  russe  ne  saurait  se  passer  de  bénédictions.  Il  lui  en  faut  à  tout 
propos,  pour  toutes  choses  et  pour  toutes  les  saisons.  La  navigation  sur 
les  rivières  ne  serait  pas  sûre,  Teau  serait  malfaisante  et  le  poisson  mau- 
vais, si  tout  cela  n'était  pas  bien  et  dûment  bénit  dans  le  moijB  de  janvier. 
Les  moissons,  les  bestiaux,  tous  les  produits  de  la  terre,  doivent  être, 
sous  peine  de  grands  malheurs,  régulièrement  aspergés  d'eau  bénite.  Les 
fruits  eux-mêmes  doivent  rester  inviolables  jusqu'à  ce  que  le  prêtre  les 
ait  consacrés,  ce  qui  a  lieu  le  6  août  de  chaque  année.  En  un  mot,  celte 
manie  de  bénédictions  passe  toutes  les  bornes  raisonnables.  —  En  re- 
vanche, l'Église  russe  n'est  pas  avare  de  malédictions,  ce  qui  rétablit 
quelque  peu  la  balance.  Tous  les  ans,  à  certain  jour  fixé,  les  fidèles  se  ren- 
dent en  foule  à  la  cathédrale  de  St-Pétcrsbourg,  et  là,  au  milieu  de  toute 
la  pompe  que  le  clergé  moscovite  aime  à  déployer,  le  prêtre  lit  d'une 
voix  tonnante  les  noms  des  hérétiques  les  plus  fameux  et  des  rebelles 
qui,  à  diflerentes  époques,  ont  troublé  la  paix  de  l'empire  des  tzars.  Cha- 
que nom  est  suivi  d*une  formule  d'imprécation,  ctTanathème  est  répété 
par  un  chœur  d'enfants.  Pour  terminer,  le  métropolitain,  changeant  de 


*  Du  temps  de  Catherine  II,  viDgt-cinq  fêtes  étaient  consacrées  au  culte  particaUer  de  la 
tzarine  et  de  sa  famille.  Cinq  de  ces  fêtes  étaient  instituées  pomr  la  souveraine  seule. 
Cêtaient  :  1«  sa  naissance,  le  21  avril;  29  son  avènement,  le  28  juin;  9*  son  couronne- 
ment, le  22  septembre  ;  4«  son  inoculaUon  de  la  petite  vérole,  le  2f  novembre  ;  5*  son  nom, 
le  25  novembre.  Paul  !«'  voulut  que  deux  fêtes  annuelles  fussent  célébrées  en  Thonnenr 
de  chacun  de  ses  enfants,  l'une  pour  sa  naissance,  Taulre  pour  sou  nom.  Or  Paul  avait 
neuf  enfants  :  total  dix-huit  fêtes  pour  la  progéniture  de  Tautocrate,  sans  compter  celles 
du  père,  de  la  mère  et  des  autres  membres  de  la  famille. 

M.  ft.  26 


162  LES  MYSTÈRES 

ton  y  bénit  en  masse  et  en  détail  le  peuple  et  ses  souverains  depuis  le  plus 
ancien  jusqu'à  l'autocrate  actuel. 

Rien  ne  prouve  mieux  l'attachement  des  Russes  aux  pratiques  reli- 
gieuses ordonnées  par  leurs  prêtres  que  la  scrupuleuse  obéissance  avec 
laquelle  ils  se  résignent  aux  austérités  du  carême.  La  religion  grecque 
reconnaît  quatre  carêmes  ;  elle  en  décréterait  dix,  que  le  peuple  mosco- 
vite les  observerait  avec  la  même  conscience.  Pendant  ces  périodes  de 
jeûne,  les  Russes  se  nourrissent  exclusivement  de  pain  grossier,  d'aiU 
d'oignons,  de  racines  et  de  champignons.  Le  beurre  est  remplacé  par 
l'huile  de  chénevis  ou  de  poisson,  généralement  rancc  et  nauséabonde. 
Mous  laissons  à  penser  de  quels  parfums  l'haleine  de  ces  vrais  croyants 
est  chargée  après  un  pareil  repas.  Ob  peut  aussi  deviner  les  effets  de  ce 
régime  sur  )a  santé.  Les  moins  robustes  tombent  malades,  mais  ils  n'en 
continuent  pas  moins  a  jeûner.  On  voit  des  malheureux,  épuisés  et  mori- 
bonds, refuser  obstinément  quelques  cuillerées  de  lait,  repousser  avec 
horreur  le  bouillon,  même  quand  il  est  ordonné  comme  médicament,  et 
s'en  tenir  rigoureusement  à  une  alimentation  végétale,  qui  les  exténue  et 
quelquefois  finit  par  les  tuer  ^  C'est  ainsi  que  les  Russes  croient  gagner 
le  paradis.  En  vérité,  on  peut  dire  que  ce  peuple  ne  sait  prendre  le  ciel 
que  par  famine. 

Quant  aux  riches,  ils  achètent,  à  beaux  roubles  comptants,  le  droit 
de  vivre  pendant  le  carême  comme  le  reste  de  l'année.  Quand  ils  se 
croient  obligés  de  se  conformer  aux  prescriptions  de  l'Église,  ils  jeûnent 
en  mangeant  les  poissons  les  plus  délicats,  les  légumes  de  tous  les  pays 
venus  en  serre  chaude,  et  des  fruits  succulents,  mûris  à  la  chaleur  des 
poêles.  La  noblesse  russe  se  dispense  volontiers  de  toutes  ces  pratiques 
de  dévotion.  Ceux  de  ses  membres  qui  ont  pu  acquérir  quelques  lumières 
ont  renoncé  aux  croyances  de  leurs  pères.  Mais  il  leur  est  arrivé  ce  qu'il 
y  a  de  pire  :  ils  ne  croient  plus  à  rien,  et  n'ont  pas,  pour  retrouver  les 
voies  de  la  morale,  les  enseignements  de  la  philosophie.  Le  scepticisme 
a  feit  invasion  au  milieu  d'eux,  et  il  a  amené  à  sa  suite  la  dépravation  des 
mœurs. 

A  vrai  dire,  religion  et  scepticisme  ont  influé  dans  le  même  sens  sur 

'  c  Ces  pauvres  fanaUque?  se  croiraient  perdus  s*U  entrait  dans  leur  estomac  quelque 
substance  animale,  quanci  ce  serait  même  contre  leur  volonté.  Observant  qu*iU  prenaient 
le  thé*avec  une  émulsion  d*amandes  au  lieu  de  crème,  j*essayai  de  les  tromper,  et  leur 
ayant  avoué  ma  ruse  un  moment  après  les  avoir  vus  boire,  lea  marques  de  Fansiété  la  plus 
cruelle  se  peignirent  sur  leurs  traiis  ;  ils  coururent  à  toutes  jambes  citez  Tapptlileaire 
acbeter  de  l'émétique,  et  ne  parurent  avoir  recouvré  leur  tranquillité  d'esprit  qu*aprèa  red- 
dition totale  des  alimens  impurs  dont  ils  s'étaient  souillée.  »  (May,  Sr-H^ffiboury  #|  la 
Bvtaie,  t.  J,  p.  2i5.  ) 


DE  LA  RUSSIE.  205 

œ  malheureux  pays,  et  y  ont  produit,  à  certains  égards,  des  effets  identi- 
ques. La  religion  considérée  au  point  de  tuc  de  Tutilité,  a,  d'ordinaire, 
ce  double  avantage,  Qu'elle  moralise  les  peuples  et  leur  inculque  profon- 
dément le  sentiment  du  devoir  envers  le  prochain  aussi  bien  qu'envers 
l'État.  Mais  quand  elle  se  borne  à  enseigner  de  vains  simulacres  de  dé- 
votion, quand  elle  descend  jusqu'à  se  confondre  avec  la  superstition, 
quand  elle  abdique  l'apostolat  moral  pouf  s'attacher  à  maintenir  les 
hommes  dans  le  vice  et  l'ignorance,  alors,  qu'elle  s'appelle  christianisme 
ou  de  tout  autre  nom,  elle  n'est  plus  qu'un  fléau.  Or,  la  religion  grecque, 
telle  que  la  prêchent  et  la  pratiquent  les  prêtres  russes,  doit  être  mise  au 
premier  rang  de  cette  dernière  catégorie.  Aussi,  au  lieu  d'améliorer  les 
masses,  elle  a  puissamment  aidé  à  les  démoraliser.  Sa  seule  excuse  est 
dans  la  condition  essentiellement  dépendante  où  la  tient  le  despotisme 
dès  chefs  de  l'État.  Elle  aussi  est  esclave,  et  certes  on  ne  reconnaît  que 
trop  bien  sur  son  front  le  signe  de  la  servitude. 

Les  etnpereurs,  qui  exercent  sur  le  culte  national  une  autorité  si  ja- 
louse et  ai  éxclusite,  savent  fort  bien  se  montrer  tolérants  envers  les 
croyances  qiii,  disséminées  dans  les  vastes  domaines,  ne  peuvent  porter 
ombrage  à  leur  omnipotence.  Si  les  catholiques  polonais  et  les  rulhéniens 
sont  persécutés  par  l'empereur  Nicolas,  c'est  que  la  politique  absorbante 
do  gouvernement  russe  le  veut  ainsi.  De  la  part  de  l'autocrate,  ce  n'est 
point  fanatisme,  c'est  système.  Ce  qui  le  prouve,  c'est  l'indulgence  ou 
plutôt  l'indifTéfence  que  témoigne  le  pouvoir  aux  sectes  nombreuses, 
mais  insignifiantes  par  leur  faiblesse,  que  la  guerre  ou  les  migrations 
ont  dispersées  sur  la  surface  de  l'empire  russe.  Les  habitants  de  la  Grande 
Principauté  de  Finlande  sont  luthériens.  Dans  l'empire  même,  on  compte 
près  de  douze  cent  mille  Arméniens,  Grecs  ou  Grégoriens  et  quelques 
Arménien  Unis;  environ  deux  millions  six  cent  mille  catholiques,  en  obser- 
vant toutefois  que  les  Grecs-Unis,  au  nombre  de  quinze  cent  mille,  ont 
abandonné  la  communion  en  1839;  un  million  et  demi  de  protestants  ; 
on  million  et  quelque  cent  mille  Juifs  ;  deux  millions  de  mahométans  ; 
trois  ou  quatre  cent  mille  lanlaites,  dont  soixante-cinq  mille  en  Europe  ; 
enfin  six  ou  sept  cent  mille  chamanites  et  quelques  milliers  de  ghèbres. 
Toutes  ces  sectes  vivent  parfaitement  tranquilles  sur  le  territoire  mosco* 
vite  '  ;  mais  cette  sécurité,  elles  ne  la  doivent  qu'à  la  nullité  de  leur  in- 
fluence. Quand  la  politique  exigera  qu'elles  disparaissent,  elles  souffri- 
ront. Jusque-là  on  les  tolérera  sans  prendre  garde  à  elles. 


■  Les  juifs  de  Pologne  ont  été  récemment  persécutés  par  Nicolas.  On  aperçoit  encore  ici 
le  doigt  de  la  politique,  et  non  l'action  des  présagés  feligieni. 


204  LES  MYSTÈRES 

Les  jésuites  seraient  eux-mêmes  tolérés,  s'ils  n'avaient  pas  inquiété  le 
gouvernement  russe  par  leur  ambition  et  leurs  empiétements  sur  le  do- 
maine du  pouvoir.  Voici  le  récit  succinct  de  leur  expulsion  et  des  causes 
qui  la  motivèrent. 

La  société  de  Jésus  s'était  établie  en  Russie,  comme  partout  où  il  y 
avait  puissance  et  richesse  à  acquérir.  Pierre  le  Grand  l'expulsa  de 
ses  États;  mais  les  disciples  de  Loyola,  chassés  par  la  porte,  rentrent 
par  la  fenêtre.  Us  s'introduisirent  de  nouveau  dans  l'empire  russe. 
Catherine  II  les  accueillit  à  l'époque  où  ils  étaient  bannis  de  tous  les 
États  de  l'Europe  et  où  le  pape  Clément  XIY,  d'accord  avec  tous  les 
souverains  de  la  chrétienté,  venait  de  fulminer  l'analhème  contre  leur 
congrégation.  Longtemps  réduits  à  l'impuissance,  ils  recommencèrent 
leurs  intrigues  dès  que  la  colère  des  rois  et  du  saint-siége  fut  apaisée.  Ils 
possédaient  en  Russie  plusieurs  établissements  considérables,  notamment 
à  Yitepsk  et  à  Polotsk  sur  la  Dwina.  Ces  deux  maisons  pouvaient  donner 
une  idée  de  la  fortune  et  de  la  force  de  cet  ordre  ambitieux.  Celle  de 
Polotsk  offrait  l'aspect  d'une  petite  ville  :  les  bâtiments,  la  chapelle,  dé- 
corée comme  un  riche  boudoir,  la  demeure  des  révérends  pères  et  ses 
dépendances,  tout  était  construit,  meublé  et  entretenu  avec  un  soin  et  une 
magnificence  extraordinaires.  Il  va  sans  dire  qu'un  séminaire  faisait  par- 
tie de  l'établissement.  On  y  recevait  un  grand  nombre  de  fils  de  mar- 
chands affranchis,  de  nobles  sans  fortune,  et  même  de  prêtres  grecs.  Les 
jésuites,  par  leur  langage  hypocrite  et  leurs  exhortations  perfides,  avaient 
si  bien  endormi  la  défiance  des  pères  de  famille,  que  ceux-là  même  qui 
étaient  le  plus  attachés  aux  croyances  de  la  communion  grecque  n'hési- 
taient pas  à  leur  abandonner  l'éducation  de  leurs  enfants.  Au  lieu  de  ré- 
pondre à  cette  confiance  par  une  conduite  loyale,  ils  usaient  de  toute  leur 
autorité  pour  subjuguer  la  jeune  intelligence  de  leurs  élèves.  Tous  les  ans 
de  nombreuses  abjurations  enrichissaient  la  petite  fourmilière  jésui- 
tique. 

Mais  les  bons  pères  rêvaient  un  théâtre  plus  vaste  et  de  plus  brillantes 
conquêtes.  A  force  d'intrigues,  ils  obtinrent,  en  1800,  la  permission  de 
desservir  un  des  temples  de  St-Pétersbourg  assigné  au  culte  de  l'Église 
romaine.  C'était  un  premier  pas,  mais  les  frères  de  saint  Ignace  ne  sau- 
raient se  contenter  de  triomphes  incomplets.  Leur  général,  s'apuyant  sur 
un  règlement  du  12  février  1769,  créa  un  collège  où  furent  admis  des  élèves 
sans  distinction  de  culte.  Leur  nouvel  établissement  était  situé  sur  le  canal 
de  la  Moïka  ;  c'était  une  maison  superbe,  et  dont  les  deux  façades  à  colonnes 
annonçaient  plutôt  la  demeure  d'un  prince  que  celle  de  quelques  servi- 
teurs du  Christ.  Leur  propagande  s'exerça  d'abord  sur  l'esprit  des  enfants 


DE  LÀ   RUSSIE.  205 

qa'ils  étaient  chargés  d'instruire,  sous  promesse  formelle  de  ne  pas  cher- 
cher à  les  détounier  de  la  religion  de  leurs  pères.  Enhardis  par  l'impu- 
nité, ils  foulèrent  aux  pieds  les  lois  du  pays  et  les  ordonnances  qui  les 
concernaient  spécialement.  Un  ukase  impérial  du  14  mai  1801  les  astrei- 
gnait à  rendre  compte  de  l'administration  des  fonds  de  leur  église.  Au 
mépris  de  cette  disposition  expresse,  et  par  une  interprétation  fraudu- 
leuse du  texte  de  cette  loi,  ils  disposèrent  sans  contrôle  des  bénéflces  de 
leur  pensionnat.  Tandis  que  Téglise  était  au-dessous  de  ses  frais,  le  peu- 
sionnat  faisait  d'excellentes  afTaires.  Au  lieu  de  payer  ayec  les  profits  de 
l'un  les  dettes  de  l'autre,  ils  gardèrent  les  reTcnus  du  collège  et  contrac- 
tèrent pour  l'église  de  nouveaux  engagements  auxquels  ils  ne  firent  pas 
honneur.  Les  paysans  de  leurs  terres  étaient  dans  la  situation  la  plus  dé- 
plorable. Impitoyablement  opprimés  par  des  maîtres  insatiables,  ces  mal- 
heureux, mourant  de  faim,  réduits  à  la  plusaflreuse  misère,  excitaient  la 
pitié  des  Russes  eux-mêmes,  des  Russes  si  habitués  à  voir  soufTrir  leurs 
esclaves  !  Eux,  cependant,  vivaient  dans  le  luxe  et  voyaient  journelle- 
ment augmenter  la  masse  de  leurs  richesses. 

Pendant  quinze  ans  que  dura  cette  période  de  prospérité,  leur  activité 
nç  se  ralentit  pas  un  seul  instant.  Pas  un  seul  instant  les  ressorts  de  cette 
puissante  machine  ne  cessèrent  de  jouer.  Aussi  les  résultats  de  la  lutte 
dépassèrent-ils  les  espérances  de  la  pieuse  congrégation.  Plusieurs  per- 
sonnes d'un  rang  élevé  entrèrent  solennellement  dans  le  giron  de  l'Église 
romaine.  D'autres,  trop  timorées  pour  faire  parade  de  leur  abjuration,  se 
firent  admettre  clandestinement  dans  la  communion  catholique.  Le  jeune 
fils  du  prince  Galitzin,  ministre  des  cultes,  fut  du  nombre  des  apos- 
tats, et  cette  conversion,  qui  attestait  l'influence  des  jésuites,  produisit  à 
la  cour  un  immense  scandale.  Mais  c'était  surtout  parmi  les  femmes  que 
les  infatigables  apôtres  cherchaient  leurs  plus  précieux  succès.  Â  cette 
tactique  il  y  avait  double  avantage  :  d'abord  les  conquêtes  étaient  assez 
faciles,  l'ignorance  des  dames  russes  et  la  mobilité  de  leur  imagination  se 
prêtant  volontiers  aux  enseignements  des  bons  pères  ;  puis  les  disciples 
devenaient  à  leur  tour  prédicateurs,  et  leur  parole  était  bien  autrement 
efficace  sur  l'esprit  des  hommes  et  des  enfants  que  celle  des  gens  à  robe 
noire.  On  devine,  sans  que  nous  ayons  besoin  d'entrer  dans  les  détails, 
par  quels  moyens  les  révérends  obtenaient  leurs  plus  brillants  triomphes 
sur  leur  clientèle  féminine.  Prédications  mystiques,  exhortations  insi- 
dieuses, promesses,  menaces,  mensonges  grossiers,  séductions  de  toute 
espèce,  excitation  des  sens,  appel  aux  plus  secrets  mobiles  du  cœur  des 
femmes,  intervention  des  miracles,  tout  fut  par  eux  mis  en  œuvre  sans 
scrupule  et  sans  relâche.  L'exaltation  produite  par  leurs  infernales 


306  LES  MYSTÈRES 

nienées  était  telle,  que  quelques  néophytes  rêvaient  déjà  le  martyre.  Une 
jeune  princesse»  comblée  de  tous  les  dons  de  la  nature  et  de  là  for- 
tune, fanatisée  par  un  jésuite,  crut  mériter  le  pardon  de  ses  péchés  et  les 
faveurs  du  ciel  en  se  brûlant  uii  doigt. 

Encore  quelques  années  d'impunité,  et  une  révolutioti  coinplète  se  serait 
accomplie  dans  les  domaines  des  tzars.  Mais  Tempereur  Alexandre, 
malgré  ses  rapports  journaliers  avec  les  plus  dévots  catholiques,  était  dé- 
cidé à  délivrer  son  trône  et  son  peuple  des  périls  dont  l'audace  des  jésuites 
menaçait  l'un  et  l'autre.  Un  jour  de  l'année  1815,  un  détachement  dé 
troupes  cerne  le  repaire  de  la  congrégation  ;  lin  officier  de  police  se  pré- 
sente au  chef  de  l'établissement  et  lui  ordonne  de  rassembler  les  frères 
dans  le  réfectoire.  C'était  Un  coup  de  foudre  pour  la  sainte  association, 
qui  était  loin  de  s'attendre  à  une  proscription  nouvelle.  La  plus  vive  agi- 
tation se  répand  dans  le  séminaire  ;  on  entoure  l'officier  de  police  ;  mais 
à  toutes  les  questions  celui-ci  se  borne  à  répondre  d'un  ton  bref  :  «  Dé- 
pêchons-nous !  x>  On  fait  mine  de  résister  ;  mais  la  vue  des  soldats  qui 
environnent  la  maison  intimide  les  plus  hardis.  Les  robes  noires  se 
réunissent  pour  apprendre  le  sort  qui  leur  est  réservé  ;  alors  :  «c  Par  le 
flanc  gauche!  en  atant!  marche  i  s  s'écrie  l'officier  ;  et  sans  atitrè  expli- 
cation,  il  leur  indique  le  chemin  de  la  porte.  On  fait  descendre  ces  mes- 
sieurs deux  à  douiL  ;  on  les  hisse  sur  des  télégas  qui  attendaient  à  la 
porte  I  et  la  caravane,  bien  escortée,  {>artau  grand  galop  *. 

Quelques  jours  après,  un  ukasé  impérial  proclama  la  confiscation  au 
profit  de  la  couronne  de  toutes  les  propriétés  de  TOrdre,  et  défendit  i  ses 
membres,  sous  peine  d'exil  en  Sibérie,  d'approcher  de  St-Pétèrsbourg  à 
la  distance  de  moins  dd  cinquante  lieues.  Le  séminaire  fut  conteHi  en 
caserne  pour  les  orphelins  militaires,  et  on  y  établit  utie  école  d'ensei- 
gnement mutuel. 

Certes,  on  conviendra  que  l'indulgence  d'Alexandre  avait  été  excessive. 
Se  contenter  d'expulser  de  la  capitale  ces  éternels  artisans  de  discordes, 
c'était  se  montrer  bien  tolérant!  Ajoutons  que  les  dettes  qui  grevaient 
l'Église,  et  qui  s'élevaient  à  200,000  roubles  (environ  700,000  francs), 
furent  acquittées  par  le  trésor  impérial.  Le  tzar  voulut  aussi  que  reiercicé 
du  culte  catholique  ne  souffrit  aucune  interruption  ;  des  mesures  furent 
prises  en  conséquence.  Comment  les  jésuites  témoignèrent-ils  leur  recon- 
naissance au  gouvernement  russe  ?  On  va  le  voir» 

Peu  après  leur  mésaventure  de  St-Pélersbourg,  on  apprit  qu'ils  avaient 
organisé  un  vaste  système  de  propagande  pour  attirer  à  eux  la  jeunesse 

■  Voir  la  gravure. 


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DE  LA  RUSSIE.  207 

des  collèges  provinciaux.  On  sut  qu'ils  avaient  notamment  jeté  leurs 
vues  sur  le  collège  de  MohilefT.  Alors^  on  leur  défendit  de  recevoir  dans 
leurs  écoles  des  élèves  autres  que  les  catholiques  romains.  «  Sans  égard 
aux  bulles  du  saint-siège  et  aux  lois  de  TËtat  qui  interdisent  Tagrégation 
des  Grecs^Unis  à  la  juridiction  du  rite  romain,  les  jésuites  travaillaient  à 
les  attirer  dans  les  lieux  mêmes  où  la  présence  des  prêtres  grecs^unis  ren- 
dait cette  usurpation  inadmissible.  A  SaratofT  et  dans  quelques  parties  de 
la  Sibérie,  sous  prétexte  d'exercer  leurs  fonctions,  ils  s'introduisaient 
dans  des  contrées  où  ne  les  appelait  point  leur  ministère,  et  leur  esprit 
de  prosélytisme  se  manifesta  encore  par  de  nouvelles  suggestions  dans  le 
gouvernement  de  Yitepsk  '.  » 

Malgré  tant  d'empiétements  et  d'insolentes  provocations,  l'empereur 
crut  devoir  encore  recourir  aux  voies  de  la  douceur.  En  1815,  c'est-à- 
dire  l'année  même  où  les  jésuites  avaient  dû  quitter  St-Pétersbourg,  il  fit 
faire  de  justes  remontrances  au  père  général  de  TOrdre.  C'était  connaître 
bien  mal  l'invincible  opiniâtreté  de  ces  imposteurs.  Ils  se  moquèrent  des 
représentations  du  ministre,  et  redoublèrent  d'ardeur.  Us  se  répandirent 
dans  les  colonies  du  rite  protestant,  çt  s'y  livrèrent  sans  contrainte  à  toutes 
les  inspirations  de  leur  politique  ambitieuse.  Quand  ils  avaient  affaire 
aux  juifs,  ils  ne  se  donnaient  pas  la  peine  d'employer  la  persuasion.  La 
violence,  les  tortures,  les  rigueurs  les  plus  atroces,  tous  les  moyens,  en 
un  mot,  leur  semblaient  bons  pour  soustraire  les  enfants  israèlites  à  iQurs 
familles. 

La  mesure  était  comble,  et  il  y  aurait  eu  pusillanimité  à  ajourner  encore 
le  châtiment.  Un  rapport  officiel  adressé  à  l'empereur,  et  dont  nous  avons 
cité  un  extrait,  fit  connaître  les  usurpations  des  jé&uites,  et  leurs  dés- 
obéissances, et  leurs  coupables  intrigues,  et  leur  crimes.  Sur  la  proposi-* 
tion  du  ministre  des  cultes,  Alexandre  ordonna  l'expulsion  complète  et 
définitive  de  ces  incorrigibles  fauteurs  de  haines  et  de  désordres. 

Les  jésuites  sortirent  du  territoire  de  l'empire  russe  au  nombre  de 
sept  cent  cinquante.  Les  uns  se  retirèrent  en  Chine  ;  les  autres,  en  bien 
plus  grand  nombre,  se  rendirent  dans  les  États  autrichiens,  en  Italie  et 
en  Allemagne.  La  cour  de  Vienne  leur  accorda  pour  retraite  le  collège 
de  Tarnopol,  en  Gallicie. 

On  voit  que  cette  société  a  été  en  Russie  ce  qu'e)le  fut,  ce  qu'elle  est  en- 
core partout.  Félicitons  les  Russes  d'en  être  délivrés ,  car  là  où  ellQ 
trouve  tolérance  et  laisser-faire,  il  n'y  a  pour  TÉtat  et  pour  les  familles  ni 
tranquillité,  ni  sécurité  :  c'est  l'engeance  perfide  et  dangereuse  que  l'é^ 
vangéliste  a  qualifiée  par  ces  mots  :  progenies  vtperartm. 

■  Rapport  adressé  à  Tempereur  par  le  ministre  des  cultes. 


CHAPITRE   VII. 


OROAiriBATIOir  POUTIQUS. 


GOUVERNEMENT.  —  ADMINISTRATION.  POUCE. 


Ordre  de  succession  au  trône.  ^  Titres  que  prennent  les  empereurs  de  Russie;  armoiries 
nationales  des  Russes.  —  Organisation  :  conseil  de  Tempire,  sénat,  ministères,  synode.  «- 
Tableau  de  ia  liiérarchie  civile  et  militaire;  titres  correspondants.  —  GouYemements 
provinciaui.  —  Administration.  —  Corruption  et  vénalité  des  employés.  —  Anecdotes. 

—  Police  ;  bassesse,  vénalité,  brutalité  et  friponnerie  des  agents  de  cette  administration. 

—  Anecdotes  curieuses.  —  Police  russe  à  Télranger.  —  Police  industrielle. 


Sans  vouloir  entrer  ici  dans  des  détails  d'organisation  qui  seraient  in- 
failliblement fastidieux,  nous  croyons  utile  de  donner  une  idée  de  la  con- 
stitution de  l'empire  russe,  et  des  rouages  qui  composent  cette  grande 
machine  politique. 

Nous  n'ajouterons  rien  à  ce  que  nous  avons  dit  du  despotisme  exercé 
par  le  souverain.  Quant  à  la  transmission  du  pouvoir,  les  personnes  qui 
sont  peu  familiarisées  avec  l'histoire  de  ce  pays  ont  pu  deviner,  par  le 
peu  que  nous  en  avons  rappelé,  que  le  trône  [est  héréditaire  tout  autant 
que  le  veulent  bien  les  prétendants  à  la  couronne,  la  noblesse  moscovite 
ou  l'armée  insurgée.  Néanmoins  l'hérédité  est  inscrite  dans  les  lois  fon- 
damentales de  l'empire.  Paul  Y\  dans  une  intention  de  blâme  contre  sa 
mère  Catherine  II,  régla  l'ordro  de  succession.  L'ukase  décrété  par  cet 
empereur  n'admet  les  femmes  qu'après  l'extinction  du  dernier  rejeton 
mâle  du  sang  impérial.  De  peur  que  cette  loi  ne  fût  oubliée  et  ne  tombât 
en  désuétude,  Nicolas  l'a  confirmée  à  son  avènement  ;  il  a  déclaré  ses 
filles  exclues  du  droit  de  régner,  à  moins  que  ses  fils,  le  grand-duc 
Michel  et  sa  descendance  masculine  ne  vinssent  à  s'éteindre  complète- 
ment. 

Les  souverains  russes,  à  l'exemple  des  sultans^  aiment  à  faire  parade 


DE   LA   RUSSIE.  209 

de  leurs  titres.  Nous  donnons  par  curiosité  la  liste  de  ceux  qui  figurent 
à  la  suite  du  nom  du  tzar  sur  les  actes  émanés  de  sa  volonté  suprême: 
empereur  et  autocrate  de  toutes  les  Russies,  ^e  Moscou,  Kieff,  Wladimir 
et  Novogorod,  tzar  de  Kazan,  d'Astrakhan^  tzar  de  Pologne,  tzar  de  Sibé- 
rie, tzar  de  la  Chersonèse  Taurique,  seigneur  de  PskofT,  grand  prince  dé 
Smolensk,  de  Lithuanie,  de  Yolhynie,  de  Podolie  et  de  Finlande,  prince 
d'Esthonie,  de  Livonie,  de  Gourlande  et  de  Sémigallie,  de  Bialystok,  do 
Karélie,  de  Jongrie,  de  Perm,  de  Yiatka,  de  Bulgarie  et  de  plusieurs  au- 
tres pays;  seigneur  et  grand  prince  du  territoire  de  Nijni-Novogorod,  de 
TchernigofT,  de  Riazan,  de  Polotsk,  de  RostofT,  de  Jaroslavl,  de  Biélo- 
zersk,  d'Oudorie,  d'Obdorie,  de  Kondinié,  de  Yitepsk,  de  Mstislaff;  do- 
minateur de  toutes  les  régions  hyperboréennes  ;  seigneur  des  pays  d'Ivé-  . 
rie,  de  Kartalinie,  de  Grouzinie,  de  Kabardinie,  d'Arménie  ;  seigneur 
héréditaire  et  suzerain  des  princes  tcherkesses,  de  ceux  des  montagnes 
et  autres  ;  héritier  de  la  Norwége  ;  duc  de  Schleswig-Holstein,  de  Stor- 
marn,  deDittmarsen  et  d'Oldenbourg.  Si  l'on  retranchait  de  cette  prodi- 
gieuse kyrielle  tous  les  pays  dont  le  tzar  se  prétend  seigneur  et  maître, 
sans  en  avoir  autre  chose  que  la  possession  nominale,  la  liste  diminuerait 
singulièrement.  Mais  il  en  resterait  toujours  assez  pour  rendre  cette  for- 
mule de  souveraineté  parfaitement  ridicule.  Les  empereurs  de  Russie  ont 
trop  de  vanité  pour  renoncer  à  ces  puérils  usages,  tradition  purement 
orientale.  —  Se  figure-t-on  la  sottise  d'un  roi  de  France  qui  se  dirait 
prince  des  départements  du  Loiret,  de  l'Ardèche,  de  Tarn-et-Garonne,  et 
ainsi  de  suite  jusqu'à  épuisement  de  nos  quatre  vingt-six  départements  ; 
prince  de  l'Algérie  et  des  iles  d'Hyères,  seigneur  de  là  Guadeloupe,  de  la 
Martinique,  de  Bourbon,  de  Pondichéri,  de  Ghandernagor,  de  St-Louis  du 
Sénégal,  des  iles  Marquises,  etc.,  etc.,  etc.?  Mais  ce  qui  chez  nous  excite- 
rait un  rire  inextinguible,  en  Russie  provoque  les  respects  de  la  multitude. 

Ce  faste  de  grandeur  se  retrouve  jusque  dans  les  armoiries  de  l'empire 
moscovite  :  l'aigle  à  deux  tètes  y  est  entouré  des  écussons  de  Novogorod, 
Wladimir,  Kieff,  Kazan,  Astrakhan  et  Sibérie.  Le  grand  sceau  contient 
vingt-six  écussons  de  plus  ;  et  à  chaque  nouvelle  acquisition  de  territoire, 
ou  soi-disant  telle,  on  ajoute  un  écusson.  Si  les  Russes  font  jamais  la  con- 
quête des  Indes  orientales,  leurs  armoiries  nationales  ne  tiendront  pas 
dans  un  hectare. 

Bien  que  l'empereur  Nicolas  s'occupe  de  tout  et  veuille  suffire  à  toutes 
choses,  il  n'en  a  pas  moins  autour  de  lui  et  sous  lui  des  institutions  poli- 
tiques qui  fonctionnent  ou  sont  censées  fonctionner  activement.  Il  y  a 
trois  grands  corps  de  l'État  investis  d'une  mission  de  surveillance  et  de 
conseil.  Le  premier  a  un  caractère  plus  politique  que  les  deux  autres  : 
M.  R.  27 


%\Q  LES  MYSTÈRES 

c'est  le  conseil  de  Vempire,  qui  est  divisé  en  cinq  départements,  et  dont 
les  ministres  font  partie  de  droit.  Gomme  notre  conseil  d'Etat,  il  se  borne 
à  donner  des  avis  et  ne  décide  point  ;  dans  certains  cas,  il  prononce  en 
dernier  ressort  sur  des  affaires  contentieuses  déjà  jugées  par  le  sénat. 
Le  second  corps  est  le  sénat.  Espèce  de  Maître-Jacques,  il  sert  à  la  fois  de 
tribunal  politique  et  civil,  de  cour  des  comptes  et  de  ministère.  Il  parti- 
cipe à  la  fois  du  pouvoir  judiciaire,  puisqu'il  connaît  des  affaires  de  toute 
nature  qu'on  lui  soumet,  du  pouvoir  exécutif,  car  il  est  chargé  de  l'exé- 
cution des  lois,  et  du  pouvoir  législatif,  car  il  décrète  des  ukases,  les- 
quels, il  est  vrai,  n'ont  force  de  loi  que  lorsqu'ils  sont  revêtus  de  la  si- 
gnature du  procureur  général,  chargé  de  représenter  l'autocrate.  Ces 
•  ukases  peuvent,  du  reste,  être  mis  à  néant  par  l'empereur.  En  sopime,  et 
malgré  l'étendue  de  ses  attributions,  malgré  sa  dénomination  Ae  sénat  dt-- 
figeant,  ce  corps  ne  joue  qu'un  rôle  passif.  L'ignorance  de  ses  membres 
.  en  matière  de  législation  ajoute  à  son  inutilité,  et  la  vénalité  qu'ils  af- 
fichent rendent  cette  institution  méprisable.  Le  sénat  se  compose  de  onze 
départements,  dont  six  siègent  à  St-Pétcrsbourg,  trois  à  Moscou  et  deux 
à  Varsovie.  L'empereur  nomme  les  sénateurs,  dont  le  nombre  a  été  suc- 
cessivement porté  à  près  de  cent. 

Le  troisième  corps  de  l'Etat  est  le  saint  synode,  dont  nous  avons  parlé 
dans  le  précédent  chapitre.  C'est  le  suprême  tribunal  ecclésiastique,  sous 
le  contrôle  et  le  bon  plaisir  du  tzar.  Les  dignitaires  de  l'Église  y  sont 
appelés  à  tour  de  rôle.  Un  métropolitain  en  est  le  président  de  droit;  mais 
comme  le  souverain  y  a  un  fondé  de  pouvoirs,  celui-ci,  qui  est  un  mili- 
taire, préside  de  fait  l'assemblée.  Étrange  pays  que  celui  où  de  graves 
questions  religieuses  sont  soumises  à  la  décision  d'un  traineur  de  sabre! 
Ce  qui  reste  du  pouvoir  exécutif  réside,  en  vertu  d'une  délégation  de 
l'empereur,  dans  les  mains  des  ministres.  Il  y  a  neuf  départements  mi- 
nistériels et  trois  directions,  celle  des  voies  de  communication  et  des  tra- 
vaux publics,  celle  du  contrôle  et  celle  des  postes.  Le  conseil  des  mi- 
nistres est  présidé  par  le  chef  du  conseil  de  l'empire.  Les  chefs  des  direc- 
tions ont  le  droit  d'y  assister. 

Dans  cette  organisation,  le  mélange  des  attributions  est  visible.  Rien 
de  net,  rien  de  bien  déterminé.  Il  y  aurait  donc  à  craindre  de  nombreux 
conflits,  si  le  pouvoir  autocratique  n'était  pas  là  pour  rétablir  l'équilibre 
entre  les  éléments  discordants.  Mais  de  cette  subalternisation  des  grands 
corps  de  l'État,  il  résulte  que  ces  institutions,  sans  cesse  gênées  dans 
leur  action,  et  privées  d'initiative,  n'exercent  aucune  influence  sur  la 
marche  des  afTaircs,  et  ne  sont  que  des  commissions  chargées  de  faciliter 
la  besogne  au  maître  suprême. 


DE  LA   RUSSIE.  :4^ 

On  ne  comprend  pas  qu'un  pays  où  tout  est  classé,  où  la  manie  de  la 
caste  a  divisé  les  hommes  en  catégories  parfaitement  tranchées,  ait  des 
institutions  si  vagues,  si  confuses.'  Apparemment  l'autocratie  trouve  son 
compte  à  cette  anarchie. 

La  société  russe  n'est  pas  seulement  divisée  en  trois  classes,  noblesse, 
bourgeoisie  et  esclaves;  les  deux  premières  sont  elles-mêmes  subdivisées 
de  telle  façon  qUe  leurs  diverses  fractions  se  correspondent  au  moins  no- 
minalement; mais,  comme  de  juste,  c'est  l'armée  qui  a  servi  de  type  ou 
de  base  à  cette  étrange  organisation.  Pour  ne  pas  multiplier  les  déve- 
loppements, nous  donnerons  le  (ableau  de  cette,  hiérarchie  avec  son 
échelle  de  titres  correspondants.  Quelques  mots  de  considérations  préa- 
lables :' 

Tout  est  elassé,  dans  ce  pays,  tout  est  divisé  et  subdivisé  à  l'infini. 
C'est  un  immense  casier  où  chaque  individu  a  son  compartiment,  ou,  si 
on  l'aime  mieux,  c'est  une  ruche  où  tout  est  partagé  en  cellules,  avec 
cette  distinction  qu'ici  les  abeilles  les  plus  laborieuses  et  les  plus  utiles 
occlipent  les  alvéoles  les  plus  incommodes. 

On  ne  peut  nier  que  cette  classification  ne  soit  singulièrement  favora- 
ble aux  idées  de  subordination  et  d'obéissance,  premier  fondement  du 
gouvernement  despotique.  Mais  combien  un  pareil  morcellement  ne  ré- 
trécit-il pas  l'intelligence  des  citoyens  et  ne  gêne-t-il  pas  le  développe- 
ment de  l'homme!  Là  où  aucune  barrière  n'arrête  l'essor  de  l'individu, 
où  aucun  obstacle  ne  heurte  le  regard  sur  la  route  de  l'humanité,  les 
classes  inférieures  ont  sans  cesse  au  cœur  l'ambition  de  franchir  la  dis- 
tance qui  les  sépare  des  sommités  sociales,  et  ce  désir  est  un  stimulant 
efficace,  qui  aide  puissamment  à  faire  atteindre  le  but.  Au  contraire,  em- 
prisonnez les  hommes  dans  des. divisions  rigoureuses  et  soigneusement 
étiquetées,  enfermez-les  dans  des  cases  étroites,  où,  de  quelque  côté  qu'elle 
se  dirige,  la  vue  rencontre  de  hautes  murailles  et  des  écueils  dangereux, 
aussitôt  l'élan  intellectuel  s'arrête,  le  peuple  soumis  à  ce  régime  cellu- 
laire devient  servilement  timide;  chez  lui,  plus  d'audace  aventureuse  ni 
de  volonté  énergique,  parce  qu'il  n'y  a  plus  ni  désir  ni  espoir;  il  sait  que 
chaque  pas  qu'il  fera  dans  la  voie  qu'il  veut  parcourir  le  conduira  devant 
de  nouvelles  difficultés,  que  les  haltes  seront  nombreuses  et  mortellement 
longues,  que  sa  marche  sera  gênée,  entravée,  que  dans  chaque  nouvelle 
prison  où  il  pourra  pénétrer,  il  s'étiolera,  parce  que  l'air  et  la  lumière 
lui  manqueront.  Devant  cette  série  d'épouvantails,  il  s'arrête  plein  de 
trouble  et  de  frayeur  ;  sa  volonté  est  frappée  de  mort  ;  il  préfère  Thumble 
condition  où  le  sort  l'a  placé,  et  il  s'assied  sur  le  bord  du  chemin,  avant 
'même  d'y  avoir  essayé  ses  forces. 


LES  MÏSTÈBES 


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DE  LA  RUSSIE.  2*5 

On  remarquera  que  nous  n'avons  pas  fait  entrer  dans  ce  tableau  la  hié- 
rarchie maritime,  la  hiérarchie  scientifique,  ni  la  hiérarchie  ecclésiasti- 
que, qui  toutes  ont  également  leurs  titres  correspondants. 

Une  pareille  société  est  merveilleusement  organisée  pour  obéir  à  un 
gouvernement  despotique.  L'esprit  de  caste  y  règne  exclusivement,  et 
comme  c'est  le  souverain  qui  préside  à  la  division  des  castes,  qui  en  ou- 
vre les  portes,  qui  règle  leurs  attributions  et  leurs  privilèges,  il  s'ensuit 
que  tous  ont  sans  cesse  les  yeux  tournés  vers  lui,  que  chacun  lui  obéit 
comme  au  dispensateur  de  toutes  les  grâces,  comme  à  la  source  de  toute 
justice,  comme  à  l'arbitre  des  destinées  du  plus  chétif  d'entre  les  citoyens. 
—  Et  si  nous  employons  ce  mot  de  citoyen,  c'est  uniquement  parce  que 
nous  n'en  trouvons  pas  d'autre  pour  exprimer  notre  pensée  ;  car  en  Rus- 
sie, il  n'y  a  pas  de  citoyens^  dans  l'acception  la  plus  juste  de  cette  déno- 
mination. On  peut  dire  qu'il  n'y  a  mcfhe  pas  des  hommeSy  si  l'on  entend 
par  homme  un  être  pensant  et  jouissant  de  la  libre  faculté  de  se  dévelop- 
per suivant  les  lois  de  sa  nature  intellectuelle  et  physique.  Non,  on  ne 
peut  voir  dans  la  population  de  cet  empire  qu'une  collection  d'individus 
n'ayant  aucune  des  nobles  prérogatives  du  citoyen,  habitués  à  croire  qu'ils 
ne  vivent  et  n'agissent  que  par  la  volonté  d'un  maître  égoïste,  isolés  les 
uns  des  autres  par  une  classification  sociale  profondément  machiavélique, 
sans  idée,  ni  sentiment,  ni  intérêt  commun,  et  affaiblis  précisément  parce 
qu'ils  sont  isolés  et  prives  du  lien  de  la  solidarité. 

Considérée  en  masse,  cette  société  présente  deux  grandes  divisions  ou 
catégories  :  les  nobles  et  les  serfs.  En  haut,  tous  les  préjugés  de  l'aristo- 
cratie, et  de  plus  la  tyrannie,  la  cupidité,  la  bassesse  et  la  corruption  ;  en 
bas,  tous  les  vices  de  l'esclave,  et,  en  outre,  la  superstition,  l'ignorance, 
et  une  habitude  séculaire  d'obéissance  absolue.  Au  milieu,  rien,  c'est-à- 
dire  un  noyau  imperceptible  de  bourgeois,  vivant,  pour  la  plupart,  dans 
une  dépendance  à  peu  près  complète,  traînant  encore  un  reste  de  chaîne, 
éternellement  rivé  à  leurs  pieds,  et  n'ayant  aucune  des  qualités,  ni  des  at- 
tributions, qui  caractérisent  un  tiers  état.  Ainsi  entre  la  couche  supérieure 
de  la  société  et  la  couche  inférieure,  il  n'y  a  pas  de  transition,  pas  d'in- 
termédiaire. Aussi,  dans  une  tourmente  révolutionnaire,  l'édifice  de  la 
société  moscovite  ne  trouvant  où  s'étayer,  risquera  de  crouler  de  fond  en 
comble. 

Du  reste,  nous  aurons  à  compléter  le  tableau  de  cette  société,  en  par- 
lant plus  spécialement  de  la  noblesse,  de  la  bourgeoisie  et  du  servage. 
Ce  que  nous  venons  d'en  dire  n'a  d'autre  but  que  de  montrer  d'un  coup 
d'œil  les  éléments  sur  lesquels  le  gouvernement  russe  exerce  son  action. 

Nous  avons  exposé  les  principes  de  l'adminî/^^ration  centrale.  L'admi-» 


214  LES  MYSTÈRES 

nistration  dés  provinces  a  quelque  analogie  avec  nos  préfectures.  Nous  en 
dirons  quelques  mots»  en  glissant  le  plus  rapidement  possible  sur  les  dé* 
tails  par  trop  arides. 

Le  territoire  de  la  Russie  est  divisé  en  cinquante  gouvernements  régu- 
liersy  indépendamment  d'un  certain  nombre  de  cercles  dont  l'organisation 
est  ajournée  parce  que  la  population  y  est  trop  minime.  La  subdivision 
de  chaque  gouvernement  en  districts  et  en  arrondissements  offrirait  de 
graves  inconvénients,  si  l'on  n'avait  pas  pris  soin  de  faire  converger  ces 
différents  rayons  vers  quelques  centres  communs.  C'est  ainsi  que,  sous  la 
dénomination  de  gouvernements  généraux,  on  a  formé  quatorze  grandes 
divisions,  qui  englobent  les  fractions  de  ce  grand  corps  si  déchiqueté.  Les 
chefe  de  ces  gouvernements  sont  assistés  de  vice^gouverneurs  et  de  con- 
seils de  régence  investis  du  droit  de  donner  des  avis  aux  autorités  locales. 
Le  vice-gouverneur  est  président  fle  la  chambre  des  finances,  chargée, 
dans  chaque  gouvernement,  de  l'administration  des  biens  de  la  couronne. 
Conseil  de  régence  et  chambre  des  finances  sont,  comme  tous  les  corps 
constitués  de  l'empire,  à  la  nomination  de  l'autocrate. 

Les  villes  ont  des  simulacres  de  municipalités  qui  ont  la  prétention 
d'imiter  le-^  régime  représentatif  des  pays  démocratiques.  Les  fonctions 
municipales  sont,  en  eRet,  électives  et  temporaires;  tous  les  ordres  de 
TEtat  y  participent  dans  certaines  proportions  déterminées.  Mais  ici 
nous  retrouvons  la  complication  que  nous  avons  remarquée  ailleurs  : 
on  voit  d'abord  un  grand  conseil  délibérer  sur  les  affaires  importantes  ; 
puis  un  conseil  des  six  se  charger  de  celles  qui  ont  un  intérêt  médiocre 
et  préparer  la  besogne  du  comité  supérieur.  A  côté  de  ces  assemblées, 
existe  un  collège  de  prévoyance,  composé  du  gouverneur,  de  six  fonction- 
naires, et  de  trois  assesseurs  choisis  dans  les  trois  ordres.  Ce  conseil 
compte  dans  ses  attributions  l'inspection  des  établissements  sanitaires  et 
de  bienfaisance,  l'administratjpn  des  écoles  inférieures  et  des  maisons  de 
détention,  il  y  a  aussi  un  conseil  médical,  chargé  de  surveiller  les  phar- 
macies, et  qui  connaît  des  questions  de  médecine  légale.  Un  procureur 
impérial  assisté  de  deux  fiscaux  tient  en  respect  ce  monde  de  fonction- 
naires. Nous  n'avons  pas  encore  fini,  mais  nous  renvoyons  certains  détails 
d'organisation  à  des  chapitres  spéciaux. 

Parmi  toutes  ces  institutions,  il  en  est,  certes,  qui  doivent  être  approu- 
vées. Mais  pour  qu'elles  devinssent  réellement  utiles,  il  faudrait  que  les 
fonctionnaires  fussent  parfaitement  indépendants  et  en  position  de  rem- 
plir strictement  les  devoirs  de  leur  position.  Or,  il  n*cn  est  pas  ainsi.  La 
division  delà  société  russe  en  classes  distinctes  etsupcrposées  crée  de  telles 
habitudes  d'omnipotence  chez  les  supérieurs  et  d'obéissance  chez  les 


DE  LA  RUSSIE.  245 

subalternes»  que  la  volonté  du  plus  haut  placé  prévaut  toujours  contre  le 
devoir  et  même  contre  les  conseils  de  la  conscience.  En  second  lieu»  les 
emplois  sont  si  peu  rétribués,  qu'il  y  a  presque  nécessité  pour  les  fonc- 
tionnaires de  chercher  dans  d'incessantes  prévarications  de  suffisants 
moyens  d'existence.  Ajoutons  que  la  vénalité  et  la  corruption  s'étant  peu 
à  peu  infiltrées  dans  toutes  les  classes  de  la  population  moscovite,  et  étant 
arrivées  à  l'état  de  maladies  chroniques,  alors  même  que  les  deux  pre- 
miers motifs  n'existeraient  pas,  les  délégués  du  gouvernement  russe  ren- 
draient toujours  dangereuses  les  plus  heureuses  créations  administra- 
ti?es.  De  là  Tincflficacité  des  institutions  les  plus  rationnelles.  Vainement 
le  pouvoir  central  voudrait-il  guérir  cette  plaie  qui  ronge  le  monde  offi- 
ciel de  la  Russie.  Le  mal  est  incurable.  Dureste,let2ar  ne  l'essayera  pas; 
il  est  trop  intéressé  au  maintien  de  cet  état  de  choses  pour  ne  pas  cher- 
cher à  l'entretenir.  Évidemment,  si  ses  agents  subalternes  venaient  à  se 
moraliser,  il  trouverait  en  eux  infiniment  moins  de  docilité  et  d'empresse- 
ment à  exécuter  ses  ordres  despotiques. 

Quant  aux  gouverneurs,  alors  même  qu'ils  auraient  la  ferme  volonté 
d'administrer  suivant  les  principes  de  la  plus  stricte  justice,  leurs  bonnes 
dispositions  seraient  neutralisées  par  l'influence  pernicieuse  de  la  bureau- 
cratie. Gênés,  d'un  côté,  par  la  jalouse  tyrannie  du  pouvoir  impérial  qui, 
dans  des  vues  de  centralisation  peu  justifiables,  s'attache  à  leur  lier  les 
mains,  ces  espèces  de  vice-rois  postiches  sont,  d'un  autre  côté,  en  butte 
à  la  malveillance  de  leurs  subordonnés,  qui  trouvent  moyen  d'assurer 
toute  sécurité  à  leur  conduite  infâme.  Le  gouverneur  sait  qu'une  lutte 
contre  cette  tourbe  effrontée  serait  pour  lui  pleine  de  périls,  qu'une 
prompte  destitution,  amenée  par  les  intrigues  de  ses  adversaires,  lui 
ferait  infailliblement  expier  le  tort  d'avoir  voulu  faire  le  bien;  aussi  se 
garde-t-il  de  provoquer  la  moindre  réforme.  Lui-même  se  laisse  aller  au 
courant  qui  entraîne  tout  ce  qui  porte  la  livrée  administrative  ;  il  finit  par 
siicconibcr  à  la  tentation,  et  devient  aussi  immoral,  aussi  corrompu  que 
eaux  à  qui  il  commande.  Le  pouvoir  n'est  plus  pour  lui  qu'un  moyen  de 
faire  fortune.  11  reçoit  de  toutes  mains,  s'ingénie  à  perfectionner  la  science 
du  pot-de-vin,  s'endort  dans  une  opulente  oisiveté,  et  abandonne  les  rênes 
dé  l'administration  aux  mains  de  son  secrétaire.  Celui-ci,  qui  a  le  titre  de 
chef  de  la  chancellerie,  est  le  personnage  le  plus  important  et  en  réalité 
le  plus  puissant  de  toute  la  province.  La  connaissance  supposée  des  lois 
ot  règlements  lui  donne  une  prépondérance  que  nul  ne  songe  à  lui  contes- 
ter. C'est  lui  qui  prononce  dans  les  cas  litigieux,  lui  qui  dirige  les  affai- 
res, qui  dicte  au  gouverneur  ses  décisions  les  plus  graves,  et  qui  contredit 
ses  volontés,  quand  il  lui  arrive  d'en  avoir. 


216  LES  MYSTÈRES 

.  Ce  qui  se  passe  dans  les  gouvernements  éloignés  de  la  capitale,  les  ini- 
quités qui  s'y  comniettent,  la  lenteur  avec  laquelle  le  progrès  y  pénètre, 
le  gaspillage  auquel  la  fortune  nationale  est  en  proie,  on  peut  s'en  faire 
une  idée.  Du  reste,  les  administrations  publiques  offrent  partout^  en 
Russie,  un  spectacle  à  peu  près  semblable.  Il  n'en  est  pas  une  seule 
où  la  friponnerie  et  la  plus  audacieuse  vénalité  ne  soient  en  honneur,  et 
passées  à  Tétat  de  tradition  hautement  tolérée.  Il  est  de  principe  dans  ce 
bienheureux  pays  qu'on  n'obtient  rien  des  employés  du  gouvernement 
sans  payer  ce  qu'on  attend  d'eux.  La  plus  légère  faveur,  aussi  bien  que 
l'acte  de  justice  le  plus  simple,  doivent  être  achetés  et  quelquefois  bien 
au  delà  de  leur  valeur.  Depuis  les  chefs  jusqu'au  dernier  garçon  de  bu- 
reau, tout  le  personnel  des  administrations  est  atteint  de  cette  gangrène 
morale  :  Timprobité.  Au  premier  abord,  vous  êtes  ébloui  par  l'air  de  di- 
gnité et  le  décorum  que  savent  garder  ces  vils  personnages;  mais  si  vous 
en  attendez  quelque  chose,  vous  les  verrez  prendre  une  attitude  pleine 
de  servilité,  tant  qu'ils  espéreront  vous  arracher  le  tribut  convoité  par 
leur  cupidité.  Si  vous  ne  paraissez  pas  les  comprendre,  ils  changeront 
bien  vite  de  manières  et  de  langage,  et  vous  heurterez  vainement  à  la 
porte  de  leurs  bureaux.  Âvez-vous  besoin  d'un  passe-port,  d'un  acte  ou 
d'une  autorisation  quelconque,  vos  effets  sont-ils  retenus  à  la  douane,  si 
vous  n'avez  pas  toujours  l'argent  à  la  main,*  vous  perdrez  des  semaines 
entières  en  courses  et  en  inutiles  sollicitations.  Avec  de  pareilles  gens,  il 
ne  faut  jamais  se  laisser  arrêter  par  des  scrupules'  de  délicatesse  ou  par 
une  fausse  honte  qui  serait  mal  comprise.  Offrez,  offrez  sans  vergogne, 
offrez  toujours,  quels  que  soient  le  rang  et  les  titres  de  l'individu.  M'entrez 
jamais  dans  ces  repaires  peuplés  de  mendiants  et  d'honnêtes  voleurs  sans 
avoir  en  poche  force  roubles.  Donnez  au  chef,  qui  acceptera  avec  empres- 
sement, pourvu  que  le  cadeau  reste  secret;  donnez  aux  subalternes,  qui, 
eux,  tendront  la  main  sans  se  cacher.  Songez  que  vous  êtes  en  pleine  terre 
classique  du  pot-de-vin,  que  nulle  part  la  clef  d'or  n'ouvre  autant  de  portes 
qu'ici .  Si  l'aflaire  que  vous  poursuivez  est  longue  et  compliquée,  vous 
aurez  à  dépenser  beaucoup  plus  peut-être  qu'elle  ne  vaut,  avant  d'obtenir 
une  solution  ;  et  il  est  bien  possible  qu'après  avoir  distribué  de  grasses 
aumônes,  vous  soyez  obligé  de  renoncer  au  succès  de  votre  requête.  Nous 
n'avons  pas  besoin  de  dire  que  ces  habitudes  de  corruption  ne  permettent 
qu'aux  riches  seuls  de  solliciter.  Les  pauvres,  étrangers  ou  indigènes,  sa- 
chant qu'ils  perdraient  leur  temps  et  leur  peine,  sont  obligés  de  subir  de 
criantes  injustices  et  se  laissent  infliger  mille  avanies  sans  réclamer,  ni 
se  plaindre.  Se  plaindre!  A  qui?  aux  supérieurs  de  l'administration  qui 
les  a  spoliés  ou  a  méconnu  leurs  droits?  Mais  c'est  un  labyrinthe  qu'une 


DE  LA  RUSSIE.  217 

administration  russe.  Des  années  s'écouleraient  avant  que  la  réclamation 
arrivât  à  l'autorité  compétente,  qui,  voyant  de  qui  et  de  quoi  il  s'agit,  en- 
fouirait la  pétition  dans  les  oubliettes  bureaucratiques.  Il  vaut  donc  mieux 
se  taire  et  souffrir  avec  résignation. 

Eh!  mon  Dieu  !  nous  ne  disons  ici  rien  qui  ne  soit  de  notoriété  géné- 
rale en  Russie.  L'immoralité  des  employés  du  gouvernement,  leur  bas- 
sesse, leurs  ignominieuses  pratiques,  sont  autant  de  faits  non-seulement 
avérés,  mais  encore  avoués  et  sanctionnés  par  l'opinion  publique  aussi 
bien  que  par  les  pouvoirs  de  l'État.  Le  gouvernement  lui-même  compte 
évidemment  sur  ces  criminelles  habitudes,  puisqu'il  alloue  à  ses  agents 
des  traitements  bien  au-dessous  des  premières  nécessités  de  l'existence 
matérielle.  Et  c'est  là  une  des  hontes  de  ce  pouvoir  autocratique,  qui  se 
drape  fièrement  dans  sa  souquenille  impériale.  Spéculer  sur  l'immoralité 
de  ses  employés,  et  abandonner  à  leur  friponnerie  le  soin  de  suppléer  à 
ce  que  l'État  retranche  de  leur  légitime  salaire,  c'est  donner  une  prime 
à  la  vénalité,  c'est  se  faire  l'instrument  des  plus  viles  passions.  Nous  ne 
croyons  pas  qu'il  y  ait  dans  l'univers  entier  un  autre  gouvernement  à  qui 
on  puisse  reprocher  une  pareille  infamie. 

Des  dénis  de  justice,  des  exactions  révoltantes,  des  vols  audacieux,  des 
spoliations  impunies,  nous  en  pourrions  citer  par  centaines.  De  quelque 
côté  qu'on  se  tourne,  quand  il  s'agit  des  administrations  russes,  on  est 
certain  de  se  heurter  à  quelque  hideuse  ordure,  à  quelque  repoussante  vi- 
lenie. Dans  l'administration  des  douanes,  les  employés  reçoivent  de  tou- 
tes mains.  Aussi  la  contrebande  se  ^it  en  Russie  avec  une  effronterie 
dont  on  s'étonnerait  si  l'on  ne  savait  que  l'impunité  est  assurée  aux  frau- 
deurs moyennant  une  part  dans  les  profits  ou  une  prime  payée  d'a- 
vance '. 

Si  vous  voyagez  dans  l'intérieur  de  l'empire,  malgré  un  podorojné*  ob- 
tenu à  prix  d'argent,  vous  ne  vous  procurerez  des  chevaux  aux  relais 
qu'en  donnant  pour  boire  aux  employés  de  la  poste.  Nous  nous  sommes 


*  On  Usait  .dernièrement  dans  la  Gaxeite  univenelle  d^Augibourg^  sous  la  date  de 
Varsovie  : 

«  La  contrebande  est  maintenant  punie  plus  sévèrement  que  jamais;  les  contrebandiers 
sont  condamnés,  non-seulement  à  des  peines  corporelles,  mais  même,  dans  certains  cas,  ils  sont 
exilés  en  Sibérie.  Les  négociants  qui  font  la  contrebande  sont  condamnés  aux  mêmes  peines, 
à  moins  qu'ils  ne  payent  une  amende  de  2,000  roubles  et  au-dessus.  Toutes  ces  mesures 
n^auraient  eu  aucun  succès,  vu  la  facilité  qu'il  y  a  de  corrompre  Ui  employée  dei 
douaneiy  si  on  avait  assuré  à  ces  gens  une  portion  des  amendes.  De  cette  manière,  les  em- 
ployés ne  font  plus  un  contrat  de  eociété  avec  lee  contrebandière.  » 

*  Passe-port  impérial  et  autorisation  ^^e  se  faire  donner  des  chevaux  aux  différents  bu- 
reaux de  poste. 

M.  R.  28 


348  LES  MYSTÈRES 

nous-même  mainte  fois  trouvé  dans  la  nécessité  de  recourir  aux  argu- 
ments irrésistibles  pour  pouvoir  continuer  nos  explorations  des  pro- 
vinces russes.  Un  jour,  entre  autres,  le  chef  du  relais  (c'était  un  officier) 
nous  refusa  catégoriquement  des  chevaux,  quoique  nous  en  vissions  plu- 
sieurs dans  l'écurie  de  la  poste.  Nous  eûmes  beau  exhiber  notre  podo- 
rojné,  prier,  supplier;  l'employé  se  montrait  inexorable.  Il  était  bien  loin 
4e  i^otre  pensée  qu'un  officier,  qu'un  homme  portant  plusieurs  décora- 
tions osât  se  faire  payer  ses  complaisances.  Nous  étions  en  Russie  depuis 
peu  de  temps  :  ceci  explique  notre  simplicité.  Impatienté  du  refus  de  l'of- 
ficier, nous  commençâmes  à  lui  parler  sur  un  ton  qui  annonçait  une  pro- 
chaine explosion  de  colère.  Alors,  nous  vîmes  l'employé  s'approcher 
de  nous,  ôter  humblement  sa  casquette,  et  nous  entendîmes  ces  mots 
sortir  en  bon  français  de  sa  bouche  :  «  Monseigneur,  Votre  Excellence 
ne  me  donnera-t  -  elle  pas  quelque  chose?  »  Nous  restâmes  un  mo- 
ment stupéfait,  puis,  comme  l'officier  nous  tendait  la  main,  nous  lui 
jetâmes  un  assignat  de  5  roubles.  Le  malheureux  se  confondit  en  remer- 
cîments  et  nous  fit  immédiatement  donner  des  chevaux.  —  En  lisant 
ceci,  il  est  peu  de  voyageurs  qui  ne  se  disent  :  «  Voilà  mon  aventure;  » 
car  ces  choses-là  arrivent  à  toutes  les  personnes  qui  ont  besoin  de  ces 
fonctionnaires. 

Nous  avons  raconté  la  naïveté  de  ce  haut  employé  de  l'administration 
des  postes,  qui  reçut  500  roubles  d'un  diplomate  français  poi^r  presser 
l'envoi  de  sa  correspondance.  —  Tout  le  monde  sait,  en  Russie,  que 
l^plus  souvent  on  n'obtient  un  passe-port  qu'en  payant,  à  titre  de  poui^ 
boire,  une  certaine  surtaxe.  Lorsque  nous  voulûmes  quitter  St-Péters* 
bourg,  nous  dûmes  nous  soumettre  aux  innombrables  formalités  qui  s'op* 
posent  au  départ  des  étrangers.  Il  fallut  faire  viser  notre  passe-port  par 
une  série  d'individus  dont  l'intervention  semble  assez  inutile.  Lorsque 
nous  nous  présentâmes  au  chef  de  police,  celui-ci  nous  déclara  tout  d'a- 
bord qu'il  ne  pourrait  signer  la  pièce  en  question  que  le  lendemain  ou  le 
surlendemain.  Mais  ayant  aperçu  dans  le  passe-port  une  assignation 
de  15  roubles,  son  visage  devint  plus  amical,  et  il  signa  immédiatement, 
-ir-  Mêmes  exactions  à  Moscou.  L'officier  chargé  dans  cette  ville  de  déli- 
vrer les  pas8e«ports  a  un  tiroir  destiné  à  recevoir  les  impôts  arrachés  à 
l'impatience  des  voyageurs.  Deux  de  nos  amis  eurent  affaire  à  ce  vertueux 
fonctionnaire.  Tout  en  causant  avec  eux,  l'officier  ouvrit  le  tiroir;  puis 
voyant  qu'ils  ne  comprenaient  pas,  il  l'ouvrit  entièrement.  Les  deux  jeunes 
gens,  apercevant  des  assignats  et  des  pièces  d'argent,  finirent  par  deviner 
et  appuyèrent  leur  requête  de  l'ofFrande  de  quelques  pièces  de  monnaie. 
Leur  passe-port  fut  délivré  sur-le-champ. 


DE   LA  RUSSIE.  249 

Nous^^ourrions  citer-  un  district  judiciaire  composé  de  quarante  em- 
ployés ,  qui  se  partagent  annuellement  la  très-modique  somme  de 
6,000  fr.  Eh  bien,  chacun  de  ces  messieurs  a  un  droschki  à  son  service, 
mène  joyeuse  vie  et  se  permet  le  Champagne  dans  les  jours  de  gala.  D'où 
leur  vient  ce  supplément  de  salaire?  Demandez  à  leurs  administrés...  — 
M.  Marmier  a  connu  un  propriétaire  russe  qui  ne  pouvait  recevoir  les 
traites  de  son  intendant  sans  payer  tribut  à  l'employé  de  la  poste  qui  les 
lui  remettait.  —  Un  Italien  au  service  d'un  gouverneur  de  la  Nouvelle- 
Russie  avouait  à  une  personne  de  notre  connaissance  qu'il  se  faisait  de 
30  à  55  mille  francs  de  revenu  avec  un  traitement  qui  ne  s'élevait  pas  au 
delà  de  5,000  francs,  et  il  ajoutait  qu'il  pouvait  passer  en  Russie  pour  un 
honnête  homme  !  —  Un  négociant  anglais  s'était  chargé  dfe  la  fourkiiture 
d'une  certaine  quantité  de  plomb  dont  le  gouvernement  avait  besoin.  Oii 
avait  inscrit  dans  le  cahier  des  charges  une  longue  série  à'épingles  des- 
tinées aux  employés,  le  tout  s'élevant  à  plus  de  6,000  roubles.  Du  resté, 
l'Anglais  ne  fut  pas  pi*is  au  dépourvu,  car  il  avait  fait  d'avance  figurer  dans  le 
calcul  de  ses  frais  une  forte  somme  popr  messieurs  les  bureaucrates. — De- 
mandez aussi  aux  ingénieurs  russes  ou  étrangers  qui  ont  des  comptes  à  ré- 
gler avec  l'administration.  Quand  ils  ont  exécuté  des  travaux  pour  le  gou- 
vernement et  que  le  moment  arrive  de  solder  lea mémoires,  on  leur  suscite 
mille  difficultés ,  on  conteste  leurs  chiffres,  on  discute  leurs  réclamations, 
et  la  liquidation  de  leurs  créances  traîne  quelquefois  plusieurs  années. 
Quelques-uns  de  nos  compatriotes  qui  ont  rendu,  comme  ingénieurs,  de 
grands  services  à  la  Russie,  ont  subi  de  véritables  persécutions  de  la  part 
des  chefs  de  l'administration  dont  ils  dépendaient,  et  ont  vu  leur  carrière 
vingt  fois  compromise,  quelquefois  même  brisée  par  la  friponnerie  des 
commis.  11  va  sans  dire  que  lorsqu'ils  pouvaient  employer  les  grands 
moyens,  c'est-à-dire  semer  l'argent  et  les  assignats,  les  persécutions  ces- 
saient comme  par  enchantement. 

Nous  n'en  finirions  pas  si  nous  voulions  raconter  tous  les  faits  de  ce 
genre  qui  sont  à  notre  connaissance.  Mais,  en  vérité,  cette  énumération 
serait  superflue,  car  il  n'y  a  pas  de  contradiction  possible  sur  ce  point,  et 
les  Russes  eux-mêmes  n'oseront  assurément  pas  nier  que  les  administra- 
tions publiques  de  leur  pays  ne  soient  peuplées  de  croquants,  dignes  d'être 
cités  comme  des  types  de  bassesse  et  d'immoralité. 

Quel  triste  pays,  bon  Dieu!  que  celui  où  la  sécurité,  la  fortune  et  la 
destinée  des  citoyens  sont  livrées  à  de  pareils  bandits! 

Et  il  ne  faut  pas  dire  que  la  modicité  des  traitements  soit  l'unique 
cause  de  cette  corruption.  Non,  le  mal  est  plus  profond;  il  existe  dans 
la  société  russe  elle-même  ;  il  la  tient  au  cœur  et  la  ronge  incessamment. 


220  LES  MYSTÈRES 

Il  prend  sa  source  dans  ie  caractère  des  Russes,  dans  leurs  traditions, 
dans  leurs  instincts  naturels.  C'est  une  lèpre  congénialc,  constitutionnelle, 
et  à  laquelle  il  serait  bien  difficile,  si  ce  n'est  impossible,  de  porter 
remède. 

Telle  est,  au  surplus,  Topinion  des  Russes  de  bonne  foi.  L'un  d'eux, 
homme  éclairé  et  formé  par  un  long  séjour  en  France,  me  disait  un  jour  : 
a  Nos  employés  deviennent  fripons  et  mendiants,  non  parce  qu'ils  ne  ga- 
gnent pas  assez,  mais  parce  que  le  milieu  où  ils  vivent  est  dès  longtemps 
empesté,  et  que  nos  mœurs  publiques,  complices  en  ceci  de  la  criminelle 
faiblesse  du  gouvernement,  ne  flétrissent  pas  ces  désordres  scandaleux. 
Vous  avez  en  France  nombre  d'employés  qui  gagnent  à  peine  1 ,000  à 
1,500  francs,  et  certes,  ce  n'est  pas  assez  pour  vivre  à  Paris  avec  femme 
et  enfants;  cependant  ils  n'accepteraient  pas  l'aumône  que  leur  of- 
frirait un  solliciteur  impatient.  Pourquoi?  parce  qu'ils  sont  probes 
et  loyaux,  parce  qu'ils  ont  assez  de  force  morale  pour  résister  à  la  tenta- 
tion, parce  que  l'idée  d'une  flétrissure  et  d'une  destitution  déshonorante 
les  épouvante  plus  que  la  pauvreté.  Chez  nous,  au  contraire,  les  fonction- 
naires les  mieux  rétribués  pillent  et  mendient  encore  plus  que  leurs  in- 
férieurs. Ce  n'est  donc  pas  le  besoin  qui  les  pousse,  c'est  la  dépravation, 
c'est  l'absence  de  tout  sentiment  délicat  et  de  toute  notion  morale.  Mon 
amour-propre  national  soufTre  d'un  tel  aveu,  mais  il  fout  bien  le  dire  :  il 
n'est  rien  qu'on  ne  puisse  obtenir  chez  nous  d'un  fonctionnaire  quel- 
conque, civil,  militaire  ou  ecclésiastique,  avec  de  l'argent.  Quand  nos  en- 
nemis le  voudront,  ils  auront,  pour  quelques  misérables  sommes  adroite- 
ment distribuées,  la  situation  exacte  de  nos  forces  défensives,  c'est-à-dire 
de  nos  armées,  de  nos  forteresses,  de  nos  approvisionnements  et  de  nos 
ressources.  Groiriez-vous,  monsieur,  qu'un  de  vos  compatriotes,  aide  de 
camp,  je  crois,  de  votre  roi,  a  pu,  en  1834,  se  procurer,  moyennant  un 
billet  de  500  roubles,  l'état  de  notre  marine  de  la  mer  Noire,  avecla  révé- 
lation de  tous  ses  côtés  faibles,  de  toutes  ses  imperfections,  et  de  tous  les 
mensonges  destinés  à  donner  le  change  au  vulgaire?  Et  cette  communica- 
tion, savcz-vous  de  qui  votre  compatriote  l'obtint?  —  D'un  officier  de  cette 
même  marine,  d'un  Russe  portant  épaulettes  de  capitaine  et  plusieurs  dé- 
corations *.  Ce  fait  est  trop  éloquent  pour  que  j'aie  besoin  d'ajouter  autre 
chose.  » 


■  Nous  nous  sommes  assuré  que  le  fait  était  exact.  U  nous  a  été  confirmé  par  Tofficier 
français  dont  il  est  ici  quesUon.  Les  précieux  renseignements  obtenus  par  lui  du  capitaine 
russe  furent  communiqués  à  notre  gouvernement  et  déposés  aux  archives  du  ministère  de  la 
marine  où  ils  sont  demeurés  secrets.  Nous  tairons  le  nom  de  cet  offlcier  supérieur,  de  peur 


DE   LA   RUSSIE.  224 

Tels  sont  les  instruments  qu'emploie  le  gouvernement  russe;  tel  est  le 
monde  officiel  de  cet  empire.  Ceux  qui  ont  été  à  même  de  rapprocher,  de 
Fétudkr,  reconnaîtront  que  nous  n'avons  pas  chargé  le  tableau.  Nous 
avons  même  laissé  de  côté  beaucoup  de  faits  curieux  qu'il  nous  a  paru  inu- 
tile de  rapporter,  pour  prouver  une  chose  qui  n'a  pas  besoin  de  dé- 
monstration. 

Nous  avons,  dans  nos  derniers  paragraphes,  parlé  plusieurs  fois  de  la 
police  russe.  Cette  administration  mérite  que  nous  lui  réservions  une 
place  à  part  dans  notre  esquisse.  A  tout  seigneur,  tout  honneur;  et  vrai- 
ment, messieurs  les  mouchards  moscovites  sont  dignes  de  quelques 
égards. 

En  général,  les  agents  de  la  police  sont  gens  peu  estimables  et  peu 
estimés.  Nous  croyons  même  qu'il  n'existe  nulle  part  une  police 
qui  remplisse  ses  délicates  et  pénibles  fonctions  avec  la  probité  et  la 
loyauté  relatives  qu'on  pourrait  désirer.  Mais  la  police  russe-  l'emporte 
sur  toutes  celles  qu'on  pourrait  citer  parmi  les  plus  mauvaises.  Elle 
peut  être  donnée  c(>mme  modèle  du  genre,  comme  type  unique  et  jus- 
qu'à présent  inimité.  Il  faut  reconnaître  que  les  tzars  ont,  dans  l'orga- 
nisation de  celte  institution,  atteint  et  même  dépassé  les  limites  de  la  per- 
fection classique.  Il  est  vrai  qu'ils  avaient  sous  la  main  de  merveilleux 
éléments.  Avec  un  peuple  éminemment  astucieux,  dissimulé,  servile  et 
vénal,  on  ne  pouvait  faire  qu'une  admirable  police  ;  et  c'est  en  effet  à  quoi 
on  est  parvenu.  Espions  et  alguazils  de  tous  pays,  saluez  et  inclinez- vous 
devant  les  Russes;  voilà  vos  maîtres,  vos  chefs  de  file;  auprès  d'eux 
vous  n'êtes  que  des  pygmées. 

Quelques  mots  d'abord  sur  l'organisation  de  la  police  russe  :  nous  pren- 
drons pour  type  la  police  de  St-Pétersbourg,  celle  des  autres  villes 
ayant  pour  base  les  mêmes  principes  et  les  mêmes  règlements. 

Le  chef  de  cette  administration  est  un  général  ;  il  prend  le  titre  de 
grand  maître  de  la  police.  Sous  ses  ordres  sont  placés  :  l""  trois  colonels  di- 
rigeant les  trois  grands  départements  de  la  police,  et  se  faisant  appeler 
maîtres  de  police;  2**  onze  majors  de  police  pour  les  onze  arrondissements 
de  la  capitale;  d!^  quatre  ou  cinq  quartals  ou  officiers  de  paix  par  quar- 
tier ou  section  d'arrondissement  ;  chacun  d'eux  est  assisté  d'un  scribe  et 
d'un  aidei  4**  les  boutechnikSy  ou  guéritiers,  dont  nous  allons  parler; 
S"*  des  espions  en  quantité  innombrable. 

L'étranger  remarque  au  coin  de  chaque  principale  rue  une  ^orte  de 


que,  désigné  par  nous  à  la  Tengeance  du  gouvernemeDi  moscovite,  il  ne  lui  arrivùl  malheur 
à  son  procbaio  voyage  eu  Russie. 


222  LES   MYSTÈRES 

baraque  ou  de  guérite,  appelée  boutka  et  hsibiiée  par  des  agents  subalternes 
de  la  police  désignes  par  le  nom  de  boutechniky  fonclionnaires  amphi- 
bies, tenant  du  soldat  et  du  commis,  du  mouchard  et  du  suisse  de  pa- 
roisse. Ces  hommes  sont  chargés  d'écumer  les  rues  de  S-Pétersbourg, 
c'est-à-dire  de  veiller  au  maintien  de  Tordre,  d'arrêter  les  gens  qui  se 
querellent  ainsi  que  les  ivrognes,  de  porter  secours  aux  passants  qui  se- 
raient attaqués  par  des  voleurs,  d'empêcher  que  les  traîneaux  ne  se  heur- 
tent sur  la  neige  et  dans  Tobscurité.  D'ordinaire  les  boulkas  sont  habitées 
par  trois  boutechniks.  L'un  se  tient  à  la  porte,  armé  d'une  pique,  inspecte 
du  regard  ce  qui  se  passe  aux  environs,  et  cric,  la  nuit,  de  quart  d'heure 
en  quart  d'heure,  pour  prévenir  qu'il  veille  au  salut  des  citadins.  Le  second 
fait  la  cuisine,  maigre  cuisine,  en  vérité,  et  dont  les  choux  écrasés  font 
le  principal  et  quelquefois  le  seul  fondement.  Le  troisième  fait  patrouille, 
pénètre  dans  les  cabarets,  empoigne  les  mendiants  non  autorisés,  les  gens 
ivres  gisant  sur  le  pavé,  et  tous  ceux  qu'il  peut  surprendre  en  flagrant 
délit  de  contravention  à  quelque  règlement  de  police. 

Chacune  des  onze  maisons  qu'habitent  les  majors  de  police  est  sur- 
montée d'une  tour,  du  haut  de  laquelle  une  vigie  cric  au  feu  à  la  pre- 
mière lueur  d'incendie.  Cette  tour  contient  aussi  une  prison,  destinée  à 
recevoir  tous  les  individus  arrêtés  dans  les  rues  par  les  boutechniks. 

Maintenant,  qu'on  imagine  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  vil,  de  plus  plat, 
de  plus  fripon,  de  plus  brutal,  de  plus  lâche,  et  l'on  aura  l'esquisse  mo- 
rale de  cette  administration. 

Vous  en  avez  un  avant-goût  en  débarquant  à  St-Pétersbourg.  Une 
escouade  d'agents  de  police  se  rend  sur  le  bâtiment  qui  vous  porte,  et  vous 
fait  subir  un  examen  général.  Qui  vous  êtes,  d'où  vous  venez,  où  vous 
allez,  ce  que  vous  venez  faire  en  Russie,  à  qui  vous  êtes  recommandé, 
pourquoi  vous  voyagez,  quels  sont  vos  projets,  où  vous  vous  proposez  de 
loger,  combien  de  temps  vous  comptez  rester  dans  le  pays  ;  telles  sont 
les  principales  questions  qu'on  vous  adresse.  Puis  on  visite  tous  vos 
effets,  on  bouscule  vos  malles,  on  feuillette  vos  papiers,  on  examine  sur- 
tout vos  livres,  et  pour  peu  qu'ils  traitent,  même  indirectement,  de  poli- 
tique ou  de  philosophie ,  pour  peu  que  leur  titre  sonne  mal  à  l'oreille  des 
argousins,  on  vous  en  débarrasse.  Tout  en  se  livrant  à  leur  besogne,  ces 
estimables  fonctionnaires  confisquent  ce  qui  a  le  bonheur  de  leur  plaire, 
et  vous  êtes  fort  surpris  de  trouver  ensuite  plus  d'un  vide  dans  votre 
bagage.  Quelquefois  même  ils  vous  enlèvent,  sous  vos  yeux,  des  objets 
précieux  qui  ne  sont  ni  articles  suspects  ni  marchandises  de  contrebande. 
Vous  croyez  qu'ils  vous  seront  rendus  un  peu  plus  tard.  Erreur.  Toute 
réclamation  serait  vaine,  et  vous  assiégeriez  inutilement  tous  les  bureaux 


DE  LA  RUSSIE.  225 

de  la  police  et  des  nombreuses  administrations  de  St-Pétersbourg.  Il 
n^est  pas  de  pays  oii  Ton  pratique  mieux  cet  axiome  de  l'école  utilitaire  : 
ce  qui  est  bon  à  prendre  est  bon  à  garder.  Du  reste  Texamen,  Tinterro- 
gatoire  et  la  visite  mobiliaire,  tout  se  passe  avec  la  plus  exquise  politesse. 
Vous  êtes  iuquisitionné,  perquisitionné  et  volé  avec  une  urbanité  et  une 
grâce  parfaites;  car  personne  au  monde  n'a  les  manières  plus  doucereuses^ 
plus  caressantes,  le  langage  plus  insinuant  et  plus  sucré,  l'attitude  plus 
respectueuse  qu'un  alguazil  russe  exerçant  ses  fonctions  à  l'encontre  d'un 
étranger  qu'il  suppose  un  personnage  de  distinction  ou  un  touriste 
bien  nanti  d'espèces  métalliques.  Nos  voleurs  fasbionables  n'ont  pas  meil- 
leur ton.  Il  est  vrai  que  si  vous  avez  l'air  d^un  pauvre  diable,  les  inqui- 
siteurs vous  questionneront  de  leur  voix  la  plus  rogue,  et  vous  traite- 
ront à  l'avenant.  N'étes-vous  pas  ici  dans  le  pays  des  distinctions  puériles 
et  des  castes  ? 

Ces  mêmes  hommes  qui  vous  auront  noyé  dans  les  Dots  de  leur  rhéto- 
rique officielle,  qui  vous  auront  accablé  d'assurances  de  sympathie  et  de 
bienveillance,  vous  surveilleront  comme  un  ennemi,  surtout  si  vous  éteç 
Français,  et  si  vous  voyagez  pour  votre  plaisir;  ils  s'attacheront  à  vos  pas, 
surprendront  tous  les  secrets  de  votre  conduite,  entreront  dans  tous  les  lieux 
publicsque  vous  visiterez,  vous  accompagneront  àla  promenade,  recueille- 
ront vos  moindres  paroles,  en  un  mot  ne  vous  quitteront  pas  plus  que 
votre  ombre,  et  quelque  jour,  s'il  vous  est  arrivé  de  laisser  voir  que  vous 
vous  occupez  de  politique  y  ou  si  vous  avez  tenu  un  propos  un  peu  léger 
9ur  une  autorité  russe  quelconque,  vous  serez  tout  surpris  de  voir  votre 
ancienne  connaissance  au  regard  si  velouté,  au  langage  si  mielleux,  vou^ 
aborder  brusquement  et  vous  intimer  Tordre  de  sortir  dans  les  vingts 
quatre  heures  des  domaines  de  S.  M.  l'empereur  de  toutes  les  Russies, 

Mais  cette  police  est  vraiment  bonne  à  voir  sous  tous  ses  aspects.  Tout 
PQ  feignant  de  vous  promener,  suivez  un  boutechnik  au  moment  où  il  va 
ramasser  un  homme  du  peuple  que  l'ivresse  a  jeté  sur  le  pavé  de  la  rue. 
Vous  le  verrez,  en  aidant  l'ivrogne  à  se  remettre  sur  ses  jambes,  intro- 
duire adroitement  ses  mains  dans  les  poches  du  délinquant,  en  retirer 
tout  ce  qui  s'y  trouve,  apparemment  pour  se  l'approprier,  puis  le  pousser 
jusqu'à  la  prison  en  le  gratifiant  de  force  gourmades  dans  le  dos  et  à  tra- 
vers le  visage.  Vous  vous  étonnez  de  ces  habitudes  d'escroquerie.  Novice 
q^e  vous  êtes!  Vous  en  verrez  bien  d'autres^  pour  peu  que  vous  veuillez 
continuer  votre  étude  de  physiologie  policière. 

Allez  dans  un  lieu  où  la  foule  est  assemblée ,  vous  serez  indigné  de 
l'atroce  brutalité  avec  laquelle  les  agents  de  police  font  avancer  ou  reculer 
la  multitude  qui  les  entoure.  Ici,  les  paroles,  à  ce  qu'il  paraît,  ne  suffisent 


221  LES   MYSTÈRES 

pas,  ni  mcrnc  les  menaces;  Icsalguazils  n'abordent  les  gens  du  peuple, 
dans  ces  circonstances,  qu'à  coups  de  pied  et  à  coups  de  poing.  Ils  frap- 
pent en  pleine  figure,  n'importe  où,  et,  l'injure  toujours  à  la  bouche, 
signifient  aux  pauvres  mougiks  leurs  ordres  suprêmes.   Si  une  querelle 
s'engage  entre  deux  ouvriers,  ou  si  un  cocher  de  droschki  est  surpris  en 
contravention,  vous  verrez  le  soldat  de  police  se  ruer  sur  le  coupable,  le 
fouler  aux  pieds  et  le  livrer  tout  sanglant  à  ses  camarades  pour  le  conduire 
à  la  geôle.  Ceci  nous  rappelle  un  fait  dont  nous  garantissons  l'authenticité  : 
Un  peintre  français  de  notre  connaissance,  nouvellement  débarqué  à 
St-Pétcrsbourg ,  avait  pris   une  voiture  de  place  pour  aller  visiter  un 
monument.  Passant  devant  une  impasse,  il  la  prend  pour  une  rue,  et, 
croyant  abréger  son  chemin ,  il  ordonne  au  cocher  de  s'y  diriger.  Le  co- 
cher arrête  ses  chevaux,  et  fait  entendre  par  signes  qu'il  ne  veut  point  passer 
outre.  L'étranger  insiste,  nouveau  refus;  enfin  l'artiste  se  met  en  colère 
et  menace  le  conducteur  de  sa  canne  ;  alors  le  pauvre  homme,  effrayé, 
obéit  et  quelques  instants  après,  le  peintre  s'aperçoit  qu'il  est  dans  un 
chemin  sans  issue.  Tout  à  coup,  il  voit  un  soldat  de  police  s'élancer  à  la 
tête  des  chevaux,  les  arrêter,  puis  saisir  le  cocher  par  le  pan  de  sa  longue 
redingote  et  le  tirer  violemment  jusqu'à  ce  qu'il  tombe  sur  le  pavé.  Il  a 
beau  crier,  gesticuler,  prendre  la  défense  du  cocher,  l'agent  de  police 
frappe  à  coups  redoublés,  écrase  sa  victime  du  talon  de  ses'  bottes,  la 
meurtrit,  l'étouffé  et  semble  au  moment  de  la  tuer.  Hors  de  lui,  l'artiste 
saute  à  bas  de  la  voiture  et  s'apprête  à  venger  le  cocher  sur  la  personne 
de  son  bourreau.  Mais  la  foule  qui  s'était  réunie  autour  d'eux  l'en  empê- 
che. Au  même  instant ,  le  soldat  relève  le  conducteur  à  demi  mort  et  veut 
l'entraîner  au  bureau  de  police  pour  le  faire  punir.  L'étranger  commence 
à  comprendre  qu'il  y  a  eu  un  délit  de  commis,  et  enfin  un  des  spectateurs 
lui  explique  que  l'endroit  où  le  cocher  a  essayé  de  passer  est  voisin  du 
palais  d'une  altesse  impériale,  et  qu'il  est  défendu  d'approcher  de  ce  sanc- 
tuaire. Le  peintre  affirme  que  le  cocher  n'a  fait  que  lui  obéir,  mais  on  ne 
l'écoute  pas  et  on  emmène  le  malheureux  à  la  geôle  *. 

Cependant,  notre  ami  ne  voulait  pas  laisser  punir  le  mougik  pour  une 
faute  dont  lui  seul  était  responsable.  Furieux,  d'ailleurs,  de  l'abominable 
conduite  de  l'agent  de  police,  il  tenait  à  tirer  vengeance  de  cette  espèce 
d'assassinat.  Il  se  rend  aussitôt  chez  le  major  de  l'arrondissement,  et  lui 
expose  que,  s'il  y  a  un  coupable,  c'est  lui,  et  non  le  cocher,  qui  avait  refusé 
de  passer  auprès  du  palais,  et  qui  n'a  fait  que  céder  à  ses  injonctions.  Le 


■  Voir  la  gravure. 


224  LES  MYSTÈRES 

oas.  ni  inAnn>  lao  inn/>nai.AQ.  ina  aiffiia»:ia  n'aboMpril  lfi&  iiciu.  ilu  itAuole . 


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DE  LA   RUSSIE.  225 

major  répond  que  le  mougik  connaissait  la  consigne  et  qu'il  doit  être 
châtié.  L'artiste  s'échaufle,  la  querelle  s'anime;  bref,  exaspéré  par  l'inso- 
lence du  major,  il  lui  déclare  qu'il  va,  par  l'intermédiaire  de  notre 
ambassadeur,  informer  l'empereur  -de  cet  acte  d'odieuse  injustice.  A 
ces  mots,  le  major  pàlit,  change  de  ton  et  de  langage,  fait  de  très-hum- 
bles excuses  à  l'étranger  et  lui  promet  de  punir  l'agent  de  police.  La 
métamorphose  avait  été  subite,  et  notre  ami  en  était  tout  stupéfait.  Bref, 
le  cocher  fut  relâché  et  le  soldat  reçut,  à  son  tour,  la  bastonnade.  Mais, 
sans  la  fermeté  de  notre  compatriote»  le  chef  de  police  aurait  sanctionné  > 
une  lâche  iniquité. 

Que  de  fois  nous  avons  été  nous-même  témoin  de  scènes  Semblables  en 
Russie  !  Que  de  fois  nous  avons  vu  des  hommes  du  peuple  roués  de  coups 
par  les  mouchards  et  conduits  en  prison  !  Nous  avions  fini  par  nous  y  ac- 
coutumer, et,  dans  les  derniers  temps,  nous  nous  contentions  de  détour- 
ner les  yeux  de  ces  horribles  spectacles. 

Ce  qu'il  y  a  de  plus  révoltant  encore,  s'il  est  possible,  c'est  que  cette 
police  si  violente,  si  implacable  envers  les  gens  du  peuple  pour  les  dé- 
lits les  plus  véniels,  est  d'une  indulgence  toute  paternelle  envers  les  vo- 
leurs. Ces  messieurs  s'entendent  «  comme  larrons  en  foire,  »  et  savent 
qu'ils  se  valent  les  uns  les  autres.  C'est  pourquoi  les  filous  sont  assurés 
de  trouver  auprès  des  boutechniks  et  autres  fonctionnaires  de  la  même 
administration,  bienveillance  et  même  quelquefois  sécurité.  Aussi  personne 
ne  réclame  après  avoir  été  volé.  D'ailleurs  la  filière  des  bureaux  est  si 
longue,  qu'on  ne  peut  s'en  tirer  qu'à  force  de  démarches  et  d'argent,  de 
sorte  qu'on  aurait  plus  à  perdre  qu'à  gagner  '. 

En  traversant,  un  matin,  le  pont  des  Maréchaux,  à  Moscou,  nous  aper- 
çûmes le  magasin  d'un  tailleur  français  dans  un  désordre  qui  accusait 
quelque  événement  extraordinaire.  Comme  nous  avions  eu  avec  ce  tail- 
leur des  relations  de  marchand  à  pratique,  nous  eûmes  la  curiosité  d'en- 
trer pour  nous  informer  de  ce  qui  lui  était  arrivé.  M....  ^  nous  montrant 

<  <  Le  premier  jour  de  mon  arrivée  à  Sl-Pétersbourg,  dit  M.  Marmier,  mon  compagnon 
de  voyage  rencontra  dans  l*église  de  Kasan  un  de  ces  industriels  ambuianls  qni,  jugeant  à 
la  rotondité  de  sa  pocbe  qu*il  portait  ià  un  fardeau  trop  lourd,  se  fit  un  devoir  de  l*en  débarras- 
ser et  lui  enleva  un  portefeuille  renfermant  600  roubles.  Le  pauvre  voyageur,  privé  ainsi 
d*une  somme  dont  il  comptait  faire  un  tout  autre  usage,  s*adressa  à  plusieurs  habitants  déSt- 
Pétersbourg,  et  leur  demanda  quel  moyen  il  devait  employer  pour  la  recouvrer.  l\  lui  fut 
répondu  que  toute  démarche  serait  inutile,  que  la  police  le  soumettrait  à  une  foule  de  for- 
malités fatigantes,  coûteuses,  et  ne  lui  rendrait  rien.  • 

*  En  générai  nous  ne  nommons  en  toutes  lettres  que  les  personnes  qui  n'out  rien  à  craindre 
du  ressentiment  de  la  poUce  ou  du  gouvernement  russe.  Quant  à  celtes  qui  sont  encore  ex- 
posées à  leur  vengeance,  nous  nous  contentons  de  les  désigner  par  des  iniliales,  ou  même  en- 
core plus  vaguement. 

M.  K.  29 


226  LÇS  MYSTÈRES 

• 

Iç  vide  qui  existait  dans  ses  rayons,  nous  apprit  qu'il  avait  été  dévalisé 
pendant  la  nuit.  Nous  lui  demandâmes  s'il  soupçonnait  quelqu'un,  et  s*il 
av£|it  fait  sa  déclaration  à  la  police.  — ce  On  voit  bien,  monsieur,  répondit- 
il,  qup  vous  êtes  nouveau  venu  en  Russie.  11  ne  manquerait  plus  qu'un 
rocours  à  la  police  pour  achever  de  me  ruiner.  Pour  suivre  TafTaire,  je 
serajs  obligé  de  laisser  ma  dernière  chemise  entre  les  mains  des  agents. 
Sij'avais  beaucoup  d'argent,  oh!  ce  serait  tout  autre  chose!  » 

Il  n'était  que  trop  vrai.  L'argent,  toujours  l'argent,  voilà  le  seul  talis- 
manqui  ailquelque  puissance  sur  ces  fripons.  Ils  ne  vivent  et  ne  s'engrais- 
sent que  de  rapines.  On  évalue  do  20  à  24, (XK)  roubles  par  an,  le  produit 
des  vols  et  concussions  de  chacun  des  majors  de  police  dans  des  villes 
telles  que  St-Pétersbourg  et  Moscou.  La  somme  varie  suivant  l'aisance  des 
habitants  du  quartier.  Les  autres  places  rapportent  en  proportion.  Aussi 
ces  places  se  vendent-elles  asseï  cher.  Ce  sont  les  grands  maîtres  de  police 
qui  les  donnent,  et  l'on  peut  croire  qu'ils  en  tirent  d'assez  jolis  profits. 
Pendant  notre  séjour  à  Moscou,  un  individu  avait  obtenu  du  grand 
maître  de  cette  ville  une  place  de  major.  Le  nouveau  fonctionnaire  eut, 
quelqqe  jours  après»  l'imprudence  de  dire  qu'il  ne  croyait  nullement  être 
l'obligé  de  Son  Excellence,  attendu  qu'il  avait  payé  sa  place  20,000  roubles 
çn  bonne  et  belle  monnaie.  Instruit  de  cette  indiscrétion,  le  grand  maître 
4§9titua  immédiatement  le  major.  Que  les  20,000  roubles  aient  été  ren- 
dus ou  non  (et  l'employé  sacrifié  jura  qu'il  ne  les  avait  pas  revus),  ce  fait 
prouva  que  les  chefs  supérieurs  de  la  police  russe  trafiquent  scandaleuse- 
ment des  emplois  dont  la  distribution  leur  est  abandonnée. 

Il  y  avait,  en  1837,  à  Odessa,  un  officier  de  police  qui  se  faisait 
20,000  francs  de  revenu  supplémentaire,  en  vendant  à  tous  les  cabarets 
et  lieux  publics  le  privilège  de  fermer  boutique  plus  tard  que  l'heure  fixée 
p£ir  les  ordonnances. 

Pu  reste»  tous  les  étrangers  qui  habitent  la  Russie  savent  que  la  pro- 
tection des  chefs  de  la  police  ne  s'acquiert  qu'à  prix  d'or.  Un  major  de 
Moscou  avait  l'habitude  de  prendre  chez  un  confiseur  français  les  rafrai- 
chissements  dont  il  avait  besoin  pour  deux  ou  trois  bals  qu'il  donnait 
pendant  l'hiver.  C'était  q  titre  d'impôt,  et  non  à  titre  d'pmplett^.  Le 
confiseur  se  ocrait  bipn  gardé  de  présenter  sa  facture  à  l'honnête  ofB- 
.eier.  Il  s'estimait  trop  heureux  d'acheter  la  protection  de  ce  fonction- 
naire pour  deux  ou  trois  cents  rpubles  par  an  '.  Il  en  est  de  mêm^  de 
tous  les  marchands  russes  ou  étrangers  qui  ont  quelque  chose  à  craindre 
OU  à  espérer  de  ces  messieurs. 

T  Nous  tenons  ce  détatl  du  conûseur  lui-même. 


DE  LÀ  RUSSIE.  227 

Il  ne  faat  jamais  sortir  dans  une  Tille  russe  sans  avoir  la  poche 
bien  garnie  de  roubles.  Quand  on  est  dûment  lesté  de  métal  ou  de 
papier,  fût-on  coupable  de  tous  les  délits  qui  tombent  sous  la  juri- 
diction de  la  police»  on  n'a  rien  à  redouter  de  ses  agents.  On  les  retourne 
comme  on  veut;  justice  ou  iniquité,  on  en  a  tout  ce  qu'on  désire.  —  Un 
Français  de  notre  connaissance  a  dispute  avec  un  cocher  de  voiture  pu- 
blique. La  contestation  est  portée  devant  un  officier  de  police.  Pour  rendre 
sa  cause  meilleure,  le  cocher  tire  de  sa  poche  et  met  dans  la  main  du 
fonctionnaire  une  assignation  bleue  de  cinq  roubles;  aussitôt  Te  quartalnik 
de  donner  tort  au  Français  et  de  le  rudoyer;  ce  que  voyant,  l'étranger 
prend  une  assignation  rouge  de  10  roubles  et  la  présente  au  mouchard. 
Il  va  sans  dire  que  notre  compatriote  eut  tout  à  coup  raison  et  que  le  co- 
d^er  fut  condamné,  avec  accompagnement  de  quelques  gourmades. — 
M.  M ,  associé  d'un  Alsacien,  que  nous  avons  connu  en  Russie,  pos- 
sédait une  fabrique  à  Moscou.  II  avait  l'habitude  de  faire  prendre  à  chacun 
de  ses  ouvriers  l'engagement  de  payer  15  roubles  d'amende  pour  chaque 
jour  d'absence  non  motivée.  Un  jour,  un  ouvrier  qui  avait  laissé  accu- 
muler trois  amendes,  alla  se  plaindre  à  la  police  de  ce  que  son  maître 
voulait  injustement  lui  retenir  45  roubles  sur  ses  gages.  L'officier  du 

quartier  se  présente  chez  M.  M et  prend  très-insolemment  la  défense 

de  l'ouvrier.  Le  fabricant  se  souvient  que  depuis  longtemps  il  n'a  ofTert 
au  quartalnik  le  petit  tribut  de  rigueur.  Il  le  prend  à  part,  et,  sans  lui 
rien  dire,  lui  présente  une  assignation  de  10  roubles.  Dès  ce  moment, 
l'aflaire  est  jugée.  L'officier  appelle  le  mougik,  et  lui  administre  vingt 
coups  de  poing  dans  le  visage,  en  lui  disant  :  «  Comment,  fils  de  chien, 
oses-tu  te  plaindre  d'un  pareil  maître?  » 

Mais  il  y  a  plus  :  s'il  vous  prend  fantaisie  de  faire  rouer  de  coups  un 
cocher  ou  un  ouvrier,  dont  vous  n'avez  nullement  à  vous  plaindre,  vous 
n'avez  qu'à  aller  trouver  l'officier  du  quartier,  à  lui  glisser  quelques  piè- 
ces de  monnaie,  et  aussitôt  le  malheureux,  n'eût-il  jamais  eu  aucun 
rapport  avec  vous,  ne  vous  eût-il  jamais  vu,  sera  empoigné  et  bà- 
tenné. 

Gela  parait  fabuleux,  incroyable,  impossible.  Nous  répondrons  :  «  Cela 
est.  »  Et  nous  ajoutons  que  ces  vérités  sont  trop  authentiques  pour  que 
personne  ose  s'inscrire  en  faux  contre  nos  assertions. 

Oui,  tout  cela  est  de  notoriété  publique  chez  les  Russes.  Et  cependant 
ces  scandales  se  perpétuent  avec  une  impunité  presque  complète.  Le  gou- 
vernement les  tolère,  son  indulgence  les  encourage.  Les  courtisans  de 
Nicolas  diront  que  l'empereur  les  ignore.  Nous  dirons,  nous,  que  cela 
est  tout  à  fait  impossible  ;  que  le  tzar  voulût-il  n'en  rien  savoir,  ne  pour- 


228  LES   MYSTÈRES 

rait  empêcher  la  vérité  d'arriver  jusqu'à  lui.  Il  aime  mieux  fermer  les 
yeux  que  d'essayer  une  réforme  radicale  de  ses  administrations.  Ce  sou- 
verain, que  des  flatteurs  salariés  proclament  juste,  moral  et  honnête  entre 
tous,  laisse  subsister  un  état  de  choses  qui  devrait  faire  rougir  de  honte 
tous  ceux  à  qui  on  peut  en  faire  remonter  la  responsabilité.  II  permet 
qu'une  police  ignoble,  immonde,  hideuse,  propage  parmi  ses  sujets  la 
corruption  et  l'immoralité.  Il  souffre  que  des  actes  dont  la  millième  par- 
tic  suffirait  à  déshonorer  un  peuple  et  un  gouvernement,  s'accomplissent 
dans  son  empire,  au  vu  et  au  su  de  tout  le  monde.  Il  fait  mieux  :  il  pro- 
voque et  favorise  l'improbité  de  ses  agents,  en  continuant  à  leur  allouer 
des  salaires  insuffisants.  Yoilà  cet  empereur  qui  s'est  constitué  le  défen- 
seur de  la  religion  nationale,  et  que  des  écrivains  aveugles  ou  intéressés 
offrent  à  l'Europe  occidentale  comme  un  modèle  de  loyauté  chevaleres- 
que, de  probité,  de  piété,  et  de  toutes  sortes  de  vertus  !... 

A  côté  de  cette  police  grossière,  brutale,  bassement  mendiante,  il  en 
est  une  autre  qui  ne  vit  pas  dans  la  même  amtosphèrc  :  c'est  la  police  de 
l'empereur,  celle  des  ministres  et  de  tous  les  fonctionnaires  éminents. 
C'est  cette  multitude  de  mouchards  bien  élevés  qui  exercent  leur 
métier  dans  les  haute»  régions  de  la  société.  Ceux-ci,  les  salons  de  St-Pé- 
tersbourg  en  sont  infestés,  et  ils  sont  d'autant  plus  dangereux,  qu'il  est 
fort  difficile  de  deviner  leur  véritable  mission.  Ils  s'insinuent  partout, 
dans  les  clubs  et  dans  les  cercles  les  plus  brillants,  à  la  table  des  riches 
et  aux  bals  de  la  cour  ;  ils  s'en  vont  guettant  les  propos  inconsidérés,  les 
paroles  imprudentes;  ils  font  la  conversation  avec  les  étrangers,  provo- 
quent leurs  confidences,  sondent  leurs  opinions,  parviennent  quelquefois 
à  captiver  leur  amitié  et  vendent  leurs  secrets  à  la  haute  police. 

La  haute  police  est  instituée  pour  découvrir  les  complots  contre  l'État, 
c'est-à-dire  contre  l'empereur  ;  elle  a  aussi  une  mission  morale,  car  elle 
est  chargée  depoursuivre  le  crime  et  la  débauche,  de  protéger  la  vertu  et  la 
probité.  Voilà,  certes,  un  but  bien  louable  !  Comment  se  fait-il  que 
la  pratique  réponde  si  peu  à  la  théorie  ?  C'est  que  les  Russes  gâtent  les 
meilleures  choses;  tout  ce  qu'ils  touchent  se  corrompt  entre  leurs 
mains;  rien  ne  résiste  à  leur  contact.  Cette  police, dont  l'objet  est  si 
digne  d'approbation,  ne  vaut  pas  mieux  que  sa  sœur  jumelle,  la  basse 
police,  si  ce  n'est  toutefois  qu'elle  a  les  manières  moins  rudes  et  qu'elle 
compte  parmi  ses  membres  des  hommes  mieux  élevés,  mais  non  moins 
méprisables.  Tout  individu,  depuis  le  personnage  le  plus  éminent  jus- 
qu'au plus  humble  sujet,  est  exposé  à  subir  ses  persécutions.  Il  en  résulte 
que  chacun  se  tient  sur  ses  gardes,  et  croit  voir  des  espions  dans  ses  amis 
et  jusque  dans  ses  plus  proches  parents.  On  peut  se  faire  une  idée  de 


DE  LA  RUSSIE.  229 

Tinflucnce  que  ces  constantes  appréhensions  exercent  sur  les  liens  et  les 
rapports  sociaux. 

C'est  le  comte  BenkendoriT,  gentilhomme  liyonien»  qui  dirige  cette  par- 
tie  de  l'administration,  avec  le  titre  de  ministre  de  la  police.  Ce  personnage, 
vieillard  presque  septuagénaire^jouitde  toutela  faveur  de  Tempereur  Nico- 
las, qui  lui  doit  de  la  reconnaissance  pour  avoir,  dans  l'insurrection  de  1 825, 
assuré  la  fidélité  de  l'artillerie.  Il  passe  pour  être  peu  intéressé.  Le  fait 
est  qu'il  dépense  tous  ses  revenus»  et  au  delà,  ce  dont  certaine  dame  de 
notre  connaissance  doit  savoir  quelque  chose.  M.  deBenkendorff,  par  la  na- 
ture de  ses  fonctions,  se  trouve  être,  en  fait,  le  maître  de  la  liberté,  du 
repos  et  de  la  vie  de  tous  les  sujets  de  l'empereur.  Quiconque  est  investi  de 
ses  pouvoirs  a  le  droit  de  pénétrer  dans  le  château  du  plus  puissant 
boyard,  aussi  bien  que  dans  les  palais  de  tous  les  princes  du  sang  impé- 
rial ;  devant  lui  s'ouvrent  les  portes  de  toutes  les  forteresses  russes  ;  il 
entrera  toute  heure  de  jour  et  de  nuit,  chez  les  gouverneurs  de  province  et 
chez  les  hommes  les  plus  haut  placés  ;  il  peut  embarquer  le  premier  venu 
sur  un  traîneau  ou  dans  une  téléga,  et  l'envoyer  n'importe  où,  sans  lui 
dire  où  il  va,  ni  quand  il  reviendra,  ni  pourquoi  on  confisque  ainsi  sa  li- 
berté. La  famille  du  condamné,  ses  serviteurs,  ses  amis,  garderont  tous 
un  profond  silence  sur  cet  acte  arbitraire,  et  ne  s'aviseront  pas  de  de- 
mander si  l'exilé  leur  sera  bientôt  rendu  ;  car,  telle  est  la  crainte  qu'in- 
spire la  police  secrète,  qu'il  faut  avoir  l'air  de  ne  prendre  aucun  intérêt 
aux  gens  qu'elle  persécute. 

La  haute  police  est  le  premier  pouvoir  de  l'Ëtat,  autant  par  son  in- 
fluence que  par  les  moyens  d'exécution  dont  elle  dispose.  Dans  cha- 
que cHef-lieu  de  gouvernement  elle  a  un  détachement  et  une  admi- 
nistration, avec  des!  employés  avoués,  et  une  gendarmerie  à  cheval  qui 
est  souvent  l'exécuteur  de  ses  hautes  œuvres.  Au  besoin,  elle  peut  requé- 
rir toutes  les  forces  militaires  de  l'empire.  A  vrai  dire,  on  ne  peut  con- 
naître toutes  ses  ressources,  car  indépendamment  de  ses  agents  publics, 
elle  compte  une  multitude  innombrable  d'instruments  secrets  dont  les 
fonctions  restent  ignorées  de  tout  le  monde.  Gomme  le  despotisme  des 
tzars  veut  que  tout  individu,  grand  ou  petit,  soit  soumis  à  ses  investiga- 
tions, il  est  nécessaire  d'entretenir  une  armée  d'espions. 

Les  Russes  et  les  étrangers  étant  tenus  de  se  faire  délivrer  des  passe- 
ports pour  voyager,  ou  des  permis  de  séjour  pour  résider  dans  telle  ou 
telle  localité  de  l'empire,  il  en  résulte  que  fort  peu  de  personnes  ont  le 
privilège  d'échapper  aux  griffes  de  cette  harpie  qu'on  appelle  la  haute 
police.  Or,  tous  ceux  qui  ont  eu  affaire  à  cette  honnête  personne  sont 
ouchés  sur  un  registre  spécial,  avec  des  annotations  sur  leur  conduite» 


230  LES  MYSTÈRES 

letirs  opinions,  leurs  habitudes  et  leurs  antécédents.  Tel  est  l'ordre  avec 
lequel  sont  tenus  ces  libres  de  l'inquisition  moscovite,  que  le  grand  maître 
de  la  police  peut,  en  quelques  minutes,  se  procurer  des  renseignements 
détaillés  sur  telle  personne  qui  lui  parait  suspecte,  ou  qu'on  lui  dénonce. 
Pour  alimenter  ce  vaste  répertoire  policier,  il  faut  Un  travail  d'espionnage 
général  et  incessant.  Que  de  calomnies,  que  de  mensonges  infâmes  doi- 
vent être  inventés  par  des  misérables  pour  perdre  les  gens  contre  qui  ils 
ont  quelque  vengeance  à  exercer  ! 

Tout  ce  qui  est  du  ressort  de  la  police  est  tenu  dans  le  plus  profond 
secret.  On  ne  veut  pas  que  les  victimes  de  l'arbitraire  racontent  les  tor- 
tures qu'elles  ont  subies  ;  on  aime  mieux  les  laisser  mourir  dans  les 
cachots  ou  en  Sibérie,  que  de  s'exposer  à  ce  que,  de  retour  de  l'exil  ou 
en  sortant  de  prison,  elles  révèlent  ce  qu'elles  ont  souffert. 

Rien  n'égale  la  puissance  de  la  haute  police,  si  ce  n'est  sa  vénalité.  Le 
fait  suivant,  choisi  entre  une  infinité  d'autres,  est  bien  connu  à  St-Pétcrs- 
bourg,  et  nous  n'apprendrons  rien  aux  Russes  en  le  rapportant  .Un  négociant 
étranger,  fort  riche,  fût  sommé  par  un  agent  de  se  rendre  chez  le  grand 
maître.  Il  obéit,  attendit  cinq  ou  six  mortelles  heures,  et  fut  congédié  sans 
savoir  pourquoi  il  avait  été  mandé.  Le  lendemain  nouvel  ordre  de  com- 
paraître devant  Son  Excellence,  nouvelle  attente  du  négociant,  qui  dut 
encore  s'en  retourner  sans  avoir  vu  personne.  Le  jour  suivant,  même 
comédie.  L'étranger  s'impatientait,  et  trouvait  la  plaisanterie  de  fort 
mauvais  goût.  Chaque  jour,  pendant  deux  semaines  consécutives,  il  dut 
se  rendre  à  la  police,  faire  une  station  de  plusieurs  heures  et  s'en  aller 
comme  il  était  venu.  Que  signifiait  cet  étrange  manège  ?  Était;ce  uuc 
mystification?  La  police  russe  n'est   pas    assez  folâtre  pour  s'amuser 
ainsi.  En  y  réfléchissant,  le  négociant  se  persuada  qu'on  en  voulait  à  sa 
fortune.  Le  soin  qu'on  prenait  de  le  faire  sortir  de  chez  lui  précisément  à 
l'heure  de  ses  plus  importantes  affaires  le  convainquit  qu'on  travaillait 
tout  simplement  à  sa  ruine.  Il  commençait  à  se  désespérer,  satis  oser 
se  plaindre,  lorsqu'un  autre  sbire,  compère  du  premier,  lui  insinua  que, 
moyennant  une  certaine  somme,  il  serait  dispensé  de  ces  promenades 
quotidiennes.  Le  marché  fut  débattu,  et  l'étranger  dut  faire  le  sacrifice 
de  deux  cent  mille  roubles,  ni  plus  ni  moins. 

Eh  !  comment  l'escroquerie  et  la  spoliation  ne  seraient-elles  pas  la 
préoccupation  constante  de  ces  malheureux?  Où  est  le  frein  que  la  pré- 
tendue sévérité  du  souverain  oppose  à  leur  immoralité  ?  où  est  la  main 
qui  devrait  frapper  les  coupables?  Tout  leur  est  encouragement  à  mal 
faire,  l'indulgence  de  leurs  chefs,  encore  plus  criminels  qu'eux,  la  modi- 
cité de  leur  salaire,  la  facilité  du  vol  et  l'impunité.  Il  y  a  même  parmi 


DE  LA  RUSSIE.  251 

eux  des  traditions  avouées  qui  ne  sont  pas  autre  chose  que  de  continuelles 
sollicitations  à  Timprobité  !  Tel  est,  par  exemple,  Tusage  établi  principa- 
lement parmi  ]cs  employés  de  la  police  civile,  de  faire,  au  premier  de 
l'an,  des  cadeaux  au  grand  maitre  et  à  tous  les  officiers  supérieurs 
de  Tadministration.  Souvent  le  présent  vaut  dix  fois  plus  que -les 
appointements  de  celui  qui  rofTre,  Où  donc  l'employé  subsflterne 
prend-il  l'argent  nécessaire  à  cette  dépense  de  rigueur?  Apparemment 
dans  la  poche  de  ses  victimes.  Cependant  il  existe  un  ukase  qui  in- 
terdit aux  supérieurs,  sous  peine  de  châtiment  sévère,  de  rien  recevoir 
de  leurs  subordonnés  ;  ce  qui  n'empêcherait  pas  le  grsind  maitre  de  po- 
lice de  destituer  et  de  persécuter  un  subalterne  qui  oserait  ne  pas  lui  of- 
frir les  étrennes  traditionnelles.  Ainsi  vont  les  choses  dans  ce  pays.... 
C'est  l'administré  qui  paye  ;  et  le  chiffre  des  contributions  extraordinaires 
auxquelles  peuple  et  bourgeois  sont  soumis,  est.  Dieu  merci,  assez  gros 
pour  pernii^ttre  aux  bénéficiaires  quelques  libéralités  annuelles.  Deman- 
deiaux  aubergistes  et  aux  cabaretiers  de  St-Pétersbourg  ce  qu'il  en  est  de 
ces  impôts  indirecte?  Ils  vous  répondront,  si  toutefois  ils  l'osent,  que 
40  ou  50  pour  cent  de  leurs  profits  passent  tous  les  ans  dans  l'escarcelle 
de  ces  messieurs  de  la  police  municipale. 

Si  l'amour  de  l'argent  fait  commettre  des  turpitudes  à  ces  fonctionnai- 
reSy  le  désir  d'avancer,  de  parvenir  aux  sommités  de  Tadministration  est 
pour  eux  un  stimulant  non  moins  efficace.  A  cet  égard,  ils  poussent  le 
lèle  et  l'esprit  d'invention  jusqu'à  un  degré  fabuleux.  Qu'on  nous  per- 
mette une  anecdote  assez  piquante  et  dont  un  Russe,  homme  d'esprit  et 
de  probité,  nous  a  garanti  ^exactitude  : 

H  ya  quelques  années,  un  personnage  éminent  s'aperçut  qu'on  lui  avait 
volé  son  portefeuille  contenant  2,000  roubles.  Il  s'adressa  à  un  officier  de 
police,  et  le  prenant  avec  lui  sur  un  ton  un  peu  haut,  i|  lui  déclara  qu'il 
entendait  que  son  portefeuille  se  retrouvât.  Le  major  le  pria  de  lui  dé- 
crire l'objet  yplé  et  de  lui  désigner  le  nombre  exact  des  billets.  Le  plai- 
gnant répondit  qu'il  ne  pouvait  dire  autre  chose  sinon  que  c'était  un  por- 
tefeuille rouge,  tout  neuf,  et  qu'il  contenait  2,000  roubles,  sans  qu'il  pût 
déterminer  le  nombre  des  assignats.  —  Une  heure  était  à  peine  écoulée, 
que  le  major  revient,  et,  d'un  air  triomphant,  annonce  qu'après  avoir  fait 
m^lin  liasse  ^ur  le  filou,  il  vient  rendre  le  portefeuille  et  tout  ce  qu'il  rcn« 
fermait.  Lâ-^esQUS,  éloges  pompeux  donnés  par  le  personnage  à  l'oflieier 
de  police,  et  promesse  formelle  de  s'occuper  de  son  avancement.  —  Le 
lendemain»  notre  homme,  en  prenant  sa  pelisse,  sent  quelque  chose  de 
4Mr  fiptr0  l'étoffe  et  la  doublure.  Il  cherche,  et,  à  sa  grande  surprise,  il 
retrouve  le  portefeuille  qu'il  avait  cru  volé,  et  pour  lequel  un  pauvre  dia« 


252  LES  MYSTÈRES 

ble  avait  été  arrêté.  On  devine  que  le  major  avait  acheté  un  portefeuille 
neuf  pour  remplaccnr  celui  qui  était  censé  perdu,  et  qu'il  avait  tiré  de  sa 
poche  les  2,000  roubles,  trop  heureux  d'acheter  à  ce  prix  la  protection 
d'un  homme  haut  placé.  Quant  au  prétendu  voleur,  nous  ne  savons  s'il 
resta  longtemps  en  prison. 

On  raconte  aussi  que,  sous  le  règne  de  Paul  P',  une  épigramme  contre 
cet  empereur  ayant  été  tracée  sur  les  murs  de  l'église  d'Isaac,  le  tzar 
voulut  absolument  qu'on  découvrit  le  coupable.  On  ne  chercha  pas  long- 
temps. L'individu  arrêté  par  la  police  eut  la  langue  coupée  et  fut  envoyé 
en  Sibérie.  Quelques  années  après,  le  véritable  auteur  de  la  pasquinade 
déclara  que  le  condamné  était  parfaitement  innocent. 

Gomme  si  cette  police  n'avait  pas,  par  la  nature  même  de  ses  fonc- 
tions, une  puissance  assez  grande,  on  lui  a  donné  des  attributions  exor- 
bitantes; on  lui  a  offert  toutes  les  facilités  de  prévariquer  et  d'opprimer  ; 
on  lui  a  permis  d'empiéter  sur  le  domaine  de  la  justice  dle-même. 
Toute  contestation  commerciale  do  mince  valeur,  est  résolue  par  les 
officiers  de  police,  et  cela  sans  recours  ni  appel  à  un  tribunal  supérieur. 
Tous  les  procès  civils  doivent  préalablement  passer  par  les  mains  des 
majors.  Ils  ont  le  droit  de  faire  administrer  un  châtiment  corporel  à 
tout  individu  qui  n'est  pas  homme  libre.  Ils  sont  chargés  de  faire 
exécuter  à  huis  clos  les  condamnations  au  fouet  prononcées  par  les  cours 
criminelles.  En  outre,  ils  ont,  comme  on  l'a  vu,  dans  l'intérieur  de  leur 
établissement  ou  siégcy  une  prison  dans  laquelle  ils  tiennent  enfer- 
més, pendant  un  temps  plus  ou  moins  long,  les  malheureux  qui  ont 
été  ramassés  sur  la  voie  publique  par  les  agents  inférieurs.  On  voit  que 
les  bras  de  la  police  russe  sont  passablement  longs  ! 

Il  y  a  des  espions  fashionables  que  le  gouvernement  envoie  chez  nous 
et  dans  d'autres  pays,  pour  le  tenir  au  courant  de  la  politique  du  jour. 
On  en  compte  toujours  bon  nombre  à  Paris,  et  leurs  victimes  sont  bien 
loin  de  se  douter  du  rôle  odieux  qu'ils  jouent  en  France.  Ces  limiers 
de  la  police  moscovite  ont  ici  leurs  chefs,  leurs  supérieurs  immédiats, 
dont  nous  pourrions  citer  les  noms.  Ces  derniers  ont  une  double 
mission  à  remplir  :  ils  doivent  d'abord  entourer  d'espions  les'  diplo- 
mates en  résidence  à  Paris,  les  employés  de  nos  ministères,  les  hauts 
fonctionnaires  de  l'État,  les  députés,  les  pairs  de  France,  et  aussi  les  ré- 
fugiés polonais,  et  les  Russes  en  voyage  ou  domiciliés  en  France  ;  ils  doi- 
vent, en  second  lieu,  chercher  à  faire  des  partisans  à  la  Russie  et  surtout 
à  l'empereur  Nicolas.  A  cet  effet,  ils  ont  organisé  une  propagande  de  ta- 
batières d'or,  de  bagues  en  diamants,  et  de  décorations  russes,  dont  I9 
pluie  tombe  en  rosée  sur  nos  savants,  nos  artistes,  nos  hommes  de  let- 


DE  LA  RUSSIE.  253 

I 

très,  et  en  général  sur  tous  ceux  de  nos  compatriotes  qui  adressent  les 
produits  de  leur  intelligence  ou  de  leur  industrie  à  Sa  Majesté  l'autocrate. 
Celte  tactique  n'est  pas  sans  succès,  et  même  on  peut  dire  qu'il  existe 
chez  nous  un  certain  parti  russe  composé  de  tous  ceux  qui  ont  reçu  quel- 
que faveur  du  tzar,  et  de  quelques  pauvres  cervelles  qu*ont  séduits  les 
mensonges  des  agents  secrets  de  Tempereur.  La  propagande  russe  est 
parvenue  à  avoir  un  organe  dans  la  presse.  Nous  connaissons  tel  journal 
fort  répandu  qui,  moyennant  une  subvention  annuelle,  cherche  toutes  les 
occasions  de  chanter  les  louanges  de  la  Russie  et  semble  servir  ainsi  les 
ridicules  desseins  des  espions  de  Nicolas.  C'est,  en  vérité,  gagner  assez 
mal  les  25  ou  50,(W0  francs  que  cette  feuille  reçoit  de  la  caisse  impé- 
riale ;  car  nous  ne  pensons  pas  que  ses  futiles  réclames  en  faveur  de  ses 
patrons  de  St-Pétersbourg  augmentent  le  nombre  des  admirateurs  du 
bourreau  de  la  Pologne.  Mais,  après  tout,  chacun  est  libre  de  perdre  son 
argent. 

Les  espions  russes  à  l'étranger  correspondent,  non-seulement  avec 
l'ambassadeur  ou  l'envoyé  de  leur  nation,  mais  encore  avec  St-Pé- 
tersbourg directement.  C'est  au  ministre  de  la  police  qu'ils  font  leurs 
rapports  sur  la  conduite  des  diplomates  auxquels  ils  sont  censés  obéir, 
et  sur  leurs  propres  confrères  ;  car  cette  police  doit  aussi ,  d'après 
ses  instructions,  s'espionner  elle-même  ;  de  telle  sorte  que  les  mouchards 
sont  tout  les  premiers  surveillés,  gardés  à  vue  et  dénoncés. 

Les  Russes  qui  voyagent  à  l'étranger  n'ignorent  *pas  que  toutes  leurs 
actions,  que  toutes  leurs  paroles  seront  connues  à  St-Pétcrsbourg.  Mais, 
quand  ils  se  voient  au  milieu  d'une  nation  libre,  ils  se  laissent  aller  au 
plaisir  de  parier  à  cœur  ouvert.  Ils  ont  devant  eux  trois  ou  quatre  an- 
nées d'indépendance,  et  ils  en  jouissent  complètement,  se  dédommageant 
ainsi  de  la  contrainte  qu'ils  s'imposent  dans  leur  pays.  Ce  n'est  que  lors- 
que arrive  le  moment  de  retourner  en  Russie  qu'ils  commencent  à  réflé- 
chir aux  imprudences  qu'ils  ont  commises  ;  ils  savent  que  la  police  de 
l'empereur  est  informée  de  tout  ce  qu'ils  ont  pu  dire  ou  faire  de  contraire 
au  catéchisme  d'un  bon  Russe,  et  qu'à  leur  arrivée  dans  leurs  foyers,  ils 
risquent  d'être  exilés.  Qui  sait  même  si  quelque  ennemi  ne  les  a  pas  ca- 
lomniés, pour  attirer  sur  leur  tête  des  châtiments  terribles?  Aussi  quittent- 
ils  les  pays  où  ils  ont  séjourné,  avec  une  tristesse  qu'ils  ne  peuvent  dissi- 
muler. Si,  dans  la  crainte  des  persécutions,  ils  se  décidaient  à  rester  hors 
de  leur  patrie  plus  que  le  temps  de  rigueur,  leur  fortune  serait  confis- 
quée, aux  termes  de  la  loi,  et  ils  se  verraient  à  jamais  séparés  de  leur 
famille.  Il  faut  donc,  bon  gré,  mal  gré,  que  les  absents  retournent  chez 
eux,  et  c'est  toujours,  on  le  conçoit,  à  cœur  défendant,  —  Inspirez 
M.  R.  50 


2S4  LES  MYStÈRES 

donc  i  un  peuple  des  fieniiments  patriotiques  avec  un  pareil  système  I 
De  tout  temps  le  gouvernement  russe  a  entretenu  en  France  des  espions 
de  haute  Yolée.  On  se  rappelle,  entre  autres,  le  comte  CzemicbefT,  qui, 
pendant  le  règne  de  Napoléon,  acquit  chez  nous  une  si  déplorable  célé- 
brité. Ce  personnage  avait  des  manières  parfaites,  une  grande  assurance, 
Thabitude  des  matières  politiques,  et  ne  manquait  pas  d'instruction.  En 
homme  habile  et  qui  sait  son  monde,  il  s'appliqua  d'abord  à  se  concilier 
la  sympathie  des  femmes.  Il  se  montrait  fort  empressé  auprès  d'elles,  leur 
débitait  force  madrigaux  et  bouquets  à  Ghloris,  prenait,  au  besoin,  leJan- 
gage  passionné  d'un  homme  violemment  épris,  employait  en  un  mot  tous 
les  moyens  de  séduction  usités  à  cette  époque  en  matière  de  galanterie. 
Même,  pour  compléter  ses  conquêtes,  il  avait  eu  l'idée  d'introduire  dans 
les  salons  de  notre  capitale  la  Mazurka^  qu'il  dansait  avec  une  grâce  irré^ 
prochable.  Cette  heureuse  importation  avait  fait  fureur  et  singulièrement 
accru  rinfluence  du  comte  russe  sur  son  entourage  féminin.  Lorsque 
M.  de  Czernicheff  paraissait  à  la  cour  de  l'empereur,  les  dames  d'honneur 
avaient  peine  à  dissimuler  leur  émoi,  et  plus  d'une  enviait  en  secret  la 
faveur  d'une  invitation  à  danser  ou  seulement  d'un  compliment  sorti  de 
la  bouche  du  Céladon  cosaque.  Mais  tandis  qu'on  le  supposait  uniquement 
préoccupé  du  désir  de  plaire  et  d'aimer,  il  ne  perdait  pas  un  instant  de 
vue  sa  mission  d'espionnage;  il  étudiait  la  politique  de  Napoléon,  en  pé- 
nétrait les  secrets,  arrachait  à  ses  maîtresses  la  révélation  des  confldences 
de  leurs  maris,  et  se  faisait  initier  par  elles  aux  mystères  dont  la  connais- 
sance importait  le  plus  à  ses  patrons.  Ce  qui  lui  échappait  au  boudoir,  il 
cherchait  à  le  retrouver  dans  les  salons.  D'après  son  propre  aveu,  ce  fut 
au  milieu  des  fêtes  et  des  bals  qu'il  devina  le  projet  de  l'expédition  contre 
la  Russie.  Quand  il  dansait,  il  avait  toujours  le  soin  de  se  placer  auprès 
des  groupes  auxquels  se  trouvaient  mêlés  soit  des  diplomates,  soit  des 
hommes  d'État.  Valsait-il,  ou  cxécutait-il  une  Mazurka ,  il  s'arrêtait  de 
temps  en  temps,  comme  pour  reprendre  haleine,  devant  des  personnages 
éminents  qui,  le  supposant  tout  entier  à  sa  frivole  occupation,  ne  crai- 
gnaient pas  de  laisser  échapper  de  ces  mots  qui  disent  tant  de  choses.  Un 
lambeau  de  conversation,  un  fragment  de  phrase,  la  moindre  indiscré- 
tion, lui  en  apprenaient  assez  pour  lui  permettre  de  soupçonner  la  vérité 
tout  entière  ;  et  c'est  ainsi  qu'il  arriva  à  la  connaissance  des  préparatifs 
de  la  campagne  de  1812.  D'infâmes  intrigues  tramées  dans  l'intérieur 
d'un  de  nos  ministères  lui  procurèrent  les  plans  de  la  guerre.  On  sait  le 
dénoûmentde  ces  criminelles  manœuvres'.  On  se  rappelle  aussi  le  cri 

*  Mlcbd,  employé  dans  le  bureaa  de  lliabillement  des  troapes,  adminlstrailon  de  la 


DE  LA  RUSSIE.  236 

d'indignation  qui  poursuivit  le  noble  comte  lorsque  son  véritable  carao* 
tère  fut  connu* 

De  nos  jours,  on  n'ignore  pas  que  c'est  une  femmci  une  princesse 

ipierre,  avait  depuis  plusieurs  années  des  relaiions  avec  les  agenis  russes.  Il  avait  été  em-* 
bauclié  par  ,M.  d'Oubril,  secrétaire  de  la  légation  russe  à  Paris.  Les  notes  qu*il  communi- 
qua à  ce  diplomate  sur  Tétat  des  divisions  militaires  de  ta  f  rance^sui*  le  nombre  de  nos  trou- 
pes et  sur  nos  ressources  matérielles,  furent  pour  la  Russie  des  indications  précieuses  pour 
entreprendre  la  guerre  de  1805,  terminée  si  glorieusement  pour  nous  par  la  bataille  ,de 
Friedland. 

t*lu8  tard,  Michel  renoua  ces  relations  et  flt  de  nouvelles  communications  au  comte  Tolstoï, 
ambassadeur  moscovite,  qui  atait  pour  secrétaire  le  comte  de  Nesselrode.  G^était  ce  dernier 
qui  recevait  des  mains  de  Michel  les  renseignements  qu'il  avait  à  fournir.  Ces  notes,  le  mi- 
sérable les  rédigeait  lui-même,  ou  les  obtenait  de  deux  de  ses  collègues  de  la  guerre,  les 
sieurs  Saget  et  Saltnon,  qu'il  avait  séduits,  ainsi  qu'un  nommé  Mosès,  garçun  de  bureau. 
Celui-<ïl  communiquait  à  Michel  un  carnet  contenant  deux  fols  par  mois  la  situation  de  dos 
forces  militaires^  et  destiné  à  être  soumis  k  l'empereur  seul.  Tout  ce  qui  avait  rapport  à 
Farmée  d'Allemagne,  la  liste  des  officiers,  l'état  de  situaUon  des  troupes,  l'efTectif  des 
régimentSy  etc.,  était  révélé  par  Michel  aux  agents  russes,  qui  payaient  grassement  ses 
services. 

M.  de  Nesselrode,  rappelé  en  Russie,  légua  Michel  à  M.  Krafft,  nouveau  secrétaire  de 
Tambassade.  C'était  en  1811.  Michel  donna  à  l'espion  russe  des  documents,  dont  un  seul 
lui  valut  une  somme  de  6,000  francs.  Bientôt  le  comte  de  »Czernichefr,  dont  nous  avons 
parlé,  arriva  à  Paris.  Muni  des  instructions  de  M.  d'Oubril,  il  se  mit  en  rapport  avec 
Michel,  à  rinsu  de  Krafll ,  du  moins  en  apparence.  Michel  remit  à  M;  de  Czemieheff^ 
entre  autres  ddcumenla,  l'état  général  de  la  situation  des  corps  de  toutes  armes  com- 
posant la  garde  impériale.  Le  noble  comte  avait  aussi  chargé  Michel  de  corrompre  quel- 
ques employés  des  bureaux  de  l'état-major  de  l'armée  d'Allemagne,  poUr  eu  obtenir 
le  seeret  de  nos  opérations.  11  lui  avait  donné  mission  d'offrir,  Jusqu'à  400,000  fhincs  à 
M.  Salamoo,  pour  avoir  connaissance  d'un  important  travail  que  cet  employé  supérieur  fai- 
sait sur  le  mouvement  des  troupes  dans  les  bureaux  du  prince  de  Neufcbàtel,  major  général 
des  armées  françaises. 

Toute  les  Ibis  que  le  traître  paraissait  éprouver  quelques  remords,  M.  de  Czeriiicheff 
le  menaçait  dd  le  dénoncer  s'il  ne  coiitiniiait  pas  k  le  servir.  Ses  importunités  ne  laissaient  pas 
un  instant  de  répit  k  Michel;  il  exerçait  sur  lui  un  empire  irrésistible, et  obtenait  tout  de  lui, 
moitié  par  séduction  et  |iar  l'appât  de  l'argent,  moitié  par  intimidation.  Ce  furent  les  ren- 
seignements arrachés  par  ce  personnage  k  la  criminelle  complaisance  de  son  compilée  qui 
permirent  au  geuvememeut  moscovite  de  calculer  les  chances  de  succès  ou  d'avdrteraent  de 
TexpédiUon  projetée  contre  la  Russie^  et  le  mirent  à  même  de  proportionner  ses  ressources 
aux  forces  qui  allaient  marcher  sur  Moscou. 

Toutes  ces  trahisons  furent  enfln  découvertes.  Un  procès  crimltael  eut  lieu  en  1813.  Ml* 
chel  fut  condamné  à  mort;  Saget  au  carcan  et  à  l'amende.  Saimon  et  Mosès  furent  acquittés. 
Saget  avait  été  défendu  par  M<  Dupin  aîné. 

Michel  fut  exécuté  dans  le  mois  de  mai  de  la  même  année. 

Lé  comte  de  CzernlchefT  est  aujourd'hui  un  des  favoris  de  l'empereur  Nicolas.  Dandy  sur- 
anné, Il  semble  se  rappeler  il  la  cour  de  son  maître,  le  rôle  de  papillon  qu'il  Joua  avee 
tant  de  supériorité  dans  les  salons  de  notre  aristocratie  impériale.  Seulement  ses  ailes  sont 
quelque  peu  alourdies,  et  il  ne  danse  plus  la  Mazurka.  S'il  appartient  toujours  k  ia  haute 
police  de  son  pays,  nous  ne  pouvons  que  féliciter  l'autocrate  d'avoir  à  son  service  un  homme 
qui  a  porté  au  plus  haut  degré  de  perfection  la  science  de  l'espionnage  et  de  la  corruption 
politique. 


256  LES  MYSTÈRES 

russe,  qui  est  chargée  à  Paris  de  la  partie  la  plus  délicate,  peut-être  la 
plus  importante,  de  la  police  autocratique.  Ce  diplomate  en  jupons  est 
plus  utile  à  son  gouvernement  que  l'ambassadeur  lui-même.  Son  habileté 
s*est  signalée  dans  mainte  circonstance  ;  aussi  nos  hommes  d'État  redou- 
tent-ils beaucoup  plus  sa  pénétration  et  sa  grande  habitude  de  l'espion* 
nage  que  l'astuce  de  ses  honorables  confrères  masculins. 

Il  faut  encore  signaler  chez  nous  une  police  russe  dont  l'objet  est  tout 
spécial.  Celle-ci  a  pour  instruction  de  se  tenir  à  l'affût  de  toutes  les  in- 
ventions nouvelles  dans  les  arts  et  l'industrie,  et  de  surprendre  le  secret 
des  inventeurs  pour  le  confisquer  au  profit  de  la  Russie.  Elle  a  un  chef 
qui  porte  le  titre  de  chargé  d'affaires  du  ministère  impérial  des  finances.  Il 
y  a  quelques  années,  c'était  le  baron  de  M ,  qui  remplissait  ces  fonc- 
tions, dévolues  aujourd'hui  à  un  personnage  dont  il  nous  serait  tout  aussi 
facile  de  donner  le  nom  et  même  l'adresse.  En  apparence,  cette  police 
doit  protéger  les  arts  et  l'industrie,  faire  accroire  à  nos  fabricants  que  la 
Russie  apprécie  mieux  qu'aucun  autre  gouvernement  le  génie  et  le  m^é- 
rite,  qu'elle  favorise  le  progrès,  récompense  les  œuvres  utiles  et  adopte 
pour  enfants  tous  les  hommes  de  talent  qui  lui  confient  le  soin  de  leur 
avenir.  Le  but  occulte  et  réel,  le  voici  :  la  Russie  veut  rivaliser  avec  nos 
manufactures,  et,  pour  cela ,  elle  trouve  commode  de  nous  voler  nos  procédés 
nouveaux.  Ses  agents  accablent  nos  industriels  de  flatteries  et  de  promesses, 
les  séduisent  par  un  pompeux  étalage  de  titres  mensongers,  s'insinuent 
dans  leur  intimité,  et  finissent  souvent  par  leur  arracher  la  révélation  de 
.  leurs  plus  sûrs  moyens  de  fortune.  Plusieurs  de  nos  compatriotes,  que  nous 
connaissons,  ont  été  victimes  de  cette  rouerie.  Ils  se  sont  empressés  d'ex- 
pliquer jusque  dans  leurs  moindres  détails  toutes  les  parties  de  leurs  éta- 
blissements, et  les  ressorts  cachés  de  leur  prospérité.  Quelque  temps 
après,  ils  ont  su  que  la  Russie  avait  profité  de  leurs  indiscrétions.  Entre 
autres  faits  à  l'appui,  nous  savons  positivement  que  tout  récemment  un 
Russe,  abusant  de  la  confiance  d'un  homme  aussi  naïf  que  crédule,  s'est 
fait  livrer  le  secret  d'un  nouvel  appareil  de  chauffage,  qui  a  été  confec- 
tionné à  St-Pétersbourg. 

Avis  à  notre  industrie  ! 

Ce  chapitre  peut  se  résumer  en  ces  quelques  mots  : 

Un  gouvernement  despotique  régissant  une  société  abrutie  par  l'es- 
prit de  caste,  ayant  pour  instruments  une  armée  d'administrateurs 
corrompus,  et  une  police  dont  l'immoralité  peut  être  citée  comme  un 
phénomène  unique  ;  tel  est  le  spectacle  que  nous  oITre  la  Russie  considé- 
rée dans  ses  institutions. 

Ces  institutions   ne  sont  pas  toutes  mauvaises  en  elles-mêmes.  Il 


DE  LA  RUSSIE.  257 

en  est,  nous  l'avons  déjà  dit»  qui  méritent  approbation.  Mais 
dans  l'application  y  elles  deviennent  détestables,  parce  que  la  nation 
qu'elles  sont  destinées  à  régir  est  profondément  gangrenée ,  et 
qu'ici  les  hommes  manquent  aux  institutions,  au  rebours  de  bien 
des  pays  où  ce  sont  les  institutions  qui  font  défaut.  La  meilleure 
idée,  la  plus  heureuse  conception  seront  toujours  destinées  à  avorter 
avec  de  pareils  instruments  d'exécution.  Sans  doute  il  y  a  toujours  et 
partout  une  certaine  influence  des  institutions  sur  les  mœurs,  des  lois 
sur  les  hommes.  Mais  quand  un  peuple  est  démoralisé  au  point  de  ne  pas 
permettre  le  libre  développement  d'une  institution,  comment  celle-ci 
pourrait-elle  réagir  sur  la  nation  pour  laquelle  elle  a  été  conçue  ? 

Cette  immoralité  est  telle,  en  Russie,  qu'elle  se  montre  plus  forte  que 
les  sentiments  qu'on  jugerait  les  plus  propres  à  la  combattre  et  à  la 
dompter.  Le  sentiment  du  patriotisme  et  de  l'honneur,  par  exemple,  qui 
devrait  exister  dans  les  armées  et  dans  la  marine  de  cet  empire,  est, 
par  ce  phénomène  peut-être  sans  autre  analogue,  impuissant  à  dominer 
ce  mal  incurable;  et  même  il  s'efface  tellement  devant  cette  action 
toute  -  puissante,  qu'on  peut  dire  qu'il  s'annihile  complètement.  On 
trouve  dans  l'armée  et  dans  la  marine  la  même  vénalité,  la  même  bas- 
sesse que  dans  les  administrations.  Depuis  le  colonel  d'un  régiment 
jusqu'au  plus  humble  cornette,  tout  le  monde  pille,  vole  et  men- 
die. Le  péculat  et  la  concussion  sont  érigés  en  système,  et  dûment  orga- 
nisés. Nous  avons  connu  un  jeune  Français,  issu  d'une  famille  aristocra- 
tique, et  qui,  grâce  à  ses  opinions  légitimistes,  avait  obtenu  un  grade 
supérieur  dans  l'armée  russe.  L'empereur  crut  lui  être  très-agréable  en 
lui  donnant  un  commandement  dans  une  ville  de  province.  11  fut  fort 
surpris  d'apprendre  que  l'officier  refusait  de  se  rendre  à  son  poste.  Il  le 
manda  auprès  de  lui,  le  questionna  sur  le  motif  de  son  refus,  et  en  obtint 
la  réponse  suivante  :  «  Sire,  je  ne  pourrais  remplir  les  fonctions  que  vous 
avez  bien  voulu  me  conférer  qu'en  imitant  l'exemple  de  tous  les  officiers 
de  votre  armée,  qui  ne  vivent  que  de  vol  et  de  brigandages.  Si  je  voulais 
m'abstenir,  je  serais  en  butte  à  l'admadversion  et  de  mes  supérieurs  dont 
j'aurais  l'air  de  blâmer  la  conduite,  et  de  mes  subordonnés  dont  je  ne 
pourrais  m'empécher  de  punir  les  écarts.  Permettez  donc  que  je  refuse 
une  position  danslaquelleje  ne  saurais  rester  honnête  homme  à  moins  de 
m'cxposer  à  des  ressentiments  implacables. »L'empereur  se  tut,  et  donna 
à  notre  compatriote  un  emploi  à  St-Pétersbourg. 

Quand  les  officiers  ne  peuvent  se  suffire  avec  le  produit  de  leurs  ra- 
pines, ils  mendient.  Oui,  ils  mendient,  ils  tendent  la  main  aux  passants, 
et  ne  rougissent  pas  d'accepter  la  plus  petite  aumône.  Gela  est  incroya- 


238  LES  MYSTÈRES 

blc,  mais  c'est  la  vérité,  et  mille  témoins  sont  là  pour  l'affirmer  avec 
nous.  L'étranger  nouvellement  arrivé  en  Russie  reste  stupéfait  en  voyant 
dans  la  rue  un  officier  portant  les  épaulettes  de  capitaine  et  une  bro- 
chette de  décorations,  l'accoster  et  lui  demander  quelques  roubles.  Mous 
avons  môme  vu  des  officiers  d'un  grade  élevé  supplier  des  négociants 
et  des  seigneurs  de  leur  donner  quelques  assignats,  disant  qu'ils  n'a- 
vaient pas  assez  pour  vivre.  Bien  des  fois,  en  passant  devant  Thôtcl  du 
gouverneur  de  Moscou,  nous  avons  entendu  le  grenadier  en  senti- 
nelle à  la  porte  du  palais,  implorer  notre  commisération  de  l'air  le  plus  pi- 
teux. La  première  fois  que  cela  nous  arriva,  le  rouge  nous  monta  au  fronts 
et  nous  crûmes  que  le  soldat  se  moquait  de  nous  ;  mais  nous  ne  tardâmes 
pas  à  acquérir  la  preuve  que  c'était  là  une  habitude  générale.  Que  pen- 
serait-on en  France  d'un  militaire  qui  oserait  mendier?  Et  si  un  officier 
de  notre  armée  s'abaissait  à  ce  point,  y  aurait-il  parmi  ses  camarades 
assez  de  mépris  pour  punir  une  pareille  ignominie?  En  Russie, on  trouve 
cela  tout  simple;  et  l'on  tolère  bien  d'autres  scandales  dont  nous  aurons 
à  parler  plus  loin. 

Mêmes  brigandages,  mêmes  déprédations,  mêmes  turpitudes  dans  la 
marine  russe.  Et  ce  n'est  pas  seulement  dans  les  bureaux  de  l'admini- 
stration  que  se  passent  ces  choses  honteuses,  non  ;  les  chefs  des  forces 
navales  sont  eux-mêmes  atteints  de  cette  peste  morale.  Us  donnent 
l'exemple  de  l'improbité,  et  trouvent  des  imitateurs  dans  tous  ceux  de 
leurs  inférieurs  qui  sont  en  position  de  faire  le  mal.  Nous  pourrions  citer 
à  l'appui  d'innombrables  faits  tellement  monstrueux,  qu'on  refuserai! 
d'y  ajouter  foi  et  qui  pourtant  sont  vrais.  Tout  le  monde  sait  à  St-Pélers- 
bourg,  et  l'empereur  n'ignore  pas,  que  tout  ce  qui  concerne  la  marine 
de  l'Etat,  construction  des  bâtiments^  approvisionnement  des  équipages* 
fourniture  des  agrès,  artillerie  même,  est  l'objet  d*un  trafic  clandestin, 
dont  profitent  les  plus  hauts  fonctionnaires  de  l'administration  et  de  la 
flotte.  L'empereur  Alexandre  le  savait  bien,  lui  qui  disait  en  parlant  de 
ses  marins  :  «  Us  me  voleraient  jusqu'à  mes  vaisseaux  de  ligne,  s'ils  sa-' 
vaient  où  les  cacher.  »  Quelque  temps  après  son  avènement  au  trôde^ 
Nicolas,  saisi  d'un  bel  accès  d'indignation,  chargea  une  commissioti 
spéciale  de  faire  une  enquête  sur  les  vols  dont  l'arsenal  maritime  de 
Gronstadt  avait  été  longtemps  le  théâtre.  La  nuit  même  qui  précéda  le 
jour  où  ce  comité  devait  commencer  ses  travaux,  le  feu  prit  à  l'arsenal  et 
toutes  les  traces  des  concussions  des  employés  disparurent.  Il  faut  con-r 
venir  que  voilà  un  hasard  bien  opportun,  et  que  jamais  incendie  ne  vint 
plus  à  propos.  Mais  les  flammes  n'avaient  pas  tout  détruit.  Eu  parcourant 
les  ruines,  on  trouva  un  certain  nombre  de  pièces  de  canon,  quiy  d'après 


DE  LA  RUSSIE.  259 

rinscription  qu'elles  portaient,  ftirent  reconnues  pour  avoir  appartenu  à 
un  navire  de  guerre  récemment  perdu  dans  le  golfe  de  Finlande.  Or,  le 
eapitaine  de  ce  bâtiment  avait  déclaré  n'avoir  pu  rien  sauver,  ni  de  son 
artillerie,  ni  de  ses  munitions.  Par  quel  miracle  les  canons  se  trouvaient-ils 
à  Cronstadt?  C'est  que  l'honnête  officier  avait  tout  bonnement  laissé  son 
artillerie  à  terre  pour  la  vendre,  et  était  allé  perdre  le  navire  sur  la  côte, 
afin  d'éviter  tout  soupçon  fâcheux  *.  Sous  le  règne  d'Alexandre,  pendant 
que  la  flotte  russe  était  retenue  en  otage  par  les  Anglais,  les  officiers  ven- 
dirent tout  ce  qu'ils  avaient  à  bord,  y  compris  voiles,  câbles,  armes  et 
cordages.  Ceci  fut  connu  de  tout  le  monde  en  Angleterre. 

Tons  vous  indignez,  n'est-ce  pas?  Vous  trouvez  tout  cela  révoltant, 
horrible  ;  vous  êtes  prêt  à  crier  au  mensonge?...  Ne  l'avons-nous  pas  dit 
dans  les  premières  pages  de  ce  livre  ?  Nous  sommes  ici  en  pays  de  mer- 
veilles; ce  qu'on  croirait  impossible  se  voit  en  Russie,  et  se  tolère  on  ne 
peut  mieux.  Le  voyageur  marche  de  surprise  en  surprise,  et  c'est  surtout 
en  matière  de  bassesse  et  d'immoralité  qu'il  voit  du  nouveau.  Règle  géné- 
rale, en  fait  de  turpitudes,  croyez  qu'il  n'est  rien  d'impossible  de  la  part 
des  fonctionnaires  russes.  Quand  vous  serez  bien  convaincu  de  ceci, 
vous  conviendrez  avec  nous  que  les  accusations  les  plus  invraisemblables 
contre  ces  personnages  peuvent  être  fondées. 

Essayez  donc  de  réformer  de  pareilles  mœurs!  L'esprit  le  plus  émi- 
nent  et  le  plus  énergique  y  perdrait  son  génie  et  ses  forces.  On  ne  relève 
pas,  par  la  volonté  d'un  seul  homme,  une  nation  aussi  bas  tombée.  Pierre 
le  Grand  a  échoué  contre  cette  œuvre  impossible.  Cet  homme,  qui  ne 
reculait  ni  devant  le  sang  versé,  ni  devant  les  sacrifices  de  tout  genre 
pour  venir  à  bout  de  ses  projets,  s'efforça  vainement  de  mettre  un  terme 
à  la  vénalité  qu'il  avait  trop  bien  observée  dans  son  empire.  Il  la  combattit 
avec  le  knout  et  la  hache;  il  fit  fouetter  publiquement  sa  propre  sœur 
pour  avoir  trafiqué  de  la  faveur  impériale  ;  il  persécuta,  punit  sévère- 
ment, fit  périr  des  coupables;  ricu  n*y  fit;  et  tandis  qu'il  cherchait  à 
atteindre  la  corruption  jusque  dans  ses  racines,  son  favori ,  Menchikoff, 
acceptait  des  mains  de  Mazeppa  le  prix  d'une  complaisance,  qui  devait 
avoir  pour  but  d'endormir  le  tzar  sur  les  desseins  de  l'audacieux  chef  de 
Cosaques. 

'  Cest  Bortoat  à  Cronsta4t  que  les  employés  d a  gouvernement  s'en  donnent  à  cœur  joie. 
Douane,  police,  cbefs  de  l'arseoal,  y  ont  leurs  coudées  franches  et  pillent  à  Tenvi.  —  Un 
Jour  un  incendie  se  déclara  dans  cette  lie.  Le  ma^or  de  police  ne  put  mettre  un  seul  cbeval 
^  la  disposition  des  |K>mpiers,  et  les  flammes  firent  de  grands  ravages.  Ce  même  m^or  s'é- 
tait pourtant  fait  allouer  quelque  temps  auparavant  une  forte  somme  pour  achat  de  che- 
Taux  destinés  au  service  des  pompes.  L'empereur,  instruit  de  ce  fait,  destitua  le  voleur,  cç 
qui  n'empêcha  pas  son  successeur  de  recevoir  des  pots<-de-vin  dè^  son  entrée  en  fonctions. 


240  LES  MYSTÈRES 

L'empereur  Nicolas  a  bien  quelquefois  sévi  contre  des  coupables  ;  mais 
CCS  exemples  n'ont  jamais  produit  aucun  résultat.  D'ailleurs  la  colère  im- 
périale n'atteint  le  criminel  que  lorsque  l'opinion  publique  révoltée  rend 
l'impunité  impossible.  Quand  un  fait  de  concussion  ou  de  vol  fait  scan- 
dale, quand  tout  le  monde  en  parle,  et  qu'il  n'y  a  plus  moyen  de  feindre 
l'ignorance,  alors  seulement  l'autocrate  intervient  et  frappe  le  fonction- 
naire prévaricateur.  Mais  il  n'y  a  jamais  qu'un  seul  individu  atteint;  tout 
le  reste  de  la  tourbe  ofGcielle  rit  du  malheur  du  confrère  sacrifié,  consi- 
dère l'acte  de  justice  de  l'empereur  comme  un  simple  accident,  et  conti- 
nue son  trafic,  en  ayant  seulement  le  soin  d*agir  le  plus  clandestinement 
possible.  On  a  vu  des  employés  destitués  pour  malversation,  et  le  lende- 
main même  de  leur  déconfiture,  leur  successeur  commettre  le  même  dé- 
lit; comme  ces  filous  qui,  en  pleine  audience  d'un  tribunal  correction- 
nel, volent  leur  voisin.  Et  croit-on  qu'il  n'existe  pas  en  Russie  de  lois 
contre  la  concussion  et  la  vénalité?  Il  y  en  a,  au  contraire,  et  de  très- 
rigoureuses.  La  législation  n'est  donc  pas  désarmée  vis-à-vis  des  coupa- 
bles. Mais  elle  n'est  pas  appliquée.  L'empereur  In  laisse  dormir,  et  ne 
s'en  sert  que  dans  les  cas  extraordinaires,  c'est-à-dire  quand  il  ne  peut 
faire  autrement. 

Elever  les  salaires  serait,  nous  le  répétons,  insuffisant.  Mais  il  en  fau- 
drait faire  l'essai  et  les  empereurs  russes  ne  s'y  résigneront  jamais, 
parce  qu'il  faudrait  distraire  des  revenus  de  l'empire  de  quoi  décupler 
les  traitements  de  tous  les  employés  sans  exception  '.  Il  y  aurait  un 
moyen  probablement  plus  efficace,  mais  auquel  les  tzars  auront  encore 
moins  recours.  Ce  serait  de  laisser  s'établir  une  presse  indépendante,  qui 
flétrirait  les  désordres  dont  le  monde  officiel  offre  l'afDigeant  spectacle» 
et  qui  combattrait  avec  l'arme  si  puissante  du  mépris  public  l'hydre  re- 
doutable de  la  corruption.  Nous  n'avons  pas  besoin  de  dire  que  nous  n'at- 
tribuons à  ceci  qu'une  valeur  théorique  ;  car  pour  les  autocrates  le  remède 
serait  pire  que  le  mal,  et  ils  en  seraient  beaucoup  plus  effrayés  que  de  la 
démoralisation  de  leurs  sujets,  démoralisation  qui,  après  tout,  n'est  pas 
sans  avantage  pour  le  despotisme  tel  qu'il  est  exercé  en  Russie. 
La  réflexion  la  plus  naturelle  après  tout  ce  que  nous  venons  de  dire,^ 


*  Les  objets  de  luxe,  en  Russie,  sont  d*un  prix  exorbitant,  parce  qu'ils  viennent  tous  de 
rétranger.  Les  employés  supérieurs,  qui  aiment  leurs  aises  tout  autant  que  les  grands 
seigneurs,  et  qui,  d'ailleurs,  sont  obligés  à  une  certaine  représentaUon,  devraient  recevoir 
un  traitement  en  rapport  avec  les  besoins  de  leur  existence.  Cependant  leurs  appointements 
sont  encore  ce  quMIs  étaient  il  y  a  un  demi-siécle.  Or,  il  faut  observer  que  le  rouble  de 
papier  n*a  plus  que  les  deux  septièmes  de  sa  valeur  primiUve;  et  les  employés  sont  payés 
en  papier. 


DE  LA  RUSSIE.  2A\ 

c'est  qu'une  société  rongée  par  des  plaies  aussi  honteuses  est  bien  ma- 
lade, et  qu'un  pareil  empire  est  bien  faible.  Là  où  les  institutions  sur  les 
quelles  s'appuie  l'action  gouvernementale  sont  annihilées  par  le  mauvais 
vouloir  ou  rinfamic  des  citoyens,  il  y  a  pour  l'Etat  péril  incessant.  Quand 
la  force,  qui  s'est  concentrée  dans  la  tète  du  colosse,  vient  à  lui  man- 
quer, le  reste  du  corps  étant  paralysé,  plus  d'espoir  de  salut. 

Cette  vérité,  tout  élémentaire  qu'elle  est,  parait  échapper  à  la  sagacité 
des  autocrates.  Mais  le  pouvoir  despotique  est  toujours  si  plein  de  lui- 
même,  qu'il  se  croit  sur  de  l'avenir  comme  du  présent.  L'empereur  de  la 
Chine  s'est  cru  invincible  jusqu'au  jour  où  une  poignée  d'Européens  a 
dispersé  ses  armées  et  escaladé  les  remparts  de  ses  capitales.  Le  tzar  Ni- 
colas rirait  au  nez  de  celui  qui  oserait  lui  dire  que  son  empire  n'est  pas 
le  plus  fortement  constitué  du  monde  entier.  — A  la  bonne  heure!  Mais 
c'est  à  nous  de  nous  réjouir  de  l'aveuglement  obstiné  des  despotes.  Quos 
Deus  tmlt  perderCy  prim  demeniat. 

Continuons  notre  examen  de  détail,  et  voyons  jusquVi  s'étend,  dans 
ce  pays,  l'épidémie  de  la  corruption. 


M.   H.  51 


CHAPITRE  VIII. 


zÉaiMUkTiùv.  —  jvsnoz. 


PRISONS.  —  SIBÉRIE. 


Ou*est-ce  qne  la  loi  en  Russie.  —  Législation  confuse.  —  Àppréctalion  du  grand  œuvre 
législaiif  de  Tempereur  Nicolas  ;  digeste  russe.  —  Observations  sur  la  loi  civile  et  sur  la 
loi  pénale  russe.  —  Organisation  des  tribunaux.  —  Les  juges,  les  procédures;  effrayante 
consommation  de  papier  timbré.  —  Toujours  le  huis  clos.  —  Singulier  jugement.  —  Vé- 
nalité de  la  magistrature.  —  La  justice  n'existe  pas  pour  les  serfs.  —  Une  victime  de  la 
justice  russe.  —  Histoire  de  la  captivité  de  M.  Louis  Pernet,  d'après  les  pièces  officielles  : 
arrestation  de  M.  Pernet  ;  11  est  jeté  dans  un  cachot  ;  scènes  horribles  dont  il  est  témoin; 
supplice  des  baguettes  dans  Pintérieur  de  la  prison;  le  captif  change  de  prison;  conduite 
du  consul  français  à  Tégard  de  M.  Pernet;  mise  en  liberté  du  prisonnier;  il  est  appçlé  à 
St-Pétersbourg ;  hypocrisie  d'un  haut  fonctionnaire;  scène  burlesque;  faiblesse  de  l'am- 
bassadeur français  vis-à-vis  du  gouvernement  russe  ;  entrevue  de  M.  Pernet  avec  le  miDi&> 
tre  de  la  police;  autre  scène  burlesque;  appréciation  delà  conduite  de  M.  de  Barante; 
lettre  du  comte  de  Benkendorff  à  cet  ambassadeur  ;  motif  présumé  des  persécutions  dont 
M.  Pernet  fut  victime.  —  L'exil.  —  Coup  d'œil  sur  la  Sibérie;  aspect  du  pays,  climat.  — 
Froid  horrible;  détails  curieux.  —  Aurores  boréales. —  Origine  de  la  déportation  en  Si- 
bérie. —  Départ  de  la  chaîne  des  condamnés.  —  Organisation  des  exilés.  —  Code  pénal  de 
la  Sibérie;  analyse  d'un  ukase  impérial  à  ce  sujet.  —  Situation  des  différentes  catégo- 
ries de  déportés  ;  leurs  souffrances  ;  détails  sur  le  travail  des  mines.  —  Exilés  célèbres  : 
le  prince  Menchikoff,  le  maréchal  Munich,  M.  et  Mme  Lestoc,  le  président  Kotzebue;  les 
prisonniers  français;  les  Polonais  et  les  Gircassiens. 


Depuis  (aroslaf  qui  dota  la  Russie  du  premier  code  écrit,  et  qui  régna 
au  commencement  du  onzième  siècle,  jusqu'à  Nicolas  P%  autocrate  ac- 
tuel, les  Russes  ont  toujours  eu  une  législation  qui,  à  elle  seule,  suffirait 
pour  attester  Fétat  de  barbarie  où  ils  croupissent  depuis  si  longtemps. 
Les  lois  qu'Ivan  III,  Ivan  IV  et  Alexis  Makhaïlowitch,  firent  successive- 
ment réunir  en  recueil,  étaient  un  mélange  informe  de  droit  germani- 
que, de  droit  romain,  de  législation  byzantine,  de  coutumes  tatares,  et 
de  traditions  indigènes.  Après  Pierre  le  Grand,  plusieurs  commissions 


LES   MYSTÈRES  DE   LA  RUSSIE.  245 

nommées  par  les  empereurs  furent  employées  à  la  confection  d'un  code 
régulier.  On  compta  jusqu'à  dix  de  ces  comités,  qui  ne  firent  guère  qu'a- 
jouter au  désordre  qui  existait  déjà.  Ils  laissèrent  leur  tâche  incomplète, 
et  Nicolas  s'est  chargé  de  la  terminer. 

En  Russie,  la  loi  est  tout  simplement  la  formule  écrite  de  la  volonté  de 
l'empereur.  Avant  Pierre  I**,  les  souverains  étaient  obligés  de  consulter 
les  boyards  pour  décréter  une  loi  ;  mais  depuis  le  règne  de  cet  autocrate, 
les  ukases  émanent  de  l'empereur  seul.  Ce  qu'un  caprice  a  dicté,  un  ca- 
price peut  le  défaire.  Aussi  les  ordonnances  impériales  sont-elles  innom- 
brables. Et  cependant  elles  ne  s'abrogent  pas  les  unes  les  autres,  alors 
même  qu'elles  se  contredisent*  A  moins  que  l'abrogation  ne  soit  formel- 
lement exprimée  par  le  souverain,  tous  les  ukases  subsistent  tels  quels, 
et  c'est  aux  tribunaux  à  se  tirer  d'affaire  au  milieu  du  dédale  inextrica- 
ble qu'offrent  toutes  ces  lois  hétérogènes,  disparates,  souvent  radicale- 
ment contradictoires.  Quelle  bonne  fortune  pour  les  juges  prévaricateurs 
qu'un  pareil  chaos  législatif  !  Il  semble  réellement  que  les  tzars  aient 
voulu  encourager  la  vénalité  de  la  magistrature  en  lui  offrant  mille  faci^ 
lités  d'échapper  aux  prescriptions  de  la  loi.  Et  Dieu  sait,  cependant  « 
qu'elle  n'avait  pas  besoin  de  stimulant  pour  devenir  le  corps  judiciaire  le 
plus  vil  et  le  plus  méprisable  qu'il  y  ait  au  monde. 

L'empereur  Paul,  dans  son  humeur  fantasque,  abusa  singulièrement 
du  pouvoir  de  décréter  des  lois.  Il  en  faisait  à  tout  propos,  sur  les  sujets 
les  plus  futiles,  voire  les  plus  ridicules,  comme  sur  les  choses  les  plus 
importantes.  Les  chapeaux  ronds  et  les  bottes  à  revers  lui  déplaisaient, 
un  ukase  solennel  les  proscrivit  ;  il  régla  aussi  par  ordonnance  impériale 
le  genre  de  coiffure  qu'il  entendait  faire  adopter  par  ses  sujets  et  par  les 
étrangers  résidant  en  Russie.  De  même  pour  une  foule  de  menus  détails 
tout  à  fait  indignes  de  l'attention  d'un  souverain.  Ce  sérail  une  collection 
curieuse  et  d'un  parfait  comique  que  celle  qui  offrirait  réunies  les  facéties 
législatives  de  cet  autocrate.  S.  M.  Nicolas  ne  s'est  pas  privée  du  cotipsi- 
ble  plaisir  de  prostituer  la  majesté  de  la  loi  à  de  frivoles  caprices,  et  l'on 
trouverait  sans  peine  dans  les  ukases  émanés  de  son  omnipotence,  de 
graves  prescriptions  sur  la  manière  de  couper  ses  moustaches,  et  sur  d'au- 
tres objets  de  la  même  pQrtée. 

Toutefois,  c'est  l'autocrate  actuel  qui  a  eu  l'idée  la  plus  raisonnable  en 
fait  de  législation.  Car  c'est  à  lui  qu'appartient  le  mérite  d'avoir,  non  pas 
codifié,  mais  colligé  l'énorme  masse  des  lois  russes  en  un  tout  passable- 
ment complet.  En  1826,  il  ordonna  qu'on  format  une  espèce  de  digeste 
dbmposé  de  tous  les  ukases  en  vigueur.  Le  comité  chargé  de  ce  travail 
avait  pour  mrssion  de  supprimer  toutes  les  lois  tombées  en  désuétude, 


244  LES   MYSTÈRES 

d'élaguer  les  répétitions  inutiles  et  les  doubles  emplois;  de  résumer  en  une 
seule  ordonnance  la  matière  de  plusieurs  ukases  sur  le  même  objet  ;  de 
choisir  entre  des  règlements  contradictoires  celui  dont  la  date  était  la 
plus  récente,  etc. 

Ce  grand  œuvre  a  été  exécuté,  et  il  en  est  résulté  une  série  de  qua- 
rante-cinq volumes  in-4'*,  contenant  les  lois  russes  depuis  1649  jusqu'au 
12  décembre  1825.  La  première  partie  comprend  50,920  lois,  règlements, 
traités  et  actes  divers,  formant  quarante  volumes  ;  la  deuxième  se  com- 
pose d'une  table  chronologique  qui  est  en  quelque  sorte  un  dictionnaire 
juridique  de  la  Russie  Ha  troisième  donne  les  états  du  personnel  et  des  dé- 
penses adminiatratives  ainsi  que  les  tarifs  depuis  1711  jusqu'en  1825, 
au  nombre  de  1351  ;  la  quatrième  offre  les  plans  et  dessins  servant  de 
commentaire  ou  d'explication  aux  diverses  lois.  Nicolas  voulut,  en  outre, 
qu*on  format  une  seconde  collection  consacrée  aux  lois  et  actes  de  son 
règne  à  partir  du  12  décembre  1825.  Les  lois  antérieures  à  1649,  et  qui 
sont  tombées  en  désuétude,  durent  constituer  une  série  à  part  sous  le  nom 
de  lois  anciennes.  Commencée  en  1828,  l'impression  de  ce  travail  a  été 
terminée  le  1*'  mars  1830.  On  avait  dû  compulser  3,396  livres  de  lois. 
Les  quarante  volumes  de  texte  et  le  tome  contenant  la  table  chronolo- 
gique comprennent  5,284  feuilles  d'impression.  Le  prix  de  la  collection 
est  de  500  roubles  assignation,  ou  environ  500  francs. 

L'ordonnance  relative  à  cette  codification  portait  que  chaque  année  il 
serait  publié  un  supplément  pour  les  nouvelles  ordonnances  ;  cinq  ou 
six  nouveaux  volumes  ont  déjà  paru  ;  de  telle  sorte  que,  si  le  nombre 
des  lois  russes  s'accroit  dans  la  même  proportion,  dans  un  demi-siècle  la 
collection  sera  augmentée  d'une  quarantaine  d'in-quarto,  et  la  vie  d'un 
hopame  ne  suffira  pas  pour  lire  et  étudier  tant  soit  peu  cet  épouvantable 
fatras. 

Ainsi  l'empereur  Nicolas,  placé  par  de  maladroits  courtisans  sur  le 
même  rang  que  Napoléon  pour  avoir  doté  son  pays  d'un  code  régulier, 
n'a  fait  autre  chose  qu'une  compilation,  qu'un  digeste,  que  le  premier 
administrateur  venu,  assisté  de  quelques  commis,  eût  pu  faire  tout  aussi 
bien.  Certes,  on  ne  peut  nier  Tulilité  de  ce  recueil  pour  la  Russie  qui, 
jusqu'alors,  avait  une  multitude  innombrable  de  lois  sans  ordre  et  sans 
classification  ;  mais  combien  ne  resterait-il  pas  encore  à  faire  pour  rendre 
ce  compendium  juridique  quelque  peu  respectable!  Croit-on  que  la  révi- 
sion de  soixante  mille  ordonnances,  et  l'examen  de  3,396  livres  de  lois» 
aient  pu  se  faire  en  deux  ans  avec  assez  de  soin  et  d'attention  pour  que  le 
résultat  puisse  être  accepté  comme  véritablement  sérieux?  Et  par  qu^ 
cette  difficile  et  fatigante  besogne  a-t-elle  été  exécutée?  Par  des  hommes 


DE  LA  RUSSIE.  243 

qui  n'avaient  aucune  des  qualités  qui  doivent  distinguer  les  juriscon- 
sultes. On  peut  donc  dire  qu'à  Theure  qu'il  est,  la  Russie  en  est  encore 
à  espérer  un  législateur  qui  fasse  luire  la  lumière  dans  les  ténèbres  de 
ses  lois  civiles  et  criminelles.  Elle  est  sous  ce  rapport,  comme  sous  tant 
d'autres,  dans  Tenfance  sociale. 

Il  ne  serait  peut-être  pas  sans  intérêt  de  jeter  un  coup  d'œil  sur  la  lé- 
giàlation  russe  ;  mais  un  pareil  examen  nous  entraînerait  dans  des  détails 
incompatibles  avec  la  nature  du  présent  ouvrage.  Les  quarante-cinq  vo- 
lumes que  nous  avons  sous  les  yeux  et  dont  nous  avons  eu  la  patience  de 
parcourir  une  bonne  partie,  exigeraient  un  commentaire  beaucoup  trop 
long  pour  pouvoir  figurer  ici.  Nous  nous  bornerons  donc  à  quelques  ob- 
servations de  détail. 

La  loi  civile  russe,  autant  qu'il  est  possible  de  pénétrer  son  caractère 
et  ses  tendances  au  milieu  de  l'obscurité  qui  l'environne,  porte  l'empreinte 
profonde  de  la  société  à  demi  barbare  pour  laquelle  elle  a  été  faite.  Le 
privilège  s'y  montre  à  chaque  instant,  et  la  féodalité  y  a  laissé  sa  trace  en 
mille  endroits  ;  témoin,  entre  autres,  cette  disposition  qui  n'accorde  aux 
filles  que  la  quatorzième  partie  de  l'héritage  des  père  et  mère  et  aban- 
donne tout  le  reste  aux  garçons.  Tout  ce  qu'un  état  social  fondé  sur  l'es- 
prit de  caste  peut  inspirer  au  législateur,  s'y  trouve  reproduit.  L'escla- 
vage et  ses  hideuses  conséquences  y  apparaissent  à  chaque  ligne.  La 
portion  la  plus  nombreuse  et  la  plus  utile  de  la  population  y  est  consi- 
dérée comme  immeuble  par  destination  ;  à  l'autre  est  exclusivement  ré- 
servé le  droit  de  propriété  et  tous  les  avantages  qui  en  découlent.  Par 
intervalles,  on  aperçoit  quelques  déviations  du  principe  fondamental, 
quelques  concessions  faites  aux  esclaves,  quelques  larcins  tentés  au  détri- 
ment de  la  noblesse  ;  mais  presque  toujours  le  correctif  arrive  un  peu 
plus  loin  ;  de  sorte  qu'on  peut  surprendre  dans  le  digeste  russe  les  preu- 
ves flagrantes  des  révoltes  des  empereurs  contre  la  puissance  de  l'aristo- 
cratie, et  des  réactions  de  celle-ci  contre  la  mutinerie  intermittente  du 
souverain.  Peu  à  peu  cependant  les  tzars  ont  empiété  sur  les  droits  de  la 
classe  noble,  au  point  de  neutraliser  quelques-uns  de  ses  monopoles. 
Ainsi  la  confiscation,  et  l'organisation  de  la  banque  impériale,  espèce  de 
mont-de-piété  à  l'usage  des  seigneurs,  ont  porté  une  atteinte  profonde  au 
droit  exclusif  de  propriété. 

Les  bizarreries  ne  sont  pas  moins  nombreuses  dans  la  loi  pénale  ;  et 
ici  elles  ont  un  caractère  et  une  portée  beaucoup  plus  graves  que  dans  la 
loi  civile.  On  remarque  tout  d'abord  la  suppression  de  la  peine  capitale, 
excepté  pour  le  crime  de  lèse-majesté.  Cette  peine  est  remplacée  par 
le  knout,  la  marque  au  visage,  la  mort  civile  et  l'envoi  aux  mines  deSibé- 


246  LES  MYSTÈRES 

rie.  On  se  tromperait  si  Ton  considérait  ce  trait  caractéristique  de  la  lé- 
gislation russe  comme  une  preuve  de  radoucissement  des  mœurs.  C'est 
une  affaire  de  convenance  politique  et  d'utilité  générale,  voilà  tout.  Il 
semble  plus  à  propos  au  gouvernement  de  peupler  les  déserts  de  la  Rus- 
sie asiatique  que  de  faire  périr  les  criminels  ;  c'est  là  tout  le  secret  de  cette 
abolition  de  la  peine  de  mort.  D'ailleurs,  le  knout  tue  quelquefois  et  pres- 
que à  volonté;  il  tue,  nous  l'avons  dit,  sournoisement,  lâchement,  au  gré 
du  juge  ou  du  bourreau.  Quant  à  l'envoi  aux  mines,  il  n'est  autre  chose 
qu'une  combinaison  de  l'exil  et  des  travaux  forcés,  qui,  dans  les  pays  civi- 
lisés, remplacent  quelquefois  isolément  et  non  cumulativement  le  supplice 
capital.  Et  quel  exil!  Il  est  vrai  que  les  plaintes  des  condamnés  n'arri- 
vent pas  jusqu'au  public;  elles  ne  parviennent  pas  même  aux  oreilles  du 
tzar;  les  rares  exilés  qui  rc\iennent  de  cette  terre  maudite  gardent  un 
silence  significatif  sur  ce  qu'ils  ont  souffert  et  sur  ce  qu'ils  ont  vu.  S'ils 
font  des  confidences  à  quelques  amis  ou  à  leurs  proches,  ceux-ci  les  gar- 
dent prudemment  pour  eux,  sachant  bien  qu'une  indiscrétion  les  expose- 
rait à  prendre  la  place  de  celui  qui  revient  de  l'exil.  Mais  de  ce  mystère 
même,  on  peut  conclure  que  la  Sibérie  est  un  enfer  dont  le  séjour,  pour 
certains  condamnés,  est  pire  que  la  mort,  dont  on  leur  a  humainement  fait 
grâce. 

La  déportation  dans  ce  pays  n'est  pas  trop  dure  pour  certains  crimes, 
si  l'on  reconnaît  à  la  société  le  droit,  très-problématique,  de  se  venger 
d'un  coupable  et  de  le  faire  souffrir.  Mais  ce  châtiment  devient  odieux 
par  l'abus  qu'on  en  fait.  L'échelle  des  peines  n'existe  pour  ainsi  dire  pas 
en  Russie  :  le  parricide  est  puni  du  knout  et  transporté  à  perpétuité  en 
Sibérie  ;  le  banqueroutier,  convaincu  d'avoir  frauduleusement  soustrait  la 
moindre  somme  à  ses  créanciers,  est  condamné  au  fouet  et  également  en- 
voyé pour  le  reste  de  ses  jours  au  delà  de  l'Oural.  Or,  la  principale  diffé- 
rence entre  le  plett  (le  fouet)  et  le  knout,  c'est  que  le  knout  est  administré 
en  public,  et  le  plett  entre  les  murs  de  l'établissement  ou  siège  des  maî- 
tres de  police.  Du  reste,  le  fouet  est  à  peu  près  aussi  lourd  et  aussi  meur- 
trier que  le  knout,  et  quand  le  bourreau  le  veut  bien,  l'un  n'est  pas  moins 
douloureux  que  l'autre.  Il  est  vrai  que,  rendus  au  lieu  de  leur  exil,  les 
deux  coupables  ne  sont  pas  traités  de  même.  Mais  pour  le  public  qui  voit 
deux  hommes  envoyés  en  Sibérie,  la  peine  est  identique,  et  l'effet  moral 
de  la  loi  sur  la  population  est  manqué.  Par  suite  de  cette  absence  de 
gradation  dans  les  châtiments,  il  y  a  en  Sibérie  une  multitude  de  mal- 
heureux qui  auraient  dû  tout  au  plus  être  condamnés  à  la  prison  ou  à 
l'amende.  Quand  on  songe  d'ailleurs  que  l'homme  le  plus  innocent  peut, 
sur  la  dénonciation  calomnieuse  d'un  misérable,  être  arrêté,  et  expédié, 


r 
I 


DE  LA   RUSSIE.  247 

sans  jugement,  sans  explication»  dans  cette  affreuse  contrée,  pour  y  res- 
ter toute  sa  vie,  on  ne  peut  s'empêcher  de  frémir  d'horreur  en  pen- 
sant à  l'usage  que  la  législation  russe  autorise  à  faire  de  la  dépor- 
tation. 

Sur  certains  points,  la  loi  pénale  russe  est  assez  douce;  sur  d'autres, 
elle  est  d'une  sévérité  révoltante.  Il  n'est  pas  rare  d'y  trouver  des  prin- 
cipes qui  rappellent  la  barbarie  du  moyen  âge  et  le  culte  législatif  de  cer- 
tains peuples  pour  le  talion.  La  loi  sur  la  diffamation  en  est  un  exemple 
curieux  :  si  l'accusateur  ne  peut  prouver  le  crime  ou  le  délit  qu'il  impute 
à  son  adversaire,  il  est  lui-même  condamné  à  la  peine  qu'aurait  subie 
l'accusé  si  le  fait  avait  été  démontré. 

L'emprisonnement  pour  dettes  existe  en  Russie,  mais  le  maximum  de 
la  peine  est  de  trois  mois.  Cette  pénalité  est,  d'ailleurs,  illusoire  à  l'égard 
des  grands  seigneurs,  car  personne,  russe  ou  étranger,  n'oserait  poursui- 
vre un  débiteur  appartenant  à  la  noblesse.  Yoilà  comment  nombre  de  lois 
russes,  toujours  en  vigueur,  sont  transgressées  dans  la  pratique.  Elles  le 
sont  presque  toutes  en  ce  sens,  que  le  juge  prononce  dans  la  majorité  des 
cas,  non  suivant  sa  conscience  et  ses  lumières,  mais  suivant  ses  passions 
et  le  sordide  intérêt  qui  le  guide.  Ceci  nous  amène  naturellement  à 
parler  des  tribunaux,  et  de  la  manière  dont  on  y  rend  la  justice. 

Le  premier  degré  de  juridiction  est  le  tribunal  d'équité,  qui  répond  à 
nos  justices  de  paix,  et  qui  a  pour  mission  de  défendre  les  intérêts  des 
mineurs  et  des  interdits,  de  veiller  à  ce  que  les  détentions  préventives 
ne  se  prolongent  pas  plus  que  de  raison,  et  à  ce  que  les  procédures  cri- 
minelles ne  durent  que  le  temps  strictement  nécessaire  pour  l'instruction 
et  les  débats.  Voilà  d'utiles  et  nobles  attributions,  mais  les  juges  font  en 
sorte  que  leurs  fonctions  deviennent  plus  nuisibles  qu'efficaces.  —  C'est 
ainsi  que  dans  ce  malheureux  pays,  tout  est  donné  aux  apparences.  Pres- 
que tout  est  brillant,  séduisant  même  à  la  surface  ;  mais  allez  au  fond,  et 
vous  ne  trouverez  que  mensonge.  C'est  une  terre  dont  la  superficie  offre 
l'aspect  de  la  fertilité,  et  dans  laquelle  il  n'y  a  pas  beaucoup  à  creuser 
pour  rencontrer  le  tuf. 

Des  tribunaux  de  première  instance  sont  établis  dans  les  arrondisse- 
ments. Une  haute  cour  décide  en  appel  sur  les  affaires  contentieuses  où 
il  s'agit  d'une  valeur  au  dessous  de  2,500  roubles.  En  matière  criminelle 
ses  arrêts  sont  définitifs  et  souverains.  Le  sénat  sert  de  cour  suprême,  et 
prononce  en  dernier  ressort. 

Comment  sont  composés  ces  divers  tribunaux? — D'individus  que  I^ur$ 
antécédents  et  leur  ignorance  rendent  radicalement  impropres  aux  fonc-*- 
tions  de  la  magistrature.  Loin  de  chercher  des  hommes  compétents,  on 


248  LES  MYSTERES 

donne  les  places  de  juge  à  d'anciens  militaires,  à  des  gens  qu'aucune 
étude  spéciale  ne  dispose  à  l'exercice  de  cette  noble  mais  difficile  profes- 
sion. Des  hommes  compétents  !  Où  en  trouverait-on  en  Russie  ?  Il  n'exista 
ni  école  de  droit,  ni  aucune  institution  destinée  à  faciliter  l'étude  de  la 
législation  monstrueuse  empilée  dans  les  cinquante  volumes  dont  nous 
avons  parlé.  Et  qui  aurait  la  patience  de  chercher  le  sens  de  ces  trente  ou 
.  quarante  mille  hiéroglyphes  législatifs?  Il  faut  donc  prendre  le  premier 
venu,  et  comme  la  noblesse  moscovite  dédaigne  la  carrière  de  la  magis- 
trature, le  personnel  des  tribunaux  ne  peut  guère  se  composer  que  d'indivi- 
dus qui  n'ont  rien  de  mieux  à  faire,  et  qui  acceptent  un  siège  de  juge  eu 
récompense  de  leurs  services  dans  l'armée  et  à  titre  d'invalides.  Le  sénat 
lui-même  n'est  qu'une  collection  de  vétérans  métamorphosés.  Imaginez 
les  arrêts  que  peuvent  rendre  des  traîneurs  de  sabre  transformés  en  ar- 
bitres des  intérêts  de  leurs  semblables  ! 

Toutes  les  procédures,  en  Russie,  se  font  par  écrit,  et  ce  sont  des 
modèles  inimitables  de  chicane.  La  moindre  affaire  occasionne  une 
dépense  énorme  en  papier  timbré.  Aucune  transaction,  dans  ce  pays, 
aucune  démarche  en  justice  »  aucune  discussion  ,  quelque  peu  im- 
portante qu'elle  soit,  n'a  lieu  verbalement  et  par  les  voies  les  plus  sim- 
ples. Tout  s'écrit,  tout  se  couche  solennellement  sur  le  papier,  pour  le 
plus  grand  avantage  des  greflicrs,  qui  sont  ici  le  rouage  le  plus  essentiel 
de  la  machine  judiciaire.  Aussi  a-t-on  constaté  que  la  correspondance  of- 
ficielle des  ministres  et  des  autorités  civiles  et  militaires  de  l'empire  s'é- 
lève annuellement  à  quinze  millions  de  lettres,  tandis  que  celle  des  par- 
ticuliers ne  dépasse  pas  sept  millions  de  plis.  Un  voyageur  digne  de  foi 
affirme  que  «  dans  l'espace  de  quatre  années,  le  gouvernement  de  la 
Ressarabie  seul  a  payé  pour  le  papier  timbré  plus  de  1,575,000  francs, 
et  la  population  de  cette  province  ne  dépasse  pas  500,000  âmes.  »  Les 
procédures  ainsi  surchargées  de  paperasses,  se  prolongent  d'autant  plus, 
que  la  moindre  irrégularité  entraine  la  nullité  d'un  acte.  On  a  vu  fré- 
quemment les  autorités  de  St-Pétersbourg  renvoyer  après  des  années 
d'attente,  au  bout  de  l'empire,  c'est-à-dire  à  quelque  cinq  ou  six  cents 
lieues,  des  pièces  dans  lesquelles  un  scribe  de  mauvaise  humeur  avait 
aperçu  une  légère  contravention  aux  formes  du  style  judiciaire.  C'est 
ainsi  que,  de  délais  en  délais,  les  affaires  se  terminent  quelquefois  quand 
les  deux  parties  sont  également  ruinées.  Certains  procès  se  lèguent  de  gé- 
nération en  génération.  Dans  les  affaires  correctionnelles  ou  criminelles^ 
on  voit  les  détentions  préventives  s'éterniser.  On  en  a  vu  durer  jusqu'à 
deux  et  trois  ans.  Pendant  ce  laps  de  temps,  véritable  torture  pour 
raceusé, celui-ci  n'est  jamais  confronté  avec  les  témoins;  on  ne  lui  permet 


DE   LÀ  RUSSlli:.  249 

pas  de  lire  les  dépositions  qui  le  chargent;  tout  se  fait  par  écrit  et  à  son 
insu  ;  puis  quand  il  plaii  aux  scribes  d'envoyer  l'affaire  devant  les  juges» 
le  prévenu  comparait  non  devant  ses  pairs,  mais  devant  un  tribunal 
corrompu,  qui  l'a  condamné  d'avance. 

Point  de  publicité,  ni  pour  les  débats,  ni  pour  le  jugement.  Toujours 
le  huis  clos,  le  secret  !  L'opinion  publique  n'a  rien  à  démêler  avec  la  jus- 
tice russe  ;  de  sorte  qu'une  des  garanties  les  plus  précieuses  pour  l'ac- 
cusé, la  plus  précieuse  peut-être,  n'existe  pas.  Un  homme  est  arrêté,  sur 
la  dénonciation  d'un  agent  de  police  intéressé  à  le  perdre.  On  instruit 
contre  lui  san%lui  donner  les  moyens  de  se  justifier.  On  le  laisse  préala- 
blement pourrir  dans  les  cachots  ;  puis  on  le  mène  devant  des  juges  en 
uniforme  militaire  qui  le  questionnent  brièvement,  le  prennent  au  dé- 
pourvu et  le  condamnent  avec  les  formes  expéditives  d'un  conseil  de 
guerre  réuni  sur  le  champ  de  bataille.  Cela  s'appelle^de  la  justice  dans  les 
domaines  des  autocrates. 

m 

Comme  la  législation  russe  fourmille  d'ukases  contradictoires,  il  ar- 
rive fort  souvent  que  le  demandeur  se  présente  armé  d'un  texte  formel 
qui  lui  donne  raison,  et  que  le  défendeur  s'appuie  de  son  côté  sur  des  ar- 
ticles de  loi  non  tnoins  respectables.  Dans  ce  conflit,  que  fera  le  juge?  Il 
mettra  la  loi  de  côté  et  décidera  en  faveur  de  celui  qui  aura  conquis  sa 
bienveillance  à  beaux  deniers  comptants;  ou  bien,  ne  sachant  comment 
résoudre  la  difBculté,  il  prononcera  une  de  ces  sentences  qui,  par  leur 
extravagance  magistrale,  peuvent  être  mises  en  parallèle  avec  les  excen- 
tricités des  cadis.  Qu'on  nous  permette  de  citer,  parmi  tous  les  jugements 
de  ce  genre  qui  nous  reviennent  en  mémoire,  celui  qui  termina  une  af- 
faire des  plus  singulières,  plaidée,  il  y  aune  quinzaine  d'années, dans  une 
province  russe  : 

Un  jour,  les  habitants  de  la  ville  de  Kaminieck,  capitale  de  la  Podolie, 
furent  fort  surpris  de  voir  un  jeune  officier  russe,  aussi  distingué  par  sa 
figure  que  par  sa  naissance,  tomber  brusquement  du  premier  étage  d'une 
maison  dans  la  rue.  L'officier  eut  le  bonheur  de  ne  se  faire  aucun  mal,  mais 
le  hasard  voulut  qu*il  rencontrât  dans  sa  chute  un  pauvre  paysan  valaque 
qui  fut  presque  écrasé  sous  le  poids  de  cet  étrange  aérolithe.La  curiosité 
publique  s*émut  d'autant  plus  vivement,  que  la  maison  d'où  provenait  le 
projectile  appartenait  à  un  riche  négociant  arménien,  nommé  Christophor, 
qui,  quelques  mois  auparavant,  avait  épousé  une  jeune  Géorgienne  d'une 
beauté  remarquable.  Les  conjectures  malignes  que  se  plaisaient  à  former 
les  mauvaises  langues  podoliennes  acquirent  un  certain  degré  de  vraisem- 
blance quand  on  apprit  que  le  Valaque  Grodisko  avait  assigné  l'officier 
russe  devant  les  tribunaux,  à  l'effet  d'en  obtenir  des  dommages-intérêts, 
M.  m.  52 


250  LES  MYSTÈRES 

que,  de  son  côté»  le  comte  Balaban  (c'était  le  nom  du  projectile  )  ayait  cit^ 
Ghristophory  qui,  à  son  tour,  avait  cité  sa  femme,  la  belle  Géorgienne. 
Le  tribunal  civil  de  Kaminieck  eut  à  juger  ce  cas  épineux.  Toutes  les  par- 
ties et  les  témoins  comparurent»  et  de  leurs  explications  il  résulta  très- 
clairèment  que  le  sieur  Ghristophor  avait  imprudemment  loué  un  appar- 
tement dans  sa  maison  au  jeune  Russe»  que  celui-ci  avait  conquis  le  cœur 
de  madame  Ghristophor,  et  qu'un  beau  jour,  TArménien  ayant  surpris»  à 
n'en  pouvoir  plus  douter»  le  secret  de  ce  coupable  amour»  saisit  l'ofGcier 
à  bras  le  corps  et  le  jeta  tout  bonnement  par  la  fenêtre.  Mais  le  ciel  n'a- 
vait pas  voulu  que  cette  vengeance  quelque  peu  brutale  s'accomplit  ;  l'in- 
fortuné Grodisko  s'était  précisément  trouvé  dans  la  rue  pour  recevoir  le 
paquet  et  servir  de  parachute. 

Il  était  évident  que  le  paysan»  à  moitié  écrasé  par  un  corps  dur  tombé 
d'un  premier  étage»  avait  droit  à  des  dommages-intérêts.  Mais  de  qui  de- 
vait-il les  réclamer?  D'autre  part»  il  était  assez  dîflicile  de  rendre  l'offi- 
cier responsable  des  conséquences  de  ce  voyage  aérien  entrepris  très-pro- 
bablement contre  son  gré  ;  quant  à  l'époux  oflcnsé»  qui  avait  jeté  le  noble 
comte  parla  fenêtre»  il  semblait  sufGsamment  justifié  par  la  conduite  de 
mondit  comte  et  de  sa  femme.  Le  démêlé  entre  le  mari  et  la  femme  était 
de  la  compétence  des  tribunaux  ecclésiastiques  ;  mais  la  juridiction  civile 
n'avait-clle  pas  à  considérer  la  cause  au  point  de  vue  du  dommage  maté- 
riel? D'ailleurs»  un  délit  avait  été  commis»  et  le  Yalaque  en  savait  quelque 
chose.  La  question  était  donc  complexe»  et  plus  d'un  magistrat  vieilli 
sous  la  toge  se  fut  senti  fort  empêché.  Mais  les  juges  moscovites  ont  une 
pénétration  à  l'épreuve  de  toutes  les  difficultés.  Le  tribunal  n'hésita  pas, 
et  voici  ringénieuse  sentence  qu'il  prononça  : 

«  Nous»  Gharles  Durowsky»  juge  du  district  de  Kaminieck  ;  Etienne 
Starjynski»  sous-juge;  Barthélémy  Michalski»  sous-juge»  et  Antoine  Hyzy- 
junowski»  notaire  dudit  district; 

a  Gonsidérant  que  le  mariage  est  un  sacrement  religieux  institué  par 
l'Église»  et  que  tout  différend  qui  s'élève  entre  le  mari  et  la  femme  doit 
être  porté  devant  les  tribunaux  ecclésiastiques; 

«  Gonsidérant  que  l'ukase  de  S.  M.  L  Paul  I''»  en  date  de  l'année  de 
Notre-Seigneur  1799»  porte  que  tout  homme  a  le  droit  de  jeter  par  la 
fenêtre  dans  la  rue  tel  meuble  inutile  qui  se  trouve  dans  sa  maison^ 
pourvu  qu'il  ait  soin  de  crier  par  trois  fois  aux  passants  :  a  Gare!  »  A 
défaut  de  quoi  il  est  passible  d'une  amende  de  25  roubles  et  responsable 
des  accidents  que  peut  occasionner  sa  négligence; 

a  Attendu  que  le  comte  Platon  Alexiewitch  Balaban  devait»  sans  aucun 
doutêy  être  considéré  par  Nicolas  Ghristophor  comme  un  meuble  inutile» 


DE  LA  RUSSIE.  '  25^ 

et  qu'il  était  par  conséquent  autorisé  à  le  jeter  par  la  fcnèCïe,  mais  à  la 
condition  de  crier  trois  fois  :  Gare! 

«  Attendu  que  Nicolas  Christophor  n'a  crié  ni  trois  fois,  ni  deux  fois^ 
ni  même  une  seule  fois  gare  !  et  a,  par  conséquent,  contrevenu  à  l'injonc- 
tion expresse  de  Tukasc  ; 

<c  Condamnons  Nicolas  Christophor  à  25  roubles  d'amende  au  profit  de 
l'État,  à  2,000  roubles  de  dommages  au  profit  de  Zahor  Grodisko,  plus  à 
payer  à  ce  dernier  2,000  roubles  pour  les  frais  de  sa  guérison  et  de  sa 
demande  en  justice;  le  condamnons,  en  outre,  à  tous  les  frais  du  procès, 
toutes  lesdites  sommes  devant  être  payées  dans  le  délai  de  sept  jours  à 
partir  du  présent.  Nous  acquittons  entièrement  le  comte  Platon  Alexie- 
ivitch  Balaban,  ainsi  que  Maria  Zulma,  épouse  de  Nicolas  Christophor, 
laissant  audit  Christophor  toute  la  liberté  de  poursuivre  son  épouse  de- 
vant les  tribunaux  ecclésiastiques.  » 

On  prétend  que  l'empereur  fut  pris  d'un  accès  de  folle  gaieté  quand  on 
lui  soumit  cet  étrange  jugement.  Il  y  avait  de  quoi. 

Si  la  magistrature  moscovite  se  bornait  à  juger  en  dépit  du  sens  com- 
mun et  à  formuler  des  sentences  ridicules,  elle  prêterait  tout  simplement 
à  rise;  mais  il  en  est  tout  autrement,  et  c'est  là  le  moindre  des  reproches 
qu'on  peut  lui  adresser.  Cette  magistrature  est  avant  tout,  et  par-dessus 
tout,  vénale,  corrompue,  sans  conscience,  sans  honneur  et  sans  probité. 
Il  n'y  a  pas  de  procès,  si  détestable  qu'il  puisse  être,  qui  ne  se  gagne  dans 
ce  pays  moyennant  quelques  pots-de-vin  habilement  distribués.  En  Russie, 
une  bourse  bien  garnie  est  le  meilleur  avocat;  aussi  se  passe-t-on  de  défen- 
seur, presque  toutes  les  causes  étant  perdues  ou  gagnées  avant  même  d'a- 
voir entendu  les  parties.  Ici  la  corruption  marche  le  front  levé.  Elle  est 
devenue  si  générale  et  si  profonde,  qu'elle  ne  prend  plus  la  peine  de  se 
déguiser.  La  complaisance  des  juges  est  au  plus  offrant  et  dernier  enché- 
risseur. On  traite  avec  tout  ce  qui  tient  de  près  ou  de  loin  à  l'ordre  judi- 
ciaire comme  avec  des  marchands. 

Êtcs-vous  témoin  d'un  délit  ou  d'un  crime,  on  vous  fait  déposer,  et  Ton 
vous  oblige  à  payer  les  frais  du  procès-verbal  contenant  vos  dires  et  affir- 
mations. Il  faut  corrompre  depuis  l'officier  de  police  qui  constitue  sou- 
vent le  premier  degré  de  juridiction,  jusqu'au  président  du  tribunal,  de- 
puis les  greffiers  jusqu'au  sénateur  de  qui  dépend  la  solution  définitive 
d'une  affaire.  Il  n'est  pas  jusqu'au  bourreau  qui  ne  se  laisse  soudoyer;  et 
le  condamné  qui  va  recevoir  le  knout,  profitant  de  l'usage  toujours  to- 
léré, demande  l'aumône  sur  son  passage,  afin  d'obtenir  de  la  complai- 
sance de  l'exécuteur,  par  le  don  de  quelques  pièces  de  monnaie,  un  allé- 
gement au  supplice  qui  l'attend. 


252  4. ES   M^YSTBfiES 

On  conçoikqu'avcc  de  pareilles  habitudes,  on  puisse  se  passer  de  lois; 
car  la  législation  n'a  rien  à  faire  ici.  Mais  les  magistrats  russes  savent 
merveilleusement  la  faire  servir  à  leurs  prévarications;  l'arsenal  législatif 
dans  lequel  ils  puisent  est  assez  riche  pour  leur  offrir  des  textes  à  l'appui 
de  toutes  les  iniquités,  et  leurs  sentences,  quelque  odieuses  qu'elles 
soient,  ont  toujours  une  apparence  de  légalité  qui  les  met  à  l'abri  de  tout 
reproche  public. 

Ici  encore,  la  complicité  du  gouvernement  est  manifeste,  car  il  alloue 
aux  magistrats  des  traitements  si  ridiculement  insuffisants ,  qu'il  faut  de 
toute  nécessité  ou  qu'ils  renoncent  à  leurs  fonctions,  ou  qu'ils  cherchent 
dans  le  trafic  de  leur  conscience  des  moyens  d'augmenter  leurs  ressour- 
ces matérielles.  Malgré  le  bas  prix  des  denrées  en  Russie,  que  peut  faire 
un  fonctionnaire  ayant  une  famille  à  soutenir,  avec  200  ou  même  100 
roubles  par  an?  Évidemment  le  souv'erain,  en  réglant  le  budget  de  la  ma- 
gistrature nationale,  a  compté  sur  la  vénalité  de  ses  membres,  et  certes 
ses  calculs  étaient  bien  fondés. 

Nous  ne  connaissons  rien  de  plus  déplorable  pour  une  nation  et  pour 
un  gouvernement  qu'un  corps  judiciaire  ainsi  corrompu.  Car  là  où  les  in- 
terprètes de  la  loi  oublient  leur  sainte  mission  jusqu'à  vendre  la  justice, 
il  ne  peut  y  avoir  parmi  les  citoyens  aucune  idée  de  droit,  aucun  senti- 
ment d'équité.  En  outre,  il  n'y  a  aucune  sécurité  pour  les  intérêts  maté- 
riels, ni  même  pour  la  liberté  des  individus.  De  là  un  affaiblissement  ir- 
rémédiable pour  la  nation,  pour  le  pays  tout  entier,  pour  le  pouvoir 
lui-même,  qui  s'appuie  sur  des  bases  peu  certaines.  Oui,  la  vénalité  des 
juges  est  pour  la  Russie  la  plaie  la  plus  dangereuse;  elle  s'en  apercevra 
un  jour,  trop  tard  peut-être. 

Il  va  sans  dire  que  pour  les  serfs  la  justice  existe  encore  moins.  Le 
moyen  que  le  maître  n'ait  pas  toujours  raison?  Au  besoin,  les  faux  té- 
moins viennent  faire  pencher  la  balance,  et  l'on  doit  bien  penser  que 
parmi  un  peuple  infesté  de  tous  les  vices  de  l'esclavage,  on  trouve  aisé- 
ment des  misérables  qui,  à  prix  d'argont,  se  parjurent  devant  Dieu  et 
devant  les  hommes. 

Nous  nous  rappelons  un  fait  remarquable,  et  qui  vient  ici  à  propos.  II 
a  été  raconté  il  y  a  quelques  années  à  plusieurs  habitants  de  Moscou  par 
un  Anglais  nommé  Philippe  Pouteau  ;  cet  étranger  avait  été  jeté  en  pri- 
son pour  un  délit  imaginaire,  comme  il  arrive  si  souvent  dans  ce  pays. 
Pendant  son  séjour  dans  le  dépôt  des  condamnés  à  l'exil,  il  remarqua  un 
jeune  homme,  ou  plutôt  un  enfant,  qui  venait  d'arriver  et  dont  voici  la  la- 
mentable histoire.  L'intendant  d'un  grand  seigneur  s'était  attiré  par  son 
implacable  cruauté  et  ses  extravagantes  exigences  la  haine  des  paysans 


DE  LA  HUSSi£.  255 

qui  lui  obéissaient.  Déjà  plusieurs  de  ces  malheureux  avaient  péri  sous  le 
bâton  ;  Toncle  et  la  tante  de  l'enfant  dont  nous  racontons  les  infortunes 
avaient  eux-mêmes  succombé  aux  horribles  traitements  que  leur  avait 
infligés  ce  maître  impitoyable.  La  situation  était  devenue  intolérable,  et 
les  opprimés  avaient  résolu  de  se  venger,  s'ils  ne  trouvaient  pas  quelque 
moyen  de  faire  parvenir  leurs  plaintes  à  l'autorité  supérieure.  Un  jour, 
ils  apprirent  que  l'empereur  devait  pa$ser  dans  une  ville  voisine  du  do- 
maine qu'ils  habitaient.  Us  rédigent  en  toute  hâte  une  supplique,  et  Ten- 
faut  en  question  est  chargé  de  la  porter  à  Sa  Majesté.  A  peine  le  jeune 
messager  avait-il  quitté  sa  cabane,  que  l'intendant,  prévenu  de  ce  qui  se 
tramait  contre  lui,  le  fait  arrêter  et  enfermer,  non  sans  avoir  reçu  une 
douloureuse  correction.  Pendant  la  nuit,  le  bâtiment  où  il  était  détenu 
fut  détruit  par  les  flammes.  Quelle  main  avait  allumé  l'incendie?  Les  pay- 
sans en  accusèrent  unanimement  l'intendant.  Mais  celui-ci  fit  tomber  les 
soupçons  de  la  justice  sur  le  prisonnier,  qui  fut  jugé  et  condamné  à  l'exil 
en  Sibérie,  après  avoir  préalablement  reçu  vingt  et  un  coups  de  knout. 
Or,  pour  juger  ainsi,  le  tribunal  avait  du  tout  simplement  violer  la  loi. 
L'enfant,  eu  cfTet,  n'ayant  que  quatorze  ans,  échappait  par  son  âge,  à  la 
peine  du  knout  ;  ainsi  le  veut  la  législation  russe.  Mais  un  mensonge 
coûte  peu  aux  magistrats  moscovites,  surtout  quand  il  est  grassement 
payé  :  l'enfant  fut  tout  à  coup  vieilli  de  sept  ans  et  déclaré  en  avoir 
vingt  et  un.  Rien  ne  s'opposait  donc  plus  à  ce  qu'il  subit  son  châti- 
ment. Il  le  subit  et  n'en  mourut  pas.  Puis,  on  le  transporta  dans  les 
prisons  de  Moscou,  pour  être  dirigé  sur  la  Sibérie.  Par  un  bonheur  tout 
providentiel,  le  gouverneur  civil  de  Moscou  visita,  un  jour,  la  maison  de 
détention  où  il  se  trouvait.  Son  attention  fut  excitée  par  l'air  de  jeunesse 
du  condamné, et  il  s'arrêta  devant  lui,  l'examinant  avec  une  bienveillante 
curiosité.  Surpris  de  voir  que  le  registre  d'écrou  donnait  vingt  et  un  ans 
à  ce  prisonnier,  il  interrogea  l'enfant  et  ordonna  aussitôt  une  enquête  sur 
le  crime  qui  l'avait  amené  en  prison.  La  vérité  ne  tarda  pas  à  se  faire  jour; 
les  juges  furent  destitués  et  mis  eux-mêmes  en  jygement.  L'enfant  fut 
placé  dans  une  maison  d'éducation  pour  être  élevé  aux  frais  de  l'Etat, 
et  on  lui  donna  200  roubles  par  chaque  coup  de  knout  qu'il  avait  reçu. 

Si  le  hasard  n'avait  pas  conduit  le  gouverneur  dans  la  maison  de  dé- 
tention, le  jeune  condamné  aurait  subi  un  exil  éternel,  et  tout  espoir 
d'obtenir  justice  eût  été  perdu  pour  lui.  — Combien  de  malheureux,  en 
Russie,  attendent  aussi  dans  les  cachots  et  dans  les  solitudes  glacées  de 
la  Sibérie  le  jour  de  la  justice,  qui  ne  luira  jamais  pour  eux! 

Les  faits  peignent  beaucoup  mieux  que  les  mots.  Pour  donner  une 
idée  complète  de  ce  que  c'est  que  la  justice  en  Russie,  nous  allons  racon- 


254  LES  MYSTÈRES 

ter  l'histoire  de  la  captivité  d'un  de  nos  compatriotes,  M.  Louis  Pernct, 
qui  voyageait  dans  ce  pays  en  1839.  Ce  récit  remplacera  tout  ce  que  nous 
pourrions  dire  au  sujet  des  prisons  russes. 

M.  de  Custine  a  parlé  le  premier  des  infortunes  de  M.  Pcrnet  *.  Le 
fond  de  sa  relation  est  vrai, mais  plusieurs  détails  importants  sont  inexacts. 
La  mise  en  scène  est,  d'ailleurs,  exagérée,  et  attribue  à  M.  Pernet  vis-à- 
vis  de  M.  de  Custine  une  attitude  qui  doit  d'autant  moins  convenir  au  hé- 
ros de  cette  douloureuse  aventure,  qu'il  ne  sollicita  la  protection  de  per- 
sonne, si  ce  n'est  celle  de  l'ambassadeur  de  France.  La  conduite  de  M.  de 
Custine  dans  cette  affaire  a  été  celle  d*un  galant  homme  et  d'un  Français 
qui  comprend  ses  devoirs  envers  ses  concitoyens  ;  mais  il  eût  peut-être 
été  plus  généreux  de  faire  valoir  moins  bruyamment  un  service  qui  n'a- 
vait pas  été  demandé,  et  qui,  d'ailleurs,  a  dû  avoir  peu  d'influence  sur  la 
décision  des  autorités  russes. 

La  relation  suivante  est  rédigée  d'après  toutes  les  pièces  officielles  qui 
concernent  la  captivité  de  M.  Pernet,  c'est-à-dire  d'après  la  correspon- 
dance du  prisonnier  avec  les  fonctionnaires  russes,  et  avec  M.  de  Ba- 
rante,  notre  ambassadeur.  Quant  aux  autres  détails,  on  peut  les  considé- 
rer comme  non  moins  authentiques.  Nous  entrerons  d'autant  plus 
volontiers  dans  toutes  les  circonstances  de  cette  curieuse  affaire,  que  ja- 
mais pareille  avanie  n'avait  été  infligée  à  un  étranger,  même  en  Russie, 
et  que  de  cette  histoire  ressort  une  moralité  à  double  face,  c'est-à-dire 
moitié  russe,  moitié  française,  dont  le  sens  n'échappera  pas  à  nos  lec- 
teurs : 

M.  Louis  Pernet,  aujourd'hui  rédacteur  en  chef  de  la  Revue  indepen- 
dantey  s'était  rendu  en  Russie  pour  des  affaires  commerciales,  Après 
avoir  éprouvé  à  Nijni-Novogorod  une  dangereuse  et  assez  longue  ma- 
ladie, il  revint  à  Moscou ,  où  il  espérait  se  rétablir  complètement,  et  où 
il  était  attendu  par  de  nombreux  amis.  Encore  souffrant,  réduit  à  se 
nourrir  en  voyage  de  mauvais  pain  et  de  thé,  brisé  par  les  soubresauts 
de  sa  voiture  qui  roulait  péniblement  sur  une  route  détestable  *,  il  arriva 
exténué  de  fatigue  et  dans  un  état  de  faiblesse  qui  lui  faisait  craindre  une 
rechute. 

> 

(4)  Voir  la  Russie  en  1839,  tome  IV,  pag.  264  et  suiv.  Deuxième  édiUon. 

(2)  La  route  de  Moscou  à  Nijni-Novogorod  est,  ou  du  moins  était  à  cette  époque,  formée 
dans  plusieurs  de  ses  parties  de  rondins  ou  de  l)ûches  couchées  en  travers.  On  se  figure  les 
secousses  que  doit  éprouver  le  voyageur  en  passant,  dans  une  mauvaise  voiture  du  pays,  sur 
cette  surface  inégale,  défoncée  en  mille  endroits.  Souvent  le  postillon  préfère  abandonner  la 
route  et  cheminer  à  travers  champs.  On  est  alors  exposé  à  s*enfonoer  dans  un  marais  ou  à 
rester  échoué  dans  un  fossé.  Voilà  comme  on  voyage  dans  ce  pays  éminemment  civilisé  (Voir 
la  gravure.) 


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DE   LA   RUSSIE.  255 

Le  même  jour,  2  septembre  1839,  à  dix  heures  du  matin,  c'est-à-dire 
cinq  heures  après  son  arrivée,  M.  Pernet,  qui  était  descendu  à  l'hôtel  du 
Nord,  tenu  par  un  sieur  Kopp,  vit  la  cour  et  Tescalier  de  l'auberge  se 
remplir  de  soldats  et  d'officiers,  puis  une  escouade  d'agents  de  police  en- 
vahir son  domicile.  Le  colonel  BrinschaninofT,  qui  commandait  ces  algua- 
zils,  s'avança  aussitôt  vers  notre  compatriote  et  lui  déclara  qu'il  l'arrêtait 
au  nom  de  S.  M.  l'empereur  et  roi.  —  «  Pour  quel  motif?  demanda 
M.  Pernet.  —  Je  n'en  sais  rien,  répondit  le  maître  de  police.  J'ai  simple* 
ment  ordre  de  vous  conduire  en  prison.  »  En  même  temps^  les  malles  du 
voyageur  étaient  ouvertes,  bouleversées  de  fond  en  comble  ;  on  saisissait 
ses  papiers,  ses  livres,  et  l'on  s'emparait  de  4,000  roubles  que  contenait 
son  portefeuille  ;  puis  on  le  fouilla  de  la  tête  aux  pieds.  Cette  opération 
terminée,  on  le  conduisit  non  pas  devant  le  grand  maître  de  police,  ainsi 
qu^on  le  lui  avait  promis,  mais  dans  la  maison  de  détention  appelée  quar- 
lier  de  Mensninskif  et  qui  est  située  à  six  ou  huit  kilomètres  de  l'auberge 
où  il  avait  été  arrêté.  Une  fois  arrivé,  il  fut  de  nouveau  fouillé;  on  lui  ar- 
racha brutalement  le  peu  d'argent  que  le  colonel  avait  bien  voulu  lui  lais- 
ser; on  confisqua  même  sa  clef  de  montre,  sans  doute  dans  la  crainte 
qu*elle  ne  pût  ouvrir  la  porte  de  sa  prison.  Enfin  on  le  jeta  dans  un  cachot 
infect,  dont  la  porte  se  referma  sur  lui,  et  on  lui  laissa  pour  toute  conso- 
lation l'espoir  de  voir  le  grand  maître  de  police  dans  la  journée* 

Ce  cachot  était  d'une  saleté  si  extraordinaire,  que  le  prisonnier  jtige^l 
qu'il  n'avait  pas  été  balayé  depuis  plusieurs  années.  La  vermine  y  avait 
pullulé  à  ce  point,  que  notre  compatriote  s'étant  jeté  sur  le  canapé  ver- 
moulu qui  formait  tout  le  mobilier  de  la  pièce,  se  leva,  une  heure  après, 
couvert  de  punaises  et  déjà  tout  en  sang. 

M.  Pernet  ignorait  complètement  le  motif  de  son  arrestation.  D  ne  pou- 
vait même  pas  se  douter  de  ce  qui  avait  pu  y  servir  de  prétexte.  Connais- 
sant bien  la  Russie,  ayant  d'ailleurs  l'intention  de  s'y  fixer  pour  quelques 
années,  il  avait  toujours  gardé  sur  ce  pays  un  silence  prudent.  Jamais, 
même  en  France,  il  ne  s'était  hasardé  à  exprimer  d'opinion  défavorable 
sur  le  gouvernement  moscovite.  Depuis  qu'il  se  trouvait  en  Russie  (et  il 
en  était  à  son  second  voyage),  il  avait  tenu  la  conduite  la  plus  réservée, 
la  plus  irréprochable.  A  Moscou,  ou  il  avait  séjourné  plusieurs  mois,  il 
n'avait  fréquenté  que  les  maisons  les  plus  honorables,  et  même  quelques- 
uns  des  Russes  qui  lui  témoignaient  le  plus  d'amitié  étaient  de  hauts 
fonctionnaires  de  l'Etat,  porteurs  de  titres  pompeux.  Il  avait' beau  inter- 
roger son  passé,  il  n'y  trouvait  rien,  absolument  rien,  qui  pût  non-seu- 
lement motiver  les  mesures  de  rigueur  dont  il  était  victime,  mais  même 
donner  lieu  au  moindre  soupçon  fâcheux < 


256  LES  MYSTÈRES 

Le  prisonnier,  en  proie  à  une  exaltation  facile  à  comprendre,  fut  tiré 
de  ses  réflexions  par  un  bruit  étrange  qui  se  faisait  entendre  près  de  son 
cachot.  Alors  seulement  il  chercha  à  se  rendre  compte  de  la  situation  du 
local  où  il  était  enfermé.  C'était  une  petite  pièce  humide  et  froide,  don- 
nant d'un  côté  sur  la  cour  de  la  prison,  dont  elle  était  séparée  par  un 
fossé ,  de  l'autre  sur  une  salle  consacrée  aux  exécutions  clandestines  delà 
police.  Au  delà  de  cette  pièce,  et  en  face  du  cachot,  était  le  bureau  du  ma- 
jor. Un  judas  en  yerre  pratiqué  dans  la  partie  supérieure  de  la  porte  du 
cabanon,  pour  pouvoir  observer  le  prisonnier  du  dehors,  permettait  à 
M,  Pernet  de  voir  ce  qui  se  passait  et  dans  le  bureau  des  agents  et  dans 
remplacement  intermédiaire.  Il  regarda  par  la  lucarne,  de  façon  toutefois 
à  n'être  pas  aperçu,  et  prêta  l'oreille.  Au  bruit  des  pas  et  des  voix  des  sol- 
dats succédèrent  bientôt  des  cris  déchirants  :  c'était  un  malheureux  que 
l'on  fustigeait.  En  écoutant  ces  clameurs  lamentables,  M.  Pernet  sentit 
son  cœur  se  serrer,  et  tout  son  être  se  révolter.  Ces  horribles  scènes  se 
répétèrent  plusieurs  fois  dans  la  journée.  Mais  un  spectacle  encore  plus 
douloureux  était  réservé  au  prisonnier  :  deux  jeunes  filles  furent  amenées 
et  livrées  aux  soldats  pour  subir  le  supplice  des  batogues  (baguettes). 
Tout  leur  crime  était  d'avoir  reçu  leurs  amants  dans  la  maison  de  leur 
maîtresse  )  modiste  établie  à  Moscou.  Or,  pour  qui  connaît  les  mœurs 
des  modistes  russes,  la  sévérité  de  celle-ci  doit  paraître  assez  singulière. 
M.  Pernet  entendit  les  plaintes  des  victimes,  et  leur  voix  suppliante  qui 
demandait  grâce.  Au  quinzième  coup  il  ne  distingua  plus  qu'un  râlcment 
inarticulé;  les  malheureuses  n'avaient  plus  la  force  de  crier,  et  les 
bourreaux  redoublaient  ;  le  prisonnier  voyait  ces  derniers  se  baisser  et  se 
relever  à  chaque  coup.  Loin  d'être  touchée  des  supplications  des  jeunes 
filles,  la  modiste  grondait,  jurait,  menaçait,  gourmandait  la  mollesse  des 
soldats  qui,  à  son  gré,  ne  frappaient  ni  assez  vite,  ni  assez  fort.  Elle  n'é- 
tait même  pas  encore  satisfaite,  quand  au  deux  centième  coup,  les  deux 
infortunées  furent  relevées  à  moitié  mortes  et  le  dos  tout  ruisselant  de 
sang  *. 


(1)  Lorsque,  après  sa  mise  en  Hberté,  M.  Pernet  racoola  aox  Russes  desa  eoQBaissanoe  les 

atrocités  dont  il  avait  été  témoin  en  prison,  on  lui  répondit  que  cela  n*étatt  pas  possible, 
que  cela  n*était  pas  ▼rai,  attendu  qu'on  ne  battait  personne  clandestinement  en  Russie* 
Cependant  l'amour-propre  national  fut  bien  obligé  de  céder  devant  les  affirmations  posi- 
tives du  jeune  Français. 

M.  Pernet  assista  aussi  au  jugement  des  malheureux  que  les  mi^ors  de  police  sont  en- 
suite chargés  de  faire  bfttonner.  La  salle  d'Audience  était  tout  bonnement  un  vaste  escalier 
à  deux  ailes,  dans  Tbôtel  du  grand  matire.  Ce  dernier  se  tenait  en  haut,  et  les  sollidteurs 
à  droite  et  à  gauche  sur  les  degrés  de  Tescalier.  Le  maître  dd  mougik  accusé  oa  Fagent  de 


DE  LA  RUSSIE.  257 

Ces  supplices  à  huis  clos,  celte  froide  barbarie,  ces  cris,  ces  supplica- 
tions entrecoupées  de  sanglots  et  d'explosions  de  désespoir,  le  retentisse- 
ment du  bâton  sur  le  dos  du  patient,  le  lieu  de  la  scène,  tout  cela  impres- 
sionna TivemcntM.  Pernet,  et  excita  au  plus  haut  degré  son  imagination, 
déjà  douloureusement  frappée.  11  se  persuada  qu'on  lui  réservait  un  trai- 
tement semblable.  Une  lettre  qu'il  avait  écrite  le  jour  même  au  prince  Ga- 
litzin,  gouverneur  de  Moscou,  restée  sans  réponse;  l'absence  prolongée 
du  grand  maître  de  police,  dont  on  lui  avait  promis  la  visite;  le  manque 
de  nourriture  depuis  la  veille,  lui  faisaient  penser  que  quelque  mesure 
terrible  et  décisive  se  préparait  contre  lui.  Il  attendait  à  chaque  instant 
l'apparition  du  bourreau,  et  se  disposait  à  subir  le  châtiment  ignominieux 
réservé  aux  esclaves.  Malgré  les  sensations  tumultueuses  qui  l'avaient  as- 
sailli dans  les  premiers  instants  de  sa  détention,  il  était  calme  comme  le 
condamné  à  qui  le  sentiment  de  son  innocence,  joint  à  une  grande  éner^ 
gie  morale,  fait  braver  avec  sang-froid  les  tortures  les  plus  atroces.  «  Je 
me  mis  donc,  dit  gaiement  M.  Pernet  dans  une  lettre  à  son  père,  en  de- 
voir de  faire  honneur  à  mon  pays,  et  je  crois  sans  vanité  que,  si  l'on  se  fût 
avisé  de  me  fouetter,  l'on  ne  m'eût  pas  arraché  un  seul  cri.  » 

A  la  place  de  l'exécuteur  il  vit  entrer  un  jeune  homme  qui  s'avança 
vers  lui  avec  familiarité,  et  entama  immédiatement  la  conversation.  C'é- 
tait un  Russe  qui  se  disait  détenu  comme  M.  Pernet,  mais  qu'il  est  permis 
de  juger  autrement.  Il  était  blond  et  rose  ;  ses  cheveux  longs  et  soyeux 
tombaient  sur  ses  épaules;  son  cou  entièrement  nu  étalait  avec  complai- 
sance sa  blancheur  féminine.  Il  était  enveloppé  d'une  robe  de  chambre 
qui  laissait  voir,  en  s'entr'ouvranl,  l'absence  de  tout  autre  vêlement.  Les 
manières,  les  poses,  le  langage  doucereux,  les  regards  insinuants  du  vi- 
siteur, ne  surprirent  pas  moins  M.  Pernet  que  son  étrange  toilette.  Après 
quelques  mots  d'entretien,  notre  compatriote  jugea  qu'il  avait  affaire  à 
un  de  ces  Russes  qui  poussent  la  dépravation  jusqu'à  imiter  certains  peu- 
ples orientaux  dans  leurs  vices  les  plus  honteux. Le  prisonnier  connaissait 
assez  bien  la  société  moscovite,  pour  n'avoir  pas  à  s'étonner  de  la  singu- 
lière intervention  du  jeune  homme.  Il  se  contenta  de  reconduire. 

La  journée  avait  été  cruelle  :  le  soir  seulement  on  daigna  apporter  à 
M.  Pernet  un  morceau  de  pain  noir  et  une  tasse  de  lait.  Il  n'avait  pas 
mangé  depuis  trente-six  heures  !  « 

Le  lendemain,  même  situation,  même  silence  de  la  part  des  autorités 


police  articulait  ses  griefs,  et  le  grand  maître  prononçait.  Puis  les  condamnés  étaient  conduits 
au  quartier,  où  la  sentence  recevait  son  exécution. 
n  ne  serait  pas  surprenant  que,  même  après  ces  détails^  les  Russes  osassent  nier. 
M.  R.  55 


23g  LES  MYSTERES 

russes»  mêmes  spectacles  nayrants,  mêmes  impressions.  Le  4  seulement, 
le  général  Gzinski,  grand  maître  de  police»  déclara  au  prisonnier  qu'il 
ignorait  absolument  les  motifs  de  son  incarcération,  que  Tordre  d'arres- 
tation était  arrivé  de  St-Pétersbourg  et  émanait  du  comte  de  BenkendorfT. 
Il  ne  restait  donc  d'autre  ressource  à  M.  Pernet  que  de  demander  des 
explications  à  l'ambassadeur  français,  ce  qu'il  fit,  le  5  novembre,  dans 
une  lettre  aussi  remarquable  par  la  modération  du  langage  que  par  sa 
concision* 

Cependant  la  visite  du  général  Gzinski  ne  fut  pas  sans  utilité  pour  le 
eaptif.  Sur  l'ordre  de  ce  fonctionnaire  supérieur,  on  le  transféra  dans 
une  chambre  située  au  premier  étage  et  attenante  aux  appartements  du  ma-^ 
jer.  On  lui  donna  des  plumes,  du  papier,  de  l'encre,  et  après  cinq  jours 
d'attente,  on  lui  procura  à  ses  frais  un  Montaigne  et  une  Bible  qu'il  avait 
demandés.  Néanmoins  il  était  toujours  au  secret.  Il  avait  pour  toute  com- 
pagnie un  vieux  soldat,  assez  bonhomme,  qui  lui  servait  de  domestique 
et  de  gardien.  Du  reste,  toujours  même  ignorance  de  la  cause  de  ces  per- 
sécutions. Silence  absolu  autour  du  prisonnier,  qui  semblait  oublié,  et  qui 
déjà  rêvait  la  Sibérie  et  le  knout.  C'est  précisément  là  un  des  caractères 
de  la  justice  russe.  Le  plus  souvent  l'homme  que  la  haute  police  ou  le  gou* 
vernement  enlève  brusquement  à  la  société  pour  l'envoyer  en  exil,  ignore 
pourquoi  on  le  pers^te*  Personne  ne  daigne  l'en  instruire,  et  il  est  dans 
l'impossibilité  radicale  de  se  défendre  s'il  est  coupable,  de  se  justifier  s'il 
a  l^tîj^ictime  de  la  calomnie* 

Pourtant  M.  Pernet  n'étaH  ^^as  complètement  oublié.  Un  négociant  de 
Moscou,  qui  ayait^  à  peine  vu  une  fois  notre  compatriote,  écrivit  immédia- 
tement à  St"Pétcrsbourg  à  un  Français  qui  se  hâta  d'informer  officielle* 
ment  M.  de  Barante  de  ce  qui  se  passait.  M.  de  Custine,  qui  se  trouvait 
alors  à  Moscou,  fit  aussi  quelques  démarches  en  faveur  du  prisonnier,  ainsi 
qu'il  se  plait  à  le  raconter  lui-même  ;  mais  tous  ses  efforts  ne  réussirent 
à  émouvoir  ni  les  Russes  dont  il  implora  la  protection  pour  le  captif^  ni 
même  les  deux  ou  trois  Français  dont  il  diercha  à  exciter  le  xèle  patrio- 
tique. L'un  de  ces  derniers,  à  qui  M.  Pernet  avait  donné  une  place  dans 
sa  voiture  de  Mijni  &  Moscou,  déclara  ne  connaître  que  fort  peu  son  com- 
pagnon de  Toyage,  et  s'abstint  prudemment  de  toute  démonstration  corn- 
promettai^te.  Quant  au  consul  français,  M.  Weycr,  il  se  montra  encore 
plus  indifférent.  Il  donna  pour  prétexte  de  son  refus  d'intervention  une 
prétendue  impolitesse  de  M.  Pernet  à  son  égard.  La  vérité  est  que  M.  Per- 
net s'était  toujours  privé  de  l'honneur  de  rendre  visite  à  ce  personnage. 
On  disait  parmi  nos  compatriotes   que  M.  Weyer  était  complétemeat 
russifié;  qu'il  avait  épousé  une  Russe  qui  lui  avait  porté  en  dot  bon  nom- 


DE  LÀ  RUSSIE.  25d 

bre  d'escIaYes;  on  disait  encore  bien  autre  chose,  et  c'est  pourquoi  ce 
consul  ne  recevait  pas  la  visite  des  Français  qui  passaient  à  Moscou. 
M.  Weycr  punit  M.  Pernet  de  ce  qu'il  appela  un  manque  de  conve* 
nance;  non-seulement  il  lui  refusa  sa  protcclion,  mais  encore  il  s'abstint 
de  prévenir  notre  ambassadeur  de  son  arrestation.  A  sa  sortie  de  prison, 
M.  Pernet  se  donna  le  plaisir  de  lui  dire  ce  qu'il  pensait  de  sa  conduite 
dans  cette  affaire, 

La  captivité  de  notre  compatriote  dura  vingt  jours»  dont  quatre 
passés  dans  un  cachot  infect»  et  en  présence  de  scènes  horribles,  capables 
de  rendre  fou  un  homme  moins  sûr  de  son  intelligence.  La  mise  en  li-* 
berté  du  captif  se  fit  de  la  même  façon  que  Farrestation  :  un  officier  de 
police  vint  tout  simplement  lui  dire  qu'il  allait  sortir  de  prison  par  ordre 
de  l'empereur  et  roi,  mais  qu'il  serait  prisonnier  sur  parole  dans 
Moscou. 

Les  démarches  que  fit  M.  Pernet  auprès  des  autorités  de  cette  ville  poup 
savoir  quelque  chose  sur  le  crime  qu'on  lui  imputait,  n'aboutirent  i  riem. 
Du  reste,  il  s'était  fait  autour  de  lui  un  vide  singulier.  A  part  une  seule 
exception,  tous  les  Russes  qui  l'avaient  accueilli  avec  empressement  et 
affabilité,  ceux  même  qui  l'avaient  reçu  plusieurs  fois  à  leur  table, 
et  qui  lui  prodiguaient  le  titre  d'ami,  faisaient  semblant  de  ne  plus  le 
connaitro  et  ne  lui  rendaient  pas  le  salut  que  le  jeune  Français  se  faisait 
on  malin  plaisir  de  leur  adresser.  Nous  l'avons  dit  précédemment,  la 
terreur  qu'inspire  le  despotisme  en  Russie  est  telle,  et  la  démoralisation 
dans  toutes  les  classes  de  la  société  est  à  ce  point,  que  quand  un  malheu* 
reuxest  en  butte  aux  vengeances,  plus  ou  moins  légitimes,  du  pouvoir, 
tout  le  monde  se  retire  de  lui;  c'est  un  pestiféré  dont  le  contact  doit  être 
évité  avec  soin.  Dans  cette  situation,  il  n'y  a  plus  ni  père,  ni  mère,  ni 
frères,  ni  amis  ;  tous  les  liens  sociaux  sont  brisés.  L'excommunié^  dans 
le  moyen  âge,  n'était  pas  plus  délaissé. 

Après  huit  jours  de  quasi^^Iiberté  dans  Moscou,  M.  Pernet  reçut  l'ordre 
de  se  rendre  à  St-Pétersbourg.  A  son  arrivée,  l'officier  de  police,  qui  ne 
l'avait  pas  quitté  un  seul  instant  durant  tout 'le  trajet,  le  conduisit  au 
ministère  de  la  police.  C'était  le  soir  ;  en  l'absence  du  comte  de  Benken<^ 
dorff,  qui  était  à  la  campagne,  ce  fut  son  aide  de  camp,  le  général 
Dubelt,  qui  reçut  M.  Pernet.  Une  scène  d'un  comique  acheVé  eut  lieu 
entre  le  général  russe  et  le  voyageur.  «  Eh  quoil  c'est  vous,  mon  ami! 
Je  suis  ravi  devons  voir  en  bonne  santé.  Avez-vous  fait  un  bon  voyage? 
—  Oui,  monsieur,  grand  merci.  —  Ah!  tant  mieux,  nous  vous  atten* 
dions  depuis  longtemps.  Vous  devez  être  fatigué.  M.  le  comte  Benken- 
dorff  rentrera  probablement  fort  tard  ;  vous  l'attendriez  longtemps.  Faites- 


260  LES  MYSTERES 

moi  l'amitié  d'accepter  une  chambre  dans  mon  appartement.  x>  M.  Pernet 
était  stupéfait,  et  ne  savait  s'il  devait  éclater  de  rire  ou  s'indigner  de  cette 
audacieuse  hypocrisie.  II  répondit  d'un  ton  visiblement  ironique  :  «  Gré- 
néral,  le  passage  d'un  triste  cachot  à  un  appartement  splendide  serait 
par  trop  brusque.  D'ailleurs,  prison  pour  prison,  j*aime  mieux  une  mo- 
deste chambre  dans  une  auberge,  si  toutefois  vous  voulez  bien  per- 
mettre.... —  Un  triste  cachot!  une  prison!  En  vérité,  monsieur,  je  ne 
vous  comprends  pas.  Que  voulez-vous  dire?  Vous  n'avez  jamais  été  en 
prison.  —  Gomment  !  mais  j'y  étais  encore  il  y  a  une  douzaine  de  jours, 
et  j'y  ai  passé  près  d'un  mois.  —  Allons  donc,  quelle  plaisanterie!  Yous 
n'avez  jamais  été  en  prison,  vous  dis-jc,  et  vous  êtes  ici  aussi  libre  que 
vous  l'étiez  à  Moscou,  que  vous  le  serez  toujours  sur  cette  terre  hospita- 
lière. —  Comme  il  vous  plaira,  général.  x>  A  ces  mots,  les  deux  acteurs 
de  cette  scène  odieusement  burlesque  se  souhaitèrent  le  bonsoir,  et 
M.  Pernet  se  retira  dans  son  hôtel,  persuadé,  d'après  ce  qu'il  venait  d'en- 
tendre, que  le  ministre  de  la  police  était  déjà  fâché  de  ce  qu'il  avait  fait, 
et  qu'il  se  disposait  à  désavouer  ses  agents. 

Notre  ambassadeur,  M.  le  baron  de  Barante,  se  montra  d'abord  fort 
empressé  à  obtenir  une  réparation  à  M.  Pernet  ;  mais  la  négociation 
traîna  en  longueur,  et  plus  le  ministre  russe  faisait  le  difficile,  plus 
M.  Pernet  s'apercevait  que  le  diplomate  se  refroidissait  à  son  égard.  Il  fut 
question  d'une  indemnité  pécuniaire  ;  le  jeune  homme  en  rejeta  la  pro- 
position avec  une  indignation  toute  patriotique;  il  comprenait  qu'il  y  avait 
une  satisfaction  à  obtenir,  non  pour  VindividUf  mais  pour  le  citoyen  fran- 
çais. Il  demandait  à  M.  de  Barante  la  destitution  du  fonctionnaire  russe 
qui  avait  ordonné  son  incarcération.  A  ce  mot  de  destitution,  M.  de 
Barante  se  récria  :  a  Y  pensez-vous?  c'est  demander  à  M.  de  Benken- 
dorff  sa  propre  destitution.  —  Alors,  répliqua  M.  Pernet,  j'exige  des 
explications  et  des  excuses  publiques,  insérées  dans  les  journaux  de 
St-Pétersbourg  et  de  Moscou.  —  Ceci  n'est  pas  moins  impraticable,  s'é- 
cria l'ambassadeur,  un  gouvernement  despotique  peut-il  ainsi  avouer  pu- 
bliquement ses  torts  devant  ses  administrés?  Un  gouvernement  constitu- 
tionnel ne  le  ferait  pas.  —  Eh  bien,  s'il  m'est  impossible  d'obtenir 
justice,  il  ne  me  reste  qu'un  moyen,  c'est  de  faire  savoir  à  notre  pays, 
par  la  voix  de  la  presse,  les  traitements  qu'on  m'a  infligés  sans  motif, 
sans  prétexte  même,  et  le  refus  de  réparation  par  lequel  on  couronne 
cette  œuvre  de  monstrueuse  iniquité.  — Monsieur,  un  pareil  éclat  serait 
plus  nuisible  encore  aux  Français  qui  sont  en  Bussie  qu'au  gouvernement 
russe.  »  Quelques  jours  après,  M.  de  Barante,  vaincu  par  l'insistance  de 
M.  Pernet;  l'autorisa  à  s'entendre  avec  M.  le  baron  d'André,  premier  se- 


DE  LA  RUSSIE.  264 

crétaire  de  l'ambassade,  sur  les  termes  de  la  lettre  d'excuse  qu'il  désirait 
que  le  ministre  de  la  police  lui  adressât. 

Dans  l'intervalle,  M.  Pernet  eut  avec  le  comte  de  BcnkendorfT  une  en- 
trevue assez  curieuse.  Le  ministre  ne  rougit  pas  de  prendre  le  rôle  de 
juge  d'instruction,  ou,  pour  mieux  dire,  d'inquisiteur.  Il  interrogea  le 
jeune  voyageur  avec  la  grossière  astuce  que  comporte  sa  médiocre  intelli- 
gence, et  ne  put  obtenir  de  son  interlocuteur  une  seule  réponse  mal- 
adroite ou  imprudente.  —  «  Enfin,  demanda-t-il,  avez-vous  encore  l'in- 
tention de  séjourner  en  Russie?  —  Monsieur,  répondit  avec  indignation 
M.  Pernet,  je  ne  resterais  pas  vingt-quatre  heures  de  plus  dans  un  pays 
où  l'on  peut  arrêter  un  homme,  le  jeter  dans  un  cachot  et  le  tenir  près 
d'un  mois  au  secret,  puis  le  mettre  en  liberté,  sans  daigner  lui  dire  de 
quel  crime  il  a  été  accusé.  »  À  ces  mots,  le  visage  du  ministre,  au  lieu  de 
témoigner  une  irritation  assez  naturelle,  s'épanouit.  —  «  Puisque  telle 
est  votre  résolution,  monsieur,  il  est  inutile  de  prolonger  cet  entretien. 
—  Permettez,  reprit  M.  Pernet,  j'exige  que  vous  me  disiez  si  je  suis 
chassé  de  la  Russie,  ou  si  je  pourrai  y  revenir  librement.  —  À  quoi 
bon  cette  demande,  puisque  vous  quittez  le  pays?  —  C'est,  monsieur, 
pour  maintenir  mon  droit,  et  ne  pas  subir  une  flétrissure  que  vous- 
même  avez  déclarée  imméritée.  —  J'en  conférerai  avec  votre  ambas- 
sadeur. » 

M.  de  Barante  négocia  encore  ;  mais  M.  Pernet  attendit  sme  jours  la 
lettre  de  réparation  sur  les  termes  de  laquelle  il  s'était  entendu  avec 
M.  d'André,  que  M.  de  BenkendorfT  avait,  disait-on,  promise,  et  que 
l'ambassade  espérait  recevoir  de  jour  en  jour.  Cependant  l'hiver  appro- 
chait, la  navigation  allait  être  fermée;. M.  Pernet  ne  pouvait  sans  danger 
et  sans  un  préjudice  notable  à  ses  intérêts  demeurer  plus  longtemps  sur 
cette  terre  hospitalière.  Il  dut  en  conséquence  faire  ses  préparatifs  de  dé- 
part. Mais  avant  de  quitter  St-Pétersbourg,  il  lui  restait  un  devoir  de  re- 
connaissance à  remplir.  Il  voulait  remercier  cet  excellent  général  Dubelt 
qui  lui  avait  si  obligeamment  proposé  une  chambre  dans  sou  appartement, 
et  qui  s'en  allait  partout  disant  que  M.  Pernet  avait  eu  l'indignité  de  croire 
qu'il  lui  offrait  une  prison.  Le  jeune  Français  fit  sa  visite  d'adieu  au  gé- 
néral qu'il  trouva  tout  aussi  gracieux  qu'à  la  première  entrevue.  Quand 
il  se  leva,  pour  prendre  congé,  l'aide  de  camp  s'approcha  de  lui,  lui  prit 
affectueusement  les  mains,  et  lui  dit  avec  émotion  :  «  Adieu,  mon  ami, 
je  suis  enchanté  d'avoir  fait  votre  connaissance.  »  M.  Pernet  ne  fit  qu'un 
éclat  de  rire  de  l'hôlel  du  comte  de  Benkendorff  à  l'ambassade  de  France. 
M.  de  Barante,  à  qui  il  raconta  cette  dernière  mystification,  s'en  amusa 
beaucoup ,  et  y  vit  la  certitude  d'une  réparation. 


262  LES  MYSTÈRES 

M.  Pernet  partit  emportant  la  promesse  de  M.  de  Barante  que  tout  se* 
rait  fait  comme  il  était  convenu  et  à  sa  parfaite  satisfaction,  Quelle  fut  sa 
surprise  lorsqu'on  arrivant  à  Paris,  il  trouva  une  lettre  de  M.  de  Benken- 
dorff  tout  à  fait  différente  do  celle  dont  les  termes  avaient  été  agréés,  et 
une  autre  de  Tambassadeur,  qui  paraissait  approuver  Thypoçrite  réserve 
du  ministre  et  condamner  M.  Pernet  M 

Le  prisonnier  de  Moscou  n'a  jamais,  su  pourquoi  il  avait  été  incarcéré. 
Seulement,  en  eherchapt  obstinément  dans  ses  souvenirs,  il  s'est  rappelé 
un  fait  qui,  en  le  rapprochant  de  quelques  mots  échappés  à  M.  de  Ben- 
kendorff,  peut  tout  expliquer  :  il  se  trouvait,  sur  un  pyroscapho  qui  se 
rendait  de  St-Pétersbourg  à  Londres,  avec  plusieurs  étrangers,  parmi 


'  Cette  lettre,  que  nous  regrettons  de  ne  pouvoir  reproduire,  porte  le  n*  21 1S,  dans  le 
dossier  de  l*ambassade  deFrance  en  Russie  etie  n»  85  de  la  coirespondance.  Elle  peut  figurer 
parmi  les  preuves  de  la  pusillaoimitô  de  la  diplomatie  française  depuis  1850.  Quant  à  la 
lettre  de  M.  de  Benkendorff,  elfe  n*est  qu^un  tissu  d*assertions  sciemment  erronées,  et 
qu*une  nouvelle  injure  adressée  au  citoyen  français  dont  M.  de  Barante  avait  promis  de 
défendre  les  droits.  En  voici  la  reproduction  textuelle  : 

d  St-Pétersbonrg,  S  octobre  48S9. 

%  Monsieur  le  baron, 

ff  En  réponse  à  la  lettre  que  Votre  Excellence  m'a  fait  Pbonneur  de  m*écrire  relaUve- 
ment  à  M.  Pernet,  je  m*erapresse  de  vous  faire  savoir  qu'il  vint  en  Russie  muni  d'un  passe- 
port sur  lequel  il  élait  porté  comme  ingénieur  mécanicien  [menêonge),  allant  à  Moscou 
«'élablir  pliez  le  prince  Gagarin,  propriétaire  manufacturier.  Arrivé  à  St-Pétersbourg,  il  se 
dit  jàvocat  (nien4onge)t  voyageant  pour  son  plaisir,  et  partit  immédiatement  pour  Moscou, 
oïl  il  assura  qu*il  élait  négociant»  chargé  de  plusieurs  opérations  commerciales  U  la  foire  de 
Nijni-Novôgprod  où  il  ne  fit  aucun  achat.  {M,  Pernet  avait  été  dangereusement  malad» 
dans  cette  viU&,)  M.  Pernet  fut  accueilli  partout  avec  Thospitalité  que  la  Russie  ne  refuse 
i  aucun  étranger.  (Plaisanterie  de  très-bon  goût!)  Cependant  cette  diversité  de  dénomina* 
tions  et  de  projets,  ainsi  que  quelques  rapports  qui  me  furent  faits  sur  des  propos  très-in- 
convenants qu*il  avait  tenus  (menion^e),  firent  naître  des  soupçons  à  son  égard,  et  en  con- 
séquence je  jugeai  nécessaire  de  le  soumettre  à  une  stricte  surveillance  (la  prison^  la 
privation  de  nourriture^  le  secret  pendant  vingt  jours,  tout  cela  s'appelle  la  survHl» 
lanet  ).  Les  autorités  locales,  par  un  excès  de  zèle  malentendu,  le  soumirent  à  une  dé- 
tention que,  sur  leur  rapport  (mensonge),  je  fis  d'al)ord  cesser,  et  dont  je  les  ai  blâmés. 
[On  se  rappelle  que' les  autorités  de  Moscou  avaient  agi  d'après  les  ordres  de  M.  de 
Benkendorff,  et  ignoraient  les  motifs  de  ces  rigueurs.)  M.  Pernet  eut  à  se  rendre  promp- 
tement  dans  c^tte  capitale,  où  je  me  réservais  de  lui  expliquer  les  motifs  qui  s*opposalent  à 
son  séjour  en  Russie.  (  Ces  motifs  sont  encore  inconnus  à  M.  Pert^et,  ) 

t  Voilà,  monsieur  le  baron,  l'exposé  des  mesures  prises  à  IVgard  de  M.  Pernet  et  provo« 
quées  par  sa  conduite  (mensonge)',  elles  ne  peuvent  porter  aucune  atteinte  à  sa  répuiaUon, 
et  comme  il  vient  de  quitter  le  territoire  de  Vempire,  il  n'y  a  point  lieu  à  faira  des  re- 
cherches ultérieures  pour  s'assurer  de  rexaclilude  des  rapports  qui  Ta  valent  com- 
promis. 

0  Signé  Bekkckdorff.  > 

Yoili  la  lettre  dont  M.  de  Barante  se  déclara  satisfait,  et  il  félicita  M.  Pernet  d'avoir  échappé 
à  une  enquête  qui  eiU  été,  dit-il,  fâcheuse  pour  lui! 


DE  LÀ  RUSSIE.  265 

lesquels  était  un  général  portugais  au  ëervice  do  la  Russie,  nommé  Velho. 
C'était  à  la  fin  de  mai  ;  on  Tenait  de  recevoir  la  ilouvelle  de  la  sanglante 
émeute  du  12;  et  cet  événement,  diversement  commenté,  était  souvent, 
à  bord  du  Vultury  le  sujet  des  entretiens  des  passagers.  Dans  une  de 
ées  conversations,  un  Français,  qui  se  disait  courtier  à  la  Rochelle^ 
voulant  repousser  les  reproches  que  quelques  Russes  faisaient  à  la 
France  d'être  un  volcan  sans  cesse  en  ébullition^  ne  trouva  rien  de 
mieux  que  d'accuser  le  gouvernement  français  lui-même  d'encourager 
l'émeute  et  de  pousser  à  la  révolution  par  sa  faiblesse  et  ses  lâches  con<* 
descendances.  «  N'est-il  pas  triste  pour  les  honnêtes  gens,  ajouta-t-il,  de 
voir  que  le  pouvoir  qu'ils  soutiennent  a  des  ménagements  pour  de  misé- 
rables bandits,  ei  qu'on  les  traduit  devant  la  cour  des  pairs  au  lieu  de  les 
fmre  fusUler  sans  jugement?»  M.  Pcrnet,  qui  jusque-là  n'avait  pris  aucune 
part  à  la  conversation,  sentit  le  rouge  lui  monter  au  front,  en  entendant 
un  Français  professer  devant  des  étrangers  un  pareil  mépris  des  lois  élé- 
mentaires de  toute  justice,  et  il  releva  le  courtier  comme  il  le  méritait. 
Les  Russes  qui  se  trouvaient  à  bord  s'entre-regardèrent  et  ise  turent,  stu- 
péfaits qu'on  pût  avoir  le  courage  do  demander  des  juges  et  des  défen- 
seurs pour  des  accusés  !  A  partir  de  ce  moment,  le  général  portugais  se 
montra  envers  M.  Pernet  d'une  affabilité  charmante  ;  il  logea  à  Londres 
dans  le  même  hôtel  que  lui,  et  le  quitta  dans  les  meilleurs  termes.  Voilà 
ce  que  se  rappelle  M.  Pernet.  Ce  fut  à  son  second  voyage  en  Russie  qu'il 
subit  les  persécutions  que  nous  avons  racontées  ^ 

L'incarcération  de  M.  Pernet,  les  cruelles  émotions  qui  l'assaillirent 
pendant  sa  détention  et  surtout  durant  les  premiers,  jours,  altérèrent 
visiblement  sa  santé.  Mais  il  n'a  jamais  eu  le  moins  du  monde  cet  air  mys- 
térieux que  M.  de  Custine  a  cru  remarquer  en  lui,  comme  chez  toutes  les 
personnes  qui  ont  été  en  Russie. 

Après  le  knout,  le  bâton  et  les  prisons,  que  nos  lecteurs  connaissent 
suffisamment,  il  nous  reste  à  parler  de  la  déportation  et  de  la  Sibérie. 
Mais  ce  que  nous  avons  à  dire  de  l'exil  dans  ce  pays  doit  nécessairement 
être  précédé  d'un  coup  d'œil  sur  l'aspect  physique,  le  climat,  les  produc- 
tions et  les  peuples  de  la  Russie  asiatique.  On  comprendra  mieux  la  gravité 
du  châtiment  qnand  on  connaîtra  bien  la  contrée  où  les  déportés  sont  con- 
damnée à  vivre> 

Nommer  la  Sibérie,  c'est  réveiller  l'idée  du  désert,  de  la  solitude,  du 

■  If .  de  Custine  prétend  que  M.  Pernet  trait  «k primé  sim  opiaioa  sur  lé  gouvernemeat 
nuée.  C*est  une  erreur.  M.  Pernet  n'avait  jamais  parié  de  la  Russie,  et  cela  par  aësoluUoii 
systématique,  et  même,  —  ce  qui  est  assez  curieux,—  il  a  sur  ce  pays  des  idées  difTérentes 
de  celles  des  ennemis  du  gouvernement  moscoTite. 


264  LES  MYSTÈRES 

froid  excessif,  de  la  souffrance,  de  l'ennui  mortel»  de  la  misère.  Et  cette 
idée»  quoi  qu'en  disent  les  Russes,  est  parfaitement  justifiée.  —  Plaines 
incommensurables»  dont  le  sol  reste  éternellement  gelé  à  plusieurs  pieds 
de  profondeur  ;  rivières  innombrables ,  dont  les  eaux  sont  emprison- 
nées par  rhiver  durant  huit  mois  de  Tannée;  marais  d'où  s'élèvent 
des  miasmes  délétères  ;  montagnes  nues»  et  cachant  leurs  flancs  dé- 
charnés sous  un  perpétuel  manteau  de  neige;  campagne  dépouillée» 
déserte»  que  le  soleil  d'été  a  peine  à  réchauffer»  et  qui  n'offre  aux  re- 
gards» dans  la  saison  la  moius  rude,  qu'un  monotone  tapis  d'herbe  et  de 
chétives  broussailles;  ciel  gris  et  blafard»  presque  toujours  voilé  par  la 
neige  ou  des  vapeurs  malsaines;  règne  animal  aussi  pauvre  que  la  nature 
végétale  ;  température  intolérable  et  souvent  mortelle  ;  population  imper- 
ceptible, et  constamment  en  lutte  avec  le  climat  :  telle  est,  en  quelques 
mots»  mais  aussi  exactement  que  possible,  la  Sibérie,  cette  Botany-Bay  de 
l'empire  des  tzars. 

En  consultant  l'aspect  et  les  qualités  du  sol  de  ce  pays,  on  peut  le  diviser 
en  quatre  grandes  classes;  l""  terres  basses  et  marécageuses;  2*"  steppes 
salées  ;  5"^  plateaux  de  moyenne  hauteur;  4^  montagnes. 

Les  terres  basses  et  marécageuses  s'étendent  à  l'est  et  à  l'ouest,  entre 
le  60'  degré  de  latitude  et  la  mer  Glaciale.  Ces  vastes  régions,  où  règne  un 
hiver  presque  éternel,  sont  incultes,  et  seraient  désertes  si  la  courageuse 
industrie  de  Thomme  n'y  avait  élevé  quelques  habitations  sur  les  bords  des 
grands  fleuves.  Les  Russes  n'y  peuvent  point  vivre. 

Les  steppes  basses  et  salées,  situées  entre  l'Ob  et  le  Tobol,  constituent 
la  partie  la  plus  populeuse  ;  mais  la  terre  y  est  si  médiocrement  dotée 
de  qualités  productives,  qu'elle  répond  fort  peu  aux  espérances  et  aux  ef- 
forts des  agriculteurs.  La  partie  septentrionale  du  cercle  d'Ischim,  le 
cercle  de  Tara»  les  environs  de  Tobolsk  et  du  lac  Tchana  pourraient  ce- 
pendant recevoir,  à  la  rigueur,  un  accroissement  de  population. 

Les  plateaux  de  moyenne  hauteur  s'étendent  entre  le  Tobol  et  les  Du- 
rais, et  entre  l'Ob  et  le  lac  Baykal,  sauf  une  portion  des  montagnes  qui 
bordent  le  Jénisseï.  La  partie  occidentale  est  relativement  assez  peuplée, 
mais  la  partie  orientale  ne  l'est  presque  pas. 

Quant  à  la  région  des  montagnes,  elle  est  inhabitable. 

Tobolsk  est,  comme  on  sait,  la  capitale  de  la  Sibérie.  La  situation  géo- 
graphique de  cette  ville  (58"*  11'  45"  de  latitude  nord)  n'expliquerait  pas 
la  sévérité  de  son  climat,  si  l'on  ne  connaissait  les  causes  de  l'extrême 
froid  de  l'Asie  boréale  comparativement  à  l'Europe,  et  si  les  physiciens 
n'avaient  pas  constaté  les  rariations  que  la  situation  topographique  fait 
éprouver  aux  lignes  isothermes  ou  d'égale  température.  A  Tobolsk,  le 


DE  LA  RUSSIE.  265 

thermomètre  de  Réaumur  descend  à  plus  de  40  degrés.  Kotzcbue  y  a 
connu  un  fonctionnaire  qui»  tous  les  hivers,  s'amusait  à  laisser  geler  du 
mercure  pour  en  former  ensuite,  avec  un  couteau,  toutes  sortes  de  figu- 
rines. Tandis  que  le  printemps  sourit  à  nos  contrées,  la  nature  n'offre  à  Tha. 
bitant  de  cette  capitale  que  des  spectacles  attristants.  La  fonte  successive 
des  neiges  forme  et  entretient  des  torrents  dans  les  montagnes  ;  «  les  uns  se 
précipitent  dans  les  rivières,  les  font  gonfler  et  inondent  les  environs , 
d'autres  parcourent  la  vaste  plaine  de  Tobolsk,  la  sillonnent  dans  tous  les 
sens  et  portent  partout  le  désordre  et  la  désolation.  Cette  plaine,  vue  d'un 
endroit  élevé,  offre  une  mer  formée  tout  à  coup  au  milieu  du  continent. 
Le  ciel  est  alors  presque  toujours  nébuleux,  les  vapeurs  qui  ont  donné 
naissance  à  ces  nuages  retombent  le  plus  souvent  en  pluie,  d'autres  fois 
en  neige,  ou  sous  la  forme  de  brouillards  glacés,  auxquels  on  craint 
d'autant  plus  de  s'exposer,  que,  chassés  par  des  vents  impétueux,  ils  font 
éprouver  des  douleurs  plus  vives  qu'un  froid  plus  rigoureux.  C'est  dan  s 
l'alternative  de  la  pluie,  de  la  neige  et  des  brouillards  qu'on  passe  cette 
saison  de  Tannée.  '  »  En  été,  le  soleil  est  brûlant  ^  et  reste  presque  con- 
stamment sur  l'horizon,  de  telle  sorte  qu'on  peut  lire  à  minuit  avec  la 
plus  grande  facilité.  C'est  la  compensation  du  crépuscule  qui  dure  sans 
interruption  une  partie  de  l'hiver. 

On  voit  quelques  champs  de  blé  dans  les  environs  de  Tobolsk  ;  mais  il 
y  a  absence  complète  d'arbres  fruitiers.  Le  gouverneur  en  avait  fait 
peindre  sur  le  mur  de  planches  qui  entourait  son  jardin  à  l'époque  de 
l'exil  de  Kotzebue.  La  campagne,  presque  déserte,  n'offre  aux  yeux 
attristés  que  quelques  bouquets  de  sapins  de  forme  monotone  et  de 
couleur  sombre.  De  temps  en  temps  on  rencontre  quelques  malheureux 
cherchant  des  bouleaux  pour  en  extraire  la  sève  au  moyen  d'une  inci- 
sion. —  Aucun  fruit  d'Europe,  excepté  la  groseille  qui  vient  à  l'état  sau- 
vage, et  une  espèce  de  framboise.  Point  de  légumes,  hors  les  radis, 
quelques  salades,  et  une  espèce  de  choux  vert  et  frisé.  De  telle  sorte 
que  le  paysage  serait  aussi  triste  l'été  que  l'hiver,  si  la  plaine  de 
Tobolsk  n'était  pas  susceptible  de  produire  de  l'herbe  en  abondance,  et  si 
Ton  ne  voyait,  dans  les  rares  beaux  jours  que  le  ciel  accorde  à  cette  contrée, 
de  nombreux  troupeaux  paissant  au  milieu  des  prairies  environnantes. 


■  Chappe  d^Anteroche,  Voyage  en  Sibérie^  1. 1,  p.  140. 

«  Presque  toos  les  jours,  le  thermomètre  de  Réaumur  montait  à  26  ou  28  degrés  ;  ensuite 
cinq  k  six  orages  venaient  se  combattre  de  toutes  les  régions  célestes,  et  procuraient  une 
pluie  al)ondante  qui  ne  rafratcbissait  pas  Tair.  »  (Kotzebue,  V Année  la  plus  remarquable 
de  ma  vie,  t.  T,  p.  273  de  la  traduction. } 

H.  H.  54 


S6ft  LES  MYSTÈRES 

Le  froid  de  la  Sibérie  est  proverbial  ;  pour  prouver  que  ce  n'est  pas 
sans  raison,  consignons  ici  quelques  faits  curieux  : 

Nousavons  dit  qu'àToboIsk le  thermomètre  de  Réaumur  descendait  à  plus 
de  40  degrés.  C'est  quelque  chose  ;  mais  examinons  d'autres  localités  de  la 
Russie  asiatique  :  à  Argunskoi,  la  terre  ne  dégèle  jamais  au  delà  de  trois 
pieds  de  profondeur.  Cependant  cette  ville  n'est  située  que  par  50*53'  de 
latitude  nord.  A  Jénisseîsk,  même  latitude  à  peu  près  qu'à  Tobolsk,  le  froid 
est  épouvantable.  Le  voyageur  Gmélin,  qui  se  trouvait  dans  cette  ville, 
pendant  le  mois  de  décembre,  dit  :  «  L'air  était  comme  gelé,  il  ressemblait 
à  un  brouillard,  quoique  le  temps  fût  extrêmement  clair.  Cette  espèce  de 
brume,  ou  plutôt  cet  air  extrêmement  condensé,  empêchait  la  fiunée  des 
cheminées  de  s'élever.  Les  moineaux  et  les  pies  tombaient  et  mouraient 
glacés,  lorsqu'on  ne  les  portait  pas  aussitôt  dans  un  endroit  chaud.  Ce 
froid  excessif  avait  encore  un  effet  qui  nous  occupa  beaucoup  :  dès  que 
les  poêles  étaient  échauffés,  nous  ressentions  de  grands  maux  de  tête, 
et  l'on  voyait  dans  ceux  qui  souffraient,  les  effets  ordinaires  des  vapeurs 
du  soufre....  Lorsqu'on  ouvrait  une  chambre,  il  se  formait  subitemeai 
un  brouillard  auprès  du  poêle,  quoique  l'air  de  la  chambre  fût  chaud 
avant  comme  après.  Dans  l'espace  de  vingt-quatre  heures,  les  fenêtres 
étaient  couvertes  intérieurement  d'une  glace  épaisse  de  trois  lignes...* 
Dans  le  thermomètre  de  Fahrenheit,  le  mercure  descendait  à  120  degrés 
plus  bas  qu'on  ne  l'avait  observé  '.  d  Vers  la  iBn  de  1739,  le  même  voya- 
geur observa  que  la  température  s'abaissa,  toujours  à  Jénisseisk,  jusqu'à 
215  degrés  du  thermomètre  de  Delisle,  qui  répondent  à  380  Réaumur. 
Mais  ce  n'était  rien  encore.  Dans  cette  même  ville,  le  froid  a  atteint  jus- 
qu'à 70  degrés  Réaumur,  àKiringa  66,  à  Tomsk  54  l\^  du  même  ther- 
momètre ^  La  température  moyetiM  de  décembre,  janvier  et  février,  a 
Yakoutsk,  est  de  39  degrés  centigrades.  Ici,  les  étés  sont  horriblement 
chauds,  ce  qui  n'empêche  pas  que  le  sol  ne  reste  perpétuellement  gelé  à 
trois  pieds  de  la  surface  *.  A  Solikamskaïa,  située  sur  les  limites  occiden- 
tales de  la  Sibérie,  on  a  observé  70  degrés  Réaumur.  Le  froid,  dans  cette 
localité,  augmente  quelquefois,  dans  quelques  heures,  avec  tant  de  viva- 
cité, que  les  hommes  et  les  chevaux  sont  frappés  de  mort,  lorsque»  trop 
éloignés  des  habitations,  ils  ne  peuvent  s'y  réfugier  promptement  ^. 

Mais  pour  se  faire  une  juste  idée  des  effets  d'un  froid,  même  de  40  de- 

<  Gmélin,  Voyage  en  Sibériej  1. 1,  p,  181  de  la  traduction  française. 

*  Chappe,  table  des  obser? allons  thennoiBétriqttes  faites  k  dilféreBles  époqaes  en  Sibérie, 
diaprés  les  •cadémlciens  envoyés  dans  ce  pays,  1. 1  du  Voy^ê  de  cet  asironoae,  p.  ISS. 

'  Hwnboldt,  Àiie  eêMràU^  t.  \U,  p.  4d. 

*  Cliappe  d'Auterocbe. 


DE  LA  RUSSIE.  207 

grés  seulement,  laissons  parler  un  voyageur  russe,  M.  de  Wrangell,  au- 
jourd'hui amiral,  qui  parcourait  la  Sibérie  en  1820  et  1821.  Arrivé  à 
Yerkhoyansk,  le  voyageur  trouva  une  température  persistante  de  40  de- 
grés au-dessous  de  zéro  Réaumur.  «  11  est  impossible,  dit-il,  de  se  repré- 
senter les  souffrances  auxquelles  on  est  exposé  en  un  pareil  voyage,  sans 
les  avoir  éprouvées  soi-même.  On  chemine  le  corps  enveloppé  dans  des 
vêtements  fourrés,  pesant  près  de  quarante  livres.  Ce  n'est  qu'à  la  dé- 
robée qu'on  se  hasarde  k  respirer  de  temps  en  temps  un  peu  d'air  frais, 
car  on  a  la  bouche  cachée* sous  un  vaste  collet  montant  en  fourrure  d'ours, 
autour  duquel  s'étend  [une  épaisse  couche  de  givre.  L'air  est  tellement 
âpre,  que  chaque  aspiration  occasionne  une  sensation  insupportable  dans 
la  gorge  et  dans  la  poitrine.  Un  énorme  bonnet  fourré  recouvre  le  visage 
en  entier....  Les  chevaux  se  frayent  un  passage  à  grand'peine  à  travers 
une  neige  si  profonde,  qu'un  homme  s'y  perdrait.  Ces  animaux  souffrent 
beaucoup  du  froid  ;  les  bords  de  leurs  naseaux  se  garnissent  de  glaçons 
qui  augmentent  de  plus  en  plus,  et  finissent  par  les  empêcher  de  res« 
pirer.  Ils  poussent  en  pareil  cas  une  sorte  de  hennissement  douloureux, 
auquel  se  joint  un  tremblement  de  tête  convulsif.  Il  faut  alors  que  le  ca* 
valier  se  hâte  de  secourir  son  cheval  qui,  sans  cela,  ne  tarderait  pas  à 
étouffer.  La  caravane  est  toujours  entourée  d'un  épais  nuage  bleuâtre,  qui 
provient  des  exhalaisons  des  hommes  et  des  chevaux.  La  neige  elle-même, 
en  se  contractant  de  plus  en  plus,  dégage  du  calorique;  les  particules 
aqueuses  des  vapeurs  se  transforment  immédiatement  en  une  infinité  de 
paillettes  glacées  ;  elles  se  répandent  dans  l'atmosphère  en  faisant  entendre 
une  espèce  de  craquement  prolongé  ressemblant  au  bruit  produit  par  le 
dcchirementdu  velours  ou  d'une  étoffe  de  soie  épaisse.  Le  renne,  cet  habitant 
des  régions  septentrionales  les  plus  éloignées,  cherche  un  refuge  dans  les 
bois  contre  ce  froid  épouvantable.  Dans  les  toundras  y  ces  animaux  se  rassem^ 
blent  par  masses  serrées,  pour  tâcher  de  se  réchauffer  par  la  communi- 
cation de  la  chaleur  qui  leur  est  propre....  Des  arbres  énormes  éclatent 
avec  un  bruit  retentissant  qui  résonne  dans  la  steppe  comme  le  bruit  du 
canon  sur  la  mer.  Le  sol  des  toundras  et  des  vallées  se  crevasse,  et  il  s'y 
forme  de  profondes  fondrières  ;  l'eau  contenue  dans  les  entrailles  de  la 
terre  sort  par  ces  ouvertures,  se  répand  au  dehors  en  fumant,  et  se 
transforme  immédiatement  en  glace.  Dans  les  montagnes,  d'énormes  ro- 
chers se  détachent  et  forment  des  avalanches  qui  roulent  avec  fracas  dans 
le  fond  des  vallées....  Les  étoiles  n'ont  plus  leur  éclat  habituel  et  ne 
brillent  que  faiblement...  L'imagination,  affaissée  sous  le  poids  de  l'uni- 
formité, cherche  en  vain  un  aliment  à  son  activité  dans  une  contrée  où 
tout  est  immobile,  et  où  les  derniers  efforts  de  l'organisme  humain 


268  LES  MYSTÈRES 

tendent  uniquement  à  échapper  à]  un  froid  qui  souvent  est  mortel  '.  » 

M.  de  Wrangell  nous  apprend  aussi  que  quand  les  membres  de  Teipc- 
dition  qu'il  dirigeait  faisaient  des  observations  astronomiques,  le  cuivre 
des  sextants»  refroidi  par  la  gelée ,  leur  faisait  rcfTet  d'un  fer  cbaud; 
au  moindre  contact  la  peau  s'y  attachait.  Us  furent  obligés  d'envelopper 
les  parties  métalliques  des  instruments  qu'il  fallait  approcher  du  visage 
ou  auxquelles  on  appliquait  les  mains. 

Maintenant,  si  Ton  considère  que  l'hiver,  en  Sibérie,  dure  huit  et 
même  neuf  mois,  et  que,  sur  le  trimestre  restant,  il  y  a  bien  six  semaines 
de  pluie  et  d'humidité,  on  pourra  se  figurer  ce  qu'est  l'existence  dans  un 
pareil  pays.  Imaginez  un  homme  intelligent  et  habitué  aux  usages  de  la 
vie  civilisée,  tout  à  coup  transporté  dans  cette  afrreusc  contrée;  voyez-le 
enfermé  dans  une  chétive  maison,  plongé  dans  une  épaisse  vapeur  de 
poêle,  couvert  d'une  masse  énorme  de  vêtements  nécessairement  sales  et 
puants,  condamné  à  rester  inactif  durant  plusieurs  mois,  sous  peine 
d'être  tué  par  le  froid  s^il  se  hasarde  à  sortir  ;  n'ayant  plus  d'autre  pen- 
sée que  de  se  préserver  des  dangereuses  atteintes  d'une  température 
glaciale  ;  enseveli  dans  les  ténèbres  d'une  nuit  qui  empiète  sur  le  domaine 
du  jour;  n'ayant  pour  récréer  ses  regards  que  le  spectacle  des  aurores 
boréales  ^,  dont  les  lueurs  fantastiques  illuminent  l'horizon  et  viennent 
projeter  de  pâles  reflets  dans'ln  demeure  du  pauvre  exilé  ;  et  dites  s'il  est 
possible  de  concevoir  une  destinée  plus  atroce  que  celle  de  ce  malheu- 
reux, obligé  de  végéter  sous  l'action  incessante  d'une  espèce  de  machine 
pneumatique. 

Telle  est  pourtant  la  partie  de  leur  empire  que  les  tzars  ont  consacrée 
au  séjour  des  déportés. 

Maintenant  que  nous  avons  esquissé  à  grands  traits  cette  région  inhos- 
pitalière, nous  pouvons  entrer  dans  les  détails  de  notre  sujet. 

On  trouve  la  déportation  en  Sibérie  infligée  comme  châtiment  dans  le 
code  du  tzar  Alexis  Mikhaïlowitch.  Depuis  1769,  c'est-à-dire  quinze  ans 
après  Tabolition  de  la  peine  de  mort,  la  déportation  est  devenue  un  prin- 
cipe général.  Ce  fut  en  1799  qu'on  établit  la  distinction  entre  les  déportés 
condamnés  les  uns  à  la  mort  civile,  les  autres  à  des  peines  correction- 
nelles, les  premiers  aux  travaux  forcés,  les  seconds  à  la  simple  expa- 
triation. 

Nous  le  répétons  :  le  seul  motif  qui  fit  substituer  la  déportation  au  sup-> 


'  Le  Nord  de  la  Sibérie^  voyage  parmi  les  peuplades  de  la  Rustit  aêiatique  et  dans  la 
mer  Giaeiale^  t.  II,  p.  543  de  la  Iraduction  française  du  prince  Galitzin. 
'  Voir  la  gravure. 


SI 


268  LES  MYSTÈRES 


THE  NEW  YCPK 

PUBIJC  L1BKARY 


ASIOR,   LENOX 
lil-DEN  Jr  OU  M  DATION 


DE  LA  RUSSIE.  269 

plîce  capital,  fut  le  désir  de  peupler  les  déserts  de  la  Sibérie  et  de  four- 
nir des  ouvriers  aux  mines  précieuses  qui  abondent  dans  cette  contrée. 
L'essai  de  population  a  fort  mal  réussi,  d'abord  parce  que,  dans  de  sem- 
blables pays,  l'homme,  obéissant  à  une  admirable  loi  de  la  nature,  est 
peu  prolifique;  en  second  lieu,  parce  que  les  femmes  ont  toujours  manqué 
et  manquent  toujours  en  Sibérie.  Le  nombre  des  femmes  déportées  ne 
forme  guère  qu'un  dixième  du  chiffre  total  annuel.  Sur  ce  nombre,  la 
moitié  à  peine  est  apte  à  vivre  en  famille.  Ajoutez  que  les  anciens  colons 
répugnent  à  donner  leurs  filles  aux  nouveaux  déportés.  Geux*ci,  par  un 
long  voyage,  ont  pris  l'habitude  de  l'oisiveté,  ou  se  livrent  à  des  excès 
qui,  pour  l'ordinaire,  les  plongent  dans  Tabjection  ou  les  couvrent  d'hor- 
ribles maladies.  Le  résultat  de  cet  état  de  choses  est  que  la  Sibérie  voit  sa 
population  rester  stationnairc,  et  que,  par  conséquent,  le  but  que  s'étaient 
proposé  les  empereurs  de  Russie  en  remplaçant  la  peine  de  mort  par  l'exil 
est  tout  à  fait  manqué. 

La  loi  russe  a  défini  tant  bien  que  mal  les-  crimes  et  les  délits  qui  em- 
portent la  peine  de  la  déportation;  elle  a  même  déterminé  des  catégories 
de  condamnés  destinées  chacune  à  un  traitement  diflférent.  Elle  veut  que 
les  criminels  soient  préalablement  marqués  d'un  fer  rouge  au  visage  *,  et 
qu'ils  reçoivent  le  knout.  Les  moins  coupables  sont  fouettés  et  exilés  ;  d'au- 
tres sont  simplement  expatriés.  Mais  ces  distinctions,  fort  justes  en  principe, 
disparaissent  de  fait  dans  l'application.  Ce  que  nous  avons  dit  de  la  ma- 
nière dont  se  rend  la  justice  en  Russie  l'explique  suffisamment.  Du  mo- 
ment où  les  accusés  peuvent  être  conduits  devant  leurs  juges  sans  pres- 
que rien  savoir  de  l'instruction  dirigée  contre  eux,  puis  condamnés  à  huis 
clos,  sur  la  simple  déposition  des  témoins,  sans  défense  sérieuse  possi- 
ble, il  est  clair  que  le  caprice  du  magistrat,  ou  son  ignorance,  peut  clas- 
ser les  condamnés  tout  autrement  que  la  loi  le  prescrit,  et  mêler  les  caté- 
gories de  telle  façon  qu'un  délit  purement  correctionnel  soit  puni  du 
châtiment  le  plus  rigoureux.  Arbitraire  et  vénalité,  ces  deux  mots,  qui 
expriment  les  deux  plaies  de  la  magistrature  moscovite,  combattent  et  dé- 
truisent toutes  les  intentions  équitables  qui  se  peuvent  rencontrer  dans 
la  législation.  Du  reste,  comme  si  les  tribunaux  ne  jouissaient  pas  d'une 
latitude  suffisante,  le  gouvernement  a  voulu  étendre  le  cercle  dans  lequel 
ils  choisissent  leurs  victimes.  Un  ukase,  qui  date  de  sept  ans,  dit  que  la 
déportation  devra  être  prononcée  non-seulement  contre  les  accusés  ou 
prévenus  reconnus  coupables  par  les  juges,  mais  encore  contre  tous  les 


*  Autrefois  on  leur  coupait  la  langue  et  on  leur  arrachait  les  narines.  Nagnëre  encore  la 
mutilation  du  nez  était  {tratiquée. 


270  LES  MYSTERES 

malhettreux  qui,  sans  être  condamnés»  faute  de  preuves  suffisanlest  n'ont 
cependant  pu  être  complètement  justifiés  par  les  témoins.  Gc  n'est  pas 
tout  :  les  individus  qui  ont  échappé  aux  grifTes  de  la  magistrature,  mais 
qui  ont  été  renvoyés  dans  leur  district  et  désignés  à  la  police  locale 
comme  suspects,  peuvent  être  envoyés  en  Sibérie,  si  les  deux  tiers  des 
habitants  de  la  commune  s'opposent  à  ce  qu'ils  reviennent  au  milieu 
d'eux  I  Enfin,  si  l'on  tient  compte  de  la  faculté  dont  jouit  le  chef  de  l'É- 
tat d'exiler  tous  ceux  qui  portent  ombrage  à  son  omnipotence,  ou  que  des 
dénonciations  plus  ou  moins  mensongères  lui  signalent  comme  dangereux, 
on  restera  convaincu  que  les  limites  posées  par  la  loi  en  matière  de  dé^ 
portation  sont  tout  a  fait  illusoires,  et  que  la  division  des  condamnés  en 
catégories  distinctes  peut  ôlre  à  chaque  instant  méconnue. 

La  Sibérie  est  le  rendez-vous  de  tous  les  crimes  et  de  toutes  les  infor^ 
tunes.  C'est  un  immense  cachot  où  l'on  voit,  à  côté  des  bandits  les  plus  in- 
corrigibles, le  négociant  malheureux  qu'une  erreur  commise  dans  ses  livres 
a  fait  considérer  comme  banqueroutier  ;  l'homme  politique  qu'un  propos 
inconsidéré  a  désigné  aux  rancunes  de  l'autocrate  ou  de  la  haute  police  ; 
le  prisonnier  que  les  chances  de  la  guerre  ont  livré  à  la  discrétion  des 
Russes  ;  le  marchand  ruiné  qui  a  le  malheur  d'avoir  le  gouvernement 
pour  créancier  '  ;  le  pauvre  serf  qu'un  simple  caprice  de  son  mattro  a 
condamné  à  un  exil  éternel.  Oui,  tel  est,  dans  ce  pays,  le  mépris  de  la  li* 
berté  humaine,  qu'un  seigneur  a  le  droit  d'envoyer  en  Sibérie  ceux  de 
^es  esclaves  dont,  pour  un  motif  quelconque,  il  veut  se  débarrasser.  Il 
livre  tout  bonnement  la  victime  aux  agents  du  pouvoir,  qui  ne  peuvent  se 
refuser  à  l'expédier  au  delà  de  l'Oural.  On  est  épouvanté  de  l'usage  que 
le  despotisme  des  boyards  peut  faire  de  ce  droit  exorbitant.  Yoîci  un 
homme  qui,  dans  l'excès  de  son  désespoir,  a  dénoncé  les  cruautés  de  son 
maître  envers  lui  ou  sa  famille  ;  le  seigneur  se  venge  de  la  réprimande 
qu'il  a  encourue,  en  déportant  l'esclave  récalcitrant  dans  les  solitudes  de 
la  Russie  asiatique.  Cet  autre  avait  une  femme  ou  une  fille  que  le  maître 
convoitait.  Pour  se  débarrasser  de  son  importune  résistance,  le  séducteur 
l'a  confiné  à  mille  lieues  de  sa  famille.  Ici,  les  souvenirs  douloureux  re^* 
viennent  en  foule  à  notre  mémoire.  Nous  pourrions  les  évoquer  un  è  un, 
et  raconter  les  soufiTrances  de  bien  des  malheureux  dont  la  lamentable 
histoire  est  venue  jusqu'à  notre  oreille  durant  notre  séjour  en  Russie. 
rious  pourrions  montrer  celui-ci  expiant  par  les  tortures  do  l'exil  le  crime 


■  On  lit  dans  Gmélin,  t.  H,  p.  1  de  la  traduction  française  :  «  Noos  continuâmes  de 
c  monter  la  Lena,  et  nous  vîmes  au  village  de  Kiranga  une  petite  brasserie  de  brandevin,  qui 
<  fat  établie,  i^automne  dernier,  par  un  exilé.  La  plupart  de  ceux  qul'on  enraie  en  esil 
c  dan$  ce  paye  iont  des  marchands  ruines  qui  doivent  beaucoup  au  gouvernement,  » 


DE  LA  RUSSIE.  274 

d'avoir  une  femme  digne  de  plaire  à  son  seigneur  ;  celui-là  retrouTânt, 
après  quelques  années  d'absence  forcée,  la  mère  de  ses  enfants  remariée, 
avec  rauiorisation  du  propriétaire,  qui  n'a  pas  voulu  qu'une  femme  en« 
Gore  jeune  restât  improductive  faute  de  mari.  Mais  c'est  chez  nous  un 
parti  pris  de  ne  rien  dire  qui  puisse  être  traité  de  roman  ou  seulement 
soupçonné  de  mensonge.  Nous  nous  abstiendrons,  en  conséquence,  d'éta- 
ler aux  regards  du  lecteur  ce  triste  tableau.  Toutefois,  ce  que  nous  n'osons 
pas  emprunter  à  nos  documents  personnels,  nous  navons  aucun  scrupule 
de  le  prendre  dans  les  livres  connus  de  tout  le  monde.  Voici  ce  que  nous 
lisons  dans  le  tome  F'  des  Lettres  de  M.  Marmier  :  «  On  m'a  cité  une 
jeune  femme,  belle,  grande,  forte,  qui  ne  voulait  pas  vivre  avec  son  mari 
parce  qu'il  était  infecté  d'une  maladie  hideuse.  Le  mari  a  recours  au  sei- 
gneur ;  le  seigneur,  qui,  dans  un  épouvantable  sentiment  d'avarice,  pen- 
sait peut-être  aux  robustes  enfants  que  cette  femme  pouvait  donner  à  ses 
domaines,  veut  la  forcer  à  accomplir  son  devoir  conjugal.  Elle  résiste,  et 
il  l'envoie  en  Sibérie.  Au  bout  de  quelques  années,  il  la  fait  revenir,  la 
retrouve  inflexible  à  ses  ordres,  et  la  condamne  de  nouveau  à  l'exil.  Le 
poète  Pouschkin  racontait  qu'il  avait,  un  jour,  rencontré  sur  la  route  de 
Tobolsk,  parmi  les  criminels  condamnés  à  la  déportation  pour  vols  on 
pour  meurtres,  une  jeune  fille  d'une  grâce  et  d'une  beauté  angéliques* 
Après  avoir  servi  pendant  quelque  temps,  comme  une  esclave,  aux  plai- 
sirs de  son  sultan,  cette  malheureuse  s'était  laissé  attendrir  par  un  homme 
qui  lui  demandait  peut-être  à  genoux  une  parole  d'amour,  que  l'autre 
exigeait  impérieusement,  et  elle  allait  en  S^érie    expier  dans  l'exil  une 
heure  de  tendre  abandon.  La  pauvre  enfant,  dit  Pouschkin,  habituée, 
pendant  quelques  années,  à  tontes  les  jouissances  de  la  fortune  et  aux 
raffinements  du  luxe,  souffrait  bien  plus  que  ses  rudes  compagnons  des 
fatigues  de  son  long  voyage.  Les  cahots  de  la  voiture  lui  meurtrissaient  le 
corps,  et  elle  regrettait  de  n'avoir  plus  de  gants  pour  garantir  ses  mains 
de  l'ardeur  du  soleil.  » 

K'avions-^nons  pas  raison  de  dire  que  la  déportation  en  Sibérie  était  en- 
tore  moins  odieuse  par  les  souffrances  qu'elle  entraine  que  par  TeffroyaS 
ble  abus  qu'on  en  fait? 

C'est  à  Moscou  qu'on  réunit  les  malheureux  destinés  à  l'exil.  Après 
quelques  jours  passés  dans  ime  prison  centrale,  on  leur  rase  la  moitié  de 
la  tète  d'avant  en  arrière,  on  leur  fait  endosser  une  veste  bigarrée,  on 
leur  met  une  chaîne  aux  pieds,  puis  on  les  embarque  sur  des  charrettes 
découvertes,  qui  les  mènent,  à  travers  la  neige,  les  rivières  débordées  et 
les  chemins  défoncés,  jusqu'au  désert  où  ils  doivent  subir  le  châtiment  de 
la  faute  qu'ils  ont  commise  ou  dont  ils  sont  censés  coupables.  Combien  de 


272  LES  MYSTËRES 

ces  condamnés  succombent  aux  fatigues  du  trajet,  c'est  ce  qu'il  est  im* 
possible  de  savoir  ;  mais  les  aveux  échappés  aux  écrivains  russes  eux- 
mêmes  constatent  une  horrible  mortalité  dans  ces  longs  et  douloureux 
voyages.  Que  doit-elle  être  parmi  ceux  que  Ton  oblige  à  faire  le  chemin  à 
pied?  Il  est  vrai  que  ceux-ci  sont,  la  plupart  du  temps,  des  Polonais,  et 
que  des  gens  assez  dépravés  pour  préférer  l'indépendance  à  la  servitude 
ne  méritent  ni  égards,  ni  commisération.  Nous  avons  vu  aussi  à  Moscou 
des  Polonais  transportés  en  voiture  ;  mais  chacun  d'eux  était  placé  dans 
une  kibitka,  à  côté  de  deux  soldats  de  police,  armés  jusqu'aux  dents,  et 
ne  pouvait,  dans  tout  le  trajet,  échanger  deux  paroles  avec  ses  compa- 
gnons d'infortune  qui  cheminaient  tous  isolément  à  des  4istances  de  plu- 
sieurs centaines  de  pas. 

Les  exilés,  arrivés  en  Sibérie,  sont  répartis  dans  les  localités  que  leur 
assignent  les  diverses  catégories  auxquelles  ils  appartiennent.  L'article 
1057  du  code  des  lois  russes  énumère  en  gros  les  lieux  et  les  établisse- 
ments qui  doivent  recevoir  la  population  des  condamnés;  ce  sont  :  la  Si- 
bérie et  une  partie  de  la  région  caucasienne  (dont  il  n'est  pas  question 
ici),  les  usines  et  salines  du  gouvernement  dans  la  chaîne  de  l'Oural, 
plusieurs  établissements  de  même  nature  dans  d'autres  parties  de  l'em- 
pire, enfin  les  bataillons  consacrés  au  service  des  forteresses,  à  la  garde 
des  provinces  et  aux  travaux  des  ports.  En  Sibérie,  on  ne  reconnaît  que 
deux  catégories  de  déportés  : 

l""  Les  criminels  condamnés  aux  travaux  forcés  ;  2*  les  individus  exilés 
pour  des  fautes  moins  graves.  Les  premiers  sont  employés  à  l'exploitation 
des  mines,  et  envoyés  en  grande  partie  à  Ncrtschinsk,  petite  ville  située 
dans  le  gouvernement  d'Irkoutsk,  au  milieu  d'une  contrée  aride  et  sau- 
vage, mais  fertile  en  minéraux  précieux.  Ils  sont  tous  traités  de  même, 
et  sans  aucune  exception,  même  pour  les  condamnés  politiques  ;  la  nuit, 
on  les  enferme  dans  des  maisons  environnées  d'une  enceinte  fortifiée, 
précaution  assez  inutile,  car  les  fers  qui  chargent  leurs  pieds  et  la  garni- 
son qui  les  surveille  suffisent,  et  au  delà,  à  les  prémunir  contre  toute 
folle  pensée  de  fuite.  Du  pain,  de  l'eau  et  du  poisson  salé  constituent 
toute  leur  alimentation.  Le  fouet  et  le  bâton  sont  leur  moniteur  habituel. 
Le  matin,  on  les  conduit,  toujours  enchaînés,  à  la  mine.  C'est  le  plus  sou- 
vent un  souterrain  dans  lequel  on  parvient  par  un  puits  profond;  à  Smeï- 
nogorsk,  dans  le  gouvernement  de  Tomsk,  au  pied  du  mont  Altaï,  l'inté- 
rieur des  mines  d'argent  présente  un  labyrinthe  de  galeries  en  partie 
soutenues  par  des  madriers,  en  partie  taillées  dans  le  roc  vif.  Des  eaux 
abondantes,  issues  des  flancs  de  la  montagne,  mettent  en  mouvement  d'é- 
normes roues  qui  servent  à  élever  le  minerai.  C'est  dans  les  profondeurs 


DE  LA  RUSSIE.  275 

de  ces  antres  humides  et  ténébreux  que  les  condamnés  passent  une  par- 
tie de  leur  existence.  Il  va  sans  dire  qu'en  hiver  tout  travail  est  à  peu 
près  impossible  ;  pour  retrouver  le  chemin  de  la  mine,  on  est  obligé  de 
planter,  de  distance  en  distance,  dans  la  neige  dont  la  terre  est  couverte, 
des  piquets  qui  servent  de  signaux. 

Mais  l'exploitation  des  mines  n'est  pas  le  seul  travail  pénible  auquel 
on  oblige  les  condamnés.  Il  en  est  que  l'on  emploie  à  chasser  les  ani- 
maux à  fourrure.  Ceux-là  s'enfoncent  dans  les  déserts  presque  inhabi- 
tables du  nord  et  de  l'est  de  la  Sibérie,  dans  ces  toundras  glacées  que  la 
nature  a  voulu  rendre  inaccessibles  à  toute  créature  animée.  Les  malheu- 
reux meurent  quelquefois  de  faim,  quand  leurs  provisions  de  poisson  sec 
sont  épuisées,  et  que  l'hiver,  plus  long  que  d'habitude,  leur  interdit  la 
chasse  aussi  bien  que  la  pèche. 

D'autres  sont  employés  au  service  de  la  navigation  fluviale.  Ils  remor- 
quent des  barques  pesamment  chargées,  pèle-méle  avec  des  chevaux, 
fouettés  comme  eux,  comme  eux  martyrisés  ! 

La  seconde  catégorie  principale  de  condamnés,  celle  qui  se  compose 
d'individus  déportés  pour  motifs  moins  graves,  est  divisée  par  l'article 
1272  du  Svode  Zakonoff,  ou  code  russe,  en  cinq  classes  qui  compren- 
nent : 

Les  individus  destinés,  après  avoir  subi  la  fustigation,  à  entrer  comme 
ouvriers  dans  les  fabriques  et  les  usines  ; 

Ceux  qu'on  veut  employer  à  des  métiers  ou  à  des  exploitations  qui  exi- 
gent une  constitution  vigoureuse  ; 

Les  hommes  les  moins  robustes  et  qui  ne  peuvent  guère  servir  que  de 
domestiques  ; 

Les  condamnés  que,  d'après  leurs  antécédents  et  leurs  forces  physi- 
ques, on  juge  propres  aux  travaux  de  l'agriculture  ; 

Enfin  ceux  que  leur  mauvaise  constitution  ou  les  infirmités  de  la  vieil- 
lesse condamnent  à  une  incapacité  absolue  de  travail. 

Les  condamnés  de  la  première  section  acquièrent,  au  bout  d'un  an, 
par  une  conduite  exemplaire,|le  droit  de  passer  dans  la  classe  suivante, 
où  ils  apprennent  un  métier,  et  où  ils  restent  six  ans.  Cette  rude  épreuve 
une  fois  subie  à  la  satisfaction  des  chefs,  ils  entrent  dans  la  troisième 
classe  et  peuvent  se  placer  comme  domestiques  chez  les  habitants  qui  ont 
besoin  de  leurs  services.  Huit  années  sont  la  durée  de  rigueur  de  cette 
nouvelle  épreuve  ;  et  quand  les  exilés  ont  traversé  sans  reproche  cette 
longue  période,  ils  sont  admis  parmi  les  colons  ou  posétent%%.  Ces  derniers 
forment  quelquefois  des  villages  ;  quelquefois  aussi  on  les  place  chez  les 
paysans  de  la  couronne  jusqu'à  ce  qu'ils  puissent  se  marier  et  com- 
y.  R.  55 


274  LES  MYSTERES 

m«ncer  une  petite  exploitation.  Durant  les  trois  premières  années,  ils 
sont  affranchis  de  tout  impôt,  et  les  sept  années  suivantes,  ils  doivent  au 
fisc  la  moitié  des  contributions  annuelles  et  de  la  capitation  des  paysans, 
avec  addition  de  i5  kopecks  argent,  destinés  à  former  le  fonds  commun 
des  exilés.  A  l'expiration  des  dix  ans,  ils  sont  reçus  au  nombre  des  pay- 
sans de  la  couronne,  avec  le  consentement  de  ceux-ci,  et  payent  les  mêmes 
droits  qu'eux. 

La  dénomination  de  colons  ou  posélentzi  s'applique  aux  condamnés  qui 
ont  traversé  les  épreuves  dont  nous  venons  de  parler,  aux  individus  sans 
titres  ni  professions  déterminées,  et  aux  serfs  déportés  par  la  volonté  de 
leur  seigneur. 

Les  colons  sont  généralement  répartis  dans  la  région  occidentale 
de  la  Russie  asiatique ,  et  notamment  dans  h»  districts  les  plus  voi- 
sins du  gouvernement  de  Tobolsk.  En  arrivant  au  lieu  qu'on  leur  a  assi- 
gné, ils  ne  trouvent,  le  plus  souvent,  que  des  forêts  vierges  et  un 
terrain  qui  n'a  jamais  connu  le  travail  de  l'homme.  Tout  est  à  faire, 
depuis  la  cabane  qui  doit  les  abriter,  jusqu'aux  opérations  qui  précè- 
dent tout  essai  de  culture.  Quelles  ne  doivent  pas  être  leurs  souf- 
frances dans  les  premiers  temps  de  leur  exil  !  On  lit  dans  un  rapport 
du  ministre  de  l'intérieur  de  Russie,  daté  de  1806,  qu'en  1799  on  en- 
voya un  nombre  considérable  d'exilés,  de  paysans  et  d'invalides  dans  le 
pays  situé  au  delà  du  lac  Baïkal;  que  dix  mille  de  ces  infortunés  restèrent 
plusieurs  années  sans  établissements,  sans  asile,  sous  le  climat  de  fer  de 
l'Asie  boréale;  un  grand  nombre  périt  de  faim,  de  froid  et  de  misère;  le 
reste  se  dispersa  et  fixa  sa  résidence  dans  des  districts  un  peu  plus  habi- 
tables. Un  sort  semblable  est  réservé,  de  nos  jours,  à  bien  des  colons  si- 
bériens, quoi  qu'en  disent  les  Russes;  trop  bons  patriotes  pour  avouer  ce 
qui  se  passe  dans  ces  lointaines  solitudes. 

Le  gouvernement  pousse  tant  qu'il  peut  à  la  population.  Il  favorise  les 
mariages,  et  prodigue  les  encouragements  aux  pères  de  famille.  L'ukase 
da  13  juillet  1840  porte  que  la  femme  de  condition  libre  qui  s'unit 
légitimement  avec  un  colon  marié  pour  la  première  fois  recevra  du 
trésor  impénal  50  roubles  argent.  Le  colon  qui  épouse  en  premières 
noces  une  femme  exilée  reçoit,  pour  l'aider  à  monter  son  ménage, 
15  roubles  argent,  non  restituables,  et  pareille  somme  à  titre  de 
prêt  pour  dix  ans.  Ëh  bien,  malgré  cette  prime,  la  population  n'aug- 
mente pas.  Quand  elle  s'accroît,  c'est  par  suite  de  l'arrivée  d'un  plus 
grand  nombre  de  condamnés.  En  1840,  on  comptait  dans  toute  la  Sibérie 
environ  155,000  exilés-colons,  dont  65,000  dans  la  Sibérie  orientale  et 
70,000  dans  la  partie  occidenlalc.  11 ,000  de  ces  malheureux  étaient  em- 


DE  LA   RUSSIE.  275 

ployés  dans  les  mines  d*or  '.  Si  Ton  veut  bien  observer  que  les  co* 
Ions  ne  forment  qu'une  fraction  du  nombre  total  des  déportés»  on  verra 
que  la  population  générale  des  exilés  en  Sibérie  doit  aller  à  près  de 
SOOtOOO  individus»  si  même  elle  ne  dépasse  pas  ce  chiffre  énorme.  Ajou- 
tons qu'il  y  a  progression  constatée  dans  le  nombre  des  condamnés  en- 
voyés annuellement  au  delà  de  TOural.  ' 

Le  régime  pénal  auquel  les  déportés  sont  soumis  est  curieux  à  connais 
tre.  Nous  le  trouvons  tout  au  long  et  en  détail  dans  Tukase  du  i2  juillet 
1840,  déjà  cité.  Cet  important  document,  dont  le  texte  russe  est  en  notre 
possession,  a  été  publié  dans  la  Gazette  de  Moscou  du  4  septembre  de  la 
même  année.  Nous  allons  en  donner  une  analyse  succincte  : 

Les  autorités  locales  sont  investies  du  droit  d'infliger  aux  exilés  les 
peines  suivantes,  considérées  comme  mesures  de  simple  police  : 

1°  Une  légère  punition* corporelle  avec  des  verges  pour  les  délits  peu 
importants;  2°  une  détention  temporaire  dans  une  compagnie  de  disci- 
pline ;  S*  l'envoi  dans  un  district  moins  peuplé  du  même  gouvernement; 
4!"  un  surcroît  de  sévérité  pendant  leur  détention^  à  l'égard  de  ceux  qui 
sont  sous  le  coup  d'une  accusation  criminelle. 

Sont  reconnus  délits  peu  importants  de  la  part  des  exilés  : 

1°  L'intempérance;  2°  la  négligence  dans  l'économie  intérieure  de  la 
maison  ;  S""  la  paresse  ;  4""  la  désobéissance  envers  le  chef  de  la  maison  ou 
de  l'établissement  ;  5"*  un  premier  et  un  deuxième  vols  insignifiants  ;  &"  les 
querelles;  7"*  l'absence  volontaire  du  lieu  d'habitation  au  delà  du  terme 
fixé  par  le  congé. 

Si  l'exilé,  pour  un  motif  quelcoiujuef  est  sigtudé  comme  suspect  ou  dafig&' 
retix,  il  peut  être  envoyé  dans  un  district  moins  peuplé. 

Parmi  les  femmes,  celles  qui  ne  sont  pas  mariées  encourent  seules  les 
mêmes  peines. 

Sont  considérés  comme  délits  peu  importants  de  la  part  des  condam- 


*  Od  sera  peut-être  bien  aise  6é  coonallre  le  produit  des  sables  aurifères  de  la  Sibérie  et 
de  rOural.  Nous  sommes  en  mesure  de  satisfaire  sur  ce  point  la  curiosité  du  lecteur. 

De  1827  ^  1858,  le  produit  total  de  l'or  livré  h  la  Monnaie  de  Saint-Pétersbourg  des 
mines  de  la  couronne  comme  de  celles  des  particuliers,  dans  rOural  et  en  Sibérie,  a  été 
de  4,438  ponds  ou  72,694  kilogrammes.  La  teneur  mojenue  de  cet  or  sortant  des  lavages 
est  comptée  à  88  pour  100  d*or  pur  et  à  9  pour  100  d*argenL  En  1841,  les  alluvions  aurifères 
de  rOural  ont  donné  302  pouds,  celles  de  la  Sibérie,  555  pouds  d'or.  On  espère  que  les  al- 
luvions de  la  Sibérie  produiront  bientôt  à  elles  seules  500  pouds.  Tout  Por  exploité  pendant 
les  quinze  années,  de  1827  à  1841,  offi-e  une  masse  de  6,242  pouds  et  17  livres,  ou 
402,250  kilogrammes,  qui,  en  tenant  compte  de  l'argent  mêlé  à  Tor  des  alluvions,  ont  une 
valeur  de  311,950,000  francs.  [Humboldt,  Asie  centrale,  t.  III,  p.  518.  ]  M.  de  Humboldt  a 
relevé  ces  cbifires  dans  les  documenta  que  lui  a  communiqués  Tex- ministre  des  finances 
de  Russie,  le  comte  Cancrine. 


276  LES  MYSTÈRES 

nés  aux  traVaux  forcés  :  une  conduite  répréhensiblc,  la  paresse»  un  pre- 
mier et  un  deuxième  vols  insignifiants;  les  querelles,  Tabsence  yolontaire 
au  delà  de  trois  jours  si  le  coupable  est  arrêté,  au  delà  de  sept  jours  s'il 
ae  présente  de  lui-même.  Ces  délits  sont  punis  de  dix  à  quarante  coups 
de  verges. 

L'exilé  peut  être  mis  en  prison  dès  qu'il  est  signalé  comme  suspect  ; 
l'autorité  qui  a  ordonné  son  arrestation  n'en  est  responsable  que  lors 
qu'il  est  clairement  démontré  qu'il  y  a  eu  partialité  ou  irrégularité. 

Dans  le  cas  de  désertion,  indépendamment  de  la  flétrissure  encourue 
par  le  déserteur  s'il  est  repris  hors  des  frontières  de  la  Sibérie,  le  châti- 
ment est  gradué  ainsi  qu'il  suit  : 

Pour  les  exilés  : 

Première  désertion  :  les  verges  et  le  renvoi  dans  le  lieu  de  résidence  ; 

Deuxième  désertion  :  vingt-cinq  coups  de  fouet  ; 

Troisième  désertion  :  trente-cinq  à  quarante  coups  de  fouet  et  l'envoi 
aux  travaux  forcés  dans  une  compagnie  de  discipline,  ou  encore  le  trans- 
fert à  perpétuité  dans  un  district  éloigné  ; 

Pour  une  quatrième  désertion,  il  y  a  lieu  à  un  jugement  en  forme. 

Pour  les  galériens,  condamnés  aux  travaux  forcés  : 

Première  désertion  :  autant  de  coups  de  knout  que  le  condamné  en  a 
reçu  avant  d'être  envoyé  en  Sibérie  ; 

Deuxième  désertion  :  deux  fois  autant. 

Dans  les  deux  cas,  le  nombre  des  coups  de  knout  ne  doit  pas  dépasser 
cinquante  ;  mais  à  la  seconde  désertion,  le  condamné  est,  en  outre, 
employé  aux  travaux  les  plus  pénibles,  et  mis  aux  fers  pour  quatre  ou 
huit  mois. 

Pour  une  troisième  désertion,  c'est  le  tribunal  de  justice  qui  prononce. 
Pour  la  désertion  hors  des  frontières  de  Sibérie,  la  peine  est  augmentée 
d'un  degré. 

Si  le  déserteur  pris  dans  sa  fuite  nie  sa  qualité  d'exilé,  et  si  son  corps 
ne  porte  pas  les  traces  d'un  châtiment  afflictif,  il  est  envoyé  soit  dans  des 
compagnies  de  discipline,  soit  aux  travaux  forcés  ;  si  l'on  retrouve  sur  lui 
des  marques  du  knout,  on  l'envoie  comme  galérien  aux  établissements 
les  plus  voisins  ;  si  son  visage  offre  des  traces  d'une  première  flétrissure, 
mais  si  ces  traces  effacées  par  le  temps  sont  peu  reconnaissables, 
on  le  marque  de  nouveau  et  on  le  condamne  aux  plus  rudes  travaux  de 
Nertschinsk. 

Le  vol  et  l'escroquerie,  ainsi  que  les  autres  délits  qui,  d'après  les 
lois  générales  de  l'empire,  n'emportent  pas  la  déportation,  sont  punis 
comme  suit  : 


DE   LA   RUSSIE.  277 

Pour  les  exilés  : 

Premier  délit  :  les  verges  ; 

Deuxième  délit  :  vingt  coups  de  fouet  ; 

Troisième  délit  :  trente  coups  de  fouet. 

Pour  les  galériens  : 

Premier  délit  :  vingt-cinq  coups  de  knout  ; 

Deuxième  délit:  trente-cinq  coups  de  knout; 

Troisième  délit  :  quarante-cinq  coups  de  knout. 

La  peine  du  quatrième  délit  est  déterminée  par  le  tribunal  de  justice. 

Pour  une  quatrième  désertion  ou  un  quatrième  délit  qui  tombent  sous 
la  juridiction  de  la  police,  le  tribunal  condamne  le  coupable,  si  c'est  un 
exilé,  à  quarante  coups  de  fouet  donnés  par  le  bourreau,  et  à  Fenvoi 
aux  travaux  forcés  ;  pour  un  délit  semblable,  le  galérien  est  puni  de  cin- 
quante coups  de  knoul,  et  employé  pendant  dix  ans,  chargé  de  fers,  aux 
plus  rudes  travaux. 

Les  délits  qui,  d'après  les  lois  générales,  emportent  la  déportation, 
sont  punis  :  —  pour  Texilé,  de  dix  à  quinze  coups  de  knout,  et  de  l'en- 
voi aux  travaux  forcés  ;  —  pour  le  galérien,  de  cinquante  coups  de  knout, 
avec  flétrissure  au  visage,  et  travaux  forcés,  aux  fers,  pendant  quinze  ans. 

Pour  les  délits  qui,  d'après  les  lois  générales,  emportent  la  peine  des 
travaux  forcés,  les  colons  reçoivent  de  trente  à  quarante- cinq  coups 
é^  knout,  sont  flétris  par  la  main  du  boiirreau,  et  envoyés  aux  mines  ; 
aux  forçats,  cinquante-cinq  coups  de  knout,  la  marque,  s'il  ne  l'ont  pas 
déjà  subie,  et  la  détention,  aux  fers,  pendant  vingt  ans. 

Pour  pillage,  incendie,  meurtre  ou  brigandage  sur  les  chemins  :  aux 
colons,  de  trente-cinq  à  cinquante  coups  de  knout,  la  marque  et  l'envoi 
aux  travaux  forcés,  avec  les  fers,  pour  un  temps  qui  ne  peut  être  moindre 
de  trois  ans  ;  aux  forçats,  cinquante-cinq  coups  de  knout,  la  flétrissure, 
la  détention  dans  une  prison  fortifiée,  avec  les  fers  rivés  dans  le  mur, 
pendant  cinq  ans,  et  à  l'expiration  de  ce  terme,  les  fers  à  perpétuité. 

Tous  les  crimes  ci-dessus  désignés,  quand  ils  sont  commis  par  des  exi- 
lés employés  aux  mines,  rentrent  indistinctement  dans  la  juridiction  du 
conseil  de  guerre,  institué  pour  les  ouvriers  des  mines. 

Ne  sont  pas  exemptes  des  châtiments  ci-dessus  indiqués,  les  femmes  des 
exiléSy  quand  elles  ne  sont  ni  trop  âgées,  ni  estropiées.  Seulement  la  peine 
leur  est  appliquée  d'après  la  déposition  d'un  médecin,  qui  dit  combien  de 
coups  de  fouet  ou  de  knout  la  coupable  pourra  endurer  sans  mourir. 

La  récidive  en  matière  de  meurtre,  de  pillage,  de  brigandage  ou  d'in- 
cendie, est  punie  de  soixante  coups  de  knout,  d'une  détention  temporaire 
dans  les  chaînes,  et  des  fers  à  perpétuité. 


278  LES   MYSTÈRES 

Il  y  aurait  beaucoup  à  dire  sur  ce  règlement  ;  mais  nous  ne  voulons 
pas  entamer  ici  une  discussion  sur  la  gradation  des  peines.  Quelques  mots 
seulement  sur  la  nature  des  châtiments  infligés  aux  coupables. 

Quinze,  vingt,  et  même  cinquante  eoups  de  knout  paraissent  peu  de 
chose,  quand  on  ne  sait  pas  ce  qu'est  ce  supplice.  Mais  qu'on  veuille  bien 
relire  ce  que  nous  avons  dit  du  knout,  et  Ton  verra  que  cette  peine,  même 
réduite  à  moins  de  dix  coups,  équivaut  souvent  à  une  condamnation  à 
mort  '. 

Du  reste,  knout,  fouet  ou  battogues,  c'est  toujours  le  même  principe  de 
pénalité  :  le  châtiment  corporel,  la  flétrissure,  l'attentat  à  la  dignité  hu- 
maine; voilà  les  moyens  qu'emploient  les  empereurs  de  Russie  pour  mo- 
raliser les  criminels! 

Et  cette  pénalité  infamante,  les  condamnés  politiques  y  sont  soumis, 
comme  les  assassins.  Que  dis-je?  il  y  a  redoublement  de  sévérité  à  leur 
égard,  parce  que  le  crime  le  plus  irrémissible  aux  yeux  des  autocrates  et 
de  leurs  agents  de  haut  ou  de  bas  étage,  c'est  de  ne  pas  professer  pour  la 
majesté  impériale  le  respect  le  plus  stupide. — Il  y  a  eu  plusieurs  amnis- 
ties en  Russie  ;  jamais  les  exilés  pour  motifs  politiques  n'ont  été  compris 
dans  ces  actes  de  démence.  La  bienveillance  des  tzars  ne  s'étend  que  sur 
les  voleurs  et  les  meurtriers. 

Les  femmes  elles-mêmes  ne  sont  pas  à  l'abri  de  ces  traitements  ignobles, 
et  quand  un  médecin  ignorant  a  déclaré  qu'elles  peuvent  subir  le  knout,  jji 
main  du  bourreau  met  leur  faible  corps  en  sang. 

Après  les  détails  qu'on  vient  de  lire,  il  ne  faut  pas  de  grands  efforts 
d'imagination  pour  se  faire  une  idée  des  souffrances  des  déportés  ;  et 
ici,  nous  parlons  surtout  de  ceux  dont  l'éducation  a  élevé  les  sentiments 
et  élargi  l'intelligence,  de  ces  infortunés  qui,  pour  un  propos  mal 
sonnant  aux  oreilles  d'un  ofGcier  de  police,  ont  été  enlevés  à  leur  famille, 
à  leurs  habitudes,  à  leurs  affections  les  plus  chères. 

A  en  croire  les  écrivains  russes,  l'opinion  généralement  admise  sur  la 
déportation  en  Sibérie  est  un  grossier  préjugé.  La  Sibérie,  bien  loin 


'  Un  voyageur  français,  dont  Touvrage  est  fort  peu  connu,  mais  qo!  a  dil  d'exoeHentes 
diosea  sur  la  Russie,  vit  le  supplice  du  knout  appliqué  à  une  femme.  Après  iTOir  décrit 
Tappareil  et  les  préparatifs  de  rexécutten.  il  ajoute  :  <  Au  premier  coup,  la  femme  fit  un  cri 
c  terrible,  au  second  un  moins  fort,  et  n$  fut  plus  entendiiê  au  troisième,  H  y  a  toute  ap- 
c  parence  qu*elle  était  assez  heureuse  pour  avoir  perdu  connaissance.  Les  trois  seuls  coup^ 
<  que  f  ai  eu  le  courage  de  voir  donner  lui  avaient  tracé,  depuis  le  oou  jusqn^au  tns  des 
c  reins,  une  ligne  sanglante  qui  dut  s'approfondir  k  chaque  coup.  »  (Mémoires  partieuUers 
extraits  de  la  correspondance  d'un  voyageur  avec  feu  M,  Caron  de  Beaumarchais , 
sur  la  PolognSf  la  lithuanie,  la  Russie  blanche,  Pétersbourg^  Moscou^  la  Crimée,  etc. 
—  1807.) 


DE  LA  RUSSIE.  279 

d'être  une  contrée  sauvage,  glaciale  et  à  peu  près  déserte,  offre  aux  re* 
gards  du  voyageur  des  plaines  d'une  fécondité  raerveilleuse,  des  sites 
riants,  des  campagnes  verdoyantes  peuplées  de  colons,  dont  le  bien-être 
ferait  envie  à  nos  paysans  les  plus  aisés.  Le  froid,  autre  préjugé!  D'ail- 
leurs on  a  la  ressource  de  se  chauffer.  Le  bois  est  si  abondant  en  Sibé- 
rie, et  les  poêles  russes  sont  si  ingénieusement  construits  !  Le  travail 
des  mines,  et  le  régime  du  bâton,  bagatelle!  L'ennui,  et  la  privation 
de  la  liberté,  moins  que  rien.  La  liberté  n'est  qu'un  mot.  Quant  à  l'en- 
nui,  il  est  impossible;  n'y  a-t-il  pas  une  salle  de  spectacle  àTobolsk? 
D'ailleurs  le  pays  est  si  beau,  l'aspect  en  est  si  réjouissant!  Pour  les  tra- 
vaux forcés,  pure  fiction,  cela  n'existe  que  sur  le  papier.  Lisez  plutôt  la 
brochure  de  M.  Gretsch,  le  conseiller  d'État  que  Tautocrate  a  chargé  de 
répondre  à  M.  de  Custine.  «c  II  ne  faudrait  pas  se  figurer  la  situation  de 
ees  exilés  (les  conspirateurs  de  1825),  semblable