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Full text of "Mémoires et récits : traduction du Provençal"

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prescntcO to 

Zbc Xibrarç 

of tbe 

THnívereítç of îToronto 

The Estate of the late 



Miss Margaret Mont^omery 



MEMOIRES ET RÉCITS 



// a été tiré de cet ouvrage : 

i» Une édition provençale, format in-i6; 

20 Une édition française, format in- 16; 

3° Une édition de bibliothèque, format in-S", donnant les textes 
provençal et français, imprimée sur vélin et comprenant en outre 
80 exemplaires de luxe numérotés dont : 

15 exemplaires sur papier de Chine (n*» 1 à 15); 
15 — sur papier du Japon (n»» 16 à 30); 

50 — sur papier de Hollande (n»« 31 à 80. 



(^MES origines) 



ttí 



MÉMOIRES 

ET RÉCITS 



FREDERIC MISTRAL 

(Traduction du provençal) 




PARIS 




LIBRAIRIE PLON 

PLON-NOURRIT et C'« 

IM PRIMEURS-ÉDITEURS 
8, rue Garancière. 



BIBLI0THÉQX7E 

DES ANNALES 

POLITIQUES ET LITTÉRAIRES 
51, rue Saint-Georges. 



1906 
Tous droits réservés 



Tous droits de reproduction et di traductioa 
réservés pour tous pays. 

Publishcd 19 Septembcr 190G. 

Privilège of copyriglil in tlie Ui iled Slates 
rescrved under the Act approvcd My rch S»* 1 SK)5 
by Plon-Nourrit et O». 



MÉMOIRES ET RÉCITS 



CHAPITRE PREMIER 

AU MAS DU JUGE 

Les Alpilles. — La chanson de Maillane. — Ma famille. — Maître 
François, mon père. — Délaïde, ma mère. — Jean du Porc. 
— L'aïeul Etienne. — La mère-grand Nanon. — La foire de 
Beaucaire. — Les fleurs de glais. 

D'aussi loin qu'il me souvienne, je vois devant 
mes yeux, au Midi, là-bas, une barre de montagnes 
dont les mamelons, les rampes, les falaises et les 
vallons bleuissaient du matin au vêpre, plus ou 
moins clairs ou foncés, en hautes ondes. C'est la 
chaîne des Alpilles, ceinturée d'oliviers comme un 
massif de roches grecques, un véritable belvédère 
de gloire et de légendes. 

Le sauveur de Rome, Caïus Marius, encore popu- 
laire dans toute la contrée, c'est au pied de ce rem- 
part qu'il attendit les Barbares, derrière les murs de 
son camp ; et ses trophées triomphaux, à Saint- Remy 
sur les Antiques, sont, depuis deux mille ans, dorés 
par le soleil. C'est au penchant de cette côte qu'on 



2 CHAPITRE PREMIER 

rencontre les tronçons du grand aqueduc romain qui 
menait les eaux de Vaucluse dans les Arènes d'Arles : 
conduit que les gens du pays nomment Ouide di 
Sarrasin (pierrée des Sarrasins), parce que c'est 
par là que les Maures d'Espagne s'introduisirent 
dans Arles. C'est sur les rocs escarpés de ces col- 
lines que les princes des Baux avaient leur château- 
fort. C'est dans ces vais aromatiques, aux Baux, à 
Romanin et à Roque-Martine, que tenaient cour 
d'amour les belles châtelaines du temps des trouba- 
dours. C'est à Mont-Majour que dorment, sous les 
dalles du cloître, nos vieux rois arlésiens. C'est dans 
les grottes du Vallon d'Enfer, de Cordes, qu'errent 
encore nos fées. C'est sous ces ruines, romaines ou 
féodales, que gît la Chèvre d'Or. 

Mon village, Maillane, en avant des Alpilles, tient 
le milieu de la plaine, une large et riche plaine, 
qu'en mémoire peut-être du consul Caïus Marius on 
nomme encore Le Caieou. 

— Quand je luttais, me disait une fois le petit 
Maillanais, — un vieux lutteur de l'endroit, — j'ai 
beaucoup voyagé, en Languedoc comme en Pro- 
vence... Mais jamais je ne vis une plaine aussi unie 
que ce terroir. Si, depuis la Durance jusqu'à la mer, 
là-bas, on tirait un trait de charrue droit comme une 
chandelle, un sillon de vingt lieues, l'eau y courrait 
toute seule, rien qu'au niveau pendant. /Vussi, 
quoique nos voisins nous traitent de mang^-gre^ 
nouilles, les Maillanais convinrent toujours que, 
sous la chape du soleil, il n'est pas de pays plus joli 



AU MAS DU JUGE 3 

que le leur et, un jour qu'ils m'avaient demandé 
quelques couplets pour la chorale du village, voici,* 
à ce propos, les vers que je leurs fis : 

Maillane est beau, Maillane plaît — et se fait 
beau de plus en plus; Maillane ne s^ oublie jamais ; 
— il est r honneur de la conti'êe — et tient S07i nom 
du mois de Mai. 

Que vous soyez à Paris ou à Rome, — pauvres 
conscrits, rien ne vous charme; — Maillane est pour 
vous sans pareil — et vous aimeriez mieux y manger 
U7îe pomme — qiie dans Paris un perdreau. 

Notre patrie n'a pour remparts — que les grandes 
haies de cyprès — que Dieu fit tout exprès pour 
elle ; — et quand se lève le mistral, — il ne fait que 
branler le berceau. 

Tout le dimanche on fait l'amour ; — puis au tra- 
vail, sans trêve, — s'il faut le lundi se ployer, — 
nous buvons le vin de nos vignes, — nous mangeons 
le pain de nos blés. 

La vieille bastide où je naquis, en face des 
Alpilles, touchant le Clos-Créma, avait nom le Mas 
du Juge, un tènement de quatre paires de bêtes de 
labour, avec son premier charretier, ses valets de 
charrue, son pâtre, sa servante (que nous appelions 
la tante) et plus ou moins d'hommes au mois, de 
journaliers ou journalières, qui venaient aider au 
travail, soit pour les vers à soie, pour les sarclages, 
pour les foins, pour les moissons ou les vendanges, 



4 CHAPITRE PREMIER 

soit pour la saison des semailles ou celle de l'oli- 
vaison. 

Mes parents, des ménagers , étaient de ces familles 
qui vivent sur leur bien, au labeur de la terre, d'une 
génération à l'autre ! Les ménagers, au pays d'Arles, 
forment une classe à part : sorte d'aristocratie qui 
fait la transition entre paysans et bourgeois, et qui, 
comme toute autre, a son orgueil de caste. Car si le 
paysan, habitant du village, cultive de ses bras, avec 
la bêche ou le hoyau, ses petits lopins de terre, le 
ménager, agriculteur en grand, dans les mas de 
Camargue, de Crau ou d'autre part, lui, travaille 
debout en chantant sa chanson, la main à la charrue. 

C'est bien ce que je dis dans les quelques couplets 
suivants, chantés aux noces de mon neveu : 

Nous avons tenu la charrue — avec assez cP hon- 
neur — et conquis le terroir — avec cet instrument. 

Nous avons fait du blé — pour le pain de Noël — 
et de la toile rousse — pour nipper la maison. 

Tout chemin va à Rome : ne quittez donc pas le 
mas, — et vous mangerez des pommes, — puisque 
vous les aimez. 

Mais si, parbleu, nous voulions hausser nos 
fenêtres, comme le font tant d'autres, sans trop 
d'outrecuidance nous pourrions avancer que la gent 
mistralienne descend des Mistral dauphinois, deve- 
nus, par alliance, seigneurs de Montdragon et puis 
de Romanin. Le célèbre pendentif qu'on montre à 
Valence est le tom-beau de ces Mistral. Et, à Saint- 



AU MAS DU JUGE S 

Remy, nid de ma famille (car mon père en sortait), 
on peut voir encore l'hôtel des Mistral de Romanin, 
connu sous le nom de Palais de la Reine Jeanne. 

Le blason des Mistral nobles a trois feuilles de 
trèfle avec cette devise assez présomptueuse : « Tout 
ou Rien. » Pour ceux, et nous en sommes, qui 
voient un horoscope dans la fatalité des noms patro- 
nymiques ou le mystère des rencontres, il est curieux 
de trouver la Cour d'Amour de Romanin unie, dans 
le passé, à la seigneurie des Mistral, et le nom de 
Mistral désignant le grand souffle de la terre de 
Provence, et, enfin, ces trois trèfles marquant la 
destinée de notre famille terrienne. 

— Le trèfle, nous déclara, un jour, le Sâr Pela- 
dan, qui, lorsqu'il a quatre feuilles, devient talis- 
manique, exprime symboliquement l'idée de Verbe 
autochtone, de développement sur place, de lente 
croissance en un lieu toujours le même. Le nombre 
trois signifie la maison (père, mère, fils), au sens 
divinatoire. Trois trèfles signifient donc trois harmo- 
nies familiales succédentes, ou neuf, qui est le 
nombre du sage à l'écart. La devise Tout ou Rien 
rimerait aisément à ces fleurs sédentaires et qui ne 
se transplantent pas : devise, comme emblème, de 
terrien endurci. — 

Mais laissons là ces bagatelles. Mon père, devenu 
veuf de sa première femme, avait cinquante-cinq ans 
lorsqu'il se remaria, et je suis le croît de ce second 
lit. Voici comment il avait fait la connaissance de 
ma mère : 



6 CHAPITRE PREMIER 

Une année, à la Saint-Jean, maître François Mis- 
tral était au milieu de ses blés, qu'une troupe de 
moissonneurs abattait à la faucille. Un essaim de 
glaneuses suivait les tâcherons et ramassait les épis 
qui échappaient au râteau. Et voilà que mon seigneur 
père remarqua une belle fille qui restait en arrière, 
comme si elle eût eu peur de glaner comme les 
autres. Il s'avança près d'elle et lui dit : 

— Mignonne, de qui es-tu? Quel est ton nom? 
La jeune fille répondit : 

— Je suis la fille d'Etienne Poulinet, le maire de 
Maillane. Mon nom est Délaïde. 

— Comment! dit mon père, la fille de Poulinet, 
qui est le maire de Maillane, va glaner? 

— Maître, répliqua-t-elle, nous sommes une<;rosse 
famille : six filles et deux garçons, et notre père, 
quoiqu'il ait assez de bien, quand nous lui dt man- 
dons de quoi nous attifer, nous répond : « Mes 
petites, si vous voulez de la parure, gagnez-en. » 
Et voilà pourquoi je suis venue glaner. 

Six mois après cette rencontre, qui rappelle l'an- 
tique scène de Ruth et de Booz, le vaillant ménager 
demanda Délaïde à maître Poulinet, et je suis né de 
ce mariage. 

Or donc, ma venue au monde ayant eu lieu le 
8 septembre de l'an 1830, dans l'après-midi, la gail- 
larde accouchée envoya quérir mon père, qui était 
en ce moment, selon son habitude, au milieu de ses 
champs. En courant, et du plus loin qu'il put se 
faire entendre : 



AU MAS DU JUGE 7 

— Maître, cria le messager, venez! car la maî- 
tresse vient d'accoucher maintenant même. 

— Combien en a-t-elle fait? demanda mon père. 

— Un beau, ma foi. 

— Un fils! Que le bon Dieu le fasse grand et 
sage! 

Et sans plus, comme si de rien n'était, ayant 
achevé son labour, le brave homme, lentement, s'en 
revint à la ferme. Non pas qu'il fût moins tendre 
pour cela; mais élevé, endoctriné, comme les Pro- 
vençaux anciens, avec la tradition romaine, il avait, 
dans ses manières, l'apparente rudesse du vieux 
pater fam ilias . 

On me baptisa Frédéric, en mémoire, paraît-il, 
d'un pauvre petit gars qui, au temps où mon père 
et ma mère se parlaient^ avait fait gentiment leurs 
commissions d'amour, et qui, peu de temps après, 
était mort d'une insolation. Mais, comme elle m'avait 
eu à Notre-Dame de Septembre, ma mère m'a tou- 
jours dit qu'elle m'avait voulu donner le prénom de 
Nostradamus, d'abord pour remercier la Mère de 
Dieu, ensuite par souvenance de l'auteur des Cen- 
turies^ le fameux astrologue natif de Saint- Remy. 
Seulement, ce nom mystique et mirifique, n'est-ce 
pas? que l'instinct maternel avait si bien trouvé, on 
ne voulut l'accepter ni à la mairie ni au presbytère. 

Ma première sortie sur les bras de ma mère, qui 
me nourrissait de son lait, lorsqu'elle fit ses rele- 
vailles, — tout cela vaguement, dans une lointaine 
brume, il me semble le revoir : elle, ma pauvre 



8 CHAPITRE PREMIER 

mère, dans la beauté, l'éclat de sa pleine jeunesse, 
présentant avec orgueil son « roi » à ses amies, et, 
cérémonieuses, les amies et parentes nous accueillant 
avec les félicitations d'usage et m'offrant une couple 
d'oeufs, un quignon de pain, un grain de sel et une 
allumette, avec ces mots sacramentels : 

— Mignon, sois plein comme un œuf, sois bon 
comme le pain, sois sage comme le sel, sois droit 
comme une allumette. 

On trouvera peut-être tant soit peu enfantin de 
raconter ces choses. Mais, après tout, chacun est 
libre, et, à moi, il m'agrée de revenir, par songerie, 
dans mon premier maillot et dans mon berceau de 
mûrier et dans mon chariot à roulettes, car, là, je 
ressuscite le bonheur de ma mère dans ses plus doux 
tressaillements. 

Quand j'eus six mois, on me délivra de la bande 
qui enveloppait mes langes (car Nanounet, ma mère- 
grand, avait très fort recommandé de me tenir serré 
à point, parce que, disait-elle, les enfants ])ien 
emmaillotés ne sont ni bancals ni bancroches), ei , le 
jour de la Saint-Joseph, selon l'us de Provence, on 
me « donna les pieds » et, triomphalement, ma 
mère m'apporta à l'église de Maillane; et sur l'autel 
du saint, en me tenant par les lisières, pendant que 
ma marraine me chantait : Avène, avène, arène 
(Viens, viens, viens), on me fit faire mes premiers 
pas. 

A Maillane, chaque dimanche, nous venions pour 
la messe. C'était une demi-lieue de chemin pour le 



AU MAS DU JUGE 9 

moins. Ma mère, tout le long, m.e dorlotait dans ses 
bras. Oh ! le sein nourricier, ce nid doux et moelleux ! 
Je voulais toujours, toujours, qu'il me portât encore 
un peu... Mais, une fois, — j'avais cinq ans, — à 
mi-chemin du village, ma pauvre mère me déposa, 
en disant : 

— Oh! tu pèses trop, maintenant; je ne puis plus 
te porter. 

Après la messe, avec ma mère, nous allions voir 
mes grands-parents, dans leur belle cuisine voûtée 
en pierre blanche, oii, de coutume, les bourgeois 
du lieu, M. De ville, M. Dumas, M. Ravoux, le 
Cadet Rivière, en se promenant sur les dalles, entre 
l'évier et la cheminée, venaient parler du gouver- 
nement. 

M. Dumas, qui avait été juge et qui s'était démis 
en 1830, aimait, sur toute chose, à donner des con- 
seils, comme celui-ci, par exemple, qu'avec sa grosse 
voix il répétait, tous les dimanches, aux jeunes 
mères qui dodelinaient leurs mioches : 

— Il ne faut donner aux enfants ni couteau, ni 
clé, ni livre : parce qu'avec un couteau l'enfant peut 
se couper; une clé, il peut la perdre et, un livre, le 
déchirer. 

M. Dumas ne venait pas seul : avec son opulente 
épouse et leurs onze ou douze enfants, ils remphs- 
saient le salon, le beau salon des ancêtres, tout 
tapissé de toile peinte de Marseille, représentant 
des oisillons et des paniers de fleurs, et là, pour 
étaler l'éducation de sa lignée, il faisait, non sans 



lo CHAPITRE PREMIER 

orgueil, déclamer, vers à vers, mot à mot, un peu à 
l'un, un peu à l'autre, le récit de Thé}- amène : 

A peine nous sortions des portes de Trézène... 

De Trégène. . Il était sur son char... sur chon sar .. 

Ses gardes affligés... afflizés... 

Imitaient son silence autour de lui rangés... 

Lui ranzés. 

Ensuite, il disait à ma mère : 

— Et le vôtre, Délaïde, lui apprenez- vous rien 
pour réciter? 

— Si, répondait naïvement ma mère : il sait la 
sornette de Jean du Porc. 

— Allons, mignon, dis Jean du Porc, me criait 
tout le monde. 

Et alors, en baissant la tête, j'ânonnais timide- 
ment : 

Qui est mort? — Jean du Porc. — Qui le pleure? 
— Le roi Maure. — Qui le rit? — La perdrix. — 
.Qui le charité? — La calandre. — Qui en sonne 
le glas? — Le cul de la poêle. — Qui en porte le 
deuil? — Le cul du chaudron. 

C'est avec ces contes-là, chants de nourrices et 
sornettes, que nos parents, à cette époque, nous 
apprenaient à parler la bonne langue provençale; 
tandis qu'à présent, la vanité ayant pris le dt ssus 
dans la plupart des familles, c'est avec le système 
de l'excellent M. Dumas que l'on enseigne les 
enfants et qu'on en fait de petits niais qui sont, 
dans le pays, tels que des enfants trouvés, sans 



AU MAS DU JUGE ii 

attaches ni racines, car il est de mode, aujourd'hui, 
de renier absolument tout ce qui est de tradition. 

Il faut que je parle un peu, maintenant, du 
bonhomme Etienne, mon aïeul maternel. Il était, 
comme mon père, ménager propriétaire, d'une bonne 
maison comme lui, et d'un bon sang : avec cette 
différence que, du côté des Mistral, c'étaient des 
laborieux, des économes, des amasseurs de biens, 
qui, en tout le pays, n'avaient pas leurs pareils, et 
que, du côté de ma mère, tout à fait insouciants et 
n'étant jamais prêts pour aller au labour, ils lais- 
saient l'eau courir et mangeaient leur avoir. L'aïeul 
Etienne, pour tout dire, était (devant Dieu soit-il) 
un vrai Roger Bontemps. 

Bien qu'il eût huit enfants, entre lesquels six 
filles (qui, à l'heure des repas, se faisaient servir 
leur part et puis allaient manger dehors, sur le seuil 
de la maison, leur assiette à la main), dès qu'il y 
avait fête quelque part, en avant! Il partait pour 
trois jours avec les camarades. Il jouait, bambochait 
tant que duraient les écus; puis, souple comme un 
gant, quand les deux toiles se touchaient (i), le 
quatrième jour il rentrait au logis et, alors, grand'- 
maman Nanon, une femme du bon Dieu, lui criait : 

— N'as-tu pas honte, dissipateur que tu es, de 
manger comme ça le bien de tes filles ! 

— Hé! bonasse, répondait-il, de quoi vas-tu 
t'inquiéter? Nos fillettes sont jolies, elles se marie- 

(i) Quand la poche est vide. 



12 CHAPITRE PREMIER 

ront sans dot. Et tu verras, Nanon, ma mie^ nous 
n'en aurons pas pour les derniers. 

Et, amadouant ainsi et cajolant la bonne femme, 
il lui faisait donner sur son douaire des hypothèques 
aux usuriers, qui lui prêtaient de l'argent à cin- 
quante ou à cent pour cent, ce qui ne l'empêchait 
pas, quand ses compagnons de jeu venaient, le len- 
demain, le voir à la veillée, de faire, avec eux, le 
branle devant la cheminée, en chantant tous en- 
semble : 

Oh! la charmante vie que font les gaspilleurs! 
Ce sont de braves gens, 
Quand ils n'ont plus d'argent. 

Ou bien ce rigaudon qui les faisait crever de 
rire : 

A^ous sommes trois qui n'avons pas le sou, — Qui 
n' avons pas le sou^ — Qui n"^ avons pas le sou. — 
Et le compère qui est derrière^ — N^a pas un de- 
nier, — N'a pas un denier. 

Et quand ma pauvre aïeule se désolait de voir 
ainsi partir, l'un après l'autre, les meilleurs mor- 
ceaux, la fleur de son beau patrimoine : 

— Eh! bécasse, que pleures-tu? lui faisait mon 
grand-père, pour quelques lopins de terre? Il y pleu- 
vait comme à la rue. 

Ou bien : 

— Cette lande, quoi! ce qu'elle rendait, ma belle, 
ne payait pas les impositions ! 



AU MAS DU JUGE 13 

Ou bien : 

— Cette friche-là? les arbres du voisin la dessé- 
chaient comme bruyère. 

Et toujours, de cette façon, il avait la riposte 
aussi prompte que joyeuse... Si bien qu'il disait 
même, en parlant des usuriers ; 

— Eh ! morbleu, c'est bienheureux qu'il y ait des 
gens pareils. Car, sans eux, comment ferions-nous, 
les dépensiers, les gaspilleurs, pour trouver du 
quibus, en un temps où, comme on sait, l'argent 
est marchandise? 

C'était l'époque, en ce temps-là, où Beaucaire, 
avec sa foire, faisait merveille sur le Rhône ; il ve- 
nait là du monde, soit par eau, soit par terre, de 
toutes les nations, jusqu'à des Turcs et des nègres. 

Tout ce qui sort des mains de l'homme, toutes 
espèces de choses qu'il faut pour le nourrir, pour le 
vêtir, pour le loger, pour l'amuser, pour l'attraper, 
depuis les meules de moulins, les pièces de toile, les 
rouleaux de drap, jusqu'aux bagues de verre por- 
tant au chaton un rat, vous l'y trouviez à profusion, 
à monceaux, à faisceaux ou en piles, dans les grands 
magasins voûtés, sous les arceaux des Halles, aux 
navires du port, ou bien dans les baraques innom- 
brables du Pré. 

C'était comme nous dirions, mais avec un côté 
plus populaire et grouillant de vie, c'était là tous 
les ans, au soleil de juillet, l'exposition universelle 
de l'industrie du Midi. 

Mon grand-père Etienne, comme vous pensez 



14 CHAPITRE PREMIER 

bien, ne manquait pas telle occasion d'aller, quatre 
ou cinq jours, faire à Beaucaire ses bamboches. 
Donc, sous prétexte d'aller acheter du poivre, 
du girofle, ou du gingembre pour la provision du 
logis, il partait pour la foire avec, dans chaque 
poche de sa veste, un mouchoir de fil, car il prenait 
du tabac, et trois autres mouchoirs, en pièce, non 
coupés, dont en guise de ceinture il se ceignait les 
reins; et il flânait ainsi, tout le franc jour de Dieu, 
autour des bateleurs, des charlatans, des comédiens, 
surtout des bohémiens, lorsqu'ils discutent et se 
harpaillent pour le marché et marchandage de 
quelque bourrique maigre. 

Un délicieux régal pour lui : Polichinelle avec 
Rosette! Il y était toujours plus neuf et ravi, 
bouche bée, il y riait comme un pauvre aux panta- 
lonnades et aux coups de batte qui pleuvaient là 
sans cesse sur le propriétaire et sur le commissaire. A 
ce point que les filous (et imaginez-vous si, à Beau- 
caire, ils pullulaient!) lui tiraient chaque année, 
tout doucement, l'un après l'autre, sans qu'il se 
retournât, tous ses mouchoirs; et quand il n'en 
avait plus, chose qu'il savait d'avance, il dénouait 
sa ceinture, sans plus de chagrin que ça, et s'en 
torchait le nez. Mais, quand il rentrait à Maillane, 
avec le nez tout bleu, ~ de la teinture des mou- 
choirs, des mouchoirs neufs qui avaient déteint : 

— Allons, lui disait ma grand'mère, on t'a encore 
volé tes mouchoirs. 

« — Qui te l'a dit? faisait l'aïeul. 



AU MAS DU JUGE 15 

— Pardi, tu as le nez tout bleu : tu t'es mouché 
avec ta ceinture. 

— Bah! je n'en ai pas regret, répondait le bon 
humain ; ce Polichinelle m'a tant fait rire ! 

Bref, quand ses filles (et ma mère en était une) 
furent d'âge à se marier, comme elles n'étaient pas 
gauches, ni bien désagréables, les galants, malgré 
tout, vinrent tout de même à l'appeau. Seulement, 
quand les pères disaient à mon aïeul : 

— Autrement, le cas échéant, combien faites- 
vous à vos filles? 

— Combien je fais à mes filles? répondait maître 
Etienne, tout rouge de colère; ô graine d'imbécile, 
c'est dommage! A ton gars je donnerais une belle 
gouge, tout élevée, toute nippée, et j'y ajouterais 
encore des terres et de l'argent ! Qui ne veut pas 
mes filles telles quelles, qu'il les laisse... Dieu 
merci, à la huche de maître Etienne il y a du pain. 

Or, n'est-il pas bien vrai que les filles du grand- 
père furent prises, toutes les six, rien que pour 
leurs beaux yeux, et même qu'elles firent, toutes, 
de bons mariages? Fille jolie ^ dit le proverbe, porte 
sur le front sa dot. 

Mais je ne veux pas quitter la prime fleur de mon 
enfance sans en cueillir encore un tout petit bou- 
quet. 

Derrière le Mas du Juge, c'est l'endroit oii je suis 
né , il y avait le long du chemin un fossé qui menait 
son eau à notre vieux Puits à roue. Cette eau n'était 
pas profonde, mais elle était claire et riante, et, 



i6 CHAPITRE PREMIER 

quand j'étais petit, je ne pouvais m'empêcher, sur- 
tout les jours d'été, d'aller jouer le long de sa rive. 

Le fossé du Puits à roue ! Ce fut le premier livre 
où j'appris, en m'amusant, l'histoire naturelle. Il y 
avait là des poissons, épinoches ou carpillons, qui 
passaient par bandes et que j'essayais de pêcher 
dans un sachet de canevas, qui avait servi à mettre 
des clous et que je suspendais au bout d'un long 
roseau. Il y avait des demoiselles vertes, bleues, 
noiraudes, que doucement, tout doucement, lors- 
qu'elles se posaient sur les typhas, je saisissais de 
mes petits doigts, quand elles ne s'échappaient pas, 
légères, silencieuses, en faisant frissonner le crêpe 
de leurs ailes ; il y avait des « notonectes » , espèces 
d'insectes bruns avec le ventre blanc, qui sautillent 
sur l'eau et puis remuent leurs pattes à la façon des 
cordonniers qui tirent le ligneul. Ensuite des gre- 
nouilles, qui sortaient de la mousse une échine 
glauque, chamarrée d'or, et qui, en me voyant, les- 
tement faisaient le plongeon; des tritons, sorte de 
salamandres d'eau, qui farfouillaient dans la vase; 
et de gros escarbots qui rôdaient dans les flaches et 
qu'on nommait des « mange-anguilles » . 

Ajoutez à cela un fouillis de plantes aquatiques, 
telles que ces « massettes », cotonnées et allongées, 
qui sont les fleurs du typha ; telles que le nénuphar 
qui étale, magnifique, sur la nappe de l'eau, ses 
larges feuilles rondes et son calice blanc; telles que 
le « butome » au trochet de fleurs roses, et le pâle 
narcisse qui se mire dans le ru, et la lentille d'eau 



AU MAS DU JUGE 17 

aux feuilles minuscules, et la « langue-de-bœuf » qui 
fleurit comme un lustre, avec les « yeux de l' Enfant- 
Jésus » qui est le myosotis. 

Mais de tout ce monde-là, ce qui m'engageait le 
plus, c'était la fleur des « glais ». C'est une grande 
plante qui croît au bord des eaux par grosses touffes, 
avec de longues feuilles cultriformes et de belles 
fleurs jaunes qui se dressent en l'air comme des hal- 
lebardes d'or. Il est à croire même que les fleurs de 
lis d'or, armes de France et de Provence, qui brilr 
laient sur le fond d'azur, n'étaient que des fleurs de 
glais : « fleur de lis » vient de « fleur d'iris » , car le 
glais est un iris, et l'azur du blason représente bien 
l'eau où croît le glais. 

Toujours est-il, qu'un jour d'été, quelque temps 
après la moisson, on foulait nos gerbes, et tous les 
gens du « mas » étaient dans l'aire à travailler. A 
l'entour des chevaux et des mulets qui piétinaient, 
ardents, autour de leurs gardiens, il y avait bien 
vingt hommes qui, les bras retroussés, en chemi- 
nant au pas, deux par deux, quatre par quatre, 
retournaient les épis ou enlevaient la paille avec 
des fourches de bois. Ce joli travail se faisait gaie- 
ment, en dansant au soleil, nu-pieds, sur le grain 
battu. 

Au haut de l'aire, porté par les trois jambes d'une 
chèvre rustique, formée de trois perches, était sus- 
pendu le van. Deux ou trois filles ou femmes jetaient 
avec des corbeilles dans le cerceau du crible le blé 
mêlé aux balles; et le « maître », mon père, vigou- 



i8 CHAPITRE PREMIER 

reux et de haute taille, remuait le crible au vent, en 
ramenant ensemble les mauvaises graines au-dessus ; 
et quand le vent faiblissait, ou que, par intervalles, 
il cessait de souffler, mon père, avec le crible immo- 
bile dans ses mains, se retournait vers le vent, et, 
sérieux, l'œil dans l'espace, comme s'il s'adressait à 
un dieu ami, il lui disait : 

— Allons, souffle, souffle, mignon! 

Et le mistral, ma foi, obéissant au patriarche, 
haletait de nouveau en emportant la poussière; et 
le beau blé béni tombait en blonde averse sur le 
monceau conique qui, à vue d'œil, montait entre les 
jambes du vanneur. 

Le soir venu, ensuite, lorsqu'on avait amoncelé 
le grain avec la pelle, que les hommes poussié- 
reux allaient se laver au puits ou tirer de l'eau 
pour les bêtes, mon père, à grandes enjambées, 
mesurait le tas de blé et y traçait une croix avec 
le manche de la pelle en disant : « Que Dieu te 
croisse! » 

Par une belle après-midi de cette saison d'aires, — 
je portais encore les jupes : j'avais à peine quatre 
ou cinq ans — après m'être bien roulé, comme font 
les enfants, sur la paille nouvelle, je m'acheminai 
donc seul vers le fossé du Puits à roue. 

Depuis quelques jours, les belles fleurs de glais 
commençaient à s'épanouir et les mains me déman- 
geaient d'aller cueillir quelques-uns de ces beaux 
bouquets d'or. 

J'arrive au fossé; doucement, je descends au 



AU MAS DU JUGE 19 

bord de l'eau; j'envoie la main pour attraper les 
fleurs... Mais, comme elles étaient trop éloignées, 
je me courbe, je m'allonge, et patatras dedans : je 
tombe dans l'eau jusqu'au cou. 

Je crie. Ma mère accourt; elle me tire de l'eau, 
me donne quelques claques, et, devant elle, trempé 
comme un caneton, me faisant filer vers le Mas : 

— Que je t'y voie encore, vaurien, vers le 
fossé ! 

— J'allais cueillir des fleurs de glais. 

— Oui, va, retournes-y, cueillir tes glais, et 
encore tes glais. Tu ne sais donc pas qu'il y a un 
serpent dans les herbes caché, un gros serpent qui 
hume les oiseaux et les enfants, vaurien? 

Et elle me déshabilla, me quitta mes petits sou- 
liers, mes chaussettes, ma chemisette, et pour faire 
sécher ma robe trempée d'eau et ma chaussure, elle 
me chaussa mes sabots et me mit ma robe du 
dimanche, en me disant : 

— Au moins, fais attention de ne pas te salir. 

Et me voilà encore dans l'aire; je fais sur la 
paille fraîche quelques jolies cabrioles; j'aperçois un 
papillon blanc qui voltige dans un chaume. Je cours, 
je cours après, avec mes cheveux blonds flottant 
au vent hors de mon béguin... et paf! me voilà 
encore vers le fossé du Puits à roue. . . 

Oh! mes belles fleurs jaunes! Elles étaient tou- 
jours là, fières au milieu de l'eau, me faisant montre 
d'elles, au point qu'il ne me fut plus possible d'y 
tenir. Je descends bien doucement, bien doucement 



20 CHAPITRE PREMIER 

sur le talus; je place mes petons bien ras, bien ras 
de l'eau; j'envoie la main, je m'allonge, je m'étire 
tant que je puis... et patatras! je me fiche jusqu'au 
derrière dans la vase. 

Aïe! aïe! aïe! Autour de moi, pendant que je 
regardais les bulles gargouiller et qu'à travers les 
herbes je croyais entrevoir le gros serpent, j'enten- 
dais crier dans l'aire : 

— Maîtresse! courez vite, je crois que le petit est 
encore tombé à l'eau ! 

Ma mère accourt, elle me saisit, elle m'arrache 
tout noir de la boue puante, et la première chose, 
troussant ma petite robe, vlin! vlan! elle m'applique 
une fessée retentissante. 

— Y retourneras-tu, entêté, aux fleurs de glais? 
Y retourneras-tu pour te noyer?... Une robe toute 
neuve que voilà perdue, fripe-tout, petit monstre! 
qui me feras mourir de transes ! 

Et, crotté et pleurant, je m'en revins donc au 
Mas, la tête basse, et de nouveau on me dévêtit et 
on me mit, cette fois, ma robe des jours de fête... 
Oh! la galante robe! Je l'ai encore devant les yeux, 
avec ses raies de velours noir, pointillée d'or sur 
fond bleuâtre. 

Mais, bref, quand j'eus ma belle robe de \'e- 
lours : 

— Et maintenant, dis-je à ma mère, que vais-je 
faire ? 

— Va garder les gelines, me dit-elle; qu'elles 
n'aillent pas dans l'aire... Et toi, tiens-toi à l'ombre. 



AU MAS DU JUGE 2i 

Plein de zèle, je vole vers les poules qui rôdaient 
par les chaumes, becquetant les épis que le râteau 
avait laissés. Tout en gardant, voici qu'une poulette 
huppée — n'est-ce pas drôle? — se met à pour- 
chasser, savez-vous quoi? une sauterelle, de celles 
qui ont les ailes rouges et bleues... Et toutes deux, 
avec moi après, qui voulais voir la sauterelle, de 
sauter à travers champs, si bien que nous arrivâmes 
au fossé du Puits à roue ! 

Et voilà encore les fleurs d'or qui se miraient danâ 
le ruisseau et qui réveillaient mon envie, mais une 
envie passionnée, délirante, excessive, à me faire 
oublier mes deux plongeons dans le fossé : 

— Oh! mais, cette fois, me dis-je, va, tu ne tom- 
beras pas ! 

Et, descendant le talus, j'entortille à ma main un 
jonc qui croissait là; et me penchant sur l'eau avec 
prudence, j'essaie encore d'atteindre de l'autre main 
les fleurs de glais... Ah! malheur, le jonc se casse 
et va te faire teindre! Au milieu du fossé, je plonge 
la tête première. 

Je me dresse comme je puis, je crie comme un 
perdu, tous les gens de l'aire accourent : 

— C'est encore ce petit diable qui est tombé 
dans le fossé. Ta mère, cette fois, enragé polisson, 
va te fouailler d'importance ! 

Eh bien, non; dans le chemin, je la vis venir, 
pauvrette, tout en larmes et qui disait : 

— Mon Dieu! je ne veux pas le frapper, car il 
aurait peut-être un « accident ». Mais ce gas, sainte 



22 CHAPITRE PREMIER 

Vierge, n'est pas comme les autres : il ne fait que 
courir pour ramasser des fleurs; il perd tous ses 
jouets en allant dans les blés chercher des bouquets 
sauvages... Maintenant, pour comble, il va se jeter 
trois fois, depuis peut-être une heure, dans le fossé 
du Puits à roue... Ah! tiens-toi, pauvre mère, mor- 
fonds-toi pour l'approprier. Qui lui en tiendrait, des 
robes? Et bienheureuse encore — mon Dieu, je 
vous rends grâce, — qu'il ne se soit pas noyé ! 

Et ainsi, tous les deux, nous pleurions le long du 
fossé. Puis, une fois dans le Mas, m'ayant quitté 
mon vêtement, la sainte femme m'essuya, nu, de 
son tablier; et, de peur d'un effroi, m'ayant fait 
boire ensuite une cuillerée de vermifuge, elle me 
coucha dans ma berce, où, lassé de pleurer, au bout 
d'un peu je m'endormis. 

Et savez-vous ce que je songeai : pardi! mes 
fleurs de glais... Dans un beau courant d'eau, qui 
serpentait autour du Mas, limpide, transparent, 
azuré comme les eaux de la Fontaine de Vaucluse, je 
voyais de belles touffes de grands et verts glaïeuls, 
qui étalaient dans l'air une féerie de fleurs d'or ! 

Des demoiselles d'eau venaient se poser sur elles 
avec leurs ailes de soie bleue, et moi je nageais nu 
dans l'eau riante; et je cueillais à pleines mains, à 
jointées, à brassées, les fleurs de lis blondines. l^lus 
j'en cueillais, plus il en surgissait. 

Tout à coup, j'entends une voix qui me crie : 
a Frédéri! » 

Je m'éveille et que vois-je! Une grosse poignée 



AU MAS DU JUGE 23 

de fleurs de glais couleur d'or qui blondissaient sur 
ma couchette. 

Lui-même, le patriarche, le Maître, mon seigneur 
père, était allé cueillir les fleurs qui me faisaient 
envie; et la Maîtresse, ma mère belle, les avait 
mises sur mon lit. 



CHAPITRE II 

MON PÈRE 



L'enfant de ferme. — La vie rurale. — Mon père à la Révolu- 
tion. — La bûche bénite. — Les récits de la Noël. — Le 
capitaine Perrin. — Le maire de Maillane en 1793. — Le jour 
de l'an. 



Mon enfance première se passa donc au Ma>, en 
compagnie des laboureurs, des faucheurs et des 
pâtres^ et quand, parfois, passait au Mas quelque 
bourgeois, de ceux-là qui aiïectent de ne parler que 
français, moi, tout interloqué et même humilié de 
voir que mes parents devenaient soudain révéren- 
cieux pour lui, comme s'il était plus qu'eux : 

— D'où vient, leur demandais-je, que cet homme 
ne parle pas comme nous? 

— Parce que c'est un monsieur, me répondait-on. 

— Eh bien! faisais-je alors d'un petit air farouche, 
moi, je ne veux pas être monsieur. 

J'avais remarqué aussi que, quand nous avions 
des visites, comme celle, par exemple du marc[uis 
de Barbentane (un de nos voisins de terres), mon 
père qui, à l'ordinaire, lorsqu'il parlait de ma mtTe, 



MON PERE 25 

devant les serviteurs, l'appelait « la maîtresse », là, 
en cérémonie, il la dénommait ma mouié (mon 
épouse). Le beau marquis et la marquise, qui se 
trouvait être la sœur du général de Galliffet, chaque 
fois qu'ils venaient, m'apportaient des pralines et 
autres gâteries; mais, moi, sitôt que je les voyais 
descendre de voiture, comme un sauvageon que 
j'étais, je courais tout de suite me cacher dans le 
fenil... Et la pauvre Délaïde de crier : 

— Frédéric! 

Mais en vain : dans le foin, blotti et ne soufflant 
mot, j'attendais, moi, d'entendre les roues delà voi- 
ture emporter le marquis, pendant que ma mère 
clamait, là-bas, devant la ferme : 

— M. de Barbentane, Mme de Barbentane, qui 
venaient pour le voir, cet insupportable, et il va se 
cacher ! 

Et au lieu de dragées, quand je sortais ensuite, 
craintif, de ma tanière, vlan! j'avais ma fessée. 

J'aimais bien mieux aller avec le Papoty, notre 
maître-valet, quand, derrière la charrue tirée par ses 
deux mules, les mains au mancheron, il me criait, 
patelin : 

— Petiot, viens vite, viens. Je t'apprendrai à 
labourer. 

Et de suite, nu-pieds, nu-tête, émoustillé, me 
voilà dans le sillon, trottinant, farfouillant, le long 
de la tranchée, pour cueillir les primevères ou les 
muscaris bleus, que le soc arrachait. 

— Ramasse des colimaçons, me disait le Papoty. 



26 CHAPITRE II 

Et quand j'avais les colimaçons, une poignée dans 
chaque main : 

— Maintenant, me faisait-il, avec les colimaçons, 
tiens, empoigne les cornes du manche de la charrue. 

Et comme, moi crédule, avec mes petits doigts, je 
prenais les mancherons, lui, pressant de ses doigts 
rudes mes deux mains pleines d'escargots qui s écra- 
bouillaient dans ma chair : 

— A présent, me disait le valet de labour en riant 
aux éclats, tu pourras dire, petit, que tu as tenu la 
charrue ! 

On m'en faisait, ma foi, de toutes les couleurs. 
C'est ainsi que, dans les fermes, on déniaise les 
enfants. Quelquefois, en venant de traire, notre ber- 
ger Rouquet me criait : 

— Viens, petit, boire à même dans ìeýiau. 
hepiau est l'ustensile, de poterie ou de bois, dans 

lequel on trait le lait... Ah! quand je voyais le 
trayeur, suant, les bras troussés, sortir de la ber- 
gerie en portant à la main le vase à traire écumant, 
plein de lait jusqu'aux bords, j'accourais, affriolé, 
pour le humer tout chaud. Mais, sitôt qu'à genoux 
je m'abreuvais à la « seille », paf! de sa grosse 
main, Rouquet m'y faisait plonger la tête jusqu'au 
cou; et, barbotant, aveugle, les cheveux et le 
museau ruisselants, ébouriffés, je courais, comme un 
jeune chien, me vautrer dans l'herbe et m'y essuyer, 
en jurant, à part moi, qu'on ne m'y attraperait plus... 
jusqu'à nouvelle attrape. 

Après, c'était un faucheur qui me disait : 



MON PÈRK , 27 

— Petiot, j'ai trouvé un nid, un nid Ôl^î frappe- 
talon; veux-tu me faire la courte échelle? Je gar- 
derai la mère et tu auras les passereaux. 

Oh! coquin. Je partais, fou de joie, dans l'andain. 

— Le vois-tu, me faisait l'homme, ce creux, en 
haut de ce gros saule; c'est là qu'est le nid... Allons, 
courbe-toi. 

Et je m'inclinais, la tête contre l'arbre, et alors, 
faisant mine de grimper sur mon dos, le farceur me 
battait l'échiné du talon. 

C'est ainsi que commença, au milieu des gouail- 
leries de nos travailleurs des champs (et je n'en ai 
point regret), mon éducation d'enfance. 

Comme il était gai, ce milieu de labeurs rustiques! 
Chaque saison renouvelait la série des travaux. Les 
labours, les semailles, la tonte, la fauche, les vers à 
soie, les moissons, le dépiquage, les vendanges et la 
cueillette des olives, déployaient à ma vue les actes 
majestueux de la vie agricole, éternellement dure, 
mais éternellement indépendante et calme. 

Tout un peuple de serviteurs, d'hommes loués au 
mois ou à la journée, de sarcleuses, de faneuses, 
allait, venait dans les terres du Mas, qui avec 
l'aiguillon, qui avec le râteau ou bien la fourche sur 
l'épaule, et travaillant toujours avec des gestes 
nobles, comme dans les peintures de Léopold Robert. 

Quand, pour dîner ou pour souper, les hommes, 
l'un après l'autre, entraient dans le Mas, et venaient 
s'asseoir, chacun selon son rang, autour de la grande 
table, avec mon seigneur père qui tenait le haut 



28 • CHAPITRE II 

bout, celui-ci, gravement, leur faisait des questions 
et des observations, sur le troupeau et sur le temps 
et sur le travail du jour, s'il était avantageux, si la 
terre était dure ou molle ou en état. Puis, le repas 
fini, le premier charretier fermait la lame de son cou- 
teau et, sur le coup, tous se levaient. 

Tous ces gens de campagne, mon père lea domi- 
nait par la taille, par le sens, comme aussi par la 
noblesse. C'était un beau et grand vieillard, digne 
dans son langage, ferme dans son commandement, 
bienveillant au pauvre monde, rude pour lui seul. 

Engagé volontaire pour défendre la France, pen- 
dant la Révolution, il se plaisait, le soir, à raconter 
ses vieilles guerres. Au fort de la Terreur, il avait 
été requis pour porter du blé à Paris, oii régnait la 
famine. C'était dans l'intervalle où l'on avait tué le 
roi. La France, épouvantée, était dans la consterna- 
tion. En retournant, un jour d'hiver, à travers la 
Bourgogne, avec une pluie froide qui lui battait le 
visage, et de la fange sur les routes jusqu'au moyeu 
des roues, il rencontra, nous disait-il, un charretier 
de son pays. Les deux compatriotes se tendirent la 
main, et mon père, prenant la parole : 

— Tiens, où vas-tu, voisin, par ce temps diabo- 
lique? 

— Citoyen, répliqua l'autre, je vais à Paris porter 
les saints et les cloches. 

Mon père devint pâle, les larmes lui jaillirent et, 
ôtant son chapeau devant les saints de son pays et 



MON PÈRE 29 

les cloches de son église, qu'il rencontrait ainsi sur 
une route de Bourgogne : 

— Ah! maudit, lui fit-il, crois-tu qu'à ton retour, 
on te nomme, pour cela, représentant du peuple? 

L'iconoclaste courba la tête de honte et, avec un 
blasphème, il fit tirer ses bêtes. 

Mon père, dois-je dire, avait une foi profonde. Le 
soir, en été comme en hiver, agenouillé sur sa chaise, 
la tète découverte, les mains croisées sur le front, 
avec sa cadenette, serrée d'un ruban de fil, qui lui 
pendait sur la nuque, il faisait, à voix haute, la 
prière pour tous; et puis, lorsqu'en automne, les 
veillées s'allongeaient, il lisait l'Evangile à ses 
enfants et domestiques. 

Mon père, dans sa vie, n'avait lu que trois livres : 
le Nouveau Testament^ \ Imitation et Don Quichotte 
(lequel lui rappelait sa campagne d'Espagne et le 
distrayait, quand venait la pluie). 

— Comme de notre temps les écoles étaient rares, 
c'est un pauvre, nous disait-il, qui, passant par les 
fermes une fois par semaine, m'avait appris ma croix 
de par Dieu. 

Et le dimanche, après les vêpres, selon l'us et cou- 
tume des anciens pères de famille, il écrivait ses 
affaires, ses comptes et dépenses, avec ses réflexions, 
sur un grand mémorial dénommé Cartabèou. 

Lui, quelque temps qu'il fît, était toujours con- 
tent, et si, parfois, il entendait les gens se plaindre, 
soit des vents tempétueux, soit des pluies torren- 
tielles : 



30 CHAPITRE II 

— Bonnes gens! leur disait-il. Celui qui est là- 
haut sait fort bien ce qu'il fait, comme aussi ce qu'il 
nous faut. . . Eh ! s'il ne soufflait jamais de ces grands 
vents qui dégourdissent la Provence, qui dissiperait 
les brouillards et les vapeurs de nos marais? Et si, 
pareillement, nous n'avions jamais de grosses pluies, 
qui alimenterait les puits, les fontaines, les rivières? 
Il faut de tout, mes enfants. 

Bien que, le long du chemin, il ramassât une 
bûchette pour l'apporter au foyer; bien qu'il se con- 
tentât, pour son humble ordinaire, de légumes et de 
pain bis; bien que, dans l'abondance, il fût sobre 
toujours et mît de l'eau dans son vin, toujours sa 
table était ouverte, et sa main et sa bourse, pour 
tout pauvre venant. Puis, si l'on parlait de quelqu'un, 
il demandait, d'abord, s'il était bon travailleur; et, 
si l'on répondait oui : 

— Alors, c'est un brave homme, disait-il, je suis 
son ami. 

Fidèle aux anciens usages, pour mon père, la 
grande fête, c'était la veillée de Noël. Ce jour-là, les 
laboureurs dételaient de bonne heure; ma mère leur 
donnait à chacun, dans une serviette, une belle 
oalette à l'huile, une rouelle de nouorat, une iointée 
de figues sèches, un fromage du troupeau, une salade 
de céleri et une bouteille de vin cuit. Et qui de-ci, 
et qui de-là, les serviteurs s'en allaient, pour o poser 
la bûche au feu », dans leur pays et dans leur n aison. 
Au Mas ne demeuraient que les quelques pauvres 
hères qui n'avaient pas de famille; et, parfois, des 



MON PÈRE 31 

parents, quelque vieux garçon, par exemple, arri- 
vaient à la nuit, en disant : 

— Bonnes fêtes! Nous venons poser, cousins, la 
bûche au feu, avec vous autres. 

Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher 

la « bûche de Noël », qui — c'était de tradition — 

devait être un arbre fruitier. Nous l'apportions dans 

le Mas, tous à la file, le plus âgé la tenant d'un bout, 

moi, le dernier-né, de l'autre; trois fois, nous lui 

faisions faire le tour de la cuisine; puis, arrivés 

devant la dalle du foyer, mon père, solennellement, 

répandait sur la bûche un verre de vin cuit, en 

disant : 

Allégresse! Allégresse, 

Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'allégresse ! 

Avec Noël, tout bien vient : 

Dieu nous fasse la grâce de voir l'année prochaine. 

Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas être moins. 

Et, nous écriant tous : « Allégresse, allégresse, 
allégresse! », on posait l'arbre sur les landiers et, 
dès que s'élançait le premier jet de flamme : 

A la bûche 
Boute feu ! 

disait mon père en se sig-nant. Et, tous, nous nous 
mettions à table. 

Oh! la sainte tablée^ sainte réellement, avec, tout 
à l'entour, la famille complète, pacifique et heureuse. 
A la place du caleil, suspendu à un roseau, qui, dans 
le courant de l'année, nous éclairait de son lumi- 
gnon, ce jour-là, sur la table, trois chandelles bril- 



32 CHAPITRE II . 

laient; et si, parfois, la mèche tournait devers quel- 
qu'un, c'était de mauvais augure. A chaque bout, 
dans une assiette, verdoyait du blé en herbe, qu'on 
avait mis germer dans l'eau le jour de la vSainte- 
Barbe. Sur la triple nappe blanche, tour à tour 
apparaissaient les plats sacramentels : les escargots, 
qu'avec un long clou chacun tirait de la coquille; la 
morue frite et le muge aux olives, le cardon, le sco- 
lyme, le céleri à la poivrade, suivis d'un tas de frian- 
dises réservées pour ce jour-là, comme : fouaces à 
l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de 
paradis; puis, au-dessus de tout, le grand /û; 2« calen- 
dal, que l'on n'entamait jamais qu'après en avoir 
donné, religieusement, un quart au premier pauvre 
qui passait. 

La veillée, en attendant la messe de minuit, était 
longue, ce jour-là; et longuement, autour du feu, on 
y parlait des ancêtres et on louait leurs actions. 
Mais, peu à peu et volontiers, mon brave homme de 
père revenait à l'Espagne et à ses souvenirs du siège 
de Figuières. 

— Si je vous disais, commençait-il, qu'étant là- 
bas en Catalogne, et faisant partie de l'armée, je 
trouvai le moyen, au fort de la Révolution, de venir 
de l'Espagne, malgré la guerre et malgré tout, passer 
avec les miens les fêtes de Noël! Voici, ma foi de 
Dieu, comment s'arrangea la chose : 

« Au pied du Canigou, qui est une grande mon- 
tagne entre Perpignan et Figuières, nous tournions, 



MON PÈRE 33 

retournions depuis passablement de temps, en batail- 
lant, à toi, à moi, contre les troupes espagnoles. Aïe ! 
que de morts, que de blessés et de souffrances et de 
misères! Il faut l'avoir vu, pour savoir cela. De plus, 
au camp, — c'était en décembre, — il y avait 
manque de tout; et les mulets et les chevaux, à 
défaut de pâture, rongeaient, hélas! les roues des 
fourgons et des affûts. 

« Or, ne voilà-t-il pas qu'en rôdant, moi, au 
fond d'une gorge, du côté de la mer, je vais décou 
vrir un arbre d'oranges, qui étaient rousses comme 
l'or! 

« — Ha! dis-je au propriétaire, à n'importe quel 
prix, vous allez me les vendre. 

« Et, les ayant achetées, je m'en reviens de suite 
au camp et, tout droit à la tente du capitaine Perrin 
(qui était de Cabanes), je vais avec mon panier et je 
lui dis : 

« — Capitaine, je vous apporte quelques oranges, . , 
[ « — Mais où as-tu pris ça? 

« — Où j'ai pu, capitaine. 

« — Oh! luron, tu ne saurais me faire plus de 
plaisir... Aussi, demande-moi, vois-tu, ce que tu 
voudras, et tu l'obtiendras ou je ne pourrai. 

« — Je voudrais bien, lui fis-je alors, avaiit qu'un 
boulet de canon me coupe en deux, comme tant 
d'autres, aller, encore une fois, « poser la bûche de 
Noël h en Provence, dans ma famille. 

« — Rien de plus simple,, me fit-il; tiens, passe 
l'écritoire. 



34 CHAPITRE II 

« Et mon capitaine Perrin (que Dieu, en paradis, 
l'ait renfermé, cher homme) sur un papier, que j'ai 
encore, me griffonna ce que je vais dire : 

u Armée des Pyrénées-Orientales. 

« Nous Perrin, capitaine aux transports mili- 
taires^ donnons congé au citoyen François Mistral^ 
brave soldat républicain^ âgé de vingt-deux ans^ 
taille de cinq pieds six pouces^ nez ordinaire^ bouche 
idem, menton rond, front moyen ^ visage ovale ^ de 
s'en aller dans son pays, par toute la République ^ et 
au diable^ si bon lui semble. 

« Et voilà, mes amis, que j'arrive à Maillane, la 
belle veille de Noël, et vous pouvez penser l'ahuris- 
sement de tous, les embrassades et les fêtes. Mais, 
le lendemain, le maire (je vous tairai le nom de ce 
fanfaron braillard, car ses enfants sont encore vivants) 
me fait venir à la commune et m'interpelle comme 
ceci : 

« — Au nom de la loi, citoyen, comment ^ a que 
tu as quitté l'armée? 

(( — Cela va, répondis-je, qu'il m'a pris fantaisie 
de venir, cette année, « poser la bûche » à Maillane. 

« — Ah oui? En ce cas-là, tu iras, citoyen, 
t'expliquer au tribunal du district, à Tarascon. 

« Et, tel que je vous le dis, je me laissai conduire 
par deux gardes nationaux, devant les juges du dis- 
trict. Ceux-ci, trois faces rogues, avec le bonnet 
rouge et des barbes jusque-là : 



MON PÈRE 35 

« — Citoyen, me firent-ils en roulant de gros 
yeux, comment ça se fait-il que tu aies déserté? 

« Aussitôt, de ma poche ayant tiré mon passe- 
port : 

« — Tenez, lisez, leur dis-je. 

« Ah! mes amis de Dieu, dès avoir lu, ils se 
dressent en me secouant la main : 

« — Bon citoyen, bon citoyen! me crièrent-ils. 
Va, va, avec des papiers pareils, tu peux l'envoyer 
coucher, le maire de Maillane. 

« Et après le Jour de l'An, j'aurais pu rester, n'est- 
ce pas? Mais il y avait le devoir et je m'en retournai 
rejoindre. » 

Voilà, lecteur, au naturel, la portraiture de famille, 
d'intérieur patriarcal et de noblesse et de simplesse, 
que je tenais à te montrer. 

Au Jour de l'An, — nous clôturerons par cet autre 
souvenir, — une foule d'enfants, de vieillards, de 
femmes, de filles, venaient, de grand matin, nous 
saluer comme ceci : 

Bonjour, nous vous souhaitons à tous la bonne année, 
Maîtresse, maître, accompagnée 
D'autant que le bon Dieu voudra. 

— Allons, nous vous la souhaitons bonne, répon- 
daient mon père et ma mère en donnant à chacun, 
bonnement, sous forme d'étrennes, une couple de 
pains longs et de miches rebondies. 

Par tradition, dans notre maison, comme dans 



36 CHAPITRE II 

plusieurs autres, on distribuait ainsi, au nouvel an, 
deux fournées de pain aux pauvres gens du village. 

Vivrais-je cent ans, 

Cent ans, je cuirai, 

Cent ans, je donnerai aux pauvres. 

Cette formule, tous les soirs, revenait dans la 
prière que mon père faisait avant d'aller au lit. Et 
aussi, à ses obsèques, les pauvres gens, avec raison, 
purent dire, en le plaignant : 

— Autant de pains il nous donna^ autant d'anges 
dans le ciel V accompagnent . Amen! 



CHAPITRE III 

LES ROIS MAGES 

A la rencontre des Rois. — La Crèche. — Les sornettes mater- 
nelles. — Dame Renaude. — Les hantises de la nuit. — Le 
cheval de Cambaud. — Les Sorciers. — Les Matagots. — : 
L'Esprit Fantastique. 

— C'est demain la fête des Rois : si vous voulez 
les voir arriver, allez vite, petits, à leur rencontre, 
et portez-leur quelques offrandes. 

Voilà, de notre temps, la veille du jour des Rois, 
ce que nous disaient nos mères. 

Et en avant ! Toute la marmaille, les enfants du 
village, nous partions enthousiastes au-devant des 
Rois Mages, qui venaient à Maillane, avec leurs 
pages, leurs chameaux et toute leur suite, pour ado- 
rer l'Enfant Jésus. 

— Où allez- vous, petits? 

— Nous allons au-devant des Rois. 

Et ainsi, tous ensemble, mioches ébouriffés et 
blondines fillettes, en béguins et petits sabots, nous 
partions sur le Chemin d'Arles, le cœur tressailli de 
joie, les yeux pleins de visions, et nous portions à la 
main, comme on nous l'avait dit, des galettes pour 



38 CHAPITRE III 

les Rois, des figues sèches pour les pages, avec du 
foin pour les chameaux. 

Jours croissants, 
Jours cuisants. 

La bise sifflait, c'est vous dire qu'il faisait froid. 
Le soleil descendait, blafard, devers le Rhône. Les 
ruisseaux étaient gelés. L'herbe des bords était 
brouie. Des saules défeuillés les branches rou- 
geoyaient. Le rouge-gorge, le troglodyte, sautil- 
laient, frétillants, familiers, de branche en branche... 
Et l'on ne voyait personne aux champs, à part 
quelque pauvre veuve qui rechargeait sur la tète son 
tablier plein de bois sec, ou quelque vieux dépenaillé 
qui cherchait des escargots au pied d'une haie morte. 

— Où allez-vous si tard, petits ? 

— Nous allons au-devant des Rois ! 

Et la tête en arrière, fiers comme jeunes coqs, en 
riant, en chantant, en courant à cloche-pied ou en 
faisant des glissades, nous allions devant nous sur le 
chemin blanchâtre, balayé par le vent. 

Puis, le jour décHnait. Le clocher de Maillane 
disparaissait derrière les arbres, derrière les grands 
cyprès aux pointes noires; et la campagne, vaste et 
nue, s'épandait au lointain... Nous portions nos 
regards si loin que nous pouvions, à perte d( vue, 
mais en vain ! Rien ne se montrait à nous, hormis 
quelque faisceau d'épines emporté dans les chaumes 
par le vent. Comme les soirs d'hiver et de jaiivier, 
tout était triste, souffreteux et muet. 



LES ROIS MAGES 39 

Quelquefois, cependant, nous rencontrions un 
berger qui, plié dans sa cape, venait de faire paître 
ses brebis. 

— Mais oii allez-vous, enfants, si tard? 

— Nous allons au-devant des Rois... Ne pour- 
riez-vous pas nous dire s'ils sont encore bien loin? 

— Ah! oui, les Rois ? c'est vrai... Ils sont là der- 
rière qui viennent; vous allez bientôt les voir. 

Et de courir, et de courir, à la rencontre des Rois 
avec nos gâteaux, nos petites galettes, et les poi- 
gnées de foin pour les chameaux. 

Puis, le jour défaillait. Le soleil, obstrué par un 
nuage énorme, s'évanouissait peu à peu. Les babils 
folâtres calmaient un brin. La bise fraîchissait et les 
plus courageux marchaient en retenant. 

Tout à coup : 

— Les voilà ! 

Un cri de joie folle partait de toutes les bouches. . . 
et la magnificence de la pompe royale éblouissait nos 
yeux. Un rejaillissement, un triomphe de couleurs 
splendides, fastueuses, enflammait, embrasait la 
zone du couchant ; de gros lambeaux de pourpre flam- 
boyaient; et, d'or et de rubis, une demi-couronne, 
dardant un cercle de longs rayons au ciel, illuminait 
l'horizon. 

— Les Rois! les Rois! voyez leur couronne! 
voyez leurs manteaux ! voyez leurs drapeaux ! et 
leur cavalerie et les chameaux qui viennent ! 

Et nous demeurions ébaubis... Mais bientôt cette 
splendeur, mais bientôt cette gloire, dernière échap- 



40 CHAPITRE III 

pée du soleil couchant, se fondait, s'éteignait peu à 
peu dans les nues; et, penauds, bouche béante, dans 
la campagne sombre, nous nous trouvions tout 
seuls : 

— Où ont passé les Rois ? 

— Derrière la montagne. 

La chevêche miaulait. La peur nous saisissait ; et, 
dans le crépuscule, nous retournions confus, en gri- 
gnotant les gâteaux, les galettes et les figues, que 
nous apportions pour les Rois. 

Et quand nous arrivions, ensuite, à nos mai- 
sons : 

— Eh bien ! les avez-vous vus ? nos mères nous 
disaient. 

— Non, ils ont passé en delà, de l'autre côté de la 
montagne. 

— Mais quel chemin avez-vous pris ? 

— Le Chemin Arlatan... 

— Ah ! mes pauvres agneaux ! Les Rois ne vien- 
nent pas de là. C'est du Levant qu'ils viennent. 
Pardi, il vous fallait prendre le vieux Chemin de 
Rome... Ah! comme c'était beau, si vous aviez vu, 
si vous aviez vu, lorsqu'ils sont entrés dans Mail- 
lane ! Les tambours, les trompettes, les pages, les 
chameaux, quel vacarme, bon Dieu!... Maintenant, 
ils sont à l'église, où ils font leur adoration. .Vprès 
souper, vous irez les voir. 

Nous soupions vite, — moi, chez ma mère-i^rand 
Nanon; puis, nous courions à l'église... Et, dans 
l'église pleine, dès notre entrée, l'orgue, acccmpa 



LES ROIS MAGES 41 

gnant le chant de tout le peuple, entamait, lente- 
ment, puis déployait, formidable, le superbe noël : 

Ce matin, 
J'ai rencontré le train 
De trois grands Rois qui allaient en voyage ; 
Ce matin, 
J'ai rencontré le train 
De trois grands Rois dessus le grand chemin. 

Nous autres, affolés, nous nous faufilions, entre 
les jupons des femmes, jusques à la chapelle de la 
Nativité, et là, suspendue sur l'autel, nous voyions 
la Belle Étoile ! nous voyions les trois Rois Mages, 
en manteaux rouge, jaune et bleu, qui saluaient 
l'Enfant Jésus : le roi Gaspard avec sa cassette d'or, 
le roi Melchior avec son encensoir et le roi Balthazar 
avec son vase de myrrhe ! Nous admirions les char- 
mants pages portant la queue de leurs manteaux 
traînants; puis, les chameaux bossus qui élevaient la 
tête sur l'âne et sur le bœuf; la Sainte Vierge et saint 
Joseph; puis, tout autour, sur une petite montagne 
en papier barbouillé, les bergers, les bergères, qui 
apportaient des fouaces, des paniers d'oeufs, des 
langes ; le meunier, chargé d'un sac de farine ; la 
bonne vieille qui filait; l'ébahi qui admirait; le gagne- 
petit qui remoulait; l'hôtelier ahuri qui ouvrait sa 
fenêtre, et, bref, tous les santons qui figurent à la 
Crèche. Mais, c'était le Roi Maure que nous regar- 
dions le plus. 

Maintes fois, depuis lors, il m'est arrivé, quand 
viennent les Rois, d'aller me promener, à la chute 



42 CHAPITRE III 

du jour, dans le Chemin d'Arles. Le rouge-gorge 
et le troglodyte continuent d'y voleter le long des 
haies d'aubépine. Toujours quelque pauvre vieux y 
cherche, comme jadis, des escargots dans l'herbe, et 
la chevêche toujours y miaule; mais, dans les nuées 
du couchant, je n'y vois plus la gloire, ni la cou- 
ronne des vieux Rois... 

— Où ont passé les Rois ? 

— Derrière la montagne. 

Hélas ! mélancolie, tristesse des choses vues, 
autrefois, dans la jeunesse ! Si grande si beau que 
fût le paysage connu, quand nous voulons le revoir, 
quand nous voulons y retourner, il y manque tou- 
jours, toujours quelqu'un ou quelque chose 1 

Oh ! vers les plaines de froment 

Laissez-moi me perdre pensif, 

Dans les grands blés pleins de ponceaux 

Où, petit gars, je me perdais ! 

Quelqu'un me cherche, de touffe en touffe, 

En récitant son angélus ; 

Et, chantantes, les alouettes. 

Moi, je les suis dans le soleil... 

Ah! pauvre mère, beau cœur aimant. 

Je ne t'entendrai plus, criant mon nom I 

(Iles d'Or). 

Qui me rendra le déHce, le bonheur idéal de mon 
âme ignorante, quand, telle qu'une fleur, elle s'ou- 
vrait toute neuve, aux chansons, aux sornettes, aux 
complaintes, aux fabliaux, que ma mère en filant, 
cependant que j'étais blotti sur ses genoux, me 
disait, me chantait, en douce langue de Provence : 



LES ROIS MAGES 43 

le Pater des Calendes^ Marie-Madeleine la Pauvre 
Pécheresse, le Mousse de Marseille^ la Porche- 
ronne, le Mauvais Riche ^ et tant d'autres récits, 
légendes et croyances de notre race provençale, qui 
bercèrent mon jeune âge d'un balancement de rêves 
et de poésie émue ! Après le lait que m'avait donné 
son sein, elle me nourrissait, la sainte femme, ainsi 
avec le miel des traditions et du bon Dieu. 

Aujourd'hui, avec l'étroitesse du système brutal 
qui ne veut plus tenir compte des ailes de l'enfance, 
des instincts angéliques de l'imagination naissante, 
de son besoin de merveilleux, — qui fait les saints 
et les héros, les poètes et les artistes, — aujour- 
d'hui, dès que l'enfant naît, avec la science nue et 
crue on lui dessèche cœur et âme... Eh! pauvres 
lunatiques! avec l'âge et l'école, surtout l'école de la 
vie vécue, on ne l'apprend que trop tôt, la réalité 
mesquine et la désillusion analytique, scientifique, 
de tout ce qui nous enchanta. 

Si, à vingt ou trente ans, lorsque l'amour nous 
prend pour une belle fille rayonnante de jeunesse, 
quelque fâcheux anatomiste venait nous tenir ce 
propos : 

— Veux-tu savoir le vrai de cette créature qui a 
tant d'attrait pour toi ? Si la chair lui tombait, tu 
verrais un squelette ! 

Ne croyez-vous pas qu'à l'instant nous l'enver- 
rions faire paître ? 

Eh ! Dieu ! s'il fallait toujours creuser le puits de 
vérité, autant vaudrait, ma foi, retourner au moyen 



44 CHAPITRE III 

âge qui, partant du contraire de la science moderne, 
en était arrivé au même résultat, en représentant la 
vie par la Danse macabre. 

Bref, pour donner idée des imaginations, hantises, 
peurs et spectres qu'autour de mon enfance j'avais 
vu lutiner, j'ai mis en scène quelque part une 
croyante de ce temps, que j'ai connue, la vieille 
Renaude, et m'est avis qu'à ce sujet ce morceau-là 
viendra à point. 

La vieille Renaude est au soleil, assise sur un 
billot, devant sa maisonnette. Elle est flétrie, rata- 
tinée et ridée, la pauvre femme, comme une figue 
pendante. Chassant de temps en temps les mouches 
qui se posent sur son nez, elle boit le soleil, s'assoupit 
et puis sommeille. 

— Eh bien! tante Renaude, par là, au bon soleil, 
vous faites un petit somme? 

— Ho! tiens, que veux-tu faire? Je suis là, à dire 
vrai, sans dormir ni veiller... Je rêvasse, je dis des 
patenôtres. Mais puis, en priant Dieu, on finit par 
s'assoupir.. . Oh ! la mauvaise chose, quand on ne peut 
plus travailler! Le temps vous dure comme aux chiens. 

— Vous attraperez un rhume, à ce grand soUil-là, 
avec la réverbération. 

— Allons donc, moi un rhume! Ne vois-tu pas 
que je suis sèche, hélas! comme amadou. Si l'on me 
faisait bouillir, je ne fournirais pas, peut-être, une 
maille d'huile. 

— A votre place, moi, je m'en irais un peu voir 



LES ROIS MAGES 45 

les commères de votre âge, tout doucement. Cela 
vous ferait passer le temps. 

— Allons donc, bonnes gens! Les commères de 
mon âge? bientôt il n'en restera plus... Qui y a-t-il 
encore, voyons? La pauvre Geneviève, sourde comme 
une charrue; la vieille Patantane, qui radote; Cathe- 
rine du Four, qui ne fait jamais que geindre... J'ai 
bien assez de mes peines à moi : autant vaut demeu- 
rer seule. 

— Que n'allez-vous au lavoir? Vous bavarderiez 
un moment avec les lavandières. 

— Allons donc, les lavandières ! des péronnelles, 
qui, tout le jour, frappent à tort et à travers sur les 
uns et sur les autres. Elles ne disent rien que des 
choses ennuyeuses. Elles se moquent de tout le 
monde ; puis, elles rient comme des niaises Quelque 
jour, le bon Dieu les punira par un excm le... Oh! 
non, non, ce n'est pas comme de notre temps. 

— Et de quoi parliez- vous, dans votre temps? 

— Dans notre temps? L'on disait des histoires, 
des contes, des sornettes, que l'on se délectait d'en- 
tendre : la Bête des Sept Têtes ^ Jean Cherche-la- 
Peur, le Grand Corps sans Ame... Rien qu'une de 
ces histoires durait, parfois, trois ou quatre veillées. 

« A cette époque-là, on filait de l'étaim, du 
chanvre. L'hiver, après souper, nous partions avec 
nos quenouilles et nous nous réunissions dans quelque 
grande bergerie. Nous entendions dehors le mistral 
qui soufflait et les chiens aboyant au loup. Mais 
nous autres, bien au chaud, nous nous accroupissions 



46 CHAPITRE III 

sur la litière des brebis; et, pendant que les hommes 
étaient en train de traire ou de pâturer les bêtes, et 
que les beaux agneaux agenouillés cognaient sur le 
pis de leurs mères en remuant la queue, nous, les 
femmes, comme je vous le dis, en tournant nos fu- 
seaux nous écoutions ou disions des contes. 

« Mais je ne sais comment ça va; on parlait, en 
ce temps, d'une foule de choses dont, aujourd'hui, 
on ne parle plus, de choses que bien des personnes 
(que nous avons pourtant connues), des personnes 
dignes de foi, assuraient avoir vues. 

« Tenez, ma tante Mïan, la femme du Chaisier, 
dont les petits-fils habitent au Clos de Pain- Perdu, 
un jour qu'elle allait ramasser du bois mort, rencon- 
tra une poule blanche, une belle geline qu'on aurait 
dite apprivoisée. Ma tante se courba pour lui en- 
voyer la main... Mais la poule, lestement, s'esquiva 
devant elle et alla un peu plus loin picorer dans le 
gazon. Mïan, avec précaution, s'approcha encore 
de la poule, qui semblait se tapir pour se laisser 
attraper. Mais, tout en lui disant : a Petite^ titel 
tite! », dès qu'elle croyait l'avoir, paf ! la poule sau- 
tait, et ma tante, de plus en plus ardente, la suivait. 
Elle la suivit, elle la suivit, peut-être une heure de 
chemin. Puis, comme le soleil était déjà couché, 
Mïan, prenant peur, retourna chez elle. Or, il pa- 
raît qu'elle fit bien, car, si elle avait voulu suivre, 
malgré la nuit, cette geline blanche, qui sait, Vierge 
Marie, où elle l'aurait conduite! 

« On parlait aussi d'un cheval ou d'un mulet, 



LES ROIS MAGES 47 

d'autres disaient une grosse truie, qui apparaissait, 
parfois, devant les libertins qui sortaient du cabaret. 
Une nuit, en Avignon, une bande de vauriens, qui 
venaient de faire la noce, aperçurent un cheval noir 
qui sortait de l'égout de Cambaud. 

« — Oh! quel cheval superbe, fit l'un d'eux... 
Attendez, que je saute dessus. 

« Et le cheval se laissa monter. 

« — Tiens, il y a encore de la place, dit un autre; 
moi aussi, je vais l'enfourcher. 

« Et voilà qu'il l'enfourche aussi. 

« — Voyez donc, il y a encore de la place, dit un 
autre jouvenceau. 

« Et celui-là grimpa aussi ; et, à mesure qu'ils mon- 
taient, le cheval noir s'allongeait, s'allongeait, s'allon- 
geait, tellement que, ma foi, douze de ces jeunes fous 
étaient à cheval déjà quand le treizième s'écria : 

« — Jésus! Marie! grand saint Joseph! je crois 
qu'il y a encore une place ! 

« Mais, à ces mots, l'animal disparut et nos douze 
bambocheurs se retrouvèrent penauds, tous debout 
sur leurs jambes... Heureusement, heureusement 
pour eux ! car, si le beau dernier n'avait pas crié : 
« Jésus! Marie! grand saint Joseph ! », la malebête, 
assurément, les emportait tous au diable. 

« Savez-vous de quoi l'on parlait encore? D'une 
espèce de gens qui allaient, à minuit, faire le branle 
dans les landes, puis buvaient tour à tour à la Tasse 
d'Argent. On les appelait sorciers ou mascs^ et il y 
en avait alors quelques-uns dans chaque pays. J'en 



48 CHAPITRE III 

ai même connu plusieurs, — que je ne nommerai 
pas, à cause de leurs enfants. Bref, à ce qu'il paraît, 
c'étaient de mauvaises gens, car, une fois, mon 
grand-père, qui était pâtre là-bas au Grès, en pas- 
sant dans la nuit, derrière le Mas des Prêtres, vou- 
lut regarder par la barbacane, et que vit-il, mon 
Dieu! Il vit, dans la cuisine de ce vieux Mas aban- 
donné, des hommes qui jouaient à la paume avec 
des enfants, de petits enfants tout nus qu'ils avaient 
pris dans le berceau et que, des uns aux autres, ils 
se jetaient de mains en mains! Cela fait frémir. 

« Mais quoi! n'y avait-il pas aussi des chats sor- 
ciers? Oui, il y avait des chats noirs qu'on appe- 
lait matagots et qui faisaient venir l'argent dans les 
maisons où ils restaient... Tu as connu, n'est-ce pas? 
la vieille Tartavelle, qui laissa tant d'écus lors- 
qu'elle trépassa? Eh bien! elle avait un chat noir, 
auquel, à tous ses repas, elle jetait sous la table sa 
première bouchée. 

^'« J'ai toujours ouï dire qu'un soir, à la veillée, mon 
pauvre oncle Cadet, en allant se coucher, vit, dans 
le clair de lune, une espèce de chat noir qui traver- 
sait la rue. Lui, sans penser à mal, lui lance un coup 
de pierre... Mais le chat, se retournant, dit à notre 
oncle, avec un mauvais regard : 

« — lu as touché Robert! 

« Quelles singulières choses! Aujourd'hui, tout 
cela a l'air de songeries : personne n'en parle plus; 
et, pourtant, il fallait bien qu'il y eût quelque chose, 
puisque tous en avaient peur. 



LES ROIS MAGES 49 

« Et, ajoutait Renaude, il y en avait bien d'autres, 
de ces êtres étranges, qui, depuis, ont disparu. Il y 
avait la Chauche- Vieille, qui, la nuit, s'accroupis- 
sait là sur votre poitrine et vous ôtait le souffle. Il y 
avait la Garamaude, il y avait le Folleton, il y avait 
le Loup-Garou, il y avait le Tire-Graisse, il y avait. . . 
Que sais-je, moi?... 

« Mais tiens, je l'oubliais : et l'Esprit Fantas- 
tique! Celui-là, on ne peut pas dire qu'il n'ait pas 
existé : je l'ai entendu et vu. Il hantait notre écurie. 
Feu mon père (devant Dieu soit-il!) une fois som- 
meillait dans le grenier à foin. Tout à coup, il entend 
là-bas ouvrir la porte. Il veut regarder d'une fente, 
une fente de la fenêtre, et sais-tu ce qu'il voit? Il 
voit nos bêtes, le mulet, la mule, l'âne, la jument et 
le petit poulain qui, fort bien couplés ensemble, s'en 
allaient, sous la lune, boire à l'abreuvoir, tout seuls. 
Mon père comprit vite, car il n'était pas neuf à pa- 
reille hantise, que c'était le Fantastique qui les con- 
duisait boire. Il se recoucha et ne dit mot... Mais, le 
lendemain matin, il trouva l'écurie ouverte à deux 
battants. 

« Ce qui attire le Fantastique dans les étables, 
c'est, dit-on, les grelots; le bruit des grelots le fait 
rire, rire, tel qu'un enfant d'un an, lorsqu'on agite le 
hochet. Mais il n'est pas méchant, il s'en faut de 
beaucoup; il est capricieux et se plaît à faire des 
niches. S'il est de bonne humeur, il vous étrillera 
vos bêtes, il leur tresse la crinière, il leur met de la 
paille blanche, il nettoie leur mangeoire... Il est 

4 



50 CHAPITRE III 

même à remarquer que, là où est le Fantastique, il 
y a toujours une bête mieux portante que les autres, 
parce que le farfadet l'a prise en grâce par caprice, 
et alors, dans la nuit, il va et vient dans la crèche et 
lui soutire le foin des autres. 

« Mais, par mégarde et par hasard, si, dans votre 
écurie, vous dérangez quelque chose contre sa vo- 
lonté, aïe, aïe, aïe! la nuit suivante, il fait un sabbat 
de malédiction. Il embrouille la queue des bêtes, 
il leur entortille les pieds dans leurs chevêtres et 
licous; il renverse, patatras! l'étagère des colliers; 
il remue, dans la cuisine, la poêle et la crémail- 
lère ; enfin, il tarabuste de toutes les manières. . . Tel- 
lement qu'une fois, mon père, ennuyé de tout ce 
vacarme, dit : 

« — Il faut en finir! 

« Il prend, à cette fin, un picotin de vesces, monte 
au fenil, éparpille la menue graine dans le foin et 
dans la paille, et crie au Fantastique : 

« — Fantastique, mon ami! tu me trieras, une 
par une, ces graines de pois gris. 

« Or, l'Esprit Fantastique, qui se complaît aux 
minuties et qui aime que tout soit bien rangé en 
ordre, se mit, à ce qu'il paraît, à trier les pois gris; 
et de vétiller. Dieu sait! car nous trouvâmes de 
petits tas un peu partout, dans le grenier... Mais 
(mon père le savait) ce travail méticuleux à la fin 
l'ennuya, et il détala du fenil, et jamais nous ne le 
revîmes. 

« Si ! car, pour achever, moi, je le vis encore une 



LES ROIS MAGES 51 

fois. Imagine-toi qu'un jour (je pouvais avoir onze 
ans), je revenais du catéchisme. Passant près d'un 
peuplier, j'entendis rire à la cime de l'arbre : je lève 
la tête, je regarde, et tout en haut du peuplier, 
j'aperçois l'Esprit Fantastique qui, en riant dans le 
feuillage, me faisait signe de grimper... Ah! je te 
demande un peu! Pas pour un cent d'oignons je n'y 
aurais grimpé ; je déguerpis comme une folle et de- 
puis, c'a été fini. 

« C'est égal, je t'assure que quand venait la nuit 
et qu'autour de la lampe on racontait de ces choses, 
nous ne risquions pas de sortir! Oh! pauvres 
petites, quelle frayeur! Puis, pourtant, nous de- 
vînmes grandes; arriva, comme on sait, le temps 
des amoureux; et alors, à la veillée, les garçons 
nous criaient : 

« — Allons, venez, les filles! Nous ferons, à la 
lune, un tour de farandole. 

« — Pas si sottes! répondions-nous. Si nous 
allions rencontrer l'Esprit Fantastique ou la Poule 
Blanche... 

« — Ho! nigaudes, nous disaient-ils, vous ne 
voyez donc pas que ce sont là des contes de mère- 
grand l'aveugle ! N'ayez pas peur, venez, nous vous 
tiendrons compagnie. 

« Et c'est ainsi que nous sortîmes et, peu à peu, 
ma foi, en causant avec les gars, — les garçons de 
cet âge, tu sais, n'ont pas de bon sens,. ils ne disent 
que des bêtises et vous font rire par force, — peu à 
peu, peu à peu, nous n'eûmes plus de peur... Et 



52 CHAPITRE III 

depuis lors, te dis-je, je n'ai plus ouï parler de ces 
hantises de nuit. 

« Depuis lors, il est vrai, nous avons eu assez 
d'ouvrage pour nous ôter l'ennui. Telle que tu me 
vois, j'ai eu, moi, onze enfants, que j'ai tous menés 
à bien, et, sans compter les miens, j'en ai nourri 
quatorze ! 

« Ah ! va, quand on n'est pas riche et qu'on a tant 
de marmaille, qu'il faut emmailloter, bercer, allaiter, 
ébréner, c'est un joli son de musette ! » 

— Allons, tante Renaude, le bon Dieu vous 
maintienne. 

— Oh! à présent, nous sommes mûrs^; il viendra 
nous cueillir quand il voudra. 

Et, avec son mouchoir, la vieille se chassa les 
mouches; et, abaissant la tête, elle se reblottit tran- 
quille pour boire son soleil. 



CHAPITRE IV 

L'ÉCOLE BUISSONNIÈRE 

Vagabondage par les champs. — Les bestioles du bon Dieu. — 
La vieille de Papeligosse. — Les bohémiens. — Le tonneau 
du loup : rêve. 

Vers les huit ans, et pas plus tôt, — avec mon 
sachet bleu pour y porter mon livre, mon cahier et 
mon goûter, — on m'envoya à l'école..., pas plus 
tôt. Dieu merci! Car, en ce qui a trait à mon déve- 
loppement intime et naturel, à l'éducation et trempe 
de ma jeune âme de poète, j'en ai plus appris, bien 
sûr, dans les sauts et gambades de mon enfance popu- 
laire que dans le rabâchage de tous les rudiments. 

De notre temps, le rêve de tous les polissons qui 
allions à l'école était de faire un plantiê. Celui qui 
en avait fait un était regardé par les autres comme 
un lascar, comme un loustic, comme un luron fieffé! 

Un plantié désigne, en Provence, l'escapade que 
fait l'enfant loin de la maison paternelle, sans aver- 
tir ses parents et sans savoir où il va. Les petits 
Provençaux font cette école buissonnière lorsque, 
après quelque faute, quelque grave méfait, quelque 



54 CHAPITRE IV 

désobéissance, ils redoutent, pour leur rentrée au 
logis, quelque bonne rossée. 

Donc, sitôt pressentir ce qui leur pend à l'oreille, 
mes péteux plantent là l'école et père et mère; 
advienne que pourra, ils partent à l'aventure et vive 
la liberté ! 

C'est chose délicieuse, incomparable, à cet âge, 
de se sentir maître absolu, la bride sur le cou, 
d'aller partout où l'on veut et en avant dans les 
garrigues! et en avant aux marécages! et en avant 
par la montagne ! 

Seulement, puis vient la faim. Si c'est uyî plantié 
d'été, encore c'est pain bénit. Il y a les carrés de 
fèves, les jardins avec leurs pommes, leurs poires et 
leurs pêches, les arbres de cerises, qui vous prennent 
par l'œil, les fig-uiers qui vous offrent leurs figues 
bien mûries, et les melons ventrus qui vous crient : 
« Mangez-moi. » Et puis, les belles vignes, les ceps 
aux grappes d'or, ha ! il me semble les voir ! 

Mais si c'est un plantiê d'hiver, il faut alors s'in- 
dustrier... Parbleu, il est de petits drôles qui, 
passant par les fermes oii ils ne sont pas connus, 
demandent l'hospitalité. Puis, s'ils peuvent, les 
fripons volent les œufs aux poulaillers et même les 
nichets, qu'ils boivent tout crus, avale! 

Mais les plus fiers et les hautains, ceux qui ont 
délaissé l'école et la famille, non tant par cagnardise 
que par soif d'indépendance ou pour quelque injus- 
tice qui les a blessés au cœur, ceux-là fuient l'homme 
et son habitation. Ils passent le jour, couchés dans 



L'ÉCOLE BUISSONNIÊRË 55 

les blés, dans les fossés, dans les champs de mil, 
sous les ponts ou dans les huttes. Ils passent la nuit 
aux meules de paille ou bien dans les tas de foin . 
Vienne la faim, ils mangent des mûres (celles des 
haies, celles des chaumes), des prunelles, des 
amandes qu'on oublia sur l'arbre ou des grappillons 
de lambruche. Ils mangent le fruit de l'orme (qu'ils- 
appellent au pain blanc) ^ des oignons remontés, des 
poires d'étranguillon, des faînes, et, s'il le faut, des 
glands. Tout le jour n'est qu'un jeu, tous les sauts 
sont des cabrioles... Qu'est-il besoin de camarades? 
Toutes les bêtes et bestioles là vous tiennent com- 
pagnie; vous comprenez ce qu'elles font, ce qu'elles 
disent, ce qu'elles pensent, et il semble qu'elles 
comprennent tout ce que vous leur dites. 

Prenez-vous une cigale ? Vous regardez ses petits 
miroirs^ vous la froissez dans la main pour la faire 
chanter, et puis vous la lâchez avec une paille dans 
l'anus. 

Ou, couchés le long d'un talus, voilà une bête-à- 

Dieu qui vous grimpe sur le doigt? Vous lui chantez. 

aussitôt : 

Coccinelle, vole! 
Va-t'en à l'école. 
Prends donc tes matines, 
Va à la doctrine... 

Et la bête-à-Dieu, déployant ses ailes, vous dit 
en s'envolant : 

— Vas-y toi-même, à l'école. J'en sais assez pour 
moi. 



S6 CHAPITRE IV 

Une mante religieuse, agenouillée, vous regarde- 
t-elle? Vous l'interroofez ainsi : 

Mante, toi qui sais tout, 
Où est le loup ? 

L'insecte étend la patte et vous montre la mon- 
tagne. 

Vous découvrez un lézard qui se chauffe au soleil ? 
Vous lui adressez ces paroles : 

Lézard, lézard, 
Défends-moi des serpents : 
Quand tu passeras vers ma maison 
Je te donnerai un grain de sel. 

~— A ta maison, que n'y retournes-tu? a l'air de 
dire le finaud. 

Et psitt, il s'enfuit dans son trou. 

Enfin, si vous voyez un limaçon, voici la formule : 

Colimaçon borgne, 
Montre-moi tes cornes. 
Où j'appelle le forgeron 
Pour qu'il te brise ta maison. 

Et encore la maison, et toujours la maison, où 
l'esprit revient sans cesse, tellement qu'à la fin, 
quand vous avez gâté assez de nids, — et de cu- 
lottes, — quand vous avez, avec de l'orge, fait assez 
de chalumeaux et assez décortiqué de brindilles de 
saule pour fabriquer des sifflets, et qu'avec des 
pommes vertes ou tout autre fruit suret vous avez 
iagacé vos dents, aïe! la nostalgie vous prend, le 



L'ÉCOLE BUISSONNIÈRE 57 

cœur vous devient gros — et vous rentrez, la tête 
basse. 

Moi, comme les copains, en provençal de race 
que j'étais ou devais être (ne vous en étonnez pas), au 
bout de trois mois à peine que j'étais à l'école, je fis 
aussi mon plantié. Et en voici le motif : 

Trois ou quatre galopins (de ceux qui, sous pré- 
texte d'aller couper de l'herbe ou ramasser du crot- 
tin, vagabondaient tout le jour) venaient m'attendre 
à mon départ pour l'école de Maillane et me disaient : 

— Eh, nigaud! que veux-tu aller faire à l'école, 
pour rester tout le jour entre quatre murs! pour 
être mis en pénitence ! pour avoir sur les doigts, 
puis, des coups de férule! Viens jouer avec nous... 

Hélas! l'eau claire riait dans les ruisseaux; là- 
haut, chantaient les alouettes; les bleuets, les 
glaïeuls, les coquelicots, les nielles, fleurissaient au 
soleil dans les blés verdoyants... Et je disais : 

— L'école, eh bien! tu iras demain. 

Et, alors, dans les cours d'eau, avec culottes 
retroussées, houp! on allait « guéer ». Nous barbo- 
tions, nous pataugions, nous péchions des têtards, 
nous faisions des pâtés, pif! paf ! avec la vase; puis, 
on se barbouillait de limon noir jusqu'à mi-jambes 
(pour se faire des bottes) . Et après, dans la poussière 
de quelque chemin creux, vite! à bride abattue : 

Les soldats s'en vont ! 
A la guerre ils vont, 
Et ra-pa-ta-plan, 
Garez-vous devant 1 



1 



58 CHAPITRE IV 



Quel bonheur, mon Dieu! Oh! les enfants du roi 
n'étaient pas nos cousins ! Sans compter qu'avec le 
pain et la pitance de mon bissac, on faisait sur 
l'herbe, ensuite, un beau petit goûter... Mais il 
faut que tout finisse ! 

Voici qu'un jour mon père, que le maître d'école 
avait dû prévenir, me dit : 

— Écoute, Frédéric, s'il t'arrive encore une fois 
de manquer l'école pour aller patauger dans les 
fossés, vois, rappelle-toi ceci ; je te brise une verge 
de saule sur le dos... 

Trois jours après, par étourderie, je manquai 
encore la classe et je retournai « guéer ». 

M'avait-il épié, ou est-ce le hasard qui 1" amena? 
Voilà que, sans culotte, pendant qu'avec les autres 
polissons habituels nous gambadions encore dans 
l'eau, soudain, à trente pas de moi, je vois appa- 
raître mon père. Mon sang ne fit qu'un tour. 

Mon père s'arrêta et me cria : 

— Cela va bien... Tu sais ce que je t'ai promis? 
Va, je t'attends ce soir. 

Rien de plus, et il s'en alla. 

Mon seigneur père, bon comme le pain bénit, ne 
m'avait jamais donné une chiquenaude; mais il 
avait la voix haute, le verbe rude, et je le craignais 
comme le feu. 

— Ah ! me dis-je, cette fois, cette fois, ton })ère te 
tue... Sûrement, il doit être allé préparer la verge. 

Et mes gredins de compagnons, en faisant claquer 
leurs doigts, me chantaient par-dessus : 



L'ÉCOLE BUISSONNIÈRE 59 

— Aïe ! aïe ! aïe ! la raclée ; aïe ! aïe ! aïe ! sur ta 
peau! 

— Ma foi! me dis-je alors, perdu pour perdu, il 
faut déguerpir et faire un plantiê. 

Et je partis. Je pris, autant qu'il me souvient, un 
chemin qui conduisait, là-haut, vers la Crau d'Ey- 
ragues. Mais, en ce temps, pauvre petit, savais-je 
bien où j'allais? Et aussi, lorsque j'eus cheminé 
peut-être une heure ou une heure et demie, il me 
parut, à dire vrai, que j'étais dans l'Amérique. 

Le soleil commençait à baisser vers son couchant ; 
j'étais las, j'avais peur... 

— Il se fait tard, pensai-je, et, maintenant, où 
vas-tu souper? Il faut aller demander l'hospitalité 
dans quelque ferme. 

Et, m'écartant de la route, doucement je me diri- 
geai vers un petit Mas blanc, qui m'avait l'air tout 
avenant, avec son toit à porcs, sa fosse à fumier, 
son puits, sa treille, le tout abrité du mistral par 
une haie de cyprès. 

Timide, je m'avançai sur le pas de la porte et je 
vis une vieille qui allait tremper la soupe, gaupe 
sordide et mal peignée. Pour manger ce qu'elle tou- 
chait, il eût fallu avoir bien faim. La vieille avait 
décroché la marmite de la crémaillère, l'avait posée 
par terre au milieu de la cuisine et, tout en remuant 
la langue et se grattant, avec une grande louche elle 
tirait le bouillon, que, lentement, elle épandait sur 
des lèches de pain moisi. 

— Eh bien! mère-grand, vous trempez la soupe? 



6o CHAPITRE IV 

— Oui, me répondit-elle... Et d'où sors-tu, petit? 

— Je suis de Maillane, lui dis-je; j'ai fait une 
escapade et je viens vous demander... l'hospitalité. 

— En ce cas, me répliqua la vilaine vieille d'un 
ton grognon, assieds-toi sur l'escalier, pour ne pas 
user mes chaises. 

Et je me pelotonnai sur la première marche. 

— Ma grand, comment s'appelle ce pays? 

— Papeligosse. 

— Papeligosse ! 

Vous savez que, lorsqu'on parle aux enfants d'un 
pays lointain, les gens, pour badiner, disent, par- 
fois : Papeligosse. Jugez donc, à cet âge-là, moi, je 
croyais à Papeligosse, à Zibe-Zoube, à Gafe-1'Ase 
et autres pays fantastiques, comme à mon saint 
pater. Et aussi, à peine la vieille eut-elle dit ce nom 
que, de me voir si loin de chez moi, la sueur froide 
me vint dans le dos. 

— Ah çà ! me fit la vieille, quand elle eut fini sa 
besogne, à présent ce n'est pas le tout, petit : en ce 
pays-ci, les paresseux ne mangent rien..., et, si tu 
veux ta part de soupe, tu entends? il faut la gagner. 

— Bien volontiers... Et que faut-il faire? 

— Nous allons nous mettre tous deux, vois-tu, 
au pied de l'escalier et nous jouerons au saut; celui 
qui sautera le plus loin, mon ami, aura sa part du 
bon potage... et l'autre mangera des yeux. 

— Je veux bien. 

Sans compter que j'étais fier, ma foi, de gagner 
mon souper, surtout en m'amusant. Je pensais : 



L'ÉCOLE BUISSONNIÈRE 6i 

— Ça ira bien mal, si la vieille éclopée saute plus 
loin que toi. 

Et les pieds joints, aussitôt dit, nous nous plaçons 
au pied de l'escalier — qui, dans les Mas, comme 
vous savez, se trouve en face de la porte, tout près 
du seuil. 

— Et je dis : un, cria la vieille en balançant les 
bras pour prendre élan. 

— Et je dis : deux. 

— Et je dis : trois ! 

Moi, je m'élance de toutes mes forces et je fran- 
chis le seuil. Mais la vieille coquine, qui n'avait fait 
que le semblant, ferme aussitôt la porte, pousse vite 
le verrou et me crie : 

— Polisson! retourne chez tes parents, qui 
doivent être en peine, va! 

Je restai sot, pauvret, comme un panier percé... 
Et, maintenant, où faut-il aller? A la maison? Je 
n'y serais pas retourné pour un empire, car je voyais, 
me semblait-il, à la main de mon père, la verge 
menaçante. Et puis, il était presque nuit et je ne 
me rappelais plus le chemin qu'il fallait prendre. 

— A la garde de Dieu ! 

Derrière le Mas, était un sentier qui, entre deux 
hauts talus, montait vers la colline. Je m'y engage 
à tout hasard; et marche, petit Frédéric. 

Après avoir monté, descendu tant et plus, j'étais 
rendu de fatigue... Pensez-vous? A cet âge, avec 
rien dans le ventre depuis midi. Enfin, je vais dé- 
couvrir, dans une vigne inculte, une chaumière 



62 CHAPITRE IV 

délabrée. Il devait, autrefois, s'y être mis le feu, car 
les murs, pleins de lézardes, étaient noircis par la 
fumée; ni portes ni fenêtres; et les poutres, qui ne 
tenaient plus que d'un bout, traînaient, de l'autre, 
sur le sol. Vous eussiez dit la tanière où niche le 
Cauchemar. 

Mais (comme on dit), par force, à Aix, on les 
pendait. Las, défailllant, mort de sommeil, je grimpai 
et m'allongeai sur la plus grosse des poutres... Et, 
dans un clin d'oeil, j'étais endormi. 

Je ne pourrais pas dire combien de temps je restai 
ainsi. Toujours est-il qu'au milieu de mon sommeil 
de plomb, je crus voir tout à coup un brasier qui 
flambait, avec trois hommes assis autour, qui cau- 
saient et riaient. 

— Songes-tu? me disais-je en moi-même, dans 
mon sommeil, songes-tu ou est-ce réel? 

Mais ce pesant bien-être, où l'assoupissement 
vous plonge, m'enlevait toute peur et je continuais 
tout doucement à dormir. 

Il faut croire qu'à la longue la fumée finit par me 
suffoquer; je sursaute soudain et je jette un cri 
d'effroi... Oh! quand je ne suis pas mort, mort 
d'épouvante, là, je ne mourrai jamais plus! 

Figurez-vous trois faces de bohèmes qui, tous les 
trois à la fois, se retournèrent vers moi, avec des 
yeux, des yeux terribles... 

— Ne me tuez pas! ne me tuez pas ! leur criai-je, 
ne me tuez pas ! 

Lors, les trois bohémiens, qui avaient eu, bien 



L'ÉCOLE BUISSONNIÈRE 63 

sûr, autant de peur que moi, se prirent à rire et 
l'un d'eux me dit : 

— C'est égal! tu peux te vanter, mauvais petit 
moutard, de nous avoir fichu une belle venette! 

Mais, quand je les vis rire et parler comme moi, 
je repris un peu courage, et je sentis, en même 
temps, extrêmement agréable, une odeur de rôti me 
monter dans les narines. 

Ils me firent descendre de mon perchoir, me de- 
mandèrent d'où j'étais, de qui j'étais, comment je 
me trouvais là, que sais-je encore? 

Et rassuré, enfin, complètement, un des voleurs 
(c'étaient, en effet, trois voleurs) ; 

— Puisque tu as fait un plantiez me dit-il, tu dois 
avoir faim... Tiens, mords là. 

Et il me jeta, comme à un chien, une éclanche 
d'ag-neau saignante, à moitié cuite. Alors, je m'aperçus 
seulement qu'ils venaient de faire rôtir un jeune 
mouton, — qu'ils devaient avoir dérobé, probable- 
ment, à quelque pâtre. 

Aussitôt que nous eûmes, de cette façon, tous 
bien mangé, les trois hommes se levèrent, ramas- 
sèrent leurs hardes, se parlèrent à voix basse; puis, 
l'un d'eux : 

• — Vois, petit, me fit-il, puisque tu es un luron, 
nous ne voulons pas te faire de mal... Mais, pour- 
tant, afin que tu ne voies pas où nous passons, nous 
allons te ficher dans le tonneau qui est là. Quand il 
sera jour, tu crieras, et le premier passant te sortira, 
s'il veut. 



64 CHAPITRE IV 

— Mettez-moi dans le tonneau, répondis-je d'un 
air soumis. 

J'étais encore bien content de m'en tirer à si bon 
marché. Et, effectivement, en un coin de la masure, 
se trouvait par hasard un tonneau défoncé où, sans 
doute à la vendange, les maîtres de la vigne devaient 
faire cuver le moût. 

On m'attrape par le derrière et, paf! dans le 
tonneau. Me voilà donc tout seul en pleine nuit, 
dans un tonneau, au fond d'une chaumière en 
ruines ! 

Je m'y blottis, pauvret! comme un peloton de fil 
et, tout en attendant l'aube, je priais à voix basse 
pour éloigner les mauvais esprits. 

Mais figurez-vous que soudain j'entends, dans 
l'obscurité, quelque chose qui rôdait, qui s'ébrouait, 
autour de ma tonne ! 

Je retiens mon haleine comme si j'étais mort, en 
me recommandant à Dieu et à la grande Sainte 
Vierge... Et j'entendais tourner et retourner autour 
de moi, flairer et sabouler, puis s'en aller, puis 
revenir... Que diable est-ce là encore? Mon cœur 
battait et bruissait comme une horloge. 

Pour en finir, le jour commençait à blanchir et le 
piétinement qui m'effrayait s'étant éloigné un peu, 
je veux, tout doucement, épier par la bonde, et que 
vois-je? Un loup, mes bons amis, comme un petit 
âne! Un loup énorme avec deux yeux qui brillaient 
comme deux chandelles ! 

Il était, paraît-il, venu à l'odeur de l'agneau, et. 



L'ÉCOLE BUISSONNIÈRE 65 

n'ayant trouvé que les os, ma tendre chair d'enfant 
et de chrétien lui faisait envie. 

Et, chose singulière, une fois que je vis ce dont il 
s'agissait, n'est-il pas vrai que mon sang se calma 
légèrement! J'avais tellement craint quelque appa- 
rition nocturne que la vue du loup lui-même me 
rendit du courage. 

— Ah çà! dis-je, ce n'est pas tout : si cette bête 
vient à s'apercevoir que la tonne est défoncée, elle 
va sauter dedans et, d'un coup de dents, elle 
t'étrangle... Si tu pouvais trouver quelque strata- 
gème... 

A un mouvement que je fis, le loup, qui l'enten- 
dit, revint d'un bond vers le tonneau, et le voilà qui 
tourne autour et qui fouette les douves avec sa 
longue queue. Je passe ma menotte, doucement, 
par la bonde, je saisis la queue, je la tire en dedans 
et je l'empoigne des deux mains. 

Le loup, comme s'il eût eu les cinq cents diables 
à ses trousses, part, traînant le tonneau, à travers 
cultures, à travers cailloux, à travers vignobles. 
Nous dûmes rouler ensemble toutes les montées et 
descentes d'Eyragues, de Lagoy et de Bourbourel. 

— Aïe! mon Dieu! Jésus! Marie! Jésus, Marie, 
Joseph! pleurais-je ainsi, qui sait où le loup t'em- 
portera! Et, si le tonneau s'effondre, il te saignera, 
il te mangera... 

Mais, tout à coup, patatras! le tonneau se crève, 
la queue m'échappe... Je vis au loin, bien loin, mon 
loup qui galopait, et, regardez les choses, je me 

S 



66 CHAPITRE IV 

retrouvai au Pont-Neuf, sur la route qui va de 
Maillane à Saint- Remy, à un quart d'heure de notre 
Mas. La barrique, sans doute, avait frappé du 
ventre au parapet du pont et s'y était rompue. 

Pas nécessaire de vous dire qu'avec de telles 
émotions la verge paternelle ne me faisait plus guère 
peur. En courant comme si j'avais encore le loup à 
ma poursuite, je m'en revins à la maison. 

Derrière le Mas, le long du chemin, mon père 
émottait un labour. Il se redressa en riant sur le 
manche de sa massue et me dit : 

— Ah! mon gaillard, cours vite auprès de ta mère 
qui n'a pas dormi de la nuit. 

Auprès de ma mère, je courus... 

Point par point, à mes parents, je racontai tout 
chaud mes belles aventures. Mais, arrivé à l'histoire 
des voleurs, du tonneau ainsi que du gros loup : 

— Eh! badaud, me dirent-ils, ne vois-tu pas que 
c'est la peur qui t'a fait rêver tout cela ! 

Et j'eus beau dire et affirmer et soutenir obstiné- 
ment que rien n'était plus vrai. Ce fut en vain. Per 
gonne ne voulut y ajouter foi. 



CHAPITRE V 
A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET 



L'abbaye en ruines. — M. Donnât. — La chapelle dorée. — La 
Montagnette. — Frère Philippe. — La procession des bou- 
teilles. — Saint- Anthime de Graveson. — Le pensionnat en 
débandade. — Le couvent des Prémontrés. 



Quand mes parents eurent vu que la passion du 
jeu me dévoyait par trop et que je manquais l'école 
sans discontinuité pour aller tout le jour polissonner 
dans les champs, avec les petits paysans, ils dirent : 

— Faut l'enfermer. 

Et, un matin, sur la charrette du Mas, les servi- 
teurs chargèrent un petit lit de sangles, une caisse 
de sapin pour serrer mes papiers, et, enfin, pour 
enfermer mes habits et mes hardes, une malle recou- 
verte de peau de porc avec son poil. Et je partis, le 
cœur gros, accompagné de ma mère qui me consolait 
en route et du gros chien de garde qu'on appelait le 
« Juif », pour un endroit nommé Saint-Michel-de- 
Frigolet. 

C'était un ancien monastère, situé dans la Monta- 
gnette, à deux heures de notre Mas, entre Grave- 



68 CHAPITRE V 

son, Tarascon et Barbentane. Les terres de Saint- 
Michel, à la Révolution, s'étaient vendues au détail 
pour quelques assignats, et l'abbaye à l'abandon, 
dépouillée de ses biens, inhabitée et solitaire, restait 
veuve, là-haut, au milieu d'un désert, ouverte aux 
quatre vents et aux bêtes sauvages. Certains contre- 
bandiers, parfois, y faisaient de la poudre. Les ber- 
gers, lorsqu'il pleuvait, y logeaient leurs brebis dans 
l'église. Les joueurs des pays voisins : le Pante de 
Graveson, le Cape de Maillane, le Gelé de Barben- 
tane, le Dangereux de Chat eau- Renard, pour se 
garer des gendarmes, y venaient en cachette, l'hiver, 
à minuit, tailler la v en dôme, et là, à la clart í de 
quelques chandelles pâles, pendant que l'or ro ilait 
au mouvement des cartes, les jurons, les blasphèmes, 
retentissaient sous les voûtes, à la place des psaumes 
qu'on y entendait jadis. Puis, la partie achevée, les 
bambocheurs buvaient, mangeaient et ribotaient, 
faisant bombance jusqu'à l'aube. 

Vers 1832, quelques frères quêteurs étaient venus 
s'y établir, Ils avaient remis une cloche dans le vieux 
clocher roman, et, le dimanche, ils la sonnaient. 
Mais ils sonnaient en vain, nul ne montait à kurs 
offices, car on n'avait pas foi en eux. Et commt^ è 
cette époque, la duchesse de Berry avait débajiiué 
en Provence, pour y soulever les Carlistes contre le 
roi Louis-Philippe, il me souvient qu'on murmuj ait 
que ces frères marrons, sous leurs souquenilles noires, 
n'étaient que des miquelets, qui devaient cabaler 
pour quelque intrigue louche. 



A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET 69 

C'est à la suite de ces frères qu'un brave Cavail- 
lonnais^ appelé M. Donnât, était venu fonder, au 
couvent de Saint-Michel, par lui acheté à crédit, un 
pensionnat de garçons. 

■ C'était un vieux célibataire, au teint jaune et bis- 
tré, avec cheveux plats, nez épaté, bouche grande 
et grosses dents, longue lévite noire et les souliers 
bronzés. Très dévot, pauvre comme un rat d'église, 
il avait trouvé un biais pour monter son école et 
ramasser des pensionnaires sans un sou en bourse. 

Il allait, par exemple, à Graveson, à Tarascon, à 
Barbentane ou à Saint-Pierre, trouver un fermier 
qui avait des fils. 

— Je vous apprends, lui disait-il, que j'ai ouvert 
un pensionnat à Saint- M ichel-de-Frigolet. Vous avez 
là, à votre portée, une excellente institution pour 
enseigner vos enfants et leur faire passer leurs 
classes. 

— Ho! monsieur, répondait le père de famille, 
cela est bon pour les gens riches ; nous ne sommes 
pas faits, nous autres, pour donner tant de lecture à 
nos gars. . . Ils en sauront toujours assez pour labourer 
la terre. 

— Voyez, faisait M. Donnât, rien n'est plus beau 
que l'instruction. N'ayez souci pour le paiement. 
Vous me donnerez, par an, tant de charges de blé, 
tant de bar r aux de vin ou tant de cannes d'huile... ; 
puis, après, nous réglerons tout. 

Et le bon ménager envoyait ses petits à Saint^ 
M ichel-de-Frigolet . 



70 CHAPITRE V 

Ensuite, M. Donnât allait trouver, je suppose, un 
boutiquier, et il lui tenait ce propos : 

— Le joli gars que vous avez là! Et comme il a 
l'air éveillé! Vous ne voudriez pas, peut-être, en faire 
un pileur de poivre ? 

— Ah! monsieur, si nous pouvions, nous lui don- 
nerions tout de même un peu d'éducation; mais les 

Mlèges sont coûteux et, quand on n'est pas riche... 

— Est-ce besoin de collèges? faisait M. Donnât. 
Amenez-le à ma pension, là-haut, à Saint-Michel : 
nous lui apprendrons le latin et nous en ferons un 
homme... Puis, pour le paiement, nous prendrons 
taille à la boutique. Vous aurez en moi un chaland 
de plus, un bon chaland, je vous assure. 

Et, du coup, le boutiquier lui confiait son fils. 

Un autre jour, il passait devant la maison d'un 
menuisier, et admettons qu'il aperçût un enfant tout 
pâlot, qui jouait près de sa mère, dans la rigole de 
l'évier. 

— Mais ce beau mignon, qu'a-t-il? demandait 
M. Donnât à la maman. Il est bien blême! A-t-il les 
fièvres, ou mangerait-il de la cendre, par malacie? 

— Eh non! répliquait la femme, c'est la passion 
du jeu qui le fait se chêmer. Le jeu, monsieur, lui 
ôte le manger et le boire. 

— Eh bien! pourquoi ne pas le mettre, reprenait 
M. Donnât, dans mon institution, à Saint-Michel- 
de Frigolet? Rien que le bon air, dans une quinzaine 
de jours, lui aura rendu ses couleurs... Et puis, 1 en- 
fant sera surveillé et fera ses études; et, ses études 



A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET 71 

faites, il aura une place et n'aura jamais tant de peine 
comme en poussant le rabot. 

— Ah ! monsieur, quand on est pauvre ! 

— Ne vous inquiétez pas de ça. Nous avons, par 
là-haut, je ne sais combien de fenêtres et de portes 
à réparer... A votre mari, qui est menuisier, je pro- 
mets, moi, plus d'ouvrage que ce qu'il en pourra 
faire... et, bonne femme, nous rognerons sur la pen- 
sion. 

Et voilà! Le mignon allait aussi à Saint-Michel; 
et ainsi du boucher, et du tailleur, et d'autres. Par 
ce moyen, M. Donnât avait recueilli, dans son pen- 
sionnat, près de quarante enfants du voisinage, et 
j'étais du nombre. Sur le tas, quelques-uns, tels que 
moi, s'acquittaient en argent; mais les trois quarts 
payaient en nature, en provisions, ou en denrées, ou 
en travail de leurs parents. En un mot, M. Donnât, 
avant la République démocratique et sociale, avait 
tout bonnement, et sans tant de vacarme, résolu le 
problème de la Banque d'Echange, — qu'après lui, 
le fameux Proudhon, en 1848, essaya vainement de 
faire prendre dans Paris. 

Un de ces écoliers me reste dans le souvenir. Je 
crois qu'il était de Nîmes, et on l'appelait Agnel : 
doux, joli de visage, un air de jeune fille et quelque 
chose de triste dans la physionomie. Nos gens, à 
nous, venaient fréquemment nous voir, et, pour nos 
goûters, nous apportaient des friandises. Mais, Agnel, 
on eût dit qu'il n'avait pas de parents, car il n'en 
parlait jamais, personne ne venait le voir, et nul ne 



72 CHAPITRE V 

lui apportait rien. Une fois, cependant, mais une 
seule fois, arriva un gros monsieur qui lui parla en 
tête à tête, mystérieux, hautain, pendant une demi- 
heure à peine. Puis, il s'en alla et ne revint plus. 
Cela nous laissa croire qu' Agnel était un enfant d'une 
extraction supérieure, mais né du côté gauche et 
qu'on faisait élever en cachette à Saint-Michel. Je ne 
l'ai jamais revu. 

Notre personnel enseignant se composait, d'abord, 
du maître, le bon M. Donnât, lequel, lorsqu'il était 
présent, faisait les basses classes (mais, la moitié du 
temps, il était en voyage, pour grappiller des élèves) ; 
puis, de deux ou trois pauvres hères, anciens sémi- 
naristes, qui avaient jeté le froc aux orties et qui 
étaient bien contents d'être nourris, blanchis, et de 
tirer quelques écus; ensuite, d'un prestolet, qu'on 
appelait M. Talon, pour nous dire la messe; enfin, 
d'un petit bossu, nommé M. Lavagne, pour profes- 
seur de musique. De plus,' nous avions un nègre qui 
nous faisait la cuisine et une Tarasconaise, d'une 
trentaine d'années, pour nous servir à table et faire 
les lessives. Enfin, les parents de M. Donnât : le 
père, un pauvre vieux coiffé d'un bonnet roux, qui 
allait, avec son âne, chercher les provisions, et la 
mère, une pauvre vieille, en coiffe blanche de piqué, 
qui nous peignait quelquefois, lorsque c'était néces- 
saire. 

Saint-Michel, en ce temps-là, était beaucoup 
moins important que ce que, de nos jours, on l'a vu 
devenir. Il y avait simplement le cloître des anciens 



A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET 73 

moines Augustins, avec son petit préau, au milieu 
du carré; au midi, le réfectoire, avec la salle du cha- 
pitre; puis, l'église de Saint-Michel, toute délabrée, 
avec des fresques sur les murs, représentant l'enfer, 
ses flammes rouges, ses damnés et ses démons, 
armés de fourches, et le combat du diable contre le 
grand archange; puis, la cuisine et les étables. 

Mais en dehors, à part ce corps de bâtisses, il y 
avait, au midi, une chapelle à contreforts, dédiée à 
Notre-Dame-du- Remède, avec un porche à la fa- 
çade. De grosses touffes de lierre en recouvraient 
les murs et, à l'intérieur, elle était toute revêtue de 
boiseries dorées qui encadraient des tableaux, de 
Mignard, disait-on, où était représentée la vie de la 
Vierge Marie. La reine Anne d'Autriche, mère de 
Louis XIV, l'avait fait décorer ainsi, en reconnais- 
sance d'un vœu qu'elle avait, dans le temps, fait à 
la Sainte-Vierge, pour devenir mère d'un fils. 

Cette chapelle, vrai bijou perdu dans la mon- 
tagne, à la Révolution, de braves gens l'avaient 
sauvée en empilant sous le porche un grand tas de 
fagots qui en cachaient la porte. C'est là que, le 
matin, — et tous les matins de l'an, — à cinq heures 
l'été, à six heures l'hiver, on nous menait à la 
messe; c'est là qu'avec une foi, une foi vraiment 
angélique, il me souvient que je priais et que nous 
priions tous. C'est là que, le dimanche, nous chan- 
tions messe et vêpres, en tenant à la main nos livres 
d'Heures et nos Vespéraux, et c'est là que les cam- 
pagnards, aux jours de grandes fêtes, admiraient la 



74 CHAPITRE V 

voix du petit Frédéric : car j'avais, à cet âge, une 
jolie voix claire comme une voix de jeune fille, et, 
à l'Elévation, lorsqu'on chantait des motets, c'est 
moi qui faisais le solo; et je me souviens d'un où je 
me distinguais, paraît-il, spécialement, et où se 
trouvaient ces mots : 

O mystère incompréhensible ! 
Grand Dieu, vous n'êtes pas aimé. 

Devant la petite chapelle, et autour du couvent, 
étaient quelques micocouliers, auxquels, pour y 
grimper, nous déchirions nos culottes en allant, 
quand venait l'automne, cueillir les micocoules, 
douceâtres et menues, qui pendaient en bouquets. 
Il y avait aussi un puits, creusé et taillé dans le roc, 
qui, par un égout souterrain, laissait écouler son 
eau dans un bassin en contrebas et, de là, arrosait 
un jardin potager. Sous le jardin, à l'entri e du 
vallon, un bouquet de peupliers blancs égayait un 
peu le désert. 

Car c'était un vrai désert que ce plateau de Saint- 
Michel, où l'on nous avait mis en cage ; et elle le disait 
bien, l'inscription qui était sur la porte du cou- 
vent : 

« Voilà qu'en fuyant, je me suis éloigné et arrêté 
dans la solitude, parce que, dans la cité, j'ai vu 
l'injustice et la contradiction. J'aurai ici mon repos 
pour toujours, car c'est le lieu que j'ai choisi pour 
habiter. » 



A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET 75 

Le vieux couvent était bâti sur le plateau étroit 
d'un passage de montagne qui devait, autrefois, 
avoir un mauvais renom, parce qu'il est remarquable 
que, partout où se trouvent des chapelles consacrées 
à l'archange Michel, ce sont des endroits solitaires 
qui avaient du impressionner. 

Les mamelons d'alentour étaient couverts de 
thym, de romarin, d'asphodèle, de buis, et de la- 
vande. Quelques coins de vigne, qui produisaient, 
du reste, un cru en renom : le vin de Frigolet; 
quelques lopins d'oliviers plantés dans les bas- 
fonds; quelques allées d'amandiers, tortus, noirauds 
et rabougris, dans la pierraille; puis, aux fentes des 
rochers, quelques figuiers sauvages. C'était là, 
clairsemée, toute la végétation de ce massif de col- 
lines. Le reste n'était que friche et roche concassée, 
mais qui sentait si bon! L'odeur de la montagne, 
dès qu'il faisait du soleil, nous rendait ivres. 

Dans les collèges, d'ordinaire, les écoliers sont 
parqués dans de grandes cours froides, entre quatre 
murs. Mais nous autres, pour courir, nous avions 
toute la Montagnette. Quand venait le jeudi, ou 
même aux heures de la récréation, on nous lâchait 
tel qu'un troupeau et en avant dans la montagne, 
jusqu'à ce que la cloche nous sonnât le rappel. 

Aussi, au bout de quelque temps, nous étions de- 
venus sauvages, ma foi, autant qu'une nichée de 
lapins de garrigues. Et il n'y avait pas danger que 
l'ennui nous gagnât. 

Une fois hors de l'étude, nous partions comme 



^6 CHAPITRE V 

des perdreaux, à travers les vallons et sur les ma- 
melons. 

Dans la chaleur luisante et limpide et splendide, 
au lointain, les ortolans chantaient : tsi, tsï. hé gui 

Et nous nous roulions dans les plantes de thym; 
nous allions grapiller, soit les amandes oubliées, soit 
les raisins verts laissés dans les vignes; sous les 
chardons-rolands, nous ramassions des champi- 
gnons; nous tendions des pièges aux petits oiseaux; 
nous cherchions dans les ravins les pétrifications 
qu'on nomme, dans le pays, pierres de saint 
Etienne \ nous furetions aux grottes pour dénicher 
la Chèvre d'Or; nous faisions la glissade, nous esca- 
la'dions, nous dégringolions, si bien que nos parents 
ne pouvaient nous tenir de vêtements ni de chaus- 
sures. 

Nous étions déguenillés comme une troupe de 
bohémiens . 

Et tous ces mamelons, ces gorges, ces ravins, 
avec leurs noms superbes en langue provençale, — 
noms sonores et parlants où le peuple de Provence, 
en grand style lapidaire, a imprimé son génie, — 
comme ils nous émerveillaient! Le Mourre-de-la-Mer, 
d'oii l'on voyait à l'horizon blanchir le littoral de la 
Méditerranée, au coucher du soleil, nous allions, 
à la Saint-Jean, y allumer le feu de joie; la Baume- 
de-l'Argent, où les faux monnayeurs avaient, jadis, 
battu monnaie; la Roque- Pied-de-Bceuf, où jious 
voyions gravée une sole bovine, comme si un tau- 
reau y eût empreint sa ruade; et la Roque-d' Acier, 



A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET 77 

qui domine le Rhône, avec les barques et radeaux 
qui passaient à côté : monuments éternels du pays 
et de sa langue, tout embaumés de thym, de ro- 
marin et de lavande, tout illuminés d'or et d'azur. 
O arômes! ô clartés! ô délices! ô mil âge! ô paix de 
la nature douce ! Quels espaces de bonheur, de rêve 
paradisiaque, vous avez ouverts sur ma vie d'enfant ! 

L'hiver, ou lorsqu'il pleuvait, nous demeurions 
sous le cloître, nous amusant à la marelle^ à coupe- 
tête^ au cheval fondu. Et dans l'église du couvent, 
qui était, nous l'avons dit, complètement aban- 
donnée, nous jouions aux cachettes et nous nous 
clapissions dans les caveaux béants, pleins de têtes 
de morts et d'ossements des anciens moines. 

Un jour d'hiver, la brise bramait dans les longs 
couloirs ; c'était le soir, avant souper : tous blottis 
devant nos pupitres, M. Donnât, le maître, nous 
gardait à l'étude, et l'on n'entendait que nos plumes 
qui égratignaient le papier et, à travers les portes, le 
sifflement du vent. 

Tout à coup, à l'extérieur, nous entendons une 
voix sourde, sépulcrale, qui criait : 

— Donnât! Donnât! Donnât! rends -moi ma 
cloche ! 

Tous, épouvantés, nous regardâmes le maître, et, 
pâle comme un mort, M. Donnât descendit lente^ 
ment de sa chaire, fit signe aux plus grands de l'ac- 
compagner dehors, et nous autres, les petits, nous 
sortîmes tous après, en nous blottissant derrière. 

Avec la lune qui donnait, là-haut sur un rocher, 



78 CHAPITRE V 

en face du couvent, nous vîmes alors une ombre, ou, 
plutôt, un géant en longue robe noire et qui dans le 
vent disait : 

— Donnât, Donnât, Donnât! rends -moi ma 
cloche. 

D'entendre et de voir cette apparition, nous 
étions tous là tremblants. M. Donnât ne fit que dire 
à demi-voix : 

— C'est frère Philippe. 

Et, sans lui répondre, il rentra au couvent, avec 
nous tous après, qui le suivions en tournant la tête. 
Nous nous remîmes, fort troublés, à notre étude. 
Mais, cette soirée-là, nous n'en sûmes pas plus. 

Ce frère Philippe, nous l'apprîmes plus tard, fai- 
sait partie, paraît-il, de ces sortes d'ermites qui 
avaient occupé Saint- Michel quelques années avant 
nous et qui, au clocher vide, avaient mis une cloche. 
Puis, quand ils étaient partis, comme on n'emporte 
pas cela comme un grelot, la cloche était restée sur 
l'église, là-haut, et, naturellement, M. Donnât l'avait 
gardée. 

Frère Philippe était un bonhomme qui s'était 
donné pour tâche de remettre en état les ermitages 
en ruines qu'il y a, de-ci de-là, dans les montagnes 
de Provence. Je l'ai rencontré quelquefois, long- 
temps après, grand, maigre, un peu voûté et taci- 
turne, avec sa soutane rapiécée, son chapeau noir à 
larges bords, et portant sur l'épaule, moitié déviant, 
moitié derrière, un long bissac de toile bleue. 

Lorsqu'il avait dessein de restaurer ainsi quelque 



A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET 79 

ermitage à l'abandon, avec le produit de ses quêtes 
il le rachetait au propriétaire, il en réparait les 
parois, il y suspendait une cloche. Ensuite, ayant 
cherché et déniché quelque bon diable, qui voulût 
se faire ermite, il lui octroyait la cellule avec son jar- 
dinet, et lui se remettait, en faisant maigre chère, à 
quêter avec patience, pour relever un autre ermitage. 

La dernière fois que je le vis, il en avait rétabli, 
me dit-il, près d'une trentaine. C'était à la gare 
d'Avignon, où j'allais, comme Im, prendre le train 
d'une heure et demie. Il faisait rudement chaud, et 
le pauvre frère Philippe, qui avait, vers ce temps-là, 
près de quatre-vingts ans, cheminait au soleil, avec 
sa robe noire, incliné sous son sac, qui était presque 
plein de blé. 

— Frère Philippe, frère Philippe, lui cria un 
grand gars cravaté et ceinturé de rouge, vous pèse- 
t-il pas, le sac? Laissez que je le porte un peu... 

Et le brave garçon chargea le sac du frère et le 
porta jusqu'à la salle où l'on donne les billets. Or, ce 
jeune homme, que je connaissais un peu, était un 
rouge de Barbentane, et, comme nos démocrates ne 
frayent pas beaucoup avec les robes noires, cela me 
rappela le bon Samaritain, tout en me faisant voir 
la popularité de cet homme du bon Dieu. 

Frère Philippe, en dernier lieu, s'était retiré chez 
des moines qui l'avaient hospitalisé. Mais comme le 
gouvernement, vers cette époque-là, fit fermer les 
couvents, le pauvre vieux saint homme alla^ je 
crois, mourir à l'hôpital d'Avignon. 



8o CHAPITRE V 

Pour revenir à Saint-Michel, nous avions, ai-je 
dit, un certain aumônier qu'on appelait M. Talon : 
petit abbé avignonnais, ragot, ventru, avec un 
visage rubicond comme la gourde d'un mendiant. 
L'archevêque d'Avignon lui avait ôté la confession 
parce qu'il haussait trop le coude et nous l'avait 
envoyé pour s'en débarrasser. 

Or, à la Fête-Dieu, il se trouve qu'un jeudi, on 
nous avait conduits à Boulbon, village voisin, pour 
aller à la procession, les grands comme thuriféraires, 
les petits pour jeter des fleurs, et à M. Talon, bien 
imprudemment, hélas! on fit les honneurs du dais. 

Au moment où les hommes, les femmes, les jeunes 
filles, déployaient leurs théories dans les rues tapis- 
sées avec des draps de lit, au moment où k s con- 
fréries faisaient au soleil flotter leurs bannières, que 
les choristes, vêtues de blanc, de leurs voix virgi- 
nales entonnaient leurs cantiques, et que, pieux et 
recueillis, devant le Saint-Sacrement, nous autres, 
nous encensions et répandions nos fleurs, voici que, 
tout à coup, une rumeur s'élève et que voyons- 
nous, bon Dieu! le pauvre M. Talon, qui, titubant 
comme une clochette, avec l'ostensoir aux mains, la 
cape d'or sur le dos, aïe ! tenait toute la rue. 

En dînant au presbytère, il avait bu, paraît-il, ou, 
peut-être, on l'avait fait boire un peu plus qu'il ne 
faut de ce bon piot de Frigolet qui tape si vite à la 
tête; et le malheureux, rouge de sa honte autant que 
de son vin, ne pouvait plus tenir debout... Deux 
clercs en dalmatique, qui lui faisaient diacre et sous- 



A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET 8i 

diacre, le prirent chacun sous un bras ; la procession 
rentra; et, pour lors, M. Talon, une fois devant 
l'autel, se mit à répéter : Oremus^ oremus^ oremuSy 
et n'en put dire davantage. On l'emmena à deux 
dans la sacristie. 

Mais vous pouvez penser le scandale ! Heureuse- 
ment, encore, que cela se passa dans une paroisse 
où la dive bouteille, comme au temps de Bacchus, 
a conservé son rite. Près de Boulbon, vers la mon- 
tagne, se trouve une vieille chapelle dénommée 
Saint-Marcellin, et le premier du mois de juin, les 
hommes de Boulbon y vont processionnellement, en 
portant tous à la main une bouteille de vin. Le sexe 
n'y est pas admis, attendu que nos femmes, selon la 
tradition romaine, jadis ne buvaient que de l'eau; 
et, pour habituer les jeunes filles à ce régime, on 
leur disait toujours — et même on leur dit encore — 
que a l'eau fait devenir jolie ». 

L'abbé Talon ne manquait pas de nous mener, 
tous les ans, à la Procession des Bouteilles. Une 
fois dans la chapelle, le curé de Boulbon se tournait 
vers le peuple et lui disait : 

— Mes frères, débouchez vos bouteilles, et qu'on 
fasse silence pour la bénédiction ! 

Et alors, en cape rouge, il chantait solennellement 
la formule voulue pour la bénédiction du vin. Puis, 
ayant dit amen,, nous faisions un signe de croix et 
nous tirions une gorgée. Le curé et le maire choquant 
le verre ensemble sur l'escalier de l'autel, religieuse- 
ment, buvaient. Et, le lendemain, fête chômée, lors- 

6 



82 CHAPITRE V 

qu'il y avait sécheresse, on portait en procession le 
buste de saint Marcellin à travers le terroir, car les 
Boulbonais disent : 

Saint Marcellin, 
' Bon pour l'eau, bon pour le vin. 

Un autre pèlerinage assez joyeux aussi, que nous 
voyions à la Montagnette et qui est passé de mode, 
était celui de saint Anthime. Les Gravesonais le 
faisaient. 

Quand la pluie était en retard, les pénitents de 
Graveson, en ânonnant leurs litanies et suivis d'un 
flot de gens qui avaient des sacs sur la tête, appor- 
taient saint Anthime — un buste aux yeux proémi- 
nents, mitre, barbu, haut en couleurs — à l'église 
de Saint-Michel, et là, dans le bosquet, la pro vende 
épandue sur l'herbe odoriférante, toute la sainte 
journée, pour attendre la pluie, on chopinait dévo- 
tement avec le vin de Frigolet; et, le croiriez- vous 
bien? plus d'une fois l'averse inondait le retour. . . Que 
voulez-vous ! chanter fait pleuvoir, disaient nos pères. 

Mais gare! Si saint Anthime, malgré les litanies 
et les libations pieuses, n'avait pu faire naître de 
nuages, les joviaux pénitents, en revenant à Grave- 
son, patatras! pour le punir de ne les avoir pas 
exaucés, le plongeaient, par trois fois, dans le Fossé 
des Lones. Ce curieux usage de tremper les corps 
saints dans l'eau, pour les forcer de faire pleuvoir, 
se retrouvait en divers lieux, à Toulouse par ex( mple, 
et jusqu'en Portugal, 



A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET 83 

Quand, étant tout petits, nous allions à Graveson 
avec nos mères, elles ne manquaient pas de nous 
mener à l'église pour nous montrer saint Anthime, 
et ensuite Béluguet, — un jacquemart qui frappait 
les heures à l'horloge du clocher. 

Maintenant, pour achever ce qu'il me reste à dire 
sur mon séjour à Saint-Michel, il me revient comme 
un songe qu'à la fin du premier an, avant de nous 
donner vacances, on nous fit jouer les Enfants 
d'Edouard^ de Casimir Delavigne. On m'y avait 
donné le rôle d'une jeune princesse; et, pour me 
costumer, ma mère m'apporta une robe de mousse- 
line qu'elle était allée emprunter chez de jeunes 
demoiselles de notre voisinage, et cette robe blanche 
fut la cause, plus tard, d'un petit roman d'amour 
dont nous parlerons en son lieu. 

La seconde année de mon internat, comme on 
m'avait mis au latin, j'écrivis à mes parents d'aller 
m'acheter des livres, et, quelques jours après, nous 
vîmes, du vallon de Roque-Pied-de-Bceuf, monter, 
vers le couvent, mon seigneur père enfourché sur 
Babache, vieux mulet familier qui avait bien trente 
ans et qui était connu sur tous les marchés voisins, 
— où mon père le conduisait lorsqu'il allait en 
voyage. Car il aimait tant cette brave bête, que, 
lorsqu'il se promenait, au printemps, dans ses blés, 
toujours avec lui il menait Babache; et à califour- 
chon, armé d'un sarcloir à long manche, du haut de 
sa monture, il coupait chardons et roquettes. 

Arrivé au couvent, mon père déchargea un sac 



84 CHAPITRE V 

énorme qui était attaché sur le bât avec une corde, 
— et, tout en déliant le lien : 

— Frédéric, me cria-t-il, je t'ai apporté quelques 
livres et du papier. 

Et, là-dessus, du sac, il tira, un à un, quatre ou 
cinq dictionnaires reliés en parchemin, une trimbalée 
de livres cartonnés (Epitome, De Viris Illustribus^ 
Selectœ Historiœ^ Concìones^ etc.), un gros cruchon 
d'encre, un fagot de plumes d'oie, et puis un tel 
ballot de rames de papier que j'en eus pour sept ans, 
jusqu'à la fin de mes études. Ce fut chez M. Aubanel, 
imprimeur en Avignon, père du cher félibre de la 
Grenade entr^ ouverte (à cette époque, nous ttions 
encore bien loin de nous connaître), que le bon pa- 
triarche, avec grand empressement, était allé faire 
pour son fils cette provision de science. 

Mais, au gentil monastère de Saint-Michel-de- 
Frigolet, je n'eus pas le loisir d'user force papier. 
M. Donnât, notre maître, pour un motif ou pour 
l'autre, ne résidait pas assez dans son établissement, 
et, quand le chat n'y est pas, comme il disait, les 
rats dansent. Pour quêter des élèves ou se procurer 
de l'argent, il était toujours en course. Mal payés, 
les professeurs avaient toujours quelque prétexte 
pour abréger la classe, et quand les parents venaient, 
Souvent ils ne trouvaient personne. 

— Où sont donc les enfants ? 

Tantôt, le long d'un gradin soutenant un terrain 
en pente, nous étions à réparer quelque mur en 
pierres sèches. Tantôt, nous étions par les vignes 



A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET 85 

où, à notre grande joie, nous glanions des grappillons 
ou cherchions des morilles. Tout cela n'amenait pas 
la confiance à notre maître. De plus, le malheur était 
que, pour grossir le pensionnat, M. Donnât prenait 
des enfants qui ne payaient rien ou pas grand'chose, 
et ce n'étaient pas ceux qui mangeaient le moins aux 
repas. Mais un drôle d'incident précipita la décon- 
fiture. 

Nous avions pour cuisinier, je l'ai déjà dit, un 
nègre, et, pour domestique femme, une Tarasco- 
naise, qui était, dans la maison, la seule de son sexe. 
(Je ne compte pas la mère de notre principal, qui 
avait au moins soixante-dix ans.) Or, on sait que le 
diable ne perd jamais son temps, — notre fille de 
service, un jour, comme on dit ici, se trouva « em- 
barrassée », et ce fut, dans le pensionnat, un esclandre 
épouvantable. 

Qui disait que la maritorne était grosse du fait de 
M. Donnât lui-même, qui affirmait qu'elle l'était du 
professeur d'humanités, qui de l'abbé Talon, qui du 
maître d'études. Bref, en fin de compte, la charge 
fut mise sur le dos du nègre. Celui-ci, qui se sentait 
peut-être suspect à bon droit, soit par colère, soit 
par peur, fit son sac et partit; et la Tarasconaise, 
qui avait gardé son secret, déguerpit, à son tour, 
pour aller déposer son faix. 

Ce fut le signal de la débandade ; plus de cuisinier, 
plus de brouet pour nous; les professeurs, l'un après 
l'autre, nous laissèrent sur nos dents. M. Donnât 
avait disparu. Sa mère, la pauvre vieille, nous fit, 



86 CHAPITRE V 

quelques jours encore, bouillir des pommes de terre, 
Puis, son père, un matin, nous dit : 

— Mes enfants, il n'y a plus rien pour vous faire 
manger : il faut retourner chez vous. 

Et soudain, comme un troupeau de cabris en 
sevrage qu'on élargit du bercail, nous allâmes, en 
courant, avant de nous séparer, arracher des touffes 
de thym sur la colline, pour emporter un souvenir 
de notre beau quartier du Thym (i). Puis, avec nos 
petits paquets, quatre à quatre, six à six, qui en 
amont, qui en aval, nous nous éparpillâmes dans les 
vallons et les sentiers, mais non sans retourner la 
tête, ni sans regret à la descente. 

Pauvre M. Donnât! Après avoir essayé, de toutes 
les manières et d'un pays à l'autre, de remonter son 
institution (car nous avons tous notre grain de iolie), 
il alla, comme frère Philippe, finir, hélas! à l'hô- 
pital. 

Mais, avant de quitter Saint-Michel-de-Frigolet, 
il faut dire un mot, pourtant, de ce que l'antique 
abbaye devint après nous autres. Retombée de nou- 
veau à l'abandon pendant douze ans, un moine blanc, 
le Père Edmond, à son tour, l'acheta (1854) et y 
restaura, sous la loi de saint Norbert, l'ordre de Pré- 
montré, — qui n'existait plus en France. Grâce à 
l'activité, aux prédications, aux quêtes de ce zéla- 
teur ardent, le petit monastère prit des proportions 



(i) Frigolet, en provençal Ferigoulet, signifie « lieu où le 
thym abonde ». 



A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET 87 

grandioses. De nombreuses constructions, avec un 
couronnement de murailles crénelées, s'y ajoutèrent 
à l'entour; une église nouvelle, magnifiquement 
ornée, y éleva ses trois nefs surmontées de deux 
clochers. Une centaine de moines ou de frères con- 
vers peuplèrent les cellules, et, tous les dimanches, 
les populations voisines y montaient à charretées 
pour contempler la pompe de leurs majestueux 
offices; et l'abbaye des Pères Blancs était devenue 
si populaire que, quand la République fit fermer les 
couvents (1880), un millier de paysans ou d'habitants 
de la plaine vinrent s'y enfermer pour protester en 
personne contre l'exécution des décrets radicaux. Et 
c'est alors que nous vîmes toute une armée en 
marche, cavalerie, infanterie, généraux et capitaines, 
venir, avec ses fourgons et son attirail de guerre, 
camper autour du couvent de Saint-Michel-de-Fri- 
golet et, sérieusement, entreprendre le siège d'une 
citadelle d'opéra-comique, que quatre ou cinq gen- 
darmes auraient, s'ils avaient voulu, fait venir à 
jubé. 

Il me souvient que le matin, tant que dura l'inves- 
tissement, — et il dura toute une semaine, — les 
gens partaient avec leurs vivres et allaient se poster 
sur les coteaux et les mamelons qui dominent l'abbaye 
pour épier, de loin, le mouvement de la journée. Le 
plus joli, c'étaient les filles de Barbentane, de Boul- 
bon, de Saint-Remy ou de Maillane, qui, pour encou- 
rager les assiégés de Saint-Michel, chantaient avec 
passion, et en agitant leurs mouchoirs : 



S8 CHAPITRE V 

t^roVeftÇâux et catholiques, 
Notre foi, notre foi, n'a pas failli : 
Chantons, tous tressaillants, 
Provençaux et catholiques. 

Tout cela, mêlé d'invectives, de railleries et de 
huées à l'adresse des fonctionnaires, qui défilaient 
farouches, là-bas, dans leurs voitures. 

A part l'indignation que soulevait dans les cœurs 
l'iniquité de ces choses, le Siège de Caderousse^ par 
le vice-légat Sinibaldi Doria, — qui a fourni à l'abbé 
Favre le sujet d'une héroïde extrêmement comique, 
était, certes, moins burlesque que celui de Frigolet; 
et aussi un autre abbé en tira-t-il un poème qui se 
vendit en France à des milliers d'exemplaires. Enfin, 
à son tour, Daudet, qui avait déjà placé dans le 
couvent des Pères Blancs son conte intitulé V Elixir 
du Frère Gaucher, Daudet, dans son dernier roman 
sur Tarascon, nous montre Tartarin s'enfcrmant 
bravement dans l'abbaye de Saint-Michel. 



CHAPITRE VI 

CHEZ MONSIEUR MILLET 

L'oncle Bénoni. — La farandole au cimetière. — Le voyage en 
Avignon. — Avignon il y a cinquante ans. — Le maître de 
pension. — Le siège de Caderousse. — La première commu- 
nion. — Mlle Praxède. — Pèlerinage de Saint-Gent. — Au 
Collège Royal. — Le poète Jasmin. — La nostalgie de mes 
quatorze ans. 

Et, alors, il fallut me chercher une autre école, 
pas trop éloignée de Maillane, ni de trop haute con- 
dition, car nous autres, campagnards, nous n'étions 
pas orgueilleux et l'on me mit en Avignon chez un 
M. Millet, qui tenait pensionnat dans la rue Pétra- 
male. 

Cette fois, c'est l'oncle Bénoni qui conduisit la 
voiture. Bien que Maillane ne soit qu'à trois lieues 
d'Avignon, à cette époque où le chemin de fer 
n'existait pas, où les routes étaient abîmées par le 
roulage et où il fallait passer avec un bac le large lit 
de la Durance, le voyage d'Avignon était encore une 
affaire. 

Trois de mes tantes, avec ma mère, l'oncle Bénoni 



90 CHAPITRE VI 

et moi, tous gîtes sur un long drap plein de paille 
d'avoine qui remboiurait la charrette, nous partîmes 
en caravane après le lever du soleil. 

J'ai dit « trois de mes tantes », Il en est peu, en 
effet, qui se soient vu, à la fois, autant de tantes que 
moi ; j'en avais bien une douzaine ; d'abord, la grand'- 
Mistrale, puis la tante Jeanneton, la tante Madelon, 
la tante Véronique, la tante Poulinette et la tante 
Bourdette, la tante Françoise, la tante Marie, la 
tante Rion, la tante Thérèse, la tante Mélanie et la 
tante Lisa. Tout ce monde, aujourd'hui, est mort et 
enterré; mais j'cdme à redire ici les noms de ces 
bonnes femmes que j'ai vues circuler, comme autant 
de bonnes fées, chacune avec son allure, autour de 
mon berceau. Ajoutez à mes tantes le même nombre 
d'oncles et les cousins et cousines qui en avaient 
essaimé, et vous aurez une idée de notre parentage. 

L'oncle Bénoni était un frère de ma mère et le 
plus jeune de la lignée. Brun, maigre, délié, il avait 
le nez retroussé et deux yeux noirs comme du jais. 
Arpenteur de son état, il passait pour paresseux, et 
même il s'en vantait. Mais il avait trois passions : la 
danse, la musique et la plaisanterie. 

Il n'y avait pas, dans Maillane, de plus charmant 
danseur, ni de plus jovial. Quand, dans « la salle 
verte », à la Saint-Éloi ou à la Sainte-Agathe, il 
faisait la contredanse avec Jésette le lutteur, les 
gens, pour lui voir battre les ailes de pigecn, se 
pressaient à l'entour. Il jouait, plus ou moins bien, 
de toutes sortes d'instruments : violon, basson, cor, 



CHEZ M. MILLET 91 

clarinette; mais c'est au galoubet qu'il s'était adonné 
le plus. Il n'avait pas son pareil, au temps de sa jeu- 
nesse, pour donner des aubades aux belles ou pour 
chanter des réveillons dans les nuits du mois de mai. 
Et, chaque fois qu'il y avait un pèlerinage à faire, à 
Notre-Dame-de-Lumière, à Saint-Gent, à Vaucluse 
ou aux Saintes-Mariés, qui en était le boute-en-train 
et qui conduisait la charrette? Bénoni, toujours dispos 
et toujours enchanté de laisser son labeur, son 
équerre et sa maison pour aller courir le pays. 

Et l'on voyait des charretées de quinze ou vingt 
fillettes qui partaient en chantant : 



Ou 



Ou bien 



A l'honneur de saint Gent. 



Alix, ma bonne amie, 
Il est temps de quitter 
Le monde et ses intrigues, 
Avec ses vanités. 



Les trois Maries, 
Parties avant le jour, 
S'en vont adorer le Seigneur. 

Avec mon oncle, assis sur le brancard de la char- 
rette, qui les accompagnait avec son galoubet, et 
chatouille-toi et chatouille-moi, en avant les caresses, 
les rires et les cris tout le long du chemin ! 

Seulement, dans la tête, il s'était mis une idée 
assez extraordinaire : c'était, en se mariant, de 
prendre une fille noble2 

— Mais les filles nobles, lui objectait-on, veulent 



92 CHAPITRE VI 

épouser des nobles, et jamais tu n'en trouveras. 

— Hé, ripostait Bénoni, ne sommes-nous pas 
nobles, tous, dans la famille? Croyez- vous que nous 
sommes des manants comme vous autres? Notre 
aïeul était émigré; il portait le manteau doublé de 
velours rouge, les boucles à ses souliers, les bas de 
soie. 

Il fit tant, tourna tant, que, du côté de Carpen- 
tras, il entendit dire, un jour, qu'il y avait une 
famille de noblesse authentique, mais à peu près 
ruinée, où se trouvaient sept filles, toutes à marier. 
Le père, un dissipateur, vendait un morceau de 
terre tous les ans à son fermier, qui finit même par 
attraper le château. Mon brave oncle Bénoni s'attifa, 
se présenta, et l'aînée des demoiselles, une fille de 
marquis et de commandeur de Malte, qui se voyait 
en passe de coiffer sainte Catherine, se décida à 
l'épouser. C'est s ur la donnée de ces nobles comta- 
dins, tombé dans la roture, qu'un romancier carpen- 
trassien, H*.ari de la Madeleine, a fait son joli 
roman ; la Fin du Marquisat d'Aurel. (Paris, Char- 
pentier, 1878.) 

J'ai dit que mon oncle était paresseux. Quand, 
vers le milieu du jour, il allait à son jardin, pour 
bêcher ou reterser, il portait toujours son ilûteau. 
Bientôt, il jetait son outil, allait s'asseoir à l'ombre 
et essayait un rigaudon. Les filles qui travaillaient 
dans les champs d'alentour accouraient vile à la 
musique et, aussitôt, il leur faisait danser la salta- 
relle. 



CHEZ M. MILLET 



93 



En hiver, rarement il se levait avant midi. 

— Eh ! disait-il, bien blotti, bien chaud dans votre 
lit, où pouvez-vous être mieux? 

— Mais, lui disions-nous, mon oncle, ne vous y 
ennuyez-vous pas? 

— Oh! jamais. Quand j'ai sommeil, je dors; quand 
je n'ai plus sommeil, je dis des psaumes pour les 
morts. 

Et, chose singulière, cet homme guilleret ne man- 
quait pas un enterrement. Après la cérémonie, il 
demeurait toujours le dernier au cimetière, d'où il 
s'en revenait seul, en priant pour les siens et pour 
les autres, ce qui ne l'empêchait pas de répéter, 
chaque fois, cette bouffonnerie : 

— Un de plus, charrié à la Cité du Saint- Repos! 
Il dut bien, à son tour, y aller aussi. Il avait 

quatre-vingt-trois ans, et le docteur, ayant laissé 
entendre à la famille qu'il n'y avait plus rien à faire : 

— Bah! répondit Bénoni, à quoi bon s'effrayer! 
il n'en mourra que le plus malade. 

Et, comme il avait son flùteau sur sa table de 
nuit : 

— Que faites-vous de ce fifre-là, mon oncle? lui 
demandai-je, un jour que je venais le voir. 

— Ces nigauds, me dit-il, m'avaient donné une 
sonnette pour que je la remue quand j'aurais besoin 
de tisane. Ne vaut-il pas mie-ux mon fifre? Sitôt que 
je veux boire, au lieu d'appeler ou de sonner, je 
prends mon fifre et je joue un air. 

Si bien qu'il mourut son ilûteau en main, et qu'on 



94 CHAPITRE VI 

le lui mit dans son cercueil, chose qui donna lieu, le 
lendemain de sa mort, à l'histoire que voici : 

A la filature de soie, — où allaient travailler les 
filles de Maillane, le lendemain du jour où l'oncle 
fut mis en terre, — une jeune luronne, le matin, en 
entrant, fit d'un air effaré, aux autres jeunes filles : 

— Vous n'avez rien entendu, fillettes, cette nuit? 

— Non, le mistral seulement... et le chant de la 
chouette... 

— Oh! écoutez : nous autres, mes belles, qui 
habitons du côté du cimetière, nous n'avons pas 
fermé l'œil. Figurez-vous qu'à minuit sonnant, le 
vieux Bénoni a pris son flûteau (qu'on a^ ait mis 
dans son cercueil) ; il est sorti de sa fosse et s'est 
mis à jouer une farandole endiablée. Tous les morts 
se sont levés, ont porté leurs cercueils au milieu du 
Grand Clos, les ont, pour se chauffer, allumés au 
feu Saint-Elme, et ensuite, au rigaudon que jouait 
Bénoni, ils ont dansé un branle fou, autour du feu, 
jusqu'à l'aurore. 

Donc, avec l'oncle Bénoni^ que vous connaissez 
maintenant, avec ma mère et mes trois tantes, nous 
nous étions mis en route pour la ville d'Avignon. 
Vous connaissez peut-être la façon des villageois, 
lorsqu'ils vont quelque part en troupe : tout le long, 
au trantran de notre véhicule, ce ne furent qu'excla- 
mations et observations diverses au sujet de s plan- 
tations, des luzernes, des blés, des fenouils, des 
semis, que la charrette côtoyait. 

Quand nous passâmes dans Graveson, — où 



CHEZ M. MILLET 95 

l'on voit un beau clocher, tout fleuronné d'artichauts 
de pierre : 

— Vois, petit, cria mon oncle, les nombrils des 
Gravesonais, les vois-tu cloués au clocher? 

Et de rire et de rire, de cette facétie qui égaie les 
Maillanais depuis sept ou huit cents ans, facétie à 
laquelle les Gravesonais répliquent par une chanson 
qui dit : 

A Graveson, avons un clocher... 
Ceux qui le voient disent qu'il est bien droit! 
Mais, à Maillane, leur clocher est rond; 
C'est une cage pour moineaux, dit-on. 

Et l'on m'égrenait ainsi, les uns après les autres, 
les racontages coutumiers de la route d'Avignon : 
le pont de la Folie où les sorciers faisaient le 
branle, la Croisière oii l'on arrêtait parfois à main 
armée, et la Croix de la Lieue et le Rocher d'Ai- 
guille. 

Enfin, nous arrivâmes aux sablières de la Durance ; 
les grandes eaux, un an avant, avaient emporté le 
pont, et il fallait passer la rivière avec un bac. Nous 
trouvâmes là, qui attendaient leur tour, une centaine 
de charrettes. Nous attendîmes comme les autres, 
une couple d'heures, au marchepied; puis, nous 
nous embarquâmes, après avoir chassé, en lui criant 
« Au Mas! », le Juif, notre gros chien, qui nous 
avait suivis. 

Il était plus de midi quand nous fûmes en Avi- 
gnon. Nous allâmes établer, comme les gens de 
notre village, à V Hôtel de Provence ^ une petite 



96 CHAPITRE VI 

auberge de la place du Corps-Saint; et, le reste du 
jour, on alla bayer par la ville. 

— Voulez-vous, dit mon oncle, que je vous paie 
la comédie? Ce soir, on joue Maniclo ou Lou Crouliê 
bel esprit avec V Abbaye de Castro, 

— Ho! reprîmes-nous tous, il faut aller voir 
Maniclo. 

C'était la première fois que j'allais au théâtre^ et 
l'étoile voulut qu'on donnât, ce jour-là, une comédie 
provençale. A \ Abbaye de Castro ^ qui était un 
drame sombre, on ne comprit pas grand'chose. Mais 
mes tantes trouvèrent que Âf^w^V/i»^ à Maillane, était 
beaucoup mieux joué. Car, en ce temps, dans nos 
villages, il s'organisait, l'hiver, des représentations 
comiques et tragiques. J'y ai vu jouer, par nos 
paysans, la Mort de César ^ Zaïre et Joseph vendu 
par ses frères. Ils se faisaient des costumes avec 
les jupes de leurs femmes et les couvertures de leur 
lit. Le peuple, qui aime la tragédie, suivait, avec 
grand plaisir, la déclamation morne de ces pièces en 
cinq actes. Mais on jouait aussi V Avocat Pathelin^ 
traduit en provençal, et diverses comédies du léper- 
toire marseillais, telles que J/(9«j^zî Just^ Fresquiero 
ou la Co de l'Ai, Lou Groulié bel esprit et Misé 
Galineto, C'était toujours Bénoni le directeur de 
ces soirées, oii, avec son violon, en dodelinant de la 
tête, il accompagnait les chants. Vers l'âge d(i dix- 
sept ans, il me souvient d'avoir rempli un rôle dans 
Galineto et dans la Co de l'Ai, et même d'y ave ir eu, 
devant mes compatriotes, assez d'applaudisseirents. 



CHEZ M. MILLET 97 

Mais, bref : le lendemain, après avoir embrassé 
ma mère et le cœur gros comme un pois qui aurait 
trempé neuf jours, il fallut s'enfermer dans la rue 
Pétramale, au pensionnat Millet. M. Millet était un 
gros homme, de haute taille, aux épais sourcils, à 
figure rougeaude, mal rasé et crasseux, en plus, des 
yeux de porc, des pieds d'éléphant, et de vilains 
doigts carrés qui enfournaient sans cesse la prise 
dans son nez. Sa chambrière, Catherine, monta- 
gnarde jaune et grasse, qui nous faisait la cuisine, 
gouvernait la maison. Je n'ai jamais tant mangé de 
carottes comme là, des carottes au maigre en une 
sauce de farine. Dans trois mois, pauvre petit, je 
devins tout exténué. 

Avignon, la prédestinée, où devait le Gai-Savoir 
faire un jour sa renaissance, n'avait pas, il s'en faut, 
la gaieté d'aujourd'hui; elle n'avait pas encore élargi 
telle qu'elle est sa place de l'Horloge, ni agrandi sa 
place Pie, ni percé sa Grande-Rue. La Roque-de- 
Dom, qui domine la ville, complantée, maintenant, 
comme un jardin de roi, était alors pelée : il y avait 
un cimetière. Les remparts, à moitié ruinés, étaient 
entourés de fossés pleins de décombres avec des 
mares d'eau vaseuse. Les portefaix brutaux, orga- 
nisés en corporation, faisaient la loi au bord du 
Rhône, et en ville, quand ils voulaient. Avec leur 
chef, espèce d'hercule, dénommé Quatre-Bras, c'est 
eux qui balayèrent, en 1848, l'Hôtel de Ville d'Avi- 
gnon. 

Ainsi qu'en Italie, une fois par semaine passait 

7 



98 CHAPITRE VI 

par toutes les maisons, en remuant sa tirelire, un 
pénitent noir, qui, la cagoule sur le visage et deux 
trous devant les yeux, disait d'une voix grave : 

— Pour les pauvres prisonniers ! 

Inévitablement, on se heurtait, par les rues, à des 
types locaux, tels que la sœur Boute-Cuire, son 
panier à couvercle au bras, un crucifix d'argent sur 
sa grosse poitrine, ou bien le plâtrier Barret qui, 
dans une bagarre avec les libéraux, ayant perdu son 
chapeau, avait fait le serment de ne plus porter de 
chapeau jusqu'à ce que Henri V fût sur le trône, et 
qui, toute sa vie, s'en alla tête nue. 

Mais ce qu'on rencontrait le plus, avec leurs grands 
chapeaux montés et leurs longues capotes bleues, 
c'étaient les invalides installés en Avignon (oii 
était une succursale de l'Hôtel de Paris), vénérables 
débris des vieilles guerres, borgnes, boiteux, man- 
chots, qui, de leurs jambes de bois, martelaient, à 
pas comptés, les pavés pointus des rues. 

La ville traversait une sorte de mue, embiouillée, 
difficultueuse, entre les deux régimes, l'ancien et le 
nouveau, qui n'avaient pas cessé de s'y combattre à 
la sourdine. Les souvenirs atroces, les injures, les 
reproches des discordes passées, étaient encore 
vivants, étaient encore amers entre les gens d'un 
certain âge. Les carHstes ne parlaient que du tribu- 
nal d'Orange, de Jourdan Coupe-Têtes, des mas- 
sacres de la Glacière. Les libéraux, en bouche, 
avaient 1815, remémorant sans cesse l'assassinat du 
maréchal Brune, son cadavre jeté au Rhône, ses 



CHEZ M. MILLET 



99 



valises pillées, ses assassins impunis, entre autres le 
Pointu, qui avait laissé un renom terrible, et, si 
quelque parvenu tant soit peu insolent réussissait 
dans ses affaires : 

— Allons! disait le peuple, les louis d'or du maré- 
chal Brune commencent à sortir. 

Le peuple d'Avignon, comme celui d'Aix et de 
Marseille et de, pour ainsi dire, toutes les villes de 
Provence, était pourtant, en général (depuis, il a 
bien changé), regretteux des fleurs de lis comme du 
drapeau blanc. Cet échauffement de nos devanciers 
pour la cause royale n'était pas tant, ce me semble, 
une opinion politique qu'une protestation incons- 
ciente et populaire contre la centralisation, de plus 
en plus excessive, que le jacobinisme et le premier 
Empire avaient rendue odieuse. 

La fleur de lis d'autrefois était, pour les Proven- 
çaux (qui l'avaient toujours vue dans le blason de la 
Provence), le symbole d'une époque où nos cou- 
tumes, nos traditions et nos franchises étaient plus 
respectées par les gouvernements. Mais de croire 
que nos pères voulussent revenir au régime abusif 
d'avant la Révolution serait une erreur complète, 
puisque c'est la Provence qui envoya Mirabeau aux 
États Généraux et que la Révolution fut particuliè- 
rement passionnée en Provence. 

Je me souviens, à ce propos, d'une fois où Berryer 
venait d'être élu député par la ville de Marseille. 
Comme l'illustre orateur devait passer par Avignon, 
le préfet fit fermer les portes de la ville pour empê- 



loo CHAPITRE VI 

cher d'entrer les légitimistes du dehors qui arrivaient 
en foule pour lui faire un triomphe. Et bon nombre 
de Blancs furent, à cette occasion, emprisonnés au 
palais des papes. 

Mgr le duc d'Aumale, qui revenait d'Afrique, 
passa quelque temps après. On nous mena le voir à 
la porte Saint-Lazare, accompagné de ses soldats, 
qui étaient, comme lui, brunis par le soleil d'Aliter. 
Il était tout blanc de poussière, blondin, avec des 
yeux bleus et le rayonnement de la jeunesse et de la 
gloire. 

— Vive notre beau prince ! criaient, à tout mo- 
ment, les femmes des faubourgs. 

Me trouvant à Paris, en 1889, et ayant eu l'hon- 
neur d'être convié à Chantilly, je rappelai à Son 
Altesse cet infime détail de son passage en Provence; 
et Mgr d'Aumale, après quarante-cinq ans, se rap- 
pela de bonne grâce les braves femmes qui criaient, 
en le voyant passer : 

— Qu'il est joli ! qu'il est galant ! 

Ce vieil Avignon est pétri de tant de gloires qu'on 
n'y peut faire un pas sans fouler quelque souvenir, 
Ne se trouve-t-il pas que, dans l'île de maisons où 
était notre pensionnat, s'élevait, autrefois, le cou- 
vent de Sainte-Claire ! C'est dans la chapelle de ce 
couvent que, le matin du 6 avril 1327, Pétrarque 
vit Laure pour la première fois. 

Nous étions aussi tout près de la rue des Études, 
qui, encore à cette époque, avait, dans le bas peuple, 
une réputation lugubre. Nous n'avions jamais pu 



CHEZ M. MILLET loi 

décider les petits Savoyards, soit ramoneurs, soit 
décrotteurs, à venir ramoner dans notre pensionnat 
ou cirer nos chaussures. Comme, dans la rue des 
Etudes, se trouvaient, autrefois, l'Université d'Avi- 
gnon ainsi que l'École de médecine, le bruit courait 
que les étudiants attrapaient, quand ils pouvaient, 
les petits vagabonds, pour les saigner, les écorcher, 
et étudier sur leurs cadavres. 

Il n'en était pas moins intéressant pour nous, 
enfants de villages pour la plupart, de rôder, quand 
nous sortions, dans ce labyrinthe de ruelles qui nous 
avoisinaient, comme le Petit Paradis^ qui avait été 
jadis une « rue chaude » et qui s'en tenait encore ; 
la rue de VEau-de-Vie^ la rue du Chat^ la rue du 
Coq^ la rue du Diable. Mais quelle différence avec 
nos beaux vallons tout fleuris d'asphodèles, avec 
notre bon air, notre paix, notre liberté de Saint- 
Michel-de-Frioolet ! 

J'en avais, à certains jours, le cœur serré de nos- 
talgie, et, cependant, M. Millet, qui était fort bon 
diable au fond, avait quelque chose en lui qui finit 
par m'apprivoiser. Comme il était de Caderousse, 
fils, comme moi, d'agriculteur, et qu'il avait dans sa 
famille toujours parlé provençal, il professait, pour 
le poème du Siège de Caderousse^ une admiration 
extraordinaire; il le savait tout par coeur, et à la 
classe, quelquefois, en pleine explication de quelque 
beau combat des Grecs et des Troyens, remuant tout 
à coup, par un mouvement de front qui lui était par- 
ticulier, le toupet gris de ses cheveux : 



102 CHAPITRK \'I 

— Eh bien! disait-il, tenez! c'est là l'un des mor- 
ceaux les plus beaux de Virgile, n'est-ce pas? 
Ecoutez, pourtant, mes enfants, le fragment que je 
vais vous citer, et vous reconnaîtrez que Favre, le 
chantre du Siège de Caderousse^ à Virgile lui-même 
serre souvent les talons : 

Un nommé Pergori Latrousse, 
Le plus ventru de Caderousse, 
S'était rué contre un tailleur... 
Ayant bronché contre une motte, 
Il fut rouler comme un tonneau. 

vSi elles nous allaient, ces citations de notre langue, 
si pleines de saveur! Le gros Millet riait aux éclats, 
et, pour moi qui, dans le sang, avais, comme nul 
autre, gardé l'acre douceur du miel de mon enfance, 
rien de plus appétissant que ces hors-d'œuvre du 
pays. 

M. Millet, tous les jours, par là, vers les cinq 
heures, allait lire la gazette au café Baretta, — qu'il 
appelait le « Café des Animaux parlants », — et 
qui, si je ne me trompe, était tenu par l'oncle ou, 
peut-être, par l'aïeul de Mlle Baretta, du Théâtre- 
Français; ensuite, le lendemain, lorsqu'il était de 
bonne humeur, il nous redisait, non sans malice, les 
éternelles grogneries des vieux politiciens de cet 
établissement, qui ne parlaient jamais, en ce temps, 
que du Petit, comme ils appelaient Henri V. 

Je fis, cette année-là, ma première communion à 
l'église Saint-Didier, qui était notre paroisse, et 
c'était le sonneur Fanot, chanté plus tard par Rou- 



CHEZ M. MILLET 103 

manille dans sa Cloche montée^ qui nous sonnait le 
catéchisme. Deux mois avant la cérémonie, M. Mil- 
let nous menait à l'église pour y être interrogés. Et 
là, mêlés aux autres enfants, garçonnets et fillettes, 
qui devions communier ensemble, on nous faisait 
asseoir sur des bancs, au milieu de la nef. Le hasard 
fit que moi, qui étais le dernier de la rangée des gar- 
çons, je me trouvai placé près d'une charmante fille 
qui était la première de la rangée des demoiselles. 
On l'appelait Praxède et elle avait, sur les joues, 
deux fleurs de vermillon semblables à deux roses 
fraîchement épanouies. 

Ce que c'est que les enfants : attendu que, tous 
les jours, on se rencontrait ensemble, assis l'un près 
de l'autre; que, sans penser à rien, nous nous tou- 
chions le coude, et que nous nous communiquions, 
dans la moiteur de notre haleine, à l'oreille, en chu- 
chotant, nos petits sujets de rire, ne finîmes-nous 
pas (le bon Dieu me pardonne !) par nous rendre 
amoureux? 

Mais c'était un amour d'une telle innocence, et 
tellement empreint d'aspirations mystiques, que les 
anges, là-haut, s'ils éprouvent entre eux des affec- 
tions réciproques, doivent en avoir de pareilles. L'un 
comme l'autre, nous avions douze ans : l'âge de 
Béatrix, lorsque Dante la vit; et c'est cette vision 
de la jeune vierge en fleur qui a fait le Paradis du 
grand poète florentin. Il est un mot, dans notre 
langue, qui exprime très bien ce délice de l'âme dont 
s'enivrent les couples dans la prime jeunesse : nous 



I04 CHAPITRE VI 

nous agréions. Nous avions plaisir à nous voir. Nous 
ne nous vîmes jamais, il est vrai, que dans l'église; 
mais, rien que de nous voir, notre cœur était plein. 
Je lui souriais, elle souriait; nous unissions nos voix 
dans les mêmes cantiques d'amour, d'actions de 
grâces; vers les mêmes mystères nous exaltions, 
naïfs, notre foi spontanée... Oh! aube de l'amour, 
où s'épanouit en joie l'innocence, comme la margue- 
rite dans le frais du ruisseau, première aube de 
l'amour, aube pure envolée! 

Voici mon souvenir de Mlle Praxède, telle que je 
la vis pour la dernière fois : tout de blanc vêtue, 
couronnée de fleurs d'aubépine, et jolie à ravir sous 
son voile transparent, elle montait à l'autel, tout 
près de moi, comme une épousée, belle petite 
épousée de l'Agneau! 

Notre communion faite, la chose finit là. C'est en 
vain que longtemps, quand nous passions dans sa 
rue (elle habitait rue de la Lice), je portai mes 
regards avides sous les abat-jour verts de la maison 
de Praxède. Je ne pus jamais la revoir. On l'avait 
mise au couvent et, alors, de songer que ma char- 
mante amie, avec le vermillon et le sourire de son 
visage, m'était enlevée pour toujours, soit de cela, 
soit d'autre chose, je tombai dans une langueur à me 
dégoûter de tout. 

Aussi, les vacances venues, quand je retournai au 
Mas, ma mère me voyant tout pâle, avec, de temps 
en temps, des atteintes de fièvre, décida dans sa foi, 
autant pour me guérir que pour me récréer, de me 



CHEZ M. MILLET 105 

conduire à Saint Gent, qui est le patron des fiévreux. 

Saint Gent^ qui a pareillement la vertu de faire 
pleuvoir, est une sorte de demi-dieu pour les paysans 
des deux côtés de la Durance. 

— Moi, nous disat mon père, j'ai été à Saint-Gent 
avant la Révolution. Nous y allâmes, les pieds nus, 
avec ma pauvre mère, je n'avais pas plus de dix ans. 
Mais, en ce temps, il y avait plus de foi. 

Nous, avec l'oncle Bénoni qui conduisait le voyage 
et que vous connaissez déjà, par une lune claire 
comme il fait en septembre, vers minuit, nous par- 
tîmes donc, sur une charrette bâchée, et, après nous 
être joints aux autres pèlerins qui allaient à la fête, 
à Château- Renard, à Noves, au Thor, ou bien à 
Pernes, nous voyions après nous, tout le long du 
chemin, quantité d'autres charrettes, recouvertes, 
comme la nôtre, de toiles étendues sur des cerceaux 
de bois, venir grossir la caravane. 

Chantant ensemble, pêle-mêle, le cantique de 
Saint Gent, — qui, du reste, est superbe, puisque 
Gounod en a mis l'air dans l'opéra de Mireille, — 
nous traversions de nuit, au bruit des coups de fouet, 
les villages endormis, et le lendemain soir, par là, 
vers les quatre heures, nous arrivions en foule au 
cri de : « Vive Saint Gent! », dans la gorge du 
Bausset. 

Et là, sur les lieux mêmes, où l'ermite vénéré 
avait passé sa pénitence, les vieux, avec animation, 
racontaient aux jeunes gens ce qu'ils avaient entendu 
dire : 



io6 CHAPITRE VI 

— Gent, disaient-ils, était comme nous un enfant 
de paysans, un brave gars de Monteux, qui, à l'âge 
de quinze ans, se retira dans le désert, pour se con- 
sacrer à Dieu. Il labourait la terre avec deux vaches. 
Un jour, un loup lui en saigna une. Gent attrapa le 
loup, l'attela à sa charrue, et le fit labourer, sous le 
joug, avec Tautre vache. Mais à Monteux, depuis 
que Gent était parti, il n'avait pas plu de sept ans, 
et les Montelais dirent à la mère de Gent : 

— Imberte, il faut aller à la recherche de votre fils, 
parce que, depuis son départ, il n'est plus tombé 
une goutte d'eau. 

Et la mère de Gent, à force de chercher, à force 
de crier, trouva enfin son gars, là où nous sommes à 
présent, dans la gorge du Bausset, et, comme sa 
mère avait soif, Gent, pour la faire boire, planta 
deux de ses doigts dans ce roc escarpé, et il en jaillit 
deux fontaines : une de vin et l'autre d'eau. Celle du 
vin est tarie, mais celle de l'eau coule toujours, — 
et c'est la main de Dieu pour les mauvaises fièvres. 

On va, deux fois par an, à l'ermitage de Saint 
Gent. D'abord, au mois de mai, où les Montelais, ses 
compatriotes, emportent sa statue de Monteux au 
Bausset, pèlerinage de trois lieues, qui se fait à la 
course, en mémoire et symbole de la fuite du saint. 

Voici la lettre enthousiaste qu'Aubanel m'écrivait, 
un an qu'il y était allé (1866) : 

« Mon cher ami, avec Grivolas, nous arrivons de 
Saint-Gent. C'est une fête étonnante, admirable, 
sublime; ce qui est d'une poésie inouïe, ce qui m'a 



CHEZ M. MILLET 107 

laissé dans l'âme une impression délicieuse, c'est la 
course nocturne des porteurs de Saint Gent. Le 
maire nous avait donné une voiture et nous avons 
suivi ce pèlerinage dans les champs, les bois et les 
rochers au clair de lune, au chant des rossignols, 
depuis huit heures du soir, jusqu'à minuit et demi. 
C'est saisissant et mystérieux; c'est étrange et beau 
à faire pleurer. Ces quatre enfants en culotte et en 
guêtres nankin, courant comme des lièvres, volant 
comme des oiseaux, précédés d'un homme à cheval 
galopant et tirant des coups de pistolet ; les gens des 
fermes venant sur les chemins au passage du saint ; 
les hommes, les femmes, les enfants et les vieux, 
arrêtant les porteurs, baisant la statue, criant, pleu- 
rant, gesticulant; et puis, lorsqu'on repart toujours 
plus vite, les femmes qui leur crient : 

« — Heureux voyage! garçons! 

« Et les hommes qui ajoutent : 

« — Le grand Saint Gent vous maintienne la 
force ! 

« Et de courir encore, de courir à perdre haleine. 
Oh! ce voyage dans la nuit, cette petite troupe par- 
tant à la garde de Dieu et de Saint Gent, et s'en- 
fonçant dans les ténèbres, dans le désert, pour aller 
je ne sais où, tout cela, je te le redis, est d'une poésie 
si profonde et si grande qu'elle vous laisse une 
impression ineffaçable. » 

Le second pèlerinage de Saint-Gent est en sep- 
tembre, et c'est celui où nous allâmes. Comme Saint 
Gent, en somme, n'a été canonisé que par la voix du 



io8 CHAPITRE VI 

peuple, les prêtres y viennent peu, les bourgeois 
encore moins; mais le peuple de la glèbe, dans ce 
bon saint tout simple qui était de son terroir, qui 
parlait comme lui, qui travailla comme lui, qui, sans 
tant de longueurs, lui envoie la pluie, lui guérit ses 
fièvres, le peuple reconnaît sa propre déification et 
son culte pour lui est si fervent que, dans l'étroite 
gorge où la légende vit, on a vu, quelquefois, jusqu'à 
vingt mille pèlerins. 

La tradition dit que Saint Gent couchait la tète en 
bas, les pieds en haut, dans un lit de pierre; et tous 
les pèlerins, dévotement, gaiement, font l'arbre four- 
chu au lit de Saint Gent, qui est une auge dressée ; — 
les femmes mêmes le font aussi, en se tenant, de l'une 
à l'autre, les jupes décemment serrées. 

Nous fîmes l'arbre fourchu dans le lit, conime les 
autres; nous allâmes, avec ma mère, voir la Fontaine 
du Loup et la Fontaine de la Vache; et ensuite, 
entourés de quelques vieux noyers, la chapelle de 
Saint Gent, où se trouve son tombeau, et le « rocher 
affreux », comme dit le cantique, d'où sort, pour les 
fiévreux, la miraculeuse source. 

Or, émerveillé de tous ces récits, de toutes ces 
croyances, de toutes ces visions, moi donc, l'âme 
enivrée par la vue de l'endroit, par la senteur des 
plantes, — encore embaumées, semblait-il, de l'em- 
preinte des pieds du saint, avec la belle foi de ma 
douzième année, je m'abreuvai au jet de l'eau; et 
(dites ce qu'il vous plaira), à partir de là, je n'eus 
plus de fièvre. Ne vous étonnez pas si la lille du 



CHEZ M. MILLET 109 

félibre, si la pauvre Mireille, perdue dans la Crau, 
mourante de soif, se recommande au bon Saint Gent. 

O bel et jeune laboureur — qiii attelâtes à votre 
charrue — le loup de la montagne^ etc. 

[Mireille, chant VI il.) 

souvenir de jeunesse qu'il m'est très doux encore de 
me remémorer. 

A mon retour en Avignon eut lieu, pour nous faire 
poursuivre nos classes, une combinaison nouvelle. 
Tout en restant pensionnaires chez le gros M. Millet, 
on nous menait, deux fois par jour, au Collège Royal, 
pour y suivre comme externes les cours universi- 
taires, et c'est dans ce lycée et de cette façon que, 
dans cinq ans (de 1843 à 1847), j^ terminai mes 
études. 

Nos maîtres du collège n'étaient pas, comme 
aujourd'hui, de jeunes normaliens stylés et élé- 
gants. Nous avions encore, dans leurs chaires, les 
vieux barbons sévères de l'ancienne Université : en 
quatrième, par exemple, le brave M. Blanc, ancien 
sergent-major de l'époque impériale, qui, lorsque nos 
réponses étaient insuffisantes, ex abrupto nous lan- 
çait par la tête les bouquins qu'il avait en mains; en 
troisième, M. Monbet, au parler nasillard (il conser- 
vait, sur sa cheminée, dans un bocal d'eau-de-vie, 
un fœtus de sa femme); en seconde, M. Lamy, un 
classique rageur, qui avait en horreur le renouveau 
de Victor Hugo; enfin, en rhétorique, un rude 



iio CHAPITRE VI 

patriote appelé M. Chanlaire, qui détestait les 
Anglais, et qui, ému, nous déclamait, en frappant 
sur son pupitre, les chants guerriers de Béranger. 

Je me vois encore, un an, à la distribution des 
prix dans l'église du collège, avec tout le beau monde 
d'Avignon qui l'emplissait. J'avais, cette année-là, 
et je ne sais comment, remporté tous les prix, même 
celui d'excellence. Chaque fois qu'on me nommait, 
j'allais chercher, timide, aux mains du proviseur, le 
beau livre de prix et la couronne de laurier; puis, 
traversant la foule et ses applaudissements, je venais 
jeter ma gloire dans le tablier de ma mère ; et tous 
considéraient d'un regard curieux, d'un regard 
étonné, cette belle Provençale qui, dans son cabas de 
jonc, entassait avec bonheur, mais digne et calme, 
les lauriers de son fils; puis au Mas, pour les con- 
server, sic transit gloria mundi, nous mettions les- 
dits lauriers sur la cheminée, derrière les chaudrons. 

Quoi qu'il se fît, pourtant, pour me détourner de 
mon naturel, comme on ne fait que trop, aujourd'hui 
plus que jamais, aux enfants du Midi, je ne pouvais 
me sevrer des souvenances de ma langue, et tout 
m'y ramenait. Une fois, ayant lu, dans je ne sais 
plus quel journal, ces vers de Jasmin à Loïsa Puget : 

Quand dins l'aire 

Pèr nous plaire 

Sones l'aire — 
De tas nouvelles causous, 
Sus la terre tout s'amaiso, 

Tout se taiso, 
Al refrin que fas souna; 



CHEZ M. MILLET m 

Mai d'un cop se derebelho 
E frémis coumo la felho 
Qu'un vent fres fai frissouna. 

Et voyant que ma langue avait encore des poètes 
qui la mettaient en gloire, pris d'un bel enthousiasme, 
je fis aussitôt, pour le célèbre perruquier, une pié- 
cette admirative qui commençait ainsi : 

Pouèto, ounour de ta maire Gascougno. 

Mais, petit criquet, je n'eus pas de réponse. Je 
sais bien que mes vers, pauvres vers d'apprenti, n'en 
méritaient guère; cependant, — pourquoi le nier? 
— ce dédain me fut sensible; et plus tard, à mon 
tour, quand j'ai reçu des lettres de tout pauvre 
venant, me rappelant ma déconvenue, je me suis fait 
un devoir de les bien accueillir toujours. 

Vers l'âge de quatorze ans, ce regret de mes champs 
et de ma langue provençale, qui ne m'avait jamais 
quitté, finit par me jeter dans une nostalgie pro- 
fonde. 

— Combien sont plus heureux, me disais-je à part 
moi, comme l'Enfant Prodigue, les valets et les ber- 
gers de notre Mas, là-bas, qui mangent le bon pain 
que ma mère leur apprête, et mes amis d'enfance, 
lès camarades de Maillane, qui vivent libres à la 
campagne et labourent, et moissonnent, et ven- 
dangent, et olivent^ sous le saint soleil de Dieu, tan- 
dis que je me chême, moi, entre quatre murs, sur 
des versions et sur des thèmes! 

Et mon chagrin se mélangeait d'un violent dégoût 



112 CHAPITRE VI 

pour ce monde factice où j'étais claquemuré et d'une 
attraction vers un vague idéal que je voyais bleuir 
dans le lointain, à l'horizon. Or, voici qu'un jour, en 
lisant, je crois, le Magasin des Familles^ je vais 
tomber sur une page oii était la description de la 
chartreuse de Valbonne et de la vie contemplative 
et silencieuse des Chartreux. 

N'est-il pas vrai, lecteur, que je me monte la tête, 
et, m'échappant du pensionnat, par une belle après- 
midi, je pars, tout seul, éperdument, prenant, le 
long du Rhône, la route du Pont-Saint-Esprit, car 
je savais que Valbonne n'en était pas éloigné. 

— Tu iras, me dis-je, frapper à la porte du cou- 
vent ; tu prieras, tu pleureras, jusqu'à ce qu'on 
veuille te recevoir; puis, une fois reçu, tu vas, 
comme un bienheureux, te promener tout le jour 
sous les arbres de la forêt, et, te plongeant dans 
l'amour de Dieu, tu te sanctifieras comme fit le bon 
saint Gent. 

Ce ressouvenir de saint Gent, dont la légende me 
hantait, sur le coup m'arrêta. 

— Et ta mère, me dis-je, à laquelle, misérable, 
tu n'as pas dit adieu, et qui, en apprenant que tu as 
disparu, va être au désespoir et, par monts et par 
vaux, te cherchera, la pauvre femme, en criant, 
désolée comme la mère de saint Gent ! 

Et alors, tournant bride, le cœur gros, hésitant, 
je gagnai vers M aillane, autant dire pour embrasser, 
avant de fuir le monde, mes parents encore une fois; 
mais, à mesure que j'avançais vers la maison pater- 



CHEZ M. MILLET 113 

nelle, voilà, pauvre petit, que mes projets de céno- 
bite et mes fières résolutions fondaient dans l'émo- 
tion de mon amour filial comme un peloton de neige 
à un feu de cheminée; et lorsque, au seuil du Mas, 
j'arrivai sur le tard et que ma mère, étonnée de me 
voir tomber là, me dit : 

— Mais pourquoi donc as-tu quitté le pensionnat, 
avant d'être aux vacances ? 

— Je languissais, fis-je en pleurant, tout honteux 
de ma fugue, et je ne veux plus y aller, chez ce gros 
monsieur Millet, — oii l'on ne mange que des ca- 
rottes ! 

Le lendemain, on me fit reconduire, par notre ber- 
ger Rouquet, dans ma geôle abhorrée, en me promet- 
tant, cependant, de m'en libérer bientôt, après les 
vacances. 



CHAPITRE VII 

CHEZ M. DUPUY 



Joseph Roumanille. — Notre liaison. — Les poètes du « Boui- 
Abaisso ». — L'épuration de notre langue. — Anselme Ma- 
thieu . — L'amour sur les toits. — Les processions avignonnaises. 
— Celle des Pénitents Blancs. — Le sergent Monnier. — 
L'achèvement des études. 



Comme les chattes qui, souvent, changent leurs 
petits de place, ma mère, à la rentrée de cetie année 
scolaire, m'amena chez M. Dupuy, Carpentrassien 
portant besicles, qui tenait, lui aussi, un pensionnat 
à Avignon, au quartier du Pont-Troué. Mais, ici, 
pour mes goûts de provençaliste en herbe, j'eus, 
comme on dit, le museau dans le sac. 

M. Dupuy était le frère de ce Charles Dupuy, 
mort député de la Drôme, auteur du Petit Pipillon^ 
un des morceaux délicats de notre anthobi^ie pro- 
vençale moderne. Lui, le cadet Dupuy, rimait aussi 
en provençal, mais ne s'en vantait pas, et il avait 
raison. 

Voici que, quelque temps après, il nous arriva de 
Nyons un jeune professeur à fine barbe ncire, qui 



CHEZ M. DUPUY 115 

était de Saint-Remy. On l'appelait Joseph Rouma- 
nille. Comme nous étions pays, — Maillane et Saint- 
Remy sont du même canton, — et que nos parents, 
tous cultivateurs, se connaissaient de longue date, 
nous fûmes bientôt liés. Néanmoins, j'ignorais que 
le Saint-Remyen s'occupait, lui aussi, de poésie 
provençale. 

Et, le dimanche, on nous menait, pour la messe 
et les vêpres, à l'église des Carmes. Là, on nous 
faisait mettre derrière le maître-autel, dans les stalles 
du chœur, et, de nos voix jeunettes, nous y accom- 
pagnions les chantres du lutrin : parmi lesquels Denis 
Cassan, autre poète provençal, on ne peut plus popu- 
laire dans les veillées du quartier, et que nous 
voyions en surplis, avec son air falot, son flegme, sa 
tête chauve, entonner les antiennes et les hymnes. 
La rue où il demeurait porte, aujourd'hui, son nom. 

Or, un dimanche, pendant que l'on chantait 
vêpres, il me vint dans l'idée de traduire en vers 
provençaux les Psauines de la Pénitence, et, alors, 
en tapinois, dans mon livre entr'ouvert, j'écrivais à 
mesure, avec un bout de crayon, les quatrains de ma 
version : 

Que l'isop bagne ma caro, 
Sarai pur : lavas-me lèu 
E vendrai pu blanc encaro 
Que la tafo de la nèu. 

Mais M. Roumanille, qui était le surveillant, vient 
par derrière, saisit le papier où j'écrivais, le lit, puis 
le fait lire au prudent M. Dupuy, — qui fut, paraît-il, 



ii6 CHAPITRE VII 

d'avis de ne pas me contrarier; et, après vêpres, 
quand, autour des remparts d'Avignon, nous allions 
à la promenade, il m'interpella en ces termes : 

— De cette façon, mon petit Mistral, tu t'amuses 
à faire des vers provençaux ? 

— Oui, quelquefois, lui répondis-je. 

— Veux-tu que je t'en dise, moi? Écoute. 

Et Roumanille, d'une voix sympathique et bien 
timbrée, me récita les Deux Agneaux : 

Entendes pas l'agnèu que bèlo ? 
Vès-lou que cour après l'enfant... 
Coume fan bèn tout ço que fan ! 
E l'innoucènci, coume es bello ! 

Et puis, le Petit Joseph : 

Lou paire es ana rebrounda 
E, pèr vendre lou jardinage, 
La maire es anado au vilage, 
E Jejè rèsto pèr garda. 

Et puis Paulon^ et puis le Pauvre^ et Madeleine 
et Louis ette, une vraie éclosion de fleurs d'avril, de 
fleurs de prés, fleurs annonciatrices du printemps 
félibréen qui me ravirent de plaisir et je m'écriai : 

— Voilà l'aube que mon âme attendait pour 
s'éveiller à la lumière ! 

J'avais bien, jusque-là, lu à bâtons rompus uji peu 
de provençal; mais, ce qui m'ennuyait, c'était de 
voir notre langue, chez les écrivains modernes (à 
l'exception de Jasmin et du marquis de Lafare — 
que je ne connaissais pas), employée, en général, 



CHEZ M. DUPUY 117 

comme on eût dit par dérision. Et Roumanille, beau 
premier, dans le parler populaire des Provençaux du 
jour, chantait, lui, dignement, sous une forme simple 
et fraîche, tous les sentiments du cœur. 

En conséquence, et nonobstant une différence 
d'âge d'une douzaine d'années (Roumanille était né 
en 18 18), lui, heureux de trouver un confident de sa 
Muse tout préparé pour le comprendre, moi, tres- 
saillant d'entrer au sanctuaire de mon rêve, nous 
nous donnâmes la main, tels que des fils du même 
Dieu, et nous liâmes amitié sous une étoile si heu- 
reuse que, pendant un demi-siècle, nous avons mar- 
ché ensemble pour la même œuvre ethnique, sans 
que notre affection ou notre zèle se soient ralentis 
jamais. 

Roumanille avait donné ses premiers vers au 
Boui-AbaïssOy un journal provençal que Joseph 
Désanat publiait à Marseille une fois par semaine et 
qui, pour les trouvères de cette époque-là, fut un 
foyer d'exposition. Car la langue du terroir n'a jamais 
manqué d'ouvriers; et, principalement au temps du 
Boui-Abaisso (i 841-1846), il y eut devers Marseille 
un mouvement dialectal qui, n'aurait-il rien fait que 
maintenir l'usage d'écrire en provençal, mérite d'être 
salué. 

De plus, nous devons recçnnaître que des poètes 
populaires, tels que le valeureux Désanat de Taras- 
con, tels que Bellot, Chailan, Bénédit et Gelu, Gelu 
éminemment, qui ont à leur manière exprimé la 
gaillardise du gros rire marseillais, n'ont pas été 



ii8 CHAPITRE VII 

depuis, pour ces sortes d'atellanes, remplacés ni 
dépassés. Et Camille Reybaud, un poète de Carpen- 
tras, mais poète de noble allure, dans une grande 
épître qu'il envoyait à Roumanille, tout en désespé- 
rant du sort du provençal délaissé par les imbéciles, 
qui, disait-il. 

Laissent^ pour imiter les messieurs de la ville ^ — 
aux sages pères-grands notre langue trop vile — 
et nous font du français, qu'ils estropient à fond, — 
de tous les patois le plus affreux peut-être^ 

Reybaud semblait pressentir la renaissance qui 
couvait, lorsqu'il faisait cet appel aux rédacteurs du 
Boui-Ahaisso : 

Quitto7is-nous : mais avant de nous séparer, — 
frères^ contre V oubli songeons de nous défendre ; — 
tous ensemble faisons quelque œuvre colossale^ — 
quelque tour de Babel en brique provençale; — au 
sommet^ en chantant^ gravez ensuite votre nom . — 
car vous autres^ amis^ êtes dignes de renommée ! — 
Moi qu^un grain d'encens étourdit et enivre^ — qui 
chante pour chanter comme fait la cigale — et qui 
n'' apporterais ^ pour votre monument^ — qu'une pincée 
de gravier et de mauvais ciment^ — je creuserai 
pour ma muse un tombeau dans le sable ; — et quand 
vous aurez fini votre œuvre impérissable, — si^ des 
hauteurs de votre ciel si bleu, — vous regardez en 
bas, frères, vous 7ie me verrez plus. 

Seulement, imbus de cette idée fausse que le pailer 



CHEZ M. DUPUY 119 

du peuple n'était bon qu'à traiter des sujets bas ou 
drolatiques, ces messieurs n'avaient cure ni de le 
nettoyer, ni de le réhabiliter. 

Depuis Louis XIV, les traditions usitées pour 
écrire notre langue s'étaient à peu près perdues. Les 
poètes méridionaux avaient, par insouciance ou plu- 
tôt par ignorance, accepté la graphie de la langue 
française. Et à ce système-là qui, n'étant pas fait 
pour lui, disgraciait en plein notre joli parler, chacun 
ajoutait ensuite ses fantaisies orthographiques : à tel 
point que les dialectes de l'idiome d'Oc^ à force d'être 
ainsi défigurés par l'écriture, paraissaient complète- 
ment étrangers les uns aux autres. 

Roumanille, en lisant à la bibliothèque d'Avi- 
gnon les manuscrits de Saboly, fut frappé du bon 
effet que produisait notre langue, orthographiée là 
selon le génie national et d'après les usages de nos 
vieux Troubadours. Il voulut bien, si jeune que je 
fusse, prendre mon sentiment pour rendre au proven- 
çal son orthographe naturelle; et, d'accord tous les 
deux sur le plan de réforme, on partit hardiment de 
là pour muer ou changer de peau. Nous sentions 
instinctivement que, pour l'œuvre inconnue qui nous 
attendait au loin, il nous fallait un outil léger, un 
outil frais émoulu. 

L'orthographe n'était pas tout. Par esprit d'imita- 
tion et par un préjugé bourgeois qui, malheureuse- 
ment, descend toujours davantage, l'on s'était ac- 
coutumé à délaisser comme « grossiers » les mots 
les plus grenus du parler provençal. Par suite, 



120 CHAPITRE VII 

les poètes précurseurs des félibres, même ceux en 
renom, employaient communément, sans aucun sens 
critique, les formes corrompues, bâtardes, du patois 
francisé qui court les rues. Ayant donc, Roumanille 
et moi, considéré qu'à tant faire que d'écrire nos 
vers dans le langage du peuple, il fallait mettre en 
lumière, il fallait faire valoir l'énergie, la franchise, 
la richesse d'expression qui le caractérisent, nous 
convînmes d'écrire la langue purement et telle qu'on 
la parle dans les milieux affranchis des influences 
extérieures. C'est ainsi que les Roumains, comme 
nous le contait le poète Alexandri, lorsqu'ils vou- 
lurent relever leur langue nationale, que les classes 
bourgeoises avaient perdue ou corrompue, allèrent 
la rechercher dans les campagnes et les montagnes, 
chez les paysans les moins cultivés. 

Enfin, pour conformer le provençal écrit à la pro- 
nonciation générale en Provence, on décida de sup- 
primer quelques lettres finales ou étymologiques 
tombées en désuétude, telles que l'S du pluriel, leT 
des participes, l'R des infinitifs et le C H de quelques 
mots, tels que yizíT^, dich^ puech, etc. 

Mais qu'on n'aille pas croire que ces innovations, 
bien qu'elles n'eussent de rapport qu'avec un cercle 
restreint de poètes « patois », comme on disait alors, 
se fussent introduites dans l'usage commun, sans 
combat ni résistance. D'Avignon à Marseille, tous 
ceux qui écrivaient ou rimaillaient dans la langue, 
contestés dans leur routine ou leur manière d'être, 
soudain se ofendarmèrent contre les réformateurs. 



CHEZ M. DUPUY 121 

Une guerre de brochures et d'articles venimeux, 
entre les jeunes d'Avignon et nos contradicteurs, 
dura plus de vingt ans. 

A Marseille, les amateurs de trivialités, les ri- 
meurs à barbe blanche, les jaloux, les grognons, se 
réunissaient le soir dans l'arrière-boutique du bou- 
quiniste Boy pour y gémir amèrement sur la sup- 
pression des S et aiguiser les armes contre les nova- 
teurs. Roumanille, vaillamment et toujours sur la 
brèche, lançait aux adversaires le feu grégeois que 
nous apprêtions, un peu l'un, un peu l'autre, dans 
le creuset du Gai-Savoir. Et comme nous avions 
pour nous, outre les bonnes raisons, la foi, l'enthou- 
siasme, l'entrain de la jeunesse, avec quelque autre 
chose, nous finîmes par rester, ainsi que vous 
verrez plus tard, maîtres du champ de bataille. 

Dans la cour, une après-midi où, avec les cama- 
rades, nous jouions aux trois sauts, entra et s'avança 
dans notre groupe un nouveau pensionnaire aux fines 
jambes, le nez à l'Henri IV, le chapeau sur l'oreille, 
l'air quelque peu vieillot et dans la bouche un bout 
de cigare éteint. Et les mains dans les poches de sa 
veste arrondie, sans plus de façons que s'il était des 
nôtres : 

— Eh bien! dit-il, que faisons-nous? Voulez-vous 
que j'essaye, moi, un peu, aux trois sauts? 

Et aussitôt, sans plus de gêne, le voilà qui prend 
sa course et, léger comme un chat, il dépasse peut- 
être d'environ trois mains ouvertes la marque du 



122 CHAPITRE VII 

plus fort qui venait de sauter. Nous battîmes tous 
des mains et lui dîmes : 

— Collègue, d'où sors-tu comme cela? 

— Je sors, dit-il de Châteauneuf, le pays du bon 
vin... Vous n'en avez jamais ouï parler, de Château- 
neuf, de Château-neuf-du-Pape ? 

— Si, et quel est ton nom? 

— Mon nom? Anselme Mathieu. 

A ces mots, le compagnon plongea ses deux mains 
dans ses poches, et il les sortit pleines de vieux bouts 
de cigares que, de façon courtoise, souriante et aisée, 
il nous oiïrit à tour de rôle. 

Nous qui, pour la plupart, n'avions jamais osé 
fumer (sinon, comme les enfants, quelques racines 
de mûrier), nous prîmes sur-le-champ en grande con- 
sidération le nouveau qui faisait si largement les 
choses et qui, à ce qu'il montrait, devait connaître 
la haute vie. 

C'est ainsi qu'avec Mathieu, le gentil auteur de 
la Farandole^ nous fîmes connaissance au pensionnat 
Dupuy. Une fois, je le racontai à notre ami Daudet, 
qui aimait beaucoup Mathieu. Et cela lui plut tant 
que, dans son roman de Jack^ il a mis à l'actif de 
son petit prince nègre la susdite largesse des vieux 
bouts de cigare. 

Avec Roumanille et Mathieu nous étions donc 
trois, très faciunt capitulum, de ceux qui, un peu 
plus tard, devaient fonder le Félibrige. Mais le brave 
Mathieu (comment s'arrangeait-il?) on ne le voyait 
guère qu'à l'heure des repas ou de la récréation. 



J 



CHEZ M. DUPUY 123 

Attendu qu'il avait l'air déjà d'un petit vieux, bien 
qu'il n'eût pas beaucoup plus de seize ans, et qu'il 
était quelque peu en retard dans ses études, il s'était 
fait donner une chambre sous les tuiles, sous prétexte 
de pouvoir y travailler plus librement, et là, dans sa 
soupente, où l'on voyait, sur les murs, des images 
clouées et, sur des étagères, des figurines de Pra- 
dier, nudités en plâtre, tout le jour il rêvassait, 
fumait, faisait des vers et, la plupart du temps, 
accoudé sur sa fenêtre, regardait les gens passer dans 
la rue ou bien les passereaux apporter la becquée, 
dans leurs nids, à leurs petits. Puis il disait des gau- 
drioles à Mariette, la chambrière, envoyait des lor- 
gnades à la demoiselle du maître et, lorsqu'il descen- 
dait nous voir, nous contait toutes sortes de fariboles 
de villao^e. 

Mais, où il ne riait pas, c'était lorsqu'il nous par- 
lait de ses parchemins de noble : 

— Mes aïeux étaient marquis, disait-il d'une voix 
grave, marquis de Montredon. Lors de la Révolu- 
tion, mon grand-père quitta son titre; et, après, se 
trouvant ruiné, il ne voulut plus le reprendre, parce 
qu'il ne pouvait pluâ le porter convenablement. 

Il y eut toujours, du reste, dans la vie de Mathieu, 
quelque chose de romanesque, de nébuleux. Quel- 
quefois, il disparaissait, comme les chats lorsqu'ils 
vont à Rome. Nous le hélions : 

— Mathieu! 

Point de Mathieu... Où était-il? Là-haut, par là- 
haut sur les toits, qui courait dans les tuiles, pour 



124 CHAPITRE VII 

aller à des rendez-vous qu'il avait, nous racontait-il, 
avec une fillette belle comme le jour! 

Voici qu'au Pont-Troué, qui était notre quartier, 
le jour de la Fête-Dieu, nous regardions, comme 
d'usage, passer la procession, et Mathieu me dit : 

— Frédéric, veux-tu que je te fasse connaître mon 
amante? 

— Volontiers. 

— Eh bien ! dit-il, vois-tu? Quand passera la troupe 
des choristes, ennuagées de blanc dans leurs voiles 
de tulle, tu remarqueras que toutes ont une fleur 
épinglée au milieu de la poitrine : 

Fleur au mitan 
Cherche galant. 

Mais, tu en verras une, blonde comme un fil d'or, 
qui aura la fleur sur le côté. 

Fleur au côté, 
Galant trouvé... 

— Tiens, la voilà : c'est elle! 

— C'est ton amie? 

— Celle-là même. 

— Mon cher, c'est un soleil ! Mais comment t'y 
es-tu pris pour faire la conquête d'une si fine demoi- 
selle ? 

— Je vais, fit-il, te le conter. C'est la fille du con- 
fiseur qui est à la Carretterie. J'y allais, de temps en 
temps, acheter des boutons de guêtre (pastilles à la 
menthe) ou des crottes de rat (pâte de régiisse); si 



CHEZ M. DUPUY 125 

bien qu'ayant fini par me familiariser avec l'aimable 
petite et m'étant fait connaître pour marquis de 
Montredon, un jour qu'elle était seule derrière son 
comptoir, je lui dis : 

« — Belle fille, si je vous connaissais pour aussi 
peu sensée que moi, je vous proposerais de faire 
une excursion... 

«—Où? 

« — Dans la lune, répondis-je. 

« La fillette éclata de rire et, moi, je continuai : 

« — Voici la combinaison : vous monterez, 
mignonne, sur la terrasse qui se trouve au haut de 
votre maison, à l'heure que vous voudrez ou à celle 
où vous pourrez; et moi, qui mets mon cœur et ma 
fortune à vos pieds, je viendrai tous les jours, là, 
sous le ciel vous conter fleurette. 

« Et ainsi s'est passée la chose.. Au haut de la 
maison de ma belle, il y a, comme en beaucoup 
d'autres, une de ces plates-formes où l'on fait sécher 
le linge. Je n'ai donc, chaque jour, qu'à monter sur 
les toits et, de gouttière en gouttière, je vais trouver 
ma blondine, qui y étend ou plie sa petite lessive; et 
puis là, les lèvres sur les lèvres, la main pressant la 
main, toujours courtoisement, comme entre dame et 
chevalier, nous sommes dans le paradis. » 

Voilà comme notre Anselme, futur Fé libre des 
Baisers^ en étudiant à l'aise le Bréviaire de l'Amour, 
passa tout doucement ses classes sur les toitures 
d'Avignon. 

A propos des processions, et avant de quitter la 



126 CHAPITRE VII 

cité pontificale, il faut dire un mot pourtant de ces 
pompes religieuses qui, dans notre jeune temps, 
pendant toute une quinzaine, mettaient Avignon en 
émoi. Notre-Dame-de-Dom qui est la métropole, et 
les quatre paroisses : Saint- Agricol, Saint- Pierre, 
Saint-Didier, Saint-Symphorien, rivalisaient à qui 
se montrerait plus belle. 

Dès que le sacristain, agitant sa clochette, avait 
parcouru les rues dans lesquelles, sous le dais, le bon 
Dieu devait passer, on balayait, on arrosait, on 
apportait des rameaux verts et on attachait les ten- 
tures. Les riches, à leurs balcons, étendaient les 
tapisseries de soie brodée et damassée; les pauvres, 
à leurs fenêtres, exhibaient leurs couvertures piquées 
à petits carreaux, leurs couvre-pieds, leurs courtes- 
pointes. Au Portail Maillanais et dans les bas quar- 
tiers, on couvrait les murs de draps de lit blancs, 
fleurant la lessive, et le pavé, d'une litière de buis. 

Ensuite s'élevaient, de distance en distance, les 
reposoirs monumentaux, hauts comme des pyra- 
mides, chargés de candélabres et de vases de fleurs. 
Les gens, devant leurs maisons, assis au frais sur des 
chaises, attendaient le cortège, en mangeant des 
petits pâtés. La jeunesse, les damoiseaux, les classes 
bourgeoise et artisane, se promenaient, se dandi- 
naient, lorgnant les jeunes filles et leur jetant des 
roses, sous les tentes des rues qu'embaumait, tout le 
long, la fumée des encensoirs. 

Lorsque enfin la procession, avec son suisse en 
tète, de rouge tout vêtu, avec ses théories de vier- 



CHEZ M. DUPUY 127 

ges voilées de blanc, ses congrégations, ses frères, 
ses moines, ses abbés, ses chœurs et ses musiques, 
s'égrenait lentement au battement des tambours, 
vous entendiez, au passage, le murmure des dévotes 
qui récitaient leur rosaire. 

Puis, dans un grand silence, agenouillés ou incli- 
nés, tous se prosternaient à la fois, et, là-bas, sous 
une pluie de fleurs de genêt blondes, l'officiant haus- 
sait le Saint-Sacrement splendide ! 

Mais ce qui frappait le plus, c'était les Pénitents, 
qui faisaient leurs sorties après le coucher du soleil, 
à la clarté des flambeaux. Les Pénitents Blancs, 
entre autres, lorsque, encapuchonnés de leurs capuces 
et cagoules, ils défilaient pas à pas, comme des spec- 
tres, par la ville, portant à bras, les uns des taber- 
nacles portatifs, les autres des reliquaires ou des 
bustes barbus, d'autres des brûle-parfums, ceux-ci 
un œil énorme dans un triangle, ceux-là un grand 
serpent entortillé autour d'un arbre, vous auriez dit 
la procession indienne de Brahma.- 

Contemporaines de la Ligue et même du Schisme 
d'Occident, ces confréries, en général, avaient pour 
chefs et dignitaires les premiers nobles d'Avignon, 
et Aubanel le grand félibre, qui avait, toute sa vie, 
été Pénitent Blanc zélé, fut, à sa mort, enseveli 
dans son froc de confrère. 

Nous avions, chez M. Dupuy, comme maître 
d'étude, un ancien sergent d'Afrique appelé 
M. Monnier, qui aurait bien été, nous disait-il, 
pénitent rouge, si une confrérie de cette couleur-là 



128 CHAPITRE VII 

eût existé dans Avignon. Franc comme un vieux 
soldat, brusque et prompt à sacrer, il était, avec sa 
moustache et sa barbiche rèche, toujours, de pied 
en cap, ciré et astiqué. 

Au Collège Royal, où nous apprenions l'histoire, 
il n'était jamais question de la politique du siècle. 
Mais le sergent Monnier, républicain enthousiaste, 
s'était, à cet égard, chargé de nous instruire. Pen- 
dant les récréations, il se promenait de long en 
large, tenant en main l'histoire de la Révolution. 
Et s'enflammant à la lecture, gesticulant, sacrant et 
pleurant d'enthousiasme : 

« Que c'est beau ! nous criait-il, que c'est beau ! 
quels hommes! Camille Desmoulins, Mirabeau, 
Bailly, Vergniaud, Danton, Saint-Just, Boissy- 
d'Anglas! nous sommes des vermisseaux aujour- 
d'hui, nom de Dieu, à côté des géants de la Con- 
vention nationale ! » 

— « Quelque chose de beau, tes géants convention- 
nels! » lui répondait Roumanille, quand parfois il se 
trouvait là, — « des coupeurs de tètes! des traîneurs 
de crucifix! des monstres dénaturés, qui se man- 
geaient les uns les autres et que, lorsqu'il les voulut, 
Bonaparte acheta comme pourceaux en foire ! » 

Et ainsi, chaque fois, de se houspiller tous deux, 
jusqu'à ce que le bon Mathieu, avec quelque calem- 
bredaine, vînt les réconcilier. 

Bref, un jour poussant l'autre, ce fut dans ce 
milieu bonasse et familier qu'au mois d'août de ì 'an- 
née 1847 je terminai mes études. Roumanille, pour 



CHEZ M. DUPUY 129 

accroître ses petits émoluments, était entré comme 
prote à l'imprimerie Seguin; et, grâce à cet emploi, 
il imprimait là, à peu de frais, son premier recueil 
de vers, les Pâquerettes^ dont il nous régalait déli- 
cieusement, lorsqu'il en voyait les épreuves; et gai 
comme un poulain, comme un jeune poulain qu'on 
élargit et met au vert, je m'en revins à notre Mas. 



CHAPITRE VIII 
COMMENT JE PASSAI BACHELIER 

Le voyage de Nîmes. — Le Petit Saint-Jean. — Les jardiniers. 
— Le Remontrant. — L'explication du baccalauréat. — Le 
retour aux champs. — Les camarades du village. — Le s veil- 
lées. — Les notaires de Maillane. — L'oncle Jérôme. 

— Eh bien, me dit mon père, cette fois, as-tu 
achevé ? 

— J'ai achevé, répondis-je; seulement... il faudra 
que j'aille à Nîmes pour passer bachelier, un pas 
assez difficile qui ne me laisse pas sans quelque 
appréhension. 

— Marche, marche : nous autres, quand nous 
étions soldats, au siège de Figuières, nous en avons 
passé, mon fils, de plus mauvais. 

Je me préparai donc pour le voyage de Nîmes, 
où, en ce temps, se faisaient les bacheliers. Ma 
mère me plia deux chemises repassées, avec mon 
habit des dimanches, dans un mouchoir à carn^aux, 
piqué de quatre épingles, bien proprement. Mon 
père me donna, dans un petit sachet de toile, cent 
cinquante francs d'écus, en me disant]: 



COMMENT JE PASSAI BACHELIER 131 

— Au moins prends garde de ne pas les perdre > 
ni de ne pas les gaspiller. 

Et je partis du Mas pour la ville de Nîmes, mon 
petit paquet sous le bras, le chapeau sur l'oreille, 
un bâton de vigne à la main. 

Quand j'arrivai à Nîmes je rencontrai un gros 
d'écoliers des environs qui venaient comme moi 
passer leur baccalauréat. Ils étaient, pour la plu- 
part, accompagnés de leurs parents, beaux messieurs 
et belles dames, avec les poches pleines de recom- 
mandations : l'un avait une lettre pour M. le rec- 
teur, un autre pour l'inspecteur, un autre pour le 
préfet, celui-là pour le grand- vicaire, et tous se 
rengorgeaient et faisaient sonner le talon, avec un 
petit air de dire : « Nous sommes sûrs de notre 
aiïaire ». 

Moi, petit campagnard, je n'étais pas plus gros 
qu'un pois, car je ne connaissais absolument per* 
sonne; et tout mon recours, pauvret, était dédire 
à part quelque prière à Saint Baudile, qui est le 
patron de Nîmes (j'avais, étant enfant, porté son 
cordon votif), pour qu'il mît dans le cœur des exa- 
minateurs un peu de bonté pour moi. 

On nous enferma à l'Hôtel de Ville, dans une 
grande salle nue, et là un vieux professeur nous 
dicta, d'un ton nasillard, une version latine, après 
quoi, humant une prise, il nous dit : 

— Messieurs, vous avez une heure pour traduire 
en français la dictée que je vous ai faite... Mainte- 
nant , débrouillez- vous . 



132? CHAPITRE VIII 

Et, dare-dare pleins d'ardeur, nous nous mîmes 
à l'œuvre; à coups de dictionnaire, le grimoire latin 
fut épluché; puis, à l'heure sonnante, notre vieux 
priseur de tabac ramassa les versions de tous et 
nous ouvrit la porte en disant : 

— A demain ! 

Ce fut la première épreuve . 

Messieurs les écoliers s'éparpillèrent par la ville 
et je me trouvai seul, avec mon petit paquet et mon 
bâton de vigne en main, sur le pavé de Nîmes, à 
bayer autour des Arènes et de la Maison-Carrée. 

— Il faut pourtant, me dis-je, penser à se loger, 
et je me mis en quête d'une auberge pas trop chère, 
mais néanmoins sortable; et, comme j'avais le 
temps, je fis dix fois peut-être^ en guignant les 
enseignes, le tour de la ville de Nîmes. Mais les 
hôtels, avec leurs larbins en habit noir, qui, de 
cinquante pas, avaient l'air de me toiser, et les 
salamalecs et façons du grand monde, tout cela me 
tenait en crainte. 

Comme je passais au faubourg, j'aperçus une 
enseigne avec cette inscription : Au Petit Saint- 
Jean, 

Ce Petit Saiiit-Jean me remplit d'aise. 11 me 
sembla soudain être en pays de connaissance. Saint 
Jean est, en effet, un saint qui paraît de chez aous. 
Saint Jean amène la moisson, nous avons les feux 
de Saint-Jean, il y a l'herbe de Saint-Jean, les 
pommes de Saint-Jean. . . Et j'entrai au Petit Saint- 
Jean... J'avais deviné juste. 



COMMENT JE PASSAI BACHELIER 13:^ 

Dans la cour de l'auberge, il y avait des char- 
rettes bâchées, des camions dételés et des groupes 
de Provençales qui babillaient et riaient. Je me 
glissai dans la salle et m'assis à table. 

La salle était déjà pleine, et la grande table aussi, 
rien que de jardiniers : maraîchers de Saint- Remy, 
de Château- Renard, de Barbentane, qui se connais- 
saient tous, car ils venaient au marché une fois par 
semaine. Et de quoi parlait-on? Rien que du jardi- 
nage. 

— O Bénézet, combien as-tu vendu tes auber- 
gines? 

— Mon cher, je n'ai pas réussi : il y en avait 
abondance : j'ai dû les laisser à vil prix. 

— Et la graine de porreau, qu'en dit-on? 

— Elle se vendra, paraît-il; il court des bruits 
de guerre et l'on m'a assuré qu'on en faisait de la 
poudre. 

— Et les haricots « quarantains » ? 

— Ils ont claqué. 

— Et les oignons? 

— Enlevés sur place. 

— Et les courges? 

— Il faudra les donner aux cochons. 

— Et les melons, les carottes, les céleris, les 
pommes de terre? 

Bref, une heure de temps, ce fut un brouhaha, 
rien que sur le jardinage. 

Moi, je vidais mon assiette et je ne soufflais mot. 
Lorsqu'ils eurent tout dit, mon vis-à-vis me fait : 



t34 CHAPITRE VIIl 

— Et vous, jeune homme, s'il n'y a pas indiscré- 
tion, êtes-vous dans le jardinage? Vous n'en avez 
pas l'air. 

— Moi, non... je suis venu à Nîmes, répondis-je 
timidement, pour passer bachelier. 

— Bachelier! Batelier! fit toute la tablée. Com- 
ment a-t-il dit ça? 

— Eh! oui, hasarda l'un d'eux, je crois qu'il a dit 
« batelier » : il doit être venu, oui, c'est cela, pour 
passer le bac!... Pourtant il n'y a pas de Rhône à 
Nîmes! 

— Allons donc, tu as mal compris, fit un autre, 
ne vois-tu pas que c'est un conscrit, qui vient passer 
à la « batterie » ? 

Je me mis à rire, et, prenant la parole, j'exphquai 
de mon mieux ce que c'était qu'un bachelier, 

— Quand nous sortons des écoles, leur dis-je, 
que nos maîtres nous ont appris. . . tout : le français, 
le latin, le grec, l'histoire, la rhétorique, les mathé- 
matiques, la physique, la chimie, l'astronomie, la 
philosophie, que sais-je? tout ce que vous pouvez 
vous imaginer, alors on nous envoie à Nîmes, où 
des messieurs très savants nous font subir un 
examen... 

— Oui! comme quand nous allions, nous autres, 
au catéchisme, et qu'on nous demandait : Éte's-vous 
chrétien ? 

— C'est cela. Ces savants nous questionnent sur 
toutes sortes de mystères qu'il y a dans les livres; 
et, si nous répondons bien, ils nous nomment hache- 



COMMENT JE PASSAI BACHELIER 135 

/zers, grâce à quoi nous pouvons être notaires, mé- 
decins, avocats, contrôleurs, juges, sous-préfets, 
tout ce que vous voudrez. 

— Et si vous répondez mal? 

— Ils nous renvoient au « banc des ânes »... On 
a fait aujourd'hui, parmi nous, le premier triage; 
mais, c'est demain matin que nous passerons à 
l'étamine. 

— Oh! coquin de bon sort! cria toute la tablée, 
nous voudrions bien y être, pour voir si vous pas- 
serez ou si vous resterez au trou... Et que va-t-on 
vous demander, par exemple, voyons? 

— Eh bien, on nous demandera, je suppose, les 
dates de toutes les batailles qui se sont livrées dans 
le monde depuis que les hommes se battent : les 
batailles des Juifs, les batailles des Grecs, les ba- 
tailles des Romains, celles des Sarrasins, des Alle- 
mands, des Espagnols, des Français, des Anglais, 
des Polonais et des Hongrois... Non seulement les 
batailles, mais encore les noms des généraux qui 
commandaient, les noms des rois, des reines, de 
tous leurs ministres, de tous leurs enfants et même 
de leurs bâtards ! 

— Oh ! tonnerre de nom de nom ! mais quel in- 
térêt y a-t-il à vous faire rappeler tout ce qui s'est 
passé du temps et depuis le temps que saint Joseph 
était garçon? Il ne semble pas possible que des 
hommes pareils s'occupent de telles vétilles! On voit 
bien là qu'ils n'ont pas autre chose à faire. S'il leur 
fallait, comme nous, aller tous les matins retourner 



136 CHAPITRE VIII 

la terre à la bêche, je ne crois pas qu'ils s'amusassent 
à parler des Sarrasins ou des bâtards du roi Hérode. . . 
Mais allons, continuez... ■ 

— Non seulement les noms des rois, mais encore 
les noms de toutes les nations, de toutes les con- 
trées, de toutes les montagnes et de toutes les ri- 
vières... et, à propos des rivières, il faut dire d'où 
elles sortent et où elles vont se jeter. 

— Que je vous interrompe, dit le Remontrant, un 
jardinier de Château-Renard qui parlait du gosier, 
ils doivent donc vous demander d'où sourd la Fon- 
taine de Vaucluse? En voilà une d'eau! On conte 
qu'elle a sept branches, qui, toutes, portent bateau. 
Je me suis laissé dire qu'un berger, dans le gouffre 
d'où elle sort de terre, laissa tomber son bâton et 
qu'on le retrouva à sept bonnes lieues de là, dans 
une source de Saint-Remy... Est-ce vrai ou non? 

— Tout ça peut être. . . Ensuite, il nous faut savoir 
les noms de toutes les mers qu'il y a sous la « chape 
du soleil ». 

— Pardon, si je vous interromps! dit encore le 
Remontrant. Savez-vous comment il se fait que la 
mer soit salée? 

— Parce qu'elle contient du sulfate de potasse, 
du sulfate de magnésie, du chlorure... 

— Oh ! que non ! un poissonnier — tenez, qui était 
du Martigue, — m'assura que ça venait des bâti- 
ments chargés de sel qui y ont fait naufrage d<3puis 
tant et tant d'années ! 

— Si ça vous plaît, à moi aussi... On nous de- 



COMMENT JE PASSAI BACHELIER 137 

mande comment se forme la rosée, la pluie, la gelée 
blanche, l'orage, le tonnerre... 

— Pardon, si je vous interromps! reprit le Re- 
montrant; pour la pluie, nous savons bien que les 
nuages, dans des outres, vont la chercher à la mer. 
Mais, la foudre, est-ce vrai qu'elle est ronde comme 
un panier? 

— Cela dépend, lui répliquai-je. On nous demande 
aussi l'origine du vent, et ce qu'il fait de chemin à 
l'heure, à la minute, à la seconde... 

— Que je vous interrompe ! fit encore le Remon- 
trant, vous devez donc savoir, jeune homme, d'où 
sort le mistral? J'ai toujours entendu dire qu'il sor- 
tait d'un rocher troué et que, si on bouchait le trou, 
il ne soufflerait jamais plus, le sacré mangeur de 
fange! C'en serait une, celle-là, d'invention! 

— Le gouvernement s'y oppose, dit un Barben- 
tanais; si n'était le mistral, la Provence serait le 
jardin de la France! Et qui nous tiendrait? Nous 
serions trop riches. 

Je repris : 

— On nous interroge sur le règne animal, sur les 
oiseaux, sur les poissons, jusque sur les dragons. 

— Attendez, attendez, cria le Remontrant, les 
mains levées, et la Tarasque? n'en parlent-ils pas, 
les livres? Certains prétendent que ce n'est qu'une 
fable; pourtant j'ai vu sa tanière, moi, à Tarascon, 
derrière le Château, le long du Rhône. On sait d'ail- 
leurs parfaitement qu'elle est enterrée sous la Croix- 
Couverte. 



138 CHAPITRE VIII 

Et je repris pour en finir : 

— On nous questionne, bref, sur le nombre, la 
grosseur et la distance des étoiles, combien de mil-' 
liers de lieues séparent la terre du soleil. 

— Celle-là ne passe pas, cria le Palamard de 
Noves, qui est-ce qui va là-haut pour mesurer les 
lieues? Vous ne voyez donc pas que les savants se 
moquent de nous : qu'ils voudraient nous faire accroire, 
que les pigeonneaux tettent? Une jolie science que de 
vouloir compter les lieues du soleil à la lune : qu'est- 
ce que cela peut bien nous faire?... Ah! si vous me 
parliez de connaître la lune pour semer le céleri, ou 
bien d'ôter les poux des fèves ou de guérir le mal 
des porcs, je vous dirais : voilà une science, mais 
tout ce que nous conte ce garçon, c'est des fariboles. 

— Tais-toi donc, va, gros bouc, cria toute la 
bande, ce jeune dégourdi en a plus oublié peut-être 
que tout ce que tu peux savoir... C'est égal, mes 
amis, il faut une fameuse tête pour pouvoir y serrer 
tout ce qu'il nous a dit ! 

— Pauvre petit, disaient de moi les jeunes filles, 
regardez comme il est pâlot ! On voit bien que la 
lecture, allez, ça ne fait pas du bien. S'il avait passé 
son temps à la queue de la charrue, il aurait assuré- 
ment plus de couleur que ça. . . Puis, à quoi sert d'en 
savoir tant? 

— Moi, fit alors le Rond, je n'ai été, en fait 
d'école, qu'à celle de M. Bêta ! Je ne sais ni A ni B. 
Mais je vous certifie que s'il m'avait fallu faire 
entrer dans le « coco » la cent-millième part de ce 



COMMENT JE PASSAI BACHELIER 139 

qu'on leur demande pour passer bachelier, on aurait 
pu, voyez-vous, prendre la mailloche et les coins et 
me taper sur la caboche. Inutile ! les coins se seraient 
épointés. 

— Eh bien ! les camarades, conclut le Remon- 
trant, savez-vous ce qu'il faut faire? Quand nous 
allons à quelque fête, où l'on fait courir les taureaux, 
soit qu'il y ait de belles luttes, il nous arrive souvent 
de rester un jour de plus pour voir qui enlèvera le 
prix ou la cocarde... Nous sommes à Nîmes : voilà 
un gars de Maillane qui, demain matin, va passer 
bachelier. Au lieu de partir ce soir, messieurs, cou- 
chons à Nîmes et demain nous saurons au moins si 
notre Maillanais a passé bachelier. 

— Ça va! dirent les autres, de toutes les façons la 
journée est perdue : allons, il faut voir la fin. 

Le lendemain matin, le cœur passablement ému, 
je retournai à l'Hôtel de Ville avec tous les candidats 
qui devaient se présenter. Mais déjà pas mal d'entre 
eux n'étaient pas si fiers que la veille. Dans une 
grande salle devant une grande table chargée d'écri- 
toires, de papiers et de livres, il y avait, assis gra- 
vement sur leurs chaises, cinq professeurs, en robes 
jaunes, cinq fameux professeurs venus exprès de 
Montpellier, avec le chaperon bordé d'hermine sur 
l'épaule et la toque sur la tête. C'était la Faculté des 
Lettres, et voyez le hasard : un d'eux était M. Saint- 
René Taillandier, qui devait quelques ans après 
devenir le patron, le chaleureux patron de notre 
langrue provençale. Mais à cette époque, nous ne 



I4Ó CHAPITRE VIII 

nous connaissions pas et l'illustre professeur ne se 
doutait certes pas que le petit campagnard qui bre- 
douillait devant lui deviendrait quelque jour un de 
ses bons amis. 

Je jouai de bonheur : je fus reçu, et je m'en allai 
par la ville, comme porté par les anges. Mais, comme 
il faisait chaud, je me rappelle que j'avais soif; et, 
en passant devant les cafés, avec ma houssine en 
l'air, je pantelais de voir, blanchissante dans les 
verres, la bonne bière écumeuse. Mais j'étais si 
craintif et si novice dans la vie, que je n'avais ja- 
mais mis les pieds dans un café, et je n'osais pas y 
entrer ! 

Que faisais-je pour lors? je parcourais les rues de 
Nîmes, flambant, resplendissant, si bien que tous 
me regardaient et que d'aucuns, même, disaient : 

— Celui-là est bachelier ! 

Et quand je rencontrais une borne-fontaine, je 
m'abreuvais à son eau fraîche et le roi de Paris n'était 
pas mon cousin. 

Mais le plus beau, ensuite, fut au Petit Saint- 
Jean, Nos braves jardiniers m'attendaient impa- 
tients, et me voyant venir, rayonnant à fond'-e les 
brumes, ils s'écrièrent : 

— Il a passé! 

Les hommes, les femmes, les filles, tout le monde 
sortit, et en veux-tu des embrassades et des poignées 
de mains! On eût dit que la manne venait àv leur 
tomber. 

Alors, le Remontrant (celui qui parlait du gosier) 



COMMENT JE PASSAI BACHELIER 141 

demanda la parole. Ses yeux étaient humides et il dit : 
— Maillanais, allez, nous sommes bien contents! 
vous leur avez fait voir, à ces petits messieurs, que 
de la terre, il" ne sort pas que des fourmis, il en sort 
aussi des hommes. Allons, petites, en avant et un 
tour de farandole. 

Et nous nous prîmes par les mains et, dans la 
cour du Petit Saint-Jean^ un bon moment nous 
farandolâmes. Puis on s'en fut dîner, nous man- 
geâmes une brandade, on but et on chanta jusqu'à 
l'heure du départ. 

Il y a de cela cinquante-huit ans passés. Toutes 
les fois que je vais à Nîmes et que je vois de loin 
l'enseigne du Petit Saint-Jean^ ce moment de ma 
jeunesse reparaît à mes yeux dans toute sa clarté — 
et je pense avec plaisir à ces braves gens qui, pour la 
première fois, me firent connaître la bonhomie du 
peuple et la popularité. 

Enfin me voilà libre dans mon Mas paternel et 
dans ma belle plaine de froment et de fruits, à la vue 
pacifique de mes Alpilles bleues, avec leur Caume 
au loin, leurs Calancs, leurs Baux, leurs Mourres, 
si connus, si familiers, le Rocher-Troué, le Mon- 
ceau-de-Blé, le Mamelon-Bâti, la Grosse-Femme! 
me voilà libre de revoir, quand venait le dimanche, 
ces compagnons de mon jeune âge si regrettés, si 
enviés, quand j'étais dans la geôle. Avec quel plai- 
sir, quels enthousiasmes, en nous promenant farauds, 
sur le cours, après vêpres, nous nous contions ce 



142 CHAPITRE VIII 

qui nous était arrivé, depuis qu'on ne s'était vu : 
Raphel à la course des hommes avait remporté le 
prix; Noël avait enlevé la cocarde à un taureau; 
Gilon, à la charrette qu'on fait courir à la Saint-Éloi 
avait mis la plus belle des mules de Maillane ; Tonin 
s'était loué pour le mois de semailles au grand Mas 
Merlata et Paulet avait riboté, pendant trois jours 
et trois nuits, à la foire de Beaucaire. 

Et tous avaient ensuite (pour le moins) une amie, 
ou, pour mieux dire, une promise, avec laquelle ils 
coquetaient depuis leur première communion. Quel- 
ques-uns même avaient l'entrée, c'est-à-dire, le droit 
d'aller, le dimanche au soir, faire un brin de veillée 
à la maison de leur belle. 

Moi qu'avaient dépaysé mes sept années d'école, 
j'étais hélas! le seul à garder les manteaux, et, 
quand nous rencontrions les volées dé fillettes qui, 
se tenant par le bras, nous barraient la rue, je remar- 
quais qu'avec moi elles n'étaient pas à l'aise comme 
avec les camarades. Elles et eux, se comprenant sur 
la moindre des choses, faisaient leurs goguettes de 
rien; mais moi j'étais pour elles devenu un (. mon- 
sieur » et si à l'une d'elles j'avais conté fleurette, elle 
n'eût à coup sûr pas voulu croire à mes paroles. 

De plus, ces gars, élevés dans un cercle d'idées 
toutes primaires, avaient des admirations toujours 
renouvelées pour des choses qui à moi ne disaient 
que peu ou rien : par exemple, une emblavire qui 
avait décuplé ou rendu douze pour un, un liaquet 
dont les roues battaient ferme sur l'essieu, un mulet 



COMMENT JE PASSAI BACHELIER 143 

qui tirait fort, une charrette bien chargée, ou un 
fumier bien empilé. 

Et alors je me rabattais, l'hiver, sur les veillées 
où j'eus l'occasion ainsi d'écouter nos derniers con- 
teurs : entre autres le Bramaire, un ancien grenadier 
de l'armée d'Italie, qui mangeait toutes vivantes les 
cigales et les rainettes, si bien que ces bestioles lui 
chantaient dans le ventre. Il me semble l'entendre, 
lorsqu'il voulait réveiller les auditeurs qui sommeil- 
laient : 

— Cric! — Crac! 

— De la m... dans ton sac, 
Du butin dans le mien! 

un souvenir de la caserne où du temps où, en cam- 
pagne, on était campé sous la tente. 

Un autre qui en savait, des sornettes, à ne plus 
finir, c'était le vieux Dévot auquel je suis heureux 
de payer ici ma dette, car, si simple qu'elle fût, je 
lui dois la donnée de mon poème à^Nerto. Et à pro- 
pos de ces veillées, nous allons en toucher un mot. 
Aujourd'hui dans nos villages, les paysans, après 
souper, vont au café faire leur partie de billard, de 
manille ou d'un jeu de cartes quelconque, et, des 
veillées anciennes, c'est à peine s'il en reste une 
espèce de semblant chez quelques artisans qui tra- 
vaillent à la lampe, tels que les menuisiers ou bien 
les cordonniers. 

Mais en ce temps, la mode de ces réunions joyeuses 
était loin d'être perdue : et elles se tenaient en 
général dans les étables ou dans les bergeries, parce 



144 CHAPITRE VIII 

que là, avec le bétail, on se trouvait plus chaude- 
ment. L'usage était que chaque veilleur ou habitué 
de la veillée fournît la chandelle à son tour, et il fal- 
lait que la chandelle durât deux soirées, de sorte 
que, quand les assistants la voyaient à moitié usée, 
ils se levaient et allaient au lit. 

Seulement pour que la chandelle 's'usât moins 
rapidement, on mettait sur le lumignon, sa^ ez-vous 
quoi? un grain de sel; on la posait debout sur le fond 
d'une portoire ou d'un cuvier renversé, et les femmes 
qui filaient ou qui berçaient leurs petits (car les 
mères apportaient les berceaux à la veillée) avec 
leurs hommes et leurs enfants s'asseyaient tout 
autour, sur la litière ou sur des billots. Lorsqu'il n'y 
avait pas de sièges, les fileuses, une devant l'autre, 
la quenouille au côté (quenouille de roseau renflée et 
coiffée de chanvre), tournaient lentement autour du 
veilloir, afin d'éclairer leur fil, et l'on y disait des 
contes, interrompus souvent par un ébrouement des 
bestiaux, un bêlement ou un braiment. Parmi ces 
contes de veillée, celui que je vais vous dire se répé- 
tait fréquemment, parce qu'un de mes oncles, le bon 
M. Jérôme, y avait joué un rôle et que c'était un 
conte vrai. 

Vers 1820 ou 25, peu importe la date, à Maillane 
mourut un certain Claudillon; et comme il n'avait 
pas d'enfants, sa maison resta close pendant cinq ou 
six mois. Pourtant un locataire à la fin vint 1 habiter 
et les fenêtres se rouvrirent. 

Mais, quelques jours après, il courut dans Maillane 



COMMENT JE PASSAI BACHELIER 145 

une rumeur étrange : la maison de Claudillon était 
hantée. Le nouvel habitant et sa femme entendaient 
ravauder et farfouiller toute la nuit : un bruit parti- 
culier, comme si on remuait du papier, du parche- 
min. Dès qu'on allumait la lampe, on n'entendait 
plus rien; et dès qu'on l'éteignait, recommençait de 
plus belle le froissement mystérieux. Ils eurent beau, 
les locataires, fureter, virer, tourner dans tous les 
coins de la maison, nettoyer le buffet, regarder sous 
le lit, sous l'escalier, sur les planches de l'évier, ils ne 
virent rien qui pût expliquer peu ou prou le remue- 
ment nocturne, et ce bruit tous les jours renaissait 
dans la nuit; à ce point vous dirai-je que ces gens 
prirent peur et qu'ils déménagèrent en disant aux voi- 
sins : « Y couche qui voudra, dans la maison de Clau- 
dillon : les revenants la hantent. » Et ils partirent. 

Les voisins assez effrayés voulurent voir aussi ce 
qui se passait là; et les plus courageux, armés de 
fourches et de fusils, vinrent tour à tour coucher dans 
la maison de Claudillon. Mais sitôt la lampe éteinte, 
le maudit remuement avait lieu de nouveau; les par- 
chemins se maniaient — et on ne pouvait jamais voir 
d'oii provenait le bruit. 

Les veilleurs, en se signant, disaient bien les paroles 
qu'on adresse aux revenants pour les exorciser : 

— Si tu es bonne âme, parle-moi ! 

— Si tu es mauvaise, disparais ! 

Cela ne leur faisait pas plus qu'une pâtée de son 
aux chats, et le bruit s'entendait toujours la même 

10 



146 CHAPITRE VIII 

chose; et au four, au moulin, aux lavoirs, à la veillée, 
on ne parlait que des revenants. 

— Si l'on pouvait, disaient les gens, savoir qui 
est-ce qui revient, en faisant prier pour elle, la 
pauvre âme^ bien sûr, entrerait en repos. 

— Eh! fit la grosse Alarde, qui voulez- vous que 
ce soit? ce ne peut être que Claudillon... Le pauvre 
Claudillon, n'ayant pas laissé d'enfants, n'aura pas 
eu de service, et l'âme du défunt certainement doit 
être en peine. 

— C'est cela, conclut-on, Claudillon doit être en 
peine. 

Et aussitôt les femmes, entre voisines et liard à 
liard, ramassèrent de quoi faire dire une messe au 
pauvre Claudillon. Le prêtre dit la messe; il fit pour 
Claudillon les prières voulues, et quelques Mailla- 
nais de bonne volonté retournèrent voir, la nuit, s'il 
y avait toujours hantise. 

Hantise de plus en plus : c'était un remuement 
de papiers, de parchemins, qui faisait dresser les 
cheveux ! et chacun ajoutait la sienne : au haut de 
l'escalier on avait trouvé une botte, une botte toute 
cirée : d'autres avaient aperçu, par le trou de l'évier, 
un spectre entouré de flammes qui descendait de la 
cheminée! Isabeaula boisselière conta que le matin, 
en faisant la chasse aux puces, elle trouvait sur son 
corps des bleus — qui sont des pinçons des morts ; et 
Nanon de la Veuve assurait que, la nuit, on 1 avait 
tirée par les pieds. 

Les hommes, le dimanche, près du puits de la 



COMMENT JE PASSAI BACHELIER 147 

Place, s'entretenaient tous de la chose et disaient : 

— Claudillon, le pauvre Claudillon, était pourtant 
un brave homme : il n'est pas croyable que ce soit 
lui. 

— Mais alors qui serait-ce? 

Le grand Charles, un pince-sans-rire que tout le 
monde respectait, car il dominait tous, autant parla 
stature de son corps de géant, que par l'aplomb de 
sa parole, dit après avoir toussé i 

— N'est-ce pas clair? Du moment qu'on remue 
des papiers, ce doit être des notaires. 

Tout le monde s'écria : 

— Le grand Charles a raison, ce doit être des 
notaires, puisqu'ils remuent des papiers : — et tenez, 
ajouta le vieux Maître Ferrut, je m'en souviens 
maintenant, cette maison s'était vendue, dans ma' 
jeunesse, au tribunal; elle venait d'un héritage où 
l'on avait plaidé, vingt ans peut-être, à Tarascon; et 
tant grattèrent les notaires, les avocats, les procu- 
reurs, que, Tçia. foi, tout se mangea... Parbleu, ces 
gens doivent brûler comme des chaufferettes ; et rien 
d'étonnant qu'ils reviennent fureter dans les actes et 
les écrits qu'ils ont passés. 

— Ce sont des notaires ! ce sont des notaires ! 
L'on n'entendait plus que cela dans les rues de 
Maillane. Les Maillanais n'en dormaient plus et, 
lorsqu'ils en parlaient, en avaient la chair de poule. 

— Ha! nous le verrons bien, si ce sont des 
notaires! dit flegmatiquement M. Jérôme le mouli- 
nier de soie. 



148 CHAPITRE VIII 

Feu mon oncle Jérôme avait servi dans les Dragons 
où il fut brigadier, au temps de Bonaparte, et il portait 
fièrement, au haut du nez, la glorieuse balafre d'un 
beau coup de bancal qu'un hussard allemand, à la 
bataille d'Austerlitz, ne lui donna pas pour rire. 
Acculé près d'un mur, il s'était défendu seul contre 
vingt cavaliers qui le sabraient, jusqu'à cî qu'il 
tombât, la face coupée en deux par un revers de 
lame. Ce fait lui avait valu une pension de sept sous 
par jour, dont il avait tout juste pour le tabac qu'il 
prisait. 

Il était, cet oncle Jérôme, le plus fameux chasseur 
à la pipée que j'aie connu. Peu lui importaient les 
affaires, la famille, le négoce : quand venait la sai- 
son, tous les matins, il partait en chasse. Sa piacette 
dans une main, portant sur les épaules la grande 
cage de verdure sous laquelle il se cachait, lorsqu'il 
traversait les chaumes, on aurait dit un arbre en 
marche. Et il ne revenait jamais sans avoir attrapé 
trois ou quatre douzaines de culs-blancs ronds de 
graisse, dont il se régalait avec M. Chabert, ancien 
chirurgien de l'armée d'Espagne, qui avait vu Madrid 
avec le roi Joseph. On débouchait alors le ^ in de 
Frigolet et, nargue du souci, ils buvaient à la santé 
des Espagnoles et des Hongroises. 

Mais bref, M, Jérôme chargea ses pistolets et, 
tranquille comme quand il allait à la pipée, il vint, à 
la nuit close, se blottir dans la maison du pauvre 
Claudillon. Muni d'une lanterne sourde, qu'il lecou- 
vrit de son manteau, il s'étendit là sur deux chaises, 



Comment je passai bachelier 149 

attendant que les « notaires » remuassent leurs 
papiers . 

Tout àcoup, frou-frou! cra-cra! voilà les papiers 
qui se froissent... Mon oncle promptement découvre 
la lanterne, et que voit-il? deux rats, deux gros rats 
qui s'enfuient là-haut sous la soupente. 

Car dans cette maison, comme on en voit dans 
beaucoup d'autres, il y avait, pour recouvrir l'esca- 
lier, une soupente. M. Jérôme monta sur une chaise, 
et sur le plancher du réduit trouva tout bonnement 
des feuilles de vigne sèches. 

Le pauvre Claudillon, avant que de mourir, avait, 
paraît-il, rentré ses raisins et les avait étendus sur 
les ais de la soupente, en un lit de feuilles de vigne. 
Lorsqu'il fut mort, les rats mangèrent les raisins et, 
les raisins finis, ces lurons, toutes les nuits, venaient 
fureter sous les feuilles, pour y ronger les grains 
qu'il pouvait y avoir encore. 

Mon oncle enleva les feuilles et s'en revint coucher. 
Le lendemain matin, lorsqu'il alla sur la place : 

— Eh bien! monsieur Jérôme, lui dirent les pay- 
sans, vous avez l'air quelque peu pâle! les notaires 
sont revenus? 

M. Jérôme répondit : 

— Vos notaires, c'était un couple de rats qui 
remuaient des feuilles au-dessus de la soupente, des 
feuilles de vigne sèches. 

Un immense éclat de rire prit les bons Maillanais ; 
et, depuis ce jour-là, les gens de mon village n'ont 
plus cru aux revenants. 



CHAPITRE IX 

■ ■ - /■ • ■ • • • 

-• ^•» ■ LÀ RÉÏ>UBtIQUE DE 1848 

La'VieWl^ Riquélle. -^— Mon père nous raconte l'ahdîeiine Révo- 
lution. — La déesse Raison,- — Le père du banquier, Millaud. 
— Les républicains de Provence, — L^ Thym, — - Le car- 
navaL"— Les remontrances paternelles. — M, Durand-Mail- 
•lafte. Les machinës'agricoles. — ^ Les moissons d'autrefois. 

jf -rr; i>es trois beaux moissonneurs. 

''-•'Get- hiver-là, les gens ^étant unis, tranquilles et 
contents, car les récoltes ne se vendaient pas trop 
mal et l'on ne parlait plus','grâce à Dieu, de politique, 
ir s'était organisé, dans notre pays de 'Màrllane, en 
manière d'amusement,- des représentations d( tra- 
gédies et de cornédiés'; et je l'ai déjà dit, avec toute 
l'ardeur de mes dix-sept ans, j'y jouais mon petit 
rôle. Mais sur ces entrefaites, vers la fin de février, 
adieu la paix bénie! éclata la Révolution de 1848. 
A l'entrée du village, dans une maisonnette de 
pisé, dont une treille ombrageait la porte, demeurait 
à cette époque une bonne vieille femme qu'on appe- 
lait Riquélle. Habillée à la mode des Arlésiennes 
d'autrefois, elle portait une grande coiffe aplati»:; sur 
la tète et sur cette coiffe un chapeau à larges bords, 



LA RÉPUBLIQUE DE 1848 151 

plat et en feutre noir. De plus, un bandeau de 
gaze, espèce de voilette blonde attachée sous le 
menton, lui encadrait les joues. Elle vivait de sa 
quenouille et de ses quelques coins de terre. Mais 
proprette, soignée et diserte en paroles, on voyait 
qu'elle avait dû être jadis une élégante. 

Lorsque à sept ou huit ans, avec mon sachet sur 
le dos, je venais à l'école, je passais tous les jours 
devant la maison de Riquelle; et la vieille qui filait, 
assise vers sa porte, sur, son petit banc de. pierre, 
m'appelait et me disait : , , , 

-^,N'avez-vous point, à votre Mas, 'des pommes 
rouges? :î;; ... ; 

: -■ — Je ne sais pas, lui répondais-j'e.- » 

— Quand tu viendras encore, mignon, apporte- 
m'en quelqu'une . - 

... Çt j'oubliais toujours de faire la commission, et tou- 
jours dame Riquelle, en me voyant passer, me parlait 
de ces pommes, si bien qu'à la fin je dis à mon père : 
;. — Il y a la vieille Riquelle qui toujours me 
demande de lui porter des pommes ratines. 

.— La sacrée vieille masque! me grommela mon 
père, lorsqu'elle t'en parlera encore, dis-lui : « Elles 
ne sont pas mûres, ni à présent, ni de longtemps. » 
- .Et ensuite quand la vieille me réclama ses pommes 
rouges : ■ '" 

— Mon père, luicriai-je, m'a dit qu'elles n'étaient 
pas mûres, ni à- présent, ni de longtempsi 

Et Riquelle, A; partir de là, ne me parla plus de ses 
pommes: -, 



152 CHAPITRE IX 

Mais le lendemain du jour où l'on connut dans nos 
campagnes les journées de février et la proclamation 
de la République, à Pans, en venant au village pour 
savoir les nouvelles, la première personne que je vis 
en arrivant fut la dame Riquelle. Et debout sur son 
seuil, requinquée, animée, avec une topaze qui scin- 
tillait à son doigt, elle me dit : 

— Les pommes rouges sont donc mûres cette fois ! 
on dit qu'on va planter les arbres de la liberté? Nous 
allons en manger, mignon, de ces bonnes pommes 
du paradis terrestre... O sainte Marianne, moi qui 
croyais ne plus te voir ! Frédéric, mon enfant, fais-toi 
républicain ! 

— Mais, lui dis-je, Riquelle, la belle bague que 
vous avez! 

— Ha! fit-elle, tu peux le dire, qu'elle est belle, 
cette bague! Tiens, je ne l'avais plus mise depuis 
que Bonaparte était parti pour l'île d'Elbe... C'est 
un ami que nous avions, un ami de la famille, qui me 
l'avait donnée, dans le temps (ah! quel temps) où 
nous dansions la Carmagnole... 

Et, se prenant les jupes comme pour faire un pas 
de danse, la vieille dans sa maison rentra en crevant 
de rire . 

Mais, de retour au Mas, je racontai, tout en sou- 
pant, les nouvelles de Paris, et puis, comme en 
riant je rapportais le propos de la vieille Riquelle, 
mon père gravement prit la parole et dit : 

— La République, je l'ai vue une fois. 11 est à 
souhaiter que celle-ci ne fasse pas des choses atroces 



LA RÉPUBLIQUE DE 1848 153 

comme l'autre. On tua Louis XVI, et la reine son 
épouse; et de belles princesses, des prêtres, des reli- 
gieuses, de braves gens de toutes sortes, on en fit 
mourir en France, qui sait combien? Les autres rois, 
coalisés, nous déclarèrent la guerre. Pour défendre 
la République, il y eut la réquisition et la levée en 
masse. Tout partit : les boiteux, les mal conformés, 
les borgnes, allèrent au dépôt faire de la charpie. Je 
me souviens du passage des bandes d'AUobroges qui 
descendaient vers Toulon : « Qui vive? » — « AUo- 
broge! » L'un d'eux saisit mon frère, qui n'avait que 
douze ans, et sur sa nuque levant son sabre nu : 
« Crie Vive la République ! lui fit-il, ou tu es 
mort! » Le pauvre enfant cria, mais son sang se 
tourna et il en mourut. Les nobles, les bons prêtres, 
tous ceux qui étaient suspects, furent obligés d'émi- 
grer pour échapper à la guillotine; l'abbé Riousset, 
déguisé en berger, gagna le Piémont avec les trou- 
peaux de M. de Lubières. Nous autres, nous sau- 
vâmes M. Victorin Cartier, dont nous avions le bien 
à ferme. C'était le capiscol de Sainte-Marthe, à 
Tarascon. Trois mois nous le gardâmes caché dans 
un caveau que nous avions creusé sous les futailles ; 
et quand venaient au Mas les officiers municipaux 
ou les gendarmes du district, pour compter les 
agneaux que nous avions au bercail, les pains que 
nous avions sous la claie ou dans la huche (en vertu 
de la loi dite du maximum), vite ma pauvre mère 
faisait frire à la poêle une grosse omelette au lard. 
Une fois qu'ils avaient mangé et bu leur soûl, ils 



154 CHAPITRE IX 

oublicLÌent (ou faisaient semblant) de faire leurs per- 
quisitions, et ils repartaient portant des branches de 
laurier pour fêter les victoires des armées répu- 
blicaines. Les pigeonniers furent démolis, on pilla les 
châteaux, on brisa les croix, on fondit les cloches. 
Dans les églises on éleva des montagnes de terre, où 
l'on planta des pins, des genévriers, des chênes 
nains. Dans la nôtre, à Maillane, était tenu le 
club; et si vous négligiez d'aller aux réunions 
civiques, vous étiez dénoncés, notés comme suspects. 
Le curé, qui était un poltron et un pleutre, dit un 
jour du haut de la chaire (je m'en souviens, car j'y 
étais) : « Citoyens, jusqu'à présent, tout ce que 
nous vous contions, ce n'était que mensonges. » Il 
Ht frémir d'indignation; et s'ils n'avaient pas eu 
peur; les gens, les uns des autres, on l'aurait lapidé. 
C'est le même qui dit une autre fois, à la fin de son 
prône : « Je vous avertis, mes frères, que si 
votts aviez connaissance de quelque émigré caché, 
VOUÍS êtes tenus en conscience, et sous cas de péché 
hioftel, de venir lé dénoncer tout de suite à la 
commune. » Enfin, on avait aboli les fêtes et les 
diráíinches, et chaque dixième jour, qu'on appelait 
ÌG'déoadi^ on adorait en grande pompe la déesse 
RÀisONrOr, savez- vous qui était la déesse, à Mail- 
lanie? 

— - Non/ répondîmes-nous. 

— C'était la vieille Rituelle. 

— Est-cfe possible! criâmes-nous. 

— • Riquelle, poursuivit mon \'^nérable père, était 



La républ'ioue de 1848 155 

la fille du cordonnier Jacques Riquel qui, au temps 
de la Terreur, fut le maire de Maillane. 

Oh! la garce! A cette époque, elle avait dix-huit 
ans peut-être, et fraîche et belle fille, des plus jolies 
du- pays. Nous étions de la même jeunesse; son père 
mêmement ni 'avait fait les souliers, des souliers en 
museau de tanche, que je portai à l'armée lorsque je 
m'engageai... Eh bien! si je vous disais que je l'ai 
vue, Riquelle, habillée en déesse, la cuisse demi- 
nue, un sein décolleté, le bonnet rouge sur la tête, 
et assise en ce costufne stir l'autel de l'église \ 

A la table, en soupant, vers la fin de 'février de 
[r848, voilà ce que racontait maître François, mon 
)ère. ' ■ ■ ' ■. ' '' ' '■ ■■'" 

Maintenant vous allez voir. ' .' ■ . 

Quand je publiai Mireille, environ onze ans 
iprès, me trotivant à Paris, je fus invité-par le ban- 
[uier Millaud, cëîui qui fonda le Petit Journal, à un 
des grands dîners que l'aimable Mécène offrait, 
chaque semaine; aux artistes, savaritB et gens de 
lettres en renom. Nous- étions une cinqîlan-taine; et 
Mme Millaud, une juive superbe,' avait d'un côté 
Méry et moi de l'autre^ ce me semble. •Sur la fin du 
repas, un vieillard mis simplement, avec une longue 
veste, et coiffé d'une calotte, du haut 'bout de la 
table me cria en provençal : 

— Monsieur Mistral, vous êtes de Maillane? 

— C'est le père, me dit-on, du banquier qui nous 
reçoit. 

Et, là table étant trop longue pour pouvoir con- 



156 CHAPITRE IX 

verser, je me levai et vins causer avec le bon 
vieillard. 

— Vous êtes de Maillane? reprit-il. 

— Oui, répondis-je. 

— Connaissez-vous la fille du nommé Jacques Ri- 
quel, qui a été jadis maire de votre commune? 

— Si je la connais! Riquelle la déesse? mais nous 
sommes bons amis. 

— Eh bien ! dit le vieillard, quand nous venions à 
Maillane, pour vendre nos poulains, car en ce temps 
nous vendions des chevaux, des mulets, je vous 
parle de cinquante ans au moins... 

• - Et par hasard, lui fis-je alors, ne serait-ce pas 
vous, monsieur Millaud, qui lui auriez fait cadeau 
d'une bague de topaze? 

— Comment, cette Riquelle, repartit le vieux juif 
tout en branlant la tête et riotant émoustillé, vous a 
parlé de cela? Ah! mon brave monsieur, qui nous a 
vus et qui nous voit. . . 

A ce moment, le banquier Millaud, qui s'était levé 
de table, vint, ainsi qu'il faisait après tous ses repas, 
s'incliner devant son père qui, lui imposant les 
mains à la façon des patriarches, lui donna sa béné- 
diction. 

Pour en revenir à moi, en dépit des récits entendus 
dans ma famille, cette irruption de liberté, de nou- 
veauté qui crève les digues lorsqu'arrive une révolu- 
tion, m'avait, il faut bien le dire, trouvé tout flambant 
neuf et prêt à suivre l'élan. Aux premières procla- 
mations signées et illustrées du nom de Lamartine, 



LA RÉPUBLIQUE DE i848 157 

mon lyrisme bondit en un chant incandescent que 
les petits journaux d'Arles et d'Avignon donnèrent : 

Réveillez-vous, enfants de la Gironde, 
Et tressaillez dans vos sépulcres froids : 
La liberté va rajeunir le monde... 
Guerre éternelle entre nous et les rois : 



Un enthousiasme fou m'avait enivré soudain pour 
ces idées libérales, humanitaires, que je voyais dans 
Jeur fleur : et mon républicanisme, tout en scandali- 
sant les royalistes de Maillane, qui me traitèrent de 
« peau retournée », faisait la féhcité des républi- 
cains du lieu qui, étant le petit nombre, étaient fiers 
et ravis de me voir avec eux chanter la Marseillaise. 

Or, chez ces hommes-là, descendants pour la plu- 
part des démagogues populaires qu'à la Révolution 
on nommait « les braillards », tous les vieux préjugés, 
rancunes et rengaines de l'ancienne République 
s'étaient, de père en fils, transmis comme un levain. 

Une fois, que j'essayais de leur faire comprendre 
les rêves généreux de la République nouvelle, sans 
cacher mon horreur pour les crimes qui firent, au 
temps de la première, périr tant d'innocents : 

— Innocents, me cria d'une voix de tonnerre le 
vieux Pantès, mais vous ignorez donc que les aris- 
tocrates avaient juré, les monstres, de jouer aux 
boules avec les têtes des patriotes? 

Et, me voyant sourire, le vieux Brûlé me dit : 

— Connaissez-vous l'histoire du château de Taras- 
con? 



158 CHAPITRE IX 

— Quelle histoire? répondis-je. 

— L'histoire de la fois oii le représentant Cadroy 
vint donner l'impulsion aux contre-révolutionnaires. . . 
Ecoutez-la et vous saurez le motif de ce refrain que 
les Blancs, de temps à autre, nous chantent sur la 
moustache : 

De bric ou de broc 
Ils feront le saut 
De la fenêtre 
De Taràscon, 
Dedans le Rhône : 
Nous n'en voulons plus 
De ces gueux-là, 
De ces gueux 
De sans-culottes. 

Vous savez, ou vous ignorez, qu'à la chute de 
Robespierre, les modérés tombèrent sur les bons 
patriotes et en remplirent les prisons. A Taràscon 
ils firent monter les prisonniers, tout nus comme des 
vers, au sommet du château, et de là, ils les for- 
çaient, à coups de baïonnettes, de sauter dans le 
Rhône par la fenêtre qui s'y trouve. C'est alors 
qu'un nommé Liautard, de Graveson, qui est encore 
en vie, étant resté dernier pour faire le plongeon,, 
profita d'un moment où on 1 '.avait laissé' seul, 
dépouilla sa chemise, qu'il jeta avec les autrrs, et 
alla se cacher dans un tuyau de cheminée, de sorte 
que les brigands, lorsqu'ils revinrent de là-haut et 
qu'ils comptèrent les chemises, crurent avoir tout 
noyé, et vidèrent les lieux. Liautard, la nuit venue, 
gagna le haut du château; puis, par une corde qu'il 



LA RÉPUBLIQUE DE I848 159 

avait faite avec les vêtements des autres, il descendit 
aussi bas qu'il put, puis plongea dans le Rhône, qu'il 
traversa à la nage, et s'en vint à Beaucaire frapper 
chez un ami qui lui donna l'hospitalité. 

— Et le pauvre Balarin, disait le Bouteillon (un 
petit homme rageur, qui sans cesse cognait sur le 
casaquin des prêtres), le pauvre Balarin qui péchait 
à la ligne en 1815 là-bas dans la Font-Mourguette, 
et qu'ils assassinèrent parce qu'il ne voulait pas 
crier : « Vive le roi ! » 

— Et, faisait le gros Tardieu, le monsieur du Mas 
Blanc, qui, vers la même époque, fut abattu d'un 
coup de fusil tiré à travers la porte ! 

— Et Trestaillon! avançait l'un. 

— Et le Pointu! ajoutait l'autre. 

Telles étaient les invectives qui, d'un côté comme 
de l'autre, avec la république étaient revenues sur 
l'eau. Et, ici comme ailleurs, cela ramena la brouille 
et les divisions intestines. Les Rouges commencèrent 
de porter la ceinture et la cravate rouges, et les 
Blancs les portèrent vertes. Les premiers se fleu- 
rirent avec des bouquets de thym, emblème de la 
Montagne; les seconds arborèrent les fleurs de lis 
royales. Les républicains plantaient des arbres de la 
liberté; la nuit, les royalistes les sciaient par le pied. 
Puis vinrent les bagarres, puis les coups de couteau; 
et bref, ce brave peuple, ces Provençaux de même 
race qui, un mois avant, jouaient, plaisantaient, ban- 
quetaient ensemble, maintenant, pour des vétilles 
qui n'aboutissaient à rien, se seraient mangé le foie. 



i6o CHAPITRE IX 

Par suite, les jeunes gens, c'est-à-dire tous ceux 
de la même conscription, nous nous séparâmes en 
deux partis; et chaque fois, hélas! que le dimanche 
au soir, après avoir bu un coup, on s'entrecroisait à 
la farandole, pour rien on en venait aux mains. 

Aux derniers jours du carnaval, les garçons ont 
coutume de faire le tour des fermes pour quêter des 
œufs, du petit salé, et ramasser de quoi manger 
quelques omelettes. Ils font ces tournées-là en dan- 
sant la moresque, avec un tambour ou un tambou- 
rin, et en chantant d'ordinaire des couplets comme 
ceux-ci : 

Mettez la main, dame, au clayon : 
De chaque main un petit fromage ! 
Mettez la main dans le saloir, 
Donnez un morceau de jarret ! 
Mettez la main au panier d'œufs, 
Donnez-en trois ou six ou neuf. 

Mais nous, cette année-là, en faisant la quèie aux 
œufs, comme des niais que nous étions, nous ne 
chantions que la politique. Les Blancs disaient : 

Si Henri V venait demain, 

Oh ! que de fêtes, oh I que de fêtes; 

Si Henri V venait demain, 

Oh ! que de fêtes nous ferions. 

Et les Rouges répondaient : 

Henri V est aux îles 
Qui pèle de l'osier, 
Pour en coiffer les filles 
Amies du vert et blanc. 



LA RÉPUBLIQUE DE 1848 161 

Quand nous eûmes, le soir, dans notre coterie, 
mangé l'omelette au lard et vidé nombre de bou- 
teilles, nous sortîmes du cabaret, comme on le fait 
dans les villages, en manches de chemise avec la 
serviette au cou ; et au son du tambour, les falots à 
la main, nous dansâmes la Carmagnole en chantant 
la chanson qui avait alors la vogue : 

La fleur du thym, ô mes amis, 
Va embaumer notre pays : 
Plantons le thym, plantons le thym, 
Républicains, il reprendra ! 
Faisons, faisons la farandole 
Et la montagne fleurira. 

Puis nous brûlâmes Carême-prenant, nous criâmes : 
Vive Marianne! en faisant flotter nos ceintures 
rouges, bref, nous fîmes grand tapage. 

Le lendemain en me levant, et je ne fus pas trop 
matinal ce jour-là, mon père qui m'attendait, sérieux, 
solennel, comme aux grandes circonstances, me dit : 

— Viens par ici, Frédéric, j'ai à te parler. 

Je me songeai : Aïe! aïe! aïe! Cette fois nous y 
voici, aux bouillons de la lessive! 

Et sortant de la maison, lui devant, moi derrière, 
— le suivant sans souffler mot, — il me mena vers 
un fossé qui était environ à cent pas de la ferme, et 
m'ayant fait asseoir auprès de lui sur le talus, il 
commença : 

— Que m'a-t-on dit? qu'hier, tu as fait bande 
avec ces polissons qui braillent « Vive Marianne » , 
que tu dansas la Carmagnole ! que vous fîtes flotter 

IX 



i63 CHAPITRE IX 

vos ceintures rouges en l'air! Ah, mon fils, tu es 
jeune ! C'est avec cette danse et c'est avec ces cris 
que les révolutionnaires fêtaient l'échafaud. Non con- 
tent d'avoir fait mettre sur les journaux une chanson 
où tu méprises les rois. . . Mais que t'ont fait, voyons, 
ces pauvres rois? 

A cette question, je le confesse, je me trouvai 
entrepris pour répondre, et mon père continuant : 

— M. Durand-Maillane, dit-il, un gros savant, 
puisqu'il avait présidé la fameuse Convention , mais 
aussi sage que savant, ne la voulut pas signer, pour- 
tant, la mort du roi; et un jour qu'il causait avec 
PéHssier le jeune, qui était son neveu (nous étions 
voisins de mas et mon père, maître Antoine, se trou- 
vait avec eux), un jour, dis-je, qu'il causait avec son 
neveu Pélissier, conventionnel aussi, et que celui-ci 
se vantait d'avoir voté la mort : « Tu es jeune, Pé- 
lissier, tu es jeune, lui dit M. Durand-Maillane, et 
quelque jour, tu le verras, le peuple va payer par 
des millions de têtes celle de son roi ! » Ce qui ne fut 
que trop vérifié, hélas! que trop vérifié par vingt 
années de rude guerre. 

— Mais, répondis-je, cette République-ci ne veut 
pas faire de mal ; on vient d'abolir la mort en matière 
politique. Au gouvernement provisoire figurent les 
premiers de France, l'astronome Arago, le grand poète 
Lamartine, et les prêtres bénissent les arbres de la 
liberté... D'ailleurs, mon père, si vous me permettez 
de vous le demander, n'est-il pas vrai qu'avant 1789 
les seigneurs opprimaient un peu trop les manants? 



LA RÉPUBLIQUE DE 1848 163 

— Oui, fit mon brave père, je ne conteste pas 
qu'il y eut des abus, de gros abus... Je vais t'en 
citer un exemple : Un jour, je n'avais pas plus de 
quatorze ans peut-être, je venais de Saint-Remy, 
conduisant une charretée de paille roulée en trousses, 
et, par le mistral qui soufflait, je n'entendais pas la 
voix d'un monsieur dans sa voiture qui venait der- 
rière moi et qui, criait paraît-il, pour me faire garer. 
Ce personnage, qui était, ma foi, un prêtre noble (on 
l'appelait M . de Verclos), finit par passer ma charrette 
et, sitôt vis-à-vis de moi, il me cingla un coup de 
fouet à travers le visage, qui me mit tout en sang. Il 
y avait, tout près de là, quelques paysans qui bê- 
chaient : leur indignation fut telle que, mon ami de 
Dieu, malgré que la noblesse fût alors sacrée pour 
tous, à coups de mottes, ils l'assaillirent, tant qu'il 
fut à leur portée. Ah ! je ne dis pas non, il y en avait 
de mauvais, parmi ces « Ci-devant » et la Révolu- 
tion , à ses premiers débuts, nous avait assez séduits. . . 
Seulement, peu à peu, les choses se gâtèrent et, 
comme toujours, les bons payèrent pour les méchants . 

Cela suffit pour vous montrer l'effet produit sur 
moi, et dans nos villages, par les événements de 1 848 . 
Dès l'abord, on aurait dit que le chemin était uni. 
Pour les représenter, dans l'Assemblée Nationale, 
les Provençaux, pleins de sagesse, avaient parmi 
les bons envoyé les meilleurs : des hommes comme 
Berryer, Lamartine, Lamennais, Béranger, Lacor- 
daire, Gamier- Pages, Marie et un portefaix poète 
qui avait nom Astouin. Mais les perturbateurs, les 



i64 CHAPITRE IX 

sectaires endiablés, bientôt empoisonnèrent tout. 
Les Journées de Juin avec leurs tueries, leurs mas- 
sacres, épouvantèrent la nation. Les modérés se re- 
froidirent, les enragés s'envenimèrent; et sur mes 
jeunes rêves de république platonique une brume se 
répandit. Heureusement qu'une éclaircie versait, à 
cette époque, ses rayons autour de moi. C'était le 
libre espace de la grande nature, c'était l'ordre, la 
paix de la vie rustique; c'était, comme disaient les 
poètes de Rome, le triomphe de Cérès au moment 
de la moisson. 

Aujourd'hui que les machines ont envahi l'agri- 
culture, le travail de la terre va perdant, de plus en 
plus, son coloris idyllique, sa noble allure d'art 
sacré. Maintenant, les moissons venues, vous voyez 
des espèces d'araignées monstrueuses, de crabes 
gigantesques appelés « moissonneuses » qui agitent 
leurs griffes au travers de la plaine, qui scient les 
épis avec des coutelas, qui lient les javelles avec des 
fils de fer; puis, les moissons tombées, d'autres 
monstres à vapeur, des sortes de tarasques, les 
a batteuses », nous arrivent, qui dans leurs trémies 
engloutissent les gerbes, en froissent les épis, en 
hachent la paille, en criblent le grain. Tout cela à 
l'américaine, tristement, hâtivement, sans allé- 
gresse ni chansons, autour d'un fourneau de houille 
embrasée, au milieu de la poussière, de la fumée 
horrible, avec l'appréhension, si l'on ne prend 
pas garde, de se faire broyer ou trancher quelque 
membre. C'est le Progrès, la herse terriblement 



LA[RÉPUBLIQUE de 1848 165 

fatale, contre laquelle il n'y a rien à faire ni à dire : 
fruit amer de la science, de l'arbre de la science du 
bien comme du mal. 

Mais au temps dont je parle on avait conservé 
encore tous les us, tout l'apparat de la tradition 
antique. 

Dès que les blés à demi-mûrs prenaient la couleur 
d'abricot, un messager partait de la commune 
d'Arles, et parcourant les montagnes, de village 
en village, il criait à son de trompe : « On fait 
savoir qu'en Arles les blés vont être mûrs. » 

Aussitôt les Gavots, se groupant trois par trois, 
avec leurs femmes, avec leurs filles, leurs mulets ou 
leurs ânes, y descendaient en bandes pour faire les 
moissons. Un couple de moissonneurs, avec un jeune 
gars ou une jeune fille pour mettre en gerbes les 
javelles, composaient une solque. Les hommes se 
louaient par chiourmes de tant de solqties, selon la 
contenance des champs qu'ils prenaient à forfait. En 
tête de la chiourme marchait la capouliê, qui faisait 
la trouée dans les pièces de blé; le baïle organisait 
la marche du travail. 

Comme au temps de Cincinnatus, de Caton et de 
Virgile, on moissonnait à la ía.ucìì\e,/alce recurva, les 
doigts de la main gauche protégés par des doigtiers 
en tuyaux de roseau ou canne de Provence, pour 
ne pas se blesser en coupant le froment. A Arles, vers 
la Saint-Jean, sur la place des Hommes, on voyait 
des milliers de ces tâcherons de moisson, les uns 
debout, avec leur faucille attachée dans un carquois 



i66 CHAPITRE IX 

qu'ils nommaient la hadoque et pendue derrière le 
dos, les autres couchés à terre en attendant qu'on 
les louât. 

Dans la montagne, un homme qui n'avait jamais 
fait les moissons en terre d'Arles avait, dit-on, de la 
peine pour trouver à se marier, et c'est sur cet usage 
que roule l'épopée des Charbonniers^ de Félix Gras. 

Une année portant l'autre, nous louions dans notre 
Mas sept ou huit solques. Le beau remue-ménage, 
quand ce monde arrivait ! Toutes sortes d'ustensiles 
spéciaux à la moisson étaient tirés de leurs réduits : 
les barillets en bois de saule, les énormes terrines, les 
grands pots et brocs à vin, toute une artillerie de 
poterie grossière qui se fabriquait à Apt. C'était une 
fête incessante, une fête surtout lorsqu'ils faisaient 
le branle autour du feu de la Saint-Jean en chantant 
la chanson des Gavots du Ventoux : 

L'autre mercredi à Sault 
Nous fûmes huit cents solques. 

Les moissonneurs, au point du jour, après le 
capoidiê qui leur ouvrait la voie dans les grandes 
emblavures où l'aiguail luisait sur les épis d'or, joyeux 
s'ahgnaient, dégainant leurs lames, et javelles de 
choir! Les lieuses, dont plus d'une le plus souvent 
étaient charmantes, se courbaient sur les gerbi s en 
jasant et riant que c'était plaisir de voir. Et puis, lors- 
qu'au levant, dans le ciel couleur de rose, le soleil pa- 
raissait avec sa gerbe de rayons, de rayons res])len- 
dissants, le capoulié^ levant sa faucille dans l'air, 



LA RÉPUBLIQUE DE 1848 167 

s'écriait : « Un de plus ! » et tous, de la faucille ayant 
fait le salut à l'astre éblouissant, en avant : sous 
le geste harmonieux de leurs bras nus, le blé tombait 
à pleine poigne. De temps en temps le baïle, se 
retournant vers la chiourme, criait : « La truie vient- 
elle? et la. truz'e (c'était le nom du dernier de la bande) 
répondait « La truie vient ». Enfin, après quatre 
heures de vaillante poussée, le capouliê s'écriait : 
« Lave! » Tous se redressaient, s'essuyaient le front 
du revers de la main, allaient à quelque source laver 
le tranchant des faucilles et, au milieu des chaumes, 
s'asseyant sur les gerbes et répétant ce gai dicton : 

Bénédicité de Crau, 
Bon bjssac et bon baril, 

ils prenaient leur premier repas. 

C'était moi qui, avec notre mulet Babache, leur 
apportais les vivres, dans les cabas de sparterie. Les 
moissonneurs faisaient leurs cinq repas par jour: vers 
sept heures, le déjeuner, avec un anchois rougeâtre 
qu'on écrasait sur le pain, sur le pain qu'on trempait 
dans le vinaigre et l'huile, le tout accompagné d'oi- 
gnon, violemment piquant aux lèvres ; vers dix heures 
\t, grand-boire, consistant en un œuf dur et un mor- 
ceau de fromage; à une heure, le dîner, soupe et 
légumes cuits à l'eau ; vers quatre heures le goûter, 
une grosse salade avec croûton frotté d'ail ; et le soir 
le souper, chair de porc ou de brebis, ou bien ome- 
lette d'oignon appelée moissonienne. Au champ et 
tour à tour, ils buvaient au baril, que le capouliê 



i68 CHAPITRE IX 

penchait, en le tenant sur un bâton appuyé par un bout 
sur l'épaule du buveur. Ils avaient une tasse à trois 
ou un gobelet de fer-blanc, c'est-à-dire un -par solque. 
De même, pour manger, ils n'avaient à trois qu'un 
plat, où chacun d'eux tirait avec sa cuiller de bois. 

Cela me remémore le vieux Maître Igoulen, un de 
nos moissonneurs, de Saint- Satumin-lès-Apt, qui 
croyait qu'une sorcière lui avait « ôté l'eau » et qui, 
depuis trente ans, n'avait plus goûté à l'eau ni pu 
manger rien de bouilli. Il ne vivait que de pain, de 
salade, d'oignon, de fromage et de vin pur. Lors- 
qu'on lui demandait la raison pour laquelle il se pri- 
vait de l'ordinaire, le vieillard se taisait, mais voici 
le récit que faisaient ses compagnons : 

Un jour, dans sa jeunesse, que sous une tonnelle 
Igoulen en compagnie mangeait au cabaret, passa 
sur la route une bohémienne, et lui, pour plaisanter, 
levant son verre plein de vin : « A la santé, grand'- 
mère, lui cria-t-il, à la santé! » « Grand bien te 
fasse, répondit la bohémienne, et, mon petite prie 
Dieu de ne jamais abhorrer l'eau. » 

C'était un sort que la sorcière venait de lui ieter. 

Ce fut fini ; à partir de là, Igoulen jamais plus ne 
put ingurgiter l'eau. Ce cas d'impression me raie, 
que j'ai vu de mes yeux, peut s'ajouter, ce me 
semble, aux faits les plus curieux que la science 
aujourd'hui expUque par la suggestion. 

En arrière des moissonneurs venaient enfin les 
glaneuses, ramassant les épis laissés parmi les 
chaumes. A Arles on en voyait des troupes qui, un 



LA RÉPUBLIQUE DE 1848 169 

mois consécutif, parcouraient le terroir. Elles cou- 
chaient dans les champs, sous de petites tentes 
appelées tibaneou qui leur servaient de moustiquaires, 
et le tiers de leurs glanes, selon l'usage d'Arles, était 
pour l'hôpital. 

Lecteur, voilà les gens, braves enfants de la 
nature, qui, je puis te le dire, ont été mes modèles 
et mes maîtres en poésie. C'est avec eux, c'est là, 
au beau milieu des grands soleils, qu'étendu sous un 
saule, nous apprîmes, lecteur, à jouer du chalumeau 
dans un poème en quatre chants, ayant pour titre Zí?í 
Moissons^ dont faisait partie le lai de Margai, qui 
est dans nos Iles d'Or. Cet essai de géorgiques, qui 
commençait ainsi : 

Le mois de juin et les blés qui blondissent 
Et le grand-boire et la moisson joyeuse, 
Et de Saint Jean les feux qui étincellent, 
Voilà de quoi parleront mes chansons, 

finissait par une allusion, dans la manière de Virgile, 
à la révolution de 1848. 

Muse, avec toi, depuis la Madeleine, 
Si en cachette nous chantons en accord, 
Depuis le monde a fait pleine culbute : 
Et cependant que noyés dans la paix, 
Le long des ruisseaux nous mêlions nos voix, 
Les rois roulaient pêle-mêle du trône 
Sous les assauts des peuples trop ployés 
Et, misérables, les peuples se hachaient 
Ainsi que les épis de blé sur l'aire. 

Mais ce n'était pas là encore la justesse de ton 
que nous cherchions. Voilà pourquoi ce poème ne 



170 CHAPITRE IX 

s'est jamais publié. Une simple légende, que nos 
bons moissonneurs redisaient tous les ans et qui 
trouve ici sa place comme la pierre à la bague, valait 
mieux, à coup sûr, que ce millier de vers. 

Les froments, cette année-là, contait maître Igou- 
len, avaient mûri presque tous à la fois, courant le 
risque d'être hachés par une grêle, égrenés par le 
mistral ou brouïs par le brouillard, et les hommes, 
cette année-là, se trouvaient rares. 

Et voilà qu'un fermier, un gros fermier avare, sur 
la porte de sa ferme était debout, inquiet, les bras 
croisés et dans l'attente. 

— Non, je ne plaindrais pas, disait-il, un écu par jour, 
un bel écu et la nourriture, à qui se viendrait louer. 

Mais à ces mots le jour se lève, et voici que trois 
hommes s'avancent vers le Mas, trois robustes mois- 
sonneurs : l'un à la barbe blonde, l'un à* la barbe 
blanche, l'un à la barbe noire. L'aube les accom- 
pagne en les auréolant. 

— Maître, dit le capoulié (celui de la barbe blonde), 
Dieu vous donne le bonjour : nous sommes trois 
gavots de la montagne, et nous avons appris que 
vous aviez du blé mûr, du blé en quantité : maître, 
si vous voulez nous donner de l'ouvrage, à la journée 
ou à la tâche, nous sommes prêts à travailler. 

— Mes blés ne pressent guère, le maître répondit; 
mais pourtant, pour ne pas vous refuser l'ouvrage, 
je vous baille, si vous voulez, trente sous et la vie. 
C'est bien assez par le temps qui court. 



LA RÉPUBLIQUE DE 1848 171 

Or c'était le bon Dieu, Saint Pierre avec Saint Jean. 

A l'approche des sept heures, le petit valet de la 
ferme vient., avec l'ânesse blanche, leur apporter le 
déjeuner et, de retour au Mas : 

— Valet , lui dit le maître , que font les moissonneurs ? 

— Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du 
champ, qui aiguisaient leurs faucilles; mais ils 
n'avaient pas coupé un épi. 

A l'approche des dix heures, le petit valet de la 
ferme vient, avec l'ânesse blanche, leur apporter le 
grand-boire et, de retour au Mas : 

— Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs? 

— Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du 
champ, qui aiguisaient leurs faucilles; mais ils 
n'avaient pas coupé un épi. 

A l'approche de midi, le petit valet de la ferme 
vient, avec l'ânesse blanche, leur apporter le dîner, 
et de retour au Mas ; 

— Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs? 

— Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du 
champ, qui aiguisaient leurs faucilles; mais ils 
n'avaient pas coupé un épi. 

A l'approche des quatre heures, le petit valet de 
la ferme vient, avec l'ânesse blanche, leur apporter 
le goûter, et de retour au Mas : 

— Valet, lui dit le maître, que font les moisson- 
neurs? 

— Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du 
champ, qui aiguisaient leurs faucilles; mais ils 
n'avaient pas coupé un épi. 



172 CHAPITRE IX 

— Ce sont là, dit le maître, ce sont de ces fai- 
néants qui cherchent du travail et prient Dieu de 
n'en point trouver. Pourtant il faut aller voir. 

Et cela dit, l'avare, pas à pas, vient à son champ, 
se cache dans un fossé et observe ses hommes . 
Mais alors le bon Dieu fait ainsi à Saint Pierre : 

— Pierre, bats du feu. 

— J'y vais. Seigneur, répond Saint Pierre. 

Et Saint Pierre de sa veste tire la clé du paradis, 
applique à un caillou quelques fibres d'arbre creux et 
bat du feu avec la clé. 

Puis le bon Dieu fait à Saint Jean : 

— Souffle, Jean ! 

— J'y vais. Seigneur, répond Saint Jean. 

Et Saint Jean souffle aussitôt les étincelles dans le 
blé avec sa bouche; et d'une rive à l'autre un tour- 
billon de flamme, un gros nuage de fumée enve- 
loppent le champ. Bientôt la flamme tombe, la fumée 
se dissipe, et mille gerbes tout à coup apparaissent, 
coupées comme il faut, comme il faut liées, et comme 
il faut aussi en gerbiers entassées. 

Et cela fait, le groupe remet aux carquois les fau- 
cilles et au Mas lentement s'en revient pour souper, 
et tout en soupant î 

— Maître, dit le chef des moissonneurs, nous avons 
terminé le champ... Demain pour moissonner, où 
voulez-vous que nous allions? 

— Capoulié, répondit le maître avaricieux, mes 
blés, dont j'ai fait le tour, ne sont pas mûrs de reste. 
Voici votre payement; je ne puis plus vous occuper. 



LA RÉPUBLIQUE DE 1848 173 

Et alors les trois hommes, les trois beaux mois- 
sonneurs, disent au maître : adieu! Et chargeant 
leurs faucilles rengainées derrière le dos, s'en vont 
tranquilles en leur chemin : le bon Dieu au milieu, 
Saint Pierre à droite, Saint Jean à gauche, et les der- 
niers rayons du soleil qui se couche les accompagne 
au loin, au loin. 

Le lendemain le maître de grand matin se lève et 
joyeusement se dit en lui-même : 

— N'importe! hier j'ai gagné ma journée en 
allant épier ces trois hommes sorciers; maintenant 
j'en sais autant qu'eux. 

Et appelant ses deux valets, dont un avait nom 
Jean et l'autre Pierre, il les conduit à la plus grande 
des emblavures de la ferme. Sitôt arrivés au champ, 
le maître dit à Pierre : 

— Pierre, toi, bats du feu. 

— Maître, j'y vais, répliqua Pierre. 

Et Pierre de ses braies tire alors son couteau, 
applique à un silex quelques fibres d'arbre creux et 
le couteau bat du feu. Mais le maître dit à Jean : 

— Souffle, Jean! 

— Maître, j'y vais, répliqua Jean ! 

Et Jean avec sa bouche souffle au blé les étin- 
celles.... Aïe! aïe! aïe! la flamme en langues, une 
flamme affolée, enveloppe la moisson; les épis s'al- 
lument, les chaumes pétillent, le grain se charbonne; 
et penaud, l'exploiteur, quand la fumée s'est dissipée, 
ne voit, au lieu de gerbes, que braise et poussier 
noir! 



CHAPITRE X 

A AIX-EN-PROVENCE 

Mlle Louise. — L'amour dans les cyprès. — La ville d'Aix. — 
L'école de droit. — L'ami Mathieu vient me rejoindre. — La 
blanchisseuse de la Torse. — La baronne idéale. — L'antho- 
logie Les Provençales. 

Cette année-là (1848), après les vendanges, mes 
parents, qui me voyaient bayer à la chouette ou à la 
lune, si l'on veut, m'envoyèrent à Aix pour étudier 
le droit, car ils avaient compris, les braves gens, que 
mon diplôme de bachelier es lettres n'était pas un 
brevet suffisant de sagesse ni de science non plus. 
Mais, avant de partir pour la cité Sextienne, une 
aventure m'arriva, sympathique et touchante, que je 
veux conter ici. 

Dans un Mas rapproché du nôtre était venue 
s'établir une famille de la ville où il y avait des 
demoiselles que nous rencontrions parfois en allant à 
la messe. Vers la fin de l'été, ces jeunes filles, avec 
leur mère, nous firent une visite; et ma mère, ave- 
nante, leur offrit le « caillé ». Car nous avions, au 
Mas, un beau troupeau de brebis et du lait en abon- 



A AIX-EN-PROVENCE 175 

dance. C'était ma mère elle-même qui mettait la pré- 
sure au lait, dès qu'on venait de le traire, et elle- 
même qui, quand le lait était pris, faisait les petits 
fromages, ces jonchées du pays d'Arles que Belaud 
de la Belaudière, le poète provençal de l'époque des 
Valois, trouvait si bonnes : 

A la ville des Baux; pour un florin vaillant, 
Vous avez un tablier plein de fromages 
Qui fondent au gosier comme sucre fin. 

Ma mère, chaque jour, telle que les bergères 
chantées par Virgile, portant sur la hanche la terrine 
pleine, venait dans le cellier avec son écumoire, et 
là, tirant du pot à beaux flocons le caillé blanc, elle 
en emplissait les formes percées de trous et rondes ; 
et, après les jonchées faites, elle les laissait propre- 
ment s'égoutter sur du jonc, que je me plaisais moi- 
même à aller couper au bord des eaux. 

Et voilà que nous mangeâmes, avec ces demoi- 
selles, une jatte de caillé. Et l'une d'elles, qui parais- 
sait de mon âge, et qui, par son visage, rappelait ces 
médailles qu'on trouve à Saint- Remy, au ravin des 
Antiques, avait de grands yeux noirs, des yeux lan- 
goureux, qui toujours me regardaient. On l'appelait 
Louise. 

Nous allâmes voir les paons, qui, dans l'aire, éta- 
laient leur queue en arc-en-ciel, les abeilles et leurs 
ruches alignées à l'abri du vent, les agneaux qui 
bêlaient enfermés dans le bercail, le puits avec sa 
treille portée par des piliers de pierre ; enfin tout ce 



176 CHAPITRE X 

qui, au Mas, pouvait les intéresser. Louise, elle, 
semblait cheminer dans l'extase. 

Quand nous fûmes au jardin, dans le temps que 
ma mère causait avec la sienne et cueillait à ses 
sœurs quelques poires beurrées, nous nous étions, 
nous deux, assis sur le parapet de notre vieux Puits 
à roue. 

— Il faut, soudain me fit Mlle Louise, que je vous 
dise ceci : ne vous souvient-il pas, monsieur, d'une 
petite robe, une robe de mousseline, que votre mère 
vous porta, quand vous étiez en pension à Saint- 
Michel-de-Frigolet ? 

— Mais oui, pour jouer un rôle dans les Enfants 
d'Edouard. 

— Eh bien! cette robe, monsieur, c'était ma robe. 

— Mais ne vous l'a-t-on pas rendue? répondis-je 
comme un sot. 

— Eh! si, dit-elle, un peu confuse... Je vous ai 
parlé de cela, moi, comme d^autre chose. 

Et sa mère l'appela : 

— Louise! 

La jouvencelle me tendit sa main glacée ; et, 
comme il se faisait tard, elles partirent pour leur 
Mas. 

Huit jours après, vers le coucher du soleil, voici 
encore à notre seuil Mlle Louise, cette fois accom- 
pagnée seulement d'une amie. 

— Bonsoir, fit-elle. Nous venions vous acheter 
quelques livres de ces poires beurrées que vous nous 
fîtes goûter, l'autre jour, à votre jardin. 



A AIX-EN-PROVENCE 177 

— Asseyez-vous, mesdemoiselles, ma mère leur 
dit. 

— Oh! non! répondit Louise, nous sommes pres- 
sées^ car il va être bientôt nuit. 

Et je les accompagnai, moi tout seul cette fois, 
pour aller cueillir les poires. 

L'amie de Louise, qui était de Saint-Remy (on 
l'appelait Courrade), était une belle fille à chevelure 
brune, abondante, annelée sous son ruban arlé- 
sien, que la pauvre demoiselle, si gentille qu'elle fût^ 
eut l'imprudence d'amener avec elle pour compagne. 

Au jardin, arrivés à l'arbre, pendant que j'abaissais 
une branche un peu haute, Courrade, rengorgeant 
son corsage bombé et levant ses bras nus, ses bras 
ronds, hors de ses manches, se mit à cueillir. Mais 
Louise, toute pâle, lui dit : 

— Courrade , cueille , toi , et choisis les plus 
mûres. 

Et, comme si elle voulait me dire quelque chose, 
s'écartant avec moi, qui étais déjà troublé (sans trop 
savoir par laquelle), nous allâmes pas à pas dans 
un kiosque de cyprès, où était un banc de pierre. Là, 
moi dans l'embarras, elle me buvant des yeux, nous 
nous assîmes l'un près de l'autre. 

— Frédéric, me dit-elle, l'autre jour je vous par- 
lais d'une robe qu'à l'âge de onze ans je vous avais 
prêtée pour jouer la tragédie à Saint-Michel-de-Fri- 
golet... Vous avez lu, n'est-ce pas, l'histoirede Déja- 
nire et d'Hercule? 

— Oui, fis-je en riant, et aussi de la tunique que 

sa 



lyS CHAPITRE X 

la belle Déjanire donna au pauvre Hercule et qui lui 
brûla le sang. 

— Ah! dit la jeune fille, aujourd'hui c'est bien le 
rebours : car cette petite robe de mousseline blanche, 
que vous aviez touchée, que vous aviez vêtue..., 
quand je la mis encore, je vous aimai à partir de là... 
Et ne m'en veuillez pas de cet aveu, qui doit vous 
paraître étrange, qui doit vous paraître fou ! Ah ! ne 
m'en veuillez pas, continua-t-elle en pleurant, car 
ce feu divin, ce feu qui me vient de la robe fatale, ce 
feu, ô Frédéric, qui me consume depuis lors, je l'a\ ais 
jusqu'à présent, depuis sept années peut-être, tenu 
caché dans mon cœur ! 

Moi, couvrant de baisers sa petite main fiévreuse, 
je voulus aussitôt répondre en l'embrassant. Mais, 
doucement, elle me repoussa. 

— Non, dit-elle, Frédéric, nous ne pouvons sa\oir 
si le poème, dont j'ai fait le premier chant, aura 
jamais une suite... Je vous laisse. Pensez à ce que 
je vous ai dit, et, comme je suis de celles qui ne se 
dédisent pas, quelle que soit la réponse, vous avez 
en moi une âme qui s'est donnée pour toujours. 

Elle se leva et, courant vers Courrade sa com- 
pagne : 

— Viens vite, lui dit-elle, allons peser et payer 
les poires. 

Et nous rentrâmes. Elles réglèrent, s'en allèrent; 
et moi, le cœur houleux, enchanté et troublé de cette 
apparition de vierges, — dont je trouvais chacime 
séduisante à sa façon, — longtemps sous les derniers 



A AIX-EN-PROVENCE 179 

rayons du jour failli, longtemps entre les arbres, je 
regardai là-bas s'envoler les tourterelles. 

Mais, tout émoustillé, tout heureux que je fusse, 
bientôt, en me sondant, je me vis dans l'imbroglio. 
Le Pervigilium Veneris a beau dire t 

Qu'il aime demain, celui qui n'aima jamais: 
Et celui qui aima, qu'il aime encor demain, 

l'amour ne se commande pas. Cette vaillante jeune 
fille, armée seulement de sa grâce et de sa virginité, 
pouvait bien, dans sa passion, croire remporter la 
victoire; elle pouvait, charmante qu'elle était, et 
charmée elle-même par son long rêve d'amour, croire, 
conformément au vers de Dante, 

Amor ch'a null' amato amar perdona, 

qu'un jeune homme, isolé comme moi dans un Mas, 
à la fleur de l'âge, devait tressaillir d'emblée à son 
premier roucoulement. Mais l'amour étant le don et 
l'abandon de tout notre être, n'est-il pas vrai que 
l'âme qui se sent poursuivie pour être capturée fait 
comme l'oiseau qui fuit l'appelant? N'est-il pas vrai, 
aussi, que le nageur, au moment de plonger dans un 
gouffre d'eau profonde, a toujours une passe d'ins- 
tinctive appréhension? 

Toujours est-il que, devant la chaîne de fleurs, 
devant les roses embaumées qui s'épanouissaient 
pour moi, j'allais avec réserve; tandis que vers 
l'autre, vers la confidente qui, toute à son devoir 
d'amie dévouée, semblait éviter mon abord, mon 



i8o CHAPITRE X 

regard, je me sentais porté involontairement. Car, à 
cet âge, s'il faut tout dire, je m'étais formé une idée, 
et de l'amante et de l'amour, toute particulière. Oui, 
je m'étais imaginé que, tôt ou tard, au pays d'Arles 
je rencontrerais, quelque part, une superbe campa- 
gnarde, portant comme une reine le costume arlésien, 
galopant sur sa cavale, un trident à la main, dans les 
ferrndes de la Crau, et qui, longtemps priée par mes 
chansons d'amour, se serait, un beau jour, laissé con- 
duire à notre Mas, pour y régner comme ma mère 
sur un peuple de pâtres, de gardians, de laboureurs 
et de inagnanarelles . Il semblait que, déjà, je rêvais 
de ma Mireille; et la vision de ce type de beauté 
plantureuse qui, déjà, couvait en moi, sans qu'il me 
fût possible ni permis de l'avouer, portait grand pré- 
judice à la pauvre Louise, un peu trop demoiselle au 
compte de ma rêverie. 

Et alors, entre elle et moi, s'engagea une corres- 
pondance ou, plutôt, un échange d'amour et d'amitié 
qui dura plus de trois ans (tout le temps que je fus à 
Aix) : moi, galamment, abondant vers son faible, 
pour la sevrer, peu à peu, si je pouvais ; elle, de plus 
en plus endolorie et ferme, me jetant de lettre en 
lettre ses adieux désespérés... De ces lettres, voici 
la dernière que je reçus. Je la reproduis telle quelle : 

« Je n'ai aimé qu'une fois, et je mourrai, je te 
jure, avec le nom de Frédéric gravé seul dans mon 
cœur. Que de nuits blanches j'ai passées en songeait 
à mon mauvais sort! Mais, hier, en lisant tes conso- 



A AIX-EN-PROVENCE i8i 

lations vaines, je me fis tant de violence pour retenir 
mes pleurs que le cœur me défaillit. Le médecin dit 
que j'avais la fièvre, que c'était de l'agitation ner- 
veuse, qu'il me fallait le repos. 

« — La fièvre! m'écriai-je; ah! que ce fût la 
bonne ! 

« Et, déjà, je me sentais heureuse de mourir pour 
aller t'attendre là-bas où ta lettre me donne rendez- 
vous... Mais écoute, Frédéric, puisqu'il en est ainsi, 
lorqu'on te dira, et va, ce n'est pas pour longtemps, 
lorsqu'on t'annoncera que j'aurai quitté la terre, 
donne-moi, je t'en prie, une larme et un regret. Il y a 
deux ans, je te fis une promesse : c'était de demander 
tous les jours à Dieu qu'il te rendît heureux, parfai- 
tement heureux... Eh bien! je n'y ai jamais manqué, 
et j'y serai fidèle, jusqu'à mon dernier soupir. Mais 
toi, ô Frédéric, je te le demande en grâce : lors- 
qu'en te promenant tu verras des feuilles jaunes rou- 
ler sur ton passage, pense un peu à ma vie, flétrie 
par les larmes, séchée par la douleur; et, si tu vois 
un ruisseau qui murmure doucement, écoute sa 
plainte : il te dira comme je t'aimais; et si quelque 
oisillon t'effleure de son aile, prête l'oreille à son 
gazouillis, et il te dira, pauvrette! que je suis tou- 
jours avec toi... O Frédéric! je t'en prie, n'oublie 
jamais Louise !» 

Voilà l'adieu suprême que, scellé de son sang, 
m'envoya la jeune vierge — avec une médaille de la 
Vierge Marie, qu'elle avait couverte de ses baisers 



i82 CHAPITRE X 

— dans un petit portefeuille de velours cramoisi, sur 
la couverture duquel elle avait brodé, avec ses che- 
veux châtains, mes initiales au milieu d'un rameau 
de lierre. 

Je me ferai la touffe de lierre, 
Je t'embrasserai. 

Pauvre et chère Louise ! A quelque temps de là, 
elle prit le voile de nonne et mourut peu d'années 
après. Moi, encore tout ému, au bout d'un si long 
temps, par la mélancolie de cet amour étiolé, défleuri 
avant l'heure, je te consacre, ô Louise, ce souvenir 
de pitié et je l'offre à tes mânes errant peut-être 
autour de moi ! 

La ville d'Aix {cap de justice^ comme on disait 
jadis), où nous étions venu pour étudier le « droit 
écrit », en raison de son passé de capitale de Pro- 
vence et de cité parlementaire, a un renom de gravi té 
et de tenue hautaine qui sembleraient faire contraste 
avec l'allure provençale. Le grand air que lui 
donnent les beaux ombrasses de son Cours, ses fon- 
taines monumentales et ses hôtels nobiliaires, puis 
la quantité d'avocats, de magistrats, de professeurs, 
de gens de robe de tout ordre, qu'on y rencontre 
dans les rues, ne contribuent pas peu à l'aspect 
solennel, pour ne pas dire froid, qui la caractérise. 
Mais, de mon temps du moins, cela n'était qu'en sur- 
face, et, dans ces Cadets d'Aix, il y avait, s'il me 
souvient, une humeur familière, une gaieté de race, 
qui tenaient, auriez-vous dit, des traditions laissées 
par le bon roi René. 



A AIX-EN-PROVENCE 183 

Vous aviez des conseillers, des présidents de cour, 
qui, pour se divertir, dans leurs salons, dans leurs 
bastides, touchaient le tambourin. Des hommes 
graves, comme le docteur d'Astros, frère du cardinal, 
lisaient à l'Académie des compositions de leur cru 
en joyeux parler de Provence : manière comme une 
autre de maintenir le culte de l'âme nationale et qui, 
dans Aix, n'eut jamais cesse. Car le comte Portalis, 
un des grands jurisconsultes du Code Napoléon, 
n'avait-il pas écrit une comédie provençale ? et 
M. Diouloufet, un bibliothécaire de l'Athènes du 
Midi, comme Aix s'intitule parfois, n'avait-il pas, 
sous Louis XVIII, chanté en provençal les magnans 
ou vers à soie? M. Mignet, l'historien, l'académicien 
illustre, venait tous les ans à Aix pour jouer à la 
boule. Il avait même formulé la maxime suivante : 

« Rien n'est plus propre à refaire un homme que 
de vivre au clair soleil, parler provençal, manger de 
la brandade et faire tous les matins une partie de 
boules. » 

M. Borély, un ancien procureur général, entrait 
dans la ville, à cheval, guêtre comme un riche tou- 
cheur, conduisant fièrement un troupeau de porcs 
anglais. Et de lui les gens disaient : 

— N'est pas porcher celui qui conduit ses porcs 
lui-même. 

Le lendemain de la Noël, nous allions à Saint- 
Sauveur entendre les Plaintes de saint Etienne, 



i84 CHAPITRE X 

récitées en provençal (comme on le fait encore) par 
un chanoine du Chapitre et, dans celte cathédrale, 
on exécutait, le jour des Rois (comme on y exécute 
encore), avec une admirable pompe, le Noël Dr 
matin ai rescountra lou trin. 

Au Saint-Esprit, les dames se plaisaient à venir 
entendre les prônes provençaux de l'abbé Emery, et 
celles du grand monde, pour ne pas laisser perdre les 
galantes coutumes, quand venait le carnaval et le 
temps des soirées, se faisaient dodiner dans des 
chaises à porteur, accompagnées de torches qu'on 
éteignait, en arrivant, à l'éteignoir des vestibules. 

Point rare qu'il y eut, au courant de l'hiver, 
quelque esclandre mondain, tel que l'enlèvement 
d'une superbe juive avec M. de Castillon, qui avait 
su dépenser royalement ime fortune, lorsqu'il fut 
Prince d'A mour aux jeux de la Fête-Dieu. 

A propos de ces jeux, nous eûmes l'occasion, 
dans notre séjour à Aix, de les voir sortir, je crois, 
pour une des dernières fois : le Roi de la Basoche^ 
VAbbé de la Jeunesse y les Tirassans, les Diables ^ le 
Guet y la Reine de Saba^ X^sCkevaux^Frus en parti- 
culier, avec leur rigaudon que Bizet a cueilli pour 
VArlêsieHHe^ de Daudet : 

Madame de Limai^e 

Fait danser les Ckevaux-Frusi 

Klle leur donne des dUtaignes» 

Ils disent qo*Us n*en veulent plus; 

Et danse» t fueux ) £t danse, 6 gneox ! 

Madame de Umai^e 

Fait danser les Chevaux-Frus. 



A AIX-EN-PROVENCE 185 

Cette résurrection du passé provençal, avec ses 
vieilles joies naïves (et surannées, hélas!), nous 
impressionna vivement, comme vous pourriez le 
voir au chant dixième de Calendal^ où elles sont 
décrites, telles que nous les vîmes. 

Or, figurez-vous qu'à Aix, quelques mois seule- 
ment après mon arrivée, faisant ma promenade une 
après-midi sur le Cours, oh ! charmante surprise, je 
vis se profiler, près de la Fontaine-Chaude, le nez de 
mon ami Anselme Mathieu, de Châteauneuf. 

— Ça n'est pas une blague, me fit Mathieu en me 
voyant, avec son flegme habituel; cette eau, mon 
cher, est vraiment chaude, et c'est bien le cas de 
dire ici : « Celle-là fume. » 

— Mais depuis quand à Aix ? lui dis-je en lui ser- 
rant la main. 

— Depuis, fit-il, attends..., depuis avant-hier au 
soir. 

— Et quel bon vent t'amène? 

— Ma foi, répondit-il, je me suis dit : « Puisque 
Mistral est allé faire à Aix son droit, il faut y aller 
aussi et tu feras le tien . » 

— C'est bien pensé, lui dis-je, et tu peux croire, 
Anselme, que j'en suis ravi, sais-tu? Mais as-tu 
passé bachelier? 

— Oui, dit-il en riant, j'ai passé, comme la pi- 
quette sur le marc de vendange. 

— - C'est que, mon pauvre Anselme, pour être 
admis aux grades de la Faculté de Droit, je crois 
qu'il faut avoir son baccalauréat es lettres. 



i86 CHAPITRE X 

— Bon enfant ! riposta le gentil ami Mathieu, 
supposons qu'on ne veuille pas me diplômer comme 
les autres, pourra-t-on m'empêcher de prendre ma 
licence, voyons, en droit d'amour?... Tiens, pas 
plus tard que tantôt, en allant me promener dans 
une espèce de vallon qu'on appelle la Torse, j'ai fait 
la connaissance d'une jeune blanchisseuse, un peu 
brune, c'est vrai, mais ayant bouche rouge, que- 
nottes de petit chien qui ne demandent qu'à mordre, 
deux frisons folletant hors de sa coiffe blanche, la 
nuque nue, le nez en l'air, les bras joliment potelés. . . 

— Allons, grivois, il me paraît que tu ne l'as pas 
mal lorgnée. 

— Non, dit-il, Frédéric, il ne faudrait pas croire 
que moi, un rejeton des marquis de Montredon, si 
peu sensé que je sois, j'aille m'amouracher d'un 
minois de lavoir. Mais, vois-tu, je ne sais pas si tu 
es comme moi : quand je fais la rencontre de 
quelque friand museau, serait-ce un museau de 
chatte, je ne puis m'empêcher de me retourner pour 
voir. Bref, en causant avec la petite, nous sommes 
convenus qu'elle me blanchirait mon linge et qu'elle 
viendrait le prendre la semaine prochaine. 

— Mathieu, tu es un gueusard, un friponne au, tu 
sens le roussi... 

— Non, mon ami, tu n'y es pas, laisse donc que 
j'achève. Ayant ainsi traité avec ma blanchisseuse, 
comme, tout en causant, je vis, à travers l'écume 
qui lui giclait entre les doigts, qu'elle froissait et 
chilïonnait une chemise de dentelle : a Diablt, quel 



A AIX-EN-PROVENCE 187 

linge fin ! dis-je à la jeune fille, cette chemise-là n'est 
pas faite pour couvrir les fruits d'automne d'une 
gaupe! » « Il s'en faut! répondit-elle. Ça, c'est la 
chemisette d'une des plus belles dames de la rue des 
Nobles : une baronne de trente ans, mariée, la pau- 
vrette, à un vieux barbon d'homme qui est juge à la 
cour et jaloux comme un Turc. » « Mais elle doit 
transir d'ennui! » « Transir? ah! tant et tant qu'elle 
est toujours à son balcon, comme en attente du 
galant, tenez, qui viendra la distraire. » « Et on 
l'appelle? » « Mais, monsieur, vous en voulez trop 
savoir... Moi, voyez-vous, je lave la lessive qu'on 
me donne, mais je ne me mêle pas de ce qui, après 
tout, ne me regarde pas. » Il ne m'a pas été pos- 
sible d'en tirer plus pour le moment... Mais, ajouta 
Mathieu, lorsqu'elle viendra chercher mon blanchis- 
sage dans ma chambre, vois-tu, dussé-je bien lui 
faire deux et trois caresses, il faut qu'elle soit fine si 
elle n'ouvre pas la bouche. 

— Et après, quand tu sauras le nom de la 
baronne? 

— Eh ! mon cher, j'ai du pain sur la planche pour 
trois ans ! Cependant que vous autres, les pauvres 
étudiants en droit, vous allez vous morfondre à éplu- 
cher le Code, moi, tel que les trouvères de l'antique 
Provence, je vais, sous le balcon de ma belle 
baronne, étudier à loisir les douces Lois d'Amour. 

Et, comme je vous le livre, telles furent, les trois 
ans que nous restâmes à Aix, et la tâche et l'étude 
du chevalier Mathieu. 



i88 CHAPITRE X 

Oh! les belles excursions, là-bas, au pont de l'Arc, 
sur la grand'route de Marseille, dans la poussière 
jusqu'à mi-jambe; et les parties au Tholonet, — où 
nous allions humer le vin cuit de Langesse; et les 
duels entre étudiants, dans le vallon des Infeniets, 
avec les pistolets chargés de crottes de chèvre ; et ce 
joli voyage qu'avec la diligence nous fîmes à Toulon, 
en passant par le bois de Cuge et à travers les gorges 
d'Ollioules! 

Un peu plus, un peu moins, nous faisions ce 
qu'avaient fait, mon Dieu! les étudiants du temps 
des papes d'Avignon et du temps de la reine Jeanne. 
Ecoutez ce qu'en écrivait, du temps de François l", 
le poète macaronique Antonius de Arena : 

Genti gallantes sunt omnes Instudiantes 
Et bellas garsas semper amare soient; 
Et semper, semper sunt de bragantibus ipsi ; 
Inter mignonos gloria prima manet : 
Banquetant, bragant, faciunt miracula plura, 
Et de bonitate sunt sine fine boni. 

fDe gentillessiis Instudiantium.^ 

Tandis qu'au Gai-Savoir, dans la noble cité des 
comtes de Provence, nous nous initiions ainsi, Rou- 
manille, plus sage, publiait en Avignon, dans un 
journal de guerre appelé la Commune^ ces dialogues 
pleins de sens, de saveur, de vaillance, tels que le 
Thyniy Un Rouge et un Blanc, les Prêtres, qui met- 
taient en valeur et popularisaient la prose proven- 
çale. Puis, avec la décision, avec l'autorité que lui 
donnait déjà le succès de ses Pâquerettes et de ses 



A AIX-EN-PROVENCE 189 

hardis pamphlets, au rez-de-chaussée de son journal, 
il convoquait, tant vieux que jeunes, les trouvères 
de ce temps ; et de ce ralliement sortait une antho- 
logie, les Provençales^ qu'un professeur éminent, 
M. Saint-René Taillandier, alors à Montpellier, pré- 
sentait au public dans une introduction chaleureuse 
et savante (Avignon, librairie Séguin, 1852). 

Ce précoce recueil contenait des poésies du vieux 
docteur d'Astros et de Gaut, d'Aix; des Marseillais 
Aubert, Bellot, Bénédit, Bourrelly et de Barthélémy 
(celui de \3.Némêsis)] des Avignonnais Boudin, Cas- 
san, Giéra; du Beaucairois Bonnet; du Tarasconais 
Gautier; de Reybaud, de Dupuy, qui étaient de 
Carpentras; de Castil-Blaze, de Cavaillon; de Crou- 
sillat, de Salon; de Garcin, « fils ardent du maré- 
chal d'AUeins » (mentionné dans Mireille); de Ma- 
thieu, de Châteauneuf; de Chalvet, de Nyons; et 
d'autres ; puis un groupe du Languedoc : Moquin-Tan- 
don, Peyrottes, Lafare-Alais ; et une pièce de Jasmin. 

Mais les morceaux les plus nombreux étaient de 
Roumanille, alors en pleine production et duquel 
Sainte-Beuve avait salué les Crèches comme 
« dignes de Klopstock ». Théodore Aubanel, dans 
ses vingt-deux ans, donnait là, lui aussi, ses pre- 
miers coups de maître : le g Thermidor, les Fau- 
cheurs^ A la Toussaint. Moi, enfin, enflammé de la 
plus belle ardeur, j'y allais de mes dix pièces (Amer- 
tume, le Mistral, Une Course de Taureaux) et d'un 
Bonjour à Tous qui disait, pour noter notre point de 
départ : 



190 CHAPITRE X 

Nous trouvâmes dans les berge 

Revêtue d'un méchant haillon, 

La langue provençale : 

En allant paître les brebis, 

La chaleur avait bruni sa peau ; 

La pauvre n'avait que ses longs cheveux 

Pour couvrir ses épaules. 

Et voilà que des jeunes hommes, 

En vaguant par là 

Et la voyant si belle, 

Se sentirent émus. 

Qu'ils soient donc les bienvenus, 

Car ils l'ont vêtue dûment 

Comme une demoiselle. 

Mais revenons aux amours de Mathieu avec la 
baronne d'Aix, dont je n'ai pas terminé l'histoire. 

Chaque fois que je rencontrais mon étudiant « en 
lois d'amour », je l'interpellais ainsi : 

— Eh bien! Mathieu, oii en sommes-nous? 

— Nous en sommes, me répondit-il un jour, que 
Lélette (c'était le nom de la blanchisseuse) a fini par 
m'indiquer l'hôtel de la baronne; que j'ai passé et 
repassé, mon ami, tant de fois sous les cariatides de 
son balcon, que, rendons grâce à Dieu, j'ai été 
remarqué... et la dame, une beauté comme tu n'en 
vis oncques, la dame enjôlée, charmée de son cava- 
her servant, a daigné, l'autre soir, me laisser tomber 
du ciel, tiens, une fleur d'oeillet. 

Et, disant cela, Mathieu m'exhibait une fleur fanée 
et, faisant les yeux tendres, lançait à la volée un 
baiser dans l'azur. Un mois, deux mois passèrent, je 
ne rencontrais plus Mathieu. Je dis : 

— Allons le voir. 



A AIX-EN-PROVENCE 191 

Je monte donc à sa chambrette — et qu'est-ce que 
je trouve? Mon Anselme, qui, le pied sur une chaise, 
me fait : 

— Arrive vite, que je te conte mon accident... 
Figure-t-on, mon bon, que j'avais trouvé le joint, 
une nuit sur les onze heures, pour entrer dans le 
jardin de ma divine baronne. Tout était arrangé. 
Lélette, ma brave blanchisseuse, nous prêtait la 
main... et je pensais grimper, par un de ces rosiers 
qui, tu sais? fleurissent en treillage, jusqu'à une 
fenêtre où devait ma souveraine tendre le bras à mes 
baisers. J'escaladais déjà. Le cœur, tu peux m'en 
croire, me battait fortement... O ciel! tout à coup la 
fenêtre s'entr'ouvre doucement; les liteaux de la 
jalousie se haussent : une main, Frédéric, une 
main... (ah! je le connus vite, ce n'était pas celle de 
la baronne) me secoue sur le nez la cendre d'une 
pipe! Comme tu peux imaginer, je n'attendis pas 
mon reste. . . Je glisse à terre, je m'enfuis, je franchis 
le mur du jardin, et, patatras! morbleu, je me foule 
le pied ! 

Vous pouvez penser si nous rîmes à nous démonter 
la mâchoire ! 

— Mais, au moins, tu as fait venir un médecin? 

— Oh! ça ne vaut pas la peine, dit-il... La mère 
de Lélette se trouve une conjuratrice (tu les connais 
peut-être : elles tiennent un bouchon vers la porte 
d'Italie). Elles m'ont fait tremper le pied dans un 
baquet de saumure. La vieille, en marmottant 
quelques exécrations, m'y a fait trois signes de croix 



192 CHAPITRE X 

avec son gros orteil, puis on me l'a serré de bandes. . . 
Et, maintenant^ j'attends, en lisant les Pâquerettes 
de l'ami Roumanille, que Dieu y mette sa sainte 
main... Mais le temps ne me dure pas : car Lélette 
m'apporte, deux fois par jour, mon ordinaire; et, à 
défaut de grives, comme dit le proverbe, on mange 
des merlettes. 

Or ça, l'ami Mathieu, futur (et bien nommé) 
Fêlibre des Baisers, qui fut toute sa vie le plus beau 
songe-fêtes que j'aie jamais connu, avait-il rêvassé 
l'histoire que je viens de dire? Je n'ai jamais pu 
l'éclaircir, et j'ai raconté la chose telle qu'il me la 
narra. 



CHAPITRE XI 

LA RENTRÉE AU MAS 



L'éclosion de Mireille. — L'origine de ce nom. — Le cousin 
Tourrettfe. — Le moulin à huile. — Le bûcheron SibouL 
— L'herborisateur Xavier. — Le coup d'État (185 1). — 
L'excursion dans les astres. — Le Congrès des Trouvères : 
Jean Reboul. — Le Romévage d'Aix : Brizeux, Zola. 



Une fois « licencié », ma foi, comme tant d'autres 
(et, vous avez pu le voir, je ne me surmenai pas 
trop), fier comme un jeune coq qui a trouvé un ver 
de terre, j'arrivai au Mas à l'heure oii on allait 
souper sur la table de pierre, au frais, sous la ton- 
nelle, aux derniers rayons du jour. 

— Bonsoir toute la compagnie ! 
- — Dieu te le donne, Frédéric! 

— Père, mère, tout va bien... A ce coup, c'est 
bien fini ! 

— Et belle délivrance ! ajouta Madeleine, la jeune 
Piémontaise qui était servante au Mas. 

Et lorsque, encore debout, devant tous les labou- 
reurs, j'eus rendu compte de ma dernière suée, mon 
vénérable père, sans autre observation, me dit seu- 
lement ceci ; 

13 



194 CHAPITRE XI 

— Maintenant, mon beau gars, moi j'ai fait mon 
devoir. Tu en sais beaucoup plus que ce qu'on m'en 
a appris... C'est à toi de choisir la voie qui te con- 
vient : je te laisse libre. 

— Grand merci! répondis-je. 

Et là même, — à cette heure, j'avais mes vingt 
et un ans, — le pied sur le seuil du Mas paternel, 
les yeux vers les Alpilles, en moi et de moi-même, 
je pris la résolution : premièrement, de relever, de 
raviver en Provence le sentiment de race que je 
voyais s'annihiler sous l'éducation fausse et antina- 
turelle de toutes les écoles; secondement, de pro- 
voquer cette résurrection par la restauration de la 
langue naturelle et historique du pays, à laquelle 
les écoles font toutes une guerre à mort; troisième- 
ment, de rendre la vogue au provençal par l'iniiux 
et la flamme de la divine poésie. 

Tout cela, vaguement, bourdonnait en mon âme; 
mais je le sentais comme je vous dis. Et plein de ce 
remous, de ce bouillonnement de sève provençale 
qui me gonflait le cœur, libre d'inclination envers 
toute maîtrise ou influence littéraire, fort de l'indé- 
pendance qui me donnait des ailes, assuré que i)lus 
rien ne viendrait me déranger, un soir, par les 
semailles, à la vue des laboureurs qui suivaient en 
chantant la charrue dans la raie, j'entamai, gloire à 
Dieu! le premier chant de Mireille. 

Ce poème, enfant d'amour, fit son éclosion pai- 
sible, peu à peu, à loisir, au souffle du vent largue, 
à la chaleur du soleil ou aux rafales du mistral, en 



LA RENTRÉE AU MAS 195 

même temps que je prenais la surveillance de la 
ferme, sous la direction de mon père qui, à quatre- 
vmgts ans, était devenu aveugle. 

Me plaire à moi, d'abord, puis à quelques amis de 
ma première jeunesse, — comme je l'ai rappelé dans 
un des chants de Mireille : 

O doux amis de ma jeunesse, 
Aérez mon chemin de votre sainte haleine, 

c'était tout ce que je voulais. Nous ne pensions pas 
à Paris, dans ces temps d'innocence. Pourvu 
qu'Arles — que j'avais à mon horizon, comme Vir-. 
gile avait Mantoue — reconnût, un jour, sa poésie 
dans la mienne, c'était mon ambition lointaine. Voilà 
pourquoi, songeant aux campagnards de Crau et de 
Camargue, je pouvais dire : 

Nous ne chantons que pour vous, pâtres et gens des Mas. 

De plan, en vérité, je n'en avais qu'un à grands 
traits, et seulement dans ma tête. Voici : 

Je m'étais proposé de faire naître une passion 
entre deux beaux enfants de la nature provençale, 
de conditions différentes, puis de laisser à terre 
courir le peloton, comme dans l'imprévu de la vie 
réelle, au gré des vents! 

Mireille, ce nom fortuné qui porte en lui sa 
poésie, devait fatalement être celui de mon héroïne : 
car je l'avais, depuis le berceau, entendu dans la 
maison, mais rien que dans notre maison. Quand la 



196 CHAPITRE XI 

pauvre Nanon, mon aïeule maternelle, voulait gra- 
cieuser quelqu'une de ses filles : 

— C'est Mireille, disait-elle, c'est la belle Mireille, 
c'est Mireille, mes amours. 

Et ma mère, en plaisantant, disait parfois de 
quelque fillette : 

— Tenez! la voyez-vous, Mireille mes amours! 

Mais, quand je questionnais sur Mireille, per- 
sonne n'en savait davantage : une histoire perdue, 
dont il ne subsistait que le nom de l'héroïne et un 
rayon de beauté dans une brume d'amour. C'était 
assez pour porter bonheur à un poème qui, peut-être, 
— sait-on? — fut, par cette intuition qui appartient 
aux poètes, la reconstitution d'un roman véritable. 

Le Mas du Juge, à cette époque, était un \ rai 
foyer de poésie limpide, biblique et idyllique. 
N'était-il pas vivant, chantant autour de moi, ce 
poème de Provence avec son fond d'azur et son 
encadrement d'Alpilles? L'on n'avait qu'à sortir 
pour s'en trouver tout ébloui. Ne voyais-je pas 
Mireille passer, non seulement dans mes rêves de 
jeune homme, mais encore en personne, tantôt dans 
ces gentilles fillettes de Maillane qui venaient, pour 
les vers à soie, cueillir la feuille des mûriers, tantôt 
dans l'allégresse de ces sarcleuses, ces faneuses, ven- 
dangeuses, oliveuses, qui allaient et venaient, leur 
poitrine entr'ouverte, leur coifïe cravatée de blanc, 
dans les blés, dans les foins, dans les oliviers et dans 
les vignes? 

Les acteurs de mon drame, mes laboureurs, aies 



LA RENTRÉE AU MAS 197 

moissonneurs, mes bouviers et mes pâtres, ne cir- 
culaient-ils pas, du point de l'aube au crépuscule, 
devant mon j eune enthousiasme ? Vouliez- vous un plus 
beau vieillard, plus patriarcal, plus digne d'être le 
prototype de mon maître Ramon, que le vieux Fran- 
çois Mistral, celui que tout le monde et ma mère elle- 
même n'appelaient que le « maître »? Pauvre père! 
Quelquefois, quand le travail était pressant, qu'il fal- 
lait donner aide, soit pour rentrer les foins, soit pour 
dériver l'eau de notre puits à roue, il criait dehors : 

— Oii est Frédéric? 

Bien qu'à ce moment-là je fusse allongé sous un 
saule, paressant à la recherche de quelque rime en 
fuite, ma pauvre mère répondait : 

— Il écrit. 

Et, aussitôt, la voix rude du brave homme s'apai- 
sait en disant : 

— Ne le dérange pas. 

Car, pour lui, qui n'avait lu que l'Ecriture Sainte 
et Don Quichotte en sa jeunesse, écrire était vrai- 
ment un office religieux. Et il montre bien ce res- 
pect pour le mystère de la plume, le début d'un réci- 
tatif, usité jadis chez nous, et dont nous reparlerons 
au sujet du mot F ê libre : 

Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait. 
Un jour, de sa sainte écriture, 
Il est monté au haut du ciel. 

Un autre personnage qui eut, sans le savoir, le 
don d'intéresser ma Muse épique, c'était le cousin 



198 CHAPITRE XI 

Tourrette, du village de Mouriès : une espèce de 
colosse, membru et éclopé, avec de grosses guêtres 
de cuir sur les souliers et connu à la ronde, dans les 
plaines de Crau, sous le nom du Major ^ ayant, en 
1815, été tambour-major des gardes nationaux qui, 
sous le commandement du duc d'Angoulême, ^ ou- 
laient arrêter Napoléon, à son retour de l'île d'Elbe. 
Il avait, dans 'sa jeunesse, dissipé son bien au jeu; 
et dans ses vieux jours, réduit aux abois, il venait, 
tous les hivers, passer une quinzaine avec nous 
autres, au Mas. Lorsqu'il repartait, mon père lui 
donnait, dans un sac, quelques boisseaux de blé. 
L'été, il parcourait la Crau et la Camargue, allant 
aider aux bergers, lorsqu'on tondait les troupeaux, 
aux fermiers pour le dépiquage, aux faucheurs de 
marais pour engerber les roseaux ou, enfin, aux sau- 
niers pour mettre le sel en meules. Aussi connais- 
sait-il la terre d'Arles et ses travaux, assurément, 
comme personne. Il savait le nom des Mas, des 
pâturages, des chefs de bergers, des haras de che- 
vaux et de taureaux sauvages, ainsi que de leurs 
gardiens. Et il parlait de tout avec une faconde, un 
pittoresque, une noblesse d'expressions provençales, 
qu'il y avait plaisir d'entendre. Pour dire, ])ar 
exemple, que le comte de Mailly était riche, fort 
riche en propriétés bâties : 

— Il possède, disait-il, sept arpents de toitures. 

Les filles qui s'engagent pour la cueillette des 
olives — à Mouriès, elles sont nombreuses — le 
louaient pour leur dire des contes à la veillée. Elles 



LA RENTRÉE AU MAS 199 

lui donnaient, je crois, un sou chacune par veillée. 
Il les faisait tordre de rire, car il savait tous les 
contes, plus ou moins croustilleux, qui, d'une bouche 
à l'autre, se transmettent dans le peuple, tels que : 
Jean de la Vache, Jean de la Mule, Jean de l'Ours, 
le Doreur^ etc. 

Une fois que la neige commençait à tomber : 

— Allons, disions-nous, le cousin apparaîtra 
bientôt. 

¥A il ne manquait jamais. 

— Bonjour, cousin ! 

— Cousin, bonjour! . 

Et voilà. La main touchée et son bâton déposé, 
humblement, derrière la porte, il s'attablait, man- 
geait une belle tartine de fromage pétri et entamait, 
ensuite, le sujet de l'olivaison. Et il contait que 
les meules, en son bourg de Mouriès, ne pouvaient 
tenir pied à la récolte des olives. Et il disait : 

— Comme on est bien, l'hiver, lorsqu'il fait froid, 
dans ces moulins à huile! Ecarquillé sur le marc 
tout chaud, on regarde, à la clarté des caleils à 
quatre mèches, les presseurs d'huile moitié nus qui, 
lestes comme chats, poussent tous à la barre, au 
commandement du chef : 

— Allons, ce coup! Encore un coup! Encore un 
bon coup ! Houp ! que tout claque ! Là ! 

Etant, le cousin Tourrette, comme tous les son- 
geurs, tant soit peu fainéant, il avait, toute sa vie, 
rêvé de trouver une place où il y eût peu de travail. 

— Je voudrais, nous disait-il, la place de comp- 



200 CHAPITRE XI 

teur de morues, à Marseille par exemple, dans un 
de ces grands magasins où, lorsqu'on les débarque, 
un homme, étant assis, peut, en comptant les 
douzaines, gagner (me suis-je laissé dire) ses douze 
cents francs par an. 

Mon pauvre vieux Major! Il mourut comme tant 
d'autres, sans avoir vu réaliser sa rêverie sur les 
morues. 

Je n'oublierai pas non plus, parmi mes collabora- 
teurs, ou, tant vaut dire, mes fauteurs de la poésie 
de Mireille, le bûcheron Siboul : un brave homme 
de Montfrin, habillé de velours, qui venait tous les 
ans, à la fin de l'automne, avec sa grande seipe, 
tailler joliment nos bourrées de saule. Pendant qu'il 
découpait et appareillait ses rondins, que d'observa- 
tions justes il me faisait sur le Rhône, sur ses cou- 
rants, ses tourbillons, sur ses lagunes, sur ses baies, 
sur ses graviers et sur ses îles, puis sur les animaux 
qui fréquentent ses digues, les loutres qui gîtent 
dans les arbres creux, les bièvres qui coupent des 
troncs comme la cuisse, et sur les pendulines 
qui, dans les Ségonnaux, suspendent leurs nids aux 
peupliers blancs, et sur les coupeurs d'osier et les 
vanniers de Vallabrègue ! 

Enfin, le voisin Xavier, un paysan herboriste, qui 
me disait les noms en langue provençale et les vertus 
des simples et de toutes les herbes de Saint Jean et de 
Saint Roch. Si bien que mon bagage de botanit^ue 
littéraire, c'est ainsi que je le formai... Heureuse- 
ment! car m'est avis, sans vouloir les mépriser, (jue 



LA RENTRÉE AU MAS 201 

nos professeurs des écoles, tant les hautes que les 
basses, auraient été, bien sûr, entrepris pour me 
montrer ce qu'était un chardon ou bien un laiteron. 

Comme une bombe, dans l'entrefaite de ce pro- 
drome de Mireille, éclata la nouvelle du coup d'Etat 
du 2 décembre 1851. 

Quoique je ne fusse pas de ces fanatiques chez 
qui la République tient lieu de religion, de justice 
et de patrie, quoique les jacobins, par leur intolé- 
rance, par leur manie du niveau, par la sécheresse, 
la brutalité de leur matérialisme, m'eussent décou- 
ragé et blessé plus d'une fois, le crime d'un gouver- 
nant qui déchirait la loi jurée par lui m'indigna. Il 
m'indigna, car il fauchait toutes mes illusions sur 
les fédérations futures dont la République en France 
pouvait être le couvain. 

Quelques-uns des collègues de l'Ecole de Droit 
allèrent se mettre à la tête des bandes d'insurgés qui 
se soulevaient dans le Var au nom de la Constitution ; 
mais le grand nombre, en Provence comme ailleurs, 
les uns par dégoût de la turbulence des partis, les 
autres éberlués par le reflet du premier Empire, ap- 
plaudirent, il est vrai, au changement de régime. Qui 
pouvait deviner que l'Empire nouveau dût s'effondrer 
dans une effroyable guerre et l'écroulement national? 

Pour conclure, je vais citer ce qui me fut dit un 
jour, après 1870, par Taxile Delord, républicain 
pourtant et député de Vaucluse, un jour qu'en Avi- 
gnon, sur la place de l'Horloge, nous nous prome- 
nions ensemble : 



202 CHAPITRE XI 

— La gaffe, disait-il, la plus prodigieuse qui se 
soit jamais faite dans le parti avancé, fut la Révolu- 
tion de 1848. Nous avions au gouvernement une 
belle famille, française, nationale, libérale entre 
toutes et compromise même avec la Révolution, 
sous les auspices de laquelle on pouvait obtenir, 
sans trouble, toutes les libertés que le progrès com- 
porte... Et nous l'avons bannie. Pourquoi? Pour 
faire place à ce bas empire qui a mis la France en 
débâcle ! 

Quoi qu'il en soit, en conséquence, je laissai de 
côté — et pour toujours — la politique inflamma- 
toire, comme ces embarras qu'on abandonne en route 
pour marcher plus léger, et à toi, ma Provence, et 
à toi, poésie, qui ne m'avez jamais donné que pure 
joie, je me livrai tout entier. 

Et voici que, rentré dans la contemplation, un 
soir, me promenant en quête de mes rimes, car mes 
vers, tant que j'en ai fait, je les ai trouvés tous par 
voies et par chemins, je rencontrai un vieux qui 
gardait les brebis. Il avait nom « le galant Jean ». 
Le ciel était étoile, la chouette miaulait, et le dia- 
logue suivant (que vous avez lu peut-être, traduit 
par l'ami Daudet) eut lieu dans cette rencontre. 

LE BERGER 

Vous voilà bien écarté, monsieur Frédéric? 

MOI 

Je vais prendre un peu l'air, maître Jean. 



LA RENTRÉE AU MAS 203 

LE BERGER 

Vous allez faire un tour dans les astres? 

MOI 

Maître Jean, vous l'avez dit. Je suis tellement 
soûl, désabusé et écœuré des choses de la terre que 
je voudrais, cette nuit, m'enlever et me perdre dans 
le royaume des étoiles. 

LE BERGER 

Tel que vous me voyez, j'y fais, moi, une excur- 
sion presque toutes les nuits, et je vous certifie que 
le voyage est des plus beaux. 

MOI 

Mais comment faire pour y aller, dans cet abîme 
de lumière? 

LE BERGER 

Si vous voulez me suivre, pendant que les brebis 
mangent, tout doucement, monsieur, je vous y con- 
duirai et vous ferai tout voir. 

MOI 

Galant Jean, je vous prends au mot. 

LE BERGER 

Tenez, montons par cette voie qui blanchit du 
nord au sud : c'est le chemin de Saint Jacques. Il 
va de France droit sur l'Espagne. Quand l'empereur 
Charlemagne faisait la guerre aux Sarrasins, le grand 
saint Jacques de Galice le marqua devant lui pour 
lui indiquer la route. 



204 CHAPITRE XI 

MOI 

C'est ce que les païens désignaient par Voie 
Lactée. 

LE BERGER 

C'est possible; moi je vous dis ce que j'ai toujours 
ouï dire... Voyez-vous ce beau chariot, avec ses 
quatre roues qui éblouissent tout le nord? C'est le 
Chariot des Ames. Les trois étoiles qui précèdent 
sont les trois bêtes de l'attelage; et la toute petite 
qui va près de la troisième, nous l'appelons le Char- 
retier. 

MOI 

C'est ce que dans les livres on nomme la Grande 
Ourse. 

LE BERGER 

Comme il vous plaira... Voyez, voyez, tout à 
Tentour les étoiles qui tombent : ce sont de pauvres 
âmes qui viennent d'entrer au Paradis. Signons-nous, 
monsieur Frédéric. 

MOI 

Beaux anges (comme on dit), que Dieu vous 
accompagne ! 

LE BERGER 

Mais tenez, un bel astre est celui qui resplendit 
pas loin du chariot, là-haut : c'est le Bouvier du ciel. 

MOI 

Que dans l'astronomie on dénomme Arcturus. 



LA RENTRÉE AU MAS 205 

LE BERGER 

Peu importe. Maintenant regardez là sur le nord, 
l'étoile qui scintille à peine : c'est l'étoile Marine, 
autrement dit la Tramontane. Elle est toujours 
visible et sert de signal aux marins — lesquels se 
voient perdus, lorsqu'ils perdent la Tramontane. 

MOI 

L'étoile Polaire, comme on l'appelle aussi, se 
trouve donc dans la Petite Ourse ; et comme la bise 
vient de là, les marins de Provence, comme ceux 
d'Italie, disent qu'ils vont à V Ourse, lorsqu'ils vont 
contre le vent. 

LE BERGER 

Tournons la tête, nous verrons clignoter la Pous- 
sinière ou le Pouillier, si vous préférez. 

MOI 

Que les savants nomment Pléiades et les Gascons 
Charrette des Chiens. 

LE BERGER 

C'est cela. Un peu plus bas resplendissent les 
Enseignes , — qui , spécialement , marquent les 
heures aux bergers. D'aucuns les nomment les 
Trois Rois, d'autres les Trois Bourdons ou le Râ- 
teau ou le Faux-Manche. 

MOI 

Précisément, c'est Orion et la ceinture d'Orion» 



2o6 CHAPITRE XI 

LE BERGER 

Très bien. Encore plus bas, toujours vers le midi, 
brille Jean de Milan. 

MOI 

Sirius, si je ne me trompe. 

LE BERGER 

Jean de Milan est le flambeau des astres. Jean de 
Milan, un jour, avec les Enseignes et la Poussi- 
nière, avait été, dit-on, convié à une noce. (La 
noce de la belle Maguelone, dont nous parlerons 
tantôt.) La Poussinière, matinale, partit, paraît-il, 
la première et prit le chemin haut. Les Enseignes, 
trois filles sémillantes, ayant coupé plus bas, finirent 
par l'atteindre. Jean de Milan, resté endormi, prit, 
lorsqu'il se leva, le raccourci et, pour les arrêter, 
leur lança son bâton à la volée... Ce qui fait que le 
Faux-Manche est appelé depuis le Bâton de Jean de 
Milan. 

MOI 
Et celle qui, au loin, vient de montrer le nez et 
qui rase la montagne? 

LE BERGER 

C'est le Boiteux. Lui aussi était de la noce Mais 
comme il boite, pauvre diable, il n'avance que len- 
tement. Il se lève tard du reste et se coût he de 
bonne heure. 

MOI 

Et celle qui descend, là-bas, sur le ponant, étin- 
celante comme une épousée? 



LA RENTRÉE AU MAS 207 

LE BERGER 

Eh bien! c'est elle! l'étoile du Berger, l'Étoile du 
Matin, qui nous éclaire à l'aube, quand nous lâchons 
le troupeau, et le soir, quand nous le rentrons : 
c'est elle, l'étoile reine, la belle étoile, Maguelone, 
la belle Maguelone, sans cesse poursuivie par Pierre 
de Provence, avec lequel a lieu, tous les sept ans, 
son mariage. 

MOI 

La conjonction, je crois, de Vénus et de Jupiter 
ou de Saturne quelquefois. 

LE BERGER 

A votre goût... mais, tiens, Labrit! Pendant que 
nous causions, les brebis se sont dispersées, tai! 
tai! ramène-les! Oh! le mauvais coquin de chien, 
une vraie rosse... Il faut que j'y aille moi-même. 
Allons, monsieur Frédéric, vous, prenez garde de 
ne pas vous égarer ! 

MOI 

Bonsoir! Galant Jean. 

Retournons aussi, comme le pâtre, à nos moutons. 
A partir des Provençales^ recueil poétique oii avaient 
collaboré les trouvères vieux et jeunes de cette 
époque-là, quelques-uns, dont j'étais, engagèrent 
entre eux une correspondance au sujet de la langue 
et de nos productions. De ces rapports, de plus en 
plus ardents, naquit l'idée d'un congrès de poètes 
provençaux. Et, sur la convocation de Roumanille 
et de Gaut qui avaient écrit ensemble dans le jour- 



2o8 CHAPITRE XI 

nal Lou Bouì-Ahaisse^ la réunion eut lieu le 29 août 
1852, à Arles, dans une salle de l'ancien archevê- 
ché, sous la présidence de l'aimable docteur D'As- 
tros, doyen d'âge des trouvères. Ce fut là qu'entre 
tous nous fîmes connaissance, Aubanel, Aubert, 
Bourrelly, Cassan, Crousillat, Désanat, Garcin, 
Gaut, Gelu, Giéra, Mathieu, Roumanille, moi et 
d'autres. Grâce au bon Carpentrassien Bonaven- 
ture Laurent, nos portraits eurent les honneurs de 
V Illustration (18 septembre 1852). 

Roumanille, en invitant M. Moquin-Tandon, pro- 
fesseur à la faculté des sciences de Toulouse et spi- 
rituel poète en son parler montpelliérain, l'avait 
chargé d'amener Jasmin à Arles. Mais, quand Mo- 
quin-Tandon écrivit à l'auteur de Marthe la folle ^ 
savez-vous ce que répondit l'illustre poète gascon : 
« Puisque vous allez à Arles, dites-leur qu'ils auront 
beau se réunir quarante et cent, jamais ils ne feront 
le bruit que j'ai fait tout seul. » 

— Voilà Jasmin de pied en cap, me disait Rou- 
manille. Cette réponse le reproduit beaucoup plus 
fidèlement que le bronze élevé à Agen, en son hon- 
neur. Il était ce que l'on appelle. Jasmin, un fier 
bougre. — 

D'ailleurs, le perruquier d'Agen, en dépit de son 
génie, fut toujours assez maussade pour ceux qui, 
comme lui, voulaient chanter dans notre langue. 
Roumanille, puisque nous y sommes, quelques 
années auparavant, lui avait envoyé ses Pâquerettes^ 
avec la dédicace de Madeleine^ une des poésies les 



LA RENTRÉE AU MAS 209 

meilleures du recueil. Jasmin ne daigna pas remer- 
cier le Provençal. Mais ayant, le Gascon, vers 1848, 
passé par Avignon, oii il donna un concert avec 
Mlle Roaldès, qui jouait de la harpe, Roumanille, 
après la séance, vint avec quelques autres saluer le 
poète qui avait fait couler les larmes en déclamant 
ses Souvenirs : 

— Où vas-tu, grand-père? — Mon fils, à l'hôpital... 
C'est là que meurent les Jasmins. 

— Qui ètes-vous donc? fit l'Agenais au poète de 
Saint-Remy. 

— Un de vos admirateurs, Joseph Roumanille. 

— Roumanille? Je me souviens de ce nom... Mais 
je croyais qu'il fut celui d'un auteur mort. 

— Monsieur, vous le voyez, répondit l'auteur des 
Pâquerettes, qui ne laissa jamais personne lui mar- 
cher sur le pied, je suis assez jeune encore pour 
pouvoir, s'il plaît à Dieu, faire un jour votre épi- 
taphe. 

Qui fut bien plus gracieux pour la réunion d'Arles, 
ce fut ce bon Reboul, qui nous écrivit ceci : « Que 
Dieu bénisse votre table... Que vos luttes soient des 
fêtes, que les rivaux soient des amis! Celui qui fit 
les cieux a fait celui de notre pays si grand et si 
bleu qu'il y a de l'espace pour toutes les étoiles. » 

Et cet autre Nîmois, Jules Canonge, qui disait : 
« Mes amis, si vous aviez un jour à défendre votre 
cause, n'oubliez pas qu'en Arles se fit votre assem- 
blée première et que vous fûtes étoiles dans la cité 

14 



210 CHAPITRE XI 

noble et fière qui a pour armes et pour devise : 
Vêpée et Vire du lion. » 

Je ne me souviens pas de ce que je dis ou chantai 
là, mais je sais seulement qu'en voyant le jour re- 
naître, j'étais dans le ravissement; et, Roumanille 
l'a dit dans son discours de Montmajour, en 1889. Il 
paraît que, songeur, plongé dans ma pensée, dans 
mes yeux de jeune homme « resplendissaient déjà 
les sept rayons de l'Etoile ». 

Le Congrès d'Arles avait trop bien réussi pour ne 
pas se renouveler. L'année suivante, 21 août 1853, 
sous l'impulsion de Gaut, le jovial poète d'Aix, à 
Aix se tint une assemblée (le Festival des Trou- 
vères) deux fois nombreuse comme l'assemblée 
d'Arles. C'est là que Brizeux, le grand barde bre- 
ton, nous adressa le salut et les souhaits où il disait : 

Le rameau d'olivier couronnera vos têtes, 
Moi je n'ai que la lande en fleurs : 
L'un, symbole riant de la paix et des fêtes, 
L'autre symbole des douleurs. 

Unissons-les, amis : les fils qui vont nous suivre 
De ces fleurs n'ornent plus leurs fronts; 
Aucun ne redira le son qui nous enivre, 
Quand nous, fidèles, nous mourrons... 

Mais peut-elle mourir la brise fraîche et douce? 
L'aquilon l'emporte en son vol, 
Et puis elle revient légère sur la mousse : 
Meurt-il le chant du rossignol ? 

Non, tu ranimeras l'idiome sonore, 

Belle Provence, à son déclin; 

Sur ma tombe longtemps doit soupirer encore 

La voix errante de Merlin. 



LA RENTRÉE AU MAS 211 

Outre ceux que j'ai cités comme figurant au Con- 
grès d'Arles, voici les noms nouveaux qui émer- 
gèrent au Congrès d'Aix : Léon Alègre, l'abbé Au- 
bert, Autheman, Bellot, Brunet, Chalvet, l'abbé 
Emery, Laidet, Mathieu Lacroix, l'abbé Lambert, 
Lejourdan, Peyrottes, Ricard-Bérard, Tavan, 
Vidal, etc. avec trois trouveresses, Mlles Reine 
Garde, Léonide Constans et Hortense Rolland. 

Une séance littéraire, devant tout le beau monde 
d'Aix, se tint, après midi, dans la grande salle de la 
mairie, courtoisement ornée des couleurs de Provence 
et des blasons de toutes les cités provençales. Et sur 
une bannière en velours cramoisi étaient inscrits les 
noms des principaux poètes provençaux des derniers 
siècles. Le maire d'Aix, maire et député, était alors 
M. Rigaud, le même qui plus tard donna une tra- 
duction de Mirèîo en vers français. 

Après l'ouverture faite par un chœur de chan- 
teurs. 

Trouvères de Provence, 

Pour nous tous quel beau jour! 

Voici la renaissance 

Du parler du Midi, 

dont Jean-Baptiste Gaut avait fait les paroles, le 
président D'Astros discourut gentiment en langue 
provençale; puis, tour à tour, chacun y alla de son 
morceau. Roumanille, très applaudi, récita un de ses 
contes et chanta la Jeune Aveugle; Aubanel dévida 
sa pièce des Jumeaux^ et moi la Fin du Moisson- 
neur. Mais le plus grand succès fut pour la chanson- 



212 CHAPITRE XI 

nette du paysan Tavan, les Frisons de M ariette ^ et 
pour le maçon Lacroix , qui fit tous frissonner avec sa 
Pauvre Martine. 

Emile Zola, alors écolier au collège d'Aix, assistait 
à cette séance et, quarante ans après, voici ce qu'il 
disait dans le discours qu'il prononça à la félibrée de 
Sceaux (1892) : 

« J'avais quinze ou seize ans, et je me revois, éco- 
lier échappé du collège, assistant à Aix, dans la 
grande salle de l'Hôtel de Ville, à une fête poétique 
un peu semblable à celle que j'ai l'honneur de pré- 
sider aujourd'hui. Il y avait là Mistral déclamant la 
Mort du Moissonneur, Roumanille et Aubanel sans 
doute, d'autres encore, tous ceux qui, quelques 
années plus tard, allaient être les félibres et qui 
n'étaient alors que les troubadours. » 

Enfin, au banquet du soir, oii l'on en dit, conta et 
chanta de toutes sortes, nous eûmes le plaisir d'éle- 
ver nos verres à la santé du vieux Bellot, qui s'était, 
dans Marseille et toute la Provence, fait une renom- 
mée, méritée assurément, de poète drolatique, et qui, 
ébahi de voir ce débordement de sève, nous répondait 
tristement : 



Je ne suis qu'un gâcheur; 
J'ai, dans ma pauvre vie, noirci bien du papier : 
Gaut, Mistral, Crousillat, qui, eux, n'ont pas la flegme. 
De notre provençal débrouilleront l'écheveau. 



CHAPITRE Xn 

FONT-SÉGUGNE 



Le groupe avignonais. — La fête de sainte Agathe. — Le père 
de Roumanille. — Crousillat de Salon. — Le chanoine Au- 
baneL — La famille Giéra. — Les amours d'Aubanel et de 
Zani. — Le banquet de Font-Ségugne. — L'institution du 
Félibrige. — L'oraison de saint Anselme. — Le premier 
chant des félibres. 



Nous étions, dans la contrée, un groupe de jeunes, 
étroitement unis, et qui nous accordions on ne peut 
mieux pour cette œuvre de renaissance provençale. 
Nous y allions de tout cœur. 

Presque tous les dimanches, tantôt dans Avignon, 
tantôt aux plaines de Maillane ou aux Jardins de 
Saint- Remy, tantôt sur les hauteurs de Château- 
neuf-de-Gadagne ou de Châteauneuf-du-Pape, nous 
nous réunissions pour nos parties intimes, régals de 
jeunesse, banquets de Provence, exquis en poésie 
bien plus qu'en mets, ivres d'enthousiasme et de 
ferveur, plus que de vin. C'est là que Roumanille 
nous chantait ses Noëls, là qu'il nous Usait les Son- 
geuses^ toutes fraîches, et la Part du Bon Dieu 
encore flambant neuve; c'est là que, croyant, mais 



214 CHAPITRE XII 

sans cesse rongeant le frein de ses croyances, Auba- 
nel récitait le Massacre des Innocents; c'était là que 
Mireille venait, de loin en loin, dévider ses strophes 
nouvellement surgies. 

A Maillane, lors de la Sainte- Agathe, qui est la 
fête de l'endroit, les « poètes » (comme on nous appe- 
lait déjà) arrivaient tous les ans pour y passer trois 
jours, comme les bohémiens. La vierge Agathe était 
Sicilienne : on la martyrisa en lui tranchant les seins. 
On dit même qu'à Arles, dans le trésor de Saint-Tro- 
phime, est conservé un plat d'agate qui, selon la 
tradition, aurait contenu les seins de la jeune bien- 
heureuse. Mais d'oii pouvait venir aux Arlésiens et 
aux Maillanais cette dévotion pour une sainte de 
Catane? Je me l'expliquerais de la façon suivante : 
Un seigneur de Maillane, originaire d'Arles, Guil- 
laume des Porcellets, fut, d'après l'histoire, le seul 
Français épargné aux Vêpres Siciliennes, en consi- 
dération de sa droiture et de sa vertu. Ne nous 
aurait-il pas, lui ou ses descendants, apporté le culte 
de la vierge catanaise? Toujours est-il qu'en Sicile, 
sainte Agathe est invoquée contre les feux de l'Etna 
et à Maillane contre la foudre et l'incendie. Un 
honneur recherché par nos jeunes Maillanaises, 
c'est, avant leur mariage, d'être trois ans prieuressts 
(comme on dirait prêtresses) de l'autel de sainte 
Agathe, et voici qui est bien joli : la veille de la 
fête, les couples, la jeunesse, avant d'ouvrir les 
danses, viennent, avec leurs musiciens, donner une 
sérénade devant l'église, à sainte Agathe. 



FONT-SÉGUGNE 215 

Avec les galants du -pays, nous venions, nous 
aussi, derrière les ménétriers, à la clarté des falots 
errants et au bruit des pétards, serpenteaux et 
fusées, offrir à la patronne de Maillane nos hom- 
mages... Et, à propos de ces saints honorés sur l'au- 
tel, dans les villes et les villages, de-ci, de-là, au 
Nord comme au Midi, depuis des siècles et des 
siècles, je me suis demandé, parfois : Qu'est-ce, à 
côté de cela, notre gloire mondaine de poètes, d'ar- 
tistes, de savants, de guerriers, à peine connus de 
quelques admirateurs ? Victor Hugo lui-même n'aura 
jamais le culte du moindre saint du calendrier, ne 
serait-ce que saint Gent qui, depuis sept cents ans, 
voit, toutes les années, des milliers de fidèles venir le 
supplier dans sa vallée perdue ! Et aussi, un jour qu'à 
sa table des flatteurs avaient posé cette question : 

— Y a-t-il, en ce monde, gloire supérieure à celle 
du poète? 

— Celle du saint, répondit l'auteur des Contem- 
plations. 

Lors de la Sainte-Agathe, nous allions donc au 
bal voir danser l'ami Mathieu avec Gango, Villette 
et Lali, mes belles cousines. Nous allions, dans le 
pré du moulin, voir les luttes s'ouvrir, au battement 
du tambour : 

Qui voudra lutter, qu'il se présente... 
Qui voudra lutter... 
Qu'il vienne au prél 

les luttes d'hommes et d'éphèbes où l'ancien lutteur 



2i6 CHAPITRE XII 

Jésette, qui était surveillant du jeu, tournait et 
retournait autour des lutteurs, butés l'un contre 
l'autre, nus, les jarrets tendus, et d'une voix sévère 
leur rappelait parfois le précepte : défense de déchirer 
les chairs... 

— O Jésette... vous souvient-il de quand vous 
fîtes mordre la poussière à Quéquine ? 

— Et de quand je terrassai Bel-Arbre d'Aramon, 
nous répondait le vieil athlète, enchanté de redire 
ses victoires d'antan. On m'appelait, savez-vous 
comme? Le Petit Maillanais ou, autrement, le 
Flexible. Nul jamais ne put dire qu'il m'avait ren- 
versé et, pourtant, j'eus à lutter avec le fameux 
Meissonier, l'hercule avignonais qui tombait tout le 
monde; avec Rabasson, avec Creste d'Apt... Mais 
nous ne pûmes rien nous faire. 

A Saint-Remy, nous descendions chez les parents 
de Roumanille, Jean-Denis et Pierrette, de vaillants 
maraîchers qui exploitaient un jardin vers le i^or- 
tail-du-Trou. Nous y dînions en plein air, à l'ombre 
claire d'une treille, dans les assiettes peintes qui 
sortaient en notre honneur, avec les cuillers d'étain 
et les fourchettes de fer; et Zine et Antoinette, les 
sœurs de notre ami, deux brunettes dans la ving- 
taine, nous servaient, souriantes, la blanquette 
d'agneau qu'elles venaient d'apprêter. 

Un rude homme, tout de même, ce vieux Jean- 
Denis, le père de Roumanille. Il avait, étant soldat 
de Bonaparte (ainsi qu'assez dédaigneux il dénom- 
mait l'empereur), vu la bataille de Waterloo et 



FONT-SÉGUGNE 217 

racontait volontiers qu'il y avait gagné la croix. 

— Mais, avec la défaite, disait-il, on n'y pensa plus. 
Aussi, lorsque son fils, au temps de Mac-Mahon, 

reçut la décoration, Jean-Denis, fièrement, se con- 
tenta de dire : 

— Le père l'avait gagnée, c'est le garçon qui l'a. 
Et voici l'épitaphe que Roumanille écrivit sur la 

tombe de ses parents, au cimetière de Saint- Remy : 

A JEAN-DENIS ROUMANILLE, 

JARDINIER, HOMME DE BIEN ET DE VALEUR (179I-1875) 

ET A PIERRETTE PIÔUET, SON ÉPOUSE, 

BONNE, PIEUSE ET FORTE (1793-1895). 

ILS VÉCURENT CHRÉTIENNEMENT ET MOURURENT 

TRANQUILLES. DEVANT DIEU SOIENT-ILS ! 

Crousillat, de Salon, un dévot de la langue et des 
Muses de Crau, était assez souvent de ces réunions 
d'amis et c'est au lendemain d'une lecture poétique 
qu'il me gratifia du sonnet que je transcris : 

J'entendis un écho de ta pure harmonie, 
Le jour que nous pûmes, chez Roumanille, 
Cinq trouvères joyeux, francs de cérémonie. 
Manger, choquer le verre, chanter, rire en famille. 

Mais quand finiras-tu de tresser ton panier, 
Quand de nous attifer ta belle jeune fille ? 
Que je m'écrie content et jamais façonnier : 
Ta Mireille, ô Mistral, est une merveille!.,. 

Si donc, comme le vent dont le nom te convient, 
Fort est le souffle saint qui t'inspire, jeune homme, 
Allons, au monde avide épanche tes accents : 



2i8 CHAPITRE XII 

A tes flambants accords les monts vont s'émouvoir, 
Les arbres tressaillir, les torrents s'arrêter. 
Comme aux sons modulés sur les lyres antiques. 

On allait, en Avignon, à la maison d'Aubanel, 
dans la rue Saint-Marc (qui, aujourd'hui, porte le 
nom du glorieux félibre) : un hôtel à tourelles, an- 
cien palais cardinalice, qu'on a démoli depuis pour 
percer une rue neuve. En entrant dans le vestibule, 
on voyait, avec sa vis, une presse de bois semblable 
à un pressoir qui, depuis deux cents ans, servait 
pour imprimer les livres paroissiaux et scolaires du 
Comtat. Là, nous nous installions, un peu intimidés 
par le parfum d'église qui était dans les murs, mais 
surtout par Jeanneton, la vieille cuisinière, qui avait 
toujour l'air de grommeler : 

— Les voilà encore ! 

Cependant, la bonhomie du père d'Aubanel, im- 
primeur officiel de notre Saint- Père le pape, et la 
jovialité de son oncle le chanoine nous avaient bien- 
tôt mis à l'aise. Et venu le moment où l'on choque 
le verre, le bon vieux prêtre racontait. 

— Une nuit, disait-il, quelqu'un vint m'appeler 
pour porter l'extrême-onction à une malheureuse de 
ces mauvaises maisons du préau de la Madeleine. 
Quand j'eus administré la pauvre agonisante, et que 
nous redescendions avec le sacristain, les dam(.'s, 
alignées le long de l'escalier, décolletées et acc(>u- 
trées d'oripeaux de carnaval, me saluèrent au pas- 
sage, la tète penchée, d'un air si contrit qu'on leur 
aurait donné, selon l'expression populaire, l'absolu- 



FONT-SÉGUGNE 219 

tion sans les confesser. Et la mère catin, tout en 
m 'accompagnant, m'alléguait des prétextes pour 
excuser sa vie... Moi, sans répondre, je dévalais 
les degrés; mais dès qu'elle m'eut ouvert la porte 
du logis, je me retourne et je lui fais : 

— Vieille brehaigne! s'il n'y avait point de ma- 
trones, il n'y aurait pas tant de gueuses! 

Chez Brunet, chez Mathieu (dont nous parlerons 
plus tard), nous faisions aussi nos frairies. Mais l'en- 
droit bienheureux, l'endroit prédestiné, c'était, en- 
suite, Font-Ségugne, bastide de plaisance près du 
village de Gadagne, où nous conviait la famille 
Giéra : il y avait là la mère, aimable et digne dame; 
l'aîné qu'on appelait Paul, notaire à Avignon, pas- 
sionné pour la Gaie-Science; le cadet Jules, qui 
rêvait la rénovation du monde par l'œuvre des Pé- 
nitents Blancs; enfin, deux demoiselles charmantes 
et accortes : Clarisse et Joséphine, douceur et joie 
de ce nid. 

Font-Ségugne, au penchant du plateau de Camp- 
Cabel, regarde le Ventoux, au loin, et la gorge de 
Vaucluse qui se voit à quelques lieues. Le domaine 
prend son nom d'une petite source qui y coule au 
pied du castel. Un délicieux bouquet de chênes, 
d'acacias et de platanes le tient abrité du vent et 
de l'ardeur du soleil. 

a Font-Ségugne, dit Tavan (le félibre de Gadagne), 
est encore l'endroit où viennent, le dimanche, les 
amoureux du village. Là, ils ont l'ombre, le silence, 



220 CHAPITRE XII 

la fraîcheur, les cachettes; il y a là des viviers avec 
leurs bancs de pierre que le lierre enveloppe; il 
y a des sentiers qui montent, qui descendent, tor- 
tueux, dans le bosquet; il y a belle vue; il y a chants 
d'oiseaux, murmure de feuillage, gazouillis de fon- 
taine. Partout, sur le gazon, vous pouvez vous 
asseoir, rêver d'amour, si l'on est seul et, si l'on est 
deux, aimer. » 

Voilà où nous venions nous récréer comme per- 
dreaux, Roumanille, Giéra, Mathieu, Brunet, Tavan, 
Crousillat, moi et autres, Aubanel plus que tous, 
retenu sous le charme par les yeux de Zani (Jenny 
Manivet de son vrai nom) , Zani l'Avig-nonaise, une 
amie et compagne des demoiselles du castel. 

a Avec sa taille mince et sa robe de laine, — cou- 
leur de la grenade, — avec son front si lisse et ses 
grands yeux si beaux, — avec ses longs cheveux 
noirs et son brun visage, — je la verrai tantôt, la 
jeune vierge, — qui me dira : « Bonsoir. » O Zani, 
venez vite! » 

C'est le portrait qu' Aubanel, dans son Livre de 
V Amour ^ en fit lui-même... Mais, à présent, écou- 
tons-le, lorsque, après que Zani eut pris le voile, il 
se rappelle Font-Ségugne : 

« Voici l'été, les nuits sont claires. — A Château 
neuf, le soir est beau. — Dans les bosquets la lune 
encore — monte la nuit sur Camp-Cabel. — T'en 



FONT-SÉGUGNE 221 

souvient-il? Parmi les pierres, — avec ta face d'Es- 
pagnole, — quand tu courais comme une folle, — 
quand nous courions comme des fous — au plus 
sombre et qu'on avait peur? 

« Et par ta taille déliée — je te prenais : que 
c'était doux! » — Au chant des bêtes du bocage, 
— nous dansions alors tous les deux. — Grillons, 
rossignols et rainettes — disaient, chacun, leurs 
chansonnettes; — tu y ajoutais ta voix claire... — 
Belle amie, oii sont, maintenant, — tant de branles 
et de chansons? 

« Mais, à la fin, las de courir, — las de rire, las de 
danser, — nous nous asseyions sous les chênes — un 
moment pour nous reposer ; — tes longs cheveux qui 
s'épandaient, — mon amoureuse main aimait — à les 
reprendre; et toi, si bonne, tu me laissais faire, tout 
doux, — comme une mère son enfant. » 

Et les vers écrits par lui, au châtelet de Font- 
Ségugne, sur les murs de la chambre où sa Zani 
couchait. 

(c O chambrette, chambrette, — bien sûr que tu 
es petite, mais que de souvenirs! — Quand je passe 
ton seuil, je me dis : « Elles viennent! » — Il me 
semble vous voir, ô belles jouvencelles, — toi, 
pauvre Julia, toi, ma chère Zani! — Et pourtant, 
c'en est fait ! — Ah ! vous ne viendrez plus dormir 
dans la chambrette! — Julia, tu es morte! Zani, tu 
es nonnain ! » 



222 CHAPITRE XII 

Vouliez-vous, pour berceau d'un rêve glorieux, 
pour l'épanouissement d'une fleur d'idéal, un lieu 
plus favorable que cette cour d'amour discrète, au 
belvédère d'un coteau, au milieu des lointains azu- 
rés et sereins, avec une volée de jeunes qui ado- 
raient le Beau sous les trois espèces : Poésie, 
Amour, Provence, identiques pour eux, et quelques 
demoiselles gracieuses, rieuses, pour leur faire com- 
pagnie ! 

Il fut écrit au ciel qu'un dimanche fleuri, le 2 1 mai 
1854, en pleine primevère de la vie et de l'an^ sept 
poètes devaient se rencontrer au castel de Font-Sé- 
gugne : Paul Giéra, un esprit railleur qui signait 
Glaup (par anagramme de Paul G.) ; Roumanille, un 
propagandiste qui, sans en avoir l'air, attisait inces- 
samment le feu sacré autour de lui; Aubanel, que 
Roumanille avait conquis à notre langue et qui, au 
soleil d'amour, ouvrait en ce moment le frais corail 
de sa grenade; Mathieu, ennuagé dans les visions 
de la Provence redevenue, comme jadis, chevale- 
resque et amoureuse; Brunet, avec sa face de Christ 
de Galilée, rêvant son utopie de Paradis Terrestre; 
le paysan Tavan qui, ployé sur la houe, chantonnait 
au soleil comme le grillon sur la glèbe; et Frédéric, 
tout prêt à jeter au mistral, comme les pâtres des 
montagnes, le cri de race pour héler, et tout prêt 
à planter le gonfalon sur le Ventoux... 

A table, on reparla, comme c'était l'habitude, de 
ce qu'il faudrait faire pour tirer notre idiome de 
l'abandon oii il gisait depuis que, trahissant l'hon- 



FONT-SÉGUGNE 223 

neur de la Provence, les classes dirigeantes l'avaient 
réduit, hélas! à la domesticité. Et alors, considérant 
que, des deux derniers Congrès, celui d'Arles et 
celui d'Aix, il n'était rien sorti qui fît prévoir un 
accord pour la réhabilitation de la langue proven- 
çale; qu'au contraire, les réformes, proposées par 
les jeunes de l'École avignonaise, s'étaient vues, 
chez beaucoup, mal accueillies et mal voulues, les 
Sept de Font-Ségugne délibérèrent, unanimes, de 
faire bande à part et, prenant le but en main, de le 
jeter où ils voulaient. 

— Seulement, observa Glaup, puisque nous fai- 
sons corps neuf, il nous faut un nom nouveau. Car, 
entre rimeurs, vous le voyez, bien qu'ils ne trouvent 
rien du tout, ils se disent tous trouvères. D'autre 
part, il y a aussi le mot de troubadour. Mais, usité 
pour désigner les poètes d'une époque, ce nom est 
décati par l'abus qu'on en a fait. Et à renouveau en- 
seigne nouvelle ! 

Je pris alors la parole. 

— Mes amis, dis-je, à Maillane, il existe, dans le 
peuple, un vieux récitatif qui s'est transmis de 
bouche en bouche et qui contient, je crois, le mot 
prédestiné. 

Et je commençai : 

« Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait. — 
Un jour de sa sainte écriture, — il est monté au 
haut du ciel. — Près de l'Enfant Jésus, son fils très 
précieux, — il a trouvé la Vierge assise — et aus- 



224 CHAPITRE XII 

sitôt l'a saluée. — Soyez le bienvenu, neveu! a dit 
la Vierge, — Belle compagne, a dit son enfant, 
qu'avez-vous? — J'ai souffert sept douleurs am ères 

— que je désire vous conter. 

« La première douleur que je souffris pour vous, 
ô mon fils précieux, — c'est lorsque, allant ouïr 
messe de relevailles, au temple je me présentai, — 
qu'entre les mains de saint Siméon je vous mis. — 
Ce fut un couteau de douleur — qui me trancha le 
cœur, qui me traversa l'âme, — ainsi qu'à vous, — 
ô mon fils précieux. 

« La seconde douleur que je souffris pour vous, etc. 

— La troisième douleur que je souffris pour vous, etc. 

— La quatrième douleur que je souffris pour vous, 

— ô mon fils précieux, — c'est quand je vous per- 
dis, — que de trois jours, trois nuits, je ne vous 
trouvai plus, — car vous étiez dans le temple, — 
où vous vous disputiez, avec les scribes de la loi, — 
avec les se^iýélibres de la Loi (i). » 

-— Les sept félibres de la Loi, mais c'est nous 
autres, s'écria la tablée. Va -ç^onv fé libre. 

Et Glaup ayant versé dans les verres taillés une 
bouteille de châteauneuf qui avait sept ans de cave, 
dit solennellement : 

(i) Ce poème populaire se dit aussi en Catalogne. Voici la 
traduction du catalan correspondant au provençal que nous 
venons de citer : 

Le troisième (couteau) fut quand vous eûtes, — près de trois 
jours, perdu votre Fils; — vous le trouvâtes dans le temple, — 
disputant avec les savants, — prêchant sous les voûtes — la 
céleste doctrine. 



FONT-SÉGUGNE 225 

— A la santé des félibres! Et, puisque nous voici 
en train de baptiser, adaptons au vocable de notre 
Renaissance tous les dérivés qui doivent en naître. 
Je vous propose donc d'appeler y^/î^^^-^riV toute école 
de félibres qui comptera au moins sept membres, en 
mémoire, messieurs, de la pléiade d'Avignon. 

— Et moi, dit Roumanille, je vous propose, s'il vous 
plaît, le joli mot félibriser^ pour dire « se réunir, 
comme nous faisons, entre félibres ». 

— Moi, dit Mathieu, j'ajoute le terme fêlibrêe 
pour dire « une frairie de poètes provençaux » . 

— Moi, dit Tavan, je crois que le vcioifélibréen 
n'exprimerait pas mal ce qui concerne les félibres. 

— Moi, je dédie, fit Aubanel, le nom de félibr esse 
aux dames qui chanteront en langue de Provence. 

— Moi, je trouve, dit Brunet, que le mot /élz- 
brillon siérait aux enfants des félibres. 

— Moi, dit Mistral, je clos par ce mot national : 
félibrige, félibrigel qui désignera l'œuvre et l'asso- 
ciation. 

Et, alors, Glaup reprit : 

— Ce n'est pas tout, collègues! nous sommes les 
félibres de la Loi... Mais, la Loi, qui la fait? 

— Moi, dis-je, et je vous jure que, devrais-je y 
mettre vingt ans de ma vie, je veux, pour faire voir 
que notre langue est une langue, rédiger les articles 
de loi qui la régissent. 

Drôle de chose! elle a l'air d'un conte et, pour- 
tant, c'est de là, de cet engagement pris un jour de 
fête, un jour de poésie et d'ivresse idéale, que sortit 



226 CHAPITRE XII 

cette énorme et absorbante tâche du Trésor du Fêli- 
lihrige ou dictionnaire de la langue provençale, où 
se sont fondus vingt ans d'une carrière de poète. 

Et qui en douterait n'aura qu'à lire le prologue de 
Glaup (P. Giéra) dans VAlmanach Provençal de 
1855, où cela est clairement consigné comme suit : 

« Quand nous aurons toute prête la Loi qu'un 
félibre prépare et qui dit, beaucoup mieux que tous 
ne sauriez le croire, pourquoi ceci, pourquoi cela, 
les opposants devront se taire. » 

C'est dans cette séance, mémorable à juste titre 
et passée, aujourd'hui, à l'état de légende, qu'on 
décida la publication, sous forme d'almanach, d'un 
petit recueil annuel qui serait le fanion de notre 
poésie, l'étendard de notre idée, le trait d'union 
entre félibres, la communication du Félibrige avec le 
peuple . 

Puis, tout cela réglé, l'on s'aperçut, ma foi, que le 
21 de mai, date de notre réunion, était le jour de 
sainte Estelle; et, tels que les rois Mages, recon- 
naissant par là l'influx mystérieux de quelque haute 
conjoncture, nous saluâmes l'Etoile qui présidait au 
berceau de notre rédemption. 

'VAlmanach Provençal pour le Bel An de Dieu 
18 ^$ parut la même année, avec ses cent douze 
pages. A la première, en belle place, tel qu'un tro- 
phée de victoire, notre Chant des Félibres exposait 
le programme de ce réveil de sève et de joie popu- 
laire : 



FONT-SÉGUGNE 227 

Nous sommes des amis, des frères, 
Etant les chanteurs du pays ! 
Tout jeune enfant aime sa mère, 
Tout oisillon aime son nid : 
Notre ciel bleu, notre terroir 
Sont, pour nous autres, un paradis. 

Tous des amis, joyeux et libres, 
De la Provence tous épris, 
C'est nous qui sommes les félibres, 
Les gais félibres provençaux ! 

En provençal, ce que l'on pense 
Vient sur les lèvres aisément. 
O douce langue de Provence, 
Voilà pourquoi nous t'aimerons! 
Sur les galets de la Durance 
Nous le jurons tous aujourd'hui! 

Tous des amis, etc.. 

Les fauvettes n'oublient jamais 
Ce que leur gazouilla leur père ; 
Le rossignol ne l'oublie guère. 
Ce que son père lui chanta; 
Et le langage de nos mères, 
Pourrions-nous l'oublier, nous autres ? 

Tous des amis, etc.. 

Cependant que les jouvencelles 
Dansent au bruit du tambourin, 
Le dimanche, à l'ombre légère, 
A l'ombre d'un figuier, d'un pin, 
Nous aimons à goûter ensemble, 
A humer le vin d'un flacon. 

Tous des amis, etc.. 

Alors, quand le moût de la Nerthe 
Dans le verre sajjtille et rit, 



228 CHAPITRE XII 

De la chanson qu'il a trouvée 
Dès qu'un félibre lance un mot, 
Toutes les bouches sont ouvertes 
Et nous chantons tous à la fois. 

Tous des amis, etc.. 

Des jeunes filles sémillantes 
Nous aimons le rire enfantin; 
Et, si quelqu'une nous agrée, 
Dans nos vers de galanterie 
Elle est chantée et rechantée 
Avec des mots plus que jolis. 

Tous des amis, etc.. 

Quand les moissons seront venues, 
Si la poêle frit quelquefois, 
Quand vous foulerez vos vendanges, 
Si le suc du raisin foisonne 
Et que vous ayez besoin d'aide, 
Pour aider, nous y courrons tous. 

Tous des amis, etc.. 

Nous conduisons les farandoles ; 
A la Saint-Eloi, nous trinquons; 
S'il faut lutter, à bas la veste; 
De saint Jean nous sautons le feu ; 
A la Noël, la grande fête, 
Ensemble nous posons la Bûche. 

Tous des amis, etc.. 

Dans le moulin lorsqu'on détiite 
Les sacs d'olives, s'il vous faut 
Des lurons pour pousser la barre. 
Venez, nous sommes toujours prêts : 
Vous aurez là des gouailleurs comme 
Il n'en est pas dix nulle part. 

Tous des amis, etc.*« 



FONT'SÊGUGNE 229 

Vienne la rôtie des châtaignes, 
Aux veillées de la Saint-Martin, 
Si vous aimez les contes bleus, 
Appelez-nous, voisins, voisines : 
Nous vous en dirons des brochées 
Dont vous rirez jusqu'au matin. 

Tous des amis, etc., 

A votre fête patronale 
Faut-il des prieurs, nous voici... 
Et vous, pimpantes mariées, 
Voulez-vous un joyeux couplet ? 
Conviez-nous : pour vous, mignonnes, 
Nous en avons des cents au choix ! 

Tous des amis, etc.. 

Quand vous égorgerez la truie, , 

Ne manquez pas de faire signe ! 
Serait-ce par un jour de pluie, 
Pour la saigner on tient la queue : 
Un bon morceau de la fressure. 
Rien de pareil pour bien dîner. 

Tous des amis, etc.. 

Dans le travail le peuple ahane : 
Ce fut, hélas ! toujours ainsi... 
Eh 1 s'il fallait toujours se taire. 
Il y aurait de quoi crever ! 
Il en faut pour le faire rire, 
Et il en faut pour lui chanter! 

Tous des amis, joyeux]et libres. 
De la Provence tous épris. 
C'est nous qui sommes les félibres. 
Les gais félibres provençaux! 



230 CHAPITRE XII 

Le Félibrige,. vous le voyez, était loin d'engen- 
drer mélancolie et pessimisme. Tout s'y faisait de 
gaieté de cœur, sans arrière-pensée de profit ni de 
gloire. Les collaborateurs des premiers almanachs 
avaient tous pris des pseudonymes : le Félibre des 
Jardins (Roumanille), le Félibre de la Grenade (Au- 
banel), le Félibre des Baisers (Mathieu), le Félibre 
Enjoué, (Glaup, Paul Giéra), le Félibre du Mas ou 
bien de Belle-Viste (Mistral), le Félibre de l'Amée 
(Tavan, pris par la conscription), le Félibre de l'Arc- 
en-Ciel (G. Brunet, qui était peintre); tous ceux, 
ensuite, qui vinrent peu à peu grossir le bataillon : 
le Félibre de Verre (D. Cassan), le Félibre des 
Glands (T. Poussel), le Félibre de la Sainte-Braise 
(E. Garcin), le Félibre de Lusène (Crousillat, de 
Salon), le Félibre de l'Ail (J.-B. Martin, surnommé 
le Grec), le Félibre des Melons (V. Martin, de 
Cavaillon), la Félibresse du Caulon (fille du précé- 
dent), le Félibre Sentimental (B. Laurens), le Félibre 
des Chartes (Achard, archiviste de Vaucluse), le 
Félibre du Pontias (B. Chalvet, de Nyons), le 
Félibre de Maguelone (Moquin-Tandon), le Félibre 
de la Tour-Magne (Roumieux, de Nîmes), le Féhbre 
de la Mer (M. Bourrelly), le Félibre des Crayons 
(l'abbé Cotton) et le Félibre Myope (premier nom du 
Cascarelet, qui a signé, plus tard, les facéties et 
contes naïfs de Roumanille et de Mistral). 



CHAPITRE XIII 

L'ALMANACH PROVENÇAL 

Le bon pèlerin, — Jarjaye au paradis. — La Grenouille de 
Narbonne. — La Montelaise. — L'homme populaire. 

UAlmanach Provençal, bienvenu des paysans, 
goûté par les patriotes, estimé parles lettrés, recher- 
ché par les artistes, gagna rapidement la faveur du 
public; et son tirage, qui fut, la première année, de 
cinq cents exemplaires, monta vite à douze cents, à 
trois mille, à cinq mille, à sept mille, à dix mille, 
qui est le chiffre moyen depuis quinze ou vingt ans. 

Comme il s'agit d'une œuvre de famille et de veil- 
lée, ce chiffre représente, je ne crois guère me trom- 
per, cinquante mille lecteurs. Impossible de dire le 
soin, le zèle, l'amour-propre que Roumanille et 
moi avions mis sans relâche à ce cher petit livre, 
pendant les quarante premières années. Et sans par- 
ler ici des innombrables poésies qui s'y sont publiées, 
sans parler de ses Chroniques, où est contenue, 
peut-on dire, l'histoire du Félibrige, la quantité de 
contes, de légendes, de sornettes, de facéties et de 



232 CHAPITRE XIII 

gaudrioles, tous recueillis dans le terroir, qui s'y 
sont ramassés, font de cette entreprise une collection 
unique. Toute la tradition, toute la raillerie, tout 
l'esprit de notre race se trouvent serrés là dedans ; 
et si le peuple provençal, un jour, pouvait dispa- 
raître, sa façon d'être et de penser se retrouverait 
telle quelle dans l'almanach des félibres. 

Roumanille a publié, dans un volume à part [Li 
Conte Prouvençau et li C ascareleto)\ la fleur des 
contes et gais devis qu'il égrena à profusion dans 
notre almanach populaire. Nous aurions pu en faire 
autant; mais nous nous contenterons de donner, en 
spécimen de notre prose d'almanach, quelques-uns 
des morceaux qui eurent le plus de succès et qui ont 
été, du reste, traduits et répandus partout par 
Alphonse Daudet, Paul Arène, E. Blavet, et autres 
bons amis. 



LE BON PÈLERIN 
Légende provençale. 

I 

Maître Archimbaud avait près de cent ans. Il 
avait été jadis un rude homme de guerre ; mais à 
présent, tout éclopé et perclus par la vieillesse, il 
tenait le lit toujours et ne pouvait plus bouger. 

Le vieux maître Archimbaud avait trois fili. Un 
matin, il appela l'aîné et lui dit : 



L'ALMANACH PROVENÇAL 233 

— Viens ici, Archimbalet ! En me retournant dans 
mon lit et rêvassant , car, va, au fond d'un lit, on aie 
temps de réfléchir, je me suis remémoré que, dans 
une bataille, me rencontrant un jour en danger de 
périr, je promis à Dieu de faire le voyage de Rome... 
Aïe I je suis vieux comme terre et ne puis plus aller 
en guerre ! Je voudrais bien, mon fils, que tu fisses à 
ma place ce pèlerinage-là, car il me peine de mourir 
sans avoir accompli mon vœu. 

L'aîné répondit : 

— Que diable allez-vous donc vous mettre en tête, 
un pèlerinage à Rome et je ne sais où encore! Père, 
mangez, buvez, et puis dans votre lit, autant qu'il 
vous plaira, dites des patenôtres! Nous avons, nous, 
autre chose à faire. 

Maître Archimbaud, le lendemain matin, appelle 
son fils cadet ; 

— Cadet, écoute, lui fait-il : en rêvassant et en 
calculant, car, vois-tu, au fond d'un lit on a le loisir 
de rêver, je me suis souvenu que, dans une tuerie, 
me trouvant un jour en danger mortel, je me vouai 
à Dieu pour le grand voyage de Rome... Aïe! je 
suis vieux comme terre ! je ne puis plus aller en 
guerre! et je voudrais qu'à ma place tu ailles faire, 
toi, le pèlerinage promis. 

Le cadet répondit : 

— Père, dans quinze jours va venir le beau 
temps ! Il faudra labourer les chaumes, il faut culti- 
ver les vignes, il faut faucher les foins... Notre aîné 
doit conduire le troupeau dans la montagne ; le jeune 



234 CHAPITRE XIII 

est un enfant... Qui commandera, si je m'en vais 
à Rome fainéanter par les chemins? Père, mangez, 
dormez, et laissez-nous un peu tranquilles. 

Le bon maître Archimbaud, le lendemain matin, 
appelle le plus jeune : 

— Espérit, mon enfant, approche, lui fait-il. J'ai 
promis au bon Dieu de faire un pèlerinage à Rome. . . 
Mais je suis vieux comme terre! Je ne puis plus 
aller en guerre... Je t'y enverrais bien à ma place, 
pauvret ! Mais tu es un peu jeune, tu ne sais pas la 
route ; Rome est très loin, mon Dieu ! et s'il t'arrivait 
malheur... 

— Mon père, j'irai, répondit le jeune. Mais la 
mère cria : Je ne veux pas que tu y ailles ! Ce vieux 
radoteur, avec sa guerre, avec sa Rome, finit par 
donner sur les nerfs : non content de grogner, de se 
plaindre, de geindre, toute l'année durant, il enver- 
rait maintenant ce bel innocent se perdre ! 

— Mère, dit le jeune, la volonté d'un père est un 
ordre de Dieu ! Quand Dieu commande, il faut 
partir. 

Et Espérit, sans dire plus, alla tirer du vin dans 
une petite gourde, mit un pain dans sa besace avec 
quelques oignons, chaussa ses souliers neufs, chercha 
dans le bûcher un bon bâton de chêne, jeta son man- 
teau sur l'épaule, embrassa son vieux père, qui lui 
donna force conseils, fit ses adieux à toute sa parenté 
et partit. 



L'ALMANACH PROVENÇAL 235 



II 



Mais avant de se mettre en voie, il alla dévote- 
ment ouïr la sainte messe ; et n'est-ce pas merveille 
qu'en sortant de l'église, il trouva sur le seuil un 
beau jeune homme qui lui adressa ces mots : 

— Ami, n'allez-vous pas à Rome? 

— Mais oui, dit Espérit. 

— Et moi aussi, camarade : si cela vous plaisait, 
nous pourrions faire route ensemble. 

— Volontiers, mon bel ami. 

Or cet aimable jouvenceau était un ange envoyé 
par Dieu. 

Espérit avec l'ange prirent donc la voie romaine ; 
et ainsi, tout gaiement, tantôt au soleil, tantôt à 
l'aiguail, en mendiant leur pain et chantant des can- 
tiques, la petite gourde au bout du bâton, enfin ils 
arrivèrent à la cité de Rome. 

Une fois reposés, ils firent leurs dévotions à la 
grande église de Saint-Pierre, visitèrent tour à tour 
les basiliques, les chapelles, les oratoires, les sanc- 
tuaires, et tous les piliers sacrés, baisèrent les 
reliques des apôtres Pierre et Paul, des vierges, des 
martyrs et de la vraie Croix ; bref avant de repartir, 
ils furent voir le pape, qui leur donna sa bénédiction. 

Et alors Espérit avec son compagnon allèrent se 
coucher sous le porche de Saint-Pierre et Espérit 
s'endormit. 



236 CHAPITRE XIII 

Or, voici qu'en dormant le pèlerin vit en songe 
ses frères et sa mère qui brûlaient en enfer, et il se vit 
lui-même avec son père dans la gloire éternelle du 
paradis de Dieu 

— Hélas! pour lors s'écria-t-il, je voudrais bien, 
mon Dieu, retirer du feu ma mère, ma pauvre mère 
et mes frères ! 

Et Dieu lui répondit : 

— Tes frères, c'est impossible, car ils ont désobéi 
à mon commandement; mais ta mère, peut-être, si tu 
peux, avant sa mort, lui faire faire trois charités. 

Et Espérit se réveilla. L'ange avait disparu. Il 
eut beau l'attendre, le chercher, le demander, il ne 
le retrouva plus et il dut tout seul s'en retourner de 
Rome. 

Il se dirigea donc vers le rivage de la mer, ramassa 
des coquillages, en garnit son habit ainsi que son 
chapeau, et de là, lentement, par voies et par che- 
mins, par vallées et par montagnes, il regagna le 
pays en mendiant et en priant. 



III 



C'est ainsi qu'il arriva dans son endroit et à sa 
maison. Il en manquait depuis deux ans. Amaii^ri et 
chétif, hâlé, poudreux, en haillons, les pieds nus, 
avec sa petite gourde au bout de son bourdon , son 
chapelet et ses coquilles, il était méconnaissable. 
Personne ne le reconnut, et il s'en vint tout droit 



L'ALMANACH PROVENÇAL 237 

au logis paternel et dit doucement à la porte : 

— Au pauvre pèlerin, au nom de Dieu, faites l'au- 
mône ! 

— Ho ! sa mère cria, vous êtes ennuyeux ! Tous 
les jours il en passe, de ces garnements, de ces 
vagabonds, de ces truandailles. 

— Hélas, épouse, fit au fond de son lit le bon 
vieil Archimbaud, donne-lui quelque chose : qui sait 
si notre fils n'est pas à cette même heure dans le 
même besoin ! 

Et, ma foi, en grommelant, la femme coupa un 
croûton et l'alla porter au pauvre. Le lendemain, le 
pèlerin retourne encore à la porte de la maison 
paternelle en disant : 

— Au nom de Dieu, maîtresse, faites un peu d'au- 
mône au pauvre pèlerin. 

— Vous êtes encore là! cria la vieille, vous savez 
bien qu'hier on vous donna; ces gloutons mange- 
raient tous le bien du Chapitre ! 

— Hélas! épouse, dit Archimbaud le bon vieil- 
lard, hier n'as-tu pas mangé? et aujourd'hui toi- 
même ne manges-tu pas encore ? Qui sait si notre fils 
ne se trouve pas aussi dans la même misère ! 

Et voilà que l'épouse, attendrie de nouveau, va 
couper un autre croûton et le porte encore au 
pauvre. 

Le lendemain enfin, Espérit revient à la porte de 
ses gens et dit : 

— Au nom de Dieu, ne pourriez-vous pas, maî- 
tresse, donner l'hospitalité au pauvre pèlerin? 



238 CHAPITRE XIII 

— Nennij.cria la dure vieille, allez- vous-en cou- 
cher où l'on loge les gueux ! 

— Hélas ! épouse, dit le bon vieil Archimbaud, 
donne-lui l'hospitalité : qui sait si notre enfant, notre 
pauvre Espérit, n'est pas errant, à cette heure, à la 
rigueur du mauvais temps ! 

— Oui, tuas raison, dit la mère, et elle alla aussitôt 
ouvrir la porte de l'étable; et le pauvre Espérit, sur la 
paille, derrière les bêtes, alla se gîter dans un coin. 

Au petit jour, le lendemain, la mère d' Espérit, les 
frères d' Espérit viennent pour ouvrir l'étable... 
L'étable, mes amis, était tout illuminée : le pèlerin 
était mort, était roidi et blanc, entre quatre grands 
cierges qui brûlaient autour de lui; la paille où il 
gisait était étincelante; les toiles d'araignées, lui- 
santes de rayons, pendaient là-haut des poutres, 
telles que les courtines d'une chapelle ardente ; les 
bêtes de l'étable, les mulets et les bœufs, chauvis- 
saient effarés avec de grands yeux pleins de larmes ; 
un parfum de violette embaumait l'écurie; et le 
pauvre pèlerin, la face glorieuse, tenait dans ses mains 
jointes un papier où était écrit : « Je suis votre hls. » 

Alors éclatèrent les pleurs et tous en se signant 
tombèrent à genoux : Espérit était un saint. 

(Almanach Provençal de iSyç.) 

JARJAYE AU PARADIS 

Jarjaye, un portefaix de Tarascon, vient à. nourir 
et, les yeux fermés, tombe dans l'autre moncie. Et 



L'ALMANACH PROVENÇAL 239 

de rouler et de rouler! L'éternité est vaste, noire 
comme la poix, démesurée, lugubre à donner le fris- 
son. Jarjaye ne sait où gagner, il est dans l'incerti- 
tude, il claque des dents et bat l'espace. Mais à force 
d'errer il aperçoit au loin une petite lumière, là-bas au 
loin, bien loin... Il s'y dirige; c'était la porte du bon 
Dieu. 

Jarjaye frappe : pan! pan! à la porte. 

— Qui est là? crie saint Pierre, 

— C'est moi. 

— Qui, toi? 

— Jarjaye. 

— Jarjaye de Tarascon? 

— C'est ça, lui-même. 

— Mais, garnement, lui fait saint Pierre, comment 
as-tu le front de vouloir entrer au saint paradis, toi 
qui jamais depuis vingt ans n'as récité tes prières ; toi 
qui, lorsqu'on te disait : « Jarjaye, viens à la messe » , 
répondais : « Je ne vais qu'à celle de l'après-midi » ; 
toi qui, par moquerie, appelais le tonnerre « le 
tambour des escargots » ; toi qui mangeais gras, le 
vendredi quand tu pouvais, le samedi quand tu en 
avais, en disant : « Qu'il en vienne! c'est la chair qui 
fait la chair; ce qui entre dans le corps ne peut faire 
mal à l'âme » ; toi qui, quand sonnait l'angélus, au lieu 
de te signer comme doit faire un bon chrétien : « Allons, 
disais-tu, un porc est pendu à la cloche ! » ; toi qui, aux 
avis de ton père : «Jarjaye, Dieu te punira » ! ripostais 
de coutume : « Le bon Dieu, qui l'a vu? Une fois mort 
on est bien mort! »; toi enfin qui blasphémais et 



240 CHAPITRE XIII 

reniais chrême et baptême, se peut-il que tu oses te 
présenter ici, abandonné de Dieu? 
Le pauvre Jarjaye répliqua : 

— Je ne dis pas le contraire, je suis un pécheur. 
Mais qui savait qu'après la mort il y eût tant de 
mystères! Enfin, oui, j'ai failli, et la piquette est 
tirée ; s'il faut la boire, on la boira. Mais au moins, 
grand saint Pierre, laissez-moi voir un peu mon oncle, 
pour lui conter ce, qui se passe à Tarascon. 

— Quel oncle? 

— Mon oncle Matéry, qui était pénitent blanc. 

— Ton oncle Matéry? Il a pour cent ans de pur- 
gatoire. 

— Malédiction! pour cent ans ! et qu'avait-il fait ? 

— Tu te rappelles qu'il portait la croix aux pro- 
cessions. Un jour des mauvais plaisants se donnèrent 
le mot, et l'un d'eux se met à dire : « Voyez Matéry 
qui porte la croix ! » Un peu plus loin un autre répète : 
« Voyez Matéry qui porte la croix ! » Un autre iina- 
lement lui fait comme ceci : « Voyez, voyez Matéry, 
qu'est-ce qu'il porte? » Matéry impatienté répliqua, 
paraît-il : « Un viédaze comme toi ». Et il eut un 
coup de sang et mourut sur sa colère. 

— Alors, faites-moi voir ma tante Dorothée, qui 
était tant, tant dévote. 

— Fi ! elle doit être au diable, je ne la connais pas. . . 

— Que celle-là soit au diable, cela ne m'étonne 
guère, car pour la dévotion si elle fut outrée, ])Our 
la méchanceté c'était une vraie vipère... Figurez- 
vous que... 



L'ALMANACH PROVENÇAL 241 

— Jarjaye, je n'ai pas loisir ; il me faut aller ouvrir 
à un pauvre balayeur que son âne vient d'envoyer 
au paradis d'un coup de pied. 

— O grand saint Pierre, puisque vous avez tant 
fait et que la vue ne coûte rien, laissez-moi voir un 
peu le paradis, qu'on dit si beau! 

— Oui, parbleu! tout de suite, vilain huguenot 
que tu es ! 

— Allons, saint Pierre, souvenez- vous que par 
là-bas mon père, qui est pêcheur, porte votre ban- 
nière aux processions, et les pieds nus... 

— Soit, dit le saint, pour ton père, je te l'accorde ; 
mais vois, canaille, c'est entendu, tu n'y mettras que 
le bout du nez. 

— Ça suffit. 

Donc le céleste portier entrebâille sans bruit la 
porte et dit à Jarjaye : a Tiens, regarde. » 

Mais celui-ci, tournant soudainement le dos, entre 
à reculons dans le paradis. 

— Que fais-tu? lui demande saint Pierre. 

— La grande clarté m'offusque, répond le Taras- 
conais; il me faut entrer par le dos; mais, selon 
votre parole, lorsque j'y aurai mis le nez, soyez tran- 
quille, je n'irai pas plus loin. 

— Allons, pensa le bienheureux, j'ai mis le pied 
dans la musette. 

Et le Tarasconais est dans le paradis. 
- — Oh! dit-il, comme on est bien! comme c'est 
beau! quelle musique. 

Au bout d'un certain moment, le porte-clefs lui fait : 

16 



242 CHAPITRE XIII 

— Quand tu auras assez bayé, voyons, tu sortiras, 
parce que je n'ai pas le temps de te donner la ré- 
plique... 

— Ne vous gênez pas, dit Jarjaye, si vous avez 
quelque chose à faire, allez à vos occupations... IMoi 
je sortirai, quand je sortirai... Je ne suis pas pressé 
du tout. 

— Mais tels ne sont pas nos accords. 

— Mon Dieu, saint homme, vous voilà bien ému! 
Ce serait différent s'il n'y avait point de large; mais, 
grâce à Dieu, la place ne manque pas, 

— Et moi je te prie de sortir, car si le bon Dieu 
passait... 

— Ho! puis, arrangez-vous comme vous voudrez. 
J'ai toujours ouï dire : qui se trouve bien, qu'il ne 
bouge. Je suis ici, j'y reste. 

Saint Pierre hochait la tête, frappait du pied. Il 
va trouver saint Yves. 

— Yves, lui fait-il, toi qui es avocat, tu vas me 
donner un conseil. 

— Deux, s'il t'en faut, répond saint Yves. 

— Sais-tu que je suis bien campé? Je me trouve 
dans tel cas, comme ceci, comme cela... Maintenant 
que dois-je faire? 

— Il te faut, lui dit saint Yves , prendre un bon avoué 
et citer par huissier le dit Jarjaye par-devant Dieu. 

Ils cherchent un bon avoué; mais d'avoué en 
paradis, jamais personne n'en avait vu. Ils demandent 
un huissier. Encore moins! Saint Pierre ne savait 
plus de quel bois faire flèche. 



L'ALMANACH PROVENÇAL 243 

Vient à passer saint Luc : 

— Pierre, tu es bien sourcilleux ! Notre-Seigneur 
t'aurait-il fait quelque nouvelle semonce ? 

— Oh! mon cher, ne m'en parle pas! Il m'arrive 
un embarras, vois-tu, de tous les diables. Un certain 
nommé Jarjaye est entré par ruse dans le paradis et 
je ne sais plus comment le mettre dehors. 

— Et d'où est-il, ce Jarjaye? 

— De Tarascon. 

— Un Tarasconais ? ; dit saint Luc. Oh! mon 
Dieu, que tu es bon! Pour le faire sortir, rien, rien 
de plus facile... Moi, étant, comme tu sais, l'ami des 
bœufs, le patron des toucheurs, je fréquente la 
Camargue, Arles, Beaucaire, Nîmes, Tarascon, et 
je connais ce peuple : je sais où il lui démange et 
comment il faut le prendre... Tiens, tu vas voir. 

A ce moment voletait par là une volée d'anges 
bouffis. 

— Petits! leur fait saint Luc, psitt, psitt! 
Les angelots descendent. 

— Allez en cachette hors du paradis ; et quand 
vous serez devant la porte, vous passerez en courant 
et en criant : a Les bœufs, les bœufs! » 

Sitôt les angelots sortent du paradis et comme 
ils sont devant la porte, ils s'élancent en criant : 
« Les bœufs, les bœufs! Oh tiens! oh tiens! la 
pique ! » 

Jarjaye, bon Dieu de Dieu ! se retourne ahuri. 

— Tron de l'air ! quoi ! ici on fait courir les bœufs ? 
En avant! s'écrie-t-il. 



«44 CHAPITRE XIII 

Et il s'élance vers la porte comme un tourbillon et, 
pauvre imbécile, sort du paradis. 

Saint Pierre vivement pousse la porte et ferme à 
clef, puis mettant la tête au guichet : 

— Eh! bien, Jarjaye, lui dit-il goguenard, com- 
ment te trouves-tu à cette heure ? 

— Oh! n'importe, riposte Jarjaye. Si c'avait été 
les bœufs, je ne regretterais pas ma part de paradis. 

Cela, disant, il plonge, la tête la première, dans 
l'abîme. 

( A Imanack Provençal de 1864.) 



LA ORBNOriLLE DE KARBONKS 



I 



Le camarade Pignolet, compagnon menuisier, — 
surnommé la « Fleur de Grasse », — par une après- 
midi du mois de juin^ revenait tout joyeux de faire 
son Tour de France. La chaleur était assommante et, 
sa canne garnie de rubans à la main, avec son affû- 
tage (ciseaux, rabots, maillet), plié derrière le dos 
dans son tablier de toile, Pignolet gravissait le orand 
chemin de Grasse, d'où il était parti depuis quelque 
trois ou quatre ans. 

Il venait, selon l'usage des Compagnons du Devoir, 
de monter à la Sainte-Baume pour voir et saluer le 
tombeau de maître Jacques, père des Compagnons. 



L'ALMANACH PROVENÇAL 245 

Ensuite, après avoir inscrit sur une roche' son sur- 
nom compagnonique, il était descendu jusqu'à Saint- 
Maximin, pour prendre ses couleurs chez maître 
Fabre, le maréchal qui sacre les Enfants du Devoir. 
Et, fier comme un César, le mouchoir sur la nuque, 
le chapeau égayé d'un flot de faveurs multicolores 
et, pendus à ses oreilles, deux petits compas d'ar- 
gent, il tendait vaillamment la guêtre dans un tour- 
billon de poussière. Il en était tout blanc. 

Quelle chaleur! De temps en temps, il regardait 
aux figuiers s'il n*y avait pas de figues; mais elles 
n'étaient pas mûres, et les lézards bayaient dans les 
herbes havies; et les cigales folles, sur les oliviers 
poudreux, sur les buissons et les yeuses, au soleil 
qui dardait, chantaient rageusement. 

— Nom de nom, quelle chaleur! disait sans cesse 
Pignolet. 

Ayant, depuis des heures, vidé sa gourde d'eau- 
de-vie, il pantelait de soif et sa chemise était 
trempée. 

— Mais en avant! disait-il. Bientôt, nous serons 
à Grasse. Oh! sacré nom de sort! Quel bonheur, 
quelle joie d'embrasser père et mère et de boire à la 
cruche l'eau des fontaines de Grasse, et de conter 
mon Tour de France, et d'embrasser Mïon sur ses 
joues fraîches, et de nous marier, vienne la Made- 
leine, et ne plus quitter la maison! En marche, 
Pignolet ! Plus qu'une petite traite ! 

Enfin, le voilà au portail de Grasse et, dans quatre 
enjambées, à l'atelier de son père. 



246 CHAPITRE XIII 



II 



— Mon gars, ô mon beau gars, cria le vieux 
Pignol en quittant son établi, sois le bien arrivé! 
Marguerite, le petit! Cours, va tirer du vin; mets la 
poêle, la nappe... Oh! la bénédiction ! Comment te 
portes-tu? 

— Pas trop mal, grâce à Dieu! Et vous autres, 
par ici, père, êtes- vous tous gaillards? 

— Eh! comme de pauvres vieux... Mais s'est-il 
donc fait grand ! 

Et tout le monde l'embrasse, père, mère, voisins, 
et les amis, et les fillettes. On lui décharge son 
paquet, et les enfants manient les beaux rubans de 
son chapeau et de sa longue canne. La vieille Mar- 
guerite, les yeux larmoyants, allume vivement le feu 
avec une poignée de copeaux; et, pendant qu'elle 
enfariné quelques morceaux de merluche pour réga- 
ler le garçon, maître Pignol, le père, s'assied à table 
avec Pignolet, et de trinquer. : « A la santé! » Et 
l'on commence à mouiller l'anche. 

— Par exemple, faisait le vieux maître Pignol en 
frappant avec son verre, toi, dans moins de quatre 
ans, tu as achevé ton Tour de France et te voilà déjà, 
à ce que tu m'assures, passé et reçu Compagnon du 
Devoir! Comme tout change, cependant! De mon 
temps, il fallait sept ans, oui, sept belles anaées, 
pour gagner les couleurs... 11 est vrai, mon erfant, 



L'ALMANACH PROVENÇAL 247 

que là, dans la boutique, je t'avais assez dégauchi 
et que, pour un apprenti, tu ne poussais pas déjà, tu 
ne poussais pas trop mal le rabot et la varlope. . . Mais, 
enfin, l'essentiel est que tu saches ton métier et que, 
je le crois du moins, tu aies vu et appris tout ce que 
doit connaître un luron qui est fils de maître. 

— Oh ! père ! pour cela, répondit le jeune homme, 
voyez, sans me vanter, je ne crois pas que personne, 
dans la menuiserie, me passe la plume par le bec. 

— Eh bien! dit le vieux, voyons, raconte-moi un 
peu, tandis que la morue chante et cuit dans la poêle, 
ce que tu remarquas de beau, tout en courant le 
pays. 



III 



— D'abord, père, vous savez qu'en partant d'ici, 
de Grasse, je filai sur Toulon, où j'entrai à l'arsenal. 
Pas besoin de relever tout ce qui est là dedans : vous 
l'avez vu comme moi. 

— Passe, oui, c'est connu. 

— En partant de Toulon, j'allai m 'embaucher à 
Marseille, fort belle et grande ville, avantageuse 
pour l'ouvrier, où les coteries ou camarades me firent 
observer, père, un cheval marin qui sert d'enseigne 
aune auberge. 

— C'est bien. 

— De là, ma foi, je remontai sur Aix, où j'admi- 
rai les sculptures du portail de Saint-Sauveur. 



2^9 CHAPITRE XIII 

— Nous avons vu tout cela. 

— Puis, de là, nous gagnâmes Arles, et nous 
vhnes la voûte de la commune d'Arles. 

— Si bien appareillée qu'on ne peut pas comprendr 
comment ça tient en l'air. 

— D'Arles, père, nous tirâmes sur le bourg de 
Saint-Gille, et là, nous vîmes la fameuse Vis... 

— Oui, oui, une merveille pour le trait et pour la 
taille. Ce qui fait voir, mon fils, qu'autrefois, tout de 
même, aussi bien qu'aujourd'hui, il y eut de bons 
ouvriers . 

— Puis, nous nous dirigeâmes de Saint-Gille à 
Montpellier, et là, on nous montra la célèbre Coquille . . . 

— Oui, qui est dans le Vignole, et que le livre 
appelle la « trompe de Montpellier ». 

— C'est cela... Et, après, nous marchâmes sur 
Narbonne. 

— C'est là que je t'attendais. 

— Quoi donc, père? A Narbonne, j'ai vu les Trois- 
Nourri<^s, et puis l'archevêché, ainsi que les boise- 
ries de l'église Saint-Paul. 

— Et puis? 

— Mon père, la chanson n'en dit pas davantage : 

« Carcassonne et Narbonne — sont deux villes 
fort bonnes — pour aller à Béziers ; — Pézénas est 
gentille, — mais les plus jolies filles — n'en sont à 
Montpellier. » 

— Alors, bousilleur, tu n'as pas vu la Grenouille ? 

— Mais quelle grenouille? 



L'ALMANACH provençal 249 

— La Grenouille qui est au fond du bénitier de 
l'église Saint-Paul. Ah! je ne m'étonne plus que tu 
aies sitôt fait, bambin, ton Tour de France! La Gre- 
nouille de Narbonne! le chef-d'œuvre des chefs- 
d'œuvre, que l'on vient voir de tous les diables. Et 
ce saute-ruisseau ! criait le vieux Pignol en s'ani- 
mant de plus en plus, ce méchant gâte-bois qui se 
donne pour compagnon n'a pas vu seulement la 
Grenouille de Narbonne! Oh! mais, qu'un fils de 
maître ait fait baisser la tête, dans la maison, à son 
père, mignon, ça ne sera pas dit! Mange, bois, va 
dormir, et, dès demain matin, si tu veux qu'on soit 
coterie, tu regagneras Narbonne pour voir la Gre- 
nouille. 



IV 



Le pauvre Pignolet, qui savait que son père ne 
démordait pas aisément et qu'il ne plaisantait pas, 
mangea, but, alla au lit, et le lendemain, à l'aube, 
sans répliquer davantage, après avoir muni de vivres 
son bissac, il repartit pour Narbonne. 

Avec ses pieds meurtris et enflés par la marche, 
avec la chaleur, la soif, par voies et par chemins, va 
donc mon Pignolet! 

Aussitôt arrivé, au bout de sept ou huit jours, 
dans la ville de Narbonne, — d'où selon le proverbe, 
« ne vient ni bon vent ni bonne personne » , — Pigno- 
let qui, cette fois, ne chantait pas, je vous l'assure. 



250 CHAPITREÎXIII 

sans prendre le temps même de manger un morceau 
ou boire un coup au cabaret, s'achemine de suite 
vers l'église Saint-Paul et, droit au bénitier, s'en 
vient voir la Grenouille. 

Dans la vasque de marbre, en effet, sous l'eau 
claire, une grenouille rayée de roux, tellement bien 
sculptée qu'on l'aurait dite vivante, regardait accrou- 
pie, avec ses deux yeux d'or et son museau narquois, 
le pauvre Pignolet, venu de Grasse pour la voir. 

— Ah ! petite vilaine, s'écria tout à coup, farouche, 
le menuisier. Ah! c'est toi qui m'as fait faire, par 
ce soleil ardent, deux cents lieues de chemin! Va^ 
tu te souviendras de Pignolet de Grasse ! 

Et voilà le sacripant qui, de son baluchon, tire son 
maillet, son ciseau, et pan ! d'un coup, à la grenouille 
il fait sauter une patte. On dit que l'eau bénite, 
comme teinte de sang, devint rouge soudain, et la 
vasque du bénitier, depuis lors, est restée rougeâtre. 

(Almanach Provençal de i8go.) 



LA MONTELAISE 



Une fois, à Monteux, qui est l'endroit du grand 
saint Gent et de Nicolas Saboly, il y avait une fil- 
lette blonde comme l'or. On lui disait Rose. C'était 
la fille d'un cafetier. Et, comme elle était sage et 



L'ALMANACH PROVENÇAL 251 

qu'elle chantait comme un ange, le curé de Monteux 
l'avait mise à la tête des choristes de son église. 

Voici que, pour la Saint-Gent, fête patronale de 
Monteux, le .père de Rose avait loué un chanteur. 

Le chanteur, qui était jeune, tomba amoureux de 
la blondine; la blondine, ma foi, devint amoureuse 
aussi. Puis, un beau jour, les deux enfants, sans tant 
aller chercher, se marièrent; la petite Rose fut 
Mme Bordas. 

Adieu, Monteux! Ils partirent ensemble. Ah! 
que c'était charmant, libres comme l'air et jeunes 
comme l'eau, de n'avoir aucun souci, que de vivre 
en plein amour et chanter pour gagner sa vie ! 

La belle première fête où Rose chanta, ce fut 
pour sainte Agathe, la vote des Maillanais. 

Je m'en souviens comme si c'était hier. 

C'était au café de la Place (aujourd'hui Café du 
Soleil) : la salle était pleine comme un œuf. Rose, 
pas plus effrayée qu'un passereau de saule, était 
droite, là-bas au fond, sur une estrade, avec ses 
cheveux blondins, avec ses jolis bras nus, et son 
mari à ses pieds l'accompagnant sur la guitare. 

Il y avait une fumée! C'était rempli de paysans, 
de Graveson, de Saint- Remy, d'Eyrague et de Mail- 
lane. Maison n'entendait pas une mauvaise parole. 
Ils ne faisaient que dire : 

— Comme elle est jolie! le galant biais! Elle 
chante comme un orgue, et elle n'est pas de loin, 
elle n'est que de Monteux! 

— Il est vrai que Rose ne chantait que de belles 



2S2 CHAPITRE XIII 

chansons. Elle parlait de patrie, de drapeau, de 
bataille, de liberté, de gloire, et cela avec une pas- 
sion, une flamme, un tron de l'air, qui faisaient 
tressaillir toutes ces poitrine* d'hommes. Puis, quand 
elle avait fini, elle criait : 

— Vive saint Gent ! 

Des applaudissements à démolir la salle. La 
petite descendait, faisait, toute joyeuse, la quête 
autour des tables; les pièces de deux sous pleu- 
vaient dans la sébile et, riante et contente comme 
si elle avait cent mille francs, elle versait l'argent 
dans la guitare de son homme, en lui disant : 

— Tiens! vois; si cela dure, nous serons bientôt 
riches... 



II 



Quand Mme Bordas eut fait toutes les fêtes de 
notre voisinage, l'envie lui vint de s'essayer dans 
les villes. 

Là, comme au village, la Montelaise fit florès. 
Elle chantait la Pologne avec son drapeau à la 
main; elle y mettait tant d'âme, tant de frisson, 
qu'elle faisait frémir. 

En Avignon, à Cette, à Toulouse, à Bordeaux, 
elle était adorée du peuple. Tellement qu'elle se 
dit: 

— Maintenant, il n'y a plus que Paris! 

Elle monta donc à Paris. Paris est l'entonnoir 



L'ALMANACH PROVENÇAL 253 

qui aspire tout. Là comme ailleurs, et plus encore, 
elle fut l'idole de la foule. 

Nous étions aux derniers jours de l'Empire; la 
châtaigne commençait à fumer, et Mme Bordas 
chanta la Marseillaise. Jamais cantatrice n'avait dit 
cet hymne avec un tel enthousiasme, une telle fré- 
nésie; les ouvriers des barricades crurent voir, 
devant eux, la liberté resplendissante, et Tony 
Révillon, un poète de Paris, disait, dans le jour- 
nal : 

Elle nous vient de la Provence, 

Où soufflent les vents de la mer, 

Oïl l'on respire l'éloquence, 

Tout enfant, en respirant l'air. 

Tous les bras sont tendus vers elle... 

Nous te saluons, ô Beauté : 

Pour suivre tes pas, immortelle. 

Nous quitterons notre Cité. 

Tu nous mèneras aux frontières, 

A ton moindre geste soumis, 

Car tous les peuples sont nos frères, 

Et les tyrans nos ennemis. 



III 



Hélas! à la frontière, trop vite il fallut aller. La 
guerre, la défaite, la révolution, le siège s'amonce- 
lèrent coup sur coup. Puis vint la Commune et son 
train du diable. 

La folle Montelaise, éperdue là dedans comme 
un oiseau dans la tempête, ivre d'ailleurs de fumée, 



254 CHAPITRE XIII 

de tourbillonnement, de popularité, leur chanta Ma- 
rianne comme un petit démon. Elle aurait chanté 
dans l'eau; encore mieux dans le feu! 

Un jour, l'émeute l'enveloppa dans la rue et 
l'emporta comme une paille dans le palais des Tui- 
leries. 

La populace reine se donnait une fête dans les 
salons impériaux. Des bras noirs de poudre saisirent 
Marianne — car Mme Bordas était pour eux Ma- 
rianne — et la campèrent sur le trône, au milieu des 
drapeaux rouges. 

— Chante-nous, lui crièrent-ils, la dernière chan- 
son que vont entendre les voûtes de ce palais 
maudit ! 

Et la petite de Monteux, avec le bonnet rouge 
coiffant ses cheveux blonds, leur chanta... la Ca- 
naille. 

Un formidable cri : « Vive la République! » 
suivit le dernier refrain. Seulement, une voix perdue 
dans la foule répondit : 

— Vivo sant Gènt! 

La Montelaise n'y vit plus, deux larmes brillèrent 
dans ses yeux bleus, et elle devint pâle comme une 
morte. 

— Ouvrez, donnez-lui de l'air! cria-t-on en voyant 
que le cœur lui manquait... 

Ah! non, pauvre Rose! ce n'était pas l'air qui lui 
manquait : c'était Monteux, c'était saint Gent dans 
la montagne, et l'innocente joie des fêtes de Pro- 
vence. 



L'ALMANACH PROVENÇAL 255 

La foule, cependant, avec ses drapeaux rouges, 
s'écoulait en hurlant par les portails ouverts. 

Sur Paris, de plus en plus, tonnait la canonnade : 
des bruits sombres, sinistres couraient dans les 
rues, de longues fusillades s'entendaient au lointain, 
l'odeur du pétrole vous coupait l'haleine, et, quelques 
heures après, le feu des Tuileries montait jusqu'aux 
nues. 

Pauvre petite Montelaise : nul n'en a plus ouï 
parler. 

(Almanach Provençal de iS'/j.) 



L HOMME POPULAIRE 

Le maire de Gigognan m'avait invité, l'autre 
année, à la fête de son village. Nous avions été 
sept ans camarades d'écritoire aux écoles d'Avi- 
gnon, mais depuis lors, nous ne nous étions plus vus. 

— Bénédiction de Dieu, s'écria-t-il en m'aperce- 
vant, tu es toujours le même : frais comme un bar- 
beau, joli comme un sou, droit comme une quille... 
Je t'aurais reconnu sur mille. 

— Oui, je suis toujours le même, lui répondis-je, 
seulement la vue baisse un peu, les tempes rient, 
les cheveux blanchissent et, quand les cimes sont 
blanches, les vallons ne sont guère chauds. 

— Bah! me fit-il, bon garçon, vieux taureau fait 
sillon droit et ne devient pas vieux qui veut... 
Allons, allons dîner. 



2S6 CHAPITRE XIII 

Vous savez comme on mange aux fêtes de vil- 
lage, et chez l'ami Lassagne, je vous réponds qu'il 
ne fait pas froid; il y eut un dîner qui se faisait dire 
« vous » : des coquilles d'écre visses, des truites de 
la Sorgue, rien que des viandes fines et du vin 
cacheté, le petit verre du milieu, des liqueurs de 
toute sorte et, pour nous servir à table, un tendron 
de vingt ans qui... Je n'en dis pas plus. 

Arrivés au dessert, nous entendons dans la rue 
un bourdonnement : vounvoun; vounvoun; c'était 
le tambourin. La jeunesse du lieu venait, selon 
l'usage, toucher l'aubade au consul. 

— Ouvre la porte; Françonnette, cria mon ami 
Lassagne, va quérir les fouaces et, allons, rince les 
verres. 

Cependant les ménétriers battaient leur taunbou- 
rinade. Quand ils eurent fini, les abbés de la jeu- 
nesse, le bouquet à la veste, entrèrent dans la salle 
avec les tambourins, avec le valet de ville qui por- 
tait fièrement les prix des jeux au haut d'une 
perche, avec les farandoleurs et la foule des lilles. 

Les verres se remplirent de bon vin d'Alicante. 
Tous les cavaliers, chacun à son tour, coupèrent 
une corne de galette, on trinqua pêle-mêle à la 
santé de M. le maire, et puis, M. le maire, lorsque 
tout le monde eut bu et plaisanté un moment, leur 
adressa ces paroles : 

— Mes enfants, dansez tant que vous voudrez, 
amusez-vous tant que vous pourrez, soyez toujours 
polis avec les étrangers ; sauf de vous battre et de 



L'ALMANACH PROVENÇAL 257 

lancer des projectiles, vous avez toute permission. 

— Vive monsieur Lassagne! s'écria la jeunesse. 
On sortit et la farandole se mit en train. Lorsque 
tous furent dehors, je demandai à Lassagne 

— Combien y a-t-il de temps que tu es maire de 
Gigognan ? 

— Il y a cinquante ans, mon cher. 

— Sérieusement ? il y a cinquante ans ? 

— Oui, oui, il y a cinquante ans. J'ai vu passer, 
mon beau, onze gouvernements, et je ne crois pas 
mourir, si le bon Dieu m'aide, sans en enterrer 
encore une demi-douzaine. 

— Mais comment as-tu fait pour sauver ton 
écharpe entre tant de gâchis et de révolutions ? 

— Eh! mon ami de Dieu, c'est là le pont aux 
ânes. Le peuple, le brave peuple, ne demande qu'à 
être mené. Seulement, pour le mener, tous n'ont 
pas le bon biais. Il en est qui te disent : il le faut 
mener raide. D'autres te disent : il le faut mener 
doux; et moi, sais-tu ce que je dis? il le faut mener 
gaiement. 

Regarde les bergers : les bons bergers ne sont 
pas ceux qui ont toujours le bâton levé; ce n'est pas 
non plus ceux qui se couchent sous un saule et 
dorment au talus des champs. Les bons bergers 
sont ceux qui, devant leur troupeau, tranquillement 
cheminent en jouant du chalumeau. Le bétail qui 
se sent libre, et qui l'est effectivement, broute avec 
appétit le pâturin et le laiteron. Puis lorsqu'il a le 
ventre plein et que vient l'heure de rentrer, le ber- 

X7 



258 CHAPITRE XIII 

ger sur son fifre joue l'air de la retraite et le trou- 
peau content reprend la route du bercail. 

Mon ami, je fais de même, je joue du chalumeau, 
mon troupeau suit. 

— Tu joues du chalumeau : c'est bon à dire... 
Mais enfin, dans ta commune, tu as des blancs, tu 
as des rouges, tu as des têtus et tu as des drôles, 
comme partout! allons, et quand viennent les 
élections pour un député, par exemple, comment 
fais-tu ? 

— Comment je fais? Eh! mon bon, je laisse faire... 
Car, de dire aux blancs : « Votez pour la répu- 
blique » serait perdre sa peine et son latin, comme 
de dire aux rouges : a Votez pour Henri \ , » 
autant vaudrait cracher contre ce mur. 

— Mais les indécis, ceux qui n'ont pas d'opinion, 
les pauvres innocents, toutes les bonnes gens qui 
louvoient où le vent les pousse ? 

— Ah! ceux-là, quand parfois, dans la boutique 
du barbier, ils me demandent mon avis : 

— Tenez, leur dis-je, Bassaquin ne vaut pas 
mieux que Bassacan. Si vous votez pour Bassaquin, 
cet été vous aurez des puces ; et si vous votez pour 
Bassacan, vous aurez des puces cet été. Pour Gigo- 
gnan, voyez-vous, mieux vaut une bonne pluie que 
toutes les promesses que font les candidats... \h! 
ce serait différent, si vous nommiez des paysa is : 
tant que, pour députés, vous ne nommerez pas des 
paysans, comme cela se fait en Suède et en Dane- 
mark, vous ne serez pas représentés. Les avocats. 



L'ALMANACH PROVENÇAL 259 

les médecins, les journalistes, les petits bourgeois 
de toute espèce que vous envoyez là-haut ne 
demandent qu'une chose : rester à Paris autant 
que possible pour traire la vache et tirer au râtelier. 
Ils se fichent pas mal de notre Gigognan! Mais si, 
comme je le dis, vous déléguiez des paysans, ils 
penseraient à l'épargne, ils diminueraient les gros 
traitements, ils ne feraient jamais la guerre, ils 
creuseraient des canaux, ils aboliraient les Droits- 
Réunis, et se hâteraient de régler les affaires pour 
s'en revenir avant la moisson... Dire pourtant qu'il 
y a en France plus de vingt millions de pieds-ter- 
reux et qu'ils n'ont pas l'adresse d'envoyer trois 
cents d'entre eux pour représenter la terre! Que 
risqueraient-ils d'essayer? Ce serait bien difficile 
qu'ils fissent plus mal que les autres ! 

Et chacun de me réportdre : « Ah ! ce M . Lassa- 
g-ne : tout en badinant, il a raison peut-être. » 

— Mais revenons, lui dis-je; toi personnellement, 
toi Lassagne, comment as-tu fait pour conserver dans 
Gigognan ta popularité et ton autorité pendant cin- 
quante ans de suite ? 

— Ho ! c'est la moindre des choses. Tiens, levons 
nous de table, nous irons prendre l'air et quand tu 
auras fait avec moi, une ou deux fois, le tour de Gigo- 
gnan, tu en sauras autant que moi. 

Et nous nous levâmes de table, nous allumâmes 
un cigare et nous allâmes voir les joies. 

Devant nous, en sortant, une partie de boules 
était engagée sur la route. Le tireur enleva le but 



26o CHAPITRE XIII 

et le remplaça par sa boule. Du coup, sans le vouloir, 
il donna deux points aux autres. 

— Sacré coquin de sort ! cria M. Lassagne, voilà 
qui s'appelle tirer ! Mes compliments, Jean-Claude! 

J'ai vu bien des parties, mais je t'assure que 
jamais je ne vis enlever comme cela un cochonnet ! 
Tu es un fameux tireur ! 

Et nous filâmes. Peu après, nous rencontrions 
deux jeunes filles qui allaient se promener. 

— Regarde-moi donc ça, dit Lassagne à haute 
voix, si on ne croirait pas deux reines ! La jolie tour- 
nure ! Quels fins minois ! Et ces pendants d'oreilles à 
la dernière mode ! C'est la fleur de Gigognan. 

Les deux fillettes tournèrent la tête et souriantes 
nous saluèrent. 

En traversant la place, nous passâmes près d'un 
vieillard qui était assis devant sa porte. 

— Eh ! bien, maître Guintrand, lui dit M. Las- 
sagne, cette année-ci luttons-nous pour homme ou 
demi-homme ? 

— Ah ! mon pauvre monsieur, nous ne luttons 
pour rien du tout, répondit maître Guintrand. 

— Vous rappelez- vous, maître Guintrand, cette 
année où, sur le pré, se présentèrent Meissorier, 
Quéquine, Rabasson, les trois plus fiers lutteurs de 
la Provence, et que vous les renversâtes sur les 
épaules tous les trois ? 

— Vous ne voulez pas que je me rappelle ? fit le 
vieux lutteur en s'allumant : c'est l'année où l'on 
prit la citadelle d'Anvers. L^joie était de cent écus, 



L'ALMANACH PROVENÇAL 261 

avec un mouton pour les demi-hommes. Le préfet 
d'Avignon qui me toucha la main ! Les gens de Bé- 
darride qui pensèrent se battre avec ceux de Cour- 
tezon, car qui était pour moi, qui était contre... Ah ! 
quel temps! à côté d'à présent où leurs luttes... 
Mieux vaut n'en point parler, car on ne voit plus 
d'hommes, plus d'hommes, cher monsieur... D'ail- 
leurs ils s'entendent entre eux. 

Nous serrâmes la main au vieux et continuâmes 
la promenade. Justement, le curé sortait de son pres- 
bytère. 

— Bonjour, messieurs. 

— Bonjour; ah ! tenez, dit Lassagne, monsieur le 
Curé, puisque je vous vois, je vais vous parler de 
ceci : ce matin, à la messe, je m'avisais que notre 
église se fait par trop étroite, surtout les jours de 
fête... Croyez-vous que nous ferions mal de penser à 
l'agrandir? 

— Sur ce point, monsieur le Maire, je suis en 
plein de votre avis : vrai, les jours de cérémonie, on 
ne peut plus s'y retourner. 

— Monsieur le Curé, je vais m'en occuper; à la 
première réunion du conseil municipal je poserai la 
question, nous la mettrons à l'étude, et si à la préfec- 
ture on veut nous venir en aide... 

— Monsieur le Maire, je suis ravi et je ne peux 
que vous remercier. 

Un moment après, nous nous heurtâmes à un gros 
gars qui, la veste sur l'épaule, allait entrer au café. 

— C'est égal, lui fit Lassagne, il paraît, mon gar- 



262 CHAPITRE XIII 

çon, que tu n'es pas moisi : on dit que tu l'as secoué, 
le marjolet qui en contait à Madelon, pour prendre 
ta place. 

— N'ai-je pas bien fait, monsieur le Maire ? 

— Bravo, mon Joselet : ne te laisse pas ma iger 
ta soupe... Seulement, une autre fois, vois-tu? ne 
tape pas si fort. 

— Allons, dis-je à Lassagne, je commence à com- 
prendre : tu emploies la savonnette. 

— Attends encore, me répondit-il. 

Comme nous sortions des remparts, nous voyons 
venir un troupeau qui tenait tout le chemin, et Las- 
sagne cria au pâtre : 

— Rien qu'au bruit de tes sonnailles, j'ai dit : ce 
doit être Georges! Et je ne me suis pas trompé : le 
joli groupement d'ouailles ! les gaillardes brebis ! 
Mais que leur fais-tu manger? J'en suis sûr : l'une 
portant l'autre, tu ne les donnerais pas pour dix tcus 
au moins... 

— Ah ! certes non, répliqua Georges... Je les 
achetai à la Foire Froide, cet hiver : presque toutes 
m'ont fait l'agneau, et elles m'en feront un second, 
m'est avis. 

— Non seulement un second, mais des bêtes pa- 
reilles pourront te donner des jumeaux. 

— Dieu vous entende, monsieur Lassagne? 
Nous finissions à peine de causer avec le pâtre que 

nous vîmes venir, cahin-caha, un charretier, qui 
avait nom Sabaton. 

— Dis, Sabaton? l'interpella ainsi Lassagne. tu 



L'ALMANACH PROVENÇAL 263 

vas m'en croire ou non : mais avec ta charrette tu 
étais encore, j'estime, à demi-lieue d'ici que j'ai 
deviné ton coup de fouet. 

— Vraiment ? monsieur Lassagne. 

— Mon ami, il n'y a que toi pour faire ainsi cla- 
quer la mèche. 

Et Sabaton, pour prouver que Lassagne disait 
vrai, décocha un coup de fouet qui nous fendit les 
oreilles. 

Bref, en nous avançant, nous atteignîmes une 
vieille qui, le long des fossés, ramassait de la chi- 
corée . 

— Tiens, c'est toi, Bérengère? lui dit Lassagne 
en l'accostant; eh! bien, vrai, par derrière, avec ton 
fichu rouge, je te prenais pour Téréson, la belle-fille 
du Cacha : tu lui ressembles tout à fait ! 

— Moi? oh! monsieur Lassagne, mais songez que 
j'ai septante ans! 

— Oh ! va, va, par derrière, si tu pouvais te voir, 
tu ne montres pas misère et l'on vendangerait avec 
de plus vilains paniers. 

— Ce monsieur Lassagne ! il faut toujours qu'il 
plaisante, disait la vieille en pouffant de rire. Puis 
se tournant vers moi, la commère me fit : 

— Voyez, monsieur, ce n'est pas façon de parler, 
mais ce M. Lassagne est une crème d'homme. Il est 
familier avec tous. Il parlerait, voyez-vous, au der- 
nier du pays, à un enfant d'un an ! Aussi il y a cin- 
quante ans qu'il est maire de Gigognan et il le sera 
toute sa vie. 



264 CHAPITRE XIII 

— Eh bien, collègue, me fit Lassagne, ce n'est 
pas moi, n'est-ce pas? qui le lui ai fait dire. Tous, 
nous aimons les bons morceaux ; tous nous aimons 
les compliments ; et nous nous complaisons tous aux 
bonnes manières. Que ce soit avec les femmes, que 
ce soit avec les rois, que ce soit avec le peuple, qui 
veut régner doit plaire. Et voilà le secret du maire 
de Gigognan. 

(Almanach provençal de 18S3.J 



CHAPITRE XIV 

LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES 



La caravane de Beaucaire. — Le charretier Lamouroux. — Les 
rouliers de Provence. — Alarde la folle. — La Camargue en 
pataugeant. — Les filles sur le dos. — La Mecque du golfe. 
— La descente des châsses. — Le retour par Aigues-Mortes. 



J'avais toute ma vie ouï parler de la Camargue et 
des Saintes-Mariés et de leur pèlerinage, mais je 
n'y étais jamais allé. Au printemps de cette année- 
là (1855), j'écrivis à l'ami Mathieu, toujours prêt 
pour les excursions : « Veux-tu venir avec moi, aux 
Saintes ? » . 

— « Oui, » me répondit-il. L'on se donna rendez- 
vous à Beaucaire, au quartier delà Condamine, d'où 
tous les ans, le 24 mai, partait une caravane pour les 
Saintes-Mariés de la Mer; et avec une multitude de 
femmes, de jeunes filles, d'enfants, d'hommes du 
peuple, tassés sur des charrettes, un peu après 
minuit nous nous mîmes en route. Je vous laisse à 
penser si les carrioles avaient leur charge : nous 
étions sur la nôtre quatorze pèlerins. 

Le brave charretier, un nommé Lamouroux, de ces 



266 CHAPITRE XIV 

Provençaux diserts qui ne sont entrepris sur rien, 
nous fit placer devant, assis sur le brancard et les 
jambes pendantes. Lui, la moitié du temps, à lagauche 
de sa bête, tout en battant du feu pour allumer sa 
pipe, nous marchait côte à côte et le fouet sur la 
nuque. Lorsqu'il était fatigué, il se nichait dans un 
siège suspendu devant la roue et que les charretiers 
nomment porte-fainéant. 

Derrière moi, embéguinée dans sa mante de laine, 
il y avait une jeunesse qu'on appelait Alarde et qui, 
sur un matelas blottie avec sa mère, me tenait ses 
pieds dans le dos. Mais n'ayant pas fait encore 
connaissance avec nos voisines, qui entre elles babil- 
laient, nous causions, Mathieu et moi, avec le char- 
retier. 

— Ainsi, vous autres, d'où ètes-vous, s'il n'y a 
pas d'indiscrétion? commença maître Lamouroux. 

— Nous répondîmes : 

— De Maillane. 

— Ho! vous n'êtes donc pas de loin... Je 1 avais 
bien vu à votre parler. Charretier de Maillane verse 
en pays de plaine. 

— Mais pas tous, mon bonhomme! 

— Allons, fit Lamouroux, c'est un dicton pour 
plaisanter... Et tenez, j'ai connu, quand j'allais sur la 
route, un roulier de Maillane qui était équipé, vrai- 
ment, comme saint Georges : on l'appelait l'Onolan, 

- — Vous parlez de quelques années ! 

— Ah ! messieurs, je vous parle de l'époque du 
roulage, avant que les mangeurs, avec leurs chemins 



LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES 267 

de fer, nous eussent tous ruinés. Je vous parle, moi, 
de quand la foire de Beaucaire était dans sa splen- 
deur, de quand la première tartane qui arrivait à la 
foire gagnait la prime du mouton^ dont la peau était 
pendue par les mariniers vainqueurs au bout du grand 
mât du navire; je vous parle, moi, de quand les 
chevaux de halage étaient insuffisants pour remonter 
sur le Rhône les monceaux de marchandises qui à 
Beaucaire se vendaient, et du temps où les charre- 
tiers, — vous ne vous en souvenez pas, vous autres 
qui êtes jeunes, — les rouliers, les voituriers, qui 
battaient les grandes routes et s'en croyaient les 
maîtres, faisaient claquer leur fouet de Marseille à 
Paris et de Paris à Lille en Flandre ! 

Et Lamouroux, une fois lancé sur le chapitre du 
roulage, pendant qu'au clair de lune sa bête chemi- 
nait tout doux, nous en tint détaillé jusqu'au lever du 
soleil. 

— Ah! disait-il, il fallait voir, vers le Pont de 
Bon- Pas ou à la Viste de Marseille, sur ce grand 
chemin de vingt-quatre pas de large, il fallait voir 
ces files de charrettes chargées, de carrioles bâchées, 
de baquets bien garrottés, lesquels se touchaient 
tous, ces rangées d'attelages superbes, équipages de 
trois, de quatre, de six bêtes, qui descendaient sur 
Marseille ou qui montaient sur Paris, charriant le 
blé, le vin, les poches d'avoine, les ballots de 
morues, les barils d'anchois ou les pains de savon, 
cahin-caha^ bredi-breda, et à la garde de Dieu, 
comme disaient alors les lettres de voiture ! 



268 CHAPITRE XIV 

Et quand nous traversions un village, messieurs 
des tas de polissons se pendaient au barreau de la 
queue de la charrette et s'y faisaient traînasser, 
pendant que criaient les autres : 

« Derrière, derrière, charretier! » 

De loin en loin, le long de la route, il y avait pour 
le dîner, pour le souper ou le coucher une auberge 
célèbre avec sa belle hôtesse au visage riant, avec 
sa grande cuisine et sa grande cheminée où la broche 
tournait des porcs entiers sur les landiers, avec sa 
porte large ouverte, avec ses écuries vastes comme 
des églises, où deux rangées de crèches allaient se 
prolongeant et oìì sur la muraille était collée l'image 
coloriée de saint Éloi. Ces cabarets s'appelaient : la 
Graille (en français la Corneille), Sa.ìnt-M3irtìn, le Lion 
d'Or, le Cheval-Blanc, la Mule-Noire, le Chapeau- 
Rouge, la Belle-Hôtesse, le Grand- Logis, quesais-je, 
moi? et il se parlait d'eux à cent lieues à l'entour. 

De loin en loin, le long de la route, il y avait des 
bourreliers qui mettaient en montre un collier neuf, 
des charrons qui au besoin pouvaient réparer les 
roues, des forgerons mâchurés qui pour enseigne 
avaient un fer à cheval, de petits boutiquiers qui, 
derrière leurs vitres, exposaient des paquets de cor- 
delette à fouet ainsi que des chapeaux de pipe; et 
de petites buvettes qui avaient devant leur porte 
un treillage blanchi par la poussière du chemin — 
où venaient les charretiers siroter pour un sou leur 
goutte d'eau-de-vie. 

Tanguant du dos, réglant leur pas sur le cahot des 



LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES 269 

attelages, et saluant du fouet tout ce monde connu, 
les fameux charretiers marchaient arrogamment, une 
main à la rêne et de l'autre le fouet, avec la blouse 
bleue, la culotte de velours, le bonnet multicolore, 
la limousine au vent, aux jambes les houseaux, tan- 
tôt criant : « Hue! » tantôt criant : « Dia! » tantôt 
criant : « Hurhau! » Et quand la route était luisante 
et que le voyage allait bien et que les roues claquaient 
aux boîtes des moyeux, ils chantaient, au pas des bêtes 
et au tintement des grelots, la chanson des rouliers : 

Un roulier qui est bien monté 

Doit avoir des roues 
De six pouces, à la Marlborough : 

Ça, c'est à la mode! 
Un essieu de dix empans 
Et un petit bidet blanc 

Pour le gouvernage ^^*"^- 

De son équipage. 

Comment ne pas chanter? La voiture se payait 

bien : d'Arles à Lyon, sept livres par quintal 

Franc d'accident, un charretier avec sa couple pou- 
vait gagner sans peine son louis d'or par jour. 

Aussi on portait beau sur les routes de France ! Nos 
rouliers étaient glorieux. Oh! les chevaux superbes! 
Quels mulets! Les gaillardes bêtes! Les limoniers, 
les brancardiers, les cordiers, les chefs de file, tout 
cela était garni, harnaché à faire plaisir. Les muse- 
lières avaient des franges, les licous avaient des clo- 
chettes, les bridons avaient des houppes de toutes les 
couleurs. Les colliers redressaient leurs chaperons 
cornus; les attelles des colHers, comme de grandes 



270 CHAPITRE XIV 

pennes, tenaient en l'air la longe dans des anneaux de 
verre bleu; la laine des housses moutonnait sur le 
dos de leurs bêtes ; les couvertures brodées avaient 
des émouchettes ; les surdos, les ventrières, les crou- 
pières, les harnais, tout était contrepointé, ajusté de 

main de maître 

Comment n'auraient-ils pas chanté? 

En arrivant à Lyon, 
Ils nous cherchent noise 
Et nous font passer dessus 

Le pont à bascule : 
Tout cela, ce sont des gens 
Qui ne demandent qu'argent 
Pour faire des dentelles 

A leurs demoiselles. 

De Marseille à Lyon, les charretiers marchai mt à 
la gauche de leurs bêtes, ou, pour parler comme eux, 
à dia et de la main^ parce qu'en ce temps-là la longe 
de la rêne se tenait du côté gauche. Ils nommaient 
hors la main l'autre côté de l'attelage. 

Mais l'usage de Provence ne dépassait pas Lyon. 
A Lyon le climat, le parler, tout changeait. Il fallait 
donc changer de main et tenir la rêne à la droite. 
Ensuite la pluie venait, la laide pluie continuelle, avec 
sa fange et ses ornières, où il fallait cartayer, si vous 
ne vouliez pas vous perdre. Puis les employés des 
bascules qui vous cherchaient querelle en parlant 
franchimand. . . Alors en vouliez-vous des mau\ aises 
paroles, des « tonnerres », des « Sacré Dieu >! Ils 
juraient, reniaient comme des charretiers : « Hue, 



LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES 271 

Mouret! hue, Robin! hue, charogne! haïe donc, 
vieille rosse ! ah monstre de brigand, la charrette est 
embourbée. » 

Mais les renforts venaient, avec leurs conducteurs : 
on doublait l'attelage, on doublait, on triplait, et 
l'épaule à la roue, on dépêtrait la charrette... Nous 
voici à l'auberge. Au bruit des coups de fouet, 
l'hôtesse, la chambrière, et le valet d'écurie la lan- 
terne à la main sortaient à la rencontre des charre- 
tiers crottés. On rentrait l'équipage; les bêtes dé- 
telées, les mangeoires garnies, on s'en venait souper. 

Bénédiction de Dieu ! avec trente sous par tête, on 
faisait, sur les routes, des crevailles! Les charretiers 
mangeaient les coudes sur la table. Sur la table 
bedonnait une bouteille de neuf pintes ; et quand ils 
avaient bu, ils jetaient derrière eux la dernière goutte 
du verre. Au milieu du repas, ils se levaient, c'était 
l'usage, pour abreuver leurs bêtes et leur donner 
l'avoine ; puis ils s'attablaient de nouveau pour le rôti. 
Nous y voilà! Et vous ne vouliez pas qu'ils chantent : 

Le matin à son lever 
La soupe au fromage : 
C'est là un friand manger, 
Qui aime le laitage. 
Puis, ça nous réveillera, 
Un verre de ratafia, 
Et le long de la route 
La petite goutte ! 

Ils appelaient cela « tuer le ver ». Ayant battu la 
pierre à feu, ils allumaient alors la pipe, passaient 
leur rude main sous le joli menton de la gaie cham- 



272 CHAPITRE XIV 

brière — qui attendait l'étrenne sur la porte, don- 
naient un tour de garrot à la liure du chargement, et 
derechef, en route ! 

Maintenant, s'il faut tout dire, la journée sur la 
route n'était pas toujours commode. Sans compter 
les fondrières avec la boue jusqu'aux moyeux, les 
montées à toute force, les descentes à enrayures, 
sans compter le bris des rais, les essieux qui rom- 
paient, les gendarmes à moustaches qui épiaient la 
plaque des charretiers endormis et dressaient leurs 
verbaux, des fois, pour épargner ou gagner du 
chemin, il fallait brûler l'étape, c'est-à-dire passer 
devant l'auberge sans manger. 

D'autres fois , deux charretiers , têtus comme 
leurs mulets, se rencontraient sur la voie : « Coupe, 
toi! Coupe^ moi! Tu ne veux pas couper, capon? » 
Vlan ! sur le mufle du limonier un coup de fouet qui 
l'aveuglait et ruait la charrette contre un tas de cail- 
loux! Alors de courir aux pieux, aux billots en bois 
d'yeuse; et il y avait sur la route des bagarres 
effroyables où, d'un coup de roulon, on vous décer- 
velait un homme. 

' Pour la règle du train régnait pourtant un vieil 
usage qui était respecté de tous : le charretier dont le 
devant , la bête de devant , avait les quatre pieds bl ancs , 
à la montée comme à la descente, avait le droit, mes- 
sieurs, de ne pas quitter la voie : « Qui a les quatre 
pieds blancs^ comme on dit, peut passer partout. » 

Enfin les charretiers arrivaient à Paris et allaient 
remiser à la Grand'-Pinte, quartier si populaire, 



LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES 273 

disait mon père-grand, qu'avec un coup de sifflet le 
gouvernement, quand il veut, peut y lever cent mille 
hommes ! 

En arrivant à Paris, 

Usances nouvelles : 

Des tailloles, n'y en a plus, 

Culottes à bretelles. 

Ce ne sont que franchivtands 

Qui attellent à l'envers 

Et font tout au beurre... 

Sur eux le tonnerre 1 

Mais en entrant au Grand Village, vive Dieu! 
c'est là qu'ils s'appliquaient à faire claquer le fouet : 
c'était un éclat répété, un vacarme, un cliquetis 
qui ressemblait à la foudre. 

— Allons, disaient les Parisiens, en bouchant des 
deux mains leurs oreilles qui cornaient, les Proven- 
çaux arrivent! et marche, tron de Pair! crains-tu 
que la terre te manque ? 

Il faut dire qu'en ce temps, pour faire péter le 
fouet, les rouliers de Provence étaient les sans- 
pareils. Mangechair de Tarascon, dans l'affaire 
d'une lieue, en faisant les coups quadruples, avait 
consommé quatre livres de mèche. Maître Imbert de 
Beaucaire, rien que d'un coup de fouet, mouchait 
une chandelle sans l'éteindre ! Le Puceron de Châ- 
teau-Renard débouchait une bouteille sans la jeter à 
terre; enfin, le gros Charlon de la Pierre-Plan tade, 
d'un coup de mèche de son fouet, vous déferrait, 
dit-on, un mulet des quatre pieds. 

Bref, lorsque les rouliers avaient déchargé leurs 

18 



274 CHAPITRE XIV 

voitures, serré le payement dans leur ceinturon, de 
cuir^ rechargé pour Marseille et fait une tournée 
dans le Palais-Royal, ils entonnaient joyeux ce der- 
nier couplet : 

Tiens, garçon, voilà pour toi, 
Va mettre en cheville... 
Mais l'hôtesse a répondu : 

Moi qui suis jolie, 
Moi qui te fais tant de bien, 
Tu ne me donnes donc rien ? 

Par une caresse 

Calme ma tendresse. 

Ayajit mis les colliers, ils attelaient alors, et dans 
vingt jours, vingt-deux, vingt-quatre, au bruit régu- 
lier des grelots, ils retournaient dans la Provence, pour 
venir triompher, le jour de la Saint-Éloi, à la Char- 
rette de Verdure .-... Et alors au cabaret, en vouliez- 
vousdes récits, avec des hâbleries et des mensonges 
gros comme le mont Ventoux! L'un, en voyageant 
de nuit, avait vu le falot du feu Saint- Elme, et le 
follet fantastique s'était assis sur sa charrette, peut- 
être deux heures de chemin. Un autre, sur la route, 
avait trouvé une valise, qui pesait! Il devait y avoir 
dedans, pour le moins, cent mille francs... Mais un 
cavalier masqué était venu à bride abattue et l'avait 
réclamée au moment où notre homme la ramassait 
pour l'emporter. Un autre avait été arrêté à main 
armée : heureusement pour lui qu'il avait lié ses 
louis dans le boudin de son catogan, — qui étc it de 
mode à cette époque, — et les voleurs à grandes 
barbes, avec stylets et pistolets doubles, eurent beau 



LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES 273 

visiter et fouiller le caisson, ils n'y trouvèrent que 
\<t flasque (bouteille clissée) . 

Un autre avait couché au pays des Polacres, qui en 
naissant ne sont pas chrétiens. Un autre avait passé 
au pays des Pelles de Bois. Il y en a qui croient, racon- 
tait-il, que les pelles de bois se font comme les sabots 
ou comme les cuillers, en taillant un morceau de bois. 
Mais c'est là une erreur. Les pelles de bois, qui 
servent pour remuer le blé, viennent sur des arbres 
toutes faites, comme ici les amandes et les caroubes. 
Quand nous y passâmes^ messieurs, la récolte était 
rentrée et nous ne pûmes pas les voir. Mais nous 
nous laissâmes dire par les gens du pays que, 
lorsqu'elles sont sur les arbres, qu'elles vont être 
mûres, et que le mistral souffle> elles font un tinta- 
marre tel que celui des crécelles à l'office des 
Ténèbres. 

Un autre affirmait avoir vu, à Paris ^ une prin- 
cesse, une belle princesse qui avait un groin de porc; 
ses parents la promenaient d'une grande ville à 
l'autre et la faisaient voir, la pauvre, dans la lanterne 
magique et offraient des millions à celui qui l'épou- 
serait. 

— Sacré coquin de Goï! disait le vieux Brayasse, 
tout cela est beaucoup et tout cela n'est rien. Ce qui 
m'a le plus surpris, le plus épaté à Paris, je m'en 
vais vous le dire. Ici dans nos endroits, si quelqu'un 
parle français, c'est des gens qui ont étudié, des 
bourgeois, des avocats, des commissaires de police, 
qui ont passé peut-être dix ans et plus dans les 



276 CHAPITRE XIV 

écoles... Mais là-haut, sap relotte! tous savent le 
français. Vous voyez des moutards qui n'ont pas 
encore sept ans, des mioches pas plus hauts que 
ça, avec la mèche au nez, et qui parlent français 
comme de grandes personnes. Je ne sais comment 
diable ils font. 

Le brave Lamouroux, au trantran des charrettes, 
nous en aurait conté encore. Seulement nous venions 
d'arriver au pont de Fourques, et au soleil levant 
s'épandaient devant nous, dans le delta des deux 
Rhônes, les immenses plaines basses de la lisière de 
Camargue. 

Mais ce qui nous charma plus encore que le soleil 
(nous avions vingt-cinq ans), ce fut la jeune liUe 
qui, comme je l'ai dit, était derrière nous accroui^ie 
avec sa mère et qui, toute riante et se débarrassant 
du capuce de sa mante, apparut au grand jour 
comme une reine de Jouvence. Un ruban zinzolin 
entourait gentiment sa chevelure cendrée qui regor- 
geait de la coiffe : un regard de sybille quelque peu 
égaré, le teint délicat et clair, la bouche arquée, 
ouverte au rire, elle semblait une tulipe qui, le 
matin, sort de l'aiguail. Nous la saluâmes, ra^is. 
Mais elle, Alarde, sans faire attention à nous : 

— Mère, dit-elle, sommes-nous loin encore des 
Grandes Saintes? 

— Ma fille, nous en sommes, peut-être bien, à 
neuf ou dix lieues. 

— Y sera-t-il, mon cadet? y sera-t-il? 

— Chut, mignonne ! 



LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES 277 

Et avec un bâillement qui montra toutes ses 
dents, ses blanches dents de lait, la jouvencelle dit : 

— Le temps me dure ! . . . J'ai une faim à n'y plus 
tenir.,. Dis, si nous déjeunions? 

Et elle déploya aussitôt sur ses genoux un essuie- 
mains de toile écrue; sa mère, d'un cabas, sortit du 
pain, des figues, une orange, des dattes, un peu de 
cervelas et sans cérémonie elles se mirent à manger- 

— Bon appétit! leur dîmes-nous. 

— Messieurs, à votre service, nous fit la gentille 
Alarde en plantant ses quenottes dans un grignon 
de pain. 

— A condition, mademoiselle, que nous mêlerons 
nos vivres. 

— Volontiers. 

Mathieu, dans sa gibecière, avait apporté deux 
bouteilles de bon vin de la Nerthe. Il en déboucha 
une, et, après avoir pris chacun une bouchée, à tour 
de rôle, tous, Alarde, sa mère, moi, Mathieu et le 
charretier, nous bûmes, l'un après l'autre, dans le 
même coco, et nous voilà en famille. 

Puis pour nous déroidir, étant descendus un 
moment : 

— Quelle est donc cette fille qui a si bonne façon ? 
demandâmes-nous à Lamouroux. 

— En la voyant, nous fit à demi- voix le char- 
retier, vous ne diriez pas, n'est-ce pas, qu'elle a 
une fêlure? Et pourtant, depuis trois mois que son 
« Cadet » l'a délaissée, il paraît qu'elle n'a plus, mes- 
sieurs, la tête à elle. 



278 CHAPITRE XÎV 

— Quoi! cette jolie fille, abandonnée par son 
galant ? 

— Le gredin l'avait enlevée; ensuite il l'a plantée 
là, pour en aller voir une autre, laide comme péché, 
mais qui a beaucoup d'argent. Et Alarde, la fleur de 
notre Condamine, vous la voyez avec sa mère, — qui 
la conduit aux Saintes, pour la distraire de son rêve 
ou la guérir, si c'est possible. 

— Pauvre petite ! 

Nous arrivions aux Jasses d'Albaron, où l'on fit 
une balte pour faire manger les bétes dans le €rap 
au fourrage, devant la roue de la charrette. LtfS filîes 
de Beaucaire qui étaient avec nous, leurs tètes 
enrubannées de toutes les couleurs, vinrent pendant 
ce temps faire une ronde autour d' Alarde : 

Au branle de ma tante 
Le rossignol y chante : 
Oh ! que de roses ' Oh ! que de fleurs ! 
• Belle, belle Alarde, tournez-vous. 

La belle s'«st tournée, 

Son beau l'a regardée : 

Oh ! que de roses ! Oh ! que de fleurs ! 

Belle, belle Alarde, embrassez- vous. 

Et devant elle, la pauvrette partit, les bras l€r\-és, 
riant comme une folle et criant : Mon cadet ! non 
cadet! mon cadet! 

Mais le ciel qui, depuis l'aube-, était tacheté de 
nuées, se couvrait de plus en plus. Le vent de mer 
soufflait, faisant monter vers Arles de grands nuages 



LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES 279 

lourds qui obscurcissaient peu A peu toute l'étendue 
céleste. Les grenouilles, les crapauds coassaient dans 
les marais, et la longue traînée de notre caravane 
s'espaçait, se perdait dans les terrains à salicornes, 
dans les landes salées à plaques blanchissantes, sur 
un chemin mouvant, bordé de tamaris à floraison 
rosée. La terre sentait le relent. Des volées de 
halbrans, des volées de sarcelles et de canards sau- 
vages criaient en passant sur nos têtes. 

— Lamouroux, demandaient les femmes, seront- 
nous à la pluie? 

— Ha! l'homme répondait, les yeux en l'air et 
soucieux, une fois les nuages, dit-on, firent pleuvoir. 

— Eh ! bien nous serons jolies, si l'averse nous 
prend au milieu de la Camargue ! 

— Vous mettrez, mes pauvres filles, les jupons 
sur les têtes. 

Un gardien à cheval qui, le trident en mains, 
ramenait ses taureaux noirs dispersés dans les 
friches, nous cria : « Vous serez mouillés ! » 

Les bruines commençaient ; puis peu à peu la pluie 
s'y mit pour tout de bon, et l'eau de tomber. En 
rien de temps ces plaines basses furent transformées 
en mares. Et nous autres, assis sous la tente des char- 
rettes, nous voyions au laintain les troupes de che- 
vaux camargues, secouant leurs crinières et leurs 
longues queues flasques, gagner les levées de terre 
et les dunes sabloimeuses. Et l'eau de tomber! La 
route, noyée par le déluge, devenait impraticable. 
Les roues s'embourbaient. Les bêtes s'arrêtaient. A 



28o CHAPITRE XIV 

la fin, àpertede vue, ce ne fut qu'un étang immense, 
et les charretiers dirent : 

— Allons, il faut descendre ! femmes, filles, à terre 
toutes, si vous ne voulez coucher au milieu des 
tamaris ! 

— Mais il faut donc marcher dans Teau? 

— Marchant nu-pieds, les belles, vous gagnerez le 
Grand Pardon : car vous en avez besoin, et vos 
péchés diablement pèsent ! 

Jeunes et vieux, filles et femmes, tout le monde 
descendit. Avec des rires, des cris aigus, chacun pour 
patauger se déchaussa et se troussa. Les charretiers 
prirent les enfants sur les épaules à califourchon, et 
Mathieu, tendant le dos à la mère du tendron de 
notre charretée ! 

— Tenez, mettez-vous là, brave femme, lui fit-il, 
je vous porterai à la chèvre-morte. 

Celle-ci, une dondon qui avait peine à cheminer, 
ne dit pas non. 

— Et toi, ajouta-t-il en me guignant de l'œil, 
charge-toi d'Alarde, hein? Puis, pour nous soulager, 
nous changerons de temps en temps. 

Et du coup, sur le dos, sans plus de formalité, 
nous prîmes chacun la nôtre, et tous les gars du 
pèlerinage ayant comme nous autres endossé chacun 
la sienne, figurez-vous la bonne farce! 

Mathieu et sa gagui riaient comme des fous. Moi, 
autour de mon cou, sentant ces bras frais et ronds,. 
ces bras d'Alarde qui sur nos têtes tenait ouvert le 
parapluie, quand j'eus sur les deux hanches, les= 



LE VOYAGrË AUX SAINTES-MARIES 281 

ïnollets de la petite qui, pauvrette, par pudeur 
n'osait pas les serrer, je n'aurais pas donné (je l'avoue 
aujourd'hui encore) , pas donné pour beaucoup notre 
voyage de Camargue avec la pluie et le gâchis. 

— Mon Dieu! répétait Alarde, si mon cadet me 
voyait ainsi! mon cadet qui ne me veut plus, mon 
beau cadet ! mon beau cadet ! 

J'avais beau, moi, lui parler, lui faire en tapinois 
mes petits compliments, elle n'entendait pas et ne 
me voyait pas... Mais sa bouche haletait sur mon 
cou, sur mon épaule et je n'aurais eu vraiment qu'à 
tourner un peu la tête pour lui faire un baiser ; sa che- 
velure effleurait la mienne; l'odeur tiède de sa chair, 
de sa chair jeune, m'embaumait; tremblante, sa poi- 
trine était agitée sur moi; et, m'illusionnant comme 
elle qui était toute à son cadet, moi je croyais, comme 
Paul, porter aussi ma Virginie. 

Au meilleur de mon rêve, Mathieu, qui s'éreintait 
sous sa grosse maman, me dit : « Changeons un peu! 
je n'en puis plus, mon cher! » Et, au pied d'une aga- 
choie (c'est le nom qu'en Camargue on donne aux 
tamaris laissés en baliveaux), ayant fait pose tous 
les deux, Mathieu reprit la fille et moi, hélas! la 
mère. Et c'est ainsi qu'on pataugea avec de l'eau 
jusqu'à mi-jambes, durant plus d'une lieue, sans 
éprouver trop de fatigue, et tour à tour nous délas- 
sant de la façon que je vous dis, avec la rêverie 
d'une intrigue idéale. 

A la langue pourtant, nous parvînmes en vue du 
château d'Avignon : la grasse pluie cessa, le temps 



382 CHAPITRE XIV 

se mit au clair, le chemin se ressuya; on remonta 
sur les charrettes et, par là, vers les quatre heures, 
nous vîmes tout à coup s'élever, dans l'azur de la 
mer et du ciel, avec les trois baies de son dccher 
roman, ses merlons roux, ses contreforts, l'église 
des Saintes-Mariés. 

Il n'y eut qu'un cri : « O grandes Saintes ! » car ce 
sanctuaire perdu, là-bas au fond du Vacarés, dans 
les sables du littoral, est, comme on dirait, la 
Mecque de tout le golfe du Lion. Et ce qui frappe 
là, par sa grandeur harmonieuse, par sa voûte 
incommensurable, c'est cette ample surface de 
terre et de mer où l'œil, mieux que partout ailleurs, 
peut embrasser le cercle de l'horizon terrestre, 
Vorbîs terrarum des anciens. 

Et Lamouroux nous dit : 

— Nous arriverons à temps pour descendre les 
châsses, car, messieurs, vous le savez, c'est nous, 
les Beaucairois, qui avons, avant tous, le droit de 
tourner le treuil pour la descente des Saintes. 

— Ce propos se rapporte à l'usage que voici ; 
Les reliques vénérées de Marie Jacobé, de Marie 

Salomé, et de Sara leur servante sont renfermées, 
sous la voûte du chœur et de l'abside, dans une 
chapelle haute, d'où, par un orifice qui donne dans 
l'église, la veille de la fête et au moyen d'un cable, 
on les descend lentement sur la foule enthousiaste. 
Dès qu'on eut dételé, au milieu des dunes cou- 
vertes d'arroches et de tamaris, qui entourent le 
bourg, nous courûmes à l'église. 



LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES 283 

« Éciairez-les, ces Saintes chéries I » criaient des 
Montpelliéraines qui vendaient, devant la porte, des 
cierges, d«s bougies, des images et des médailles. 

L'église était bondée de gens du Languedoc, de 
femmes du pays d'Arles, d'infirmes, de bohémiennes, 
tous les uns sur les autres. Ce sont d'ailleurs les 
bohémiens qui font brûler les plus gros cierges, 
mais exclusivement à l'autel de Sara, qui, d'après 
leur croyance, était de leur nation. C'est même aux 
Saintes- Maries que ces nomades tiennent leurs 
assemblées annuelles, y faisant de loin en loin l'élec- 
tion de leur reine. 

Pour entrer ce fut difficile. Des commères de 
Nîmes embéguinées de noir, qui traînaient avec elles 
leurs coussins de coutil pour coucher dans l'église, 
se disputaient les chaises : 

« Je l'avais avant vous 1 — Moi je Savais louée 1 » 
Un prêtre faisait baiser de bouche en bouche le 
Saint Brus; aux malades, on donnait des verres 
d'eau saumâtre, de l'eau du puits des Saintes qui est 
au milieu de la nef et qui, à ce qu'on dit, ce jour-là 
devient douce. Certains, pour s'en servir en guise de 
remède, raclaient avec leurs ongles la poussière d'un 
marbre antique, sculpture encastrée dans le mur, qui 
fut « l'oreiller des Saintes ». Une odeur, une touf- 
feur de cierges brûlants, d'encens, d'échauffé, de fa- 
guenas, vous suffoquait. Et chaque groupe, à pleine 
voix et pêle-mêle, y chantait son cantique. 

Mais en l'air, quand apparurent les deux châsses 
en forme d'arches, aïe! quels cris « Grandes Saintes 



284 CHAPITRE XIV 

Maxies !» Et à mesure que la corde se déroulait dans 
l'espace, les cris aigus, les spasmes s'exaspéraient 
de plus belle. Les fronts, les bras levés, la foule 
pantelante attendait un miracle... Oh! du fond de 
l'église, soudain s'est élancée, comme si elle avait 
des ailes, une superbe jeune fille, blonde, déche- 
velée ; et frôlant de ses pieds les têtes de la foule , elle 
vole, comme un spectre, au travers de la nef, vers 
les châsses flottantes et crie : « O grandes Saintes ! 
Rendez-moi, par pitié, l'amour de mon cadet! » 

Tous se levèrent. « C'est Alarde », criaient les 
Beaucairois. « C'est sainte Madeleine qui vient visiter 
ses sœurs! » disaient d'autres effarés... Et en somme 
nous pleurions tous. 

Pour finir, le lendemain, il y eut la procession sur 
le sable de la plage, au mugissement, au souffle des 
ondes blanchissantes qui s'y éclaboussaient. Au loin, 
sur la haute mer, louvoyaient deux ou trois navires 
qui avaient l'air en panne, et les gens se montraient 
une tramée resplendissante que le remous des vagues 
prolongeait sur la mer : « C'est ce chemin, disait- 
on, que les Saintes Maries, dans leur nacelle, tinrent 
pour aborder en Provence après la mort de Notre- 
Seigneur ». Sur le rivage vaste, au milieu de ces 
visions qu'illuminait un soleil clair, il nous semblait 
vraiment que nous étions en paradis. 

Alarde, la belle fille, un peu pâhe depuis la \eille, 
portait sur les épaules, avec d'autres Beaucairoises, 
la « Nacelle des Saintes » et tous disaient : « Hélas! 
c'est une pauvre folle que son cadet a délaissée. » 



LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES 285 

Mais comme nous voulions aller voir Aigues- 
Mortes et qu'était de partance un omnibus qui y 
passait, aussitôt que les Saintes eurent (vers les 
quatre heures) remonté dans leur chapelle, nous nous 
embarquâmes de suite avec un troupeau de com- 
mères, de Montpellier ou de Lunel, revendeuses et 
tripières à coiffes bouillonnées, qui, dès qu'on fut en 
route, se mirent à chanter derechef à plein gosier : 

Courons aux Saintes Maries 
Pour leur donner notre foi ; 
Que nos cœurs se multiplient 
Pour Jésus et pour sa croix ! 

et cet autre cantique si répété pendant la fête : 

Désarmez le Christ, désarmez le Christ 

Par vos prières! 
Désarmez le Christ, désarmez le Christ 
Et soyez au ciel nos bonnes mères ! 

— C'est pourtant dame Roque, rien qu'elle et 
son mari, qui le firent, ce joli chant, disait une pois- 
sarde en achevant ses victuailles, et toute cette nuit 
on ne chante plus que ça. Les femmes de Provence 
ne savaient rien chanter que les anciens cantiques 
de leur Ame dévote (i) : 

J'ai vu sous de sombres voiles 

Onze étoiles, 

La lune avec le soleil. 

Ah ! combien sont plus beaux nos chants de Mont- 
pellier ! 

(i) Titre d'un recueil de cantiques fort populaires autrefois, 
œuvre d'un prêtre de Provence. 



2S6 CHAPITRE XIV 

Et les langues d'aller... Nous passâmes sur un 
bac le petit Rhône, à Sylve-Réal. Il y avait là un 
fort, un joli petit fort, doré par le soleil et bâti par 
Vauban, que le Génie très sottement a fait détruire 
depuis lors. 

Nous traversâmes le désert et hi pinède du Sau- 
vage, et sur le soir enfin, du milieu des marais, nous 
vîmes émerger, noirs et farouches dans la pourpre 
du couchant, les gigantesques tours, les créneaux, les 
remparts de la ville d'Aîgues-Mortes. 

— N'importe \ fit alors une des bonnes femmes, 
si, pendant le voyage de Tomnibus aux Saintes il y 
avait à Montpellier plus d'enterrements qu'il ne faut, 
les croque-morts, peut-être, seraient embarrassés. 

— Eh bien! on porterait à bras. 

— Oh! je crois qu'ils en ont deux, de voitures 
pour les morts... 

A ces mots, nous apercevant que l'horrible guim- 
barde, aïe! était peinte en noir : 

— Mais par hasard, demandâmes-nous, cet omni- 
bus serait.. 

— Le carrosse, messieurs, des pompes funèbres 
de Montpellier. 

— Sacré coquin de sort ! 

Affolés, d'un coup de pied nous ouvrîmes la por- 
tière, nous sautâmes sur la route, nous payâmes le 
conducteur et, ayant secoué nos hardes au grand 
air, à pied et à notre aise nous gagnâmes Aii>-ues- 
Mortes. 

Une vraie ville forte de Syrie ou d'Egypte^ cette 



LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES 287 

silencieuse cité des Ventres-Bleus (comme les gens 
d'Aiguës- Mortes sont dénommés quelquefois, par 
allusion aux fièvres endémiques du pays), avec son 
quadrilatère de remparts formidables calcinés au 
soleil, qu'on dirait de tantôt abandonnés par saint 
Louis , avec sa tour de Constance , oii , sous Louis XIV, 
après les dragonnades ^ furent emprisonnées qua- 
rante protestantes qui y restèrent oubliées dans une 
horrible détention, jusqu'à la fin du règne, durant 
peut-être quarante ans. 

Un jour, longtemps après, avec deux belles dames 
du monde protestant de Nîmes, nous retournions 
visiter la grosse tour d'Aigues-Mortes, et en lisant 
les noms des malheureuses prisonnières, gravés par 
elles-mêmes dans les pierres du donjon : « Poète, 
nous dirent -elles, suffocantes d'émotion, ne vous 
étonnez pas de nous voir pleurer ainsi : pour nous 
autres huguenotes, ces pauvres femmes, martyres 
de leur foi, sont nos Saintes Maries! » 



CHAPITRE XV 

JEAN ROUSSIÈRE 

L'adroit laboureur. — Le char de verdure. — La légende de 
saint Eloi. — L'air de Magali. — La mort de mon père. — 
Les funérailles. — Le deuil. — Le partage. 

— Bonjour, monsieur Frédéric. 

— Ha! bonjour. 

— Que m'a-t-on dit? que vous avez besoin d'un 
homme à gages? 

— Oui... D'où es-tu? 

— De Villeneuve, le pays des « lézards » , près 
d'Avignon. 

— Et que sais-tu faire ? 

— Un peu tout. J'ai été valet aux moulins à 
huile, muletier, carrier, garçon de labour, meunier, 
tondeur, faucheur lorsqu'il le faut, lutteur à l'occa- 
sion, émondeur de peupliers, un métier éle^■é ! et 
même cureur de puits, qui est le plus bas de tcus. 

— Et l'on t'appelle? 

— Jean RoussièrC; et Rousseyron (et Seyron 
pour abréger) . 



JEAN ROUSSIÈRE 289- 

— Combien veux-tu gagner? C'est pour mener les 
bêtes. 

— Dans les quinze louis. 

— Je te donne cent écus. 

— Va donc pour cent écus ! 

Voilà comment je louai le laboureur Jean Rous- 
sière, celui-là qui m'apprit l'air populaire de Magali : 
un luron jovial et taillé en hercule, qui, la dernière 
année que je passai au Mas, avec mon père aveugle, 
dans les longues veillées de notre solitude, savait me 
garder d'ennui, en bon vivant qu'il était. 

Fin laboureur, il avait toujours aux lèvres quelque 
chanson joyeuse pour émoustiller sa paire : 

« U araire est composé — de trente et une pièces; 
— celui qui Vinventa — devait en savoir long! -— ■ 
Pour sûr, c^est quelque monsieur, » 

Et naturellement adroit ou artiste, si l'on veut, 
quoi qu'il fît, soit le comble d'une meule de paille ou 
une pile de fumier, ou l'arrimage d'un chargement, 
il savait donner la ligne harmonieuse ou, comme on 
dit, le galbe. Seulement, il avait le défaut de son 
maître : il aimait quelque peu à dormir et à faire la 
méridienne. 

Charmant causeur, du reste. Et il fallait l'entendre 
lorsqu'il parlait du temps où, sur le chemin de 
halage, il conduisait les grands chevaux qui remor- 
quaient, attachées l'une à l'autre, les gabares du 
ïlhône, à Valence, à Lyon. 

19 



29° CHAPITRE XV 

— Croyez-vous, disait-il, qu'à l'âge de vingt ans, 
j'ai mené bravement le plus bel équipage des rivages 
du Rhône? Un équipage de quatre-vingts étalons, 
couplés quatre par quatre, qui tramaient six 
bateaux! Que c'était beau, pourtant, le matin, quand 
nous partions, sur les digues du grand fleuve, et que, 
silencieuse, cette flotte, lentement, remontait le cours 
de l'eau! 

Et Jean Roussière énumérait tous les endroits des 
deux rives : les auberges, les hôtesses, les rivières, 
les palées, les pavés et les gués, d'Arles au Revesti- 
dou, de la Coucourde à l'Ermitage. 

Mais son bonheur, mais son triomphe, à notre 
brave Rousseyron, c'était lors de la Saint-Eloi. 

— A vos Maillanais, disait-il, s'ils ne l'ont pas vu 
encore, nous montrerons comment on monte une 
petite mule ! 

Saint-Eloi est, en Provence, la fête des agricul- 
teurs. Par toute la Provence, les curés, comme vous 
savez, ce jour-là, bénissent les bêtes, ânes, mulets 
et chevaux, et les gens aux bestiaux font goûter le 
pain bénit, cet excellent pain bénit, parfumé avec 
l'anis et doré avec des œufs, qu'on appelle tortil- 
lades. Mais chez nous, ce jour-là, on fait courir la 
charrette, un chariot de verdure attelé de quarante 
ou de cinquante bêtes, caparaçonnées comme au 
temps des tournois, harnachées de sous-barbes, de 
housses brodées, de plumets, de miroirs et de lunes de 
laiton, et on met le fouet à l'encan, c'est-à-dire qu'à 
l'enchère ont met publiquement la charge de Prieur : 



JEAN ROUSSIÈRE 291 

— A trente francs le fouet ! à cent francs ! à deux 
cents francs! Une fois, deux fois, trois fois! 

Au plus offrant échoit la royauté de la fête. La 
Charrette Ramée va à la procession, avec la caval- 
cade de laboureurs allègres qui marchent fièrement, 
chacun près de sa bête, en faisant claquer le fouet. 
Sur la charrette, accompagnés d'un tambour et d'un 
fifre, les Prieurs sont assis. Sur les mulets, les pères 
enfourchent leurs petits qui s'accrochent heureux 
aux attelles des colliers. Les colliers, à leur chaperon, 
ont tous une tortillade (gâteau en forme de couronne) 
et un fanion en papier avec l'image de saint Eloi. 
Et, porté sur les épaules des Prieurs de l'an passé, 
le saint, en pleine gloire, tel qu'un évêque d'or, 
s'avance la crosse à la main. 

Puis, la procession faite, la Charrette, emportée 
par les cinquante mulets ou mules, roule autour du 
village, dans un tourbillon de poussière, avec les 
garçons de labour courant éperdument à côté de 
leurs bêtes, tous en corps de chemise, le bonnet sur 
l'oreille, aux pieds les souliers minces et la ceinture 
aux flancs. 

C'est là que Jean Roussière, montant, cette 
année-là, notre mule « Palette » à la croupe d'amande, 
épata les spectateurs. Preste comme un chat, il sau- 
tait sur la bête, descendait, remontait, tantôt assis 
d'un seul côté, tantôt se tenant debout sur la croupe 
de la mule et tantôt sur son dos faisant le pied de 
grue, l'arbre fourchu ou la grenouille, en un mot la 
fantasia, comme les cavaliers arabes. 



292 



CHAPITRE XV 



Le plus joli, c'est là que je voulais en venir, fut au 
repos de Saint-Éloi (car, après la charrette, les 
Prieurs paient le festin). Lorsqu'on eut mangé et bu 
et que, le ventre plein, chaque convive dit la sienne, 
Roussière se leva et fit à la tablée : 

— Camarades ! vous voilà tout un peuple de pieds- 
poudreux et de bélîtres, qui faites la Saint-Éloi 
depuis mille ans peut-être et vous ne connaisse/ pas, 
j'en suis à peu près sûr, l'histoire de votre grand 
patron. 

— Non, dirent les convives... N'était-il pas maré- 
chal? 

— Si, mais je vais vous conter comment il se con- 
vertit. 

Et tout en trempant dans son verre, plein de vin 
de Tavel, la tortillade fine qu'il croquait à mesure, 
mon laboureur commença : 

« Notre Seigneur Dieu le père, un jour, en Para- 
dis, était tout soucieux. L'enfant Jésus lui dit : 

— Qu'avez-vous, père. 

— J'ai, répondit Dieu, un souci qui me tarabuste. . . 
Tiens, regarde là-bas. 

— Où? dit Jésus. 

— Par là-bas, dans le Limousin, droit de mon 
doigt : tu vois bien, dans ce village, vers le faubourg, 
une boutique de maréchal-f errant, une belle et grande 
boutique ? 

' — Je vois, je vois. 

— Eh ! bien, mon fils, là est un homme que j'au- 
rais voulu sauver; on l'appelle maître Eloi. C'est un 



JEAN ROUSSIÈRE 293 

gaillard solide, observateur fidèle de mes commari" 
déments, charitable au pauvre monde, ser viable à 
n'importe qui, d'un bon compte avec la pratique, et 
martelant du matin au soir sans mal parler ni blas- 
phémer... Oui, il me semble digne de devenir un 
grand saint. 

— Et qui empêche? dit Jésus. 

— Son orgueil, mon enfant. Parce qu'il est bon 
ouvrier, ouvrier de premier ordre, Éloi croit que sur 
terre nul n'est au-dessus de lui, et présomption est 
perdition. 

— Seigneur Père, fit Jésus, si vous me vouliez 
permettre de descendre sur la terre, j'essaierais de 
la convertir. 

— Va, mon cher fils. 

Et le bon Jésus descendit. Vêtu en apprenti, son 
baluchon derrière le dos, le divin ouvrier arrive 
droit dans la rue oii demeurait Eloi. Sur la porte 
d'Eloi, selon l'usage, était l'enseigne, et l'enseigne 
portait : Éloi le maréchal, maître sur tous les 
maîtres, en deux chaudes forge un fer. 

Le petit apprenti met donc le pied sur le seuil et, 
ôtant son chapeau : 

— Dieu vous donne le bonjour, maître, et à la 
compagnie : si vous aviez besoin d'un peu d'aide? 

— Pas pour le moment, répond Éloi. 

— Adieu donc, maître : ce sera pour une autre fois. 
Et Jésus, le bon Jésus, continue son chemin. Il y 

avait, dans la rue, un groupe d'hommes qui cau- 
saient et Jésus dit en passant : 



294 CHAPITRE XV 

— Je n'aurais pas cm que dans une boutique telle, 
oii il doit y avoir, ce semble, tant d'ouvrage, on me 
refusât le travail. 

— Attends un peu, mignon, lui fait un des voi- 
sins. Comment as-tu salué, en entrant chez maître 
Éloi? 

— J'ai dit comme l'on dit : « Dieu vous donne le 
bonjour, maître, et à la compagnie! » 

— Ha! ce n'estpasainsiqu'il fallait dire... Il fallait 
l'appeler maître sur tous les maîtres. . . Tiens, regarde 
l'écrit eau. 

— C'est vrai, dit Jésus, je vais essayer de nouveau. 
Et de ce pas il retourne à la boutique. 

— Dieu vous le donne bon, maître sur tous les 
maître! N'auriez-vous pas besoin d'ouvrier? 

— Entre, entre, répond Éloi, j'ai pensé depuis 
tantôt que nous t'occuperions aussi... Mais écoute 
ceci pour une bonne fois ; quand tu me salueras, tu 
dois m'appeler maître, vois-tu? sur tous les maîtres, 
car, ce n'est pas pour me vanter, mais d'hommes 
comme moi, qui forgent un fer en deux chaudes, le 
Limousin n'en a pas deux ! 

— Oh! répliqua l'apprenti, dans notre pays à 
nous, nous forgeons ça en une chaude! 

— Rien que dans une chaude? Tais-toi donc, va, 
gamin, car cela n'est pas possible... 

— Eh! bien, vous allez voir, maître sur tous les 
maîtres ! 

Jésus prend un morceau de fer, le jette dans la 
forge, souffle, attise le feu; et quand le fer est rouge. 



JEAN ROUSSIÈRE 295 

rouge et incandescent, il va le prendre avec la main. 

— Aïe! mon pauvre nigaud! le premier compa- 
gnon lui crie, tu vas te roussir les doigts! 

— N'ayez pas peur, répond Jésus, grâce à Dieu, 
dans notre pays, nous n'avons pas besoin de tenailles. 
Et le petit ouvrier saisit avec la main le fer rougi à 
blanc, le porte sur l'enclume et avec son martelet, 
pif! paf! patati! patata! en un clin d'oeil, l'étiré, 
l'aplatit, l'arrondit et l'étampe si bien qu'on le dirait 
moulé. 

— Oh ! moi aussi, fit maître Éloi, si je le voulais 
bien. 

Il prend donc un morceau de fer, le jette dans la 
forge, souffle, attise le feu; et quand le fer est rouge, 
il vient pour le saisir comme son apprenti et l'apporter 
à l'enclume... Mais il se brûle les doigts : il a beau se 
hâter, beau faire son dur à cuire, il lui faut lâcher 
prise pour courir aux tenailles. Le fer de cheval 
cependant froidit... Et allons, pif! et paf! quelques 
étincelles jaillissent... Ah! pauvre maître Éloi! il 
eut beau frapper, se mettre tout en nage, il ne put 
parvenir à l'achever dans une chaude. 

— Mais chut! fit l'apprenti, il m'a semblé ouïr le 
galop d'un cheval. . . 

Maître Éloi aussitôt se carre sur la porte et voit 
un cavalier, un superbe cavalier qui s'arrête devant 
la boutique. Or c'était saint Martin. 

— Je viens de loin, dit celui-ci, mon cheval a 
perdu une couple de fers et il me tardait fort de 
trouver un maréchal. 



296 CHAPITRE XV 

Maître Eloi se rengorge, et lui parle en ces termes : 

— Seigneur, en vérité, vous ne pouviez mieux 
rencontrer. Vous êtes chez le premier forgeron de 
Limousin, de Limousin et de France, qui peut se 
dire maître au-dessus de tous les maîtres et qui forge 
un fer en deux chaudes... Petit, va tenir le pied. 

— Tenir le pied! repartit Jésus. Nous trou^ ons, 
dans notre pays, que ce n'est pas nécessaire. 

— Par exemple ! s'écria le maître maréchal, celle- 
là est par trop drôle : et comment peut-on ferrer, 
chez toi, sans tenir le pied ? 

— Mais rien de si facile, mon Dieu! vous allez le 
voir. 

Et voilà le petit qui saisit le boutoir, s'approche 
du cheval et, crac! lui coupe le pied. Il apporte le 
pied dans la boutique, le serre dans l'étau, lui cure 
bien la corne, y applique le fer neuf qu'il venait 
d'étamper, avec le brochoir y plante les clous; puis, 
desserrant l'étau, retourne le pied au cheval, y 
crache dessus, l'adapte ; et n'ayant fait que dire avec 
un sig-ne de croix : « Mon Dieu ! que le sang se 
caille », le pied se trouve arrangé, et ferré et solide, 
comme on n'avait jamais vu, comme on ne verra plus 
jamais. 

Le premier compagnon ouvrait des yeux comme 
des paumes, et maître Eloi, collègues, comme içait 
à suer. 

— Ho ! dit-il enfin, pardi! en faisant comme ça, 
je ferrerai tout aussi bien. 

Eloi se met à l'œuvre : le boutoir à la ma n, il 



JEAN ROUSSIÈRE 297 

s'approche du cheval et, crac, lui coupe le pied. Il 
l'apporte dans la boutique, le serre dans l'étau et le 
ferre à son aise comme avait fait le petit. Puis, c'est 
ici le hic! il faut le remettre en place! Il s'avance du 
cheval, crache sur le sabot, l'applique de son mieux 
au boulet de la jambe... Hélas! l'onguent ne colle 
pas : le sang ruisselle et le pied tombe. 

Alors l'âme hautaine de maître Éloi s'illumina : 
et, pour se prosterner aux pieds de l'apprenti, il 
rentra dans la boutique. Mais le petit avait disparu 
et aussi le cheval avec le cavalier. Les larmes débon- 
dèrent des yeux de maître Éloi; il reconnut qu'il 
avait un maître au-dessus de lui, pauvre homme ! et 
au-dessus de tout, et il quitta son tablier et laissa sa 
boutique et il partit de là pour aller dans le monde 
annoncer la parole de notre Seigneur Jésus. » 

Ah ! il y en eut un, de battement de mains, pour 
saint Eloi et Jean Roussière ! Baste! voici pourquoi 
je me suis fait un devoir de rappeler ce brave Jean 
dans ce livre de mémoires. C'est lui qui m'avait 
chanté, mais sur d'autres paroles que je vais dire 
tout à l'heure, l'air populaire sur lequel je mis l'au- 
bade de Magatiy air si mélodieux, si agréable et 
si caressant, que beaucoup ont regretté de ne plus 
le retrouver dans la Mireille de Gounod. 

Ce que c'est que l'heur des choses! La seule per- 
sonne au monde à laquelle, dans ma vie, j'ai entendu 
chanter l'air populaire en question, c'a été Jean 
Roussière, qui était apparemment le dernier qui l'eût 
retenu; et il fallut qu'il vînt, par hasard, me le 



298 CHAPITRE XV 

chanter, à l'heure où je cherchais la note provençale 
de ma chanson d'amour, pour que je l'aie recueilli, 
juste au moment où il allait, comme tant d'autres 
choses, se perdre dans l'oubli. 

Voici donc la chanson, ou plutôt le duo, qui me 
donna le rythme de l'air de Magali : 

— Bonjour, gai rossignol sauvage, 
Puisqu'en Provence te voilà ! 

Tu aurais pu prendre dommage 
Dans le combat de Gibraltar : 
Mais puisqu'enfin je t'ai ouï, 

Ton doux ramage. 
Mais puisqu'enfin je t'ai ouï, 

M'a réjoui- 

— Vous avez bonne souvenance, 
Monsieur, pour ne pas m'oublier; 
Vous aurez donc ma préférence, 

Ici je passerai l'été. 
Je répondrai à votre amour 

Par mon ramage 
Et je vais chanter nuit et jour 

Aux alentours. 

— Je te donne la jouissance, 
L'avantage de mon jardin ; 
Au jardinier je fais défense 
De te donner aucun chagrin, 
Tu pourras y cacher ton nid 

Dans le feuillage 
Et tu le trouveras fourni 
Pour tes petits. 

— Je le connais à votre mine, 
Monsieur, vous aimez les oiseaux : 
J'inviterai la cardeline, 

Pour vous chanter des airs nouveaux. 



JEAN ROUSSIÈRE 299 

La cardeline a un beau chant, 

Quand elle est seule ; 
Elle a des airs sur le plain-chant 
Qui sont charmants. 

Jusque vers le mois de septembre 
Nous serons toujours vos voisins. 
Vous aurez la joie de m'entendre 
Autant le soir que le matin. 
Mais lorsqu'il faudra s'envoler, 

Quelle tristesse! 
Tout le bocage aura le deuil 
Du rossignol. 

— Monsieur, nous voici de partance : 
Hélas! c'est là notre destin. 
Lorsqu'il faut quitter la Provence, 
Certes, ce n'est pas sans chagrin. 

Il nous faut aller hiverner 

Dedans les Indes ; 
Les hirondelles, elles aussi. 
Partent ainsi. 

— Ne passez pas vers l'Amérique. 
Car vous pourriez avoir du plomb 
Du côté de la Martinique 

On tire des coups de canon. 
D«puis longtemps est assiégé 

Le roi d'Eipagne : 
De crainte d'y être arrêtés, 
Au loin passez. 

Œuvre de quelque illettré contemporain de l'Em- 
pire et, àcoup sûr, indigène de la rive du Rhône, ces 
couplets naïfs ont du moins le mérite d'avoir conservé 
l'air que Magali a fait connaître. Quant au thème 
mis en vogue par l'aubade de Mireille^ les métamor- 
phoses de l'amour, nous le prîmes expressément dans 
un chant populaire qui commençait comme suit : 



30O CHAPITRE XV 

— Marguerite, ma mie, 
Marguerite, mes amours, 
Ceci, sont les aubades 
Qu'on va jouer pour vous. 

— Nargue de tes aubades 
Comme de tes violons : 

Je vais dans la mer blanche 
Pour me rendre poisson. 

Enfin, le nom de Magali, abréviation de Mar- 
guerite, je l'entendis un jour que je revenais de 
Saint- Remy. Une jeune bergère gardait quelques 
brebis le long de la Grande Roubine. — « () Ma- 
gali! tu ne viens pas encore? » lui cria un garçonnet 
qui passait au chemin; et tant me parut joli ce nom 
limpide que je chantai sur-le-champ : 

O Magali, ma tant aimée, 
Mets ta tête à la fenêtre. 
Écoute un peu cette aubade 
De tambourins et de violons : 
Le ciel est là-haut plein d'étoiles. 

Le vent est tombé 

Mais les étoiles pâliront 
En te voyant. 

C'est quelque temps après que, première ])rouée 
de ma claire jeunesse, j'eus la douleur de perdre 
mon père. Aux dernières Calendes (i), — lui que la 
fête de Noël emplissait toujours de joie, maintenant 
devenu aveugle, nous l'avions vu d'une tristesse qui 
nous fit mal augurer. C'est en vain que, sur 1;l table 
et sur la nappe blanche, luisaient, comme d'asage, 

(i) Nom de la Noël, en Provence. 



JEAN ROUSSIÈRE 301 

les chandelles sacrées; en vain, je lui avais offert le 
verre de vin cuit pour entendre de sa bouche le sacra- 
mentel : « Allégresse! » En tâtonnant, hélas! avec 
ses grands bras maigres, il s'était assis sans mot dire. 
Ma mère eut beau lui présenter, un après l'autre, les 
mets de Noël : le plat d'escargots, le poisson du 
Martigue, le nougat d'amandes, la galette à f'huile. 
Le pauvre vieux, pensif, avait soupe dans le silence. 
Une ombre avant-courrière de la mort était sur lui. 
Ayant totalement perdu la vue, il dit : 

— L'an passé, à la Noël, je voyais encore un peu 
le lumignon des chandelles; mais cette année, rien, 
rien! Soutenez-moi, ô sainte Vierge! 

A l'entrée de septembre de 1855, il s'éteignit dans 
le Seigneur, et, lorsqu'il eut reçu les derniers sacre- 
ments avec la candeur, la foi, la bonne foi des âmes 
simples, et que, toute la famille, nous pleurions 
autour du lit : 

— Mes enfants, nous dit-il, allons ! moi je m'en 
vais... et à Dieu je rends grâce pour tout ce que je 
lui dois : ma longue vie et mon labeur, qui a été 
béni. 

Ensuite, il m'appela et me dit : 

— Frédéric, quel temps fait-il? 

— Il pleut, mon père, répondis-je. 

— Eh bien! dit-il, s'il pleut, il fait beau temps 
pour les semailles. 

Et il rendit son âme à Dieu. Ah! quel moment! 
On releva sur sa tète le drap. Près du lit, ce grand 
lit où, dans l'alcôve blanche, j'étais né en pleine 



302 CHAPITRE XV 

lumière, on alluma un cierge pâle. On ferma à demi 
les volets de la chambre. On manda aux laboureurs 
de dételer tout de suite. La servante, à la cuisine, 
renversa sur la gueule les chaudrons de l'étagère. 
Autour des cendres du foyer, qu'on éteignit, toute 
la maisonnée, silencieusement, nous nous assîmes 
en cercle. Ma mère était au coin de la grande 
cheminée, et, selon la coutume des veuves de Pro- 
vence, elle avait, en signe de deuil, mis sur la 
tête un fichu blanc; et toute la journée, les voi- 
sins, les voisines, les parents, les amis vinrent nous 
apporter le salut de condoléance en disant, l'un 
après l'autre : 

— Que Notre Seigneur vous conserve! 

Et, longuement, pieusement eurent lieu les com- 
plaintes en l'honneur du « pauvre maître ». 

Le lendemain, tout Maillane assistait aux funé- 
railles. En priant Dieu pour lui, les pauvres ajou- 
taient : 

— Autant de pains il nous donna, autant d'anges 
puissent-ils l'accompagner au ciel ! 

Derrière le cercueil , porté à bras avec des serviettes , 
et le couvercle enlevé pour qu'une dernière fois les 
gens vissent le défunt, les mains croisées, dans son 
blanc suaire, — JeanRoussière portait le cierge mor- 
tuaire qui avait veillé son maître 

Et moi, pendant que les glas sonnaient dans le 
lointain, j'allai verser mes larmes, tout seul, au 
milieu des champs, car l'arbre de la maison était 
tombé. Le Mas du Juge, le Mas de mon enfance, 



JEAN ROUSSIÈRE 303 

comme s'il eût perdu son ombre haute, maintenant, 
à mes yeux était désolé et vaste. L'ancien de la 
famille, maître François mon père, avait été le der- 
nier des patriarches de Provence, conservateur fidèle 
des traditions et des coutumes, et le dernier, du 
moins pour moi, de cette génération austère, reli- 
gieuse, humble, disciplinée, qui avait patiemment 
traversé les misères et les affres de la Révolution et 
fourni à la France les désintéressés de ses grands 
holocaustes et les infatigables de ses grandes armées. 

Une semaine après, au retour du service^ le par- 
tage se fit. Les denrées et les feurres, bêtes de trait, 
brebis, oiseaux de basse-cour, tout cela fut loti. 
Le mobilier, nos chers vieux meubles, les grands 
lits à quenouilles, le pétrin à ferrures, le coffre du 
blutoir, les armoires cirées, la huche au pain sculptée, 
la table, le verrier, que, depuis ma naissance, j'avais 
vus à demeure autour de ces murailles ; les douzaines 
d'assiettes, la faïence fleurie, qui n'avait jamais 
quitté les étagères du dressoir; les draps de chanvre, 
que ma mère de sa main avait filés ; l'équipage agri- 
cole, les charrettes, les charrues, les harnais, les 
outils, ustensiles et objets divers, de toute sorte et 
de tout genre : tout cela déplacé, transporté au 
dehors dans l'aire de la ferme, il fallut le voir diviser, 
en trois parts, à dire d'expert. 

Les domestiques, les serviteurs à l'année ou au 
mois, l'un après l'autre, s'en allèrent. Et au Mas 
paternel, qui n'était pas dans mon lot, il fallut dire 
adieu. Une après-midi, avec ma mère, avec le 



304 CHAPITRE XV 

chien, — et Jean Roussière, qui, sur le camion, char- 
riait notre part, — nous vînmes, le cœur gros, habiter 
désormais la maison de Maillane qui, en partage, 
m'était échue. Et maintenant, ami lecteur, tu peux 
comprendre la nostalgie de ce vers de Mireille : 

Comme au Mas, comme au temps de mon père, hélas ! hélas! 



CHAPITRE XVI 
MIREILLE 

Adolphe Dumas à Maillane. — Sa sœur Laure. — Mon premier 
voyage à Paris. — Lecture de Mireille en manuscrit. — La 
lettre de Dumas à la Gazette de France. — Ma présentation 
à Lamartine. — Le quarantième « Entretien de littérature. » — 
Ma mère et l'étoile. 

L'année suivante (1856), lors de la Sainte- Agathe, 
fête votive de Maillane, je reçus la visite d'un poète 
de Paris que le hasard (ou, plutôt, la bonne étoile 
des félibres) amena, à son heure, dans la maison de 
ma mère. C'était Adolphe Dumas : une belle figure 
d'homme de cinquante ans, d'une pâleur ascétique, 
cheveux longs et blanchissants, moustache brune 
avec barbiche, des yeux noirs pleins de flamme et, 
pour accompagner une voix retentissante, la main 
toujours en l'air dans un geste superbe. D'une taille 
élevée, mais boiteux et traînant une jambe percluse, 
lorsqu'il marchait, on aurait dit un cyprès de Pro- 
vence agité par le vent. 

— C'est donc vous, monsieur Mistral, qui faites 
des vers provençaux? me dit-il tout d'abord et d'un 
ton goguenard, en me tendant la main. 

20 



3o6 CHAPITRE XVI 

— Oui, c'est moi, répondis-je, à vous servir, mon- 
sieur ! 

— Certainement, j'espère que vous pourrez me 
servir. Le ministre, celui de l'Instruction publique, 
M. Fortoul, de Digne, m'a donné la mission de venir 
ramasser les chants populaires de Provence, comme 
le Mousse de Marseille, la Belle Margoton, les 
Noces du Papillon^ et, si vous en saviez quelqu'un, 
je suis ici pour les recueillir. 

Et, en causant à ce propos, je lui chantai, ma foi, 
l'aubade de Magali^ toute fraîche arrangée pour le 
poème de Mireille. 

Mon Adolphe Dumas, enlevé, épaté, s'écria : 

— Mais où donc avez-vous péché cette perle? 

— Elle fait partie, lui dis-je, d'un roman i)roven- 
çal (ou, plutôt, d'un poème provençal en douze 
chants) que je suis en train d'affiner. 

— Oh! ces bons Provençaux! Vous voilà bien 
toujours les mêmes, obstinés à garder votre langue 
en haillons, comme les ânes qui s'entêtent à longer 
le bord des routes pour y brouter quelque chardon... 
C'est en français, mon cher ami, c'est dans la langue 
de Paris que nous devons aujourd'hui, si nous vou- 
lons être entendus, chanter notre Provence. Tenez! 
écoutez ceci : 

J'ai revu sur son roc, vieille, nue, appauvrie, 
La maison des parents, la première patrie, 
L'ombre du vieux mûrier, le banc de pierre étroit, 
Le nid que l'hirondelle avait au bord du toit, 
Et la treille, à présent sur les murs égarée. 
Qui regrette son maître et retombe éplorée ; 



MIREILLE 307 

Et, dans l'herbe et l'oubli qui poussent sur le seuil, 
J'ai fait pieusement agenouiller l'orgueil, 
J'ai rouvert la fenêtre où me vint la lumière, 
Et j'ai rempli de chants la couche de ma mère. 

Mais allons, dites-moi, puisque poème il y a, dites- 
moi quelque chose de votre poème provençal. 

Et je lui lus alors un morceau de Mireille^ je ne 
me souviens plus lequel. 

— Ah ! si vous parlez comme cela, me fit Dumas 
après ma lecture, je vous tire mon chapeau, et je 
salue la source d'une poésie neuve, d'une poésie 
indigène dont personne ne se doutait. Cela m'ap- 
prend, à moi, qui, depuis trente ans, ai quitté la 
Provence et qui croyais sa langue morte, cela m'ap- 
prend, cela me prouve qu'en dessous de ce patois 
usité chez les farauds, les demi-bourgeois et les 
demi-dames existe une seconde langue, celle de 
Dante et de Pétrarque. Mais suivez bien leur mé- 
thode, qui n'a pas consisté, comme certains le croient, 
à employer tels quels, ni à fondre en macédoine les 
dialectes de Florence, de Bologne ou de Milan. Eux 
ont ramassé l'huile et en ont fait la langue qu'ils ren- 
dirent parfaite en la généralisant. Tout ce qui a pré- 
cédé les écrivains latins du grand siècle d'Auguste, 
à l'exception de Térence, c'est le « Fumier d'En- 
nius » . Du parler populaire ne prenez que la paille 
blanche avec le grain qui peut s'y trouver. Je suis 
persuadé qu'avec le goût, la sève de votre juvénile 
ardeur, vous êtes fait pour réussir. Et je vois déjà 
poindre la renaissance d'une langue provignée du 



3o8 CHAPITRE XVI 

latin, et jolie et sonore comme le meilleur italien. 

L'histoire d'Adolphe Dumas était un vrai conte 
de fée. Enfant du peuple, ses parents tenaient une 
petite auberge entre Orgon et Cabane, à la Pierre- 
Plantée. Et Dumas avait une sœur appelée Laure, 
belle comme le jour et innocente comme l'eau qui 
naît; et voici que sur la route passèrent une fois des 
comédiens ambulants qui, dans la petite auberge, 
donnèrent à la veillée une représentation. L'un d'eux 
y jouait un rôle de prince. Les oripeaux de scn cos- 
tume qui scintillait sous les falots lui donnaient sur les 
tréteaux l'apparence d'un fils de roi, si bien que la 
pauvre Laure, naïve, hélas! comme pas une, se 
laissa, à ce que racontent les vieillards de la contrée, 
enjôler et enlever par ce prince de grand chemin. 
Elle partit avec la troupe, débarqua à Marseille, et 
ayant reconnu bientôt son erreur folle, et r 'osant 
plus rentrer chez elle, elle prit à tout hasard la dili- 
gence de Paris, où elle arriva un matin par une pluie 
battante. Et la voilà sur le pavé, seule et dénuée de 
tout. Un monsieur qui passait en landau, et qui vit 
tout en larmes la jeune Provençale, fit arrêter sa 
voiture et lui dit : 

— Belle enfant, mais qu'avez-vous à tant pleurer? 

Laure naïvement conta son équipée. Le monsieur, 
qui était riche, ému, éprissoudain, la fit monter dans 
sa voiture, la conduisit dans un couvent, lui fit don- 
ner une éducation soignée et l'épousa ensuite. Mais 
la belle épousée, qui avait le cœur noble, n'oub ia pas 
ses parents. Elle fit venir à Paris son petit frère 



MIREILLE 309 

Adolphe, lui fit faire ses études, et voilà comment 
Dumas Adolphe, déjà poète de nature et de nature 
enthousiaste, se trouva un jour mêlé au mouvement 
littéraire de 1830. Vers de toute façon, drames, 
comédies, poèmes, jaillirent, coup sur coup, de son 
cerveau bouillonnant : La Cité des hommes^ la Mort 
de Faust et de Don Juan^ Le Camp des Croisés, 
Provence^ Mademoiselle de la V allier e, V École des 
Familles^ I^es Servitudes volontaires^ etc.. Mais 
vous savez, dans les batailles, bien qu'on y fasse 
son devoir, tout le monde n'est pas porté pour la 
Légion d'Honneur; et, malgré sa valeur et des suc- 
cès relatifs dans les théâtres de Paris, le poète 
Dumas, comme notre Tambour d'Arcole, était resté 
simple soldat, ce qui lui faisait dire plus tard en pro- 
vençal : 

A quarante ans passés^ quand tout le monde 
pêche — dans la soupe des gueux ou y trempe son 
paìn^ — Nous devons être heureux d'avoir — Uâme 
en repos, le cœur net et la main lavée, — Et 
qu'a-t-il? dira-t-on. — Il a la tête haute. — Que 
fait-il? Il fait son devoir. 

Seulement, s'il n'était pas devenu capitaine, il avait 
conquis l'estime de ses plus fiers compagnons d'armes ; 
et Hugo, Lamartine, Béranger, De Vigny, le grand 
Dumas, Jules Janin, Mignet, Barbey d'Aurevilly, 
étaient de ses amis. 

Adolphe Dumas, avec son tempérament ardent, 
avec son expérience de vieux lutteur parisien et tous 



3IO CHAPITRE XVI 

ses souvenirs d'enfant de la Durance, arrivait donc 
à point nommé pour donner au Félibrige le billet de 
passage entre Avignon et Paris. 

Mon poème provençal étant terminé enfin, mais 
non imprimé encore, un jeune Marseillais qui fré- 
quentait Font-Ségugne, mon ami Ludovic Legré, 
me dit, un jour : 

— Je vais à Paris... Veux-tu venir avec moi? 
J'acceptai l'invitation, et c'est ainsi qu'à l'impro- 

viste, et pour la première fois, je fis le voyage de 
Paris, oij je passai une semaine. J'avais, bien 
entendu, porté mon manuscrit, et, quand nous 
eûmes quelques jours couru et admiré, de Notre- 
Dame au Louvre, de la place Vendôme au grand 
Arc de Triomphe, nous vînmes, comme de juste, 
saluer le bon Dumas. 

— Eh bien! cette Mireille^ me fit-il, est-elle 
achevée? 

— Elle est achevée, lui dis-je, et la voici... en 
manuscrit. 

— Voyons donc; puisque nous y sommes, vous 
allez m'en lire un chant. 

Et, quand j'eus lu le premier chant : 

— Continuez, me dit Dumas. 

Et je lus le second, puis le troisième, puis le qua- 
trième. 

— C'est assez pour aujourd'hui, me dit l'excellent 
homme. Venez demain à la même heure, nous con- 
tinuerons la lecture; mais je puis, dès maintenant, 
vous assurer que, si votre œuvre s'en va toiLJours 



H 



MIREILLE 311 

avec ce souffle, vous pourriez gagner une palme plus 
belle que vous ne pensez. 

Je retournai, le lendemain, en lire encore quatre 
chants, et le surlendemain, nous achevâmes le 
poème. 

Le même jour (26 août 1856), Adolphe Dumas 
adressa au directeur de la Gazette de France la lettre 
que voici : 

« La Gazette du Midi a déjà fait connaître à la 
Gazette de France l'arrivée à Paris du jeune Mistral, 
le grand poète de la Provence. Qu'est-ce que Mis- 
tral ? On n'en sait rien. On me le demande et je 
crains de répondre des paroles qu'on ne croira pas, 
tant elles sont inattendues, dans ce moment de poésie 
d'imitation qui fait croire à la mort de la poésie et 
des poètes. 

« L'Académie française viendra dans dix ans con- 
sacrer une gloire de plus, quand tout le monde l'aura 
faite. L'horloge de l'Institut a souvent de ces retards 
d'une heure avec les siècles; mais je veux être le 
premier qui aura découvert ce qu'on peut appeler, 
aujourd'hui, le Virgile de la Provence, le pâtre de 
Mantoue arrivant à Rome avec des chants dig-nes de 
Gallus et des Scipion. . . 

« On a souvent demandé, pour notre beau pays 
du Midi, deux fois romain, romain latin et romain 
catholique, le poème de sa langue éternelle, de ses 
croyances saintes et de ses mœurs pures. J'ai le 
poème dans les mains, il a douze chants. Il est signé 



ái2 CHAPITRE XVI 

Frédéric Mistral, du village de Maillane, et je le 
contresigne de ma parole d'honneur, que je n'ai 
jamais engagée à faux, et de ma responsabilité, qui 
n'a que l'ambition d'être juste. » 

Cette lettre ébouriffante fut accueillie par des lazzi : 

« Allons, disaient certains journaux, le mistral 
s'est incarné, paraît-il, dans un poème. Nous ver- 
rons si ce sera autre chose que du vent. » 

Mais Dumas, lui, content de l'effet de sa bombe, 
me dit en me serrant la main : 

— Maintenant, cher ami, retournez à Avignon 
pour imprimer votre Mireille. Nous avons, en plein 
Paris, lancé le but au caniveau, et laissons courir la 
critique : il faudra bien qu'elle y ajoute les boules 
de son jeu, toutes, l'une après l'autre. 

Avant mon départ , mon dévoué compatriote 
voulut bien me présenter à Lamartine, son ami, et 
voici comment le orrand homme raconta cette visite 

o 

dans son Cours familier de Littérature (quaran- 
tième entretien, 185g) : 

« Au soleil couchant, je vis entrer Adolphe Dumas, 
suivi d'un beau et modeste jeune homme, vêtu avec 
une sobre élégance, comme l'amant de Laure, quand 
il brossait sa tunique noire et qu'il peignait sa lisse 
chevelure dans les rues d'Avignon. C'était Frédéric 
Mistral, le jeune poète villageois, destiné à devenir, 
comme Burns le laboureur écossais, l'Homère de la 
Provence. 

« Sa physionomie simple, modeste et douce, 



MIREILLE 313 

n'avait rien de cette tension orgueilleuse des traits 
ou de cette évaporation des yeux qui caractérise 
trop souvent ces hommes de vanité, plus que de 
génie, qu'on appelle les poètes populaires. Il avait 
la bienséance de la vérité; il plaisait, il intéressait, 
il émouvait; on sentait, dans sa mâle beauté, le 
fils d'une de ces belles Arlésiennes, statues vivantes 
de la Grèce, qui palpitent dans notre Midi. 

« Mistral s'assit sans façon à ma table d'acajou de 
Paris, selon les lois de l'hospitalité antique, comme 
je me serais assis à la table de noyer de sa mère, 
dans son Mas de Maillane. Le dîner fut sobre, l'en- 
tretien à cœur ouvert, la soirée courte et causeuse, 
à la fraîcheur du soir et au gazouillement des merles, 
dans mon petit jardin grand comme le mouchoir de 
Mireille. 

« Le jeune homme nous récita quelques vers dans 
ce doux et nerveux idiome provençal, qui rappelle 
tantôt l'accent latin, tantôt la grâce attique, tantôt 
l'âpreté toscane. Mon habitude des patois latins, 
parlés uniquement par moi jusqu'à l'âge de douze 
ans dans les montagnes de mon pays, me rendait ce 
bel idiome intelligible. C'étaient quelques vers 
lyriques; ils me plurent, mais sans m'enivrer. Le 
génie du jeune homme n'était pas là, le cadre était 
trop étroit pour son âme; il lui fallait, comme à Jas- 
min, cet autre chanteur sans langue, son épopée 
pour se répandre. Il retournait dans son village pour 
y recueillir, auprès de sa mère et à côté de ses trou- 
peaux, ses dernières inspirations. Il me promit de 



314 CHAPITRE XVI 

m'envoyer un des premiers exemplaires de son 
poème; il sortit. » 

Avant de repartir, j'allai saluer Lamartine, qui 
habitait au rez-de-chaussée du numéro 41 de la rue 
Ville-Lé vêque. C'était dans la soirée. Ecrasé par ses 
dettes et assez délaissé, le grand homme somnolait 
dans un fauteuil en fumant un cigare, pendant que 
quelques visiteurs causaient à voix basse, autour 
de lui. 

Tout à coup, un domestique vint annoncer qu'un 
Espagnol, un harpiste appelé H errera, demandait à 
jouer un air de son pays devant M. de Lamartine. 

— Qu'il entre, dit le poète. 

Le harpiste joua son air, et Lamartine, à demi- 
voix, demanda à sa nièce, Mme de Cessia, s'il y 
avait quelque argent dans les tiroirs de son bureau. 

— Il reste deux louis, répondit celle-ci. 

— Donnez-les à Herrera, fit le bon Lamartine. 

Je revins donc en Provence pour l'impression de 
mon poème, et la chose s'étant faite à l'imprimerie 
Seguin, à Avignon, j'adressai le premier exemplaire 
à Lamartine, qui écrivit à Reboul la lettre suivante : 

« J'ai lu Mirèio... Rien n'avait encore paru de 
cette sève nationale, féconde, inimitable du Midi. Il 
y a une vertu dans le soleil. J'ai tellement été frappé 
à l'esprit et au cœur que j'écris un Entretien sur ce 
poème. Dites-le à M. Mistral. Oui, depuis les Homé- 
rides de l'Archipel, un tel jet de poésie primitive 



MIREILLE 315 

n'avait pas coulé. J'ai crié, comme vous : c'est 
Homère. » 

Adolphe Dumas m'écrivait, de son côté : 

(Mars 1859,) 

« Encore ime lettre de joie pour vous, mon cher 
ami. J'ai été, hier au soir, chez Lamartine. En me 
voyant entrer, il m'a reçu avec des exclamations et 
il m'en a dit autant que ma lettre à la Gazette de 
France. 11 a lu et compris, dit-il, votre poème d'un 
bout à l'autre. Il l'a lu et relu trois fois, il ne le quitte 
plus et ne lit pas autre chose. Sa nièce, cette belle 
personne que vous avez vue, a ajouté qu'elle n'avait 
pas pu le lui dérober un instant pour le lire, et il va 
faire un Entretien tout entier sur vous et Mirèio. 
Il m'a demandé des notes biographiques sur vous et 
sur Maillane. Je les lui envoie ce matin. Vous avez 
été l'objet de la conversation générale toute la soirée 
et votre poème a été détaillé par Lamartine et par 
moi depuis le premier mot jusqu'au dernier. Si son 
Entretien parle ainsi de vous, votre gloire est faite 
dans le monde entier. Il dit que vous êtes « un Grec 
des Cyclades. ». Il a écrit à Reboul : « C'est un 
Homère! » Il me charge de vous écrire tout ce que je 
veux et il ajoute que je ne puis trop vous en dire, tant 
il est ravi. Soyez donc bien heureux, vous et votre 
chère mère, dont j'ai gardé un si bon souvenir. » 

Je tiens à consigner ici un fait très singulier d'in- 
tuition maternelle. J'avais donné à ma mère un 
exemplaire de Mirèio, mais sans lui avoir parlé du 



3i6 CHAPITRE XVI 

jugement de Lamartine, que je ne connaissais pas 
encore. A la fin de la journée, quand je crus qu'elle 
avait pris connaissance de l'œuvre, je lui demandai 
ce qu'elle en pensait et elle me répondit, profondé- 
ment émue : 

— Il m'est arrivé, en ouvrant ton livre, une chose 
bien étrange : un éclat de lumière, pareil à une 
étoile, m'a éblouie sur le coup, et j'ai dû renvoyer 
la lecture à plus tard ! 

Qu'on en pense ce qu'on voudra; j'ai toujours cru 
que cette vision de la bonne et sainte femme était un 
signe très réel de l'influx de sainte Estelle, autrement 
dit de l'étoile qui avait présidé à la fondation du 
Félibrige. 

Le quarantième Entretien du Cours Familier de 
Littérature parut un mois après (1859), sous le titre 
« Apparition d'un poème épique en Provence. » 
Lamartine y consacrait quatre-vingts pages au poème 
de Mireille^ et cette glorification était le couronne- 
ment des articles sans nombre qui avaient accueilli 
notre épopée rustique dans la presse de Provence, 
du Midi et de Paris. Je témoignai ma reconnaissance 
dans ce quatrain provençal que j'inscrivis en tête de 
la seconde édition : 

A LAMARTINE 

Je te consacre Mireille : c'est mon cœur et mon âme, 

C'est la fleur de mes années, 
C'est un raisin de Crau qu'avec toutes ses feuilles 
T'ofl^re un paysan. 

8 septembre 1859. 



MIREILLE 317 

Et voici l'élégie que je publiai à la mort du grand 
homme (i) : 



SUR LA MORT DE LAMARTINE 

Quand l'heure du déclin est venue pour V astre, 

— sur les collines envahies par le soir, les pâtres 

— élargissent leurs moutons^ leurs brebis et leurs 
chiens; — et dans les bas-fonds des marais^ — tout 
ce qui grouille râle en braiment unanime : — « Ce 
soleil était assommant! » 

Des paroles de Dieu magnanime êpancheur, — 
ainsi, ô Lamartine, mon maître, ô mon père, — 
en cantiques, en actions, en larmes consolantes, — 
quand vous eûtes à notre monde — épanché sa satiété 
d^ amour et de lumière, — et que le monde fut las. 

Chacun jeta son cri dans le brouillard profond, 

— chacun vous décocha la pierre de sa fronde, — 
car votre splendeur nous faisait mal aux yeux, — 
car une étoile qui s'éteint, — car un dieu crucifié 
toujours plaît à la foule, — et les crapauds aiment 
la nuit,.. 

Et Von vit en ce moment des choses prodigieuses ! 

— Lui, cette grande source de pure poésie — qui 
avait rajeuni rame de V univers, — les jeunes poètes 

(i) Voir le texte provençal dans le recueil Les îles d^or 
(libr. Lemerre). 



3i8 CHAPITRE XVÍ 

rirent — de sa mélancolie de prophète et dirent — 
qu'il ne savait pas l'art des vers. 

Du Très-Haut A donaï lui sublime grand prêtre, 

— qui dans ses hymnes saints éleva nos croyances 

— sur les cordes d'or de la harpe de Siov, — en 
attestant les Écritures — les dévots pharisiens 
crièrent sur les toits — qu^il n'avait point de reli- 
gion. 

Lui, le grand cœur ému, qui, sur la catastrophe 

— de nos anciens rois, avait versé ses strophes, — 
et en marbre pompeux leur avait fait un mausolée, 

— les ébahis du Royalisme — trouvèrent qiiHl était 
un révolutionnaire , — et tous s' éloignèrent vite. 

Lui, le grand orateur, la voix apostolique . — qut 
avait fulguré le mot de République — sur le front, 
dans le ciel des peuples tressaillants, — par u?ie 
étrange frénésie — tous les chiens enragés de la 
Démocratie — le mordirent en grommelant. 

Lui, le grand citoyen, qui dans le cratère embrasé 

— avait jeté ses biens et son corps et son âme, — 
pour sauver du volcan la patrie en combustion, — 
lorsque, pauvre, il demanda son pain, — les bour- 
geois et les gros V appelèrent mangeur — et s'enfer- 
mèrent dans leur bourg. 

Alors, se voyant seul dans sa calamité, — dolent, 
avec sa croix il gravit son Calvaire.,. — Et quelques 



MIREILLE 319 

bonnes âmes, vers la tombée du Jour, — enten- 
dirent un long gémissement, — et puis, dans les 
espaces, ce cri suprême : — Heli ! lamma sabacthani ! 

Mais nul ne s^ aventura vers la cime déserte. — 
Avec les yeux fermés et les deux mains ouvertes, 
— dans un silence grave il s' enveloppa donc; — 
et, calme comme sont les montagnes, — au milieu 
de sa gloire et de son infortune^ — sans dire mot il 
expira. 

21 mars i86g. 

Me voilà arrivé au terme de Velucidari (comme 
auraient dit les troubadours) ou explication de mes 
origines. C'est le sommet de ma jeunesse. Désor- 
mais, mon histoire, qui est celle de mes œuvres, 
appartient, comme tant d'autres^ à la publicité. 

Je terminerai ces Mémoires par quelques épisodes 
de l'existence franche et libre que s'étaient faite, en 
Avignon, les musagètes ou coryphées de notre 
Renaissance, pour montrer comme, au bord du 
Rhône, on pratiquait le Gai-Savoir. 



XVII 
AUTOUR DU MONT VENTOUX 

Courses félibréennes avec Aubanel et Grivolas. — L'ascension 
et la descente. — Les gendarmes nous arrêtent. — La fête 
de Montbrun. — Le devineur de sources. — Le curé de Mo- 
nieux. — La Nesque et les Bessons. — Le maire de Métha- 
mis. — Le charron de Vénasque. 

Avec Théodore Aubanel, qui était toujours dispos 
pour organiser les courses, et notre camarade le 
peintre avignonais Pierre Grivolas, qui était de 
toutes nos fêtes, voici comment nous fîmes, un beau 
jour de septembre, l'ascension du mont Ventoux. 

Partis, vers minuit, du village de Bédoin, au pied 
de la montagne, nous atteignîmes le sommet une 
demi-heure environ avant le lever du soleil. Je ne 
vous dirai rien de l'escalade, que nous fîmes à l'aise, 
sur le bât de mulets que conduisaient des guides, à 
travers les rochers, escarpements et mamelons de la 
Combe-Fillole. 

Nous vîmes le soleil surgir, tel qu'un superbe roi 
de gloire, d'entre les cimes éblouissantes des y\lpes 
couvertes de neige, et l'ombre du Ventoux élargir, 



AUTOUR DU MONT VENTOUX 321 

prolonger, là-bas dans l'étendue du Comtat Venais- 
sin, par là-bas sur le Rhône et jusqu'au Languedoc, 
la triangulation de son immense cône. 

En même temps, de grosses nues blanchâtres et 
fuyantes roulaient au-dessous de nous, embrumant 
les vallées; et, si beau que fût le temps, il ne faisait 
pas chaud. 

Vers les neuf heures, — mais, cette fois, à pied, 
avec les bâtons ferrés et le havresac au dos, — après 
un léger déjeuner, nous prîmes la descente. Seule- 
ment, nous dévalâmes par le côté opposé, c'est-à- 
dire par les Ubacs, ainsi qu'on nomme le versant 
nord de toutes nos montagnes et du Ventoux en 
particulier. 

Or, tellement est âpre et tellement est raide ce 
revers du mont Ventoux, que le père Laval raconte 
ce qui suit : 

Les montagnards qui, de son temps (au dix-hui- 
tième siècle), le 14 septembre, montaient en pèleri- 
nage à la chapelle qui est en haut, redescendaient 
par les Ubacs, rien qu'en se laissant glisser, assis à 
croupetons sur une double planche de trois empans 
carrés, qu'ils enrayaient soudain en plantant leur 
bâton devant, lorsqu'elle allait trop vite ou qu'elle 
frôlait un précipice. 

Ils descendaient par ce moyen dans moins d'une 
demi-heure ; et il faut songer que le mont Ventoux a 
dix-neuf cent soixante mètres d'altitude sur Ja mer ! 

Désireux, nous aussi, de raccourcir notre descente, 
mais ignorant les chemins, nous allâmes nous four- 

21 



322 CHAPITRE XVII 

voyer dans une ravine ardue, la Loubatière du Ven- 
teux, si encombrée de rocailles et si périlleuse aussi 
que, pour arriver en bas, nous mîmes le jour entier. 

Le ravin de la Loubatière, comme son nom le dit, 
n'est fréquenté que par les loups, et il se rue subite- 
ment, du sommet au pied du mont, entre des b( rges 
si scabreuses qu'il est presque impossible, une fois 
qu'on y est entré, d'en sortir pour changer de route. 

Nous y voilà, arrive qui plante! Dans les rocs 
détachés et dans les éboulis, à travers les troncs 
d'arbres, pins, hêtres et mélèzes, arrachés, entraînés 
par la fureur des orages et qui, à tous les pas, entra- 
vaient notre marche, nous descendions, nous déva- 
lions, quand, tout à coup, le lit du torrent, coupé à 
pic devant nos pas, montre à nos yeux, béant, un 
précipice dé cent toises peut-être en contre-bas. 

Comment faire? Remonter? C'était fort difficile, 
d'autant plus que, sur nos têtes, nous vo}iòns 
s'avancer de gros nuages noirs, qui, s'ils eussent 
crevé, nous auraient submergés sous l'irruption des 
eaux... Il fallait donc, de façon ou d'autre, descendre 
par la gorge, cette épouvantable gorge où nous 
étions perdus. Et alors, dans l'abîme, nous jetâmes 
là-bas nos cabans et nos sacs et, ma foi, recomman- 
dant à Dieu notre vie, en rampant, en nous traînant, 
mais surtout par glissades, nous nous laissâmes 
couler sur la paroi presque verticale où, se aies, 
quelques racines de buis ou de lavande nous empê- 
chèrent de dégringoler, la tête la première. 

Rendus au fond du précipice, nous croyions être 



AUTOUR DU MONT VENTOUX 323 

hors de danger, et, remettant nos hardes, nous 
avions, guillerets, recommencé de descendre dans le 
ravin du torrent, lorsqu'une cataracte, encore plus 
forte et plus rapide, vint nous arrêter de nouveau, 
et, au péril de nos vies, il fallut de nouveau glisser 
en se cramponnant, et puis une troisième fois, après 
les autres ci-dessus. 

Au crépuscule, enfin, nous atteignîmes Saint- 
Léger, pauvre petit village qui est au pied du Ven- 
toux, habité par des charbonniers, tout jonché de 
lavande en guise de litière. Nous ne pûmes trouver 
à nous y héberger. 

Malgré la nuit, haletants, harassés, il nous fallut 
encore marcher une couple d'heure jusqu'au village 
de Brantes, perché sur les rochers, en face du Ven- 
toux, où nous fûmes fort heureux de pouvoir nous 
faire faire une omelette au lard et dormir, ensuite, 
au grenier à foin. 

Le plus joli, — car il paraît qu'on n'avait pas très 
bonne mine, — fut que notre hôtelier, de peur qu'on 
emportât ses draps, nous avait enfermés sous clé... 
Aussi, le lendemain, ayant appris que c'était fête au 
village de Montbrun, et à peu près remis des suées 
de la veille, nous partîmes joyeux du pays qui branle 
sans vent (comme l'appellent ses voisins) et nous 
fîmes le tour des Ubacs du Ventoux par Savoillans 
et Reillanette. 

Mais, pendant que, sur le bord de la rivière ga- 
zouilleuse qui a nom le Toulourenc, nous admirions 
la hauteur des escarpes effrayantes, des roches sour- 



324 CHAPITRE XVII 

cilleuses qui touchaient les nuées, deux gendarmes, 
qui venaient sur la route après nous, et auxquels 
l'hôtelier de Brantes avait donné peut-être notre 
signalement, nous accostent : 

— Vos papiers ? 

Nous avions échappé aux loups, aux orages, aux 
précipices; mais, croyez-m'en, qui que vous soyez, 
si vous êtes jamais forcé de vous garer devant les 
happe-chair, évitez toujours les routes. 

— Vos papiers? D'où venez-vous? Où allez-vous, 
voyons? 

Moi, je sortis de ma poche un gribouillage pro- 
vençal et, pendant qu'un des archers, pour pouvoir 
déchiffrer ce que ça voulait dire, se désorbitait les 
yeux en tordant sa moustache : 

— Nous sommes, disait Aubanel, des félibres, 
qui venons faire le tour du Ventoux. 

— Et des artistes, ajoutait Grivolas, qui étudions 
la beauté du paysage. . . 

— Ah! oui, c'est bon! nous faire accroire qu'on 
est venu dans le Ventoux pour étudier ses agré- 
ments! répliqua le gendarme qui essayait, mais vai- 
nement, de lire mon provençal; vous irez, mes far- 
ceurs, dire cela demain à M. le procureur impérial à 
Nyons... Et suivez-nous pour le quart d'heure. 

Nous rappelant le mot du général Philopémen : 
« qu'il faut porter la peine de sa mauvaise mine », 
et, en effet, reconnaissant qu'avec nos grands cha- 
peaux de feutre aux bords retroussés arrogam nent, 
nos bâtons ferrés et nos havresacs, nous étions faits 



AUTOUR DU MONT VENTOUX 325 

comme des brigands, — et comme, d'autre part, 
cela nous amusait, nous suivîmes les chasse-coquins. 
Chemin faisant, un bon fermier, portant la veste 
sur l'épaule, nous atteignit et nous dit : 

— Que Dieu vous donne le bonjour! Ces mes- 
sieurs vont, sans doute, à la fête de Montbrun? 

— Ahl oui, une jolie fête! lui répondîmes-nous. 
Nous descendions du Ventoux, de la cime du mont 
Ventoux, pour voir s'il est réel que le soleil, en se 
levant, y fait trois sauts, comme on affirme, et voilà 
que les gendarmes, parce que nous avions oublié nos 
papiers, nous ont pris pour des voleurs et nous 
emmènent à Nyons... 

— Par exemple! Mais ne voyez-vous pas, à leur 
façon de s'exprimer, dit aux gendarmes le brave 
homme, que ces messieurs ne sont pas de loin? qu'ils 
parlent provençal? qu'ils sentent leur bonne maison? 
Eh bien! je n'hésite pas, moi, à répondre pour eux 
et je les invite même, quand nous serons à Montbrun, 
à venir boire un coup à la maison, et vous aussi, 
messieurs du gouvernement, si vous voulez, pour- 
tant, me faire cet honneur! 

— En ce cas-là, nous dit la maréchaussée dauphi- 
noise après avoir délibéré, messieurs, vous pouvez 
aller. Et, mais, voyons, est-ce positif, ce que vous 
disiez tout à l'heure, que le soleil, là-haut, vu du som- 
met du Ventoux, fait trois sauts en se levant? 

— Ça, répliquâmes-nous, il faut le voir pour le 
croire... Mais, autrement, c'est vrai comme vous 
êtes de braves gens. 



326 CHAPITRE XVII 

Et, les laissant sur ce goût (nous venions d'entrer 
à Montbrun) , avec l'honnête paysan qui avait 
répondu pour nous, nous fûmes tout droit à l'auberge 
nous restaurer quelque peu. 

Rien qui fasse plaisir, lorsqu'on court le jiays et 
qu'on est fatigué, comme une auberge indigène, où 
l'on arrive un jour de fête patronale. Or, song< z qu'à 
Montbrun, dès notre entrée au cabaret, no- yeux 
virent par terre un monceau de poulardes, de p(3ulets, 
de dindons, de lapins, de levrauts et de perdrix, 
vous dis-je, qui n'annonçaient pas misère ! Qui plu- 
mait d'ici, qui saignait de là. Une paire de longues 
broches, toutes chargées de lardoires et de gibier 
odorant, tournaient et dégouttaient sur le carré des 
lèchefrites, doucettement, devant le feu. L'hctelier, 
l'hôtelière, en mouvement, posaient sur chaqu i table 
les bouteilles, les couteaux, les fourchette.^ qu'il 
fallait. Et tout cela pour les premiers qui demande- 
raient à dîner, c'est-à-dire pour nous autres. Oh! 
coquin de bon sort! Une bénédiction. Et, chose par- 
dessus qui ne coûtait pas davantage, les filles de 
Fhôtesse avaient si gentille accortise que noiis res- 
tâmes là tant que dura la fête, rien que pour l'agré- 
ment d'être servis par elles. 

A Montòrun, disait-on autrefois en Dau])hiné, 
arrivé à deux heures , à trois on est pendu. Cela 
montre qu'un proverbe n'est pas toujours véri- 
dique, mais ça devait se rapporter (je le crois) au 
renom du terrible Montbrun, le capitaine huguenot 
qui fut seigneur de ce village. C'est lui, Charles du 



AUTOUR DU MONT VENTOUX 327 

Puy, dit « le brave Montbrun », qui fit face au roi 
de France, alléguant pour raison que « les armes et 
le jeu rendaient les hommes égaux ». C'est le même 
qui, au siège de Mornas, place catholique, lorsqu'il 
eut prit le château, en précipita la garnison sur la 
pointe, là-bas, des hallebardes de sa troupe (1562). 
D'où les gens de Mornas ont gardé jusqu'à nos 
jours le sobriquet de saute-remparts, et voici ce qu'on 
raconte. 

Un de ces malheureux, dont le tour était venu 
de faire le plongeon, reculait pour prendre élan, mais 
arrivé au bord de l'affreux casse-cou, il s'arrêtait 
épouvanté. Il revenait prendre sa course, et chose 
facile à comprendre, il lâchait pied de nouveau. 

— O poltron, lui cria le farouche Montbrun, en 
deux fois que tu pris escousse, tu ne peux pas faire 
le saut? 

— Monseigneur, répliqua le pauvre catholique, s'il 
vous plaît d'essayer, je vous le donne en trois. 

Et pour la repartie, Montbrun, à ce qu'on dit, lui 
accorda sa grâce. 

Nous allâmes visiter le château du baron — que 
François II fit démolir. — Il y reste quelques fresques, 
attribuées à André delSarto. Sur la terrasse, on nous 
montra l'endroit d'oii parfois, pour s'amuser, le sei- 
gneur huguenot abattait d'un coup d'arquebuse les 
moines qui là-bas lisaient leur bréviaire, dans le 
jardin d'un couvent qu'il y avait en dessous. 

Enfin, derrière le Ventoux, le long du Toulou- 
renc, rivière qui sépare le Dauphiné de la Provence, 



328 CHAPITRE XVII 

ayant repris notre tournée, nous vînmes en passant 
au pied du Ventouret et en longeant le Gourg des 
Ouïes déboucher dans une vallée, la riante vallée de 
Sault. 

— Faisons la méridienne? dîmes-nous... Et tous 
trois, à l'orée d'une prairie limitrophe avec la route, 
nous nous couchâmes pour dormir et laisser passer 
la chaleur. 

— Adieu, Ventoux! s'écria Aubanel, tu nous fis, 
ô gueusard, assez suer et essouffler ! 

Grivolas regardait les ombres et les clairs que 
remuaient entre eux les noyers et les chênes, et moi, 
épiant l'heure qu'il était au soleil, je tétais à la gourde 
une gorgée d'eau-de-vie. 

A ce moment, dans le grand hâle, nous vîmes 
sur la route blanche s'acheminer avec sa blouse, ses 
gros souliers à clous, son chapeau à larges bords, 
un vieillard qui tenait une houssine à la main. Quelque 
chose d'imposant et de particulier dans sa figure 
ouverte, rôtie par le soleil, attira, comme il passait, 
notre attention vers lui et nous lui dîmes bonjour. 

— Bonjour, toute la compagnie, nous fit-il d'une 
voix douce, vous faites un peu halte? 

— Eh ! oui, brave homme ; à vous d'en faire autant, 
si vous voulez. 

— Eh ! bien, je ne dis pas non. . . Je viens de la ville 
de Sault, où j'avais quelques affaires et je commen- 
çais d'être las. Ce n'est plus, mes amis, comme qaand 
j'avais votre âge! Berthe filait alors, et maintenant 
Marthe dévide. 



AUTOUR DU MONT VENTOUX 329 

Et il s'assit tout en causant à côté de nous sur 
l'herbe. 

— Je suis bien curieux peut-être, poursuivit-il, 
mais par hasard ne seriez-vous pas herboristes? 

Ah! parbleu, si nous connaissions la vertu des 
simples que nos pieds foulent, nous n'aurions jamais 
besoin d'apothicaires ni de médecins. 

— Non, répondîmes-nous, nous venons du mont 
Ventoux . 

— Sage qui n'y retourne pas, mais fou celui qui 
y retourne! dit le vieillard sentencieusement... 

Allons, je vois, je vois, vous êtes peut-être bien 
des triacleurs de Venise. 

— Triacleurs? Qu'est-ce que c'est? 

— Vous n'ignorez pas, messieurs, qu'un remède 
souverain est ce qu'on nomme la thériaque^ qui se 
fait à ce qu'on dit, avec de la graisse de vipère. . . Et, 
ici, dans nos montagnes, au Ventoux, au Ventouret, 
et, dans cette vallée même, les vipères ne manquent 
pas. Si c'est elles que vous cherchiez... 

— Ah ! les cherche qui voudra ! nous écriâmes-nous. 

— Veuillez m'excuser, reprit le bonhomme, si je 
vous ai offensés, mais il n'est pas de sot métier : 

Comme dit le renard, 
Chacun joue de son art. 

Le bon Dieu, que je salue, a répandu sa lumière, 
voyez-vous, un peu à tous. Pris à part, l'homme ne 
sait rien; entre tous, nous savons tout... Et, sans 
aller plus loin, moi, je suis devineur d'eau. 



330 CHAPITRE XVII 

— Ah ! tonnerre de nom de nom ! 

— Oui, tel que vous me voyez, par la vertu de la 
baguette que je tiens entre mes mains, je dériche les 
veines d'eau. 

— Par exemple! et à notre tour, s'il n'v a pas 
d'indiscrétion, comment faites-vous donc pou ■ décou- 
vrir les sources qu'il y a dans la terre ? 

— Comment je fais? De vous le dire, répondit 
l'hydroscope, ce serait malaisé peut-être... C'est 
affaire de bonne foi. Il m'arrive, tenez, quand le soleil 
est ardent, de voir fumer les eaux, de les voir s'éva- 
porer, à sept lieues de distance... Je les vois, oui, je 
les vois (mon Dieu! je vous rends grâces!) aspirées, 
colorées par l'ardeur du soleil. Ensuite la baguette, 
qui tourne d'elle-même et se tord entre mes doigts, 
achève le restant... Mais il faut, comme je vous le 
dis, sentir cela pour le comprendre : c'est à Li bonne 
foi. Vous pouvez d'ailleurs parler de moi à Sault, à 
Villes, à Verdolier, dans tous les villages qui avoi- 
sinent : je suis d'Aurel (que vous voyez là) , mon nom 
est Fortuné Aubert. On vous montrera partout les 
sources que j'ai mises en vue. 

Nous lui dîmes en plaisantant : 

— Compère Fortuné, si vous pouviez, avec la 
baguette, trouver un jour la Chèvre d'Or? 

— Et pourquoi non? Si Dieu voulait, je n'aurais 
pas plus de peine à cela, voyez-vous, que d'être assis 
sur ce talus... Mais Celui de là-haut a plus de sens 
que nous tous. Une fontaine d'eau, quand on a soif, 
ne vaut-elle pas mieux qu'une fontaine d'or ? Et ce 



AUTOUR DU MONT VENTOUX 331 

pré ! Ne croyez-vous pas que la moindre rosée fasse 
plus de bien à son herbe, — que si la traversait le 
carrosse d'un roi, chargé d'or et d'argent? Rendre 
service, quand on peut, à notre frère prochain, 
comme il nous est recommandé, mes amis, voilà, 
voilà où le bon Dieu vient en aide! Et pour preuve, 
permettez que je vous conte encore ceci : 

L'an passé, la servante de notre curé d'Aurel (qui 
vous le certifierait) me fit appeler à la cure. 

— Maître Fortuné, me dit-elle, vous me voyez 
en grand souci. M. le curé, ce matin, est allé à Car- 
pentras, oii l'on juge aux assises un jeune parent 
à lui, inculpé comme incendiaire. Il devait, me 
l'ayant promis, retourner de bonne heure, et la nuit 
déjà descend, et je ne vois venir personne : je ne 
sais que m'imaginer. Si au moyen de votre science 
vous pouviez me rendre instruite de ce qui là-bas se 
passe, ah ! que vous me feriez plaisir! 

— Nous essayerons, répondis-je... Donnez-moi 
quelques oublies, ce avec quoi les hosties se font. 

Et alors, sur la table, je plaçai les oublies, en 
représentation de Celui qu'on ne voit pas, l'Amour 
suprême, le bon Dieu. 

A côté des oublies, je mis un verre de vin pur, 
pour représenter la Justice. 

Devant l'Amour et la Justice, je mis un verre 
d'eau — qui représentait l'inculpé. Et derrière l'in- 
culpé je posai un gobelet de vin troublé avec de 
l'eau : ça représentait l'avocat. 

Je saisis la baguette et, à la bonne foi, humblement. 



332 CHAPITRE XVII 

je demande à Dieu, l'Amour suprême, si l'accusé 
était condamné. 

La baguette, mes amis, ne branla pas plus que ces 
pierres. 

Bon! je demandai alors si on l'avait acquitté. La 
baguette entre mes doigts tourna joyeuse, comme 
en danse. 

— Mademoiselle, dis-je pour lors à la servante, 
vous pouvez dormir tranquille : l'inculpé est 
acquitté. 

— Puisque nous y voilà, me fit la demoiselle, For- 
tuné, informez-vous un peu sur les témoins. 

Je reprends en main la baguette et je demande au 
vin pur ou, pour mieux dire, à la Justice, si les 
témoins retournaient et s'ils étaient en chemin. 

La verge demeura muette. 

Humblement, je demande s'ils étaient poursuivis. . . 
Il me fut répondu qu'ils étaient poursuivis très 
sérieusement... Eh bien! n'est-il pas vrai que le len- 
demain, messieurs, le curé d'Aurel vint nous con- 
firmer tout ce que nous avions vu la veille avec la 
verge ! On avait à Carprentras acquitté l'inculpé et 
retenu les témoins. 

— Mais, allons, vous devez dire que je suis un 
franc bavard. A Dieu soyez, dit le vieillard en se 
relevant du talus, et prenez garde, là au frais, pre- 
nez garde de vous morfondre. 

Le devineur, avec sa baguette, gagna du côté des 
collines, vers ces quartiers d'Aurel, de Saint-Trinit, 
chantés plus tard par Félix Gras dans son grand et 



AUTOUR DU MONT VENTOUX 333 

frais poème qui a nom Les charbonniers^ et nous 
allâmes, nous autres, par un raidillon de chemin, 
prendre notre logis à Sault, la ville des Étrangleurs 
de truie. 

Après avoir salué, dans le château fort en ruines, 
le blason et la gloire de ses anciens seigneurs, les 
grands barons d'Agoult (qui est Wolf en allemand 
et qui signifie loup) et le nom historique de cette 
Comtesse de Sault qui, au temps de la Ligue, maî- 
trisait la Provence, nous descendîmes sur Monieux, 
dont le curé figure dans le gai répertoire des contes 
populaires. 

Ce curé avait une vache... Et voici qu'un pauvre 
homme, qui avait un tas d'enfants, vola et tua la 
vache, la fit manger à ses marmots et, après la bom- 
bance, en manière de grâces, leur fit dire la petite 
prière que voici : 

Nous rendons grâces, mon Dieu, 
Au bon curé de Monieux : 
Nous avons bien soupe, Dieu merci et sa vache! 

Mais les enfants répètent tout. Le curé en eut 
vent, et ayant questionné un des petits mangeurs, il 
lui dit : 

— Est-ce vrai, mignon, que votre père vous a 
appris pour vos grâces une prière si jolie ? Com- 
ment est-elle ? voyons un peu... 

Et le petit répéta : 

Nous rendons grâces, mon Dieu, 
Au bon curé de Monieux : 
Nous avons bien soupe, Dieu merci et sa vache! 



334 CHAPITRE XVII 

— Oh la galante prière ! fit le prêtre au petit ! Eh 
bien, sais-tu, mignon, ce qu'il faut faire? Demain, 
jour de dimanche, tu viendras me trouver à la pre- 
mière messe ; tu monteras en chaire avec moi, n'est-ce 
pas, mignon? et devant tous, pour que tout le monde 
l'apprenne, tu diras la prière que ton père vous fait 
dire. 

— Il suffit, monsieur le curé. 

Et l'enfant, tout de suite, va conter à son père le 
propos du curé; et le père, un fin matois, dit alors à 
l'enfant : 

— Ah ! oui, venir parler de vache en pleine chaire ! 
Mais tu ferais rire tous... Je vais t'en apprendre une 
autre, mon fils, d'action de grâces, qui est bien plus 
belle encore : 

Je rends grâce au bon Dieu ! 
Les hommes de Monieux 
Ont tous porté du bois de leur curé joyeux : 
Mais lui tout seul, mon père 
Ne s'est pas laissé faire. 

T'en souviendras-tu demain? 

— Je m'en souviendrai, père. 

Le curé, le lendemain, au prône de la messe, monte 
donc à la chaire, accompagné du petit, et commence : 

— Mes frères, vous l'avez tous appris, on nous a 
volé notre vache... Je ne veux pas vous en parler; 
seulement la vérité fut toujours bonne à con]iaître, 
et toujours la vérité sort de la bouche innoc»mte... 
Allons, mignon, dis ce que tu sais. 

Et le petit alors : 



AUTOUR DU MONT VENTOUX 335 

Je rends grâce au bon Dieu ! 
Les hommes de Monieux 
Ont tous porté du bois de leur curé joyeux : 
Mais lui tout seul, mon père 
Ne s'est pas laissé faire, 

Je vous laisse à penser le rire. . . 

Nous prîmes à Monieux la combe de la Nesque, 
petit cours d'eau sauvage, qui bondit, comme dit 
Gras, 

Entre deux falaises à pic, couvertes de halliers. 
Où les bergers pendent l'appât 
Pour attraper les merles. 

et nous marchâmes là dans les rochers, à tout hasard, 
pour gagner, si nous pouvions, le même jour, 
Vénasque. Mais qui compte sans l'hôte, dit-on, 
compte deux fois : le soleil se couchait que nous 
errions encore parmi les précipices, au pied d'un 
haut escarpement qu'on nomme le Rocher du Cire, 
où plus tard nous plaçâmes l'épisode de Calendal 
lorsqu'il dénicha les ruches d'abeilles. 

La Nesque, par dessous, affreuse, 
Ouvrait sa ténébreuse gorge 

et, la nuit nous couvrant peu à peu de son ombre, 
voici qu'à un endroit appelé le Pas de l'Ascle, un 
véritable labyrinthe, nous n'y voyions plus devant 
nous, en danger, à tout pas, de glisser et tomber^ la 
tête la première, par là-bas je ne sais où. 

— Mes amis, dis-je alors, ce serait une sottise 
que de laisser nos os ici dans quelque gouffre, avant 



336 CHAPITRE XVII 

d'avoir accompli notre œuvre félibréenne. Je serais 
d'avis de retourner. 

— Hé! en avant, fit Gri volas, nous verrons tout à 
l'heure a les effets de la lune » sur les roches de la 
Nesque. 

— Si tu veux te précipiter, lui cria Aubanel, libre 
à toi, mon ami Pierre ! Pour moi, je ne me sens nulle 
envie de me faire dévorer par les loups. 

Et là-dessus nous remontâmes, en tâtonnant 
de ci de là, pour nous sortir des précipices, haras- 
sés, défaillants, tout en nage. Nous vîmes alors par 
bonheur, dans l'obscurité, au loin, poindre une petite 
lumière. 

Nous y allâmes. C'était une masure écartée dans 
la montagne, qu'on appellait les Bessons. Nous frap- 
pâmes. On nous ouvrit; et de leur mieux ces braves 
gens (une famille de chévriers) nous firent l hospita- 
lité et ils nous dirent : 

« Vous avez certes bien fait de retouriier sur vos 
pas ; l'autre année, une nuit d'hiver, nous avions 
entendu des cris, sans savoir ce qui arrivait. . . 

« Quand le matin nous allâmes voir, nous trou- 
vâmes mort dans la Nesque, là-bas vers le Pas de 
l'Ascle, un pauvre prêtre qui s'était dérochí^ et tout 
meurtri. » 

— Eh bien, tu vois, nigaud? si nous t'avions suivi, 
fit Aubanel à Grivolas. 

— Bah ! repartit le peintre, vous êtes des soldats 
du pape. 

La ménagère, en même temps, avait mis la mar- 



AUTOUR DU MONT VENTOUX 337 

mite sur le feu, avec de l'ail, de la sauge, et une poi- 
gnée de sel, le tout aspergé d'huile. Elle nous trempa 
bientôt une odorante eau bouillie^ si bonne qu'Au- 
banel, tout petit homme qu'il fût, en vida onze as- 
siettées, et le grand félibre garda un tel souvenir de 
cette savoureuse soupe et du bon sommeil que nous 
fîmes à la grange des Bessons que, dans son Livre de 
V Amour, il y fait l'allusion suivante : 

La femme vivement avec le tranchoir — Taille le 
beau pain brun, va quérir de Veau fraîche — Avec 
son broc de cuivre; ensuite sur le seuil — Elle sort et 
appelle ses gens qui rentrent à la maison. — Et la 
soupe est versée : pendant qu'elle sHmbibe, — Vhôte 
amical vous fait boire un coup de sa piquette; — 
Puis^ chacun à son tour^ aïeul, mari, femme et en- 
fants, — Tirent une assiettée et apaisent leur faim. 

— Et vous mangez la soupe et êtes de la famille. — 
Mais, le repas fini, déjà chacun sommeille : — L'hô- 
tesse avec une lampe vous va quérir un drap, — Un 
beau drap de toile blonde, tout rude et tout neuf. — 
Du corps la lassitude est un baume pour l'âme. — 
Ah ! qu'il fait bon dormir, dans les bergeries, sur le 
feuillage, — Dormir sans rêves, au milieu des trou- 
peaux, — N'être ensuite réveillé que par les grelots 

— Des chèvres, le matin, et aller avec les pâtres — 
Se coucher tout le jour et sentir le marrube ! 

Le lendemain, ayant repris la gorge de la Nesque, 
toute bourdonnante d'abeilles, des abeilles en essaims 

22 



338 CHAPITRE XVII 

qui y humaient le miel des fleurs, nous arrivâmes 
enfin, et par une chaleur qui faisait béer les lézards, 
au village de Méthamis. Nous demandâmes l'auberge. 
Mais va-t'en voir s'ils viennent ! Nous y trouvâmes 
porte close; l'hôte et l'hôtesse moissonnaient. 

Nous entrâmes au café, pour voir si en payant on 
voudrait nous apprêter quelque chose pour dîner. 

— Cela m'est défendu, nous dit le cafetier, comme 
de tuer un homme ! 

— Eh pourquoi ? 

— C'est que l'auberge, appartenant à la commune, 
s'afferme sous condition que personne autre n'ait le 
droit de donner à manger aussi. 

— Il nous faut donc crever de faim ? 

— Allez trouver M. le Maire... Je ne puis, moi, 
vous offrir autre chose qu'à boire. 

Nous bûmes un coup pour nous rafraîchir, et de 
là, tout poussiéreux, nous allâmes chez M. le Maire 
de Méthamis. 

Le maire, un grand rustaud, moricaud et grêlé 
comme une poêle à châtaignes, croyant avoir affaire 
à des batteurs d'estrade, nous fait brutalement, 
comme quelqu'un que l'on dérange : 

— Que voulez-vous ? 

— Nous voudrions, lui dis-je, que vous donniez 
au cafetier l'autorisation nécessaire pour nous servir 
à manger, du moment, monsieur le Maire, qu(; votre 
auberge est fermée... 

— Avez-vous des papiers ? 

— Que diable ! nous sommes d'ici d' Avigrion : si 



AUTOUR DU MONT VENTOUX 339 

l'on ne peut plus faire un pas, ni manger une ome- 
lette dans le département, sans avoir des papiers... 

— Ça, point tant de raisons ! vous irez vous expli- 
quer, accompagnés de mes deux gardes, devant le 
commissaire de police du canton. 

— Mais peste ! vous voulez rire ? nous voilà n'en 
pouvant plus... 

— Oh ! je vous ferai charrier sur ma charrette; j'ai 
un bon mulet. 

Cela commençait, parbleu ! à ne plus tant nous 
amuser, d'autant plus, saprelotte ! que nous n'avions 
rien dans le ventre. 

— Monsieur le Maire, dit Aubanel, si vous vou- 
liez nous conduire chez M. le curé, je suis sûr qu'il 
nous connaîtra. 

— Allons-y, allons-y, fit le maire hargneux. 

Et arrivés au presbytère, en présence du prêtre : 

— Voyez, lui dit-il, monsieur le Curé, si vous con- 
naissez ces individus. 

Le curé de Méthamis, dans son petit salon, nous 
offrit d'abord des chaises, et puis tournant autour de 
nous et examinant nos visages : 

— Non, dit-il, monsieur le Maire, je ne connais 
pas ces messieurs. 

— Mais regardez-moi bien, monsieur le Curé, fit 
Aubanel, ne vous souvient-il pas de m'avoir vu en 
Avignon, dans ma librairie? 

— Ah ! monsieur Aubanel ? 

— Précisément. 

— Monsieur Aubanel, cria le curé de Méthamis, 



340 CHAPITRE XVII 

libraire et imprimeur de notre Saint-Père le Pape ! . . . 
Jacomone, Jacomone ! apporte vite les petits verres, 
que nous buvions une goutte de ratafia de Goult 
à la santé de VAlmanach provençal, et des féli- 
bres ! 

Et comme nous tournions la tête, pour voir un 
peu la mine du maire de Méthamis, celui-ci, en 
cherchant la porte qu'il ne pouvait retrouver, grom- 
melait : 

— Je ne bois pas, je ne bois pas, monsieur le Curé. 
Il faut que j'aille mettre au joug. 

C'est bien. Quand nous sortîmes, au bout d'un mo- 
ment, l'aubergiste sur son seuil, le cafetier de^•ant 
sa porte, nous appelaient : 

— Messieurs, messieurs, vous pouvez venir... 
M. le Maire vient de dire que si vous désiriez 
"manger. . . 

Mais dépités et dédaigneux, nous, tels que des 
apôtres qui ont été méconnus, en resserrant nos 
ceintures nous secouâmes sur Méthamis la poussière 
de nos souliers et nous reprîmes clopin-clopant la 
descente de la Nesque. 

— Eh bien, mon vaillant Pierre, disait Aubanel à 
Grivolas, tu vois que les soldats du Pape sont encore 
bons à quelque chose ? 

— Je ne dis pas, mais à Venasque, répondait notre 
artiste en se léchant la barbe, si nous tombions sur 
un monceau de lapins, de poulets, de levrauts et de 
dindes, comme à la fête de Montbrun, il me semble 
que tout à l'heure, mes amis, nous y taperions! 



AUTOUR DU MONT VENTOUX 341 

Hélas! les jours se suivent, mais ne se ressemblent 
pas. A Venasque, l'aubergiste, charron de son mé- 
tier, nous fit souper, l'animal, avec un épais ragoût 
de pommes de terre au plat, rissolées dans de l'huile 
infecte, que nous ne pûmes avaler. 

Non content de cela, le pendard nous fit coucher 
sur une pile de bois d'yeuse, avec, pour matelas, 
quelques fourchées de paille qui, dans la nuit, s'épar- 
pillèrent, et, à cause des bûches anguleuses et 
noueuses qui nous entraient dans le dos, nous ne 
pûmes fermer l'œil. 

Bref, les habits fripés, les chaussures trouées, le 
visage hâlé, mais allègres, mais pleins de la saveur 
de la Provence, nous revînmes à travers une croupe 
de montagnes pelées qui a pour nom la Barbarenque, 
en passant par Vaucluse, l'abbaye de Sénanque, 
Gordes et le Calavon (non sans autres aventures 
dont le récit serait trop long), nous revînmes de là 
aux plaines d'Avignon. 



CHAPITRE XVIII 

LA RIBOTE DE TRINQUETAILLE 

Alphonse Daudet dans sa jeunesse. — La descente en Arles. — 
La Roquette et les Roquettières. — Le patron Gafet. — Le 
souper chez le Counënc. — Les chansons de table. — Le 
registre du cabaret. — Le pont de bateaux. — La noce 
arlésienne. — Le spectre des Aliscamps. — Une lettre de 
Daudet (pendant le siège de Paris) . 



I 



Alphonse Daudet, dans ses souvenirs de jeunesse 
[Lettre de mon Moulin et Trente Ans de Paris), a 
raconté, à fleur de plume, quelques échappées i^u'il 
fit, avec les premiers félibres, à Maillane, en Barthe- 
lasse, aux Baux, à Châteauneuf ; je dis avec les 
félibres de la première pousse, qui, en ce temps, 
couraient sans cesse le pays de Provence, pour le 
plaisir de courir, de se donner du mouvement, sur- 
tout pour retremper le Gai-Savoir nouveau dans le 
vieux fond du peuple. Mais il n'a pas tout dit, de 
bien s'en faut, et je veux vous conter la joy(use 



LA RIBOTE DE TRINQUËTAILLE 343 

équipée que nous fîmes ensemble, il y a quelque qua- 
rante ans. 

Daudet, à cette époque, était secrétaire du duc 
de Morny, secrétaire honoraire, comme vous pouvez 
croire, car tout au plus si le jeune homme allait, une 
fois par mois, voir si le président du Sénat, son 
patron, était gaillard et de bonne humeur. Et sa 
vigne de côte, qui depuis a donné de si belles pres- 
sées, n'était qu'à sa première feuille. Mais entre 
autres choses exquises, Daudet avait composé une 
poésie d'amour, pièce toute mignonne, qui avait 
nom : les Prunes. Tout Paris la savait par cœur, et 
M. de Morny, l'ayant ouïe dans un salon, s'était fait 
présenter l'auteur, qui lui avait plu, et il l'avait pris 
en grâce. 

Sans parler de son esprit qui levait la paille, 
comme on dit des pierres fines, Daudet était joli 
garçon, brun, d'une pâleur mate, avec des yeux 
noirs à longs cils qui battaient, une barbe naissante 
et une chevelure drue et luxuriante qui lui couvrait 
la nuque, tellement que le duc, chaque fois que l'au- 
teur de la chanson des Prunes lui rendait visite au 
Sénat, lui disait, en lui touchant les cheveux de son 
doigt hautain : 

— Eh bien! poète, cette perruque, quand la fai- 
sons-nous abattre ? 

— La semaine prochaine, monseigneur! en s'in- 
clinant répondait le poète. 

Et ainsi, tous les mois, le grand duc de Morny 
faisait au petit Daudet la même observation, et tou- 



344 CHAPITRE XVIII 

jours le poète lui répondait la même chose. Et le duc 
tomba plus tôt que la crinière de Daudet. 

A cet âge, devons-nous dire, le futur chroniqueur 
des aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon 
était déjà un gaillard qui voyait courir le vent : 
impatient de tout connaître, audacieux en bohème, 
franc et libre de langue, se lançant à la nage dans 
tout ce qui était vie, lumière, bruit et joie, et ne 
demandant qu'aventures. Il avait, comme on dit, du 
vif-argent dans les veines. 

Je me souviens d'un soir où nous soupions au 
Chêne-Vert^ un plaisant cabaret des environs d'Avi- 
gnon. Entendant la musique d'un bal qui se trouvait 
en contre-bas de la terrasse où nous étions attablés, 
Daudet, soudainement, y sauta (je puis dire de neuf 
ou dix pieds de haut) et tomba, à travers les sarments 
d'une treille, au beau milieu des danseuses, qui le 
prirent pour un diable. 

Une autre fois, du haut du chemin qui pas:-e au 
pied du Pont du Gard, il se jeta, sans savoir nager, 
dans la rivière du Gardon, pour voir, avait-il dit, s'il 
y avait beaucoup d'eau. Et, ma foi, sans un pêcheur 
qui l'accrocha avec sa gaffe, mon pauvre Alphonse, à 
coup sûr, buvait le bouillon de onze heures. 

Une autre fois, au pont qui conduit d'Avignon à 
l'île de la Barthelasse, il grimpait follement sur le 
parapet mince et, y courant dessus au risque de cul- 
buter, par là-bas, dans le Rhône, il criait, pour 
épater quelques bourgeois qui l'entendaient : 

— C'est de là, tron de l'air! que nous jetâmes 



LA PJBOTE DE TRINQUETAI! k 34.^ 

au Rhône le cadavre de Brune, oui, du maréchal 
Brune! Et que cela serve d'exemple aux Franchi- 
mands et Allobroges qui reviendraient nous embêter ! 



II 



Donc, un jour de septembre, je reçus à Maillane 
une petite lettre du camarade Daudet, une de ces 
lettres menues comme feuille de persil, bien connues 
de ses amis, et dans laquelle il me disait : 

« Mon Frédéric, demain mercredi, je partirai de 
Fontvieille pour venir à ta rencontre jusqu'à Saint- 
Gabriel. Mathieu et Gri volas viendront nous y re- 
joindre par le chemin de Tarascon. Le rendez-vous 
est à la buvette, où nous t'attendons vers les neuf 
heures ou neuf heures et demie. Et là, chez Sarra- 
sine, la belle hôtesse du quartier, ayant ensemble bu 
un coup, nous partirons à pied pour Arles. Ne 
manque pas! 

« Ton 

« Chaperon Rouge. » 

Et, au jour dit, entre huit et neuf heures, nous 
nous trouvâmes tous à Saint-Gabriel, au pied de la 
chapelle qui garde la montagne. Chez Sarrasine. 
nous croquâmes une cerise à l'eau-de-vie, et en avant 
sur la route blanche. 

Nous demandâmes au cantonnier : 



346 CHAPITRE XVIII 

— Avons-nous une longue traite, pour arriver d'ici 
à Arles? 

— Quand vous serez, nous répondit-il, droit à la 
Tombe de Roland, vous en aurez encore pour deux 
heures. 

— Et où est cette tombe? 

— Là-bas, où vous voyez un bouquet de cyprès, 
sur la berge du Vigueirat. 

— Et ce Roland? 

— C'était, à ce qu'on dit, un fameux capitaine du 
temps des Sarrasins... Les dents, allez, bien sûr, ne 
doivent pas lui faire mal. 

Salut, Roland! Nous n'aurions pas soupçonné, 
dès nous mettre en chemin, de rencontrer vivantes, 
au milieu des guérets et des chaumes du Trébon, la 
légende et la gloire du compagnon de Charlemagne. 
Mais poursuivons. Allègrement, nous voilà descen- 
dant en Arles, où l'Homme de Bronze frappait 
midi, quand, tout blancs de poussière, nous entrâmes 
à la porte de la Cavalerie. Et, comme nous avions le 
ventre à l'espagnole, nous allâmes aussitôt déjeuner 
à l'hôtel Pinus. 



IÍI 



On ne nous servit pas jtrop mal... Et, vous save2, 
quand on est jeune, que l'on est entre amis et heu- 
reux d'être en vie, rien de tel que la table pour 
décUquer le rire et les folâtreries. 



LA RIBOTE DETRINQUETAILLE 347 

il y avait cependant quelque chose d'ennuyeux. 
Un garçon en habit noir, la tête pommadée, avec 
deux favoris hérissés comme des houssoirs, était 
sans cesse autour de nous, la serviette sous le bras, 
ne nous quittant pas de l'œil, et, sous prétexte de 
changer nos assiettes, écoutant bonnement toutes 
nos paroles folles. 

— Voulez- vous, dit enfin Daudet impatienté, que 
nous fassions partir cette espèce de patelin?... Gar- 
çon ! 

— Plaît-il, monsieur? 

— Vite, va nous chercher un plateau, un plat 
d'argent. 

— Pour de quoi mettre? demanda le garçon inter- 
loqué. 

— Pour y mettre un viêdase! répliqua Daudet 
d'une voix tonnante. 

Le changeur d'assiettes n'attendit pas son reste 
et, du coup, nous laissa tranquilles. 

— Ce qu'il y a aussi de ridicule dans ces hôtels, 
fit alors le bon Mathieu, c'est que, remarquez-le, 
depuis qu'aux tables d'hôte les commis voyageurs 
ont introduit les goûts du Nord, que ce soit en Avi- 
gnon, en Angoulême, à Draguignan ou bien à Brive- 
la-Gaillarde, on vous sert, aujourd'hui, partout les 
mêmes plats : des brouets de carottes, du veau à 
l'oseille, du rosbif à moitié cuit, des choux-fleurs au 
beurre, bref, tant d'autres mangeries qui n'ont ni 
saveur ni goût. De telle sorte qu'en Provence, si l'on 
veut retrouver la cuisine indigène, notre vieille cui- 



348 CHAPITRE XVIlí 

sine appétissante et savoureuse, il n'y a que les 
cabarets où va manger le peuple. 

— Si nous y allions ce soir? dit le peintre Gri volas. 

— Allons-y, criâmes-nous tous. 



IV 



On paya, sans plus tarder. Le cigare allumé, on 
alla prendre sa demi-tasse dans uncafeton populaire. 
Puis, dans les rues étroites, blanches de chaux et 
fraîches, et bordées de vieux hôtels, on flâna douce- 
ment jusqu'à la nuit tombante, pour regarder sur 
leurs portes ou derrière le rideau de cane^ as trans- 
parent ces Arlésiennes reines qui étaient pour beau- 
coup dans le motif latent de notre descente en Arles. 

Nous vîmes les Arènes avec leurs grands portails 
béants, le Théâtre-Antique avec son couple de ma- 
jestueuses colonnes, Saint-Trophime et son cloître, 
la Tète sans nez, le palais du Lion, celui des Por- 
celets, celui de Constantin et celui du Grand- Prieur. 

Parfois, sur les pavés, nous nous heurtions à Tâne 
de quelque barralière qui vendait de l'eau du Rhône. 
Nous rencontrions aussi les tibanières brunes qui 
rentraient en ville, la tête chargée de leurs faix de 
glanes, et les cacalausières qui criaient : 

— Femmes, qui en veut, des colimaçons de 
chaumes ? 

Mais, en passant à la Roquette, devers la Pois- 
sonnerie, voyant que le jour déclinait, nous deman- 



LA RIBOTE DE TRINQUETAILLE 349 

dames à une femme en train de tricoter son bas : 

— Pourriez-vous nous indiquer quelque petite 
auberge, ne serait-ce qu'une taverne, où l'on mange 
proprement et à la bonne apostolique ? 

La commère, croyant que nous voulions railler, 
cria aux autres Roquettières,qui, à son éclat de rire, 
étaient sorties sur leurs seuils, coquettement coiffées 
de leurs cravates blanches, aux bouts noués en crête : 

— Hé! voilà des messieurs qui cherchent une 
taverne pour souper ; en sauriez-vous une ? 

— Envoie-les, cria l'une d'elles, dans la rue Pique- 
Moute. 

— Ou chez la Gâtasse, dit une autre. 

— Ou chez la veuve Viens-Ici. 

— Ou à la porte des Châtaignes. 

— Pardon, pardon, leur dis-je, ne plaisantons 
pas, mes belles : nous voulons un cabaret, quelque 
chose de modeste, à la portée de tous, et où aillent 
les braves gens. 



V 



— Eh bien ! dit un gros homme qui fumait là sa 
pipe, assis sur une borne, la trogne enluminée comme 
une gourde de mendiant, que ne vont-ils chez le 
Counënc? Tenez, messieurs, venez, je vous y con- 
duirai, poursuivit-il en se levant et en secouant sa 
pipe, il faut que j'aille de ce côté. C'est sur l'autre 
bord du Rhône, au faubourg de Trinquetaille... Ce 






350 CHAPITRE XVIII 



n'est pas une hôtellerie, mon Dieu! de premier 
ordre; mais les gens de rivière, les radeliers, les 
bateliers qui viennent de Condrieu y font leur gar- 
gotage et n'en sont pas mécontents. 

— Et d'où vient, dit Grivolas, qu'on l'appelle le 
Counënc? 

— L'hôtelier? Parce qu'il est de Combs, un vil- 
lage près de Beaucaire, qui fournit quelques mari- 
niers... Moi-même, qui vous parle, je suis patron de 
barque, et j'ai navigué ma part. 

— Etes- vous allé loin? 

— Oh ! non, je n'ai fait voile qu'au petit cabo- 
tage, jusqu'au Havre-de-Grâce... Mais 

Pas de marinier 
Qui ne se trouve en danger. 

Et, allez, si n'étaient les grandes Saintes Maries qui 
nous ont toujours gardé, il y a beau temps, cama- 
rades, que nous aurions sombré en mer. 

— Et l'on vous nomme? 

— Patron Gafet, tout à votre service, si vous 
vouliez, quelque moment, descendre au Sambuc ou 
au Graz, vers les îlots de l'embouchure, pour voir 
les bâtiments qui y sont ensablés. 



VI 



Et au pont de Trinquetaille, qui, encore à cette 
époque, était un pont de bateaux, tout en causant 



LA RIBOTE DE TRINQUETAILLE 351 

nous arrivâmes. Lorsqu'on le traversait sur le plan- 
cher mouvant, entablé sur des bateaux plats juxta- 
posés bord à bord, on sentait sous soi, puissante et 
vivante, la respiration du fleuve, dont le poitrail 
houleux vous soulevait en s'élevant, vous abaissait 
en s 'abaissant. 

Passé le Rhône, nous prîmes à gauche, sur le 
quai, et, sous un vieux treillage, courbée sur l'auge 
de son puits, nous vîmes, comment dirai-je? une 
espèce de gaupe, et borgne par-dessus, qui raclait 
et écaillait des anguilles frétillantes. A ses pieds, 
deux ou trois chats rongeaient, en grommelant, les 
tètes qu'elle leur jetait. 

— C'est la Counënque, nous dit soudain maître 
Gafet. 

Pour des poètes qui, depuis le matin, ne rêvions 
que de belles et nobles Arlésiennes, il y avait de 
quoi demeurer interdits... Mais, enfin, nous y étions. 

— Counënque, ces messieurs voudraient souper 
ici. 

— Oh! ça, mais, patron Gafet, vous n'y pensez 
pas, sans doute? Qui diable nous charriez-vous? Nous 
n'avons rien, nous autres, pour des gens comme 
ça... 

— Voyons, nigaude, n'as-tu pas là un superbe 
plat d'anguilles ! 

— Ah! si un catigot d'anguilles peut faire leur 
félicité... Mais, voyez, nous n'avons rien autre. 

— Ho! s'écria Daudet, rien que nous aimions 
tant que le catigot. Entrons, entrons, et vous, maître 



352 CHAPITRE XVIII 

Gafet, veuillez bien vous attabler, nous vous en 
prions, avec nous autres. 

— Grand merci! vous êtes bien bons. 

Et bref, le gros patron s'étant laissé gagner, nous 
entrâmes tous les cinq au cabaret de Trinquetaille. 



VII 



Dans une salle basse, dont le sol était couvert 
d'un corroi de mortier battu, mais dont les murs 
étaient bien blancs, il y avait une longue table où 
l'on voyait assis quinze ou vingt mariniers en train 
de manger un cabri, et le Counënc soupait avec eux. 

Aux poutres du plafond, peint en noir de fumée, 
étaient pendus des chasse-mouches (faisceaux de 
tamaris où viennent se poser les mouches, qu'on 
prend ensuite avec un sac) , et, vis-à-vis de ces 
hommes qui, en nous voyant entrer, devinrent silen- 
cieux, autour d'une autre table, nous prîmes place 
sur des bancs. 

Mais, pendant qu'au potager se cuisinait le catigot^ 
la Counënque, pour nous mettre en appétit, a})porta 
deux oignons énormes (de ceux de Bellegarde), un 
plat de piments vinaigrés, du fromage pétri, des 
olives confites, de la boutargue du Martigue, avec 
quelques morceaux de merluche braisée. 

— Et tu reviendras dire que tu n'avais rien? 
s'écria patron Gafet qui chapelait du pain avec son 
couteau crochu; mais c'est un festin de noces! 



LA RIBOTE DE TRINQUETAILLE 35J 

— Dame ! repartit la borgne, si vous nous aviez 
prévenus, nous aurions pu tout de même vous apprê- 
ter une blanquette à la mode des gardiens ou quelque 
omelette baveuse... Mais quand les gens vous 
tombent là, entre chien et loup, comme cheveux sur 
une soupe, messieurs, vous comprendrez qu'on leur 
donne ce qu'on peut. 

C'est bien. Daudet, qui de sa vie ne s'était vu à 
pareille gogaille de Camargue, saisit un des oignons, 
de ces beaux oignons épatés, dorés comme un pain 
de Noël, et hardi! à belles dents, et feuillet à feuil- 
let, il le croque et l'avale, tantôt l'accompagnant du 
fromage pétri, tantôt de la merluche. Il est juste 
d'ajouter que, pour le seconder, tous nous faisions 
notre possible. 

Patron Gafet, lui, soulevant de temps en temps 
la cruche pleine d'un vin de Crau, flambant comme 
on n'en voit plus : 

— Çà, jeunesse, disait-il, si nous abattions un 
bourgeon ? L'oignon fait boire et maintient la soif. 

En moins d'une demi-heure, on aurait enflammé 
sur nos joues une allumette. Puis, arriva le catigot\ 
où le bâton d'un pâtre se serait tenu droit, — salé 
comme mer, poivré comme diable... 

— Salaison et poivrade, disait le gros Gafet, font 
trouver le vin bon... Allume et trinque, Antoine, 
puisque ton père est prieur ! 



23 



354 CHAPITRE XVIII 



VIII 



Les mariniers, pourtant, ayant achevé leur cabri, 
terminaient leur repas, ainsi que c'est l'usage des 
bateliers de Condrieu, avec un plat de soupe grasse. 
Chacun, à son bouillon mêlait un grand verre de vin ; 
puis, portant des deux mains leurs assiettes à la 
bouche, tous ensemble vidèrent d'un seul trait le 
mélange, savoureusement, en claquant des lèvres. 

Un conducteur de radeau, qui portait la barbe en 
collier, chanta alors une chanson qui, s'il m'en sou- 
vient bien, finissait comme ceci : 

Quand notre flotte arrive 
En rade de Toulon, 
Nous saluons la ville 
A grands coups de canon. 

Daudet nous dit : 

— Tonnerre ! n'allons-nous pas aussi faire craquer 
la nôtre? 

Et il entama celle-ci (du temps où l'on faisait la 
guerre aux Vaudois du Léberon) : 

Chevau-léger, mon bon ami, 
A Lourmarin, l'on s'éventre! 
Chevau-léger, mon bon ami, 
Mon cœur s'évanouit. 

Mais les gens de rivière, ne voulant pas ttre en 
reste, chantèrent lors en chœur : 



i 



LA RIBOTE DE TRINQUETAILLE 355 

Les filles de Valence 

Ne savent pas faire l'amour : 

Celles de la Provence 

Le font la nuit, le jour, 

— A nous autres, collègues, criâmes-nous aux 
chanteurs. 

Et tous à l'unisson, nous servant de nos doigts 
comme de castagnettes, nous répliquions superbe- 
ment : 

Les filles d'Avignon 
Sont comme les melons : 

Sur cent cinquante 
N'y en a pas un de mûr; 

La plus galante... 

— Chut! nous fit la borg-nesse, car si passait la 
police, elle vous dresserait « verbal » pour tapage 
nocturne. 

— La police? criâmes-nous, on se fiche pas mal 
d'elle. 

— Tenez, ajouta Daudet, allez nous quérir le 
registre où vous inscrivez ceux qui logent dans l'au- 
berge. 

La Counënque apporta le livre, et le gentil secré- 
taire de M. de Morny écrivit aussitôt de sa plus belle 
plume : 

A. Daudet, secrétaire du président du Sénat; 

F. Mistral, chevalier de la Légion d'Honneur; 

A. Mathieu, le félibre de Châteauneuf-du-Pape ; 

P. Grivolas, maître peintre de l'École d'Avignon, 

— Et si quelqu'un, poursuivit-il, si quelqu'un, ô 
Counënque, venait jamais, te chercher noise, que ce 



356 CHAPITRE XVIII 

soit commissaire, gendarme ou sous-préfet, tu n'au- 
ras qu'à lui mettre ces pattes de mouches sous la 
moustache, et puis, si l'on t'embête, tu nous écriras 
à Paris, et, va, moi je me charge de les faire danser. 



IX 



Nous soldâmes, et, accompagnés de la vénération 
publique, nous sortîmes tels que des princes qui 
viennent de se révéler. 

Parvenus au marchepied du pont de Trinquetaille : 

— Si nous faisions, sur le pont, un brin de faran- 
dole? proposa l'infatigable et charmant nouvelliste 
de la Mule du Pape^ les ponts de la Provence ne 
sont faits que pour ça. . . 

Et en avant! au clair limpide de la lune de sep- 
tembre, qui se mirait dans l'eau, nous voilà faisant 
le branle sur le pont en chantant : 

La farandole de Trinquetaille, 
Tous les danseurs sont des canailles ! 
La farandole de Saint- Remy, 
Une salade de pissenlits! 

Tout à coup, — nous arrivions sur le milieu du 
Rhône, — voici que, dans la pénombre, au-Cievant 
de nous autres, nous voyons s'avancer une rangée 
d'Arlésiennes, de délicieuses Arlésiennes, chacune 
avec son cavalier, qui lentement cheminaient, tout 
en babillant et riant... Le frôlement des jupes, le 
frou-frou de la soie, le gazouillis des couples qui se 



LA RIBOTE DE TRINQUETAILLE 357 

parlaient à voix basse dans la nuitée pacifique, dans 
le tressaillement du Rhône qui se glissait entre les 
barques, c'était vraiment chose suave. 

— Une noce, dit le gros patron Gafet, qui ne nous 
avait pas quittés. 

— Une noce? fit Daudet, qui, avec sa myopie, 
ne se rendait pas bien compte de cette agitation, une 
noce arlésienne ! Une noce à la lune ! Une noce en 
plein Rhône ! 

Et, pris d'un vertige, notre luron s'élance, saute 
au cou de la mariée, et en veux-tu des baisers... 

Aïe! quelle mêlée, mon Dieu! Si jamais de la vie 
nous nous vîmes en presse, ce fut bien cette fois- 
là... Vingt gars, le poing levé, nous entourent et 
nous serrent : 

— Au Rhône, les marauds! 

— Qu'est-ce donc? Qu'est-ce donc? s'écria patron 
Gafet, en refoulant la troupe; mais ne voyez-vous 
pas que nous venons de boire, de boire en Trinque- 
taille, à la santé de l'épousée, et que de reboire nous 
ferait du mal? 

— Vivent les mariés ! nous écriâmes-nous. Et, grâce 
à la poigne de ce brave Gafet, qui était connu de tous, 
et à sa présence d'esprit, les choses en restèrent là. 



Maintenant, où allons-nous? L'Homme de Bronze 
venait de frapper onze heures... Et nous dîmes : 



358 CHAPITRE XVIII 

— Il faut aller faire un tour aux Aliscamps. 

Nous prenons les Lices d'Arles, nous contournons 
les remparts, et, au clair de la lune, nous voilà des- 
cendant l'allée de peupliers qui mène au cimetière 
du vieil Arles romain. Et, ma foi, en errant au milieu 
des sépulcres éclairés par la lune et des auges mor- 
tuaires alignées sur le sol, voici que, gravement, 
nous répétions entre nous l'admirable ballade de 
Camille Reybaud : 

Les peupliers du cimetière 
Ont salué les trépassés. 
As-tu peur des pieux mystères? 
Passe plus loin du cimetière ! 

MOI 

Des blancs tombeaux du cimetière. 
Le couvercle s'est renversé. 



As-tu peur des pieux mystères ? 
Passe plus loin du cimetière. 



Sur le gazon du cimetière 
Tous les défunts se sont dressés. 

TOUS 

As-tu peur des pieux mystères ? 
Passe plus loin du cimetière. 

MOI 

Frères muets, au cimetière, 
Tous les morts se sont embrassés. 

TOUS 

:res ? 



As-tu peur des pieux mystèr» 
Passe plus loin du cimetière. 



LA RIBOTE DE TRINQUETAILLE 359 



C'est la fête du cimetière, 
Les morts se mettent à danser. 



As-tu peur des pieux mystères ? 
Passe plus loin du cimetière. 

MOI 

La lune est claire : au cimetière, 
Les vierges cherchent leurs fiancés. 

TOUS 

As-tu peur des pieux mystères? 
Passe plus loin du cimetière. 



Leurs amoureux, au cimetière, 
Ne sont plus là, si empressés. 



As-tu peur des pieux mystères ? 
Passe plus loin du cimetière. 



Oh ! ouvrez-moi le cimetière. 
Mon amour va les caresser. . . 



XI 



Le croirez-vous ? Soudain, d'une tombe béante, à 
trois pas de nous autres, mes chers amis, une voix 
sombre, dolente, sépulcrale, nous fait entendre ces 
mots : 

— Laissez dormir ceux qui dorment ! 



36o CHAPITRE XVIII 

Nous restâmes pétrifiés, et à l'entour, sous la 
lune, tout retomba dans le silence. 
Mathieu disait doucement à Gri volas : 

— As-tu entendu ? 

— Oui, répondit le peintre, c'est là-bas, dans ce 
sarcophage . 

— Cela? Patron Gafet dit en crevant de rire, c'est 
un couche-vêtu, un de ces galimands ^ comme nous 
les nommons en Arles, qui viennent se gîter, la 
nuit, dans ces auges vides. 

Et Daudet : 

— Quel dommage, pourtant, que ça n'ait pas été 
une apparition réelle ! Quelque belle Vestale, qui, à 
la voix despoèteS; eût interrompu son somme, et, ô 
mon Gri volas, fût venue t'embrasser! 

Puis, d'une voix retentissante, il chanta et nous 
chantâmes : 

— De l'abbaye passant les portei-, 
Autour de moi, tu trouverais 
Des nonnes l'errante cohorte, 
Car en suaire je serais ! 

— O Magali, si tu te fais 

La pauvre morte, 
La terre alors je me ferai : 
Là je t'aurai. 

Là- dessus, au patron Gafet nous serrâmes tous la 
niain, et nous allâmes vite, de ce pas, au chemin de 
fer, prendre le train pour Avignon. 

Sept ans après, hélas! l'année de la catastrophe, 
je reçus cette lettre : 



LA RIBOTE DE TRINQUETAILLE 361 

Paris, 31 décembre 1870. 

« Mon Capoulié, je t'envoie par le ballon monté 
un gros tas de baisers. Et il me fait plaisir de pou- 
voir te les envoyer en langue provençale ; comme ça 
je suis assuré que les Barbares, si le ballon leur 
tombe dans les mains, ne pourront pas lire mon 
écriture et publier ma lettre dans le Mercure de 
Soîiabe. 

« Il fait froid, il fait noir ; nous mangeons du che- 
val, du chat, du chameau, de l'hippopotame (ah ! si 
nous avions les bons oignons, le catigot et le cachât 
de la Ribote de Trinquetaille !) Les fusils nous brû- 
lent les doigts. Le bois se fait rare. Les armées de 
la Loire ne viennent pas. Mais cela ne fait rien. Les 
blattes de Berlin s'ennuieront quelque temps encore 
devant les remparts de Paris... Et puis, si Paris est 
perdu, je connais quelques bons patriotes qui feront 
voir du chemin à M. de Bismarck dans les petites 
rues de notre pauvre Capitale. 

(( Adieu, mon Capoulié, trois gros baisers : un 
pour moi, l'autre pour ma femme, l'autre pour mon 
fils. Avec ça, bonne année, comme toujours, d'au- 
jourd'hui à un an. 

« Ton félibre, 

« Alphonse DAUDET. 

Et puis, on viendra me dire que Daudet n'était 
pas un excellent Provençal ! Parce qu'en plaisantant 
il aura ridiculisé les Tartarin, les Roumestan et les 



362 CHAPITRE XVIII 

Tante Portai et tous les imbéciles du pays de Pro- 
vence qui veulent franciser le parler provençal, pour 
cela Tarascon lui garderait rancune ? 

Non ! la mère lionne n'en veut pas, n'en voudra 
jamais au lionceau qui, pour s'ébattre, l'égratigne 
quelquefois. 



yì>'^ 



TABLE DES MATIERES 



CHAPITRE PREMIER 

AU MAS DU JUGE 



Les Alpilles. — La chanson de Maillane. — Ma famille, — Maître 
François, mon père. — Délaïde, ma mère. — Jean du Porc. 
— L'aïeul Etienne. — La mère-grand Nanon. — La foire de 
Beaucaire i 



CHAPITRE II 

MON PÈRE 

L'enfcint de ferme. — La vie rurale. — Mon père à la Révo- 
lution. — La bûche bénite. — Les récits de la Noël. — Le 
capitaine Perrin. — Le maire de Maillane en 1793. — Le jour 
de l'an 18 

CHAPITRE III 

LES ROIS MAGES 

A la rencontre des Rois. — La Crèche. — Les sornettes mater- 
nelles. — Dame Renaude. — Les hantises de la nuit. — Le 
cheval de Cambaad. — Les Sorciers. — • Les Matagots. — 
L'Esprit Fantastique 37 



364 TABLE DES MATIÈRES 

CHAPITRE IV 
l'école buissonnière 

Vagabondage par les champs. — Les bestioles du bon Dieu. — 
La vieille de Papeligosse. — Les bohémiens. — Le tonneau 
du loup : rêve 53 

CHAPITRE V 

A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET 

L'abbaye en ruines. — M. Donnât. — La chapelle dorée. — La 
Montagnette. — Frère Philippe. — La procession des bou- 
teilles. — Saint Anthime de Graveson. — Le pensionnat en 
débandade. — Le couvent des Prémontrés 67 

CHAPITRE VI 

CHEZ M. MILLET 

L'oncle Bénoni. — La farandole au cimetière. — Le voyage en 
Avignon. — Avignon il y a cinquante ans. — Le maître de 
pension. — Le Siège de Caderousse. — La première commu- 
nion. — Mlle Praxède. — Pèlerinage de Saint-Gent. — Au 
Collège Royal. — Le poète Jasmin. — La nostalgie de mes 
quatorze ans 89 

CHAPITRE VII 

CHEZ M. DUPUV 

Joseph Ronmanille. — Notre liaison. — Les poètes du « Boui- 
Abaisso ». — L'épuration de notre langue. — Anselme Ma- 
thieu. — L'amour sur les toits. — Les processions avigno- 
^naises. — Celle des Pénitents Blancs. — Le sergent Monier. 
— L'achèvement des études 1 14 



TABLE DES MATIÈRES 365 

CHAPITRE VIII 

COMMENT JE PASSAI BACHELIER 

Le voyage de Nîmes. — Le Petit Saint-Jean, — Les jardiniers. 

— Le Remontrant. — L'explication du baccalauréat. — Le 
retour aux champs. — Les camarades du village. — Les veil- 
lées. — Les notaires de Maillane. — L'oncle Jérôme. . . 130 

CHAPITRE IX 

LA RÉPUBLIQUE DE I 848 

La vieille Riquelle. — Mon père nous raconte l'ancienne Révo- 
lution. — La déesse Raison. — Le père du banquier Millaud. 

— Les républicains de Provence. — Le Thym. — Le car- 
naval. — Les remontrances paternelles. — M. Durand-Mail- 
lane. — Les machines agricoles. — Les moissons d'autrefois. 

— Les trois beaux moissonneurs 150 

CHAPITRE X 

A AIX-EN-PROVENCE 

Mlle Louise. — L'amour dans les cyprès. — La ville d'Aix. — 
L'école de droit. — L'ami Mathieu vient me rejoindre. — La 
blanchisseuse de la Torse. — La baronne idéale. — L'antho- 
logie Les Provençales 174 

CHAPITRE XI 

LA RENTRÉE AU MAS 

L'éclosion de Mireille. — L'origine de ce nom. — Le cousin 
Tourrette. — Le moulin à huile. — Le bûcheron Siboul, 

— L'herborisateur Xavier. — Le coup d'État (1851). — L'Ex- 
cursion dans les astres. — Le congrès des Trouvères : Jean 
Reboul. — Le Romévage d'Aix : Brizeux, Zola 193 



366 TABLE DES MATIÈRES 



CHAPITRE XII 

FONT-SÉGUGNE 

Le groupe avignonais. — La fête de sainte Agathe. — Le père 
de Roumanille. — Crousillat de Salon. — Le chanoine Au- 
banel. — La famille Giéra. — Les amours d^Aubanel et de 
Zani. — Le banquet de Font-Ségugne. — L'institution du 
Félibrige. — L'oraison de saint Anselme. — Le premier chant 
des félibres 213 

CHAPITRE XIII 
l'almanach provençal 

Le bon pèlerin. — Jarjaye au paradis. — La grenouille de Nar- 
bonne. — La Montelaise. — L'homme populaire 231 

CHAPITRE XIV 

LE VOYAGE AUX S AINTES - M A R I ES 

La caravane de Beaucaire, — Le charretier Lamouroux. — Les 
rouliers de Provence. — Alarde la folle. — La Camargue en 
pataugeant. — Les filles sur le dos. — La Mecque du golfe. 
— La descente des châsses. — Le retour par Aigues- 
Mortes 265 

CHAPITRE XV 

JEAN ROUSSIÈRE 

L'adroit laboureur. — Le char de verdure. — La légende de 
saint Éloi. — L'air de Magali. — La mort de mon père. — 
Les funérailles. — Le deuil. — Le partage 288 

CHAPITRE XVI 

MIREILLE 

Adolphe Dumas à Maillane. — Sa sœur Laure. — Mon pemier 
voyage à Paris. — Lecture de Mireille en manuscrit. — La 



TABLE DES MATIÈRES 367 

lettre de Dumas à la Gazette de France. — Ma présentation 
à Lamartine. — Le quarantième « Entretien de littérature. »> 
— Ma mère et l'étoile 305 



CHAPITRE XVII 

AUTOUR DU MONT VENTOUX 

Courses félibréennes avec Aubanel et Grivolas, — L'ascension 

et la descente. — Les gendarmes nous arrêtent. — La fête de 

Montbrun. — Le devineur de sources. — Le curé de Monieux. 

— La Nesque et les Bessons. — Le maire de Méthamis. — 

■ Le charron de Venasque 320 

CHAPITRE XVIII 

LA RIBOTE DE TRI NQ U ETAILLE 

Alphonse Daudet dans sa jeunesse. — La descente en Arles, — 
La Roquette et les Roquettières. — Le patron Gafet. — Le 
souper chez le Counenc. — Les chansons de table. — Le 
registre du cabaret. — Le pont de bateaux. — La noce arlé- 
sienne. — Le spectre des Aliscamps. — Une lettre de Daudet 
(pendant le siège de Paris) 342 



PARIS. — TYP. PLON-NOURRIT ET C'«, 8, RUE GARANCIÈRE, — 8476. 



Il