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Full text of "Relation du débordement de la Loire : arrivé `a Orléans, le dimanche au soir dix-huit janvier 1789"

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RELATION 

DU DÉBORDEMENT 

DE LA LOIRE, 

Arrivé à Orléans , le Dimanche au foir dix -huit 

Janvier iy8ÿ. 

A PRÈS hait fours d’un dégel fort doux, accompagné d’un vent de ftd-cmeffl humide' 
& chaud qui occafîosnolt une fonte de neiges dans les montagnes , la Loire g rouie de 
ces nouvelles eaux a fait un effort prodigieux pour foulever l’énorme mur de glace qui 
couvroit entièrement fon lit. Malfaeureofement cette glace trop épaiffe a réfifié à une 
lieue & demie au-deilus d’Orléans, dans un efpace aflez confidérable où la riviere eft 
naturellement moins profonde. Les glaçons fupérieuts entraînés- par le courant le plus 
impétueux fe font amoncelés fur cette furfaee foiide qui les arrê-toit , & s’y font portés 
aune hauteur fi extraordinaire, qü’il faut l’avoir vue pour la fuppofèr poffibie. Le fleuve 
s’eft donc trouvé obftaclé dans 1 toute fà largeur par ce nouveau rempart qui irrterdifoit 
prefque tout paiïage aux eaux. Leur fureur forcée de changer de direâion , s’efl: portée 
d’abord fur la rive droite, à l’embouchure du- canal d’Orléans , près Combleux & aiv- 
defîus de Bionne, & a fôuievé & verni en- un imbnf , comme par explofion , fur les 
rivages & dans des valions contigus de véritables laves de glaçons qui ont tout ravagé 
dans leur paiïage & emporté des bateaux chargés de marchandises à près d’un quart de 
lieue dans les terres , & à une élévation infiniment fupérieure au niveau ordinaire de 
la riviere. Les levées correfpondanîes de la rive gauche , trop foibîes pour fôutenir un? 
pareil choc qu’elles égrouyoient également r 8c dont la force cil incalculable } fè finit 


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ouvertes en deux endroits vers le château de l’Ifle , & par deux breches d’environ cent 
toifes chacune , ont offert un nouveau cours au fleuve déchaîné. Bientôt cinq lieues entières 
du pays le plus riche , le plus fertile & le plus habité , fe font trouvées fubraergées , 
& la proie d’une multitude de courans de glaçons énormes ; * moyen terrible & fatal de 
deflrudion qui avoit manqué jufqu’ici aux inondations dont l’Eiftoire & h Poéfie même 
nous avoient tracé les tableaux , & qui a rendu ce débordement plus défâftreux & plus 
mémorable encore. Qu’on fe repréfènte, s’il eft poffible. , le trouble & l’effroi de plu- 
fieurs milliers d’habitans fhrpris tout-à-coup par ce déluge furieux qu’accompagnoit un 
bruit formidable , voulant fuir & ne le pouvant ; voyant à chaque inflant les eaux croître 
fous eux & n’attendant que la mort. Ce ne feroit qu’une foible efquiffe de cette vafle 
fcene de déflation & d’horreur, que pour comble de malheur encore la nuit vint trop 
tôt envelopper de fon calme filentieux & couvrir de fes ombres funèbres,. 

A la première nouvelle du défaflre , le zèle autant que le devoir fit voler aufli-tôt fur les 
lieux tous ceux qui , par leurs places , étoient faits pour donner des ordres & commander des 
fecours ; mais tous les effais furent inutiles : il fallut attendre le retour de la lumière & 
du jour. Dès le lendemain matin , M. l’Intendant & M. le Prévôt-Généralfùivi des Cava- 
liers de Maréchauffée , fe font portés par-tout où le befbin le requeroit. MM. les Maire & 
Echevins , & M. le Lieutenant-Général de Police animés tous du même efprlt & du même 
courage , s’étant fcrmédes départemens des fixParoiffes inondées fe font partagé les barques, 
les Bateliers & les Soldats , tant du Guet que de la Cinquantaine , pour aller fauver les mal- 
heureux qui crioient à leur aide du haut des greniers, fur le faîte des murs & les combles 
des maifons. L’ardeur des Chefs , communiquée à chaque Troupe , paffe dans le cœur de 
tous ceux qui la compofent. Dès-lors on ne connoît plus de danger ; ni la rapidité des 
courans , ni l’impétuofîté des glaces ne peuvent arrêter les intrépides Bateliers, Mille 
aétions héroïques de leur part fe fUccedent fans relâche pendant £k jours confécutifs , 
infpirées par le feul amour de l’humanité, plus efficace encore que l’amour de la gloire. 
On en a vu refufër des fbmmes confîdérables & s’expofèr aux rifques les plus certains 
& les plus effrayans pour le fèul bonheur de fàuver leurs femblables. On a vu pour un 
trajet d’un quart de lieue une barque lutter pendant fêpt heures contre les glaçons , 8c 
ceux qui la montoient ne parvenir à leur deflination que pour s’y trouver emprifbnnés 
par des montagnes de glace avec cinq perfônnes qu’ils allaient chercher & que l’on ne 
put ramener que quatre jours après , en faifànt un circuit de plus de deux lieues. On 
ne fihiroit pas fi l’on vouloit détailler tous les ades particuliers de courage & de conf- 
iance répétés chaque jour dans cent lieux à la fois ; fi l’on peignoit les Bateliers tantôt 
fe chargeant de leurs batelets, tantôt dans les lieux où ils ne pouvoient aborder, fe lan- 
çant avec les Soldats dans l’eau jufqu’à la ceinture, & recevant fur leurs épaules les 
femmes & les enfans qui leur tendoient les bras. Il fuffit d’avoir indiqué leurs travaux 


( ^ ) Il y en avoit de 30, 40 8c 50 pieds de diametie, fui 3 8c 4 pieds dépaiffeur. 


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te leurs focccs pour croire qu’ils ne feront pas privés de la réconipeftfo qiie le GoUTer-i 
nement fe plaît à décerner aux efforts héroïques en faveur de l’humanité , & dont ilc 
font d’autant plus dignes , que , viâimes eux-mêmes de la débâcle de la Loire qui venoit 
de fracafTer tous leurs bateaux & qui les réduit à la mifere , ils n’ont point été abattus 
par ce revers , & ne le font montrés que plus fenfibles au malheur de leurs Concitoyens, 
& plus prompts à les fecourir. 

Trois mille perfonnes ont du leur faiut à leuf aétive perfévérance , mais for-tout à 
la promptitude des ordres , à la fogeffe des mefores, aux encouragemens & aux exemples 
des Chefs que nous avons cités. De leur côté MM. les Ingénieurs n’ont rien négligé de 
ce qui étoit en leur pouvoir ; leur zèle les a portés plufieurs fois vers les breches des 
levées. Mais que pouvoient les refTources de l’art 81 l’ardeur de la bonne volonté ? Qu'au- 
roient pu toutes les forces humaines contre un vaffe torrent en furie ? 

Ce qui étonne & confole tout à la fois dans un pareil défafire , c’efl la certitude qu’il 
îi’a péri qu’un très-petit nombre d’hommes, (*') malgré tous les obflacles qui retardoient 
les foeours , & les caufes multipliées qui menaçoient leur vie. Des familles entières ont 
vu leurs maifons s’écrouler fous leurs yeux , à l’inflant même où elles venoient» d’être 
recueillies dans les barques ; d’autres infortunés , après plufieurs journées de fëjour for 
des murs & dans des arbres .ont été également fâuvés comme par miracle. Mais ce n’étoit 
pas tout que d’arracher tant de Citoyens du foin des eaux ; il falloit pourvoir à leur 
logement , à leur foftîîflance , à leur conforvation enfin & c’efl en quoi les foins de 
MM. les Officiers Municipaux ont été auffi étendus que fagentent dirigés. Cette nou- 
velle gloire n’appartient vraiment qu’à eux fouis, & aux dignes Religieux Capucins, 
Auguflins, Recollets & Feuillans qui les ont fécondés dans ce minifîere de bienfaifonce , 
& qui ont ouvert l’afÿle de leurs maifons à tous ces nouveaux Hôtes. On ne doit pas 
îaiffer ignorer que beaueoap de Citoyens généreux fo font empreffés de foivre un fl bel 
exemple. 

Une fontaine toute entière a été confâcrée fans interruption, nuit & Jour, à ces tra- 
vaux patriotiques, prolongés en raifon du petit nombre de barques échappées à la dé- 
valuation des glaces de la Loire qu’on pouvoir envoyer au foeours des fobmergés , 5c 
qui ont été accrus encore par l’obligation où l’on s’eft trouvé d’approvifionner de farines 
les bourgs de Saint - Mefmin & d’Olivet qui étoient à la veille d’en manquer ; par 
l’attention que l’on a eue de rétablir le plutôt poffible , avec des bateaux , la communi- 
cation & le paffage de la grande route de Touloufo pour l’intérêt du forvice public , 
par la néceffité prefiante de nourrir dans une foule de maifons répandues for une fî 
grande forface de terrein ceux dont le danger étoit moins urgent, ou qui s’obflinoient 
à refler chez eux malgré l’imminence du péril , & qu’on ne pouvoit pas emmener tous à 
la fois, & for-tout par la difficulté de fauver auffi les befliaux. 


( * ) Il ne monte qu’à cinq : favoir , trois Hommes , une Femme ôc un Enfant. 


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Enfin i après huit jours suffi péniblement & auffi utilement employés , la digue de 
glace qui fermoit la Loire s’étant amollie & ayant cédé , le fleuve a repris Ton coûts 
naturel par fon lit ordinaire , St a ceiïe de s’échapper par fês deux breches dont la pro- 
fondeur heureufèment s’eft trouvée moindre qu’on ne l’apprébendoit. Les eaux ont donc 
commencé à baifler dans le Val & dans tous les lieux inondés : mais en fe retirant 
elles ont laiffé mieux voir l’effet de leurs ravages & l’effrayant théâtre de leur dévaf 
tation : maifbns écroulées ; d’autres^ demi emportées ; d’autres menaçant ruine ; arbres 
déracinés; bois abattus'; champs entiers de pépinières d’arbres & d’arbufles de tout 
genre anéantis ; vignes difparues ; clôtures de murs ou de haies renverfées ; meubles, 
effets , vins entraînés ou perdus dans les celliers & les maifons ; enfin tous les moulins 
établis fur la riviere du Loiret , ces moulins fi précieux , fans lefquels pendant la longue 
durée du froid la ville d’Orléans n’auroit point été approvifîonnée de farines brifés 
culbutés , confondus avec leurs chauffées. On en compte jufqu’à quatorze ruinés , parmi 
lefquels un à tan , devenu la proie du feu que les Fermiers dans le trouble de leur fuite 
ti’avoient pas fbngé à éteindre , a offert le fpeâacle d’un volcan au milieu des eaux , & la 
réunion des deux élémens les plus contraires & les plus terribles , conjurés pour détruire.. 

Il eft difficile de pouvoir évaluer encore au jufie , en ce moment , la perte fonciers 
& mobiliaire ; mais elle pafTe certainement plufieurs millions ; & fi , comme on ne 
peut en douter , bien des terreins font enfablés , le dommage à cet égard fera à jamais 
irréparable. Ce qu’il y a de plus douloureux pour l’inflant pr^(Bt , c’efl l’indigence 
extrême à laquelle vont fè trouver réduites bien des Familles qui vouloient préférer la 
mort à cet état de mifere , & qu’on n’a pu déterminer à s’arracher de leurs foyers & 
du fein des eaux , qu’en les affinant des fëntimens paternels de Sa Majefié pour tous' 
fes Sujets, & de tous les fècours que fa bienfaifance & l’humanité de leurs Concitoyens 
s’emprefTeroiem de multiplier en leur faveur. Déjà MM. les officiers du Tribunal de 
la Police ont établi à cet effet un Bureau de Charité , & fait une quête générale dans 
toutes les Paroiffes de la Ville d’Orléans. Madame l’Intendante a partagé ce zèle ref- 
pedable , & s’eil chargée de celle de fa Paroiffe avec les Membres du Bureau. Mais 
quelque foient les efforts de la générofité , ils fe trouveront toujours infiniment au-deffous 
des befoins. On ne peut donc trop inviter les âmes fènfibles & vertueufes à concourir au 
fbulagement d« tant d’infortunés , viâimesde cet affreux débordement. Les diverfes Perfonnes 
du Royaume que ce récit pourroit attendrir & toucher font priées de vouloir bien dé- 
poter les Pommes qu’elles deftineront à cet ufage , chez M. Robert Gorrant , Banquier,' 
tue des Prouvaires à Paris , ou les envoyer direélement au Bureau de Charité d'Orléans*. 

Par un Citoyen véridiqiie. 


A ORLÉANS, de l’Imprimerie de Jacob l’Aîné, rue & vis-à-vis St. Sauveur..